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C’est gentil, mais ne vous sentez pas obligé de prier pour


Paris

Par Luc Le Vaillant — 17 novembre 2015 à 13:07

Quand on utilise le hashtag «#prayforparis», on oublie que Paris


s’est fait attaquer pour son incroyance festive, pour sa tolérance
sans doute assez bêtasse mais très honorable pour toutes les
croyances.

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 C’est gentil, mais ne vous sentez pas obligé de prier pour Paris
Il y a un hashtag qui me colle des boutons d’autant plus qu’il est repris par le
monde entier. Cela s’intitule «#prayforparis». Et d’Hillary Clinton à Teddy
Riner en passant par Thiago Silva, ils sont plein d’empathie et de compassion
tous ceux qui veulent prier pour Paris. Sauf que non, non, il ne faut pas,
surtout pas, car ce serait faire le jeu du religieux et de ses guerres. Je n’irais
pas jusqu’à dire faire le jeu des islamos, mais presque…

Cela fait un peu jobard méprisant et esprit fort méchant de refuser des
intentions d’aussi bonne facture, des attentions aussi éplorées, des affections
aussi affligées. Et personne dans le monde anglo-saxon ne va comprendre ma
réaction.

Que je vous explique. La France est un pays laïc où toutes les religions ont le
droit d’exister mais doivent se tenir cachées dans le domaine privé. La sphère
publique, elle, appartient à tous les citoyens, sans distinction de race, de
convictions ou de religion. La bagarre a été longue depuis 1789 entre la
réaction catholique et le progressisme républicain. Cela s’est conclu par la
séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905.

Et c’est pourquoi le Président français ne jure pas sur la Bible quand il entre
en fonction, à l’inverse de celui des Etats-Unis. Et c’est pourquoi, ce mardi
soir, lors du match de foot Angleterre-France, la Marseillaise que vont
chanter à l’unisson nos «ennemis» préférés, nos charmants cousins anglais
que nous adorons taquiner et réciproquement, est un chant révolutionnaire
quand les Britanniques claironnent qu’il revient à Dieu de sauver leur Reine.
Et c’est pourquoi la démocratie bleu-blanc-rouge ne se soumet ni à la charia,
ni à aucune prescription des clergés, ni des fidèles, ni des pasteurs, ni des
imams, ni des rabbins.
Je ne suis pas naïf. Je sais bien que les bigots de toutes sortes tentent de peser
sur les choix de société du pays, mais la grandeur de la France est d’y résister
tant qu’elle peut. Et quand elle y cède, cela me rend positivement furieux.

J’ajoute qu’il faut faire évoluer la loi de 1905 et construire des mosquées et
former, sinon rémunérer, les imams, comme l’impôt finance les écoles privées
et ces monuments historiques que sont devenues les églises.

Tout cela pour dire que quand on utilise le hashtag «#prayforparis», on


commet une erreur fondamentale. Paris s’est fait attaquer pour son
incroyance festive, pour son côté Sodome et Gomorrhe assumé, pour sa
tolérance sans doute assez bêtasse mais très honorable pour toutes les
croyances tant qu’elles restent agenouillées dans le cagibi de leur intimité.

S’il vous plaît, chers amis du monde libre et de l’Occident chrétien, évitez de
nous engager dans votre guerre de religion en faisant de la tour Eiffel un ex-
voto et du drapeau bleu-blanc-rouge, une bannière en procession. Et essayez
d’avancer vers cette laïcité plus ou moins ouverte qui est notre particularisme
et dont vous me direz des nouvelles.

Si vous avez vraiment besoin d’un hashtag, essayez «peace for Paris», «Paris
Is About Life» ou façon Hemingway «Paris est toujours une fête». Et quant au
logo d’actualité, embauchez le signe hippie avec la tour Eiffel en son centre. Ce
monstre de ferraille patriotard que j’ai tant détesté et que les Qataris du PSG
voulaient s’approprier retrouve une fraîcheur politique en s’abouchant avec
l’emblème peace and love. Le dessinateur et cinéaste Joann Sfar l’a très bien
dit : «Amis du monde entier, merci pour #prayforparis, mais nous n’avons pas
besoin de plus de religion. Nous croyons à la musique, aux embrassades, à la
vie, au champagne et à la joie.»
Alors d’accord, on arrête les prières ? Et on va boire un verre contre le
fondamentalisme et tirer un feu d’artifice contre l’obscurantisme ?

Luc Le Vaillant