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Macron digne héritier de la Françafrique

© REUTERS/ Gonzalo Fuentes


Points de vue
17:28 10.07.2017(mis à jour 17:32 10.07.2017) URL courte
Mikhail Gamandiy-Egorov
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Les déclarations de Macron ne laissent guère de place au doute: pour lui, en Afrique, le
changement, ce n’est pas maintenant. Il a revêtu avec aisance les habits de la
Françafrique qui ont tant profité à ses prédécesseurs et une réelle souveraineté
économique et diplomatique des peuples africains n’est pas à l’ordre du jour.

Deux questions importantes animent les débats à l'heure actuelle en Afrique au sein des
cercles souverainistes et panafricanistes. Tout d'abord celle du franc CFA, considéré par
de nombreuses personnes comme une monnaie néocoloniale qui permet à l'ex-
métropole de maintenir ses «anciennes» colonies dans un état d'asservissement. La
deuxième question concerne la souveraineté pure et simple des États africains, en
premier lieu d'Afrique francophone de l'Ouest et du Centre, notamment sur la possibilité
de mener une politique internationale indépendante et de créer des partenariats forts
avec un certain nombre de pays du monde, notamment non-occidentaux.

© REUTERS/ Christophe Archambault


Macron à Bamako: le G5 Sahel doit prouver son efficacité contre le terrorisme
Si sur la première question, Emmanuel Macron avait déclaré dans un entretien à Jeune
Afrique (une semaine avant le premier tour des élections présidentielles françaises) que
«c'est un choix qui appartient d'abord aux Africains eux-mêmes», tout en laissant
entendre que selon lui le franc CFA avait de l'avenir, puisqu'«il contribue à la stabilité
économique et à l'intégration régionale». À ce niveau, tout laisserait entendre qu'il ne
voyait rien de mal à ce que les peuples africains puissent prendre des décisions, dans le
respect de leur prétendue souveraineté.
Mais le souci pour de nombreux observateurs africains, c'est que dès qu'un dirigeant a le
courage de contester le système existant entre la France et certains pays d'Afrique, le
risque pour lui de mal finir augmente en conséquence. Tout le monde garde en mémoire
le triste sort réservé au président ivoirien Laurent Gbagbo, qui avait justement «osé»
remettre en cause plusieurs aspects des rapports franco-ivoiriens. Il est aujourd'hui
emprisonné par la CPI, alors que les accusations émises à son encontre sont plus que
douteuses. Nous en avons déjà parlé plusieurs fois.

Une déclaration plus récente de Macron, toujours en rapport avec l'Afrique, ravive
encore les tensions. En effet, juste après le sommet du G20 à Hambourg, répondant à
une question d'un journaliste africain, le président français déclara: «Dans des pays qui
font encore sept enfants par femme, vous pouvez dépenser des milliards d'euros, vous
ne stabilisez rien…». Au-delà du débat sur la justesse ou non d'avoir sept enfants par
femme et du mépris que traduit cette déclaration choquante, les questions véritables sont
ailleurs.

© AFP 2018 Issouf Sanogo


Une manif au Mali en marge d’une visite de Macron
Tout d'abord, chaque nation est en principe souveraine. Si dans telle ou telle société, la
démographie reste élevée, c'est une question intérieure qui ne concerne que ladite
nation. En même temps (pour reprendre une des antiennes favorites de Macron), il est
vrai que faire beaucoup d'enfants alors que l'on est déjà dans une situation économique
difficile n'est probablement pas la meilleure solution.

Mais alors posons-nous la question suivante: comment se fait-il que plusieurs pays
africains possédant des ressources naturelles impressionnantes se retrouvent dans une
telle situation? Certains diront qu'il s'agit de la mauvaise gestion et dans plusieurs cas
c'est vrai. Mais comme par hasard, cette mauvaise gestion se retrouve principalement
dans des pays encore sous influence occidentale et notamment française, en d'autres
termes sous domination néocoloniale. Comment se fait-il que la Guinée équatoriale (très
stigmatisée par les médias occidentaux) ait un niveau de vie de plusieurs fois supérieur à
celui du Gabon voisin, considéré par certains experts comme «la réserve pétrolière de la
France» et qui fait justement partie plus qu'intégrante de ce fameux système de la
Françafrique? Relevons au passage que les deux pays ont une démographie et des
ressources comparables. Comment se fait-il que la France puisse prendre jusqu'à 95%
du revenu sur l'exploitation de telle ou telle ressource africaine et affirmer que cela est
normal?

