Vous êtes sur la page 1sur 232

******ebook converter DEMO Watermarks*******

La logique
de l’écriture

******ebook converter DEMO Watermarks*******


******ebook converter DEMO Watermarks*******
COLLECTION « INDIVIDU ET SOCIÉTÉ »

Illustration de couverture : Saint Grégoire avec trois scribes, Vienne, Kunsthistorisches Museum
©Akg-images

This translation of The Logic of Writing and the Organization of Society is published by
arrangement with Cambridge University Press

© Cambridge University Press, 1986


© Armand Colin, 2018, pour la présente édition
© Armand Colin, 1986
Armand Colin est une marque de
Dunod Éditeur, 11 rue Paul Bert, 92240 Malakoff
ISBN : 978-2-200-62222-0
www.armand-colin.com

******ebook converter DEMO Watermarks*******


Sommaire

Préface. Logique de Jack Goody : écriture, abstraction et communication


dans la vie sociale

Jack Goody
La logique de l’écriture

Introduction

1. La parole de Dieu

2. La parole de Mammon

3. L’État, le bureau et le dossier

4. La lettre de la loi

Conclusion. Ruptures et continuités

Références et bibliographie

Table des matières

******ebook converter DEMO Watermarks*******


Préface

Logique de Jack Goody :


écriture, abstraction
et communication
dans la vie sociale
1
Éric Dagiral et Olivier Martin

« Tout le monde s’intéressait aux moyens de production, et je


m’intéressais aux moyens de communication et à leur rôle dans le
changement et le développement des sociétés. »
(Goody, 1996b, 215).

Durant le conflit mondial 1939-1945, l’anthropologue britannique Jack


Goody (1919-2015) a connu plusieurs périodes de captivité qui ont
constitué des expériences fondatrices pour le développement de sa pensée
et de son œuvre scientifique. Il raconte lui-même qu’il a vécu avec son ami
Ian Watt (connu à Cambridge) des situations au cours lesquelles « nous
avons été tout deux impressionnés, que dis-je, grandement marqués par le
fait que, pour la première fois de notre vie, nous n’avions pas de livres
[…]. Enfants et adolescents grandissant dans une culture urbaine, nous
avions eu des livres à profusion. Et à l’école comme à l’université, tout
était organisé autour de la lecture. Du jour au lendemain, nous nous
sommes retrouvés totalement privés de livres » (Goody, 1996a, 200).
Pas de livre, et pas davantage de quoi écrire : « nous n’avions pas de
papier, rien. Cela nous a fait réfléchir sur le sens de l’écriture, ce que la
société pouvait être sans ce moyen de communication. [Ian Watt] s’est
intéressé à ce sujet dans sa discipline [la littérature], et j’ai commencé à
réfléchir en Afrique au fonctionnement des cultures orales, à leurs formes
de communication et à la constitution d’un réservoir de connaissances »
******ebook converter DEMO Watermarks*******
(Goody, 1996b, 214). Leurs expériences « avaient éveillé en [eux], mais au
début surtout en Ian [Watt], un intérêt pour les sociétés sans écriture,
purement orales – comment les gens percevaient-ils le monde sans papier
ni crayon ? – et plus généralement, pour les conséquences de l’écriture sur
les sociétés humaines » (Goody, 2004, 224).
Goody esquisse alors une idée qui deviendra fondatrice dans ses
travaux comparatifs entre les sociétés avec écriture et celles qui n’en sont
pas dotées : l’idée que l’oral offre une souplesse, qui est à la fois un atout,
mais aussi une faiblesse, comparativement à l’écrit qui fige et solidifie les
choses. « La souplesse de la transmission orale est quelque chose qui m’a
frappé en captivité. Quand on essayait de retrouver des choses que l’on
avait sues, que l’on croyait avoir mémorisées, on ne cessait d’introduire
des variations – sans savoir, bien entendu, que c’étaient des variantes. Il
fallait tomber sur un texte écrit ou trouver un contradicteur pour
s’apercevoir que ce n’était pas la version orthodoxe » (Goody, 1996a,
201).
C’est à partir de cette expérience séminale que Goody ouvre la voie à
des recherches sur l’écriture (et l’oralité), comme s’il avait fallu une
expérience de privation pour prendre conscience de l’importance d’une
technique (l’écriture) et de ce qui y est associé (les livres, le papier) dans
les sociétés contemporaines. Les réflexions sur ce sujet constituent une
dimension essentielle de son œuvre : elles ne l’ont pas quitté et il a publié
de nombreux textes et ouvrages sur ce thème, depuis son premier article
écrit avec Ian Watt en 1963 jusqu’à son dernier ouvrage (Renaissances.
The One or the Many, 2010), en passant par Literacy in Traditional
Societies (1968), The Domestication of the Savage Mind (1977 ; traduction
La raison graphique en 1979), The Interface Between the Written and the
Oral (1987 ; traduction Entre l’oralité et l’écriture en 1993), The Power of
the Written Tradition (2000 ; traduction Pouvoirs et savoirs de l’écrit en
2007).
Parmi ces publications, l’ouvrage La logique de l’écriture, édité pour la
première fois en 1986 (en même temps que l’édition anglaise, qui est
légèrement différente : The Logic of Writing and the Organisation of
Society, Cambridge University Press, 1986) occupe une place de choix.
Après The Domestication of the Savage Mind (1977), il est le second
ouvrage le plus cité de Jack Goody (selon Google Scholar), alors qu’il a
publié pas moins de 24 ouvrages en nom propre (hors ouvrages collectifs
et directions d’ouvrage). Mais, de manière surprenante et probablement
injuste, si l’ouvrage de 1977 fait l’objet de rééditions très régulières en
France par les éditions de Minuit, celui de 1986, La logique de l’écriture,
******ebook converter DEMO Watermarks*******
n’a jamais été réédité ou réimprimé en France depuis sa première parution,
il y a plus de trente ans (il l’est en langue anglaise). En rééditant cet
ouvrage, nous entendons à la fois réparer une injustice et combler une
lacune pour le lecteur francophone.
Cette nouvelle édition, chez l’éditeur Armand Colin qui avait publié la
première en 1986, fait le choix de reprendre de façon plus littérale
l’ensemble du titre anglais : The Logic of Writing and the Organization of
Society. La première version française indiquait plus simplement La
logique de l’écriture, qu’elle prolongeait d’un sous-titre problématique : «
Aux origines des sociétés humaines ». La présente édition est l’occasion de
revenir à l’implication majeure du titre anglais qui permet d’établir la
place et le rôle crucial de l’écriture dans l’organisation des sociétés et de
leurs institutions sociales tout en ne sous-entendant pas l’existence d’un
processus déterministe.
Cet ouvrage est précieux car il nous pousse, pour ne pas dire nous
force, à ouvrir les yeux sur les rôles de l’écriture. Celle-ci est tellement
incorporée à nos pratiques quotidiennes, à l’administration de nos sociétés,
à l’organisation des échanges humains et à la manière dont nous
réfléchissons et travaillons que, très probablement, il faut des expériences
(de vie, ou de l’esprit) pour parvenir à faire de l’écriture un objet
d’interrogation, de surprise, de curiosité. Et c’est justement parce que
l’écriture occupe une place si centrale qu’il est essentiel et même impératif
de se pencher sur elle et de réfléchir à ses rôles. C’est d’autant plus
précieux que nous sommes, n’en déplaise à ceux qui pensent que nos
sociétés contemporaines sont celles des médias audiovisuels, dans des
sociétés où l’écrit joue un rôle déterminant : une bonne part des
communications et des productions humaines contemporaines est
constituée d’écrits (courriers électroniques, formulaires administratifs,
textes législatifs, contrats, rapports, conventions, comptes, SMS, t’chat,
forums…) (Coquery, Menant et Weber, 2006 ; Gardey, 2008 ; Metton-
Gayon, 2009).
Après un retour plus détaillé sur les circonstances de la naissance de
l’intérêt de Goody pour l’écriture comme technologie de l’intellect et
comme technique sociale, nous présenterons brièvement les principaux
arguments de l’ouvrage, puis nous esquisserons un bref panorama de la
variété des héritages et des héritiers des perspectives ainsi ouvertes par les
questionnements relatifs à la diffusion de l’écriture.

******ebook converter DEMO Watermarks*******


Aux origines des travaux sur l’écriture, les
inscriptions et les technologies de l’intellect
Jack Goody est revenu, à plusieurs occasions (1996a, 1996b et 2004 tout
particulièrement), sur les origines de son intérêt pour l’écriture et, de
manière plus générale, pour les technologies de l’intellect. Les éléments
qu’il fournit nous invitent tout d’abord à dire quelques mots du parcours
biographique général de Goody, au moins pour situer son expérience de
prisonnier, son rapport aux terrains africains et la pluralité de ses intérêts
(thématiques et disciplinaires), ainsi que le rôle joué par son amitié
intellectuelle avec Ian Watt (1917-1999).
Jack Goody et Ian Watt avaient fait connaissance durant leurs études,
avant-guerre, au sein du St John’s College à Cambridge. Ils y étudiaient la
littérature anglaise et s’étaient conjointement intéressés à l’émergence des
romans au XVIIIe siècle, à la co-construction du genre « roman » et du
public de lecteurs. Le conflit mondial 1939-1945 a eu au moins deux rôles
importants dans la vie personnelle comme intellectuelle de Jack Goody.
Premièrement, les déplacements, les exils, les fuites et surtout les «
contacts étroits au camp [de prisonnier] avec des personnes de différents
milieux » l’ont conduit à découvrir des cultures différentes, à s’intéresser
aux civilisations anciennes et finalement aux sciences sociales : il y voit
l’origine de son « intérêt pour l’étude des relations sociales dans une
perspective […] vaste » (Goody, 2004, 205-207). Deuxièmement, comme
nous l’avons déjà mentionné en introduction, ses périodes de captivité
l’ont parfois privé des livres, de la lecture et de l’écriture : ces privations
lui ont fait prendre conscience du rôle essentiel que jouait l’écrit dans sa
vie et, de manière plus générale, dans la vie sociale et l’organisation des
groupes humains. Il partage cette expérience avec son ami Ian Watt.
Libérés, Goody et Watt entament dès 1947 une collaboration : Watt
séjourne aux États-Unis où il se familiarise avec les sciences sociales, y
compris la sociologie durkheimienne française, tandis que Goody séjourne
au Ghana, dans une société de culture orale. Ensemble, ils s’interrogent
notamment sur le « miracle grec » ainsi que sur les « conséquences de
l’écriture et de l’imprimerie, et surtout à l’influence des modes de
communication sur les sociétés humaines, au travail de la mémoire, et plus
particulièrement à l’introduction de l’écriture, et à la structure des
communications dans les sociétés sans écriture et donc tributaire du
discours oral » (Goody, 1996a, 200-201).
Leurs discussions aboutissent à un premier texte en 1959, qui paraîtra

******ebook converter DEMO Watermarks*******


finalement en 1963 : « The consequences of Literacy » (Goody et Watt,
1963 ; Goody, 1996b, 214 ; 2004, 224-225). Goody reconnaît lui-même
que beaucoup des idées avancées dans ce texte séminal reviennent à Ian
Watt : « c’est Ian [Watt] qui a fourni la plupart du travail et même des
réflexions pour cet article, mais il a eu la générosité de me laisser
apparaître comme premier auteur » (Goody, 2004, 225). La dette
intellectuelle de Goody envers Watt semble claire. Toutefois ce dernier n’a
pas poursuivi les recherches sur ce thème et s’est tourné vers des travaux
sur les traditions littéraires, aux romans et à l’essor de ce style.
Un peu plus tard, Goody coordonne un livre, Literacy in Traditional
Societies (1968), consacré à l’effet de l’introduction de l’écriture dans les
cultures orales, notamment dans des villages indiens. À ses yeux, « c’était
une tentative pour amorcer une ethnographie de l’écriture ». Dès cet
ouvrage, il voit l’écriture comme une « technology of the intellect » : cette
expression constitue non seulement le premier sous-titre de l’introduction,
mais également une notion centrale dans son propos.
Cet intérêt pour l’abstraction se retrouve pleinement dans un premier
ouvrage, The domestication of the savage mind (1977). Le titre original ne
fait pas immédiatement écho aux activités d’écriture ni même aux
techniques de l’intellect. C’est bien plus nettement le cas du titre de la
traduction française, parue seulement deux ans après aux Éditions de
Minuit dans la collection « Le sens commun » de Pierre Bourdieu : La
raison graphique (1979). Le livre renvoie très directement aux objets
phares des études centrées sur la Mésopotamie, au premier rang desquels
figurent les inscriptions (listes, tableaux, dessins) et secondairement
l’écriture. Les enjeux de mémoire, de conservation, de classification et
d’économie y sont particulièrement centraux : la question est celle de
l’implication des représentations graphiques du langage dans les processus
cognitifs. La raison graphique constitue un travail sur les formes
essentiellement non discursives d’écriture de l’information, sur les
inscriptions et sur leur rôle dans la rationalisation des formes de pensée et
des modes de collaboration.
Dans La logique de l’écriture (1986), Jack Goody élargit et déplace la
perspective en s’intéressant aux implications de l’écriture dans l’essor de
la vie sociale et le développement des sociétés. À l’aide d’une vaste
gamme de connaissances anthropologiques, il propose de rendre compte de
la puissance des effets de l’écriture sur l’organisation de la société sur le
très long terme. L’ouvrage illustre la force de ces effets à travers quatre
domaines organisationnels essentiels des activités humaines : la religion ;
l’économie et les échanges marchands ; la bureaucratie et l’État ; le droit.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
Soit quatre formes organisationnelles et institutionnelles majeures, dotées
de mémoires, d’instruments et d’outils de communication traversés de
façon centrale par l’écriture, et comme rendus possibles par elle dans des
sociétés de tailles croissantes… L’écriture lui apparaît co-constitutive de
ces quatre grands ensembles socio-institutionnels, et donc des sociétés qui
grandissent.
La logique de l’écriture est un projet éditorial né d’une série de
conférences que Goody donne à l’Université de Chicago à l’automne 1984
puis, sous une forme remaniée, au Collège de France au printemps 1985 (à
l’invitation de Françoise Héritier). Fort de la réception remarquable déjà
réservée à The Domestication of the Savage Mind (1977) et à sa traduction
en France, La logique de l’écriture fournit à l’anthropologue l’occasion
d’approfondir et de rassembler ses réflexions sur les formes de la pensée et
sur la variété de leurs inscriptions dans des traces, des listes et écrits
divers. Là où l’ouvrage de 1977 analysait plusieurs implications
essentiellement cognitives de l’écriture, l’ouvrage issu de ces
communications, The Logic of Writing and the Organization of Society
(publié rapidement, simultanément en anglais et en français en 1986),
étend la réflexion à l’organisation des sociétés elle-même à travers
l’émergence d’institutions dont l’essor s’appuie centralement sur l’écrit.
The Logic of Writing trouvera des prolongements dans des travaux
ultérieurs de Jack Goody, notamment dans The Interface Between the
Written and the Oral (1987 ; traduction Entre l’oralité et l’écriture en
1993) où il centre davantage son attention sur le passage à l’écrit des
cultures et genres oraux afin de préciser et nuancer quelque peu la rupture
introduite par ses analyses sur la place des écrits dans les sociétés. Encore
plus tard, Goody reviendra sur l’ensemble de son travail sur l’écriture et
l’oralité dans un ouvrage qui peut être perçu comme un ouvrage de
synthèse The Power of the Written Tradition (2000 ; traduction Pouvoirs et
savoirs de l’écrit en 2007).

L’écriture des institutions : religion, économie,


bureaucratie et droit
De manière plus détaillée, quel est le propos de La logique de l’écriture ?
L’ouvrage est aussi agréable à parcourir que délicat à résumer compte tenu
du fourmillement de détails qu’il agence et des croisements thématiques
permanents auxquels il invite. Les quatre ordres institutionnels dont il est
******ebook converter DEMO Watermarks*******
question s’articulent autour d’actes d’écriture, de textes et d’inscriptions
diverses qui distribuent du pouvoir et des capacités d’action tout en
donnant une place centrale à la littératie (dont le terme renvoie à une
variété d’aptitudes utiles pour comprendre et manier ce qui est écrit – tant
en ce qui concerne les capacités à lire, donc, qu’à écrire ; voir Rowsell et
Pahl, 2015, pour une mise en perspective). Lorsqu’ils sont dotés de
l’écriture, les systèmes religieux peuvent s’appuyer sur des livres sacrés
tangibles ; les systèmes économiques sur des principes de comptabilité
complexe et des contrats objectifs ; les systèmes politiques sur des
instruments de communication à longue distance, une constitution et une
histoire commune partageable ; et enfin, les systèmes juridiques sur des
règles interpersonnelles générales.
En anthropologue soucieux de comparaisons – tant historiques que
géographiques – il insiste sur la variabilité de nombreuses configurations,
dépassant largement le cas de la Mésopotamie (au centre de La raison
graphique) pour mobiliser l’Égypte et plus généralement le Proche et
Moyen-Orient ancien, les études africanistes (de l’Ouest) des années 1960
et 1970 ainsi que l’Europe des haut et bas Moyen Âge. L’incidence de ces
choix comparatistes est double. D’une part, comme le résume Louis
Timbal-Duclaux (1988) : « pour Goody, la naissance de la pensée
occidentale qu’on attribue un peu vite au “miracle grec” du IVe siècle avant
J.-C. n’est qu’une des conséquences tardives de ce processus général
d’alphabétisation, qui permet la pensée individuelle, et qui a démarré bien
plus tôt dans les cinq vallées fertiles : le Tigre et l’Euphrate (Sumer), le Nil
(l’Égypte), l’Indus (Mohendo-Daro), le fleuve Bleu (la Chine ancienne) ».
D’autre part, l’imputation stricte d’un ensemble considérable de
bouleversements socio-économiques à l’apparition de la forme capitaliste
de production devient problématique à plusieurs titres, dont l’oubli des
modes (antérieurs) de communication n’est pas le moindre pour l’auteur –
nous y reviendrons.
Le premier chapitre, « La parole de Dieu », permet à la fois d’identifier
des points communs et des différences entre des religions qui dépendent de
manière significative de l’écriture (les religions du Moyen-Orient, celles
du Livre – judaïsme, christianisme, islam –, mais pas seulement) et les
autres. La présence et l’usage de l’écriture marquent ainsi une plus grande
fixité – ou une plus faible flexibilité – de l’organisation sociale ainsi que la
définition plus marquée d’une frontière. Le fait que la religion se trouve
articulée à un texte présente également des implications en matière de
circulation d’éléments religieux et de recherche d’une diffusion à travers le
prosélytisme notamment. D’un côté, le texte porte des formes
******ebook converter DEMO Watermarks*******
d’abstraction, génère une certaine décontextualisation et favoriserait même
une généralisation des normes (par exemple à travers la création de
hiérarchies de divinités). D’un autre côté, ces effets s’incarnent bien au-
delà des messages contenus et diffusés via des écrits : les inscriptions
nécessitent des compétences, des modes d’accès et de contrôle, et donc de
pouvoir. Ainsi en va-t-il de la spécialisation des rôles dans les capacités
d’écriture et de lecture et plus largement d’accès aux textes. Dans le cas de
la religion, c’est l’ensemble de la formation des prêtres qui devient un
enjeu de contrôle majeur, qui exclut des individus et des groupes sociaux
autant qu’il en crée à travers des positions savantes pour lesquelles
l’écriture est centrale. Pour Jack Goody, l’écriture en lien avec la religion
contribue donc tout autant que les écrits économiques et gestionnaires à la
rationalisation et au développement de la bureaucratie régissant des
organisations sociales de tailles croissantes : à sa façon, elle exerce un
contrôle sur les esprits, permet de produire des listes de fidèles, lesquels
constituent de véritables formes de recensement. L’écriture fixe, enregistre
et stabilise donc dans le temps des préceptes religieux, dont elle permet à
la fois la stabilisation et la circulation à travers les textes comme à travers
des acteurs lettrés et autorisés. L’écriture participe à institutionnaliser en
quelque sorte la religion, autant qu’elle requiert de l’institution ainsi co-
constituée qu’elle la fasse agir.
Le deuxième chapitre, « La parole de Mammon » dont le nom renvoie à
la possession matérielle et à la richesse – dieu de l’argent – est lui aussi
profondément relié aux autres dimensions, religieuse, administrative et
juridique. La tenue de livres et de listes permet la mise au point de preuves
et d’une mémoire pour les échanges et les transferts. Le stockage de
l’information, et la possibilité d’étendre les transactions dans un temps
plus long – par-delà les limites de la mémoire – contribuent ainsi à garantir
l’ensemble du processus économique. Comme pour la religion, l’influence
de l’écrit ne se limite pas à la circulation et ici aux transactions. L’écriture
transforme et rend possible des formes de production, à travers la tenue de
registres de travailleurs et de registres de production et de rendements,
mais aussi de l’exercice de la comptabilité. L’abstraction et la
généralisation sont également à l’œuvre du côté des activités économiques
et des échanges marchands. L’écriture administrative en est ici encore
indissociable : pour contrôler les poids et les mesures, collecter taxes et
impôts, ou encore pour effectuer des recensements. Les formats de
l’écriture économico-administrative sont liés au droit en ce que la place
des contrats écrits prend de l’importance, à la mesure des actes écrits de
transferts de terres ou de bâtiments, indissociables des droits de propriété
******ebook converter DEMO Watermarks*******
et de leur reconnaissance par autrui. L’écriture semble à la fois arraisonner
des pans entiers d’activités humaines et en créer ou en reconfigurer de
nouvelles, pour autant que l’alphabétisation suive, et qu’un nombre accru
de lettrés l’accompagnent.
Lorsque le lecteur parvient au troisième chapitre, joliment intitulé «
L’état, le bureau et le dossier », une grande partie des éléments
caractéristiques des écrits bureaucratiques ont déjà été abordés par Jack
Goody. Il entreprend néanmoins de démontrer qu’au-delà de
l’enregistrement et du contrôle des richesses par les écritures
administratives et comptables, l’écriture est l’un des instruments qui rend
possible la formation des États. Son histoire y est fermement liée. L’écrit
organise la société en rendant possibles les grandes communautés
politiques. L’écriture augmente l’efficacité des organisations et des
institutions, et permet les communications entre États (communication
externe) avant d’être utilisée dans la communication interne (États
africains précoloniaux). L’autorité et le pouvoir des États seraient
renforcés par la précision des ordres écrits, par l’existence et l’appui sur
des constitutions et des contrats. Dans la perspective anthropologique de
Jack Goody, là où l’oralité et la communication orale permettent à des
groupes humains de tailles certes conséquentes de vivre selon des
modalités collectives, l’écriture administrative, comptable et politique
(plus que l’écriture religieuse) s’éloignent de l’oralité au point de
permettre des formes de communication d’un autre ordre, et notamment
entre les institutions et leurs infrastructures scripturales qu’elle contribue à
rendre possibles. La frontière entre affaires privées et publiques est
également renforcée à travers l’écriture qui assigne des responsabilités,
explicite des rôles et clarifie un ensemble de limites, ceci pour autant que
l’accès à celle-ci soit élargi. Le rôle grandissant de l’écriture va de pair
avec la création de nouvelles élites et hiérarchies, en même temps que dans
l’Europe du XIXe siècle elle devient associée à l’expression des suffrages.
De façon plus générale, la communication indirecte et à distance, via un
écrit médiatique, reconfigure la communication et les formes possibles
d’organisation sociale, annonçant le rôle grandissant des médias dits de
masse comme les grandes organisations.
La « lettre de la loi », quatrième et dernier chapitre thématique de
l’ouvrage, reprend les pistes déjà proposées sur la place de l’écrit juridique
dans les parties précédentes. On y retrouve plusieurs caractéristiques des
effets de l’écriture déjà couvertes : sur la pérennité de l’écrit et le stockage
de ce type d’informations ; sur la formalisation et la généralisation des
normes ; et sur le pouvoir conféré par la maîtrise de tel ou tel type
******ebook converter DEMO Watermarks*******
d’écriture. Parce que la distinction entre le droit et la coutume renvoie
précisément à la différence entre l’écriture et l’oralité, les activités
scripturales jouent un rôle considérable sur le concept même de droit, et en
particulier sur la place et le rôle des contrats et la recherche de concepts
plus formels de preuves, et l’élaboration de codes. Une fois consignées par
écrits, les décisions et les clauses ne sont plus censées disparaître d’elles-
mêmes, des traces ont été produites et font office de garanties qui
encadrent des actions humaines et régissent le fonctionnement des
organisations sociales, au-delà de la durée de vie et des souvenirs
intériorisés de tel ou tel. Ici encore, des professionnels sont institués – les «
clercs » en charge de l’établissement et de la gestion des écrits – en même
temps qu’un pouvoir accru émerge. Dans le récit tissé par Jack Goody, le
pouvoir du droit se fait particulièrement déséquilibré, l’homme de la rue,
illettré, perdant tout contrôle face aux juges. Pour finir, le droit est
l’occasion, plus encore que pour la religion – quoiqu’elle distingue entre le
prophète et le prêtre –, l’économie ou la bureaucratie, de dissocier le
créateur et l’interprète de l’écrit. En d’autres termes, si l’écrit est souvent
synonyme de précision et de preuve, il n’en est pas moins également un
support d’interprétation (entre la loi et l’esprit de celle-ci), à la fois appui
permettant d’identifier des désaccords potentiels, et enjeu de luttes pour
des contrôles et des pouvoirs.
Les lignes de force de ces chapitres sont ainsi régulièrement discutées et
contextualisées au regard de nombreux travaux anthropologiques,
historiques, archéologiques et sociologiques spécialisés des années 1960,
1970 et du début des années 1980. D’un côté, Jack Goody prête une
attention à des disciplines, à des contextes historiques et à des aires
géographiques d’une variété considérable, et rare, ce qui ne va pas sans
poser des difficultés il indique d’ailleurs être conscient dès l’introduction.
De l’autre donc, suivre les méandres de l’extension de l’écriture implique
précisément pour faire sens de discuter et mettre en comparaison des
situations très contrastées dans le temps et l’espace ! Envisager la place de
l’écriture dans les sociétés implique un tel pari et une telle prise de liberté,
au risque de passer outre les spécificités de telle étude de cas.
Comme nous l’avons déjà indiqué, l’histoire longue et l’inclusion
notable des cas de la Mésopotamie et de l’Égypte antique ont pour
fonction chez Jack Goody de rompre avec une perspective centrée sur la
Rome et la Grèce antique comme horizon de longue durée. Ce
décentrement d’une perspective focalisée sur l’Europe, qui a pu lui être
reprochée par ailleurs, s’augmente de la prise en compte d’études sur
l’écriture en Afrique (les propres terrains de Jack Goody en Afrique de
******ebook converter DEMO Watermarks*******
l’Ouest), en Eurasie et en Asie (en particulier la Chine). La conséquence
notable de l’adoption d’une telle perspective est d’éviter les difficultés
propres à une analyse diffusionniste et progressiste de l’écriture. L’un des
auteurs les plus cités et discutés de ce point de vue tout au long de
l’ouvrage est certainement Max Weber, avec la question de la
rationalisation en son cœur. Par endroits, Jack Goody semble nourri d’une
approche de sociologie historique soucieuse de longue durée, tout en
s’efforçant de s’en distinguer en anthropologue autour d’une distinction
majeure qu’il clarifie ainsi : « il est nécessaire […] de rejeter la tentative
de lier le développement de ces formes particulières d’orientation
[associées à l’écriture] à l’émergence du capitalisme en Europe
occidentale. Si l’on accepte de les définir en ces termes, il faut admettre
qu’elles ont certainement une extension plus large, et ce fait doit nous
conduire à contester la thèse stimulante de Weber » (p. 49). Non seulement
Jack Goody rejette-t-il l’idée d’une rupture grecque originelle de
l’Occident, mais il conteste également la dimension de rupture radicale
prêtée au capitalisme. Il souligne en outre que le rôle des modes de
communication et de l’écriture, parce qu’elles restent implicites dans
l’œuvre de Max Weber, expliquent pour partie les conclusions
insatisfaisantes, de son point de vue, du sociologue allemand.
De l’aveu même du chercheur, un tel panorama prend bien sûr le risque
de déplaire tout à la fois aux anthropologues, aux historiens comme aux
sociologues. En effet les principes méthodologiques de chacune de ces
disciplines ne sont pas toujours scrupuleusement respectés (p. 32-33). Le
pari peut paraître risqué, mais chacun reconnaîtra qu’il est nécessaire pour
proposer des éléments de réponse aux questions posées : quelles sont les
différences entre l’oral et l’écrit ? Quelles sont les transformations induites
par l’écriture dans les modes de pensée, d’action, de gouvernement, de
gestion… en somme, dans l’ensemble des activités sociales et de la société
? Comme il y revient à l’occasion d’un livre d’entretiens publié dix ans
plus tard, en 1996, ce projet nécessite de prendre au sérieux l’hypothèse
selon laquelle la langue écrite n’est pas la simple transposition de la langue
orale : « Je m’en tiens à une définition de l’écriture qui insiste sur les
relations entre les signes graphiques et la parole. Mais il ne s’agit en
aucune façon d’une simple transcription : c’est une relation très complexe,
qui joue dans les deux sens. Il y a toujours eu une diglossie : il y a toujours
eu une séparation entre la langue parlée et la langue écrite. Elles se sont
influencées de bien des manières, mais elles ne sont jamais identiques »
(Goody, 1996, 203). S’engager dans la lecture du présent ouvrage revient à
partir du postulat – et à en proposer une démonstration particulièrement
******ebook converter DEMO Watermarks*******
convaincante – selon lequel « l’écriture est la base même de notre
civilisation […]. N’y voir qu’un aspect secondaire de la révolution des
communications, c’est sous-estimer son rôle absolument décisif dans la
création de notre civilisation » (Goody, 1996a, 199).
La logique de l’écriture se caractérise aussi par la recherche d’une
posture épistémologique qui ne puisse pas se réduire à du déterminisme
uniforme, à du structuralisme englobant ou encore à de l’analyse
unifactorielle. Goody vise à anticiper les accusations de déterminisme qui
entachent souvent les réflexions englobantes sur la technique où celle-ci se
confond à la fois avec une idée du progrès et celle d’une inéluctabilité de
tels changements techniques et sociaux. Tout en écartant les postures
déterministes ou réductionnistes simples, Goody affirme néanmoins que
l’écriture joue un rôle important : « il ne s’agit pas du seul facteur en jeu
dans une situation spécifique, je prétends simplement qu’il s’agit d’un
facteur significatif » (p. 33). À diverses reprises, Goody utilise
l’expression « l’écriture favorise ou permet » telle ou telle évolution.
L’écriture a des conséquences et induit des transformations. En
anthropologue soucieux de comparaisons nombreuses, il est vain de penser
qu’elle agit uniformément et qu’elle cause les mêmes effets en tout lieu et
en tout temps. Soulignons d’ailleurs comme nous l’avons indiqué au début
de cette introduction que le titre anglais de son ouvrage The Logic of
Writing and the Organization of Society (1986) est plus fidèle à cette
posture non déterministe (davantage que la version française du livre
publié en 1986, qui sous-tend davantage une idée de causalité forte : La
logique de l’écriture. Aux origines des sociétés humaines). Dans le même
ordre de remarques, Goody reconnaît que le titre de son premier article,
cosigné avec Ian Watt, aurait pu être moins déterministe : « a posteriori,
j’aurais probablement intitulé l’article que nous avons écrit « implications
de l’écriture » plutôt que « conséquences de l’écriture », au moins pour
rendre possible une séquence de causes et d’effets moins déterministes »
(Goody, 2004, 225).
En faisant une place juste aux techniques de communication dans la
possibilité même d’existence et d’essor d’organisations puis d’États de
tailles croissantes, Jack Goody propose une réflexion extrêmement
stimulante sur la co-constitution de la technique – l’écriture – et du social
– plus particulièrement de grands ensembles sociaux. Compte tenu de cette
ambition, il n’est pas surprenant que sa postérité soit à la fois grande et
parte dans une variété de directions.

******ebook converter DEMO Watermarks*******


L’héritage et les héritiers des travaux sur l’écriture
L’héritage de l’œuvre que Jack Goody a consacré à l’écriture est
protéiforme. La liste des disciplines qui l’ont discutée et s’en sont emparée
en témoigne, au premier rang desquelles l’anthropologie et l’ethnologie
bien sûr, la sociologie, l’histoire et la linguistique, mais aussi
l’archéologie, les études littéraires, les sciences politiques ou encore la
psychologie.
Parmi les discussions qui ont suivi, la réception de La logique de
l’écriture a d’ailleurs suscité des critiques, parfois fortes. Celles-ci
proviennent en priorité d’anthropologues convoquant des études de cas
complémentaires afin de nuancer à la fois l’irréductibilité des effets de
l’écriture ainsi que la thèse d’une rupture par trop radicale entre les
sociétés dotées de l’écriture et celles opérant sans, et où l’oralité demeure
tout à fait centrale (Ong, 1982). En particulier, de nombreuses études
ethnographiques dédiées aux formes de la littératie insistent sur ce que les
usages font aux rapports à l’écrit : dans certaines conditions socio-
historiquement situées, les textes n’imposent pas irrémédiablement des
effets identiques et leurs pouvoirs, tant s’en faut. Leurs effets peuvent
même s’avérer in fine opposés dans des situations et aires géographiques
distinctes (pour une synthèse des critiques opérées depuis la perspective
des New Literacy Studies, cf. Fraenkel et Mbodj-Pouye, 2010). Si ces
critiques affaiblissent toute vision de l’écriture comme condition
nécessaire et suffisante du raisonnement par syllogisme (Halverson, 1992),
elles sont plus tolérantes néanmoins avec une part essentielle des
arguments de Goody : les possibilités mémorielles et transmissives des
écrits matérialisés, l’accroissement des connaissances ainsi permis par
l’écriture, et leur circulation potentiellement accrue simultanément dans
l’espace et le temps. À côté de ces travaux anthropologiques et
linguistiques qui insistent donc sur la potentialité exempte de toute
nécessité dont seraient porteuses l’écriture et ses traces, La logique de
l’écriture a ouvert un champ de travaux tout aussi colossal. Lesquels
travaux prennent appui sur telle ou telle dimension (plutôt orientée vers la
littératie, plutôt cognitive, sociohistorique et/ou intéressée par la place des
techniques, etc.) de ses recherches sur le rôle de l’écrit en société, et dans
la constitution de sociétés de grande échelle.
L’espace des recherches inspirées par – et mentionnant – ces travaux de
Goody est trop composite pour que nous puissions, dans l’espace de cette
introduction, fournir autre chose qu’un aperçu de cette variété, à travers
plusieurs perspectives toujours travaillées aujourd’hui. Des choix
******ebook converter DEMO Watermarks*******
drastiques s’imposent à nous. Outre la diversité des disciplines déjà
évoquée, ces travaux sur l’écriture ont avivé l’intérêt de chercheurs pour
une multitude d’objets (l’écrit, ses formes et ses genres, ses supports, sa
reproduction, sa circulation, son apprentissage, ses professionnels, ses
messages et leurs lecteurs, etc.) et de perspectives liées, et suscité des
études consacrées à des périodes historiques fort différentes. Une part de
ces recherches proposent des reprises avant tout symboliques de Goody,
quand d’autres ouvrent de véritables champs de possibles. Forts de nos
ancrages disciplinaires en sociologie, nous choisissons de varier en priorité
les exemples qui ont des implications du côté de la sociologie des
techniques.
Un premier ensemble est fort logiquement constitué par les travaux
d’anthropologie et de sociologie de l’écriture suscités par la large réception
de ses thèses sur les transformations liées aux écrits. Outre les discussions
critiques évoquées ci-dessus, les propositions et hypothèses de Goody ont
inspiré une foule de travaux consacrés à la lecture, à la variété des formes
de littératie, à l’éducation ou encore aux origines des sciences. Des
handbooks y sont consacrés afin de s’y orienter, et des ouvrages de
synthèse consacrés aux implications de l’œuvre de Goody offrent de se
repérer parmi la diversité des questions abordées (Olson et Cole, 2006).
Charles Bazerman, en particulier, a contribué à prolonger les recherches
sur l’écriture dans une discussion serrée avec Goody (Bazerman, 2006), à
l’occasion de travaux consacrés à l’émergence de « systèmes abstraits de
signification », en l’occurrence les instruments financiers, ainsi que les
efforts de Thomas Edison et ses équipes pour placer l’électricité au cœur
des processus de communication à la fin du XIXe siècle.
Un second ensemble s’origine plus spécifiquement dans un intérêt
croisé pour La raison graphique et La logique de l’écriture. Des travaux
de sciences sociales entreprennent de prolonger sa réflexion sur
l’expression formelle, souvent graphique, des raisonnements humains et de
la cognition des individus. Entre sociologie des techniques et sociologie de
la connaissance, voire sociologie cognitive, ils étudient l’abstraction
mathématique (Lave, 1988), l’accomplissement du travail de l’équipage
assurant la navigation d’un bateau (Hutchins, 1995) ou la place de la
représentation visuelle et d’inscriptions multiples dans le travail
scientifique (Latour, 1986). Loin de se limiter à des usages d’orientation
microsociologique, ce travail – ainsi que l’ouvrage Literacy in Traditional
Societies – est par exemple mobilisé par Pierre Bourdieu dans Le sens
pratique, dont il formule ainsi l’apport général : « J’ai aussi été très long à
comprendre que l’on ne peut saisir la logique de la pratique que par des
******ebook converter DEMO Watermarks*******
constructions qui la détruisent en tant que telle aussi longtemps que l’on ne
s’est pas interrogé sur ce que sont ou, mieux, ce que font les instruments
de l’objectivation, généalogies, schémas, tableaux synoptiques, plans,
cartes, à quoi j’ai ajouté depuis, grâce aux travaux les plus récents de Jack
Goody, la simple transcription écrite » (Bourdieu, 1980, p. 24).
Cette attention portée à l’objectivation et aux formes concrètes de
raisonnements est inséparable d’une prise en compte de la matérialité des
dispositifs auxquels s’articule l’écriture. Les études consacrées aux
cultures matérielles, du côté de l’histoire du livre et de ses lecteurs de
Roger Chartier, de l’histoire des objets ordinaires de Daniel Roche et plus
généralement de l’anthropologie de la culture matérielle (Hicks et
Beaudry, 2010) rejoignent en cela les études de sociologie des sciences et
des techniques déjà mentionnées. Les mutations de l’écriture situées plus
près de nous que l’essentiel des exemples de Goody ne sont pas oubliées :
ainsi l’historienne Delphine Gardey décrit-elle avec minutie les
reconfigurations à l’œuvre entre 1800 et 1940 à travers l’influence de la
dactylographie et des activités bureaucratiques sur l’émergence de
l’informatique, où « comment une révolution de papier a transformé les
sociétés contemporaines », et dont le titre principal est Écrire, calculer,
classer (Gardey, 2008).
Enfin, un dernier mot sur le choix des rapprochements choisis. Il nous
semble qu’à la manière de Jack Goody lui-même dans son introduction au
présent ouvrage, il est pertinent de rapprocher son travail sur la logique de
l’écriture de plusieurs autres publications majeures antérieures de quelques
années seulement. Dans son introduction-préface à La logique de
l’écriture, il prend le soin de pointer les liens entre son approche et celle
conduite par d’autres, consistant « à prendre un motif (ou un même thème)
particulier et à suivre les détours de son parcours dans le temps et dans
l’espace » (p. 32). Si la mention du travail d’Elizabeth Eisenstein sur le
rôle de l’imprimerie (1991 [1979]) ou celle de Lynn White sur la charrue
et les technologies médiévales (1969) ne sont nullement des surprises,
celle de Sherry Turkle sur le rôle de l’informatique sur l’esprit humain et
ses premiers usages par des enfants (1984) vient souligner la hauteur de
vue envisagée par Goody en lien avec ses travaux sur l’écriture.

Pour qui suit les perspectives ouvertes par les travaux de Jack Goody,
l’écriture n’est donc pas neutre : on ne peut pas la considérer comme un
outil de simple transcription de l’oral et de la langue parlée, comme une
transposition directe de la pensée et de la parole. C’est une technique, qui
offre des possibilités nouvelles, différentes de ce que la parole permet. Elle
******ebook converter DEMO Watermarks*******
façonne la pensée, les manières de représenter, d’organiser le propos, de le
faire circuler, de le conserver, de le diffuser, de le retrouver… toute chose
qui n’ont pas d’équivalent dans l’oral, bien que l’oralité ne soit bien
évidemment pas sans liens avec des techniques de mémorisation et de
circulation.
Le destin de toutes les œuvres majeures est d’être largement reprises,
citées, utilisées plus ou moins fidèlement, mais aussi critiquées. Le travail
de Goody sur l’écriture n’échappe pas à cette règle. Les œuvres majeures
ont toutefois cette capacité, au-delà des critiques qu’elles rencontrent, de
parvenir à résister et à maintenir notre intérêt : c’est parce qu’elles opèrent
un déplacement de regard, qu’elles créent de nouveaux objets de recherche
ou qu’elles nous interdisent de continuer à penser comme auparavant.
Avec ses travaux sur l’écriture, Jack Goody est parvenu à rendre
impossible la non-prise en compte de l’écriture pour analyser
l’organisation et de développement des sociétés, tout en conférant un rôle
déterminant, mais non déterministe, à cette technique. Il a fortement
contribué à ouvrir les yeux de beaucoup sur le rôle et la place de l’écrit.
Souhaitons que les lecteurs de cette réédition sortent également éclairés
par cette œuvre majeure.

Références bibliographiques
BAZERMAN, Charles (2006). « The Writing of Social Organization and the
Literate Situating of Cognition : Extending Goody’s Social Implications of
Writing ». In Olson, David R. et Cole, Michael (dir.). Technology,
Literacy, and the Evolution of Society. Implications of the Work of Jack
Goody, Mahmwah (NJ) et Londres, Lawrence Erlbaum Associates, pp.
215-239.
BOURDIEU, Pierre (1980). Le sens pratique. Paris, Éditions de Minuit.
COQUERY Natacha, MENANT, François et WEBER, Florence (dir.) (2006).
Écrire, compter, mesurer. Vers une histoire des rationalités pratiques.
Paris, Éditions rue d’Ulm.
EISENSTEIN, Elizabeth (1991). La révolution de l'imprimé à l'aube de
l'Europe moderne. Paris, La Découverte (édition anglaise originale :
1979).
FRAENKEL, Béatrice et MBODJ-POUYE, Aïssatou (2010). « Introduction. Les
New Literacy studies, jalons historiques et perspectives actuelles »,
Langage et société, n° 133, pp. 7-24.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
GARDEY, Delphine (2008). Écrire, calculer, classer. Comment une
révolution de papier a transformé les sociétés contemporaines (1800-
1940). Paris, La Découverte.
GOODY, Jack et WATT, Ian (1963). « The consequences of Literacy »,
Comparative Studies in Society and History, vol. 5, n° 3, avril 1963, pp.
304-345.
GOODY, Jack (coord.) (1968). Literacy in Traditional Societies.
Cambridge, Cambridge University Press.
GOODY, Jack (1979). La raison graphique. La domestication de la pensée
sauvage. Paris, Éditions de Minuit (édition originale : The Domestication
of the Savage Mind, 1977).
GOODY, Jack (1994). Entre l’oralité et l’écriture. Paris, PUF (édition
originale : The Interface Between the Written and the Oral, 1987).
GOODY, Jack (1996a). L’homme, l’écriture et la mort. Paris, Les Belles
Lettres.
GOODY, Jack (1996b). « Curiosités d’anthropologue. Entretien avec Jack
Goody ». Politix, vol. 9, n° 34, deuxième trimestre 1996, pp. 204-221.
GOODY, Jack (2004). Au-delà des murs. Éditions parenthèses, Maison
méditerranéenne des sciences de l’homme.
GOODY, Jack (2007). Pouvoirs et savoirs de l’écrit. Paris, La Dispute
(édition originale : The Power of the Written Tradition, 2000).
HALVERSON, John (1992). « Goody and the Implosion of the Literacy
Thesis », Man, vol. 27, n° 2, pp. 301-317.
HICKS, Dan et BEAUDRY, Mary C. (2010). The Oxford Handbook of
Material Culture Studies, Oxford, Oxford University Press.
HUTCHINS, Edwin (1995). Cognition in the Wild. Cambridge, The MIT
Press.
LATOUR, Bruno (1986). « Visualization and Cognition : Thinking with
Eyes and Hands », Knowledge and Society : Studies in the Sociology of
Culture Past and Present, vol. 6, pp. 1-40.
LAVE, Jean (1988). Cognition in Practice. Cambridge, Cambridge
University Press.
METTON-GAYON, Céline (2009). Les Adolescents, leur téléphone portable
et internet. Paris, L’Harmattan.
ONG, Walter J. (1982). Orality and Literacy. The Technologizing of the
Word. New York, Methuen.
OLSON, David R. et COLE, Michael (dir.) (2006). Technology, Literacy, and
******ebook converter DEMO Watermarks*******
the Evolution of Society. Implications of the Work of Jack Goody.
Mahmwah (NJ) et Londres, Lawrence Erlbaum Associates.
ROWSELL, Jennifer et PAHL, Kate (coord.) (2015). The Routledge
Handbook of Literacy Studies. Londres et New York, Routledge.
TIMBAL-DUCLAUX, Louis (1988). « Compte rendu de l’ouvrage de Jack
Goody. La logique de l’écriture », Communication & Langages, n° 76, pp.
124-125.
TURKLE, Sherry (1984). The Second Self : Computers and the Human
Spirit. New York, Simon & Schuster.
WHITE, Lynn (1969). Technologie médiévale et transformations sociales.
Paris, La Haye, Mouton (édition anglaise originale : 1962).

******ebook converter DEMO Watermarks*******


1. Éric Dagiral et Olivier Martin sont chercheurs au CERLIS (Université de Paris Descartes,
CNRS).

******ebook converter DEMO Watermarks*******


JACK GOODY

La logique de l’écriture
L’écrit et l’organisation de la société

******ebook converter DEMO Watermarks*******


Introduction

La documentation sur laquelle repose ce livre concerne la différence entre


l’organisation sociale des sociétés qui emploient l’écriture et de celles qui
ne l’emploient pas, et le processus de transition entre les deux systèmes. Il
s’agit d’un sujet si vaste qu’il peut sembler absurde ; mais il exige
néanmoins une présentation préliminaire et quelques commentaires en
guise d’introduction. Par nécessité, j’ai dû pour une large part concentrer
mon attention sur trois situations particulières : le Proche-Orient ancien,
l’Europe médiévale et l’Afrique de l’Ouest contemporaine. Bien entendu
chaque système d’écriture a des implications différentes pour chaque
société et à chaque époque. Mais un certain nombre de ces situations
particulières possèdent aussi des traits importants en commun, et c’est sur
ces derniers que j’ai voulu attirer l’attention.
Je ne m’intéresse pas seulement aux différences en tant que telles. Mais
je tente, en premier lieu, de fournir une explication plus convaincante, pour
moi-même et pour le lecteur, de certaines ruptures ou transitions,
largement reconnues dans les sociétés humaines, et de concepts,
sociologiques et anthropologiques, historiques et forgés par le bon sens,
auxquels on a eu recours pour les décrire. Ensuite, mon objectif plus
éloigné est de déplacer en partie l’accent mis sur les moyens et modes de
production dans l’histoire humaine, et à le reporter sur les moyens et
modes de communication. Enfin, j’estime indispensable, à certains égards
importants, de contester la notion du caractère singulier de l’Occident pour
expliquer la naissance du monde « moderne ». Mais ces intentions, surtout
la troisième, n’occupent pas toujours le premier plan de ma démarche.
La forme actuelle de cette étude résulte en grande partie des quatre
conférences que j’ai été invité à donner à l’université de Chicago en
octobre 1984, en l’honneur de L. A. Fallers et de son œuvre. Il est
significatif que cette œuvre embrasse des recherches non seulement sur
l’État « simple » des Basoga de l’Afrique de l’Est au moment de son
adaptation au régime colonial mais porte également sur une nation
beaucoup plus complexe, la nation turque, sur les héritiers islamiques des
nomades asiatiques, sur le commerce, la population, le gouvernement, les
équipements et dans une certaine mesure sur les traditions de l’Empire
byzantin gravitant autour de Constantinople. Ce déplacement des
******ebook converter DEMO Watermarks*******
recherches, de l’Afrique vers le Proche-Orient, n’est pas survenu à la suite
de cette question anthropologique que l’on entend que trop fréquemment :
où aller maintenant ? mais résulta de ce que cette même interrogation
procéda d’une démarche plus intellectuelle que territoriale. Les centres
d’intérêt weberiens de L. A. Fallers ainsi que le cadre contemporain dans
lequel il travaillait – la naissance des nouvelles nations d’Afrique – et ses
propres réactions à ces événements, le conduisirent à comparer entre elles
la nature des formations étatiques simples et complexes et à considérer la
transition entre les deux. Il s’engagea dans une enquête portant sur les
caractéristiques et les facteurs sous-jacents de ce contraste dynamique. Ce
contraste qui n’est certainement ni binaire ni linéaire représente toutefois
un processus qui doit comporter des points de rupture pour que des raisons
plausibles expliquent le changement social, le déclin aussi bien que l’essor
des États, des empires et des nations.
C’est parce que je savais qu’il se souciait de ces problèmes, que,
lorsque j’étais au Center for Advanced Studies à Stanford en 1960 et qu’il
se préparait à participer avec Geertz et Schneider à ce départ collectif et
significatif, de Berkeley pour Chicago, je lui ai soumis un article écrit par
Ian Watt et moi-même et audacieusement intitulé The Consequences of
Literacy. Sa réponse fut encourageante. À cette époque nous travaillions
au projet de publier un nouveau Journal of Social Anthropology (voir
Stocking, 1979), mais parce que cette proposition était encore très
incertaine, il suggéra que l’article fût envoyé à cette revue importante dont
la réputation était solidement établie, Comparative Studies in History and
Society.
J’ai développé quelques aspects de cet article dans un certain nombre de
publications ultérieures. Un ouvrage publié sous ma direction, Literacy in
Traditional Societies (1968), tenta de rassembler des articles portant sur
l’ethnographie de l’écriture dans un certain nombre de sociétés appartenant
à différentes régions du monde. Un autre livre, intitulé La Raison
graphique, la domestication de la pensée sauvage (éd. anglaise, 1977),
envisageait certaines des implications de la représentation graphique du
langage dans les processus cognitifs, et surtout l’emploi partiellement
décontextualisé du langage dans des contextes formels : la liste, le tableau
(c’est-à-dire des paires de listes formant des rangées ainsi que des
colonnes), la matrice (un type de tableau plus complexe), ainsi que le
développement de notions plus précises concernant la contradiction, les
formes de « logique » (au sens spécialisé du terme), y compris le
syllogisme et d’autres types d’argumentation et de preuve (Goody, 1978 ;
Yoffee, 1979).
******ebook converter DEMO Watermarks*******
La deuxième étape de l’enquête portant sur les implications de
l’écriture a consisté à étudier les points de contact entre l’oral et l’écrit,
leur interaction, non seulement en ce qui concerne les cultures, mais pour
ce qui est des performances et des registres à l’intérieur de cultures écrites.
J’ai examiné ces points de contact dans un certain nombre d’essais récents,
portant essentiellement sur des formes « littéraires » ou « artistiques » et je
suis actuellement en train de tenter de les rassembler dans un livre (dont je
crains qu’il ne soit toujours cruellement incomplet).
La troisième étape, que dessine la présente étude, a trait aux effets de
l’écriture sur l’organisation de la société sur le long terme. J’aimerais
expliquer mon intention plus clairement. Une partie de cette entreprise
consiste à utiliser certains indicateurs considérés par des sociologues et
d’autres spécialistes comme décisifs pour l’analyse des institutions
sociales, par exemple la dichotomie ou polarité particulariste-universaliste
que Talcott Parsons a employée comme l’une de ses variables (et qui est,
en grande partie, issue des œuvres de Max Weber), et voir dans quelle
mesure nous pouvons expliquer des différences par référence aux
développements de la communication humaine. Il en était de même de
l’analyse des systèmes juridiques. Toujours est-il que mes propres centres
d’intérêt sont proches de ceux de Fallers qui n’hésitait pas à franchir les
frontières entre anthropologie et sociologie, synchronie et diachronie, entre
culture européenne et autres cultures, car il se souciait davantage de
proposer des solutions à des problèmes scientifiques, que de respecter les
lignes de démarcation entre disciplines ou les frontières géographiques.
La majeure partie de la documentation sur laquelle je m’appuie pour
examiner les différences et la transition entre les sociétés sans écriture et
les sociétés avec écriture est tirée de mes propres recherches, et de celles
d’autres chercheurs, sur l’Afrique de l’Ouest. Le reste provient des
cultures écrites les plus anciennes du Proche-Orient ancien ; malgré mon
peu de connaissances en la matière, ces cultures sont, de toute évidence,
importantes, car nous y rencontrons les premiers développements des
emplois de l’écriture, avec les débuts d’une tradition écrite qui, au sens
large du terme, a pénétré la Grèce et l’Europe. J’ai aussi examiné
brièvement le développement de l’emploi de l’écriture dans une autre
période de transition : l’Europe du Moyen Âge.
Les problèmes que pose une telle tentative sont nombreux et peuvent
donner lieu à des malentendus, d’autant plus que l’ironie du titre de mon
livre sur la « domestication » n’a pas toujours été appréciée. Dans le cas
présent j’examine ces problèmes sous trois rubriques : les implications
causales, les catégories et les preuves.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
Mes collègues anthropologues ont l’habitude d’étudier un contexte
particulier, celui qu’ils ont observé sur le terrain, dont ils ont entendu
parler par d’autres personnes (des « informateurs », une appellation
barbare à laquelle on a parfois recours), ou au sujet duquel ils se sont
informés en lisant des livres et des documents. L’analyse consiste à
démêler les fils qui composent cette situation humaine, et à voir de quelle
manière joue l’interaction des divers facteurs dans ce cadre socioculturel
particulier. Mes collègues historiens et archéologues ont davantage
tendance à retracer l’évolution d’une situation au cours du temps et à
établir, entre autres, des séquences chronologiques de développement, dont
certaines – la transition de la chasse et de la cueillette à l’agriculture, par
exemple – tendent à se répéter dans des conditions différentes. Un
troisième type d’enquête consiste à prendre un motif (ou même un thème)
particulier et à suivre les détours de son parcours dans le temps et dans
l’espace. C’est ce que j’ai tenté de faire ici et c’est une forme d’enquête
qui a une lignée honorable : on pourrait citer, dans le domaine de la
communication, le travail d’Eisenstein sur les implications de l’imprimerie
(1979) ou celui de Turkle sur les effets des ordinateurs sur l’« esprit
humain » (1984). On pourrait évoquer aussi dans le domaine de
l’agriculture, le travail de White sur la charrue (1940) et plus généralement
sur la technologie médiévale (1962).
Il s’agit là de types de recherche très généraux liés, de façon souple, à
des disciplines universitaires particulières. Ils n’épuisent pas l’éventail des
possibilités, qui comprendrait des enquêtes comme celle de Thomas (1978
; 1983) sur les aspects du changement des mentalités à la Renaissance, ou
l’admirable étude socio-historique de la vie au Moyen Âge que propose le
livre de Homans, English Villagers of the Thirteenth Century (1942). Mais
pour l’instant la classification tripartite suffit.
À différents moments, j’ai tenté de mener chacun de ces trois types
d’enquête. Chacun d’entre eux comporte des avantages et des
inconvénients. L’un des inconvénients d’une recherche sur les implications
éventuelles de la charrue est que certains lecteurs considéreront que
l’approche repose sur un déterminisme unifactoriel.
D’un autre côté, dans une enquête sur le terrain, il devient difficile pour
un auteur qui mène une recherche sur l’ensemble des facteurs ou des
causes, d’éviter d’être considéré comme le défenseur d’une approche
structurale ou fonctionnelle. Une étude historique est souvent considérée
comme faisant partie de la perspective plus large du développement
évolutif, parfois même caractérisée comme unilinéaire. Mais aussi
tentantes que ces caractérisations puissent être, on doit les éviter.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
En prenant pour sujet l’écriture et la tradition écrite, je ne donne pas à
entendre un instant qu’il s’agit du seul facteur en jeu dans une situation
spécifique, je prétends simplement qu’il s’agit d’un facteur significatif. Au
cours de ces enquêtes, on aimerait au mieux déterminer la pertinence des
différents éléments et aboutir à un graphique qui pondérerait, d’une
manière plus ou moins précise, les facteurs en jeu. À moins que l’on se
contente, bien entendu, de confiner l’analyse à un niveau fonctionnel, en
montrant que tout influe sur tout, ou à un niveau structural, en indiquant
des homologies abstraites ou des principes sous-jacents. Mais ce moyen
plus rigoureux d’évaluer les facteurs en cause, dont l’emploi est si répandu
en économie en raison du caractère numérique d’une grande partie des
données, n’est guère possible, du moins jusqu’à présent et ne le sera peut-
être pas non plus dans l’avenir, dans de nombreuses situations qui sont
l’objet des sciences sociales moins quantifiables. Par conséquent le choix
d’un sujet, en vue d’une recherche, signifie qu’on risque non seulement
d’en amplifier l’importance mais, pis encore, on risque de se voir attribuer
l’opinion selon laquelle les affaires humaines sont déterminées par un
facteur unique. Certains auteurs semblent même croire que l’on entend par
« relations causales » des relations soumises à un déterminisme, autrement
dit des situations qui n’ont qu’une seule cause, partout, et à tout moment.
Je n’accepte pas cette vision de l’analyse socioculturelle, ni la nature
oppositionnelle de la théorie et de la pratique sociales qu’elle incarne.
Pourtant jusqu’à un certain point, des malentendus naissent des différents
types d’enquête que nous avons mis en relief. Cole et Keyssar se
prononcent très clairement sur ce sujet dans un article récent : « L’on
s’accorde aussi pour dire que de manière générale l’impact causal des
connaissances écrites ne va pas dans une seule direction, de la technologie
vers l’activité. Les activités offrent plus ou moins d’occasions pour que les
technologies écrites particulières produisent des effets. Comme il a été
montré dans Goody (1977), ou Schmandt-Besserat (1978), les effets
réciproques exercés par des forces socio-économiques et
écrites/technologiques représentent un cas classique de systèmes
dialectiques en interaction, lesquels systèmes entament toujours
potentiellement un processus de changement » (1982 : 4). Que certains
lecteurs puissent interpréter une thèse comme étant unidirectionnelle alors
que d’autres reconnaissent des influences à facteurs multiples et
réciproques, est peut-être dû aux difficultés que pose la communication
écrite comme distincte de la communication orale, plutôt qu’à une
difficulté de compréhension. Mais compte aussi la bonne volonté avec
laquelle on suspend non pas ses doutes mais ses « convictions », ses
******ebook converter DEMO Watermarks*******
engagements idéologiques, ses catégories prédéterminées de
l’entendement. C’est pour essayer d’éviter certains de ces malentendus que
j’ai choisi pour titre une formule qui m’a été suggérée par Marshall Sahlins
: « La logique de l’écriture… ».
Ce ne fut pas le seul résultat positif de ma visite à Chicago. R. T. Smith
fut un hôte admirable ; B. Cohen, T. Turner, E. Shills et d’autres m’ont
aussi offert des commentaires utiles. J’exprime également ma
reconnaissance à J. Flanagan qui a lu divers chapitres. Carolyn Wyndham,
Antonia Lovelace et Janet Reynolds se sont chargées du traitement de
texte et m’ont aidé pour les références. John Baines lui aussi m’a été d’une
aide précieuse et quelques amis ont lu divers fragments. Et je dois
remercier l’université de Cambridge pour m’avoir accordé la retraite
anticipée qui m’était nécessaire pour terminer le manuscrit ainsi que St.
John’s Collège pour m’avoir donné un bureau et fourni le cadre approprié
où continuer mon travail. Au printemps 1985, répondant à l’invitation de
Françoise Héritier-Auge, j’ai donné ces conférences sous une forme
modifiée au Collège de France. Le climat social et intellectuel chaleureux
qui régnait pendant ce printemps parisien m’a incité à reprendre et revoir
mon travail ; l’effort que représentait la préparation de ce cours pour un
public différent m’a aidé à reformuler certaines parties de ma thèse, ainsi
que le fait de travailler avec mes traductrices Anne-Marie Roussel et Anne
de Sales. Pour finir, je tiens à exprimer ma reconnaissance à Patricia
Williams, Anne Nesteroff d’Armand Colin, et Michael Black de la
Cambridge University Press.
Il me reste un dernier avertissement à formuler. Bien que les sujets des
chapitres de ce livre soient calqués sur le modèle fréquemment admis des
sous-systèmes d’une société, c’est-à-dire la religion, l’économie, la
politique et le droit, un certain nombre de thèmes et d’éléments
caractéristiques reviennent sous chacune de ces rubriques, et se
chevauchent. Pareil double-emploi est inévitable dans la mesure où je tente
de mettre en valeur un certain nombre de facteurs généraux plutôt que de
me livrer à un examen détaillé de situations particulières, en partie parce
que cela a déjà été entrepris pour certains cas, dans d’autres travaux. Les
anthropologues seront sans doute irrités dans mon exposé, par ce manque
de données résultant d’observations sur le terrain, les historiens le seront
par l’absence de récits spécifiques, les sociologues par le peu de références
aux publications en théorie sociale. Leurs commentaires seront tous
justifiés, du point de vue de leur domaine particulier. Pis encore, j’ai omis
de traiter un certain nombre de sujets tels que l’action rituelle, la parenté et
l’éducation, mon excuse étant que j’ai déjà essayé ou que je suis en train
******ebook converter DEMO Watermarks*******
d’essayer de les traiter ailleurs.
Mais cette introduction est déjà assez longue, venons-en au contenu
même de ce livre. Mon premier chapitre aborde le thème de l’influence de
l’écriture sur la religion car c’est dans ce domaine que surgissent la plupart
des questions capitales. J’examine tout d’abord jusqu’à quel point la
présence de l’écriture a influé sur l’idée et l’étude des phénomènes
religieux. Ici comme pour le droit, les livres écrits nous conduisent à
adopter des idées nouvelles sur la nature de la religion, et ces idées se
rapportent aussi à des questions importantes quant à la forme et au contenu
de celle-ci : quant à la forme, en raison de l’établissement d’une frontière
qui délimite la « croyance » ainsi que la pratique, ce qui soulève des
questions portant sur ce que sont la croyance, la vérité et la conversion ;
quant au contenu, en raison de la tendance de l’écriture à généraliser les
normes à l’excès. De ce double point de vue la religion acquiert une
autonomie accrue par rapport aux autres aspects du système social. Mais la
naissance de la religion en tant qu’une des « grandes organisations » (et
non tout simplement comme un aspect partiellement différencié, de disons,
l’interaction intra-familiale) implique une autonomie à un autre niveau :
l’autonomie de l’Église en tant qu’organisation. C’est l’autonomie partielle
de ces organisations qui exige que nous nuancions la tentative menée par
Durkheim, dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse, qui consiste
à employer le terme d’« Église » comme un mot d’application générale
(comme d’autres anthropologues l’ont fait avec le droit), et qui nous
conduit également à modifier ces théories sociales d’inspirations diverses
qui tiennent pour acquis que la religion, même sous sa forme
ecclésiastique, ne fait que refléter les thèmes dominants de l’ensemble du
système socioculturel dans une perspective étroitement structurale ou
fonctionnelle. Les « grandes organisations » avec leur tradition écrite ont
une certaine autonomie que leur vaut leur fonction de gardiens des livres
ainsi que leur préoccupation de continuité ici-bas et de salut dans l’au-delà.

Jack Goody,
Paris, mai 1985.

******ebook converter DEMO Watermarks*******


1

La parole de Dieu

Au commencement, nous enseigne-t-on, était la parole. Et c’était, bien


entendu, la parole de Dieu, celle du Dieu qui créa le monde, ou la parole
de ses prophètes, puis celle de son fils qui sauva le monde. Cette parole-là
était non seulement dite, mais écrite dans un livre, le Livre sacré, la Bible,
l’Ancien Testament. Quelle différence entre une parole, qui comme pour le
judaïsme, l’islam et le christianisme, est écrite dans un livre (ou une série
de livres), et une parole qui, simple produit de la langue parlée, se répand
de bouche à oreille ? Existe-t-il des modalités générales suivant lesquelles
cultures orales et cultures écrites tendent à se distinguer dans leurs
croyances et leurs pratiques religieuses ? De quelle façon les systèmes de
culte dépendent-ils de modes de communication spécifiques ? Et, au cours
du temps, jusqu’à quel point les courants traditionnels de la pensée
dépendent-ils de la présence préalable d’une religion du Livre ?
Ces questions sont d’un ordre très général, mais de nombreux
spécialistes en viennent à se les poser : certains y réfléchissent, d’autres les
écartent, et on adopte tacitement à leur sujet divers postulats. Je veux
essayer de développer ces pensées restées pour une grande part
inexprimées, en prenant comme point de départ une mise en regard globale
de certains traits des religions africaines et « eurasiennes », en incluant
dans ce dernier ensemble non seulement les religions du Moyen-Orient qui
gravitent autour d’un seul Livre, mais aussi celles qui dépendent de
manière significative de l’écriture, et notamment de l’écriture
alphabétique, pour la transmission des mythes, des doctrines, et des rites.
J’aimerais commencer en disant qu’au niveau le plus général ces deux
types de religion ont beaucoup de choses en commun, c’est-à-dire qu’en
Afrique, l’observateur eurasien pourrait aisément identifier un domaine de
croyances et de pratiques qu’il désignerait comme religieux, cérémoniel,

******ebook converter DEMO Watermarks*******


ou rituel, sans prendre en considération la question de l’acceptation de ces
croyances. Par exemple il identifierait les rituels axés sur le cycle humain
et sur le cycle cosmique. Le premier comprend les rites de la naissance, du
mariage et de la mort (ainsi que ceux qui marquent des étapes
intermédiaires telles que la grossesse, l’initiation, le divorce, la retraite,
etc.) ; le second inclut les rituels du cycle annuel qui, dans la plupart des
sociétés agraires sont célébrés au début et à la fin des saisons productives.
Viennent ensuite les célébrations occasionnelles, qui ont souvent lieu
lorsque frappe le malheur, sous la forme de la maladie ou de la mort, de la
sécheresse ou des inondations, dont l’irrégularité même exige une
divination afin de découvrir les agents ou les forces en jeu, qu’ils soient de
nature humaine ou non.
En étudiant les rites qui marquent les étapes du cycle humain, nous
nous intéressons par définition à la façon dont les êtres masculins et
féminins entrent dans ce monde et le quittent pour le suivant. Les mystères
de la naissance et de la mort sont au centre de l’expérience religieuse. Car
il est encore vrai, du moins jusqu’à notre époque laïque, que toutes les
sociétés ont eu une conception du monde de l’au-delà et de la migration de
l’âme (et parfois de celle du corps) entre les deux mondes. Par conséquent
toutes les religions s’intéressent à ces deux mondes et à leurs habitants, des
êtres humains pour la plupart, dans le premier cas, et des « agents
surhumains », voire des forces, dans l’autre, avec une sorte de Dieu
suprême qui dans la plupart des cas est le créateur du monde ici-bas bien
que résidant dans le monde de l’au-delà. Les questions de la vie et de la
mort, la conduite des dieux et des hommes, constituent partout dans le
monde le domaine des religions.
Alors que les religions d’Afrique et d’Eurasie possèdent bien des traits
communs, les différences d’ordre très général qui existent entre elles
valent la peine d’être explorées à la lumière des relations qu’elles
entretiennent avec les cultures orales et écrites. Il ne s’agit pas seulement
de contraste synchronique. Le fait que la parole est écrite dans un cas et ne
l’est pas dans l’autre est important diachroniquement, et rend compte de la
diffusion caractéristique des religions dites religions universelles (l’islam,
le christianisme, et le judaïsme, dans le cas de l’Afrique) par la conversion
et l’assimilation ; une diffusion qui s’est accompagnée du déclin
progressif, ou devrait-on dire, de l’incorporation ou de l’adaptation des
religions locales.
En Occident, nous prenons inévitablement comme modèles de religion,
dans des cours de religion comparée par exemple, celles qui possèdent des
textes écrits sur les mythes, les doctrines et les rites. Il s’agit là des
******ebook converter DEMO Watermarks*******
religions universelles, qu’on appelle parfois les religions éthiques, et
j’avancerai la proposition suivante : il existe un lien intrinsèque entre les
caractéristiques de ces religions que ces épithètes suggèrent et le mode
écrit lui-même, le moyen par lequel les croyances et le comportement
religieux se communiquent et se transmettent, du moins en partie. Mais
commençons d’abord par l’Afrique.
Sur ce continent les seules religions du Livre provenaient du Moyen-
Orient et leurs zones d’implantation privilégiées se situaient au nord du
Sahara. D’un point de vue historique, l’Égypte nous fournit l’exemple
d’une des premières religions écrites, d’un culte lié au temple et exercé par
des prêtres, dans lequel l’enseignement et même l’usage de l’écriture se
retrouvèrent pour une large part concentrés entre les mains du clergé. De
même en Mésopotamie, l’écriture jouait un rôle essentiel, à la fois pour la
religion et pour les prêtres. D’un point de vue géographique, la religion
resta principalement confinée à l’intérieur de frontières politiques et il est
peut-être significatif que certaines religions n’aient franchi de manière
décisive leurs frontières nationales pour devenir des religions de
prosélytisme qu’après l’apparition de l’écriture alphabétique. En Afrique,
certaines régions de l’Éthiopie de même que le Yémen et l’Arabie voisins
ont été très tôt influencés par le judaïsme, puis, à une époque plus tardive,
par le christianisme et l’islam. Les Carthaginois ont apporté de Phénicie un
ensemble de cultes et de pratiques sémitiques qui, par la suite, cédèrent la
place à des pratiques juives le long du littoral méditerranéen ; on a même
suggéré qu’une part importante de la diaspora juive en Europe se
composait en fait de Phéniciens convertis, venus d’Afrique du Nord (M.
Bernai, communication personnelle). À une époque plus tardive l’Église
donatiste s’établit également dans cette même région et, pendant une brève
période, le christianisme s’étendit à l’ensemble de l’Afrique du Nord, du
Maghreb à Éthiopie, en englobant les Coptes d’Égypte et les royaumes
chrétiens du Soudan. Finalement, ce fut précisément cette terre de
chrétienté, qui plus tard devait tomber sous la domination d’un Islam en
expansion (laissant derrière lui de petites poches où subsistaient juifs et
chrétiens), qui s’étendit à travers le Sahara à la fois vers l’ouest et vers
l’est, aussi bien que le long de la côte est-africaine jusqu’à Madagascar. À
l’exception de l’ancienne Égypte, ces religions étaient associées à
l’écriture alphabétique qui était plus répandue à l’intérieur de l’Église et
plus facilement adoptée à l’extérieur de celle-ci ; elles étaient donc
davantage susceptibles d’être des religions « universelles » plutôt que «
nationales ». On pourrait affirmer en effet que ces religions alphabétiques
ont propagé l’écrit et, aussi que l’écrit a propagé ces religions : la
******ebook converter DEMO Watermarks*******
propagation non seulement d’une religion particulière mais également de «
l’idée d’une religion ».

