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Patel Raj; Moore Jason W.

Comment notre monde est devenu cheap

Une histoire inquiète de l'humanité

Flammarion

Vesperini Pierre

© Raj Patel et Jason Moore, 2017.


© Flammarion, 2018, pour la traduction francaise.
Image ici : © National Gallery, London, UK / Bridgeman Images
Image ici : © Museo de America, Madrid, Spain / Index / Bridgeman Images

ISBN numérique : 978-2-0814-2910-9


ISBN du pdf web : 978-2-0814-2911-6

Le livre a été imprimé sous les références :


ISBN : 978-2-0813-8188-9

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.


Présentation de l’éditeur :

Cheap » ne veut pas simplement dire « bon marché ». Rendre une chose « cheap » est
une façon de donner une valeur marchande à tout, même à ce qui n’a pas de prix. Ainsi
en va-t-il d’un simple nugget de poulet. On ne l’achète que 50 centimes, alors qu’une
organisation phénoménale a permis sa production : des animaux, des plantes pour les
nourrir, des financements, de l’énergie, des travailleurs mal payés…
Déjà, au XIVe siècle, la cité de Gênes, endettée auprès des banques, mettait en gage le
Saint Graal. Christophe Colomb, découvrant l’Amérique, calculait ce que valent l’eau,
les plantes, l’or… ou les Indiens. Au XIXe siècle, les colons britanniques interdisaient aux
femmes de travailler pour les cantonner aux tâches domestiques gratuites. Jusqu’à la
Grèce de 2015, qui remboursait ses dettes en soldant son système social et ses richesses
naturelles.
Le capitalisme a façonné notre monde : son histoire, d’or et de sang, est faite de
conquêtes, d’oppression et de résistances. En la retraçant sous l’angle inédit de la
« cheapisation », Raj Patel et Jason W. Moore offrent une autre lecture du monde. De
cette vision globale des crises et des luttes pourrait alors naître une ambition folle : celle
d’un monde plus juste.

RAJ PATEL est économiste et enseigne à l’université du Texas. Diplômé d’Oxford, de la


London School of Economics et de Cornell, il a quitté la Banque mondiale et
l’Organisation mondiale du commerce pour se consacrer au militantisme.
Historien, JASON W. MOORE enseigne à l’université de Binghamton (États-Unis) et a
publié de nombreux ouvrages sur l’histoire de l’environnement et du capitalisme. Il a
notamment forgé le concept de « capitalocène ».
Comment notre monde est devenu cheap
À Phil McMichael
Enseignant, Mentor, Fou, Requin
INTRODUCTION

La foudre et le tonnerre ont besoin de temps, la lumière des astres a besoin de temps,
les actes ont besoin de temps, même après qu’ils ont été accomplis, pour être vus et
entendus. Cet acte est encore plus éloigné d’eux que les plus éloignés des astres – et
pourtant ce sont eux qui l’ont accompli.
1
Friedrich Nietzsche, « Le dément », in Le Gai Savoir .

Une ère a pris fin. Celle, marquée par un climat exceptionnellement clément 2, qui a
permis la naissance de notre monde moderne : l’agriculture sédentaire, les villes, les
États-nations, la technologie de l’information, etc. Le niveau de la mer s’élève ; le climat
devient instable ; les températures moyennes augmentent. On appelle Holocène l’ère
géologique au cours de laquelle la civilisation est née, mais la période la plus récente est
parfois désignée sous le nom d’Anthropocène. De fait, l’avenir saura que nous avons
existé grâce aux merveilleux fossiles que nous aurons laissés partout : radiations
provenant des bombes atomiques, plastiques issus de l’industrie du pétrole, sans oublier
les os de poulets 3.
La suite est à la fois imprévisible et parfaitement prévisible. Quoi que les hommes
décident de faire, le XXIe siècle sera celui de changements « brutaux et irréversibles » dans
cet ensemble d’interdépendances que l’on appelle parfois « le tissu du vivant 4 ». Pour
désigner ce tournant fondamental dans la biosphère, les spécialistes du système terrestre
usent d’une expression relativement pudique : « changement d’état ».
Malheureusement, l’écosystème qui a produit ce bouleversement a également
produit des hommes incapables de saisir ce changement d’état. Pensez au fou de
Nietzsche, qui annonçait la mort de Dieu, et à l’accueil qu’on lui a fait : bien que l’Europe
industrielle ait réduit la religion à la fréquentation optionnelle de l’office du dimanche
e
matin, la société du XIX siècle ne pouvait pas imaginer un monde sans Dieu. De même,
pour la plupart de nos contemporains, il est plus facile d’imaginer la fin de la planète
que celle du capitalisme 5.
Ce tournant majeur que nous vivons nécessite donc également un « changement
d’état » intellectuel.

Commençons par la langue. En toute rigueur, « Anthropocène » est un terme


inexact. Anthropos (« homme » en grec) signifie que le changement climatique, ainsi que
la sixième extinction de masse des animaux, sont, tout simplement, dus aux hommes. Et
il est vrai que, depuis la fin du dernier âge de glace, les hommes n’ont cessé de
transformer la planète 6. Un taux de chasse légèrement supérieur au taux de
renouvellement, associé à une modification du climat, a scellé le sort des mammouths
des plaines du Columbia, en Amérique du Nord, du Gigantopithecus, ce cousin de
l’orang-outang (en format géant) 7, et de l’énorme élan d’Irlande (Megaloceros giganteus)
en Europe 8. Il est même possible qu’en raison des émissions de gaz à effet de serre liées
à l’agriculture, les hommes soient responsables du refroidissement général que connut
notre planète il y a 12 000 ans 9.
Tout cela est vrai. Mais la destruction qui se déroule actuellement sous nos yeux
s’accomplit à une vitesse et à une échelle qui n’ont aucune commune mesure avec nos
ancêtres des cavernes. Aujourd’hui, l’activité humaine n’est pas en train d’exterminer
les mammouths après des siècles de chasse excessive. Nous sommes en train de tout
tuer, de la mégafaune au microbiote, à une vitesse cent fois supérieure à celle du taux
d’extinction naturel 10.
D’où vient cette différence ? Du capitalisme. Telle est donc notre thèse : à partir du
e 11
XV siècle, l’histoire moderne est entrée dans l’ère du Capitalocène . Recourir à ce mot,
c’est prendre au sérieux le capitalisme, en y voyant bien plus qu’un système
économique : un ensemble de relations entre les hommes et le monde. Car – et c’est un point
fondamental – l’homme et la nature ne sont pas des entités séparées qui
s’entrechoqueraient comme deux boules de billards : il s’agit d’un unique ensemble,
étroitement interdépendant.

Ce livre cherche ainsi à penser les relations complexes, conflictuelles et inter-


dynamiques qui existent entre les hommes et le reste du vivant. En donnant sens au
monde qui nous entoure, il souhaite aussi en envisager l’avenir.
Quelle est son idée directrice ? Le monde moderne s’est construit en « cheapisant »
sept choses : la nature, l’argent, le travail, le care *, la nourriture, l’énergie, et les vies. Le
but de la « cheapisation » est d’étendre toujours plus son contrôle sur le tissu du vivant.
Pour prendre un exemple simple, revenons à nos os de poulet fossiles. Le poulet
(gallus gallus domesticus) 12 est la volaille la plus répandue dans le monde. Mais celle que
nous mangeons aujourd’hui n’a rien à voir avec celle que l’on consommait il y a cent
ans. Nos poulets sont en effet le résultat d’efforts intensifs déployés après la Seconde
Guerre mondiale pour produire la volaille la plus lucrative possible 13. Ce poulet, adulte
en quelques semaines, peut à peine marcher, possède une poitrine démesurée, et est
élevé et mis à mort dans des quantités significatives : plus de soixante milliards de
volailles par an 14. Voilà un cas exemplaire de ce que nous entendons par « nature
cheap ».
Le poulet est la viande la plus populaire aux États-Unis, et s’apprête d’ici 2020 à
conquérir le monde 15. Pour autant, les ouvriers du secteur de la volaille sont très peu
payés : quand deux dollars sont dépensés pour un poulet de fast-food, deux cents
seulement vont aux salariés, sans compter que certains industriels du poulet recourent
au travail des prisonniers, payés 25 cents de l’heure. Voilà un cas exemplaire de ce que
nous entendons par « travail cheap ».
Dans l’industrie volaillère américaine, 86 % des ouvriers employés à la découpe
souffrent des gestes répétitifs de hachage et de torsion accomplis à la chaîne 16, mais les
blessures sont rarement reconnues. Une des conséquences, pour ces travailleurs, est une
baisse moyenne de 15 % de leurs revenus dix ans plus tard 17. Pendant leur
convalescence, ils dépendront du réseau de leurs familles et de leurs amis. Ce
phénomène n’est jamais pris en compte, mais demeure pourtant essentiel au maintien
de la main-d’œuvre : c’est celui du « care cheap ».
La nourriture produite par cette industrie remplit les ventres et son bas prix fait
taire les mécontents : c’est l’« alimentation cheap ».
Les poulets en eux-mêmes contribuent relativement peu au changement
climatique : contrairement aux vaches, ils ne rotent pas du méthane. Mais ils sont élevés
dans d’immenses hangars dont le chauffage nécessite de grandes quantités de fuel. Ainsi
l’industrie volaillère aggrave-t-elle l’empreinte carbone 18. Vous ne pouvez pas faire des
poulets low-cost sans du propane en abondance : « énergie cheap ».
La vente de ces volailles n’est pas sans risque, mais est favorisée par un système de
subventions – facilitant par exemple l’accès aux pays producteurs du soja qui nourrit les
poulets (principalement la Chine, le Brésil et les États-Unis 19), ou l’octroi de prêts
commerciaux. Bref, la dépense publique se fait au bénéfice du profit privé : un des
aspects de l’« argent cheap ».
Mettre en place cet écosystème requiert encore un dernier élément – le règne des
« vies cheap ». Celles des femmes, des colonisés, des pauvres, des gens de couleur, des
immigrés… (ainsi que celles des animaux). Et pourtant, à chaque étape de ce processus,
les hommes ont résisté – depuis les Peuples Indigènes 20 dont les volailles ont fourni le
matériel génétique aux poulets industriels, jusqu’aux travailleurs du secteur demandant
que leur souffrance soit reconnue, en passant par ceux qui combattent le changement
climatique et Wall Street.
Quand on voit, rien qu’à partir de cet exemple ordinaire, les luttes sociales menées
autour de la nature, de l’argent, du travail, du care, de la nourriture, de l’énergie et de la
vie elle-même, on comprend pourquoi le vrai symbole de la modernité, ce n’est pas
l’automobile ou le smartphone, mais les Chicken McNuggets.
Tout cela est oublié dès l’instant où l’on trempe ce produit à base de poulet et de
soja dans le petit pot de plastique plein de sauce barbecue. Oubliés aussi, les fossiles de
mille milliards de volailles, qui survivront à l’humanité qui les a produits – ils en
marqueront même le passage. Voilà pourquoi ce livre se veut un antidote à l’oubli. Car
faire l’histoire des hommes, de la nature et du système qui a transformé la planète,
revient à écrire une brève histoire du monde moderne. Non pas une histoire du monde
dans son ensemble, mais plutôt celle de processus qui peuvent expliquer pourquoi le
monde ressemble à ce qu’il est aujourd’hui. L’histoire de ces sept choses cheap illustre la
façon dont le capitalisme, à partir de l’Europe, s’est étendu au monde entier, comme le
montre la carte ci-après, où l’on voit que seule une petite partie de la terre a échappé au
pouvoir colonial européen.
Nous dirons précisément ce que nous entendons par cheap. Mais nous devons
d’abord montrer que ce n’est pas seulement un comportement proprement humain qui
nous a menés au point où nous en sommes, mais plutôt une forme d’interaction
spécifique entre les hommes et le monde biologique et physique.

Avant le capitalisme

Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on déplore la triste façon dont les hommes traitent le
monde naturel. Platon l’a fait dans le Critias, où il parle d’un temps qui le précède de
neuf mille ans : des forêts couvraient alors l’Attique, et les hommes vénérables qui s’y
trouvaient ne connaissaient pas la propriété privée : tout était commun, et ils aimaient la
nature, plus que les contemporains de Platon. D’après lui, ces derniers ont déshonoré la
nature, en dépouillant les collines de leurs arbres 21 ; mais l’histoire de l’Attique racontée
par Platon est romancée – et presque certainement fausse 22. Notre analyse ne parlera pas
de déshonneur, mais de ce qui s’est passé lorsque, par hasard, à la marge occidentale de
la civilisation asiatique, a éclaté une crise climatique, sanitaire et sociale. Notre histoire
commence quelques siècles avant l’aube du capitalisme, dans une région d’où l’on
regarde avec envie les richesses et les civilisations d’Asie centrale et orientale 23. Nous
commençons dans l’Europe féodale.
L’optimum climatique médiéval est une anomalie qu’a connue la région de
l’Atlantique du Nord entre 950 et 1250 24. Pendant cet intervalle, les hivers sont doux et
les périodes de croissance des végétaux sont longues. Les cultures s’étendent vers le
nord comme vers le sud : on plante des vignes dans le sud de la Norvège et des céréales
dans les montagnes, des Alpes aux Highlands 25. Entre l’an 800 et le XIVe siècle, la
population européenne a presque triplé pour arriver à 70 millions d’êtres humains 26. La
population anglaise atteint vers 1300 un pic qu’elle ne devait retrouver qu’à la fin du
e 27
XVII siècle . Le surplus agricole, qui augmente encore plus vite, vient nourrir des villes
qui prolifèrent : en 1300, de moins en moins de monde travaille dans l’agriculture –
peut-être un cinquième de la population. Or une telle prospérité, aussi relative soit-elle,
alimente des désirs d’expansion. Un exemple : les Croisades, expéditions à la fois
militaires et commerciales, qui commencent en 1095 et visent les richesses de la
Méditerranée orientale. Elles s’accompagnent d’autres mouvements de conquête : deux
d’entre eux, en particulier, contribuent à la formation du monde moderne cinq siècles
plus tard. Le premier est la Reconquista chrétienne de l’Ibérie – l’Espagne et le Portugal
actuels –, lorsque, à l’occasion de la première vague de Croisades, Castillans et
Aragonais commencent à déloger le pouvoir islamique de la péninsule. La conquête,
grâce au tribut, est une activité lucrative pour les Croisés : caractéristique qui deviendra
celle du capitalisme colonial à venir. Le second mouvement est plus subtil, mais plus
puissant : l’agriculture. Le travail agricole est en effet l’aspect le plus important du
système féodal – et le plus grand des conquérants, car il a permis à l’Europe de s’étendre
sans qu’il soit besoin d’un pouvoir centralisé. Au XIVe siècle, un tiers du territoire
européen est cultivé, ce qui représente une augmentation drastique (six fois supérieure à
la surface cultivée cinq cents ans auparavant), réalisée en grande partie au détriment des
forêts 28.
Le point d’orgue de cet optimum climatique médiéval se situe vers 1250 : le temps
devient ensuite plus froid – et plus humide. Après des siècles de relative sécurité
alimentaire, la famine revient, et avec d’autant plus de force qu’elle frappe une
population habituée à un climat très doux. En mai 1315, des pluies massives s’abattent
sur l’Europe, peut-être suite à l’éruption du mont Tarawera en Nouvelle Zélande 29. Le
déluge se poursuit jusqu’au mois d’août, puis laisse place à une vague de froid. Les
récoltes ont été faibles les années précédentes, mais celles de 1315 sont un désastre –
ainsi que celles de l’année suivante. Dans les années qui suivent, la population diminue
de 20 % 30, et il faut attendre 1322 pour que le continent sorte de ce que les historiens
appellent la « Grande Famine 31 ».
Les contemporains ne le savaient pas, mais ils venaient d’entrer dans le Petit Âge
glaciaire, qui allait durer jusqu’au XIXe siècle. Ce Petit Âge glaciaire met à nu les
vulnérabilités du féodalisme. Son système alimentaire, par exemple, ne peut fonctionner
que si le climat reste clément. Il repose en effet sur un arrangement entre classes
sociales, dans lequel les seigneurs jouissent d’un contrôle formel sur les terres, tandis
que les paysans les cultivent. Ces derniers constituent une population toujours plus
importante, qui peut donc produire plus. Pourtant, on observe des rendements de moins
en moins bons car, au fil des siècles, l’activité humaine a fini par épuiser la fertilité des
sols – or ce déclin a été partiellement masqué par l’augmentation de la population
paysanne. Le brusque changement climatique a ainsi engendré une succession de
catastrophes qui, en se propageant en cascade à travers un système social basé sur
l’exploitation du sol, ont provoqué la mort de millions de personnes.

Une explication possible de cette crise civilisationnelle dérive en droite ligne des
théories de Malthus et de son Essai sur le principe de population : il y avait trop de gens
pour trop peu de nourriture. Pour le dire en langage plus moderne, le changement
climatique a affecté ce qu’on appelle la capacité porteuse de l’Europe (c’est-à-dire la
population maximale qu’un milieu peut tolérer, sans que la ressource végétale ou le sol
ne subissent de dégradation irrémédiable), entraînant la réduction du nombre de
personnes que pouvaient sustenter les sols dégradés par le féodalisme. Mais la capacité
porteuse, qu’elle augmente ou qu’elle baisse, dépend de celui qui gouverne. La vraie
question – alors comme aujourd’hui – est donc bien celle du pouvoir. C’est pourquoi Malthus
est sans doute moins utile que Marx pour comprendre cette histoire. Reprenons : les
seigneurs féodaux veulent de l’argent ou des céréales – car elles peuvent être facilement
entreposées et vendues –, et consomment les modestes surplus arrachés au sol, sans rien
laisser ou presque pour réinvestir dans l’agriculture 32. Sans les exigences des seigneurs,
les paysans auraient pu diversifier leurs cultures : par exemple, inclure des produits
maraîchers à côté des céréales aurait été une solution au manque de nourriture. Quant à
la question du nombre de bouches à nourrir, soulignons que l’augmentation de la
population n’est pas déterminée par une pulsion procréatrice intemporelle, mais par un
ensemble de conditions historiques liées à la culture, aux classes sociales, et aux terres
disponibles. Comme le fait remarquer Guy Bois dans son ouvrage classique sur le
féodalisme normand, si l’Europe médiévale était passée à d’autres formes de propriété
foncière, offrant aux paysans plus d’autonomie et plus de pouvoir de décision sur les
cultures, une telle transition aurait permis de nourrir jusqu’à trois fois plus
d’individus 33. Mais ce changement n’a pas lieu, et les petits arrangements féodaux
continuent leur chemin cahin-caha, jusqu’au coup de grâce de 1347 : la Peste noire 34.
À la sortie de l’optimum climatique médiéval, l’Europe est en piteux état.
Incapables de faire face au changement climatique, les structures qui, depuis l’an Mil,
produisent assez de nourriture pour entretenir villes et campagnes ont désormais
conduit une part croissante de la population à la malnutrition 35. (On a exhumé, dans les
cimetières anglais, des corps datant du XIe siècle attestant d’une bien meilleure santé que
ceux du XIIIe siècle 36.) La Peste noire, en s’abattant sur des corps affaiblis par la pénurie,
va faire de cette vulnérabilité une hécatombe. Entre le tiers et la moitié de la population
européenne est décimé, et ce, à la faveur de la mondialisation – de sa version médiévale,
du moins. En effet, portées par le développement de l’urbanisation et du commerce, de
plus en plus de personnes se sont installées dans les villes, et de plus en plus de villes
dans les réseaux commerciaux. De la Sicile à Shanghai, les artères commerciales qui
convoient capitaux et marchandises ont également fait de l’Asie et l’Europe un
gigantesque « bassin épidémique » à l’échelle continentale 37. L’arrivée de la Peste noire
en Europe – en Sicile en octobre 1347, à Gênes trois mois plus tard – sonne donc la fin du
féodalisme.

Que peut nous apprendre ce délitement sur la façon dont les grandes crises
surviennent ? Une chose importante : les dynamiques du climat et de la population se
mêlent à celles du pouvoir et de l’économie.
Ainsi le féodalisme, comme beaucoup de civilisations agraires, a tendance à ruiner
ses ressources agricoles et environnementales. À mesure que la population croît,
l’agriculture demande plus de travail, c’est-à-dire plus de personnes occupées à protéger
les récoltes des prédateurs et à apporter un soin constant aux cultures. Mais dès 1270, en
Angleterre, ce système montre des signes de faiblesse : le rendement des céréales chute,
et la consommation de céréales par tête – la base de l’alimentation paysanne – baisse de
14 % 38. Autrement dit, le régime paysan, déjà terriblement modeste, se détériore
brutalement ; or nous sommes encore un demi-siècle avant la Grande Famine.
Les civilisations ne s’effondrent pas simplement parce que les gens meurent de
faim. Le nombre de personnes mal nourries demeure supérieur à 800 millions depuis
1970, et l’on entend pourtant rarement parler de « fin de la civilisation 39 ». Non, les
grandes transitions historiques se produisent lorsque le « business as usual » ne
fonctionne plus. Les puissants s’arrangent toujours pour appliquer leurs vieilles
stratégies aussi longtemps que possible, même lorsque le changement se produit sous
leurs yeux. L’Europe féodale n’a pas dérogé à cette règle.
Le système féodal, on l’a dit, s’appuie sur une population croissante : pour produire
de la nourriture, certes, mais aussi pour assurer la pérennité du pouvoir seigneurial. Afin
de se maintenir en position de force, il vaut mieux beaucoup de paysans en concurrence
pour des terres que beaucoup de seigneurs en concurrence pour des paysans. Mais les
réseaux de commerce et d’échanges ne se sont pas contentés de transmettre le virus de
la peste, ils deviennent aussi des vecteurs d’insurrections de masse. Presque du jour au
lendemain, les révoltes paysannes cessent d’être des affaires locales : elles se
synchronisent pour devenir des menaces à grande échelle pour l’ordre féodal, des
réactions systémiques à une crise généralisée – en d’autres mots, une rupture
fondamentale dans la logique féodale du pouvoir, de la production et de la nature 40.
Avec la Peste noire, un système déjà parvenu à un point de rupture se retrouve
confronté à une tension qu’il ne pouvait plus soutenir. L’Europe d’après la peste est
traversée par la guerre de classes, des pays baltes à la péninsule Ibérique, en passant par
Londres et Florence 41. Partout, les paysans réclament des allègements fiscaux et la
restauration de droits coutumiers, revendications inacceptables pour les pouvoirs en
place. De leur côté, malgré tous leurs efforts, les couronnes, les banques et les
aristocraties européennes ne peuvent plus restaurer le statu quo ante. C’est dans cette
perspective qu’on peut voir dans les législations répressives de l’époque (contrôle des
salaires, et parfois même retour du servage…) une réaction des classes dominantes à la
Peste noire. Parmi les premières mesures, mentionnons l’Ordonnance des Travailleurs
(Ordinance of Labourers) et le Statut des Travailleurs (Statute of Labourers), adoptés en
Angleterre lors de la première vague de peste (1349-1351). Un équivalent aujourd’hui
consisterait à répondre à une épidémie d’Ebola en rendant la syndicalisation plus
difficile. Car le système veut continuer à fonctionner comme avant : c’est ce à quoi se
sont employés les aristocrates européens, qui ne sont que trop conscients des
conséquences du changement climatique. En vain : nulle part, en Europe centrale ou
occidentale, le servage n’est rétabli. En revanche, les revenus et le niveau de vie des
paysans et des classes urbaines s’accroissent de façon substantielle, suffisamment pour
compenser le déclin global de l’économie. La conjoncture a été une aubaine pour la
plupart des gens, tandis que les « 1 % » les plus riches ont vu leur part du surplus
économique se restreindre. L’ordre ancien est irréparablement rompu.
C’est de cette rupture qu’émerge le capitalisme, lorsque les classes dominantes
européennes ne se contentent plus de vouloir restaurer leur richesse mais veulent aussi
l’étendre. Il se trouve qu’une solution est apparue à la fin du XVe siècle à l’aristocratie
ibérique, et que cette solution a entièrement réinventé la relation des hommes au tissu
du vivant. Après des siècles de Reconquista, les sociétés et les royaumes espagnols et
portugais se sont profondément endettés auprès des banquiers italiens. C’est cette dette,
ajoutée à la soif des richesses promises par la conquête, qui déclenche – avec les îles
Canaries et Madère – les premières invasions européennes vers l’Atlantique. À la dette
de guerre, la solution a donc été de nouvelles guerres, et l’expansion coloniale vers de
nouvelles, d’immenses frontières 42.

Qu’est-ce qu’une frontière ?

Le premier colonialisme moderne a réinventé la notion de frontières. Auparavant,


l’expansion coloniale était due à une population trop nombreuse. Après 1492, la nouvelle
civilisation et ses logiques démographique et géographique renversent radicalement ces
modèles établis depuis des millénaires. C’est la richesse financière, désormais – nous le
verrons au chapitre 2 –, qui rend ces conquêtes possibles, et les frontières en sont un
principe essentiel. Des éléments caractéristiques du monde moderne sont réunis pour la
première fois dans une des premières colonies portugaises, lors d’une expérimentation
autour de la production de l’un des tout premiers produits capitalistes : le sucre.
C’est sur une petite île au large de l’Afrique du Nord que s’allume un des premiers
flambeaux de la modernité, dans les années 1460 : un nouveau système de production et
de distribution alimentaire. En 1419, des marins portugais repèrent, à 400 miles
(644 kilomètres) de Casablanca, une île qu’ils nomment Madère, « l’île du bois » (en
portugais, madeira) 43. Le Vénitien Alvise da Ca’ da Mosto (Cadamosto), voyageur et
trafiquant d’esclaves, fait savoir, dans un rapport de 1455, que « chaque pied de terrain y
est couvert par de grands arbres 44 ». Moins de cent ans après, dans les années 1530, il
était devenu difficile d’y trouver du bois. La déforestation de Madère s’est déroulée en
deux phases. Dans un premier temps, les arbres servent de bois de construction pour les
bateaux. La forêt dénudée est convertie en champs de blés : les premières cargaisons
arrivent au Portugal dans les années 1430. La seconde phase de déforestation, la plus
spectaculaire, survient lorsque le bois est utilisé comme combustible pour la production
de sucre.
Les hommes, les primates et la plupart des mammifères adorent le goût du sucre 45.
Depuis la découverte de la canne à sucre en Nouvelle-Guinée, vers 6000 av. J.-C., les
hommes ont compris la façon dont il convenait de la traiter 46. Il faut récolter les cannes
quand elles se gonflent d’un jus sucré, au moment où la tige est épaisse et difficile à
couper. Ensuite, on n’a que 48 heures 47 pour en tirer tout le sucre – au-delà, la plante
commence à pourrir.
La canne à sucre exige donc une production rapide, rendant le sucre rare, car
difficile à obtenir en grande quantité. L’historien et anthropologue Sidney Mintz
rapporte ainsi qu’« en 1226, Henri III d’Angleterre demanda au maire de Winchester de
lui fournir trois livres de sucre d’Alexandrie [soit 1,4 kg], s’il était possible d’obtenir
cette quantité en une fois à la foire de Winchester 48 ». Mais pour augmenter la quantité
obtenue « en une fois » et aller au-delà de ce que peut produire une famille, il faut de
nouvelles techniques. Par exemple, dans les grandes civilisations musulmanes, l’Iran et
l’Afrique du Nord se servent de la potasse (le carbonate de potassium) afin d’obtenir des
cristaux de sucre plus fins : c’est pourquoi le sucre d’Alexandrie prisé par Henri III était
le meilleur 49. C’est par des expérimentations menées à la fois sur le travail, la nature et le
commerce que seront inventés des moyens de produire plus – beaucoup plus.
Le sucre est importé dans la péninsule Ibérique par Jacques II d’Aragon (1267-1327),
qui amène avec lui un esclave expert dans son extraction. En 1420, la production du
sucre est financée par des banques allemandes, comme la Ravensburger
Handelsgesellschaft, et cultivée près de Valence par des esclaves ou des salariés 50. À
cette époque, c’est encore une denrée rare. Mais dans les années 1460 et 1470, les
fermiers de Madère cessent de cultiver le blé pour se consacrer uniquement au sucre.
Toujours plus de sucre. La frontière du sucre s’étend rapidement, d’abord à d’autres îles
de l’Atlantique, puis, changeant spectaculairement d’échelle, au Nouveau Monde 51.
Comme les monocultures de palme ou de soja aujourd’hui, elle rase les forêts, épuise les
sols, et multiplie le nombre de nuisibles à une vitesse vertigineuse 52.
Ce rythme effréné est atteint grâce à la réorganisation du système de production du
sucre, qui est fragmenté puis divisé entre les travailleurs. Il est en effet impossible
d’obtenir de bons rendements quand les travailleurs, épuisés après avoir coupé des
cannes à sucre toute la journée, doivent passer la nuit à la raffiner. On passe aussi des
moulins à meules (grosses machines employant un mortier et un pilon) aux moulins à
deux cylindres, et des petites exploitations aux immenses plantations de Sao Tomé 53.
Ainsi, plusieurs siècles avant qu’Adam Smith ne s’émerveille de la fabrication d’une
épingle au moyen de la division du travail le long d’une chaîne d’approvisionnement,
les idées fondamentales de la production moderne sont inventées dans les champs de
canne à sucre, à travers une nouvelle relation entre les hommes, les plantes et le capital.
La véritable première usine, c’est donc la plantation. Et chaque fois que le sucre a
repoussé ses frontières, quittant Sao Tomé pour le Brésil puis les Caraïbes, cette usine a
été réinventée – avec de nouvelles machines et de nouveaux agencements dans le trajet
de la plantation au moulin.
Ne manque plus à cette histoire qu’un élément : les hommes.

À Madère, ceux qui travaillent dans les plantations sont des Indigènes des Canaries,
des esclaves d’Afrique, et – parfois – des Européens salariés. Les plantations sont
irriguées par des canaux creusés à l’aide d’arbres, de boue, de sueur et de sang : les
levadas. Aujourd’hui, il reste encore 2 100 kilomètres de levadas sur une île qui ne
dépasse pas 60 kilomètres de largeur. Des esclaves, parfois suspendus à des cordes,
creusent des canaux jusque dans la pierre 54. Nombreux sont ceux qui périssent dans des
éboulements de terrain ou des ruptures de digues. Mais l’efficacité des ingénieurs
hydrauliques fait qu’Afonso de Albuquerque, premier duc de Goa et second gouverneur
de l’Inde portugaise, demande à ce qu’on les envoie « changer le cours du Nil 55 ».
Financés par des capitalistes flamands et italiens, les Portugais se chargent de la
plantation, de l’irrigation et de la récolte des cannes à sucre, puis de leur transformation
en cristaux de sucre.
Transformer la canne en sucre exige d’énormes quantités de combustible : il faut au
moins 50 livres (23 kg) de bois pour obtenir une seule livre (0,45 kg) de sucre. Pour
transformer les cannes gorgées d’eau en mélasse ou en pains de sucre, des moulins sont
construits autour de Funchal, la capitale de Madère : il faut encore des esclaves pour y
acheminer les cannes. À son zénith, l’industrie de Madère consomme 500 hectares de
forêt chaque année pour approvisionner les cours européennes. Mais après
l’emballement, la production s’effondre bientôt. Dès les années 1530, l’île n’a plus
d’arbres, et l’activité des fourneaux commence à décliner. La production s’écroule, et les
plantations du Nouveau Monde offrent aux investisseurs de bien meilleurs retours 56. Le
sucre dévoré par les riches Européens a, à son tour, dévoré l’île de Madère.
Mais le capitalisme n’abandonne pas Madère – il se réinvente 57. Comme il n’y a plus
de combustible bon marché (les derniers arbres de l’île se trouvent dans l’intérieur, trop
inaccessibles pour que leur abattage soit rentable), de nouvelles stratégies apparaissent
pour arracher encore du profit à cette terre dévastée. Sur les cendres de l’industrie
sucrière, on fait pousser des vignes : elles demandent moins de travail, d’eau et de
combustible que les cannes à sucre. Mais le vin a besoin de tonneaux, donc de bois,
fourni à vil prix par les forêts du Nouveau Monde. Et puis Madère est aussi, jusqu’au
e 58
XVIII siècle, un nœud important sur le passage du commerce des esclaves . Plus
récemment, le capitalisme de Madère s’est encore réinventé : l’île utilise aujourd’hui
cette histoire sinistre comme source de revenus, à travers le tourisme 59.

Ainsi, tandis qu’à Madère la frontière du sucre se ferme, de nouvelles frontières


s’ouvrent ailleurs. Des forces, moins faciles à reconnaître que le goût du sucre, vont
changer l’île, et bientôt la planète 60.

La stratégie cheap

Cette esquisse d’une frontière coloniale nous fait entrevoir comment le capitalisme
va fonctionner au-delà de Madère. Arrêtons-nous un instant sur la notion de frontière.
L’image qu’on nous propose généralement pour visualiser la diffusion du capitalisme
est celle de l’impact d’un astéroïde, ou d’une maladie qui s’étend sur toute la planète.
C’est plus compliqué. Si le capitalisme est une maladie, alors c’est une maladie qui
mange votre chair, puis vend vos os comme engrais, avant d’investir ce profit pour
récolter des cannes à sucre et, enfin, vend cette récolte aux touristes qui paient pour
visiter votre tombe 61. Mais même cette description est inadéquate. La frontière est, par
définition, une connexion : elle siphonne la vie ailleurs pour régler ses
dysfonctionnements. La frontière est donc un lieu où les crises stimulent de nouvelles
stratégies pour faire du profit. Les frontières sont aussi des zones de contact entre le
capital et la nature – au sens large, car nous y incluons les humains. Or la question
essentielle est toujours celle de la réduction des coûts, qui fait que le capitalisme n’existe que
par des frontières : car pour réduire ses coûts, il se transfère d’un lieu à l’autre,
transformant les relations socio-écologiques, produisant toujours plus de biens et de
services, qui circulent à travers une série d’échanges en perpétuelle expansion. Mais,
plus important encore, les frontières sont enfin des lieux où s’exerce le pouvoir – et pas
seulement le pouvoir économique. Aux frontières, États et empires mettent en œuvre
violence, culture et connaissance, afin de mobiliser la nature au moindre coût.
C’est cette cheapisation qui rend les frontières si centrales dans l’histoire moderne,
et qui rend possible l’expansion des marchés capitalistes. Voilà qui nous donne un
précieux indice pour comprendre ce qu’on entend par productivité. On a beaucoup écrit
sur l’histoire sanglante et oppressive du capitalisme, mais on a souvent négligé un fait :
si le capitalisme a triomphé, ce n’est pas parce qu’il est violent et destructeur (il l’est),
mais par sa façon de produire 62. Le capitalisme triomphe, non pas parce qu’il détruit la
nature, mais parce qu’il met la nature au travail – au moindre coût.
Grâce aux frontières, le capitalisme exploite et contrôle un réseau bien plus étendu
que ce que laissent voir les chiffres des recettes et des pertes enregistrés par les
comptables. Il n’y a pas de mot en anglais ou en français pour désigner le processus
consistant à « faire de la vie », mais on trouve de tels mots dans d’autres langues. Les
Anishinaabe, qui occupaient à l’origine un vaste territoire au nord-est de l’Amérique du
Nord, ont le mot minobimaatisiiwin, qui veut dire « la vie bonne », mais aussi « la
renaissance continuelle » de relations réciproques et cycliques entre les humains et la vie
autre 63. Les langues des Bantou d’Afrique du Sud ont ubuntu, l’accomplissement humain
à travers l’être-ensemble, et la langue shona a également l’idée de ukama, qui désigne le
fait d’être « en relation avec le cosmos tout entier », ce qui comprend le monde
biophysique 64. On trouve des idées semblables dans le chinois shi-shi wu-ai, et dans le
maori mauri 65.
Tout ce que font les hommes est coproduit par le reste de la nature : nourriture,
vêtements, maisons et lieux de travail, routes, voies de chemin de fer, aéroports, de
même que les téléphones et les applications. Tout le monde sait qu’une activité comme
l’agriculture associe le travail des hommes et celui des sols, et associe aussi toutes sortes
de processus physiques avec la connaissance humaine. Mais quand les processus se
déploient sur des échelles plus larges, on a alors souvent tendance à penser que les
processus « sociaux » sont différents des processus « naturels ». Il est plus facile de saisir
la relation immédiate entre le sol et le travail à partir d’un marché de fermiers que du
marché financier mondial. Mais Wall Street est tout autant coproduit par la nature que le
marché agricole. Bien plus : les opérations de la finance mondiale qui se déroulent à Wall
Street impliquent un système de relations écologiques planétaires qui aurait été
inimaginable dans les civilisations précédentes.
L’Histoire ne naît donc pas d’une séparation des hommes avec la nature : elle se fait
dans l’évolution et la variation de leurs configurations. Il existe, par exemple, une variété
de moustiques (Culex pipiens) qui s’est installée dans le métro de Londres et s’est si bien
adaptée au monde du commuter britannique qu’elle ne peut plus se croiser avec son
homologue d’en haut – d’où l’apparition d’une nouvelle espèce, le Culex pipiens
molestus 66. Cette nouvelle espèce, créée par l’activité humaine, est un maigre
dédommagement karmique pour toutes les espèces détruites par le travail effectué à la
City de Londres (le Wall Street britannique) par ces voyageurs, dont le sang nourrit les
moustiques.
La relation entre le tissu du vivant et le capitalisme : telle est la matière de ce livre.
Les frontières du capitalisme se situent toujours à l’intérieur du vaste monde de la vie.
Mais pour le capitalisme, ce qui importe, c’est que les nombres figurant sur les registres
– la paie des travailleurs, l’approvisionnement en vivres à destination des travailleurs,
l’acquisition de l’énergie et des matières premières – soient le plus bas possible. Le
capitalisme ne respecte que ce qu’il peut compter, et il ne peut compter que des dollars.
Chaque capitaliste désire investir aussi peu que possible, et engranger des profits aussi
élevés que possible. Un système capitaliste fonctionne donc lorsque des États puissants
et des capitalistes sont en mesure de réorganiser la nature, d’investir le moins possible et
d’engranger le plus possible de nourriture, de travail, d’énergie et de matières
premières, avec le moins de perturbations possibles.
« Externalités », entendra-t-on peut-être grommeler des économistes, qui pourraient
s’étonner que nous n’ayons pas lu les spécialistes de l’externalité, Arthur Cecil Pigou ou
James Meade 67. Nous les avons lus, et c’est la raison pour laquelle nous écrivons ce livre.
En économie, une externalité est un coût ou un bénéfice, privé ou public, qui n’apparaît
pas dans le calcul de la production. Notre thèse est que le monde moderne est né à partir
de tentatives systématiques visant à réparer les crises de frontière, crises résultant du
fait que la vie, humaine et extrahumaine, s’insérait dans ce calcul. Le monde moderne
est né de la revanche des externalités 68.
Le capitalisme n’est pas un système où l’argent est omniprésent ; ce sont des îles où
l’on s’échange de l’argent, situées au milieu d’océans d’êtres naturels cheapisés – ou
voués à la cheapisation. Reproduire la vie à l’intérieur de ces flux d’argent coûte cher,
toujours plus cher. On peut geler les salaires des travailleurs, on peut même les baisser,
mais les inégalités finissent par déclencher des crises populistes du genre de celles
auxquelles nous assistons aujourd’hui, aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Les
travailleurs veulent être respectés, et leur travail devient coûteux. Ou encore : les
processus de production brûlent toute une île, et l’énergie cesse d’être bon marché. Ou
encore : le climat change, et les récoltes ne sont plus aussi abondantes qu’autrefois.
L’importance des frontières vient de ce qu’elles offrent des espaces où l’on peut mettre
la main sur de nouvelles choses à vil prix – et où le travail bon marché des humains et
des autres êtres vivants peut être contraint.
Nous en arrivons, donc, à ce que nous appelons la cheapisation : un ensemble de
stratégies destinés à contrôler les relations entre le capitalisme et le tissu du vivant, en
trouvant des solutions, toujours provisoires, aux crises du capitalisme. La
cheapisation n’est pas la même chose que le low cost, bien qu’il en fasse partie. C’est une
stratégie, une pratique, une violence, qui mobilise tous les genres de travail – humain et
animal, végétal et géologique – avec une compensation minimale. Nous parlons de
cheapisation pour désigner les processus par lesquels le capitalisme transmute la vie
non monnayable en circuits de production et de consommation, dans lesquels ces
relations ont le prix le plus bas possible. Il s’agit toujours d’une stratégie à court terme.
Et la cheapisation a toujours été un champ de bataille.
En étudiant l’argent, le travail, le care, l’énergie, la nourriture, les vies, et avant tout
la nature, nous proposons une façon nouvelle de comprendre ce que nous appelons
l’écologie du capitalisme, ce mélange de relations qui explique comment fonctionne le
monde moderne. Examiner ces sept choses cheap permet de voir l’horizon de ce qui est
possible ; de saisir ce qui est en jeu dans les conflits sociaux aujourd’hui, et de quelles
réparations nous avons besoin pour que la solidarité ait un sens. Pourquoi ces sept
choses ? Nous ne pouvions pas faire moins, et s’il est vrai qu’il y en a peut-être d’autres,
chacune d’entre elles était présente à l’aube de cette écologie du capitalisme. Elles
constituent un bon point de départ pour un projet cherchant à la fois à interpréter et à
changer le monde * – et il est temps maintenant de montrer le rôle joué par chacune
d’entre elles à Madère.
Nature

Les colons amenèrent avec eux des espèces envahissantes. À Porto Santo, une des
petites îles de l’archipel (dont le gouverneur était le beau-père de Colomb), les lapins
dévorèrent la flore locale. D’autres invasions suivirent. Un serpent indigène de Madère,
Caseolus bowdichianus, disparut en un siècle de colonisation. Mais la majorité des
extinctions advint au cours des deux derniers siècles – non lors du premier assaut
colonial, mais plus tard, quand des vagues successives d’espèces animales et
d’exploitations des sols eurent anéanti des millions d’années d’évolution 69.
Les arbres, l’eau, les sols, la faune et la flore de Madère, la mer autour de l’île, furent
traités comme autant de dons, de bienfaits gratuits, et transformés en une série
d’apports ou d’obstacles à la production 70. Dans un article classique sur la surpêche,
« Les récifs depuis Colomb », Jeremy Jackson a montré comment les Européens avaient
détruit la vie à Madère 71. Les hommes, en régime capitaliste, maltraitent les écosystèmes
dont nous faisons partie – et dont nous dépendons. Les capitalistes, par exemple, ne font
aucune difficulté pour voir la mer à la fois comme un entrepôt pour le poisson qui nous
reste à pêcher et comme une poubelle pour les détritus que nous produisons. À tel point
que l’équilibre nourriture / déchets va bientôt basculer. D’ici 2050, il y aura dans la mer
plus de plastique que de poisson 72. Une explication paresseuse consisterait à dire que les
hommes amènent la destruction dans leur sillage. Mais la nature est autre chose qu’une
réserve de ressources ou une benne à ordures 73. Si nous commençons notre histoire à la
frontière de l’empire portugais, c’est parce que Madère démontre à la perfection ce qui
arrive lorsque le métabolisme humain, à l’intérieur du tissu du vivant, est gouverné par
la recherche du profit.
Pour que le profit en vienne à gouverner la vie, il fallait opérer une révolution
intellectuelle : séparer la Nature de la Société. Cette révolution conceptuelle est souvent
négligée. On préfère mettre l’accent sur la naissance du marché mondial, la conquête des
Amériques ou l’expropriation des paysans. Mais la façon dont certains hommes se sont
représenté la nature, et ont agi sur elle, est tout aussi importante. Il faut toujours insister
sur ce point : seuls certains hommes furent à l’origine de cela – ceux chargés de conquérir
et de commercialiser un monde qui ne compte que des dollars. S’il est vrai que, face au
changement climatique, nous sommes tous dans le même bateau, la plupart d’entre nous
vivent dans la cale. Insister sur le certains est donc important pour deux grandes raisons.
Premièrement, on peut ainsi signaler la responsabilité des classes qui profitent de cette
séparation. Deuxièmement, la « séparation d’avec la nature » s’est accompagnée d’une
exclusion massive. Le capitalisme ne nous a pas seulement transmis l’idée que la société
était relativement déconnectée de la nature, mais aussi que les femmes, les Peuples
Indigènes, les esclaves et les peuples colonisés, partout dans le monde, n’étaient pas
complètement humains, et donc pas des membres à part entière de la société. Ces gens
n’étaient pas – ou à peine – humains. Ils faisaient partie de la Nature, et étaient traités en
conséquence comme des parias, ce qui permit de les cheapiser.
Le clivage de la Nature et de la Société, du sauvage et du civilisé, a été la base de la
cheapisation d’autres choses, comme nous le montrerons au chapitre 1. La nature a été
recréée, réinventée et repensée à plusieurs reprises au cours des cinq siècles suivants.
Les pratiques capitalistes consistant à rendre la nature cheap ont défini quelles vies et
quel travail comptaient – ou pas. Ces idées dominantes, la Nature et la Société (avec des
majuscules, étant donné le pouvoir mythique et sanglant de ces mots) ont déterminé
quel travail était estimé et quel travail – le soin des jeunes et des vieux, des malades et
de ceux qui ont des besoins spécifiques, le travail agricole et le travail de la nature
extrahumaine (animaux, sols, forêts, sources d’énergie) – devrait être presque tout entier
relégué dans l’invisibilité. Tout cela s’obtint par la circulation de l’argent, dont la valeur
dépendait de la conquête du monde. Progressivement, on contrôla la nourriture pour
tenir les travailleurs, et l’énergie pour les rendre plus productifs. Les choses cheap ne
sont donc nullement des choses, mais plutôt des stratégies au moyen desquelles le
capitalisme gère et surmonte ses crises, des coups de bluff que la cheapisation de la
nature, ce péché originel, fait passer pour des phénomènes authentiques et
indépendants 74.