Examinons aussi le cas de l'Angola. Ce pays lusophone, avec un taux de fécondité de


5,3 enfants par femme a traversé de très longues années de guerre, d'abord pour son
indépendance contre le Portugal, puis une guerre civile de 27 ans, provoquée par la CIA
et le régime d'apartheid sud-africain de l'époque. Il se permet pourtant d'accueillir des
dizaines de milliers de migrants portugais (plus de 200.000 aux dernières nouvelles) et
même d'en expulser plusieurs milliers par an pour violation des délais de séjour, tandis
que d'autres Africains au péril de leur vie sont prêts à tout pour se retrouver en Europe?
Beaucoup d'ailleurs périssent en mer Méditerranée, parmi eux beaucoup de
représentants d'Afrique francophone. La réponse est relativement simple: l'Angola, au
prix de nombreux sacrifices et du soutien accordé par l'URSS et Cuba, a pu arracher sa
souveraineté tellement convoitée par les forces néocoloniales. Les pays francophones de
l'Ouest et du Centre africain en sont encore loin.

© AFP 2018 ERIC PIERMONT


La France et BNP Paribas rattrapés par le génocide rwandais
Reconnaissons que la critique va dans les deux sens. D'un côté, la France, ou plutôt les
élites de l'Élysée, font tout pour garder leur mainmise sur leurs «ex» colonies, au besoin
par la force armée si un dirigeant africain dérange lesdits intérêts. Ce fut le cas en Côte
d'Ivoire, pays riche en termes de ressources naturelles, mais dont les citoyens, surtout
les jeunes, continuent à émigrer en masse.

D'un autre côté, certains Africains gagneraient à comprendre que le combat pour la
souveraineté est une lutte de longue haleine. Si les Angolais, tout comme plusieurs
peuples d'Amérique latine, ne s'étaient pas battus jusqu'au bout contre les forces
néocoloniales, ils feraient certainement encore partie de l'arrière-cour néocoloniale. De
même, ils doivent réaliser que ce ne sont certainement pas des forces extérieures qui
viendront libérer l'Afrique à la place des Africains eux-mêmes. Ce n'est qu'une fois que
l'on dispose de sa souveraineté qu'il est possible de forger des alliances et des
partenariats qui assureront au mieux les intérêts des peuples concernés. Ce qu'on appelle
aussi le partenariat gagnant-gagnant.

Quant au fait d'avoir une démographie élevée, mis à part l'exemple africain de l'Angola,
il suffit de prendre l'exemple de l'Inde. Avec ses 1,3 milliard d'habitants, elle est une
grande puissance régionale et internationale, dont le développement ne cesse
d'impressionner. Mais différence de taille: l'Inde comme l'Angola sont des nations
souveraines. D'ailleurs, ce sont loin d'être les seuls exemples. Pour se défendre, les
élites occidentales, y compris françaises, aiment agiter «la menace chinoise» dans les
médias mainstream, à savoir que la Chine les pousseraient définitivement hors d'Afrique
s'ils laissaient faire les choses. Mais un partenariat honnête s'impose non pas par les
armes et la menace, mais bien par une concurrence loyale, en présentant au mieux ses
atouts. Et la France n'en manque pas. Pourtant, sa politique ouvertement néocoloniale et
agressive en Afrique d'un côté et de soumission aux intérêts atlantistes US de l'autre,
peuvent anéantir ses chances. Quant à la Chine, son respect de la souveraineté de
l'Afrique et son principe de non-ingérence dans les affaires intérieures africaines, tout en
pensant évidemment à ses propres intérêts, font qu'elle est de plus en plus appréciée sur
le continent africain, malgré les campagnes médiatiques contre elle.

Les sondages d'opinion organisés dans plusieurs pays africains montrent d'ailleurs bien
qui à, la cote et qui l'a de moins en moins.

URL : https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201707101032177408-macron-francafrique/

18 FÉVRIER 2018