Le concept de « une » / « la » religion


J’aimerais d’abord expliquer ce que je ne veux pas dire par cette remarque.
Je ne veux pas dire l’idée de religion. Comme nous l’avons vu, il n’est pas
nécessaire d’être un comparatiste très doué pour identifier dans toutes les
sociétés des aspects de pratiques et de croyances, qui reposent sur des
notions de vie et de mort, de l’existence d’un monde supraterrestre,
d’esprits et de divination, de propitiation et de séquences rituelles. Mais je
ne trouve dans les langues africaines aucun équivalent du terme occidental
de « religion » (ni même de « rituel »), et, ce qui est plus important encore,
les acteurs ne semblent pas considérer croyances et pratiques religieuses de
la même façon que nous autres, musulmans, juifs, hindous, bouddhistes,
chrétiens ou athées, c’est-à-dire comme un ensemble distinct. Une
différence que suggère la manière dont nous définissons une religion
africaine, non pas en fonction du fait qu’elle représente une secte ou une
Église (n’en déplaise à Durkheim qui appliquait ce terme même aux
sociétés les plus simples) mais comme une religion kikuyu ou une religion
achanti. En d’autres termes nous définissons une religion en fonction des
pratiques et des croyances d’un groupe particulier d’individus à l’intérieur
d’un territoire donné : une tribu ou un royaume. On peut avancer en effet
que ce n’est qu’au moment où l’islam ou le christianisme lui firent
concurrence que l’idée d’une religion achanti, se distinguant du concept
plus global de mode de vie achanti, commença à prendre forme, d’abord
dans l’esprit de l’observateur, puis dans celui de l’acteur. Cette proposition
se voit renforcée par le fait suivant : lorsqu’ils ont tenté de définir de tels
systèmes religieux d’une manière globale, en laissant de côté les
désignations « ethniques », les spécialistes européens ont alors fait appel à
des étiquettes telles que paganisme, animisme, idolâtrie, qui décrivent ces
religions en les opposant aux formes écrites hégémoniques.

Les frontières
La raison de cet état de chose est assez claire. Les religions écrites
possèdent une sorte de frontière autonome. Les pratiquants s’engagent vis-
******ebook converter DEMO Watermarks*******
à-vis d’une seule religion et peuvent être définis par leur attachement à un
Livre saint, leur reconnaissance d’un credo, ainsi que par leur pratique de
certaines prières, de certains rituels et modes de propitiation. Je n’affirme
pas qu’il est toujours facile de distinguer un musulman d’un juif, d’un
chrétien, d’un bouddhiste, d’un hindou ; les frontières qui les séparent sont
souvent loin d’être claires. Mais il existe dans ces religions un concept
équivalent à celui du Dharmashastra, la voie. Ainsi certains pratiquants se
trouvent à l’intérieur d’une frontière et d’autres à l’extérieur – et cela non
pas seulement d’un point de vue spatial ou territorial, bien que les liens de
voisinage représentent souvent un facteur important. Comparez cette
situation à celle qui existe dans les sociétés sans écriture. Vous ne pouvez
pas pratiquer la religion achanti si vous n’êtes pas achanti vous-même ; et
la religion achanti aujourd’hui peut être très différente de la religion
achanti d’il y a un siècle. Les religions écrites en revanche, du moins celles
qui disposent d’une écriture alphabétique, sont généralement des religions
de prosélytisme, et pas simplement des religions dans lesquelles on est né.
On peut les propager facilement. Et on peut convaincre ou obliger les gens
à abandonner un premier ensemble de croyances et de pratiques pour en
adopter un autre, que l’on désigne du nom d’une secte ou d’une Église
particulière. En fait, la parole écrite, c’est-à-dire l’emploi d’une nouvelle
méthode de communication, peut parfois fournir elle-même une incitation
à la conversion, indépendamment du contenu spécifique du Livre.
J’avance ici en effet, que seules les religions écrites peuvent être des
religions de prosélytisme au sens strict du terme, se distinguant du passage
à un nouveau culte du Cargo, à un nouvel autel de fonction curative, ou à
un nouveau mouvement destiné à combattre la sorcellerie.
Malgré cette différence, croyances et pratiques locales ont tendance à
être envisagées – par les acteurs et les observateurs – comme, en un certain
sens, des alternatives aux systèmes religieux qui maintiennent les
*
frontières , comme ceux de l’islam ou du christianisme. Dans les années
cinquante, au tribunal de district de Lawra, au nord du Ghana, on offrait à
tous ceux qui comparaissaient devant le commissaire colonial le choix de
prêter serment sur la Bible, le Coran ou un autel local, désigné comme «
fétiche » par tous sans exception. Ainsi, dans la salle d’audience, un culte
LoDagaa local était placé d’une manière équivoque aux côtés des religions
universelles et souffrait inévitablement de la comparaison, ne serait-ce que
parce que les serments que l’on prêtait en son nom invoquaient des pierres
et des bouts de bois, une idole au lieu d’une icône ou la parole écrite. Dans
ce contexte du moins, tous sans exception percevaient la parole écrite de
Dieu comme étant plus efficace que la parole purement orale, ou même
******ebook converter DEMO Watermarks*******
que l’autel visible ou l’idée religieuse, en raison des capacités évidentes de
ce moyen de communication et du statut hiérarchique de ceux qui le
pratiquaient.

Le changement
Bien que je soutienne l’idée que, dans les cultures orales, la conversion au
sens courant du terme est impossible, je ne veux pas dire que des
changements dans le système religieux, par opposition aux changements
dans la foi religieuse, ne se produisent jamais. Bien au contraire, l’étiquette
« religion achanti » peut cacher des modifications importantes d’une
décennie à l’autre, même si cette manière d’étiqueter, de désigner les faits
dans une perspective ethnique, semble tenir pour établies une continuité,
une homéostasie : ce présupposé sous-tend également de nombreuses
analyses savantes concernant les religions écrites. Mais mon point de vue
va à l’encontre de tout présupposé concernant la nature statique des
systèmes religieux des sociétés simples, sans écriture, qui les opposerait à
ceux des sociétés du monde moderne, dynamiques et soumis au
changement. Cette opposition est peut-être fondée en ce qui concerne la
technologie, l’économie et d’autres sphères de l’action sociale qui s’y
rapportent. Mais on doit la contester en ce qui concerne la religion. En
premier lieu, les religions universelles que j’ai citées ont toutes leur Livre
saint ou leurs Écritures saintes : la Torah, la Bible et le Coran. Ces œuvres
sont les réceptacles sacrés de la parole de Dieu, qui demeurent immuables,
éternels, d’inspiration divine et non pas humaine. Alors que la liturgie de
l’Église catholique peut changer au cours du temps, et que les techniques
de prière peuvent différer entre elles, comme c’est le cas entre le Quadriya
et le Tidjaniya dans l’islam maghrébin, entre les synagogues orthodoxe et
réformée, ou entre les Églises calviniste et luthérienne, et alors que les
interprétations varient, la parole elle-même demeure telle qu’elle a
toujours été (bien que chaque lecture puisse différer, il s’agit d’une
exagération trompeuse de la part du critique littéraire que de dire que le
texte n’existe que dans la communication). Et le premier devoir des
copistes, des calligraphes islamiques, des imprimeurs du roi ou de la reine
(telle la Cambridge University Press) fut de préserver le texte sous une
forme canonique qui demeure identique, en produisant des versions «
autorisées ». Une seule faute d’impression (et cela s’est déjà produit)
donnant à lire Judas à la place de Jésus suffit à créer un scandale. Il est vrai
que les religions orientales ne sont pas axées de la même manière sur un
******ebook converter DEMO Watermarks*******
livre sacré majeur, mais elles possèdent en revanche un corpus d’écritures
saintes qui est transmis sous une forme précise et, ainsi, « canonisé ». Il
n’y a pas si longtemps (1977), dans un village indien, j’entendais tous les
jours mon voisin brahmane réciter en sanscrit ses prières quotidiennes
tirées du Rig Veda, censé avoir été écrit il y a plus de trois mille ans. En
Indonésie, j’ai assisté à la lecture publique et à l’exégèse d’un texte
bouddhiste ancien ; les mots exacts en avaient été préservés, traduits en
bas balinais par le marionnettiste, en même temps que celui-ci en donnait
une interprétation plus large. On peut également trouver les mêmes
mantras sanscrits, récités ou lus, dans des endroits aussi reculés que la
Chine, le Tibet et le Japon, dans des contextes différents il est vrai, mais
citant les mêmes textes à de très grandes distances, dans le temps et dans
l’espace. L’écriture a certainement contribué de manière capitale au fait
que l’hindouisme (même en tenant compte de la variété des cultes et des
manifestations locales) existe sous des formes identifiables et similaires à
travers le sous-continent indien, tandis qu’en Afrique ou en Nouvelle-
Guinée les variations locales dans les croyances religieuses et dans l’action
rituelle sont importantes.
Ce sont les rituels, les mythes, les croyances et les pratiques des
sociétés simples que nous sommes accoutumés à considérer (et
certainement à traiter) comme statiques, comme s’ils persistaient,
inchangés, transmis sous une forme (du moins sous-jacente) fixe de
génération en génération. On n’a jamais avancé de preuves justifiant ce
présupposé de manière convaincante, ne serait-ce que parce que les
cultures non écrites laissent peu de traces de leur passé oral. Mais
l’avènement du magnétophone fixe le flux de la parole, les mots d’un récit
sur une bande magnétique, et les résultats tendent à montrer la capacité
d’invention des cultures africaines en matière de religion, y compris de
rituel et de mythe. En effet, les grandes différences elles-mêmes qui
existent entre des groupes voisins nous obligent à adopter une telle
conclusion. Ceux qui ont étudié ce qu’on a désigné sous le nom d’aspects
cultuels des religions, sont convaincus que les preuves d’une migration des
autels de fonction curative entre groupes ethniques et unités politiques
révèlent que cette adoption et adaptation des croyances et pratiques n’est
pas un phénomène nouveau. En Afrique de l’Ouest le souverain achanti
(Asantehene) a essayé de contrôler ces importations venues de l’extérieur,
pour des motifs politiques plutôt que par attachement à l’orthodoxie
religieuse ; d’autres ont cherché avec succès à en tirer profit. Un certain
degré d’uniformité a été sans aucun doute instauré et les variations ont été
freinées – jusqu’à un certain point – par un système politique centralisé.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
Mais les autels se déplaçaient en effet au cours de la période précoloniale,
et de quelque manière qu’ils arrivassent, véhiculaient des idées, des
prohibitions, et des tabous nouveaux, sans jamais signifier « un retour à
l’identique » ; ces autels modifiaient ainsi souvent de manière significative
les systèmes de classification de la communauté dans laquelle ils
pénétraient, en introduisant de nouveaux modes d’évaluation de
l’expérience humaine, qui avaient parfois des effets lourds de
conséquences sur l’ordre politique, moral et cosmologique. La migration
de l’autel Kungkpenbie de Birifu vers la périphérie de Kumasi, ainsi que
l’avènement de Petit Dieu chez les LoDagaa (Goody, 1975) sont de bons
exemples de ce phénomène. Dans le premier cas les sculptures en boue de
Birifu connurent une grande diffusion dans tout le pays achanti ; et en
1950, lors de mon premier séjour dans cette région, une fanfare kumassi fit
son apparition lors des funérailles du chef Gandaa, gardien de l’autel
d’origine. Cette pénétration de la culture matérielle d’une société dans une
autre indique l’existence d’autres transferts culturels et, même s’il ne fait
aucun doute que le rythme auquel se déplacent les autels s’est accru avec
l’instauration du régime colonial, cette mobilité était certainement présente
à une époque plus ancienne. Le mouvement Petit Dieu représentait un
changement de perspective d’une nature assez différente, puisqu’il était en
partie un culte syncrétique. Mais la possibilité d’une telle synthèse a été
présente au moins depuis l’avènement de l’islam, et même antérieurement
les contradictions que suppose la notion d’un Dieu créateur (présent hier,
aujourd’hui disparu) faisaient de sa réapparition sur terre, quand bien
même elle ne fût que temporaire, une éventualité toujours présente.

L’obsolescence
J’ai avancé ailleurs (Goody, 1957) que dans certains domaines de l’activité
religieuse, ceux qui ont trait au malheur et à la fertilité, qui ont des fins
humaines spécifiques et concrètes, il existe une contradiction partielle
entre ce que l’on offre et ce que l’on reçoit en retour, ce que l’on donne et
ce que l’on prend. Il y a des moments où le culte ne livre pas le Cargo
attendu, n’apporte pas le secours tant espéré, de sorte que les individus ou
les groupes concernés sont conduits à rechercher d’autres moyens de
satisfaction. Ainsi l’absence de limites fixes dans les systèmes de
croyances africains a un sens ; elle encourage la recherche, la quête, le
voyage à la poursuite, oui, de la vérité (s’il m’est permis de traduire ainsi
le concept LoDagaa de yilmiong : la juste façon, la parole juste). On peut
******ebook converter DEMO Watermarks*******
considérer que cette affirmation exprime une vision excessivement
pragmatique de l’activité religieuse ; cependant je ne tente pas de rendre
compte de l’ensemble de ses aspects, mais seulement de sonder les raisons
pour lesquelles les religions africaines sont plus « flexibles » que beaucoup
de théories ne l’admettraient, sujettes au changement et à l’absorption
plutôt qu’au rejet et à la conversion.
Il me semble qu’il en est de même pour les mythes, pour ces récits
formels en partie à l’écart du déroulement de l’action rituelle. Et dans ce
cas je dois étendre l’explication pragmatique donnée plus haut et
argumenter en faveur de la présence d’une quête intellectuelle dans
l’activité religieuse (quoique la dichotomie soit moins convaincante que
les mots ne le suggèrent). Considérons donc les données qui me permettent
d’affirmer que le mythe est plus flexible que beaucoup de théories ne
veulent l’admettre. Il y a un certain nombre d’années j’ai retranscrit le long
récit du Bagré parmi les LoDagaa du nord du Ghana (Goody, 1972). À
cette époque je pensais disposer d’une forme orale standardisée qui était
expressément enseignée et qui variait peu dans le temps et dans l’espace.
Depuis 1950, l’emploi du magnétophone portatif, fonctionnant avec des
piles, nous a permis de capter et de conserver de nombreuses versions au
fil des années, dont certaines provenaient du même village et d’autres, de
villages avoisinants. Les différences sont nombreuses et profondes, surtout
dans le Bagré Noir plus spéculatif et plus « mythique ». Mais les variations
se situent à d’autres niveaux encore. Les individus vont jusqu’à corriger
les différentes versions de l’invocation cérémoniale d’une vingtaine de
lignes, qui ouvre le Bagré, comme si celle-ci était un texte immuable. Il
s’avère néanmoins que cette brève section, répétée à plusieurs reprises,
connaît presque autant de variantes que de récitants, ce qui offre un
contraste marqué avec l’immuabilité du Notre-Père ou du bénédicité récité
au collège, qui s’incarnent tous deux dans un texte écrit qui est lu ou appris
« par cœur ».
La flexibilité est donc une caractéristique des croyances et pratiques
religieuses africaines, qui les rend ouvertes au changement interne comme
aux apports externes. Il en va ainsi de l’histoire du royaume achanti et de
ses cultes, dont beaucoup viennent du nord. Car la vérité impliquait une
quête, menée non seulement à l’intérieur du pays au moyen de la
divination, mais également à l’extérieur. Pour découvrir la vérité sur les
intentions britanniques au moment de l’invasion de 1874, la cour achanti
envoya des représentants à l’autel Dente de Kete Krachi qui se trouvait
nettement en dehors des limites du territoire, qu’ils contrôlaient
effectivement, mais enquêta également dans la ville gonja de Salaga sur le
******ebook converter DEMO Watermarks*******
moyen d’obtenir le conseil de doctes musulmans à Kano en Haoussa, dont
on considérait que les connaissances provenaient de l’étude du Livre sacré.
Cette quête impliquait que l’on recherchât des avis indépendants en dehors
de l’unité politique, donc qu’on y introduisît l’œuvre de pratiquants
religieux d’autres pays, d’autres régions.
Dans les Églises de tradition écrite, le dogme et les offices sont rigides
en comparaison (c’est-à-dire dogmatiques, ritualistes, orthodoxes) ; on
récite le credo mot pour mot, on apprend par cœur les commandements de
Dieu, on reproduit exactement le même rituel. Si un changement
*
intervient, il se présente souvent sous la forme d’un mouvement dissident
; ce processus est délibérément réformiste, et même révolutionnaire,
contrairement au processus d’incorporation qui a tendance à caractériser la
religion orale.

Incorporation ou conversion
Quand on est en présence de frontières, de repères tels que ceux que l’on
trouve dans les religions du Livre, on obtient non seulement des
dissidences chez les sectes mais aussi chez les individus devenus apostats
ou convertis. La conversion dépend des frontières créées ou plutôt définies
par la parole écrite.
Je prends comme exemple la venue des Pères Blancs dans le nord-ouest
des territoires du nord de la Côte de l’Or (aujourd’hui le Ghana) au début
des années trente. Les soins prodigués aux malades, combinés aux prières
pour les cultures qui furent par bonheur rapidement inondées par la pluie –
deux des bienfaits qu’accordaient les divinités locales et leurs autels –
entraînèrent une adhésion d’abord minoritaire, puis massive à l’Église
catholique. Un attachement aussi rapide à un nouvel autel efficace était
bien à la portée de la pratique locale, et les nouveaux autels, comme nous
l’avons vu, introduisaient souvent de nouveaux tabous. Mais dans le cas
présent les résultats s’avérèrent plus dramatiques et en même temps
inattendus. Car sur le long terme l’acceptation des croyances et pratiques
chrétiennes ne signifiait pas simplement l’adoption de croyances
supplémentaires qui apportaient des modifications limitées au système
religieux existant, mais elle entraînait le rejet de tout ce qui n’était pas ces
croyances. Elle exigeait la conversion, le franchissement d’une frontière,
l’échange d’un ensemble global de croyances contre un autre ensemble
d’un type différent. L’éclectisme n’était plus à l’ordre du jour.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
L’orthodoxie prenait sa place. La vérité revêtait un sens différent car il
existait un nouvel étalon, l’écrit.

Universalisme et particularisme
Je passerai maintenant à l’examen de certains traits complémentaires du
système moral. Les religions écrites sont souvent connues sous le nom de
religions universelles par opposition aux religions locales ; dans son livre
intitulé La Civilisation primitive (éd. anglaise, 1871), Tylor se référait aux
cultes éthiques par opposition aux cultes non éthiques. Ces deux traits sont
liés, car les religions écrites ont tendance à être associées à plus d’un
endroit, plus d’une époque, plus d’un peuple. Cela veut dire que leurs
prescriptions concernant la conduite des individus se situent
inévitablement dans un cadre plus large que celui que l’on est susceptible
de trouver dans un culte purement local. En d’autres termes, ces religions
sont caractérisées par le trait que Weber et plus tard Parsons ont désigné
sous le nom d’universalisme, qui s’oppose au caractère particulariste des
religions locales.
Dans son introduction (1947) à la traduction de la première partie de
Wirtschaft und Gesellschaft (Économie et Société), Parsons se réfère à
l’idée wébérienne d’un processus de rationalisation en dehors de la sphère
économique, la rationalité étant « une attitude réceptive à l’égard de
solutions nouvelles à des problèmes, par opposition au traditionalisme »
(1947 : 28). Ce processus se caractérise, entre autres, par le fait qu’on se
consacre à une tâche, sans arrière-pensée (c’est-à-dire en répondant à
l’appel d’une « vocation »), qu’on soit prêt à remplir des fonctions
spécialisées et disposé à se laisser gouverner par des « normes
universalistes » (1947 : 28). Cet universalisme à son tour est relié à la
présence d’un État rationnel-juridique et d’un système juridique
universaliste, point de vue développé dans son travail sur la sociologie
politique, mais qui apparaît aussi très clairement dans sa sociologie de la
religion : il y analyse l’orientation particulière de la société occidentale où
s’exprime selon lui, une attitude caractéristique du « protestantisme
ascétique » qui réunit cinq composantes principales (Parsons, 1947 : 71-
72). Il s’agit d’abord de l’orientation transcendantale. Ensuite, cette
orientation se tourne vers le royaume de Dieu sur terre ; elle appartient au
monde d’ici-bas. Troisièmement, elle est « rationnelle ». Quatrièmement,
elle est caractérisée par l’universalisme éthique, c’est-à-dire par «
l’importance qui est attachée au fait de traiter tous les hommes selon les
******ebook converter DEMO Watermarks*******
mêmes normes généralisées et impersonnelles » (1947 : 72). Parsons a
noté que même si cette notion est partagée par toutes les branches du
christianisme, elle est particulièrement importante dans « l’attitude
ascétique active » du protestantisme. En dernier lieu, l’orientation
transcendantale favorise une spécialisation des rôles.
Il est nécessaire, et je traiterai plus longuement ce thème plus loin, de
rejeter la tentative de lier le développement de ces formes particulières
d’orientation à l’émergence du capitalisme en Europe occidentale. Si l’on
accepte de les définir en ces termes, il faut admettre qu’elles ont
certainement une extension plus large, et ce fait doit nous conduire à
contester la thèse stimulante de Weber. Dans cette perspective j’aimerais
avancer la proposition suivante : l’une des composantes de
l’universalisme, et tout particulièrement de l’universalisme éthique,
caractérise non seulement le christianisme mais toutes les principales
religions universelles, et est directement liée à leur emploi de l’écriture.
Car les religions écrites font tendre la structure normative d’un système
social vers l’universalisme de deux manières. D’abord, dans la mesure où
une religion vient en un certain sens de « l’extérieur », sous l’effet des
processus de conversion et de propagation, ses normes sont nécessairement
appliquées à plus d’un groupe ou à plus d’une société. En second lieu, les
formulations écrites favorisent la décontextualisation ou la généralisation
des normes. Ce second processus fonctionne de la manière suivante. Dans
les codes écrits, il existe une tendance à présenter une seule formule «
abstraite » qui recouvre, et dans une certaine mesure remplace, les normes
plus contextualisées des sociétés orales. J’entends par contextualisation le
fait que dans les sociétés simples, les normes qui s’opposent à la violence,
par exemple, ont tendance à être liées à des conditions particulières, telles
que les structures segmentaires. Dans ces sociétés qui n’ont pas de
gouvernement central la réaction à un meurtre varie en fonction de la
distance sociale séparant les parties concernées, de sorte que comme
Evans-Pritchard l’a montré de manière convaincante (1940), une réaction
de caractère limité se produit entre les membres de segments proches,
tandis qu’on adopte des mesures plus agressives vis-à-vis de groupes ou
d’individus plus éloignés. Un meurtre perpétré à l’intérieur d’une
“maison” peut-être sanctionné par l’exil, en remettant la punition entre les
mains de Dieu et en n’entreprenant aucune action violente, tandis qu’un
meurtre perpétré entre deux clans peut conduire à une vendetta (feud) sans
fin : l’individu est mis dans l’obligation (c’est la responsabilité du «
rédempteur ») de venger le sang de son frère ou de sa sœur (Daube, 1947 ;
Black-Michaud, 1975). Cela se vérifie pour les sociétés acéphales qui
******ebook converter DEMO Watermarks*******
privilégient les processus segmentaires. Les systèmes étatiques ont
inévitablement tendance à appliquer des normes à l’échelle de l’État, du
moins dans les sphères importantes telles que le contrôle de la force armée.
Si la religion est liée à quelque niveau que ce soit au système politique,
alors un gouvernement centralisé aura tendance à avoir un effet similaire
sur certains éléments du culte, comme nous pouvons le voir en Achanti.
Mais les codes écrits portent ce processus de généralisation, de
consolidation, à un degré supérieur. Premièrement, quand les codes (et
surtout les codes alphabétiques) s’associent à la religion, ils s’étendent
souvent au-delà des limites territoriales d’un État particulier pour englober
la communauté des fidèles dans son ensemble. Deuxièmement, il a été
nécessaire, et ceci découle de la nature même des déclarations écrites de la
foi, des normes et des règles, de faire abstraction des situations
particulières auxquelles elles se rapportent, afin qu’elles s’adressent à un
public universel, plutôt que d’être communiquées directement dans une
situation de face-à-face, à un groupe spécifique de personnes à un moment
et dans un lieu donnés. Le contexte de la communication a profondément
changé tant en ce qui concerne l’émetteur que les destinataires, ce qui a
des conséquences sur la nature du message. Dans la communication écrite,
l’injonction universelle « tu ne tueras point » a tendance à remplacer la
phraséologie plus particulière de « tu ne tueras point d’autres juifs » ou,
même peut-être, de « tu ne tueras point, sauf sous les ordres de ton chef, de
ton parti ou de ta nation ».

Les contradictions cognitives : le général et le


particulier
Ces deux pôles de la structure normative, de type segmentaire (ou
particulariste) et de type universaliste, donnent lieu à des contradictions au
niveau cognitif. Je commencerai par examiner le pôle particulariste. En
tentant d’« expliquer » les rituels de l’homicide dans les sociétés non
écrites et non centralisées, j’ai montré de quelle façon, même les meurtres
justifiés (c’est-à-dire les meurtres perpétrés pour des raisons d’honneur,
pour défendre la famille ou le village), ont un aspect négatif : ils vont à
l’encontre de sentiments humanitaires très répandus, c’est-à-dire des
sentiments d’humanité que l’on éprouve en présence du sang versé ou de
la mort d’un homme (Goody, 1962 : 115-121). La destruction ou la
consommation des ressources naturelles, qu’elles soient humaines,
******ebook converter DEMO Watermarks*******
animales, végétales ou minérales, ne sont pas limitées par les exigences
particulières de l’économie domestique, mais aussi par le désir plus
général de préserver ce que Dieu ou le hasard nous ont donné. On peut
aisément voir comment le fonctionnement de l’économie domestique
favorise la conservation en même temps que la croissance. Dans le cas des
céréales en particulier, une partie de la récolte doit être mise de côté afin
de servir de semence l’année suivante ; la mise à mort de l’esprit du blé –
le fauchage des tiges de blé, la mise en gerbes, le battage des épis – doit
être accompagnée de sa résurrection ; c’est ce thème dont Fraser a, d’une
manière si frappante, retrouvé les origines à partir des sources classiques
du mythe d’Osiris dans l’Égypte ancienne ainsi que dans d’autres religions
du Proche-Orient. Dans le cas des animaux domestiques, la sélection
limitée des bêtes est encore plus indispensable si l’on veut se nourrir et
entretenir le troupeau, voire l’augmenter. Il serait également possible
d’avancer la proposition suivante : la pratique si répandue du « sacrifice »
comme méthode formelle d’abattage du bétail en offrande aux dieux est
liée à l’ambivalence psychologique et sociale qui naît du processus jumelé
consistant à élever d’abord puis à massacrer les animaux pour la
consommation humaine ; c’est-à-dire le processus selon lequel l’on soigne
et l’on chérit ce que l’on va tuer et faire cuire. Le problème se pose-t-il
moins brutalement si l’on livre l’animal vivant aux dieux, ou si l’on fait en
sorte que les serviteurs des dieux brandissent le couteau et tuent l’animal
en leur nom ? Car, de cette façon la main qui prend soin de l’agneau n’est
pas celle qui verse son sang, tandis que les « vrais » bénéficiaires, les
bénéficiaires apparents, sont les dieux et non les hommes. Dans les
religions écrites, ce type de sacrifice a tendance à disparaître sur le long
terme, les offrandes aux dieux prenant des formes différentes (Goody,
1983). Le christianisme et l’hindouisme ont pour une large part abandonné
l’offrande d’animaux aux dieux et, pour certains membres de la hiérarchie
religieuse, l’abattage et la consommation d’animaux ont été également
abandonnés. Le rôle central de l’image du berger et de son troupeau dans
l’enseignement chrétien et de celle du vacher et de ses vaches dans
l’hindouisme a-t-il également un rapport, d’une autre manière, avec ce
problème de l’abattage et de la conservation ?
Cette ambivalence à l’égard de l’effusion de sang apparaît très
clairement lorsque la vie humaine elle-même est en jeu. On ordonne aux
groupes humains de tuer dans certaines circonstances mais de préserver la
vie dans d’autres ; les pratiques liées au meurtre (c’est-à-dire les rituels
auxquels un homicide est soumis) sont souvent de nature à rendre
explicites et peut-être donc à exprimer les problèmes inhérents au meurtre
******ebook converter DEMO Watermarks*******
perpétré à l’intérieur d’une même espèce ; ces problèmes sont tels que
même un meurtre honorable au cours d’une guerre ou d’une querelle exige
une expiation avant que l’humanité ne pardonne totalement à l’auteur du
crime – ou que celui-ci ne se pardonne à lui-même d’avoir versé le sang.
Le même type d’ambivalence structurelle face à l’abattage d’animaux et
de plantes existe même dans ces sociétés qui, à première vue, paraissent
purement prédatrices, c’est-à-dire où l’individu vit de la chasse et de la
cueillette. Car la bonne gestion des ressources que représentent les
animaux sauvages est presque aussi importante que celle des animaux
domestiques, même si elle implique des soins à distance ; il en va de même
pour la préservation des arbustes et des plantes afin qu’ils puissent à
nouveau produire des fruits l’année suivante. La destruction pour le simple
plaisir de détruire est contraire aux intérêts de l’espèce humaine. En guise
d’illustration ethnographique à cette affirmation, je citerai un incident qui
eut lieu, non dans une société de chasseurs, mais chez les LoDagaa qui
pratiquent une agriculture à la houe dans le nord du Ghana. Un soir, je
tentais en vain de réduire le nombre d’insectes volants qui s’agglutinaient
autour de ma lampe pendant que je notais mes observations. « Ne savez-
vous pas que ce sont des créatures de Dieu ? », protesta mon assistant,
donnant par là peut-être à entendre qu’il agirait envers nous comme nous
agissons envers eux, attitude que Shakespeare exprima de manière si
frappante dans Le Roi Lear : « As flies to wanton boys are we to the gods.
*
They kill us for their sport . » Un peu plus tard je le découvris en train de
détruire ce que je considérais comme un lézard inoffensif car, expliqua-t-il,
il pouvait communiquer la lèpre, l’association d’idées entre la maladie et
cet animal reposant sur les couleurs de sa peau. Je ne pense pas que mon
ami, lorsqu’il m’a réprimandé, était influencé par le christianisme, l’islam
ou d’autres religions dites « éthiques » : son point de vue tirait son origine
d’une idée plus générale selon laquelle les choses vivantes de ce monde
sont toutes liées entre elles. Selon moi les problèmes que soulèvent la
protection de certaines espèces et la destruction d’autres (parfois pour des
raisons plus facilement identifiables que celle de la transmission de la
lèpre : un danger personnel ou l’approvisionnement en nourriture par
exemple) sont énoncés de manière plus formelle dans les doctrines et
pratiques du totémisme, où une espèce est associée à un groupe particulier
et préservée par lui, tandis que pour le reste de la tribu elle est une proie
acceptable. Ce type de totémisme (et il en existe d’autres qui revêtent
d’autres aspects) est surtout important dans les sociétés qui vivent de la
chasse et de la cueillette, et où l’homme dépend entièrement d’une nature
sauvage.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
L’un des problèmes que posent les sociétés orales est donc que ce type
de préoccupation universaliste a tendance à être minimisé en raison de
l’imbrication de la parole et de l’action dans un contexte spécifique, en
sorte que cette préoccupation se manifeste principalement sous la forme
d’une « contradiction implicite ». Les sociétés écrites souffrent d’une
pression contraire s’exerçant sur le système normatif. Car, si je substitue
un « tu ne tueras point » à un « tu ne tueras point d’autres juifs », je
n’étends pas seulement le champ d’application de mes normes morales,
mais je les rends moins applicables à des contextes réels. En d’autres
termes il devient difficile, et peut-être impossible, à un individu ou à un
groupe, de vivre conformément à ce type de morale universaliste ou
d’injonction éthique. Car il est clair que ces religions opèrent sur une base
plus explicitement abstraite (ou généralisée) qu’il n’en est le cas pour les
sociétés purement orales (et même, les sociétés centralisées). Et la
reconnaissance publique de cette contradiction peut faire naître des
groupes dissidents, tels que ceux que constituent des pacifistes ou des
végétariens. Pour ces derniers, les contradictions doivent être résolues en
adoptant des positions qui sont à la fois « extrêmes », mais néanmoins «
logiques » dans le cadre de l’universalisme, en rejetant totalement le fait
de tuer des hommes et des animaux ainsi que la consommation de leur
chair.
Ce processus de généralisation peut et en pratique doit conduire à des
tensions entre les formules universalistes de l’Église et les exigences plus
particularistes de la société – que ce soit au niveau étatique, familial ou
individuel. De telles tensions peuvent aboutir à des injonctions normatives
et juridiques conflictuelles qui, lorsqu’elles s’incarnent dans des
organisations spécifiques, présentent un intérêt tout particulier pour ce qui
est du développement des systèmes sociaux, en produisant, par exemple,
l’opposition classique entre Église et État. Alors que les guerriers et les
prêtres, les kchatriyas et les brahmanes sont complémentaires, leurs rôles
et leurs normes suscitent des conflits qui résultent de ce schéma
fondamental. La différenciation ne relève pas simplement de la
complémentarité et de la réciprocité, mais aussi de l’opposition, du conflit,
voire de la domination qui caractérisent les relations entre les « grandes
organisations » dans les sociétés complexes.

La spécialisation : les prêtres et les intellectuels


L’idée que je viens de développer souligne un autre aspect du contraste
******ebook converter DEMO Watermarks*******
existant entre les religions dans les sociétés écrites et les sociétés orales, à
savoir la spécialisation des rôles et des organisations. En premier lieu, une
forme de spécialisation apparaît clairement dans les organisations
religieuses qui bénéficient de cadres instruits, surtout lorsque ces praticiens
contrôlent d’une certaine façon les connaissances tirées du livre, tout au
moins du Livre religieux. Je ne prétends pas qu’un clergé, formant un
corps distinct, n’existe pas dans les sociétés orales sans écriture. Les
systèmes religieux d’Achanti et du Dahomey en Afrique de l’Ouest en
présentent des exemples voisins. C’est surtout vrai dans ce dernier cas où
les initiés poursuivaient leur formation dans un établissement séparé, à
l’écart de la vie en société, ce qui constitue une seconde étape du type d’«
instruction » qu’on rencontre dans de nombreux rituels d’intégration ou
d’initiation. Avec l’écriture apparaît une situation nouvelle, puisque le
prêtre a un accès privilégié aux textes sacrés (au singulier ou au pluriel)
dont il est le principal interprète. En tant que médiateur, il bénéficie d’un
lien unique avec le Dieu, dont il est souvent le seul à pouvoir lire la Parole.
Au commencement était le Livre, mais c’était le prêtre qui le lisait et
l’interprétait. C’est pourquoi les religions du Livre sont souvent liées à des
restrictions dans les usages et l’apprentissage de l’écrit. Dans les cas
extrêmes, les prêtres représentent en tout et pour tout la seule catégorie de
personnes sachant lire ; en d’autres termes la division entre lettrés et
illettrés correspond à celle qui sépare prêtres et laïcat. Telle était la
situation qui existait aux diverses époques de l’histoire indienne où
l’apprentissage de l’écrit était réservé aux brahmanes (Das, 1930 ; Ingalls,
1959). Elle régnait aussi, pratiquement, dans l’Europe du haut Moyen Âge,
à la suite du déclin de l’alphabétisation des laïcs après la chute de Rome.
En Angleterre on se mit à assimiler clericus à literatus, et ce dernier terme
à une connaissance du latin (Clanchy, 1979 : 177). La connaissance du
latin permettait d’accéder à de grands privilèges ; à une époque plus
tardive, le « privilège de clergie » signifiait que si on était capable de
réciter le neck-verse, le premier verset du psaume LI, devant la cour, on
échappait à la potence – une puissante motivation pour l’acquisition d’un
niveau minimal d’alphabétisation (p. 185). La plupart des religions (y
compris l’hindouisme, plus récent) ne poussent pas cette séparation aussi
loin, bien que, souvent, les langues des religions écrites ne soient pas
simplement des langues archaïques mais des langues mortes ou étrangères.
Avec l’alphabet, l’art de lire et d’écrire devint plus accessible à ceux qui
n’appartenaient pas à la société des scribes ou des prêtres. Mais les
spécialistes de la religion continuèrent à exercer un quasi-monopole sur
l’enseignement (du moins sur la promotion d’un haut niveau de
******ebook converter DEMO Watermarks*******
compétence dans le domaine de l’écrit), jusqu’à l’avènement de
l’enseignement laïque moderne, car il était bien évidemment dans leur
intérêt de préserver cette position afin de conserver leur rôle de gardien des
idées ; et même lorsqu’on diffusa ces techniques sur une plus grande
échelle, leur contenu idéologique demeura en grande partie sous leur
contrôle. Jusqu’à maintenant la surveillance des écoles par des instances
religieuses a une signification sociopolitique fondamentale dans de
nombreuses parties du monde, comme des événements récents en France
et en Irlande du Nord permettent de le constater.
Le contrôle effectif des moyens de communication écrite, du moins
celui des moyens non seulement de reproduire les textes (dans le
scriptorium) mais aussi de multiplier ceux qui les lisent (dans le par-sallah
hindou, la madressa musulmane ou dans le collegium), a conféré à l’Église
ou au temple d’immenses pouvoirs sur les lettrés qu’ils s’étaient chargés
eux-mêmes de produire. De nos jours, ce pouvoir est en grande partie entre
les mains de l’État, mais ce type de séparation entre le prêtre et
l’enseignant, entre les ordres religieux et la compétence dans le domaine
de l’écrit, que l’on rencontre en Grèce et dans une moindre mesure en
Chine, fut rare dans les civilisations plus anciennes.

Dotation et aliénation
Si l’enseignement de l’art de lire et d’écrire appartient intrinsèquement aux
religions du Livre, les spécialistes qui enseignent en viennent
inévitablement à contrôler les entrées (l’input) et les produits de sortie
(l’output) d’une partie importante des connaissances écrites accessibles.
Mais ils ont en outre besoin de moyens pour entretenir les écoles dans
lesquelles cette instruction est donnée. Cet entretien nécessite non
seulement un bâtiment, un temple, mais un personnel (des enseignants et
des élèves) aux besoins duquel il faut subvenir, non seulement au moyen
des offrandes quotidiennes, mais encore avec des dotations plus
substantielles, plus durables, des dotations de terres surtout, dont une
grande partie dans les sociétés écrites tomba sous le contrôle des Églises. Il
s’agissait dans l’Europe de l’Ouest, d’un tiers des terres cultivables,
d’environ un tiers également à Sri Lanka à l’époque du Moyen Âge et dans
certaines régions du nord de l’Inde ; d’une part importante au Népal et au
Tibet, et substantielle sous l’Islam ; dans l’Égypte ancienne, jusqu’à un
tiers des terres. En effet, le fait de savoir lire et écrire n’est pas seulement
une fin mais également un moyen, profondément impliqué dans le
******ebook converter DEMO Watermarks*******
processus même d’acquisition des biens puisque l’établissement des
testaments écrits et des actes notariés permet souvent et même légitime
l’aliénation de la propriété de la famille ou du lignage en faveur de
l’Église. Comme je le constate en étudiant la question du droit, il semble
exister un lien étroit entre l’écrit et les variations de l’héritage.
Ces dotations créent un problème que Weber a décrit comme étant « le
paradoxe de tout ascétisme ». Cette contradiction suscite des oppositions à
l’intérieur et à l’extérieur de l’Église. On peut trouver un exemple de ce
type de divergence interne par rapport au courant dominant parmi les
moines ascétiques qui vivaient dans les forêts à Sri Lanka au Moyen Âge.
Ils mettaient l’accent sur la vie contemplative à un moment où la vie dans
certains des grands monastères bouddhistes avait tendance à être «
confortable » sinon « luxueuse » (Gunawardana, 1979 : 350 ; Carrithers,
1983). Bien qu’ils ne fussent qu’un petit nombre, leur vision du monde et
leur style de vie leur conféraient prestige et influence auprès des laïcs ;
cette influence leur apporta l’autorité nécessaire pour qu’ils jouent un rôle
majeur au XIIe siècle dans la période de réforme qui suivit la domination
étrangère (début du Xe siècle), les ingérences politiques et la confiscation
des terres du sangha, la communauté de moines bouddhistes (début du XIIe
siècle). La tension idéologique inhérente à l’accumulation de biens
communs par une secte ascétique conduisit à la formation d’un courant
dissident qui représentait une réserve en idéologie et en hommes à laquelle
on pouvait avoir recours pour réaliser des mouvements de réforme. La
tension ne fut pas résolue de manière durable, mais le sangha connut un
regain de vitalité et un nouveau départ. Comme je l’ai soutenu dans le cas
de l’opposition à la consommation de produits de luxe en Chine et ailleurs
(Goody, 1982), l’importance permanente de ces courants dissidents grandit
lorsque les divergences, tout comme le scepticisme, se cristallisent dans
l’écriture pour s’insérer dans une tradition qui se perpétue par transmission
de génération en génération d’un héritage philosophique, critique ou
contestataire.

Les bureaucraties jumelles


Le développement de l’Église en tant qu’institution bureaucratique au sens
le plus simple du terme, à savoir le fait de posséder un bureau et des
archives écrites, étendit le conflit d’intérêts entre Église et État à un autre
domaine. De tels développements ne sont évidemment pas l’apanage des
******ebook converter DEMO Watermarks*******
sociétés écrites ; un certain dualisme du pouvoir séculier et du pouvoir
religieux est un trait qui caractérise nombre de systèmes étatiques simples.
Néanmoins l’écrit permet ou favorise un développement de la
bureaucratie, l’exercice d’un contrôle sur les esprits et les compétences,
une accumulation de la richesse foncière, qui contribuent à élargir le fossé
qui sépare les intérêts de l’Église et ceux de l’État. Certaines
préoccupations communes les unissent, par exemple celles qui concernent
les activités des plus démunis, du moins lorsque ces derniers menacent les
hiérarchies établies, qu’elles relèvent du domaine laïque ou du domaine
clérical. Il est vrai cependant que l’Église s’est souvent beaucoup plus
préoccupée de la charité : celle-ci formait la pierre angulaire de son
idéologie et permettait de justifier l’accumulation de richesses, destinées à
être partiellement redistribuées. Mais Église et État peuvent aussi se
disputer certains pouvoirs, et même le pouvoir politique, ce qui entraîne la
domination de l’un des deux par l’autre. Ce processus peut fonctionner
dans les deux sens. Les clercs pensent souvent qu’idéalement, le règne de
Dieu devrait s’accomplir sur terre et que le clergé devrait administrer son
domaine. C’est une idée qui s’est incarnée dans la papauté du Moyen Âge,
dans le califat de l’Islam et dans l’idéologie chiite de l’Iran contemporain.
D’autre part, il arrive que des souverains séculiers tels qu’Ataturk
s’évertuent à réduire le rôle joué par la religion dans la vie politique
entendue au sens le plus large du terme.

L’autonomie organisationnelle et structurelle


La question de la complexité organisationnelle et de la nature de l’activité
écrite est en relation étroite avec l’autonomie accrue des systèmes
religieux. On ne peut considérer une religion écrite avec une Église
possédant des biens, comme le simple reflet d’autres aspects du système
social, comme appartenant à une superstructure directement commandée
par l’infrastructure de l’économie politique. En effet ce point de vue
(comme son contraire idéaliste) suppose une simplification excessive des
choses même pour les cultures orales, mais pour les sociétés écrites, il
existe des preuves évidentes d’une autonomie et d’une indépendance
accrues de l’Église. Une fois qu’on a consigné la Parole sainte par écrit
sous la forme d’un livre et qu’on l’a institutionnalisée dans une Église, elle
devient une force profonde de conservation, ou mieux encore, une force de
continuité – sa propre continuité et pas nécessairement celle de l’État – en
dépit des changements qui s’opèrent dans l’organisation sociale ou
******ebook converter DEMO Watermarks*******
économique. Bien entendu, une religion écrite (même sous la forme d’une
Église) ne représente jamais un élément purement conservateur (ce
conservatisme se distinguant de la conservation) dans une société donnée,
même lorsque son charisme est devenu une affaire de routine. Car les
premières paroles des prophètes, les nobles visées des fondateurs ont été
scellées dans des mots et peuvent représenter un puissant potentiel de
changement. Par la suite, il arrive fréquemment que des révolutionnaires
lancent des appels préconisant un « retour au Livre », et veuillent organiser
et légitimer leurs activités en effectuant un retour à ce qui était jadis une
croyance nouvelle et réformatrice. Même en temps normaux, les
implications normatives du texte fournissent souvent un étalon pour
mesurer la différence entre la réalité et ce qui pourrait être, entre ce qui est
et ce qui devrait être, entre l’existence et l’utopie. Le texte permet ainsi de
mesurer nos griefs. Dans le nord du Nigeria au début du XIXe siècle, les
réformateurs musulmans ont effectué un retour au Coran en déclarant que
le temps était venu de purifier le monde et de lui rendre la santé,
conformément à la parole de Dieu. Parmi les sectes fondamentalistes
contemporaines en Iran, au Soudan et ailleurs, un retour aux dispositions
les plus anciennes du Livre a impliqué entre autres le port du voile pour les
femmes et l’amputation des mains pour les voleurs. Les nombreux
mouvements « hérétiques » de l’Europe médiévale, dont le point culminant
fut la Réforme protestante, cherchèrent leur inspiration dans un retour à la
Parole originelle et authentique. Même si ces mouvements présentent
certaines ressemblances avec les cultes du Cargo de Mélanésie, ils
manifestent aussi d’importantes différences liées à la nature même de la
communication écrite.
Ces différences ont trait à d’autres aspects des sociétés avec ou sans
écriture. Dans ces dernières la religion s’accorde relativement bien avec
d’autres aspects du système social. En ce qui concerne les principes
moraux et l’éthique, les notions du bien et du mal sont plus étroitement
liées à des situations particulières. Comme c’est le cas pour les mythes et
les traditions orales en général, ces valeurs ont tendance à se modifier au
gré des changements dans le reste du système et fournissent ainsi, à un
certain niveau, une charte de l’action sociale qui s’adapte sans cesse : un
schéma idéologique et normatif qui s’ajuste, qui est même homéostatique.
Je pense ici au rôle central, à peine différencié, de la religion et du rituel
dans la vie de la société, et non aux formes particulières qui, comme je l’ai
suggéré, sont sujettes à une transformation créatrice – d’où un certain
degré de variation dans le temps et l’espace. Une fois que l’écrit se met à
intervenir dans la communication interpersonnelle, le bien et le mal ont
******ebook converter DEMO Watermarks*******
alors tendance (bien que ce ne soit pas un effet immédiat) à être consignés
par écrit et systématisés dans un code juridique ou éthique. Les idéaux,
s’incarnant dans un texte plutôt que dans un contexte, ne se rattachent plus
de manière aussi étroite aux préoccupations présentes ; une ancienne
eschatologie peut persister, ou bien on peut en créer une nouvelle qui se
trouve par hasard ou à dessein, par calcul ou par essence, en conflit avec
d’autres aspects de la tradition socioculturelle. En d’autres termes, la
religion peut devenir un élément relativement distinct dans la matrice
sociale, manifestant et créant à la fois une plus grande complexité de
croyances et de pratiques. Par exemple, il arrive que des hindous
reconnaissent le culte des esprits, alors que l’hindouisme ne le fait pas. Le
christianisme exclut la magie de manière catégorique, mais pour nombre
de chrétiens, la croyance en l’astrologie fait autant partie de leur vision du
monde que la croyance en une médecine alternative chez nombre de
patients des hôpitaux. Sur le long terme, l’« adaptation » de la religion à la
société prend une forme différente quand nous passons de la
communication orale à la communication écrite. La parole écrite s’incarne
dans une forme matérielle qui lui est propre et cesse de faire plus ou moins
partie intégrante de la culture pour assumer un rôle distinct, quelquefois
déterminant, doté d’une plus grande autonomie structurelle ; s’il m’est
permis d’employer des termes courants dans un sens spécialisé, on passe
d’une vision du monde à une idéologie, si nous considérons, comme
Gellner (1978), que cette dernière est essentiellement partiale et
oppositionnelle. Nous pouvons constater cela à une petite échelle dans le
cas des systèmes de divination. L’adoption de modes de divination
islamiques à Madagascar et dans l’Afrique de l’Ouest (Héber, 1961, 1965 ;
Goody, 1968 : 25-26) a modifié l’appareil conceptuel de la société
emprunteuse d’une manière limitée, mais néanmoins significative, lui
fournissant un lien avec le système symbolique d’une civilisation
différente, écrite.
Si la religion s’accorde relativement bien avec les autres aspects du
système social dans les sociétés orales (bien qu’il faille rappeler que les
contradictions n’en sont point entièrement absentes), dans les religions
écrites, cette adaptation fait considérablement défaut ; on aboutit à une
situation où la religion, loin de « refléter » le système social, peut en fait y
exercer son influence de plusieurs manières significatives. Il est difficile
de nier, je crois, que l’Église chrétienne a changé les lois du mariage de
façon très significative, dans l’Afrique contemporaine comme dans
l’Angleterre de saint Augustin, dans la Nouvelle Espagne du XVIe siècle
(Bernand et Gruzinski, 1986) ou dans l’Écosse du XVIIe siècle (Goody,
******ebook converter DEMO Watermarks*******
1983 : 216-219). Certains de ces changements avantageaient l’Église à
court terme, et elle tirait bénéfice de tous sur le moyen terme. Ce fait en
lui-même devrait nous inciter à modifier l’idée d’une interdépendance bien
nette, fonctionnelle ou structurelle, entre la religion et la société, et à
admettre que l’écriture, à savoir la présence du texte d’une parole par
opposition à son expression orale, ménage un rôle partiellement
indépendant à l’idéologie en lui donnant un certain degré d’autonomie
structurelle dont elle ne dispose pas dans les sociétés orales.

Grande et petite traditions : les cultes des génies et


les religions universelles
L’existence d’une orthodoxie est une invitation à chercher d’autres voies.
Il est clair que la tolérance, dont font preuve les principales religions
universelles à l’égard des croyances hétérodoxes, des pratiques cultuelles
et des procédés magiques qui ne sont pas issus de leur corps d’orthodoxie,
est sujette à variation. En pratique du moins, les religions universelles
s’accommodent avec ceux-ci différemment, selon leur credo (« Tu n’auras
point d’autres dieux… »), les exigences politiques et leur capacité à faire
valoir des exigences juridictionnelles, c’est-à-dire, selon le contrôle
qu’elles exercent sur les tribunaux, la propriété foncière et la propagande.
Les Églises du Moyen-Orient, à savoir le judaïsme, le christianisme et
l’islam, ont certainement beaucoup plus revendiqué le monopole d’accès
aux vérités spirituelles que les religions orientales de l’hindouisme ou du
bouddhisme. Néanmoins, même en Orient, on trouve une opposition
permanente entre religions écrites d’une part et cultes des génies locaux
d’autre part. La religion écrite se situe dans un cadre universaliste. Il doit
en être ainsi, ne serait-ce que parce que son influence ne se limite pas à un
lieu en particulier. À l’opposé, les cultes des génies sont liés à des
pratiques locales, aux bocages ou aux mares d’une localité, et ils tiennent
davantage compte des phénomènes locaux, des microclimats de l’esprit.
Ainsi, les deux ensembles de croyances et de pratiques ont en réalité
tendance à se compléter, bien que la religion écrite revendique une
position dominante et tente souvent d’exclure les cultes locaux d’une
réflexion théologique ou intellectuelle sérieuse, minimisant leur
importance en les définissant comme « magiques », comme « folkloriques
», comme des déviations du droit chemin.
Dans son étude des cultes des génies en Thaïlande, Tambiah examine
******ebook converter DEMO Watermarks*******
l’interaction entre « le grand bouddhisme littéraire et la religion villageoise
» (1970 : 367). Il note qu’en ce qui concerne l’Inde, il y a eu deux
approches anthropologiques du rapport entre textes littéraires et
observations sur le terrain. L’une d’entre elles émane de l’école de
Chicago de Redfield et de ses associés ; cette approche se dégage
clairement de l’étude de Marriott intitulée Little communities in an
indigenous civilisation (1955), et on peut y adjoindre le travail de Srinivas
sur le processus de sanscritisation (1956). Les idées de Dumont et de son
collaborateur Pocock, concernant le panhindouisme et le passé historique
de la culture religieuse littéraire (1957 ; 1959), s’opposent à cette première
approche. Tambiah a critiqué l’étude de Marriott en se fondant sur le fait
que la grande tradition ne s’oppose pas à celle du village et donc que les
*
processus d’universalisation et de « provincialisation » ne peuvent être
compris en termes de deux traditions, l’une grande et l’autre petite. La
grande tradition existait déjà dans le village lui-même sous la forme de
textes écrits.
Dans leurs propres analyses, Dumont et Pocock utilisent une autre
interprétation des deux niveaux : d’une part la très riche civilisation
sanscrite traditionnelle, qui est essentiellement littéraire et témoigne de
l’unité de l’Inde, d’autre part le niveau inférieur ou populaire de culture et
de religion, qui met l’accent sur la diversité. Tambiah reproche à ces
auteurs de remplacer une dichotomie par une autre ; la religion dans les
villages comprend des textes écrits qui proviennent du passé, et font partie
du savoir et des incantations rituelles des desservants du village. Mais,
pour l’habitant du village, il existe un champ de vision unifié. Ces
prétendus niveaux sont d’une certaine façon homogènes ou homologues,
puisqu’un certain nombre de « relations complémentaires » les relie, à
savoir : la distinction entre le pur et l’impur, le double lien au divin qui se
réalise par le biais du clergé (il s’agit donc d’une relation médiatisée) et
par la possession (c’est-à-dire d’une manière directe), et enfin, la
distinction qui s’opère dans les cultes entre divinités mâles et femelles. En
même temps, avance-t-il, les idées générales de la tradition écrite sont
mises en œuvre à un niveau local, ce qui ressemble en apparence au
concept de provincialisation de Marriott.
On doit noter que la complémentarité implique une hiérarchie ; le pur se
rapproche du pôle supérieur, l’impur du pôle inférieur. Le clergé se situe
en haut, la possession en bas ; les dieux hindous forment en général des
paires sexuelles, tandis que les petites divinités locales sont souvent des
figures maternelles de sexe féminin (Fuller, 1984).
Tambiah considère que l’idée des deux niveaux est profondément an-
******ebook converter DEMO Watermarks*******
historique dans son ensemble puisque les textes eux-mêmes s’étendent sur
une longue durée. Ces deux niveaux sont un artefact de l’anthropologue
dont les observations se situent dans un espace de temps limité, et sont
complétées par des recherches en bibliothèque afin de trouver les textes
pertinents. Cela soulève un problème, fait-il remarquer, car les
anthropologues ne s’orientent pas vers « la collecte et l’enregistrement des
textes rituels et des documents qu’utilisent les spécialistes de la vie rurale
» (p. 372). En un mot, « […] les anthropologues étudiant des sociétés
écrites complexes devraient prêter une plus grande attention aux rôles que
jouent les réseaux traditionnels d’accumulation du savoir et de
transmission des connaissances » (p. 373). Car certains types de
documents constituent une référence de base pour la société tout entière, et
même pour les masses illettrées ; Stock (1983) le constate dans le cas de
l’Europe médiévale. Cela implique qu’il existe une différence entre la
perspective sociologique et la perspective historique, aucune d’entre elles
n’étant nécessairement fausse. Pour l’acteur il n’existe qu’une seule
perspective, un champ unique. Mais pour l’observateur regardant
l’ensemble historique, il y a une opposition entre population lettrée et
population illettrée, entre les pratiques bouddhiste et hindoue et les cultes
locaux. Les enjeux de ce débat ressemblent à ceux du débat entre Fortes
(1936) et Malinowski (1938) au sujet du contact entre deux cultures.
Existe-t-il un seul champ ou deux ? Les deux cultures sont-elles en conflit
1
ou n’existe-t-il qu’un seul réseau de relations sociales ?
Vu de l’intérieur, le problème est plus net, et on peut considérer qu’il
dépend en partie de la différence entre le point de vue de l’acteur et celui
de l’observateur, ce qu’on a appelé le point de vue émique et le point de
vue étique. Mais, tandis que l’acteur évolue dans un champ unique qui
comprend à la fois la religion universelle et le culte local, ce même champ
est différencié, non seulement en termes historiques, mais aussi, par
exemple, du point de vue de la structure normative. L’analyse de la
situation à Sri Lanka par Obeyesekere (1963) le montre clairement. Nous y
trouvons la spécification écrite des cinq préceptes de base que les
bouddhistes theravada doivent suivre et qui ressemblent somme toute par
leur rôle et leur contenu aux dix commandements du judaïsme et du
christianisme. Par exemple, on ne doit pas commettre de meurtre, de vol
ou d’adultère, on ne doit ni mentir ni boire. Ces interdictions sont
formulées encore plus nettement dans le texte original pâli. Mais
l’essentiel est que dans une culture orale, les interdictions ne seraient guère
présentées et énumérées, dans un énoncé aussi formel et systématique ; et
peut-être même ne le seraient-elles pas du tout, puisque leur proclamation
******ebook converter DEMO Watermarks*******
aurait tendance à être bien davantage contextualisée. Une fois qu’elles sont
consignées par écrit elles prennent une valeur universaliste, ce qui signifie
qu’il est impossible pour quiconque participe à la vie sociale à Sri Lanka
ou en Thaïlande, hormis peut-être les moines, les prêtres ou les saints, de
les observer à la lettre. Elles sont devenues des déclarations généralisées et
normatives : celles dont l’écrit assure la promotion.
Le fossé qui se creuse entre le code et les sommations de l’actualité
peut être comblé par des alternatives locales, donnant lieu, dans le
bouddhisme cinghalais et thaï, à une contradiction fondamentale, ou peut-
être à une tension, entre la tradition écrite de la religion ascétique et la
pratique sociale quotidienne fondée sur la recherche du mérite combinée
aux rites « magico-animistes » des cultes des génies, qui s’adressent aux
esprits. Il y a une tension, mais il y a aussi interpénétration. À Sri Lanka,
six mille monastères sont occupés par des moines qui donnent un
enseignement religieux aux gens ordinaires (Ames, 1964). Les laïcs
essayent même de fréquenter des moines ermites en raison de leur savoir,
processus qui diminue la religiosité de ceux-ci mais qui permet de
transmettre les idéaux de la grande tradition à une population plus étendue.
Ces monastères sont liés au système de classes ; l’éducation monastique
pourvoit à la promotion sociale des élèves, de ceux qui restent dans le
monastère et de ceux qui retournent à la vie séculière. L’enseignement
utilise pour une large part une langue morte, le pâli, qui a été conservé
pour des usages religieux, emploi qui rappelle celui du latin dans l’Europe
médiévale. La littérature elle-même consiste souvent en des textes rituels
élaborés. Par exemple, les moines bouddhistes doivent suivre deux cent
vingt-sept préceptes afin d’atteindre le nirvana. La scolastique, le « savoir
», l’étude détaillée et la précision caractérisent cette tradition, qui souligne
le contraste entre la pureté formelle et l’ascétisme d’une part, et le
caractère profane et pollué de la vie quotidienne d’autre part : ce contraste
est à mettre en parallèle avec la distinction entre la généralité ou
l’universalisme des normes écrites et le caractère plus particulier de la
présentation orale. C’est ainsi que de diverses manières l’existence de
l’écriture s’avère indispensable aussi bien pour l’analyse de la grande et de
la petite tradition en Inde que pour celle de la culture populaire et de la
culture des élites en Europe et aux Amériques.

Écriture et religion dans l’ancienne Égypte

******ebook converter DEMO Watermarks*******


1. Le culte des morts
Afin de retracer certaines des influences de la communication écrite sur un
système religieux, je passe maintenant à l’examen de l’une des sociétés
écrites les plus anciennes, celle de l’Égypte ancienne. Dans l’Ancien et le
Moyen Empire, de nombreux emplois de l’écriture et des formes
graphiques étaient axés sur le culte des morts. Ce qui nous reste de cette
période consiste surtout en textes monumentaux se rattachant à l’art
religieux plutôt qu’en textes administratifs qui, en règle générale, n’avaient
pour support que des matériaux moins durables. Les monuments montrent
clairement que les développements dans chacune de ces deux sphères sont
liés puisque l’écriture est présente dans la plupart des images et, pour une
large part, les formes d’écriture les plus anciennes consistaient en images.
Les murs des tombes étaient luxueusement décorés de scènes de la vie
terrestre, et fournissent donc une source de connaissances d’importance
capitale pour les spécialistes de l’antiquité. Il est clair que la
communication était adressée non à des hommes vivants mais aux morts et
aux dieux, car ces images sont soustraites au regard des hommes, à
l’inverse de l’art monumental royal. La signification exacte de ces
représentations – décrivent-elles la vie après la mort ou fournissent-elles
un environnement aux morts-vivants ? – a suscité beaucoup de discussions
; et il semblerait inutile de tenter de choisir entre ces hypothèses alors que
les preuves sont si rares et qu’elles ne s’excluent pas, sinon pour noter
qu’on attribue quelquefois une supériorité « morale » à un ensemble
d’interprétations par rapport à un autre. On a parfois considéré que la
religion égyptienne acquérait progressivement une « moralité » et même
une « rationalité » au fil du temps, et au fur et à mesure que les tendances
monothéistes prédominaient.
Il est aisé de rattacher ce type de discussion aux traditions scientifiques
de l’Occident, car il possède un attrait évident pour les disciples des
religions monothéistes. Bien que ce point de vue – qui influence très
nettement la présentation des croyances religieuses donnée dans l’étude
2
synthétique de l’UNESCO The Beginnings of Civilisation – soit
inacceptable en tant que tel, certains aspects des caractéristiques dont il
rend compte, tels que la généralisation des normes (la « moralité ») et leur
formalisation (la « rationalité »), peuvent être liés à la présence de
l’écriture. Bien entendu, toutes les sociétés humaines possèdent des
systèmes normatifs, qui connaissent une plus grande extension dans les
États centralisés que dans les communautés tribales ; ce que j’ai voulu
montrer c’est que le fait de les consigner par écrit tend à conduire à des
******ebook converter DEMO Watermarks*******
énoncés plus globaux et plus construits.

2. Matériaux et textes
On peut rattacher le rôle que joue l’écriture dans l’aspect plus « littéraire »
de l’activité religieuse égyptienne, non seulement au caractère particulier
du culte des morts et à son lien étroit avec l’art pictural, mais aussi à la
nature des matériaux utilisés. En Égypte le papyrus fut connu dès la Ire
dynastie (vers 3000-2800 avant J.-C.) et son emploi, comme celui de
l’écriture dans l’administration en général, semble avoir favorisé dès le
début le développement de formes cursives d’écriture ; sous sa forme la
plus ancienne, l’écriture hiératique (cursive) ne diffère de l’écriture
hiéroglyphique que dans la mesure où l’on emploie une plume plutôt
qu’un outil pointu (James, 1979 : 89, 93). Bien que l’un des premiers
exemples d’écriture sur rouleau de papyrus (il en existe un plus ancien
mais dépourvu d’inscriptions) remonte à la Ve dynastie (vers 2500-2350
avant J.-C.) et consiste en des fragments de livres de comptes du temple,
provenant d’Abousir (quoique ceux qui proviennent de Gebelein, en amont
de Thèbes, soient peut-être plus anciens), la nature des matériaux favorisa
3
peut-être un type de textes moins discontinus et plus « littéraires ».
On a pensé que certaines œuvres didactiques telles que le recueil de
Sagesse connu sous le titre de Traité de Ptahotep, sorte de recueil de «
lettres d’un père à son fils », remontaient à la cinquième dynastie aussi,
bien qu’à l’heure actuelle de nombreux savants considèrent qu’il s’agit
d’une œuvre plus tardive qui daterait de la première période intermédiaire
ou du Moyen Empire. On trouve de tels recueils sapientiaux jusqu’à
l’époque romaine (Ier siècle après J.-C.) qui contiennent des injonctions du
type : « N’acquérez point de richesses avant de posséder une chambre
forte. » On rencontre par ailleurs à partir du Moyen Empire (vers 2000
avant J.-C.) une littérature pessimiste, prophétique et méditative. Des
textes littéraires tels que les textes de Sagesse pes-simistes étaient produits
par des intellectuels, et leur diffusion peut avoir favorisé (ou exprimé) une
remise en question plus profonde de l’ordre existant (James, 1979 : 136).
Les Textes des Pyramides datant de la Ve et de la VIe dynastie comprennent
des hymnes adressés au dieu du Soleil qui dérivent probablement des
liturgies. Des éléments dits « magiques » prédominent dans la littérature
égyptienne ; il s’agit d’incantations, de calendriers des jours fastes et
néfastes, d’interprétations des rêves, de consultations d’oracles, et
******ebook converter DEMO Watermarks*******
d’amulettes protectrices comportant des textes écrits. On trouve des récits
et des narrations de voyages qui datent du Moyen Empire. Il nous reste
d’autre part des lettres qu’on utilisa plus tard pour l’enseignement dans les
écoles, remontant à la Ve (dans le cas des papyrus d’Abousir) et la VIe
dynas-tie ; l’une d’entre elles provient d’un commandant militaire ayant
sous ses ordres des troupes au travail dans une carrière, qui protestent
contre les conditions incommodes dans lesquelles elles doivent ramasser
leurs vêtements. Dans le Nouvel Empire et dans l’Ancien, on adressait
aussi des lettres à des membres décédés de la famille, ainsi qu’aux dieux,
pour implorer leur aide (O’Connor, 1983 : 197-199).

3. La composition du panthéon
L’unification du pays, l’invention de l’écriture, et peut-être la
réorganisation du panthéon sur une base nationale eurent lieu au cours de
la même période, phénomène qui conduisit à l’adoption du faucon Horus
comme premier dieu suprême de la royauté égyptienne. On vouait
également un culte à d’autres dieux, y compris Ptah de Memphis et, sous
la IVe dynastie, le dieu du Soleil, Rê, d’Héliopolis, comme dieux nationaux
(Hornung, 1982). Le panthéon absorba certains dieux locaux, mais, bien
que celui-ci fût national, accepté par l’ensemble du clergé, il changea sur
le long terme. Il serait donc faux de considérer le panthéon comme
définitivement fixé ; on y incorpora des divinités telles qu’Astarté, d’autres
comme Hâthor se répandirent jusqu’à Byblos, mais le rythme auquel ces
changements eurent lieu semble tout à fait différent de celui qu’a connu
l’Afrique de l’Ouest à une époque récente (Schoske et Wildung, 1984 :
181 ; O’Connor, 1983 : 147). Car la période historique qui nous concerne
s’étend sur plus de trois mille ans durant lesquels la plupart des figures
majeures et leur iconographie semblent avoir persisté, même si les rapports
entre elles se sont modifiés. Ce furent les grands temples de l’État qui
assurèrent cette relative stabilité – du moins à partir du Nouvel Empire –
en se consacrant au culte public au nom du roi, à ce culte qui excluait en
4
grande partie le peuple, sauf lors des fêtes majeures .
Malgré la diversité du panthéon, il semble probable que dans les
sanctuaires importants « on s’acquittait d’un rituel quotidien qui, dans
l’Ancien Empire, avait déjà atteint un degré de standardisation
remarquable dans l’ensemble du pays » (James, 1979 : 139). Cette
uniformité peut être attribuée en partie au fait qu’on désignait partout le roi

******ebook converter DEMO Watermarks*******


5
comme l’officiant du culte . Mais en outre, le fait qu’un rituel soit
consigné par écrit (par exemple, la toilette et l’habillement du roi et du
dieu, l’offrande d’encens et de nourriture) signifiait que ce texte pouvait
servir de modèle et de régulateur pour la célébration d’autres rites en
d’autres endroits, de même que la présence d’un document écrit signifiait
que le passé aussi pouvait fournir un modèle pour un type précis de
comportement (O’Connor, 1983 : 189, 242).