Argent

L’argent est le médium par lequel le capitalisme opère, une source de pouvoir pour
ceux qui le contrôlent. Mais ce contrôle n’est pas seulement une affaire d’individus et de
richesses. Ce qui est en jeu aussi, c’est la façon dont ce contrôle se combine avec la
nature. Voyez par exemple la solidité des liens qui unissent les dollars américains aux
barils de pétrole saoudiens, ou, à une époque plus ancienne, les rixdales d’argent
hollandaises et les lingots du Nouveau Monde. Si la modernité est une écologie du
pouvoir, c’est l’argent qui fait tenir ensemble l’écosystème, et c’est cet écosystème qui
donne sa forme à l’argent. Car l’argent, pour devenir capital, dépend de la culture et de
la force. Il divise et connecte tout à la fois, le travailleur et le capitaliste, les régions
riches et pauvres – les pays du Nord et les pays du Sud, pour employer le vocabulaire
actuel. C’est le moteur des États-nations et des empires ; il les discipline, et il en dépend
aussi. En regardant l’Histoire de cette façon, on cesse de voir dans le monde moderne
une collection d’États-nations, pour y voir plutôt un système-monde de capital, de
pouvoir et de nature. Et, de la sorte, on est obligé d’étudier des processus qui se
mesurent en siècles, non en décennies 75.
Dans les années 1970, Immanuel Wallerstein a montré comment le capitalisme avait
résulté d’une série de transformations politiques et économiques, conduisant à la mise
en place d’une division du travail nouvelle, et profondément inégalitaire. Deux de ses
idées ont été particulièrement importantes pour ce livre. Premièrement, les inégalités
mondiales sont rendues possible à la fois par les forces politiques et par celles du
marché. Deuxièmement, c’est une transformation radicale de la nature qui a permis la
production et l’accumulation de richesses 76. Si les chercheurs ont ensuite abandonné
l’idée, chère à Wallerstein, du capitalisme comme écologie, c’est pourtant sur la base de
son idée que nous voulons montrer comment le travail et le pouvoir se développent à
l’intérieur d’une nature planétaire – sous la forme d’immenses transformations qui
constituent une écologie. Et parce que nous nous intéressons aux forces qui
conditionnent les relations socio-écologiques, il faut bien comprendre pourquoi l’argent
est si important.
Quand on adopte un regard attentif à l’histoire mondiale, des détails historiques
banals deviennent vitaux. Un exemple : la relation entre les banques génoises, l’écologie
de Madère, et la crise planétaire actuelle. Les humains aiment le goût du sucre. Le sucre
demande de l’eau. L’irrigation de Madère demandait du travail, qui demandait des
fonds. Acheter, transporter et nourrir des esclaves n’était pas peu cher, et il fallait toute
une saison pour nourrir et récolter les cannes, les transformer en sucre et les vendre en
Europe, contre de l’argent qui servait ensuite à acheter des épices venues de l’Asie.
Chacune de ces étapes était rendue possible par le crédit, la dette, l’argent transformé en
marchandises. Et dans tous ces processus, la cité-État de Gênes jouait un rôle central.
L’argent n’est pas le capital. Le mot « capital » est un raccourci journalistique pour
l’argent ou, pire, un stock de quelque chose qui peut être transformé en quelque chose
d’autre. Si jamais vous avez entendu et utilisé les expressions de « capital naturel » et de
« capital social », vous avez participé à une grande illusion 77. Le capital n’est pas un
stock mort d’arbres non coupés ou de compétences non mises en œuvre. Pour Marx
comme pour nous, le capital n’advient que lorsque de l’argent est transformé en
marchandises et retour. De l’argent fourré sous le matelas est, pour le capitalisme, aussi
mort que le matelas lui-même. C’est à travers la circulation de cet argent, et dans les
relations qui l’entourent, que vit le capitalisme.
Ce sont les processus d’échange et de circulation qui transforment l’argent en
capital. Au cœur du Capital de Marx se trouve un modèle aussi simple que puissant :
dans la production comme dans l’échange, les capitalistes associent la force de travail,
les machines et les matières premières. Le résultat – les marchandises – est ensuite
vendu contre de l’argent. Si tout va bien, il y a du profit, qui demande ensuite à être
réinvesti dans encore plus de force de travail, encore plus de machines et de matières
premières. Ni les marchandises ni l’argent ne sont le capital. Ce circuit devient du capital
lorsque l’argent est investi dans la production de marchandises, en un cycle en
perpétuelle expansion. Le capital est un processus dans lequel le flux de l’argent
parcourt toute la nature. Le problème, c’est que le capital exige une expansion infinie,
tandis que le tissu du vivant est fini. Marx critique les économistes qui expliquent le
fonctionnement des marchés à partir de l’offre et de la demande, alors que c’est
justement cette offre et cette demande qui devraient être expliqués. Comprendre ces
forces nécessite d’examiner les marchés à travers le « tout organique » de la production
et de l’échange 78. Ce tout organique dérobe la vie au travailleur comme il épuise le sol
du fermier capitaliste 79.
Ce cycle argent-marchandises et retour n’est pas simplement une façon de rendre
compte du capital. C’est un télescope qui permet de repérer des rythmes longs, dans
l’ascension et la chute des empires et des superpuissances, dans le temps de la longue
durée * 80. Rappelez-vous : après avoir fabriqué et vendu une marchandise, les
capitalistes, idéalement, ont réalisé un profit. La logique selon laquelle il faut faire du
profit en permanence exige que ces profits génèrent à leur tour du profit. Et voilà le hic :
car le volume du capital tend à augmenter plus rapidement que les occasions de
l’investir avec profit. C’est l’origine des bulles financières – situations où d’immenses
flux de capitaux se dirigent vers un secteur économique en particulier, comme les prêts
hypothécaires avant la crise de 2008 – qui reviennent tout au long de l’histoire du
monde moderne. Les empires aident à résoudre ce problème. Sur le long terme, les
empires ouvrent de nouvelles frontières. Sur le court terme, quand la profitabilité
ralentit, ils vont à la guerre – et, dans ce but, empruntent. Les banquiers sont tout
contents de prêter, car les occasions de faire du profit sont relativement peu
nombreuses, et les États sont le type même du bon débiteur. Ils ont également des
armées prêtes à faire la guerre, aux frais de l’État, pour défendre le cours et la stabilité de
leur monnaie. Les relations entre les banquiers et les gouvernements conduisent, à court
terme, au réinvestissement ; à moyen terme, à la concentration de la richesse et des
bénéfices dans le secteur financier ; et à long terme, à l’ascension et à la chute d’un
pouvoir commercial, qu’il s’agisse d’une ville, d’un État ou d’un régime international 81.
Dans cet arc de temps, certains font d’énormes bénéfices, d’autres ne font que
survivre – ou pire. Les idées de Thomas Piketty sur la façon dont le rendement des
investissements a été supérieur à la croissance du PIB dans les pays du Nord ont soulevé
beaucoup d’intérêt récemment, mais elles relèvent d’une façon ancienne d’étudier les
relations de la finance au reste de l’écologie du capitalisme, à travers les régimes
étatiques successifs 82. Car le capitalisme n’est pas seulement la somme des transactions
« économiques » transformant l’argent en marchandises et retour ; il est inséparable de
l’État moderne, des gouvernements et de la transformation des êtres naturels, humains
ou non.
Les paroxysmes d’expansion et d’effondrement propres au capitalisme sont
essentiels pour comprendre comment le capitalisme s’est développé, comme nous le
verrons au chapitre 2. Suite à la progression des financiers, l’écologie du capitalisme
affecte maintenant chaque recoin de l’écologie de la planète 83. L’histoire du processus
par lequel l’argent en est venu à gouverner non seulement les hommes, mais aussi une
bonne partie de la vie planétaire, commence avec l’invasion du Nouveau Monde et de
ses richesses. L’alliance des empires européens, des conquistadores et des banques allait
transformer les êtres naturels du Nouveau Monde en marchandises et en capitaux. Or
l’écologie du capitalisme avait besoin de nouvelles façons de gérer les humains, leurs
corps et les ressources dont ils avaient besoin pour survivre. Car l’argent ne se
transforme pas en marchandise tout seul : il faut en passer par le travail.

Travail

À Madère, les propriétaires de plantations de sucre, portugais, génois et flamands,


commencèrent par faire venir des Guanches, les Indigènes des Canaries, pour travailler
leurs terres. Des testaments du XVe siècle montrent que les propriétaires léguaient des
Guanches à leurs héritiers 84. Ces Indigènes furent exterminés par les maladies
européennes, et par les traitements brutaux qu’ils subissaient. Ils furent secondés puis
remplacés par un mélange de travailleurs salariés et d’esclaves d’Afrique : ces hommes
avaient jusqu’à présent gagné leur vie en pratiquant une agriculture de subsistance.
Madère fut un terrain d’expérimentation où l’on testa les limites de l’endurance
humaine, mais aussi de nouvelles technologies de discipline, d’organisation et de
spécialisation qui – des siècles plus tard – allaient être utilisés dans les usines anglaises.
Nous ignorons en grande partie comment les travailleurs de Madère – esclaves ou libres
– résistèrent à leurs maîtres et employeurs. Peu de sources nous disent comment ils
combattirent le régime qui les faisait travailler jusqu’à la mort 85. Mais ce que nous
savons, c’est qu’ils ont résisté, et que leurs tentatives de révolte contre l’exploitation ont
engendré des crises suffisamment graves pour qu’en 1473, les autorités interdisent aux
esclaves de vivre seuls ou avec des hommes libres 86.
L’histoire de la cheapisation des choses et des crises qui s’ensuivent n’est pas
l’histoire d’un phénomène irrésistible. Les hommes peuvent résister, et ils résistent. Les
capitalistes essaient de traiter cette résistance au moyen d’une série de solutions qui,
elles aussi, inévitablement, engendrent leurs propres crises et, par conséquent, des
mécanismes de contrôle et d’ordre toujours plus sophistiqués 87. Cette lutte de classes est
un moteur de changement fondamental. Bien que nous soyons peu renseignés sur les
révoltes d’esclaves à Madère, nous savons qu’à la fin du boom sucrier, les technologies
de l’esclavage et de la plantation avaient été perfectionnées et exportées de l’autre côté
de l’Atlantique, d’abord à Sao Tomé, où, en 1596, des esclaves fugitifs appelés Anglores
mirent le feu aux moulins et assiégèrent la capitale pendant deux semaines 88. Nous
savons aussi, comme nous le verrons au chapitre 3, que c’est dans l’opposition des
travailleurs à leur exploitation que le capitalisme rencontre l’un de ses défis les plus
puissants.
L’esclavage est toujours là, comme la résistance à l’esclavage. Aujourd’hui, au XXIe
siècle, le nombre de travailleurs forcés est supérieur au nombre total d’esclaves
transportés par le commerce transatlantique 89. Selon l’Organisation internationale du
travail, il y avait en 2012 près de 21 millions de travailleurs forcés, parmi lesquels
2,2 millions de personnes réduites à cette condition par des États (le travail des
prisonniers) ou des groupes militaires. Sur les 18,7 millions restants, 4,5 millions étaient
prostitués, et 14,2 millions étaient des travailleurs forcés 90. Par comparaison,
12,5 millions d’Africains furent réduits en esclavage par le commerce transatlantique.
L’esclavage n’est pas né à Madère, mais l’esclavage moderne y est né. Ce qui fait la
différence, c’est que les esclaves modernes, d’une part, travaillent dans une production
agricole de masse, et sont par ailleurs exclus de ce monde mythique qu’on appelle la
société. Les esclaves avaient certes toujours été au plus bas de l’ordre social. Mais dans
les siècles qui suivirent l’expérience de Madère, ils furent carrément jetés hors de cet
ordre, privés de tout ce qui ressemblait de près ou de loin à la citoyenneté. Pour les
Indigènes et les esclaves africains, la modernité ne signifia pas seulement la mort, mais
aussi la « mort sociale 91 ».
Pour les investisseurs, traiter l’esclave comme une part de la Nature plutôt que de la
Société fut une opération à succès. Pour que ce succès se poursuive, il fallait trouver plus
de travailleurs, mais aussi soigner leurs corps brisés, et faire tenir leurs communautés
avec du travail jamais payé. En d’autres termes, les capitalistes avaient besoin de plus de
main-d’œuvre, et d’une main-d’œuvre maintenue en vie pour le moins cher possible.
C’est de cet impératif qu’a émergé tout un régime de care bon marché, si vital pour
l’écologie du capitalisme que son histoire a été presque effacée.

Care
Ce qu’on ignore le plus, dans l’expérience de Madère, et qui pourtant en a été une
condition sine qua non, c’est le travail de ce que les sociologues appellent le « travail
reproductif 92 ». Le travail du care pour les jeunes et les vieux, les infirmes et les malades,
pour l’apprentissage et la convalescence : c’est tout cela qui rend le capitalisme possible.
D’où les humains viennent-ils, si ce n’est d’autres humains ? Comment sont-ils
socialisés, si ce n’est par des communautés ? Comment sont-ils soignés et nourris, si ce
n’est par des réseaux de soutien ? Le capitalisme, en exigeant que ce soin se fasse au
moindre coût, a contribué à remodeler les vieux patriarcats et a produit les catégories
modernes de différence sexuelle et de différence de genre.
Nous savons qu’à l’époque où l’industrie du sucre au Brésil pratiquait le commerce
des esclaves, les femmes coûtaient 20 % moins cher que les hommes 93. Aux XVIe et
e
XVII siècles, en Europe, une réduction salariale généralisée affecta tous les travailleurs,

mais spécialement les femmes, qui ne reçurent qu’un tiers du salaire déjà maigre versé
aux hommes 94. Et il fallait encore qu’elles s’acquittent des travaux domestiques, et de
fait, la sphère domestique fut une invention consciente du premier capitalisme 95. Des
montagnes de travail – travail du care, soutien à la communauté – s’abattirent sur les
épaules des femmes, qui en vinrent à être contrôlées au même titre que les travailleurs
des plantations 96. Brûler les sorcières était une façon de discipliner les femmes qui
refusaient d’être confinées dans la sphère domestique, comme nous le verrons au
chapitre 4. Le patriarcat n’est donc pas un effet secondaire de l’écologie du capitalisme – il
lui est essentiel. Le travail des femmes était si décisif pour la croissance du capitalisme
que, vers 1700, il avait été radicalement redéfini. Le travail des femmes devint du « non-
travail 97 » rendu largement invisible, ce qui était bien sûr excellent pour sa cheapisation.
En 1995, des chercheurs des Nations unies se risquèrent à estimer en dollars le
travail non payé des femmes. Résultat : s’il était rémunéré, tout ce travail non payé
serait évalué à 16 000 milliards de dollars 98. C’était un tiers du total de l’activité
économique mondiale – un chiffre qui aurait été encore plus élevé si la finance n’avait
pas pris une part de plus en plus large de l’économie mondiale. Au Royaume-Uni, des
études plus récentes ont montré que le travail reproductif créait plus de valeur que la
City 99. D’autres encore ont estimé que l’évaluation des Nations unies était trop basse, et
que « l’activité non marchande des ménages » représentait 80 % du produit mondial
brut : près de 60 000 milliards de dollars en 2015 100.
Les activités du care sont peu payées (quand elles sont payées). Par ailleurs, le
travail reproductif a besoin d’être nourri. Au fur et à mesure que les travailleurs de la
planète quittaient la campagne pour les villes, une question devint essentielle : la
capacité à assurer une alimentation quotidienne suffisante. Ce fut l’origine de la
cheapisation de l’alimentation.
Alimentation

À Madère, la denrée rendue cheap n’est pas le sucre – qui était encore un produit de
luxe dans l’Europe du XVe siècle. Ce qu’il fallait cheapiser, c’était la nourriture des
esclaves. Peu de sources nous renseignent sur le régime alimentaire des esclaves de
Madère. Alors comme aujourd’hui, les travailleurs devaient voler les tiges de canne à
sucre, car le jus sucré leur apportait quelques calories en plus. Nous savons qu’au Brésil,
il arrivait que les propriétaires d’esclaves donnent à leurs esclaves malades de la viande
et des œufs, afin que leurs biens se rétablissent et retournent au travail : la nourriture
était d’ailleurs enregistrée par les comptables comme une dépense, dans le registre des
pertes et des profits 101. Il est possible que les esclaves aient amené avec eux le riz, le
millet et le sorgho qu’ils avaient cultivés en Afrique, et que leurs descendants allaient
emmener avec eux dans leur violent passage vers le Nouveau Monde 102. Mais, comme
nous le verrons au chapitre 5, quel que soit le menu, une constante du capitalisme exige
que la nourriture destinée aux travailleurs soit disponible et peu coûteuse 103.
Les dominants ont depuis longtemps compris que le consensus des travailleurs et
des pauvres est à chercher dans leur estomac. Cicéron, philosophe et propriétaire terrien
romain, avait vu sa maison attaquée par une foule affamée, et un siècle plus tard, lors
d’une autre émeute de la faim, l’empereur Claude fut bombardé de croûtons de pain
rassis 104. La nourriture bon marché a été essentielle au maintien de l’ordre pendant des
millénaires. Dans l’écologie du capitalisme, cet ordre a été maintenu en limitant les
dépenses alimentaires des travailleurs et de leurs familles. Cela peut sembler sans
importance aujourd’hui, où les coûts de transport et de logement représentent une part
bien plus importante que la nourriture dans le budget des ménages. Mais cette non-
importance relative de la nourriture est une nouveauté historique : la nourriture est
cheap parce qu’elle a été cheapisée. Entre 1453 et 1913, le pourcentage de leurs salaires
que les ouvriers du bâtiment anglais ont consacré à la nourriture est passé de 80 % à
77,5 % 105. Beaucoup plus récemment, la consommation de nourriture britannique est
tombée à 8,6 % des dépenses des ménages (en 2014 ; aux États-Unis, elle était à 6,6 %, en
Italie à 14,2 %, en Chine à 25,5 % et au Nigéria à 56,6 %) 106. Ces chiffres sont maintenus à
ce bas niveau au moyen de stratégies qui, par exemple aux États-Unis, valorisent les
burgers à 1 dollar et les buckets de poulet cheap dont nous avons parlé en commençant.
Par une ironie de l’Histoire, le sucre de Madère est devenu une marchandise cheap,
justement en raison des expérimentations pionnières qui se déroulèrent sur l’île. La
consommation anglaise de sucre a commencé par être un luxe occasionnel, avant de
quadrupler au XVIIe siècle, de doubler au XVIIIe siècle, jusqu’à atteindre à la fin du siècle
13 livres par personne. Aujourd’hui, la consommation annuelle d’édulcorants aux États-
Unis est de 76 livres, dont 41 livres de sucre raffiné et de 25 livres de sirop de maïs riche
en fructose 107. Aux États-Unis toujours, entre 2005 et 2010, l’apport quotidien moyen en
sucres additionnels était de 355 calories pour les hommes et 239 pour les femmes : c’est
environ 13 % de l’apport calorique quotidien (des recherches récentes évaluent à 2-3 %
le seuil à partir duquel cette consommation a des effets négatifs sur la santé) 108. Le sucre,
cependant, n’est pas la seule source d’énergie pour les humains. L’autre marchandise
dont le prix a été maintenu bas afin que la classe ouvrière américaine puisse survivre a
été le deuxième plus gros poste de dépense pour les ouvriers du bâtiment anglais
pendant sept siècles : le combustible.

Énergie

Au début, les forêts de lauriers subtropicales de Madère, l’« île du bois », n’ont pas
servi de combustible, mais de bois de construction – pour la flotte portugaise, pour les
chantiers de Lisbonne 109. C’est ensuite que le bois servit de combustible, pour les
chaudières servant à faire le sucre 110. Ces arbres n’étaient pas naturellement du
combustible – ils devinrent tels sous certaines conditions spécifiques.
Presque toutes les autres civilisations humaines ont exploité le feu et cherché des
matériaux pour l’entretenir. Mais en régime capitaliste, la vitesse et l’échelle de la
consommation de combustible sont inhabituelles : à Madère, les arbres ont disparu en
soixante-dix ans. En régime capitaliste, le combustible a trois fonctions. C’est d’abord
une industrie en soi ; c’est ensuite, dans d’autres industries, une force qui augmente la
production ; mais c’est aussi, enfin, un substitut à la main-d’œuvre et un moyen de
garder cette force de travail à bas coût – et productive. Le combustible cheap est donc à la
fois l’adversaire des travailleurs, réduits au chômage car remplacés par des machines
fonctionnant au bois, au charbon, au pétrole et à d’autres sources d’énergie, et un
élément essentiel au travail du care, lui-même essentiel au maintien de l’ordre, comme
nous le verrons au chapitre 6.
Est-il besoin de le dire ? Nous vivons actuellement les conséquences d’une
économie construite sur la cheapisation de l’énergie. L’économie politique mondiale du
combustible cheap n’a pas seulement causé d’immenses souffrances humaines, mais elle
a aussi transformé l’écologie planétaire. Les effets du changement climatique,
cependant, n’ont pas été les mêmes partout. On peut calculer en quel endroit de la carte
sont enterrés les corps les plus affectés par le changement climatique, et où seront les
morts du futur. Pour visualiser cette carte, il nous faut d’abord comprendre une ultime
stratégie dans l’écologie du capitalisme : la cheapisation des vies.
Vies

Christophe Colomb est né à Gênes en 1451. Il a résidé un temps à Porto Santo, dans
l’archipel de Madère. Il est arrivé là en 1476. En 1478, on lui a confié une cargaison de
sucre à vendre à Gênes, pour le compte de Ludovico Centurione, jeune héritier du
capitalisme génois 111. Quand Colomb débarqua à Madère, il vit des esclaves, et apprit
comment la loi les traitait. Les esclaves étaient légalement différents des autres
hommes : dans les tribunaux, ils ne pouvaient jamais être témoins ou plaignants. Au
regard de la loi, ils étaient « incapables » de voir ou de subir des délits 112. Ils ne
pouvaient être qu’accusés. Cette jurisprudence fut décisive pour l’apprentissage colonial
de Colomb. Entre son départ de Madère en 1478, pour servir la couronne espagnole, et
son escale de six jours à Funchal en 1498, en tant que vice-roi des Indes, Colomb
inaugura dans les Caraïbes un véritable génocide 113.
Un siècle après la naissance de Colomb, l’extermination avait pris de telles
proportions que certains de ses exécutants, officiant sous la bannière de la famille royale
espagnole et de la Croix catholique, se donnèrent la peine de donner des fondements
intellectuels à l’asservissement et à la brutalisation des autres. C’est lors de la
« controverse de Valladolid » que fut tracée la frontière entre civilisé et sauvage.
Pendant plusieurs semaines, à Valladolid, deux camps débattirent autour de la question
du traitement réservé aux êtres humains vivant de l’autre côté de l’Atlantique. D’un côté
se tenait Bartolomé de Las Casas, le frère dominicain dont le traité de 1552, Brève relation
de la destruction des Indes, dénonçait la violence dont il avait été témoin dans le Nouveau
Monde. En face, Juan Ginés de Sepúlveda, défenseur du droit de conquête de l’Espagne.
La question était de savoir si les Indigènes étaient des gens ou des bêtes. Ce qui était en
jeu, c’était le système de l’encomienda, la technologie de la propriété coloniale qui
répartissait les Indigènes entre les propriétaires, qui les « tenaient en dépôt » pendant
deux générations – celle de l’Indigène « en dépôt » et celle de ses enfants. Les
propriétaires étaient d’accord pour dispenser à ces « dépôts » des cours d’espagnol et de
catéchisme, et pour payer à l’État une taxe leur accordant le droit de posséder cette
réserve de main-d’œuvre 114. À la fin du débat, Las Casas en appela aux valeurs
universelles de l’humanisme, et Sepúlveda, invoquant Aristote, défendit l’idée que les
Indiens « étaient esclaves par nature, non civilisés, barbares et inhumains 115 ». Les deux
camps revendiquèrent la victoire. Par la suite, s’il est vrai que les encomiendas furent un
peu plus strictement encadrées par la loi, la conquête continua et les vies des Indiens
continuèrent à n’avoir strictement aucune valeur. Sepúlveda avait gagné.
Alors pourquoi ce débat ? Le désaccord philosophique autour de l’humanité des
Indigènes concernait à la fois leur place dans un monde clivé entre Nature et Société, et
la façon dont on avait le droit de les gouverner. C’était, autrement dit, un débat autour
de la cheapisation des vies : nous entendons par là la façon dont la violence et l’idéologie
gouvernent le reste des choses cheapisées – en particulier le travail et le soin. C’est un
usage du mot « cheap » légèrement différent que dans les autres chapitres. Nous le
justifions au chapitre 7, en montrant que, sans le pouvoir de décider quelles vies
comptent, et quelles vies ne comptent pas, il aurait été impossible d’éradiquer les
Indigènes ou les membres de religions ou d’États rivaux pour s’approprier leurs
connaissances, leurs ressources et leur force de travail.
Les équivalents modernes abondent : qu’il suffise de penser aux débats actuels
autour de thèmes tels que la sécurité, le statut des immigrés et des réfugiés, les guerres
du pétrole et les « menaces existentielles » que représente le terrorisme 116. Là encore, ce
n’est pas d’aujourd’hui que les humains ont besoin de vivre en sécurité. Mais, dans la
mesure où le capitalisme grandit par ses frontières, le déploiement de la force – à
l’intérieur ou à l’international – pour s’emparer de l’argent, du travail, du soin, de la
nourriture et du combustible, s’accompagne aussi de toute une idéologie de la race, de
l’État et de la nation. C’est au travers de l’appareil étatique que les vies sont rendues
cheap. La puissance des récits mettant en scène les notions de communauté humaine et
d’exclusion est particulièrement frappante aujourd’hui, comme l’attestent l’Amérique de
Donald Trump, la Russie de Vladimir Poutine, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan et
l’Inde de Narendra Modi.

Introduction à l’écologie-monde

Nos idées sur le capitalisme, la vie et la cheapisation sont fondées sur ce que nous
appelons une écologie-monde 117. L’écologie du monde est apparue récemment comme
une façon de penser l’Histoire humaine à l’intérieur du tissu du vivant. Plutôt que de
commencer en séparant les humains du tissu du vivant, nous allons nous demander
comment les humains – et les dispositifs humains de pouvoir, de violence, de travail,
d’inégalités – s’insèrent à l’intérieur de la nature. Le capitalisme n’est pas seulement une
partie de l’écologie : il est une écologie – un ensemble de relations intégrant pouvoir,
capital et nature. Ainsi, quand nous parlons d’écologie-monde, en nous inscrivant dans
toute une tradition de « systèmes-mondes », nous voulons dire que le capitalisme crée
une écologie qui s’étend sur toute la planète, de frontière en frontière, propulsé par les
forces de l’accumulation permanente. Dès lors, parler d’écologie-monde, ce n’est pas
parler de l’écologie du monde, mais proposer une analyse montrant comment les
relations entre pouvoir, production et reproduction fonctionnent au sein du tissu du
vivant. L’idée d’écologie-monde nous fait voir que les relations de violence et
d’exploitation propres au monde moderne s’enracinent en fait dans cinq siècles de
capitalisme ; elle nous montre aussi que les dispositifs d’injustice – même ceux qui
semblent être là depuis toujours, ou inévitables aujourd’hui – sont contingents, et
affrontent aujourd’hui une crise sans précédent.
L’écologie-monde, dès lors, offre plus qu’une perspective différente sur le
capitalisme, la nature et les avenirs possibles. Elle nous offre une façon de voir comment
les hommes font les environnements, et comment les environnements font les hommes,
tout au long de l’histoire moderne. De la sorte, on comprend à quel point les grilles avec
lesquelles l’école nous a appris à penser le changement – écologique, économique, etc. –
sont elles-mêmes en crise aujourd’hui. Comprendre cela est crucial : c’est comprendre la
relation qui existe entre nommer les choses et agir sur le monde. Les mouvements pour
la justice sociale ont depuis longtemps insisté sur l’importance de « nommer le
système » : les relations entre la pensée, la langue et l’émancipation sont profondes, et
elles sont fondamentales pour le pouvoir. L’écologie-monde nous montre comment des
notions qui nous semblent aller de soi – comme la Nature et la Société – posent
problème, pas seulement parce qu’elles empêchent de voir clairement la vie réelle et
l’Histoire, mais aussi parce qu’elles sont issues de la violence du capitalisme colonial.
Les notions modernes de Nature et de Société, comme nous le verrons au chapitre 1, sont
nées en Europe au XVIe siècle. Ces notions-clés n’ont pas seulement accompagné
l’expropriation des paysans en Europe et dans les colonies, elles ont aussi servi elles-
mêmes l’expropriation et le génocide. Le clivage Nature / Société a été essentiel dans la
création d’une cosmologie moderne nouvelle, où l’espace était plat, le temps linéaire, et
la nature extérieure. Le fait que, généralement, nous ignorions cette histoire sanglante –
une histoire qui a exclu de l’humanité la plupart des femmes, des Peuples Indigènes et
des Africains – est un indice extraordinaire, qui nous montre combien la modernité est
capable de nous faire oublier.
C’est pourquoi l’écologie-monde ne se contente pas de repenser : elle se remémore.
Trop souvent, les ravages que le capitalisme produit dans la vie et l’environnement sont
attribués uniquement à la rapacité économique. Mais le capitalisme ne peut pas être
réduit à l’économie. Contrairement à ce que racontent les boniments néolibéraux, les
affaires et les marchés sont incapables à eux seuls de faire tourner le capitalisme. Ce sont
les cultures, les États et les savants qui conduisent les humains à obéir aux normes de
genre, de race et de classe. Les « nouvelles ressources » doivent être cartographiées et
saisies, les dettes remboursées, la monnaie défendue. L’écologie-monde permet de
repérer ces dispositifs, de remémorer – et voir autrement – les vies et les travaux des
humains et des autres êtres naturels dans le tissu du vivant.
L’avenir cheap ?

L’écologie-monde offre aussi de l’espoir. Reconnaître les tissus créateurs de vie dont
dépend le capitalisme, c’est aussi s’emparer de nouveaux outils pour affronter le
Capitalocène. Au moment où les mouvements pour la justice développent des stratégies
pour affronter la crise planétaire – ainsi que des alternatives à notre façon actuelle
d’organiser la nature –, nous devons penser à créer, diffuser et reproduire des formes de
vie démocratiques. Voilà pourquoi nous concluons cette introduction, et ce livre, avec
des idées qui peuvent nous aider à naviguer dans la tempête qui s’annonce.
Un environnementalisme pâlot, dont la principale théorie repose sur l’idée d’une
séparation immuable entre l’homme et la nature, n’apportera aucun changement.
Malheureusement, pour de nombreux responsables politiques aujourd’hui, la
transformation du monde en choses cheap va de soi. Rappelez-vous la dernière crise
financière, rendue possible par la suppression de la barrière entre banques de détail et
banques commerciales aux États-Unis. Le Glass-Steagall Act avait mis en place cette
barrière pendant la Grande Dépression, afin d’empêcher les opérations ayant démoli
l’économie mondiale dans les années 1930. Les socialistes et les communistes américains
avaient milité pour la nationalisation des banques, et le New Deal de Franklin Roosevelt
proposa cette mesure comme un compromis 118. Quand les protestataires de gauche ont
récemment réclamé le retour du Glass-Steagall Act, ils n’exigeaient déjà plus que le
retour d’un compromis, au lieu de demander ce qui avait été jeté en pâture à la finance :
le logement.
De même, quand les syndicats demandent que le travail aux États-Unis soit
rémunéré 15 dollars de l’heure – demande que nous avons soutenue –, ce qui manque,
c’est une vision d’ensemble de l’avenir du travail. Pourquoi les travailleurs du care et de
l’alimentation ne devraient-ils recevoir qu’une augmentation de salaire progressive,
permettant à peine de subsister ? Et pourquoi, vraiment, la notion de dignité humaine
devrait-elle être liée à la dureté du travail ? Ne pourrait-il pas y avoir la possibilité de
demander au travail, à la place d’une corvée, une chance de contribuer à rendre le
monde meilleur 119 ?
Bien que l’État-providence se soit étendu, devenant la part de revenu des ménages
en plus forte hausse aux États-Unis, représentant 20 % du revenu des ménages en
2000 120, il n’a pas mis fin au fardeau du travail domestique des femmes. De sorte que le
but ultime doit être d’obtenir que le travail ménager soit réduit, rémunéré et redistribué.
Il faut rêver un changement plus radical que celui proposé par la politique
contemporaine. Par exemple, l’énergie fossile bon marché est défendue par les think
tanks de droite, de l’Inde aux États-Unis. Quant aux militants de gauche qui proposent un
avenir photovoltaïque, ils oublient la souffrance impliquée par l’infrastructure minérale
dont dépend leur alternative. De la même façon, les mouvements pour la nourriture ont
accueilli des gens proposant tantôt d’augmenter le prix de la nourriture en faisant fi de la
pauvreté, tantôt d’élaborer des alternatives à la nourriture qui laisseront la pauvreté
persister, avec des vitamines en plus 121. Et, bien sûr, la persistance de la politique des
vies cheapisées apparaît dans le retour du racisme et du nationalisme, de la Russie à
l’Afrique du Sud en passant par les États-Unis et la Chine, au nom de la « protection de
la nation ». Et nous ne sommes pas optimistes pour l’avenir, quand on voit que, d’après
une enquête du National Opinion Research Center de l’université de Chicago, 35 % des
baby-boomers voient les Noirs comme plus paresseux que les Blancs, et que 31 % des
millenials * sont du même avis 122.
Tout en conservant un salubre pessimisme de l’intelligence, notre optimisme de la
volonté * se nourrit du travail réalisé par des organisations capables de voir plus de
mutabilité dans les relations sociales. Beaucoup de ces groupes affrontent dès
aujourd’hui la question de la cheapisation du monde. Les syndicats veulent des salaires
réévalués. Les militants du climat veulent réévaluer notre relation à l’énergie, et ceux
qui ont lu Naomi Klein reconnaîtront que beaucoup de changement reste encore à
faire 123. Les militants de la nourriture veulent que nous changions ce que nous
mangeons et ce que nous cultivons, de manière à ce que chacun puisse bien se nourrir.
Les syndicalistes du travail domestique veulent que la société réorganise le travail
accompli à la maison et dans les institutions de care. Le mouvement Occupy veut
l’annulation de la dette, et que ceux qui sont menacés d’expulsion soient autorisés à
rester chez eux. Les écologistes de gauche veulent changer nos façons de penser la vie
sur la terre. Le Movement for Black Lives, les groupes indigènes et les militants des droits
des immigrés veulent l’égalité et la réparation des injustices commises par le passé.
Chacun de ces mouvements pourrait provoquer une crise. Le capitalisme a toujours
été façonné par la résistance – des émeutes d’esclaves aux grèves de masse, des révoltes
anticoloniales à l’organisation des droits des femmes et des Peuples Indigènes en
passant par l’abolition de l’esclavage – et il a toujours réussi à survivre. Mais tous les
mouvements d’aujourd’hui sont connectés, et cette connexion offre un antidote au
pessimisme. L’écologie-monde peut aider à faire le lien.
Les solutions que nous proposons n’appartiennent pas au passé. Nous sommes
d’accord avec Alice Walker pour affirmer : « Le militantisme est le loyer que je paie pour
vivre sur la planète 124 », et que s’il doit y avoir une vie après le capitalisme, elle viendra
de la lutte des gens sur le terrain pour lequel ils combattent. Nous ne nions pas que, si
les politiques doivent changer, elles devront commencer par là où les gens se trouvent
actuellement. Mais nous ne pouvons aboutir aux abstractions produites par le
capitalisme : nature, société, économie. Nous devons trouver le langage et la politique
destinés à des civilisations nouvelles, trouver des façons de vivre dans la mutation
induite par l’écologie du capitalisme. C’est pourquoi, dans notre conclusion, nous
proposons une série d’idées qui nous aident à reconnaître et à orienter la place des
humains dans la nature, à travers le discours de la réparation. Tenir compte des
injustices commises par des siècles d’exploitation peut resacraliser les relations
humaines au tissu du vivant. Redistribuer le care, les terres et le travail, de façon à ce
que chacun ait une chance de contribuer à l’amélioration de sa vie et de l’écologie autour
de lui peut défaire la violence de l’abstraction que le capitalisme nous fait accomplir
chaque jour. Nous nommons cette vision « écologie de la réparation 125 » et proposons de
voir, à travers elle, aussi bien l’Histoire que le futur, de pratiquer et de défendre l’égalité,
de réimaginer les relations des humains avec le tissu du vivant.
Entre son crime et son exécution, un jour seulement s’écoula. Mais les documents
du tribunal ne donnent même pas son nom. Elle vivait à Tlaxcala, en Nouvelle-Espagne.
Le dimanche 18 juillet 1599, elle brisa des croix dans une église, incita les Indiens
Chichimèques à se rebeller contre les Espagnols et tua un Indien Tarasque en usant de
sorcellerie. Elle fut arrêtée le lendemain. Six témoins l’accablèrent. Au coucher du soleil,
on l’autorisa à prendre la parole pour se défendre. Elle raconta ce qu’elle avait fait et –
d’après le procès-verbal – raconta un rêve :
Des cerfs [lui apparurent] et lui dirent de ne pas fuir. Ils la cherchaient, et ils ne voulaient apparaître à personne
d’autre qu’à elle, parce qu’elle était malade et qu’ils voulaient la voir, et elle dit qu’elle était très âgée quand elle vit
ces figures, et maintenant elle est jeune, en bonne santé, et ils lui ont retiré des cataractes qu’elle avait, et ensuite ces
deux figures allèrent dans une caverne avec elle, et lui donnèrent un cheval, qu’elle a dans ledit pueblo de Tlaxcala,
et l’une des deux figures était un cerf qui montait un cheval, et l’autre cerf avait un cheval bridé, et à ce moment-là
elle était infirme, mais après avoir vu les deux figures, elle est bien 1.

Des crimes qu’elle avait commis, le rêve était le pire. Elle aurait pu déclencher une
insurrection, profaner une église, convoiter l’argent de la terre chichimèque – mais rien
n’était aussi dangereux que son rêve : car l’ordre naturel dont elle offrait la vision était
l’inverse de celui des colonisateurs. Le cheval n’était pas monté par des Espagnols, mais
par un cerf – le symbole des Chichimèques : non pas des hommes blancs au-dessus de la
nature, mais la vie indigène au-dessus de la vie des colonisateurs. Faire ce rêve, c’était
fomenter une insurrection plus que politique : cosmique. Ce rêve était séditieux. Elle fut
pendue dans l’après-midi.
Il n’est pas facile de parler de cette femme sans savoir son nom. « Sorcière » : ainsi
l’appelaient ses assassins. C’est un nom qu’elle aurait sans doute pu employer pour elle-
même, sans le venin colonial bien sûr. Raconter son histoire est un acte de mémoire. La
rêveuse de cette écologie radicalement différente, il fallait la mettre à mort, et vite. Lui
permettre de vivre, c’était approuver une alternative à l’écologie-monde du capitalisme.
Cette femme chichimèque a été assassinée par une société civilisée, parce que sa
sauvagerie naturelle brisait les règles de cette société. Cette transgression, ce crime, était
une réalité relativement nouvelle. En 1330, le mot anglais savage voulait encore dire
« intrépide, indomptable, vaillant 2 ». Ce sens positif a disparu vers la fin du XVe siècle,
pour être remplacé par son sens moderne : « à l’état de nature 3 ». Ce n’est pas un
hasard : l’exécution de la sorcière chichimèque a eu lieu au moment où s’élaborait le
clivage nature / société.

Au moment précis où Las Casas et Sepúlveda se disputaient le destin des Peuples


Indigènes – étaient-ils des esclaves « par nature » ? –, le mot « société », que nous
employons tous les jours, subit un changement considérable. À partir de 1550 environ, il
en vint à signifier non plus seulement le fait d’être en compagnie, mais un ensemble
plus vaste, dont les individus sont une partie 4. L’idée que les individus font partie
d’unités collectives plus grandes qu’eux-mêmes n’est pas nouvelle – il y a longtemps
que les humains ont nommé et établi des frontières autour des groupes sociaux : polis
(« cité »), « Empire du milieu », « Chrétienté », « peuple élu », etc. Mais la notion
moderne de société a un antonyme historiquement unique : la nature. En face de la société,
il n’y a plus, désormais, d’autres humains, mais la nature. La notion de société a précédé
celle de nation. Pour que la société puisse être défendue, il fallait d’abord l’inventer 5. Et
elle a été inventée à travers une séparation stricte d’avec la nature.
En anglais, ce n’est qu’après les années 1550 que les mots nature et société ont pris
leur sens moderne, au cours d’un « long » XVIe siècle (vers 1450-1640) 6. Ce fut, comme
nous le verrons, une période décisive dans l’histoire de l’Angleterre capitaliste et
coloniale. Elle vit l’ascension des empires espagnols et portugais ; l’installation, dans le
Nouveau Monde, de systèmes de production de masse, employant une main-d’œuvre
d’esclaves, indigènes ou africains. Ces transformations contribuèrent de façon décisive
au déplacement, de l’Asie à l’Atlantique Nord, de la production et de la puissance
mondiale. Ce déplacement s’est fait lentement, cependant. Face aux civilisations
asiatiques, l’Europe était, technologiquement et économiquement, un continent pauvre.
Ce n’est qu’après 1800 que la situation changea 7. La Chine, il faut le rappeler, avait déjà
l’imprimerie 8, une flotte puissante 9, la poudre 10, des cités pleines de vie 11, mais une
crise environnementale condamnait sa richesse 12. Ce qui fit la fortune du capitalisme
européen fut sa capacité à utiliser la Nature à des fins productives, et à transformer cette
productivité en richesse. Cette capacité était fondée sur un mélange singulier combinant
violence, commerce et technologie, mais aussi – ingrédient essentiel – une révolution
intellectuelle : la Nature comme antonyme de la Société. Cette idée s’est emparée des
esprits, bien au-delà des philosophes. Elle justifia la conquête et le pillage, quand ils
devinrent un mode de vie. La confrontation violente avec la nature trouva sa plus
grande expression aux frontières du capitalisme, forgées dans la violence et la rébellion –
comme le montre l’assassinat de la sorcière.
Pour nous, il va de soi que certaines dimensions du monde sont sociales, tandis que
d’autres sont naturelles. Par exemple, la violence raciste, le chômage et l’incarcération de
masse, la culture de consommation, sont censés relever des problèmes « sociaux » et de
l’injustice « sociale ». En revanche, le climat, la biodiversité, l’épuisement des ressources
– sont censés relever des problèmes « naturels », de la crise « écologique ». Mais ce n’est
pas seulement que nous pensons le monde de cette façon. C’est aussi que nous le faisons
ainsi, en nous comportant comme si le « Social » et le « Naturel » étaient des domaines
autonomes ; comme si les relations de pouvoir entre les hommes n’étaient pas affectées
par le tissu du vivant.
Autrement dit, quand nous utilisons ces mots – Nature et Société –, nous leur
mettons des capitales pour faire comprendre qu’il s’agit de notions qui ne décrivent pas
le monde objectivement, mais organisent le monde et, ce faisant, nous organisent. Les
savants appellent ces notions des « abstractions réelles 13 ». Elles ont des conséquences
ontologiques – Qu’est-ce qui est ? – et épistémologiques – Comment savons-nous ce qui
est ? Elles décrivent le monde en même temps qu’elles le font. C’est pourquoi les
abstractions réelles sont souvent invisibles. C’est pourquoi aussi nous recourons à des
idées telle que celle d’« écologie-monde » : parce qu’elles incitent à voir, derrière les
notions apparemment neutres de Nature et de Société, une violence qui ne se dit pas. De
tels mots sont des bombes à retardement. Les abstractions réelles ne sont pas
innocentes : en réfléchissant les intérêts des puissants, elles leur donnent les clés du
monde.
Aussi est-ce par la Nature que nous allons commencer notre exposé sur la
cheapisation du monde. La Nature, il faut y insister, n’est pas une chose, mais une façon
d’organiser – et de cheapiser – la vie. C’est seulement à travers tout un système
d’abstractions réelles – à la fois politiques économiques et culturelles – que l’activité de
la nature est chosifiée. Car le tissu du vivant, en tant que tel, n’a rien de cheap, pas plus
qu’il n’est méchant, bon, ou téléchargeable. S’il a été cheapisé, c’est parce qu’on l’a
nommé, contrôlé et contraint à entrer de force dans des processus d’échanges de profits.
Nous avons vu dans l’introduction que le capitalisme n’aurait pu naître sans la
cheapisation de la nature. Nous allons maintenant explorer les mécanismes et les effets
de cette stratégie.
Mettre la nature au travail

Vivre, c’est altérer son environnement. L’évolution des homininés s’est faite à
travers une série de transformations biologiques – dont la découverte du feu qui, en
réduisant l’énergie nécessaire à la digestion, permit aux hommes de bâtir des mondes.
Les humains sont donc une espèce capable d’agir sur l’environnement. Mais leurs
créations sont fragiles. Si les civilisations naissent et grandissent, c’est grâce à l’aide du
reste de la nature : lorsque cette aide disparaît, les civilisations s’effondrent. Rome a
prospéré pendant l’optimum climatique romain (300 av. J.-C. - 500 ap. J.-C.) 14.
L’optimum climatique médiéval (vers 950-1250) a contribué à l’émergence de nouveaux
États en Eurasie, de la France au Cambodge 15. C’est donc une anomalie climatique qui a
favorisé l’Europe féodale, de même que c’est un autre changement climatique qui a
coproduit sa crise, avec la transition vers le capitalisme qui devait s’ensuivre.
Le Petit Âge glaciaire a été en effet l’un des facteurs de ce délitement du féodalisme
européen. Mais le climat n’était pas seul en cause. L’Europe féodale était extrêmement
dynamique. S’il est vrai que les aléas météorologiques nuisaient aux rendements
céréaliers, le féodalisme disposait de technologies agricoles sophistiquées. Dès le IXe
siècle, la productivité agricole augmenta considérablement : les champs cultivés
gagnèrent du terrain sur les forêts, et les populations humaines et animales s’accrurent
rapidement. À l’aube du XIVe siècle, les densités de population européennes étaient déjà
relativement élevées. Mais la faiblesse systémique du féodalisme ne peut se réduire à
l’épuisement des sols. Si le féodalisme s’est effondré, c’est que les paysans n’ont pas pu
fournir aux seigneurs un surplus économique plus élevé. Si on les avait laissé faire, les
paysans seraient passés de la monoculture (de blé ou de seigle) à des mélanges de
culture, qui auraient inclus des produits maraîchers. La production de nourriture en
Europe occidentale aurait pu alors doubler, voire tripler 16. Mais cette transition fut
impossible, parce que les seigneurs voulaient des produits qu’on puisse vendre
rapidement afin d’obtenir des liquidités. Les seigneurs féodaux veillèrent donc
jalousement à la reproduction d’un système agricole qui privilégiait les gains à court
terme, au détriment d’ajustements vitaux, parce qu’ils avaient l’inconvénient d’écorner
leurs revenus. Le parallèle avec aujourd’hui ne laisse pas d’être troublant. C’est ici
qu’intervient la stratégie de cheapisation de la nature. Ici que les notions de Nature et de
Société commencèrent à prendre forme : dans les convulsions de la crise féodale et du
capitalisme naissant.
Les seigneurs, en refusant les ajustements nécessaires, précipitèrent une crise
épocale. Comme nous l’avons vu dans l’introduction, les problèmes agro-écologiques
engendrés par la domination seigneuriale, associés au changement climatique et à une
catastrophe démographique, semèrent la mort et déclenchèrent de terribles révoltes
paysannes. Les classes dirigeantes d’Europe occidentale essayèrent – en vain – de
ramener les paysans au servage. Mais ce que cette crise mettait en jeu, ce n’était pas
seulement l’organisation de la société en classes. C’est toute l’écologie féodale du
pouvoir, de la richesse et de la nature, qui cessa de fonctionner. Toute une époque
finissait : États, seigneurs, marchands, tout devait s’écrouler, pour que des solutions
nouvelles viennent restaurer leur richesse 17.
Au cœur de ces solutions nouvelles, la conquête du monde : pas seulement par les
armes à feu, mais aussi par la création de nouvelles frontières, à la fois culturelles et
géographiques. Entre les mains de l’argent et du marché, la vie et la terre devinrent des
moyens de résoudre les crises générées par l’écologie du capitalisme. Car au cœur de
cette relation à la nature, il y a le profit : Christophe Colomb en est une figure
exemplaire. Colomb surgira à chacun de nos chapitres, comme premier praticien de la
cheapisation du monde. Quand il débarque dans les Caraïbes, ce n’est pas seulement
avec le regard du conquérant, mais aussi avec l’œil de l’évaluateur – qu’il avait affûté
dans les aventures coloniales des Portugais au large de l’Afrique du Nord. Colomb
déclencha une colonisation pécuniaire de la nature. Les empires européens, à
commencer par les empires portugais et espagnols, avaient l’obsession des objets
naturels – y compris des corps de « sauvages » – toujours dans le but d’augmenter leur
richesse et leur pouvoir. Colomb catalogua la nature afin de l’évaluer (de lui mettre un
prix) : il avait compris ce qu’était devenue la Nature à l’ère du capitalisme de la première
modernité 18.
Cette stratégie de cheapisation de la nature, Colomb la mit en pratique dès son
arrivée dans le Nouveau Monde 19. Au huitième jour de son premier voyage dans les
Caraïbes, il trouva un cap qu’il nomma « Cabo Hermoso [Beau Cap], parce qu’il est
ainsi… Je ne peux jamais lasser mes yeux du spectacle d’une végétation si ravissante, si
différente de la nôtre. Elle contient, je crois, de nombreuses herbes et de nombreux
arbres qui auront beaucoup de valeur en Europe comme teintures et médicaments. Mais
je ne les connais pas, et cela me cause un grand chagrin 20 ». Il apparaît ainsi, dès le
départ, comme un évaluateur, frustré de ne pas repérer immédiatement, dans la nature
qu’il contemple, son prix en argent.
Cela étant dit, le profit ne venait pas seulement du commerce. Il fallait mettre la
nature au travail : de là la réinvention coloniale de l’encomienda, qui fut la première
application pratique de la division entre Nature et Société. Originellement, l’encomienda
était simplement un titre de propriété. Mais elle devint une stratégie permettant de faire
passer certains humains du côté de la Nature : ils pouvaient ainsi travailler la terre pour
moins cher. À l’époque où la couronne espagnole bataillait pour conquérir du territoire
dans la péninsule Ibérique, les encomiendas avaient été une façon de gérer le butin.
C’était des concessions de terres temporaires dont le roi récompensait les aristocrates,
afin qu’ils puissent exploiter les domaines auparavant occupés par les Maures 21. Dans
les Caraïbes, en revanche, les encomiendas, passant du Moyen Âge à la modernité,
cessèrent d’être des concessions de terres pour devenir des concessions de main-d’œuvre.
En plus des terres, les colons prenaient possession des Indigènes qui s’y trouvaient, et
qui devenaient esclaves de facto. Le propriétaire possédait aussi, en plus du territoire, la
flore et la faune. Et les Peuples Indigènes faisaient partie de la faune. C’est pourquoi, au
e 22
XVI siècle, les Espagnols désignaient les Indigènes des Andes comme les naturales .
Plus tard, le système de l’encomienda combina différents dispositifs de travail, où
l’esclavage voisinait avec le salariat 23. C’est-à-dire que le règne de la Nature comprenait
virtuellement tous les peuples de couleur, la plupart des femmes et la plupart des Blancs
venus de semi-colonies (comme l’Irlande ou la Pologne) 24.