4. Conservation et révolution
L’un des aspects du pouvoir de conservation des religions écrites se révèle
dans l’histoire du règne d’Aménophis IV (1364-1347 avant J.-C.) – désigné
plus tard sous le nom d’Akhenaton – ce pharaon qui en vint à favoriser le
culte d’Aton, le disque solaire associé au pouvoir impérial, « dépourvu de
tout caractère mythique et constituant un symbole plus approprié de la
divinité immanente du roi », représentant lui-même un aspect du culte de
la royauté (O’Connor, 1983 : 220-221). Ce faisant, il détourna l’attention
des fidèles, de l’hommage qu’ils rendaient au dieu Amon-Rê, le grand dieu
du Soleil dont les caractères étaient déjà nettement définis et que l’on
adorait à Thèbes. Le clergé s’opposa à ce changement et le pharaon réagit
en confisquant les biens des prêtres et en proscrivant Amon-Rê et les dieux
plus anciens, allant jusqu’à effacer le nom d’Amon des reliefs et des
monuments sacrés. « Les inscriptions ont souvent été entaillées même là
où apparaissait le mot “dieux”, on a profané les chapelles mortuaires, les
tombeaux et les statues des ancêtres du roi d’une manière impitoyable, et
parce que le nom de son père était composé de celui d’Amon, même ce
nom-là devait disparaître des murs des grands bâtiments dont il avait doté
6
Thèbes » (Woolley, 1963 : 726 ; Hornung, 1982 : 249) . Sous l’impulsion
du changement religieux, de la créativité mystique, il n’était plus possible
de laisser le soin de l’oubli à la seule action du temps ; la réinterprétation
relevait désormais d’une révolution délibérée, de la destruction matérielle
du mot écrit, un équivalent verbal de l’iconoclasme. Ce n’est pas, bien
entendu, que l’écriture empêchât le changement d’avoir lieu ; dans certains
domaines de la connaissance, l’existence de documents permanents était la
condition préalable de développements futurs. Mais, dans d’autres
domaines et selon des degrés variables, la présence de l’écriture faisait
dépendre le changement d’une réforme délibérée plutôt que d’une
adaptation continue.

******ebook converter DEMO Watermarks*******


Woolley fait remarquer, à propos de la période la plus ancienne de
l’Égypte des dynasties, que la religion égyptienne était très « fluide » et «
confuse » (1963 : 717). En fait, des schémas formalisés et un système
d’usages prédominaient bien que l’on continuât à faire une certaine place à
l’invention. Cependant, dans la mesure où cette confusion existe, ici et
ailleurs, il s’agit peut-être de l’état « naturel » d’une religion orale, si l’on
entend par cette expression l’absence fréquente d’un panthéon formalisé et
l’incorporation continuelle de pratiques changeantes qui résulte de ce
qu’une grande partie de l’activité religieuse était vouée à l’obsolescence.
Un formalisme plus prononcé et un plus grand conservatisme font leur
apparition lorsque l’écriture a réduit l’effervescence bouillonnante que
produit la découverte surnaturelle (ou l’invention, selon le point de vue
que l’on adopte) à un ensemble de relations définies entre des divinités que
l’on a dotées d’une existence plus stable ; celle-ci résulte en partie de
l’incorporation des divinités dans un texte et de la position fixe qui leur est
assignée dans ce modèle, et en partie de leur institutionnalisation dans un
temple. En effet les prêtres lettrés, comme ceux d’Amon-Rê, répugnent à
voir leurs dieux et leurs moyens d’existence disparaître ; c’est le pouvoir
même qu’ils détiennent sur les moyens de communication qui permet aux
prêtres de résister à de telles menaces.
La « révolution » d’Akhenaton ne dura pas, l’ordre ancien et son clergé
furent rétablis et leur prédominance renforcée, les nouveaux styles
artistiques disparurent (Schoske et Wildung, 1984 : 186). Comme elles
faisaient disparaître certaines des fêtes majeures, les notions monothéistes
qui accompagnaient cette « révolution » n’eurent aucun succès au niveau
du peuple (O’Connor, 1983 : 221). Néanmoins, les idées incarnées dans le
nouveau culte eurent un effet plus durable sur « le petit groupe d’écrivains
dont la pensée était plus profonde et plus ou moins philosophique », c’est-
à-dire les intellectuels. Certains spécialistes ont décelé une tendance
persistante au monothéisme dans l’expression religieuse de l’Égypte
7
ancienne ; car, une fois le nouveau culte promu par écrit, il devenait
difficile d’en éliminer toute trace ; ainsi l’éventualité d’un renouveau
demeurait une possibilité toujours présente mais néanmoins lointaine. Une
fois que lui est donnée une expression écrite, la dissidence elle-même
établit sa propre tradition. L’un des rôles de l’intellectuel consistait à
développer et à préserver des visions alternatives du monde (c’est-à-dire
des idéologies), dont l’accumulation et la plus ample diffusion dépendaient
principalement de l’intervention de l’écriture, dans la mesure où celle-ci
empêchait le scepticisme et la spéculation d’être entièrement absorbés par
le génie de la culture dominante. C’est-à-dire que l’écriture peut offrir à
******ebook converter DEMO Watermarks*******
l’opposition elle-même une plate-forme semi-permanente. Dans l’Égypte
ancienne par exemple, on trouve même dans les tombeaux, des chants de
harpistes qui nient la valeur des provisions mortuaires, en affirmant que «
personne n’est jamais revenu de là ».
Je ne considère pas que de tels développements soient immédiats ou
inévitables. Ces tendances font leur apparition sur le long terme, dans le
cadre d’une tradition écrite. La culture écrite hittite d’Anatolie offre un
bon exemple de la dynamique de ce processus. Lors de l’introduction de
l’écriture dans leurs royaumes, non seulement les souverains hittites ont
repris des éléments plus anciens mais ils étaient singulièrement disposés à
adopter la grande culture, y compris les dieux, avec lesquels ils entraient
en contact (Woolley, 1963 : 729). Les souverains de l’est empruntèrent
nombre de légendes mythologiques provenant de Sumer, peut-être surtout
pour leur valeur littéraire, tandis qu’à l’ouest les Hourrites en Syrie
adoptèrent les divinités ouest-sémitiques. Le panthéon était «
singulièrement éclectique et confus », écrit Woolley, attribuant ce fait à
l’incorporation de divinités locales pendant les périodes de conquêtes et
d’expansion impériale. Cependant il ne s’agissait pas simplement d’un
processus d’incorporation, mais également d’un processus d’identification
; les innombrables dieux locaux de l’Orage – et chaque cité hittite en avait
un – fusionnèrent avec le temps en un dieu national de l’Orage.
La formalisation du panthéon est souvent liée à la formation de l’État,
avec l’incorporation ou l’identification de certains dieux locaux dans un
cadre national plus large. En effet l’expansion des relations entre États
conduit à ce que l’identification qui s’effectue entre deux divinités (telles
qu’Allah et le dieu suprême local) se réalise non pas seulement à
l’intérieur de la communauté mais également à l’extérieur. Mais la
nécessité d’une « rationalisation », d’une formalisation, s’affirme bien
davantage dans les cultures écrites où le seul fait de dresser des listes de
divinités, sur des tablettes ou sur des monuments, crée un ordre
hiérarchique tout en permettant d’identifier certaines figures qui
appartiennent à différents groupes, de les classer en fonction de leurs rôles
et relations spécifiques et de définir un panthéon par conséquent beaucoup
moins flexible et moins ambigu.
En ce sens on peut considérer que les effets de l’écriture sur les
religions du Proche-Orient ancien constituent une étape préliminaire aux
recherches plus approfondies, réalisées dans un cadre bien précis, qui ont
eu lieu après l’avènement de l’alphabet ; le système d’écriture est alors
devenu plus cursif, plus simple et par conséquent plus répandu, ce qui a
permis d’élaborer et de développer des commentaires sur le texte et sur des
******ebook converter DEMO Watermarks*******
textes similaires avec plus de facilité ; c’est ce qui plus tard a donné lieu
aux travaux de la « scolastique » médiévale, des auteurs du Hadith, des
commentateurs de la Torah et à l’œuvre des Pères de l’Église. La question
qui consiste à se demander combien d’anges peuvent tenir sur une tête
d’épingle (question sûrement apocryphe) est représentative d’une
interrogation minutieuse, d’une tentative de démêler les ambiguïtés que
favorisait le médium qu’ils employaient ; ce médium qui a promu au fil du
temps un emploi du langage et une définition des sujets partiellement
8
décontextualisés, ainsi que des débats de caractère plus abstrait . D’un
certain point de vue, ces recherches témoignent d’un formalisme
conservateur, elles représentent les commentaires d’un canon, une
ritualisation de la pensée ; mais vu sous un autre angle ce processus avait
la capacité potentielle de susciter des questions et des commentaires de la
part de l’élite « cultivée ». L’Égypte ignore cette émergence d’une
littérature religieuse « canonique », s’accompagnant d’une exégèse, sous la
forme que nous connaissons dans la tradition judaïque ou chrétienne ; mais
il n’était tout de même pas exclu que l’on copiât et que l’on glosât sur les
textes importants, ce qui témoigne de la présence d’un processus similaire
suscité par l’écriture.

5. L’organisation du clergé
L’organisation du clergé égyptien n’était pas seulement fondée sur
l’exercice du culte royal, et sur l’entretien des temples. Les prêtres
exerçaient également, du moins dans la période la plus tardive, les rôles de
maîtres pour les scribes et de gardiens des textes anciens. La propriété
foncière leur donnait les moyens de subsistance nécessaires pour assumer
ces charges, les dons de terre étaient constamment effectués par les rois
dont ces donations accroissaient le prestige, puis, au Ier millénaire, par des
individus. À une certaine époque, les terres du temple représentaient
jusqu’au tiers des ressources cultivables du pays, de sorte que la propriété
foncière ecclésiastique fournissait une base économique solide pour
9
l’élaboration d’activités magico-religieuses (O’Connor, 1983 : 202) .
Après la défaite des envahisseurs hyksos et l’adoption qui s’ensuivit de
leurs armes et tactiques militaires, les pharaons étendirent leur empire de la
vallée du Nil jusqu’aux rives de l’Euphrate. Les dieux de l’Égypte
devinrent les dieux des terres conquises, lesquelles acquittaient des
contributions annuelles aux trésoreries du temple. Bien qu’il soit possible
******ebook converter DEMO Watermarks*******
de souligner à l’excès le degré de séparation entre temple et État, à la fin
de la XXe dynastie (1200-1085 avant J.-C.) le pharaon ne jouait plus aucun
rôle dans le conflit de pouvoir qui opposait les prêtres et l’armée.
Il va sans dire que la prise du pouvoir de l’État par l’Église, ou
l’inverse, n’est possible que s’il existe déjà une séparation nette entre les
pouvoirs, les fonctions et l’organisation. Le « roi-prêtre », que l’on
retrouve dans la description frazérienne de l’histoire des religions,
contrôlait à la fois le domaine politique et le domaine religieux ; en effet,
on pouvait à peine distinguer entre ces deux domaines. La séparation entre
les rôles de « prêtre » et de « roi », entre les officiants religieux et
politiques, signifiait qu’il était possible aussi, sous certaines conditions,
que l’un assume les fonctions de l’autre. Mais la domination de l’un par
l’autre devient une possibilité permanente lorsque deux organisations
distinctes font leur apparition, et surtout lorsque chacune d’entre elles
s’appuie sur des revenus importants provenant de taxes, de tributs ou de
propriétés foncières, et sur un contrôle significatif de la force, qu’elle soit
militaire, spirituelle ou idéologique. C’est inévitablement l’État, puisqu’il
dispose de la contrainte physique, qui a le plus de chances de gagner. Mais
l’on trouve également des exemples de la domination de l’Église : ainsi
lorsque les ordres religieux prennent le pouvoir au sein de l’État tibétain ;
ou dans le cas du Saint Empire romain germanique et plus tard des États
pontificaux d’Italie. L’opposition classique entre Église et État repose sur
cette différenciation qui est liée à l’élaboration des moyens de
communication, à la mise en œuvre de moyens permettant de stocker les
connaissances. Même si l’écriture était surtout utilisée à des fins laïques et
gouvernementales dans le Proche-Orient ancien, on l’enseignait souvent
dans les temples qui (tout comme les abbayes et les monastères de
l’Europe médiévale), pouvaient aussi servir de bibliothèques de l’écrit
ainsi que des centres d’apprentissages de l’écriture. Les temples jouèrent
donc non seulement le rôle d’écoles mais aussi de foyers de l’activité
scolastique (Oppenheim, 1964 : 243) ; ce qui exigea une spécialisation de
plus en plus grande au fur et à mesure que le langage du savoir écrit
s’écartait inévitablement de la langue parlée, même si, à un moment
donné, il y avait eu correspondance entre ces deux langues du point de vue
phonologique ou sémantique. Comme en d’autres domaines,
l’incorporation des connaissances nouvelles sous une forme écrite qui
devait rester la même sur une longue période rendit nécessaire
l’introduction délibérée de réformes car elle paralysait le processus
d’adaptation continuelle du savoir (Baines, 1983 : 584).
Les effets considérables qu’entraîna l’introduction de l’écriture sur le
******ebook converter DEMO Watermarks*******
clergé et sur la pratique du culte se révèlent dans l’organisation interne de
l’activité religieuse, et surtout dans le rôle que jouèrent les écoles du
temple et les prêtres qui assuraient les fonctions de scribe, tenaient les
10
livres et conservaient les documents . Leurs titres, qui nous sont donnés
dans l’Onomasticon d’Aménopé qui dresse une liste encyclopédique
(quoique incomplète dans les copies qui nous sont parvenues) de toutes les
catégories de personnes et d’objets existant dans l’univers, nous en
fournissent des preuves abondantes. À la suite de l’entrée n° 113 : « chef
des archivistes de la Maison de la Mer », nous abordons une nouvelle
section consacrée au corps des prêtres, dont Gardiner dresse la liste comme
suit :
114. le scribe royal et le prêtre-lecteur en tant que (?) Horus ;
115. scribe de la Maison de Vie, expérimenté en sa profession ; (la
Maison de Vie désignant ces scriptoria des temples où l’on composait et
copiait les œuvres religieuses et érudites) ;
116. prêtre-lecteur du lit royal ;
117. grand prêtre d’Amon à Thèbes ;
118. le grand des Voyants de Rê-Aton (le titre du grand prêtre
d’Héliopolis) ;
119. le grand des Artistes de Lui qui est au sud de Son Mur (c’est-à-dire
de Ptah, titre du grand prêtre de Memphis) ;
120. prêtre-Setem, Parfait de visage (c’est-à-dire de Ptah, second titre
du grand prêtre de Memphis) ;
121. directeur des Greniers de la Haute et de la Basse-Égypte ;
122. échanson du Roi dans le palais ;
123. chambellan du palais ;
124. grand intendant du Seigneur des Deux Pays ;
125. scribe préposé au placement des offrandes pour tous les dieux ;
126. prêtres majeurs (littéralement, serviteurs divins) ;
127. pères divins ;
128. prêtres (subordonnés), (littéralement « les purs ») ;
129. prêtre-lecteur ;
130. scribe du temple (à des fins plus générales y compris la
comptabilité) ;
131. scribe du livre divin ;
Ces entrées sont suivies de 132. portier ; 133. aîné du portail ; 134.
observateur des heures (astronome) ; 135. porteur d’offrandes ; 136.
porteur du support de la jarre de vin (d’après Gardiner, 1947 : i, 35-63).
Le prêtre-lecteur, dont le nom signifie « celui qui porte le livre des rites
», est souvent représenté dans les temples et les tombeaux en train de lire
******ebook converter DEMO Watermarks*******
un rouleau de papyrus, bien que parfois il figure seulement à une place
importante dans les cérémonies. Sa qualification principale consistait en
une connaissance des usages rituels, qui ne reposait plus uniquement sur
l’expérience et la mémoire que pouvait en avoir chacun des participants ;
c’est-à-dire qu’on a plus d’accès direct au rituel grâce avant tout à la
*
mémoire sociétaire (par cette expression mystérieuse, je n’entends rien de
plus que la mémoire des vieillards), mais de manière indirecte à l’aide de
livres. Une inscription datant de l’Ancien Empire rend bien compte de ce
rôle des prêtres dans le culte funéraire lorsqu’ils défilent devant le
tombeau : « Bien-aimé du Roi et d’Anubis est le prêtre-lecteur qui
célébrera pour moi ce qui est salutaire pour un esprit béni selon l’écriture
secrète dans laquelle réside l’art du prêtre-lecteur » (Gardiner, 1947 : i,
55). Les Hébreux désignaient ces prêtres du temple, ces lecteurs
d’incantations et de prières sous le nom de « sorciers d’Égypte », et les
décrivaient aussi comme des magiciens guérisseurs (Baines, 1983 : 585) ;
les prêtres des uns sont souvent les mages des autres. Mais de toute
manière, comme le montre l’étude de Gardiner, l’écriture était essentielle
pour la célébration selon les règles, du rituel au temple et même pour celle
de certaines formes de rites privés qui remontent à l’Ancien Empire, la
période la plus ancienne durant laquelle on a usé de textes continus.

L’écriture et la religion dans d’autres civilisations


anciennes
Bien entendu les sociétés diffèrent sensiblement entre elles en ce qui
concerne les aspects du système religieux qui sont consignés par écrit et
ceux qui continuent à être communiqués uniquement par voie orale. Même
quand certains éléments sont notés par écrit, ceux-ci représentent souvent
des aspects particuliers d’une totalité, comme dans le cas des divinations
royales dans la Chine ancienne. De toute manière, les emplois de l’écriture
diffèrent énormément d’une société à l’autre. Si l’on prend la Crète, il ne
subsiste presque aucun texte se rapportant à des activités religieuses ; on
ne possède que des listes administratives (Chadwick, 1976). Mais dans le
cas des Hittites, les riches archives de Bogazkôy révèlent beaucoup
d’informations détaillées sur le culte, et fournissent des éclaircissements
sur l’organisation du temple qui était financée par les dons du roi, du palais
et de la municipalité. Des règles strictes régissaient la pureté physique et
rituelle et les enfreindre exposait à des punitions d’une extrême sévérité,
******ebook converter DEMO Watermarks*******
allant jusqu’à la mort. Ici comme ailleurs l’écrit influença les formes de
divination, ce qui n’est guère surprenant puisque la divination fait
intervenir ordinairement la manipulation d’objets qui sont parfois marqués
de signes graphiques. Par exemple, ce furent les Mésopotamiens qui
enseignèrent la pratique de l’examen du foie d’un mouton sacrifié,
l’haruspicine ; à Alalakh, comme en Étrurie, nous trouvons la maquette en
argile d’un foie sur lequel est tracé un diagramme permettant de dégager la
signification des marques.
Le fait d’établir des rapports écrits sur des événements précis,
d’enregistrer par écrit les expériences présentes pour en tirer parti dans
l’avenir, eut des conséquences particulièrement intéressantes dans le
domaine des présages. On notait les comportements inhabituels des
animaux ainsi que les événements insolites dans le ciel, avec pour résultat,
selon Oppenheim, que « la divination quitta le royaume du folklore pour
devenir une activité scientifique » (1964 : 210). « La systématisation
ultérieure des observations recueillies représente une réalisation
scientifique de haut niveau. » Cette évolution présente un grand intérêt
pour qui veut étudier les implications de l’écrit. « Une fois qu’ils sont
tombés entre les mains de scribes savants, ces recueils [de présages] sont
devenus de plus en plus complexes et mystérieux. La conservation de ce
texte écrit était devenue importante pour le copiste, et cette préoccupation
fit s’accroître les difficultés philologiques, puisqu’un décalage apparut
entre le langage du scribe et celui du texte qu’il copiait. Des gloses
explicatives et des commentaires devinrent nécessaires au fur et à mesure
que la divination passa entièrement dans le domaine de la science »
(Oppenheim, 1978 : 642). On tenait la divination akkadienne en haute
estime dans toute cette région, on en recopiait les textes dans de nombreux
endroits et ses pratiques divinatoires s’étendirent en Orient et en Occident
même après la disparition de la civilisation mésopotamienne. Dans
certaines formes de divination on demande aux dieux d’« écrire » leurs
messages sur les entrailles des animaux sacrifiés. L’enregistrement par
écrit de ces pratiques, de leur interprétation et de leurs résultats conduisit à
une forme savante et écrite de divination qui semble avoir existé en même
temps que les versions folkloriques. C’était pour l’art royal de l’astrologie
qu’était réputée la Mésopotamie. La plupart des textes proviennent de la
bibliothèque d’Assurbanipal, parmi lesquels on peut distinguer une série «
canonique » de quelque soixante-dix tablettes traitant des astres
(Oppenheim, 1964 : 225). Nous trouvons aussi des horoscopes remontant
au Ve et au IIIe siècle avant J.-C. qui mentionnent « la date de naissance,
suivie d’un rapport astronomique » et concluent par une prédiction
******ebook converter DEMO Watermarks*******
concernant l’avenir de l’enfant.
Cet intérêt pour les présages « engendra des spéculations qui reflètent
des préoccupations théologiques et conduisirent non seulement au
perfectionnement des méthodes d’interprétation des présages mais aussi à
des changements constants dans les techniques de divination »
(Oppenheim, 1964 : 226). Bien que les réactions ouvertement sceptiques
fussent rares, elles ont néanmoins existé, témoignant parfois d’une
méfiance vis-à-vis de l’honnêteté professionnelle des divinateurs, mais
aussi d’un doute plus général et plus global à l’égard du système lui-même
(Oppenheim, 1964 : 227). Cette attitude n’est pas rare dans les sociétés
orales, mais quand les prédictions sont consignées par écrit et qu’elles ne
se réalisent pas, il est plus difficile d’échapper aux conséquences
intellectuelles de cet échec. De nouvelles formes de divination peuvent
entraîner un intérêt de nature plus complexe, plus « objective » et plus «
scientifique » pour les astres et mener au développement de l’astrologie et
de l’astronomie. En même temps l’accumulation de textes exprimant le
scepticisme conduit à l’établissement d’une tradition critique qui rejette la
« magie » parallèlement à une tradition plus orale qui l’accepte. Bien que
cette évolution se fût sans aucun doute poursuivie dans la Grèce ancienne
(Lloyd, 1979), dans l’Europe médiévale (Stock, 1983) et au cours de la
Renaissance (Thomas, 1978), ce processus trouvait déjà ses germes dans la
tradition écrite de la Mésopotamie.
Un autre aspect de ce que l’on pourrait appeler les potentialités
réflexives de l’écriture se distingue encore imparfaitement dans les textes
mésopotamiens. Oppenheim fait référence à des « listes de divinités,
organisées de diverses manières, ou des listes qui énumèrent les animaux
sacrés attribués à certains dieux, et d’autres tentatives de spéculation
menées par les scribes, portant sur les dieux et les rapports qu’ils
entretenaient entre eux – en somme, ce qu’on peut désigner sous le nom de
théologie » (1964 : 180, c’est moi qui souligne). Il considérait que cela
reflétait davantage l’esprit scientifique des Mésopotamiens que leur piété,
mais le seul fait qu’on puisse établir une distinction entre ces deux
attitudes est important non seulement en lui-même, mais aussi parce que la
construction et la contemplation du texte représentent une réflexion sur la
vie religieuse, une invitation non seulement à consolider, mais à élaborer ;
il s’agit d’une forme embryonnaire du processus que Stock (1983)
examine dans le cas de l’Europe du Moyen Âge. Divers auteurs écrivant
sur la « religion primitive » ont fait remarquer l’absence relative du dogme
et de la théologie, en particulier Robertson Smith dans son œuvre majeure
La Religion des Sémites (1889). On pourrait poser le problème d’une
******ebook converter DEMO Watermarks*******
manière différente et proposer en même temps un mécanisme possible ; la
construction du texte, qui dans tous les cas diffère totalement de la
transcription d’un discours, peut amener à son examen, au développement
d’idées à partir d’idées ; il s’agit d’une métaphysique qui peut exiger son
propre métalangage.
Cependant l’écriture pouvait aussi figer certains aspects de la religion
comme nous pouvons le voir dans le cas du rituel et du mythe en
Mésopotamie. Comme en Égypte, le texte devint dominant dans la
célébration des rites. Ce passage du rituel au registre écrit, pour que l’on
puisse s’y conformer lors des célébrations « par les prêtres et les
techniciens sacerdotaux dans le sanctuaire », est également un trait
caractéristique de la religion en Mésopotamie ; les textes y « prescrivent,
souvent de manière extrêmement détaillée, chacun des actes du rituel, les
prières et les formules que l’on doit réciter (qu’on les cite en entier ou bien
on cite l’incipit), ainsi que les offrandes et les instruments requis pour le
sacrifice » (Oppenheim, 1964 :178). Oppenheim remarque à propos d’une
séquence particulière provenant d’Assur que ces rituels appartiennent à «
un courant de tradition » qui remonte à des prototypes bien plus anciens et
utilise des prières sumériennes, c’est-à-dire des prières formulées dans une
autre langue. Sans doute insistait-on sur des éléments différents suivant le
contexte, avec des intentions différentes, mais l’application de ces rituels,
sous une forme inchangée, à un vaste ensemble de circonstances très
variables sur une longue période si elle est difficilement concevable dans
une culture orale, peut parfaitement s’envisager dans une culture écrite.
J’aimerais faire une remarque précise sur la fixité du texte. Consigner
une prière par écrit revient à lui donner de façon spéciale une forme fixée
de sorte qu’il devient essentiel de dire le Notre-Père, par exemple, dans les
termes précis dans lesquels cette prière était écrite, même si nous les
comprenons à peine, plutôt que d’inventer notre propre variante qui
pourrait mieux convenir à l’époque et à l’occasion (Goody, 1986). De cela,
la Mésopotamie nous offre un bon exemple. « De même que les actes et
les offrandes sont fixés, ne variant guère et s’écartant peu d’un petit
nombre de modèles existants, de même la formulation de la prière fait
appel à un nombre réduit d’invocations, de demandes, de plaintes, et
d’actions de grâce » (Oppenheim, 1964 : 175). Cette « diction répétitive »
de la prière résulte d’une standardisation des offrandes verbales adressées
au dieu, où l’on tient peu compte de la spécificité de l’occasion. Cette
standardisation mène peu à peu à un écart accru par rapport au langage
*
ordinaire (comme dans « Que ton nom soit sanctifié ») et même à une
incompréhension des termes. Ainsi le texte rituel peut devenir un véritable
******ebook converter DEMO Watermarks*******
charabia pour le peuple et exiger la présence d’un corps d’interprètes
spécialisés pour « traduire » (en privilégiant une interprétation parmi
d’autres) les mots qui s’adressent à la divinité. En même temps ces textes
ont tendance à simplifier des procédures complexes en mettant l’accent sur
la répétition, sur le mot à mot, ce à quoi le livre contribue énormément.
L’écriture a exercé une influence sur le mythe plus directement encore.
La forme sous laquelle les mythes mésopotamiens nous ont été transmis
n’est certainement pas celle sous laquelle on les récitait oralement. Dans
les Versions écrites les récits « représentent les sujets les plus évidents et
ceux qu’affectionne le plus la créativité littéraire d’une civilisation […].
Ces formulations littéraires, écrit Oppenheim, sont l’œuvre des poètes de
la cour de Sumer et des scribes de la Babylonie ancienne qui les imitèrent,
décidés comme ils l’étaient à exploiter les possibilités artistiques d’une
nouvelle langue littéraire » (1964 : 177), avec tous les artifices «
archaïques » et érudits qu’elle comportait. Il s’agit clairement ici, comme
c’est souvent le cas avec ce qu’on présente comme le produit d’une culture
orale, d’un traitement littéraire caractéristiques.
En Phénicie, les mythes dramatiques des rites agricoles qui font leur
apparition dans les textes écrits (les textes associés au culte plutôt que les
textes littéraires à sujets mythiques) révèlent des similitudes avec les
croyances et les pratiques primitives des Hébreux et avec celles de
Mésopotamie. Bien que l’on se représente parfois les Hébreux comme un
peuple nomade, ceux-ci participaient toujours aux cultures écrites des
cités, et depuis son tout début dans le credo mosaïque, leur religion fut
marquée par la présence de l’écriture sous la forme des Tables de la Loi.
La Bible représente moins l’enregistrement par écrit d’une religion orale
que la création d’une religion écrite. Je ne veux pas dire par là que les
parties « mythologiques » de la Genèse n’ont pas eu de précurseurs oraux,
ni que les généalogies des Nombres et les interdictions du Lévitique ne
sont pas comparables par certains aspects à celles que l’on trouve dans des
sociétés non écrites. Les comparaisons avec la société tribale sont
certainement pertinentes, et les suggestions, implicites et explicites, qu’ont
fait sur ce point Evans-Pritchard (1956, par exemple), Schapera (1955, par
exemple), Malamat (1973, par exemple), Flanagan (1981, par exemple) et
d’autres, ont apporté des éclaircissements utiles sur l’Israël des temps
primitifs. Mais il est clair également que les usages et les conséquences du
recours à l’écrit furent nombreux : la forme figée des généalogies, le
classement des Dix Commandements et l’énumération des tribus
hébraïques (Nombres 1.1 et s.), la description détaillée des méthodes de
construction du temple, la collecte de proverbes et l’établissement de la
******ebook converter DEMO Watermarks*******
liste des tabous lévitiques ; tous ces éléments relèvent de l’écriture.
Quand les lévites furent établis dans leur rôle de prêtres, le Seigneur
ordonna à Moïse : « Parle aux fils d’Israël et fais-toi remettre par eux un
bâton par tribu, soit douze bâtons, remis par tous les responsables de
tribus. Tu écriras le nom de chacun d’eux sur son bâton. […] Tu déposeras
les bâtons dans la tente de rencontre – devant la charte – là où je vous
rencontre. L’homme dont le bâton bourgeonnera, c’est lui que j’ai choisi :
aussi j’éloignerai de moi les protestations que les fils d’Israël profèrent
*
contre vous » (Nombres 17 : 17-20) . On rencontre de nos jours un usage
similaire de l’écriture sur des bâtons ou des cartes employés à des fins
divinatoires à Taiwan, et sous les formes frivoles du diablotin et de la
machine diseuse de bonne aventure. On en trouve un équivalent biblique
dans un type d’ordalie qui a recours à une procédure encore courante de
nos jours dans certains pays musulmans (voir Goody, 1968 : 230).
Lorsqu’il mettait à l’épreuve une femme accusée d’adultère (« la loi sur la
jalousie »), le prêtre faisait peser une malédiction sur elle. « Puis le prêtre
mettra par écrit ces malédictions et les dissoudra dans l’eau d’amertume. Il
fera boire à la femme l’eau d’amertume qui porte la malédiction ; cette eau
qui porte la malédiction pénétrera en elle en devenant amère » (Nombres 5
: 23-24). Ensuite il lui prend son offrande et en brûle une poignée sur
l’autel comme offrande à Dieu. Mais l’épreuve elle-même repose sur
l’assimilation du texte écrit par l’accusée, phénomène pour lequel on
trouve des parallèles dans l’Égypte ancienne et d’autres civilisations
(Baines, 1983 : 588-589). L’écriture pénètre profondément diverses
activités, et jusqu’à la divination, les ordalies et nombre de procédés
magiques.
Le constant souci d’établir des listes des personnes appartenant à la
communauté, en d’autres termes d’organiser des recensements, est un trait
frappant de la société hébraïque des premiers temps. « Dans le désert de
Sinaï, le Seigneur parle à Moïse […]. Il dit “Dressez l’état de toute la
communauté des fils d’Israël par clans et par familles, en relevant les noms
de tous les hommes, un par un. Les hommes de vingt ans et plus, tous ceux
qui servent dans l’armée d’Israël, recensez-les par armées, toi et Aaron.” »
(Nombres 1 : 1-4). Suit alors une liste des tribus et de leurs représentants
qui « établirent leurs généalogies par clans et par familles en relevant les
noms des hommes de vingt ans et plus, un par un » (Nombres 1 : 18).
Ainsi les différentes « tribus » sont dénombrées à des fins militaires et
leurs tentes sont placées selon une disposition spatiale précise autour du
tabernacle.
Les compilateurs de la Torah disent que Moïse lui-même a consigné des
******ebook converter DEMO Watermarks*******
lois et des décisions de justice par écrit (Exode 24 : 3-7 ; Deutéronome 31 :
24-6) et a noté les déplacements des Israélites. Il « écrivit toutes les paroles
du Seigneur » et lut « le Livre de l’Alliance » à son peuple ; lorsqu’il « eut
fini d’écrire », il leur dit de la placer « auprès de l’Arche de l’Alliance ». Il
désigna des officiers lettrés (soterim) afin qu’ils gardent trace des
décisions et de manière plus générale règlent les questions d’ordre public
(Deutéronome 1 : 15 ; Exode 18 : 21-2). Pendant que d’autres tenaient « le
*
bâton du scribe » ou « le bâton du commandement » (Juges 5 :14), les
**
membres d’une famille qénite , descendant de Caleb continuèrent pendant
longtemps à avoir la réputation de spécialistes (Premier livre des
Chroniques 2 : 55). Nous possédons une liste complète, de l’époque de
Moïse à celle de David, des gardiens de l’Arche où l’on avait entreposé la
Torah ou les documents d’« État » fondamentaux (Deutéronome 31 : 24-
6). De David à Josias, avec les débuts d’un gouvernement établi et
centralisé (Flanagan, 1979), on nous donne les noms du scribe d’État, haut
fonctionnaire de rang plus élevé que le héraut (mazkir) qui conservait les
nombreuses archives de l’État (Deuxième livre de Samuel 8 : 16 ; Premier
livre des Rois 4 : 3). Le Grand Scribe était un conseiller du roi ; d’autres
remplissaient des fonctions militaires ou étaient chargés du recensement
(Deuxième livre des Rois 25 : 19 ; Jérémie 52 : 25) ; et les scribes les plus
haut placés avaient des chambres dans le palais ou dans le temple (Jérémie
*
36 : 10,12-21) . Mais, jusqu’à l’Exil, la corporation des scribes semble
avoir été en grande partie séparée du clergé qui avait ses propres
secrétaires et scribes.

Rituel et écriture
Il reste un autre point qu’il ne semblait pas à propos de mentionner
auparavant ; il s’agit de la question de l’utilisation de l’écriture pour
enregistrer les changements intervenus dans le statut de l’individu au cours
d’une vie : la naissance, le mariage, la mort, etc. Dans les sociétés orales il
est coutume d’annoncer ouvertement et publiquement ces changements –
je fais allusion ici aux changements organisationnels plutôt que structurels.
La proclamation publique peut comprendre une procession, un bal, un «
pot », une cérémonie, ou toute autre activité communautaire. Bien entendu,
la communication de la nouvelle d’un changement de cet ordre ne
constitue aucunement l’unique fonction des rites de passage ; c’est par le

******ebook converter DEMO Watermarks*******


rite que le changement s’effectue et le formalisme de la tradition, en lui-
même, est important. En Angleterre aujourd’hui, beaucoup de personnes
qui par ailleurs ne sont pas « pratiquantes » veulent se marier à l’église,
bien que la cérémonie puisse avoir lieu au bureau de l’état civil et
l’annonce du mariage être faite dans les colonnes d’un journal. Il est
possible de choisir d’autres moyens, « non cérémonieux », pour contracter
un mariage dans les sociétés écrites contemporaines ; on exige encore la
présence de « témoins », bien que leur fonction ait considérablement
évolué. Il est significatif de voir qu’avec l’expansion de l’écrit les rites de
passage associés à la naissance, au mariage et à la mort relèvent davantage
de la vie privée alors que dans les sociétés orales ils sont publics. Il me
fallut beaucoup de temps, parmi les LoDagaa, avant de pouvoir surmonter
un certain sentiment de honte à m’immiscer dans les funérailles de
personnes qui ne m’étaient pas proches ; en fait, je pense ne m’être jamais
totalement débarrassé de ce sentiment. Pourtant, en termes LoDagaa,
j’accumulais la grâce. Je marchais un jour le long d’un chemin, à quelque
distance de Birifu, après avoir participé à une expédition de chasse,
lorsque je rencontrai un personnage qui me demanda avec aplomb qui
j’étais. Je lui dis d’où je venais. « Oui, nous avons entendu parler de vous
», dit-il. Puis, après avoir employé une formule de louange quelque peu
extravagante, il ajouta : « C’est vous qui assistez à toutes les funérailles du
coin. » Faire part d’annonces, au cours d’occasions telles que la naissance,
le mariage, la mort, etc., est important : cela prend des formes variées et se
manifeste sous divers aspects dans les sociétés écrites. Il s’agit dans le cas
d’une famille royale, de messages gravés dans la pierre ; dans celui de
propriétaires terriens, d’inscriptions sur les pierres de bornage ; à Rome
d’avis officiels signalant le changement de statut d’un individu, des
changements apportés aux lois ou au corps des législateurs. Ces formes
d’affichage peuvent mener, dans le cadre d’une société urbaine soumise au
changement, à un certain déclin des cérémonies à l’exception de celles qui
se déroulent à une échelle minime. Bien qu’il soit imprudent d’affirmer
que la catégorie des comportements rituels prise au sens large prévaut
moins dans les sociétés écrites contemporaines, le cérémonial est
certainement beaucoup moins imbriqué dans les nombreux changements
qui marquent le cycle de vie de la naissance au mariage et à la mort. Mais
cette transformation fut très lente. À une époque plus ancienne, les
documents qu’on rédigeait lors d’un mariage ou d’un décès par exemple
n’avaient pas pour objet de rendre l’événement public mais concernaient
plutôt la cession de la propriété foncière et d’autres droits. Ce n’est qu’à
une époque relativement récente que ces occasions elles-mêmes ont
******ebook converter DEMO Watermarks*******
commencé à prendre régulièrement une forme écrite avec l’enregistrement
des événements du cycle de vie dans les registres paroissiaux à la fin du
Moyen Âge en Europe. On examinera plus loin l’emploi plus ancien de
l’écriture à des fins quasi contractuelles en étudiant les effets de celle-ci
sur la loi.
Certaines des remarques précédentes concernant l’influence de
l’écriture sur la religion réapparaîtront dans des contextes différents.
D’autres questions d’importance ont été omises. Pour être complet (une
prescription s’appliquant à la production des connaissances qui relève
clairement de l’écrit), il aurait fallu que j’examine la forme des rituels
écrits et la construction d’un texte rituel, la reproduction du Livre (les
scriptoria, la calligraphie et le rôle de la répétition mot pour mot), ainsi
que la question de la formation des lecteurs, en d’autres termes, les
origines mêmes de l’école. Ces différents volets sont liés à la croissance
des grands ensembles centrés autour du temple, des immenses abbayes de
l’Europe occidentale, des mosquées du Moyen-Orient, des temples de
l’hindouisme, des monastères du bouddhisme, qui ont joué un rôle si
important en Eurasie, en Indonésie et en Afrique du Nord du point de vue
de l’esthétique et de la connaissance, mais aussi de l’organisation sociale,
remplissant dans de nombreux cas les fonctions d’hôpital et d’hôtel, sans
11
compter celles de centres d’enseignement et de commerce . Ces questions
demandent à être traitées de manière plus étendue qu’il n’est possible de le
faire ici.
J’aurais voulu également étudier plus à fond les implications de
l’écriture sur le contenu des religions. J’ai fait référence de manière précise
à l’élément « ascétique » qui intervient non seulement à l’intérieur de
l’Église mais également à l’extérieur en la personne des individus et des
divers groupes dissidents, ceux qui rejettent la nourriture, le sexe et autres
plaisirs par opposition aux tendances qui dominent dans la société civile.
J’ai abordé ce sujet dans le passé (dans Cuisines, cuisine et classes, éd.
anglaise, 1982) et j’y reviendrai dans le contexte de l’action économique et
politique.
La transition généralisée du sacrifice, au sens littéral du terme, au «
sacrifice » pris dans un sens métaphorique n’est pas sans lien avec ce
développement, et c’est une voie que de nombreuses religions écrites ont
12
choisi de suivre. La prééminence croissante d’un Dieu suprême semble
également liée d’une manière plus complexe à ce développement, qui a
trait à l’obsolescence et à la tenue d’archives, à la théodicée et au problème
du Mal. Mais il s’agit encore là de chemins que je ne puis emprunter
******ebook converter DEMO Watermarks*******
maintenant et qui demanderaient plus de temps, plus d’érudition et peut-
être de spéculation, que je ne suis à présent, en mesure d’offrir.

Notes
1. Pour l’étude du contact entre cultures et pour une analyse exemplaire des interactions entre Noirs
et Blancs dans une situation donnée en Afrique du Sud, voir M. Gluckman (1958). L’ensemble de la
controverse portant sur le contact entre les cultures s’est situé à la fois sur un plan pratique et sur un
plan « idéologique ». En effet, la capacité de Malinowski à attirer des fonds, pour la recherche en
Afrique, dépendait de son aptitude à vendre de l’« anthropologie appliquée » à la Fondation
Rockefeller, alors que Evans-Pritchard et son collègue Fortes affichaient le plus grand mépris pour
de telles déviations par rapport à la recherche « pure » (Goody, en préparation).
2. Voir, par exemple, les commentaires de Woolley : « L’Égyptien n’était pas enclin à la pensée
réflexive et le fait que ses idées concernant les phénomènes du monde réel étaient irrémédiablement
inconciliables ne lui posait pas le moindre problème » (1963 : 719) ; « les textes des sarcophages,
dans leur ensemble, ne témoignent aucunement de la présence d’un lien entre religion et morale »
(p. 722). Voir aussi son insistance sur l’emploi de la magie comme moyen de forcer les dieux à la
complaisance.
3. La question de savoir si l’écriture a encouragé une expansion de la production « littéraire » au
sens étroit du terme reste discutable. Assmann et d’autres ont soutenu que les textes de « sagesse »
avaient une origine spécifiquement juridique et généralement moralisante (1983 : 80 et s.),
suggérant que, les récits mis à part, la « littérature » était liée aux inscriptions monumentales plutôt
qu’à l’écriture sur papyrus. Néanmoins l’idée que l’on puisse transmettre la totalité du texte est très
importante pour la littérature et n’est pas sans rapport avec le fait que les mathématiques, la
médecine, la « magie », etc., se mêlent aux textes spécifiquement « littéraires » (J. Baines,
communication personnelle).
4. L’un des exemples les plus frappants de l’indépendance que les temples devaient acquérir plus
tard est la manière dont ils assimilèrent les changements qui suivirent l’accession au pouvoir des
Ptolémées et des empereurs romains (J. Baines, communication personnelle).
5. Des êtres humains détenaient le titre de grand prêtre mais on ne les montre pas en train de
célébrer le culte. Cela semble être en partie dû à des raisons de « décorum » mais l’effet sur
l’uniformité est considérable. Un texte montre, par exemple, que même pendant les périodes de
déclin, un temple de province a emprunté à la capitale la nouvelle idole dont il célébrait le culte (J.
Baines, communication personnelle).
6. La mutilation des monuments d’Hatchepsout offre un autre exemple de la tentative d’éliminer
des documents trop solides, témoignant du passé (O’Connor, 1983 : 218-219).
7. Le courant « monothéiste » a aussi été décrit comme un courant « hénothéiste » par Hornung
(1982) et Assman (1983 ; voir Baines, en préparation). L’hénothéisme se réfère à la croyance en un
seul dieu sans que l’on affirme qu’il s’agit d’un Dieu unique ; on le considère parfois comme un
stade intermédiaire de croyance qui se situe entre le polythéisme et le monothéisme.
8. Pour une étude brillante de ce processus en Europe au XIe et au XIIe siècle voir Stock (1983). Il
ne s’agit pas du premier développement de ce type, mais de même que l’histoire a parfois repris et
développé des processus plus anciens, de même les implications à long terme de l’écriture ont été
reprises en compte et se sont développées en divers endroits et à des époques différentes. Le
développement ne s’est pas fait selon une direction unique.
9. Je n’utilise pas le terme de « magie » dans un sens péjoratif, mais simplement pour indiquer la
présence d’un éventail d’activités. Le judaïsme, le christianisme et l’islam contiennent un grand
******ebook converter DEMO Watermarks*******
nombre de ces éléments que l’on désigne souvent comme magiques dans le cas d’autres sociétés,
bien que nous ayons tendance à exclure nos propres actions de cette catégorie, en considérant que le
passage de la magie à la religion se fait de manière progressive, de ces sociétés jusqu’à nous.
10. Sur le rôle des prêtres à une période tardive voir Lloyd (1983 : 301-309). Hérodote fut frappé
par leur pureté rituelle, qui comprenait la circoncision, des bains fréquents et l’interdiction de
manger du poisson et des fèves.
11. À Sri Lanka au Moyen Âge les hôpitaux monastiques étaient apparemment réservés aux moines
(Gunawardana, 1979 : 147). Sur la relative autonomie des prêtres en Mésopotamie, voir Yoffee
(1979 : 16).
12. Pour des commentaires sur le sacrifice, voir Goody (1981), et sur la notion d’un Dieu suprême,
voir Goody (1972 : 32).

******ebook converter DEMO Watermarks*******


* N.D.T. « “boundary-maintaining” Systems of religion ».
* N.D.T. Ici l’auteur précise que le verbe anglais « to break away » – dont dérive l’adjectif «
break-away » (que nous avons traduit par « dissident ») – est employé lorsque des sectes se
séparent de l’Église mère.
* N.D.T. « Des mouches aux mains d’enfants espiègles, voilà ce que nous sommes pour les dieux
: ils nous tuent pour leur plaisir », Shakespeare, Œuvres complètes, t. II, traduction de Pierre
Leiris et d’Elisabeth Holland, éd. La Pléiade, 1959, p. 926.
* N.D.T. « parochialisation ».
* N.D.T. « the societal memory store ».
* N.D.T. « Hallowed be thy name ». Le terme « to hallow » est archaïque en anglais.
* N.D.T. Les citations françaises de la Bible sont tirées de la Traduction œcuménique de la Bible,
Éditions du Cerf, Les Bergers et les Mages, 1975.
* N.D.T. Voir la version « autorisée » anglaise de la Bible.
** N.D.T. Idem.
* N.D.T. Idem.

******ebook converter DEMO Watermarks*******


2

La parole de Mammon

Le problème central que pose l’apport de l’écriture à l’économie est le rôle


qu’elle joue dans le « développement ». L’examen des actions récentes
menées dans le but de développer l’économie des pays du Tiers-Monde
révèle qu’un certain niveau d’alphabétisation est souvent considéré comme
nécessaire pour que des changements fondamentaux aient lieu. Il y a
plusieurs raisons à cela : d’abord parce qu’il donne la possibilité de lire les
instructions sur les paquets de graines, aussi limitée que cette perspective
puisse paraître ; il confère ensuite une autonomie accrue à l’autodidacte
(même par rapport au paquet de graines) ; enfin, il favorise une
participation plus importante au sein du système sociopolitique pris dans
son ensemble. Un autre argument met l’accent sur la nécessité pour ces
pays d’avoir accès à la tradition écrite de la recherche, afin de pouvoir non
seulement assimiler et imiter mais également contribuer et adapter, dans le
domaine économique, mais aussi en matière d’activités politiques,
juridiques et religieuses ; activités que l’écriture promeut et qui, étudiées
sous leurs formes élémentaires, sont le sujet de ce livre.
Mais l’écriture intervient à un autre niveau, plus fondamental.
J’examinerai sous peu ses emplois dans le cas de différentes formes de
tenue de livres. Il faut aussi tenir compte d’une question qui se rattache à
ces emplois : il s’agit du lien entre différents systèmes de diffusion, de
l’argent d’une part et de l’écrit d’autre part. Il existe beaucoup d’idées
préconçues concernant les distinctions à établir entre les différentes
sociétés ou, dans une perspective plus dynamique, sur le développement
qui mène d’une forme de société à une autre ; elles envisagent à leur
manière le contexte sociopolitique de l’argent et des différentes formes
d’échanges de biens sur le marché, le travail « libre » et le processus de
production qui l’accompagne. Une réflexion menée sur le rôle de l’écriture

******ebook converter DEMO Watermarks*******


peut nous conduire, non à abandonner, mais au moins à nuancer certains
des contrastes fondamentaux qui sous-tendent maintes analyses de
l’économie antique ; elle le devrait en ce qui concerne la nature des
économies préindustrielles des États qui ont succédé aux pays du monde
antique, que Parsons a nommé « sociétés orientales intermédiaires », à
savoir la Chine, l’Inde et le Proche-Orient. Mais faisons d’abord l’esquisse
de ce que l’écriture peut accomplir, faciliter, ou des activités qu’elle peut
accompagner ; la nature d’une telle association devait être déterminée dans
chaque cas de manière spécifique, au lieu d’être l’objet de présupposés de
nature générale.
En examinant les effets de l’écriture sur la vie sociale il eût été
raisonnable de commencer par l’économie plutôt que par la religion, non
pas au nom d’un quelconque déterminisme économique universel, mais
parce que tant de spécialistes du monde antique ont affirmé que c’est dans
ce domaine que l’écriture fit sa première apparition. Notons qu’il n’existe
guère de preuves – ou pas de preuves du tout – révélant que l’économie ait
eu un lien direct, quel qu’il fût, avec les systèmes de proto-écriture qui se
sont développés ailleurs, tels ceux qui prédominèrent en Amérique centrale
et en Amérique du Nord dont l’extension fut liée à leur utilisation comme
moyen mnémotechnique, et pour l’établissement du calendrier, quoique
dans les pays centralisés ce développement servît surtout des fins royales,
de type monumental. Cependant, la chose se présente différemment dans le
cas des systèmes d’écriture complets. On a même pu avancer par exemple
que l’écriture cunéiforme mésopotamienne « n’était pas une invention
délibérée, mais le sous-produit accidentel d’un sens aigu de la propriété
privée » (Piggott, 1950 : 180, d’après Speiser). Il n’est pas nécessaire de
prendre cette affirmation, sous cette forme, au sérieux, car l’attribution de
droits de propriété aux individus n’est certainement pas une invention de
l’âge du bronze (Renger, 1979 : 249). Néanmoins, dans des sociétés non
écrites, de tels droits sont parfois indiqués au moyen de marques
graphiques sur les pots et le bétail, donnant lieu, comme l’affirment
certains, à des codes sémiotiques d’une portée limitée. Les sceaux, qui
jouent un rôle assez similaire, se sont vu reconnaître depuis longtemps une
place importante dans le développement de l’écriture (Schmandt-Besserat,
1978 ; Hawkins, 1979 : 133). Presque tout ce que nous savons à propos de
l’écriture harappa du nord de l’Inde, et qui date du IIIe millénaire, provient
de ces sceaux et de ces signes que l’on trouve parfois imprimés sur des
poteries, dans la vallée de l’Indus et en Mésopotamie ; des relations
commerciales importantes entre ces deux régions ont d’ailleurs
certainement existé. Il s’agissait vraisemblablement d’un moyen
******ebook converter DEMO Watermarks*******
d’identifier les biens lors des échanges.
Des marques, permettant l’identification, étaient largement utilisées
dans les premières villes du Proche-Orient. On apposait un cachet de
contrôle sur la monnaie d’argent afin d’en garantir la qualité (elle était
alors gin, c’est-à-dire normale), c’était un signe à la fois d’exactitude et de
légitimité (Oppenheim, 1978 : 664). Comme de nos jours, le contrôle de la
qualité et la standardisation des poids et mesures étaient à cette époque un
des aspects importants du rôle de l’administration. C’était surtout une
préoccupation des temples qui tentaient d’adoucir les vexations infligées
au peuple, tout en cherchant à contrôler les taux d’intérêt (Oppenheim,
1964 : 107). Cependant cet emploi particulier des signes graphiques
n’exigeait pas un système d’écriture complet ; et ces signes ressemblaient
beaucoup, de ce point de vue, aux types courants de marques de propriété
figurant sur le bétail et les poteries, lesquelles marques étaient utilisées,
comme la signature d’un tableau, pour préciser non seulement l’identité du
propriétaire mais également celle du créateur. Cela est aussi vrai pour les
jetons en argile (« calculi ») de différentes formes qui se répandirent dans
le Proche-Orient autour de 8500 avant J.-C. Bien entendu ces jetons
n’étaient pas les supports de représentations graphiques quoique certains
aient comporté des marques ciselées ou poinçonnées, mais ils semblent
avoir servi pour représenter les transactions effectuées soit par des
marchands, soit dans le cadre de l’économie centralisée de l’État ou du
temple, – probablement même dans les deux (Schmandt-Besserat, 1980,
etc.). Quel que fût leur rôle primitif, ces jetons semblent avoir été liés par
la suite aux activités économiques qui se sont trouvées incarnées plus tard
dans l’écriture elle-même, c’est-à-dire dans les représentations graphiques
du langage.
Étant donné le lien apparent entre les premiers systèmes de signes et
l’écriture plus tardive, dans l’économie mésopotamienne, et l’importante
richesse – qualitative et quantitative – des preuves, j’adopterai une
démarche inverse de celle du chapitre précédent. Je prendrai en
considération tout d’abord les caractéristiques de l’économie du Proche-
Orient ancien sur lesquelles l’écriture semble avoir eu un impact, tout en
traitant, de façon plus implicite qu’explicite, du contraste avec les cultures
orales, et j’entends revenir sur ce problème pour terminer.

L’origine de l’écriture et l’économie antique


Les exposés sur la Mésopotamie insistent sur le degré de dépendance de
******ebook converter DEMO Watermarks*******
l’économie par rapport à l’écriture et de l’écriture par rapport à
l’économie. « Fondée sur l’agriculture céréalière intensive et l’élevage en
grand de menu bétail, le tout entre les mains d’un pouvoir centralisé, [cette
civilisation] s’est rapidement empêtrée dans une économie tentaculaire,
qui rendait inévitable le contrôle méticuleux des mouvements infinis, et
infiniment compliqués, des biens produits et mis en circulation. C’est pour
subvenir à cette tâche, en la facilitant et la garantissant par la
mémorisation, que l’on a mis au point l’écriture : de fait, pendant plusieurs
siècles après son “invention”, elle n’a servi à presque rien d’autre »
(Bottéro, 1982 : 28). Les étapes de ce développement sont décrites en des
termes encore plus précis par Amiet : « Dès lors, les métropoles des deux
régions adjacentes jouèrent un rôle décisif : Uruk en Sumer et Suse au pied
des monts Zagros, où furent organisés les premiers États dignes de ce nom,
d’abord par une rupture avec la tradition préhistorique que symbolisait la
poterie peinte, puis par l’élaboration d’une comptabilité devenue
indispensable à la gestion d’une richesse énorme. Cette comptabilité
amena comme naturellement la création du système d’écriture encore
élémentaire, très partiellement pictographique, largement abstrait, qui était
appelé à devenir cunéiforme et allait être adopté et adapté par la plupart
des peuples de l’ancien Orient. Cette écriture est attestée à Uruk à la fin de
l’époque du même nom, vers 3300 avant J.-C., alors que les voisins de
même culture ne pratiquaient que la comptabilité numérale. Écriture et
comptabilité furent mises en œuvre par une administration sacerdotale qui
patronna un art résolument réaliste par rapport à la stylisation propre aux
préhistoriques » (1982 : 19).
Il est vrai que certains auteurs ont adopté un point de vue apparemment
différent. Woolley a soutenu qu’en Mésopotamie « l’écriture était une
invention du temple et par conséquent les premiers qui la pratiquèrent
furent les prêtres » (1963 : 467). Cependant cette affirmation va dans le
même sens puisque l’écriture était utilisée essentiellement pour la conduite
des affaires économiques. Au début, l’écriture fut employée, en
Mésopotamie, pour la tenue des livres, plutôt que pour consigner par écrit
des mythes et des rituels. Mais les livres, avance Woolley, établissaient
principalement la comptabilité des provisions du temple (p. 510) : ainsi,
bien que l’écriture fût pratiquée par les prêtres et par les administrateurs du
temple, et qu’elle fût, dans sa forme achevée, peut-être une invention du
temple, son origine n’était guère religieuse dans le sens courant du terme,
mais résultait de la nature de l’économie qui prévalait dans la société
1
mésopotamienne à ses débuts . Les actes enregistrant les activités
quotidiennes en Mésopotamie « naquirent dans le cadre d’une bureaucratie
******ebook converter DEMO Watermarks*******
complexe qui manifestait une grande compétence technique et une
cohérence méthodologique dans la gestion des affaires administratives des
temples de la Babylonie méridionale… » (Oppenheim, 1964 : 23). Des
documents de ce type nous viennent aussi des palais royaux et plus tard,
des transactions légales privées, des ventes, des locations et des prêts, ainsi
que des contrats de mariage, des adoptions, des testaments, etc.
Les temples, comme Adams le fait remarquer (1966 : 126), étaient «
des centres d’une importance cruciale en matière d’innovation dans le
domaine de certaines pratiques administratives spécialisées telles que
l’écriture et la tenue de la comptabilité ». En échange, en partie, des
surplus agricoles qu’ils absorbaient pour le service du dieu les temples
pouvaient bien jouer ce rôle. À une époque aussi reculée que la fin de la
période de proto-écriture, une connaissance des applications de l’écriture
pour la tenue de la comptabilité aurait pu renforcer « les fonctions
directoriales des temples » et cultiver parmi ceux qui la pratiquaient « un
sentiment de détachement et de supériorité à l’égard des préoccupations
quotidiennes de la vie séculière ». L’écriture représente non seulement une
méthode de communication à distance, mais aussi le moyen de se
distancier de la communication. Mais revenons à ses origines.
Dans les années trente, les expéditions allemandes à Uruk, au cœur de
la société sumérienne, ont découvert que les exemples d’écriture les plus
anciens étaient fournis par des tablettes de comptabilité (Falkenstein, 1936
: 43 ; Green, 1981) ; il s’y ajoutait de nombreuses listes établies à des fins
économiques et des lexiques qui servaient de « manuels scolaires » (tel que
VAT 9130 de Fara), ce qui constitue un phénomène très frappant mais qui
n’est pas notre centre d’intérêt principal pour le moment. Ces tablettes de
comptabilité semblent être liées à l’emploi plus ancien de jetons dans le
Proche-Orient et plus tard à une sorte de système de facturation que l’on
trouve entre Élam dans le sud-est et la Syrie dans le nord-ouest.
Les faits concernant les jetons et les enveloppes sont les suivants. Des
jetons en argile, modelés suivant un éventail de formes, pour la plupart
géométriques, font leur apparition dans des dépôts archéologiques du
Proche-Orient ancien qui datent d’environ 8500 avant J.-C., et sont à peu
près contemporains des débuts de l’agriculture. Avec l’émergence des
cités, vers 3500-3200 avant J.-C., ces jetons ont subi une transformation
comme l’indique la prolifération des marques sur leur surface. Vers 3500-
3200 avant J.-C, nous rencontrons les premières enveloppes en argile
2
utilisées pour contenir ces jetons . Ces boules rondes et creuses, à peu près
de la taille d’une balle de tennis, et qui doivent être distinguées des «
bullae » ovoïdes utilisées pour sceller ensemble les ficelles des paquets de
******ebook converter DEMO Watermarks*******
marchandises, ont été trouvées pour la première fois dans les niveaux
proto-élamites à Suse. Ce fut l’identification par Oppenheim d’une
enveloppe beaucoup plus tardive, datant du IIe millénaire – il s’agissait
d’un système d’enregistrement fondé sur des jetons et complétant la tenue
écrite de livres de comptabilité dans le palais de Nuzi –, qui rendit possible
de nombreux développements (Schmandt-Besserat, 1980 : 360). Les
mouvements d’un troupeau appartenant au palais pouvaient en effet être
enregistrés en déplaçant les jetons appropriés d’un contenant (c’est-à-dire
d’un champ) à un autre. Les exemples provenant de Suse furent alors
identifiés par Amiet (1966) comme étant des « pièces de comptabilité », où
3
les jetons représentaient les biens et les marchandises . Il développa par la
suite l’idée selon laquelle ces enveloppes avaient pu être employées à titre
de connaissement accompagnant les marchandises, expédiées des centres
de production basés à la campagne, vers les centres administratifs des
villes. Les marchands assyriens commerçant entre Kanish et Assur firent
plus tard un emploi identique et également généralisé des lettres de contrat.
Cette suite de développements trouve son illustration la plus nette à
Suse. Dans la deuxième moitié du IVe millénaire, les transactions (les
nombres seulement, selon Le Brun et Vallat, 1978) étaient symbolisées par
des jetons et ceux qui représentaient une seule transaction étaient
renfermés dans une boule d’argile « au montant du contrat » (p. 30), sur la
surface de laquelle on faisait alors rouler un ou deux sceaux-cylindres, de
façon à sceller le document. En cas de litige l’enveloppe pouvait être
ouverte, mais dans ce cas elle ne pouvait plus être réemployée. Alors une
deuxième étape consista à marquer le contenu sur la surface de
l’enveloppe soit au moyen des jetons eux-mêmes, soit en les copiant au
moyen d’une inscription. Il n’était alors plus nécessaire dans ce cas
d’ouvrir l’enveloppe. Ainsi les jetons eux-mêmes sont devenus superflus,
cédant la place aux tablettes dites « numériques » – aux « tablettes gravées
en creux » pour Schmandt-Besserat (1981), puisqu’elle situe le sens de ces
jetons dans une perspective plus large. En fait on trouve ces tablettes au
même niveau que les enveloppes et les jetons de Suse, mais elles sont
remplacées au niveau 18 par des signes pictographiques ciselés de la
4
période proto-élamite , qui cèdent la place à leur tour vers le milieu du IIIe
millénaire à l’écriture cunéiforme de leurs voisins mésopotamiens.
Certains auteurs considèrent que les enveloppes, et le développement
postérieur de l’écriture, sont liés à l’administration du temple, qui
enregistrait les offrandes s’adressant à cette organisation, ou les taxes qu’il
percevait. En effet, Schmandt-Besserat associerait le moment où « le
******ebook converter DEMO Watermarks*******
clergé fut investi du pouvoir de faire respecter l’obligation de livrer des
marchandises, au moyen de sanctions » (1980 : 381) à l’apparition des
enveloppes au IVe millénaire, bien que les jetons plus anciens fussent
répandus dans tout le Croissant fertile et qu’ils aient été peut-être liés à des
activités commerciales. Elle considère que l’invention des enveloppes a été
stimulée par la nécessité de conférer un caractère officiel à certaines
transactions au moyen de sceaux, puisque toutes celles qui ont été trouvées
dans les principaux centres administratifs étaient marquées de la sorte.
D’autres, cependant, pensent que les enveloppes et les jetons découverts
représentent les archives des commerçants (Le Brun et Vallat, 1978), c’est-
à-dire des contrats privés concernant surtout des prêts ; il est certain qu’à
des époques plus tardives nous trouvons des actes de vente de terres, de
maisons, et des baux à ferme, qui constituent des transactions de nature
plutôt « privée » que « publique ». Ce point est crucial, pour ceux tels que
Polanyi, les historiens marxistes et la plupart des anthropologues, qui
considèrent que l’économie du monde antique était organisée de manière
centralisée autour de l’État ou du temple, et qui perçoivent cette
organisation comme un exemple du despotisme oriental, du capitalisme
d’État ou du système redistributif. Il a également son importance pour
ceux comme Woolley et d’autres spécialistes du Proche-Orient ancien, qui
insistent davantage sur l’action de groupes de marchands établis à leur
propre compte mais acquittant des taxes, des impôts et des offrandes aux «
grandes organisations » telles que l’État et le temple. Je reviendrai sur
cette question après avoir examiné les indices qui nous viennent d’une
époque plus tardive. En attendant, le rôle des jetons en ce qui concerne
l’écriture soulève une autre question importante, quoique moins
directement liée à l’économie.
Schmandt-Besserat soutient que les jetons furent non seulement liés à
l’écriture au moyen des enveloppes en argile qui sont devenues plus tard
des tablettes d’écriture, mais qu’ils furent eux-mêmes les prototypes de
signes cunéiformes « pictographiques » spécifiques. Cette affirmation
pourrait écarter une fois pour toutes l’idée selon laquelle les systèmes
d’écriture primitifs se sont développés à partir de collections encore plus
anciennes de pictogrammes (c’est-à-dire des images représentant des
objets, à distinguer des signes représentant des mots). Il est indéniable que
certains signes sumériens ont des composantes figuratives, comme l’ont de
nombreux caractères chinois. Mais la nature « abstraite » de beaucoup de
ces signes anciens – et surtout des signes représentant des nombres –
montre clairement qu’il n’existe pas de mouvement généralisé du concret
vers l’abstrait. Comme Boas l’a avancé (1927) il y a de nombreuses
******ebook converter DEMO Watermarks*******
années, la chose est également vraie de l’« art primitif » et du dessin en
général ; cette idée se trouve confirmée, si l’on réfléchit ne serait-ce qu’un
instant aux cultures orales contemporaines. En effet, il se peut que le fait
même que nous ayons eu besoin d’un grand nombre de signes dans un
système logographique, nous encourage à adopter jusqu’à un certain degré
la représentation picturale pour des raisons mnémoniques, de même que
l’identification de certains astres parmi les myriades d’étoiles du ciel est
facilitée par la représentation de certaines constellations telles que la
Grande Ourse, le baudrier d’Orion et ainsi de suite. J’avance cet argument
en partie pour modifier la notion d’une évolution ou d’un glissement
généralisés du concret vers l’abstrait, notion qui se trouve à la base de
certaines formulations des différences ou des développements culturels ;
ce glissement doit être mis en relation avec des activités spécifiques à un
domaine et associé à des mécanismes particuliers et il est certains aspects,
dans la représentation visuelle par exemple, pour lesquels l’évolution s’est
effectuée dans la direction opposée (voir Baines, 1985).
Cependant un des éléments de ce développement mène effectivement à
l’abstraction et à la généralisation. Les jetons représentent le contenu des
transactions d’une manière qui est abstraite lorsque nous comparons ces
opérations non seulement au simple troc et aux transferts en nature, mais
aussi à l’emploi des formes « monétaires » qui interviennent dans les
transactions (l’argent en Mésopotamie, des barres de sel en Afrique). Bien
entendu, peu de sociétés humaines – sinon aucune – ne se limitent au troc
d’un objet contre un autre à un même moment ; certains transferts
entraînent des délais, d’autres la généralisation fonctionnelle d’un bien en
moyen d’échange, qu’il s’agisse de carpettes en raphia ou de coupes de
drap. Mais l’utilisation systématique de jetons marque un premier pas vers
une économie fondée sur un moyen d’échange d’emploi généralisé que
nous désignons sous le nom de monnaie. L’utilisation de ce terme soulève
des problèmes de définition, liés au degré de généralisation de ce moyen
d’échange et de son usage dans l’éventail des transactions possibles ou
potentielles. Mais si les jetons étaient si étroitement liés à l’écriture, on
doit considérer qu’ils facilitent tous deux l’emploi de moyens d’échange
plus généralisés ; nous reviendrons sur ce point lorsque nous étudierons les
« lettres de crédit » et les « unités de compte ».
Je ne veux pas suggérer par là que les jetons étaient un moyen
d’échange. Il semble certain qu’au cours de la période la plus tardive, ils
étaient utilisés pour la tenue des livres, soit à des fins mercantiles, soit à
des fins organisationnelles. Je ne prétends pas non plus que des
représentations arbitraires d’objets n’aient pas lieu dans les cultures orales.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
Parmi les LoDagaa d’Afrique de l’Ouest, on rencontre une utilisation
intéressante de ces représentations dans les jeux de hasard. Comme dans
beaucoup d’autres parties du monde, on jouait non seulement pour gagner
des « jetons » ou même de l’argent, mais aussi pour d’autres articles sur
lesquels on avait des droits, on jouait même sa propre femme. Les cauris,
qui représentent un moyen d’échange relativement généralisé, sont utilisés
non seulement pour jouer, mais peuvent représenter la gageure elle-même,
ce qui revient un peu à reprendre la pièce qu’on a lancée. Ici comme
ailleurs cependant, une certaine disposition des coquillages peut signifier,
de manière purement arbitraire, quelque chose d’autre : sa femme, le droit
de jouer en premier au cours d’un jeu, ou dans le cas d’une divination
(quand les dieux guident d’une manière plus délibérée la chute des dés) la
nécessité d’un sacrifice. L’emploi de ces formes de représentation abstraite
est intrinsèque à la condition humaine. Cependant, si je ne considère pas
que l’emploi de jetons au IXe millénaire marque les débuts du « calcul », ni
même celui du comptage sous sa forme la plus élémentaire, leur
utilisation, comme celle de l’écriture, marque bien une étape de la
dissociation croissante du nombre avec l’objet auquel il se rapporte ; cette
séparation étant essentielle au développement de la « monnaie », et des
mathématiques également, dont on pense que les racines remontent au IIIe
millénaire, avec les débuts de l’écriture (Friberg, 1978 ; 1979).
La représentation graphique se prête à là comptabilité d’une autre
façon, à la fois par le biais des nombres, et par celui des mots. Car
l’écriture favorise un emploi non syntactique du langage qui la rend tout
particulièrement adaptée aux besoins de la comptabilité si caractéristiques
du linéaire B de la mer Égée. Même en Égypte, où les utilisations de
l’écriture à des fins religieuses ou pour des inscriptions monumentales ont
eu, très tôt, une telle importance, Baines considère que l’« administration »
(c’est-à-dire la comptabilité), à savoir le type d’administration qui
caractérise l’État bureaucratique et complexe, a eu « la primauté dans
l’origine de l’écriture » (1983 : 575). Cet emploi « non textuel »
(qu’ailleurs j’ai appelé « non syntactique » ou « décontextualisé » au point
de vue de la structure syntactique) de l’écriture, dont on trouve la
concrétisation dans des listes de types variés, a influé sur d’autres
domaines de la communication mais a prédominé dans celui de
l’administration, ce qui probablement permit « [de] réaliser une plus
grande quantité de travail, et ainsi de mieux contrôler, de mieux centraliser
l’activité économique, et de surveiller plus précisément la distribution des
largesses royales » (p. 575).
Les formes non syntactiques, qui interviennent dans la tenue des livres,
******ebook converter DEMO Watermarks*******
ont eu une action en retour sur d’autres utilisations du langage et peut-être
sur le langage lui-même, car l’emploi de listes, que celles-ci concernent
des catégories, des concepts ou qu’il s’agisse de listes administratives, était
important, surtout pour les écoles (Goody, 1977). On peut trouver une
illustration de cette affirmation en Égypte ancienne où Baines remarque
que si l’écriture, quasiment dès l’origine, a servi aux doubles fins de
l’administration et de l’inscription monumentale, pendant presque un
demi-millénaire, on ne trouve pas d’indices de « textes continus » (1983 :
575). La « restriction originale de l’écriture aux tablettes, aux marques
désignant le droit de propriété et aux légendes » a continué à exercer son
influence, même sur les formes parlées. Dans une histoire intéressante qui
date d’une période plus tardive (1200 avant J.-C.) un vacher établit la liste
de ce qu’il transporte : « Blé : 3 sacs ; Orge : 2 sacs, etc. » ; Baines la
commente de la façon suivante : « On ne parle […] peut-être pas vraiment
ainsi, mais l’influence de la présentation tabulaire sur la matière écrite où
interviennent des chiffres, est profonde » (1983 : 575). La tenue de livre et
de listes a stimulé le développement d’un type de langage différent en
introduisant des formules d’une valeur générale et en omettant les verbes,
comme Veenhof l’a fait remarquer dans le cas de la Mésopotamie (1972 :
346). Si, dans une situation concrète, j’étais en train de dire à quelqu’un ce
que je transporte, je construirais des phrases simples plutôt que d’employer
des formules : « Eh bien ! Il y a trois sacs de blé, et puis il y en a deux
d’orge, etc. » La parole n’est pas télégraphique dans des circonstances
normales.