L’invention de la nature et de la société

Dès le départ, les hommes ont compris qu’ils étaient différents du reste de la
nature 25. Ce n’est pas le capitalisme qui a inventé cette distinction. Là où il a innové,
c’est en transformant cette distinction en séparation absolue et définitive – et en principe
d’ordonnancement. Des deux côtés de l’Atlantique, les penseurs ont contribué à cette
tâche. René Descartes (1596-1650) a appris les bases du raisonnement philosophique en
étudiant le philosophe mexicain Antonio Rubio (1548-1615). C’est aux Amériques,
comme le montre Enrique Dussel, que s’est développée au XVIe siècle une bonne partie
de la réflexion anticoloniale la plus sophistiquée 26. Les Anglais, au même moment,
appliquaient les idées de « sauvage » et de « civilisé » à l’Irlande – leur première
frontière coloniale. Ce n’est pas un hasard si la domination anglaise en Irlande s’est
intensifiée après 1541 – au moment précis où Nature et Société assumaient leurs sens
actuels. Les forces coloniales anglaises étaient concentrées sur une bande de littoral
autour de Dublin. Ce territoire des débuts de l’activité coloniale anglaise s’appelait le
Pale. Ceux qui vivaient en dehors étaient les « sauvages ». En 1641, Descartes formula ce
qu’on pourrait appeler les deux premières lois de l’écologie capitaliste. La première peut
paraître innocente à première vue : Descartes fait une distinction entre esprit et corps,
appelant l’un « chose pensante » (res cogitans) et l’autre « chose étendue » (res extensa).
Le réel est donc constitué de « choses pensantes » et de « choses étendues ». Les humains
(mais pas tous) sont des « choses pensantes », tandis que la « Nature » est remplie de
« choses étendues ». Or, à cette époque, les classes dominantes voyaient la plupart des
humains – femmes, peuples de couleur, Peuples Indigènes – comme des « choses
étendues », pas des « choses pensantes ». Les abstractions philosophiques de Descartes
devinrent donc de véritables instruments de domination. C’était des « abstractions
réelles », dotées comme telles d’une redoutable efficacité matérielle. Et cela nous amène
à la deuxième loi cartésienne de l’écologie capitaliste : la civilisation européenne (ou,
pour le dire avec Descartes, « nous ») doit devenir « maîtres et possesseurs de la
nature 27 ». La Société et la Nature n’étaient donc plus seulement existentiellement
séparées. La Nature devenait quelque chose que la Société devait contrôler et dominer.
Autrement dit, l’influence de Descartes ne s’exerçait pas seulement sur la pensée
moderne, mais aussi sur les logiques du pouvoir modernes.
Descartes, bien que français, doit être resitué dans un monde de pensée anglais et
hollandais. S’il est né et a été éduqué en France, presque toutes ses grandes œuvres ont
été écrites dans la république des Provinces-Unies, entre 1629 et 1649. La Hollande était
alors la plus grande superpuissance capitaliste. C’est au cours de ces mêmes décennies
que la révolution écologique planétaire commencée environ deux siècles plus tôt devait
connaître un crescendo irréversible : c’est alors qu’on vit dévaster les forêts du Brésil à la
Pologne en passant par les Moluques, détruire les zones humides de la Russie à
l’Angleterre et creuser des mines depuis les Andes jusqu’à la Suède 28. Ces
transformations environnementales, dont chacune fournissait un peu plus de nature
cheapisée, furent si énormes que, dès les années 1650, plus de cinq cents valeurs furent
cotées à la bourse d’Amsterdam (la première place financière moderne). Le matérialisme
révolutionnaire de Descartes était donc pleinement en phase avec son temps.

Mais Descartes n’était pas arrivé tout seul à sa philosophie révolutionnaire. La


seconde loi de l’écologie capitaliste, la domination de la nature, devait beaucoup à
Francis Bacon (1561-1626), un philosophe dont on fait souvent le « père » de la science
moderne. (On reviendra sur ce langage genré dans un instant.) Bacon était un membre
éminent de l’establishment politique anglais, membre du Parlement à plusieurs reprises,
attorney général de l’Angleterre et du Pays de Galles, etc. Il disait que la « science
devait, en quelque sorte, torturer la Nature pour obtenir ses secrets 29 ». Ou encore, que
« l’empire de l’homme » devait pénétrer et dominer « le sein de la Nature ». La science
doit « traquer la nature dans ses errances, afin de pouvoir ensuite, à volonté, la conduire,
la pousser dans la même direction […]. Et personne ne devrait avoir de scrupule à entrer
et à pénétrer dans ces antres et ces recoins, s’il n’a d’autre but que la recherche de la
vérité 30 ».
Bacon était une figure politique majeure, à un moment où de nouveaux dispositifs,
entièrement modernes, menaçaient, surveillaient et opprimaient les vies des femmes
européennes. L’invention de la Nature et de la Société se formulait aussi en termes de
genres. Les oppositions binaires de l’Homme et de la Femme, de la Nature et de la
Société, buvaient à la même coupe. Dès le départ, la Nature fut « gyn-écologique 31 ». Le
dualisme cartésien est donc bien plus qu’un énoncé descriptif : c’est un énoncé normatif
sur la meilleure façon d’organiser pouvoir et hiérarchie, Humanité et Nature, Homme et
Femme, Colonisateur et Colonisé.
Bien que la responsabilité (et la faute) en soit partagée par beaucoup, on peut
légitimement parler de révolution « cartésienne ». Elle opéra quatre transformations
majeures, dont chacune détermina l’idée que nous nous faisons de la Nature et de la
Société. Premièrement, une pensée binaire (ou bien / ou bien) remplaça les formes de
pensée alternatives (à la fois / et). Deuxièmement, on privilégia le fait de penser des
substances, des « choses », au lieu de penser les relations entre ces substances.
Troisièmement, elle éleva la domination de la nature par la science au rang d’idéal social.
Enfin, la révolution cartésienne rendit pensable, donc faisable, le projet colonial.
Dussel a montré comment l’auteur quechua Felipe Guamán Poma de Ayala (1535-1616
environ), prévoyant Descartes en quelque sorte, « découvre le processus par lequel le
ego conquiro, “je conquiers”, […] culmine dans le ego cogito, “je pense”, fondé sur Dieu
lui-même, pur moyen à partir duquel il reconstruit le monde désormais passé sous son
contrôle, à son service, voué à son exploitation. Et, avec le monde, les populations du
Sud 32 ».
Le rationalisme cartésien est fondé sur une grande distinction : celle qui sépare la
réalité intérieure de l’esprit et la réalité extérieure des objets. Comment, dès lors, faire
entrer les objets extérieurs dans l’esprit ? Il y faut un regard neutre, désincarné, hors
espace et hors temps. Ce regard, toujours, fut celui du colon éclairé. Avec le cogito de
Descartes, le monde devenait pure visibilité, pure mesurabilité, face à un spectateur
abstrait. L’art et la littérature au Moyen Âge se caractérisaient par la pluralité de leurs
perspectives ; ils furent remplacés par un seul œil : désincarné, omniscient,
panoptique 33. Dans le domaine de la géométrie, de la peinture et spécialement de la
cartographie, la pensée nouvelle représenta la réalité comme si l’on se tenait à l’extérieur
d’elle. À la Renaissance, comme le dit Lewis Mumford, la technique de la perspective
« transforma la relation symbolique entre les objets en une relation visuelle : et le visuel à
son tour devint une relation quantitative. Dès lors, dans la nouvelle image du monde, la
taille n’indiquait plus l’importance humaine ou divine, mais la distance 34 ». Et cette
distance pouvait être mesurée, cataloguée, classifiée, cartographiée et possédée 35.
La carte moderne n’était pas une pure et simple représentation du monde. C’était
avant tout une technologie de la conquête. Le planisphère de Cantino (1502) ne peut se
comprendre qu’à partir des ambitions démesurées de ce tout petit pays, qui lança, dès
1503, une série d’invasions dans l’océan Indien, s’emparant ainsi des principales plaques
tournantes du commerce lucratif de cette région du monde : Ormuz dans le golfe
Persique, Goa en Inde et Malacca en Asie du Sud-Est 36.
Les cartes du XVIe siècle, comme les planisphères et les portulans des marins,
laissèrent rapidement la place à la technologie cartographique la plus célèbre et la plus
couramment utilisée encore aujourd’hui : la projection de Mercator, le plus grand
géographe de son temps. Gerard Mercator, dont le nom de famille (fictif) signifie
« marchand », vivait dans les Flandres, une des régions les plus dynamiques du
commerce de cette époque. Il gagnait sa vie en vendant non des cartes mais des globes –
on commençait à pouvoir penser la planète comme une sphère 37. En mettant son savoir
au service d’une expansion commerciale aussi rapace que militarisée, Mercator
révolutionnait la géographie. Écoutons ce qu’en dit Jerry Brotton :
L’importance de l’innovation de Mercator, en ce qui concerne la technique de la navigation et les profits
commerciaux, était assez claire. Les marins, au lieu d’emporter avec eux des portulans ou des globes sur la surface
desquels étaient tracés des relevés maladroits et imprécis, disposaient d’une technique de projection permettant de
tracer des lignes correctement sur la surface d’une carte plane. L’intérêt de cette technique pour l’art de la
navigation était d’ailleurs annoncé par le titre même de l’ouvrage de Mercator 38.

Autrement dit, pour conquérir et cheapiser le monde, il faut d’abord le


cartographier.

Maîtres et possesseurs de la nature

En affirmant que nous devions nous « rendre comme maîtres et possesseurs de la


Nature », Descartes proclamait le pouvoir de (certains) esprits sur la Nature, étant
entendu que la plupart des humains de cette époque faisaient partie de cette « Nature ».
La révolution cartésienne marchait donc main dans la main avec deux processus
historiques fondamentaux : d’une part, de plus en plus d’humains dépendaient du
système monétaire pour survivre. C’est ce que les historiens appellent la
« prolétarisation » : l’activité humaine devient quelque chose à échanger au sein du
système marchand – c’est notre « marché du travail 39 ». Disons-le tout de suite : la
prolétarisation n’a jamais été strictement économique. Elle a été en fait le résultat du
second processus historique : la création, après 1450, de nouvelles formes de pouvoir
territorial. L’ancien pouvoir territorial – l’entrelacs des juridictions et des autorités
personnelles si caractéristique de l’Europe médiévale – s’étant effondré au cours de la
longue crise féodale (1315-1453 environ), c’est un nouveau type de pouvoir qui rendit
possible la création des empires espagnol et portugais ainsi que l’ascension spectaculaire
des Pays-Bas et de l’Angleterre. Et au cœur de ce nouveau pouvoir, on trouve la
généralisation de la propriété privée.
Le Portugal a été pionnier en matière d’écologie capitaliste. Mais l’Angleterre est un
meilleur exemple pour illustrer la façon dont le capitalisme a transformé la terre et le
travail. Au cours du XVe siècle, tandis que les prix du grain stagnaient – et que le coût du
travail augmentait –, les propriétaires anglais profitèrent de l’effondrement
démographique pour s’approprier des exploitations paysannes abandonnées. Une part
croissante des terres, de plus en plus rapidement après 1500, fut retirée de l’usage
coutumier, qui limitait la possibilité, pour les propriétaires, d’augmenter le bail :
désormais, le bail était ajusté aux forces du marché 40. Là où cette appropriation de terres,
relativement pacifique, n’était pas possible, les propriétaires utilisèrent une lacune du
droit féodal : au moment des héritages, ils pouvaient imposer le paiement de « taxes
d’entrée 41 ». Si un paysan – souvent le fils aîné – héritait de la terre mais ne pouvait pas
payer ces taxes, il perdait la terre. Ce genre de lacunes étaient légion, et le loyer de la
terre ne cessa d’augmenter au gré de l’offre et de la demande – il ne devait plus être
raisonnable, comme aux siècles précédents 42.
Mais les propriétaires ne se contentaient pas de s’emparer des terres. Ils
transformaient la façon dont on voyait la nature. En faisant passer les terres coutumières
sous un système de loyers compétitifs, ils diminuèrent la surface des commons – ou
« communs », ces terres où les paysans avaient joui d’une certaine autonomie. Les
commons, comme leur nom l’indique, ne sont à personne. Un large éventail de droits y
est respecté : droit d’y faire paître les animaux, droit de ramasser du bois dans les forêts,
droit de glaner dans les champs. Avec ces droits venaient des responsabilités : les
communs se gèrent. Le ramassage du bois, par exemple, était restreint, afin de ne pas
compromettre la possibilité de ramasser du bois à l’avenir. Ces droits et ces
responsabilités étaient vitaux pour la survie des paysans. Il fallut donc, au fur et à
mesure que les commons disparaissaient, que les paysans se trouvent d’autres moyens
de survie. Les églises et autres institutions sociales offraient peu de soutien. Les paysans
furent alors forcés de quitter la terre, ou bien d’offrir la seule chose qu’il leur restait à
vendre : leur travail. Voilà en quel sens leur travail était « libre » : ils le vendaient sans y
être forcés – si l’on met à part la misère et les peines de prison pour vagabondage, car les
lois à cet égard étaient intentionnellement sévères. S’ils voulaient survivre, les paysans
n’avaient donc pas d’autre choix que de vendre leur travail 43.
Ils pouvaient aussi résister, certes. Et ils le firent 44. Dans la première moitié du
e
XVI siècle eurent lieu toute une série d’insurrections agraires et urbaines, culminant avec
la Rébellion de Kett, en 1549 : seize mille rebelles s’emparèrent de Norwich, qui était
alors la deuxième ville d’Angleterre 45. La colère des paysans visait l’« enclosure des
communs » (c’est-à-dire l’action d’entourer de clôtures ces espaces collectifs), le
démantèlement des droits coutumiers, mais aussi l’idée de rente compétitive, qui était
encore « relativement nouvelle et scandaleuse » un siècle après 1450 46.
Très vite, ce qui avait fait scandale devint la norme. Ce n’était pas la dernière fois
qu’on allait assister à ce phénomène. Les propriétaires anglais allaient cultiver leurs
terres pour faire de l’argent ou, plus souvent, louer leurs terres à des fermiers qui le
feraient. Ce fut une révolution de la production – différente de la révolution du sucre à
Madère et dans le Nouveau Monde, mais tout aussi décisive. La transformation de la
propriété anglaise révolutionna la relation entre les humains et le sol sous leurs pieds. La
productivité agricole fit un bond de 75 % entre 1600 et 1700 : à cette date, plus de la
moitié de la population anglaise travaillait en dehors de l’agriculture 47.
Cette irrésistible ascension de la propriété privée était indissociablement matérielle,
politique et symbolique. Les relevés cadastraux et les rapports patrimoniaux bourgeois,
sponsorisés par l’État, étaient des terrains de lutte entre les classes et entre les écologies.
Pour les Anglais occupant l’Irlande, le cadastre était une « composante du triomphe de la
civilisation sur la sauvagerie 48 ». Les cartes étaient un moyen de connaître, donc de
contrôler, la nature. Toutes les formes de savoir alternatives sur la nature –
expérimentations des Incas dans l’agriculture, avancées méso-américaines dans
l’enrichissement du sol, médecine chinoise, « sorcellerie », savoirs des Indigènes –, en
revanche, étaient séditieuses. Elles menaçaient l’existence même du capitalisme, défiant
à la fois son épistémologie et son ontologie. Elles furent donc confinées dans les
frontières du « folklore », quand elles n’étaient pas carrément éradiquées 49. Il y eut donc
aussi une « enclosure des savoirs ». Tout ce qu’il y avait à savoir sur la nature et le
monde, c’était les hommes européens qui le savaient.
Cette enclosure des savoirs était essentielle à une révolution culturelle qui voyait
explicitement les peuples colonisés – et presque toutes les femmes – comme une partie
de la Nature, qu’il fallait par conséquent discipliner et administrer. Lorsque, après 1541,
l’Angleterre accrut sa domination sur l’Irlande, sa politique impérialiste se donna pour
priorité de relocaliser « les sauvages irlandais qui vivent à présent dispersés dans les
bois » dans des villes à l’anglaise 50. De même, après 1571, les Espagnols menèrent un
programme similaire, mais à une échelle supérieure, dans le Pérou colonial, relocalisant
les Andins – naturales – dans des villages agricoles imitant les villages espagnols. À
partir de 1620, les Hollandais firent de même en Asie du Sud-Est 51. Toutes ces politiques
posèrent les fondations d’un projet colonial qui éjectait les colonisés de la société
civilisée, ce qui lui permettait ensuite de faire de l’empire une nécessité morale, en tant
qu’« école » pour les peuples « arriérés ». On alla ainsi jusqu’à justifier l’esclavage en le
présentant comme une « école de civilisation », pour paraphraser l’historien Ulrich B.
Phillips 52.

Lumières, prolétarisation, privatisation de la propriété : ces trois processus


d’apartheid culturel permirent au capitalisme de cheapiser la nature en cheapisant le
travail, humain et non humain. Mais il n’y a rien comme une crise écologique pour
rappeler à la civilisation que la nature n’est jamais cheap. L’impact du changement
climatique dans nos vies quotidiennes rend désormais impossible d’ignorer cette réalité.
Ces dernières années, l’intensité et la fréquence des « phénomènes météorologiques
extrêmes » ont été des avertissements on ne peut plus clairs. La sécheresse a dévasté
l’agriculture californienne. En juillet 2016, les habitants de Bassora, en Irak, ont vu le
thermomètre atteindre 54 degrés Celsius, tandis qu’au même moment il atteignait 60
degrés dans certaines régions de l’Iran 53. L’économie irakienne a peut-être baissé de
20 % durant cette vague de chaleur de l’été 2016 54. De fait, le stress lié à l’augmentation
de la chaleur – avec son impact létal sur les enfants et les personnes âgées – va peut-être
rendre inhabitables certaines régions du Moyen-Orient d’ici la fin du siècle 55. Des
incendies sans précédent ont ébranlé l’ouest du Canada. En Inde, des vagues de chaleur
ont tué des milliers de personnes 56. Aux États-Unis, les inondations de la Louisiane, en
août 2016, qui obligèrent trente mille personnes à quitter leurs maisons, couronnèrent
une série de phénomènes météorologiques statistiquement improbables : d’après la
National Oceanic and Atmospheric Administration, en effet, cette tempête était un
événement qu’on voit une fois tous les cinq cents ans. Or les quinze mois précédents
avaient vu huit tempêtes de cette ampleur 57.
Voilà ce qu’est la vie à l’ère du Capitalocène. D’autres civilisations humaines ont
certes altéré l’environnement. Mais aucune d’entre elles ne cherchait à cheapiser la
nature. C’est cette stratégie qui a transformé la planète en la scindant en deux : Nature,
d’un côté, Société de l’autre. Ceux qui ont refusé cette transformation, comme la sorcière
chichimèque, ont mis leur vie en péril. Les Peuples Indigènes continuent de résister, et
continuent d’être massacrés – bien que la langue du Capitalocène nous dise que ces gens
ne sont pas exterminés : on est en train de les développer.
Ce qui nous a amenés à ce moment de l’histoire géologique, c’est le cycle de la
transformation de la nature en argent puis de l’argent en capital. C’est pourquoi nous
devons maintenant explorer l’unique objet du regard de Colomb, lorsqu’il observait les
ressources naturelles du Nouveau Monde. Cet objet est resté jusqu’à présent à l’arrière-
plan de notre exposé ; et pourtant le capitalisme moderne serait impensable sans lui.
Nous voulons parler de l’argent cheap.
Poderoso caballero es Don Dinero :
nace en las Indias honrado,
donde el mundo le acompaña,
viene a morir en España,
y es en Génova enterrado.
Dom Argent est un puissant seigneur.
Il naît aux Indes couvert d’honneur,
De là le monde l’accompagne,
Il vient mourir en Espagne,
Et il est à Gênes mis en terre.
Francisco de Quevedo.

Et [l’Inca Huayna Capac] demanda à l’Espagnol [Candia, le premier Espagnol à


débarquer au Pérou] ce qui faisait sa nourriture. Il répondit en espagnol, et avec des
gestes indiquant qu’il mangeait de l’or et de l’argent. Et [Capac] donna de grandes
quantités de poudre d’or et de vaisselle d’argent et d’or.
Felipe Guamán Poma de Ayala, El primer nueva corónica y buen gobierno [La première nouvelle chronique et du bon gouvernement].

Comme beaucoup d’humains, Christophe Colomb comprenait l’argent intimement,


mais aussi imparfaitement. Par exemple, en 1478, alors qu’il avait été embauché pour
transporter une cargaison de sucre de Madère à Gênes, il fit une transaction si mauvaise
qu’il fut attaqué en justice 1. Ludovico Centurione, un des plus riches banquiers de
Gênes, avait confié 1 290 ducats à un marchand, Paolo Di Negro, qui avait chargé
Colomb d’acheminer cinquante mille livres (22 680 kg) de sucre, lui donnant 103 ducats
et une cargaison de laine 2. Mais à Madère, personne n’avait besoin d’acheter de la laine.
C’est donc avec une petite cargaison de sucre que Colomb retourna à Gênes ; il dut faire
l’aveu de son échec commercial devant un tribunal. Il avait vingt-sept ans « ou à peu
près 3 ». Colomb se hâta de quitter la ville et n’y remit plus les pieds 4. La finance génoise,
cependant, allait l’accompagner jusqu’à la mort. Nous allons voir comment.
Colomb se dirigea vers l’Espagne. Elle s’apprêtait à déclencher la première de trois
campagnes militaires majeures. En 1478, le roi Ferdinand II et la reine Isabelle
envoyèrent des soldats à la Grande Canarie. Mais ils se retrouvèrent vite à court
d’argent, et durent faire appel au Génois Francesco Pinelo, qui finança, en 1480, quatre
nouvelles expéditions. En 1483, la Grande Canarie était conquise : on allait pouvoir
satisfaire les créanciers 5. Mais il y avait un problème : « Les seuls résultats immédiats,
explique Helen Nader, furent le nombre sans précédent de captifs de guerre. Et c’est
ainsi que les créanciers du roi [les Génois surtout] […] devinrent les courtiers d’esclaves
du roi 6. » Ce modèle fut vite repris. La seconde grande campagne militaire, lancée en
1482, acheva la Reconquista de la péninsule Ibérique. Là encore, les Génois finançaient la
guerre. Et là encore, le seul butin qui valait quelque chose, c’était les captifs. Quand
Malaga tomba, en 1487 – Colomb était présent – les juifs et les musulmans furent réduits
en esclavage. « Les hommes d’affaire les plus importants de Malaga, avant comme après
sa chute », étaient les Centurione de Gênes 7.
Beaucoup de ceux qui avaient financé les expéditions aux Canaries et en Espagne
financèrent encore la troisième, dont le but était de rejoindre l’Asie en passant par
l’Atlantique. Francesco Pinelo, l’homme qui était venu au secours des rois catholiques
en 1480, était devenu entre-temps trésorier adjoint de la Santa Hermandad (« Sainte
Confrérie »), une force de police hautement militarisée chargée de réprimer la résistance
à la construction de l’État castillan 8. C’est cette confrérie qui fut responsable de
l’expulsion des juifs d’Espagne le 31 juillet 1492, trois jours seulement après que Colomb
eut embarqué pour les Amériques. L’autre trésorier adjoint de la Santa Hermandad
s’appelait Luis de Santángel 9. Il était également, depuis 1481, escribano de ración, en
charge des finances royales, du royaume d’Aragon. C’est lui qui persuada Isabelle, qui
avait d’abord rejeté les propositions de Colomb, de changer d’avis. On raconte partout
que c’est Ferdinand et Isabelle qui financèrent le voyage de Colomb. Mais c’est une
demi-vérité. En fait, les deux royaumes (l’Aragon de Ferdinand et la Castille d’Isabelle)
n’étaient pas tant financiers qu’assureurs : ils garantissaient un prêt, et ce prêt provenait
en large part… de la Santa Hermandad 10.
Aux origines de l’écologie du capitalisme, il y a un cycle qui va au-delà de la
conversion de l’argent en marchandises et retour. Il y a là un sortilège singulier, et très
moderne, qui est à l’œuvre. Les États faisaient la guerre pour obtenir du butin. Mais pour
payer leurs soldats, il leur fallait de l’argent. Mais sans faire la guerre, ils ne pouvaient
pas s’emparer des richesses dont ils avaient besoin pour payer les guerres précédentes…
Guerre, argent, guerre. Quant aux banquiers, ils avaient besoin que les États les
remboursent, et les États avaient besoin que les banquiers les financent. Ce qui est donc
nouveau, avec le capitalisme, ce n’est pas la recherche du profit, mais les relations qui
unissent inextricablement la recherche du profit, son financement, et les États. Elles
devaient transformer la planète. Ce chapitre leur est consacré.

L’écologie de la finance

Depuis six siècles, l’argent est le moteur de la vie planétaire 11. Pas n’importe quel
type d’argent : l’argent comme capital, comme pouvoir de commander la vie, le travail et
les ressources. Ce capital circule pour deux raisons. La première, c’est le marché mondial
qui se constitue à l’âge moderne, à l’époque de Colomb. La seconde, c’est l’impérialisme
moderne qui naît au même moment. Ce n’est pas un hasard : ni le marché mondial ni le
pouvoir mondial n’auraient pu exister sans la finance. De même que celle-ci, sans eux, se
serait retrouvée impuissante.
L’argent permet d’agir à distance. C’est grâce au métal précieux que se développa la
monnaie, et à sa suite le commerce agricole, dans le Croissant fertile, et même qu’une
crise de la dette fut résolue, en 1788 avant notre ère 12. Voici les étapes à suivre pour
fabriquer une monnaie : d’abord, vous devez vous procurer une matière rare : en
général, du métal. Ensuite, vous portez ce métal à un hôtel de la Monnaie, qui garantit la
pureté du métal, et qui, littéralement, inscrit sur lui la marque de son autorité. Sous le
capitalisme, cet argent est ensuite échangé contre de la force de travail, des machines et
des matières premières qui deviennent des marchandises qu’on va échanger à leur tour
contre de l’argent.
Argent mondial, nature mondiale et pouvoir mondial – voilà la singulière trinité
qui, en faisant le capitalisme, transforma l’environnement, de la conquête des
Amériques à la catastrophe du réchauffement climatique. Dans le monde moderne,
l’argent est donc une relation écologique : une relation déterminant les conditions
d’existence non seulement des humains – mais de toute la vie.
Voilà pourquoi on peut dire que Wall Street est une façon d’organiser la nature. Nous
allons voir que l’écologie mondiale du capitalisme a besoin d’argent cheap : il lui faut
une valeur fiable, sur laquelle on puisse compter pour faciliter le commerce, donc une
valeur contrôlée, mais de façon à servir le groupe dominant. Pour que l’argent reste
cheap, deux conditions majeures sont nécessaires : il faut s’approprier les matières
premières de base (argent, or, pétrole) de l’argent, et les réguler de telle sorte que les
taux d’intérêt – c’est-à-dire le prix de l’argent – restent bas. Et il faut ensuite contrôler
l’économie monétaire, ce que seuls les États (cités, nations et empires) peuvent faire.
C’est ainsi que le capitalisme financier, comme l’a bien vu Fernand Braudel, « ne
triomphe que lorsqu’il s’identifie avec l’État, qu’il est l’État » – des mots
particulièrement pertinents pour notre temps, où l’on a vu Goldman Sachs traiter la
Maison Blanche comme une succursale 13.
Ce qu’ont donc découvert les colonisateurs européens au XVIe siècle, c’est que le
règne de l’argent métal pouvait s’étendre à l’échelle du monde entier. Grâce aux
interconnexions qui s’ensuivirent, les capitalistes obtinrent un résultat qui, malgré
quelques interruptions, continue jusqu’à aujourd’hui – une écologie capitaliste, fondée
sur l’argent cheap 14.
L’argent cheap, c’est, avant toute chose, des taux d’intérêt qui restent bas. Même
dans le monde d’aujourd’hui, avec ses porte-conteneurs naviguant à toute allure et ses
opérations boursières à haute fréquence, le crédit reste le poumon du capitalisme. Le
travail cheap, la nourriture cheap, l’énergie cheap et les matières premières cheap, sont
les conditions indispensables à la croissance. Mais ce qui les rend toutes possibles, c’est
le crédit cheap 15. Historiquement, il y a toujours eu un cercle vertueux entre l’argent
cheap et les nouvelles frontières : chaque fois que, dans certaines régions, les profits se
sont mis à diminuer, les capitalistes ont empoché leurs profits pour les investir dans la
finance. Voilà pourquoi, après chaque grande période d’expansion du capitalisme
mondial – pour les Hollandais vers 1650, pour les Anglais vers 1850 et pour l’âge d’or
américain de l’après-guerre – on a assisté à un processus de financiarisation, où les
capitalistes abandonnent des activités industrielles et commerciales, parce que devenues
moins lucratives, pour se jeter dans la finance. Au lieu d’embaucher des travailleurs
indociles, de construire des usines coûteuses, d’acheter des matières premières et de
fabriquer quelque chose, les capitalistes se tournent vers une activité plus simple et
(provisoirement) plus séduisante : prêter de l’argent et spéculer sur le futur. En ce sens,
la financiarisation consiste essentiellement à parier sur une future révolution
industrielle, encore plus lucrative que la précédente 16. C’est un tel moment que nous
sommes actuellement en train de vivre. Et cela n’a rien de rassurant : car l’Histoire
montre que ces cycles d’accumulation s’achèvent généralement par une guerre, ainsi
que par l’apparition de nouveaux pouvoirs financiers. Nous y reviendrons.

Aux yeux des capitalistes, deux phénomènes font le charme et l’utilité de la


financiarisation.
Le premier est la tendance des grandes puissances à faire la guerre, ou du moins à
renforcer leur potentiel militaire. C’est ce qui est arrivé après la stagnation économique
des années 1970, lorsque les États-Unis lancèrent le plus grand renforcement du
potentiel militaire qu’on ait jamais vu en temps de paix. Comme nous le verrons, les
États financent rarement eux-mêmes leurs guerres. Ils doivent emprunter de l’argent.
L’autre phénomène qui booste la financiarisation, c’est que le capital quitte le centre
pour affluer vers les frontières. À la fin du XIXe siècle, par exemple, des sommes
gigantesques de capital anglais, sous forme de prêts, ont quitté Londres pour affluer vers
le reste du monde, en particulier pour construire des chemins de fer – qui s’avérèrent à
leur tour fondamentaux pour l’extraordinaire cheapisation de la nourriture et des
matières premières au siècle suivant 17.
Dès lors, tant qu’il y a eu des frontières prometteuses, où l’on pouvait mettre au
travail (cheap) les humains et les autres ressources « naturelles », la financiarisation a
gagné son pari sur le futur. Ainsi, lorsqu’a pris fin, dans les années 1970, la longue
période d’expansion de l’après-guerre, une nouvelle ère de financiarisation a commencé.
Il est vrai que l’ère néolibérale est née d’une crise de l’argent cher, celle du « choc
Volcker » de 1979, destiné à contrôler l’inflation, où l’on a vu les taux d’intérêt franchir la
barre des 20 %. Mais une longue ère d’argent cheap s’en est suivie. Comme l’explique
Anwar Shaikh, la période d’expansion néolibérale (quelle que soit la qualité de cette
« expansion ») qui commença dans les années 1980 fut « stimulée par la forte baisse des
taux d’intérêt […]. Cette chute des taux d’intérêt a également dopé la diffusion du capital
dans le monde, provoqué une énorme hausse de la dette des consommateurs et produit
des bulles internationales dans la finance et l’immobilier 18 ».
La différence avec aujourd’hui, c’est que la nature a moins de frontières à offrir,
tandis que les piles de cash sur les tables du casino mondial n’ont jamais été aussi
élevées. Au XXIe siècle, l’argent tente de reporter à plus tard l’examen des problèmes
sous-jacents à la crise socio-écologique. Mais les dollars cheap ne peuvent plus masquer
ces problèmes. À quoi peut bien ressembler un cocktail de bouleversements monétaires,
biologiques, climatologiques et sociaux ? L’histoire a quelques leçons à nous offrir à ce
propos.

Pour une poignée de pièces d’argent :


les origines monétaires du monde moderne

La Peste noire (1347-1353) déclencha une crise fiscale : car l’une de ses
conséquences fut la chute du nombre de personnes capables de travailler dans les mines,
ce qui entraîna une pénurie d’argent. Par ailleurs, l’aristocratie européenne voulait des
épices de Malacca, des soies persanes, de la porcelaine chinoise. De son côté, l’industrie
européenne avait besoin de matières premières : du coton égyptien, de l’alun syrien.
Toutes ces marchandises, les Européens les payaient en battant monnaie à partir des
métaux tirés des mines qu’ils contrôlaient. Et c’est ainsi qu’on vit le peu d’argent et d’or
disponible en Europe disparaître en un clin d’œil vers le Sud et vers l’Orient. Il est vrai
que la balance commerciale restait équilibrée, parce que les Européens vendaient de leur
côté des animaux et des produits manufacturés. Il n’en reste pas moins, comme le
montre John Day, que « l’argent disparut quasiment aussi vite que son extraction dans
les mines de Sardaigne ou de Bohème. Il en alla de même pour l’or hongrois et
soudanais, dès qu’il entra dans le circuit méditerranéen. Et même dans des régions aussi
excentrées que l’Angleterre et les Flandres, ce déficit aggrava – s’il ne les créa pas – des
problèmes chroniques de balance des paiements 19 ».
Le Petit Âge glaciaire était un problème mondial, surtout dans l’un des centres
commerciaux les plus florissants – la Chine 20. Car il se combina avec une grave crise de
la cour impériale. La dynastie Ming décida alors de cesser de battre monnaie. Une
pénurie mondiale d’argent s’ensuivit. L’État Ming se retira également de « son
implication sans précédent dans les relations internationales. Or, aucun autre État n’était
en mesure d’assumer le rôle moteur que la Chine avait joué dans la croissance
économique mondiale. De sorte qu’entre le début des années 1440 et le milieu des
années 1460, tout le continent eurasien fut frappé par de profondes crises politiques et
économiques 21 ».
En conséquence, les Chinois cessèrent de croire au papier-monnaie. Ce qui leur
inspirait confiance, c’était les pièces d’or et d’argent. Le peu qui existait était thésaurisé,
aussi disparurent-elles rapidement de la circulation 22. Le « mauvais » papier-monnaie
expulsa la « bonne » monnaie métallique. À Malacca, la monnaie devint si rare que les
commerçants se mirent à fabriquer des pièces avec de l’étain 23. En Europe, un des rares
moyens d’échange qui continuait à inspirer confiance, c’était les lettres de change
florentines ou génoises ; mais, en l’absence de coffres bourrés d’or et d’argent pour les
garantir, elles étaient impuissantes à résoudre le problème.

Pour les Européens du Moyen Âge, l’idée que l’argent pouvait prendre une autre
forme que des pièces de monnaie était presque impensable. « Parmi toutes les étranges
coutumes » rapportées par Marco Polo sur la Chine, « aucune ne semble l’avoir plus
étonné que le pouvoir, détenu par l’État, d’imposer [l’usage du papier-monnaie] […]
dans tout l’Empire 24 ». Mais il n’y avait pas en Europe d’Empires semblables à celui
qu’avait vu Marco Polo. Il y avait un petit nombre d’États moyens et des centaines de
petits États – tous subissaient de plein fouet la dépréciation de la monnaie.
La confiance mutuelle entre les usagers de la monnaie diminuait, car on ne pouvait
jamais être certain que les pièces reçues ne soient pas trafiquées. Pour conjurer cette
perte de confiance, l’argent et l’or – le lingot – s’avérèrent essentiels 25. Mais des
inondations frappèrent les mines d’argent européennes, et la monnaie en circulation
diminua des deux tiers, peut-être plus encore, dans le siècle qui suivit 1350 26. Si la
confiance mutuelle s’amenuisait, le précieux métal se raréfiait encore plus.
Or il était vital pour les marchands européens de disposer d’une monnaie fiable : il
ne s’agissait pas seulement d’extraire du métal, mais de tisser des réseaux par lesquels
ce métal pouvait devenir de l’argent, autorisé par un pouvoir qui garantissait sa
circulation jusqu’aux frontières alors en plein expansion.
Du sud de l’Allemagne arriva une première solution : à Augsbourg, la famille
Fugger inventa la monnaie moderne, en créant la première et la plus essentielle
industrie du capitalisme : la métallurgie 27. C’est en effet dans leurs mines de l’Erzgebirge
(monts Métallifères), riches en argent et en cuivre, que naquit l’argent moderne : le mot
dollar vient des pièces – thalers – que l’on battait à Joachimsthal, la plus grande ville-
champignon de cette époque.
Après 1450, la pénurie d’argent s’atténua. Cette année-là, aucune mine européenne
ne produisit plus de 2,5 tonnes d’argent. Mais dès 1458, huit mines produisirent plus de
12,5 tonnes par an 28. L’argent européen et, dans une moindre mesure, l’or africain 29,
purent alors fournir la base matérielle indispensable à l’extraordinaire croissance des
échanges marchands qui commença à la fin du siècle 30.
Cet essor de l’argent ne favorisa pas seulement le développement de la monnaie – il
produisit aussi l’une des premières classes ouvrières de l’âge moderne : dès 1525
environ, en Europe centrale, cent mille hommes travaillaient dans les mines et la
métallurgie – sans compter ceux qui, sans nombre, travaillaient dans des activités
commerciales complémentaires 31.
Les conséquences environnementales furent également rapides et effrayantes. En
témoigne Georgius Agricola, le premier géologue moderne : « Les bois et les forêts sont
rasés, car on a besoin d’une quantité infinie de bois pour les constructions, les machines
et la fusion des métaux. Or, quand il n’y a plus de bois ni de forêts, les bêtes et les
oiseaux meurent, et beaucoup d’entre eux fournissaient une nourriture agréable et
plaisante pour l’homme […]. Quant à l’eau qui lave les minerais, elle empoisonne les
sources et les ruisseaux, détruisant ou chassant les poissons 32. »
Parce qu’ils dévoraient les forêts, l’argent, le cuivre et le fer menaçaient la survie
des paysans. Comme nous l’avons vu au chapitre précédent, avant le XVIe siècle, les
terres boisées étaient généralement des biens communs. Ils constituaient, pour le dire
avec Jack Westoby, « le pardessus du pauvre 33 ». Or, de tous les métaux, c’était l’argent
qui nécessitait le plus de combustible pour être fondu. Tout au long du XVIe siècle, l’accès
aux forêts, dans presque tous les États allemands, fut donc strictement réglementé. Les
forêts furent rasées, et l’accès à ce qui en restait fut fortement limité. Dès les années
1520, la « bataille pour le bois » se heurta aux revendications de la classe laborieuse des
mines et des fonderies. C’est ainsi qu’éclata, vers 1525, la première grande révolte
ouvrière et paysanne de la modernité : la guerre des paysans allemands.
Face au péril qui menaçait les communs, les paysans exigèrent la restitution de
l’accès à la forêt 34. Le pasteur radical Thomas Münzer (dont le nom veut dire
« monnayeur »…) dénonça ces enclosures des forêts : « Chaque créature est devenue une
chose à posséder : les poissons des rivières, les oiseaux du ciel, les rejetons de la terre – la
création, elle aussi, doit être libérée 35. » La révolte ouvrière et paysanne, à laquelle il
sacrifia sa vie, interrompit la vie financière européenne. Elle aurait pu provoquer
d’autres révolutions… si les financiers d’une petite ville italienne n’avaient pas financé
une solution coloniale.