L’écriture et la fonction économique du temple : la


comptabilisation des recettes et des dépenses
L’administration centrale en Égypte n’était pas seule à tirer profit de l’écrit
; comme en Mésopotamie, l’Église en bénéficiait aussi. Le seul important
ensemble de documents datant de la période ancienne vient des temples
mortuaires des rois de la Ve dynastie (vers 2500-2351 avant J.-C.) et
comporte des exemples de « tenue minutieuse des livres » ; les fondations
religieuses proches de la résidence royale étaient « relativement riches et
bien gérées et elles avaient les ressources nécessaires pour établir des
documents complexes qui présentaient pour elles de l’intérêt » (p. 585).
La dichotomie existante entre le temple et le palais, institutions
socioculturelles distinctes ayant chacune leurs propres centres d’intérêt,
******ebook converter DEMO Watermarks*******
laisse son empreinte sur les deux grandes cultures écrites de l’Orient
5
ancien . Goedicke a expliqué, à propos de l’Ancien Empire en Égypte,
comment les temples ne se sont pas initialement développés à partir des
cultes locaux ; il manquait à ceux-ci un substrat économique ainsi qu’un
6
clergé professionnel . Dans le cas du culte d’Horus qui semble s’être
développé pari passu, en même temps que l’expansion de l’État (1979 :
116), le clergé d’Héliopolis avait été actif depuis la Ire dynastie mais, si
grande que fût son intégration à la structure politique, il ne disposait pas
d’une indépendance économique. Ou plutôt, la « fonction économique et
administrative du temple où s’exerçait le culte, s’est développée à partir
des responsabilités funéraires de la couronne » (p. 120), car un soin attentif
– en particulier sous la forme d’offrandes quotidiennes de nourriture –
rendait nécessaire de préparatifs administratifs et nécessitait en retour des
ressources économiques sous forme de fondations funéraires royales que
Goedicke compare aux waqf islamiques, les corporations religieuses qui
devaient revêtir une telle importance plus tard, précisément dans la même
région.
Lorsque les largesses nécessaires pour apaiser les dieux ne sont plus
assurées par des dons quotidiens mais par des dotations permanentes, il en
résulte une plus grande indépendance du clergé administrateur. Je ne
suggère pas que cette tendance soit universelle mais si nous nous plaçons
dans une perspective actuelle, ce n’est pas obligatoirement croire à la
primauté du domaine économique que de constater qu’il est « naturel »
(c’est-à-dire probable) que les écoles, collèges et sectes s’efforcent de
s’affranchir de l’obligation de tendre chaque jour, mois ou année, la sébile
du mendiant.
En Égypte, la couronne attribuait largement les dotations. La pierre de
Palerme est probablement une copie tardive des annales compilées sous la
Ve dynastie et dont l’origine remonte à la Ire. Chaque année ou presque, des
donations royales y figurent inscrites, ou des dotations y sont mentionnées
; ces dernières consistaient en terres ainsi qu’en offrandes, destinées
principalement à des divinités auxquelles on apportait un soutien à la fois
pour des raisons politiques et par piété.
Une inscription enregistrant un don de ce type stipule que « la totalité
de ce qui est produit (ou la totalité du domaine) est une offrande au dieu,
exemptée au même titre que la terre du dieu » (p. 127-128), en d’autres
termes, affranchie des taxes de l’État. Cette exemption, détaillée dans un
décret du roi Néférirkaré, ne semble pas s’appliquer à un seul culte, mais à
tous les « prêtres ». Ces prêtres ne paraissent pas avoir constitué un
******ebook converter DEMO Watermarks*******
personnel travaillant à temps plein, mais semblent avoir cumulé les
bénéfices. Néanmoins nous nous trouvons en présence d’une élite
professionnelle, qui ne dépend pas seulement des offrandes quotidiennes
(les bols de riz, le denier de la veuve) mais également du produit d’une
dotation composée des ressources agricoles de base, c’est-à-dire de la
terre.
À cette fin, la terre prévue au titre de la dotation doit appartenir à un
certain type de système de production. La terre que pourrait fournir un
souverain d’Afrique occidentale ne serait pas un don de grande valeur, si
celui-ci n’était pas à même de fournir aussi la main-d’œuvre. Et même
dans ces conditions, les bénéfices qu’on en tirerait seraient minimes. On ne
peut pas faire de dotations dans la plupart des régimes d’agriculture
itinérante – seules les offrandes sont possibles. Dans ces conditions, la
dépendance serait grande à l’égard d’autres aspects de la société et la
relative liberté, l’autonomie structurelle de l’Église par rapport à l’État, des
plus réduites.
L’indépendance signifie que le souverain peut avoir, délibérément, à
demander le soutien de l’Église, celui-ci n’étant pas toujours automatique.
Goedicke suggère que les concessions faites par Néférirkaré aux prêtres
leur furent peut-être accordées en échange de leur soutien, lorsqu’il
prétendit succéder à son frère sur le trône, dans des conditions quelque peu
contestables (p. 129). Quoi qu’il en fût, ces concessions, en donnant aux
prêtres la mainmise sur les « terres du dieu », ont accru l’indépendance de
ces derniers, bien que le cumul des tenures dans diverses régions du pays
ait surtout modifié leur degré d’indépendance personnelle ; leur autonomie
à l’égard de l’État fut toutefois limitée par leur présence à son service, aux
postes les plus importants. Au cours du temps s’est accentuée la séparation
entre les institutions d’un côté, le personnel qui les servait de l’autre. Cette
indépendance du clergé fut favorisée plus tard par des rois qui eurent à
faire de nouvelles dotations afin d’obtenir le soutien politique des prêtres.
Ce fut ce système complexe reposant sur une Église et un clergé dotés en
terres, qui exigea un système compliqué de tenue de registres, encore que
l’État, bien entendu, ait probablement eu de semblables exigences à une
date antérieure.
La relation entre Église et État a fluctué au cours du temps. En
Mésopotamie la séparation entre les deux était plus distincte, du moins à
certains moments, qu’elle ne l’était en Égypte. Après la période qui
correspond à la Babylonie ancienne la croissance économique connut un
ralentissement et en conséquence le temple perdit de son importance
politique à la suite de l’essor de l’organisation du palais, à la tête de
******ebook converter DEMO Watermarks*******
laquelle se trouvait le roi (Oppenheim, 1964 : 187). Néanmoins, le temple
est resté l’une des deux « grandes organisations », avec le palais,
consommant les meilleurs produits des terres et des troupeaux qu’on lui
envoyait, à titre de nourriture pour l’idole, de revenu ou de rations pour les
administrateurs et les ouvriers, et troisièmement, emmagasinés afin d’être
utilisés à l’avenir ou destinés à l’exportation et échangés contre des
matières premières.
Comme nous l’avons vu, les ressources dont disposait le temple avaient
des origines variées : les offrandes des fidèles, l’attribution de revenus
fiscaux et l’apport des corvées. Beaucoup de ces ressources étaient issues
du roi, responsable des temples (Larsen, 1976 : 119). Un texte de l’Assyrie
ancienne emploie la formule suivante : « Pour sauvegarder sa vie et la
prospérité de sa cité il construisit le temple […] » (p. 64). Comme ce fut le
cas ailleurs une partie des richesses nécessaires provenait du butin des
guerres. Même ces Européens si profondément rapaces qui envahirent
l’Amérique du Sud ont contribué à la construction d’églises ainsi qu’au
développement de la trésorerie royale.
« Le temple s’attendait à recevoir » de la part des rois mésopotamiens
victorieux, « une part du butin, et surtout les précieuses offrandes votives
qui étaient présentées à la divinité dans la cella, ainsi que les prisonniers de
guerre qu’on vouait au temple et qui contribuaient à augmenter la main-
d’œuvre de celui-ci » (Oppenheim, 1964 : 108). On faisait comprendre aux
rois qu’il était de leur devoir de construire « des sanctuaires plus grands,
décorés de façon plus somptueuse et munis de tours plus élevées […], ce
qui témoignait de leur reconnaissance et garantissait des victoires futures
». Néanmoins, les intérêts du palais et du temple divergeaient sur certains
points, entraînant des heurts. « Tandis que le temple s’efforçait d’acquérir
une indépendance économique qu’assuraient ses tenures agricoles et une
main-d’œuvre suffisante, le roi aussi devait entretenir et augmenter la base
d’imposition fiscale pour renforcer l’assise du palais, autrement dit l’État »
(p. 109).
Le rôle des temples dans l’économie des périodes qui suivirent est bien
illustré par un exemple tiré de l’histoire de l’Église chrétienne dans
l’Europe du haut Moyen Âge. Malgré une idéologie fondée sur le
renoncement aux biens de ce monde, l’Église est devenue propriétaire de
biens temporels, détentrice de textes rituels et de registres en bonne et due
forme, documents qui éclairent si bien le fonctionnement général de
7
l’économie . Mais je voudrais prendre un autre exemple, celui du Sri
Lanka au Moyen Âge, parce qu’il nous rappelle que la fonction
économique du temple dans son ensemble a eu jusqu’à une époque récente
******ebook converter DEMO Watermarks*******
une importance cruciale pour une grande partie de l’Eurasie.
Dans son étude sur les monastères bouddhistes de Sri Lanka pendant le
haut Moyen Âge, Gunawardana (1979) signale l’importance des dotations
religieuses qui ont commencé au IIe siècle avant J.-C. Alors qu’à l’origine
les moines bouddhistes étaient des adeptes de la vie ascétique et que les
premiers dons qu’on leur fit furent des grottes, l’augmentation du nombre
des clercs et des monastères rendit nécessaire un revenu plus régulier et un
habitat plus adapté aux besoins de l’homme. Leur dépendance totale en
matière de nourriture et d’habillement par rapport aux fluctuations des
dons devint insupportable et les moines eurent besoin d’une source de
revenus stable afin d’être autonomes. Seuls des droits sur les moyens de
production de base pouvaient leur donner une telle indépendance.
Les offrandes faites par l’assemblée des fidèles continuent à avoir une
importance pour la plupart des communautés religieuses des temples, aussi
bien sous la forme d’objets, se consumant d’eux-mêmes, offerts à l’idole
(de l’encens, des fleurs, des holocaustes), que sous la forme de biens de
consommation plus durables destinés au clergé – quoique la monnaie dans
le plateau de quête soit un don plus souple que les biens en nature. De
telles offrandes sont les signes extérieurs de la participation des fidèles.
Dans ce cas un don modeste peut être l’expression visible de l’espoir de
recevoir un bienfait immédiat en retour. Les dotations à perpétuité ont
tendance à provenir de ceux qui veulent s’assurer d’une continuité sur le
plus long terme : les rois, la noblesse ; lesquels se soucient de leur sort
dans le monde à venir. L’idée selon laquelle l’avenir de l’individu dans
l’au-delà est lié à ses bonnes actions ici-bas comporte dans ce cas des
avantages indiscutables pour les intermédiaires entre les dieux et les
hommes.
À Sri Lanka, l’amélioration des techniques de production agricole, et
surtout l’extension de l’irrigation qui commença vers 100 après J.-C. et se
prolongea pendant les sept siècles suivants, donnèrent lieu à des surplus
qui permirent aux rois et aux nobles les énormes dotations qu’exigeaient la
construction et l’entretien des temples et des monastères. Les dotations
prirent la forme non seulement de droits fonciers, et parfois de droits de
propriété, mais également de droits de perception de loyers, d’impôts, et de
taxes sur l’irrigation, ainsi que de services en travail allant même
jusqu’aux dons d’esclaves, ce qui était tout à fait contraire à la lettre et à
l’esprit de la sangha (p. 121, 345).
Un aspect important du système de gestion des propriétés et des
ressources en main-d’œuvre (qui étaient rattachées aux dotations) était la
tradition de comptabilisation et de tenue des livres. Pour citer
******ebook converter DEMO Watermarks*******
Gunawardana : « L’intérêt que manifestait le monastère pour la tenue des
livres et pour la comptabilité était digne d’une maison d’affaires » (1979 :
125-126). Le monastère tenait un registre des moines résidents, un
équivalent du même type a aussi été signalé dans l’Inde du Nord. Dans le
monastère d’Abhayagiri, le nom et les devoirs de tous les employés
devaient être reportés sur un registre. Selon les Tablettes de Mihintale,
toutes les recettes provenant des domaines, tous les paiements concernant
l’approvisionnement en nourriture et les réparations, aussi bien que les
noms de ceux qui avaient droit à des allocations, étaient inscrits dans ces
registres.
Le monastère était géré par un comité de gestion, comme dans les
temples hindous de l’Inde du Sud, qui comprenait dans certains cas des
laïcs puisque les règles de discipline contenues dans le Vinaka Pitaka
dictaient aux moines de s’abstenir de toute activité profane y compris
celles d’accepter, de gérer et d’exploiter les richesses matérielles. La
simple existence d’une telle dotation attirait immédiatement l’attention sur
ce que Weber appelait « le paradoxe de l’ascétisme rationnel » : la création
de richesses elles-mêmes rejetées. « Les temples et les monastères sont
partout devenus les sièges mêmes de toutes les économies rationnelles »
(1961 : 332). En d’autres termes, la « rationalité » de l’écriture, une
rationalité de nature économique, se situe au cœur des institutions
religieuses préoccupées par le « non-rationnel ».
Le comité de gestion préparait un bilan journalier des comptes en
fonction des entrées qui figuraient sur ces registres. Celui-ci était dûment
signé et placé dans un coffret verrouillé qu’on scellait et qu’on entreposait
dans un reliquaire. À la fin de chaque année, les comptes des douze
derniers mois étaient rassemblés pour le bilan annuel présenté à
l’assemblée des moines. Une inscription proclame que cela doit être réalisé
avant le huitième jour de la lune décroissante du mois de Vap (octobre-
novembre), sept jours avant Dïpâvàti, le jour où les marchands hindous
établissaient leurs comptes annuels (Gunawardana, 1979 : 129).
L’extraordinaire développement que connurent la tenue des livres et
leur vérification était lié non seulement à la nature collective de la sangha,
véritable compagnie de consommateurs associés, mais aussi au fait que les
terres étaient possédées en commun. La sangha exploitait cette propriété
foncière selon des façons diverses et compliquées qui encourageaient,
sinon exigeaient, un système d’estimation faisant appel à un
enregistrement par écrit. Chaque moine avait droit à une « part » du
surplus annuel ; cette pratique fait penser, comme le fait l’ensemble du
système de comptabilité et d’apurement, aux « dividendes » touchés jadis
******ebook converter DEMO Watermarks*******
par les Fellows, membres de certains collèges d’Oxford et de Cambridge
(d’« Oxbridge »), sans mentionner les distributions annuelles des sociétés
du monde moderne des affaires. Il n’est pas étonnant d’apprendre que la
perte des terres dont les moines ont souffert par la suite, conséquence de la
domination étrangère et de la confiscation politique, eut « un effet néfaste
sur l’existence collective » du monastère (p. 328). Cette situation s’est
souvent répétée avec les nombreux cas de « suppression des monastères ».
Le fonctionnement interne de la communauté monastique était fondé
sur un type de système jajmani qui dépendait plus des rentes en nature, que
des transactions monétaires, bien qu’on utilisât l’or pour acheter le drap et
d’autres produits, c’est-à-dire pour l’acquisition des produits du commerce
externe. Néanmoins il paraît bien clair que l’éthique bouddhiste n’était pas
un obstacle à l’accumulation de la propriété, ou à l’exercice d’un jugement
économique « rationnel ». La destruction d’une économie fondée sur le
temple – le retour de son capital et de ses revenus entre des mains laïques
– a-t-elle été plus décisive pour le développement de l’économie
industrielle moderne que ne l’a été la destruction d’une éthique
économique spécifique (que l’on a pu circonvenir au Sri Lanka aussi
aisément que dans l’islam et le christianisme) ? Les tentatives de Marx et
de Weber à l’époque, visant à expliquer pourquoi l’Inde n’avait pas réussi
à développer les formes du capitalisme occidental, par les limites
inhérentes au mode de production oriental ou à l’éthique religieuse, sont
aujourd’hui peu convaincantes. Bien que parmi les facteurs qui influèrent
sur le développement de l’Europe du XVIe siècle, les changements dans les
modes de communication (voir Eisenstein, 1979, sur l’imprimerie) aussi
bien que dans les modes de production aient certainement joué un rôle, il
se peut également qu’une perspective historique plus large nous montre
que nous avons sérieusement exagéré le fossé existant entre l’Est et
l’Ouest à ce moment, et qu’il y a à la fois moins et davantage de choses à
expliquer que nous ne le pensions.
Pour revenir à Sri Lanka, l’idée de Hocart concernant l’unité de l’Église
et de l’État (1950 : 67) ne peut être soutenue, et encore moins celle qui
consiste à dire que l’organisation monastique formait un « ministère de
l’État ». Gunawardana insiste sur le fait que la position économique du
monastère ainsi que le prestige et l’autorité de la sangha garantissaient une
autonomie importante. La symbiose était disharmonique, ce qui enrayait
toute tendance au centralisme despotique (p. 350). En effet, dans toutes les
économies fondées sur le temple une telle indépendance a dû être un
obstacle à l’accumulation monolithique du pouvoir et, dans certaines
circonstances a pu encourager une décentralisation de type féodal.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
Le danger que comporte la relative autonomie de l’Église et de l’État
réside dans le fait que chacun d’entre eux puisse alors intervenir dans le
fonctionnement de l’autre, avec des résultats potentiellement désastreux,
surtout pour le corps le plus « faible ». L’invasion cola des plaines du nord
de Sri Lanka, à la fin du Xe siècle, a mis la sangha dans une situation
difficile : elle perdit à la fois son patronage et ses terres. Le rétablissement
de l’unité du pays renversa cette tendance jusqu’au jour où les prêtres eux-
mêmes intervinrent dans la politique et suscitèrent la colère de
Vikramabahu Ier en essayant de l’empêcher de devenir roi. À son arrivée
sur le trône, il procéda à la confiscation des terres monastiques malgré les
efforts que déployèrent certains moines pour défendre leurs possessions et
leurs privilèges en engageant des mercenaires tamouls (Gunawardana,
1979 : 349). Ces moines déclenchèrent une série d’événements
irréversibles dont les conséquences devaient avoir des effets durables
jusqu’à nos jours.
Je m’écarte maintenant de l’examen des relations entre l’écriture,
l’accumulation et la fonction économique du temple pour étudier de
quelles manières spécifiques l’écriture a pu promouvoir certains types de
transactions économiques et cela plus particulièrement en ce qui concerne
les marchands et les fonctionnaires du gouvernement.

L’écriture : une preuve de l’existence de transferts


Alors que le commerce pratiqué sur une grande échelle en Égypte
8
ancienne semble avoir été surtout organisé par l’État , l’absence de bois,
de pierres et de métaux en Mésopotamie signifiait que la région était
étroitement dépendante pour l’acquisition de ces matières premières, du
commerce extérieur, auquel prenaient part les marchands privés et les
prêtres des temples. Car, bien que le dieu patron de la cité, dont les prêtres
étaient les représentants, fût le « propriétaire » de la terre, une grande
partie des terres divines était louée à des individus, parmi lesquels certains
échangeaient ce qu’ils produisaient. Par conséquent, les relations
mercantiles en Mésopotamie dépendaient moins des rapports politiques
qu’en Égypte, ce qui était en partie dû à l’absence, la plupart du temps,
d’un gouvernement. Bien que les marchands aient eu les mains plus libres,
leurs relations commerciales internes et externes étaient régulées en
théorie par des codes, tel celui d’Hammourabi. De manière significative,
ce souverain soumit une grande partie de la Mésopotamie à sa domination,
******ebook converter DEMO Watermarks*******
et tenta de consolider les fondements économiques de la couronne en
subordonnant les maisons des temples au contrôle direct de
l’administration du palais ; ce processus a été décrit comme une
9
sécularisation (Renger, 1979 : 252 ; Harris, 1961 : 117-120) . Alors que
l’Église exige et reçoit un soutien financier en échange de ses bonnes
œuvres à l’égard des hommes et des dieux, devant l’accumulation de ces
ressources le palais et la classe dirigeante sont, en général, tentés
d’exploiter ces trésors à des fins personnelles, pour le développement de
l’État ou encore simplement pour réduire le pouvoir de l’Église. Même
dans le cas des marchands indépendants, un nombre énorme de
transactions commerciales fut enregistré. Ces transactions écrites
comprenaient le transfert des droits fonciers, la terre étant sujette à des
prêts et dans certains cas à des ventes, et l’enregistrement du nom des
intéressés. Sans un tel document, la réclamation d’un prétendu prêteur
n’était pas valide (Woolley, 1963 : 606-607). En effet, l’engagement à
l’égard de l’écriture était tel, dans les termes idéaux du Code
d’Hammourabi, que quiconque achetant ou recevant en dépôt une
propriété provenant du fils ou de l’esclave d’un homme (c’est-à-dire de
quelqu’un d’autre que du propriétaire lui-même) sans un engagement écrit
dûment légalisé, était passible de la peine de mort ; « cet homme est un
voleur ». En d’autres termes, le document écrit servait de preuve et de
garantie de la légitimité de la transaction. Il fournissait un type de
protection pour les deux signataires, qui rappelle l’Angleterre médiévale
où l’une des premières formes que prit la tenue officielle de registres fut
instaurée en 1194 pour l’inscription des prêts accordés par les juifs. Le fait
qu’un grand nombre de juifs sachent lire et écrire était en lui-même
important pour leur rôle de proto-banquiers dans l’économie (Clanchy,
1979 : 54) ; ils devaient également noter les transactions afin de protéger
leurs clients, et peut-être rendaient possible le contrôle politique.
L’une des raisons pour lesquelles l’écriture se révéla d’une telle utilité
dans le commerce était qu’elle permettait de stocker l’information sur une
certaine période de temps et rendait ainsi la « mémoire » plus fiable ; la
confirmation d’une transaction ne reposait plus seulement sur la durée de
vie des témoins « oculaires », mais sur la conservation du document lui-
même, souvent validé par des marques ou des signatures : le colophon
dans la cité-État d’Ébla (Pettinato, 1981 : 231-232) jouait ce rôle en sus
des témoins. Cette certitude ne constituait pas le seul avantage de ce
système ; l’emploi de l’écriture rendait possible une augmentation de la
capacité de stockage de la mémoire, ce qui pouvait permettre de suivre et
d’effectuer un plus grand nombre de transactions au même moment. Ce
******ebook converter DEMO Watermarks*******
n’est pas une conséquence nécessaire, et la mémoire interne peut même en
souffrir. Mais le stockage externe que permet le livre offre une nouvelle
potentialité pour la communication humaine.
Pour illustrer notre argument d’une manière différente, on peut citer cet
exemple : les individus appartenant à des cultures orales observent souvent
intensément les mouvements des planètes, les heures auxquelles se lèvent
et se couchent le soleil et les autres astres, mais les progrès accomplis par
l’astronomie dans les principales civilisations extra-européennes furent
pour une large part dépendants de deux types d’inventions technologiques
: d’abord des instruments de mesure et d’observation faisant appel à une
formalisation graphique ou géométrique, enfin, ce qui est plus important,
l’écriture, dont la capacité d’enregistrer (c’est-à-dire de conserver) des
observations d’événements, multiples et répétées, permettait d’effectuer
des estimations précises de leurs similarités et de leurs différences. Ces
mesures rendaient possibles de nouvelles généralisations au sujet des
astres et des prédictions concernant l’avenir. La fiabilité des observations
et leur conservation furent intrinsèquement liées au développement de
l’astronomie et à celui d’autres sciences « exactes » ; c’est ce qui les rendit
« exactes » et « scientifiques », au sens où il devint possible de percevoir
des régularités et de prédire des événements futurs. La « tenue des livres »
fut dans une large mesure à la base de la science naissante.

Écriture et réciprocité : l’équilibre des livres de


comptes
Une des conséquences de cette possibilité d’effectuer un plus grand
nombre de transactions, était que la réciprocité (et le crédit) des
transactions commerciales, du point de vue de l’acteur, pouvait être plus
facilement prolongée au-delà du contexte immédiat. Il n’était pas
nécessaire qu’à une opération isolée (ou même deux, ou une combinaison
limitée d’opérations) corresponde une autre opération, du moment que les
« livres » s’équilibraient sur le long terme ; c’est-à-dire que le cycle
potentiel des réciprocités reconnues était étendu ou bien encore que
l’asymétrie était pleinement reconnue. D’autre part, les réciprocités et les
obligations elles-mêmes devenaient plus précises quand elles étaient
consignées par écrit, et non stockées en mémoire dans le cerveau, où elles
étaient soumises à des tendances homéostatiques. C’est un processus dont
j’ai donné un exemple ailleurs avec l’analyse de l’influence de l’écriture
******ebook converter DEMO Watermarks*******
sur les dons funéraires chez les LoDagaa, où l’enregistrement par écrit
rappelait à ceux qui avaient été les bénéficiaires de dons par le passé
comment se comporter en retour à l’avenir : ce qui rappelle un peu les
listes des cartes de vœux reçues à Noël, listes qui servent de guides pour
les envois de l’année suivante. Le calcul précis des réciprocités a
remplacé, du moins en partie, l’appréciation du degré d’intimité des
relations. Janssen nous fournit un parallèle fascinant avec les ostraca
égyptiens qui enregistrent les cadeaux reçus par un homme lorsqu’il
devient grand-père, ou (beau- ?) père et qu’il décrit comme un aide-
mémoire ; ils étaient censés raviver la mémoire du destinataire à une date
ultérieure. En effet ces cadeaux n’étaient pas gratuits et exigeaient un don
en retour (1982 : 256).

L’écriture et la possession d’actions


J’ai déjà fait allusion aux « dividendes » des corporations religieuses, mais
la possession d’« actions » dans l’activité mercantile, par les marchands
indépendants ainsi que par les grandes organisations, fut un aspect
important du commerce mésopotamien. Son étendue et sa complexité
faisaient de l’écriture une quasi-nécessité, non seulement pour conserver la
trace des transactions, mais pour établir des registres de l’entreprise ; ceux-
ci n’étaient pas de simples relevés de comptes mais des certificats des
dettes et des actions. Car les conditions dans lesquelles les détenteurs
d’argent investissaient et les marchands spéculateurs acceptaient ces
investissements étaient soumises à de telles variations qu’il était nécessaire
de les spécifier par écrit. De plus, une fois que ces « actions » dans le « sac
» (Larsen, 1976 : 96) avaient été créées, on pouvait les vendre ou les
acheter ; ce qui introduisait une nouvelle complexité dans les droits et les
taxes, dans les revendications ou contre-revendications, dont il fallait se
souvenir, ou mieux encore, qu’il fallait consigner par écrit. Certains
détenteurs d’argent avançaient des fonds à un taux d’intérêt fixe sans
courir de risques à titre personnel. Dans d’autres cas le prêteur avait une
part dans les bénéfices de l’affaire ; parfois il pouvait vendre contre de
l’argent comptant « une action dans une expédition en mer », prenant alors
une sorte d’assurance maritime (Oppenheim, 1954). L’existence d’un
moyen de communication qui ne reposait pas sur la mémoire de témoins
sujette à des contraintes telles que l’oubli, la mortalité ou la partialité,
aidait certainement à demeurer au fait de ces transactions.

******ebook converter DEMO Watermarks*******


L’écriture et le crédit
Bien que de petite taille, les navires mésopotamiens permettaient de
transporter les biens vers un marché d’outre-mer et de les échanger
directement contre d’autres biens ou objets de valeur. D’autre part, la voie
de terre ne pouvait pas permettre le transport d’articles volumineux, et
celui d’objets de valeur comportait de grands risques. On réduisait ces
risques en fournissant ce qu’on pourrait appeler des « lettres de crédit » ;
ce système était facilité par l’existence d’agents patentés le long des routes
commerciales. « Le voyageur qui commençait son voyage avec un
chargement de grain pouvait le vendre dans une ville quelconque située sur
sa route, recevant en échange une tablette validée, dont la valeur était
exprimée en cuivre peut-être, ou en argent. Celle-ci permettait d’acheter –
à l’endroit où il se trouvait ou ailleurs – un article d’une même valeur qu’il
pouvait vendre avec bénéfice dans une étape ultérieure de son voyage.
D’autre part, il n’était pas tenu de convertir son billet à ordre sous la forme
des articles qui étaient portés dessus, ni même de marchandises ; il pouvait
l’échanger contre un autre billet garantissant la livraison d’une
marchandise pour laquelle, plus au nord, la demande existait. Un vendeur
habile pouvait effectuer plusieurs opérations et réaliser un profit sur
chacune d’entre elles, au cours d’un seul et même voyage. Puisqu’il
n’existait pas de frappe monétaire, il ne rencontrait pas de problèmes de
change aux différentes frontières ; ses tablettes, payables sur demande par
des agents auprès de qui il était accrédité, étaient l’équivalent ancien d’un
papier-monnaie, fondé sur les valeurs des biens… » (Woolley, 1963 : 613-
614). Il est clair que l’emploi de tels modes de crédit écrits a facilité
l’échange lucratif de biens en augmentant la flexibilité, et par conséquent
la complexité des transactions, et en diminuant les risques qu’elles
comportaient.
On constate une tendance à noter par écrit les transactions qui sont déjà
réalisées et les promesses qui se rapportent à des livraisons et des
paiements futurs ; le billet à ordre, d’emploi si courant, est une sorte de
proto-chèque, la reconnaissance informelle d’une dette, une promesse
écrite dont la légitimité est garantie par une signature (parfois par une
marque dans l’Europe médiévale, en particulier une croix, qui représentait
le signe de la croix, par référence aux sanctions surnaturelles). La
signature est une garantie de bonne foi, elle engage même la personne
morale du signataire, ou du moins la personne juridique, l’Homo legens.
D’un autre côté les bénédictions, qui font appel à des puissances
surnaturelles et dépendent par conséquent d’une volonté extérieure, mais
******ebook converter DEMO Watermarks*******
qui ressemblent à des promesses dans la mesure où elles font référence à
l’avenir, ont tendance à rester limitées au domaine oral, à l’exception des
espoirs de caractère plus général concernant l’avenir des morts que l’on
trouve dans l’architecture funéraire. Les malédictions se trouvaient à mi-
chemin entre les deux, car en Mésopotamie elles prenaient une forme
écrite (quoique tardivement) et servaient à protéger les pierres de bornage,
les monuments royaux et en particulier le caractère sacré des morts et de
leurs demeures.
Les marchands étaient souvent employés par le roi et le temple, mais
travaillèrent aussi à leur propre compte sous la IIIe dynastie d’Ur, lorsque
l’utilisation de l’argent comme moyen de paiement et comme étalon des
valeurs devint de plus en plus répandue (Garelli, 1969 : 103). Ce dernier
point est sujet à de nombreuses discussions, Polanyi affirmant que l’argent
fut employé uniquement comme « monnaie de compte », tandis que
Veenhof revendique son rôle dans les opérations de change. Quoi qu’il en
soit, même dans la Babylonie ancienne, ces deux emplois de l’argent ont
été mis en évidence (Yoffee, 1977 : 16-17). Comme nous l’avons vu, des
marchands établis à leur propre compte étaient présents dès les débuts.
Mais les indices les plus importants d’une telle activité nous viennent de
tablettes provenant d’Asie Mineure ; ces dernières représentent les
archives commerciales et juridiques des marchands assyriens qui
travaillaient en Anatolie au XIXe siècle avant J.-C. et s’occupaient de
l’exportation de textiles et d’étain, tout en jouant les intermédiaires dans
les échanges de métaux précieux (Larsen, 1967, 1976 ; Oppenheim, 1964 ;
Veenhof, 1972). Ces marchands appartenaient à un organisme appelé le
kârum, « le quai », et par extension le marché et ses bâtiments
administratifs. Situé à l’extérieur de la ville, ce « port » fournissait un
centre pour l’import-export, une banque, une chambre de commerce et de
compensation. C’est dans ce centre qu’on percevait les taxes sur le
commerce ; il jouait également un rôle dans les arbitrages lors des litiges
de nature commerciale. De semblables institutions ont existé dans toutes
les villes importantes de l’Anatolie centrale. Le centre principal était
Kanish, qui était subordonnée aux autorités de la ville d’Assur. « On voit
[les principaux marchands d’Assur] avancer des capitaux, réglementer les
prix, fixer les taux d’intérêt, contrôler les exportations et la marche des
caravanes, sans qu’on puisse toujours bien distinguer leurs activités
officielles de leurs activités personnelles » (Garelli, 1969 : 119). Les
finances publiques et privées semblaient souvent s’imbriquer, même dans
le cas du souverain d’Assur, « qui fait plutôt figure de gros marchand que

******ebook converter DEMO Watermarks*******


*
de roi ».
La capitale assyrienne d’Assur a été décrite comme une forteresse
fonctionnant comme « une ville de transit dans le réseau de routes des
caravanes » (Larsen, 1976 : 3) ; c’était « une ville de consommateurs et de
producteurs, qui dépendait du commerce sur de longues distances pour
satisfaire ses besoins en provisions ». L’étain, étant requis pour la
fabrication du bronze et importé à la fois d’Iran (par Assur) et de Bohême,
était également un article rare et indispensable pour les Hittites en Anatolie
(Mellaart, 1968). Le commerce avec Kanish semble s’être parfois déroulé
par le biais d’associations dont on trouve des exemples parmi les
marchands marins d’Ur vers la même époque, ou bien par le biais de
firmes familiales. Une partie de leur correspondance décrit un marchand
établi à Kanish, tandis que sa femme se trouve à Assur où elle peut
bénéficier d’une plus grande autonomie dans l’organisation et dans la prise
des décisions. Par exemple une certaine Lamassi envoie seize pièces de
tissu à son mari ; puisque ce nombre est trop important pour qu’elle ait pu
les produire elle-même, il y a lieu de croire qu’elle fut aidée par ses filles
et ses esclaves femmes au sein d’une sorte d’industrie domestique
(Veenhof, 1972 : 113). D’autres textiles étaient produits par les grandes
institutions, certains dans des ateliers, d’autres étaient confiés à des
particuliers. « Dans les grandes villes, les temples et les palais étaient au
centre de l’industrie (de la laine) ; mais de grandes quantités de matériaux
étaient données en sous-traitance à des établissements privés pour être
transformées et par la suite ramenées ou payées » (Johns, 1904 : 203).
Ainsi, la marchande peut acheter d’autres tissus, soit produits localement,
soit importés du sud, payant des prix plus élevés quand une révolte ou
d’autres circonstances provoquaient une pénurie (Veenhof, 1972 : 87, 98,
116). Il n’est pas évident qu’elle ait un compte commercial distinct, mais
elle bénéficie d’une grande liberté d’action, rachetant une esclave,
remboursant des dettes, et poursuivant d’autres activités similaires (p.
123). Dans un autre cas, une épouse malheureuse écrit à son mari en
expliquant comment elle doit rassembler ses bijoux et les remettre à la
maison de la Ville, en paiement d’une pierre précieuse (Larsen, 1976 :
198-199), utilisant peut-être de manière temporaire sa dot pour épauler
l’entreprise des conjoints.
La participation de la famille était importante. Les enfants quittaient le
poste éloigné et rentraient pour recevoir une éducation (Larsen, 1974 :
471). Plus tard certains d’entre eux devenaient représentants, puis
marchands indépendants établis à leur propre compte (Larsen, 1967 : 173).
La dissolution de la firme à la mort du père pouvait mener à de graves
******ebook converter DEMO Watermarks*******
conflits internes (Larsen, 1976 : 97). « C’est dans ce système social et
économique complexe, mêlant la structure familiale qui, dans une grande
mesure, équivaut à la structure économique, les contrats d’investissements
qui équivalent à des associations à long terme, et un système très élaboré
de représentation et d’entremise, que réside la charpente qui est à la base
de l’expansion et de la réussite du commerce en Assyrie ancienne »
(Larsen, 1976 : 102).
Il arrive aussi que le commerce, que nous connaissons surtout à travers
les registres écrits, dépende étroitement de ces derniers. Il y avait trois
sortes de registres, dont deux émanaient de la colonie, et une de la capitale.
Il s’agissait des contrats de transport, qui étaient envoyés avec les
personnes qui ramenaient de l’argent pour acheter des marchandises, des
messages qui avaient pour objet de notifier au représentant ce qui était
requis et de la comptabilité des convois, qui donne le détail des dépenses,
des taxes, du prix d’achat et d’autres détails encore concernant les
marchandises achetées. Venaient s’y ajouter les actes de vente, les billets à
ordre, ainsi que les titres de prêt, qui fixent dans certains cas des dates
précises, tandis que dans d’autres on trouve l’expression « emprunter
l’argent à intérêt » (p. 104). L’ensemble du commerce était réglementé au
moyen de documents hautement standardisés.
Ces documents illustrent fort bien le processus de généralisation
qu’entraîne cette forme de tenue de livres, et en particulier la comptabilité
des convois qui tente d’établir un inventaire. Un de ces textes totalise les
entrées en monnaie d’argent, ainsi que les marchandises achetées à Assur
et d’autres dépenses, dressant une liste qui comprend des vêtements en lin,
de l’étain, des ânes et du fourrage, des salaires, des droits de passage, etc.
10
(Larsen, 1967 : 39-40) . Les dépenses comprenaient parfois
l’hébergement, des dons à des fonctionnaires – peut-être des pots-de-vin –,
des sommes versées pour la traversée de cours d’eau. On donnait aux
harnacheurs des ânes du convoi, du tissu qui devait servir de « capital
d’exploitation » afin qu’ils puissent améliorer leur propre situation (p.
150). On mettait ainsi l’accent encore une fois sur la séparation entre les
fonds privés et les fonds corporatifs, comme on le faisait dans le cas de la
famille (Veenhof, 1972 : 116). L’entreprise était conçue d’une manière
bien précise, reposant sur une comptabilité qui évaluait ces nombreux
articles pour les ramener à une seule unité de valeur ou de compte, afin de
dresser le bilan des profits et des pertes. L’identité de chaque article
disparaissait temporairement dans le bilan global de la transaction et
diverses entrées étaient réduites à un dénominateur commun.
Les marchands assyriens de Kanish n’étaient pas l’unique exemple de
******ebook converter DEMO Watermarks*******
marchands indépendants pratiquant un commerce très complexe. Il en va
de même pour le commerce maritime se déroulant vers la même période à
Ur, lequel servait de « port d’entrée » au cuivre en Mésopotamie pendant
la dynastie de Larsa. Oppenheim écrit que le commerce était entre les
mains de groupes de marchands marins, « qui travaillaient de concert avec
les capitalistes entreprenants à Ur, emportant des vêtements à l’île de
Bahreïn pour acheter de grandes quantités de cuivre » (1954 : 6-7). Le
cuivre venait en fait d’ailleurs, mais l’île servait de « carrefour d’échange
». À leur retour les marchands qui avaient réussi leurs transactions
faisaient des offrandes au temple de la déesse Ningal. Des contrats
montrent qu’ils empruntèrent de l’argent qui servit de « capital pour
l’association commerciale », bien que certains contrats spécifient que le
prêteur refuse de partager les pertes, et par conséquent les bénéfices des
expéditions ; ils ne cherchent alors qu’à recouvrer leur capital et les
intérêts sur ce prêt. Le Code d’Hammourabi exigeait du marchand qui
investissait qu’il partageât les pertes ainsi que les bénéfices du marchand
itinérant, mais cette règle ne fut pas adoptée dans la pratique ; l’un de ces
contrats déclare néanmoins qu’« ensemble ils feront un profit et subiront
des pertes ».
Les accords prenaient diverses formes. « La complexité de la relation
juridique entre le marchand investisseur et le marchand itinérant a créé un
certain nombre de types d’emprunt dont au moins deux sont mentionnés
dans le Code d’Hammourabi » (p. 9-10). On voit les femmes contracter
des prêts ; un marchand prêter de l’argent à une association dont il est lui-
même membre ; deux partenaires contracter un emprunt de cinq ans.
Encore une fois, la complexité qu’entraînent la multiplicité des rôles et des
individus impliqués, la séparation entre caisse et bourse privée, la
variabilité des prix, l’éventail des dépenses, et les possibilités de récolter
des bénéfices, est telle que la tenue de livres est pratiquement une
condition préalable, une condition dont les conséquences furent
importantes non seulement en termes de commerce mais aussi pour la
conceptualisation d’une série de transactions et pour la nature même des
articles en jeu.

L’écriture et l’économie d’État


S’il ne fait pas de doute que le commerce privé fut un aspect important de
la vie économique en Mésopotamie, il y eut des occasions pour lesquelles
les commerçants semblent être devenus des « émissaires royaux,
******ebook converter DEMO Watermarks*******
transportant des offrandes de grande valeur d’un souverain à un autre »
(Oppenheim, 1964 : 93), et où on fit expressément référence à eux comme
figurant sur « le registre des salaires » du palais. Une grande part du
commerce dans le Proche-Orient était effectuée par les corps constitués,
c’est-à-dire par l’État et par le temple. Des documents provenant des
archives de la ville syrienne d’Ebla, datant de la période allant de 2400 à
2250 avant J.-C., révèlent une économie étatique, où « la forme la plus
systématique de tenue des registres était réservée aux expéditions, ou […]
aux envois de produits finis – les textiles produits dans la cité –, aux
arrivages de tributs, à la taxation et aux paiements en or et en argent »
(Matthiae, 1980 : 178). Ces registres concernaient « surtout la
comptabilité, le but de l’administration étant avant tout de transcrire le
nombre d’entrées et de sorties de biens » (p. 178-179) ; la tenue de livres
représentait 70 % des textes des archives, 10 % de ces textes étant de
nature historique et 20 % de nature littéraire ; nombre d’entre eux rangés
dans cette dernière catégorie étaient écrits en sumérien plutôt qu’en ancien
cananéen ou en eblaïte (Pettinato, 1981 : 231).
On semble avoir conservé les documents commerciaux et financiers
dans les archives d’Ebla pendant plusieurs générations. Les registres ayant
trait au commerce du textile étaient particulièrement importants : ce
commerce s’étendait jusqu’à la Palestine au sud, jusqu’au centre de
l’Anatolie au nord et jusqu’à la vallée du Tigre à l’est, et comprenait les
cités-États mésopotamiennes de Mari, Assur et Kish. Nous découvrons un
grand nombre de textes qui évoquent l’expédition de rations d’orge
destinées aux femmes travaillant dans les filatures, et il y est spécifié que
celles-ci ne sont pas des esclaves.

La production
Il apparaît clairement à travers ces textes que l’écriture ne fut pas
seulement associée à la distribution, mais aussi à la production, surtout
celle des textiles. À ses débuts, l’économie en Mésopotamie reposait sur le
temple, plutôt que sur des artisans travaillant à leur propre compte, bien
que ceux-ci aient existé, et cette centralisation rendait nécessaires des
registres du personnel et des registres d’entrées et de sorties. L’usage de
grands livres et de la comptabilité était lié à l’organisation des « fabriques
» du temple (comme les appelle Wooley) ou de ce que d’autres
désigneraient sous le nom d’« ateliers » ou d’« hospices », réservant le
terme d’usine aux ateliers où la main-d’œuvre qui fait fonctionner les
******ebook converter DEMO Watermarks*******
11
machines (c’est-à-dire des machines plus complexes) est salariée et non
servile. Ces ateliers produisaient du drap qui, dans un grand nombre
d’économies anciennes, en Chine, en Inde, au Pérou, et en Afrique, était
une marchandise essentielle pour la consommation et le commerce
intérieurs comme extérieurs ; c’était en effet l’un des premiers matériaux à
être fabriqués mécaniquement. Lorsque cette activité destinée au marché
intérieur trouva des débouchés extérieurs, sa main-d’œuvre qui était
12
féminine à l’origine devint en majeure partie masculine ; on continua à
employer des fileuses à Ebla et ailleurs, mais leur exclusion du tissage lui-
même peut-être expliquée d’une part par l’introduction du métier à tisser
qui nécessitait une plus grande force physique, d’autre part par la
commercialisation de la production. Le drap mésopotamien était
principalement en laine, tandis qu’en Égypte, le lin était à la base du
13
commerce du drap ; en Inde c’était le coton, et en Chine la soie . En
Mésopotamie, la laine devint l’activité principale, destinée à l’exportation ;
elle était produite par des travailleurs spécialisés qui appartenaient à des
guildes, et travaillaient dans des ateliers dont les propriétaires étaient de
riches marchands, les temples et le roi. Il semble que la plupart des
ouvriers étaient des esclaves, d’autres étaient citoyens ; certains de ces
hommes libres travaillaient à domicile, prenant le fil au magasin du temple
et rapportant le drap apprêté (ainsi que le suggèrent les recettes du temple).
On établissait des listes détaillées des ouvriers, de la quantité de laine
que recevait chacun d’entre eux, de la quantité, du poids et de la qualité du
drap une fois tissé, et des paiements en nature qu’on leur avait versés (pour
les esclaves il ne s’agissait que de rations). « On note les morts, les
absences ou les remplaçants engagés pour suppléer un employé malade
[…]. L’établissement d’inventaires n’était pas moins méthodique […] ; les
listes sont immenses et très détaillées, donnant des mesures, des poids et
des qualités et notant les sorties, qui se font en général contre une quittance
– “Don de laine aux musiciens royaux à la grande forge ; reçu de Masaga”
» (Woolley, 1963 : 593). On trouve aussi des grands registres d’embauché
et des inventaires similaires, en ce qui concerne d’autres commerces se
déroulant dans les temples de la troisième dynastie d’Ur. Néanmoins après
2000 avant J.-C. des ateliers appartenant à des particuliers et des
associations civiles assurent une plus grande part de la production.
La tenue de ces registres favorise des progrès dans les techniques de
comptabilité. Dès le IIIe millénaire on voit se développer des formules qui
tiennent lieu de titres de rubriques dans les grands livres (Veenhof, 1972 :
345). Le « règlement des comptes » est un trait remarquable des archives
******ebook converter DEMO Watermarks*******
royales provenant de Mari, sur le cours supérieur de l’Euphrate et qui
datent de 1700 environ. Les registres concernant un certain nombre de
distributions de nourriture s’achèvent avec une récapitulation de la
quantité de comestibles mise en circulation au cours du mois (Birot, 1960 :
291). Certaines tablettes sont de simples résumés alors que d’autres sont
des « balances de comptes », c’est-à-dire équilibrent les « sorties » et les «
reçus ». Birot fait remarquer, à propos d’une tablette en particulier, que «
le scribe ne s’est pas contenté d’aligner des chiffres d’entrées et de sorties,
mais a établi un vrai bilan » (p. 295). On revient encore une fois à la
question : comment trouver une manière abstraite d’additionner ensemble
des pommes et des oranges ? À l’époque de l’ancienne Babylone, à Sippar,
on effectuait cette opération dans le « bureau de la comptabilité de la laine
de la couronne » en convertissant la laine et l’orge en argent qui servait «
d’étalon à partir duquel on déterminait la valeur des biens » (Yoffee, 1977
: 4).
Ces tablettes révèlent toute la complexité de l’économie dirigée, en
montrant à quel point elle diffère de l’économie d’un royaume africain, et
même de celle d’un royaume aussi centralisé que le Dahomey en Afrique
de l’Ouest. D’abord, la maison royale tirait ses revenus d’un système
compliqué de tribut et de taxation, qui subvenait aux « repas du roi » ; ces
« repas » permettaient au roi de vivre et d’entretenir sa maison mais aussi
d’assurer son statut et sa position. Comme dans les temples de Sri Lanka
au Moyen Âge, on récapitulait et on établissait l’équilibre des entrées et
des sorties pour obtenir des totaux mensuels et annuels. La même
comptabilité était appliquée aux métaux ; ainsi l’or, par exemple, était
fourni aux orfèvres, mais la cour exerçait « un contrôle sévère sur
l’utilisation du métal précieux distribué aux orfèvres » (Birot, 1960 : 315).
Il y eut également un accroissement de la bureaucratie pour surveiller
cette économie contrôlée. Les fonctionnaires ont développé la tenue de
livres, sous des formes diverses et nombreuses dont certaines étaient fort
éloignées de la structure événementielle de l’univers. Par exemple,
quelques tablettes donnent une liste de travailleurs des deux sexes
regroupés selon leur occupation (Birot, 1960 : 331). Pour Mari et pour
Terqa, nous avons deux listes d’un même personnel, l’une étant un relevé
des rations de grain distribuées selon une base mensuelle à chaque
individu, l’autre étant un simple rôle nominal. Comme dans le cas de
l’économie du temple, la « maison » du palais élabora des façons
complexes pour rester au fait des transactions, en réglant les livres et en
vérifiant les comptes ; et ces activités avaient un effet de retour sur le
comportement linguistique et de façon générale sur la vie sociale (voir
******ebook converter DEMO Watermarks*******
aussi Dalley, 1984).

Le transfert des terres


Nous avons noté le rôle marquant joué par la propriété foncière
ecclésiastique en Mésopotamie. Une grande partie du territoire de la cité-
État était entre les mains du dieu patron, tandis que le souverain profane
avait le rôle de cultivateur à bail et était en réalité le propriétaire des terres.
La terre pouvait être louée à bail à des particuliers, ou affermée à la
condition que le locataire fût au service du temple ; parfois c’était le
temple qui travaillait directement la terre. De temps à autre il y avait un
conflit d’intérêts, comme à Lagash, entre le souverain (ensi) et le temple ;
dans cette version du conflit perpétuel opposant Église et État, temple et
palais, prêtre et roi, on accusait parfois le bras séculier d’utiliser les terres
des religieux à ses propres fins. Woolley remarque que, toujours, « il y
avait une tendance à substituer la propriété privée à celle de la
communauté ou du dieu » (1963 : 626). Les registres permettaient d’éviter
de telles confiscations, bien que l’attribution de terres aux temples qui,
vraisemblablement, résultait de l’aliénation d’autres propriétaires, fût
souvent réalisée par des moyens similaires.
Au fur et à mesure que le temps passa, les revendications royales
s’étendirent, surtout sous la IIIe dynastie à Ur ; même avant cette période
les registres témoignent de l’achat de grands domaines par le roi de Kish.
En effet les tablettes enregistrant les contrats démontrent qu’au cours du
IIe millénaire, la terre s’achetait et se vendait en général plus librement. On
la concédait aussi à des individus pour les récompenser d’un service ou
pour s’assurer de leur loyauté ; au temps d’Hammourabi, les officiers qui
recrutaient pour la police et l’armée recevaient des terres exemptées
d’impôts et transmissibles de père en fils à condition que les descendants
remplissent les fonctions originelles du donataire. Cette pratique continua
longtemps dans le Proche-Orient et en Méditerranée à l’époque gréco-
romaine, à Byzance et jusque dans l’empire turc.
La possession et le transfert des droits sur les terres étaient au centre de
l’économie politique et ce fut en particulier dans ce domaine que l’écriture
se montra indispensable de diverses manières. J’en ai déjà signalé
certaines. En premier lieu, les transactions de terres pouvaient être
enregistrées afin qu’on puisse s’y reporter à l’avenir et trouver la preuve
du titre ; une tablette de contrat de l’ancienne Babylone (vers 1750 avant

******ebook converter DEMO Watermarks*******


J.-C), provenant d’Uruk, est un acte de vente où figure enregistré l’achat
d’un lot de terre par deux frères pour un sixième d’once d’argent, et
comporte le serment prêté par les parties ainsi que les noms de sept
14
témoins (catalogue du British Muséum, 1963, no 6) . Sous les rois
kassites de Babylone, de tels titres de propriété étaient parfois contenus
dans les pierres de bornage (ou kudurru), pratiquement toutes royales,
délimitant l’aire du terrain et maudissant ceux qui allaient à l’encontre des
droits du propriétaire.
Deuxièmement, les surfaces elles-mêmes, constituées souvent de terres
irriguées de grande valeur, devaient être consignées par écrit : une tablette
provenant de Lagash (1980 avant J.-C. environ) dresse une liste de cinq
champs et de leurs dimensions irrégulières ; on en calcule la superficie en
l’assimilant à une forme rectangulaire ou régulière, puis on ajoute ou bien
on soustrait les parties du champ qui se trouvent à l’extérieur ou à
l’intérieur des lignes dessinées par la figure (catalogue du British Museum,
1963, no 5). Bien que ces calculs n’aient pas nécessité l’écriture en tant
que telle, ils favorisaient le développement d’une représentation graphique
précise qui semble faire pendant à l’application de l’écriture au langage.
Cette forme de représentation semble avoir conduit à l’élaboration du
théorème de Pythagore en Mésopotamie, bien qu’il ne soit jamais apparu
sous une forme explicite comme ce fut le cas plus tard chez les Grecs
(Neugeberger et Sachs, 1945 : 42-43).
Troisièmement, l’introduction de contrats écrits conduisit les scribes à
élaborer des formules et des procédés qui purent assurer leur transmission
(Veenhof, 1972 : 345). Une tablette provenant de Ninive (VIIIe siècle avant
J.-C.) fournit une copie tardive d’une liste de la Babylone ancienne,
comportant des phrases et des termes juridiques, à la fois en sumérien (la
langue morte classique) et en akkadien. Elle appartient à une série de
tablettes du même type qu’on désigne par la phrase préliminaire, Ana ittisu
(« à l’échéance fixée ») qui était utilisée dans les écoles pour enseigner aux
scribes la terminologie des contrats et d’autres documents juridiques. La
pratique mena à la formation, et sur le long terme au développement
formel de l’étude, de type universitaire et « décontextualisée » (ou isolée),
du droit. L’écriture encouragea dans le monde antique l’ascension d’une
classe de juristes spécialisés ainsi que l’enseignement du droit ; cet
enseignement étant particulièrement nécessaire parce que nombre de
formules étaient scellées dans une langue morte dont la conservation et
l’existence même résultaient directement de l’écriture. On ne peut décoder,
déchiffrer une langue orale qui n’est plus parlée.

******ebook converter DEMO Watermarks*******


Quatrièmement, le fait qu’une partie des terres fût imposable et qu’une
autre fût exempte d’impôts, qu’une partie des terres du temple fût
directement travaillée par une main-d’œuvre servile et qu’une autre fût
affermée, supposait un ensemble de registres ou de comptes pour rester au
fait non seulement des contributions, mais aussi des différents statuts de la
terre et de ceux qui en détenaient les droits (Landsberger, 1937). Les
charges s’appliquant à la terre se divisaient en deux catégories principales :
les fermages ou dîmes revenant au temple (ou propriétaire foncier) et les
impôts revenant à l’État. Toutes deux donnaient lieu à une comptabilité.
Hammourabi obligea les administrateurs des temples et les éleveurs de
bétail du temple de Shamash à venir à Babylone afin de vérifier leurs
comptes ; un roi kassite accorda l’exemption de tous les impôts aux
domaines du dieu Marduk, tandis que d’autres rois subventionnaient
l’approvisionnement des temples avec les recettes de l’État. Les
exemptions étaient devenues tellement répandues que l’État mésopotamien
devait compter sur des sources de revenus différentes de l’imposition sur
les terres et sur les personnes et prélever directement la main-d’œuvre. En
Mésopotamie, les travaux publics, l’entretien des canaux et la construction
des routes s’effectuaient en faisant appel à la population locale, et parfois
en convoquant un nombre déterminé de travailleurs venus de loin, pratique
qui remontait aux origines du système d’irrigation.
Dans ce cas le cultivateur pouvait se voir montrer « une convocation
signée et datée dans les formes : “Tâche : transport de briques pendant une
journée” » (Woolley, 1963 : 628).
L’introduction du titre écrit dans une société où les droits et les
fonctions étaient établis oralement eut un effet d’une grande portée, et fut
particulièrement dévasteur pour ceux qui n’avaient pas accès au nouveau
moyen de communication. En effet, on peut considérer ce passage de l’oral
à l’écrit comme décisif, de nos jours comme par le passé, pour
l’appropriation des droits par les propriétaires, qu’ils soient des
ecclésiastiques ou des laïcs. Bien entendu, les hommes dotés de pouvoirs,
et surtout les conquérants se sont toujours approprié des terres par la force
armée. Cependant la valeur que les cours de justice accordent aux actes
notariés a fourni un mécanisme légitimant le transfert de terres sans titres,
et donc sans propriétaire, à ceux qui maîtrisaient, de manière directe ou
indirecte, le moyen de communication en question. Je reviendrai sur ce
problème en examinant la « lettre de la loi ».

******ebook converter DEMO Watermarks*******


Taxation, recensement et gouvernement
Les taxes agricoles en Mésopotamie étaient payées en nature et
représentaient un pourcentage de la production annuelle ; théoriquement
elles étaient de 10 %, mais le système d’impôts sur l’affermage était tel
qu’on extorquait davantage, soit entre un cinquième et la moitié des
récoltes. Ces contributions étaient expédiées par le collecteur d’impôts aux
dépôts du gouvernement, où les fonctionnaires lui demandaient de rendre
compte des retards et tenaient soigneusement un registre de toutes les
entrées, qui étaient alors mises en circulation aussi rapidement que
possible ; « on envoyait peut-être les animaux rejoindre les troupeaux de
l’État, d’autres biens périssables étaient prêtés ou vendus à des marchands,
à des taux d’intérêt fixes, ou bien étaient remis aux fabriques du
gouvernement pour être manufacturés » (Woolley, 1963 : 628).
D’autres impôts étaient perçus sur les biens urbains et sur les personnes.
L’enregistrement de tous les contribuables, c’est-à-dire le recensement,
permettait de surveiller les activités des collecteurs ainsi que de prévoir le
budget. « On gardait un registre des naissances, afin d’appliquer
facilement la capitation ; mais les listes tenaient compte de la propriété
foncière ainsi que des personnes pour la taxation en général. » En
Babylonie, les noms figurant sur de telles listes étaient répartis en trois
catégories : « Il y avait d’abord les paysans, les demi-serfs, sujets à la
corvée et au service militaire, les propriétaires de petits lots de terre ou de
vignobles, au sujet desquels il est souvent noté “ne possède pas de bétail” ;
puis, dans l’ordre, il y avait la classe moyenne, dans laquelle nous
trouvons les commerçants, les jardiniers, les bouviers et les palefreniers ;
en dernier lieu vient la petite noblesse, qui se distingue par la possession
de chars » (p. 629). Cet exemple nous rappelle la relation étroite existant
entre l’écriture, le recensement et la taxation. Des États n’employant pas
l’écriture percevaient un équivalent des impôts, au moyen du processus
que Polanyi a appelé « redistributif » (1957), que Pryor a désigné sous le
nom d’« accumulation centripète » (1977), que Sahlins a décrit à propos
des royaumes polynésiens (1958) et Herskovits du Dahomey (1938). Mais
les systèmes complexes de taxation, la prévision plus précise des besoins,
des ressources et du revenu, ainsi que la peur qui en résultait dans la
population, peur d’être touché par le recensement qui représente
l’immixtion de l’État dans la sphère privée de ses sujets, les moyens de
lever les impôts aujourd’hui comme à l’avenir, tous dépendent de façon
critique de l’emploi de l’écriture (voir aussi Postgate, 1974).
Tandis que l’économie de la Mésopotamie était au début, et dans une
******ebook converter DEMO Watermarks*******
large mesure, une économie axée sur le temple qui plus tard devint laïque,
en Égypte, après la suppression des nomarques ou gouverneurs
divisionnaires, l’économie était contrôlée en majeure partie par le
souverain, bien que plus tard les prêtres se montrassent parfois plus
puissants que le roi. Sous le Nouvel Empire, les grands temples avaient
acquis des propriétés foncières très vastes à la suite de dons royaux, et les
revenus provenant de ces terres permirent d’entretenir les prêtres et
d’observer le culte du dieu. Un régime de propriété ecclésiastique à cette
échelle n’était possible que dans un système de culture intensive (et
forcée), mais qui cependant était d’origine laïque. C’était le fait même que
l’Église puisse fonctionner comme une corporation productive qui en fit en
Égypte, comme dans l’Europe médiévale et au Tibet, un rival pour le
contrôle du système politique. Le statut des temples ne dépendait pas
uniquement de l’accumulation des ressources. Ceux-ci jouaient un rôle
essentiel dans l’enseignement de l’écriture ; dès la troisième période
intermédiaire, ils contrôlaient la formation des scribes et des bureaucrates
qui faisaient fonctionner la machine gouvernementale.
Ainsi pendant la majeure partie de cette période historique, le pharaon
était au cœur de l’économie nationale. La plus grande partie des deux tiers
des terres restantes, qui n’étaient pas sous le contrôle des temples, était
mise en valeur par les serfs sous la surveillance de fonctionnaires désignés
par le pharaon. Cependant la terre était allouée aussi à des individus selon
divers arrangements et pouvait être transférée par testament ou par vente,
ces deux actes faisant appel à des documents écrits. Les tenanciers
pouvaient détenir d’autres terres appartenant à la couronne ; ils payaient
aussi pour l’utilisation de ces terres une cote foncière annuelle qui était
consignée dans les registres d’impôts de la « Maison Blanche », la
Trésorerie de l’Égypte. Les taxes étaient payées en nature et ses produits
entreposés dans les magasins royaux. Cette économie était l’archétype de «
l’économie à réserves centralisées » illustrée par l’histoire biblique de
l’administration de Joseph. C’était une économie qui dépendait, du moins
à cette échelle, de la tenue de registres.
Comme nous l’avons vu, cela avait des conséquences intéressantes tant
du point de vue conceptuel que pratique. En effet, la facture établissait un
relevé de tous les articles arrivés dans les magasins – le grain, le bétail, le
vin, le lin – qui étaient classés dans des rubriques désignées en des termes
généraux signifiant « dûs ». L’un de ces termes signifiait aussi « main-
d’œuvre » on avait la même racine que ce mot. Les biens tendaient donc à
être mis sur le même plan que la corvée qui permettait la construction
d’une pyramide ou l’entretien d’un canal (Woolley, 1963 : 624). En
******ebook converter DEMO Watermarks*******
d’autres termes, on s’acheminait vers une unité de compte généralisée, et
dans une certaine mesure abstraite, qui permettait de mesurer tous les
autres biens ; cette transformation était parallèle au développement de
modes et de moyens d’échange relativement généralisés. Cette tendance à
adopter une unité de compte généralisée resta sans doute inachevée en
Égypte où il existait de nombreuses unités de compte qui n’étaient pas tout
à fait interchangeables, surtout quand il s’agissait de main-d’œuvre et de
biens. Néanmoins on peut comparer ce mouvement à celui que nous avons
étudié au sujet de l’adoption récente de comptes chez les Vai de l’Afrique
de l’Ouest (Goody, Cole et Scribner, 1977).
Tandis que l’emploi de l’écriture était, à ses débuts, souvent associé à la
religion, le clergé lui-même était étroitement lié au régime politique et à
l’économie. Mais le régime politique avait ses propres exigences. En
Égypte, l’apparition de l’écriture semble être à peu près contemporaine de
la création d’un État unique et d’un panthéon complet. « L’écriture était en
effet à l’origine un instrument servant à communiquer les ordres plutôt
qu’à enregistrer les idées. Elle est absolument indispensable pour
l’organisation et le commandement » (Leclant, dans Woolley, 1963 : 664),
bien que le terme de « commandement » ne couvre guère le champ
complet des informations à traiter. L’écriture était certainement essentielle
pour l’administration publique aux premiers temps de la période
dynastique, quand les principaux usages administratifs étaient étroitement
associés à l’économie. Le fonctionnaire ayant le grade le plus élevé était le
Chancelier, responsable des Trésoreries de la Haute et de la Moyenne
Égypte, c’est-à-dire de la Maison Blanche et de la Maison Rouge. Son
personnel comprenait un ou plusieurs « assistants » et « scribes » (ss˙). «
Leurs fonctions […] consistaient non seulement à contrôler les revenus
nationaux, qui comprenaient, à la fin de la IIe dynastie, l’organisation du
“recensement” biennal “de l’or et des champs”, mais aussi à percevoir et à
distribuer divers stocks, tels que les huiles et certains autres produits
perçus à titre d’impôts » (Edwards, 1971 : 38). Le contrôle des provisions
était un rôle de première importance dans l’organisation économique et
administrative, comme le montre l’existence de plusieurs ministères
dévolus à cette tâche. Les « Greniers » s’occupaient des céréales ; la «
Maison du Maître des Largesses », ministère étroitement lié dans le palais
à la « Demeure de la Vie », distribuait les provisions aux personnes
privilégiées, y compris les temples et la cour ; les vignobles étaient sous le
contrôle du « Bureau des Vivres », et les graisses étaient entreposées dans
un magasin spécial : la « Maison des Graisses Animales ».
Il est clair que de telles tâches administratives seraient
******ebook converter DEMO Watermarks*******
considérablement facilitées par l’écriture ; une bureaucratie de cette
échelle semble difficile à gérer sans quelque forme externe
d’enregistrement des faits, du moins du type de celle développée chez les
Incas au moyen du quipu (Murra, 1980). Mais l’adoption d’un langage
écrit facilite des transactions de biens, plus élaborées, surtout dans la
sphère économique. Gelb et d’autres relient de manière spécifique
l’origine de l’écriture à Sumer aux besoins de l’économie publique. « Avec
l’augmentation de la productivité du pays, résultant des systèmes de
canalisation et d’irrigation contrôlés par l’État, le surplus agricole
accumulé s’achemina jusque dans les dépôts et greniers des villes, et rendit
nécessaire la tenue d’une comptabilité des marchandises arrivant dans les
villes, ainsi que des produits manufacturés les quittant pour la campagne »
15
(1963 : 62) . Néanmoins, alors que plus tard l’écriture joua un rôle
important dans l’administration de l’économie du temple ou du palais, ses
origines elles-mêmes ont peut-être été de nature plus simple. Comme nous
l’avons vu, les spécialistes de l’histoire de Sumer ont adhéré à l’idée du
développement, dès l’origine, d’un système d’écriture achevé, peut-être à
partir de jetons, avec les sceaux-cylindres, puis utilisant les étiquettes et les
fiches attachées aux marchandises.
En Égypte et en Mésopotamie, l’économie basée sur le temple et le
palais entraîna un accroissement des bureaucrates et de la bureaucratie, des
registres et de ceux qui les tenaient. On trouve dans les archives d’Ebla un
document qui dresse une liste de 11 700 hommes directement employés
par les dignitaires et par l’administration de l’Acropole, un nombre auquel
il est difficile de croire. Un autre document calcule les rations d’orge pour
250 000 personnes, peut-être à titre d’exercice. L’arrivée au trône du roi
Sargon en Akkad (2334-2279) nous fournit un exemple plus crédible de
l’expansion de l’administration : à cette époque, on passe d’une tenue des
livres exercée à une échelle minime, à un phénomène d’une envergure bien
plus importante. Un grand nombre de documents de cette période relatifs
aux affaires et à l’administration nous sont parvenus, et ils semblent
témoigner de l’importance toujours plus grande de l’économie laïque par
rapport au temple. Ces documents sont marqués par le formalisme (et les
formules) bureaucratique de leur contenu. « Les tablettes d’affaires de la
période agade sont pour la plupart, d’un type formel ; il s’agit de listes, de
reçus, mais on y trouve aussi des documents juridiques, des dépositions de
témoins, des actes de vente de champs, d’esclaves, d’animaux et de
marchandises, des registres de transactions concernant des terres et des
fermiers, et des échanges commerciaux entre les villes. Il existe aussi des
lettres, qui sont pendant cette période caractérisées par un exorde
******ebook converter DEMO Watermarks*******
particulier ; elles traitent surtout de l’administration des domaines et de la
cession des baux, avec des références peu fréquentes à des sujets d’un
intérêt plus général » (Gadd, 1971 : 450).
Les emplois de l’écriture ont vraiment commencé à se multiplier
pendant la dynastie suivante, la IIIe dynastie d’Ur. L’écriture s’immisce
alors dans chaque secteur de l’économie ; elle est d’une importance
capitale pour les opérations commerciales, l’organisation de la production
des ateliers dans le temple et dans l’État, la collecte des « surplus »
agricoles, la définition des transferts de terres et des droits de propriété. La
nature même de l’écriture donne lieu à des transformations significatives
de chaque activité.

Les limites de l’économie orale


Nous pouvons voir à quel point l’écriture fut significative à l’aide d’une
brève comparaison avec les économies non écrites d’Afrique, au cours
d’un passé récent. Beaucoup de communautés africaines ont depuis très
longtemps été impliquées dans un commerce s’effectuant sur de longues
distances ; en effet on a considéré ce fait comme l’une des caractéristiques
majeures du mode de production africain (Coquéry-Vidrovitch, 1969).
Néanmoins, l’étendue et la complexité de ce commerce se situaient en
Afrique, certainement sur une autre échelle que dans le Proche-Orient
ancien. Il est significatif que les musulmans, étrangers et autochtones (et
avant eux les Égyptiens, les Grecs et les Indiens), aient participé à ce
commerce, là où il atteignait certainement son plus grand degré de
complexité, c’est-à-dire le long de la côte est-africaine, à travers le Sahara
et dans l’ouest du Soudan. Et cela a impliqué un emploi au moins minimal
de l’écrit à des fins commerciales. Dans toute l’Afrique, il y avait des
moyens d’échange relativement distincts les uns des autres – des cauris,
des manilles, des barres de sel, du drap ; nous trouvons au Moyen Âge sur
la côte de l’Afrique de l’Est de la monnaie de métal frappée. Dans toute
l’Afrique nous découvrons des traces du commerce et parfois du crédit ;
mais à travers le Sahara nous rencontrons aussi des lettres de change
écrites, ainsi que des cartes, des itinéraires et des passeports utilisés par les
marchands. Dans des sociétés orales nous pouvons certainement découvrir
des équivalents, des précurseurs de toutes les pratiques des marchands du
Moyen-Orient, mais l’écriture autorise un développement d’une
complexité impossible autrement. Prenons simplement la question du

******ebook converter DEMO Watermarks*******


crédit. En raison des limites inhérentes à la mémoire, les dames
ghanéennes observées par Hart, qui fournissaient à crédit pour une durée
d’un mois la nourriture aux employés d’un parc pour l’entretien des
camions, se faisant rembourser aux portes de celui-ci à la fin du mois, ne
pouvaient effectuer qu’un nombre limité d’opérations de nature différente,
avec un nombre restreint de clients. Sans livres, les commerçants aussi
rencontrent des difficultés dans le domaine des profits et pertes. Mais
l’écriture comporte également des avantages en termes de preuves et
d’accords. Bien entendu l’écriture peut dissimuler aussi bien que la parole,
surtout lorsque son utilisation repose sur un petit nombre de privilégiés.
Mais quand les deux contractants maîtrisent l’écrit, une facture écrite
permet d’en examiner et d’en vérifier le contenu ; ce qui, en soi, lui
confère un plus grand poids auprès de l’acheteur et du vendeur, sans
compter l’utilité qu’elle peut avoir ultérieurement en cas de litige.
Il est important d’insister sur une propriété majeure de l’écriture, à
savoir la possibilité qu’elle offre de communiquer non pas avec d’autres
personnes mais avec soi-même. Un enregistrement durable permet de
relire comme de consigner ses pensées et ses annotations. De cette manière
on peut revoir et réorganiser son propre travail, reclassifier ce que l’on a
déjà classifié, rectifier l’ordre des mots, des phrases et des paragraphes, au
moyen d’opérations qui peuvent maintenant être réalisées plus
efficacement par une machine à écrire électronique ou par un ordinateur
personnel. La manière dont on réorganise l’information en la recopiant
nous donne un aperçu inestimable sur le fonctionnement de la pensée de
l’Homo legens. À un niveau plus modeste, c’est ce que le marchand vai,
Ansumana Sonie, était en train de faire lorsqu’il s’asseyait pour
réorganiser ses propres comptes quotidiens, ainsi que les comptes et les
listes de membres de la « société des amis » ou de la « confrérie » dont il
était le secrétaire. L’écriture lui permettait de reclassifier non seulement
pour comptabiliser mais aussi pour la remémoration et la classification
conceptuelle (Goody, Cole et Scribner, 1977).
L’examen des livres de comptes de Sonie nous a amené à prendre en
considération certaines des implications cognitives que comportent les
différents moyens et les différents modes de communication écrite, surtout
pour ce qui est des opérations formelles. Ce n’est pas le moment de
résumer, et encore moins de poursuivre cette discussion. Ce n’est pas non
plus le moment d’examiner la question à laquelle nous avons fait allusion
au début, concernant le niveau d’alphabétisation nécessaire pour qu’un «
développement », un « take-off » se réalise. J’ai soutenu que l’écriture a eu
des apports non seulement « directs » (quoique rarement immédiats) à de
******ebook converter DEMO Watermarks*******
nombreux niveaux, mais aussi de manière cumulative, au sein du corpus
écrit lui-même. De sorte que l’écriture peut avoir une importance, non
seulement pour l’accumulation et le stockage quantitatifs de la
connaissance, mais aussi pour son développement qualitatif ; ce sujet, une
fois abordé, nous conduirait à examiner l’influence globale de la tradition
écrite, y compris celle de la connaissance scientifique, sur l’économie. On
en trouve une illustration en examinant la manière dont l’écrit regroupe et
diffuse les connaissances sur l’agriculture. Il s’agit en partie de tirer des
conclusions d’exposés divers. Un manuel datant de l’Angleterre médiévale
prescrit l’enregistrement des rendements en lait des vaches, et vise ainsi à
améliorer la qualité du troupeau. Vers la même époque (au XIIe siècle) un
sous-préfet chinois de Hangzhou, se préoccupant du bien-être de ceux qui
étaient sous sa juridiction et voulant établir une fondation charitable pour
sa lignée, a commandé « une série de schémas concernant la culture et le
tissage, illustrant des méthodes et accompagnés de poèmes afin
d’encourager une amélioration des techniques en agriculture et en
sériciculture » (Walton, 1984 : 45). Les schémas concernant le tissage
comptaient vingt-quatre croquis, allant du lavage des vers à soie jusqu’au
découpage du tissu, et avaient pour but d’améliorer le sort du fermier et de
sa femme dont « les vêtements ne couvraient pas le corps » et dont les
ventres étaient vides. Mais il arrive aussi que l’adoption de nouvelles
cultures et de nouvelles techniques soit accélérée par les réseaux plus
étendus promus par l’écriture, c’est-à-dire la communication à distance,
par le commerce mais aussi par les ambassades et les échanges. Ni le
commerce sur de longues distances, ni l’irrigation ne sont des
conséquences de l’écriture, et c’est peut-être l’inverse qui est vrai ; mais
l’écriture facilite le rassemblement et la classification des spécimens
botaniques et zoologiques et des informations qui s’y rattachent. Les
résultats d’un tel système sont incarnés dans le jardin exotique du Proche-
Orient ancien, où on regroupait des plantes et des arbres nouveaux,
provenant de l’étranger. On les cultivait dans ces jardins clos, irrigués, ces
« paradis », dont l’idée et le nom ont été inspirés par l’original de la Perse
ancienne. C’est ainsi qu’au VIIe siècle avant J.-C., Sennacherib planta du
coton indien dans son jardin royal. Bien plus tôt en Égypte, le temple
solaire de Neouserre de la Ve dynastie comporte des observations
zoologiques méticuleuses sous forme d’images et de textes ; le jardin
botanique de Touthmôsis III comprend apparemment toutes les plantes que
le roi a ramenées de ses campagnes.
Ces jardins témoignent d’une agriculture avancée, qui faisait appel au
contrôle de l’eau (l’irrigation) et de l’énergie mécanique (la charrue), et
******ebook converter DEMO Watermarks*******
produisait suffisamment pour entretenir la part de la population qui ne
participait pas directement à l’exploitation des terres. À part les artisans,
celle-ci comprenait, de façon significative, les guerriers et les lettrés –
c’est-à-dire les administrateurs et les prêtres – qui, bien qu’ayant entretenu
des relations plus ou moins bonnes les uns avec les autres au fil du temps,
ont si souvent constitué les classes dirigeantes. Et les classes qui
contrôlaient les moyens de destruction contrôlaient peu, excepté « en
dernière instance », les moyens de communication, et étaient encore moins
souvent lettrées elles-mêmes. Tandis que les guerriers vivaient en partie de
l’économie de rapine (qui avait sa propre littérature : les listes de captifs et
de captures qui étaient dressées d’une part pour des raisons de prestige,
d’autre part pour la comptabilité), les prêtres et administrateurs étaient
moins autonomes ; ces derniers dépendaient, directement ou indirectement,
du prélèvement d’un surplus sous des formes variées : loyers, taxes,
offrandes ou dons, généralement adressés aux dieux. On trouve de telles
transactions, sous forme de dons et d’offrandes, dans les États autochtones
d’Afrique, mais dans ces États les surplus provenant de la production
agricole étaient d’ordinaire peu importants et les techniques
d’enregistrement frustes. Le butin et les taxes sur le commerce
contribuaient à la gestion du territoire, on constate cependant un fort
contraste entre ces États et le Proche-Orient ancien, où l’essor d’une
économie centrée sur le temple et le palais, et gérée par les prêtres ou les
rois, fut largement facilité par l’emploi de procédés de comptabilité. Il
paraît clair que l’écrit a pu subsister grâce à la terre, mais il encouragea en
même temps le processus d’acquisition et de prélèvement de ce moyen de
subsistance, tout en promouvant des formes complexes d’échange et de
production qui rendaient possibles à leur tour des formes nouvelles de
taxation. En revanche, les États autochtones d’Afrique, hormis ceux qui
avaient adopté l’islam, ne disposaient pas de cet agent catalyseur à usage
interne, bien qu’ils fussent parfois influencés par des cultures écrites aux
pressions desquelles ils sont restés très ouverts. En effet il faut comprendre
certains aspects du phénomène désigné « néo-colonialisme » dans la
perspective même de cette ouverture. Il s’avère nécessaire de faire une
différenciation entre les différentes régions socioculturelles du Tiers-
Monde et du système mondial, non seulement du point de vue de leur
relation avec la métropole mais aussi du point de vue de leur propre
organisation socioculturelle. Bien que les sociétés majeures du continent
asiatique fussent très fortement atteintes par l’expansion européenne, il
était plus rare qu’elles deviennent des colonies au sens africain, américain
ou océanien du terme, et aujourd’hui encore elles ne sont pas vraiment
******ebook converter DEMO Watermarks*******
néo-coloniales d’un point de vue culturel. Leurs traditions écrites ont
fourni une base plus solide à la résistance culturelle que dans le cas des
cultures orales. Mais ce vaste sujet renvoie à des questions qui seront
mieux examinées dans la perspective politique qui est au centre du
prochain chapitre.

Notes
1. Il n’est guère nécessaire de faire remarquer que la religion, prise au sens de l’organisation du
temple, faisait partie de « l’infrastructure », comme l’affirme Godelier pour les Incas du XVIe siècle
(1977 : 67 et s.), en fondant son analyse sur le travail de Murra.
2. Les enveloppes les plus anciennes, dans l’état actuel des recherches, proviennent du niveau
moyen d’Uruk à Farukhabad.
3. Le Brun et Vallat rejettent l’idée selon laquelle les jetons puissent représenter autre chose que des
nombres (1978 : 33-34). Pour une autre critique de Schmandt-Besserat, voir aussi Lieberman (1980)
et la réponse de Powell (1981 : 423 et s.). Pour une analyse très intéressante de la manière dont la
disposition spatiale de l’écriture cunéiforme primitive s’est développée à partir de l’usage de jetons
pour satisfaire à la demande administrative et servir à la tenue de livres de caractère économique,
voir Green, 1981.
4. Amiet signale la présence de signes de ce type au niveau 17, mais ils ne font leur apparition sous
une forme « organisée » qu’au niveau suivant (Le Brun et Vallat 1978 : 40).
5. Sur le problème plus général du conflit entre une Église qui accumule les biens et un État qui se
les approprie, voir Goody (1983).
6. Pour la période ancienne, on ne trouve pas beaucoup de preuves témoignant de la présence de
temples importants voués au culte divin, hormis dans un ou deux endroits ; la question de savoir si
ces vestiges matériels sont l’indication d’une distribution plus large de ces temples est sujette à
discussion.
7. Voir l’étude de Dyer sur l’évêché de Worcester du VIIe au XVIe siècle (1980).
8. « Le gouvernement central utilisait une partie des surplus de nourriture et des articles
manufacturés qu’ils avaient à leur disposition pour se lancer dans le commerce extérieur. Bien qu’il
n’y ait pas de preuves montrant que le roi se fût réservé le monopole de ce commerce, les besoins et
la richesse de la cour encourageaient le palais à entretenir des relations commerciales sur une
échelle qui dépassait largement celle des échanges commerciaux des autres individus ou institutions
dans le pays. Il semble donc probable que la plupart des marchandises étrangères ont été
acheminées en Égypte par le biais de la cour, avant d’être redistribuées sous la forme de dons
royaux » (Trigger, 1983 : 59).
9. Sur la sécularisation des terres par les souverains d’Akkad, voir Garelli (1969 : 91).
10. Bien que Larsen considère que le lin fut prédominant et la laine, un textile accessoire, Veenhof
inverse cette hiérarchie. De toute manière, les métiers à tisser font leur apparition très tôt sur les
sceaux-cylindres du IVe millénaire provenant du sud, d’où émanent la majorité de ces textiles (Le
Brun et Vallat, 1978 : 26 ; Amiet, 1972). Les textiles eurent une grande importance pour le
commerce et représentèrent la seule forme de « production industrielle » dans le Proche-Orient
jusqu’à la période musulmane (Oppenheim, 1964 : 84).
11. Woolley tente constamment d’insister sur les éléments « capitalistes » de l’économie ancienne,

******ebook converter DEMO Watermarks*******


à la grande consternation de ses collègues soviétiques. Les disciples de Polanyi souhaiteraient
insister également sur le fossé séparant les deux systèmes économiques, mais il est important
d’essayer de concilier continuité et discontinuité en étudiant la question des modes de production.
Selon Garelli la main-d’œuvre dans les ateliers textiles était servile et féminine (1969 : 103).
12. Ce processus apparaît de manière particulièrement claire en Égypte. Lorsqu’on introduisit le
métier à tisser asiatique dans le Nouvel Empire, ce furent des hommes qui le firent fonctionner,
alors que son ancêtre était manié par des femmes.
13. On utilisait le lin en Mésopotamie aussi, et on trouve du coton dans le jardin royal de
Sennachérib (704-681 avant J.-C., Oppenheim, 1964 : 94), ainsi qu’en Chine au XIIe siècle après J.-
C.
14. On exigeait aussi la présence de sept témoins et une signature des testaments romains rédigés
(Guigue, 1863 : 2).
15. Les études récentes ont tendance à considérer que le contrôle de l’irrigation avait des bases
locales, surtout en Égypte (par exemple Lloyd, 1983 : 326). En Mésopotamie, la période des crues
se situait à un moment plus tardif et moins opportun qu’en Égypte, ce qui rendait indispensable la
préparation de digues et de levées afin de protéger les champs des inondations, la construction de
canaux pour stocker et redistribuer l’eau, et le déplacement des cultures de temps en temps pour
éviter la salinisation croissante des terres. La construction de nouveaux canaux et le transfert des
populations représentaient, selon Oppenheim, « une partie essentielle du programme économique et
politique d’un souverain responsable, et rivalisait d’importance avec l’entretien des digues » (1964 :
42). Bien entendu le souverain était généralement le dirigeant d’une cité-État.

******ebook converter DEMO Watermarks*******


* N.D.T. En français dans le texte.

******ebook converter DEMO Watermarks*******


3

L’État, le bureau et le dossier

La question de l’écriture et de l’administration, question sociologique ou


anthropologique majeure, est liée à celle de la formation des États, à celle
de la bureaucratie, et à celle du rôle que l’écriture a joué par la suite en
contribuant à l’unification de vastes empires tels que la Chine ; elle
s’applique aussi, à la suite du développement de l’alphabet qui lie plus
étroitement l’écrit à la langue parlée, au rôle plus important que jouèrent
les problèmes linguistiques dans la formation et l’éclatement des États-
nations.
Commentant l’analyse de l’Asie du Sud-Est menée par Wheatley,
Adams a fait remarquer que « les stades les plus anciens de l’écrit dans la
plupart des civilisations “primaires” furent exactement contemporains des
premiers développements des États » (1975 : 464 ; Wheatley, 1975 : 229).
D’un point de vue historique, cette association peut être fortuite, puisqu’en
effet les premiers éléments des États que nous connaissons, on en trouve la
trace dans des documents écrits. Car il est certain qu’en Afrique, en
Polynésie et dans les Amériques, des États qui n’avaient aucun accès à
l’écriture, au sens plein du terme – quoique certains aient développé des
formes de tenue de « registres » – sont apparus. Mais la communication
orale impose des limites à l’organisation de l’administration politique : ce
sont ces restrictions que je souhaite examiner au cours de ce chapitre, en
avançant l’idée selon laquelle l’écriture joue un rôle décisif dans le
développement des États bureaucratiques, bien que des formes de
gouvernement relativement complexes puissent exister sans écriture. Et
l’adoption de l’écriture à des fins diverses en liaison avec l’administration
politique a des implications à tous les niveaux, au moins potentiellement,
pour la conduite des affaires de l’État.
Si l’on considère que la politique traite de la distribution du pouvoir, il

******ebook converter DEMO Watermarks*******


est alors nécessaire de se rappeler que l’écriture constitue une dimension
importante du pouvoir, du pouvoir de l’État (puisque effectivement il
n’existe pas de cultures écrites sans l’État), non seulement du point de vue
de la bureaucratie centrale, mais aussi de l’idéologie (le pouvoir potentiel
d’une idéologie écrite étant semblable à celui d’une religion écrite) et du
point de vue du contrôle de la population au moyen du recensement, de la
taxation, etc. D’une manière ou d’une autre, le pouvoir de l’État pénètre la
maison elle-même, le foyer, au cœur du ménage, de la famille, du mariage
et de la parenté.
Cependant, cette question de l’écriture ne s’applique pas seulement au
pouvoir central, mais aussi à celui des autres « grandes organisations »
semi-autonomes. Par-dessus tout, le pouvoir de l’écriture, comme le
pouvoir du fusil, peut être une force démocratique, surtout pour une
communauté de trop grande échelle pour être administrée par des relations
directes d’individu à individu. L’écriture n’a pas de conséquences aussi
immédiates que le fusil. Il a fallu quelque cinq mille ans pour étendre la
capacité de lire et d’écrire à tout le système social, pour en faire un
instrument de démocratie, de pouvoir populaire, un instrument appartenant
aux masses. Même à ce moment-là ses implications égalitaires étaient
strictement limitées, puisque la présence de l’écrit crée un autre axe de
différenciation : l’accès aux textes et leur création. Bien que dans l’Europe
médiévale les taux d’alphabétisation fussent peu élevés, il faut rappeler
qu’à Athènes il existait probablement un niveau élevé d’alphabétisation, et
que dans le cas de l’Égypte romaine (où il s’agissait pour une grande partie
de la population d’apprendre à écrire une langue étrangère), Hopkins (en
préparation) a récemment proposé un taux d’alphabétisation de 20 %.
Athènes formait une société à petite échelle et l’Égypte romaine n’était
guère une démocratie. L’emploi de l’écriture comme méthode de
communication indirecte est quasi nécessaire pour que les processus
permettant une consultation bien informée puissent s’effectuer dans des
formations plus étendues.
Il s’agit tout d’abord de la question du suffrage qui dans l’Europe du
XIXe siècle, s’étendit en même temps que progressait l’instruction des
masses. Vient ensuite le problème de la circulation de l’information par
l’intermédiaire des journaux, des revues, etc. Mais il existe une autre
possibilité qui consiste à utiliser l’écriture pour attaquer le gouvernement
en place.
La révolte des Noirs, esclaves et affranchis, à Bahia, au Brésil, en 1835,
offre un exemple étonnant de cet usage de l’écriture. Des captifs en
majeure partie d’origine yorouba et haoussa se sont apparemment inspirés
******ebook converter DEMO Watermarks*******
du Djihad d’Uthman dan Fodio de 1807 ; les textes et l’écriture ont joué
un rôle important dans la réforme du pays et dans les allégeances des
fidèles. À Bahia encore, ils ont instauré des écoles islamiques et émis des
proclamations écrites tout en utilisant l’écriture pour organiser la révolte.
Les autorités partageaient l’idée selon laquelle la connaissance de l’écrit
était un facteur majeur du succès de leur organisation, de sorte qu’ils
forcèrent les affranchis qui savaient lire et écrire à retourner en Afrique de
l’Ouest (Goody, en préparation). Dans l’Égypte romaine les usages «
populaires » de l’écrit concernaient les domaines judiciaire et économique.
La cité d’Athènes, bien qu’elle fût une société à petite échelle, employait
l’écriture pour une forme de scrutin, tandis que le débat politique était
stimulé par la présentation des lois, de l’information, des modes
d’argumentation et même des discours des orateurs eux-mêmes, sous une
forme bien visible. Le pouvoir de l’écriture se fit sentir dans toute une
gamme de contextes politiques différents.

États et bureaucraties
Au niveau le plus général des préoccupations anthropologiques, la
politique comparée, définie non du point de vue du comportement
politique mais du point de vue des institutions, a été dominée par la
distinction entre États d’une part, et sociétés acéphales (c’est-à-dire des
sociétés sans tête, parfois segmentaires), de l’autre. La recherche sur ces
dernières a eu pour principal objectif d’analyser de quelle manière le
problème de l’ordre (et par conséquent du désordre) est résolu dans les
communautés qui ne sont couronnées d’aucune structure dirigeante et
autoritaire, qui n’ont ni souverain, ni roi, ni conseil permanent pour diriger
ou coordonner leurs affaires. Cette question attira l’attention d’Aristote et
d’Ibn Khaldoun, Hobbes et Locke l’étudièrent, elle préoccupa Rousseau et
Austin. Elle est essentielle à l’analyse de Durkheim dans son ouvrage De
La Division du travail social (1897). Parsons lui-même a insisté sur ce
point dans The Structure of Social Action (1937) et dans The Social System
(1951). Il n’est donc pas surprenant que ce contraste soit devenu un axe
majeur du travail d’Evans-Pritchard et de Fortes ; on en trouve le résumé
*
dans l’introduction de leur livre Systèmes politiques africains dont de
nombreux concepts clés tels que « segmentaire » et « densité morale » ont
été empruntés à Durkheim.
Par la suite les anthropologues orientèrent leurs efforts vers la
******ebook converter DEMO Watermarks*******
spécification des différents types de groupes qui déterminent les
principaux champs d’exercice du contrôle social dans les sociétés
acéphales, afin de voir s’il s’agissait de lignages, de groupes d’âge ou de
formations villageoises, et de déterminer de quelle manière ces groupes
fonctionnaient dans un régime qu’on a pu désigner sous l’expression : «
anarchie ordonnée ». Ce régime faisait explicitement l’objet d’une
comparaison avec un régime étatique où le siège majeur du contrôle social
résidait dans la hiérarchie des rôles autoritaires incarnée dans le système
de gouvernement, derrière lequel se tient cet ultime arbitre, le contrôle
organisé de la violence « légitime ». Par conséquent, l’« État » de
l’anthropologue apparaît comme une catégorie indifférenciée – à part
quelques exceptions mineures (puisqu’elles n’ont pas été élaborées dans
un sens comparatif) qui comprennent « l’État boule de neige » des Nguni
de Barnes (1954), l’État « segmentaire » des Alur de Southall (1954), le «
**
sur-royaume » de Gonja (Goody, 1967), « l’État primitif » de Kaberry
(1957), et peut-être « l’État-théâtre » de Bali de Geertz (1980). Que ce soit
dans des études sur l’origine de l’État ou dans des recherches
comparatives, cette catégorie unique offre un contraste avec
l’hétérogénéité des sociétés acéphales d’une part, et avec les typologies
plus complexes des spécialistes en sciences politiques d’autre part (qui ont
tendance à traiter des sociétés « tribales » dans leur ensemble comme
d’une catégorie résiduelle).
Dans le cas des États centralisés, il y a certainement un grand nombre
de distinctions à faire concernant la nature des régimes, qui renvoient par
exemple à l’instance qui contrôle le système administratif : selon qu’il
s’agit d’une dynastie, d’un dictateur, d’un pouvoir militaire, de l’Église
(les « grandes organisations »), ou d’un représentant d’une assemblée. En
effet, Finley (1983) considère que les assemblées où se tenaient les débats
et auxquelles participait le peuple (quoique de manière limitée), et qui
furent une invention de la Grèce et de Rome, expriment l’essence de la
politique. Il est intéressant de voir que l’emploi actuel de ce terme par les
Africains de l’Ouest, anglophones, rappelle de beaucoup le sens précédent
; ils l’utilisent pour se référer à ces périodes de l’histoire récente de leurs
nations, périodes somme toute rares, où l’on a pu effectivement exercer
son droit de vote en faveur de candidats de son choix pour qu’ils siègent
dans une assemblée relativement libre. Dans une perspective plus générale,
cependant, la politique constitue un des aspects de la plupart des
comportements sociaux, même s’il ne s’agit que de querelles de clocher.
Au niveau national ou tribal, c’est-à-dire, au niveau le plus global du
système social, la politique au sens large est une caractéristique évidente
******ebook converter DEMO Watermarks*******
de tous les régimes, puisqu’ils sont forcés de se préoccuper des problèmes
internes ayant trait à l’ordre et des problèmes externes tels que la guerre ou
les vendettas.
Cependant, même si nous limitons la notion du politique à la
participation populaire, celle-ci ne semble pas être totalement absente dans
les sociétés les plus anciennes. Jacobsen rapporte dans ses écrits le cas
d’une démocratie primitive en Mésopotamie ancienne (1943), où une
assemblée de citoyens libres jouait aussi le rôle d’une cour de justice
(Larsen, 1976 : 10). Cette assemblée de citoyens fonctionnait selon
Oppenheim (1964 : 112), comme « une réunion tribale qui parvenait à un
consensus, guidée par les membres les plus influents, les plus riches et les
plus anciens » ; ils écrivent des lettres, luttent pour obtenir les privilèges
1
fiscaux et acceptent une responsabilité juridique en matière de crimes .
L’idée d’une participation populaire dans les sociétés les plus anciennes
est confirmée par la référence aux réunions « tribales », du moins en ce qui
concerne les régimes politiques les plus simples, si ce n’est les régimes les
plus anciens historiquement. Bien que, dans le cas de la plupart des
groupes, la notion d’une tribu gouvernée par une assemblée démocratique
ne soit pas plus juste que celle d’une tribu dominée par un chef
autocratique, et que l’idée d’un consensus doive peut-être être rejetée au
profit de celle de « l’opinion de l’assemblée », on trouve consultations et
débats dans toutes les sociétés de ce type : ils annoncent ainsi les
assemblées plus structurées que l’on observe à des époques plus tardives et
dans des sociétés plus complexes.
En l’absence d’un cadre conceptuel admis dans lequel il serait possible
d’inclure la gamme entière des systèmes politiques, les spécialistes se
reportèrent aux notions générales adoptées par les penseurs du XIXe siècle
qui furent développées à partir d’une base empirique que l’on considérerait
aujourd’hui comme peu solide. Le résultat pour la sociologie comparée fut
quelques applications plutôt sommaires, à l’Afrique et à d’autres pays, de
catégories et d’enchaînements d’idées centrés sur l’Europe, reposant soit
sur une comparaison avec le féodalisme occidental (Goody, 1963), soit,
avec des résultats encore plus désastreux, avec l’idée d’un despotisme
oriental (voir Murdock, 1959 ; Suret-Canale, 1961 ; Godelier, 1977). Outre
le fait qu’elles négligeaient les conséquences résultant d’importantes
différences entre les systèmes productifs, ces tentatives d’assimilation ne
tenaient pas compte d’un autre facteur majeur, à savoir les effets possibles
ou réels qu’ont les changements dans les modes de communication sur les
modes de gouvernement. Même si le rôle de l’écriture, de la table de

******ebook converter DEMO Watermarks*******


travail et du bureau, est essentiel pour le concept de bureaucratie de
Weber, même si les systèmes de classement de documents étaient
fondamentaux pour le développement des États « civilisés » du Proche-
Orient à l’âge du bronze (et plus tard, par exemple en Crète, Chadwick,
1959), des spécialistes ont décrit la royauté africaine comme les exemples
de la bureaucratie bantoue ou akan (Southwold, 1961 ; Wilks, 1966).
Comme certains travaux sur la philosophie des Dogon du Mali, de telles
descriptions faisaient idéologiquement partie d’un effort admirable mené
afin d’obtenir une juste reconnaissance des croyances indigènes et des
pratiques d’autres cultures par les milieux européens ; un effort qui s’avère
si souvent fructueux pour les études comparatives. Mais on doit
constamment examiner de près ces tentatives pour vérifier qu’elles n’ont
pas négligé les dérivations historiques et les différences d’échelle et de
fonctionnement. L’emploi, au sens large du terme de « bureaucratie »
semblerait ne pas accorder assez de poids à l’importance des
conséquences, causes ou faits concomitants qui sont liés aux systèmes de
communication et aux facteurs qui s’y associent dans la sphère du
gouvernement. Sur ce point, Green fait une remarque bien précise : «
L’émergence d’une institution bureaucratique, centralisée et sur une
grande échelle a pu, cependant, être elle-même une conséquence de la
création d’instruments qui ont permis à l’administration de se développer
et d’exercer, à travers les engagements écrits, une autorité directe même
sur les plus bas échelons du personnel et de la clientèle » (1981 : 367).
Dans son étude des Basoga de l’Afrique de l’Est intitulée Bantu
Bureaucracy (1956), Fallers énonce très clairement la différence entre les
rôles conflictuels des lignages soga, de l’État, et de la bureaucratie
introduite par le régime colonial. Il rattache ces différences aux modes
d’exercice de l’autorité : dans la situation traditionnelle, il existe une
relation entre patron et client par opposition à l’autorité impersonnelle, liée
à une fonction, qu’exerce le fonctionnaire salarié ; le premier cas nous
offre un exemple d’une relation sociale de type « particulariste », le second
de type « universaliste ». Bien que Fallers ait fait remarquer avec justesse
certaines des différences intrinsèques existant entre les États africains
modernes et traditionnels, dans son œuvre comme dans celle de Weber, les
implications des divers modes de communication, et plus précisément de
l’écriture, sont restées implicites. J’aimerais tenter de formuler certaines de
ces implications en revenant à nouveau sur l’exemple des premiers États
du Proche-Orient ancien à connaître l’écriture.

******ebook converter DEMO Watermarks*******


La taxation, la comptabilité et le recensement
Puisque le système politique de ces États était si étroitement lié aux
activités économiques et religieuses, certains aspects majeurs de l’emploi
de l’écriture dans le gouvernement ont déjà été examinés. En Égypte, une
économie à réserves centralisées, économie très complexe fonctionnant sur
une grande échelle, reposait sur des procédés de comptabilité qui
favorisaient le règlement des livres, l’évaluation des recettes et des
dépenses. La « maison » du roi en dépendait aussi, afin de diriger l’activité
économique du palais en Mésopotamie, Toutes deux s’appuyaient sur
l’autorité sacrée du prêtre et du temple, que l’on identifiait à la parole
écrite, pour légitimer le rôle du souverain et parfois assurer la formation
des spécialistes dont la bureaucratie avait besoin. Ce sont des aspects de
l’administration politique que j’ai déjà examinés. J’ai également fait
remarquer le lien étroit qui existe entre la taxation et le recensement, le
dénombrement du peuple. Arrivés à ce degré d’organisation, les intérêts de
ces États s’insinuent jusque dans les structures domestiques de la
communauté, d’une manière que je trouve très différente du
fonctionnement d’un royaume africain ; c’est probablement dans le cas de
l’Irlande que ce fait se vérifie le mieux.
En examinant l’économie ancienne, j’ai traité assez longuement du rôle
joué par l’écriture pour la comptabilité nationale (ou plutôt, du « palais »)
2
pour les taxes et le butin . Un exemple frappant, tiré d’une période
beaucoup plus tardive, celle qui correspond à l’expansion de l’Europe,
permettra de consolider notre argumentation. Peu de cas de collecte de
butin intervenue au cours de l’histoire peuvent rivaliser avec la sauvagerie
de la conquête de l’Amérique du Sud et de l’Amérique centrale par les
conquistadores espagnols. Le but recherché était l’or et les objets de valeur
; les moyens comprenaient non seulement la conquête, mais le massacre, la
capture, l’asservissement et la trahison permanente. Cependant ces
vétérans rudes et endurcis étaient retenus par l’emploi de l’écriture de deux
manières. La couronne espagnole prenait un cinquième du butin et sa
collecte était contrôlée par des fonctionnaires royaux qui accompagnaient
les expéditions. Une expédition particulièrement sanglante menée par
Federmann à l’intérieur de ce qui est actuellement le Venezuela, fut la
conséquence directe des prêts accordés par les banquiers allemands à
l’empereur Charles Quint. Il a été enregistré par écrit que le trésorier royal
Antonio de Naveros fut choqué par la manière dont Federmann acceptait
les présents en or sans tenir un registre financier exact (Hemming, 1978 :
27). Le massacre avait moins d’importance que la tenue des livres.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
Peu de temps après cette expédition les conquistadores s’emparèrent de
nombreux objets en or, lors de leur attaque contre les Muisca de la
Colombie actuelle. En juin 1598, le trésor fut rassemblé afin d’être fondu.
Comme pour d’autres expéditions, qui toutes devaient être approuvées par
le roi, un fonctionnaire royal tenait un registre de ce qui avait été saisi,
ainsi que le faisait le chef de l’expédition lui-même. La première démarche
consista donc à comparer ces deux documents. Ensuite on fouilla chaque
participant en cherchant de l’or ou des bijoux cachés. Après qu’on eut
payé les dettes ordinaires, l’armée fut divisée en trois, capitaines, cavaliers
et soldats, et chacun de ces groupes nomma un répartiteur. Lorsqu’on eut
tout évalué, une misère de deux cents pesos fut mise de côté afin d’obtenir
de deux églises qu’elles disent des messes pour les cinq cents morts de
l’expédition. Le jour suivant, les trois fonctionnaires royaux présentèrent
le butin au chef de l’expédition en prélevant un cinquième des richesses
pour le roi. Le reste fut réparti entre les participants. Malgré cette
comptabilité méticuleuse, le chef de l’expédition, Jimenez de Quesada, fut
ultérieurement mis en accusation par quelques hommes qu’on avait
abandonnés en cours de route et qui néanmoins réclamaient une part du
butin, tandis que l’officier judiciaire alléguait qu’il n’avait dévoilé qu’une
fraction de la somme revenant à la couronne. En bon avocat il se défendit
brillamment et en fut quitte pour une légère amende (Hemming, 1978 : 95-
96). Les problèmes inhérents à l’économie de rapine et l’importance
donnée à l’exactitude des registres sont des thèmes qui reviennent
constamment dans toute l’histoire du processus de dépouillement de
l’Amérique du Sud de son or et de ses objets de prix.
La tradition écrite agit comme une contrainte pour ces conquérants
sauvages d’une seconde façon, à travers la religion. L’une des
justifications de la conquête et de l’asservissement d’autres peuples par les
Espagnols et les Portugais avait été la conviction que la captivité leur
apportait les bienfaits de la religion chrétienne. Avant qu’elle ne quitte
l’Angola pour le Nouveau Monde, on rassemblait la cargaison humaine
dans une église et on lui parlait de la religion chrétienne, chacun était
baptisé et se voyait donner un morceau de papier sur lequel son nouveau
prénom (un nom de saint) figurait (Bowser, 1974 : 47). Ce morceau de
papier changeait tout : son nom, sa religion, son statut légal. C’était sa
carte d’identité. Mais, en outre, on marquait sa poitrine des armoiries
royales d’Espagne, une preuve de leur baptême, mais aussi une marque de
propriété, comme celle qu’on applique au bétail. Alors que les premiers
conquistadores avaient réduit en esclavage de nombreux Indiens en
Amérique, des objections d’ordre moral et ecclésiastique furent formulées
******ebook converter DEMO Watermarks*******
plus tard par l’Église et le roi. À la suite de ce débat, il fut décidé que,
quoiqu’il fût acceptable de combattre et d’asservir les Maures infidèles
d’Afrique, qui avaient déjà entendu parler du christianisme mais l’avaient
rejeté, ceux qui n’avaient jamais eu cette occasion constituaient un cas
différent. Il fut décidé qu’une proclamation écrite, connue sous le nom de
Requerimiento, devrait être lue à haute voix, par des interprètes si possible,
avant toute attaque espagnole. Après la lecture d’une brève histoire du
monde qui décrivait la papauté et la monarchie espagnole, les indigènes
devaient accepter le roi comme leur souverain au nom du pape, et autoriser
que l’on prêche le christianisme dans leur pays. Si ceux qui écoutaient ne
se soumettaient pas immédiatement, ils s’exposaient à une attaque
espagnole, et par la suite, à l’asservissement, la proclamation se terminant
sur les mots suivants : « …nous protestons que les morts ou dommages qui
*
en résulteront vous seront imputables » (Hemming, 1978 : 37-38). Non
seulement la lecture de cette proclamation légitimait l’attaque, mais elle
faisait retomber le blâme sur les Indiens, en niant la culpabilité des
attaquants espagnols.
L’extraordinaire pouvoir de transformation dont est investi l’écrit le
rapproche de la « magie », bien qu’il illustre aussi l’autorité qui lui était
conférée dans les systèmes politiques et juridiques qui étaient sur le point
de s’établir. Cependant, notre propos initial ne concernait pas ces emplois
plus complexes du langage écrit, mais les utilisations non syntactiques qui
caractérisent la tenue des livres et la comptabilité. Par opposition à la
manière dont l’écriture influence la structure des normes religieuses à
travers la création et la reproduction de textes et l’organisation de
l’enseignement (la reproduction des lecteurs), les formes d’écriture
utilisées pour la tenue des livres et pour la comptabilité sont beaucoup plus
éloignées de la parole, étant composées en majeure partie par des lexèmes
qui sont détachés de leur contexte et de nombres qui forment en eux-
mêmes un « ensemble » tellement distinct qu’ils peuvent être développés
sans le recours à un système d’écriture complet. Ce fait est d’une
importance particulière pour l’analyse des régimes centralisés des
Amériques. Car un système de jetons, ou même un code à base de nœuds
(comme le quipu), du type de ceux décrits par Murra (1980 : 109-110,
161-162) peut avoir de nombreuses fonctions identiques à celles que
remplit l’écriture, non seulement pour l’économie mais aussi pour les
types de calculs complexes qui sont associés à l’établissement du
calendrier développés en Amérique centrale (Morley et Brainerd, 1983 :
512 et s. ; Zuidema, 1982).
L’élaboration de systèmes complexes de calendrier dépend de manière
******ebook converter DEMO Watermarks*******
cruciale de la représentation graphique, ainsi que d’une connaissance du
calcul (Goody, 1968). Par exemple le concept d’ère suppose que l’on ait
une idée du point de départ, que l’on trace une ligne, qu’il existe un début
bien précis auquel on puisse faire des références chiffrées. La
réconciliation arbitraire mais indispensable des méthodes de calcul lunaire
et solaire (que l’on ait des « mois » ou des « années » de durée variable)
est nécessaire parce que le fait de mettre par écrit le système de calcul du
temps favorise l’emboîtement des unités des différents cycles. La
formalisation de la représentation graphique oblige à choisir ; bien qu’une
telle réconciliation soit sans doute possible dans la communication orale,
la représentation visuelle exige l’adoption d’une formule. Avec cet
emboîtement formel, combiné à l’application de chiffres aux unités de
temps et à leurs sous-unités, aux années, aux mois, aux jours et aux heures,
certaines unités étant arbitraires et d’autres pas, la société arrive à exercer
un plus grand contrôle sur le temps au moyen du système du calendrier.
Cela touche également à la politique. On est habitué à penser qu’un
système politique contrôle l’espace, le territoire. Mais le contrôle du temps
entre dans un cadre identique. Celui qui contrôle le calendrier, le mode de
calcul du temps, que ce soient les prêtres en Égypte ou la cour en
Amérique centrale, détient un pouvoir dont l’influence s’exerce sur le
système social tout entier, atteignant les domaines de la politique, de la
religion, du droit et de l’économie. Ce fut avant tout la montre fabriquée
en série, et dans une moindre mesure l’horloge, qui démocratisèrent le
calcul mécanique et « objectif » du temps. Mais il n’en reste pas moins
vrai que le régime politique peut faire retarder ou avancer la pendule,
introduire de nouveaux jours de fête et annuler les anciens, et même faire
calculer les années avec pour point de départ un règne ou un régime.
Quand j’ai travaillé parmi les LoDagaa, ils me semblaient prêts à
accueillir une forme plus systématique de calcul du temps, on me
demandait en effet l’heure constamment, ou bien plus important encore,
combien de mois nous séparaient des premières pluies. À strictement
parler, un système d’écriture complet n’est pas nécessaire pour que ce
développement s’effectue, ni même comme je l’ai suggéré, pour faire des
calculs, ni même peut-être pour la tenue des registres qui joua un rôle si
important dans le Proche-Orient ancien. Néanmoins, il existe une relation
étroite entre ces formes de représentation simple et l’écriture elle-même,
en termes à la fois historiques et logiques.
Des systèmes d’écriture complets se sont développés très tôt dans le
Proche-Orient ancien, mais de nombreux emplois de l’écrit, surtout dans le
cas des textes longs de type religieux ou littéraire, ont été consécutifs à une
******ebook converter DEMO Watermarks*******
longue période dominée, dans un contexte économique et administratif,
par des formes moins proches de la parole. En effet, certaines des
possibilités les plus importantes qu’offrait l’écriture dans les domaines
littéraire, philosophique et dans d’autres domaines encore, ne se sont
concrétisées qu’avec le développement d’écritures syllabiques et
alphabétiques plus simples et plus pratiques et celui de nouveaux outils de
travail qui ont favorisé, entre autres, une transcription plus aisée, et peut-
être plus rapide, de la parole. Mais on n’insistera jamais assez sur le fait
que des emplois de ce type étaient très peu fréquents au cours des
premières phases de développement de l’écriture, bien qu’ils aient gagné
de l’ampleur par la suite.

La correspondance administrative
Dans les grandes archives d’Ebla (autour de 2400-2250), nous découvrons
non seulement des « textes économiques » ayant trait à la taxation et au
commerce, mais aussi des « lettres, édits et traités » (Matthiae, 1980 :
164). Ces lettres sont pour la plupart d’entre elles des dépêches concernant
des problèmes administratifs, envoyées par des fonctionnaires aux rois.
Les subalternes pouvaient communiquer avec leur supérieur hiérarchique à
distance, tout à fait officiellement, et d’une manière qui permettait
d’enregistrer durablement question et réponse, pour qu’elles servent de
référence à l’avenir, offrant ainsi une clarification, une garantie et un
précédent.
L’échange de correspondance nécessite un système de courrier reliant
entre eux les principaux centres, un système tel que celui établi par Sargon
Ier d’Akkad (2334-2279) (Johns, 1904 : 308). Pour la grande majorité des
régimes, y compris les régimes modernes, qu’ils soient capitalistes ou
socialistes, le service postal est organisé par, et dans un sens pour l’État,
puisqu’il achemine prioritairement et gratuitement les documents
administratifs. Même initialement, un tel système a nécessité l’entretien
des routes et des canaux afin que la distribution pût s’effectuer dans des
délais raisonnables (Oppenheim, 1964 : 103).
Les archives d’Ebla contiennent des messages envoyés à des
fonctionnaires en mission ou bien adressés directement à d’autres rois : il
s’agit probablement de copies d’archives des dépêches originales ; l’idée
de « faire une copie » fut l’un des premiers traits caractéristiques des
gouvernements lettrés, qui encourageait clairement une certaine rigueur

******ebook converter DEMO Watermarks*******


dans l’interprétation « littérale » (c’est-à-dire, à la lettre) des édits et des
traités. Et si les messages étaient destinés à être conservés de manière
permanente et à être interprétés à la lettre, il fallait qu’ils soient formulés
avec grand soin par les spécialistes de l’écrit.
Les édits que l’on a trouvés dans les archives étaient des ordonnances
royales, bien qu’ils réglassent souvent des affaires privées ; il s’agissait,
par exemple, de l’attribution de cités du royaume aux membres de la
famille royale et à une princesse, d’un groupe de villages comme dot lors
de son mariage, un don de peu de valeur, à moins qu’il n’ait pu produire
un revenu en nature ou sous la forme de taxes.

Les traités internationaux


Les traités internationaux, qui sont un type particulier de contrat, étaient
largement utilisés dans le Proche-Orient ancien, y compris les traités
mettant fin à un état de guerre (Oppenheim, 1964 : 284). Nous avons là un
3
type de contrat consigné par écrit . Il existe bien entendu des formes de
contrat dans les sociétés orales, mais ici comme ailleurs, l’écriture rend
explicite ce qui autrement serait resté implicite. L’écriture fournit une
constitution écrite au lieu d’une entente orale, avec toutes les implications
que cela comporte. En un sens, la constitution est un type de « contrat
social » qui, s’il est possible de dire qu’elle existait dans les premières
sociétés, n’était présente qu’au sens « analytique » ; j’entends par là que
son existence fut « réinterprétée » dans une perspective qui était celle des
cultures écrites.
Il n’y a que quelques exemples de traités dans ces archives de la ville
d’Ebla, et ceux-ci apparaissent comme des extraits abrégés des documents
originaux qui étaient probablement gravés dans la pierre et déposés dans
les sanctuaires. L’écriture était utilisée dans tout le Proche-Orient ancien
pour établir les alliances entre États, d’une façon qui semble, et qui est,
très moderne, mis à part le recours aux sanctions religieuses. « Dans le
droit international, comme dans le droit privé, écrit Woolley (1963 : 54),
on devait coucher un contrat par écrit, et les parties devaient y prêter
serment en présence de témoins divins. Dans le cas d’un traité d’alliance,
des négociations préliminaires s’effectuaient entre les ambassadeurs dont
les deux puissances contractantes avaient fait échange ; chaque partie
rédigeait sa propre ébauche de texte, et les ambassadeurs avaient pour
tâche de réconcilier ces deux ébauches dans la version finale ; dans le cas
******ebook converter DEMO Watermarks*******
d’un désaccord important, ils s’en rapportaient à leurs supérieurs ; c’est
ainsi que Shamshi-Adad d’Assyrie reçut de son ambassadeur une copie
d’une proposition de traité rédigée par la partie adverse et objecta
immédiatement : “Le sujet que j’avais enlevé de la tablette s’y trouve
encore. Les hommes d’Eshnunna créent des problèmes.” »
Dans d’autres cas les ambassadeurs étaient plénipotentiaires et
décidaient entre eux d’un texte acceptable, après quoi il fallait fixer la date
de ratification qui devait non seulement convenir aux deux souverains
mais aussi être annoncée de bon augure par les oracles.
La ratification était une cérémonie solennelle qui débutait par un
sacrifice. « Alors que le traité était rédigé au nom des rois qui devaient y
prêter serment, et commençait en citant intégralement leurs noms et leurs
titres, une partie du texte, et non la moindre, consistait en une liste des
dieux et des déesses qu’on invoquait comme témoins. Les divinités de
chaque pays étaient décrites séparément, et leur énumération était suivie de
celle des malédictions qui devaient retomber sur celui qui violerait le
contrat : “Que les mille dieux de la terre des Hatti et les mille dieux de la
terre d’Égypte détruisent la maison, la patrie et les serviteurs de celui qui
ne se conformera pas aux mots écrits sur cette tablette d’argent de la terre
des Hatti et de la terre d’Égypte”, et des bénédictions qui en étaient le
pendant : “mais que les mille dieux de la terre des Hatti et les mille dieux
de la terre Égypte accordent santé et longue vie à celui, qu’il soit hittite ou
égyptien, qui observe les mots écrits sur la tablette d’argent sans les
oublier, ainsi qu’à ses maisons, sa patrie et ses serviteurs”. C’était un
serment très solennel, à tel point que les Babyloniens et les Syriens
appelaient la cérémonie de signature “le toucher de la gorge”, car au
moment où l’on mettait à mort l’animal sacrificiel, le roi, en présence des
dieux et de l’ambassadeur de l’autre puissance contractante, passait sa
main sur sa gorge, symbolisant ainsi qu’il consentait à mourir de la même
manière s’il ne tenait pas parole. Une fois qu’elles avaient été signées, les
tablettes du traité étaient déposées sur les autels des dieux nationaux des
deux pays » (p. 504).
De tels traités précisaient parfois un ensemble d’échanges suivis entre
les parties, y compris l’échange négatif que constitue le droit à
l’extradition des sujets qui avaient fui dans l’autre royaume, des esclaves
fugitifs en particulier ; ceci est une caractéristique de traités (et de
formules magiques) assez récents en Afrique du Nord et de l’Ouest. Les
alliances qui en résultaient pouvaient être consolidées par des mariages et
entretenues par un échange de dons et de lettres.
Un messager spécial faisait parvenir cette correspondance de
******ebook converter DEMO Watermarks*******
chancellerie dont était chargé parfois un ambassadeur résident, négociant
avec le souverain auprès duquel il était accrédité. C’est ainsi que s’est
développé un réseau de relations internationales formelles qui dépendait
principalement de la communication écrite. L’emploi de l’akkadien
retranscrit en écriture cunéiforme, comme langue diplomatique, s’est
répandu à travers tout le Croissant fertile et même jusque dans la
chancellerie des pharaons égyptiens. À l’utilisation de cette écriture
cunéiforme s’ajoutait l’emploi de sauf-conduits se présentant sous des
4
formes similaires et de formules de traités . On constate une similitude non
seulement des formes mais aussi des normes, car les règlements qui
régissaient le commerce international sumérien furent adoptés par de
nombreux autres États.

Usages externes et internes


Un aspect de l’étude de l’écriture dans les systèmes sociaux touche plus
particulièrement à la question de l’organisation politique. L’évolution de la
société humaine n’a jamais constitué un processus bien ordonné par
strates, où une forme vient succéder à une autre d’une manière qui, à elle
seule, résout tout un ensemble de contradictions internes. Comme diverses
personnes qui ont écrit à ce sujet l’ont fait remarquer, toutes les sociétés ne
changent pas, ou ne sont pas toutes sur le point de changer au même
moment, de sorte que la majorité d’entre elles doivent interagir avec des
systèmes d’un type tout à fait différent. Ainsi, des interactions nécessaires
ont lieu entre les cultivateurs d’Éthiopie et les éleveurs de bétail de la
Somalie, entre les religions du Livre et les cultes païens, les
gouvernements centralisés et les tribus acéphales. De même, des sociétés
avec écriture entretiennent des relations avec celles qui n’en ont pas ; cela
est une condition récurrente de la diffusion de l’écriture, influant de
manière différente sur chacun des deux systèmes, comme j’ai essayé de le
montrer en examinant les emplois de l’écriture dans le nord du Ghana
(1968). Le problème est semblable à celui que d’autres ont étudié sous
l’angle du « développement inégal » (Frank, 1981), de l’articulation entre
les formations sociales (Semenov, 1980) ou même de l’existence de
contradictions externes aussi bien qu’internes (Godelier, 1977).
Quand les peuples d’Afrique de l’Ouest purent disposer de l’écriture,
certains États centralisés l’adoptèrent comme moyen de communication
avec leurs voisins, entretenant des correspondances et établissant des
******ebook converter DEMO Watermarks*******
traités ; les musulmans, qui jouaient souvent le rôle de scribes, s’étaient
souvent dans le passé pourvus les uns les autres en passeports et en
itinéraires. Ainsi, on a souvent davantage de preuves, du moins au départ,
attestant l’emploi externe plutôt qu’interne fait de l’écriture. Cela est en
partie dû à la conservation des documents originaux ; par exemple, nous
connaissons la correspondance du bâtisseur d’empire de la fin du XIXe
siècle, Samory, avec les Britanniques, parce que ses lettres sont conservées
dans les Archives nationales anglaises (le Public Record Office). Nous
connaissons aussi la correspondance entre les royaumes d’Achanti et de
Gonja datant du début du XIXe siècle qui a échoué aux Archives danoises
(Levtzion, 1966), ainsi que des fragments d’autres types de
correspondances de chancellerie.
De telles correspondances avaient cours non seulement entre des États
influencés par l’Islam, mais même entre des États avec ou sans écriture,
ces derniers ayant recours à des lettrés pour tenir leur correspondance. Une
des conséquences de cette utilisation des lettres à des fins internationales
fut la tendance initiale des États sans écriture à considérer le traité comme
un objet d’échange dont on pouvait s’emparer au même titre que d’autres
objets matériels. Lors de leurs premiers contacts avec les Britanniques et
d’autres Européens sur la côte de Guinée, les Achanti manifestèrent un
grand intérêt pour les notes, les « livres » et les traités qui étaient utilisés
là-bas. Les accords entre ces puissances étrangères et les souverains locaux
étaient consignés par écrit, offrant une nouvelle précision aux
arrangements, et fournissant un document « objectif » témoignant de
l’accord en cas de litige. Les Achanti devinrent bientôt fermement attachés
à ce nouveau mode de communication et tendirent à attribuer à ses
produits une plus grande permanence et un aspect plus concret et général
que ses initiateurs ne l’avaient voulu, car ils considéraient que ces accords
étaient sujets à l’échange ou à l’acquisition (Collins, 1962). S’ils faisaient
la conquête d’une puissance voisine, ils prenaient possession de ses «
livres », et attendaient des auteurs lettrés de ces traités qu’ils continuassent
à observer les mêmes règles qui avaient prévalu pour le groupe vaincu.
Beaucoup de malentendus naissaient de cette tendance à assimiler le papier
à son contenu, le moyen de communication, le médium, au message.
Les raisons véritables de cette prédominance de l’orientation externe de
l’écriture dans de telles circonstances présentent un certain intérêt. En
premier lieu, ces royaumes étaient parfois en train de réagir et de s’adapter
à l’emploi de l’écriture par les puissances européennes ou par les États
musulmans où l’Islam jouait un rôle dominant – par opposition à ceux
pour lesquels il ne jouait qu’un rôle auxiliaire ; eux utilisent l’écriture,
******ebook converter DEMO Watermarks*******
nous, nous devons faire de même. Mais, et c’est peut-être plus important,
dans les deux cas, celui du passeport et celui de la correspondance de
chancellerie, il s’agissait d’« envoyer » sa parole, dans des endroits où on
ne pouvait pas se déplacer en personne, autrement dit de communiquer
personnellement à distance ; ce moyen de communication n’était pas
encore l’équivalent du téléphone, mais il était doué de plus d’autorité
qu’un simple messager. Alors qu’il serait déshonorant pour la royauté de
rendre visite à un roi voisin, sinon en conquérant, le monarque pouvait
envoyer son propre message sans avoir à dépendre d’un intermédiaire dont
la parole pouvait dénaturer la signification. Au lieu de cela, les mots
mêmes du maître étaient scellés dans une tablette inanimée, une peau de
cuir, ou un morceau de papier.
Le traité signifie un arrangement précis passé entre deux puissances
souveraines où, par définition, la violence légitime ne sanctionne d’aucune
façon l’accord ; une telle sanction fonctionnait à l’intérieur des États, mais
n’agissait pas entre eux. À l’extérieur des frontières, il est nécessaire
d’expliquer le contrat de manière bien claire et parfois même les éléments
non contractuels de ce dernier, et cela doit être renforcé par des moyens
qui ne sont ni juridiques ni politiques, à moins qu’il ne faille considérer la
guerre comme la continuation de la politique par d’autres moyens. Ces
moyens, qui ne sont ni juridiques ni politiques, peuvent relever en partie de
la parole écrite elle-même, surtout s’il s’agit de la parole de Dieu lorsqu’il
est le garant de l’alliance. Mais les sanctions religieuses agissent de
manière encore plus générale dans ce domaine des relations
internationales, comme nous le montrent les serments et les bénédictions,
les listes des dieux et des déesses invoqués comme témoins, ou le fait que
l’on dépose les traités originaux dans les sanctuaires (comme pour les
tablettes de comptabilité à Sri Lanka au Moyen Âge).
Un autre aspect lié à cette tendance à utiliser l’écriture, dans ce type de
situation, pour les relations extérieures plus qu’intérieures, est le haut
degré de variabilité des contrats externes. Quand le contenu et les clauses
d’une nouvelle relation sociale comme le mariage sont relativement
constants (comme pour le « prix » de l’épousée), il est moins nécessaire
d’établir un document que dans le cas de la dot ou d’une alliance entre
États, dont les conditions varient en fonction de la situation particulière des
partenaires.

Guerre et paix
******ebook converter DEMO Watermarks*******
Il va sans dire que les relations entre sociétés voisines ne sont pas
seulement de nature positive, réglementées par des traités et des
ambassadeurs, mais peuvent être aussi négatives, régulées par des guerres
et des conflits. Un des aspects de l’influence qu’exercent les religions à
*
frontières fixes , c’est-à-dire qui maintiennent les frontières, agit
profondément sur la nature de ces conflits, à l’intérieur et à l’extérieur des
unités politiques. Du point de vue interne, l’autonomie accrue de l’Église
et de l’État, la propriété qu’ont les systèmes religieux écrits de maintenir
les frontières entre religions, n’ont pas pour seule conséquence une
tension, une lutte entre deux « grandes organisations », mais également des
conflits entre les adeptes de religions « universelles », culminant dans les
guerres de religion.
Dans les sociétés simples, on fait souvent appel aux ancêtres et aux
dieux pour qu’ils soutiennent un groupe, habituellement un groupe
territorial ou un groupe de parenté, dans sa lutte contre un autre groupe.
Dans les États africains l’on invoque les êtres surnaturels pour qu’ils
prêtent leur appui à un régime contre un autre. On fait même appel à
l’islam ou au christianisme afin qu’ils jouent ce rôle. Il s’agit par exemple
du récit légendaire, conté dans une chronique gonja du XVIIIe siècle
(Goody, 1954), de l’aide prêtée par les musulmans lors de la conquête du
pays ; en fait, ce récit a été écrit par les musulmans eux-mêmes et on le
réutilise annuellement à l’occasion de la fête de la naissance du Prophète,
en partie pour encourager et justifier les dons faits par les chefs. Quand
une religion spécifiée assume ce rôle, c’est le commencement (dans un
sens morphologique) du Djihad, des luttes idéologiques dans lesquelles les
différences de pratique ou de croyance, entre protestants et catholiques,
entre sunnites et chiites, jouent un rôle déterminant. Comme nous pouvons
le constater autour de nous, en Inde, en Irlande et au Proche-Orient, les
conflits entre les adeptes de ces religions constituent un aspect de
l’autonomie acquise par ces systèmes.

L’administration des États sans écriture


J’ai évoqué la priorité que les États africains précoloniaux ont accordée à
la communication avec l’extérieur lorsqu’ils ont adopté l’écriture. Son
emploi à des fins internes était plus limité, en partie parce qu’il était plus
compliqué de l’introduire dans ce type de relations, également à cause de
la nature de l’économie politique. Des États africains tels que le Dahomey
******ebook converter DEMO Watermarks*******
et l’Achanti ont développé des systèmes simples de taxation et de tribut,
bien que le surplus de la production agricole fût habituellement réduit
(Goody, 1971 : 21-38), et que ses emplois fussent limités. Il est des
situations où il y a accumulation centrale et où l’écriture n’a guère
d’importance. Quand les articles recueillis sont des produits qui se
détériorent rapidement, le problème de l’enregistrement est d’une moindre
importance puisque les biens ne peuvent être mis de côté mais doivent être
redistribués dans un laps de temps très bref. C’est la transaction plutôt que
l’emmagasinage (c’est-à-dire le transfert immédiat plutôt que le transfert
différé) qui compte ; le rôle de la comptabilité est donc moins central.
Même dans le cas des biens durables tels que l’or achanti, il s’agissait
nécessairement d’une question de confiance plutôt que d’apurement, bien
que le trésorier, le chef de l’or (Sanaahene), comme le souverain lui-
même, dussent garder le trésor public et leur bourse personnelle bien
séparés, sous peine d’être destitués de leurs fonctions. Les transactions
personnelles, politiques et économiques d’un individu, peuvent d’ordinaire
être mémorisées, souvent grâce à des témoins, quand le transfert établit
une relation précise de crédit ou de débit plutôt qu’une relation générale de
dépendance. L’imbrication des transactions et des relations particulières,
avec un oncle maternel par exemple, signifie qu’elles ont tendance à être «
multiplex », à lien multiple selon l’expression de Gluckman (1955 : 19), ce
qui est important dans ce cas. Mais concernant des unités plus grandes, ou
même des transactions à lien unique comme celles qui s’effectuent pour de
nombreuses opérations de taxation ou de marché par opposition aux
transferts de tributs plus réguliers, l’enregistrement par écrit présente de
nombreux avantages. D’une part le reçu écrit certifie que les impôts et les
taxes ont été payés, mais ce procédé représente un frein potentiel pour le
percepteur, en tant qu’intermédiaire dans la transaction, et rend
responsable celui qui a pris l’impôt à ferme. Cet emploi de l’écriture
apparaît d’autant plus manifeste que l’organisation en question est vaste, et
se révèle encore plus important quand il s’agit d’un empire et non d’une
cité-État.
Mais les comptes du bénéficiaire, de l’instance qui lève les impôts, se
révèlent d’une importance politique plus grande encore que le reçu de
celui qui y est assujetti et paie. Grâce aux documents écrits enregistrant ses
revenus, un organisme tel que l’État peut accroître le contrôle qu’il exerce
sur l’attribution interne des fonds, en calculant par exemple quelle somme
doit être dépensée sous forme d’investissements ou mise de côté pour
l’épargne par opposition à la somme requise pour les frais courants. Toutes
les sociétés exigent de la part de leurs membres une certaine planification
******ebook converter DEMO Watermarks*******
permettant d’anticiper l’avenir, une certaine répartition des ressources
échelonnée dans le temps, une certaine forme de gestion des biens. Mais
dans le cas d’une organisation complexe, la budgétisation augmente son «
efficacité », sa « rationalité » et étend sa capacité de contrôle. Ce fut le cas
des domaines ecclésiastiques en Mésopotamie qui enregistraient les
recettes (l’input) et les dépenses (l’output) en marchandises et services. Et
la tenue de documents similaires accompagna l’expansion des entreprises
marchandes dans tout le Proche-Orient ancien. En ce qui concerne le
gouvernement, aujourd’hui comme hier, les documents rendant compte des
taxes collectées et justifiant la dépense qui en est faite constituent le noyau
central du dossier dont dépend l’établissement du gouvernement local dans
toute nouvelle nation. Il résulte de ce processus que le bureau devient le
lieu où l’on trouve la table de travail (le bureau), le clerc et le dossier,
ouvrant ainsi la voie à la constitution d’une véritable bureaucratie.

L’individu et la fonction
Quoique l’on retrouve assurément certains aspects du concept weberien de
bureaucratie dans les sociétés orales (Smith, 1960 ; Southwold, 1961 ;
Wilks, 1966), l’absence de l’écriture limite inévitablement l’efficacité du
gouvernement (surtout en ce qui concerne le stockage de l’information),
ainsi que celle des compagnies commerciales, des Églises et autres
institutions qui fonctionnent à une grande échelle. Comme l’a fait
remarquer Weber, une des caractéristiques majeures de ces systèmes réside
dans leur capacité à dissocier la « personne » et sa « fonction », les
individus et la corporation, et d’établir ainsi des relations « universalistes
», par opposition à des relations « particularistes ». Sans une telle
séparation, une firme familiale peut très bien cesser d’exister à la mort du
chef de famille, lorsque ses intérêts sont morcelés et distribués aux proches
parents. La firme ne continue à vivre qu’à la condition que l’on évite le
morcellement en dissociant la question de la continuité de l’organisation,
5
de celle de la division de la propriété entre les héritiers . Le fait qu’on ne
distinguait pas entre intérêts privés et intérêts publics affectait souvent les
royaumes de la même façon, surtout au cours des premiers temps d’une
dynastie donnée, lorsque la conquête estompait la frontière entre ces deux
types d’intérêts. L’État du conquérant a tendance à être morcelé, comme
dans l’Angleterre normande à ses débuts, et partagé entre ses fils : tel fils
hérite de la Normandie, tel autre de l’Angleterre, et un troisième de
******ebook converter DEMO Watermarks*******
l’Irlande ; ainsi, ce qui était un, devient multiple. Le principe de la division
en parts égales, qui trouvait son origine dans le domaine de l’héritage
privé, fut appliqué à la succession dans le domaine public, confondant
l’unicité de la royauté et la pluralité de la paternité (Goody, 1966).
La distinction entre sphère publique et sphère privée est un trait
rencontré fréquemment dans de nombreux États sans écriture, où l’on
distingue presque toujours le roi de la royauté, le chef de sa fonction de
chef, et le fonctionnaire de sa position (Fortes, 1962). Certains États
poussaient encore plus loin cette séparation en distinguant les richesses
personnelles d’un homme (y compris ses femmes), et ce qu’il acquérait
pendant qu’il était en fonction. En Afrique de l’Ouest, les chefs achanti ont
6
parfois été détrônés parce qu’ils confondaient les deux . Cette séparation
demeure une cause de tensions et de litiges, dans la mesure où elle ne peut
jamais être parfaite, ne serait-ce que parce que les enfants sont élevés dans
un cadre particulariste dans lequel les deux sphères se mêlent
7
obligatoirement . Mais le degré plus poussé de séparation entre intérêts
publics et privés caractérisant le type d’organisation que Weber étudiait
semble dépendre d’un autre facteur : la formalisation croissante des
procédures administratives promues par l’écriture, qui apparaissait si
nettement dans les premiers empires du Proche-Orient. Dans ces empires
les affaires de l’État étaient retracées dans des documents écrits, la
dissociation était donc claire entre ces dernières et les affaires privées du
fonctionnaire et elle favorisait sa responsabilisation. Une fois de plus,
l’écriture tend à rendre explicite ce qui était implicite dans la
communication orale.

Le message et l’audience
L’emploi de l’écriture par l’État comporte un certain nombre d’autres
implications pour l’action sociale. Il s’agit en premier lieu de la question
de la communication interne. Dans les sociétés à toute petite échelle, on
peut maintenir une communication par un contact direct en face à face
entre, par exemple, un lignage et ses aînés. Mais dans le cas d’un État, et
même d’un État simple, le changement d’échelle, la nécessité de tenir
compte des distances, l’insertion d’un nombre de plus en plus grand
d’individus dans l’organisation, exige pour la communication entre ses
membres l’emploi d’intermédiaires, de représentants, de messagers et
autres personnes de ce genre. La communication est encore orale, de sorte
******ebook converter DEMO Watermarks*******
qu’elle requiert le déplacement de personnes plutôt que celle de médias ;
mais le contact entre le souverain et ceux qu’il gouverne est maintenant
indirect, étant assuré par une hiérarchie de fonctionnaires (tels que des
sous-chefs), répartis dans tout le royaume, et par des intermédiaires qui
permettent la transmission des messages au sein de cette hiérarchie.
Quand un message doit être obligatoirement transmis par un
intermédiaire ou par un subalterne se présentant en personne devant son
supérieur, l’immunité des messagers et le service à accomplir auprès de ses
supérieurs ont une importance centrale dans le fonctionnement du royaume
et sont tous deux accompagnés d’importantes sanctions spirituelles et
temporelles. Les mêmes problèmes continuent à se poser avec l’envoi en
mission d’ambassadeurs dans des pays qui, sans être entièrement hostiles,
ne sont pas tout à fait amicaux.
J’aimerais m’étendre sur la question de la présence obligatoire lors
d’une audience ou d’une audition. Quand un chef de district d’Achanti
entre en fonction, il prête serment à son suzerain (Asantehene) ; qui est
essentiellement le même que celui que lui prêteront ses chefs subalternes.
Les aînés se présentent un à un devant lui. Chaque sous-chef baisse la tête
que le chef touche trois fois de la plante de son pied droit, un acte qui
exprime si souvent la soumission d’une part, la domination d’autre part.
Puis, se redressant devant son suzerain, le sujet prend l’épée cérémonielle,
la dirige vers la poitrine du chef et déclare d’une voix forte : « Je prononce
le nom interdit de… [il cite le serment approprié], je prononce le grand
nom interdit. Je suis le chef de l’arrière-garde et je protège votre dos ; de
même que les aînés m’apportent leur aide, de même je vous aiderai. Si
j’agis envers vous comme celui qui dit à un homme : “Regarde tes mains,
regarde ton chapeau” [c’est-à-dire, que je vous demande de regarder des
deux côtés en même temps] ; si je vous donne un conseil et que vous ne le
suiviez pas, et que je me mette en colère, et retourne dans ma maison, et ne
revienne pas pour vous redonner le même conseil ; si vous venez et me
convoquez la nuit, si vous me convoquez de jour, et que je ne vienne pas,
alors j’ai encouru la peine, car j’ai prononcé le grand mot interdit, j’ai cité
le nom interdit de… » (Rattray, 1929 : 86-87). Le fait de se présenter
auprès d’une figure d’autorité est un trait commun à toutes les
organisations hiérarchiques, qu’elles soient modernes, intermédiaires ou
simples ; on se présente en s’avançant et en se levant, on s’approche d’un
membre de la hiérarchie par en bas et avec des gestes d’hommage, ce qui
suppose que l’on s’incline sinon ce comportement pourrait être interprété
comme une menace. Mais dans les sociétés orales, il est nécessaire
d’insister davantage sur l’importance de la rencontre d’individus ou de
******ebook converter DEMO Watermarks*******
8
groupes physiquement présents , tout simplement parce qu’il n’y a pas
d’autre choix. D’où l’importance de l’« audience » accordée par le roi. Le
supérieur peut convoquer le subalterne en envoyant un messager portant
9
un emblème spécial tel que l’épée nationale ou le bâton du messager et
l’obligation d’obéir à cet appel est irrévocable. En Achanti le refus de «
rentrer » lorsqu’on était appelé, était considéré comme un acte de rébellion
et les administrateurs britanniques ont employé plus tard la même
technique avec les chefs locaux ; même aujourd’hui, les premiers ministres
et les présidents s’attendent à une réponse aussi prompte à leurs ordres.
Non seulement un chef subalterne devait se rendre auprès de son chef
lorsqu’il était convoqué, mais il devait être présent aussi à l’occasion des
cérémonies qui se tenaient autant à des fins de communication qu’à des
fins protocolaires. Dans le royaume de Gonja, dans le nord du Ghana, les
sous-chefs vivant dans ou autour de la capitale divisionnaire devaient se
rendre auprès de leur supérieur deux fois par semaine, le lundi et le
vendredi, les jours où on battait du tambour pour accueillir les morts et les
vivants. Ces jours-là, un chef de district était tenu de siéger dans la salle de
réunion (lembu) à l’entrée de sa maison, de discuter des affaires avec ses
chefs subalternes, et d’être prêt à recevoir ses sujets. C’est à ces occasions
que l’on effectuait une grande partie du travail du district.