La banque génoise

Au milieu du XVe siècle, l’Europe commençait à se remettre des épidémies, des


guerres et des famines qui avaient décimé le continent depuis 1315. La même année,
l’Angleterre et la France mirent fin à la guerre de Cent ans. La Paix de Lodi (1454)
conclut la « Guerre de Cent Ans italienne », un siècle environ de conflit entre les quatre
« grandes puissances » de l’Italie du nord : Venise, Gênes, Florence et Milan 36.
La république de Gênes était de loin la plus faible d’entre elles. Et même, on peut
dire qu’au fond, elle ressemblait plus à une société holding transnationale qu’à une
puissance impériale 37. Mais Gênes ne faisait pas de la figuration pour autant : en 1298,
ses recettes fiscales dépassaient celles de la France, et sa population dépassait celle de
Londres 38. Cependant, des insurrections venaient régulièrement la bouleverser :
entre 1413 et 1453, quatorze d’entre elles mirent la ville sens dessus dessous 39. Elles
avaient pour origine le « conflit, mené souvent avec une intensité suicidaire, entre
l’aristocratie et la bourgeoisie », véritable leitmotiv de l’histoire génoise 40. Imaginez une
guerre financière entre les 0,1 % et les 1 %. Elle dura jusqu’en 1528, date à laquelle
l’aristocrate Andrea Doria, en récrivant la Constitution de la république, scella la victoire
des 0,1 %.
Les territoires que possédait Gênes en Orient étaient administrés par la Commune,
la municipalité elle-même. Lorsqu’ils se mirent à tomber les uns après les autres entre
les mains des Ottomans, ou à être menacés par la compétition des Vénitiens, les dettes
de la Commune augmentèrent. Un groupe d’aristocrates créanciers de la Commune
décidèrent alors de fonder, en 1407, la Casa di San Giorgio (la Maison – plus tard la
Banque – de Saint Georges) 41. En moins d’un an, cette banque obtint de la Commune,
pour rentrer dans ses frais, le contrôle de tous les territoires d’outre-mer. Tout au long
du XVe siècle, la ville céda ses titres sur ses actifs (ses territoires) comme paiements
d’intérêt ou comme garanties : « Lerici en 1479, la Corse en 1482, Sarzana en 1484 42. » Les
0,1 % de la cité siphonnèrent ainsi les ressources et les îles de la Méditerranée au
détriment de la classe des riches marchands, et conservaient les revenus dans leurs
propres banques 43. Cette tension entre les banques et les États dont elles dépendent est
toujours parmi nous.
Les marchands génois cherchaient désespérément des moyens de payer les
créanciers de la Commune. En 1417, ils développèrent un système de loterie, dont le
jackpot était « l’équivalent du salaire annuel de dix chanceliers 44 ». Ils avaient par
ailleurs déjà commencé à vendre, au siècle précédent, les trésors de la Commune, et c’est
ainsi que le Saint Graal était devenu un instrument financier : après l’invasion de
Césarée, la coupe à laquelle aurait bu Jésus lors de son dernier repas avait été apportée à
Gênes par Guglielmo Embriaco (« Guillaume l’Ivrogne »). En 1319, afin de payer ses
créanciers, la cité avait mis en gage le Graal auprès du cardinal Niccolò Fieschi.
L’instrument financier qui en résulta fut appelé Compera Cardinalis 45. La cité fit aussi
affaire avec l’horreur, en se lançant dans le commerce des esclaves, obtenus grâce aux
conquêtes espagnoles, comme on l’a vu, mais aussi à des raids en Asie Mineure et en
Afrique du Nord. « Les contrats par lesquels les propriétaires d’esclaves louaient leurs
esclaves indiquent que le taux de rentabilité sur le capital investi était de 7 à 10 %. Ce
rendement était supérieur à celui que la Casa di San Giorgio versait à ses actionnaires.
En conséquence […], les Génois investirent dans la chair humaine 46. » De sorte qu’à
Gênes, au XVe siècle, un habitant sur vingt était un esclave. C’est de là que dérive la forme
de salutation italienne ciao. Elle vient de (vostro) schiavo, « (votre) esclave 47 ».
La Casa était une puissante force économique et politique : elle devint bientôt
l’unique source de crédit pour la municipalité, se conduisant parfois comme une
véritable banque centrale de Gênes. Elle n’était pas toujours toute-puissante, cependant.
Des insurrections de marchands, puis de prolétaires, l’obligèrent à desserrer son emprise
sur la Commune. La municipalité se révolta contre ses créanciers, exigeant des
réductions de paiements – ce qui stimula un marché secondaire des obligations – et
contraignit le pape Calixte III, en 1456, à déclarer cette exigence légitime. Dans l’histoire
qui lie le crédit et l’État, il est bon d’observer que le capital ne gagne pas toujours.
Les récentes histoires de la finance ont passé sous silence la Casa di San Giorgio, en
partie à cause de l’obscurité de ses manuscrits, en partie parce que les Génois ne
connaissaient pas, contrairement aux Vénitiens, l’art d’en jeter plein la vue 48. Mais grâce
à leur agilité en matière de lignes de crédit, et grâce à leurs connexions avec les
aristocraties européennes, ils purent se procurer de l’argent à des taux d’intérêt jamais
vus avant le XVIIIe siècle 49. C’était les maîtres de l’argent cheap. Ils avaient acquis cette
maîtrise en récoltant les fruits des exploits coloniaux de l’Espagne, qu’ils avaient
financés. Ils ne furent sans doute pas les seuls à faire fortune comme créanciers : d’autres
institutions bancaires suivirent leurs pas, plus tard, à Amsterdam, puis à Londres et aux
États-Unis. Mais l’histoire génoise est intéressante en ce qu’elle associe les ingrédients
essentiels à la cheapisation de l’argent : la recherche du profit, la capacité à fonder des
colonies et l’attitude envers la nature. À travers Colomb, cette histoire a aussi un lien,
comme on l’a vu, avec la violence des frontières du Nouveau Monde.
Les financiers de Gênes avaient besoin du Nouveau Monde. Car tout au long du XVe
siècle, à cause de la longue dépression du siècle précédent, à cause aussi des défaites
militaires de Gênes, que les Vénitiens et les Turcs expulsèrent de ses avant-postes
lucratifs en Méditerranée orientale, le commerce génois était en crise 50. En outre,
l’arrière-pays génois, déjà fort étroit, avait été entièrement déforesté, ce qui contraignait
les armateurs à importer du bois de construction 51. La défaite et la nécessité
géographique obligeait donc Gênes à regarder vers l’ouest – notamment vers l’Espagne
et le Portugal. Ce qu’elle avait perdu en Méditerranée orientale, elle le regagnerait – et
plus encore – dans l’Atlantique.
À partir de 1450, on vit donc la puissance financière génoise pénétrer dans les
territoires de l’Empire espagnol, de l’Italie du Sud au Nouveau Monde. Installés à
Cordoue, à Cadix ou à Séville, les marchands génois commerçaient sur tous les fronts :
soie, sucre, huile d’olive, blé, colorants 52. Doublant les Catalans, ils contrôlèrent bientôt
le juteux commerce de la laine, le plus grand produit d’exportation de la Castille 53.
Mais ce n’est pas en tant qu’astucieux commerçants que les Génois changèrent le
monde. C’est en finançant la guerre.

Comment transformer l’or et le sang en capital :


les origines de l’armée moderne

Financer une guerre n’a jamais été facile. Les impôts arrivent au compte-gouttes, et
inégalement, en fonction des récoltes. Or faire la guerre exige vitesse et liquidités. Les
soldats doivent être armés, nourris, logés et – surtout – payés, relativement vite. Les
riches marchands de Carthage apprirent cette leçon au prix fort, lorsque leurs
mercenaires, en 241 av. J.-C., mirent la ville à sac 54. Il en alla de même pour Philippe II
d’Espagne, dont les mercenaires pillèrent Anvers.
Alors comme aujourd’hui, les guerres se font à crédit. Quand il s’agit de faire des
budgets équilibrés sur le dos des pauvres, c’est pour les États un jeu d’enfant. Mais
quand les travailleurs, devenus soldats, sont armés et organisés, le rapport de force n’est
plus le même. Vous devez vous endetter auprès des banques et payer rapidement les
soldats. Parce que les soldats sont armés.
À la fin du XVe siècle, la culture militaire européenne connut un immense
bouleversement : « la révolution militaire 55 ». La taille des armées grossit – de plus en
plus, et très vite. En 1470, l’Espagne comptait peut-être vingt mille soldats sous les
armes. Un siècle plus tard, c’était dix fois plus 56. L’Espagne fut rapidement suivie par le
reste de l’Europe, où les armées décuplèrent littéralement entre 1530 et 1710 57. Or le coût
de la guerre augmenta encore plus vite 58. Le coût de l’entretien des armées fut multiplié
par vingt 59. La production des nouveaux canons coûtait très cher, et leur mise en
pratique coûtait encore plus cher : au XVIIe siècle, un seul coup de canon « était à peu
après équivalent […] à la paie mensuelle d’un soldat d’infanterie 60 ». Et le moindre
affrontement un peu conséquent – par exemple lorsqu’en 1544 les Anglais assiégèrent
les Français dans Boulogne pendant 55 jours – pouvait représenter 150 000 canonnades.
De même, dans toute l’Europe, c’est à prix d’or qu’on modernisa les fortifications et les
défenses des villes. La reine Élisabeth, par exemple, dépensa pas moins de 130 000 livres
– la moitié des recettes fiscales annuelles de la Couronne – pour rénover la forteresse de
Berwick-upon-Tweed, à la frontière anglo-écossaise 61.
Dès lors, dans la mesure où la guerre moderne repose sur la capacité d’un État à
emprunter, la cote de solvabilité d’un empire détermine très largement ses chances de
victoire. La banqueroute fait disparaître les empires – comme lorsque l’URSS, après
avoir fait la course aux armements avec les États-Unis, se retrouva les caisses vides. Ce
n’est certes pas au XVIe siècle que les rois ont commencé à emprunter pour financer leurs
guerres. Mais le niveau de cette dette était inédit. Là encore, l’Espagne est importante.
Ce fut Charles Quint, petit-fils de Ferdinand et d’Isabelle, roi d’Espagne sous le nom de
Charles Ier à partir de 1516, qui montra le chemin. En 1519, une fois élu à la tête du Saint
Empire romain germanique, il était à la tête d’un royaume paneuropéen allant de la mer
du Nord aux Caraïbes. Les guerres occupèrent tout son règne. Pour les financer,
délaissant les Fugger et les Welser, il se tourna vers les Génois 62. Ces derniers firent
donc crédit à Charles Quint. Pour garantie, ils demandèrent d’avoir la priorité – pas
toujours honorée – sur l’argent extrait des mines d’Amérique. Cet accord, fondé sur le
génocide et la violence coloniale, établit une relation durable, et typique de la modernité,
par laquelle le crédit organise, à l’échelle du monde entier, la nature, le pouvoir et le
travail. Pendant presque deux siècles, les grandes familles de la banque génoise – les
Centurione, les Pallavicino, les Spinola, les Grimaldi – furent associés aux « plus
importantes décisions politiques et militaires des souverains espagnols », affectant
pratiquement « tous les aspects de la vie économique espagnole 63 ». C’est au point que
ce fut notre vieille connaissance, le Génois Francesco Pinelo, qui organisa et dirigea, en
1503, la Casa de Contratación – le ministère espagnol du Commerce extérieur 64. Rien
d’étonnant, donc, à ce qu’en 1617, l’Espagnol Cristóbal Suárez de Figueroa déplore que
l’Espagne soit devenue « les Indes des Génois 65 ».
Il y a une chose que Charles Quint n’a jamais vraiment comprise : c’est que, dans
une écologie capitaliste, la force militaire est impuissante à fonder un pouvoir mondial
stable. Quand Charles Quint avait besoin d’argent, il savait où en trouver, en exhibant
du sang et des dettes. Quand ses armées assiégèrent Metz, en 1552, il dépensa deux
millions et demi de ducats : l’équivalent d’une décennie de ses revenus en or et en argent
américains 66. Il emprunta des dizaines de millions de ducats. Lorsque son fils Philippe II
monta sur le trône, en 1556, il était massivement endetté. L’année suivante, il se déclara
en faillite, pour s’endetter de plus belle : la dette, estimée à trente millions de ducats en
1556, passa à soixante millions en 1575, et atteignit cent millions en 1598 67. Au début du
e
XVII siècle, les deux tiers du budget espagnol – et plus, parfois – allaient aux dépenses
militaires 68. Entre 1474 et 1504, à une époque où la croissance économique était
inférieure à 1 %, les recettes fiscales de l’Espagne, grâce à des légions de collecteurs
d’impôts, augmentèrent quasiment de 12 % par an, passant de neuf cent mille à vingt-six
millions de reales 69. Entre les années 1520 et les années 1550, Les recettes doublèrent
encore en chiffre absolu 70. « Dans ce monde », écrivit Benjamin Franklin, « rien n’est sûr,
à part la mort et les impôts » : l’argent cheap combine les deux 71.
La guerre moderne devint une façon de transformer l’or et le sang en capital. Les
États, voulant agrandir leur territoire et leur puissance, avaient besoin d’argent pour y
parvenir. Au fur et à mesure que les coûts de la guerre augmentaient, ils empruntaient
toujours plus, et imposaient les populations en conséquence. Dès lors, quelle qu’en soit
l’issue, la guerre profitait aux financiers.
L’argent, prêté aux États, devenait du capital. Il y avait des risques : certains
banquiers, parfois, faisaient faillite. Mais la tendance globale était claire. Dans un monde
comprenant un seul système financier et de nombreux États rivalisant pour l’hégémonie,
les États continueraient à faire la guerre, donc continueraient à s’endetter.
L’Espagne, massivement endettée, fut un court instant plus riche et militairement
plus puissante que ses rivaux. Entre la fin du XVIe et le début du XVIIe siècle, elle tenta – en
vain – de soumettre la république des Provinces-Unies. Celle-ci ne possédait ni les
richesses du Nouveau Monde ni d’abondantes ressources naturelles ni une population
nombreuse. Mais elle avait deux choses que les Espagnols n’avaient pas : une économie
vigoureuse, fondée sur l’industrie et le commerce ; et les richesses qui venaient avec. Les
Espagnols avaient les lingots d’or et d’argent ; mais les Hollandais avaient le capital. En
utilisant le pouvoir financier pour faire la guerre par d’autres moyens 72, la république
des Provinces-Unies devint la superpuissance du XVIIe siècle, tandis que l’Espagne
entrait dans une longue période de stagnation, s’installant, mal à son aise, dans les rangs
des puissances moyennes de l’Europe.

Le capitalisme, une histoire mondiale

En se faisant la guerre, les États modernes bâtissaient aussi des empires. Certes, le
monde avait connu d’immenses empires bien avant l’avènement du capitalisme : pensez
aux Romains ou aux Mongols. Mais jamais auparavant on n’avait vu des empires
traverser les océans et parcourir la planète toute entière à la recherche du profit.
Les États fabriquaient du capital, le capital fabriquait des États. Si les choses étaient
aussi simples, ce cycle se serait rapidement brisé. Car faire la guerre à de puissants
rivaux est une opération « perdant-perdant ». Voilà pourquoi les empires de la première
modernité ne faisaient pas seulement la guerre : ils s’appropriaient également
gratuitement le travail des humains et des autres ressources naturelles présentes sur
leurs territoires. Dans le cas du premier impérialisme espagnol, cette appropriation prit
plusieurs visages : le vol et le massacre, d’abord. Mais le pillage est nécessairement
limité. Les Espagnols durent donc trouver des façons de faire venir de leurs colonies un
afflux régulier de richesses – surtout sous forme de métal argent – et de transformer
ensuite ces richesses en liquidités, grâce aux banquiers, de Gênes et d’ailleurs.
On voit souvent la Renaissance comme une époque de marchands et de banquiers.
Mais on oublie que la multiplication par cinq de la production d’argent, de cuivre et de
fer était d’origine industrielle. La fortune des Fugger venait de leurs mines, exploitées
avec des techniques métallurgiques d’avant-garde – comme le Saigerprozess, permettant
d’extraire l’argent de minerais de qualité inférieure – et selon un dispositif rappelant les
firmes modernes.
Cependant, la guerre des paysans de 1525, et d’autres formes de soulèvements de
travailleurs, avait abouti à une augmentation du salaire des mineurs. En conséquence,
les profits des propriétaires de mines diminuèrent. La « découverte », en 1544, de
l’argent du Potosí (alors au Pérou, aujourd’hui en Bolivie) n’aurait pas pu tomber plus à
pic 73.
Pour les intérêts stratégiques de l’Espagne, l’argent américain était essentiel. En
1568, lorsque la production d’argent se mit à décliner, Philippe II envoya
immédiatement au Pérou l’aristocrate Francisco de Toledo, afin de la relancer. L’une des
premières mesures qu’il prit fut d’importer dans les mines un régime de travail
indigène : la mita. Chaque communauté des seize provinces entourant le Potosí devait
envoyer un homme sur sept travailler dans les mines. Ces hommes, les mitayos, devaient
travailler de l’aube au crépuscule 74. On s’arrêtait seulement le dimanche et les jours de
fêtes chrétiennes. Car le régime de travail mis en place par Toledo comprenait aussi le
soin des âmes et l’inculcation du christianisme. Certes, les Indigènes relevaient de la
Nature ; mais par le travail, ils pouvaient racheter leurs âmes.
Les mitayos, payés un salaire de misère, devaient encore se charger eux-mêmes de
leur voyage vers le Potosí, et acheter eux-mêmes leurs outils et leur nourriture. (Ce
système de travail était beaucoup moins coûteux que l’esclavage : rappelons que les
esclavagistes, après avoir acheté les esclaves, devaient encore pourvoir à l’entretien de
leurs « acquisitions ».) Pour assurer la survie des mitayos, les communautés indigènes
avaient donc besoin d’argent et de nourriture. Pour s’en procurer, elles furent obligées
de commercer avec les Espagnols. Ce système eut des effets apocalyptiques sur les
Indigènes, dont la population, selon certaines estimations, subit une chute de 85 %
entre 1560 et 1590 75.
Ce cataclysme humain se répercuta aussi sur la forêt. Au début, l’argent extrait de
Cerro Rico (la Montagne riche) était fondu dans des fournaises alimentées au bois. Le
soir, sur la montagne, on voyait s’allumer des milliers de petites fournaises exposées au
vent, les huayras : « la nuit devenait le jour », dit un témoin 76. Mais les petites fournaises
ne suffisaient pas. Toledo introduisit une nouvelle technologie d’extraction de l’argent,
moins coûteuse en combustible : l’amalgamation de mercure. Elle opérait à une échelle
inédite : dans des cuves contenant plus de deux tonnes de minerai broyé. Son succès,
comme le succès de l’industrie sucrière à Madère, était dû aux exploits de l’ingénierie
hydraulique : on construisit pas moins de trente barrages. Souvent, ils se rompaient,
tuant d’un coup des centaines de mitayos et polluant l’eau que boiraient les survivants.
Paradoxalement, l’amalgamation de mercure fit monter le taux de déforestation. Elle
nécessitait moins d’énergie, mais le simple volume de la production – une augmentation
de 600 % entre 1575 et 1590 – provoqua une augmentation spectaculaire de la
consommation de combustible 77. Dès 1590, il fallut s’approvisionner en bois à plus de
500 kilomètres. Et au tournant du siècle, personne n’aurait pu dire que les montagnes du
Potosí avaient jamais accueilli quelque arbre que ce soit – encore moins une civilisation
indigène vibrante de vie : presque toutes les traces avaient disparu 78.
Ici aussi, on voit comment fonctionne la cheapisation. Des vies cheapisées
deviennent des travailleurs cheapisés, dépendant de care cheapisé, de nourriture
cheapisée, ayant besoin d’énergie cheapisée pour obtenir et traiter de la nature cheapisée
afin de produire de l’argent cheapisé – et beaucoup d’argent. C’est des mines du Potosí
que venait la plus grande quantité de métal argent produit dans le Nouveau Monde, et
l’argent du Nouveau Monde constituait 74 % de la production d’argent du XVIe siècle 79.
Le commerce mondial est né dans les mines du Potosí. Car si l’argent extrait des
mines n’est pas propulsé dans des circuits d’échange, ce n’est que de la boue qui brille.
C’est la fusion du commerce et de la production de marchandises qui le transforme en
capital. C’est pourquoi certains commentateurs ont situé la date de naissance du
commerce mondial en 1571 : c’est cette année-là que fut fondée la ville de Manille 80. De
fait, l’argent venu du Nouveau Monde n’est pas resté en Europe ; il a été propulsé sur les
routes des épices, avant, plus tard, de traverser le Pacifique. Si les lingots d’argent
japonais se mirent à affluer en Chine, entre 1540 et 1620, ce fut grâce à un réseau
complexe de commerce et d’arbitrage 81. Sans cette connexion commerciale, par laquelle
on échangeait des lingots contre des marchandises, les capitaux n’auraient pas pu passer
du Nouveau Monde à l’Asie orientale. Or, comme les Portugais, puis les Hollandais,
contrôlaient les flux maritimes d’argent métal de l’Europe à l’Asie, les Espagnols les
court-circuitèrent, en envoyant chaque année, par le Pacifique, via Manille, autant
d’argent (cinquante tonnes), qu’ils en envoyaient par l’Atlantique, via Séville 82. Des
volumes similaires d’argent gagnèrent la Baltique. En Europe de l’Est, ces volumes
d’argent, combinés avec le crédit, des seigneurs quasi féodaux et le servage, procurèrent
à la république des Provinces-Unies du bois cheap, de la nourriture cheap et des
matières premières cheap.
L’histoire du capitalisme, bien que l’Europe y ait sa place, n’est pas une histoire
eurocentrée. Du Potosí à Manille, de Goa à Amsterdam, l’avènement du capitalisme
intégra dans un même système la vie et le pouvoir.
L’écologie du capitalisme, en se mondialisant, amenait avec elle des passagers
clandestins. Si jamais vous avez été un jour dérangé par les fourmis rouges, vous devez
vous en prendre au commerce international des lingots – car les fourmis rouges furent
les premiers passagers clandestins du commerce de l’argent. Du sud-ouest du Mexique à
Taiwan en passant par l’Europe, Acapulco ou Manille, l’espèce se déplaça en même
temps que les espèces 83. C’était le début d’une nouvelle écologie planétaire.

Pourquoi les banquiers ont besoin des États

Pour financer leurs guerres, les États ont besoin des banquiers. Mais les banquiers
eux aussi ont besoin des États. L’argent est vulnérable face aux armes. Les marchands
prémodernes pouvaient subir – et subirent – des confiscations politiques. Même après
l’avènement du capitalisme, les banquiers restèrent vulnérables. Mais à la faveur des
guerres européennes, les banquiers, génois et autres, transformèrent cette faiblesse en
force. Car la demande de crédit augmenta plus vite que la capacité des États à intimider
ou à confisquer des fonds.
Mais par ailleurs, si les États dépendaient des capitalistes, ces derniers, de leur côté,
n’avaient pas le pouvoir d’accomplir une des opérations essentielles des États dans le
monde moderne, à savoir : identifier, cartographier et s’approprier des ressources
naturelles cheap. Ensuite, comme le fit remarquer Joseph Schumpeter, si les capitalistes
« ne disposent pas d’une force de protection face aux groupes non bourgeois », ils sont
« politiquement désarmés 84 ». Mais une fois les conditions de propriété établies, une fois
les populations soumises, une fois la flore et la faune cartographiées et les
infrastructures construites, alors les capitalistes s’en sortent plutôt bien. Tout cela,
cependant, il faut le rappeler, repose sur le crédit et les armées qu’il peut acheter. Et il
est important ici d’insister sur la différence qui sépare la banque des autres genres
d’activité capitaliste.
On décrit souvent en effet le crédit et la spéculation financière comme des processus
« économiques ». Mais on oublie toujours, ce faisant, que la circulation de l’argent
moderne est rendue possible par des institutions étatiques qui garantissent les échanges
et défendent les fondations de tout le système, à savoir la cheapisation de la nature, face
à tous les trouble-fêtes, humains ou non.
Aux souverains et aux cours de l’Europe, les financiers ne demandaient donc pas
seulement de les défendre : ils avaient aussi besoin que les États leur permettent
d’inventer de nouveaux moyens de paiement, en les garantissant. Aussi longtemps que
ces nouveaux moyens de paiement circulent et ne sont pas réclamés en liquide, ils
restent des sources potentielles de pur profit. Mais pour cela, que ces crédits soient des
compere génoises garanties par le Saint Graal ou des titres adossés à des créances
garantis par des prêts immobiliers douteux, il faut qu’un pouvoir politique les garantisse
et les stimule, ainsi que les profits qu’ils génèrent. De là le rôle d’un « prêteur en dernier
ressort » qui soit « crédible » – une banque d’État ou, plus récemment, le Fond monétaire
international (FMI) : d’une institution qui, en même temps qu’une monnaie forte et
qu’une armée puissante, puisse garantir un ordre hégémonique donné.
Ce système est toujours en mouvement dynamique. Comme on l’a vu au début de
ce chapitre, les rythmes de l’argent mondial et du pouvoir mondial sont intimement liés.
Après un premier emballement d’activité productive aux nouvelles frontières, note
Giovanni Arrighi, « les rendements commencent à décroître ; les pressions de la
concurrence s’accentuent ; tout est prêt pour le changement de décor : la croissance
matérielle se mue en croissance financière 85 ». On a donc d’abord un cycle
d’accumulation qui génère des profits et plus de capital liquide, et dure à peu près un
siècle. Puis survient une crise, qui fait pencher la balance en faveur des banquiers, au
détriment des capitalistes qui ont organisé l’accumulation. C’est ce qui s’est passé avec
les empires génois, hollandais et britannique, et c’est ce qui est en train de se dérouler
aux États-Unis. Nous vivons depuis les années 1980 dans une nouvelle ère de
financiarisation.
Mais il y a un élément entièrement nouveau. Dans les cas précédents de
financiarisation, l’impérialisme, en explorant de nouvelles frontières, à la recherche de
nouvelles ressources naturelles à cheapiser, a toujours offert à la finance de nouvelles
occasions de profit. Et du reste, on observe encore ce genre de phénomènes, avec par
exemple les récents épisodes d’« accaparement des terres », la spoliation et la
privatisation de terres publiques, paysannes et indigènes 86, l’accaparement des océans 87,
et même une nouvelle course à l’espace 88. Mais, malgré cette apparente domination du
capital financier, l’extraordinaire volatilité des marchés atteste aussi de sa faiblesse. Car
à un moment donné, les paris doivent payer. Et c’est précisément ce à quoi ont servi,
dans les siècles passés, les frontières du travail, de la nourriture, de l’énergie et des
matières premières. Mais aujourd’hui, ces frontières sont plus restreintes que jamais,
alors que le volume de capital en quête de nouveaux investissements n’a jamais été aussi élevé.
Cette situation sans précédent explique, au moins en partie, cette extraordinaire
combinaison, caractéristique de notre monde, entre, d’une part, une inégalité des
richesses radicale, et, d’autre part, une instabilité financière profonde. La guerre et la
violence transpirent par tous les pores de cette combinaison. Mais cette fois, pas de
destruction créative à l’horizon – uniquement la destruction.
De là l’omniprésence de Goldman Sachs. De la diaspora des financiers génois à
l’élite actuelle de la finance mondiale, en passant par les sociétés de banque hollandaises
qui récoltèrent les fruits du colonialisme des Pays-Bas, ou encore les banques
commerciales britanniques qui investirent dans l’exploitation en Angleterre et à
l’étranger, c’est la relation entre États, financiers et autres capitalistes, qui a déterminé
l’ascension et la chute des cycles d’accumulation.
Telle est donc l’histoire globale et écologique de l’argent cheap.

Trames contemporaines

Nous pouvons maintenant resituer le capitalisme financier contemporain dans un


contexte plus large. La sophistication toujours plus raffinée de l’ingénierie financière
n’est pas simplement le signe de « l’ascension des quants [analystes quantitatifs] ». C’est
aussi le résultat de siècles d’accumulation, chacun ayant ses propres façons d’ordonner
le capital, le pouvoir et la nature. Le flash trading, c’est-à-dire la possibilité de faire des
millions en prenant des décisions exécutées en millisecondes, est une conséquence de ce
premier moment où un comptable génois précisa que telle transaction s’était passée le
matin et non l’après-midi. De même, les partenariats public-privé, ou encore
l’hypothèque des ressources publiques à des inside dealers rappellent, là encore, la vente
du Saint Graal au bon acheteur 89.
Faire remonter l’analyse au XVe siècle sert essentiellement un but pratique. En 2015,
la Grèce a été forcée d’adopter une série de mesures qui, de façon systématique,
siphonnent sa richesse et garantissent qu’elle ne remboursera jamais sa dette 90. Ce
n’était pas une politique néolibérale au sens conventionnel du mot 91 : le FMI
recommanda un allègement de la dette qui allait « bien au-delà de ce que l’Europe avait
envisagé ». Pour le FMI, il s’agissait de ponctionner la Grèce, mais à un rythme qui ne
détruirait pas totalement son économie 92.
Le FMI avait dénoncé le fait que les banques too big to fail (trop grandes pour faire
faillite) avaient les gouvernements dans leurs poches. Il montra aussi comment les
citoyens étaient contraints de payer une régulation laxiste, permettant aux banques de
trouver de nouvelles façons de vendre du crédit et de compter sur l’État pour les sauver
lorsque ces paris engendreraient des crashs systémiques 93. Mais pour l’Allemagne,
obtenir une hégémonie fiscale en Europe était impératif. Elle fit donc la sourde oreille
aux leçons d’économie du FMI. Le pouvoir était plus important que la doctrine. Les
impératifs de l’empire et de la finance, nés au XVe siècle, sont toujours avec nous.
Alors, encore maintenant, en effet, on paye les banques en exploitant les travailleurs
et le reste du monde naturel. En Grèce, malgré les rodomontades écologiques du
gouvernement, les dettes furent payées en bradant toujours plus les actifs naturels
grecs 94. Bien sûr, vous pouvez toujours voir de la « nature » en Grèce, mais elle est
enclose : accessible uniquement dans des lieux de villégiature où les touristes viennent
dépenser une somme acceptable aux yeux des créanciers du pays. On peut ainsi
consommer, pour pas cher, la campagne et la mer comme des marchandises.
Dans tous les domaines de leur économie, les Grecs travaillent plus d’heures que les
Allemands. Et pourtant ils sont taxés de paresseux, et on les oppose à ce titre à leurs
homologues teutons 95. Ce n’est pas une « erreur » – cela montre simplement comment le
travail des uns a été approprié autrement que le travail des autres. Pour comprendre ce
processus, il nous faut voir comment le travail transforme la nature en argent. Le travail
du travail, en somme : voilà le sujet du chapitre qui suit.
Aux Caraïbes, on l’a vu, Colomb était incapable – et le regrettait bien – d’évaluer les
rendements commerciaux que pouvait receler une flore et une faune dont il ignorait
tout. Mais il y avait une partie de la faune qu’il était parfaitement capable d’évaluer : les
humains. « Au nom de la Sainte Trinité, écrivit-il à Ferdinand et Isabelle après son
second voyage, continuons d’envoyer tous les esclaves pouvant être vendus 1. »
Comment connaissait-il leur valeur 2 ? Parce que toute sa vie, en Europe, il avait vu des
esclaves. Enfant, à Gênes, il avait été en contact avec des esclaves, des maîtres et des
marchands de servitude. Il connaissait bien aussi l’esclavage pratiqué depuis des siècles
par les Espagnols et les Portugais 3. La conquête coloniale et les arguties des juristes leur
avaient procuré cette main-d’œuvre gratuite. Nous reviendrons sur cette jurisprudence
de la misère et de la race au chapitre 7, quand nous parlerons de la cheapisation des vies.
Mais pour l’instant, nous devons faire voir la relation qui lie nature, finance… et travail.
Pendant les Croisades, les lois de la guerre autorisèrent la capture et
l’asservissement de Sarrasins (ainsi appelait-on les musulmans), non en tant que
prisonniers de guerre, mais en tant que prise de guerre, saisie en même temps qu’un
territoire. C’était aussi une façon de rembourser les banquiers ayant financé la guerre
sainte 4. Or il n’y avait pas de musulmans aux Canaries. Il fallait pourtant bien que le
colonialisme génère du profit. La couronne portugaise demanda alors à Rome
l’autorisation, qu’elle reçut, de capturer et d’asservir n’importe quel Africain, d’Afrique
du Nord ou d’Afrique occidentale. Tout le monde savait qu’il y avait peu de musulmans
dans ces régions, et qu’on ne pouvait donc nullement considérer les Africains en général
comme des « ennemis de la Chrétienté ». Mais cela n’empêchait pas le pape Nicolas V
d’écrire ceci au roi Alphonse V, en 1452 :
Désirant, comme il est juste, que prospère dans les âmes vertueuses des fidèles tout ce qui peut conserver et
répandre la foi, pour laquelle le Christ notre Seigneur a versé son sang […], nous t’accordons, par les présents
documents, et munis de notre Autorité Apostolique, pleine et libre permission d’envahir, poursuivre, capturer et
asservir les Sarrasins et les païens et tout autre infidèle et ennemi du Christ, où qu’ils soient, ainsi que leurs
royaumes, duchés, comtés, principautés, et autres propriétés […] et de réduire leurs personnes en esclavage
perpétuel, et d’employer, adapter et convertir à ton usage et à ton profit, ainsi qu’à ceux de tes successeurs, les rois
du Portugal, à perpétuité, les royaumes, duchés, comtés, principautés, et autres propriétés, possessions et autres
biens mentionnés ci-dessus 5.

La bénédiction du pape fut tout aussi cruciale pour amasser de la force de travail au
Nouveau Monde. Comme il était difficile de prétendre que les habitants des Amériques
nourrissaient une quelconque inimitié envers la Chrétienté, un nouveau critère apparut :
l’ignorance. Ce que les gens savaient, ou ne savaient pas, devint l’affaire de l’État 6. Les
Indigènes, qui ignoraient le Christ, avaient besoin qu’on le leur fasse connaître, ainsi que
son vicaire sur la terre. Si, recevant ces nouvelles, ils refusaient de se soumettre aux
monarques ibériques et au pape, les lois de la guerre qui avaient accompagné les
Croisades s’appliqueraient : on aurait le droit de les asservir. Le Requerimiento de 1513,
un document de neuf paragraphes dont on donna lecture publique en espagnol, informa
les Indigènes du choix qui se présentait à eux. Après une brève présentation du
christianisme et du peuple qui venait de débarquer au Nouveau Monde, il exige la
soumission des Indigènes à la souveraineté de l’Espagne et à la papauté. Sinon, voici ce
qui arrivera :
Je vous certifie qu’avec l’aide de Dieu, nous envahirons [votre territoire] et que nous vous ferons la guerre de
toutes les manières que nous pourrons. Nous vous soumettrons au joug et à l’obéissance de l’Église et de leurs
Majestés. Nous prendrons vos hommes, vos femmes et vos enfants, et nous les réduirons en esclavage, et nous en
disposerons comme leurs Majestés l’ordonneront. Et nous prendrons vos biens, et nous vous ferons tout le
dommage et le mal que nous pourrons, comme à des vassaux qui n’obéissent pas et refusent d’accueillir leur
maître, lui résistent et le contredisent. Et nous affirmons que les morts et les pertes qui s’ensuivront seront votre
faute, et non celle de leurs Majestés, ni de nous, ni des hommes qui viennent avec nous 7.

Entendre le son de ces mots, proféré par des étrangers couverts de métal dans la
chaleur tropicale, c’était entendre votre condamnation – mais dans une langue
incompréhensible. C’était un ordre : travailler jusqu’à la mort. Le document fut plus
qu’efficace : il fournit une main-d’œuvre abondante à souhait, et déclencha une
apocalypse parmi les Indigènes 8. Mais des inquiétudes s’élevèrent : était-ce bien
légitime ? Au printemps 1551, Charles Quint suspendit temporairement les activités
coloniales, afin qu’un panel de quatorze juges détermine si la guerre faite aux Indiens
était juste. Si les Indiens étaient sans péchés et ignorants, la propriété amassée par la
conquête espagnole, ainsi que le travail indigène qu’on y appliquait, étaient des
acquisitions illégitimes 9. Tels étaient les enjeux du débat de Valladolid, dont nous avons
parlé dans l’introduction. En débattant contre Sepúlveda devant les juges, Las Casas fit
une concession cruciale : il accorda qu’il y avait une hiérarchie de la vie, que certains
humains étaient supérieurs aux autres. Ce qui était en cause, dès lors, c’était la position
des Peuples Indigènes dans cette hiérarchie, et les devoirs des conquérants chrétiens à
leur égard. À la fin, on décréta que les Peuples Indigènes ne faisaient pas partie de la
société, mais qu’ils pourraient échapper à la place qui était la leur, au sein de la nature.
Comment ? En travaillant.
Notez le mélange toxique de cupidité et de piété 10. Pour que la colonisation se
poursuive, il fallait l’accord de Dieu. Car la raison ultime de celle-ci, c’était le devoir de
prendre soin des âmes indigènes. Voilà ce qui justifiait l’appropriation de leurs terres et
de leur travail. La controverse de Valladolid ne traça donc pas seulement une ligne de
séparation entre les humains européens et les sauvages « naturels » des autres parties du
monde. Elle institua également la légitimité de cette ligne, pour les besoins du travail.
Car c’est par le travail et la piété que les Indigènes pourraient, après deux générations, se
libérer de la servitude du Requerimiento. Il ne fallait pas moins de deux générations pour
les initier au christianisme, mais aussi à la division de l’humanité et de la nature à
travers le travail, pendant que les Espagnols faisaient main basse sur leurs gisements
d’argent et sur leurs vies.
En rangeant la plupart des humains dans la catégorie « Nature » plutôt que dans la
catégorie « Société », le capitalisme se livrait à l’un des plus sinistres traficotages
comptables de son histoire. Car les salaires des soldats, des administrateurs et des
marins étaient payés avec de l’argent qui circulait à l’intérieur d’un système monétaire.
Or le travail produit à travers ce système monétaire dépendait en réalité d’un volume de
travail bien supérieur, un flux qui se trouvait, lui, en dehors du système monétaire – et
pourtant à l’intérieur du pouvoir capitaliste. Dans le système capitaliste, l’appropriation
– disons-le, une sorte de vol continuel – du travail non payé « des femmes, des
ressources naturelles et des colonies », est la condition sine qua non de l’exploitation de la
main-d’œuvre. Vous ne pouvez pas avoir l’un sans l’autre 11. Et donc, parler
de cheapisation du travail, c’est montrer non seulement comment le capitalisme met en
mouvement le travail humain, l’agriculture et les ressources naturelles, mais aussi
comment ces différents éléments font système, et quels types de relations, de bout en
bout, connectent le travail humain et le travail extrahumain.
Pourquoi est-il essentiel, pour le capitalisme, de rendre effective cette séparation
entre ce qui est humain et ce qui ne l’est pas ? Tout simplement parce que payer des
travailleurs coûte cher, et toujours plus cher au fil du temps, pour toutes sortes de
raisons. Les travailleurs s’organisent, ils luttent. Inversement, au fur et à mesure que le
capitalisme se développe, il supprime les sources non capitalistes de revenus et de care.
Et si les travailleurs salariés, au sens large, supportent les coûts – un coût atroce parfois,
par exemple les plus d’un milliard de travailleurs informels que Mike Davis appelle
« l’humanité en surplus 12 » – il en va de même pour les capitalistes. Chaque fois que de
la plus-value est produite, cela veut dire qu’on s’est approprié des vies humaines et
extrahumaines situées en dehors du système monétaire. Cette logique a été appliquée
aux travailleurs, pas seulement au Nouveau Monde, mais aussi, de plus en plus, en
Europe.
Le développement de cette logique, ainsi que les stratégies et contre-stratégies du
travail cheap, font l’objet de ce chapitre.

Le temps, c’est de l’argent

Personne n’a jamais prétendu que le travail était une partie de plaisir. Pensez à
l’étymologie du français travail, de l’espagnol trabajo : leur racine latine est trepaliare,
« torturer, infliger tourments et souffrances 13 ». Ce qui a changé, en revanche, c’est la
façon dont le travail « travaille » – fonctionne –, et travaille la nature. Pendant des
millénaires, les humains ont survécu en entretenant des relations plus ou moins intimes
avec la terre et la mer. La survie humaine dépendait d’un savoir global, non fragmenté :
pêcheurs, nomades, paysans, guérisseurs, cuisiniers et tant d’autres, vivaient et
pratiquaient leur travail en étant directement connectés avec le tissu du vivant. Les
paysans, par exemple, devaient connaître les sols, les graines, les régularités
météorologiques – bref, tout, des semailles aux moissons. Cela ne veut pas dire, encore
une fois, qu’il faisait bon travailler. Les esclaves étaient souvent traités avec brutalité,
même si on n’atteignit jamais la folie génocidaire qui s’abattit sur les Amériques à partir
de 1492 14. Cela ne veut pas non plus dire que les relations de travail étaient équitables :
les maîtres de guildes exploitaient les compagnons, les seigneurs exploitaient les serfs,
les hommes exploitaient les femmes, les vieux exploitaient les jeunes. Mais le travail
était fondé sur une compréhension globale, holistique, de la production et sur une
connexion à l’ensemble de la vie et de la société 15.
Comme le travail, la nature faisait partie intégrante de la vie. Cela ne veut pas dire
qu’il n’y avait pas de distinction entre les humains et le reste de la nature. Les humains
avaient depuis longtemps reconnu une différence entre eux et le reste du monde 16.
Simplement, ces catégories étaient conçues et vécues à l’intérieur d’un tout. La
différence entre les humains et le reste du monde était une distinction, et non – comme
ce fut le cas après Colomb – un principe d’organisation.

Les significations modernes du travail et de la nature naquirent en même temps des


cendres du féodalisme européen, au cours du long XIVe siècle (c. 1315-1453). L’agriculture
féodale, tout en étant extrêmement diversifiée, conjuguait « développement durable » et
exploitation des ressources souterraines 17. L’épuisement des sols menaçait la richesse
seigneuriale et la survie des paysans, mais l’augmentation de la population masquait le
danger. Et la solution, de toute façon, était que plus de travail compenserait
l’épuisement des sols, les seigneurs féodaux s’intéressant plus au volume des récoltes
qu’au travail qui avait été nécessaire pour les produire.
La situation commença à changer au XVIe siècle, lorsque la productivité de la terre
devint moins importante et moins lucrative que la productivité du travail. Les paysans
entreprenants de Hollande ou d’Angleterre – et les planteurs de sucre de Madère, puis
du Brésil – étaient de plus en plus connectés avec les marchés internationaux en pleine
expansion, où l’on s’échangeait des biens fabriqués. Il devenait donc plus intéressant
d’optimiser la relation entre le temps de travail et les récoltes. Par ailleurs, comme nous
l’avons vu au chapitre 1, la terre en Angleterre fit l’objet d’enclosures, qui « libérèrent »
une part croissante de la population rurale des commons.
Ces paysans récemment chassés de chez eux étaient « libres » à présent de se
trouver un autre travail ; à défaut, ils étaient « libres » de mourir de faim ou d’affronter
la prison. C’est donc au même moment qu’apparurent à la fois la classe laborieuse et une
nouvelle relation à la terre. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la peur qu’inspiraient aux élites les
sans-abris inspira des lois sévères contre le vagabondage, ainsi que le développement de
bonnes œuvres destinées à améliorer les situations gravissimes causées par cette misère
imposée d’en haut 18. Le gouvernement, avec ses menaces d’emprisonnement, voulait
obliger les pauvres à prendre un travail salarié, c’est-à-dire une activité qui leur
prendrait leur intelligence, leur force, leur dextérité d’êtres humains, et leur inculquerait
à la place la discipline du travail productif, grâce à une autre invention de la modernité :
une façon nouvelle de mesurer le temps.
C’est donc la productivité du travail, plutôt que la productivité des sols, qui définit
l’écologie du capitalisme. Or sa machine indispensable, c’est l’horloge mécanique 19.
L’horloge – et non l’argent – est vite apparue comme la technologie fondamentale
permettant de mesurer la valeur du travail. La distinction est cruciale, car il est facile de
penser que le travail salarié est la signature du capitalisme. C’est tout simplement faux :
dans l’Angleterre du XIIIe siècle, par exemple, un tiers de la population économiquement
active dépendait pour survivre d’un travail salarié 20. Donc, si les salaires sont devenus
une façon radicalement nouvelle de structurer la vie, l’espace et nature, c’est à ce
nouveau modèle temporel qu’ils le doivent.
Au début du XIVe siècle, il avait déjà commencé à transformer l’activité industrielle.
Dans les villes de manufacture textile, comme Ypres (située dans l’actuelle Belgique), les
travailleurs ne se réglaient pas sur le flux propre à une activité ou sur les saisons, mais
sur un nouveau genre de temps : abstrait, linéaire, répétitif. Le temps de travail y était en
effet réglé par les cloches de la ville, qui sonnaient au début et à la fin de chaque tour de
travail. Dès le XVIe siècle, le temps était mesuré par le tic-tac des minutes et des
secondes 21. Ce temps abstrait en vint à définir tout – le travail et le jeu, le sommeil et la
veille, le crédit et l’argent, l’agriculture et l’industrie, et jusqu’à la prière : à la fin du XVIe
siècle, la plupart des paroisses anglaises avaient des horloges mécaniques 22. Au XXe
siècle, enfin, tandis que les chaînes de montage produisaient en série la Ford T, des
« managers scientifiques » mesuraient des unités de travail appelées therbligs
(anagramme du nom de leur concepteur, Gilbreth), chacune équivalant à un millième de
seconde 23.
La conquête des Amériques impliquait donc naturellement qu’on inculque à leurs
habitants une nouvelle notion du temps, ainsi que de l’espace. Partout où pénétrèrent
les empires européens, on vit surgir l’image de l’Indigène « paresseux » : ignorant
l’horloge comme il ignorait le Christ. Faire la police du temps : telle fut une des bases
fondamentales de l’écologie du capitalisme 24. Dès 1553, la couronne espagnole fit
installer « au moins une horloge publique » dans ses principales villes coloniales 25. Or le
calendrier maya est un système complexe combinant mesure du temps et observation du
ciel, offrant un riche ensemble d’ordonnancements humains à l’intérieur de l’univers 26.
Les nouveaux régimes de travail bouleversèrent les rythmes indigènes ainsi que leurs
relations avec la vie extrahumaine. Les envahisseurs espagnols ne respectèrent le
calendrier maya que sur un point seulement, en planifiant leurs attaques les jours de
fêtes 27.
Comme le fait remarquer l’historien Edward P. Thompson, « dans les sociétés
capitalistes avancées, le temps tout entier doit être utilisé, vendu, consommé : que la
main-d’œuvre puisse se permettre de ‘‘passer le temps’’ : voilà le scandale 28 ». C’est
ainsi que la discipline de l’horloge fut imposée par la violence sur toute la planète 29.
Enseigner aux nouveaux sujets la valeur et la structure du temps capitaliste fut donc
un aspect essentiel de l’entreprise coloniale. En 1859, un colon nota que les Aborigènes
d’Australie « avaient […] maintenant l’avantage de dater à partir du Nip Nip, c’est-à-dire
du temps de la tonte annuelle pratiquée par les colons. Cela leur fournit apparemment
une façon de noter les années, chose qu’ils ignoraient autrefois. Ils se contentaient des
lunes et des mois 30 ».
Mais cette régulation du temps offrait aussi un terrain de résistance. « Ce soir, notait
un autre colon, il y a eu un grand Korroberry [sic pour corroboree, un rassemblement
exubérant, peut-être religieux]. J’ai essayé de les en dissuader, en leur disant que c’était
dimanche, mais ils m’ont répondu : ‘‘Homme noir pas dimanche’’ 31. » Pourquoi cette
résistance ? Parce qu’ils avaient parfaitement conscience que leur travail faisait l’objet
d’un vol, que les colons s’appropriaient leur travail 32. Avant le colonialisme, les
Aborigènes d’Australie, comme la plupart des chasseurs-cueilleurs, savaient trouver de
quoi se nourrir en moins de six heures par jour : c’était la moitié des douze heures
quotidiennes que leur imposait le capitalisme pour obtenir le même résultat 33. La
résistance au nouveau régime fut donc imputée à une paresse « raciale ». Cette opinion
persiste aujourd’hui : aux États-Unis, pour 30 % des Blancs, les Noirs sont plus paresseux
que les Blancs 34.
Les Aborigènes d’Australie ne furent bien sûr pas les seuls à subir la pratique
coloniale consistant à imposer aux peuples de travailler une « bonne journée de travail ».
Peuples Indigènes, esclaves africains, métayers, salariés travaillaient sous des régimes
très différents, chacun sujet à des révisions constantes, en fonction des révoltes, en
fonction aussi de l’invention de mécanismes toujours plus performants pour faire
travailler les travailleurs. En Europe, travailleurs et paysans rejetèrent le féodalisme et
contribuèrent à sa chute. Au Nouveau Monde, les Indigènes combattirent aussi leur
asservissement, mais les maladies européennes les décimèrent 35. On expérimenta
différentes formes de travail : le travail salarié forcé (la mita des Andes),
l’asservissement pour dettes, ou encore la servitude contractuelle 36. Ces expériences
continuèrent jusqu’au XXe siècle, dans les systèmes de métayages et de villes-usines
fondées sur l’endettement (et fortement racialisées).
Ces formes de travail apparaissent souvent comme prémodernes. Or un examen
plus attentif montre qu’il en va autrement. Une plantation de sucre, dans le Brésil de
1630, apparaîtrait facilement comme une entreprise industrielle moderne, si on la
comparait, par exemple, à l’industrie textile du Bangladesh 37. « La spécialisation des
compétences et des métiers, ainsi que la division du travail par âge, genre, [race], et
l’organisation en équipes, tours, et “gangs”, ainsi que le stress induit par l’exigence de
ponctualité et la discipline », observe Sidney Mintz, « sont des traits caractéristiques de
l’industrie, plus que de l’agriculture » – surtout avant la révolution industrielle 38. La
plantation de sucre joua donc un rôle précurseur non seulement pour l’agriculture
industrielle d’aujourd’hui, mais aussi pour l’usine d’aujourd’hui. Ces plantations de
sucre de la première modernité étaient en effet hautement mécanisées, avec leurs
immenses chaudières dévoreuses de combustible, leurs laminoirs extrayant le jus des
cannes à un rythme industriel. Elles étaient en outre de puissantes incitations à la
simplification : du processus de travail, car les travailleurs (esclaves) se voyaient
attribuer des tâches simplifiées ; et de la terre elle-même, puisqu’elle était réduite à une
monoculture. C’était déjà la simplification (ou spécialisation) qu’on allait retrouver sur
les chaînes de montage de l’industrie automobile, où les travailleurs assemblent des
éléments simplifiés, interchangeables, ou bien dans les fast-foods, où les travailleurs
confectionnent des burgers standardisés.
Les connexions entre le travail, la nature et cette logique moderne de la
simplification nous permet ainsi de saisir une continuité sur le plus long terme. Les
premières frontières du capitalisme, productrices de marchandises – sucre, argent,
cuivre, fer, produits de la forêt, pêche et même agriculture céréalière – furent des zones
où l’on expérimentait des stratégies de contrôle des travailleurs, qui pourraient ensuite
être importées en Europe et dans les colonies européennes. Ces frontières étaient
toujours des zones de conflit. Chaque fois que la main-d’œuvre résistait, on en profitait
pour mettre en place de nouvelles machines permettant de travailler la nature. Les
régimes de travail modernes et les technologies modernes émergèrent donc d’un creuset
d’expérimentations, de stratégies et de résistances : dès 1600, dans les champs de canne
à sucre du Brésil, surgissent des moulins à sucre destructeurs ; dans les épaisses forêts
de la Norvège, on voit apparaître des scieries ; et dans les Andes, un complexe de
production hydraulique énorme, brutal, associant l’argent et le mercure. Mais on trouve
aussi, au-delà des formes traditionnelles de résistance paysanne, des rébellions actives,
en quête d’alternatives 39. La plus grande d’entre elles fut la révolte des esclaves des
plantations de sucre de Saint-Domingue – qui devait devenir Haïti 40.

Pour chaque usine globale, une ferme globale

N’oubliez pas ceci : le capitalisme tire son nom de la « valeur en mouvement 41 » :


l’argent se transforme en production de marchandises, et réciproquement. Regardons de
plus près ce circuit. La valeur est une cristallisation spécifique des « sources originelles
de toute richesse » : le travail humain et le travail extrahumain 42. Le travail de Karl Marx
est précieux sur ce point, parce qu’il ne cesse de nous rappeler que l’activité humaine fait
partie de la nature – c’est le pouvoir de l’argent qui s’interpose entre nous et la
« connaissance » directe du reste de la nature. Marx a en effet compris que, en régime
capitaliste, les travailleurs (paysans, artisans, etc.) perdent l’accès direct aux « moyens
de production » : quelqu’un d’autre possède les outils, les lieux de travail, les terres, les
boutiques, et les capitalistes paient les travailleurs pour consacrer leur force de travail à
ces moyens de production. De là ce dualisme du travail et de la nature. En même temps,
Marx nous rappelle qu’aucune séparation de ce genre n’est possible : car ce qui arrive
aux travailleurs affecte la « nature extérieure », et inversement. C’est ainsi qu’en 1875, il
réprimanda les socialistes allemands qui avaient oublié ce point essentiel : « Le travail
n’est pas la source de toute la richesse. C’est la nature qui est la source des valeurs
d’usage (et c’est certainement en un tel matériau que consiste la richesse !) tout autant
que le travail, qui n’est lui-même qu’une manifestation d’une force naturelle, la puissance de
travail humaine 43. »
En régime capitaliste, les travailleurs sont donc aliénés dans leur rapport à la nature.
Le travail et la nature nous sont présentés comme deux domaines séparés de la réalité.
C’est la raison pour laquelle la politique de l’environnement est couramment perçue
comme sans rapport avec la politique du travail. (Et la nature devient un lieu que nous
visitons plutôt qu’un lieu où nous vivons.)
Si nous comprenons que le travail humain est une « force naturelle » et que,
réciproquement, le tissu du vivant accomplit un travail utile et nécessaire, nous
comprendrons aussi combien il est arbitraire de séparer les combats des militants
écologistes de ceux des militants syndicaux : ils opèrent en fait sur le même terrain. Dès
lors, voir les « emplois » et l’« environnement » comme un conflit à somme nulle est une
erreur d’analyse 44. Dans son avertissement de 1875, Marx disait que les socialistes
allemands avaient attribué au travail des « pouvoirs surnaturels ». On est tenté de faire
le même reproche aux environnementalistes du XXe siècle : ils ont attribué à la Nature des
pouvoirs surnaturels – avant tout, le pouvoir surnaturel de faire ou de briser la
civilisation.
Comprendre que les emplois, comme les environnements, sont produits par le
capitalisme, peut nous permettre de trouver des terrains communs entre les
mouvements environnementalistes et les mouvements de défense des travailleurs, et de
proposer, aux uns comme aux autres, de réviser leurs présupposés de base. Aujourd’hui
encore, on envisage couramment le monde du travail comme un monde indépendant de
la campagne. Mais tout travail doit son existence à la campagne. Chacune des grandes
époques du capitalisme a forgé une relation avec l’agriculture qui a poussé des millions
de gens – et, depuis les années 1970, des centaines de millions de gens – à quitter la
campagne.
Prenez la révolution agricole américaine des années 1940-1970, dont nous parlerons
au chapitre 6, et celle du XIXe siècle. Elles étaient basées sur l’énergie fossile et le travail
industriel. Les plantations du Sud envoyaient du coton cheap dans les usines textiles
britanniques – elles-mêmes créatrices de travail brutal – à partir de plantes coproduites
par le travail cheap et la fertilité des sols du delta du Mississippi. Entre 1790 et 1860,
dans les frontières qu’étaient l’Alabama ou le Mississippi, le nombre d’esclaves a été
multiplié par plus de vingt : à la veille de la guerre de Sécession, les États du Sud
comptaient environ quatre millions d’esclaves 45. Les travailleurs asservis étaient
prodigieusement productifs, notamment parce que les grandes plantations s’élevaient
au-dessus des riches sols alluviaux du delta du Mississippi : la nature elle aussi
fournissait donc du travail cheap 46.
L’esclavage était le prix à payer pour avoir du coton cheap : entre 1785 et 1835, son
cours baissa de 70 % 47. L’économie sudiste était fondée sur l’éviction et l’extermination
des Indiens qui, comme les esclaves du Mississippi, étaient rejetés dans le règne de la
Nature. Ces exclusions furent la condition des exportations américaines de coton et de
nourriture, qui permirent à leur tour l’industrialisation de l’Angleterre. Dès 1870, six
travailleurs anglais sur sept étaient employés en dehors de l’agriculture. Il fallait les
nourrir – à vil prix bien sûr. C’est exactement ce que l’agriculture américaine allait faire.
Dans les trois décennies qui suivirent 1846 48, les exportations de céréales américaines
furent multipliées par quarante. Cette augmentation inouïe devait tout à
l’industrialisation agrarienne, qui commença modestement, dans les années 1840, avec
les moissonneuses-batteuses et autres machines agricoles relativement simples, avant de
croître rapidement : dès 1870, un quart de la production américaine de machines était
consacrée aux machines agricoles 49. Au cours de cette décennie, ce furent les céréales
américaines qui nourrirent les travailleurs anglais.
Mais les céréales américaines ruinèrent les paysans du sud et de l’est de l’Europe,
donnant naissance à un nouveau monde du travail. En effet, le bond des exportations
américaines de céréales entraîna un effondrement du cours des céréales, qui chuta de
50 % entre 1882 et 1896 50. L’agriculture industrielle rend la nourriture cheap en
remplaçant les paysans par le capital. Alors comme aujourd’hui – nous parlerons de
l’ALENA dans le chapitre qui suit – les paysans, devenus superflus, quittèrent leurs
terres. Beaucoup allèrent aux États-Unis, où ils travaillèrent dans les nouvelles
industries de la seconde révolution industrielle 51.
On a appelé « fordisme », du nom de Henry Ford, le système industriel qui naquit
des usines de la fin du XIXe siècle. Mais ceci nous fait manquer un point essentiel : le
fordisme est né à la ferme. Ses innovations se sont construites directement et
immédiatement à partir de l’industrialisation de la ferme familiale du XIXe siècle, à partir
des déplacements que permit cette façon de penser la ferme, et à partir enfin des
technologies développées dans son industrie alimentaire – en particulier les « chaînes de
désassemblage 52 » des abattoirs.
Le système alimentaire fut donc un véritable laboratoire où l’on expérimenta
l’ensemble des pratiques de management des travailleurs : de l’esclavage au salariat
syndiqué. Inversement, dans ce laboratoire, les travailleurs purent aussi imaginer la
politique autrement. En travaillant à la chaîne, écrivit Upton Sinclair dans La Jungle, les
travailleurs immigrés s’organisaient, et pas seulement pour obtenir de meilleures
conditions de travail, mais aussi pour concevoir de nouvelles façons de contrôler le
monde. Bien que La Jungle soit aujourd’hui surtout connue pour ses histoires écœurantes
de souffrance animale et ouvrière, elle s’achève sur le discours d’un orateur de rue :
Organisez-vous ! Organisez-vous ! Organisez-vous ! […] Cinquante mille voix socialistes à Chicago, cela veut dire,
à l’automne, une démocratie fondée sur la propriété municipale ! Et après, une fois de plus, ils rouleront les
électeurs dans la farine, et toutes les puissances du pillage et de la corruption reviendront aux affaires ! Mais, quoi
qu’ils fassent, il y a une chose qu’ils ne pourront pas faire, et ce sera précisément ce pour quoi ils ont été élus ! Ils
ne donneront pas aux citoyens de notre ville la propriété municipale – ils ne prétendront pas le faire, ils n’essaieront
pas de le faire. Tout ce qu’ils feront, c’est qu’ils donneront à notre parti à Chicago la plus formidable occasion qui
ait jamais été donnée au Socialisme en Amérique ! Nous allons doubler et confondre les réformateurs en peau de
lapin ! Et les Démocrates radicaux se retrouveront sans plus un seul mensonge pour couvrir leur nudité ! […]
Chicago sera à nous ! CHICAGO SERA À NOUS 53 !

Les hommes politiques de Chicago sont restés des réformateurs en peau de lapin, et
on attend encore que la ville passe au socialisme. Ce résultat est dû en partie au fait que,
si les travailleurs imaginaient un monde où leur travail ne serait pas cheapisé, leurs
patrons avaient des idées très différentes sur la question 54.

Ici encore, c’est dans l’agriculture que les capitalistes mirent au point et
développèrent leurs tactiques pour maintenir le travail cheap et faire échec aux solutions
radicales en vue desquelles les travailleurs s’étaient organisés. Dans l’industrie du
coton, par exemple, apparurent un certain nombre de stratégies distinctes. Des deux
côtés de l’Atlantique, les travailleurs du coton demandaient trop de concessions ; des
technologies réduisant le besoin de main-d’œuvre les éliminèrent systématiquement 55.
En outre, lorsque de nouvelles routes commerciales ouvrirent l’accès à des sources de
coton moins chères, les travailleurs, d’une partie du monde à l’autre, furent dressés les
uns contre les autres 56. On investit dans le développement de fibres alternatives : de
même que le coton avait remplacé la laine, de nouveaux textiles menacèrent le pouvoir
de négociation des travailleurs du coton. Enfin, le pouvoir des syndicats fut réprimé : par
le recours à des polices privées pour briser les grèves, et par des lois incitant les
travailleurs indociles à l’obéissance.
C’est dans l’industrie du coton, il faut toujours le rappeler, qu’eurent lieu les
premières grèves de travailleurs, des deux côtés de l’Atlantique. Dans Empire of Cotton,
Sven Beckert signale des manifestations de travailleurs en Angleterre dès 1792, et, en
1807, des pétitions de tisserands manuels réclamant un salaire minimum : elles
recueillirent 130 000 signatures 57. La première grève américaine eut lieu en 1824 : elle
était menée par les femmes d’une filature de coton de Rhode Island. Et ce n’est certes
pas un hasard si au même moment, à l’autre bout de la chaîne, dans les plantations d’où
le coton était extrait, les esclaves se soulevèrent 58. Là encore, il s’agissait d’un
phénomène global, concernant toutes les activités industrielles, dans les plantations de
coton et de canne à sucre, des États-Unis à Bahia – où une révolte d’esclaves musulmans
se produisit en 1835 59 – en passant par la Martinique. Autrement dit, au moment même
où le prolétariat industriel trouvait sa voix, les esclaves eux aussi trouvaient la leur : les
uns et les autres étaient liés par la même marchandise, mais aussi, parfois, par des liens
de solidarité directe entre peuples colonisés de l’Atlantique : esclaves, Irlandais, citoyens
de toutes sortes 60.
Les révoltes de travailleurs dans les usines et les rébellions d’esclaves ne sont pas
seulement des formes de résistance, mais aussi des formes de protestations contre
l’écologie du capitalisme. Chaque usine globale a besoin d’une ferme globale : pour
prospérer, les entreprises industrielles, technologiques, ou encore de services, ont besoin
d’exploiter travail cheap et nature cheap. Cette dépendance passe souvent inaperçue.
Les applications sur votre iPhone, conçues à Cupertino, en Californie, sont codées par
des ingénieurs informaticiens free-lance, qui s’auto-exploitent. Mais elles dépendent de
pièces montées en Chine dans des usines draconiennes, et fonctionnent grâce à des
minerais extraits au prix de conflits sanglants en République démocratique du Congo.
L’industrie moderne dépend donc de multiples façons, différentes et simultanées, de
faire travailler la nature. Et chaque fois que les travailleurs ont résisté, le capitalisme a
déplacé un peu plus loin les frontières du travail.

Contrôler le travail de la nature

Les technologies patronales destinées à contrôler les travailleurs sont si


omniprésentes qu’on les rencontre même là où on les aurait le moins attendues : en
Union soviétique, où les travailleurs eux-mêmes – au moins sur le papier – étaient
censés contrôler leurs conditions de travail.
Bien qu’on accorde aujourd’hui encore beaucoup d’importance aux différences entre
l’URSS et l’Occident capitaliste, les continuités dépassent très largement les oppositions.
Le modèle soviétique était lui aussi fondé sur cette relation entre travail et nature. La
logique communiste du XXe siècle était encore fondée sur cette vision utilitariste /
cartésienne de la nature remontant au XVIe siècle 61. Bien plus : les soviétiques ne
cessaient d’emprunter toutes sortes d’idées à leurs ennemis capitalistes, notamment
celles de Frederick Winslow Taylor, le célèbre expert américain en rendement. Elles
furent reprises – et contestées – dans l’industrie soviétique. Lénine, qui avait dénoncé
« l’asservissement de l’homme par la machine » produit par le taylorisme, affirma en
avril 1918 que « nous devons absolument parler de l’introduction du système de Taylor
[…]. Sans lui, il sera impossible d’augmenter la productivité, et sans elle nous
n’arriverons pas au socialisme 62 ». De même, dans l’agriculture, l’industrialisation fut
appliquée avec enthousiasme. Entre 1927 et 1932, environ deux mille experts agricoles
américains se rendirent en Union soviétique, et les Soviétiques visitèrent aussi, de leur
côté, des fermes industrielles aux États-Unis. Si les approches américaines et soviétiques
différaient sur la question de mêler planification et marché, elles convergeaient dans
leur conception de la nature 63. Pour Staline (comme pour les Américains), la nature était
« un objet à manipuler […] [et] un ennemi à soumettre 64 ».
Le communisme chinois alla encore plus loin dans la transformation des relations
du travail à travers le collectivisme. En 1958, pour libérer la Chine de la famine, Mao
déclara la guerre aux animaux qui mangeaient les céréales. Un massacre de deux jours
offrirait à la population chinoise, pensait-il, une prospérité perpétuelle. Les humains
devaient tuer à vue les quatre fléaux majeurs : puces, mouches, rats et moineaux. Bien
que les puces n’aient pas été dénombrées, le gouvernement recensa « 48 695,49 kg de
mouches, 940 486 rats et 1 367 440 moineaux 65 ». Débarrassée des moineaux qui s’en
nourrissaient, la population invertébrée s’accrut rapidement. Les insectes dévorèrent les
céréales en toute tranquillité, contribuant ainsi à la grande famine de 1959-1961.
Ce qui inquiétait les capitalistes, cependant, ce n’était pas la mortalité chinoise, mais
la menace que représentait la revendication des terres par les paysans. D’une façon
générale, la menace que représente le pouvoir des travailleurs – sous différentes
bannières – a toujours conduit les capitalistes à réviser leurs stratégies. Regardez, par
exemple, l’industrie automobile. Dans les années 1930, des grèves aux États-Unis se sont
avérées remarquablement efficaces : à Flint, dans le Michigan, le syndicat United
Automobile Workers obtint un contrat de General Motors en trois mois, début 1937.
L’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale interrompit momentanément
le mouvement syndical ; mais, dès 1944, le nombre de grèves avait retrouvé son niveau
de 1937, et monta encore après 1945 66. Dans le Japon de l’après-guerre, les constructeurs
automobiles voulurent éviter l’agitation syndicale caractéristique de l’industrie
américaine. Comme ils ne pouvaient pas supprimer purement et simplement les
syndicats, ils optèrent pour une réorganisation managériale : au lieu d’une seule usine
« vulnérable », ils créèrent, pour produire et monter les différents composants d’une
voiture, des cascades de sous-traitants : la militance syndicale s’y diluait, et on pouvait
plus facilement obtenir des concessions de travailleurs mis en concurrence les uns avec
les autres 67.
Quand les revendications des travailleurs ne pouvaient pas être étouffées, on
trouvait des accommodements, même lorsque les programmes invitant à une vaste
transformation économique et sociale – en particulier ceux des communistes et des
socialistes américains – étaient écrasés par le maccarthysme et, ailleurs dans le monde,
des politiques anticommunistes comparables 68. Ces accommodements, dans le monde
du travail global, impliquait la montée du corporatisme, ce que Michael Burawoy a
désigné comme le passage de régimes de production « despotiques » à des régimes de
production « hégémoniques 69 ». Les directeurs d’usines apprenaient les uns des autres,
mais les travailleurs aussi : en témoigne, dans le secteur automobile, la hausse du
nombre de grèves dans le monde. Dans les années 1990, en Corée du Sud, les grévistes
surent gagner le soutien de la population, en défendant, au-delà des intérêts des
travailleurs, ceux d’un bloc social plus large : celui des citoyens, en dehors du monde de
l’usine, exigeant plus de démocratie de la part d’un État peu enclin à l’accorder 70. Les
entreprises automobiles délocalisèrent alors la production en Chine, un havre de
tranquillité ouvrière. Mais le mécontentement et les protestations des travailleurs se
poursuivent aujourd’hui en Chine, comme dans le reste du monde 71.

Résumons. Le travail moderne est né en Europe à partir du phénomène de


l’enclosure, un processus diversifié consistant à transformer les relations entre les
humains et le reste de la nature, ainsi que les façons dont les humains passaient la
journée – jusqu’à leur façon de concevoir le temps. Dans les colonies, on s’appropria les
ressources naturelles ainsi que la main-d’œuvre indigène, et les esclaves africains furent
maintenus fermement dans le règne de la nature. Le capitalisme a toujours expérimenté
en même temps tous les types d’organisation du travail possibles, aussi différents
soient-ils. De là la persistance aujourd’hui de l’esclavage : à l’heure où nous écrivons, le
nombre des esclaves travaillant dans le monde est supérieur à celui de ceux qui
traversèrent l’Atlantique 72. De là aussi la persistance des camps de travail, comme par
exemple dans la République démocratique du Congo. Et cela au moment même où de
nouveaux types de travail apparaissent, dans le cadre de l’« économie du partage ». À
chaque fois, le management regarde toujours au-delà de l’horizon des pratiques de
travail actuelles, cherchant à imaginer et à inventer d’autres façons de connecter nos vies
travailleuses, entre elles et avec la nature.
Le capitalisme, cependant, ne pourrait pas survivre sans s’approprier, au-delà de la
nature et de la main-d’œuvre, un troisième facteur de travail, celui du travail
reproductif, qui se fait largement en dehors du flux monétaire. L’usine globale et la ferme
globale reposent l’une et l’autre sur les familles et sur les communautés qui prennent soin
des travailleurs, qui font œuvre de care. Aussi une politique de développement durable
véritablement révolutionnaire se doit-elle de reconnaître – et de mobiliser en en
dépassant les contradictions – cette tripartition fondamentale du travail : le travail de la
main-d’œuvre, le travail du care, non payé, et le travail de la nature. L’exploitation des
travailleurs est liée à l’appropriation des ressources naturelles et à celle du travail du
care non payé. L’ascension du capitalisme, on l’a vu, fut étroitement liée à l’expulsion
des femmes de la société et à leur assignation au domaine des êtres naturels cheap – et
cheapisés 73. Il est temps pour nous d’explorer maintenant les frontières entre le travail
perçu comme « payable » et le travail perçu comme un « don gratuit » offert, par nature,
à l’économie.
La femme de Christophe Colomb s’appelait Filipa Moniz Perestrelo. Nous ne savons
quasiment rien sur elle. Nous savons que son père, Bartolomeo, s’était vu confier le
gouvernement de Porto Santo, au large de Madère, par Henri le Navigateur 1. Son
héritage ayant déjà été dilapidé, elle n’avait pour seule dot que la noblesse de sa famille.
Elle avait dix-neuf ans lorsqu’elle épousa Colomb, en 1457 ou 1458 2. Il l’avait rencontrée
lors d’une messe à Lisbonne, dans une église tenue par des religieuses associées à
l’Ordre de Santiago, une confrérie de chevaliers croisés 3. Filipa donna naissance à un
fils, en 1479 ou 1480, et elle mourut en 1484. Nous ne savons pas grand-chose de plus 4, si
ce n’est que Colomb prit une maîtresse.
La première fois que Colomb vit les Indigènes, il nota : « Ils vont aussi nus que le
jour où leur mère les mit au monde, et il en va de même des femmes, bien que je n’aie vu
qu’une seule jeune fille 5. » Un mois plus tard, jugeant que les hommes qu’il avait
enlevés seraient plus serviles s’il leur donnait des compagnes, il kidnappa encore une
demi-douzaine de femmes.
Lors de son second voyage, Colomb, désormais amiral de la mer Océane, était
accompagné par un aristocrate italien, Michele de Cuneo, qui écrivit ceci :
Sur le bateau, j’ai pris possession d’une très belle Caraïbe, que l’Amiral m’a donnée. Et comme je l’avais amenée
dans ma cabine toute nue (selon leurs habitudes), j’ai conçu le désir de prendre du plaisir. J’ai voulu mettre mon
désir à exécution, mais elle ne voulait pas, et avec ses ongles elle m’a fait subir un traitement tel que j’aurais
souhaité ne jamais avoir commencé. Mais […] j’ai pris une corde et l’ai fouettée comme il faut, ce qui lui a fait
pousser des cris inouïs, vous auriez peine à le croire. Finalement, nous nous sommes entendus de telle manière
qu’elle semblait avoir été élevée dans une école de putains 6.

Dans les journaux de Colomb, on ne trouve rien qui concerne explicitement les
femmes. Mais on trouve beaucoup de renseignements sur le genre, sur l’importance
sociale de la différenciation des sexes, sur la gestion des travailleurs et sur
l’appropriation des femmes. Le langage sexuel apparaît lors du troisième voyage, quand
Colomb écrit aux monarques espagnols que le monde n’est pas une sphère, mais
ressemble plutôt à un sein, dont le téton serait le Paradis 7. Franchissant les océans,
soumettant la nature et les peuples de l’« autre monde », Colomb conquérait des terres
vierges pour son roi et sa reine. Rien n’obligeait à décrire en termes sexuels
l’appropriation des mines d’argent 8. Et pourtant, au fur et à mesure que certains
humains, parcourant la planète, la faisaient passer sous le règne de la propriété, ils
voyaient ce processus comme une conquête sexuelle. Dans le processus de cheapisation
de la nature et du travail, la question n’était pas seulement de savoir ce que les humains
pourraient posséder et comment, mais aussi qui parmi eux posséderait, qui travaillerait,
comment ils naîtraient et comment on prendrait soin d’eux.

Le travail consistant à cuisiner, enseigner, nourrir, guérir, organiser et sacraliser, a


précédé le capitalisme. Les premières grandes transformations écologiques causées par
les humains provenaient du travail du care, en particulier à travers l’usage du feu 9. Mais
dans les territoires frontières du capitalisme, les activités du care ont été radicalement
transformées, selon les conceptions du christianisme en matière de sexe et de pouvoir.
Presque dès le départ, le sexe a joué un rôle dans la confrontation coloniale. Le mot
employé par Colomb pour décrire les hommes Arawak était mancebo, connotant
l’adolescence et la prépuberté. Dans le discours que Colomb tenait sur eux, les hommes
indigènes étaient émasculés. De même, les Espagnols décrivirent la défaite des guerriers
indigènes comme une soumission sexuelle aussi bien que militaire 10. Prenez, par
exemple, la lettre envoyée à Charles Quint en 1519 par le conseil de Veracruz, lui
suggérant de demander au pape l’autorisation de punir les Indigènes, car « un tel
châtiment pourra servir d’avertissement à ceux qui continuent à se rebeller, en les
dissuadant, par la terreur, de pratiquer des crimes tels qu’en commettent les suppôts du
diable. Car non contents de tuer et d’offrir en sacrifice des enfants, des hommes et des
femmes, ils sont également tous, comme nous l’avons appris, sodomites, et se livrent à
ce péché abominable 11 ».
La sexualité des Mayas du Yucatán scandalisa les colons espagnols. La société maya
n’était pourtant pas une communauté hippie égalitaire et dionysiaque. Au contraire, le
sexe était soumis à des hiérarchies, circonscrit par des règles que les colons espagnols
auraient pu reconnaître, s’ils n’avaient pas été aveuglés par leur ignorance. En lieu et
place d’Adam et Ève honteux de leur nudité, les dieux Maya poignardaient leurs propres
pénis. En lieu et place d’hosties, les femmes de l’aristocratie Maya faisaient passer des
cordes à travers leurs langues percées. Les Mayas croyaient en la possibilité de connaître
les dieux charnellement ; les colons espagnols ne voyaient là qu’un objet de scandale, et
la promesse de séditions 12.
Certains Mayas du Yucatán utilisaient la pruderie coloniale contre les colons eux-
mêmes. Dans un livre très original, Pete Sigal a exhumé des histoires où, par exemple,
un témoin anonyme accuse quatre prêtres catholiques de se livrer au sexe dans une
église :
Le Père Díaz a une femme de Bolonchen nommée Antónia Alvarado, dont il pénètre le vagin à plusieurs reprises
devant toute la communauté, et le Père Granado blesse le vagin de Manuela Pacheco pendant toute la nuit. […] Si un
bon citoyen fait ça, le prêtre le punit toujours immédiatement. Mais regardez ces prêtres ! Leur fornication dépasse
les bornes : ils mettent leurs mains sur les vagins de ces putains, parfois même ils disent la messe comme ça. Dieu
veuille que, quand les Anglais viendront, ils ne soient pas des fornicateurs semblables à ces prêtres, auxquels il ne
manque que de se livrer aux actes de chair avec des anus d’hommes. Dieu veuille que la variole s’abatte sur leurs
glands 13.

Ce qui était normal dans la religion maya était resservi à la sauce coloniale : c’était
un scandale que les Espagnols devaient réprimer sans tarder. Les prêtres ont
probablement été sanctionnés en étant mutés ailleurs, mais ces témoignages de
résistance des Indigènes n’ont pas empêché le nouveau pouvoir colonial d’exercer
également son pouvoir sur leurs corps.
Dans ses recherches sur l’histoire coloniale, Ann Stoler étudie la longue tradition
des fantasmes coloniaux européens, et notamment des craintes que suscitaient les
sexualités indigènes : « Dans les colonies françaises, anglaises, hollandaises et
espagnoles, la question de savoir qui épousait qui et qui couchait avec qui n’a jamais été
laissée au hasard 14. » L’archéologie récente a montré combien ce gouvernement de la
sexualité et des corps avait été au cœur du projet impérial. Comme le note Barbara Voss,
la « répression violente de l’homosexualité et de la bispiritualité faisait partie d’un
programme plus général de contrôle sexuel. Avec le soutien de l’armée, les
missionnaires combattaient la contraception, la polygamie, ainsi que la sexualité en
dehors du mariage. Pas moins du quart du budget de la mission annuelle pour les
Californies était consacré à l’achat de vêtements pour couvrir l’indécence des
Indigènes 15 ».
Qu’est-ce que cela a à voir avec l’écologie du monde ? Tout 16. Chez les Indigènes, les
catégories de genre étaient beaucoup plus amples et inclusives que celles des Européens.
Mais elles étaient incompatibles avec l’écologie du capitalisme 17. Car pour rendre cheap
le travail des humains et celui du reste de la nature, il fallait mettre en place un autre
type de travail, qui ne soit pas payé – et qui soit avant tout consacré à la production et à
l’entretien des corps des travailleurs 18 : c’est ce qu’on appelle le travail du care,
consistant à prendre soin, à nourrir et à élever des communautés humaines. Ce travail
n’est presque jamais payé, parce que c’est lui qui rend possible tout le système du
travail salarié. Parce que sans ce travail non payé du care, le travail salarié serait trop
cher. Tout simplement.

Rappelez-vous : aux origines du capitalisme, les Indigènes furent relégués dans la


rubrique « Nature ». Cette stratégie servit également à produire et à contrôler une
catégorie d’humains assignée au travail du care : les femmes. Les corps furent forcés
d’entrer, parfois à l’aide de la médecine et du droit, dans l’une de ces deux catégories
inévitables : homme et femme. Les binarités qui en résultèrent – Société / Nature,
Homme / Femme, travail payé / travail non payé – nous ont transmis une façon de
penser ajustée à l’écologie mondiale du capitalisme. Ces binarités provoquent en nous
une cécité spectaculaire : nous pensons encore aujourd’hui que le « vrai travail » est le
travail salarié. Et nous oublions, ce faisant, que c’est le travail du care qui le rend
possible. Cela ne veut pas dire que toutes les femmes travaillent dans le care, ou que le
travail du care est fait exclusivement par des femmes. Cela veut dire que l’histoire du
capitalisme a cherché à faire paraître normales ces identifications. Écrire une histoire du
travail sans le travail du care, ce serait donc comme écrire une écologie des poissons sans
mentionner l’eau. Ce serait possible, bien que limité ; mais une fois qu’on aurait compris
ce qui manque, il serait difficile de continuer comme si de rien n’était. Depuis le début,
le capitalisme s’est donc intéressé au sexe, au pouvoir et à la reproduction – et le fait que
la connaissance et l’histoire de ce travail du care aient été si complètement réprimées, et
si facilement oubliées, est encore une marque de cet intérêt.
C’est seulement aujourd’hui qu’on commence à redécouvrir cette histoire 19.

La grande domestication

Il n’y a pas de façon préétablie, pour les humains, de prendre soin les uns des
autres 20. En témoigne l’extraordinaire diversité des formes de communautés et des
dynamiques de populations dans l’histoire humaine 21. Mais partout, les manifestations
du care et de la reproduction de la vie humaine sont connectées avec le reste de la
nature. Cette connexion existentielle n’affecte pas seulement notre être biologique et
matériel, mais aussi nos systèmes de croyance et nos façons de penser. Chaque rite de
passage, chaque rite de fertilité au printemps, des arbres de mai aux saignées rituelles,
montrent l’éventail des mille façons, pour la vie humaine et la vie extrahumaine, de
s’associer.
C’est ainsi que le travail de reproduction a été mis en place par le capitalisme à
travers une écologie, une conception du monde, qui est toujours actuelle 22 : certains
humains ont été enfermés dans une nouvelle unité politique, sociale et écologique – le
foyer – pour mieux se consacrer au travail du care nécessaire à l’écologie du capitalisme.
Appelez cela la Grande Domestication.
Prenez des phénomènes en apparence indépendants. Entre 2010 et 2014, le World
Values Survey a soumis aux opinions de différents pays du monde l’énoncé suivant :
« Quand le travail manque, les hommes devraient avoir plus droit à l’emploi que les
femmes. » En Islande, 3,6 % ont approuvé, contre 99,6 % en Égypte 23. Pourquoi cette
différence ? Les explications faciles sont la culture, la religion, la tradition, le niveau de
revenu. Mais une étude parue dans le prestigieux Quarterly Journal of Economics ne
désigne aucun de ces facteurs. En examinant les données des deux derniers siècles, et en
prenant en compte toutes les variables, de la religion à la guerre en passant par la
présence de pétrole, les auteurs ont découvert que, au bout du compte, d’un pays à
l’autre, le facteur clé de l’inégalité sexuelle était l’introduction d’une technique agricole
spécifique : la charrue 24. Des individus élevés dans une société « à charrue » ne sont pas
seulement plus susceptibles que les autres de perpétuer l’inégalité sexuelle chez eux :
même quand ils émigrent, elle les suit. En bons économistes, les auteurs de l’article n’ont
aucune idée de l’explication. Il est évident que les problèmes de genre, d’inégalité et de
discrimination, ne disparaîtraient pas si nous remplacions maintenant les charrues par
d’autres techniques agricoles. Le vrai défi, ce n’est pas seulement de comprendre
comment une certaine façon de labourer le sol en est venue à rendre « naturelles » les
divisions entre hommes et femmes, mais ce qu’on peut faire en faveur de l’égalité.
Donc : pourquoi un outil agricole remontant à la plus haute antiquité (il apparaît sur
des hiéroglyphes égyptiens remontant à 2600 av. J.-C.) serait-il responsable du
machisme actuel 25 ? Le chroniqueur inca Garcilaso de la Vega va peut-être nous aider à
résoudre l’énigme du sexisme de la charrue 26. D’après lui, les Indigènes trouvaient que
la domestication et le harnachement des bovins étaient des pratiques bizarres, venant
briser l’ordre naturel, et donnant des « domestiqueurs » une image peu reluisante. Car
les Indigènes avaient une explication à leur propos : ils estimaient que les Espagnols
étaient trop paresseux pour labourer la terre eux-mêmes. Voilà pourquoi ils devaient
dresser des animaux à le faire pour eux, tandis qu’ils restaient assis à se curer les dents.
Ils trouvaient aussi que les Espagnols avaient de drôles de façons de choisir et d’occuper
la terre à cultiver. Les colons préféraient installer leurs haciendas dans les plaines, tandis
que les Indigènes préféraient les technologies de terrassement dont témoignent encore
Cuzco et ses environs 27. Il est évidemment impossible de labourer à la charrue un flanc
de colline escarpée, et qui de surcroît appartient à tout le monde : la physique et les
conventions sociales s’y opposent. Il est bien plus facile en revanche de labourer à la
charrue des haciendas étendues, contiguës et privées.
Autrement dit, ce n’était pas seulement la charrue qui était bizarre, c’était la
constellation des transformations qui venaient avec elle : qu’elles affectent le travail, les
relations avec la vie extrahumaine, ou encore la propriété. Et ce qui était central dans ces
transformations, c’était les idées nouvelles entourant la domestication des animaux et
des humains.

Le foyer moderne a ses origines dans les changements écologiques produits par le
capitalisme européen. Dans The Working Lives of Women in the Seventeenth Century, Alice
Clark explique que la famille nucléaire, avec mari, femme et enfants, est née de
mutations dans la géographie économique du care et de la production, au moment de la
fin des commons 28. Vous vous souvenez que le travail dans les communs comprenait le
ramassage de bois et le glanage, qui permettait de subsister et fournissait même parfois
un surplus qu’on pouvait vendre : il s’agissait du travail des femmes. Si des problèmes
survenaient, la sécurité sociale était assurée par tout un réseau de soutiens – religieux,
personnels, sociaux – venus de la communauté. Or ces façons de faire étaient
incompatibles avec les innovations introduites par l’usage massif de la charrue : des
propriétés encloses, toujours plus grandes, des monocultures, des dispositifs de
propriété privée exclusive et la création d’une main-d’œuvre menacée de famine et de
prison.
Les enclosures empêchèrent les paysans de continuer à subsister sur leurs maigres
parcelles de terre. Ils devinrent alors des salariés, contraints de vendre leur force de
travail pour survivre. Hommes et femmes se retrouvèrent alors en concurrence sur le
marché du travail. À l’époque des commons, l’activité laitière avait permis aux femmes
de s’impliquer dans l’agriculture : elles contribuaient aux revenus du foyer en vendant
du lait et des produits laitiers. Mais sans les commons, il devenait impossible de faire
paître le bétail. Les débouchés de la production laitière se contractèrent – la laine de
mouton était beaucoup plus lucrative que le lait de vache, et la tonte était une activité
d’hommes. Les femmes n’étaient payées que pour le travail de la traite et du vêlage. Le
labour au printemps et les récoltes à l’automne, activités plus pénibles, étaient
également perçues comme des travaux masculins. Cette division du travail conduisit à
des différences de prix entre travail masculin et travail féminin. C’est donc à la
campagne que nous trouvons les origines de l’écart salarial entre hommes et femmes, un
phénomène mondial qui inclut, dès le départ, comme on le voit, une certaine relation
avec la nature.
L’économie fut donc une condition nécessaire de l’invention moderne du « foyer ».
Nécessaire, mais pas suffisante. Il fallait encore éduquer et discipliner les hommes et les
femmes. Leur enseigner les nouvelles responsabilités qui seraient les leurs au sein du
foyer. Pour les Européens de la première modernité, il allait de soi que l’archétype de
toutes les relations sociales était la relation entre Dieu et l’homme. Les rois incarnaient la
domination de Dieu sur ses sujets. Eh bien, dans les familles, les maris joueraient un rôle
analogue 29. Il n’est ainsi pas étonnant de constater qu’au moment précis où le pouvoir
papal déclinait, pendant la Réforme, l’Europe des XVe et XVIe siècles assista à une
explosion de traités sur le pouvoir de l’Église et la souveraineté des rois, mais aussi de
manuels enseignant à bien gérer son foyer. Ces guides s’adressaient à ceux que
désorientait le nouvel ordre social induit par l’urbanisation et l’industrialisation. L’un
des plus influents d’entre eux, le traité Of Domesticall Duties de William Gouge
commence par une citation de la lettre de saint Paul aux Éphésiens : « Soumettez-vous
l’un à l’autre dans la crainte de Dieu 30. » Gouge exhorte les femmes à se soumettre, en
combinant le Dieu de colère de l’Ancient Testament et le Dieu miséricordieux du
Nouveau. À la maison, les femmes devaient se soumettre aux hommes, comme les
serviteurs à leurs maîtres, et les hommes devaient suivre le modèle autoritaire transmis
par le Père céleste.
Mais l’hégémonie du foyer moderne ne s’imposa pas seulement par les manuels ;
elle s’imposa aussi par la force. Comme pour le travail cheap, la production du care
cheap passa par la discipline des corps. Transformer les corps des femmes en machines
dociles vouées à la reproduction exigea de recourir à la force, à la peur, ainsi qu’à des
politiques spécifiques 31. Les institutions mises en place par ces politiques comprenaient
la prison, l’école, l’hôpital, l’asile de fous et le contrôle du sexe et de la sexualité, en
public comme en privé, par la violence et l’humiliation 32. Les femmes hérétiques furent
accusées d’être des êtres surnaturels, s’érigeant au-dessus de la place qui leur était
assignée dans la nature. Les sorcières, qui défiaient le nouvel ordre, furent soumises à
des tortures publiques effroyables : c’était une pédagogie d’un genre nouveau, destinée
aux femmes du peuple, incapables de lire les manuels, et qui auraient pu être tentées de
rejoindre la résistance 33. Comme le montre Silvia Federici, les formes de violence qui
intéressaient Foucault – la discipline dressant les corps à travailler, à se reproduire et à
se conduire d’une certaine façon – ont d’abord été des stratégies nécessaires au premier
capitalisme 34. L’invention du couple humanité / nature fut donc moins anthropocentrée
que masculinocentrée – pour emprunter l’expression de Kate Raworth 35.
L’éducation enseignant à tenir sa place dans le foyer, en plus de la violence,
recourait également au droit, et en particulier au droit de la propriété. Bien qu’il vaille
mieux reporter cette discussion au chapitre 7, quand nous parlerons des vies cheap, on
peut d’ores et déjà commencer à citer le texte fondamental de la propriété capitaliste
moderne : le Second Traité sur le gouvernement de John Locke, publié en 1689. Locke y
définit ce qui peut être approprié, et qui peut s’approprier. Le traité enclot les territoires
du nouvel État capitaliste en définissant les différents types de hiérarchies humaines :
« Le pouvoir d’un magistrat sur un sujet peut être distingué de celui d’un père sur ses
enfants, d’un maître sur son serviteur, d’un mari sur sa femme, et d’un seigneur sur son
esclave 36. » La sphère publique, où les hommes peuvent agir en citoyens libres et égaux,
est donc distinguée d’une sphère privée, où peuvent prévaloir l’esclavage, le patriarcat
et la tutelle juridique du mari sur sa femme. En d’autres termes, le sujet libéral est né
homme.

Thomas Gainsborough, Mr and Mrs Andrews, vers 1750.