Les cérémonies nationales


Quant aux cérémonies annuelles, en revanche, il s’agissait aussi bien de
cérémonies nationales que de cérémonies de district. Bien que ces
dernières fussent davantage tournées vers le rituel, les affaires temporelles
y tenaient également une place importante. Au moment du festival du
Damba, un rite qui vient de l’islam et qui célèbre la naissance (ou la
circoncision – tout dépend du lieu) du Prophète, tous les chefs subalternes
devaient venir dans la capitale et saluer leur suzerain divisionnaire ; à
certains moments ces chefs divisionnaires devaient à leur tour se rendre
auprès du suzerain lui-même dans la capitale nationale. Chez les Achanti
au sud, l’équivalent de cette cérémonie était l’Odwira, la fête de l’Igname
nouvelle.
Cette cérémonie nationale du Damba correspond à la fête du Maulud
dans d’autres parties du monde islamique. Depuis 1931, date à laquelle les
dirigeants britanniques ont tenté de réorganiser le royaume de manière plus
centralisée et de créer une structure administrative qui lui soit
******ebook converter DEMO Watermarks*******
subordonnée, le souverain organise une cérémonie du Damba dans la
capitale de Nyanga (et depuis 1944 à Damongo). Les chefs subalternes n’y
sont pas présents tous les ans. Ils dansent souvent le Damba dans les
centres de districts, où se sont rendus leurs propres chefs subalternes
venant des villages périphériques. C’est là un indice de la plus grande
10
décentralisation du peuple gonja , si on le compare au royaume d’Achanti
où, lors de la cérémonie de l’Odwira célébrée parallèlement à Koumassi,
les chefs subalternes étaient apparemment tenus d’être présents.
En Achanti, ce n’étaient pas seulement des sanctions terrestres, mais
également l’autorité surnaturelle qui faisaient respecter l’obligation d’être
présent à ces occasions ; en effet c’était au moment de l’Odwira ou de la
cérémonie de l’Igname nouvelle que les ancêtres revenaient sur terre, pour
recevoir, entre autres choses, leur part de la nouvelle récolte. Mais l’aspect
politique, c’est-à-dire la réaffirmation de l’obéissance et l’établissement
d’une communication, est très apparent. Comme l’a remarqué Bowdich, le
chef de la première mission européenne en Achanti, cette fête, « à laquelle
toutes les personnes subordonnées et tributaires » étaient obligées
d’assister, semble « avoir été instituée, comme les Panathénées de Thésée,
pour unir des nations très différentes au cours d’une fête commune » (1819
: 256).
Des cérémonies nationales de ce type, qu’elles aient lieu sur la place
Rouge de Moscou, sur la place de l’Étoile Noire d’Accra, ou lors du défilé
du régiment de la garde à cheval à Londres, servent toujours à affirmer le
pouvoir de la structure de domination en place – surtout dans la mesure où
la puissance armée, l’ultime arbitre du pouvoir politique, est souvent un
élément majeur de ces démonstrations. On peut aussi discerner un élément
de « jeu » dans les investitures et dans des cérémonies semblables des
nations occidentales. Mais dans les sociétés simples, les aspects touchant à
la communication, ou plutôt les aspects « informationnels » des
cérémonies, des rituels de masse, sont à la fois plus spécifiques et plus
intrinsèques ; c’était au cours de ces cérémonies, sur le lieu même où elles
se déroulaient que l’on prenait des décisions, échangeait des nouvelles,
transmettait des informations, consolidait des relations, ou bien que les
conflits éclataient.
Que ces cérémonies soient célébrées régulièrement ou
occasionnellement, un aspect de leur fonction politique reste le même :
elles ratifient dans une situation de face à face, de communication directe,
les relations d’autorité et de subordination qui existent à travers le
royaume. Mais exiger que tous les chefs subalternes soient présents ne sert
pas simplement à souligner l’importance des gestes de soumission. Les
******ebook converter DEMO Watermarks*******
chefs sont convoqués parce que le souverain a besoin de les consulter et de
leur demander conseil. Jusqu’à nos jours dans le royaume de Gonja les
cérémonies offrent une occasion de prendre des décisions et de régler (ou
faire progresser) ceux des litiges que la nouvelle administration de l’État-
nation permet à ses structures constitutives de juger.
Le nombre et la nature des décisions prises par les chefs du nord du
Ghana sont maintenant beaucoup plus limités que par le passé, mais ces
chefs doivent encore régler des litiges concernant les fonctions et la
juridiction. Ces conflits ont souvent des racines très profondes et soulèvent
une tension et une hostilité très grandes. Bien qu’il ne soit pas toujours
possible de les résoudre, ces problèmes sont soumis par les parties
concernées au souverain lui-même pour qu’on en débatte en sa présence.
Dans certains cas, le souverain préside la séance plus qu’il n’agit en
suzerain. Les parties en conflit soumettent moins les faits au suzerain qu’à
travers lui, à la multitude qui s’est assemblée, et dans nombre de cas sa
décision reflète en conséquence l’opinion de l’assemblée. Son rôle dans de
tels débats varie selon ses capacités personnelles, toutefois il ne serait
guère devenu chef s’il n’avait su auparavant exercer ses talents dans des
confrontations verbales de ce genre. En Achanti, on prétend accorder la
préférence à ceux qui ne manifestent pas trop de hâte à parler, bien qu’il
s’agisse le plus souvent d’un idéal et non d’une condition effectivement
réalisée. De sorte que le fait de régler des litiges relève plus d’un exercice
de jugement politique que d’un art de décider qui a tort et qui a raison
selon un code rigoureusement défini. Bien qu’il s’avère que le régime
colonial et le gouvernement indépendant ont progressivement érodé la
position de chef, il existe bien peu de preuves qui permettraient de soutenir
l’idée générale selon laquelle le despotisme africain – sans même parler du
despotisme oriental – constituait le principal mode d’organisation politique
dans des temps plus anciens.

Centre et périphérie
La question des moyens employés pour la communication interne et pour
la prise de décision est liée à la nature des relations entre centre et
périphérie que Shils (1962) et d’autres ont étudiée. Quand l’administration
d’un État dépend de l’« audience », du « porte-parole », et du « messager
», ce lien ne peut manquer d’apparaître fragile en regard des possibilités
offertes par une bureaucratie utilisant l’écriture. L’État avait par
conséquent beaucoup plus de chances de se scinder, et la possibilité d’une
******ebook converter DEMO Watermarks*******
scission sous une forme ou une autre était une menace qui pesait
constamment sur l’autorité centrale. Les actes de rébellion ne visaient pas,
le plus souvent, à s’emparer du pouvoir central, mais à s’en séparer ; en
effectuant cette scission, une division subalterne établissait un régime
indépendant de la mère patrie. Dans des conditions où la communication
avec le centre et l’identification avec l’État avaient tous deux tendance à
être faibles, « la tyrannie de la distance » (pour reprendre le titre de l’étude
que Blainey a menée sur l’histoire australienne (1982)) pouvait jouer
pleinement.
Ce fait apparaît clairement dans l’étude d’Abrahams portant sur la
succession parmi les Niamwezi de Tanzanie (1966), où nous retrouvons ce
phénomène africain caractéristique des « chefferies proliférantes ». Selon
le mythe niamwezi la chefferie kamba originelle s’étendit tellement que le
chef ne recevait plus de la part des villages périphériques le tribut en peaux
de lions qui lui était dû. Par conséquent, il céda ces régions lointaines aux
fils de sa sœur pour qu’ils puissent établir des chefferies indépendantes.
L’on constate que la chefferie s’agrandit jusqu’à ce qu’elle bute contre
un blocage organisationnel. Elle ne peut plus s’étendre sans se fissurer.
D’un certain point de vue, la prolifération de ces chefferies est un exemple
de l’échec que rencontre le développement d’une organisation dans
laquelle puissent s’insérer un plus grand nombre d’individus ou des
étendues plus vastes ; c’est-à-dire qu’elle fournit un exemple de
décentralisation politique. Je fais allusion à la montée et au déclin d’États
africains tels que les royaumes interlacustres, ou le royaume des Kachins
de la région montagneuse de Birmanie (Fallers, 1956 : 248 ; Leach, 1954 ;
Friedman). Mais cette voie n’est pas la seule qui s’offre à l’État qui se
développe. Le système de succession par rotation, qu’on trouve chez les
Gonja et ailleurs (Goody, 1966), est une invention qui permet de conserver
un cadre politique plus large, un système étatique plus global, bien que de
caractère moins étroitement centralisé, ce que l’on trouve de façon
*
implicite dans la notion de « sur-royaume » (Goody, 1967). Le centre
peut avoir une grande importance rituelle mais être faible du point de vue
politique, et sur le plus long terme la décentralisation peut conduire à une
séparation effective (comme cela s’est produit entre le Gonja de l’Est et le
Gonja de l’Ouest) à l’intérieur d’une unité nominale.
Ces chefferies proliférantes sont liées à la fois à ce que Southall appelle
« l’État segmentaire » des Alur (1953), et à « l’État-boule de neige » des
Nguni de Barnes (1954), et constituent un phénomène répandu dans les
États non bureaucratiques d’Afrique. Les Azandi et les Nzakara en
fournissent un autre exemple : ici, les chefferies ont fait scission au cours
******ebook converter DEMO Watermarks*******
d’un processus d’expansion, ce qui a conduit éventuellement des tribus
composées de chefferies multiples plutôt qu’à des États unitaires de plus
grandes dimensions (Evans-Pritchard, 1971 ; Dampierre, 1967). En
revanche, la présence d’une bureaucratie utilisant l’écriture combat ces
tendances génératrices de scissions. Elle représente un facteur de
consolidation dans la construction des États, non seulement en raison de
l’existence d’une communication au sein même de la hiérarchie politique
et jusque dans la vie domestique, mais également parce que l’emploi d’un
langage commun écrit (comme en Europe occidentale au Moyen Âge), ou
d’un script logographique commun (comme en Chine) aide à surmonter la
diversité des langues parlées et des dialectes, et également jusqu’à un
certain point, celle des pratiques culturelles.
Certains États africains, sous l’influence de l’Islam, avaient suivi en
partie ce chemin. C’est en particulier le cas du califat de Sokoto du nord
du Nigeria, dont l’établissement résultait du Djihad fulani du début du XIXe
siècle. L’Islam était présent dans l’ouest du Soudan depuis quelque huit
cents ans, et son expansion dépendait d’une connaissance du Livre. Mais
le Livre était écrit en arabe, et l’on devait apprendre cette langue pour
devenir lecteur ou écrivain, de sorte que la véritable maîtrise des
techniques de l’écrit était réservée à un petit nombre d’érudits islamiques.
On copiait des œuvres en Afrique de l’Ouest, et il arrivait même que l’on
en composât, mais l’écrit était peu utilisé à des fins gouvernementales.
Bien que l’on ait retranscrit plus tard les langues haoussa et fulani en
écriture arabe, la langue de l’État est restée l’arabe, même après
l’établissement du califat de Sokoto (Last, 1967 : 192). L’utilisation de
l’écriture était restreinte parce qu’elle représentait à l’origine, la parole de
Dieu. Un grand nombre de lettres de chancellerie, qui étaient adressées
principalement aux émirs des États haoussa qui faisaient partie du califat,
furent composées dans la maison du vizir de Sokoto ; ces lettres sont
brèves, ne consistant souvent qu’en simples salutations, tandis que d’autres
expriment des plaintes, principalement à propos d’esclaves fugitifs ; bien
que d’autres problèmes liés aux relations entre émirats soient parfois
soulevés. On ne conservait aucune copie des lettres expédiées ; dans
certains cas les lettres étaient remises à leur destinataire par celui qui les
avait écrites, puisque le vizir passait une grande partie de l’année à visiter
les émirats (p. 189). Le degré de bureaucratisation était donc réduit. De
plus, bien que ces États musulmans aient tenté d’imposer les taxes
prescrites par l’islam, on ne semble pas avoir tenu des livres enregistrant
les dépenses et les recettes. Les finances de l’État semblent avoir reposé
sur le tribut et les dons plutôt que sur la taxation ; néanmoins ces fonds et
******ebook converter DEMO Watermarks*******
d’autres ressources pécuniaires rendaient possible une certaine activité
lettrée.
Les effets de l’écriture se firent davantage sentir dans les divers
domaines littéraires. Les hommes érudits qui ont mené le Ddjihad avaient
pour objectif de restituer sa pureté à l’islam pratiqué dans les royaumes
haoussa. Conformément aux idéaux exprimés dans ses travaux sur la loi et
la pratique de l’islam, le cheik créa « une administration élémentaire » (p.
229). On composa des livres pour guider les administrateurs, d’autres
furent copiés. On écrivit des livres d’histoire pour justifier et expliquer des
actions passées, un nombre important de récits de miracles, de nombreuses
œuvres généalogiques, de la poésie polémique, un manuel indiquant
comment rédiger des lettres, et même des poèmes personnels. L’emploi de
l’écrit était peut-être plus répandu sur les fronts idéologiques et religieux
que dans le domaine administratif. Ce n’est qu’au XXe siècle qu’une
véritable bureaucratie dans ce dernier sens s’est développée.

L’écriture, l’administration coloniale et


l’administration nationale
Quel que fût l’emploi que firent de l’écriture certains États de l’Afrique de
l’Ouest dans la zone des savanes, l’avènement des régimes coloniaux
favorisa un extraordinaire saut qualitatif, qui apparaît évident pour
quiconque a étudié la scène africaine au cours du dernier siècle. Comme
ailleurs, le système administratif dans le nord du Ghana connut un
changement soudain, manifeste dans la formalisation du bureau et dans la
quantité de travail écrit effectuée. Cette modification eut lieu en dépit du
fait que les nouveaux administrateurs fussent des soldats de carrière qui
préféraient les actes aux paroles, l’action au papier, et qui ne manifestaient
souvent qu’un intérêt très irrégulier pour l’action ou le développement
d’une organisation bureaucratique, aussi minimes fussent-ils. Néanmoins,
dès lors que ces administrateurs sont apparus sur la scène, il a fallu
enregistrer systématiquement audiences, taxes perçues et sommes
dépensées ; des rapports mensuels, trimestriels et annuels devaient être
soumis au commissaire en chef à Tamale, qui était tenu de faire un rapport
au gouverneur de la Côte-de-l’Or, lequel envoyait son propre rapport au
ministre des colonies à Londres. L’information était passée au crible au fur
et à mesure qu’elle franchissait les échelons du système. Pendant la
conquête militaire elle-même, au cours de la dernière décennie du XIXe
******ebook converter DEMO Watermarks*******
siècle, la quasi-totalité des communications écrites, des rapports, des
dépêches, des télégrammes étaient transmis à Londres pour être publiés
éventuellement dans les Parliamentary Printed Papers. Avec la
pacification, l’usage du papier se répandit davantage, mais une partie
demeurait conservée dans les dossiers locaux. Chaque district tenait des
registres de chaque village ; les lettres entretenaient un flux constant
d’informations qui circulaient dans les deux sens entre le bureau central et
les postes éloignés, même après que le téléphone ou la radio eurent été
installés ; par la suite le « journal officieux » permettait de communiquer
des informations de caractère moins immédiat et d’une manière moins
systématique. Il ne s’agissait, et il faut insister sur ce fait, que des
premières ébauches d’un système bureaucratique moderne ; un seul
fonctionnaire expatrié remplissait quasiment l’ensemble des tâches
qu’impliquaient l’administration et le développement d’un vaste territoire
dans un pays inconnu. Au cours des quatre-vingts années qui se sont
écoulées depuis la conquête, la différenciation latérale et verticale du
système administratif s’est considérablement accrue, conduisant à un
réseau complexe d’actes ayant trait à la communication, le tout entre les
mains d’une grande variété d’officiers spécialisés, de conseillers
internationaux et de représentants politiques, chacun en communication
avec son propre ministre, son propre bureau et son propre service. Au
même moment, l’avènement du suffrage universel, de la participation des
masses associée à la « démocratie », fut étroitement lié à la propagation de
l’écrit. L’inscription des électeurs devait s’effectuer au moyen de procédés
de recensement et même s’il était possible d’organiser le vote avec des
jetons et des boîtes sur lesquels des symboles graphiques étaient inscrits,
l’enregistrement et le dénombrement étaient entre les mains des lettrés.
Plus important encore, seules les personnes lettrées pouvaient jouer un rôle
efficace dans ce nouveau système politique, étant donné le nombre de
documents produits par le gouvernement et le parti. Pour être candidat à
une fonction, importante ou modeste, il fallait savoir lire et écrire.

L’éducation écrite, la mobilité et le contrôle


De cette manière, de nouvelles voies de mobilité et de contrôle ont été
créées. Non seulement des spécialistes sachant lire et écrire devenaient
maintenant éligibles à des postes importants au même titre que des chefs
héréditaires et des administrateurs étrangers, mais ils exerçaient un rôle
bien plus important en tant que « leaders d’opinion », contribuant à former
******ebook converter DEMO Watermarks*******
ou à exprimer les opinions de ceux qui commençaient à travers le vote à
exercer une forme de contrôle politique.
L’introduction du vote comme moyen privilégié pour régler la
succession aux nouvelles fonctions politiques (du moins dans la période
initiale de l’indépendance, car au moment où j’écris, c’est la force qui est
davantage au premier plan) a renforcé le rôle des mass média. Le contrôle
de ces moyens de communication, se présentant d’abord sous la forme
écrite de la presse, puis sous la forme parlée et visuelle de la radio et de la
télévision, est devenu un des objectifs principaux de la lutte pour le
pouvoir politique et économique. Tandis qu’au milieu du XIXe siècle, une
révolte nécessitait la prise du siège du gouvernement (par exemple, de
l’hôtel de ville), le programme, dans l’Afrique du milieu du XXe siècle
avait pour point central la prise des bâtiments abritant les médias – la
station de radio, le studio de télévision et le bureau du journal. Au cours du
dernier quart de siècle une autre modification s’est produite : il est plus
probable que l’on se batte pour le contrôle de l’arsenal et des casernes
militaires, tandis que les médias jouent un rôle secondaire, subalterne et
même servile. Cela a eu des conséquences graves pour l’action politique et
administrative, puisque la légitimité gît cachée dans le canon d’un fusil et
que mettre un projet à exécution repose sur une participation croissante de
la police et de l’armée. Le système judiciaire, que Fallers (1969)
considérait comme l’une des grandes réalisations de l’Afrique, en a
profondément souffert, surtout en Ouganda, pays étudié par Fallers, tandis
qu’au Ghana le taux de chômage parmi les avocats atteint aujourd’hui
(1984) près de 100 %. Les tribunaux militaires et les tribunaux du peuple
ont eu tendance à remplacer les formes juridiques des régimes plus
anciens.

La stratification
En ce qui concerne les voies ouvertes à la mobilité sociale et au contrôle
des médias, l’écriture et la capacité de lire et d’écrire, qui constitue sa
pratique, eurent un effet important sur le système de stratification, et cela
reste vrai, même dans les régimes militaires.
L’écriture a longtemps conféré une position éminente à ceux qui la
pratiquaient. Dans les premiers temps de l’Égypte ancienne, les positions
qu’occupaient les membres de l’élite étaient à la mesure des rapports qu’ils
entretenaient avec l’écriture (Baines, 1983 : 580). En effet les titres de «

******ebook converter DEMO Watermarks*******


scribe » et d’« administrateur des scribes » s’appliquaient aux personnes
du rang le plus élevé. En temps de paix du moins, les sommets du système
social étaient occupés par les fonctionnaires dont les titres figuraient après
celui du roi. Dans les nations nouvelles de l’Afrique, l’alphabétisation de
masse est souvent liée à une démocratie de masse, et celle-ci à un système
professionnel moderne ; éducation, politique et économie se trouvent ainsi
liées, ce qui accentue la correspondance déjà étroite entre position sociale
et maîtrise de l’écriture. Dans ce nouvel ordre, la position des hommes
politiques, celle des prêtres, des professions libérales et des hommes
d’affaires dépendent toutes de leur capacité à lire et à écrire et
l’universalisation de ces compétences fait partie d’un credo incontesté.
Cependant, l’idée optimiste selon laquelle l’apprentissage de ces
compétences conduirait à une forme quelconque de gouvernement
démocratique au nom d’un électorat éclairé est battue en brèche à chaque
nouveau coup d’État militaire, bien que les soldats eux aussi doivent savoir
lire et écrire pour gouverner le pays et assurer la bonne marche de l’armée.
L’impact de l’alphabétisation et de l’éducation de masse sur les
systèmes de stratification diffère de manière significative entre les sociétés
eurasiennes et africaines, comme nous l’avons fait remarquer à la fin du
chapitre précédent. Bien que la situation sociale et politique en Europe ait
connu divers changements importants depuis l’avènement du suffrage
universel, la classe dominante d’une époque plus ancienne, la noblesse
foncière, haute aristocratie comme petite noblesse, a longtemps conservé
une position importante parce qu’elle contrôlait des ressources rares. Dans
l’Afrique précoloniale cependant, la terre n’était pas souvent une ressource
aussi rare ; le pouvoir du chef dépendait davantage du contrôle qu’il
exerçait sur les personnes que de celui qu’il exerçait sur les terres. Par
conséquent, lorsque le système politique a changé, d’abord avec
l’avènement du régime colonial puis avec celui d’un gouvernement
national, les souverains locaux n’avaient guère que la tradition sur laquelle
s’appuyer. Les compétences acquises à l’école, à savoir le fait de savoir
lire et écrire, représentaient un facteur de « classe » beaucoup plus puissant
que ce ne fut le cas en Europe, ou que ce ne l’est aujourd’hui en Amérique
du Sud ; la mobilité scolaire a été plus importante, du moins jusqu’à ce que
les groupes sachant lire et écrire aient réussi à rendre leur position quasi
héréditaire, puisque cette mobilité est moins soumise aux contraintes
exercées par les intérêts actuels de classe ou d’ethnie. Il est vrai que
pendant la colonisation les dirigeants ont encouragé les fils des chefs
africains à aller à l’école mais dans nombre de cas, d’autres enfants y
furent envoyés à leur place ; de plus, les enfants issus des familles de chef
******ebook converter DEMO Watermarks*******
ne pouvaient guère tirer avantage de leur origine dans cette situation
nouvelle où ils se trouvaient sur un pied d’égalité avec les enfants
originaires d’autres groupes. Dès le départ l’éducation eut un effet
dissolvant sur la structure sociale, et d’une certaine façon un effet
d’homogénéisation.
La présence à l’intérieur du système de stratification de rôles pour
lesquels il est nécessaire de savoir lire et écrire y introduit un degré
supplémentaire de complexité. Ce fut même le cas sous une forme
embryonnaire dans les États d’Afrique de l’Ouest de l’époque
précoloniale, qui firent plus qu’un usage minimal de l’écriture que l’Islam
leur offrait. Chez les Nupe du nord du Nigeria (Nadel, 1942) la capacité de
lire ou d’interpréter le Livre saint n’était pas seulement importante pour les
décisions judiciaires mais elle représentait aussi une source de
connaissances secrètes et de sagesse religieuse. Les professions lettrées
fournissaient à la fois une échelle de réussite et un système de « valeurs »
qui étaient dans une certaine mesure autonomes, se situant en partie en
dehors des principales hiérarchies liées au domaine politico-économique.
Mais les membres de ces professions exercèrent une influence
considérable sur ces hiérarchies, non seulement parce qu’ils étaient les
interprètes de la parole écrite, en tant que législateurs et que spécialistes du
rituel, mais également parce qu’en tant que vizirs et scribes, ils
remplissaient les tâches administratives au nom du souverain (Last, 1967).
Cependant, il y avait de surcroît un petit nombre de personnes, des femmes
et des hommes, qui créaient l’écrit, produisant moins la matière des
relations politiques quotidiennes que des œuvres nouvelles, œuvres
érudites ou littéraires, et des commentaires d’œuvres anciennes. Certaines
d’entre elles étaient des œuvres critiques, d’autres proposaient des
réformes du système politique, et c’est précisément sur cette base que
démarra le Djihad fulani. Ces lettrés étaient les représentants d’une
nouvelle classe à l’état embryonnaire, celle des intellectuels.
En tant qu’intellectuels, ils se sont fait l’écho des points de vue
différents des opinions courantes, des « idéologies », et ont bâti une
tradition écrite de commentaires critiques qui formait la base d’une action
future. De cette manière, des écrivains ont influencé des systèmes
politiques tout au cours de l’histoire de l’écrit, non seulement en
administrant ces régimes et en leur apportant un soutien, mais en
élargissant le champ de la critique et de l’opposition. Il n’est que trop aisé
de trouver des exemples contemporains illustrant le pouvoir de telles
critiques et de telles idéologies, mais l’importance de la tradition écrite en
ce qui concerne la modification de l’action politique et de la vie sociale
******ebook converter DEMO Watermarks*******
remonte d’une manière plus générale à Platon et à Aristote en Grèce, à
Mencius et Confucius en Chine, aux réformateurs à l’intérieur et à
l’extérieur de l’hindouisme. Par contre l’existence de précurseurs à une
époque encore plus reculée dans le Proche-Orient ancien est discutable.

L’écriture et le processus politique


Pour conclure ce chapitre je voudrais évoquer certains des aspects
généraux de l’influence qu’exerce l’écriture sur le processus politique,
aspects qui rejoignent certains éléments de mon premier chapitre tout en
anticipant sur le chapitre suivant.
Le rôle politique de certains membres « instruits » sachant lire et écrire
d’une communauté qui, par ailleurs, dépend largement de la
communication orale, est bien mis en relief par l’étude de Howe sur les
Indiens kuna de Panama (1985). Je précise l’adverbe « largement », parce
que les Kuna ont eux-mêmes développé une forme de représentation
graphique sous forme d’images qui semble avoir servi de procédé
mnémonique pour chanter des mélopées et réciter mythes et légendes
(Nordenskjöld, 1938 ; Kramer, 1970 ; MacChapin, 1983). Ces
représentations étaient probablement semblables aux rouleaux d’écorce de
bouleau des Ojibwa (Dewdney, 1975), et étaient employés à des fins
rituelles et mnémoniques plutôt que politiques.
Les Indiens kuna ont été en contact avec les Européens depuis le XIVe
siècle mais, parce qu’ils étaient situés dans un pays difficile d’accès et
qu’ils ont habilement manipulé les groupes externes de manière à les faire
s’opposer les uns aux autres, ils ont conservé une autonomie considérable
jusqu’à nos jours et, par conséquent, ont développé leur propre système
politique. En étudiant ces évolutions, Howe constate qu’il est difficile de
concevoir qu’elles aient eu lieu sans l’intervention de l’écriture (1979 ;
1985). Alors que la plupart des Kuna sont illettrés, « les villages ont fait
ample usage de leurs membres lettrés ; ceux-ci prenaient en note les
procès, les lois, les jugements et les permis, organisaient les finances du
village et la main-d’œuvre, et entretenaient une communication abondante
avec l’extérieur ». À un niveau plus général, Howe constate une plus
grande « […] formalité et une routinisation des procédés politiques. Des
listes, des inventaires, des lois écrites et des règles de fonctionnement
standardisées ont remplacé (quoique seulement en partie) les espérances
diffuses et les accords tacites. Aucune des étiquettes que l’on accole aux

******ebook converter DEMO Watermarks*******


systèmes qui ont subi de tels changements – séculier, moderne,
bureaucratique, ou le terme weberien “rationnel”, piégé et ethnocentrique
– ne convient entièrement, mais la tendance générale est manifeste ». En
même temps Howe identifie une sécularisation et une individuation
progressives. L’auteur relie clairement les deux premiers concepts cités
plus haut, la formalité et la routinisation, à la présence de listes et
d’inventaires, qui ont figuré parmi les premiers éléments caractéristiques
de l’écriture en Mésopotamie ; nous avons également identifié les deux
derniers traits, sécularisation et individuation comme étant liés d’une
certaine manière à des développements dans la tradition écrite. Dans la
mesure où la sécularisation est liée à la séparation de l’Église et de l’État,
elle a constitué l’un de nos thèmes principaux. Quant à l’individuation (qui
n’est pas nécessairement la même chose que l’« individualisme »), nous
pouvons voir comment elle fonctionne en étudiant la notion de
responsabilité (Fauconnet, 1920).

L’écriture et la responsabilité
Un des aspects que présente l’introduction de l’écriture est la plus grande
précision que celle-ci confère aux ordres provenant d’en haut et aux
justifications venant d’en bas. Il est moins facile de se soustraire à un ordre
quand il a été porté par écrit et est accompagné d’une signature faisant
autorité. Un tel engagement personnalisé « par écrit » signifie aussi que la
responsabilité de donner et de recevoir des ordres est plus fortement
individualisée. Dans une chaîne de messages oraux (comme dans le cas
des mythes et des légendes populaires), l’identité de l’auteur, qui a émis un
ordre spécifique, peut facilement se perdre ; cette ambiguïté peut préserver
le souverain (qui ne peut mal faire) des conséquences de décisions
11
malencontreuses .
La même recherche d’un document précis se retrouvait dans le contexte
des relations extérieures. On reconnut rapidement la valeur que pouvait
avoir le fait de fournir un document écrit attestant un accord (l’équivalent
du contrat écrit entre individus). Comme dans le cas du contrat lui-même,
la forme écrite permet de conclure un marché plus complexe, plus variable
et plus individuel. La nature du contrat est évidemment centrale pour le
système judiciaire, qui est lui-même fondamental pour le système de
contrôle gouvernemental, et constitue un domaine pour lequel Maine
(1861) considérait que le développement du « contrat » à partir du « statut
******ebook converter DEMO Watermarks*******
» était la grande révolution de l’histoire sociale de l’humanité.
J’ai surtout parlé de l’impact de l’écriture dans le cadre de l’étude des
premières phases de construction d’un système politique qui utilise ce
moyen de communication. J’ai procédé ainsi dans une large mesure afin de
bien mettre en évidence les différences potentielles que son avènement
peut engendrer, de dessiner les traits généraux du contraste formé avec les
systèmes se limitant à la parole. Mais il est clair que les effets de l’écriture
sont cumulatifs et cela de plusieurs manières. Premièrement, le contenu de
la tradition écrite (ce qui est stocké sous une forme écrite) s’élargit sans
cesse ; il ne s’agit pas seulement du dossier de bureau qui se transforme en
spécimen d’archives, mais également des idées, des projets, des idéologies
auxquels l’on donne une existence permanente en les consignant par écrit
et qui deviennent ainsi d’une certaine façon immortels, tout en constituant
la base de formulations ultérieures et peut-être plus neuves.
Deuxièmement, les changements qui s’opèrent dans la forme de l’écriture
ainsi que dans sa diffusion, la rendent plus accessible à la majorité des
membres de la société. Troisièmement, ses emplois se multiplient avec le
temps ; l’imprimerie, la reproduction mécanique de l’écrit, permet de
propager des informations à propos des événements et des politiques.
L’écriture fournit le moyen d’exercer un contrôle sur le régime politique
par le biais du bulletin de vote écrit et secret, technique véritablement
démocratique, reflétant l’opinion réelle des individus membres de la
société – par opposition délibérée au geste public du vote à main levée ou
au vote par acclamations. L’opinion s’exprime alors sans peur ni partialité,
de manière privée plutôt que publique.
Pour revenir à la question soulevée au début de ce chapitre, lorsque les
socio-anthropologues ont étudié les systèmes politiques, ils ont
généralement concentré leur attention sur la seconde moitié de la division
binaire mise en avant dans l’ouvrage : Systèmes politiques africains ; cette
division était en réalité tripartite, mais elle est perçue, et de fait formulée,
comme distinguant les régimes politiques de type A des régimes de type B.
Les États ont tendance à être traités comme une catégorie unitaire et même
comme une catégorie résiduelle, de sorte que, par exemple, les enquêtes
sont centrées sur l’origine de l’État, et non sur les origines (ou peut-être le
développement) de différentes formes d’États.
Cette classification est inadéquate d’un point de vue socioculturel et
d’un point de vue historique ; elle exige d’être élaborée d’une manière
beaucoup plus poussée qu’elle ne l’a été. Les notions plus proprement
historiques concernant le développement et la classification des États ne
conviennent guère mieux puisqu’elles sont bien trop ethnocentriques ;
******ebook converter DEMO Watermarks*******
elles ont tendance à négliger des différences importantes et par conséquent
passent sous silence certains mécanismes cruciaux. Par exemple,
l’application d’une manière trop générale des termes de féodalisme et de
bureaucratie, conduit à négliger le rôle des différences que présentent les
systèmes de production et, ce qui est plus grave, ne tient pas compte, dans
le cas de la bureaucratie, des différences caractérisant les modes de
communication. Sur ce dernier point, il ne s’agit pas seulement d’une
question d’organisation sociale dans le sens limitatif que peut prendre cette
expression – ces différences affectent les cultures et leur capacité de
résister à l’établissement d’hégémonies, et cette potentialité possède une
dimension politique formidable. Pour prendre un exemple apparemment
banal, tiré d’une étude antérieure (1982), j’ai tenté de mettre en relief le
rôle politique des livres de cuisine dans la résistance socioculturelle.
Quelles que soient les origines de la cuisine elle-même, le plus sceptique
des savants doit admettre que les livres de cuisine sont un produit de
l’écriture et que ceux-ci sont liés au développement d’une grande cuisine.
Alors qu’il semblerait absurde d’associer la grande cuisine de la Chine à sa
résistance sociale et politique à l’Occident, les cultures écrites de la Chine,
du Japon, de l’Inde et du Moyen-Orient ont néanmoins protégé ces
sociétés, non pas toujours contre la conquête militaire, mais contre la
conquête culturelle par les puissances européennes, en limitant les effets
hégémoniques du contact avec les pays conquérants. Les sociétés
indigènes de l’Afrique et de l’Amérique offrent un contraste avec les
précédentes, car elles se sont adaptées de manière totalement différente à
l’avènement du colonialisme. L’absence d’une tradition écrite est au moins
en partie responsable de cet état de fait.

Notes
1. Oppenheim attire également l’attention sur l’étude de J.N. Wilson sur « L’assemblée d’une cité
phénicienne » J. Near Eastern Studies, 4 (1945) : 245 ; ainsi que sur l’étude d’un historien
soviétique, G. Kh. Sarkisian, « La cité autonome de la Babylonie des Séleucides » (1952). Voir
également R.M. Adams (1965). On a suggéré qu’à Assur, le système consistant à désigner les
années du nom des fonctionnaires témoigne déjà de l’abolition de la royauté à vie qui a pu être prise
comme modèle par les Grecs (Larsen, 1976 : 192).
2. Pour une description de la liaison entre taxation, consommation et recensement, voir Postgate
(1974). Sur le lien entre le recensement et la conscription à Mari, voir Dalley (1984 : 142) qui décrit
de façon passionnante la résistance face au dénombrement et les récompenses offertes si on y
assistait (en nourriture, en terres redistribuées).
3. Dalley écrit à propos des traités conclus par Mari que l’« accord était consigné sur une tablette
******ebook converter DEMO Watermarks*******
contenant les diverses clauses sur lesquelles on devait se mettre d’accord par avance. Les deux
parties scellaient la tablette puisqu’il s’agissait d’un contrat juridique. Chacun en possédait une
copie qui comportait des clauses identiques mais un prologue quelque peu différent, et nous savons
de sources un peu plus tardives qu’une copie du traité était entreposée dans un temple dans chacun
des deux pays » (1984 : 140).
4. « Nous trouvons dans les traités du IIe millénaire avant J.-C. des expressions qui reproduisent
mot pour mot celles du traité de Naram-Sin d’Akkad au XXIVe siècle avant J.-C. » (Woolley, 1963 :
507).
5. Les difficultés que pose la mort du fondateur pour la continuation d’une entreprise commerciale,
sont toujours problématiques, mais en Afrique elles revêtent des aspects spécifiques. Sur ce
continent, la transformation de l’entreprise individuelle en firme familiale (ce que l’on pourrait
désigner comme le passage du monde de l’entreprise individuelle à celui des affaires) est rendue
difficile non seulement par une expérience bureaucratique insuffisante mais aussi par la
prédominance de la succession entre frères. Ce type de transmission est lié aux droits collectifs sur
la terre, mais pose problème dans des cas où la responsabilité de l’entreprise peut échoir à un « frère
» dont les compétences sont d’un ordre différent et non au « fils » qui a été formé pour ce travail
(voir Goody, 1970).
6. Cette distinction repose sur une autre, plus répandue, entre la propriété héritée et la propriété que
l’on a acquise soi-même (voir Fortes, 1949). Pour une étude du concept de fonction en Achanti, voir
Fortes, 1962.
7. Sur cette question, voir l’étude de Fallers (1956 : 244) sur Parsons et Freud concernant les racines
« psychogénétiques » du népotisme et des coteries solidaires.
8. Il ne s’agit que de l’un des sens du terme ambigu de « corporate » en anglais ; voir Radcliffe-
Brown (1935), et mon commentaire sur ce point (1969 : 95).
9. On utilisait l’épée dans la division de Kpembe dans le Gonja de l’Est ; en Achanti on employait
le bâton du porte-parole.
10. Je préfère employer le terme de « décentralisation » plutôt que celui de non-centralisation
puisque les sources suggèrent que la décentralisation politique avait eu lieu avant l’arrivée des
Britanniques.
11. Bien entendu les supérieurs sont protégés d’une manière similaire dans les administrations
écrites mais il est moins facile de le cacher. L’exposé fait par Prebble du massacre de Glencoe
(1966), qui concerne l’interprétation (y compris l’oubli) des ordres écrits, en fournit un exemple
intéressant. Il s’agit en partie de la capacité de fermer les yeux, attitude qu’il est souvent plus facile
de cultiver que celle qui consiste à faire la sourde oreille.

******ebook converter DEMO Watermarks*******


* N.D.T. Traduction française, PUF, Paris, 1964.
** N.D.T. : « over-kingdom ».
* N.D.T. Traduction de Marcel Bataillon et André Saint-Lu dans Las Casas et la défense des
Indiens, Julliard, Paris, 1971, p. 71.
* N.D.T. : « boundary-maintaining religions ».
* N.D.T. « overkingdom ».

******ebook converter DEMO Watermarks*******


4

La lettre de la loi

Dans ce chapitre je voudrais examiner, comme précédemment, dans quelle


mesure le concept même de loi est influencé par la présence de l’écriture,
puis procéder à l’étude de la logique (ou rationalité) des procédés, des
institutions et du contenu qui se rattachent à la loi. Bien qu’il y ait
beaucoup à dire sur l’application de l’écriture à la loi dans le Proche-
Orient ancien, sans parler de la Grèce ou de Rome, je tiens davantage à
comparer la situation récente de l’Afrique avec la situation européenne, et
celle de l’Angleterre du haut Moyen Âge.
Le premier problème, celui des origines et de la classification, a été
soulevé par un auteur, au sujet du système juridique de la Babylonie et de
l’Assyrie. À propos de la période la plus ancienne il s’interroge : « […] la
question reste posée, s’agissait-il du “droit” ou de la “loi” ? L’autorité
promulguait-elle des lois, désignant clairement ce qu’on avait le droit de
faire, et créant ce droit dans certains cas, là où il n’en existait pas
auparavant ? Beaucoup d’éléments suggèrent la présence de lois
promulguées et même d’un code de lois […] » (Johns, 1904 : 39).
Quand les spécialistes en sciences sociales abordent la question de la
promulgation, de la codification des lois, ils adoptent parfois le point de
vue selon lequel cette sphère de l’action sociale revêt un caractère si
formel et technique qu’il vaut mieux en laisser l’analyse aux spécialistes
de la matière. Mais je soutiendrai ici que nous abordons des problèmes,
comme la terminologie elle-même l’indique, ayant trait au bien et au mal,
aux droits et aux devoirs, aux lois et aux règles aussi bien qu’aux délits,
aux coutumes et aux normes dont certains ont considéré qu’ils
constituaient la base de l’étude de l’anthropologie. Les idées que nous
étudions concernent la justice et le bon fonctionnement d’une société. Et
les usages de ces mots ne s’appliquent pas à une seule langue. En français,

******ebook converter DEMO Watermarks*******


la loi, comme law en anglais, se réfère à des régularités aussi bien qu’à la
justice. Elle renvoie aux droits de l’homme aussi bien qu’au droit pour
l’État d’imposer des droits de douane et des impôts, desquels on peut être
libéré, c’est-à-dire franc. En allemand das Recht renvoie autant au bien
qu’au droit.
Deuxièmement, comme il apparaîtra clairement par la suite en étudiant
l’influence de l’écriture sur la loi, nous examinons les nouvelles modalités
selon lesquelles une société peut organiser ses affaires, ce qui implique la
création ultime, au cours du processus par lequel la cour de justice se
dissocie de la cour des rois, d’une autre « grande organisation » possédant
un certain degré (qui varie selon les sociétés) d’autonomie structurale.
Mais en troisième lieu, l’autonomie partielle de l’organisation mise à part,
il faut également prendre en considération le problème connexe de
l’autonomie partielle du texte. Comme nous l’avons suggéré dans un
article beaucoup plus ancien (Goody et Watt, 1963), en créant un texte «
extérieur », un objet matériel détaché de l’homme (qui l’a créé et qui
l’interprète), l’écrit peut devenir l’objet d’une nouvelle forme d’attention
critique. Et cela non seulement parce qu’il est « extérieur », mais parce
que, comme l’a constaté Platon, le texte ne peut répondre de lui-même aux
questions que nous pourrions lui poser, contrairement aux êtres humains
avec lesquels nous dialoguons. En outre, le texte est souvent plus difficile
à comprendre puisque le contexte qu’apporte la parole lui fait défaut, parce
qu’il peut se présenter sous une forme abrégée, sibylline et plus générale,
et qu’il peut ne pas se rapporter du tout de manière directe au présent, s’il
s’agit, par exemple, d’une loi demeurée inscrite dans le code depuis le XVIe
siècle. Pour toutes ces raisons, le texte nécessite une interprétation, une
explication et même une traduction. En outre, la création d’un texte
juridique implique une formalisation (par exemple, dans la numérotation
des lois), une universalisation (c’est-à-dire l’extension de leur application
en éliminant les particularités), et une rationalisation continue ; celle-ci
doit être comprise, non pas au sens d’un processus s’opposant aux modes
de pensée des communautés orales, mais au sens d’un processus qui
réordonne et reclasse – parfois de manières qui ne clarifient pas
nécessairement les mots, les expressions, les phrases et les détails
composant le texte – et conduit également à de nouveaux commentaires
qui se présentent d’emblée sous une forme écrite ou qui récapitulent les
études orales menées par des spécialistes sur l’œuvre originale.
*
Commençons par le problème de la définition de la loi car aussi flou
que puisse paraître à nos yeux ce concept d’acteur ou d’observateur, il n’y

******ebook converter DEMO Watermarks*******


a aucune raison de ne pas en parler.

La définition de la loi
En Europe, la distinction entre la loi et la coutume est fondée en dernière
instance sur ce qui est écrit et ce qui ne l’est pas. Codifier une cou-tume
1
revient à la consigner par écrit avant de la promulguer sous forme de loi .
Le terme de « loi » peut prendre de nombreux sens, dont beaucoup
débordent ce domaine, mais la majorité d’entre eux a, pour une part
**
importante, trait au code. Dans les systèmes juridiques des sociétés sans
écriture, il ne peut y avoir aucune distinction véritable de ce type entre la
loi et la coutume. Cela apparaît clairement dans l’analyse approfondie faite
par Gluckman de l’action juridique parmi les Lozi de Zambie (1955). Il
traduit le concept correspondant (mulao), comme les règles du bien faire,
2
ce qui recouvre à la fois la loi et la coutume . Ces deux concepts n’en font
qu’un. Mais quand le pouvoir de justice associé à un code écrit est reconnu
sur un vaste territoire, les conflits entre la loi nationale et la coutume locale
(et dans certains cas la « loi » religieuse) sont inévitables, du moins
initialement. Dans la France médiévale, cette opposition prit une
dimension territoriale, selon que l’on mettait l’accent sur le code ou sur la
coutume en tant que source de décision judiciaire ; le pays était divisé en
une partie méridionale connue sous le nom de Pays de droit écrit, qui
reconnaissait le droit romain et la pratique italienne contiguë, et une partie
septentrionale, le Pays du droit coutumier, qui mettait l’accent sur les
usages locaux. L’Angleterre se rapprochait de la pratique septentrionale.
La Common Law anglaise fut établie au XIIIe siècle, grâce à une application
résolue de l’écriture comme loi commune au pays tout entier, sans tenir
compte des différences locales, coutumières, et sans dépendre des modèles
romains.
La différence entre ces régimes semble devoir être rattachée à la
remarque de Weber sur le développement de « sous-cultures juridiques
rationalisées », lequel suivrait deux voies différentes. En Angleterre et
dans d’autres pays de Common Law, il s’explique par la présence d’une
guilde d’hommes de loi au service de clients particuliers, tandis que sur le
continent, il fut suscité par des universitaires chargés de former des
fonctionnaires pour une bureaucratie d’État ou de l’Église (Fallers, 1969 :
329 ; Weber, 1947 : 42, 89).
******ebook converter DEMO Watermarks*******
Plus couramment, la différence entre la loi et la coutume a une
dimension hiérarchique. Dans son étude sur les Basoga de l’Ouganda,
Fallers écrit : « Le droit coutumier n’est pas tant un type de droit qu’un
type de situation juridique qui se développe dans des contextes qui sont
ceux d’un pouvoir impérial ou quasi impérial, dans lesquels des systèmes
juridiques dominants reconnaissent et soutiennent le droit local de
communautés subordonnées politiquement. Comme la communauté
paysanne avec laquelle il est si souvent associé, ce droit est caractérisé par
le rapport qu’il entretient avec un système plus vaste, plus érudit et
politiquement plus puissant. D’ordinaire, ce que l’on appelle le droit
coutumier n’est pas écrit. Il est significatif cependant que ceux qui écrivent
à propos du droit qui n’est pas écrit mais qui n’a pas été encore “admis” en
un sens dans le système prépondérant, ont tendance à ne pas employer le
terme ; Barton parle tout simplement de “loi ifugao”, Pospisil de “loi
kapauku”. Le droit coutumier représente le droit populaire en voie d’être
admis » (1969 : 3). En d’autres termes, cette distinction, s’appliquant à
l’intérieur d’une société, peut être mise en parallèle avec celle qui s’opère
entre « magie » et « religion ». La coutume est ce qui n’est pas compris
dans le code ou dans ses équivalents.
L’approche qui consiste à penser que le droit coutumier est en voie
d’être « admis » dans le corps du droit national représente une issue
possible à une telle situation juridique, une issue qui paraissait probable au
cours de la dernière phase, bénigne, de la décolonisation britannique en
Afrique ; il paraît douteux que l’examen des événements plus récents
puisse conduire à adopter une vision aussi optimiste de l’avenir. Deux
autres éventualités ne constituaient pas seulement des issues possibles
mais sont également, depuis lors, devenues réalités dans certains endroits ;
les pratiques locales ont été renforcées du fait d’avoir été consignées par
écrit et le droit national (par opposition aux décrets et aux décisions des
tribunaux militaires) s’est complètement étiolé. L’ère de la décolonisation
a fourni les données de nombreuses théories anthropologiques et
sociologiques, mais rares sont ceux qui soutiendraient aujourd’hui que
cette période fascinante fut autre chose qu’une époque exceptionnelle
historiquement parlant.
En étudiant cette période, Fallers a soutenu que le droit est un
phénomène à la fois culturel et social, et intéresse l’institutionnalisation de
valeurs « auxquelles les gens eux-mêmes tiennent suffisamment pour être
prêts à se les imposer de manière autoritaire » (1969 : 2). L’idée selon
laquelle le droit reflète la structure sociale de la manière précise qu’a
proposée Fallers (p. 315) ne serait plus entièrement acceptable.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
L’homogénéité culturelle qu’elle tient pour établie peut fournir un modèle
adéquat pour l’analyse d’une communauté acéphale, sans stratification,
comme les LoDagaa du nord du Ghana. Mais même dans le cas d’États
simples comme le Gonja voisin, qui possède une société multi-ethnique,
cette idée ne permet pas de caractériser de manière adéquate un processus
judiciaire qui n’est ni toujours populaire ni toujours accessible (p. 315).
Aussi, dans les États bureaucratiques, les intérêts juridiques et autres, des
groupes dominants, peuvent s’écarter de manière encore plus radicale de
ceux des groupes subordonnés. Une telle différenciation se retrouve à la
fois dans les données de l’histoire et dans les expériences contemporaines ;
on ne peut pas admettre qu’une démarche holistique contourne
subrepticement la question – même dans le domaine du mariage et de la
famille (Goody, 1983). Mais tout à fait en dehors de cette différenciation
hiérarchique, le droit peut détenir – quoique moins que la religion – un
degré limité d’autonomie lié à une tradition écrite qui donne au « droit
romain », tout comme à la « religion catholique », une certaine
indépendance vis-à-vis des sociétés et des cultures particulières.
En examinant les systèmes juridiques de manière comparative, les
anthropologues ont tenté, à juste titre, de réévaluer certains des concepts
qui semblent liés à l’étude du droit européen. Malinowski a étendu la
définition du terme de « loi » par-delà sa sphère d’application habituelle, à
savoir aux sociétés ayant des codes, des cours de justice et une police. Il
voulait insister sur le fait que les sanctions appliquées au comportement
humain devaient être considérées de manière globale comme formant un
ensemble, et par conséquent il employa le mot « loi » pour désigner toute
norme qui ne relevait pas simplement d’une coutume « neutre », tout
comme Llewellyn et Hoebel (1941) qui, influencés par le « réalisme »
juridique américain, considéraient la loi comme une règle dont l’infraction
appelait une réponse active, et exigeait qu’on fît quelque chose pour y
remédier.

Cours de justice, police et codes


Cette idée est très juste. Mais, comme l’ont montré Pound (1942),
Radcliffe-Brown (1933), Fallers (1969) et d’autres, il n’est pas nécessaire,
pour qu’elle reste vraie, de supprimer la distinction utile entre les sociétés
qui ont des cours de justice et celles qui n’en possèdent pas, entre normes
*
« juridiques » et normes « éthiques » ou se rapportant à des obligations
******ebook converter DEMO Watermarks*******
**
morales . Cette distinction n’est pas entièrement binaire, car il existe des
institutions et des pratiques intermédiaires. Mais d’importantes différences
subsistent tout de même comme on peut le constater à travers les
descriptions des cours de justice post-coloniales où l’on note que les
tribunaux des Tiv (Bohannan, 1957) et des Arusha (Gulliver, 1963), jadis
acéphales, diffèrent de manière significative de ceux des Lozi et des
Basoga.
Les tentatives méritoires des anthropologues, cherchant à établir des
liens entre les litiges et les manières dont ils étaient réglés dans différentes
***
cultures, ont conduit à étudier la loi comme un ensemble flou qui
comprend toutes les formes de contrôle social ou la plupart d’entre elles.
Cette approche s’associe généralement à un parti pris anti-évolutionniste,
qui consiste dans la plupart des cas à lier la notion d’évolution à celle de
progrès, mais qui adopte de plus une perspective effectivement an-
historique. Dans l’introduction intéressante du livre intitulé The Discourse
of Law, Humphreys a caractérisé la loi comme étant une certaine forme de
discours (1985 : 254), tout en rejetant la nécessité de définir ce concept.
Cette approche globalisante convient à certaines fins mais pas à d’autres.
En tout et pour tout elle conduit à un appauvrissement de l’analyse, en
partie parce qu’elle ne rend pas compte de manière satisfaisante de
l’intervention des cours de justice, des gouvernements, des hommes de loi
et des individus dans le processus juridique. En partie aussi parce que si la
loi est une forme de discours, il lui faut évoluer au gré des changements,
qui affectent la médiation de ce discours. C’est le cas par exemple quand
les « règles » accèdent à une forme écrite. Humphreys note que « “la
clarification” des droits de propriété figurant dans la loi anglaise au XVIIe
siècle a eu pour conséquence de rendre illégitimes les droits d’usage dont
bénéficiait auparavant la population rurale et de redéfinir l’exercice de ces
droits qui relevaient désormais du vol, du braconnage, etc. » (1985 : 24 ;
Thompson, 1975). Ce changement est interprété comme le résultat d’une
rédaction défectueuse des lois par les hommes de loi. Mais, que nous
considérions qu’il s’agisse d’une tentative délibérée de restreindre les
droits des classes populaires ou que nous l’attribuions aux conséquences
en grande partie non préméditées de l’usage d’un langage écrit (les deux se
réalisant de manière idéale dans les systèmes d’enregistrement des terres),
il reste que le fait de sceller des pratiques orales sous la forme de règles
écrites a des conséquences importantes pour les membres d’une société
donnée. Le code écrit n’institue ni l’oppression ni la justice, mais il leur
donne une nouvelle dimension. Il ne s’agit pas simplement de troquer un
******ebook converter DEMO Watermarks*******
habillage culturel contre un autre. Parce qu’elles n’ont pas assez pesé les
différences et les analogies d’ordre général (tâche incommode qui consiste
à établir un équilibre fragile et en fin de compte impossible), les sciences
sociales modernes sous leur forme structurale et fonctionnelle n’ont pas
suffisamment contribué au progrès de l’étude de la société. Le
particularisme culturel en est l’un des résultats ; l’affirmation selon
laquelle les sociétés sont toutes différentes les unes des autres est un
truisme de peu de valeur qui peut tout aussi bien s’appliquer à chaque
individu.
Mais doit-on considérer chaque société séparément en toutes
circonstances ? En même temps, le particularisme conduit tout droit à son
contraire, par son emploi de concepts auxquels on a tendance à donner une
application universelle.
Revenons au deuxième élément qui caractérise une loi et dont j’ai fait
l’ébauche précédemment. La loi constitue une forme de contrôle social
exercé par une des « grandes organisations » spécialisées, par
l’intermédiaire des cours de justice, de la police et des codes.
La présence d’agents de la force publique constitue un autre trait
distinctif supplémentaire des systèmes juridiques, parallèle à celui des
cours de justice. Le rôle des fonctionnaires appliquant la loi implique un
degré de monopolisation de la force (il vaut mieux peut-être parler de «
contrôle suprême », Yoffee, 1979 : 16, à la suite de Fried, 1967 : 237), qui
caractérise les États et la machine dont ils disposent pour régler
autoritairement les litiges (Radcliffe-Brown, 1940). Bien que les écrits de
certains spécialistes en sciences sociales tendent à donner l’impression que
la coercition représente un phénomène marginal, et que les décisions
politiques sont toujours prises par référence à des « modèles », à des
idéologies, et par choix, la force est néanmoins toujours présente, parfois
en arrière-plan, souvent au premier plan ; ce sont surtout son application et
sa distribution qui, dans les systèmes centralisés et dans les systèmes
tribaux (acéphales), sont différentes.
La troisième caractéristique, le code, est tout aussi importante pour
comparer et distinguer les systèmes juridiques, et tient une place centrale
dans la présente étude. Le fait même que le code existe sous une forme
écrite introduit des différences profondes qui affectent la nature de ces
sources, les diverses manières dont on modifie les règles, le processus
judiciaire et enfin, l’organisation des cours de justice. La nature des règles
s’en trouve elle-même modifiée.

******ebook converter DEMO Watermarks*******


Les sources du droit et la modification des règles
Comme je l’ai déjà noté, il n’y a pas de distinction effective, dans les
sociétés sans écriture, entre « droit » et « coutume » en tant que sources de
décision juridique, bien que l’on puisse considérer que certaines règles
relèvent de la juridiction, et d’autres pas. Même s’il existe une certaine
spécialisation des fonctionnaires chargés de se souvenir d’événements
*
officiels et des juges, mieux informés que d’autres, tout le monde reste
dépendant de la transmission orale. Par conséquent, les sources de droit
conservent un lien relativement étroit avec d’autres aspects du système
social. Par exemple, le « prix » de la fiancée augmentera au cours du temps
si l’économie connaît un développement des biens concernés. Ou bien des
versements peuvent remplacer le « service de la fiancée », si la main-
d’œuvre a émigré ou ne travaille plus dans le secteur agricole local. Ces
deux phénomènes sont intervenus récemment dans le nord du Ghana. Mais
un processus de décision délibéré n’est pas nécessaire pour faire en sorte
que les prestations dont la mariée bénéficie suivent la hausse des prix ou
pour obtenir des biens et non un service en nature ; un réajustement
progressif s’effectue entre le revenu, le travail et le mariage, à la suite des
nombreuses décisions des individus ou des ménages.
Comparons cette situation avec celle que présente un système juridique
possédant un code écrit. Si les prestations ou les obligations matrimoniales
sont précisées par écrit, il faut alors trouver un moyen par lequel modifier
(ou ignorer) délibérément le code. Dans les parlements modernes un grand
nombre de décisions prises par les représentants du peuple comprennent
des modifications de ce type qui consistent à supprimer délibérément des «
anomalies » qui, dans une société orale, auraient eu tendance à disparaître
d’elles-mêmes d’une manière quasi automatique. Mais une fois consignées
par écrit, elles ne peuvent pas disparaître d’elles-mêmes. Ainsi, bien que
l’écriture augmente considérablement la quantité d’information stockée, et
en ce sens accroisse la capacité de l’esprit humain, il devient en même
temps difficile d’effacer toute trace écrite. Prenons l’exemple suivant :
bien que la loi anglaise sur le blasphème ne prescrive plus la peine de mort
(de haeretico comburendo) depuis 1677 (29 Charles II, c.9.), elle est
toujours en vigueur, quoique d’autres facteurs se soient combinés pour
modifier l’application de la règle écrite. Comment est-il possible que nous
ignorions ce type de loi ? Quand un juge prononce une décision judiciaire,
il tient compte d’autres sources de droit que le code écrit lui-même. L’une
de ces sources est le précédent, c’est-à-dire une décision prononcée
antérieurement par une cour de justice qui fait autorité. La reconnaissance
******ebook converter DEMO Watermarks*******
des modifications qui ont eu lieu dans l’opinion constitue un autre facteur.
Pendant que des changements de ce type se produisent dans des sociétés
non écrites, il subsiste moins de marge pour des conflits directs, des
confrontations ouvertes, entre l’ordre ancien et le nouveau. L’ancien ordre
des choses disparaît plus rapidement à l’arrière-plan ; on l’oublie tout
simplement.
L’étude de Fallers sur le système juridique néo-traditionnel des Basoga
nous en offre un exemple. Fallers soutient que « les baux officiels – les
contraintes s’appliquant à la jouissance de terres pendant des périodes et à
des fins déterminées – violent le schéma conceptuel admis […] » (1969 :
322). La nature astreignante (et restrictive) de ce type de contrat s’est
développée « d’une façon imperceptible » à partir de la pratique
précédente, parallèlement à la commercialisation croissante dont
l’économie des Basoga faisait l’objet. Si la loi avait été écrite, elle n’aurait
pas changé « d’une façon imperceptible ».
À propos du précédent, Gluckman (1955 : 23-24, 256-258) a observé
que cette source de droit est peu utilisée dans les sociétés non écrites. La
raison en est fondamentalement la même ; les précédents verbaux sont
oubliés ou sont intégrés dans des jugements futurs ; ils ne forment pas une
catégorie distincte, hormis peut-être pendant un court laps de temps.
Maine distingue trois façons d’aligner la loi sur une pratique en
évolution : grâce aux « Fictions Légales », à l’Équité et à la Législation.
Par Fiction Légale il entend « tout postulat qui dissimule ou affecte de
dissimuler le fait qu’une règle de droit a subi une transformation, sa lettre
demeurant la même, son application étant modifiée » (1931 : 21-22). La
jurisprudence anglaise et le Responsa Prudentium romain représentent tous
deux des catégories générales de telles fictions, et Maine cite un exemple
précis de leur emploi : la pratique de l’adoption. Ne s’agit-il pas clairement
ici d’un cas où la relative fixité dans le temps du droit écrit s’oppose à la
relative flexibilité de la pratique, de la coutume ?
Le deuxième « moyen » permettant à la loi d’être adaptée aux « besoins
sociaux » est l’Équité, définie comme « tout ensemble de règles existant
aux côtés de la loi civile originelle, fondé sur des principes distincts et
prétendant incidemment remplacer le code civil en vertu de la supériorité
d’un caractère sacré inhérent à ces principes » (p. 23). Enfin, la
Législation, c’est-à-dire la promulgation des lois par un pouvoir législatif,
que celui-ci soit exercé par un prince autocrate ou une assemblée
parlementaire, constitue le dernier type de procédé. Ces deux derniers
moyens sont nécessaires parce que la loi a été consignée par écrit et doit
être modifiée au fur et à mesure que les circonstances évoluent, soit
******ebook converter DEMO Watermarks*******
délibérément au moyen de la législation, soit de manière informelle en
introduisant des considérations d’équité de valeur générale.
Dans le deuxième chapitre de son livre, Ancient Law, Maine fait
remarquer que l’une des différences générales entre les formes de loi
consiste dans le moyen de les changer. « Une fois que la loi d’origine a été
incorporée à un code, ce que l’on peut appeler son développement
spontané prend fin. Désormais les changements qui s’y produisent, si
changement il y a, sont produits délibérément de l’extérieur » (1931 : 17).
Il poursuit, soutenant que, bien que des changements aient eu lieu dans des
temps plus anciens, ils étaient rarement la conséquence d’un « dessein
délibéré », car ils étaient « dictés par des sentiments et des modes de
pensée que, étant donné nos conditions mentales actuelles, nous sommes
incapables de comprendre. Une nouvelle ère commence cependant, avec
les codes. À la suite de l’introduction du code, la “modification légale”
peut être attribuée au désir conscient d’une amélioration » (p. 18, les
italiques sont les miennes).
Maine pose le problème, mais ne se rend pas bien compte que le
développement spontané qu’il commente est bien le processus à peine
visible de réajustement de normes qui s’effectue constamment dans les
sociétés orales en réponse aux pressions externes ou aux forces internes.
Ce processus est imperceptible parce que les normes n’ont qu’une
existence verbale, orale, de sorte que l’on a tendance à perdre le souvenir
des règles qui ne s’appliquent plus. Mais il suffit de consigner les normes
par écrit pour qu’il devienne nécessaire de faire des efforts délibérés et
conscients pour effectuer toute modification. C’est-à-dire que dans les
cultures écrites les instances gouvernantes doivent légiférer pour modifier
une loi que la coutume aurait pu adapter de manière plus ou moins
automatique. Et dans le cas où la loi écrite n’a pas été modifiée, on fait
appel à des Fictions Légales et d’autres sources de droit pour l’adapter aux
situations présentes. Bien que Maine, et plus tard Gluckman, fissent
remarquer ces différences, ils ne les ont pas rattachées précisément à la
présence de l’écriture. Les différences entre des systèmes de droit «
primitifs » et « avancés », « simples » et « complexes », sont décrites sans
référence explicite à l’influence et au concours de ce mécanisme très
important.
Les sources de droit sont, bien entendu, différentes selon les sociétés.
Néanmoins certains traits connaissent plus d’extension dans les systèmes
3
de droit écrit . Dans la théorie de la jurisprudence islamique sunnite, le
Coran, les traditions prophétiques (hadith), l’application de l’analogie
(gijas) et le consentement des spécialistes (ijma) constituent les quatre
******ebook converter DEMO Watermarks*******
sources de loi reconnues, auxquelles il faut ajouter l’usage herméneutique
de la raison (ra’y). Udovitch remarque qu’en théorie, la coutume n’est pas
une source admise du droit positif. Pourtant, surtout pour une école hanafi,
et dans la sphère économique, la coutume (‘urf) ou la pratique (‘ada) des
marchands sert constamment de guide pour la conduite intérieure et
extérieure des cours de justice, de sorte qu’elles deviennent dans les faits
une source du droit (1985 : 447, 457). C’est-à-dire que les « connaissances
locales » modifient « le système de droit valable à l’échelle universelle
[…], dont l’inspiration, les origines et même, pourrait-on dire, la paternité
en dernière instance, remontent à Dieu » (p. 446). Dieu « écrit » le Livre
de la Loi et, Lui à qui est reconnu d’abord et avant tout le « caractère
d’universalité », lui confère par surcroît cette qualité significative, tout au
moins dans un système monothéiste. Pour le droit et aussi bien pour la
religion, la spécificité des pratiques locales, c’est-à-dire de la coutume,
doit venir compléter le caractère « universel » de l’écrit.

Le raisonnement juridique
Les questions du précédent et de la législation sont associées à des
différences dans le raisonnement juridique, et même au raisonnement lui-
même. De telles différences ne sont pas, bien entendu, liées à des facultés
mentales innées, mais aux outils, concepts et programmes dont dispose
l’activité intellectuelle. Ce point apparaît clairement dans la description
que fait Fallers du droit néo-traditionnel soga, dans son livre intitulé Law
without precedent (1969). Il souligne volontairement le contraste avec le
droit anglo-américain parce qu’il considère que la forme que prend le
précédent, à savoir l’étude cas par cas, est liée au raisonnement juridique
d’une société en évolution. Face à des situations nouvelles, les idées des
individus se modifient, et l’emploi de concepts ambigus et de ce qu’il
décrit comme étant un « système de classification en évolution » permet
d’entériner ces changements (1969 : 18).
Bien que le droit soga soit fondé sur la jurisprudence dans la mesure où
il fait très peu appel au code des lois, il « ne contient aucune doctrine
explicite du précédent quelle qu’elle soit » (p. 19), en partie parce que les
juges tiennent la continuité pour acquise. Fallers soutient que le
raisonnement juridique qui utilise des « concepts classificateurs » est
similaire mais que son fonctionnement est différent. Car « il n’y a pas de
doctrine explicite du précédent et les moyens qui permettraient à la
jurisprudence de mettre cette doctrine en pratique, de manière
******ebook converter DEMO Watermarks*******
systématique, manquent. Les cours de justice possèdent d’excellentes
archives [cela est évidemment un trait récent des cours de justice
néotraditionnelles], mais les dispositions nécessaires, pour sélectionner les
causes qui ont établi un précédent et pour les soumettre à l’attention des
juges n’ont pas été prises. En outre, les concepts eux-mêmes sont quelque
peu différents, étant moins abstraits et moins généraux » (p. 21).
Le juriste Hart a soutenu que la communication de « normes générales
s’appliquant au contenu de la loi, qu’un grand nombre d’individus pourrait
comprendre », est essentielle pour la loi et qu’une telle communication
s’effectue grâce à la législation et au précédent (1961 : 121). Ces procédés,
considérés par Hart comme essentiels pour qu’un changement ordonné se
réalise, n’existent pas chez les Soga. Au lieu de cela, chaque audience de
la cour de justice est un nouveau point de départ – il n’y a aucune autorité
extérieure à la cour qui puisse décider des règles. Fallers a expliqué cette
différence en utilisant les termes de société statique et de société en
mouvement ; mais c’est certainement la manière dont on aborde et conçoit
le changement – qui s’accomplit à différents rythmes – au sein de la
communication, qui est en cause. On rédige maintenant des comptes
rendus écrits des procès et, comme le suggère Fallers, ceux-ci serviront
éventuellement à créer des précédents. « L’emploi de l’écriture permet
d’améliorer la tenue d’archives en ce qui concerne les “faits”, mais il ne
rend pas plus explicite – du moins pour le moment – la communication
s’effectuant au moyen et au sujet des concepts juridiques » (1969 : 314).
Ce processus est précisément ce qui se produisit à une époque plus
ancienne lors de la création du droit anglo-américain et que l’on retrouvera
en Busoga. Car c’est l’écriture qui est à l’origine des différences que
Fallers remarque « entre les systèmes juridiques […] qui ont formé les
juges et les avocats, les recueils de jurisprudence et les écoles de droit ; et
des systèmes tels que le système soga qui ne procèdent pas à ces
aménagements mais qui néanmoins se livrent, à un niveau ou à un autre,
au même genre de travail » (p. 20). Le raisonnement juridique, dont Fallers
donne la définition suivante : « L’application au règlement des litiges de
concepts classificateurs qui définissent des questions normatives qui
relèvent de la justice » (p. 32), est différent parce qu’un juge anglo-
américain peut retravailler de manière approfondie des décisions
antérieures (les précédents), conservant ainsi « le cadre conceptuel de la
loi, tout en procédant aux modifications minimales nécessaires pour traiter
du cas en question », alors qu’un juge musoga se remémore des cas
similaires mais « assimile directement chaque cas à un ensemble de
concepts qu’il garde en tête » (p. 32 et 33). La différence significative qui
******ebook converter DEMO Watermarks*******
existe entre ces deux types de raisonnement et qu’entraîne logiquement
l’application de l’écriture, concerne la question de la manière dont nous
assimilons l’expérience et modifions les concepts. L’on parvient à
assimiler en minimisant la différence et le changement, qu’il est
évidemment plus difficile de saisir s’il n’existe pas de rapports écrits ou si
l’on n’en tient pas compte. Les Basoga débattent en effet de cas de litiges,
mais le système juridique laisse beaucoup de choses à l’état implicite et les
procès comprennent rarement un exposé explicite des règles (p. 36).
Fallers rattache l’absence d’un énoncé explicite à l’absence de juristes
menant une réflexion sur le droit. Mais il faut rappeler que leur présence
est, elle-même, liée à l’organisation institutionnelle complexe du droit
anglo-américain, dont les principes de base sont la tenue d’un rapport,
d’un « compte rendu » (ce qui est commun à tout discours) et de plus
l’examen du compte rendu écrit. Suivons sa description plus en détail. «
Les rapporteurs rassemblent, analysent et publient les cas importants. Les
spécialistes organisent les idées juridiques et les décisions judiciaires et
législatives en les répartissant dans des “champs” cohérents. Les
philosophes reconsidèrent les bases morales et intellectuelles de la pensée
juridique. Les corps législatifs et les conseillers à la cour d’appel remettent
de temps en temps de l’ordre dans les sections du droit. Les hommes
politiques et les experts en droit international débattent de “principes”
juridiques dans les tribunaux libres » (p. 35).
Bien que ce que je soutiens soit implicite dans l’étude de Fallers sur
l’absence de précédents et d’une législation dans la loi soga, je ne
considère pas que cette différence soit simplement liée au fait qu’on rende
explicites des catégories et des règles (grâce à l’écriture, je le maintiens)
qui sont présentes depuis toujours. C’est sur ce point, je crois, que je
m’éloigne des hypothèses de la plupart de mes collègues. Je pense que
l’idée et la nature des concepts et des règles se modifient véritablement au
cours de ce processus, à la fois dans leur forme et dans leur contenu. Non
que les processus intellectuels fondamentaux et des équivalents
institutionnels ne soient présents dans les cultures simples. Mais la
différence entre le raisonnement implicite et le raisonnement explicite,
entre l’examen du texte et la méditation sur une parole, qu’implique la
possibilité de revoir une affirmation, visuellement aussi bien
qu’intérieurement, grâce à l’œil ainsi qu’à l’oreille, est, quoique à certains
égards limitée, d’une importance fondamentale pour le développement de
ce que nous pensons être le raisonnement.
Fallers cite un très bon exemple de cette différence. « Pour quiconque a
l’habitude de considérer que l’argument juridique contient une part de
******ebook converter DEMO Watermarks*******
discussion explicite des règles ou concepts définissant le mal, dit-il, les
transcriptions des procès soga se lisent comme une longue suite d’énoncés
totalement illogiques. Parfois ces derniers sont ponctués de contradictions
apparentes […] » (1969 : 320-321). Il poursuit : « En réalité ces suites
d’énoncés ne sont pas illogiques et ces contradictions n’en sont pas
vraiment. » Bien entendu, c’est à la fois vrai et faux ; elles le deviennent
car l’écriture les rend explicites (pas nécessairement immédiatement,
comme le fait remarquer Fallers, p. 134). C’est elle qui transforme ces
suites d’énoncés en illogismes et en contradictions au sens où nous
comprenons ces termes. Et cette manière de connaître (qui affecte notre
épistémologie), est très importante pour le développement de l’action
sociale et pour la cognition prise au sens le plus large du terme, à savoir
notre compréhension du monde. Mais l’écriture n’affecte pas seulement les
sources du droit et le raisonnement juridique, mais également
l’organisation du droit.

L’organisation des cours de justice


Le lien entre le droit et la société se formalise avec l’avènement de
l’écriture. Puisque n’existe plus une adaptation quasi homéostatique des
normes, le droit écrit acquiert une sorte d’autonomie propre, comme le
font les organisations qui lui sont liées. La cour de justice se dissocie
progressivement de la cour royale ou de la cour du chef, dispose de ses
propres spécialistes lettrés, parmi lesquels certains sont des experts du
discours oral, argumentant et plaidant la cause du client, et d’autres sont
des experts en conseil juridique.
Le développement d’avocats spécialisés, se distinguant des conseillers,
fut un trait caractéristique de la Rome classique, bien qu’on trouve un
phénomène identique en Mésopotamie. À Athènes cependant, la fonction
d’avocat n’était pas encore considérée comme une profession ; la partie
lors du jugement devait plaider personnellement pour sa cause, elle
pouvait néanmoins partager le temps qui lui était alloué avec des orateurs
venus pour la seconder. Les dépositions des témoins n’ont plus été prises
en compte dans le temps alloué. À partir de 378 avant J.-C. elles prirent la
forme d’une déclaration écrite préparée à l’avance que le témoin devait
confirmer ou nier en prêtant serment quand il apparaissait devant la cour.
Nous disposons d’une centaine de discours (ou grands fragments de
discours) destinés aux cours de justice, et attribués à dix écrivains célèbres,
quoique la paternité des textes soit quelquefois contestable. Ces discours
******ebook converter DEMO Watermarks*******
parfois retouchés en vue d’être publiés, étaient communiqués au public
athénien (Humphreys, 1985). Des comptes rendus juridiques et des auteurs
de discours existaient donc déjà ; cette dernière notion devant paraître
particulièrement étrange lorsque considérée dans la perspective de sociétés
orales.
L’organisation interne de la cour de justice devient également plus
sophistiquée parce que l’usage du précédent, et peut-être la loi émanant du
pouvoir des juges, à quelque échelle que ce soit, requiert la tenue
d’annales. Ces dernières se révèlent également utiles par la suite pour
vérifier, contrôler et revoir les jugements des cours d’appel ou des
fonctionnaires, et permettent de tenir des raisonnements philosophiques.
L’existence de rapports écrits implique celle de clercs. Leur travail
permet de donner une forme définitive aux duels verbaux et aux décisions.
Les juges aussi ont besoin de savoir déchiffrer l’écrit au fur et à mesure
que la loi est incorporée dans des recueils et des summae. Dans ces
conditions, la profession juridique devient l’occupation des spécialistes
lettrés. L’homme de la rue, l’« amateur » perd de plus en plus le contrôle
du droit. Les normes juridiques ne résident plus dans la mémoire de tout
un chacun (du moins de chaque ancien) mais peuvent être littéralement
ensevelies dans des documents, disparaître pour n’être exhumées que par
des spécialistes de l’écrit. La coutume renvoie alors à ce que les gens
savent et font ; le droit, à ce qui figure dans le code dont le contenu varie
en fonction de l’interprétation que donne le spécialiste, de la volonté
populaire, de l’enjeu politique, de ce qui est pratique pour la bureaucratie
ou de la « logique » interne d’un raisonnement juridique. Les implications
sur le long terme de cette dissociation du droit et de la coutume, c’est-à-
dire d’une différenciation qui porte sur les deux domaines dans lesquels la
priorité est donnée d’ordinaire à l’écriture, sont fondamentales à la fois
pour le développement de la société et pour celui de l’individu.

Les formes juridiques


L’écriture encourage un formalisme d’un type différent. Certains aspects
de la procédure juridique occidentale – et cela est plus apparent pour les
systèmes de lois que pour la jurisprudence – sont hérités du droit romain,
dont les premières phases furent caractérisées par un « formalisme de
l’action juridique ». Cette expression renvoie au fait que « [le droit a]
tendance à donner à chaque action une forme définitive » (Schultz, 1936 :
24), un processus qui semble découler de l’écriture, même si on ne
******ebook converter DEMO Watermarks*******
considérait pas toujours l’écriture comme essentielle pour la loi elle-même.
Selon Schultz, les documents n’avaient qu’une valeur de preuve, bien
qu’ils conservassent des détails additionnels auxquels on ne faisait qu’une
allusion rapide dans les formules orales. Néanmoins un changement
général d’orientation eut lieu. L’usage de l’écriture servit non seulement,
en général, à formaliser des procédés juridiques mais aussi à les
transformer de manière substantielle.

Les formes juridiques : le contrat


Un des domaines pour lesquels l’écriture eut une influence évidente fut
celui des contrats. Pour Maine, la grande révolution de l’humanité fut le
passage du statut au contrat. Bien entendu, des formes d’arrangement
contractuel existent dans les cultures orales. Mais comme les transactions
prévues par ce type d’accord engendrent de nouvelles relations,
normalement temporaires, entre des individus ou des groupes, on a souvent
besoin par la suite de se référer à l’accord original. En conséquence, les
cultures orales sont tributaires de la mémoire et de la durée de vie du «
témoin oculaire » ; ce mode de souvenir ayant des limites que les acteurs
eux-mêmes veulent bien reconnaître, en raison des conflits qui peuvent
surgir, ils sont favorables à une amélioration des formes de témoignage ou
d’enregistrement des accords. Il est clair que les contrats qui comportent
une série compliquée d’arrangements variables sont plus difficiles à garder
en mémoire que les contrats plus simples qui suivent la pratique «
coutumière ». Ils sont, sans aucun doute, davantage susceptibles d’être
l’objet de réinterprétation de la part de chacune des parties impliquées ;
l’ambiguïté initiale peut être moins importante mais la marge offerte à une
reconsidération sélective, qu’elle soit consciente ou inconsciente, est
inévitablement plus forte.
L’absence d’un document écrit impose des limites à l’éventail et à la
variabilité des contrats oraux. Par exemple, dans le cas d’un mariage, la
famille du marié donnera quatre têtes de bétail à la famille de la mariée. Le
contrat écrit (se distinguant du code écrit) augmente la gamme des
spécifications possibles, puisque chaque contrat peut être façonné, jusqu’à
un certain point, par les parties. Je ne prétends pas que la variabilité des
paiements matrimoniaux est un trait propre aux sociétés qui utilisent
l’écriture ; s’il existe un lien véritable entre les deux, cela est sans doute dû
à d’autres facteurs. De plus, les exceptions sont nombreuses : en Achanti,
la nature et le montant des prestations matrimoniales dépendent du rang de
******ebook converter DEMO Watermarks*******
l’épousée. Cependant les variations possibles pour ce type de transaction
dans une société orale doivent d’ordinaire être formulées d’une manière
relativement claire et directe. Les changements qui interviennent dans, par
exemple, le mariage melanau à Sarawak sont beaucoup plus compliqués
(Morris, 1953 : 129-138), et quand il s’avère nécessaire de conserver une
liste des dons pour le cas où le mariage serait dissous, l’écriture est une
garantie, elle rend possible une gamme plus large de transactions, dans le
cadre d’une formule convenue, le contrat.
L’accent mis par Maine sur l’importance du changement qui a mené du
statut au contrat et l’examen par Durkheim du rôle du contrat dans le
passage d’une solidarité mécanique à une solidarité organique, furent deux
manières de décrire les modifications majeures, que connurent les
systèmes juridiques. Elles ne furent pas sans influence. L’accroissement
des relations contractuelles était certainement lié, comme Spencer et
Durkheim l’ont tous deux indiqué, au passage d’une économie domestique
à une économie marchande et manufacturière qui employait une main-
d’œuvre salariée ; des hommes libres, et non des esclaves, peuvent
désormais passer contrat. L’usage de l’écriture entraîne également une
prolifération des contrats formels. Il suffit de penser au développement de
contrats de mariage écrits ou de paiements matrimoniaux dont on trouve
trace en Égypte ancienne, dans la religion judaïque, dans Éthiopie
chrétienne, en Islam, en Grèce, à Rome, dans l’Angleterre du XVIIIe siècle,
à travers les « écrits » de County Clare. Il est vrai qu’aujourd’hui les
unions entre Américains et Anglais ne sont plus effectivement
accompagnées de contrats formels réglant la propriété maritale, bien que
des arrangements implicites (les éléments non contractuels du contrat)
soient nombreux. Mais en France et dans d’autres pays qui vivent sous le
Code Napoléon, les contrats écrits concernant la propriété et la répartition
de celle-ci sont une condition sine qua non ; ils l’étaient même dans de
nombreux endroits bien avant Napoléon. Et, loin d’être limités aux
alliances, les contrats écrits entre deux générations d’une même famille,
par exemple, entre père et mère, fils et belle-fille – lorsque les parents
remettaient l’exploitation ou d’autres biens à leurs enfants – étaient très
répandus dans l’Europe continentale. Au lieu de faire confiance aux
enfants, ces derniers devaient établir un contrat écrit (une sorte
d’hypothèque) qui pouvait préciser en détail quelles provisions et quels
vêtements devaient être fournis, quelles pièces et quelles portes pouvaient
être utilisées. À les lire (et ils continuent à exister dans la France rurale
comme ailleurs), on est étonné de voir comment la piété filiale doit se
déclarer publiquement, être décomptée, point par point, mesurée en
******ebook converter DEMO Watermarks*******
quantités exactes et se parer des atours du jargon notarial.
Dans le commerce, l’influence des contrats fut encore plus grande,
comme nous l’avons noté en examinant le commerce par caravanes de
l’Assyrie ancienne. La tradition a persisté à travers tout le Proche-Orient.
Des siècles plus tard Mahomet déclarait : « Ho, les croyants quand vous
*
vous endettez d’une dette à échéance déterminée, écrivez-la » (Le Coran,
Sourate II : 283). Pourquoi la consigner par écrit ? Surtout, semble-t-il,
parce que cela permet d’éviter des disputes (et même entre des parents
proches), et l’usure (riba) : un concept qui désigne un certain nombre de «
péchés » mercantiles ; finalement, cela facilite le développement du
commerce (Udovitch, 1985).
L’influence des contrats sur la langue écrite, et peut-être aussi sur la
langue orale, présente un intérêt car elle ne se limite pas à la forme ou au
contenu mais s’étend à une recherche de la clarification. Comme certains
l’ont soutenu, on retrouve un phénomène identique lorsque l’on apprend à
programmer des ordinateurs. « Dans les contrats [écrits] » écrit John (1904
: iv), « nous rencontrons des hommes qui s’acharnent à trouver une
précision dans les déclarations et une clarté de style […]. Chaque phrase
est technique et juridique, à tel point qu’elle résiste souvent à toute
tentative de traduction. »

Les formes juridiques : les testaments


Quand elles s’accompagnent de textes écrits, dans le cas du mariage ou de
l’hypothèque, les transactions sont plus complexes, et d’une certaine
façon, plus contraignantes, puisqu’elles sont plus explicites en termes
d’action juridique ; mais elles le sont moins en ce qui concerne les
sanctions surnaturelles, auxquelles d’ordinaire on fait allusion de manière
indirecte et qui sont sous-entendues plutôt qu’évoquées clairement. Cette
séparation, sur ce plan et sur celui des grandes organisations constitue
également un processus de sécularisation. Cependant, il existe un autre
domaine pour lequel l’écriture confère une plus grande flexibilité au choix
de l’individu, liant non pas sa génération mais la suivante. Grâce à la
consignation par écrit de leurs dernières volontés, autrement dit grâce au
testament, les décisions non standardisées des acteurs ne peuvent plus être
si aisément niées par la « coutume ». J’aimerais en donner un exemple
concret. Quand j’étais à Birifu, un petit village LoDagaa dans le nord du
Ghana, je m’étais lié d’amitié avec un ancien nommé Bonyiri.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
Contrairement à d’autres familles, son fils aîné San, qui vivait dans le
même enclos, cultivait la terre séparément en raison des diverses disputes
qu’ils avaient eues autrefois. Quand San a commencé à exploiter la terre
pour son propre compte, son père lui donna des terres. Mais la majeure
partie des terres de Bonyiri restèrent entre les mains du vieil homme qui la
cultivait avec ses autres fils. Aux yeux de Bonyiri, San avait déjà reçu sa
part du patrimoine, bien qu’elle fût plus petite que celle qui lui serait
revenue en cas de partage égalitaire. Mais, après que j’eus soulevé cette
question au cours d’une discussion, les anciens du même clan me prirent à
part pour me dire que, quelles que fussent les volontés de Bonyiri, la terre
serait répartie de manière égale après sa mort ; ils m’expliquèrent que les
ancêtres viendraient troubler l’existence des survivants si la terre n’était
pas divisée selon les normes existantes, les normes selon lesquelles elle
avait été transmise aux vivants par ces ancêtres mêmes. Il résulta de cela
qu’à la mort du vieil homme, l’on ne tint effectivement pas compte de ses
volontés concernant la disposition de sa propriété.
La possibilité d’une « aliénation » de la propriété familiale figure bien
dans les cultures orales. En Achanti il existe un procédé connu sous le nom
de samansie (littéralement, ce qui peut être mis de côté par le défunt) en
vertu duquel un individu peut léguer des biens à certaines catégories de
parents « non héritiers », à condition que des représentants de ceux qui
s’exposent à perdre leurs droits soient témoins de la transaction. Mais,
comme avec les LoDagaa, de tels dons sont toujours sujets à révision ; un
fait dont le proverbe suivant témoigne : « Quand une âme défunte a fait
une mauvaise répartition de ses […] biens, les vivants en feront une autre »
(Rattray, 1929 : 339).
L’emploi de l’écriture ajoute une autre dimension à la disposition
testamentaire. Même aujourd’hui, aucun testament n’est nécessaire,
pourvu que l’individu soit satisfait des normes auxquelles les avocats
curieusement, quoique de façon prévisible, se réfèrent en parlant de
succession « ab intestat », c’est-à-dire une succession selon les normes
coutumières. C’est seulement pour le cas où l’on a l’intention de modifier
cet arrangement et laisser davantage à une maîtresse qu’à une épouse, à un
serviteur qu’à un fils, que la question du testament se pose, ou bien si l’on
possède des terres que l’on souhaite partager de manière précise, ou encore
si l’on veut être plus sûr que ses volontés s’accomplissent.
Le testament écrit, établi par un professionnel lettré et signé par un
témoin extérieur, favorise le partage des biens et le rend plus souple. Il
permet aussi de pourvoir à des arrangements plus complexes et plus
individualisés. Il en va de même pour l’aliénation de biens de son vivant.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
Dans la loi anglo-saxonne, le bookright permettait de remettre en cause le
mode de succession coutumier ; méthode qui était par conséquent très
encouragée par l’Église en faveur de laquelle s’exerçait souvent cette
liberté de disposer des biens ; cet acte écrit de « libre disposition » aliénait
de manière permanente les biens de ceux qui en détenaient les droits
coutumiers. Cette procédure constituait une fois de plus un processus
individualisé, donnant aux gens la possibilité de contracter des
arrangements spéciaux, en ignorant les normes coutumières, des
arrangements qui resteraient valables après leur mort, et qu’en raison de
leur forme écrite et des sanctions juridiques qui les accompagnaient les
héritiers ne pourraient écarter. Comme nous l’avons vu, les souhaits
individuels du testateur dans les cultures orales s’expriment tout aussi
librement mais ils tendent à faire l’objet d’une remise en cause par la
pratique du groupe, qui voit la « justice » et la « liberté » en termes
différents.

Les formes juridiques : la bouche et la main


L’usage de l’écriture implique un changement partiel des instruments
proprement humains, à savoir le passage de l’utilisation de la bouche à
celle de la main, ce qui a un effet significatif sur les formes juridiques, et
surtout sur celles qui sont « symboliques ». Quand un Achanti était
condamné à mort, on lui fermait immédiatement la bouche au moyen
d’une broche, afin de l’empêcher de maudire le chef qui avait jugé
l’affaire. On comprend que le pouvoir – pris au sens de l’efficacité – de la
malédiction dépend d’une vision particulière de l’interaction des forces
dans l’univers et de l’idée selon laquelle une puissance singulière
accompagne certaines formules verbales, qu’il s’agisse de malédictions, de
serments, d’incantations ou de bénédictions, toutes susceptibles d’avoir un
effet sur l’individu concerné. Ceux qui ne sont pas disposés à accepter
cette explication causale y voient des jurons, des propos irrévérencieux
envers l’homme, peut-être envers Dieu, et dont l’efficacité tient davantage
à l’offense qui est faite.
Le serment, la malédiction, l’incantation et la bénédiction sont tous des
manifestations orales pour lesquelles la bouche prend une signification
particulière. Dans la langue LoDagaa, l’expression kuono nuor, « crie la
bouche », décrit l’action de maudire ou de prêter serment ; pour mettre fin
à la situation que crée cet acte verbal l’on doit « enlever la bouche »,
procédé qui fait disparaître le danger que comporte cette action mystique.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
En ce qui concerne le canal écrit, l’organe correspondant est la main qui
comporte également une signification particulière. Une expression telle
que « de ma propre main » en est un exemple. L’écriture acquiert une
importance particulière, en apportant des indications sur le « caractère », et
l’équivalent du serment oral est l’aveu signé. La signature supplée
effectivement à la personne réelle, du moins au bas des chèques. Il ne
s’agit pas seulement d’une carte d’identité, aussi personnalisée que
l’empreinte du doigt ou de la main peut l’être, mais également de
l’affirmation d’une vérité ou d’un consentement.

Les formes juridiques : la preuve


Dans le cas du formalisme dont les procédures font l’objet, pour les
contrats, les testaments et, comme nous le verrons dans la partie suivante,
pour l’enregistrement des titres de propriété foncière, un procédé qui a
joué un rôle décisif dans les transformations contemporaines du Tiers-
Monde, les cours de justice estiment que les preuves écrites ont une plus
grande valeur que le témoignage oral. Il en a été ainsi dès l’origine. On
compte parmi les premiers types de textes proprement dits à faire leur
apparition, à partir de la fin de l’Ancien Empire vers 2150 avant J.-C., des
« copies de jugements rendus, d’actes de procès, et d’importants contrats
privés, que l’on pouvait afficher afin d’en rendre les termes publics et
opérants à perpétuité » (Baines, 1983 : 577). Plus tard des préceptes
éthiques liés à la résolution des litiges commencèrent à figurer dans les
documents. Tout à fait en dehors des versions des documents juridiques et
des comptes rendus de procès écrits de l’Ancien Empire que l’on trouve
inscrites sur les monuments, on rencontre « l’emploi de documents comme
principales preuves […], la citation de précédents et de statuts, […] et un
code de lois […]. Les institutions juridiques disposaient d’un système
complexe d’archivage des documents […]. Les affaires juridiques
pouvaient être “publiées” sous une forme monumentale dans un lieu
3
protégé mais accessible » (p. 589) . Bien que Baines considère que la
plupart de ces pratiques répondent à des besoins qu’il est possible de
satisfaire de façon différente dans une société non écrite, il est certain
qu’avec l’avènement de l’écriture, « elles ont acquis une rigueur
considérable et ont généré de nouveaux types de rapports, tels que le droit
pour un sujet d’adresser une requête au roi par écrit » (p. 589). Il estime
que la création de testaments (qui techniquement parlant étaient des
******ebook converter DEMO Watermarks*******
feuilles de transfert différé, et qui pouvaient comprendre des testaments de
femmes établis par et pour elles) peut avoir réduit les conflits. Les
testaments ont certainement contribué de manière très importante à
introduire une certaine souplesse et diminuer les conflits. Cependant il
existe d’autres domaines pour lesquels l’emploi de l’écriture a des
différences significatives dans le système juridique même si notre point de
comparaison est l’État des Lozi dont la conscience juridique est très
développée (Gluckman, 1955 : 1965). Examinons, par exemple, son
influence sur les notions de preuves justificatives. Je ne cherche pas à nier
la validité du lien qu’établit Gluckman entre les idées des Lozi concernant
*
la justification et la prédominance de relations à lien multiple par
**
opposition aux relations à lien unique . Il soutient que dans cette première
situation il est « logique » que les juges veuillent écouter un grand nombre
de témoignages afin d’établir les faits puisque le litige concerne des
personnes dont les relations s’enchevêtrent de nombreuses manières. Mais,
dans le cas des cours de justice « modernes », il n’est pas possible
d’attribuer simplement le concept très spécifique de preuve à l’existence
préalable de relations à lien unique. En outre la situation se trouve affectée
par le nouveau moyen de communication du discours. Le simple fait
d’accepter des preuves écrites exige une définition plus précise des pièces
justificatives, ne serait-ce que parce que les documents doivent être triés au
préalable et font l’objet de décisions précises. Il est certainement moins
facile d’exercer un contrôle sur des témoins oraux qui, quand ils
témoignent souvent, s’éternisent, passent d’un sujet à l’autre, si le carnet
du gendarme ou la question de l’avocat ne leur vient en aide. Le passage à
l’écriture est une force motrice ; elle favorise l’émergence d’un concept
plus formel de la preuve, et en un certain sens, de la vérité elle-même. De
façon identique, sur le plan du raisonnement, comme nous l’avons vu, elle
contribue à transformer nos idées sur les façons d’utiliser le passé (par le
précédent) et sur les dispositions à prendre pour l’avenir (par la
législation).

Les formes juridiques : l’enregistrement des titres


De toutes les procédures juridiques affectées par l’écriture, les
changements introduits dans le mode de tenure de la terre par
l’enregistrement des titres sont parmi les plus importants pour la société
prise dans son ensemble. Quand je suis allé travailler pour la première fois
******ebook converter DEMO Watermarks*******
chez les LoDagaa du nord du Ghana en 1950, un poste agricole florissant
était établi dans le voisinage depuis environ dix ans. Le gouvernement
avait acquis ces terres à cette fin après avoir consulté la population locale.
Le terme d’acquisition est peut-être mal choisi puisque dès le départ le
gouvernement colonial avait déclaré que toute terre non cultivée
appartenait à la Couronne. Néanmoins, de l’argent avait été mis de côté par
les autorités locales (indigènes) afin de dédommager ceux qui détenaient
des droits sur ces terres, c’est-à-dire qui en étaient « propriétaires » selon
des modalités locales. Pendant toute la durée de mon séjour, cet argent n’a
jamais été réclamé puisque la terre ne pouvait pas être aliénée de façon
coutumière, et certainement pas au moyen de la vente, on pouvait toutefois
permettre à un individu de travailler une parcelle particulière à laquelle il
n’avait pas droit au préalable mais qui, avec le temps, pourrait
progressivement et implicitement lui être attribuée. L’absence d’une
aliénation totale des terres comme l’ont fait remarquer beaucoup
d’observateurs, est en partie due au fait que la terre n’a pas de «
propriétaire » unique. Un grand nombre de personnes ont des droits
différents sur une même parcelle, donnant lieu à ce que Maine appelait une
« hiérarchie des droits » qui, de manière subtile, révèle certains importants
rapports sociaux (Gluckman, 1947 ; Fortes, 1945). Lorsque l’on enregistre
un titre, que ce soit au terme d’une conquête, d’une expropriation ou de la
modernisation, ces arrangements complexes doivent être récapitulés dans
une seule rubrique dans le registre qui tente d’attribuer le droit de propriété
(c’est-à-dire, l’ensemble de tous ces droits) à un seul individu sans préciser
tous les droits des parents et amis. Quel que soit le but recherché, nous
obtenons en dernier lieu une liste, un tableau, où à la suite de chaque nom
figure la surface de terre correspondante.
Il m’est nécessaire de clarifier cette remarque générale. Un contrat écrit
peut introduire des éléments ou de variabilité ou de perpétuité qu’il est
plus rare de rencontrer dans le cas d’une société orale. Mais quand on en
vient à la récapitulation de situations complexes dans les listes
administratives, c’est le contraire qui est vrai ; l’écriture dépouille les
rapports sociaux de leur contexte riche en complications et « assassine
pour mieux disséquer ». Par exemple, dans le droit néo-traditionnel soga,
ce sont des individus qui passent contrat, mais les conséquences s’étendent
inévitablement à d’autres parents qui n’y étaient pas associés (Fallers,
1967 : 317). Comment peut-on faire figurer ces droits dans un contrat écrit,
et dans les tableaux du registre cadastral ?
L’enregistrement des terres a des implications dramatiques. J’ai étudié
ailleurs l’emploi que firent de l’écriture certains corps ecclésiastiques pour
******ebook converter DEMO Watermarks*******
acquérir les terres de groupes familiaux ou d’associations (Goody, 1983).
Dans l’Angleterre anglo-saxonne, la bookland s’opposait à la folklund, la
première ayant été acquise par l’Église, la seconde ayant été concédée sous
forme de tenure coutumière (transmise oralement). L’écriture était ainsi un
moyen de certifier et de légitimer l’aliénation de terres qui autrement
devaient être sujettes aux droits familiaux. Elle permettait ainsi d’ignorer
4
les intérêts de la famille élargie .
Dans le nord du Ghana, ceux qui s’appropriaient les terres inutilisées, «
communales », étaient des fermiers qui voulaient développer des cultures
nouvelles sur des superficies plus vastes, en n’utilisant pas les méthodes
traditionnelles (Goody, 1980). Il leur fallait enregistrer la terre sous leur
propre nom afin d’obtenir des crédits auprès des banques ou d’un
organisme gouvernemental. La tenure coutumière ne laissait pas disposer
de suffisamment de terres et n’était pas assortie des droits individuels qui
auraient pu en théorie servir de garantie (laquelle n’était pas très efficace
en pratique) au prêt. Afin d’obtenir un crédit pour l’achat d’un tracteur, il
était nécessaire de dresser un document sur lequel figurait le nom de
l’intéressé, le gros cultivateur, de même que la surface de terres qu’il «
possédait », écartant ainsi tous les droits des parents et de la communauté.
De telles modes d’aliénation mécontentaient les plus démunis et donnaient
lieu à cette forme de protestation bien connue qui consiste à mettre le feu
aux récoltes. Partout dans le monde, des hommes lettrés, commissaires,
juges et colonialistes ont insisté pour qu’on élaborât des preuves écrites
certifiant la tenure. De cette manière, que ce fût à Fidji, à Porto Rico ou
dans le Sud-Ouest américain, des peuples n’utilisant pas l’écriture,
analphabètes ou partiellement alphabétisés, ont été privés des terres qui
leur appartenaient à l’origine.
Je voudrais prendre l’exemple précis de Panama, puisque ce pays est un
cas représentatif du mode général de conquête coloniale. La structure de la
propriété foncière est étroitement liée au passé colonial du pays. En effet,
pendant la conquête, tous les droits fonciers ont été confisqués par le
gouvernement espagnol qui est devenu propriétaire à part entière de toutes
les terres et a alors octroyé de vastes étendues à des sujets favorisés qui
avaient servi le gouvernement sous la forme du service armé ou de
l’administration civile. Les octrois ont formé la base de la propriété
foncière de l’élite actuelle (Weil et al., 1972 : 111), qui, récemment,
contrôlait 56 % des terres appartenant aux propriétaires privés, bien que
celles-ci fussent beaucoup moins importantes que les terres détenues par
l’État. En d’autres termes, grâce à la conquête le nouveau gouvernement a
confisqué tous les droits fonciers, transmettant certains de ces droits à ceux
******ebook converter DEMO Watermarks*******
qui lui avaient rendu service. Bien que les précédents occupants
continuassent à exercer des droits leur permettant d’utiliser ces terres, ils
n’avaient aucun titre qui pût être reconnu devant une cour de justice,
puisque l’obtention d’un titre nécessitait une forme de mandat écrit.
Cela était vrai non seulement des « indigènes », mais également de
beaucoup de « paysans », des campesinos, métis le plus souvent,
descendants d’immigrés, d’Indiens et d’Africains, qui cultivaient la terre
sans aucun titre reconnu – c’est-à-dire reconnu par les cours de justice.
Une enquête révélait qu’en 1966, 66 % des travailleurs agricoles étaient
des squatters de ce type, les 34 % restants étant des cultivateurs à bail et
des propriétaires. En 1970 seuls 15 % tout au plus des cultivateurs
possédaient leurs propres terres, de petites parcelles pour la plupart.
La situation a persisté malgré l’entrée en vigueur de lois sur la réforme
agraire, destinées à faciliter l’obtention de titres pour des fermes occupées
et cela malgré l’existence de terres cultivables abondantes et disponibles.
Des terres avaient déjà été vendues à des villages sous forme de domaines
collectifs cultivés par la communauté ou attribués à des familles
particulières (qui n’en étaient pas les propriétaires). On a prévu alors de
morceler les terres communales et les domaines qui étaient la propriété du
gouvernement pour qu’ils fussent exploités par les paysans. Cependant les
campesinos, « illettrés et mal informés, n’ont, dans la plupart des cas, pas
réclamé de titres ou n’ont pas pris de mesures pour acquérir les terres
qu’ils avaient pu cultiver et desquelles ils avaient pu vivre depuis des
générations » (Weil et al., 1972 : 111).
Par conséquent, l’occupation des terres par des squatters est devenue la
forme de tenure prédominante. Des familles sans terres s’installent sur des
terres inoccupées, y construisent leur maison et y établissent leurs
exploitations. En général ils ne sont pas évincés, parce qu’il est difficile de
déloger des fermiers, et qu’autrement, les terres pourraient ne pas être
exploitées. En attendant, les squatters ne font pas grand-chose pour
modifier leur statut. « Bien que la possibilité soit ouverte à beaucoup
d’entre eux d’acquérir leur propre terre en obtenant une concession de
terrain au titre de la réforme agraire ou en l’achetant, ils préfèrent
l’arrangement en vigueur qui leur est familier », qui n’est pas un obstacle à
la mobilité, et les maintient libres de toute taxation et autre imposition.
Mais hormis les avantages que connaît le « squatter » du fait qu’il
échappe à ces responsabilités, la question de la légitimité du système en
place se trouve posée. C’est la République (et auparavant la Couronne) qui
a soumis un territoire à son contrôle par la force militaire, qui a légitimé
ensuite ce contrôle grâce au droit écrit et qui enfin, a redistribué ces terres
******ebook converter DEMO Watermarks*******
afin de créer une classe de grands propriétaires terriens. Il n’est guère
surprenant que les Indiens analphabètes ou les paysans illettrés fassent peu
de cas de tels droits, à moins que la puissance de l’État, organisé
politiquement, en application des règles et des décisions écrites, ne les
oblige à le faire.
On retrouve une situation analogue avec les droits qui sont liés à la
reproduction et non plus à la production. Les Indiens, les métis et les Noirs
formaient des unions « régulières » ou semi-permanentes au sein
desquelles ils élevaient des enfants. Mais le nouveau régime du droit écrit
définissait le mariage en termes d’interdictions ecclésiastiques et plus tard
l’associait à une cérémonie à l’Église. Les détails du mariage (comme en
Europe à partir du XVIe siècle) étaient retranscrits d’abord dans les registres
paroissiaux, ensuite dans les registres d’état civil. Tous les mariages non
écrits étaient désormais définis comme des unions de droit coutumier ou
comme une forme de concubinage. Dans un tel système, « Êtes-vous marié
? » signifie : « Avez-vous une preuve écrite certifiant que vous avez
prononcé certaines formules écrites ? » Parce qu’une partie de la
population, voire la majorité de la population, a une façon différente, non
écrite, de définir une union conjugale, la légitimité de cette union et celle
des enfants qui en sont issus, peut ne pas être « juridiquement » reconnue
et à cet égard rester douteuse. Alors que l’« illégitimité » peut être sans
importance si les personnes en question n’ont pas de droits fonciers que la
loi écrite serait susceptible de reconnaître, leurs enfants risquent au
contraire de perdre des droits aux yeux de la loi. Pourtant l’union
conjugale peut être parfaitement normale de tous les autres points de vue.
Comme le font remarquer les auteurs du guide de Panama paru en 1972 : «
Malgré des changements, les concepts et attitudes traditionnels
hispaniques à l’égard de la famille ont, pour une grande part, encore cours,
même dans les ménages d’union de droit coutumier » (p. 113). Il n’est pas
étonnant non plus que « dans le prolétariat urbain et parmi les paysans, le
mariage de droit coutumier soit aussi fréquent que le mariage officiel ». La
nature de ces unions diffère d’une manière intéressante dans les zones
rurales et urbaines. Dans le premier cas, la majorité des mariages est
durable et comporte des responsabilités qui doivent être assumées
pleinement, tandis que dans les villes (et dans certaines régions rurales) «
les arrangements informels sont très souvent moins permanents, et il arrive
assez fréquemment que le père abandonne le foyer » (p. 113). Il n’y a pas
forcément de lien entre les unions non enregistrées et ce que l’on a appelé
la famille matrifocale (où le mari abandonne sa famille), type de famille à
un seul parent, puisque la plupart des mariages dans les groupes se situant
******ebook converter DEMO Watermarks*******
au bas de l’échelle sociale ne seront pas enregistrés, quelle que puisse être
leur constitution. Mais dans une société stratifiée, et surtout dans le cas où
un nombre réduit de droits concernant la propriété foncière ou l’état civil
sont transmis du père à ses enfants – en d’autres termes dans le cas des
classes les moins favorisées – l’enregistrement du mariage ne fait pas une
grande différence. De sorte que le mariage non enregistré, comme le titre
de propriété non enregistré, peut être considéré comme comportant
relativement peu de responsabilités, du moins pour l’homme. Il favorise
surtout dans une société catholique, une sorte de « mobilité » que le
mariage officiel interdit, même quand le divorce est autorisé. Et cette «
liberté » n’est pas seulement un trait caractéristique des mariages situés au
bas de l’échelle sociale, des individus appartenant à des groupes plus
favorisés peuvent chercher en effet à échapper à tout prix aux droits et
devoirs que comporte le mariage « juridique ». Telle était
traditionnellement la fonction d’une certaine forme de concubinage, celle
du « concubinage clérical » par exemple. Au Brésil le clergé des fazendas
forma fréquemment des unions de ce type que l’on rencontrait souvent
dans la population en général, parmi les Blancs comme parmi les Noirs,
peut-être pour des raisons différentes.
Concernant la question des droits fonciers, des changements de type
similaire ont eu lieu en Angleterre au Moyen Âge. Le droit non écrit avait
été la norme au XIe siècle. « Néanmoins, deux siècles plus tard, dès le
règne d’Édouard Ier, les procureurs du roi plaidaient à l’occasion de
poursuites nombreuses quo warrante contre les grands seigneurs en
soutenant que seule la garantie écrite d’un privilège était suffisante et que
celle-ci devait se présenter sous la forme d’une déclaration précise et
figurer dans une charte » (Clanchy, 1979 : 3). Puisque le titre écrit n’était
que d’un emploi récent, ces poursuites menaçaient de priver la plupart des
magnats de leurs droits. Comme on peut s’en douter, les nantis réagirent
violemment contre ces procédés, qui ont été utilisés ailleurs au détriment
des démunis, qu’il s’agisse des membres d’une tribu ou des paysans. À cet
égard du moins (pour reprendre un cliché du XVIe siècle), la plume s’est
montrée certainement aussi puissante que l’épée.

L’expansion de l’écriture dans l’Angleterre


médiévale
L’utilisation de l’écriture en Angleterre remonte à la période romaine.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
Nous nous trouvons en présence d’inscriptions datant de cette époque, qui
ont une signification religieuse et politique et d’un ensemble surprenant de
tablettes provenant du mur d’Hadrien. Elles comportent de la
correspondance privée et des comptes rendus administratifs du type de
ceux découverts dans les temples et les palais mésopotamiens, mais dans le
cas présent, utilisés par une autre « grande organisation » : l’armée (Birley,
1977 : 132 et s.). À l’époque anglo-saxonne l’écriture était utilisée pour
rédiger les chartes et à d’autres fins administratives et juridiques. Mais,
avec la conquête normande son application connut des progrès qualitatifs
et s’étendit à une gamme plus large d’activités, pour des raisons identiques
à celles constatées dans le cas du nord du Ghana. Le grand Domesday
Book (il doit sa dénomination populaire au fait qu’on le comparait au livre
tenu par le Christ lors du Jugement dernier) qui dressait, selon l’Anglo-
*
Saxon Chronicle, la liste de chaque manse et de chaque porc, fut une
vaste tentative destinée à fixer de façon définitive les droits de chaque
homme. Tels furent les termes employés par Richard FitzNeal qui déclarait
au siècle suivant que le roi Guillaume avait « décidé de soumettre le
5
peuple conquis au droit écrit » (Clanchy, 1979 : 11) . En fait, le Domesday
Book semble avoir été peu utilisé comme source de droit (bien qu’il fût
utilisé dans l’administration) avant les deux siècles suivants, quand les
techniques bureaucratiques de gouvernement connurent une nouvelle
extension rapide.
La conquête normande modifia l’usage de la langue pour la tenue des
registres : le latin et non le français fut désormais utilisé, probablement à la
suite de la nomination de Normands et d’étrangers dans les évêchés et les
abbayes. L’introduction de ces hommes et l’emploi de cette langue
favorisèrent la création de nouvelles bibliothèques et firent participer le
pays à la « tendance générale vers une communication écrite médiévale »
(Clanchy, 1979 : 13), plus ouverte aux réformes administratives de la
papauté grégorienne. Pour Clanchy, la bureaucratie naquit véritablement
avec les enregistrements, les « pipes » des comptes (pipe rolls) de
l’Échiquier du XIIe siècle (p. 21). Tout au moins à partir des années 1270
les intendants et les baillis seigneuriaux étaient tenus de noter par écrit les
noms de tous les individus de sexe masculin de plus de douze ans ; selon
l’ordonnance d’Exeter de 1285 on devait fournir aux commissaires du roi
les noms de tous les hameaux. Dès 1300 les fonctionnaires paroissiaux
entre autres étaient accoutumés à dresser des listes ; des livres sur
l’administration des domaines recommandaient de dresser la liste à
l’automne de tout ce qui figurait au manoir. Et à cette période, dès le règne
******ebook converter DEMO Watermarks*******
d’Édouard Ier, même certains serfs utilisaient des documents (p. 33).
La structure de la vie rurale fut influencée par le fait que l’Angleterre
n’adopta jamais le système remis en pratique en Italie et dans le sud de la
France à peu près à la même époque ; système en vertu duquel un notaire
devait rédiger et certifier les documents ; au contraire, les individus
accomplissaient eux-mêmes cette tâche en utilisant leurs propres sceaux.
Par conséquent, on n’assista pas à un accroissement du nombre des
notaires de village ; phénomène si bien illustré dans La Maison du père de
Collomp pour la Provence du XVIIIe siècle, et pour le Pays du droit écrit, où
les notaires et le clergé contrôlaient ensemble les principaux usages de
l’écriture dans les campagnes. Le prêtre notait les événements de la vie
d’un individu, les rites de passage majeurs, c’est-à-dire le baptême, la
naissance, le mariage et la mort, tandis que le notaire enregistrait les
contrats de mariage et les testaments qui les accompagnaient, ainsi que les
ventes, les prêts et les autres transactions nécessitant la rédaction de
documents. Au XVIIIe siècle, tous les mariages célébrés en Haute-Provence,
quel qu’en fût le niveau social, devaient être accompagnés d’un contrat
écrit, signé dans la maison de la mariée. Car, bien que le mari devînt « le
maître de la dot », la femme conservait des droits sur ses biens, qui étaient
toujours énumérés à part. Le contrat notamment précédait la cérémonie
religieuse de quelques heures et les conditions de l’arrangement étaient
considérées comme des paroles de futur, verba de futura (Collomp, 1983 :
18) ; en d’autres termes, elles étaient irrévocables. L’accord était signé par
autant de témoins que les parties pouvaient réunir, leur nombre étant lui-
même un signe de prestige. Alors qu’il n’était pas donné à tous de savoir
lire et écrire, « la valeur accordée à l’inscription sur le registre notarial, le
pouvoir quasi magique donné à l’écrit » constituaient un des fondements
de la société provençale (p. 19). Une fois de plus l’écriture s’immisça dans
tous les aspects de la vie domestique, fournissant un instrument de contrôle
redoutable de la vie familiale.
Le contraste offert par les différents systèmes fut remarqué très tôt. Un
voyageur italien visitant l’Angleterre, un certain Giovanni di Bologna, lui-
même notaire, observa en 1279 que contrairement aux Italiens qui
exigeaient pour chaque contrat passé un document officiel, cette pratique
ne figurait pas en Angleterre. Néanmoins des preuves, sous forme de
documents, furent de plus en plus nécessaires et, d’après les statuts de la
guilde des marchands de 1285, « chaque ville importante d’Angleterre
était obligée d’avoir un clerc qui enregistrait les reconnaissances de dettes
en double et rédigeait les billets à ordre validés par un sceau royal » (p.
37). Dès 1235 une allégation fut jugée nulle parce qu’on n’avait fourni
******ebook converter DEMO Watermarks*******
aucun document écrit.
C’est au XIIe siècle que de tels documents sont devenus courants ; c’est
au XIIIe siècle qu’on commença à les archiver (parfois en triple exemplaire)
pour que l’on puisse s’y référer à l’avenir. Comme le montre Clanchy, le
roi lorsqu’il faisait tenir des registres (ce qui devint donc une activité
majeure de l’Échiquier), avait pour ultime but, la taxation, néanmoins
certaines personnes utilisaient aussi les enregistrements de transactions
foncières et de dettes à des fins différentes.
Cette prolifération de documents, qui préparait la gentry en Angleterre à
un emploi plus généralisé de l’écriture, fut suivie de l’avènement des
registres et des archives. En même temps, l’accumulation des livres
conduisit au développement des bibliothèques, à l’introduction de
méthodes de classification et de catalogues. Elle encourageait aussi la
rédaction de « guides » de littérature. Les œuvres produites par les
scolastiques « avaient pour fonction d’aider à faire face à la masse
croissante de matière écrite, en fournissant des guides (en latin) sous forme
de traités organisés de façon logique ; la Somme Théologique de saint
Thomas d’Aquin (composée autour de 1260) est le texte le plus connu »
(Clanchy). Une summa, comme une glossa, était un genre scolastique
classique, dont un évêque du XIIe siècle donnait la définition suivante : «
une encyclopédie concise » ou « une collection compendieuse d’exemples
» ; le prototype en était le Sic et Non d’Abélard (composé dans les années
1130), qui organisait cette « masse de mots » présentée aux étudiants en
théologie, en rassemblant sous des titres et des sous-titres des citations
choisies contradictoires. Les textes juridiques prenaient la même forme.
Notons bien ce qui est en train de se passer. L’accumulation des
documents, comme à Ebla plus de trois millénaires auparavant, rend
nécessaire leur organisation. La tradition écrite est un processus cumulatif,
pas uniquement d’un point de vue quantitatif, car le savoir contenu dans
ces documents est sujet à un phénomène identique. Le savoir s’accumule
et a besoin d’être résumé. La juxtaposition des différents textes et points
de vue a mis, en outre en évidence des contradictions qu’il était difficile de
repérer dans le discours oral. Elle encouragea les commentaires, les
discussions et les tentatives visant à les résoudre, lesquelles tentatives
étaient au départ souvent orales. Mais il ne faut pas croire que la
contradiction et la discussion, auxquelles Lloyd attribue à juste titre une si
grande importance dans les premiers développements de la Grèce
classique (1979), étaient absentes des sociétés orales. Quiconque a assisté
en Afrique à la totalité d’un long procès ou même à un règlement de litige
de type moins formel, ne saura que trop bien que les discussions et les
******ebook converter DEMO Watermarks*******
débats sont très répandus. Mais c’est une chose que de parler contre
(contra dicere), et une autre que d’écrire contre. Il ne s’agit pas
simplement de rendre possibles la diffusion et la durée ; la contradiction
revêt une autre dimension quand on dispose d’un texte comme instrument
de comparaison. Et cela parce que les contradictions deviennent plus «
évidentes » et plus « exactes » lorsqu’elles figurent côte à côte (un
processus qui signifie souvent qu’elles sont prises hors de leur contexte, ce
qui représente, comme le sait tout auteur, une sorte de falsification).
L’effet de ce processus est tout à fait net dans les domaines pour
lesquels le discours faisant autorité a jusque-là obtenu – ou ceux pour
lesquels il est difficile de reconnaître les différences sauf par – la
juxtaposition écrite d’affirmations générales énoncées au cours du temps.
Cela ne devient possible qu’avec l’avènement de procédés
d’enregistrements quasi permanents.
Dans l’Angleterre médiévale, cette relative permanence des documents
était toujours perçue comme un des grands avantages de l’écrit, bien que
cette notion ait eu de curieux effets secondaires. Le Domesday Book fut
utilisé comme source de droit pendant plus de deux cents ans (et surtout à
la fin de la période concernée) ; il s’agissait pourtant d’une enquête sur
l’état de la nation à un moment particulier et défini dans le temps. Par
conséquent le crédit qu’on lui accordait augmentait à mesure que diminuait
sa fiabilité réelle. Ceci s’explique par le fait qu’on associait l’écrit à
l’immortalité. Le grand traité de Bracton portant sur la loi anglaise
représenta une tentative de créer un ordre (une summa) à partir des «
anciens jugements d’hommes justes » qui devaient « grâce à l’écriture être
à jamais préservé pour la postérité » (c’est moi qui souligne) – tel était
également le but de l’œuvre de Glanvill (Bracton, 1968 : ii, 19 ; Glanvill,
1965). En même temps, il était reconnu que l’écriture avait le don
d’immortaliser à la fois les mots et le scribe lui-même. Dans le portrait
qu’Eadwine, moine de Christ Church à Cantorbéry dresse de lui-même, on
lit qu’il est « le prince des écrivains », dont on ne cessera de chanter les
louanges et la gloire (Clanchy, 1979 : 89). Aussi, « avec la perte des livres
», dit Orderic Vital, « les actions des anciens tombent clans l’oubli […]
dans ce monde changeant, fondant comme la grêle ou la neige dans les
eaux d’un fleuve rapide ; emportées par un courant jamais elles ne
reviendront » (Clanchy, 1979 : 117 ; Orderic Vital, 1854 : ii, 284-285). Ou
bien encore, pour citer Bracton sur la permanence du témoignage écrit : «
L’on fait parfois des dons par écrit, c’est-à-dire figurant dans des chartes,
pour que l’on puisse constamment s’en souvenir, car la vie d’un homme
est brève et le don doit pouvoir être facilement prouvé. » Dans son étude
******ebook converter DEMO Watermarks*******
pénétrante sur le droit européen au Moyen Âge, Kern a avancé lui aussi
que « le besoin… de découvrir un moyen garantissant la permanence et
l’authenticité » (1939 : 178) existait, bien que dans le cas présent il fasse
référence au rassemblement d’écrits fragmentaires sous la forme d’un
code. Son étude vient néanmoins conforter d’une autre manière encore
notre thèse générale, car elle attire l’attention sur le rôle joué par le droit
érudit, le droit écrit, au cours de la transition de la « coutume à la loi »
(1939 : 176 et s.). Ce fut grâce au droit érudit que le Corpus Juris fondé
sur le droit romain fut mis sur pied. « [Il était] un droit mort, et non une
tradition vivante, il astreignait à une étude systématique et à la découverte
de principes, [donnant à la jurisprudence] son caractère de science de
l’interprétation des lois globales » (p. 177). Alors que le droit coutumier «
ne convenait qu’aux petites communautés locales », le nouveau droit
gagna des territoires plus vastes. L’idée que « le droit existe comme un
corps entier formulé dans un code » promulgué par l’État, et que « le droit
écrit soit détaillé et complet » (p. 178), fut formulée.
Ces notions, suggère-t-il, ont donné lieu à la séparation partielle du
droit et de la société que nous avons notée. « Pour un esprit simple […]
c’est une chose étrange que le droit existe entièrement dans les livres, et
non là où Dieu l’a fait naître – dans la conscience et l’opinion publique, la
coutume et le sain entendement humain. L’avènement du droit écrit positif
entraîne avec lui l’ascension d’hommes de loi érudits et de savants qui sont
coupés du peuple » (p. 178-179). En conséquence les hommes de loi et les
avocats sont considérés comme des « pervertisseurs de la justice », faisant
appel à des « lois inintelligibles […] créées arbitrairement par des hommes
[…] et ressuscitées à Bologne ». Par contraste avec le droit positif codifié,
le droit coutumier « […] ignore tranquillement des lois obsolètes, qui
tombent dans l’oubli, et meurent paisiblement, mais le droit demeure
jeune, alors qu’on le croit toujours vieux. Pourtant il n’est pas vieux […].
Le droit écrit, en revanche, ne peut pas faire abstraction de la lettre des
textes juridiques jusqu’à ce qu’un nouveau texte remplace l’ancien, même
si la vie a depuis longtemps condamné l’ancien texte à mort ; en attendant,
le texte mort conserve un pouvoir sur la vie » (1939 : 179). Clanchy fait le
commentaire suivant sur ce même thème : « La vérité remémorée était elle
aussi souple et remise à jour, parce qu’il était impossible de prouver
qu’une vieille coutume était plus ancienne que la mémoire du plus vieux
sage encore vivant. Il n’y avait aucun conflit entre le passé et le présent,
entre d’anciens précédents et la pratique présente. […] Les documents
écrits, en revanche, ne meurent pas paisiblement, car ils continuent à vivre
à moitié dans les archives et peuvent être ressuscités lorsqu’il faut
******ebook converter DEMO Watermarks*******
informer, impressionner et mystifier des générations futures » (Clanchy,
1979 : 233).
Le système juridique anglais s’est modifié de diverses autres
importantes façons, grâce à l’emploi croissant de l’écriture. La profession
des hommes de loi, conçue comme corps de spécialistes lettrés, a fait son
apparition à la fin du XIIIe siècle (Clanchy, 1979 : 188). La manière de
plaider avait déjà connu des modifications. Des démarches formelles
furent introduites dans la procédure, les livres fournissant les instructions
nécessaires. L’on apprenait à dessein à parler en public à partir de l’écrit.
On vit l’apparition de rôles assignés dans le duel verbal, le conflit
juridique prit un caractère défini sur lequel Clanchy fait un commentaire
intéressant, qui s’applique également à la littérature : « L’idée selon
laquelle chaque protagoniste se voit assigner un rôle consigné par écrit mot
pour mot, rôle auquel il doit adhérer, était une idée étrangère aux illettrés
et posait des problèmes identiques aux acteurs, qui se produisaient dans les
cours de justice ou sur le parvis des églises. Dans une pièce religieuse,
telle que Le Mystère d’Adam (qui date de 1140 environ), on décrit en détail
de quelle manière les mots doivent être prononcés. M. D. Legge suggère
que le fait de consigner des rôles bien déterminés par écrit peut avoir été
un fait nouveau ; c’est ainsi qu’on demanda aux acteurs de ne rien ajouter
ni de rien omettre, de parler clairement et de réciter leurs rôles dans le bon
ordre » (Clanchy, 1979 : 225). Nous revenons à nouveau au problème de la
formalisation et de la distinction des rôles : ceux qui reproduisent (et
acceptent) l’écrit d’un côté et ceux qui modifient l’ancien ou créent le
nouveau de l’autre.

La lettre et l’esprit de la loi


Cette distinction entre créateur et interprète, entre Vaoidos avec sa lyre, et
le rhapsodos avec son bâton, le premier écrivant la poésie, le second
répétant la version autorisée, s’accentue radicalement avec la substitution
du texte à l’expression spontanée, conduisant à une division du travail
entre processus de création et processus de reproduction. C’est un
phénomène que nous avons déjà noté à propos du contraste entre prophète
et prêtre. Un contraste parallèle existe entre la lettre et l’esprit des lois.
C’est parce que nous avons une loi écrite que nous avons les moyens de la
changer et de la modifier en accord avec une certaine conception de l’«
esprit » de la loi. Bien que cette notion de l’essence ou de l’esprit puisse

******ebook converter DEMO Watermarks*******


être considérée comme étant illusoire elle permet néanmoins de percevoir
l’émergence de deux voies menant à la vérité : celle de la vérité littérale (la
lettre de la loi) et celle de la vérité sous-jacente (l’esprit des lois).
Nous sommes revenus à un point important du premier chapitre, à
savoir la manière dont les religions écrites, et la tradition écrite elle-même,
favorisent des affirmations généralisées concernant les normes. Nous
pouvons considérer que ce processus, comme le fait Fallers dans le cas du
raisonnement juridique, consiste à rendre explicite ce qui autrement est
implicite. J’irai plus loin et considérerai qu’il transforme le comportement
normatif, qu’il donne naissance à la notion de règle dont Bourdieu (1977)
fait à juste titre la critique. Deux arguments se rejoignent. Il existe une
différence importante entre le raisonnement (ou les normes) implicite et
explicite, car ce dernier implique à la fois la prise en compte du concept de
« publication », et le fait de rendre une chose publique, et ce qui est plus
important, de la conserver dans le domaine public en lui donnant un
caractère définitif. Cela nécessite l’usage de l’écriture. Deuxièmement, le
processus qui consiste à rendre les choses plus explicites ne se limite pas à
la modification de ce qui était auparavant implicite, car quand on consigne
une chose par écrit, celle-ci devient l’objet potentiel d’une autre
élaboration. Troisièmement, le processus par lequel on donne aux lois, aux
règles ou aux normes une forme écrite constitue aussi un processus
d’universalisation, de généralisation. J’ai déjà examiné la façon dont il se
produisait.
L’exemple que j’ai donné dans le premier chapitre était celui de
l’homicide à propos duquel j’ai soutenu que, dans la pratique, l’évaluation
d’un meurtre dépend du contexte et de la catégorie dans laquelle on le
classe. Cela est aussi vrai des sociétés écrites ; la réaction au meurtre
dépendant du fait que la victime appartienne au groupe ou non, de la
manière dont on définit l’acte, s’il s’agit d’une guerre, d’une querelle, d’un
homicide involontaire ou d’un meurtre tout court. Mais le code écrit tend à
présenter l’ensemble complexe des pratiques sous la forme de règles
simplifiées : « Tu ne feras […] point ceci ou cela. » De tels énoncés,
fortement décontextualisés, caractérisent en particulier les religions écrites,
et surtout les religions universelles de prosélytisme, puisqu’elles
fournissent un cadre normatif, qui peuvent consister en une série de
commandements, d’application plus étendue que les interdictions tribales
ou nationales. Ces dernières auraient tendance à être plus spécifiques : «
Tu ne le feras point à d’autres (juifs, musulmans), hormis dans les
conditions suivantes […]. » Mais les situations complexes ne sont pas pour
autant éliminées, de sorte que les normes des religions écrites demeurent
******ebook converter DEMO Watermarks*******
souvent les guides d’une action idéale plutôt que d’une pratique réelle,
conçus pour des saints et non des pécheurs. La traduction de ces normes
générales en termes adaptés à la vie de tous les jours nécessite souvent un
ensemble d’ajustements oraux ou même de commentaires écrits qui
peuvent servir à la fois à interpréter et même à modifier la loi.
Le droit séculier ne fonctionne pas exactement de la même manière que
les injonctions religieuses, mais nous avons avancé, comme Kern, l’idée
suivante : alors que le droit coutumier est local, le droit écrit généralise, en
partie parce qu’il est écrit, et en partie parce qu’il s’applique non pas à
l’échelle d’une communauté religieuse mais à celle d’un État. Un exemple
frappant nous vient de l’histoire postcoloniale de l’Afrique de l’Est. Alors
que le Kenya et la Tanzanie unifièrent le système judiciaire tout en tentant,
en le codifiant, de préserver le droit coutumier, l’Ouganda établit un
système judiciaire national en espérant que le droit coutumier s’étiolerait.
Par exemple le code définissait l’adultère comme le fait d’avoir des
rapports sexuels en dehors de l’union monogame. Comme l’a fait
remarquer Fallers, cette définition rendait absurde la vie sociale dans la
majeure partie du pays (1969 : 334). Un conflit général avec la moralité (p.
328) s’ensuivit, mais davantage en raison d’une généralisation excessive
des normes qu’en raison, comme le maintient Fallers, de la nécessité de
délimiter une sphère restreinte relevant de la justice.
Au cours de ce chapitre j’ai porté mon attention sur la comparaison
entre le droit africain et le système juridique tel qu’il s’est développé en
Europe. Cette démarche particulière a un inconvénient, à savoir qu’elle
incite à comparer un système juridique relativement développé avec un
système oral. Si nous devions prendre un exemple plus ancien où le droit
est influencé par l’écriture, la comparaison prendrait une autre forme. En
examinant le Code d’Hammourabi, Bottéro remet en question l’application
des deux termes de « code » et de « loi » à ce recueil. Le Code Napoléon,
promulgué il y a plus de cent cinquante ans, « conserve encore une valeur
universelle, des articles étant simplement adaptés, ajoutés ou retranchés,
selon l’évolution des problèmes sociaux et la réaction du pouvoir législatif
» (1982 : 413). Alors que le « Code » d’Hammourabi, incomplet, n’avait
aucune valeur législative et fut recopié sous une forme inchangée pour
d’autres raisons ; il n’a jamais constitué une tentative de présenter la
totalité des lois d’un pays. Il n’est pas un bon exemple, soutient Bottéro, si
l’on définit une loi « comme une règle de conduite impérative, arrêtée et
mise en vigueur par une autorité légitime », parce que les déclarations
qu’il contient ne sont ni générales ni universelles, mais émanent de
situations particulières (p. 416). En outre, il lui manque la « logique » de la
******ebook converter DEMO Watermarks*******
plupart des recueils de lois puisqu’une injonction semble aller à l’encontre
d’une autre (p. 417). Ce que nous avons c’est un ensemble de décisions
émanant du roi, des décisions judiciaires desquelles on a éliminé les détails
spécifiques se rapportant aux procès ; c’était un modèle, le modèle d’un
traité sur l’exercice du pouvoir judiciaire.
Alors que le code est un traité sur les décisions, « il omet tout détail
personnel, contingent ou sans intérêt d’un point de vue judiciaire » (p.
428). C’est cette sélectivité qui distingue le savant, texte en main, du
spectateur. « C’est dire qu’un tel processus requiert une forme
d’abstraction ; il conduit à éliminer d’un article particulier tout ce qui n’est
pas justifié d’un point de vue intellectuel spécifique » (p. 429). Quelle que
soit la façon dont nous définissons la compilation d’Hammourabi, il est
clair qu’elle a contribué au développement de la jurisprudence. Bottéro la
compare à une œuvre scientifique, et en particulier à un texte médical,
auquel il ressemble du point de vue de la structure et de la manière de
procéder, laquelle consiste à généraliser à partir de cas précis tout en
éliminant le particulier.
L’écriture a manifestement influencé la jurisprudence mésopotamienne
de plusieurs manières. Un grand nombre de documents juridiques qui
figuraient à Sumer nous sont parvenus. Ils comportent toutes sortes de
formes juridiques, inscrites sur des milliers de tablettes en argile : contrats,
actes, testaments, billets à ordre, reçus et décisions judiciaires. L’étudiant
en droit d’un niveau avancé consacrait la plus grande partie de son temps à
apprendre à écrire des termes juridiques très spécialisés, à manier des
codes de lois et des décisions judiciaires qui « s’étaient imposées comme
des précédents juridiques » (Kramer, 1956 : 51). Dans plus d’une copie
figurait le compte rendu du même cas juridique, « le cas de la femme
silencieuse », silencieuse au sujet du meurtre de son mari, signe qu’il fut «
réputé dans les cercles juridiques de Sumer comme un précédent
mémorable » (p. 53).
Dans Sumer antique l’administration de la justice était entre les mains
des prêtres, bien que plus tard elle devînt du ressort d’une branche
spécialisée de cette profession. On continua à faire l’exposé des faits dans
ou devant les temples ; on y enregistrait également les décisions
judiciaires. Progressivement, des juges civils exercèrent la justice (Johns,
1904 : 83), mais on continua à s’intéresser aux procédures écrites. Lors du
procès, pour accompagner leur plaidoirie les deux parties devaient
présenter leurs « tablettes », autrement dit des actes écrits. Landsberger et
Balkan parlent même d’un avoué, « un officier spécial qui offre une aide
dans les procédures juridiques » (Larsen, 1976 : 152, 186).
******ebook converter DEMO Watermarks*******
Dans l’Égypte ancienne en revanche, l’administration judiciaire était
très étroitement liée à l’administration générale, et les scribes et les
archivistes intervenaient souvent dans les deux domaines. Au cours d’une
grande partie des procès, les procédures devaient être portées par écrit. Par
exemple, « toutes les personnes requérant une réparation civile devaient
soumettre leur cas par écrit et, si possible, fournir des documents écrits à
titre de preuves. Puisque tous les testaments, contrats, paiements d’impôts,
etc., étaient aussi consignés par écrit et que des copies de ces actes étaient
déposées dans la Maison Blanche, siège des archives de la trésorerie
gouvernementale, il devait être facile, dans la plupart des cas, d’établir la
vérité » (Woolley, 1963 : 495-496). Cependant, les documents écrits
comme les témoignages oraux, pouvaient être altérés bien que de telles
altérations fussent facilement découvertes. Sur les murs d’un tombeau,
figurent les détails d’un procès entamé par un dénommé Mes qui
revendiquait un domaine qui avait appartenu pendant longtemps à sa
famille, mais qui avait été saisi et attribué à un certain Khay. Mes gagna le
procès non seulement parce que les titres de propriété de Khay étaient des
faux mais parce qu’il y avait eu également falsification du registre
6
cadastral lors du premier procès . Même à ce stade, le changement
constituait un acte délibéré, conscient, et dans ce cas-ci, illégal, faisant
intervenir la contrefaçon elle-même. La présence de documents était
indispensable aux jugements, et les décisions concernant un domaine
foncier se référaient dans ce cas précis à celles prises durant les quatre-
vingts dernières années ainsi qu’au moment de sa constitution, trois cents
ans auparavant (O’Connor, 1983 : 218). La dimension temporelle de
l’action juridique s’est considérablement accrue, de la même manière que,
du point de vue spatial, la loi étend ses tentacules, et de l’échelle locale
passe à l’échelle nationale. Au cours de ce processus, non seulement elle
est dissociée de son contexte, mais elle rend explicite, ce qui était
implicite, tout en fixant, tant bien que mal, les caractéristiques de toute
déposition. De cette manière, on jette les bases des développements du
raisonnement juridique et de l’élaboration du code par additions
successives.

Notes
1. Fallers fait remarquer qu’il a d’abord pensé que le concept mu-lao était une version bantou de
******ebook converter DEMO Watermarks*******
l’anglais law, mais apparemment Gluckman l’a convaincu qu’il n’en était pas ainsi (1969 : 331-
332).
2. Voir par exemple l’action de deux recteurs de l’île bretonne d’Hoedic dans le premier quart du
XIXe siècle, qui « élaborèrent une “constitution” commune ». Ils étudièrent de vieilles pratiques
familiales, des usages, des droits, et de vieilles coutumes, puis les « codifièrent » (Jorion, 1983 : 42,
qui cite Escard, 1897).
3. Baines m’a fait remarquer que l’on considère maintenant ce document comme un « manuel de
droit » plutôt qu’un « code » : un changement d’opinion qui s’est aussi opéré à l’égard du « Code »
d’Hammourabi (par exemple Bottéro, 1982 ; Yoffee, 1979 : 16). Mon propre emploi du mot code
l’a été dans un sens moins précis que celui qui intervient dans cette distinction.
4. Déjà dans Égypte ancienne les titres de propriété foncière et ceux qui concernaient d’autres biens
importants (par exemple les fonctions qui pouvaient être vendues) étaient « enregistrés », ce qui
signifiait que ces documents étaient déposés dans les bureaux gouvernementaux (Baines,
communication personnelle).
5. Les mots attribués à Guillaume sont semblables à ceux prêtés à l’empereur chinois, Hsiao-wen,
au Ve siècle : « Les codes [wei] sont les grands principes de l’État et sont le moyen d’ordonner le
peuple. Si le souverain est capable de faire de bons codes, alors l’État est en ordre, s’il ne l’est pas,
il est en désordre. Notre État s’est élevé jadis dans [la zone de] Hung et Tai et a créé les institutions
au fur et à mesure que le besoin s’en faisait sentir ; celles-ci ne sont pas un code qui perdure à
travers les âges. Par conséquent, cet été nous avons participé personnellement aux discussions
concernant les articles de la loi » (cité dans Dien, 1976 : 80). Notons qu’on considère le code non
seulement comme un instrument destiné à ordonner les rapports sociaux mais que ce code les
ordonne de certaines manières qui ne perdurent pas à travers les âges et qui ne tiennent pas compte
du particulier. « Nous ne bouleverserions pas nos institutions simplement pour [rendre service à] un
seul homme [estimable] » : il s’agit là d’un thème qui va à l’encontre de la tradition confucéenne
selon laquelle on élève les hommes en raison de leurs talents et non de leur naissance.
6. On prenait bien entendu des précautions contre ce crime. En Mésopotamie, on eut recours aux
enveloppes et aux copies, aux témoins et aux serments (Johns, 1904 : 80 ; Larsen, 1976 :187) : tout
cela contribuait à protéger le document ou à en établir la validité.

******ebook converter DEMO Watermarks*******


* N.D.T. « fuzzy concept ».
** N.D.T. En anglais, « jural » : qui a rapport au droit, aux droits et obligations moraux.
* N.D.T. « legal ».
** N.D.T. « jural ».
*** N.D.T. « fuzzy set ».
* N.D.T. « remembrancers ».
* N.D.T. Le Coran, trad. intégrale et notes de Mohamed Hamidullah, Club français du livre,
1966.
* N.D.T. « single-stranded ».
** N.D.T. « multiplex ».
* N.D.T. « hide ».