Le bouleversement social ainsi produit est difficile à imaginer, mais observons la


scène ci-contre. Cette peinture était regardée jadis comme un délicieux paysage de
campagne. Plus tard, les critiques y ont vu beaucoup plus 37. Dans son Mr and Mrs
Andrews, aujourd’hui exposé à la National Gallery de Londres, Thomas Gainsborough a
peint l’écologie-monde du capitalisme. Commençons par la gauche, avec le personnage
le plus décontracté : Robert Andrews. Il fait partie des heureux 1 %, et pourtant sa tenue
est relâchée – Mr Andrews porte l’équivalent en 1750 d’un survêtement de sport. Il
possédait tout ce que vous pouvez voir ici – les Auberies, sa propriété de famille à
Sudbury, dans l’Essex, telle qu’on la voyait à partir de « cent yards en direction du sud-
est de la maison, en regardant vers Cornard Wood, dans la vallée de la Stour 38 ».
Cette propriété était le produit de l’héritage et de l’investissement. Le père de
Robert Andrews, également nommé Robert Andrews, était un orfèvre et un banquier
qui avait fait une immense fortune. Parmi les débiteurs d’Andrews Senior, le plus
endetté était Frédéric, prince de Galles, auquel Andrews avait garanti un prêt de
30 000 livres (qui équivaudrait aujourd’hui à 5,2 millions d’euros) 39. La peinture de
Gainsborough est une trace des relations entre l’argent cheap, la transformation de
l’argent en guerre et de la guerre en argent : c’est un portrait de la propriété, achetée
avec les dépouilles arrachées à la terre du Potosí un siècle auparavant. Les Auberies
regroupaient la propriété de la famille Andrews et celle de la famille de sa femme,
Frances Cartes. Au moment où Gainsborough était à son chevalet pour peindre cette
œuvre, ses commandes venaient de la noblesse, mais aussi de cette classe nouvelle de
citadins enrichis, sans liens avec l’aristocratie, dont les richesses avaient été créées par
les nouveaux cycles d’accumulation et de spoliation commencés à peine trois siècles
auparavant.
De nombreux commentateurs ont remarqué que le tableau est inhabituel, en ce qu’il
est une étude à la fois du couple Andrews et de leur terre. C’est l’image d’une ferme à
l’avant-garde de la technologie agricole. Robert Andrews publiait dans les Annales de
l’Agriculture des articles intitulés par exemple « Sur les bénéfices du fermage » ou « Sur
les grains mouchetés 40 ». Les céréales sont ici plantées en lignes droites. Elles ont pu être
plantées en recourant à la technique du semoir 41, inventée par Jethro Tull en 1700, mais
qui ne devait se diffuser véritablement qu’aux alentours de 1800. Elle permet de
résoudre les problèmes qui naissent lorsque l’agriculture s’industrialise : comment
optimiser l’équilibre entre la main-d’œuvre, la machinerie, les apports et les marchés.
Mais Gainsborough nous propose également d’examiner la relation entre Robert et
sa femme Frances. Robert, nonchalamment appuyé contre un arbre, avec son fusil contre
lui, est le propriétaire de tout ce qu’il voit. Elle se tient droite, les mains posées devant
elle, au-dessus d’un bout de tableau qui n’a pas été peint. Certains ont supposé que
Gainsborough prévoyait d’inclure un faisan abattu par Mr Andrews, et que son chien
aurait ramené 42. D’autres ont fait l’hypothèse qu’un bébé aurait dû y prendre place un
peu plus tard 43. Quoi qu’il en soit, Mrs. Andrews est ici l’équivalent d’une propriété,
aussi enclose que la terre possédée par son mari, aussi domestiquée que le chien figurant
aux côtés de son mari.
Gainsborough connaissait probablement Andrews Junior : il avait grandi dans la
même région, il avait peut-être été à la même école que lui. Il était donc sans doute au
courant de la richesse d’Andrews Senior. Peut-être même a-t-il été l’un de ses protégés 44.
C’est pour cette raison que certains commentateurs ont cru reconnaître, dans le regard
de Mrs Andrews, un certain mépris pour le spectateur, comme si elle disait que, même si
elle n’a pas d’autre statut que celui d’une propriété, nous sommes, nous, encore bien en-
deçà d’elle 45.
Ce sont ces relations de pouvoir qui accompagnent les traditions et les techniques
de la monoculture capitaliste céréalière, caractéristique de la Grande Domestication. Le
tableau de Gainsborough ne nous offre pas seulement une leçon d’histoire ; il nous
annonce aussi les nouvelles du jour. C’est une description des changements sociaux dans
le monde actuel, de la façon dont ils sont imposés et contestés. L’économiste danoise
Ester Boserup, à propos des relations sociales induites par ce contexte, citait un hadith
« attribué au Prophète en personne, selon lequel une charrue n’entre jamais dans une
ferme sans que la servitude n’y entre aussi 46 ». Si vous comprenez la destruction des
communs par l’enclosure, ainsi que les nouvelles relations entre production et
reproduction humaines, alors vous pourrez, en bonus, résoudre le mystère de la charrue
misogyne 47. Vous devez simplement remonter, non pas deux cents ans en arrière, mais
beaucoup plus, pour découvrir comment la charrue est devenue une tradition, nourrie
par les dépouilles des systèmes sociaux qu’elle détruisait.

Une finance d’origine féminine

De nouveaux dispositifs de contrôle permirent de mettre sous tutelle les femmes de


la bourgeoisie, notamment en Angleterre. Le droit y consacrait la coverture, c’est-à-dire
le statut de femme mariée, qui plaçait sa personne et ses propriétés sous l’autorité de
son mari. Dans presque toute l’Europe, on reconnaissait trois formes de propriété dans
un ménage marié : l’héritage de monsieur, l’héritage de madame, et les biens acquis
pendant la durée du mariage. Mais le droit anglais, lui, n’en reconnaissait que deux : les
propriétés inaliénables de madame, et tout le reste, dont, même devenue veuve, la
femme ne pouvait hériter qu’un seul tiers. La coverture subsista du Moyen Âge au
e
XIX siècle. Son pouvoir de priver les femmes de droits et d’identité était tel que ses
contestataires n’hésitaient pas à parler de « mort civile ». Certes, les épouses appartenant
à la classe moyenne exerçaient leur tutelle sur la domesticité et d’autres êtres vivants.
(Dans un des manuels d’économie domestique dont nous parlions, on trouve le
proverbe suivant : « L’Angleterre est un paradis pour les femmes, une prison pour les
domestiques, un enfer pour les chevaux 48 »). Cependant, les parents des jeunes filles de
la bourgeoisie s’inquiétaient. Qu’adviendrait-il, après le mariage, de la richesse et du
train de vie auxquels leurs filles étaient habituées ? Et si les maris étaient des
incapables ? Et si, bien que convenables, ils mouraient prématurément ?
Comme l’a parfaitement montré Amy Louise Erikson, ces questions nous mettent
sur la piste des origines de la haute finance moderne 49. À l’époque de la chasse aux
sorcières, la rébellion ouverte contre la coverture était risquée. Pour rester en vie, il
fallait lui résister en douce. Les Anglais développèrent ainsi un droit des contrats
permettant aux veuves de veiller à leur sécurité financière, aux enfants sous coverture
d’avoir un revenu, et aux familles devant soutenir des veuves de recevoir des bénéfices
sur leurs richesses. Ces dispositifs n’étaient pas des instruments financiers, mais Erikson
montre qu’ils « aidèrent à établir un climat dans lequel il devenait banal que des femmes
possèdent des titres, au lieu de posséder des biens fonciers 50 ». C’était particulièrement
important pour les femmes de la bourgeoisie qui ne s’étaient pas mariées – en accédant à
l’argent, elles purent participer aux transactions spéculatives à travers lesquelles le
capitalisme se développait. On peut d’ailleurs montrer que, alors que tant d’hommes
furent ruinés par l’aventure financière de la Mer du Sud, les femmes qui s’étaient jointes
à cette frénésie réussirent plus souvent à s’en tirer sans trop de dommage 51. Il est
important de ne pas accorder une importance excessive à ce phénomène – le marché des
actions n’était pas terriblement grand – mais il vaut la peine de faire remarquer que les
infrastructures juridiques et culturelles des instruments financiers d’aujourd’hui, des
options et des produits dérivés, furent d’abord établies pour protéger les femmes des
pertes financières que le mariage leur infligeait.
Faut-il le dire ? La participation des femmes non mariées aux marchés financiers
n’était pas précisément un idéal recherché par la famille nucléaire. Nous la mentionnons
ici pour signaler à la fois l’irréductibilité de la classe au genre, et, une fois encore, le rôle
de la contingence historique dans la formation du capitalisme moderne 52.
Pour les femmes qui ne faisaient pas partie de la classe des investisseurs, le mariage
offrait d’autres possibilités. L’augmentation du chômage dans les années 1600 incita les
femmes à se marier pour échapper à la misère 53. Cependant, la philosophie de la
coverture considérait ce choix comme « non contraint ». On reconnaît là le parfait reflet
de la condition des travailleurs sous le capitalisme, qui devaient apparaître comme des
agents « libres », au moins en théorie, même si leur choix se réduisait à travailler pour un
salaire de misère ou mourir de faim (ou faire de la prison pour dettes). Adam Smith fut,
on le sait, un théoricien fondamental du monde qui naissait. Il avait aussi ses idées sur la
famille et le mariage, même si son expérience pratique en la matière était limitée : il
n’avait pas d’enfants et ne se maria jamais. Il vivait avec sa mère, Margaret Douglas, qui
le servit toute sa vie comme une domestique. Le père de Smith était mort avant sa
naissance, et Mme Douglas n’avait hérité que le tiers de ses biens. Smith entra en
possession du patrimoine de son père à l’âge de deux ans. Les lois de la coverture
expliquent pourquoi Mme Douglas dépendait financièrement de son bébé, après la mort
de son mari 54…
Quoi qu’il en soit, dans sa Théorie des sentiments moraux de 1759, Smith traita du
mariage parmi les Indigènes d’Amérique du Nord : c’était là-bas un accord passé entre
les anciens de la tribu, et non pas, comme en Angleterre, entre un homme et une femme
libres. Pourquoi les Peuples Indigènes ne se mariaient-ils pas librement ? Parce que,
expliquait Smith, faisant écho au langage genré de Colomb, « la faiblesse de l’amour […]
passe chez les sauvages pour le signe le plus impardonnable de l’efféminement 55 ». C’est
une logique bizarre, mais elle servait à établir son idée : le meilleur type de mariage était
celui pratiqué par les Britanniques, où les femmes et les hommes se choisissaient l’un
l’autre comme des égaux dans l’amour.
Pas étonnant que l’homme si souvent célébré comme le père fondateur de la liberté
du marché ait aussi célébré la liberté en amour, ni qu’il ait justifié ce modèle en
recourant au cliché de l’infériorité des civilisations « naturelles » et « sauvages ». Mais
tout de même, il reste assez ironique que le grand amour de sa vie ait été sa maman.

L’invention des femmes

Pour que prospère le nouvel ordre capitaliste, il fallait extirper l’ordre ancien. Les
réseaux de parenté qui avaient soutenu femmes, hommes et enfants au-delà du cercle de
la famille nucléaire furent détruits en même temps que les commons 56. La famille
étendue et les relations qui pouvaient sustenter les familles furent transformées et
professionnalisées. Au lieu de se livrer à l’éducation dans les écoles, les femmes furent
cantonnées aux nurseries. Les chirurgiens – toujours des hommes – remplacèrent les
sages-femmes 57. L’activité économique des femmes, dans la mesure où elle était
permise, était limitée à la sphère domestique, un domaine d’où la politique était bannie.
Les femmes résistèrent. La Révolution française commença avec des femmes réclamant
du pain, par exemple. Mais l’écologie du capitalisme exigeait que l’histoire des femmes,
de leurs engagements et de leurs résistances, soit minimisée et tue. Les hommes
faisaient la loi à la maison et les citoyens dans la sphère publique – or, pour être citoyen,
il fallait être un propriétaire blanc et mâle 58.
Pour faire marcher ce système, l’État s’employa à imposer les catégories
d’« homme » et de « femme ». Les humains dont les corps n’étaient pas clairement
conformes furent transformés par la chirurgie, afin d’entrer dans l’une ou l’autre
catégorie 59. Là où ces catégories n’existaient pas, il fallut les inventer. Prenons l’exemple
du Nigeria, où la colonisation britannique importa la sphère « domestique » ainsi que la
catégorie juridique de « femme ». Dans la société nigériane, comme dans beaucoup
d’autres, la consanguinité joue un rôle vital, et accorde parfois aux femmes une position
supérieure à celle qu’elles auraient eue dans une famille nucléaire. Mais dans le droit
libéral, le lien qui compte le plus est le lien conjugal 60. Comme le note Oyeronke
Oyewumi : « Jusqu’à récemment, il n’y avait pas de femmes dans la société Yoruba. Il y
avait, bien sûr, des obínrin. Les obínrin sont des anafemelles. Leur anatomie, tout comme
celle des okùnrin (anamâles), ne leur donnait pas un accès privilégié à telle ou telle
position sociale, pas plus du reste qu’elle ne compromettait cet accès 61. » La chercheuse
nigériane ajoute plus loin :
La création des « femmes », en tant que catégorie, est l’un des premiers gestes de l’État colonial. […] Il était
impensable, pour le gouvernement colonial, de reconnaître les leaders féminines parmi les peuples qu’ils
colonisaient, comme les Yoruba. […] La transformation du pouvoir étatique en pouvoir genré, masculin, se réalisa
par l’exclusion des femmes des structures étatiques. Cette opération était on ne peut plus éloignée de l’organisation
étatique des Yoruba, où le pouvoir n’était pas genré 62.

De même que les Espagnols avaient été scandalisés par les aventures sexuelles des
Mayas, les Britanniques exigèrent qu’on se soumette à leur version de l’ordre sexuel : de
là la création de la catégorie légale de femme et son confinement dans le foyer, ce lieu de
travail de la main-d’œuvre reproductive 63. Bien sûr, parler de « lieu de travail » ne
correspond pas à la façon dont était vu le travail domestique. Car il était considéré
comme sans rapport avec le travail salarié. C’était un service que les femmes rendaient
aux hommes, semblable aux dons gratuits que la nature offrait aux entreprises.
Comme l’ont montré Jennifer Morgan et d’autres, les fondements culturels de cette
représentation des femmes sont à chercher dans l’esclavage transatlantique des femmes
africaines 64. Les explorateurs comme les propriétaires d’esclaves suivaient la même
logique que De Cuneo 65 : les femmes étaient à la fois anormalement sexuelles et
extérieures à la Société proprement dite – elles relevaient de la « Nature ». On leur
prêtait une fécondité monstrueuse. Le médecin britannique John Atkins, pourtant
partisan de l’abolition, racontait que les Guinéennes avaient des conduites bestiales et
des seins si énormes que « certaines pouvaient allaiter par-dessus l’épaule 66 ». D’autres
colons racontaient que les femmes africaines accouchaient sans douleur. Cette
fascination allait de pair avec des impératifs nouveaux – produire plus d’esclaves,
notamment. Les femmes esclaves devinrent ainsi des instruments financiers, non
seulement pour régler des dettes, mais aussi pour générer des intérêts : à la Barbade,
autour des années 1650, certaines femmes étaient désignées comme des
« augmentatrices » : des corps par lesquels plus d’esclaves seraient produits,
compensant ainsi la charge financière que représentait leur entretien. En outre, cette
fertilité les prédisposait naturellement à élever les enfants des autres, et les marchands
ne manquaient pas de mettre en valeur cette compétence 67.
Résister était toujours possible. Dès le début de la colonisation de l’Amérique du
Nord, au Canada, des femmes indigènes se lancèrent dans le commerce de la fourrure,
travaillant comme intermédiaires, remplaçant par d’autres hommes les maris qui les
avaient achetées, contournant les tentatives de régulation 68. Leurs foyers ne se
conformaient pas au modèle binaire et patriarcal où les hommes tenaient les femmes et
les femmes tenaient la maison. De même, aux États-Unis, l’entrepreneuriat offrait aux
femmes des espaces d’autonomie – comme logeuses, par exemple – à condition que ce
soit pour le bien du foyer, et qu’il y ait toujours un homme quelque part pour
commander 69. En Hollande, des femmes de la campagne devenues domestiques à la ville
s’organisèrent en associations et formèrent des syndicats 70.
Il faut souligner que cette résistance survenait toujours dans le contexte d’autres
combats. Les premiers leaders des mouvements nationaux qui combattirent les empires
coloniaux, au XIXe et au XXe siècle, firent appliquer les normes de cette politique sexuelle
avec une vigueur croissante. Dans les pays du Sud, race, classe et genre furent produits
ensemble, affectant à la fois les hommes et les femmes 71.
Tout comme l’étude de la catégorie de « blanc », les recherches sur le « masculin » et
les catégories légales qui lui sont associées sont encore récentes, mais ne cessent de se
multiplier : il y a encore beaucoup à apprendre sur les transformations et les résistances
qui ont entouré les relations familiales sous la domination masculine 72.

Au-delà de la charrue

Que dire à ceux qui affirment que les charrues ne sont pas un destin ? Que les
sociétés peuvent guérir des effets produits par le tournant capitaliste, et qu’une certaine
égalité est en train de naître. Un rapport publié par le FMI en 2016 montre que le sort des
femmes s’améliore dans le monde entier, tant du point de vue de la santé que de
l’éducation ou de la participation à la politique et à l’économie 73. Mais le FMI, fidèle au
vieux préjugé selon lequel la richesse libère les femmes, associe la montée de l’égalité
sexuelle à la montée du revenu national.
L’histoire n’est cependant pas aussi simple. Regardez par exemple les États
pétroliers du Moyen-Orient : vous verrez que la montée du revenu national entrave les
droits des femmes 74. Regardez encore un pays comme l’Inde, où persistent des inégalités
énormes, bien que la croissance du revenu réel par tête augmente chaque année de
500 % depuis quarante ans. Il est certain que l’accès accru à l’eau potable et à la santé les
a aidées 75, mais les femmes et les filles continuent à travailler davantage que les
hommes, pour moins d’argent et pour moins de nourriture 76. Dans les campagnes,
l’apport journalier en calories des Indiennes a perdu 500 points depuis quarante ans,
avec depuis dix ans une augmentation du taux d’anémie chez les filles 77. Comment
l’expliquer ? Des enquêtes sur l’emploi du temps montrent qu’en Inde, les filles et les
femmes font beaucoup plus de travail domestique que ne le laissent apparaître les
chiffres officiels. Les femmes passent six fois plus d’heures que les hommes à chercher
du bois pour le chauffage et de la nourriture, ou encore à tenir la maison. S’il est vrai que
les hommes et les femmes à faibles revenus ont souvent plusieurs emplois, tous très mal
payés, les travailleurs les plus mal payés restent les femmes, qui dorment souvent
moins d’heures et ont moins de temps libre, surtout dans les campagnes 78. On ne peut
pas simplement dire : « S’ils étaient plus riches, cela irait mieux. » La nation est plus
riche, mais ses classes pauvres, ses classes laborieuses, sont plus affamées, et les femmes
y ont plus de chance d’être en surpoids ou en sous-poids que les hommes 79.

Nombre moyen d’heures consacrées par semaine aux tâches ménagères aux États-Unis, chez des individus âgés de 25 à 64 ans. Source : Bianchi et al. 2012.

Aux États-Unis, les chercheurs qui étudient le travail reproductif ont généralement
noté des tendances positives au siècle dernier, comme l’atteste le graphique ci-dessus.
Plus d’hommes se sont attelés aux tâches ménagères qu’auparavant – bien que leur
travail domestique plafonne à dix heures par semaine. Bien qu’on ait longtemps pensé
que l’électroménager (lave-vaisselles, lave-linges) réduirait le fardeau pesant sur les
femmes, les choses ne se sont pas passées ainsi. Les lave-linges n’ont pas réduit le temps
consacré par les femmes au linge. Ils ont simplement rendu les hommes plus exigeants
quant à la fréquence avec laquelle le linge devait être lavé – par les femmes 80. C’est le
mouvement des femmes, aux États-Unis, qui a changé les représentations concernant la
division des tâches ménagères. Et même alors, comme le montre Ruth Schwartz Cowan
dans More Work for Mother, le travail réalisé par les hommes fut précisément celui qui
était le plus mécanisé. Le travail des femmes, entre-temps, a continué à être celui qui
était le plus exigeant mentalement, le plus intense par la multiplication des tâches,
même sur un nombre d’heures hebdomadaires similaire à celui des hommes 81.
Au chapitre précédent, nous avons montré comme le travail cheap connectait les
économies rurales et urbaines, par le lien unissant les fermes globales aux usines
globales. Ici, nous complétons le tableau en montrant que si cette main-d’œuvre
prolétarienne a été rendue possible, c’est uniquement parce que le travail du care a été
transformé en travail non payé, disponible au même titre que les « dons gratuits » de la
Nature – qui, comme nous l’avons vu, ne sont en réalité ni donnés ni gratuits. Le
capitalisme continue de trouver normal que le travail du care ne soit pas rémunéré, mais
il veut aussi que les compétences acquises par ce travail puissent être mises en vente sur
le marché. C’est ainsi que les femmes sont recherchées – et cheapisées – pour leurs
doigts agiles, leur capacité à prendre soin des autres, leurs regards encourageants (par
exemple), par les patrons de maquiladoras, de centres d’appels, d’entreprises de soins
hospitaliers, ces travailleuses ayant été formées à certaines compétences parce qu’elles
sont des femmes 82.
Ces attentes genrées ne visent pas seulement les compétences venues du travail de
soin, mais aussi la flexibilité. Le précariat – l’ensemble des travailleurs privés de sécurité
de l’emploi, de retraites, et des organisations normalement associées au travail industriel
dans les pays du Nord – semble connaître une mutation actuellement 83. Mais la mobilité,
la flexibilité, la disponibilité permanente, sont depuis longtemps des caractéristiques du
travail du care. Le précariat plonge ses racines dans les progrès logistiques de
l’entreprise capitaliste, tout autant que dans le précédent du care gratuit. L’économie du
free-lance peut se lire comme une extension de la discipline du travail du care au monde
entier.
La croissance de l’économie du care – évaluée à 70 % aux États-Unis entre 2012
et 2022, avec des tendances similaires partout dans le monde 84 – maintient le travail du
care structurellement cheap. Mais l’économie américaine du care est rendue possible
uniquement par l’émigration aux États-Unis de travailleurs du care : on a affaire ici à une
écologie longue, globale et racisée, qui va de la vente des esclaves importés comme
nourrices aux migrations plus récentes, du sud au nord, de professionnels des soins de
santé 85. Dans certains cas, ce travail est reproductif au sens littéral. Les progrès dans la
technologie de la fertilité ont fait exploser la demande de mères porteuses. Le plus grand
marché mondial est l’Inde, où un service qui coûte entre 80 000 et 100 000 dollars dans
le Nord Global coûte entre 35 000 et 40 000 dollars. Les profits générés par cette
industrie, en Inde seulement, excèdent les 2 milliards de dollars 86. La frontière du care
cheap s’est aussi approfondie et s’est étendue à la faveur de vastes réseaux
internationaux de fournisseurs de care, qui envoient ensuite des fonds dans leurs pays
d’origine pour soutenir les dépenses ménagères chez eux. Le foyer global a donc depuis
toujours fait le travail qui rend possible l’usine globale et la ferme globale.
Une réponse radicale à cette dévaluation fondamentale du travail du care
consisterait à exiger que le travail ménager soit payé. Comme l’expliquait la campagne
Wages for Housework (« Des salaires pour le travail domestique ») : « Être asservi à une
chaîne de montage n’est pas être libéré de l’asservissement à l’évier de la cuisine. Dire le
contraire, c’est nier l’asservissement à la chaîne de montage : si vous ne savez pas
comment les femmes sont exploitées, vous ne saurez jamais comment les hommes sont
exploités 87. » Les États-Unis ne sont pas seuls dans ce cas : d’autres pays aussi
accueillent des travailleurs du care de différentes classes, castes et nations, et livrés à
l’exploitation 88. Et même si le salaire était une étape vers la reconnaissance, la route vers
la dignité est encore longue. Comme l’a dit la philosophe et militante Angela Davis, « la
libération psychologique ne peut en aucun cas être atteinte uniquement en versant un
salaire aux ménagères 89 ». Mais on ne saurait pour autant oublier l’avertissement de
Wages for Housework : demander au capitalisme de rémunérer le care, c’est demander la
fin du capitalisme.
Si l’introduction de l’argent dans cette relation écologique ne garantit pas le succès,
d’autres approches collectives pourraient peut-être s’avérer utiles. Depuis l’institution
d’un État-providence après 1945, le rôle des États dans la gestion du care s’est
considérablement accru 90. L’État-providence – surtout en Europe occidentale – a apporté
des gains importants aux classes laborieuses en matière de santé, d’éducation et de
retraites. Mais la gestion du travail du care par l’État n’est pas la même chose que la
libération de ce travail 91. Comme l’observait Gwendolyn Mink, chercheuse en sciences
politiques, les batailles pour les droits des femmes ont été livrées sur le terrain de la
maternité, de sorte que les « victoires obtenues ont nationalisé la maternité plutôt que la
citoyenneté 92 ». Karen Orren notait de son côté que le droit du travail en général et le
travail du care en particulier sont des domaines où règne un « féodalisme tardif 93 ». Aux
États-Unis, il a fallu attendre 2015, par exemple, pour que les travailleurs du care, après
s’être organisés en syndicats et coopératives, se voient reconnus le statut de travailleurs,
selon les normes établies par le Fair Labor Standards Act de 1938 94.

En d’autres termes, si l’on veut expulser l’écologie de la charrue de l’écologie du


capitalisme, il faut s’engager dans la lutte politique et non, comme le voudrait le FMI,
attendre simplement que les revenus augmentent 95.
Le combat pour que le travail du care soit réduit, reconnu et rémunéré, n’a rien
d’évident en régime néolibéral. Dans nombre de pays du Nord – pas seulement aux
États-Unis – les difficultés à trouver un emploi stable, en raison des politiques
d’austérité, ont déjà conduit beaucoup d’enfants à continuer à vivre chez leurs parents,
même à plus de trente ans. L’austérité contraint également les femmes à prendre soin
non seulement de leurs enfants devenus adultes, mais aussi, de plus en plus, de leurs
parents devenus vieux. Aujourd’hui, les femmes américaines, comme le note Evelyn
Nakano Glenn, passent plus de temps à s’occuper de leurs parents que de leurs
enfants 96. Le poids du care qu’elles doivent porter a été accru par le déclin de la valeur
réelle des retraites, en même temps que par le démantèlement de l’État-providence.
Mais sous un régime de nationalisme économique et conservateur, ce combat est
encore plus difficile. Comme nous le verrons au chapitre 7, le nationalisme a en effet
toujours partie liée avec l’exaltation du foyer.
Il est, malheureusement, tout à fait concevable que les gains obtenus par les
travailleurs du care depuis soixante-dix ans se perdent rapidement dans la décennie qui
vient.
Et pourtant, les luttes de libération et de résistance continuent – menées par des
groupes allant des syndicats des travailleurs sexuels aux associations de soins à
domicile, etc. – contre des formes de domination qui ressemblent de façon frappante à
celles qui naquirent à l’aube de l’écologie du capitalisme. Les études sur les tendances à
l’œuvre sur le marché international de l’emploi depuis la crise de 2008 montrent une
hausse spectaculaire du travail genré – on va vers un monde où les hommes seront
soldats et les femmes infirmières 97. Et ce travail est mené dans des contextes où la
violence continue à être utilisée comme pédagogie de la cruauté – ainsi qu’en atteste
l’augmentation récente des violences contre les femmes 98.
Si les luttes pour la reconnaissance, la répartition équitable, la réduction et la
rémunération du travail du care réussissent, ce sera un signe qui annoncera la fin de la
nature cheap – un tournant vers le respect du travail du care, et non son exploitation.
Imaginer un monde où le travail du care obtiendrait justice, c’est imaginer un monde
d’après le capitalisme. Mais tant que perdure le capitalisme, la cheapisation du travail
reproductif est basée à son tour sur d’autres choses cheapisées. De même que l’écologie
du capitalisme a besoin du care cheap pour rendre le travail cheap, elle a aussi besoin,
pour maintenir l’ordre social, de nourrir les corps des travailleurs. C’est pourquoi nous
devons maintenant nous tourner vers la cheapisation de l’alimentation.
Lors de son premier voyage, Christophe Colomb s’intéressa beaucoup plus aux
végétaux – c’est-à-dire au profit qu’il pouvait en tirer – qu’à ce qu’il mangeait. À bord de
ses caravelles, le régime alimentaire était si strict qu’on n’en trouve aucune mention,
pour les deux premiers mois, dans le livre de bord 1. La nourriture fait son apparition
deux jours après le premier contact avec les Indigènes : un vieil homme, monté à bord,
crie à ses amis d’apporter aux marins de quoi boire et manger. Un mois plus tard, le
5 novembre 1492, Colomb se livre fugacement aux joies du gastro-tourisme, en goûtant à
un plat local. Il nota que les Peuples Indigènes avaient « des mames [probablement des
pommes de terre] qui sont comme des carottes et ont le goût de noisette ; et des faxones
et des haricots très différents des nôtres ». Mais Colomb n’était pas là pour s’adonner
aux plaisirs de la dégustation. En général, ses observations ressemblent à ça : « Il y a
mille autres sortes de fruits, sur lesquels il m’est impossible d’écrire, dont la vente sera
certainement lucrative 2. »
Ses rations quotidiennes – du biscuit de mer (un biscuit de blé cuit deux fois), des
salaisons et du fromage – étaient trop insignifiantes pour entrer dans son journal de
bord. C’est seulement sur le chemin du retour, le 25 janvier 1493, qu’il nota que les
« marins ont tué un thon [dauphin] et un très gros requin, ce qui fut fort bienvenu, car ils
n’avaient plus que du pain et du vin, et quelques patates douces venues des Indes 3 ».
L’alimentation, qui soutient les corps humains au travail, est le sujet de ce chapitre.

La révolution du sucre à Madère contribua de façon décisive à la naissance de


l’écologie du capitalisme, et ce fut Colomb en personne qui introduisit les premières
plantations dans le Nouveau Monde. C’est ainsi que dès 1506, le sucre était très
largement et très intensément cultivé sur l’île d’Hispaniola 4. Mais la nourriture qui va
nous intéresser ici, ce n’est pas le sucre que Colomb et ses semblables transportaient de
Madère à Gênes : c’est ce que mangeaient les marins et les esclaves, la valeur nutritive
qui permet le travail cheap 5.
Des cultures diversifiées sont un enjeu central de l’écologie du sol aussi bien que de
l’écologie humaine. On ne peut pas parler d’alimentation en général. Il faut au contraire
être attentif aux particularités, et à la façon dont les différentes plantations ont formé
leurs propres écologies. Le riz, le maïs et le blé – ces « plantes de civilisation » pour le
dire avec Fernand Braudel 6 – ont produit différentes sortes de pouvoir, de travail, de
gastronomie et de nature :
Le blé, qui dévore la terre, qui exige que celle-ci se repose régulièrement, implique, permet l’élevage : pourrions-
nous imaginer l’histoire de l’Europe sans ses animaux domestiques, ses charrues, ses attelages, ses charrois ? Le riz
naît d’une sorte de jardinage, d’une culture intense où l’homme ne laisse pas de place aux animaux. Le maïs est
certes le plus commode, le plus facile à obtenir des mets quotidiens : il ménage des loisirs, d’où les corvées
paysannes et les énormes monuments amérindiens. Une force de travail inemployée a été confisquée par la société 7.

Le capitalisme est souvent associé aux révolutions du charbon et du pétrole. Mais ce


sont les transformations du système alimentaire qui vinrent en premier.
Lorsqu’il n’y a pas de surplus alimentaire, le travail se limite à l’agriculture. Les
premières civilisations de l’écriture – les Sumériens, les Égyptiens, les Han, les Romains,
les Mayas et les Incas – sont nées de révolutions permettant de produire plus de
nourriture avec moins de personnes. La diversité des systèmes alimentaires, entre la
révolution néolithique et l’aube du XVIe siècle, est à couper le souffle 8. Mais tous avaient
deux caractéristiques communes : un système de productivité agricole fondé sur la terre
plutôt que sur le travail, et un système de contrôle du surplus alimentaire opéré par le
pouvoir politique et non par le marché.
L’agriculture capitaliste a transformé la planète. Certaines terres sont devenues le
domaine exclusif de types de cultures et de systèmes de cultures spécifiques : les
monocultures, conçues pour rapporter le plus d’argent possible. D’autres territoires
furent destinés à loger les humains qui avaient été exclus du travail de ces terres : les
villes. Les villes et les campagnes sont depuis longtemps jumelées, liées par un impératif
séculaire : de la nourriture cheap pour les pauvres de la ville. Tout le monde, de Cicéron
aux Chinois de l’époque impériale, a compris que, pour prévenir les révoltes urbaines, il
est essentiel que les citadins soient bien nourris 9. Ce qui change, avec l’écologie de
l’agriculture capitaliste, c’est l’obsession monomaniaque du profit, et l’usage de la
nourriture cheap pas seulement pour prévenir les émeutes, mais pour maintenir le
travail cheap. Comme nous l’avons vu dans le chapitre sur le travail et le care, le
système du travail salarié coûte cher, et le devient toujours davantage au fil du temps.
La nourriture cheap permet à ce système coûteux de continuer à générer du profit, grâce
à des infrastructures de pouvoir et de production qui ont dessiné une nouvelle écologie
de la ville et de la campagne. Comme la relation entre employeurs et travailleurs, cette
écologie est profondément inégale. Au cœur de la fabrique du capitalisme se niche donc
une écologie rurale-urbaine, dont le modèle a été expérimenté dans les territoires
frontières d’outre-Atlantique, dans les grandes villes européennes, dans l’océan Indien
et sur les routes des épices.

Comment l’alimentation a créé le monde industriel

Dès 1700, la plupart des paysans anglais avaient été soit réduits au rang
d’agriculteurs salariés, soit chassés de leurs terres pour travailler à la ville : 61 % de la
population laborieuse britannique travaillait en dehors de l’agriculture. Le nombre de
citadins avait doublé par rapport au siècle précédent 10. Les enclosures des deux siècles
précédents avaient fait de l’agriculture une activité compétitive, et une série
d’innovations – de nouvelles charrues, la rotation des cultures et de nouveaux systèmes
de drainage – l’avaient rendue biologiquement productive. Les historiens discutent
encore de la date exacte de cette révolution agricole, mais il est clair que dès 1700,
l’Angleterre avait atteint les deux objectifs que doit viser toute puissance capitaliste :
augmenter le surplus agricole et expulser la main-d’œuvre de la ferme 11. La main-
d’œuvre pouvait être expulsée de la ferme parce que la productivité du travail
progressait rapidement, augmentant de presque 46 % entre 1500 et 1700 12.
L’agriculture anglaise était si solide, à l’aube du XVIIIe siècle, qu’elle fut en mesure de
sauver de la famine une Europe en voie de prolétarisation rapide. On pense souvent que
l’industrialisation génère de nouveaux travailleurs, mais il est plus juste de dire que
l’expulsion de la main-d’œuvre agricole favorise de nouvelles formes d’industrialisation.
Dans les deux siècles qui suivirent 1550, la population salariée d’Europe aurait augmenté
de soixante millions de travailleurs, qu’il fallait bien sûr nourrir à moindre coût. Toute
usine globale a besoin d’une ferme globale. Aux XVIe et XVIIe siècles, c’est la Pologne qui
avait été cette ferme globale : son blé et son seigle emplissaient les ventres des pêcheurs,
des tourbiers et des scieurs hollandais. Mais dès 1700, les exportations polonaises
s’étaient effondrées – en grande partie en raison de l’épuisement des sols. Dans le demi-
siècle qui suivit, c’est l’Angleterre qui fut le grenier de l’Europe : ses exportations
quintuplèrent. En conséquence, le cours des céréales demeura stable dans les villes
d’Europe occidentale. Mais pour le capitalisme, toujours affamé de croissance
économique, la stabilité n’est jamais suffisante 13. Les prix de l’alimentation en
Angleterre – et en Europe du Nord – s’effondrèrent 14.
Ce triomphe anglais fut de courte durée. Comme en Pologne, la révolution agricole
marqua le pas, car les propriétaires de fermes transformaient peu à peu toutes leurs
réserves biologiques en argent 15. Un seuil critique fut atteint dès 1750 : les exportations
de céréales s’arrêtèrent. La productivité ralentit, et les prix de l’alimentation
grimpèrent 16. En Angleterre, malgré des importations massives depuis l’Irlande, ils
augmentèrent deux fois plus vite que l’indice de prix des produits industriels : 66 % plus
vite que les prix du textile, et 48 % plus vite que les prix du charbon, entre 1770 et 1795 17.
Si ce phénomène s’était limité à l’Angleterre, il pourrait être sans importance pour
notre propos. Mais c’est dans l’ensemble du monde atlantique que l’on vit la
productivité ralentir, les inégalités s’aggraver, et le prix de la nourriture augmenter. En
Europe occidentale, dans le demi-siècle qui suivit 1750, la productivité du travail chuta
ou stagna 18. En France, avant la Révolution de 1789, le prix du pain augmenta trois fois
plus vite que les salaires 19. Au Mexique aussi, les rendements déclinèrent, et le prix du
maïs augmenta de 50 % à la fin du siècle 20. En Europe, entre 1730 et 1810, les prix des
« principales céréales panifiables » (le blé et le seigle avant tout) montèrent en flèche :
250 % en Angleterre, et plus de 200 % dans le nord de l’Italie, en Allemagne, au
Danemark, en Suède, en Autriche et aux Pays-Bas. En France, le taux d’inflation des
produits alimentaires fut inférieur – 163 % – mais c’était largement suffisant pour
déclencher de violents troubles sociaux 21.
En Angleterre, face à la multiplication des émeutes alimentaires et à la montée du
prix des céréales 22, l’échelle et le rythme des enclosures augmentèrent brusquement,
dans le but de ranimer la productivité en répétant les opérations à l’origine du boom
agricole. Entre 1760 et 1790, le Parlement vota six fois plus d’Enclosure Acts que dans les
trois décennies antérieures 23. Dans le siècle qui suivit 1750, un quart de la terre cultivée
en Angleterre, jadis bien commun (commons), fut privatisée 24.
Cette écologie était basée sur la cheapisation de la nature, du travail, mais aussi de
l’alimentation. L’alimentation cheap est « cheap » en un sens bien précis : il s’agit de
produire plus de calories avec moins de temps de travail. Certes, des systèmes agricoles
non capitalistes ont connu de très hauts niveaux de production alimentaire avec un
effort modeste. Au Brésil, au début du XIXe siècle, l’agriculture sur brûlis pouvait
rapporter entre 7 000 et 17 600 calories de manioc, de maïs et de patates douces, pour
une heure de travail. À titre de comparaison, c’était entre trois et cinq fois plus que ce
que réalisait la productivité du travail anglaise à la même époque 25. Mais nulle part,
avant l’avènement du capitalisme, on ne vit la productivité du travail ainsi maintenue
en croissance pour nourrir d’immenses concentrations de population.
Voici comment marchait le système de l’alimentation cheap. Les révolutions
agricoles capitalistes fournissaient de la nourriture cheap, qui faisait baisser en retour le
seuil du salaire minimum : les travailleurs pouvaient être payés moins cher, sans mourir
de faim pour autant. Les charges patronales en étaient allégées, tandis qu’augmentait la
prolétarisation, et avec elle le taux d’exploitation. Le capital accumulé pouvait donc
continuer à grossir, mais à condition que grossisse avec lui un surplus alimentaire
suffisant pour engager des travailleurs cheap 26. C’est un modèle simple.

Nous avons cité Braudel à propos du riz, du maïs et du blé – mais un élément
central de l’apport calorique britannique, au cours de la révolution industrielle, était le
sucre du Nouveau Monde. Comme le fait remarquer Kenneth Pomeranz : « Dans
l’Angleterre de 1801, remplacer la consommation de sucre caribéen par des calories
produites localement aurait exigé entre 850 000 et 1,2 million d’acres des meilleures
terres ; en 1831 – avant l’effondrement du cours du sucre et le quintuplement de la
consommation par habitant qui s’ensuivit – entre 1,2 et 1,6 million 27. » L’histoire du
capitalisme est une histoire globale, qui s’écrit à partir du ventre.
Tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, les gouvernements européens ont essayé, sans
toujours y réussir, de maîtriser le prix de l’alimentation dans les villes. Il y eut des
émeutes du pain, menées, nous l’avons vu plus haut, par des femmes le plus souvent :
en tant que travailleuses du care, elles dépendaient des marchés et se trouvaient en
conséquence aux premières lignes des batailles autour du prix de la nourriture 28. Ce sont
elles qui déclenchèrent la Révolution française. En 1789, tandis que s’aggravait la crise
des prix de l’alimentation, les femmes de Paris marchèrent sur Versailles pour chercher
« le boulanger, la boulangère et le petit mitron » (le roi et sa famille) 29. Deux ans plus
tard, une colonie sucrière se dressa contre ses colonisateurs français, aux mêmes cris de
liberté, d’égalité et de fraternité, qui résonnaient dans toute la métropole. Haïtiens et
Français n’étaient d’ailleurs pas seuls à se révolter : dans le monde entier, de la Russie
au Pérou en passant par l’Amérique du Nord, des émeutes agraires éclatèrent 30.
Pour nourrir leurs travailleurs, les empires avaient besoin de nourriture. Lénine
citait Cecil Rhodes, le colonisateur dont la statue vient d’être déboulonnée des marches
de l’université du Cap, qui disait en 1895 : « J’étais hier dans l’East End de Londres et j’ai
assisté à une assemblée de chômeurs. J’ai écouté leurs discours sauvages, qui se
réduisaient à des cris réclamant “du pain, du pain, du pain” ; et en revenant chez moi, je
méditai sur cette scène et me convainquis plus que jamais de l’importance de
l’impérialisme […]. L’Empire, comme je le dis toujours, est une question de pain et de
beurre. Si vous voulez éviter la guerre civile, faites-vous impérialistes 31. » Vingt ans plus
tard, en 1917, Lénine se trouvait au centre d’une révolution dont le slogan – « Paix, Terre
et Pain » – reposait sur des années d’émeutes alimentaires menées, comme en 1789, par
des femmes 32.
L’empire fournissait aux travailleurs industriels européens de la nourriture cheap,
bien qu’elle coûtât beaucoup aux travailleurs des autres régions du monde. L’Empire
européen créa des réseaux commerciaux qui, comme l’a montré Mike Davis, sont à
l’origine du tiers monde 33. En voici un exemple, qui montrera dans quel mépris les
empires européens tenaient les paysans. En Irlande, vieille colonie britannique, pendant
la famine de la pomme de terre de 1845-1848, la pauvreté et les forces du marché
enjoignirent aux Irlandais de gagner leur vie en travaillant, même s’il n’y avait ni emploi
disponible, ni nourriture abordable : au paroxysme de la famine, l’Irlande exportait
environ trois cent mille tonnes de céréales par an pour nourrir la métropole. Le fait que
la famine qui s’ensuivit ait détruit une grande partie de la population irlandaise était, à
la limite, un bonus. Charles Trevelyan, le sous-secrétaire au Trésor britannique, qui
contrôlait les fonds destinés à remédier à la famine, fut parfaitement clair : « Le vrai
mal » n’était « pas le mal physique de la famine, mais le mal moral […] du peuple
[irlandais] 34 ». Trevelyan fut anobli pour les services qu’il avait rendus au royaume, au
moment où l’Irlande mourait de faim, et écrivit que, pour limiter l’augmentation
effrénée de la population irlandaise, « la famine est un coup direct, porté par une
Providence aussi sage que miséricordieuse 35 ».
Il en allait de même dans d’autres colonies britanniques. Nourrir les pauvres faisait
partie des coutumes indiennes. Les fusils imposèrent à la place des relations
marchandes, de façon à ce que l’Inde exporte ses céréales 36. Comme nous l’avons vu au
chapitre 2, à propos de l’argent, la force militaire n’est jamais loin du pouvoir financier,
et parfois ce dernier peut servir à payer la première. Pendant la colonisation, l’Inde
finança, via les impôts, l’impérialisme mondial des Britanniques. « Les Indiens
ordinaires […] financèrent des aventures aussi lointaines que le sac de Pékin (1860),
l’invasion de l’Éthiopie (1868), l’occupation de l’Égypte (1882) et la conquête du Soudan
(1896-1898) 37 ». L’exploitation coloniale s’intensifia encore lorsque l’Allemagne et les
États-Unis – et bientôt le Japon et le reste de l’Europe –, imitant l’Angleterre, adoptèrent
l’étalon-or après 1871. La valeur des roupies indiennes, basées sur l’argent métal, baissa
de plus d’un tiers entre 1873 et 1894 – tandis que ses paiements à l’Angleterre étaient
basés sur l’or 38.