******ebook converter DEMO Watermarks*******


Conclusion

Ruptures et continuités

Revenir sur les buts que l’on s’était assignés au début d’un essai comporte
des risques mais semble nécessaire. Il s’agissait, d’abord, d’esquisser ce
que furent les premiers effets de l’écrit sur l’organisation des sociétés
humaines ; parce que l’examen des effets d’une tradition écrite de longue
durée serait une tâche encore plus difficile. Il s’agissait ensuite de montrer
que ces considérations devraient non seulement nuancer des notions
européocentristes simplistes concernant la nature des sociétés modernes et
traditionnelles, mais aussi modifier les analyses menées sur la
classification et le développement des communautés humaines, en mettant
beaucoup plus l’accent que l’on ne le fait souvent sur les moyens et le
mode de communication. Dans ce chapitre de conclusion, je voudrais
récapituler le premier chapitre, illustrer le second et ajouter quelques
commentaires sur les procédures d’analyse que j’ai adoptées.
En exposant à grands traits certaines des différences majeures que
l’écriture peut entraîner dans l’organisation de l’action sociale, j’ai pris
comme cadre général des catégories institutionnelles telles que la religion,
l’économie, le système politique et le droit. Même quand elles prennent la
forme d’organisations séparées, aucune de ces institutions n’est
entièrement distincte des autres, de sorte que les chapitres de mon livre se
chevauchent inévitablement. Et lorsqu’il s’agit des sociétés simples,
l’imbrication est telle qu’on ne peut traiter ces catégories qu’en termes
fonctionnels.
Du point de vue de l’organisation sociale, le long processus
d’apprentissage qu’exigent les premières formes de l’écriture conduit à
l’émergence de spécialistes lettrés qui ne participent pas aux processus
productifs primaires de production et aux besoins desquels, par
conséquent, ceux qui y participent doivent subvenir, sous une forme

******ebook converter DEMO Watermarks*******


quelconque de redistribution ou de donation. L’écriture alphabétique ne
conduit pas nécessairement de la même manière, à la création d’une classe
de scribes ; néanmoins un processus assez semblable se produit lorsqu’un
enseignement lettré s’étend à des peuples précédemment non lettrés (ou
même à une strate illettrée) puisque l’effort requis pour acquérir cette
compétence est manifestement plus grand dans le cas de la première
génération que pour la seconde, et que leur position singulière leur accorde
un statut particulier dans la société. Mais tout au long de l’histoire, la
spécialisation des scribes se combine à la relative autonomie de la tradition
écrite pour promouvoir l’autonomie structurelle des « grandes
organisations ». Celles-ci ont ainsi tendance à développer leur propre
corpus littéraire, leurs propres ensembles de connaissances spécialisées. Le
cas auquel on a porté le plus d’attention a été celui de la religion ; avec
l’émergence du temple ou du monastère doté de revenus, l’Église est
devenue une organisation distincte dont les intérêts sont partiellement
dissociés de ceux de l’État. Toute divergence entre le domaine du prêtre et
celui du roi, que nous trouvons à l’état implicite dans les sociétés orales,
devient maintenant explicite et peut prendre une dimension « idéologique
». Car la tradition écrite articule les croyances et les intérêts sous une
forme semi-permanente qui permet d’étendre leur influence au-delà d’un
système politique particulier. C’est ici que le phénomène de conversion
fait son apparition, avec toutes les implications qu’il comporte en termes
de pluralité religieuse et idéologique, avec les indépendances génératrices
de liberté et les conflits féroces auxquels cette différenciation donne lieu.
En détaillant les influences de l’écriture sur la religion, j’évoque des
tendances. Des exceptions subsisteront toujours. Certaines religions du
Livre ne sont pas des religions de prosélytisme ; certains cultes dans les
sociétés sans écriture peuvent aller à la recherche d’adeptes. Prenons
d’abord le cas des religions du Livre. À certains égards, l’hindouisme
apparaît comme la religion spécifique d’une culture particulière. Pourtant
sa pratique s’est largement répandue à travers l’Asie du Sud-Est au cours
de la période médiévale, non seulement sur le continent, en Indochine,
mais aussi dans l’archipel de l’Indonésie. Son influence sur cette zone très
étendue, fut immense, comme en témoigne la domination incontestable
qu’il exerça sur l’iconographie, c’est-à-dire sur la sculpture et la peinture,
ainsi que sur le temple et la littérature. Il ne s’agit pas seulement de
retracer des influences générales mais aussi de retrouver les écritures
spécifiques et les images visuelles des dieux qui seraient identifiables à
travers tout le sous-continent indien. Le bouddhisme est clairement une
religion d’expansion, qui s’est propagée plus loin encore que l’hindouisme
******ebook converter DEMO Watermarks*******
dans l’est de l’Asie, annexant certains des mantras écrits de ce dernier et
diffusant l’écriture elle-même. En Chine cependant, des « religions » plus
particularistes existaient, telles que le taoïsme qui utilisait l’écriture
logographique pour les textes rituels, pour la divination et à d’autres fins
encore sur un large territoire ; elle ne s’est toutefois pas étendue au-delà
des confins de l’empire. Parmi les principales religions écrites du Proche-
Orient, le judaïsme apparaît de nos jours comme l’exemple d’une
confession dépourvue de prosélytisme, puisque le corps des croyances et
des pratiques dépendait d’un groupe tribal spécifique. Néanmoins, cette
religion semble bien s’être étendue à toute la Méditerranée dans la seconde
moitié du Ier millénaire avant J.-C., convertissant la population
phénicienne la plus ancienne à ses croyances et à ses pratiques. La
diaspora ne signifie pas seulement l’exode de Palestine mais aussi la
conversion et l’incorporation de peuples en Éthiopie, en Arabie, en Inde,
en Russie méridionale, et même en Chine. Mais toujours est-il que, malgré
la nature de son message qui se fondait sur la tribu, l’Ancien Testament est
devenu un Livre saint pour le christianisme tout entier et, dans une certaine
mesure, pour l’islam, reconnaissait de manière spécifique les peuples du
Livre.
Dans le cas des systèmes religieux des sociétés sans écriture, j’ai
soutenu qu’un concept de religion nous fait ici défaut, en partie parce que
les activités magico-religieuses, n’étant pas l’attribut d’une organisation
distincte, font partie de l’action sociale, et en partie en raison de
l’identification d’une religion avec un peuple, comme dans le cas de la «
religion achanti ». Mais bien que les religions ne se déplacent pas, les
cultes, eux, le font. Dans ce contexte, j’entends par cultes les pratiques
associées à ce que l’on désigne souvent du nom d’autels de fonction
curative en Afrique de l’Ouest, bien que l’on puisse également retrouver
semblable mobilité dans le cas de mouvements (le mot lui-même est
significatif) connexes contre la sorcellerie, qui se propagent d’un lieu à
l’autre, d’une société à l’autre.
La religion, et plus tard l’éducation, constituent des domaines pour
lesquels l’autonomie structurelle est la plus élaborée au cours des premiers
stades des cultures écrites. Mais le droit et l’économie atteignent tous deux
un certain degré d’indépendance, chacun à sa manière. L’étude du droit a
permis de mettre en relief un thème général, à savoir l’importance que joue
l’écriture pour stocker l’information. Un procédé qui, dans une certaine
mesure, permet ainsi aux individus de surmonter l’ajustement
homéostatique qu’exige souvent la rétention d’informations par la
mémoire. Cet usage de l’écriture s’accompagne d’une perte de flexibilité
******ebook converter DEMO Watermarks*******
qui soulève des problèmes lorsque la situation vient à se modifier. En
revanche, la fixité est un avantage pour des relations contractuelles de
toutes sortes. Le processus même, qui consiste à établir un contrat (ou à
enregistrer la propriété des terres) tend à conduire à négliger des réseaux
plus étendus de droits et de responsabilités, en les rattachant à l’individu
plutôt qu’à admettre la participation du groupe familial élargi. Afin de
tenir compte de celui-ci, il s’avère nécessaire de réinventer des formes
juridiques diverses et complexes de « personne morale », rendant ainsi
explicite ce qui précédemment était implicite et, ce faisant, transformant la
situation.
Les possibilités de changement apparaissent surtout avec des textes plus
longs parce que l’écriture est manifestement plus facile à réviser que la
parole : les contradictions implicites sont rendues explicites et, par
conséquent, résolues plus aisément. Ce phénomène entraîne des progrès
cumulatifs des connaissances et des procédures, bien que ces progrès
soulèvent à leur tour toutes sortes de questions. Tout cela fait partie des
capacités réflexives de l’écriture qui affectent les notions relatives à la
conscience à deux niveaux, celui de l’écrit et celui de la pensée, rendant
explicite ce qui est implicite et faisant en sorte que le résultat de cette
opération soit plus accessible à l’examen, et à une élaboration plus
poussée.
J’ai suggéré que ce processus était lié à raffinement du concept de règle
et de norme, une notion qui nous renvoie à nouveau au droit et à la
politique, ne serait-ce qu’en raison du lien qui existe entre les règles et les
souverains qui les imposent. Toutes les sociétés sont guidées par des
normes et des règles, quelles qu’en soient les formes, mais quand elles
restent implicites, au niveau de la « structure profonde », elles ne prennent
pas la même forme, aux yeux de l’acteur ou de la société, que lorsqu’elles
sont formulées consciemment par ceux qui sont gouvernés, gravées sur des
plaques et affichées au forum sur l’ordre de ceux qui gouvernent. D’abord,
elles sont moins « fixes » ; elles font généralement leur apparition dans un
contexte donné (comme font les proverbes), et non d’une manière «
abstraite », dans un code. Ensuite, elles tendent à être moins répandues que
les formules écrites, ou plutôt, les généralisations qu’elles représentent ont
tendance à être étroitement liées à des situations données. Enfin, elles ne
sont ni formulées ni formalisées en des recueils ou summae bien ordonnés.
C’est l’écriture qui permet de sélectionner des normes ou des décisions et
d’en faire des guides ou des manuels. Cela fait, la loi, Gesetz ou law, se
distingue de la « coutume » à l’intérieur du corps des « droits », et on
accorde à l’écrit une authenticité plus grande (dans une cour de justice, en
******ebook converter DEMO Watermarks*******
littérature, en philosophie, lorsqu’on cite quelqu’un qui « fait autorité »)
qu’à l’oral.
Bien qu’il soit erroné d’exagérer la part qui peut être attribuée à
l’avènement de l’écrit dans la différenciation institutionnelle entre,
mettons, le système politique et le droit, deux points sont toutefois à mettre
en valeur. Directement ou indirectement l’écriture influence la manière
dont nous définissons « une religion » et « la loi » (distinguée de la
religion et de la « coutume ») ; à un autre niveau elle affecte la façon dont
nous définissons des administrations bureaucratiques et une économie
complexe. Ces administrations n’auraient aucun sens sans l’existence d’un
bureau et de dossiers et une économie complexe nécessite l’introduction de
méthodes élaborées qui permettent de comptabiliser les profits et les
pertes, d’obtenir des crédits et d’investir, d’engager des activités
productives ou mercantiles grâce au développement de la société ou de
l’entreprise, donc de formes organisées qui dépendent d’une manière
significative de l’emploi de l’écriture. D’où le lien entre les prêts, les
affaires bancaires et l’écrit que l’on rencontre tout au long de l’histoire
humaine.
Je ne veux pas insinuer que les sociétés orales sont dépourvues
d’institutions analogues. Les arrangements d’un groupe de frères, ou d’un
mari et sa femme, travaillant ensemble dans une ferme ou exerçant une
activité artisanale, ressemblent un peu à une société, à une firme familiale.
Ce à quoi l’introduction de l’écriture contribue cependant, c’est à rendre
explicite ce qui était auparavant implicite, et ce faisant à étendre les
possibilités d’action sociale, parfois en mettant en relief les contradictions
latentes, favorisant ainsi de nouvelles solutions (et probablement de
nouvelles contradictions). Elle crée aussi des types de transactions et de
relations plus précis, même entre parents qui se font confiance, qui
donnent ainsi à ces associations la force de durer dans des circonstances
plus complexes et plus « anonymes ».
J’ai poursuivi un second objectif dans cette analyse : celui de limiter
l’importance souvent accordée aux moyens et aux modes de production
pour porter davantage l’accent sur les moyens et les modes de
communication. Par cette dernière expression j’entends à la fois les
techniques, la technologie, y compris la technologie de l’intellect que
l’écriture rend possible de manière directe, les bibliothèques renfermant le
savoir accumulé et les développements cognitifs internes, auxquels
s’ajoutent les contraintes et les libertés que les êtres humains attachent à
ces systèmes. Je n’ai pas eu l’intention de limiter l’analyse ni à des
facteurs « matérialistes », ni à des facteurs « idéalistes », une
******ebook converter DEMO Watermarks*******
catégorisation fondée sur des débats d’un autre temps et dont on ne tient
plus compte depuis longtemps. Qui donc considérerait de nos jours que les
produits intellectuels nés de la main et de l’esprit humains, comme
l’écriture, sont des produits purement internes ou externes, ne se rapportant
qu’à la matière ou qu’aux idées ?
L’écriture constitue bien entendu une variable multiple, à la fois en
termes de technique, en termes d’usage (plus ou moins restreint) et du
fonds qu’elle permet d’accumuler. L’écrit revêt des formes diverses qui
influencent à leur tour les tendances que l’écrit est susceptible de favoriser.
De toute manière, la forme qu’il prend ne représente qu’un seul des
facteurs influençant une situation particulière. Les ramifications de
l’impact de l’écriture, la nécessité de tenir davantage compte de cet impact
pour expliquer les principaux changements sociaux, et les arguments
partiellement indépendants qui militent en faveur d’une reconsidération de
la nature de ces changements eux-mêmes, ces trois éléments peuvent être
mis en relief en récapitulant et en développant certains des commentaires
faits par moi sur une situation évoquée plus haut.
Dans l’étude de la religion d’abord, puis du droit, on a attiré l’attention
sur l’impulsion généralisatrice que l’écriture tend à donner aux structures
normatives, en raison en partie de la relative décontextualisation de la
communication par le canal de l’écrit, et en partie à cause des groupements
sociaux plus larges à l’intérieur desquels cette communication a lieu. La
question s’est posée encore à propos de l’économie du Proche-Orient
ancien. Ici l’écriture est liée à la circulation de marchandises et à l’emploi
d’un moyen d’échange (c’est-à-dire de la monnaie, plus précisément d’un
*
métal, l’argent lui-même) dans une économie ; économie dont une large
part était orientée vers le marché. L’écriture en effet contribua au
développement non seulement de la comptabilité mais aussi de la notion
d’unité de compte, à savoir le rapport de différentes formes de dépenses à
une même base afin de calculer les profits et les pertes, ou plus simplement
de fournir une déclaration concise sur la circulation des marchandises.
Une tendance similaire apparut dans l’Europe médiévale au cours du XIe
et du XIIe siècle, au moment de l’extension radicale des usages de l’écriture
qui conduisit à la reprise et à l’extension de certains des développements
plus anciens dont les sociétés écrites du Proche-Orient et de la
Méditerranée avaient fait l’expérience. Dans son étude sur l’utilisation
croissante de textes dans l’Europe médiévale, Stock attire l’attention sur le
développement parallèle de l’écriture et de l’emploi du numéraire (1983 :
85) : « La renaissance de l’écrit au Moyen Âge a coïncidé avec la

******ebook converter DEMO Watermarks*******


remonétarisation des marchés et des échanges » (p. 32). Il écrit à propos de
la fin du XIe siècle et du XIIe siècle : « Pour la première fois depuis
l’Antiquité, l’Europe a été le témoin de l’existence d’un marché des idées
désintéressé, qui supposait nécessairement l’existence préalable d’un
système de communication fondé sur les textes. Le produit logique de
l’organisation lettrée et de la classification des connaissances fut le
système scolastique, tout comme le marché était l’instrument naturel par
lequel pouvait s’effectuer la distribution des marchandises régulée par les
prix » (1983 : 86). Pour Stock, les changements résultent de l’action de «
principes analogues » : la relative autonomie de l’économie et de la
recherche, leur organisation au moyen d’un ensemble de règles abstraites,
l’extériorité du marché et du texte, la création d’« entités abstraites » et de
« modèles de relations » qui correspondent à des structures syntaxiques, à
des processus sociaux et intellectuels qui entraînèrent un certain degré de
sécularisation (p. 87).
Bien qu’il ne soit pas possible de réduire des sociétés à des systèmes de
communication ou d’échange, il est clair que l’on doit s’attendre à ce
qu’elles changent en accord avec les modifications que subissent ces
systèmes, changements qui comprennent la monétarisation et
l’alphabétisation. Le lien qui existe entre les deux trouve des échos dans
les travaux de sociologie de Talcott Parsons, pour qui « la monnaie
représente probablement le cas le plus frappant d’un médium
institutionnalisé qui […] possède toutes les propriétés d’un moyen et d’un
langage de communication […]. Le phénomène essentiel consiste en la
généralisation des engagements et des attentes qui y sont liés » (1960 :
273, c’est moi qui souligne). À un niveau plus concret, la monnaie fournit
un moyen d’échange (plus ou moins) généralisé ainsi qu’un système de
calcul au moyen duquel une large gamme de marchandises et de services
peut être résumée et classée en fonction d’une échelle unique de valeurs,
ce qui représente un haut degré de généralisation. Bien que le processus de
généralisation qu’entraîne l’expression de normes sous une forme écrite et
l’emploi d’un moyen d’échange plus « universel » ne soient pas
nécessairement concomitants, ils suivent néanmoins, en un sens, un cours
parallèle.
Le lien possible qui a été suggéré entre la monnaie et l’écriture soulève
le problème beaucoup plus vaste de la nature de l’économie qui prévalait
dans le monde antique, avec ses systèmes complexes de comptabilité,
d’accumulation et de commerce. Selon Veenhof, dans le commerce de
l’Assyrie ancienne, « l’argent était destiné à une fin purement commerciale
et remplissait les mêmes fonctions que la monnaie dans tous les sens du
******ebook converter DEMO Watermarks*******
terme » (1972 : 399). Il ne fait pas ici référence au rôle que l’argent a joué
dans l’ensemble de l’économie durant toute la période, mais à certaines
opérations commerciales qui ont été effectuées à un moment particulier,
vers 1900 avant J.-C., et qui mettaient en scène des commerçants, des
marchands et « de grands banquiers et investisseurs ». Ici, il n’hésite pas à
parler de marchés et de places de marché (ainsi que de transactions dans
les maisons des marchands), d’actionnaires et de ventes à la commission,
de prix variables et de profits et pertes. Quant aux rapports de production,
on employait des esclaves mais également des hommes libres, c’est-à-dire
des travailleurs salariés. Une partie du drap était produite dans les ateliers,
une autre à la maison, une troisième confiée à des sous-traitants. De même
qu’une large gamme d’institutions était engagée dans l’activité
économique – le temple et l’État ainsi que la firme familiale et
l’association commerciale – de même existait-il une diversité de formes de
main-d’œuvre et de tenure. Des métayers et des personnes employées se
côtoyaient dans les établissements de tissage royaux. Main-d’œuvre
embauchée et corvée existaient parallèlement à l’esclavage (Johns, 1904 :
173, 196). J’ai soutenu l’idée selon laquelle la présence de l’écriture
permit non seulement de conserver la mémoire des diverses formes de
relations professionnelles, mais joua également, dans une certaine mesure,
un rôle dans leur genèse.
Un nouveau phénomène s’est produit au fil de ces opérations
commerciales complexes, comme le fait remarquer Oppenheim (1964 : 88)
: le capital est devenu un bien pour l’usage duquel on doit payer des
intérêts. En tant que moyen et étalon d’échange, l’argent est devenu l’objet
d’un traitement « capitalistique ». Ce n’est pas que l’on approuvât ce
développement pour toutes les transactions, par exemple celles qui avaient
lieu au sein de la famille elle-même. Selon les termes de l’Ancien
Testament : « À un étranger, tu feras des prêts à intérêt, mais à ton frère tu
n’en feras pas » (Deutéronome 23 : 20). La Mésopotamie méridionale ne
semble pas avoir connu une telle ambivalence, d’où l’origine de la vision
théologique plus tardive d’une Babylone qui aurait été le centre des idées «
capitalistiques » relatives à l’argent, bien que ce fût essentiellement au
commerce par voie de terre que la Bible s’opposait. Selon Oppenheim, ce
phénomène peut avoir été lié à Babylone, au haut degré d’urbanisation et à
une économie à réserves qui s’associait à l’entreprise commerciale, une
intégration qui « semble avoir favorisé l’usage d’une monnaie, c’est-à-dire
de matières premières en surplus » (p. 89). Plus tard, dans la seconde
moitié du Ier millénaire, le rôle du capital « privé », à distinguer des
investissements du temple et du palais, prit une importance plus grande et
******ebook converter DEMO Watermarks*******
il existe des indices d’un « établissement bancaire » assumant certaines des
anciennes responsabilités des « grandes organisations » (p. 85).
Oppenheim et Veenhof ne sont pas les seuls assyriologues à faire
référence à des capitalistes aussi bien qu’à des prêteurs sur gages. Woolley
les mentionne aussi dans l’histoire de l’U.N.E.S.C.O., créant un malaise
évident chez ses collègues russes (1963 : 613). Mais déjà au début du
siècle, Johns avait évoqué des « capitalistes », dans son recueil de lois
babyloniennes et assyriennes, en comparant les arrangements de leurs
sociétés avec la commenda de la Méditerranée à une époque plus tardive,
une institution qu’on a pu considérer comme dépendante de l’écriture. «
L’agent reçoit des marchandises ou de l’argent de son patron, signe un
reçu, accepte de reverser une part déterminée du profit, et s’en va à la
recherche d’un marché, en tirant tout le profit qu’il peut » (1904 : 78). Les
travaux de Landsberger, Barelli et Larsen (1976 : 102) maintiennent et
étendent la comparaison entre les pratiques commerciales de Venise et
celles du Proche-Orient ancien. Oppenheim attire l’attention sur des
activités similaires dans les villes phéniciennes de l’âge du fer et parmi les
caravanes nabatéennes des premiers siècles de notre ère (1964 : 92). Dans
chacun de ces cas, des marchands partiellement indépendants bénéficiant
d’une certaine protection du roi ou de la noblesse locale effectuaient des
opérations commerciales ou bancaires d’un type capitalistique, type qui,
dans les temps modernes, s’est étendu à la manufacture aussi bien qu’au
commerce.
Cela ne veut pas dire que « les grandes organisations » n’ont pas
dominé les processus de production et de distribution pendant la majeure
partie de la période ancienne. Mais, comme le montrent clairement les
spécialistes du commerce assyrien, on ne peut pas maintenir pour toute
cette période la notion – qui était celle de Polanyi – d’un commerce dirigé
par l’État, sans marché et sans monnaie. Selon Larsen, « les colonies
commerciales de l’Assyrie ancienne au nord de la Syrie et en Anatolie
étaient fondées sur un système socio-économique de type “capitalistique”
où le commerce lointain reposait sur les initiatives privées » (1976 : 16).
Non seulement dans le domaine du commerce mais aussi en ce qui
concerne la propriété foncière, la main-d’œuvre et la production, nous
trouvons des entreprises à risques et d’autres formes d’activité économique
qui plus tard au cours de l’histoire humaine viendront dominer le système
social.
Bien entendu, ce que nous ne rencontrons pas, c’est une économie
industrielle capitaliste d’un type moderne. Mais c’est une tout autre
question que de nier la présence d’activités économiques de nature
******ebook converter DEMO Watermarks*******
capitalistique. Cette position repose sur les restes d’anciens types de
théories évolutionnistes sur la société humaine, où les phases qu’elles
distinguent tendent à surdéterminer la nature de l’action sociale. Une
théorie des phases de développement surdéterminée implique, par
exemple, que « la monnaie » ou « les marchés » n’existent, par définition,
qu’à certaines périodes identifiées en termes globaux, par exemple aux
phases que l’on désigne du nom de capitalisme ou de féodalisme. De
nombreuses données de l’histoire économique ou sociale démentent
l’existence de points de rupture aussi radicaux, où un système d’échange,
tel que le système redistributif, disparaît pour faire place à un autre
système, où une main-d’œuvre d’esclaves s’éclipse et est remplacée par
des serfs. De telles suppositions, quand elles sont fondées, ont tendance à
privilégier des séquences d’événements particulières, dont on a pris acte en
Europe occidentale. Mais quand nous étudions la Mésopotamie ancienne,
la Chine au XIVe siècle, l’Inde au Xe siècle, ou le Brésil au XIXe siècle, nous
constatons qu’une grande variété de formes de main-d’œuvre, de tenure et
d’échange coexiste, quoique, bien entendu, sous des combinaisons
différentes. Par conséquent le changement social consiste donc moins en
l’éclatement de systèmes sociaux sous la pression de contradictions
internes, en faveur de nouvelles formes de travail, de nouveaux rapports de
production, qu’en l’expansion d’une forme existante aux dépens d’une
autre. Cette expansion peut être soudaine ou graduelle, mais il faut
remarquer que ces formes alternatives d’activité sociale et économique
étaient déjà présentes à l’intérieur du système social, et l’avaient été depuis
le développement d’une « civilisation » à l’âge du bronze. Et l’une des
raisons qui expliquent leur présence à une époque aussi ancienne est le
rapport étroit qu’entretenaient la monétarisation, l’obtention de crédit, les
sociétés commerciales et la comptabilité en tous genres avec l’existence du
mode écrit.
Dans son analyse magistrale de l’organisation sociale et économique,
Weber soutenait que « le compte capital comme base des calculs
*
économiques ne s’est développé qu’en Occident ». Il prétend qu’il s’agit
d’une forme de comptabilité monétaire spécifique à « l’activité écono-
mique lucrative » rationnelle qui « consiste à évaluer et à vérifier les
*
chances de succès productifs ». En même temps il reconnaissait que la
commenda, dont nous avons examiné une variété, représentait une forme
élémentaire de cette activité lucrative.
« Nous rencontrons déjà le capital (non sous cette appellation !) dès les
premiers débuts de l’activité rémunératrice rationnelle, où il figure comme
******ebook converter DEMO Watermarks*******
montant monétaire : ainsi dans la commenda. On confiait à un marchand
voyageur, des biens de toutes sortes qu’il vendait sur les marchés étrangers
où il achetait éventuellement d’autres marchandises ; le bénéfice, ou la
perte, était partagé selon un rapport convenu entre le marchand et le
bailleur de fonds de l’entreprise ; il fallait donc établir un bilan initial et un
bilan de clôture ; dans ce genre de commenda (ou societas maris) ce
montant évalué représentait le capital qui ne servait qu’à des fins de
**
comptabilité entre les sociétaires à l’exclusion de toute autre personne . »
Comme Weber en avait conscience lorsqu’il parlait « des limites au
développement du capitalisme » dans le monde antique, des activités de
type capitalistique se poursuivaient bien avant qu’apparaisse la commenda
médiévale, des activités qui dépendaient de procédés de comptabilité
complexes. Pourquoi donc la comptabilité financière constitue-t-elle une
forme fondamentale que l’on ne trouve que dans le monde occidental ?
Est-ce parce que l’on considère la comptabilité en partie double, qui
semble avoir été une invention relativement tardive, comme une
caractéristique décisive ? Est-ce parce que d’autres caractéristiques doivent
être introduites, telles le fait que « les entreprises à but lucratif à base de
compte capital » doivent être « à “double orientation” par rapport au
***
marché » en y achetant et en y vendant leurs produits ? Cependant, « la
rationalité de la comptabilité financière » sur laquelle il insiste, n’a pas
attendu la Renaissance européenne pour se développer. Elle existait
clairement dans le monde antique, sa présence en effet était directement
liée à l’application de l’écriture aux recettes et aux dépenses des firmes
marchandes ainsi que des temples et palais du Proche-Orient. Quels que
fussent les importants développements qui prirent place à une époque plus
tardive, l’introduction de la rationalité ou de la comptabilité n’en fit pas
partie. Une réflexion sur les implications de l’écriture dans ce contexte
nous conduit à nuancer de plusieurs manières certaines hypothèses
anthropologiques et historiques. En premier lieu il nous faut contester la
façon dont la catégorisation formelle des activités humaines, disons en
échanges redistributifs ou réciproques se transforme en types ou phases
d’une société de telle sorte qu’un seul type d’activité paraît non seulement
dominer l’activité économique tout entière, mais aussi exclure toutes les
autres. D’autres possibilités étaient souvent déjà présentes, même si elles
n’étaient que sous-dominantes. La remise en question de ces dichotomies
et distinctions, fondées sur des sentiments et des opinions, et non sur une
analyse et des faits, et qui tendent à créer un abîme profond entre nous-
mêmes et nos prédécesseurs, paraît encore plus nécessaire. En ce qui
******ebook converter DEMO Watermarks*******
concerne les mondes classiques de la Grèce et de Rome la démonstration
n’est pas indispensable, sauf pour ceux qui pensent qu’il existe une ligne
de partage fondamentale du point de vue des mentalités et de la
production, entre les systèmes modernes et traditionnels, industriels et
préindustriels, capitalistes et précapitalistes. Mais il existe une tradition du
Grand Partage toute aussi ancrée, qui désigne comme primitif tout ce qui a
précédé Athènes au Ve siècle. Sans aucun doute des contributions
importantes au développement des cultures humaines eurent lieu pendant
chacune de ces périodes, mais il semble dangereux de dessiner une ligne
de partage trop accusée entre « nous » et les grandes civilisations du
Proche-Orient ancien (ni même de l’Inde ou de la Chine d’ailleurs), car
celles-ci détenaient et utilisaient une invention décisive pour l’humanité
dans le domaine des communications, à savoir l’écriture, dont l’usage
n’était pas destiné à la simple ornementation, mais pénétra profondément
de nombreux domaines de la vie sociale, favorisant le développement
d’autres formes d’organisation sociale et de nouvelles manières dé manier
l’information.
Une fois de plus, il faut faire attention à ne pas tracer des lignes de
démarcation trop nettes. Bien que l’écriture ait contribué à développer de
nouveaux types d’opérations formelles et logiques, cela s’est fait
initialement en rendant explicite ce qui était implicite dans les cultures
orales, qui n’étaient ni prélogiques ni même alogiques, hormis au sens le
plus restrictif de ces termes.
Ces avertissements s’imposent. En effet les théories des phases du
développement conduisent à privilégier l’expérience européenne, et à la
différencier de manière trop radicale de celle que connaissent d’autres
sociétés. Elles nous font adopter des hypothèses trop hâtives et
triomphalistes qui consistent à dire qu’il n’y a qu’une seule région au
monde pour laquelle une modernisation aurait pu avoir lieu. Avant
d’attribuer la naissance de la modernisation à l’éthique particulière du
protestantisme en matière économique par exemple, il n’est pas inutile de
noter qu’à Sri Lanka, au Moyen Âge, les préceptes religieux ne
constituaient pas une entrave sérieuse pour les marchands bouddhistes
lettrés, et encore moins pour les entrepreneurs spécialisés dans la
fabrication de la soie et des poteries en Chine au Moyen Âge, ou dans celle
du coton en Inde, vers la même époque. En effet, les monastères
bouddhistes eux-mêmes étaient gérés comme des « maisons d’affaires »,
avec d’abondantes archives, en écartant la tradition ascétique des
fondateurs et en devenant, comme Weber lui-même l’a noté à propos
d’autres temples et monastères, « les sièges mêmes de toutes les
******ebook converter DEMO Watermarks*******
économies rationnelles ». De ce fait, en Chine et au Tibet, comme ce fut
aussi le cas pour certains ordres en Europe occidentale, les temples et les
monastères jouaient eux-mêmes un rôle considérable dans le commerce. Et
la nature de cette « rationalité » était liée à l’application de l’écriture à des
fins aussi bien économiques que religieuses.
Les nombreux facteurs que nous associons à l’essor de l’Occident ne
trouvent leurs germes ni en Europe occidentale, ni même dans les cultures
héritées de la Grèce ou de Rome, mais ailleurs. Au sens limité du terme «
rationnel » que la thèse de Weber implique, les économies « rationnelles »
et d’une manière plus générale les activités « rationnelles » furent
instituées grâce à l’avènement non pas du capitalisme en Europe mais de
l’écriture en Mésopotamie quatre mille ans et demi auparavant, ou plutôt
grâce aux développements que le fait de savoir lire et écrire impliquait.
L’avènement de l’écriture fut à son tour liée à des changements introduits
dans le système de production, de dis-tribution et de consommation, et ne
fut pas simplement la consé-quence subie de ces changements. À
l’évidence tout cela n’a pas créé le capitalisme – de nombreux autres
développements eurent lieu dans le système de production et de
distribution ainsi que dans le système de communication au sens le plus
étroit du terme. Mais certaines des caractéristiques souvent associées à ces
développements plus tardifs apparaissent plus tôt sous une forme qui les
associe à l’avènement de l’écriture et à la création d’une tradition écrite.
La généralisation des moyens d’échange compte parmi celles-ci ; la tenue
« rationnelle » des livres de comptes aussi. Pour ces raisons et pour
d’autres encore, un examen des effets de la communication peut permettre
de modifier la forte dichotomie établie entre moderne et traditionnel,
industriel et préindustriel, capitaliste et précapitaliste, que tant de
personnes tiennent pour acquise – une modification qui peut nous retenir
de qualifier trop hâtivement de « primitive » la vie sociale d’autres «
civilisations ». Il ne s’agit pas de négliger des différences mais de les situer
autrement dans le temps, en accordant davantage d’importance à la
technologie et au contenu (y compris le contenu idéologique) de nouveaux
systèmes de communication.
Une étude des implications de l’écriture mène à une semblable
réévaluation non seulement dans le domaine de l’économie mais
également dans celui de la religion. Comme dans le cas du droit, ces
implications exercent une influence sur le concept même d’une religion.
Elles en exercent également une sur la question du statut de l’Église
considérée comme une organisation partiellement indépendante au sein de
la société, comme une des grandes organisations. Le rôle de cette Église
******ebook converter DEMO Watermarks*******
diffère de l’« Église » que Durkheim a distinguée parmi les aborigènes
australiens, ayant un certain degré d’autonomie grâce au contrôle de ses
ressources et d’un secteur important de la communication écrite. Cette
indépendance partielle signifie que l’Église n’est jamais un simple
représentant du système politique, elle est même parfois sa rivale, avec ses
temples et ses monastères qui constituent de temps à autre des sièges
distincts de pouvoir local, surtout quand le gouvernement central est faible.
Aussi, lorsque ce gouvernement gagne en puissance, les ressources de
l’Église représentent une proie tentante, qui peut être utilisée comme
complément aux revenus personnels des souverains, pour ériger des
monuments publics, pour être distribuée parmi les laïcs ou investie dans de
nouveaux processus de production, des fins qui ont été en effet atteintes à
différents moments de l’histoire humaine.
Au cours de cet essai j’ai examiné un certain nombre d’autres
questions, mais d’une façon tellement succincte qu’il serait absurde de
résumer ici un vaste sujet qui vient de faire l’objet d’un bref traitement, à
savoir l’influence d’un moyen de communication, l’écriture, sur
l’organisation sociale. J’ai sans doute commis de nombreuses omissions et
tenu compte de certains aspects quand d’autres auraient insisté sur des
points différents. Mon but a été d’expliquer certains des aspects de la
différence qui réside entre des systèmes socioculturels que d’autres ont
déjà pu noter mais n’ont pas rapprochés précisément de cette manière.
En ne choisissant qu’un seul fil directeur, à savoir les moyens et les
relations de communication, il n’est pas dans mon intention de nier la
pertinence des autres. Toute impression contraire vient du mode
d’exposition qu’entraîne le fait de choisir un thème dont on suit la
trajectoire, au lieu d’adopter une autre méthode qui consiste à essayer de
cerner la grande diversité des facteurs significatifs au cours d’une étude
sur le terrain ou dans une situation historique donnée. Comme je l’ai
suggéré dans mon introduction, l’analyse des trajectoires permettrait de
pondérer les divers facteurs, mais ni la documentation ni l’enquête ne se
prêtent à cette approche. En revanche, se contenter de dresser une liste de
toutes les influences possibles et imaginables sans les pondérer, est un
exercice intellectuel sans grande valeur, bien qu’il fournisse une porte de
sortie commode pour l’universitaire trop prudent à la recherche d’un cadre
explicatif quelconque. Il n’est pas non plus de mon intention de soutenir
que l’introduction de l’écriture entraîne d’une manière immédiate ou «
nécessaire » les changements que j’ai mis en relief. La tradition écrite est
un processus cumulatif, elle se bâtit et grandit avec le temps. J’ai tenté
d’exposer à grands traits les effets qu’une telle tradition a sur l’évolution
******ebook converter DEMO Watermarks*******
de l’organisation des sociétés, surtout au cours des phases de transition.
Mais je considère ceux-ci plutôt comme des tendances que comme des
mouvements nécessaires.
J’aimerais terminer sur deux autres remarques, l’une nouvelle, l’autre
ancienne. J’ai introduit délibérément les données se rapportant à
l’Angleterre médiévale dans mon raisonnement, afin d’indiquer que dans
le domaine des médias, nous n’avons pas affaire à une évolution
unilinéaire et continue. De nombreux flux et reflux, beaucoup
d’irrégularités sont présents au cours des processus de développement.
L’Europe médiévale a revécu, en les inventant ou en les adoptant, nombre
des développements du gouvernement bureaucratique qui s’étaient
produits dans le Proche-Orient quelque trois mille années auparavant. Au
cours de ce processus, chaque région, chaque pays leur donnèrent une
tournure particulière ; les effets de l’écriture et de la tradition écrite ne
furent pas identiques en Angleterre et en Italie. Néanmoins, je pense qu’ils
ont suffisamment d’aspects en commun pour qu’on puisse parler de
tendances générales.
Voyons en dernier lieu la mise en garde par laquelle j’ai commencé.
*
J’ai traité, du moins en partie, des différences sociétaires que d’autres ont
observées et caractérisées de manière spécifique, par exemple en termes de
contraste entre les catégories universalistes et particularistes, l’abstrait et le
concret, le flexible et le formel. On ne peut pas dire de certaines de ces
expressions, « décontextualisé » par exemple, qu’elles soient
satisfaisantes, car nous avons affaire à des tendances plutôt qu’à des
dichotomies ; rien n’est entièrement « décontextualisé » ni entièrement «
universaliste ». En outre, ces tendances peuvent être spécifiques à des
domaines particuliers. On note ainsi qu’au moment même où une plus
grande « flexibilité » est donnée aux contrats un plus grand formalisme en
matière d’enregistrement des terres apparaît. C’est en partie pour ces
raisons qu’un résumé ne conduirait qu’à des malentendus en rompant
l’équilibre précaire qu’une telle enquête doit établir entre le général et le
particulier, surtout en ce qui concerne la valeur et l’emploi des mots. Il
n’est pas difficile de rendre un texte trop obscur ou simpliste à l’excès. Il
serait plus facile de maintenir un équilibre, s’il était possible de faire des
distinctions plus fines à l’aide de pesants néologismes. Mais il « faut
qu’j’utilise des mots quand j’vous parle », comme le fait remarquer le
personnage d’Eliot, Sweeney Agonistes. Cette réplique peut elle-même
résumer la nature de mon enquête, qui m’a conduit à explorer les
différences de la vie sociale lorsque j’utilise des mots pour écrire comme
pour parler en m’adressant à vous ou à n’importe qui.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
******ebook converter DEMO Watermarks*******
* N.D.T. En français dans le texte.
* N.D.T. Économie et société de Max Weber, traduit de l’allemand sous la direction de J. Chavy
et d’E. de Dampierre, 1.1, Paris, Plon, 1971, p. 93.
** N.D.T. Ibid., p. 92.
** N.D.T. Ibid., p. 96.
*** N.D.T. Ibid., p. 99.
* N.D.T. « societal ».

******ebook converter DEMO Watermarks*******


*
Références et bibliographie

ABRAHAMS, R.G. (1966), Succession to the Chiefship in Northern


Unymamwezi. J. Goody (éd.), Succession to High Office, Cambridge.
ADAMS, R.M.C. (1966), The Evolution of Urban Society ; early
Mesopotamia and prehispanic Mexico, Chicago.
ADAMS, R.M.C. (1974), Anthropological Perspectives on Ancient Trade.
Current Anthropology 15 : 239-258.
ADAMS, R.M.C. (1975), The Emerging Place of Trade in Civilizational
Studies. In J.A. Sabloff et C.C. Lamberg-Karlovsky (eds.), Ancient
Civilizations and Trade, Albuquerque.
AMES, M. (1964), Magical-animism and Buddhism : a structural analysis
of the Sinhalese religious System. In E.B. Harper (éd.), Religion in South
Asia, Seattle.
AMIET, P. (1966), Il y a 5 000 ans les Élamites inventaient l’écriture.
Archeologia, n° 12 : 20-22.
AMIET, P. (1972), Glyptique Susienne (mém. de la délégation
archéologique en Iran, vol. 43), Paris.
AMIET, P. (1982), Introduction historique. In B. André-Leiknam et C.
Ziegler (eds.), Naissance de l’écriture : cunéiformes et hiéroglyphes,
ministère de la Culture, Paris.
ASSMANN, J. (1983a), Schrift, Tod and Identitat. Das Grab als Vorschule
der Literatur im alten Agypten. In A. et J. Assman et C. Hardmeier (eds.),
Schrift und Gedachtnis : Beitrage zur Archaeologie der literarischen
Kommunikation, Munich.
ASSMANN, J.(1983b), Re und Amun : Die Krise des polytheistischen
Weltbilds in Agypten der 18-10 Dynastie, Fribourg.
BAINES, J. (1983), Literacy and ancient Egyptian society. Man N.S. 18 :
572-99.
BAINES, J. (1985), Theories and universals of representation – Heinrich
Shafer and Egyptian art. Art History 8 : l-25.
BAINES, J. (1985), Compte rendu de Assman (1983). Journal of Biblical
Literature, vol. 104, no 4 : 687-689.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
BARNES, J.A. (1954), Politics in a Changing Society : a political history of
the Fort Jameson Ngoni, Oxford.
BARTON, R.F. (1949), Ifugao Law, Berkeley, California.
BERNAND, C, GRUZINSKI, S. (1986), Les enfants de l’Apocalypse : la
famille en méso-Amérique et dans les Andes (XVIe-XXe s.). Histoire de la
famille, t. II, Paris, Armand Colin.
BIRLEY, R. (1977), Vindolanda. A Roman frontier post on Hadrian’s Wall,
Londres.
BIROT, M. (1960), Textes administratifs de la salle 5 du palais (Archives
royales de Mari, IX). Paris.
BLACK-MICHAUD, J. (1975), Cohesive Force : feud in the Mediterranean
and the Middle East, Oxford.
BLAINEY, G. (1982), The Tyranny of Distance : how distance shaped
Australia’s history, Melbourne.
BOAS, F. (1927), Primitive Art, Oslo.
BOHANNAN, P. (1957), Justice and Judgement among the Tiv, Londres.
BOTTERO, J. (1982a), Écriture et civilisation en Mésopotamie. In B. André-
Leiknam et C. Ziegler (eds.), Naissance de l’écriture : cunéiformes et
hiéroglyphes, ministère de la Culture, Paris.
BOTTERO, J. (1982b), Le « Code » de Hammurabi. Annali délia Scuola
Normale Superiore du Pisa, 12 : 409-444.
BOURDIEU, P. (1972), Esquisse d’une théorie de la pratique, Paris.
Traduction anglaise : Outline of a Theory of Practice, Cambridge, 1977.
BOWDICH, T. (1819), Mission from Cape Coast Castle to Ashantee,
Londres.
BOWSER, F.P. (1974), The African Slave in Colonial Peru 1524-1650,
Stanford.
BRACTON H. DE (1968), On the Laws and Customs of England. G.E.
Woodbine (éd.), S.E. Thorne (trad.), Cambridge, Mass.
BRITISH MUSEUM (1963), Writing in Ancient Western Asia : its origin and
development from pictures to letters. Catalogue et diapositives, nouvelle
édition 1968, Londres.
CARRITHERS, N.B. (1983), The Forest Monks of Sri Lanka : an
anthropological and historical study, Delhi.
CHADWICK, J. (1959), A prehistoric bureaucracy. Diogenes 26 : 7-18.
CHADWICK, J. (1976), The Mycenean World, Cambridge.
CLANCHY, M.T. (1979), From Memory to Written Record : England 1066-
******ebook converter DEMO Watermarks*******
1307. Londres.
COLLINS, E. (1962), The panic element in nineteenth-century British
relations with Ashanti. Transactions of the Historical Society of Ghana 5 :
79-144.
COLE, M. et KEYSSAR, H. (1982), The concept of literacy in print and film.
MS. (Communications program, Univ. of Calif., San Diego).
COLLOMP, A. (1983), La Maison du père : famille et village en Haute
Provence aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris.
COQUÉRY-VIDROVICH, C. (1969), Recherches sur un mode de production
africain. La Pensée, no 144, 61-78.
DAMPIERRE, E. DE (1967), Un ancien Royaume bandia du Haut-Oubangui,
Paris.
DALLEY, S. (1984), Mari and Karana, Londres.
DAUBE, D. (1947), Studies in Biblical Law, Cambridge.
DAS, S.K. (1930), The Educational System of the Ancient Hindus, Calcutta.
DEWDNEY, S. (1975), Scrolls of the Southern Ojibwa, Toronto.
DIEN, A.E. (1976), Elite lineages and the T’o-pa accomodation : a study of
the edict of 495. Ec. Soc. Hist. Orient 19 : 61-88.
DUMONT, L. et POCOCK, D. (1957), For a sociology of India. Contributions
to Indian Sociology 1 : 7-22.
DUMONT, L. et POCOCK, D. (1959), On the different aspects or levels in
Hinduism. Contributions to Indian Sociology, 3 : 40-54.
DURKHEIM, E. (1983), De La Division du travail social, Paris. Traduction
anglaise : On the Division of Labour in Society, traduit par G. Simpson,
New York, 1933.
DURKHEIM, E. (1912), Les Formes élémentaires de la vie religieuse. Le
système totémique en Australie, Paris. Traduction anglaise : On the
Division of Labour in Society, traduit par J.W. Swain, lreéd., 1915,
Glencoe, III.
DYER, C. (1980), Lords and Peasants in a Changing Society : the estates
of the Bishopric of Worcester 680-1540, Cambridge.
EDWARDS, I.E.S. (1947), The Pyramids of Egypt, Harmondsworth,
Middlesex. Traduction française : Les Pyramides d’Égypte, traduit par
Denise Meunier, Paris, 1981.
EDWARDS, I.E.S., CJ. GADD et N.G.L. HAMMOND (eds.) (1971), The Early
Dynastie Period. The Cambridge Ancient History, vol. I, part 2,
Cambridge.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
EISENSTEIN, E.L. (1979), The Printing Press as an Agent of Change :
communications and cultural transformations in early Modem Europe. 2
vol., Cambridge.
ESCARD, F. (1897), Paroisses et communes autonomes : Hoedic et Houat.
Solutions anciennes de la question sociale. Revue internationale
scientifique, littéraire et artistique, 4 : 55-78.
EVANS-PRITCHARD, E.E. (1940), The Nuer : a description of the modes of
livelihood and political institutions of a Nilotic people, Oxford. Traduction
française : Les Nuer, traduit par Louis Evrard, Paris, 1972.
EVANS-PRITCHARD, E.E. (1956), Nuer Religion, Oxford.
EVANS-PRITCHARD, E.E. (1971), The Azande : history and political
institutions, Oxford.
EVANS-PRITCHARD, E. et FORTES, M. (eds.) (1940), African Political
Systems, Londres. Traduction française : Systèmes politiques africains,
traduit par Paul Ottino, Paris, 1964.
FALKENSTEIN, A. (1936), Archaische Texte aus Uruk, Leipzig.
FALLERS, L.A. (1956), Bantu Bureaucracy : a study of integration and
conflict in the political institutions of an East African people, Cambridge.
FALLERS, L.A. (1969), Law Without Precedent, Chicago.
FAUCONNET, P. (1920), La Responsabilité, Paris.
FINLEY, M. (1983), Politics in the Ancient World, Cambridge.
FLANAGAN, J.W. (1979), The relocation of the Davidic capital. American
Academy of Religion 47 : 223-244.
FLANAGAN, J.W. (1981), Chiefs in Israël. Study of the Old Testament 20 :
47-73.
FORTES, M. (1936), Culture contact as a dynamic process : an investigation
in the Northern Territories of the Gold Coast. Africa 9 : 24-55.
FORTES, M. (1945), The Dynamics of Clanship among the Tallensi,
Londres.
FORTES, M. (1949), The Web of Kinship among the Tallensi, Londres.
FORTES, M. (1962), Ritual and office in tribal society. In M. Gluckman
(éd.), Essays on the Ritual of Social Relations, Manchester.
FRANK, A.G. (1981), Reflections on the World Economic crisis, Londres.
FRIBERG, J. (1978-79), The Third Millenium Roots of Babylonian
Mathematics. Part 1, Goteborg.
FRIEDMAN, J. (1975), Tribes, States and Transformations. In M. Bloch
(éd.), Marxist Analysis and Anthropology, AS A Studies 3, Londres.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
FRIEDMAN, J. (1979), System, Structure and Contradiction. The evolution
of « Asiatic » social formations. (Social Studies of Oceania and South East
Asia, no 2), Copenhague.
FULLER, CJ. (1984), Servants of the Goddess ; the priests of a south Indien
temple, Cambridge.
GADD, CJ. (1971), The dynasty of Agade and the Gutian invasion. In I.E.S.
Edwards, CJ. Gadd et N.G.L. Hammond (eds), The Cambridge Ancient
History, vol. II, part 2, Cambridge.
GARDINER, A.H. (1947), Ancient Egyptian Onamastica, Londres.
GARELLI, P. (1969), Le Proche-Orient asiatique : des origines aux
invasions des peuples de la mer, 2 vol., Paris.
GEERTZ, C. (1980), Negara : the theatre state in nineteenth-century Bali,
Princeton, New Jersey.
GELB, IJ. (1952), A Study of Writing, Chicago (seconde éd. 1963).
Traduction française : Pour une théorie de l’écriture, Paris, 1973.
GELLNER, E. (1978), Notes towards a theory of ideology. L’Homme, no 18
(93-94) : 69-82.
GLANVILL (1965), The Treatise on the Laws and Customs of England,
commonly called Glanvill. G.D.G. Hall (éd.), Londres.
GLUCKMAN, M. (1947), African land tenure. Scientific American, no 22 :
157-168.
GLUCKMAN, M. (1955), The Judicial Process among the Barotse of
Northern Rhodesia, Manchester.
GLUCKMAN, M. (1958), Analysis of a Social Situation in Modem Zululand.
Rhodes-Livingstone Paper, 28.
GLUCKMAN, M. (1965), The Ideas in Barotse Jurisprudence. Yale
University Press, New Haven.
GODELIER, M. (1973), Horizons, trajets marxistes en anthropologie, Paris.
Traduction anglaise : Perspectives in Marxist Anthropology, Cambridge,
1977.
GOEDICKE, H. (1979), Cuit-temple and State during the Old Kingdom in
Egypt. In E. Lipinski (éd.), State and Temple Economy in the Ancient Near
East. Orientalia Loraniensia analecta 5-6. Louvain.
GOODY, J. (1954), The Ethnography of the Northern Territories of the
Gold Coast. West of the White Volta. Colonial Office, London.
GOODY, J. (1957), Anomie in Ashanti ? Africa, no 27 : 356-365.
GOODY, J. (1962), Death, Property and the Ancestors, Stanford.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
GOODY, J. (1963), Feudalism in Africa ? J. African History, no 5 : 304-345.
GOODY, J. (1966), Circulating succession Among the Gonja. In J. Goody
(éd.), Succession to High Office, Cambridge.
GOODY, J. (1967), The over-kingdom of Gonja. In D. Forde et P. Kaberry
(eds.), West African Kingdoms, Londres.
GOODY, J. (1968a), Restricted literacy in Northern Ghana. In J. Goody
(éd.), Literacy in Traditional Societies, Cambridge.
GOODY, J. (1968b), The social organisation of time. In International
Encyclopedia of the Social Sciences 16 : 30-42.
GOODY, J. (1969), The classification of double descent Systems. Current
Anthropology, 1961. Repris dans : Comparative Studies in Kinship,
Stanford.
GOODY, J. (1970), Sideways and downwards : lateral and vertical
succession, inheritance and descend in Africa and Eurasia. Man, no 5 :
627-638.
GOODY, J. (1972a), The Myth of the Bagre, Oxford.
GOODY, J. (1972b), Literacy and the non-literate. T.L.S., May 1972, 539-
540. Repris dans R. Disch (éd.), The Future of Literacy, New Jersey.
GOODY, J. (1975), Religion, social change and the sociology of conversion.
In J. Goody (éd.), Changing Social Structure in Ghana, Londres.
GOODY, J. (1977), The Domestication of the Savage Mind, Cambridge.
Traduction française : La Raison graphique, la domestication de la pensée
sauvage, Paris, 1979.
GOODY, J. (1978), Population and policy in the Voltaic region. In J.
Friedman et M. Rowlands (eds), The Evolution of Social Systems, Londres.
GOODY, J. (1981a), Alphabet and writing. In R. Williams (éd.), Meanings
and Messages : the world of human communication, London.
GOODY, J. (1981b), Sacrifice among the LoDagaa and elsewhere : a
comparative comment on implicit questions and explicit rejections.
Systèmes de pensée en Afrique noire : le sacrifice IV. Cahier 5, C.N.R.S.,
Ivry, 9-22.
GOODY, J. (1982), Cooking, Cuisine and Class, Cambridge. Traduction
française : Cuisines, cuisine et classes, traduit par Jeanne Bouniort, Paris,
1984.
GOODY, J. (1983), The Development of Family and Marriage in Europe,
Cambridge. Traduction française : L’Évolution de la famille et du mariage
en Europe, traduit par Marthe Blinoff, Paris, 1985.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
GOODY, J. (1986), The Construction of a Ritual Text. Proceedings of
Berlin Conference on Ritual.
GOODY, J. (à paraître*), The Economic Base of British Social
Anthropology between the Wars, m.s.
GOODY, J., COLE M. et SCRIBNER S. (1977), Writing and formal operations
: a case study among the Vai. Africa, no 47 : 289-304.
GREEN, M. (1981), The construction and implementation of the cuneiform
writing System. Visible Language, no 15 : 345-372.
GUIGUE, M.-C. (1863), De l’Origine de la signature et de son emploi au
Moyen Âge principalement dans le pays de droit écrit, Paris.
GULLIVER, P.H. (1963), Social Control in an African Society. A Study of
the Arusha, agricultural Masai of Northern Tanganyika, Boston.
GUNAWARDANA, R.A.L.H. (1979), Robe and Plough : monasticism and
economic interest in early medieval Sri Lanka. (Association for Asian
Studies n° 35), Arizona.
HARRIS, R. (1961), On the process of secularization under Hammurabi.
Journal of the Cuneiform Society, no 15 : 117-120.
HART, K. (1961), The Concept of Law, Londres.
HAWKINS, J.D. (1979), The origin and dissemination of writing in Western
Asia. In P.R.S. Moorey (éd.), Origins of Civilization (Wolfson College
Lectures : 1978). Oxford.
HÉBERT, J.C. (1961), Analyse structurale des géomancies comoriennes,
malgaches et africaines, J. Soc. Afr., no 31 : 115-208.
HÉBERT, J.C. (1965), La cosmographie malgache suivie de l’énumération
des points cardinaux et l’importance du nord-est. Taloha I. Annales de la
faculté des lettres, Université de Madagascar.
HEMMING, J. (1978), The Search for El Dorado, Londres.
HERSKOVITS, M.J. (1938), Dahomey, an Ancient West African Kingdom, 2
vol., London.
HOCART, A.M. (1950), Caste, Londres.
HOMANS, G.C. (1942), English Villagers of the Thirteenth Century.
Cambridge, Mass.
HOPKINS, K. (à paraître*), Literacy, monetization and obsessional record-
keeping in two Egyptian Villages.
HORNUNG, B. (1982), Conceptions of God in Ancient Egypt, the one and
the many. (trad. J. Baines) (éd. allemande, 1971), Ithaca. New York.

******ebook converter DEMO Watermarks*******


HOWE, J. (1979), The effects of writing on the Cuna political System.
Ethnology 18 : 1-16.
HOWE, J. (1985), The Kuna Gathering, Stanford.
HUMPHREY, S. (1985), Law as Discourse. In S. Humphrey (éd.), numéro
spécial, The Discourse of Law, History and Anthropology, no 1 : 241-264.
HUMPHREY, S. (1985), Social Relations on Stage : Witnesses in Classical
Athens. In S. Humphreys (éd.), numéro spécial, The Discourse of Law,
History and Anthropology, no 1 : 313-369.
INGALLS, D. (1959), The Brahman tradition. In M. Singer (éd.), Traditional
India ; structure and change. American Folklore Society, Philadelphia.
JACOBSEN, Th. (1943), Primitive Democracy in Ancient Mesopotamia,
Journal of Near Eastern Studies, no 2 : 159-172.
JAMES, T.G.H. (1979), An Introduction to Ancient Egypt. Édition révisée,
Londres.
JANSSEN, JJ. (1975), Gift-giving in ancient Egypt as an économie feature.
Journal of Egyptian Archaeology, no 68 : 253-258.
JOHNS, C.H.W. (1904), Babylonian and Assyrian Laws, Contracts and
Letters, Edimbourg.
JORION, P. (1983), Les pêcheurs d’Houat. Paris.
KABERRY, P. (1957), Primitive states. Brit. J. of Sociology, no 8 : 224-234.
KERN, F. (1939), Kingship and Law in the Middle Ages (trad. S.B.
Chrimes), Oxford.
KRAMER, F.W. (1970), Literature among the Cuna Indians, Goteburg.
LANDSBERGER, B. (1937), Matrialien zum Summerischen Lexikan. 1 Die
Sorie una iltisu (Rome) II-III.
LARSEN, M.T. (1967), Old Assyrian Caravan Procedures, Istanbul.
LARSEN, M.T. (1974), The Old Assyrian colonies in Anatolia. J. Am.
Oriental Soc, no 94 : 468-475.
LARSEN, M.T. (1976), The Old Assyrian City State and its Colonies,
Copenhague.
LAST, M. (1967), The Sokoto Caliphate, Londres.
LEACH, E. (1954), The Political Systems of Highland Burmah : a study of
Kachin social structure, London. Traduction française : Les Systèmes
politiques des hautes terres de Birmanie, traduit par Anne Guérin.
LE BRUN, A. et VALLAT, F. (1978), L’origine de l’écriture à Suse. Cahiers
de la délégation archéologique française en Iran, no 8 : 15-18.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
LEVTZION, N. (1966), Early nineteenth century Arabie manuscripts from
Kumasi. Trans. Hist. Soc. Ghana (1965), no 8 : 99-119.
LIEBERMAN, S.J. (1980), Of clay pebbles, hollow clay balls, and writing : a
Sumerian view. American Journal of Archaeology, no 84 : 339-358.
LLEWELLYN, K.N. et HOEBEL, E.A. (1961), The Cheyenne Way, Oklahoma.
LLOYD, A.B. (1983), The Late Period, 664-323 BC. In B.G. Trigger, et al.,
Ancient Egypt : a social history, Cambridge.
LLOYD, G.E.R. (1979), Magic, Reason and Experience : studies in the
origin and development of Greek science, Cambridge.
MACCHAPIN, N. (1983), Curing among the San Blas Cuna. Ph. d.
dissertation, Univ. d’Arizona.
MAINE, H.S. (1931), Ancient Law (lre éd. 1861), Londres.
MALAMAT, A. (1973), Tribal Societies : Biblical Genealogies and African
Lineage Systems. Archives Européennes de Sociologie, no 14 : 126-136.
MALINOWSKI, B. (1938), Introductory essay on the anthropology of
changing African cultures. Methods of Study of Culture Contact in Africa.
(International Institute of African Languages and Cultures. Memorandum
15), Londres.
MARRIOTT, M. (1955), Little communities in an indigenous civilization. In
M. Marriot (éd.), Village India, Chicago.
MATTHIAE, P. (1980), Ebla : an empire rediscovered, Londres (éd.
italienne 1979).
MELLAART, J. (1968), Anatolian trade with Europe and Anatolian
geography and culture provinces in the late Bronze Age. Anatolian
Studies, no 18 : 187-202.
MORLEY, S.G. et BRAINERD, G.W. (1983), The Ancient Maya. (rév. R.J.
Sharer), Stanford.
MORRIS, H.S. (1953), Reports on a Melanau Sago Producing Community,
Londres.
MURDOCH, G.P. (1942), Social Structure, New York.
MURRA, J.V. (1980), The Economic Organisation of the Inca State.
Greenwich, Connecticut.
NADEL, S.F. (1942), A Black Byzantium, London. Traduction française :
Byzance Noire, traduit par M.-E. BAUDEY, 1971.
NEUGEBAUR, O. et SACHS, A. (1945), Mathematical Cuneiform Texts.
(American Oriental Séries, no 2), New Haven.

******ebook converter DEMO Watermarks*******


NORDENSKIOLD, E. (1938), An Historical and Ethnological Study of the
Cuna Indians, Goteburg.
OBEYESEKERE, G. (1963), The great tradition and the little in the
perspective of Sinhalese Buddhism. Asian Studies, no 22 : 139-153.
O’CONNOR, D. (1983), New Kingdom and third Intermediate Period, 1552-
644 BC. In B.G. Trigger et al., Ancient Egypt : a social history,
Cambridge.
OPPENHEIM, A.L. (1954), The seafaring merchants of Ur. J. Am. Oriental
Soc, no 74 : 6-17.
OPPENHEIM, A.L (1959), An operational device in Mesopotamian
bureaucracy. J. Near Eastern Studies, no 18 : 121-28.
OPPENHEIM, A.L. (1964), Ancient Mesopotamia ; portrait of a dead
civilization, Chicago. Traduction française : La Mésopotamie. Portrait
d’une civilisation. Traduit par P. Martory, Paris, 1970.
OPPENHEIM, A.L. (1978), Man and nature in Mesopotamian civilization.
Dictionary of Scientific Biography (éd. C.C. Gillespie) vol. 15, suppl. 1,
New York.
PARSONS, T. (1937), The Structure of Social Action, Glencoe, III.
PARSONS, T. (1947), Introduction à M. Weber, The Theory of Social and
Economic Organization (trad. A.R. Henderson et T. Parsons), Edimbourg.
PARSONS, T. (1951), The Social System, Glencoe, III.
PARSONS, T. (1960), Structure and Process in Modem Society, Glencoe,
III.
PETTINATO, G. (1981), The Archives of Ebla : an empire inscribed in clay,
New York.
PIGGOTT, S. (1950), Prehistoric India to 1000 BC, Harmondsworth,
Middlesex.
POLANYI, K. et al. (1957), Trade and Market in the Early Empires,
Glencoe, III.
POSPISIL, L.J. (1958), Kapauku Papuans and their Law, New Haven.
POSTGATE, J.N. (1974), Taxation and Conscription in the Assyrian Empire.
Studia Pohl series major 3, Rome.
POUND, R. (1942), Social Control through Law, New Haven.
POWELL, H.A. (1981), Three problems in the history of cuneiform writing :
origins, direction of script, literacy. Visible Languages, no 15 : 419-440.
PREBBLE, J. (1966), Glencoe : the story of the massacre, Londres.

******ebook converter DEMO Watermarks*******


PRYOR, F.L. (1977), The Origins of the Economy ; a comparative study of
distribution in primitive and peasant economise, New York.
RADCLIFFE-BROWN, A.R. (1933), Primitive law. In Encyclopaedia of the
Social Sciences, no 9 : 202-206, New York.
RADCLIFFE-BROWN, A.R. (1935), Patrilineal and matrilineal succession.
Iona Law Review, no 20 : 286-303.
RADCLIFFE-BROWN, A.R. (1940), Préface, M. Fortes et E.E. Evans-
Pritchard (eds), African Political Systems, Londres.
RATTRAY, R.S. (1929), Ashanti Law and Constitution, Londres.
RENGER, J. (1979), Interaction of temple, palace and « private enterprise »
in the Old Babylonian economy. In E. Lipinski (éd.), State and Temple
Economy in the ancient Near East (Orientalia Loraniensia analcata 5-6),
Louvain.
ROBERTSON SMITH, R. (1889), The Religion ofthe Semites, Londres.
SAHLINS, M. (1958), Social Stratification in Polynesia, Seattle.
SCHMANDT-BESSERAT, D. (1977), An archaic recording System and the
origin of writing. Syro-Mesopotamian Studies 1/2 : 1-32.
SCHMANDT-BESSERAT, D. (1978), The earliest precursors of writing.
Scientific American, no 238 : 38-47.
SCHMANDT-BESSERAT, D. (1980), The envelopes that bear the first writing.
Technological Culture, no 21 : 357-385.
SCHMANDT-BESSERAT, D. (1981a), Decipherment of the earliest tablets.
Science, no 211 : 283-284.
SCHMANDT-BESSERAT, D. (1981b), From tokens to tablets : a revaluation of
the so-called numerical tablets. Visible Language, no 15 : 321-144.
SCHMANDT-BESSERAT, D. (1982a), How writing came about. Zeitschriftfur
Papyrologie und Epigraphik, no 47 : 1-5.
SCHMANDT-BESSERAT, D. (1982b), The emergence of recording. American
Anthropologist, no 84 : 871-878.
SCHMANDT-BESSERAT, D. (1983), Tokens and counting. Biblical
Archaeology, no 46 : 117-120.
SCHMANDT-BESSERAT, D. (1984), Before numerals. Visible Language, no
18 : 48-60.
SCHOSKE, S. et WILDUNG, D. (1984), Nofret die Schone : die Frau in alten
Agypten, Le Caire et Mainz.
SCHULZ, F. (1936), Principles of Roman Law (trad. M. Wolfï), Oxford.
******ebook converter DEMO Watermarks*******
SEMENOV, Y.I. (1980), The theory of socio-economic formations and
world history. In E. Gellner (éd.), Soviet and Western Anthropology,
Londres.
SHAPERA, I. (1955), The Sin of Cain. Journal of the Royal Anthropologkal
Institute, no 85 : 33-43.
SHILS, E. (1962), The theory of mass society. Diogenes, no 39 : 45-66.
SMITH, M.G. (1960), Government in Zazzau, Londres.
SOUTHALL, A.W. (1953), Alur Society, Cambridge.
SOUTHWOLD, M. (1961), Bureaucracy and Chiefship in Buganda, East
African Studies, no 14. Kampala.
SRINIVAS, M.N. (1956), A note on Sanscritization and Westernization. Far
Eastern Quarterly, no 15 : 481-496.
STOCK, B. (1983), The Implications of Literacy : written languages and
models of interpretation in the eleventh and twelfth centuries, Princeton.
STOCKING, G.W. (1979), Anthropology at Chicago : Tradition, Discipline,
Department. (Catalogue d’exposition pour la Regenstein Library),
Chicago.
SURET-CANALE, J. (1961), Afrique Noire, Paris.
TAMBIAH, S.J. (1970), Buddhism and the Spirit Cuits in North-east
Thailand, Londres.
THOMAS, K.V. (1978), Religion and the Decline of Magic : studies in
popular beliefs in 16th century and 17th century England. Harmondsworth,
Middlesex (1re éd. 1971).
THOMAS, K.V. (1983), Man and the Natural World : changing attitudes in
England 1500-1800, Londres.
THOMPSON, E.P. (1975), Whigs and Hunters. The Origin of the Black Act,
Harmondsworth, Middlesex.
TRIGGER, B.G. et al. (1983), Ancient Egypt : A Social History, Cambridge.
TURKLE, S. (1984), The Second Self : computers and the human spirit,
New York.
TYLOR, E.B. (1871), Primitive Culture, Londres. Traduction française : La
Civilisation primitive, Paris, 1876.
UDOVICH, A. (1985), Islamic Law and the Social context of Exchange in
the Medieval Middle East. In S. Humphrey (éd.), The Discourse of Law.
Numéro spécial de History and Anthropology 1 : 445-465.
VEENHOF, K. (1972), Aspects of Old Assyrian Trade and its Terminology
******ebook converter DEMO Watermarks*******
(Studia et Documenta ad Iura Orientis Antiqui Pertinentia, vol. 10), Leyde.
WALTON, L. (1984), Kinship, marriage and status in Song China : a study
of the Lou lineage of Ningbo ; c. 1050-1520. Asian Studies, no 18 : 35-77.
WEBER, M. (1971), Économie et société, traduit de l’allemand sous la
direction de J. Chavy et d’E. de Dampierre, Paris.
WEBER, M. (1961), Religious rejections of the world and their directions.
In HH. Gerth et G. W. Mills (ed.), From Max Weber, Londres.
WEIL, T.E. et al. (1972), Area Handbook for Panama, Washington.
WHEATLEY, P. (1975), Satyanrta in Suvarnadvipa : From Reciprocity to
Redistribution in Ancient Southeast Asia. In J.A. Sabloff et C.C. Lamberg-
Karlovsky (eds), Ancient Civilizations and Trade, Albuquerque.
WHITE, L. (1940), Technology and Invention in the Middle Ages.
Speculum, no 15 : 141-159.
WHITE, L. (1962), Medieval Technology and Social Change, Oxford.
Traduction française : Technologie médiévale et transformations sociales,
traduit par M. Lejeune, Paris, 1972.
WILKS, I. (1966), Aspects of bureaucratization in Ashanti in the nineteenth
century. J. African History, no 7 : 215-232.
WILSON. J.N. (1945), The assembly of a Phoenician city. J. Near Eastern
Studies, no 4 : 245.
WOOLLEY, L. (1963), Prehistory and the Beginnings of Civilization,
History of Mankind : cultural and scientific development, vol. 1, part 2,
Londres.
YOFFEE, N. (1977), The Economie role of the Crown in the Old Babylonian
Period (Bibliotecha mesopotamica : primary source and interpretative
analyses for the study of Mesopotamian Civilization and its influences
from late prehistory to the end of the cuneiform tradition, éd. G.
Buccellati, vol. 5), Malibu.
YOFFEE, N. (1979), The decline and rise of Mesopotamian civilization : an
ethnoarchaeological perspective on the evolution of social complexity.
American Antiquity, no 44 : 5-35.
ZUIDEMA, T. (1982), Bureaucracy and systematic knowledge in Andean
civilization. In G. A. Collier, R. Rosaldo, J. D. Wirth (eds), The Inca and
the Aztec States, 1400-1800 : anthropology and history, New York.

******ebook converter DEMO Watermarks*******


******ebook converter DEMO Watermarks*******
* Les deux références signalées par un astérisque sont des textes indiqués comme « à paraître »
par Jack Goody lors de l’édition initiale de cet ouvrage, en 1986. Il n’a pas été possible
d’identifier de manière complète ces deux références lors de la préparation de cette édition de
2018.

******ebook converter DEMO Watermarks*******


Table des matières

Préface. Logique de Jack Goody : écriture, abstraction et


communication dans la vie sociale
Aux origines des travaux sur l’écriture, les inscriptions et les
technologies de l’intellect
L’écriture des institutions : religion, économie, bureaucratie et droit
L’héritage et les héritiers des travaux sur l’écriture
Références bibliographiques

Jack Goody
La logique de l’écriture

Introduction

1. La parole de Dieu
Le concept de « une » / « la » religion
Les frontières
Le changement
L’obsolescence
Incorporation ou conversion
Universalisme et particularisme
Les contradictions cognitives : le général et le particulier
La spécialisation : les prêtres et les intellectuels
Dotation et aliénation
Les bureaucraties jumelles
L’autonomie organisationnelle et structurelle
Grande et petite traditions : les cultes des génies et les religions
universelles
Écriture et religion dans l’ancienne Égypte
1. Le culte des morts
2. Matériaux et textes

******ebook converter DEMO Watermarks*******


3. La composition du panthéon
4. Conservation et révolution
5. L’organisation du clergé
L’écriture et la religion dans d’autres civilisations anciennes
Rituel et écriture
Notes

2. La parole de Mammon
L’origine de l’écriture et l’économie antique
L’écriture et la fonction économique du temple : la comptabilisation des
recettes et des dépenses
L’écriture : une preuve de l’existence de transferts
Écriture et réciprocité : l’équilibre des livres de comptes
L’écriture et la possession d’actions
L’écriture et le crédit
L’écriture et l’économie d’État
La production
Le transfert des terres
Taxation, recensement et gouvernement
Les limites de l’économie orale
Notes

3. L’État, le bureau et le dossier


États et bureaucraties
La taxation, la comptabilité et le recensement
La correspondance administrative
Les traités internationaux
Usages externes et internes
Guerre et paix
L’administration des États sans écriture
L’individu et la fonction
Le message et l’audience
Les cérémonies nationales
Centre et périphérie
L’écriture, l’administration coloniale et l’administration nationale
******ebook converter DEMO Watermarks*******
L’éducation écrite, la mobilité et le contrôle
La stratification
L’écriture et le processus politique
L’écriture et la responsabilité
Notes

4. La lettre de la loi
La définition de la loi
Cours de justice, police et codes
Les sources du droit et la modification des règles
Le raisonnement juridique
L’organisation des cours de justice
Les formes juridiques
Les formes juridiques : le contrat
Les formes juridiques : les testaments
Les formes juridiques : la bouche et la main
Les formes juridiques : la preuve
Les formes juridiques : l’enregistrement des titres
L’expansion de l’écriture dans l’Angleterre médiévale
La lettre et l’esprit de la loi
Notes

Conclusion. Ruptures et continuités

Références et bibliographie

Table des matières

******ebook converter DEMO Watermarks*******