Les mécanismes du marché et la violence marchaient main dans la main avec


l’afflux de nourriture cheapisée de l’Asie à l’Europe. Lorsque la flotte militaire
britannique bloqua l’accès à la Rivière des Perles, en novembre 1839, c’est l’argent métal
et l’opium qui constituaient l’enjeu du conflit : l’opium était cultivé dans toute l’Inde. La
e
Compagnie des Indes orientales avait, depuis la fin du XVIII siècle, monopolisé la
production et le commerce de l’opium. Une quantité grandissante d’opium gagna la
Chine – illégalement, mais lucrativement. Les Chinois n’avaient pas besoin de
commercer avec les Anglais, mais les Anglais voulaient le thé chinois. Et pour cela ils
avaient besoin d’argent métal. Avec l’opium, pour le dire avec l’ironie de
l’anthropologue Eric Wolf, « les Européens avaient enfin quelque chose à vendre aux
Chinois 39 ». Ce trafic fut menacé lorsque, en 1839, le gouvernement chinois « refusa
nourriture, eau et commerce aux contrebandiers britanniques, tant qu’ils ne
promettaient pas de cesser d’amener leurs stocks d’opium en Chine 40 ». La première des
deux guerres de l’opium eut lieu quelques années après. C’est le contrôle du marché
chinois qui était en jeu. Au fur et à mesure que la Chine, après 1842, s’ouvrait à la
puissance et au commerce européens, les Britanniques s’emparèrent des plantations de
thé. Dès 1851, Robert Fortune avait déménagé quelque deux mille plants de thé et dix-
sept mille graines de thé, en passant par Hong Kong, alors sous contrôle britannique,
jusqu’au Jardin botanique de Calcutta 41. À la fin du siècle, les Anglais buvaient du thé
poussé en Inde et à Ceylan (Sri Lanka), et non en Chine 42.
L’Angleterre éleva l’impérialisme botanique au rang d’un art. Des graines d’hévéa
(arbre à caoutchouc) quittèrent le Brésil par contrebande pour rejoindre les Royal
Botanical Gardens de Kew, à Londres, avant d’être plantées en Asie du Sud et du Sud-
Est. Le sisal, utilisé pour fabriquer cordes et ficelles, connut une migration similaire, du
sud du Mexique à l’Asie. Afin de permettre à l’expansion coloniale de surmonter la
malaria propre aux latitudes tropicales, la cinchona – la source de la quinine – fut
cultivée et diffusée bien loin de son berceau brésilien 43.
Comme si souvent, une des innovations les plus importantes en matière agricole fut
la conséquence de la guerre et de la géopolitique : l’engrais. Jusqu’au XXe siècle, la
plupart des engrais non organiques étaient extraits des mines. Le salpêtre – c’est-à-dire
le nitrate de potassium (KNO3 ) – fut un minerai important tant pour l’agriculture que
pour la poudre à canon. En Europe, les tensions générées par la concurrence autour de ce
facteur important de la production alimentaire contribuèrent, comme l’a montré
l’historien Avner Offer, à précipiter le déclenchement de la Première Guerre mondiale 44.
Les Alliés organisèrent le blocus des mines de salpêtre chiliennes, de façon à paralyser la
production alimentaire allemande et austro-hongroise, et les campagnes militaires
stimulèrent le développement commercial des technologies de fixation de l’azote
atmosphérique, dont les chimistes allemands Fritz Haber et Carl Bosch s’étaient fait les
pionniers avant la guerre 45. La terre en fut transformée : les niveaux planétaires de
monoxyde d’azote (NO) et d’ammoniac (NH3 ) sont aujourd’hui cinq fois plus élevés
qu’avant 1800 46, et l’énergie requise pour produire de l’ammoniac vient directement de
combustible fossile cheap, comme nous le verrons au chapitre 6. C’est l’une des raisons
pour lesquelles il faut jusqu’à dix calories de pétrole pour produire une seule calorie de
nourriture 47.

Le XXe siècle vit d’autres changements qui font paraître banales ces interventions
biotechnologiques. La diffusion des idées révolutionnaires communistes réalisait les
craintes de Rhodes et de ses congénères bourgeois. Pour tout capitaliste, la révolution
russe était un cauchemar devenu réalité. Les gouvernements cherchèrent donc des
façons de gérer et de contenter des travailleurs hostiles, de peur d’avoir à tomber sous
leurs marteaux et leurs faucilles. Une ancienne colonie espagnole, le Mexique, fut le lieu
d’un tel compromis entre les travailleurs, les capitalistes et l’État.
La révolution mexicaine de 1910 commença avec la classe moyenne, mais eut vite
fait de la dépasser, lorsque ouvriers et paysans se mirent à faire des revendications
militantes. En 1934, Lázaro Cárdenas fut élu président pour satisfaire ces
revendications : il institua une vaste réforme agraire, redistribuant 47 % de toute la terre
cultivable 48, et commença à nationaliser les actifs de l’industrie du pétrole, notamment
les raffineries de la Standard Oil Company. Contrôler l’énergie cheap était un élément
central du projet corporatiste mexicain.
Pour la famille fondatrice de la Standard Oil Company, les Rockefeller, ce fut un
scandale. C’était aussi un nouveau signe du grave danger représenté par l’augmentation
de la population et les limites de l’approvisionnement alimentaire. Les élites américaines
partageaient la crainte de voir se réaliser une prédiction de Malthus : un effondrement
de la société surviendrait lorsque la faim de la population urbaine dépasserait ses
possibilités d’approvisionnement en nourriture.
Les philanthropes se fixèrent la tâche de sauver la société. « Le problème
alimentaire mondial, l’agriculture et la fondation Rockefeller », un document stratégique
publié par la Fondation Rockefeller en 1951, presque une décennie après qu’elle eut
commencé à travailler au Mexique, cristallisait les thèmes de la révolte, de la population
et de l’alimentation :
Est-ce que des millions de gens supplémentaires […] deviendront communistes ? Cela dépendra en partie de la
capacité du monde communiste ou du monde libre à accomplir ses promesses. Les affamés sont séduits par les
promesses, mais ils peuvent être convaincus par des actes. Le communisme fait des promesses séduisantes aux
peuples sous-alimentés. La démocratie ne doit pas seulement promettre autant que le communisme, mais réaliser
davantage encore 49.

La fondation se rendit au Mexique en 1943, où elle recruta un jeune sélectionneur de


plantes, Norman Borlaug, afin de développer des cultures permettant d’empêcher la
faim urbaine. C’était la faim urbaine et non rurale qui préoccupait les décideurs, et ceci
est d’une importance capitale. L’alimentation et l’emploi dans les zones rurales – où était
concentrée la plus grande partie de la faim mondiale – n’étaient pas un souci. La faim
commença à représenter un enjeu politique uniquement lorsque les pauvres, venus à la
ville, convertirent leur faim en colère, et de là, potentiellement, en insurrection. C’est là
que nous trouvons l’origine de ce qu’on appela la « Révolution verte ».
L’expression Révolution verte ne manque pas de sel. Elle fut forgée en 1968 par
William Gaud, un administrateur de l’United States Agency for International
Development :
Des développements [récents] dans le domaine de l’agriculture contiennent les éléments d’une nouvelle révolution.
Ce n’est pas une révolution violente, comme la Révolution rouge des Soviets, ni une Révolution blanche, comme
celle du shah d’Iran. Je l’appelle la Révolution verte 50.

Autrement dit, la révolution verte utilisait l’agriculture, de nouvelles variétés de


cultures, des engrais, des pesticides, l’irrigation, des mécanismes de propriété terrienne,
des méthodes de marketing, et l’intervention de l’État pour cheapiser le coût de la main-
d’œuvre et de l’énergie (de là l’impact de l’Iran sur le marché international du pétrole).
Le programme de la révolution verte au Mexique est l’incarnation du régime de
cheapisation de l’alimentation. Les récits hagiographiques nous racontent que Borlaug
« comprit que les hauts plateaux mexicains, qui cultivaient le blé selon des méthodes
traditionnelles, étaient incapables de produire du blé en quantité suffisante pour que le
pays soit auto-suffisant 51 ». Borlaug se serait alors mis à sélectionner des variétés
susceptibles de faire en sorte que du blé bon marché afflue dans les zones urbaines. Son
travail fut récompensé par le prix Nobel de la paix en 1970, et le succès de cette histoire
de la révolution verte est tel que d’autres gouvernements et philanthropes ont voulu la
répéter ailleurs, récemment en Afrique, par exemple, avec l’Alliance pour une révolution
verte.
Mais cette histoire officielle n’est pas exacte. Car pour la majorité des paysans
mexicains, le maïs était beaucoup plus important que le blé. En 1950, les terres où l’on
cultivait du maïs (4 781 759 hectares) étaient dix fois plus nombreuses que celles où l’on
cultivait du blé (555 756 hectares) 52. C’était les agriculteurs commerciaux qui
privilégiaient le blé, avec des modèles et des méthodes plus proches de leurs
homologues américains que des cultivateurs de maïs. De même, lorsque la révolution
verte fut introduite en Inde, c’est le maïs qui était à la pointe de l’investissement dans la
recherche, alors qu’il représentait moins de 3 % de la production agricole indienne, et
n’est nullement un aliment de base là-bas.
Mais la technologie des semences n’était pas le seul mécanisme par lequel les
cultures pouvaient sauter d’un continent à l’autre, et commencer à être produites à
l’échelle mondiale. La révolution verte avait aussi besoin que des services de
vulgarisation agricole et une main-d’œuvre financée par les gouvernements fassent du
prosélytisme en faveur des nouvelles cultures. Et elle avait également besoin que les
gouvernements subventionnent les agriculteurs, afin qu’ils produisent davantage.
L’alimentation cheap nécessitait encore la répression de la dissidence politique.
N’oublions pas que la révolution verte était un ensemble de réformes conçues pour
empêcher la révolution « rouge » que visaient tant de mouvements de paysans et de
travailleurs sans terre : une réforme d’ensemble, à la fois foncière et agraire. C’est
pourquoi, dans sa mise en œuvre, la révolution verte fut bien souvent un programme
autoritaire 53.
La révolution verte atteignit ses objectifs. Entre 1950 et 1980, la production
mondiale de céréales fit plus que doubler – de même que les rendements. Dans les
régions les plus touchées par la révolution verte, ils augmentèrent encore plus
rapidement. Les rendements du blé indien bondirent de 87 % entre 1960 et 1980, une
proportion comparable à celle qu’avaient connue les producteurs de blé américains
entre 1930 et 1950 54. Une part croissante de cette production alimentaire fut
commercialisée sur le marché mondial : les exportations mondiales de céréales
augmentèrent de 179 % entre les années 1960 et les années 1970 55. Les gouvernements
décidés à cheapiser l’alimentation, par les subventions et la violence, parvinrent donc à
leur but. Les prix de l’alimentation baissèrent de 3 % par an entre 1952 et 1972, trois fois
plus rapidement que la baisse, elle-même rapide, du prix des marchandises tout au long
du XXe siècle 56. Les prix réels du riz, du maïs et du blé baissèrent encore entre 1976
et 2002 57. Mais la plus grande réussite, ce fut probablement la disparition des
revendications paysannes en matière de réforme foncière, et des revendications urbaines
en matière de changement politique.
Et pourtant, les prodigieuses réalisations de la révolution verte ne firent pas reculer
la faim. Si l’on met à part la Chine, au cours de la révolution verte, le nombre des
affamés augmenta de plus de 11 % 58. Et si les journalistes se plaisent à célébrer le fait
que « la production indienne de blé a doublé » entre 1965 et 1972 59, et a continué
d’augmenter tout au long des années 1970, la quantité que les Indiens mangeaient
réellement, sur la même période, ne s’est certainement pas améliorée.
La consommation indienne de pesticide a été en revanche multipliée par dix-sept
entre 1955 et 2005, une large part de cette consommation étant concentrée dans l’État du
Pendjab 60. Les communautés les plus touchées par la révolution verte sont devenues,
récemment, des foyers de cancers, certaines zones étant officiellement qualifiées de
« villages du cancer 61 ». Mais là encore, il faut rappeler que ce n’était pas les villageois
indiens qui étaient visés par la révolution verte – c’était les travailleurs des villes, ceux
qui étaient susceptibles de concevoir des idées subversives à propos du capitalisme.

Au moyen d’accords commerciaux, de subventions, d’innovations technologiques,


les gouvernements ont donc réussi à contrôler les prix de l’alimentation, surtout pour les
denrées de base et pour les aliments transformés : entre 1990 et 2015, le prix des produits
transformés a beaucoup moins augmenté que celui des fruits et des légumes frais 62. Pour
se procurer la dose quotidienne recommandée de cinq fruits et légumes, les habitants
des pays à faibles revenus devraient dépenser au moins la moitié des revenus du
ménage. Certains ménages, dans des zones rurales, dépensent un pourcentage plus
grand : 70 % des habitants des zones rurales, dans les pays à faibles revenus, ne peuvent
pas s’acheter ne serait-ce que trois des légumes les moins chers, ni deux des fruits les
moins chers 63.
Depuis 1990, dans les pays de l’OCDE, les salaires des travailleurs sont restés
relativement stationnaires. Comme on l’a vu au chapitre 3, ce fut une conséquence
directe des politiques anti-travail que certains chercheurs qualifient, à juste titre, de
« répression salariale ». Étant donné le bas niveau des salaires à l’ère néolibérale,
l’alimentation cheap ne doit pas seulement être confrontée aux coûts salariaux, mais
directement en termes de prix. On découvre alors sans surprise qu’un aliment dont le
prix a chuté spectaculairement au Mexique n’est autre que le poulet – une conséquence
directe de l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain), de la technologie et de
l’industrie du soja américaine. L’ALENA, à l’origine, excluait les produits agricoles, mais
le Mexique insista pour les inclure, afin de « moderniser » sa paysannerie en la déplaçant
du secteur agricole aux circuits urbains de l’industrie 64. La stratégie a marché :
l’économie agricole traditionnelle du Mexique a reculé, comme en témoignent les
protestations de 2003 dans tout le pays, autour du slogan El Campo No Aguanta Más (« La
campagne est à bout ») 65. De là des circuits de migration et des réserves de main-
d’œuvre pour l’agriculture américaine. Mais au moins le poulet n’était pas cher.
En fait, la viande en général a été l’épicentre de la transformation du régime
alimentaire mondial depuis les années 1970. Au moment d’aborder l’avenir de la longue
révolution verte, il nous faut voir comment nous sommes devenus une planète de plus
en plus carnivore, et comment la logique qui autorise à produire de la viande à moindre
coût va de pair avec l’augmentation du « nutritionnisme » : une façon de traiter « la faim
non pas en s’attaquant directement au problème de la pauvreté, mais en donnant la
priorité à la fourniture de composés moléculaires individuels d’alimentation à ceux qui
en sont dépourvus 66 ».
Des légumes avec un peu de viande à la pauvreté vitaminée

Tony Weis, un spécialiste canadien de l’alimentation, a su faire parler les chiffres :


« En 1961, plus de trois milliards de personnes mangeaient en moyenne 23 kg de viande
et 5 kg d’œufs par an […]. En à peine un demi-siècle, entre 1961 et 2010, la population
mondiale des animaux tués dans les abattoirs a bondi d’environ 8 à 64 milliards, qui
doubleront encore d’ici 2050 si la croissance se poursuit à son taux actuel 67. »
Pour ceux qui ont une vision romantique de leur alimentation, la viande est un
produit brut, pas un produit transformé. Et pourtant, les techniques développées dans le
secteur industriel (simplification, parcellisation et spécialisation), après avoir été
développées dans la production sucrière, ont ensuite été appliquées à la production de
viande. Les cultures fourragères et oléagineuses, rendues en partie possibles, dans les
pays du Sud, par la révolution verte, constituent un élément de ce que Weis appelle « le
complexe industriel fourrage-oléagineux-bétail 68 ». La création de marchés pour des
céréales standardisées et des produits carnés – comme le Chicago Board of Trade –
permit à ces produits non seulement de devenir de la nourriture cheap, mais aussi des
véhicules pour instruments financiers. Ces instruments à leur tour ont besoin que les
cultures qu’ils transforment s’uniformisent, s’homogénéisent et s’industrialisent 69. Une
telle industrie nécessite l’invention de nouvelles pratiques vétérinaires – de l’élevage
intensif à la supplémentation hormonale en passant par l’usage d’antibiotiques dans les
grandes exploitations – dont les effets se sont répercutés sur la qualité globale de
l’alimentation, des sols, de l’eau et de l’air. La viande crue qu’on trouve au supermarché
est donc en fait « mitonnée » par tout un système sophistiqué et intensif, qui fait partie
de l’écologie du capitalisme.
En cinq semaines, ce système est capable de transformer un œuf fertile et un sac de
4 kg de fourrage en un poulet de 2 kg 70. Le temps nécessaire à la production d’une dinde
a presque diminué de moitié entre 1970 et 2000 : on est descendu maintenant à vingt
semaines entre l’œuf et une volaille de 16 kg 71. D’autres animaux ont bénéficié des
mêmes « progrès », combinant élevage intensif, opérations d’engraissement et chaînes
logistiques globales. La moitié du porc produit dans le monde est mangée en Chine, et
ses importations de fourrage sont une affaire planétaire. Comme planétaires en sont les
conséquences : 145 % de toutes les émissions de dioxyde de carbone (CO2)
anthropogéniques vient de l’élevage 72. Produire une livre de bœuf requiert 6 810 litres
d’eau et 3 kg de fourrage 73.

Les conséquences de la production de viande sur l’environnement, faut-il le dire, ne


sont pas prises en compte dans le calcul des profits du système de l’alimentation
industrielle. C’est l’une des raisons pour lesquelles la viande est si peu chère. La main-
d’œuvre cheap en est une autre. Il faut donc faire attention, là encore, à ne pas voir
l’agriculture industrielle comme une question « environnementale », et la production
industrielle comme une question « sociale ». Étant donné l’importance de la main-
d’œuvre cheap dans le secteur américain de l’industrie de la viande à l’ère néolibérale,
on pourrait par exemple mettre en avant le rôle des immigrés latino. La disponibilité de
ce travail cheap a été rendue possible par deux opérations : la première, aux États-Unis,
fut l’offensive menée par des firmes de l’industrie de la viande – comme Hormel –
contre les syndicats, accompagnée d’une substitution des travailleurs syndiqués par des
immigrés acceptant des salaires peu élevés 74. La seconde fut la déstabilisation de l’ordre
agraire du Mexique par l’ALENA, après 1994, qui provoqua un afflux de main-d’œuvre
immigrée peu chère aux États-Unis : des travailleurs au chômage, déplacés par l’écologie
du capitalisme d’un côté à l’autre de la frontière américaine 75.
Malgré les aides considérables accordées à l’industrie de la viande, tant de la part de
l’environnement que des États, nombreux sont ceux qui ne peuvent pas s’offrir ses
produits. Le secteur privé et les experts du développement leur ont cependant ménagé
une alternative : une nutrition améliorée, basée sur des aliments d’origine végétale, mais
produits industriellement. De façon assez ironique, l’industrie et la révolution verte ont
créé cette « nutrition » à partir des denrées de base du système alimentaire 76. Ces
dernières furent victimes de la course à la maximisation du rendement, de la date de
péremption, et de l’acceptation, par les consommateurs, d’une marchandise
standardisée. Les réintroduire est une façon d’accroître la profitabilité d’une substance
alimentaire ultra-transformée. En un sens, la logique de la production de viande cheap
gagne sur tous les tableaux, les additifs alimentaires étant conçus non pas pour produire
une chair animale lucrative, mais pour soutenir une main-d’œuvre humaine cheapisée,
qui, à son tour, produira ensuite plus de profit.
Vous pouvez voir cette logique fonctionner à plein régime dans les pays du Sud. Le
G8 de 2013 était intitulé : « Nutrition pour la croissance : vaincre la faim grâce au
business et à la science », qui montre assez clairement ce qu’avait en tête le G8. On lança
une initiative contre la faim, la Nouvelle Alliance pour la sécurité alimentaire et la
nutrition (New Alliance for Food Security and Nutrition), qui devait exporter la
révolution verte en Afrique. Rappelez-vous que la révolution verte était au départ une
opération de politique de classe, destinée à maîtriser les inquiétudes politiques des
insurgés, affamés et en colère, dans les zones urbaines. La Nouvelle Alliance était
construite sur des idées proposées par le Forum économique mondial – un groupe
d’intérêts d’affaires que le Financial Times appela jadis les « maîtres de l’univers 77 » –
pour résoudre le problème des émeutes urbaines tout en développant des marchés pour
les industries de l’agriculture et de l’alimentation.
Ceci permet de comprendre pourquoi le premier donateur de la Nouvelle Alliance
n’est autre que Yara, un géant de l’engrais norvégien. Yara est évidemment plein
d’enthousiasme à l’idée de remédier aux décennies au cours desquelles on a liquidé les
actifs des sols africains. Les carences en azote, en potassium, en phosphore, en sélénium
et autres oligo-éléments, sont en effet le résultat de leur exportation, tant sous le régime
colonial qu’après l’indépendance, dans le cadre du remboursement des « prêts
d’ajustement structurel » de la Banque mondiale, souscrits par les États post-coloniaux
dans les années 1980 et 1990.
Mais ce ne sont pas seulement les sols qui sont prêts à être amendés – les humains
le sont aussi. Le plan du G8 exige que les firmes étrangères puissent avoir un accès accru
aux marchés et aux territoires africains, et que les corps africains soient supplémentés
avec une alimentation transformée fortifiée, et ce afin de juguler certaines des maladies
associées à la pauvreté et à la faim. C’est là la quintessence de l’ère de la pauvreté
supplémentée en vitamines : une politique agricole qui empêche les pauvres des zones
rurales de prospérer en cultivant leurs terres, mais traite leur misère avec des micro-
éléments, combinant ainsi l’exploitation et une stratégie destinée à prolonger et
administrer l’exploitation 78.
Nous arrivons ici à un point essentiel : l’alimentation cheap ne garantit ni que les
gens soient nourris, ni qu’ils soient bien nourris – comme en témoigne la persistance de
la malnutrition et des maladies liées au régime alimentaire. Bien plus : on peut dire, avec
le sociologue Farshad Araghi, que les régimes capitalistes d’alimentation cheapisée sont
des régimes de faim 79.

Dans le même temps, les frontières agricoles du capitalisme continuent à faire


pression sur les paysans du monde, qui fournissent 75 % de l’alimentation dans de
nombreuses régions du Sud 80. Mais s’il est vrai que le présent est sinistre, avec les
frontières agricoles bousculant l’Amazonie et chassant les paysans de leurs terres
partout dans le monde, un nouvel élément est apparu au XXIe siècle, qui va fatalement
affecter le régime alimentaire promu par le capitalisme depuis cinq siècles : le
changement climatique. L’imagerie de la frontière induit naturellement à ne penser
qu’en termes de terres. Or les deux siècles passés ont assisté à un genre très différent de
mouvement frontalier : l’enclosure de ce bien commun qu’est l’atmosphère, devenue
une décharge pour les émissions de gaz à effet de serre.
Au XXIe siècle, l’agriculture et l’exploitation des forêts (notamment le défrichage
pour les cultures commerciales) sont responsables d’un quart à un tiers des émissions de
gaz à effet de serre 81. Rien d’étonnant, car ces industries sont extrêmement gourmandes
en énergie et l’ont toujours plus été depuis les années 1940 82. C’est un énorme problème,
car il n’y a plus de « communs » atmosphériques à enclore, et les coûts du changement
climatique vont forcément devoir entrer dans les petits calculs du capitalisme. On ne le
voit nulle part plus clairement que dans le déclin de la ferme globale : la croissance de sa
productivité s’est ralentie, comme cela avait été le cas pour les agriculteurs anglais au
milieu du XVIIIe siècle. Dans l’agriculture céréalière américaine, la croissance de la
productivité du travail a ralenti d’un tiers depuis les années 1980, et en Inde le
rendement du blé a décliné de 80 % entre les années 1980 et les années 1990 83. La
promesse agro-bio-technologique d’une nouvelle révolution agricole s’est révélée,
jusqu’à maintenant, on ne peut plus vaine : elle s’est montrée incapable de produire un
nouveau boom du rendement, mais elle a créé en revanche des mauvaises herbes et des
insectes ultra-résistants, capables d’affronter le glyphosate et autres poisons 84.
Les frontières ont toujours permis à l’agriculture commerciale de prospérer en
traitant les sols, le travail et la vie comme autant de moyens permettant d’augmenter la
productivité de la main-d’œuvre. Le changement climatique représente donc beaucoup
plus qu’une frontière qui se ferme : il s’agit de l’implosion du modèle de la nature cheap,
signalant la fin non pas de la cheapisation des ressources naturelles, mais un
renversement spectaculaire. Comme le montrent de plus en plus d’études scientifiques,
le changement climatique fait baisser la productivité agricole. Qu’il s’agisse de la
sécheresse, de pluies diluviennes, de vagues de chaleur ou de coups de froid, ce
changement climatique anthropogène a de lourdes conséquences : les « plantes de
civilisation » de Braudel – dont le soja, la culture paradigmatique du néolibéralisme –
connaissent déjà ce que les agronomes appellent la diminution du rendement. Les
proportions restent un objet de débat, mais de nombreuses analyses parlent d’une
réduction de 3 % des rendements depuis les années 1980 – soit cinq milliards de dollars
par an entre 1981 et 2002 85.
Pire encore : le changement climatique promet des déclins absolus. Chaque fois que
la température mondiale augmente d’un degré, l’agriculture mondiale est menacée par
un risque accru de désastres. Les rendements agricoles déclineront entre 5 et plus de
50 % dans les cent prochaines années, selon la tranche de temps étudiée, les cultures, les
lieux, et selon la mesure dans laquelle le carbone continuera à être rejeté dans l’air aussi
prodigieusement vite qu’aujourd’hui 86. D’ici 2050, l’agriculture mondiale absorbera
deux tiers de tous les coûts du changement climatique 87. Au-delà du climat, c’est donc
tout le modèle agricole du capitalisme qui est en train d’être bouleversé. C’est un de ces
changements abrupts et irréversibles que nous avons rencontrés dans l’introduction. La
ferme globale est depuis toujours liée à l’usine globale et à la famille globale. Avec le
changement climatique, ce système alimentaire va se briser au cours du prochain siècle.
La fin de l’alimentation cheap, en raison du changement climatique, menace de
façon spectaculaire l’écologie du capitalisme. Mais c’est cette alimentation qui a permis
aux travailleurs de survivre. L’alimentation, cependant, n’est pas le seul ingrédient
nécessaire pour entretenir la cheapisation du care. Historiquement, après le coût de
l’alimentation, le coût le plus important que doivent affronter les travailleurs européens
depuis le XVIe siècle est celui de l’énergie. C’est d’ailleurs en raison des conséquences
atmosphériques provoquées par l’énergie cheap que l’alimentation cheap prendra fin.
Pour comprendre comment, nous devons nous tourner à présent vers la cheapisation de
l’énergie.
Ce serait un bon endroit pour une ville ou un fort : on y trouve bon port, bonne eau,
bonne terre, et une abondance de combustible.
Journal de Christophe Colomb, mardi 27 novembre 1492.

Avant même que Christophe Colomb ne débarque au Nouveau Monde, l’industrie


du sucre, qui avait été son école d’apprentissage, avait déjà consumé Madère. Les arbres
de « l’île du bois », Madeira, furent transformés en bois de construction pour les navires,
puis en combustible, puis en cendres. Si ce bois est devenu source d’énergie, c’est en
vertu de relations humaines spécifiques. Le graphite présent dans un crayon, par
exemple, pourrait aussi bien servir de combustible dans une cheminée ; de même, la
tourbe peut être utilisée comme engrais ou comme combustible, et la bouse de vache
peut servir comme engrais aussi bien que comme combustible destiné à la cuisine. C’est
donc une configuration humaine très précise, celle de l’écologie du capitalisme, qui a
transformé les interactions des humains avec les arbres.
Le feu a fait partie de la vie terrestre depuis qu’il y a, sur des sols secs, des choses à
brûler 1. Avant les humains, le feu avait ses rythmes, nourri par plusieurs saisons
d’incendies successifs, attisé par des oscillations climatiques propices. Les humains ont
utilisé le feu pour une multitude de choses, à commencer par la cuisine : c’est par elle
que Homo erectus est devenu Homo sapiens 2. Le premier combustible fut l’herbe, mais la
bouse de buffle s’avéra une meilleure source de chaleur. En Scythie, Hérodote a vu des
os d’animaux, enduits de graisse, servir de combustible 3. Et de fait, des os de
mammouth calcinés témoignent de la longue histoire des rapports entre les humains et
les flammes. La colonisation d’Aotearoa (la Nouvelle-Zélande) par les Maoris conduisit à
la destruction de la moitié de sa forêt 4. Mais les humains apprirent aussi à épargner.
Épargner est habituellement compris comme un acte de sacrifice, opposé à l’acte de
consommation immédiate, mais il serait plus juste d’y voir une part indélébile de la
consommation immédiate. En Chine, par exemple, la dynastie Zhou (1122-256 av. J.-C.)
se livra très tôt à des tentatives de gestion des forêts, notamment avec l’institution d’une
police de la forêt 5. L’empire épargnait pour entretenir une source d’énergie 6.
L’écologie du capitalisme a une pyrogéographie spécifique, enregistrée dans les
traces fossiles. Avec le feu, les Peuples Indigènes ont entièrement modifié les paysages
du Nouveau Monde. Sur la côte est de l’Amérique du Nord, ils ont coproduit cette
« mosaïque » de forêt, de savane et de prairie, dans laquelle les Européens crurent
reconnaître la nature primitive 7. Entre l’arrivée de Colomb et le milieu du XVIIe siècle, les
épidémies et la violence coloniale réduisirent de 95 % les populations indigènes des
Amériques. Avec moins d’humains pour brûler et abattre les arbres, la forêt reprit ses
droits, et si vigoureusement que le Nouveau Monde devint un puits de carbone
planétaire. La croissance de la forêt refroidit la planète à tel point que le génocide
indigène peut être considéré comme l’un des facteurs du Petit Âge glaciaire 8. Dès 1650,
en Eurasie et aux Amériques, on subissait déjà les pires hivers de la première modernité.
Et ce n’est pas un hasard si cette période fut aussi marquée par la guerre et les troubles
politiques, de Pékin à Paris 9. Comme nous l’avons dit dans l’introduction, il serait
erroné de considérer cet épisode de génocide et de reforestation comme
anthropogéniques. Capitalogénique serait plus approprié, car l’extermination coloniale
des Peuples Indigènes ne fut pas l’œuvre des humains en général, mais de conquérants
et de capitalistes. Et pour ceux qui inclinent à identifier capitalisme et révolution
industrielle, ces transformations devraient rappeler que les destructions provoquées par
le premier capitalisme furent si profondes qu’elles changèrent le climat planétaire 10.
Pour beaucoup de gens en Europe et ailleurs, les forêts et les bois étaient – et
demeurent – essentiels à leur survie, car ils s’y nourrissaient. Cependant, la destruction
des communs ne conduisait pas seulement à la famine. Elle ôtait aussi le droit, pour tous,
de ramasser du bois, créant ainsi une pénurie en matière de combustible et de matériel
de construction. Dans l’Europe féodale des XIe et XIIe siècles, l’expansion démographique
et coloniale conduisit à des conflits dont l’enjeu n’était pas seulement la possession de
territoires à cultiver, mais aussi l’accès aux forêts, qui étaient des sources de revenus
lucratives pour les nobles et les rois 11. Lorsque Jean sans Terre fut contraint de signer la
Grande Charte en 1215, il est significatif qu’il ait été obligé de signer également un
second document : la Charte de la Forêt. Si la Grande Charte portait sur les droits légaux
et politiques, la Charte de la Forêt portait sur la « survie économique », en assurant aux
paysans ce qu’on appelait le droit d’affouage, qui garantissait l’accès au combustible, à la
nourriture et aux matériaux de construction 12.
En Allemagne, comme le remarquait Peter Linebaugh : « La première grande révolte
prolétarienne de l’histoire moderne, la Révolte des Paysans de 1525, exigeait la
restauration des droits coutumiers sur la forêt 13. » C’était, entre autres, le droit d’utiliser
« le bois tombé par terre, les arbres déracinés et les inbowes », mais de façon à ce que les
abeilles en aient encore suffisamment pour se poser, « ainsi que le miel qu’on trouvera
dans les arbres ». Il était en revanche interdit de « couper un rameau principal ou un
arbre 14 ».
Comme on voit, les peuples se sont battus pendant des siècles pour le combustible
et le matériel de construction que représente le bois. Il faut y insister, car on oublie trop
souvent que la révolution de l’énergie du capitalisme n’a pas commencé avec le charbon,
mais avec le bois – et avec la privatisation de la forêt au moyen des enclosures.
Par ailleurs, il faut insister aussi sur le fait que l’Europe et l’Amérique du Nord
n’ont pas le monopole de cette histoire. En Chine, par exemple, malgré les effets
modérateurs de la police de la forêt, les conséquences de la déforestation opérée il y a
mille ans persistent encore aujourd’hui. Avec 10 mètres cubes par habitant, les réserves
forestières chinoises représentent un huitième de la moyenne mondiale 15. Mais
l’écologie de la Chine n’était pas tournée vers la conquête du monde. C’est l’Europe qui
l’était.

Si nous nous tournons vers l’Europe, c’est en raison de l’usage différent qui y fut
fait du combustible – l’une des ressources naturelles cheapisées – comme élément
intrinsèque de l’écologie du capitalisme. L’énergie cheap permet en effet d’amplifier – et
parfois de remplacer – la cheapisation du travail et du care. Si l’alimentation cheap est la
façon la plus efficace, pour le capitalisme, de réduire les coûts salariaux, l’énergie cheap
est le levier crucial pour obtenir des progrès en matière de productivité du travail. Les
deux peuvent d’ailleurs fonctionner ensemble, même si l’histoire réelle est plus
complexe. Premièrement, il faut expulser les paysans des communs. Devenus
travailleurs, ils doivent trouver un emploi salarié, sous une forme ou sous une autre.
Deuxièmement, les ateliers et les usines qui emploient ces travailleurs doivent être en
concurrence les uns avec les autres. Ce qui décide l’issue de cette compétition, c’est la
productivité du travail. On a souvent tendance à penser que la productivité du travail –
c’est-à-dire la production maximale de marchandises par heure de travail – est
déterminée par les machines. Mais si les machines capitalistes fonctionnent, c’est parce
qu’elles puisent dans le travail de ressources naturelles extrahumaines, qui doivent être
cheap, parce que le besoin qu’on en a est sans limites. C’est pourquoi l’enclosure des
e
communs a coïncidé avec l’enclosure du monde souterrain. Dans l’Angleterre du XVI

siècle, au moment précis où la vie paysanne fut bouleversée, les grandes mines du pays
extrayaient des milliers de tonnes de charbon. Ici apparaît une nouvelle strate dans le
processus de cheapisation du monde : l’usine globale du capitalisme n’a pas seulement
besoin d’une ferme globale et d’une famille globale, mais aussi d’une mine globale.
Dans ce chapitre, nous allons voir comment l’énergie est devenue l’une des choses
cheapisées par le capitalisme, à partir des révolutions de l’énergie advenues en Europe
et aux États-Unis, et ce que signifie la cheapisation de l’énergie dans l’écologie globale
du XXIe siècle. L’énergie est ici désignée comme une « chose » dans la mesure où, une fois
extraite du tissu de la vie, elle devient marchandise. Ce qui est à l’origine de la vie
fossilisée devient pure matière, pour faire du feu ou fournir du carburant dans un
moteur.
Le système capitaliste de l’énergie travaille sur plusieurs fronts : il fait baisser le
coût de l’énergie et de la production – le charbon cheap produit de l’acier cheap, la
tourbe cheap des briques cheap. Les affaires en deviennent plus lucratives 16. Ensuite, en
maîtrisant le poste le plus important du budget familial après la nourriture, l’énergie
cheap sert également à maintenir le coût du travail à des niveaux peu élevés. Les
enclosures firent monter le prix de l’énergie pour la plupart des paysans, privés d’accès
aux communs – où, dans de nombreuses parties du monde, la collecte des ressources
avait été assignée aux femmes –, mais elles propulsèrent aussi les travailleurs dans
l’économie de marché, où ils devaient payer pour leurs matériels de construction et leurs
combustibles 17.
L’énergie est certes depuis toujours un élément indispensable à la vie, mais pour
montrer comment elle est devenue un élément indispensable à l’écologie du capitalisme,
nous visiterons un pays assis sur des réserves d’énergie si prodigieuses qu’il s’est
comme construit à partir d’elles : nous voulons parler des Pays-Bas 18.

La maladie hollandaise

Commençons avec ces mots de Peter Voser, qui était en 2012 le P.-D.G. de la Royal
Dutch Shell :
Aux États-Unis, l’American Petroleum Institute estime que l’industrie produit, directement et indirectement, plus
de neuf millions d’emplois, c’est-à-dire plus de 5 % des emplois. En 2009, l’industrie de l’énergie apportait à
l’économie américaine une contribution d’un trillion de dollars, soit plus de 7,7 % du PIB américain.
Au-delà de ses contributions directes à l’économie, l’énergie est également profondément reliée aux autres secteurs,
sans qu’on s’en aperçoive toujours. Par exemple, chaque calorie de nourriture que nous consommons requiert un
apport moyen de cinq calories de combustible fossile, et pour des produits hauts de gamme comme le bœuf, on
arrive à une moyenne de 80 calories. Le secteur énergétique est également l’industrie la plus consommatrice d’eau
douce, responsable de 40 % de tous les prélèvements d’eau douce aux États-Unis. […]
Des acteurs puissants doivent faire connaître le rôle du secteur énergétique et les bénéfices de notre travail, en
démontrant que, pour travailler au-delà des frontières sectorielles afin d’affronter les défis qui nous attendent, on
peut nous faire confiance. En retour, la société nous accordera unanimement une licence d’exploitation qui fait trop
souvent défaut aujourd’hui 19.

Voser est l’homme qui fit triompher l’industrie du combustible fossile, malgré les
résistances, comme celle de Ken Saro-Wiwa, qui fut condamné à mort et exécuté en 1995,
après que sa vie eut été cheapisée par la Royal Dutch et le Nigéria 20. Si on en croit
l’histoire officielle de cette firme – qui fut fondée pour développer des champs de
pétrole en Indonésie –, « ce qui a rendu possible la réussite de la Royal Dutch, c’est la
victoire, dans le domaine de la politique coloniale, des principes selon lesquels les
intérêts des dominions asiatiques étaient mieux servis lorsqu’on laissait la libre
concurrence du capital occidental et du travail occidental développer les ressources de
ces régions tropicales 21 ». Comme le montre le processus par lequel, en soixante-dix ans,
Madère a connu la croissance, la déforestation et enfin la catastrophe, l’insatiabilité du
capitalisme pour le combustible fait partie de son écologie. Dans cette longue histoire de
l’énergie cheapisée, la Royal Dutch n’est que l’acteur le plus récent.
À l’origine de cette firme, il y a une crise du combustible dans les Pays-Bas du XVe
siècle, donc plusieurs siècles avant sa fondation. Le sol hollandais était jadis rempli d’or
noir : ce n’était pas du pétrole, mais de la tourbe, une source d’énergie encore utilisée
aujourd’hui pour le chauffage et pour produire de l’électricité 22. C’est le plus récent des
combustibles fossiles, et il représente au poids environ deux tiers de l’énergie du
charbon 23. La tourbe est le précurseur du charbon. Avec le temps et la pression requis, la
tourbe devient du charbon. La tourbe – donc le charbon aussi – était jadis la végétation
des terres humides. Quand cette végétation déclina, dans le nord et l’est de l’Europe, elle
forma des couches en coussin, sur un diamètre d’environ 1,6 kilomètres, dont
l’accumulation forma des tourbières hautes. Au début du Moyen Âge, ces tourbières
atteignaient 4,6 mètres au-dessus du niveau de la mer. Au début du XIe siècle, les
paysans commencèrent à collecter la tourbe pour se chauffer, pour leurs salaisons et
pour la vendre. L’exploitation de ces terres végétales fit baisser encore davantage le
niveau du sol des Pays-Bas, accroissant leur vulnérabilité au changement climatique. Et
de fait, lorsque le climat de l’Europe du Nord se refroidit et devint plus humide, le
nombre d’inondations augmenta dans toute l’Europe, particulièrement dans la région de
la mer du Nord, où les terrains s’effondraient. Des sols détrempés ne sont pas fertiles. En
témoignent les taxes sur la culture céréalière, qui baissèrent brusquement en 1400, au
paroxysme d’une crise agro-écologique 24. Autour de villes comme Amsterdam,
Rotterdam et Utrecht, les paysages ressemblaient à « du gruyère, avec des douzaines de
tourbières épuisées, gorgées d’eau, souvent séparées les unes des autres par d’étroites
bandes de terres, où l’on apercevait encore les structures dispersées de ce qui avait été
autrefois des fermes 25 ». Le changement climatique et la disparition des tourbières
produisirent une situation désastreuse : en 1500, la culture céréalière avait quasiment
disparu des régions littorales 26, et « la mer du Nord menaçait d’engloutir la société
hollandaise 27 ».
L’économie hollandaise fut transformée. En Angleterre, ce furent les enclosures qui
produisirent les travailleurs 28. En Hollande, ils furent produits par l’effondrement des
tourbières et par les besoins de l’industrie de bovins laitiers 29. La tourbe habitua aussi le
pays à avoir une énergie cheap. Au XVIIe siècle, chaque année, un million et demi de
tonnes de tourbe étaient extraites et expédiées dans les villes de la République. Rien
qu’en 1636, plus de huit mille cargaisons arrivèrent à Amsterdam 30. Et en 1650, la
consommation énergétique par habitant était plus élevée que celle de l’Inde en 2000 31.
Tandis que la paysannerie hollandaise subissait des conditions de vie toujours plus
dures, le capitalisme prospérait. Les paysans devenaient des travailleurs citadins 32. Ce
qui était central dans ce processus, c’était l’alimentation cheap. Alors qu’au début du
long XVIe siècle, les prix des céréales en Hollande étaient les plus élevés de toute
l’Europe, ils étaient, à la fin du siècle, les plus bas 33. Comme nous l’avons mentionné au
chapitre précédent, ces céréales venaient de Pologne, des rives fertiles de la Vistule, dont
les propriétaires étaient sur le point de tomber dans la « servitude pour dette
internationale 34 ». Au moyen d’arrangements financiers inventifs, Amsterdam et Anvers
envoyèrent rapidement en Pologne des lingots d’argent venus des Andes, en échange de
blé et de seigle. Le déficit commercial faisait partie d’une stratégie destinée à cheapiser
les denrées affluant dans les villes hollandaises. Comme à Madère, le boom du blé et du
seigle polonais dura entre cinquante et soixante-quinze ans. Dès les années 1660,
l’érosion du sol avait presque diminué de moitié les rendements, et l’écologie du
capitalisme s’était aggravée et diffusée au-delà des terres épuisées de la Pologne 35.
Les Hollandais devaient leur statut de superpuissance à la fois à la révolution
agricole et à la révolution énergétique. Ces révolutions ne consistaient pas seulement
dans l’extraction de la tourbe, mais aussi dans l’usage pionnier – et le développement
technologique – de l’énergie éolienne dans toutes sortes d’activités industrielles 36. À
partir du milieu du XVIe siècle, les moulins à vent constellèrent le paysage hollandais. Sur
les rives du Zaan, juste au nord d’Amsterdam, il y avait, dès les années 1730, six cents
moulins à vent industriels, un tous les cent mètres 37.

Mais après 1650, trois sérieuses contraintes firent obstacle à la course hollandaise au
capitalisme et à l’expansion. La première, c’est que le pays n’avait pour ainsi dire pas de
forêts. Cet obstacle fut surmonté grâce à l’argent liquide – une ressource dont il disposait
en abondance. Les marchands hollandais se rendirent dans la Baltique pour acquérir du
bois cheap ainsi que toute une série de produits forestiers, nécessaires pour construire
des bateaux et pour blanchir le textile. Un deuxième problème était moins facile à
résoudre. La tourbe était devenue chère. À Anvers, entre 1480 et 1530, son cours
augmenta de 50 % plus vite que l’indice des prix 38. Même après que des innovations
permirent, après 1530, d’extraire de la tourbe en dessous du niveau de la mer, les prix
continuèrent à grimper, jusqu’à tripler au nord de la Hollande après 1560 39. On faisait
venir du charbon de Liège, mais surtout de l’Angleterre, dans des quantités toujours
plus grandes : quelque soixante-cinq mille tonnes annuelles, dès les années 1650 40. Voilà
qui représentait beaucoup d’énergie, et les industries les plus gourmandes en énergie
passèrent, dès que possible, au charbon. Les raffineurs de sucre brûlaient tellement de
charbon qu’en 1614, le conseil de la ville d’Amsterdam interdit cette pratique. Mais
lorsque les raffineries de la ville se multiplièrent – il y en avait une centaine à la fin du
siècle – la demande d’énergie cheap crût tout autant. Et en dépit des interdictions qui
avaient déploré « l’insupportable tourment » qu’elle infligeait aux citoyens
d’Amsterdam, en 1674, la combustion de charbon tout au long de l’année finit par être
légalisée 41. La tourbe était plus propre, mais le charbon coûtait moins cher.
Ces mesures ne pouvaient pas résoudre le troisième problème des Pays-Bas : le coût
élevé du travail. La réussite hollandaise était fondée sur une crise agraire qui avait
produit « une offre élastique de main-d’œuvre constituée de proto-prolétaires 42 ». Mais
dès 1580, cette élasticité avait disparu, et les salaires hollandais restèrent les plus élevés
d’Europe jusqu’au milieu du XVIIIe siècle 43. En 1650 – et avant aussi probablement – les
capitalistes hollandais payaient la facture salariale la plus élevée d’Europe, qui devait
encore augmenter après 1680. Entre 1590 et 1730, les salaires hollandais étaient au
minimum supérieurs d’un tiers aux salaires anglais, s’ils n’en étaient le double 44. Mais,
en raison de leurs formes de colonialisme beaucoup plus axé sur l’expansion territoriale,
les Anglais allaient bientôt les rattraper.

C’est au même moment, dans les années 1530 et 1540, qu’apparurent l’extraction de
tourbe à grande échelle aux Pays-Bas et l’extraction de charbon en Angleterre 45. Le
« grand récit » de la révolution industrielle nous raconte que les combustibles fossiles
furent inventés au XVIIIe siècle – mais ils sont apparus, comme tant d’autres choses, au
cours du long XVIe siècle. C’est entre 1450 et 1550 environ qu’eut lieu la première grande
industrialisation, dans les plantations de cannes à sucre et dans les mines d’argent,
comme nous l’avons vu, mais aussi dans la construction navale, le brassage, la verrerie,
l’imprimerie, le textile, la fonte du fer et du cuivre 46. Toutes ces industries, chacune à
leur façon, consommaient des quantités prodigieuses d’énergie.
Il y avait longtemps qu’on extrayait et qu’on brûlait du charbon, en petites
quantités. Pour les Romains, c’était le « meilleur minerai que fournissait l’Angleterre 47 ».
Mais entre 1530 et 1630, la production de charbon en Angleterre augmenta de façon
spectaculaire : elle fut multipliée par huit 48. Rien qu’à Newcastle, où le charbon était roi,
la production fut presque multipliée par vingt, entre les années 1560 et les années 1660,
ce qui représentait peut-être un tiers de tout le charbon anglais 49. Or, si à Newcastle le
charbon était roi, dans la Hollande du XVIIe siècle, la production d’énergie thermique par
habitant égalait – et l’énergie mécanique dépassait – celle de l’Angleterre 50. Mais
l’énergie hollandaise n’était pas suffisamment cheap. L’Angleterre à cette époque n’était
pas une économie de bas salaires, et les salaires réels augmentaient rapidement, malgré
le succès des enclosures. Alors qu’ils avaient commencé à un niveau plus bas que les
salaires hollandais, les salaires anglais montèrent beaucoup plus vite, doublant
quasiment entre 1625 et 1725 51. Avec le charbon, l’Angleterre disposait d’un avantage
économique décisif : « La charge des salaires élevés en Angleterre fut compensée par
l’énergie bon marché 52. »
Les coûts élevés des travailleurs, et la disponibilité d’une abondance d’énergie
cheap, provoquèrent au XVIIIe siècle une série de progrès technologiques : l’usage d’un
dérivé du charbon, le coke, pour produire du fer, et de la machine à vapeur de
Newcomen pour drainer les mines de charbon, dont la profondeur croissante impliquait
des inondations constantes 53. On connaissait le coke depuis le XVIIe siècle, mais c’est
seulement après une longue série d’innovations, entre 1709 et 1755 – généralement
attribuées à Thomas Darby – que la production de fer devint lucrative 54. L’Angleterre fut
alors libérée du charbon de bois. La part du fer fondu au coke, qui représentait
seulement 7 % de la production de fer britannique en 1750, passa à 90 % en 1784 55. Le
coût de la production d’une tonne de fer s’effondra, chutant de 60 % au cours du XVIIIe
siècle. L’énergie cheap fabriquait du fer cheap, qui fabriquait des outils et des machines
cheap. Tant qu’une énergie abondante pouvait être extraite du sol, les coûts en main-
d’œuvre et en capital pouvaient être limités, et les matières premières devinrent moins
chères 56.
Nous ne présentons pas ce phénomène comme un pur miracle technologique.
Certains voudraient nous faire croire que, sans le charbon anglais, il n’y aurait pas de
véritable capitalisme. Et de fait, on a toujours tendance à exagérer l’importance du
charbon. Mais les innovations majeures de l’industrie textile, comme le métier à tisser
mécanique et la spinning jenny (machine à filer), précédèrent la diffusion de la machine à
vapeur, et, encore en 1868, 92 % de la flotte marchande britannique fonctionnait au vent,
pas au charbon 57. Nous en savons assez maintenant pour comprendre que ce qui
caractérise le capitalisme de frontière, c’est l’inventivité. On peut parfaitement concevoir
une histoire anglaise sans charbon, avec davantage d’importations ou de découvertes
d’énergie, et imaginer un XIXe siècle plus enclin à la révolte et à la révolution qu’il ne le
fut. Comme nous affirmons que ces troubles sociaux surviendront au XXIe siècle, il est
important de comprendre les intersections entre l’énergie cheap et l’alimentation, le
care, l’argent et le travail, afin de voir quel ordre social a été produit à travers eux. Nous
allons donc passer en revue trois moments cruciaux du XXe siècle, liés à des conflits
internationaux autour de l’énergie.

e
Manger au XX siècle

Le premier exemple, et probablement le plus important, est le procédé Haber-Bosch,


industrialisé en Rhénanie-Palatinat, dans les laboratoires de la Badische Anilin- und
Soda-Fabrik (BASF), et breveté le 13 octobre 1908. Fritz Haber, un chercheur de
l’université de Karlsruhe, conçut un procédé chimique nouveau permettant de produire
de l’ammoniac (NH3 ) par hydrogénation de l’azote atmosphérique (N2). De son côté, Carl
Bosch, un ingénieur de la BASF, résolut des problèmes mécaniques substantiels, comme
par exemple un environnement opérationnel de plus de mille pascals (soit 103 kg par
centimètre carré), afin de pouvoir commercialiser ce procédé 58. Derrière cette recherche,
des impératifs stratégiques étaient à l’œuvre, car l’ammoniac était vital pour la
production de poudre à canon comme pour la fertilité des sols. Le guano, une source
importante d’ammoniac, avait été extrait des mines en quantités prodigieuses, avant
d’être remplacé par le salpêtre péruvien (le nitrate de sodium, NaNO3 ) venu du désert
d’Atacama 59. Le commerce de cet « or blanc » étant contrôlé par les Britanniques 60, le
procédé Haber-Bosch offrait un substitut décisif, qui valut à Haber le prix Nobel en 1918,
suivi par Bosch en 1931. Il se trouve qu’Alfred Nobel avait fait fortune dans les explosifs,
et de fait, le travail de Haber et Bosch fournit à l’Allemagne des outils fondamentaux
pour perfectionner le trinitrotoluène (TNT) et le plastic, que Nobel avait brevetés. Grâce
à leurs découvertes, on pouvait produire de la poudre à canon sans exploiter des sites
spécifiques ; on avait besoin seulement d’énergie et d’air. Plus de cent millions de morts
au cours de conflits armés peuvent ainsi être attribués à cette immense disponibilité
d’ammoniac produite par le procédé Haber-Bosch 61.
Mais l’ammoniac fait également partie du tissu du vivant. En 1840, Justus von
Liebig déclara que le défi de l’agriculture consistait à produire efficacement de l’azote
assimilable par les organismes vivants 62. En effet, l’azote présent dans l’air est inerte : il
devient biodisponible – c’est-à-dire, à la fois disponible et assimilable – soit par
l’interaction avec la foudre, soit en étant fixé dans les sols par des micro-organismes.
L’azote est une condition préalable de la croissance végétale et, en quantité suffisante,
c’est même un stimulant. Or, lorsque l’azote est rendu biodisponible au moyen du
procédé Haber-Bosch, le coût énergétique est très élevé. La réaction demande de
l’hydrogène, qui requiert à son tour du combustible cheap. Aujourd’hui, l’hydrogène
utilisé dans la production d’engrais provient essentiellement du gaz naturel, bien qu’on
utilise aussi le charbon et le naphtalène, faisant de la production d’engrais l’industrie la
plus énergivore de tout le secteur agricole américain 63.
En produisant de l’engrais à partir de l’air et d’un combustible fossile, le procédé
Haber-Bosch a réduit les coûts de l’alimentation, du travail et du care 64. À l’arrivée, un
engrais cheap et inorganique a permis des rendements plus élevés pour les propriétaires
agricoles, des salaires plus bas pour les travailleurs des champs, et envoyé dans les villes
des quantités de nourriture et de paysans 65. C’est encore lui qui rendit possible ces
montagnes de céréales ingérées par le bétail, dont la chair était ensuite dévorée par les
humains des pays du Nord, et bientôt du monde entier. Avec la fin de la Seconde Guerre
mondiale, à l’usage militaire de l’ammoniac succéda son usage agricole. Il en résulta un
boom de la production céréalière aux États-Unis et en Europe, dont les deux tiers
servirent à nourrir les animaux. Haber-Bosch permit ainsi la « viandification »
(meatification) – comme dit Tony Weis – du régime alimentaire mondial 66. Au fur et à
mesure que la viande était commercialisée comme une composante essentielle des repas
modernes, la demande de fourrage monta en flèche. Pour y faire face, les agriculteurs
brésiliens défrichèrent pour faire pousser du soja destiné au bétail : ce phénomène est à
lui seul responsable de 2 % de tout le gaz à effet de serre capitalogène produit
annuellement 67. Un autre exemple de la relation engrais-alimentation apparaît dans le
fait que la manipulation du prix des engrais pendant la dernière crise des prix des
produits alimentaires, en 2007-2008, plongea 44 millions de personnes en-dessous du
seuil de pauvreté 68. Ce processus, qui faisait partie du projet de détruire l’agriculture
paysanne et les modes d’alimentation indigènes pour les remplacer par un régime de
monocultures industrielles, aurait été impensable si l’énergie n’était pas devenue un
amendement de sol 69. Ou encore, pour le dire avec Marx :
Chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais
encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès
dans la ruine de ses sources durables de fertilité […]. La production capitaliste ne développe donc la technique et la
combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute
richesse : la terre et le travailleur 70.
e
Aller au charbon au xx siècle

Pour garder une énergie cheap, l’intervention de l’État est nécessaire. Le soutien de
l’État est également nécessaire pour que le travail du care reste gratuit, et que le travail
payé reste cheap. Quand l’État fait défaut, on voit émerger des politiques de résistance,
avec des mouvements aussi divers que Occupy Nigeria, ou, en Angleterre, les
manifestations contre le prix du carburant 71. Ces manifestations modernes font écho à la
Révolte des Paysans de 1525. Rappelez-vous que les paysans revendiquaient, entre
autres, l’accès au bois comme combustible et matériau de construction. Les politiques de
résistance au XXe siècle sont également liées au logement et à l’énergie.
Les travailleurs ont besoin d’un toit au-dessus de leurs têtes – et les toits ne sont pas
gratuits. Dans le Colorado, à la fin du XIXe siècle, les maisons étaient faites en brique, le
bois étant trop cher, tandis que la brique pouvait être fabriquée avec l’argile et le
charbon qu’on trouvait sur place. L’énergie était donc vitale pour la construction de
logements. La technologie minière parvint à faire baisser le prix du charbon, mais la
main-d’œuvre représentait encore entre 60 et 80 % de ses coûts de production. On
trouva deux expédients pour faire baisser ses coûts : payer des salaires de misère à des
travailleurs immigrés, et les installer dans des villes minières, qui les obligeaient à
reverser leurs salaires afin d’avoir accès au logement ou à des services comme l’école,
des cours d’anglais et les installations de loisirs. Dépourvus de tout contrôle sur leur
existence, les travailleurs voyaient la ville minière comme un nouveau genre de
féodalisme. Lorsque la Fuel and Iron Company, possédée par les Rockefeller, comprima
leurs salaires, les mineurs de charbon s’organisèrent 72. Leur grève, qui dura du
printemps 1913 à l’hiver 1914, reste un moment fondamental de l’histoire du travail aux
États-Unis. Le 20 avril 1914, dans un campement de grévistes de Ludlow, dans le
Colorado, une vingtaine d’hommes, de femmes et d’enfants furent tués. Le scandale qui
s’ensuivit, en particulier contre le propriétaire de la mine, John D. Rockefeller Jr.,
conduisit à une enquête du Congrès, puis, grâce à d’autres mouvements sociaux, à des
restrictions sur le travail des enfants et à l’introduction de la journée de huit heures 73.
Timothy Mitchell montre que la politique de la main-d’œuvre, dans l’industrie du
charbon, eut un profond impact sur le XXe siècle. Oubliez un instant la discussion autour
de la question de savoir si un pays ayant recours à des énergies ou à des minerais
fossiles est un pays « maudit 74 ». Et observez plutôt comment l’extraction de ces
ressources a permis de construire une classe ouvrière capable de résister à son
exploitation, et dont les revendications d’égalité purent être entendues en raison même
de l’énergie que leur travail avait rendu lucrative 75. Tout d’un coup, les destinées
nationales pouvaient se rêver à plus vaste échelle – justement parce que ces rêves
nationaux étaient financés par l’énergie cheap.

Du pétrole au dollar

Notre troisième histoire d’énergie cheap au XXe siècle parlera de la transformation de


l’énergie en argent, et de l’« American way of life 76 ». Les États-Unis étaient au XXe siècle
la première puissance pétrolière du monde, suite à la découverte de pétrole en
Pennsylvanie, au Texas et en Californie. En 1945, deux barils sur trois étaient produits
aux États-Unis 77. C’est seulement dans les années 1970 que l’Union soviétique et
l’Arabie saoudite détrônèrent les États-Unis 78. La production mondiale de pétrole
augmenta prodigieusement après la Seconde Guerre mondiale, dépassant de presque
60 % l’extraordinaire croissance économique de cette époque 79.
Lorsque les États-Unis abandonnèrent l’étalon-or en août 1971 80, le capital
international chercha à s’abriter de ce « choc Nixon » en achetant des marchandises. Au
même moment, l’Union soviétique – suite à de mauvaises récoltes – vendait son pétrole
contre du blé, faisant ainsi grimper le prix du pain. Quatorze mois plus tard,
l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), faisant mine de réagir à la
guerre du Kippour entre Israël et l’Égypte, annonça une augmentation de 70 % de la taxe
sur la production de pétrole 81. Les prix du pétrole bondirent de trois à douze dollars par
baril. Les pays de l’OPEP répondaient à l’exportation, par les États-Unis, de l’inflation.
Comme le dit le shah d’Iran, les États-Unis avaient « augmenté de 300 % le prix du blé
qu’ils nous vendent, et fait de même avec le sucre et le ciment 82 ». Le monde paya le
pétrole plus cher, et les pays de l’OPEP se trouvèrent confortablement installés sur des
revenus substantiels, des réserves de ce qu’on appellerait plus tard des pétrodollars. Ces
réserves avaient besoin d’être mises à profit, et furent donc recyclées comme prêts à
faibles taux d’intérêt, à destination des pays importateurs de pétrole. Voyez-y de
l’argent fondé non pas sur l’argent, mais sur le pétrole : « un étalon-pétrole de fait 83 ». Ce
qu’on appelle le « choc Volcker » de 1979 tripla, dans les deux années qui suivirent, les
taux d’intérêt réels de ces pétro-prêts 84. Pour éviter la banqueroute, les pays endettés,
dont la majorité venait du Sud Global, firent appel aux seuls créanciers qui étaient prêts
à les prendre en considération : le Fond monétaire international et la Banque mondiale,
institutions qui, avec leurs propres doctrines de choc, étaient capables de combiner des
programmes d’austérité, des gouvernements réduits à la portion congrue et la
libéralisation des marchés 85. Les pétrodollars ont ainsi rendu possible l’histoire
désastreuse de la gouvernance néolibérale.
Cependant, ces vingt dernières années, l’économie politique de l’énergie a changé.
Dans les années 1980 et 1990, le coût de la commercialisation d’un baril de pétrole
augmentait d’à peine 1 % par an. À la fin du siècle, le changement fut brutal. Entre 1999
et 2013, ces coûts grimpèrent de presque 11 % par an. Dans les champs de pétrole les
plus chers – le dixième le plus cher, qui annonce souvent les tendances futures des prix
–, entre 1991 et 2007, les coûts de production furent multipliés par dix, et augmentèrent
ensuite de deux tiers 86. C’est la fin du pétrole cheap, même si le changement climatique
s’apprête encore à tuer cent millions de personnes d’ici 2030 87. Et cette fin du pétrole
cheap ne concerne pas seulement les morts de l’avenir ; la situation est d’ores et déjà
plus violente et révoltante que jamais, comme en témoignent les conflits qui, de
l’Alberta à l’Équateur, rejouent celui du XVIe siècle entre les Indigènes et les colons, là
aussi, comme alors, avec des implications planétaires.
Pourquoi le pétrole cheap est-il si important ? Ce n’est pas parce que le capitalisme
a besoin d’énergies fossiles. Après tout, peu importe que l’électricité vienne de fossiles,
de moulins à vent, ou de panneaux solaires. Le pétrole cheap est important parce que les
capitalistes d’aujourd’hui ne veulent pas participer aux investissements massifs qui
rendraient possible une transition vers l’énergie solaire. Certes, certaines entreprises
feront leurs profits des différentes initiatives destinées à produire de l’énergie
renouvelable. Il est, cependant, difficile de croire que toutes les entreprises du monde
cotiseront pour réunir les quarante-cinq trillions de dollars nécessaires à une conversion
à large échelle vers les énergies renouvelables d’ici 2050 88. Si une transition solaire
advient sous le capitalisme, c’est parce que les gouvernements la financeront 89. Or le
néolibéralisme a laissé peu de marge de manœuvre aux gouvernements (à part le droit
de décider des allègements fiscaux) – et dans des pays comme les États-Unis, les impôts
sur les entreprises sont déjà à des niveaux historiquement bas, dont les grandes
bénéficiaires sont des entreprises qui se présentent comme « vertes » (Apple, Google) 90.
Nous finirons tous par payer pour que le prix de leurs actions reste élevé.

Nous voudrions finir ce chapitre en parlant de ce qui est cheap dans l’énergie cheap.
La crise de l’énergie n’est pas forcément liée à la pénurie ou à la surproduction. La fin
des énergies fossiles ne sonne pas la fin du régime de l’énergie cheap. Et même, le
changement climatique a offert à la finance une occasion de se présenter en sauveur :
c’est au moyen de crédits carbone, de compensations et de permis de polluer
l’atmosphère, que l’atmosphère sera sauvée – en tout cas, c’est ce qu’on nous raconte 91.
C’est ici l’ultime fin des biens communs : dans la totale externalisation financière de la
responsabilité collective, qui transforme ce qui devrait faire l’objet de décisions
collectives en un produit financier sur le marché mondial.
Nous ne pouvons cependant pas clore ce chapitre sans observer que l’Agence
internationale de l’énergie a déclaré, en 2016, que la capacité de l’énergie renouvelable
excède celle du charbon 92. Est-ce que cela rend oiseux un chapitre sur l’énergie cheap ?
Nullement. Regardez à l’intérieur des batteries de la révolution solaire, et vous y
trouverez les minerais sanglants de la République démocratique du Congo et de la
Bolivie 93. Le complexe d’extraction du lithium en Bolivie ressemble à un remake des
mines d’argent du Potosí 94. Endiguer les fleuves, pour lutter contre le changement
climatique, a eu des effets catastrophiques – et permis aussi de chasser les Peuples
Indigènes 95. Passer de l’énergie fossile aux barrages conduira, de façon entièrement
prévisible, à la disparition d’espèces animales, et pourrait bien finir par augmenter les
émissions de gaz à effet de serre, en raison de la décomposition des écosystèmes
présents dans ces réservoirs artificiels 96.
Mais surtout, la stratégie de l’énergie cheap ne dépend pas du charbon. Ce fut le cas
autrefois, mais plus maintenant. Les barrages hydroélectriques, par exemple, montrent
que la stratégie de l’énergie cheap dépend toujours des États. Elle a besoin de la violence,
infligée par les secteurs privés ou publics, autorisée par une écologie mondiale désireuse
de s’approprier des ressources naturelles cheap, et rendue possible par la croyance
collective selon laquelle l’énergie cheap fait partie du « trésor de guerre » national. C’est
ainsi qu’on s’approprie l’énergie dans l’écologie du capitalisme, qu’il s’agisse des
subventions à l’industrie du pétrole en Inde, des revenus du pétrole au Venezuela, ou du
faible niveau des prix du gaz naturel aux États-Unis, qui ont permis d’éviter d’avoir à
augmenter les salaires de la classe ouvrière. Pour que les pauvres supportent les coûts
des projets énergétiques, il est nécessaire que des institutions diffusent l’idéologie de la
« destinée collective ».
Pour comprendre ces idées de destinée collective et de violence, nous passons à
notre dernière « chose » cheapisée : les vies.
Trois jours après son arrivée dans le Nouveau Monde, Christophe Colomb fit au roi
et à la reine d’Espagne cette description d’une île susceptible d’être fortifiée, en ajoutant
ceci :
Mais je ne crois pas ce que ce soit nécessaire, car ces peuples sont très simples en ce qui concerne l’usage des
armes, comme vos Altesses le verront d’après les sept Indigènes que j’ai fait prendre pour être amenés chez nous,
apprendre notre langue et revenir ; à moins que vos Altesses n’ordonnent qu’ils soient emmenés en Castille, ou
qu’ils soient tenus prisonniers sur l’île. Car avec cinquante hommes, ils peuvent tous être soumis et employés à ce
qu’on voudra 1.

Colomb eut tôt fait d’apprendre que fonder une colonie est une chose, et la
gouverner en est une autre. Lors de la première expédition, la Santa Maria sombra, et il
n’y avait pas assez de place sur les autres navires pour ramener les équipages en
Espagne. Une quarantaine de marins de la Santa Maria fondèrent alors, sous la direction
de Colomb, La Navidad, sur l’île d’Hispaniola. On trouvait parmi eux Diego de Araña,
un cousin de la maîtresse de Colomb. Lorsque Colomb revint, lors du deuxième voyage,
ils étaient tous morts. Il apprit que ses hommes avaient été tués pour avoir maltraité des
femmes indigènes. Mais le second voyage était mieux pourvu que le premier pour faire
face aux révoltes indigènes. Il était muni d’un mandat colonial, de dix-sept navires, de
1 200 hommes et de bétail – avec les maladies qui les accompagnaient, et qui décimèrent
la population indigène.
Cependant, même si le meurtre et le sang faisaient partie de la routine du
colonialisme, celui-ci ne s’est jamais réduit à l’usage de la force brute. Colomb et ses
descendants avaient des armes, mais ils avaient aussi une organisation et un langage qui
légitimaient l’usage de la force. On a raison de dire que c’est avec des fusils, des microbes
et de l’acier que le capitalisme conquit le Nouveau Monde 2, mais ce qui a maintenu
l’ordre au Nouveau Monde, ce furent les idées de race, de police et de profits. C’est de
ces technologies d’ordre et d’hégémonie que nous allons parler dans ce chapitre.
Pour toutes les choses rendues cheap que nous avons passées en revue jusqu’à
maintenant, nous avons vu s’organiser des actes de résistance. Femmes, travailleurs
salariés, Peuples Indigènes, et même membres de la classe dirigeante dont le sort
déclinait – tous ont combattu, avec plus ou moins de succès, contre la domination qu’on
voulait leur imposer. En retour, le capitalisme a développé de nouvelles stratégies pour
ouvrir de nouvelles frontières et contrôler encore plus efficacement celles qui existaient
déjà. L’histoire de l’écologie du capitalisme a donc été un jeu du chat et de la souris entre
résistance, stratégie et contre-stratégie. Gouvernements, marchands et financiers, visant
toujours plus de profit, ont atteint de nouveaux sommets de créativité et de destruction.
Mais ce qui a consolidé et développé l’écologie du capitalisme, ce sont les prodigieuses
expérimentations qu’il fit dans le domaine de l’ordre social. Et parmi les technologies du
contrôle social les plus durables et adaptables, l’une est devenue si familière qu’il est
facile d’oublier qu’elle est récente et contingente : nous voulons parler de l’État-nation.
C’est l’écologie du capitalisme qui a forgé l’État-nation. Pour créer ou recréer de
l’ordre social au moyen de choses cheapisées, il a fallu toujours associer force et
persuasion, coercition et consensus. Pour maintenir son hégémonie, comme l’a observé
Gramsci, il faut recruter et entretenir des forces dans toute la société, et les réunir en un
bloc continuellement capable de vaincre ses rivaux 3. C’est ainsi que l’idée de « nation »
fut fixée sur celle d’État, avec des conséquences imprévisibles, et qui continuent à
transformer la planète.
Maintenir les choses cheap coûte cher. Les forces qui représentent le droit et l’ordre,
nationales et internationales, sont une partie très coûteuse de l’écologie du capitalisme.
Si nous avons intitulé ce chapitre « Vies Cheap » et non « La cherté de l’État », c’est parce
que nous ne voulons pas parler des institutions étatiques, mais de leurs pratiques et de
leurs conséquences. Techniquement, les vies ne sont pas cheap au sens où les autres
choses le sont. Si vous comprenez pourquoi le capitalisme, pour cheapiser la nature,
avait besoin de cheapiser les vies, vous comprendrez quelles forces sont requises pour
entretenir la cheapisation de l’argent, du travail, du care, de l’alimentation et de
l’énergie. Et vous comprendrez aussi que, en ce qui concerne le gouvernement des vies,
l’institution moderne la plus sophistiquée et la plus complexe, celle de l’État-nation,
plonge ses racines dans la Renaissance. Plus important encore : l’ère de la cheapisation
des vies approche de sa fin, car les États voient leur marge de manœuvre de plus en plus
limitée, tant pour gérer les vies dont ils ont la charge que pour instituer des
environnements favorables au capitalisme libéral. Et nous ne disons pas cela avec plaisir,
mais remplis d’inquiétude pour ce qui pourra s’ensuivre. Nous sommes suffisamment
historiens pour savoir que la prochaine étape pourrait être bien pire que l’État-nation
libéral.

Comme pour toutes les autres choses cheap, les composantes de l’État-nation
moderne et de ses vies cheapisées datent d’avant le capitalisme. Les médecins de
l’Antiquité ou ceux de la Renaissance (tels Agrippa de Nettesheim, Paracelse ou Vésale)
ont produit des typologies humaines, sortes de lexiques où l’on peut lire, derrière les
positions naturelles des corps, toute une hiérarchie sociale 4. Les humains qui
ressemblaient à ces auteurs siégeaient au sommet de la hiérarchie. À l’autre extrême, on
trouvait les « monstres ». Les caractéristiques physiologiques de ces « monstres »
pouvaient être interprétées comme les manifestations de différences innées, fournissant
ainsi la base à l’idée de différentes races 5. Comme le sauvage, dont il est parent, le
monstre inquiète en ce qu’il transgresse la frontière séparant les humains des animaux
non humains. C’est l’idée de « monstre » qui accrédita l’idée du « sang pur » : impossible
d’imaginer une race pure sans la hantise de voir son sang souillé par une « copulation
répugnante 6 ».
Il y a longtemps que circulent des théories sur la hiérarchie des corps. Il faut un
certain type d’institutions pour les armer. L’État-nation est un exemple typique de ce
genre d’institutions. Il est né d’un mélange de capitalisme et de hasard. Pour
comprendre comment, nous devons revenir à la Peste noire.
Dans l’Europe de la fin du Moyen Âge, les communautés juives, en négociant avec
les différentes villes et communautés où elles vivaient, avaient tant bien que mal
continué à pratiquer leur religion. Mais il s’agissait toujours de trêves précaires. Pendant
les Croisades, Innocent III (pape de 1198 à 1216) publia une Constitutio Judaeorum qui
enjoignait aux rois de respecter les juifs 7. En même temps, cependant, il exigeait des
juifs, s’ils voulaient être protégés, qu’ils puissent être distingués en portant un insigne
« fait de feutre rouge ou de tissu jaune safran » – pour leur propre sécurité, et pour
empêcher les mariages avec les chrétiens 8. Cette politique du sang allait jouer un rôle
essentiel quand les juifs se virent accusés de meurtres de masse.
Les analyses ADN pratiquées récemment sur les squelettes de régions frappées par
la peste montrent que l’épidémie de 1347 fut causée par la bactérie Yersinia pestis 9. Elle
fut amenée en Europe par deux routes différentes : l’une passant par le sud de la France,
l’autre par la Norvège et les Pays-Bas. Le taux de mortalité de l’épidémie fut plus élevé
que ce qu’il aurait pu être, en raison des bouleversements socio-écologiques provoqués
par la fin de l’optimum climatique médiéval dont nous avons parlé au début de ce livre.
Mais les Européens du Moyen Âge avaient leurs fake news. Bientôt se répandit le récit
conçu par Ludovicus Sanctus de Beringen en 1348, selon lequel l’agent pathogène
survint au cours d’une scène digne d’un film de zombies : des navires ayant subi, en
Inde, des pluies de scorpions, accostèrent à Gênes, d’où ils furent renvoyés sur
Marseille. Les habitants découvrirent alors que les hommes des équipages étaient morts
ou mourants, et ils renvoyèrent les bateaux à la mer, mais trop tard pour endiguer
l’épidémie 10. Ludovicus Sanctus affirma que la peste avait été envoyée par Dieu pour
punir la reine Jeanne de Naples, qui avait assassiné son mari, André de Hongrie 11.
Mais d’autres théories rencontraient plus d’écho que la crainte de la contagion
orientale ou le sensationnalisme d’une femme tuant son propriétaire légal : c’était celles
qui pointaient du doigt les juifs. Ces derniers furent contraints, sous la torture, de dire
qu’ils avaient empoisonné les puits. Bien que Clément VI (pape de 1342 à 1352) ait
interdit en 1348 les meurtres extrajudiciaires de juifs, des massacres eurent lieu dans
toute l’Europe, au fur et à mesure que la peste consumait la population. Entre autres
horreurs, apprenez que le 9 janvier 1349, tous les enfants juifs de Bâle furent séparés de
leurs parents, baptisés de force, tandis que les six cents juifs adultes de la ville furent
brûlés « sur un banc de sable du Rhin 12 ». Des milliers de juifs furent assassinés dans des
pogroms sponsorisés par les villes et les États. D’autres se suicidèrent pour ne pas être
torturés et assassinés par leurs voisins. Ces atrocités se produisirent malgré des ordres
venus à plusieurs reprises de Rome. Le pouvoir de l’Église catholique sur les grands
centres du commerce européen commençait à décliner. Et on savait dorénavant que
certains humains pouvaient être transformés en choses.

Classifier pour mieux coloniser

L’idée de pureté de sang, le pouvoir de plus en plus grand des États par rapport à
Rome, et toute une littérature savante accréditant l’idée que les humains étaient
naturellement divisés en ordres, étaient donc en place. Tout cela fut utilisé pour
informer et promouvoir de nouvelles formes de gouvernance, et, là encore, l’espace où
s’expérimentèrent de nouvelles pratiques de contrôle socio-scientifique, ce fut la
frontière coloniale.
À la Nouvelle-Espagne, le système de castes – ou sistema de castas – émergea comme
une façon de gérer les citoyens, les impôts, les besoins de main-d’œuvre, ainsi que les
rapports avec Dieu. Ce système classait les gens en fonction de leur « sang » : à partir des
esclaves africains, des Peuples Indigènes et des Espagnols, de savantes combinaisons
firent émerger des catégories telles que les españoles (Espagnols), les peninsulares
(Espagnols et autres Européens nés en Europe), criollos (Espagnols et autres Européens
nés aux Amériques), indios (Indiens d’Amérique), mestizos (d’origine à la fois
européenne et indigène), castizos (Européens à 75 % et Indigènes à 25 %), cholos
(d’origine à la fois indigène et métisse), pardos (d’origine à la fois européenne, africaine
et indigène), mulatos (d’origine africaine et européenne), zambos (d’origine indigène et
africaine) et negros (Africains). Mais les complexités du genre, du sexe et de l’Histoire
imposaient leur propre vocabulaire et leur propre arithmétique :
1. español + negra = mulato
2. mulato + española = testerón ou tercerón
3. testerón + española = quarterón
4. quarterón + española = quinterón
5. quinterón + española = blanco ou español común
6. negro + mulata = sambo
7. sambo + mulata = sambohigo
8. sambohigo + mulata = tente en el aire
9. tente en el aire + mulata = salta atrás
10. español + india = mestizo real
11. mestizo + india = cholo
12. cholo + india = tente en el aire
13. tente en el aire + india = salta atrás
14. india + negra = chino
15. chino + negra = rechino ou criollo
16. criollo + negra = torna atrás 13

Voilà un robuste mélange de grammaire, de génétique, de mathématiques et de


téléologie, avec certaines catégories suggérant par exemple que l’enfant de père criollo et
de mère africaine « reviendrait toujours » (torna atrás) à l’Afrique, ou encore que l’enfant
d’un sambohigo et d’une mulata ne pouvait s’appuyer sur rien, autrement dit, qu’il était
« tenu en l’air » (tente en el aire) 14. Une fois mises en place, ces catégories furent mises en
application. Ce qui veut dire que les corps des femmes, les travailleurs, les impôts, la
religion et les droits de la propriété, furent gouvernés ensemble. L’État colonial produisit
donc de nouvelles catégories, de nouvelles ressources naturelles, pour répondre aux
besoins de main-d’œuvre, d’abord pour l’extraction d’argent, puis pour la production
agricole destinée à l’exportation vers l’Europe. Chacune de ces catégories
gouvernementales venait avec des devoirs, des privilèges et des papiers administratifs
spécifiques, comme les certificats de pureté de sang ou de taux d’imposition. Certaines
vies, littéralement, étaient plus cheap que d’autres 15.
La science naturelle contribua à la consolidation de cet ordre. En témoigne le
Système général de la nature de 1735 du Suédois Carl Linné (1707-1778), qui développa la
nomenclature avec laquelle les humains continuent, encore aujourd’hui, à identifier les
espèces. Linné proposait une typologie qui plaçait les humains dans la classe des
mammifères, l’ordre des primates, le genre Homo et l’espèce Homo sapiens. Mais il inséra
aussi des observations sur les différentes sortes d’Homo sapiens, à propos des différences
d’apparence et de caractère :
Classe I : Les animaux à mamelles
Ordre I : Les primates
Quatre dents incisives à la mâchoire supérieure, parallèles ; deux mamelles pectorales.
HOMME. Homo sapiens.
Il est diurne, ou veillant de jour ; il varie par l’éducation, par l’influence du climat.
L’Homme sauvage est muet, hérissé de poils ; il marche à quatre pieds.

[Les variétés sont les suivantes]

1. L’Américain. Americanus

Il est basané, colère ; il a le port droit.


Cheveux noirs, droits, gros ; narines larges ; menton presque sans barbe. Il est opiniâtre, content de son sort, aimant
la liberté. Il se peint de lignes rouges, différemment entrelacées. Il se gouverne par les usages.

2. L’Européen. Europaeus

Il est blanc, sanguin, musculeux.


Cheveux blonds, longs et touffus ; yeux bleus. Il est inconstant, ingénieux, inventif. Il se couvre de vêtements
serrés. Il est gouverné par des lois.

3. L’Asiatique. Asiaticus

Il est jaunâtre, mélancolique, a la fibre raide. Cheveux noirâtres ; yeux bruns. Il est sévère, fastueux, avare. Il se
couvre de vêtements larges. Il est gouverné par l’opinion.

4. L’Africain. Afer

Il est noir, flegmatique, a la fibre lâche. Cheveux très noirs, crépus ; peau veloutée ; nez plat ; lèvres grosses ;
mamelles longues aux femmes qui allaitent. Il est rusé, paresseux, négligent. Il se frotte le corps d’huile ou de
graisse. Il est gouverné par la volonté arbitraire de ses maîtres.

L’homme défiguré par la rigueur du climat ou par l’art. Homo monstrosus.


1. Petits, agiles, timides. Habitants des hautes montagnes.
2. Grands et paresseux. Patagons.
3. Moins fertiles. Hottentots.
4. Sans barbe. Américains.
5. Tête conique. Chinois.
6. Tête comprimée antérieurement. Canadiens 16.

Certains humains, Européens par exemple, étaient intelligents et inventifs, tandis


que les autres étaient dotés d’une physiologie et d’un caractère nettement moins
avantageux. La science offrit donc un fondement à l’ordre racial, et cet ordre légitima
ensuite la mission civilisatrice du colonialisme. Mais la typologie de Linné fit plus que
légitimer l’usage de corps humains comme propriétés ou instruments de dettes. Elle alla
beaucoup plus loin, en donnant une base scientifique à l’assujettissement des corps et
des vies.
Luis de Mena, Castas, vers 1750.
Pour avoir une vision globale, regardez l’image ci-contre. C’est un tableau typique
d’un genre de peinture très populaire au XVIIIe siècle : la peinture de casta. Ces œuvres
étaient commandées par des bureaucrates coloniaux désireux de représenter leurs
activités à la Nouvelle-Espagne non pas sous la forme des histoires horribles (et exactes)
de pauvreté et de rapacité qui circulaient en Europe, mais comme un projet raffiné de
civilisation. En Espagne, bien que la plupart de ces tableaux aient appartenu à des
particuliers, certains étaient exposés en public, comme au Gabinete de Historia Natural,
précurseur du Musée d’histoire naturelle, où les visiteurs pouvaient également voir des
mastodontes fossiles et des gongs chinois 17. L’exhibition d’humains en un tel lieu reliait
on ne peut plus clairement la nature, le genre, le travail, la société et la civilisation.
Ce projet scientifique d’ordre naturel est encore actuel, dans les pays du Nord
comme dans ceux du Sud. Et s’il a survécu, c’est notamment parce que les discours
nationaux l’ont assimilé, donc normalisé. À l’origine de cette opération, on trouve ces
colonisateurs hors pair que sont les Anglais.

Le laboratoire colonial irlandais

Les relations sociales, dans les colonies espagnoles, étaient dictées par les besoins de
l’État espagnol et de ses créanciers, notamment les besoins en main-d’œuvre et en
contrôle de la main-d’œuvre. Les capitalistes anglais s’intéressaient aussi à la main-
d’œuvre, mais davantage encore à la terre 18. Les enclosures et la conquête de l’Irlande
leur avaient déjà assuré des travailleurs cheap. La grande priorité, pour le colonialisme
anglais, était donc la terre cheap.
En 1542, Henri VIII se déclara roi d’Irlande. Ce moment est intéressant pour voir
comment la frontière anglaise – plus tard britannique – fonctionnait en Irlande à la fois
comme un lointain avant-poste de la politique nationale et comme une colonie locale 19.
Nous avons vu, au chapitre 1, que les Anglais avaient enclos un territoire autour de
Dublin, le Pale, au-delà duquel se trouvaient les Irlandais. À partir de ce territoire, les
Anglais se lancèrent dans des activités de « plantations », modèles destinés à
« éduquer » les Irlandais en leur montrant comment l’agriculture devait être pratiquée.
Ce même XVIe siècle vit se produire différentes expérimentations de fermes modèles, qui
montraient avec quels dispositifs mécaniques et politiques on pouvait contrôler la
nature 20. Ces pratiques agricoles impliquaient toujours d’immenses exploitations tenues
par un propriétaire, avec des métayers et des artisans domestiques 21. Dans ces
plantations, il y avait des bovins, des ovins, du blé, du bois et des cultures spécialisées –
comme la guède et la garance (sources respectives des teintures bleue et rouge), ainsi
que le chanvre 22.
Les premiers colons prirent la peine de suivre le droit international en matière
d’acquisition de propriété. Les premières plantations anglaises étaient fondées sur des
contrats de bail avec des seigneurs irlandais. Dans d’autres cas, les plantations
résultaient de la guerre et du pillage : elles étaient une part légitime du butin. Mais tout
n’était pas aussi simple. Le système anglais, fondé sur des cultures arables et
commerciales, se heurtait au système irlandais, fondé sur des cultures pastorales, à
petite échelle, et destinées à l’approvisionnement alimentaire, moins soumise au
contrôle aristocratique qu’aux liens familiaux, et où, à la place de la règle de
primogéniture qui prévalait en Angleterre, la propriété était divisée entre les héritiers 23.
Les Irlandais se révoltèrent. Ils firent passer leur bétail sur des terres encloses par les
Anglais, qui répondirent militairement 24. Les révoltes qui ponctuèrent tout le XVIe siècle
conduisirent les Anglais à élaborer une autre stratégie au siècle suivant : un système de
plantations davantage fondé sur la force et la violence. La « Plantation d’Ulster » était
contrôlée directement par Londres. Les révoltes étaient réprimées avec de plus en plus
de violence, celle-ci étant légitimée par une justification nouvelle de la colonisation.
Alors que les paramètres légaux de la présence anglaise en Irlande étaient débattus, alors
que le droit international était en train de naître, les raisons que les Anglais invoquaient
pour justifier leur présence en Irlande commencèrent à inclure des idées de ce genre :
« Sa Majesté, en conscience, est tenue d’employer tous les moyens légaux et justes pour
amener son peuple de la barbarie à la civilisation […] car la moitié de leur terre est
inculte, privant ainsi celle qui est habitée de la moitié de sa valeur ; mais lorsque les
entrepreneurs [les colons] auront installé leurs plantations au milieu d’eux […], quand
cette terre sera entièrement peuplée et cultivée, 500 acres de terre auront plus de valeur
que 5 000 aujourd’hui 25. » Cet argumentaire, envoyé par un juriste colonial au comte de
Salisbury, expliquait donc que laisser des actifs aussi productifs entre les mains de
peuples incapables de les exploiter, était un véritable crime social. La sauvagerie des
Irlandais confirmait leur gestion inefficace de la terre, qui à son tour confirmait leur
sauvagerie. La nature, la recherche permanente de nouvelles frontières, et de nouvelles
formes d’ordre et d’économie, tous ces facteurs ne cessaient de se façonner les uns les
autres. Ce processus passa de l’Irlande au Nouveau Monde, grâce aux faits d’armes d’un
des héros anglais les plus vénérés, Sir Francis Drake, et à la plume d’un des apôtres du
libéralisme, John Locke 26.

La politique libérale à la frontière atlantique


L’État colonial britannique était fondé sur des talents et des technologies venus des
deux rives de l’Atlantique. C’est en Irlande que Francis Drake apprit l’art de réprimer
brutalement les Peuples Indigènes. Avant d’acquérir honneurs et richesses au Nouveau
Monde, Drake avait participé, en effet au massacre de toute la population (hommes,
femmes et enfants) de l’île de Rathlin, en 1575 27. Plus important encore, cependant, était
le travail de l’administration d’État, et la mise en place de justifications juridiques aux
aventures coloniales des États 28. C’est ici que Locke apparut comme l’enfant prodige de
l’impérialisme libéral. Ses théories de la propriété privée et de l’individu étaient
profondément ancrées dans son travail d’administrateur colonial. Au moment précis où
Locke travaillait à une nouvelle rédaction des Constitutions fondamentales de la
Caroline (1682), il écrivait le chapitre 5 du Second Traité sur le Gouvernement, intitulé
« De la Propriété ». Les Constitutions fondamentales de la Caroline affirmaient qu’« en
Caroline, tout homme libre aura un pouvoir et une autorité absolus sur les esclaves
nègres ». C’est Locke qui fit mettre les italiques 29. Et c’est le même Locke qui, dans le
Second Traité, écrit que « chaque homme est propriétaire de sa propre personne :
personne n’y a d’autre droit que soi-même 30 ».
Des flots d’encre ont été répandus pour réconcilier ces deux positions. Selon
certains, Locke a changé d’avis sur l’esclavage. Mais cette interprétation se heurte au fait
qu’à la fin de sa vie, Locke a travaillé à la Commission du Commerce et des Plantations.
Une interprétation plus récente, et plus convaincante, relie ce que dit Locke de la
propriété et ce qu’il dit du traitement des prisonniers après une guerre juste, en
montrant que les deux théories s’accordent bien avec ce que son protecteur, le comte de
Shaftesbury, l’un des lords propriétaires de Caroline, voulait faire de ce territoire. À
l’époque, la préoccupation première des lords propriétaires était la capture,
l’asservissement et le commerce des Peuples Indigènes. Les idées de Locke légitimaient
ainsi l’acquisition et la vente d’hommes Coosa, qui avaient été capturés lors de combats
avec les colons ayant envahi leur territoire. En tant que butin de guerre, les esclaves
indigènes n’avaient plus de droit de propriété sur eux-mêmes – et Locke fournit des
arguments en ce sens dans les Constitutions fondamentales. En ce qui concerne les
esclaves venus d’Afrique, il garda le silence 31. Autrement dit, à l’origine d’une des
contradictions les plus flagrantes du libéralisme politique, on trouve non pas une
négligence dans l’élaboration théorique, mais le simple fait que l’un des philosophes clés
du libéralisme était aussi un philosophe à gages.
Voilà le contexte dans lequel fut produit le sujet libéral moderne : celui d’une
frontière coloniale. Le fait que la personne juridique moderne soit définie à partir de la
notion de propriété n’a rien de surprenant 32. Ajoutez-y le racisme scientifique du XVIIIe
siècle, et vous comprendrez pourquoi le sujet libéral n’est pas seulement un homme,
mais aussi un Blanc.
Les limites de la théorie libérale du sujet n’apparurent jamais aussi clairement que
lorsque les esclaves revendiquèrent la propriété d’eux-mêmes. La Déclaration des droits
de l’homme de 1789 proclamait que tous les hommes étaient libres et égaux. Elle fut
perçue, chez les esclaves de la colonie française de Saint-Domingue, première
productrice de sucre dans le monde, comme le signe de ce qu’ils pourraient être
propriétaires d’eux-mêmes, qu’ils pourraient faire partie du « peuple 33 », idée centrale
de la révolution, généreuse en apparence, mais bien vite restreinte. Entre 1791 et 1804, la
révolution haïtienne prit la suite de nombreuses révoltes et de nombreux soulèvements
d’esclaves. Elle fut à l’origine de l’actuel État d’Haïti 34. Mais la propriété de l’île et de la
vie de ses habitants ne cessa jamais d’être disputée. Les Français passèrent vingt ans à
tenter de reprendre leur colonie, avant d’envoyer en 1825 trois navires de guerre à Port-
au-Prince, réclamant un dédommagement pour la perte des esclaves et des autres
propriétés, d’une valeur de 150 millions de francs 35. La dette fut finalement remboursée
dans les années 1940 36.
Les Haïtiens ne virent pas à quel point leur soulèvement menaçait la prospérité
libérale du monde atlantique, ni combien ils étaient loin d’être inclus parmi « le peuple ».
Ils étaient contrôlés par la force, la finance et l’idéologie, qui leur rappelait que leur place
les assignait du côté de la Nature, dans le binôme Nature-Société. Mais ils voulurent être
maîtres de leur destin – en un temps où émergeaient des idées nouvelles quant à la
forme constitutionnelle de ce destin, où des presses d’imprimerie étaient partout
disponibles. C’est à travers les technologies de la communication de masse que se
diffusèrent les grandes idéologies du mérite, de l’origine et du Progrès. Ces idées étaient,
littéralement, les drapeaux sous lesquels l’État pouvait faire avancer ses troupes 37. Les
Haïtiens ne se battaient pas seulement pour un État, mais pour un État-nation.

L’État et la nation

Dans L’Imaginaire national – un texte incontournable et définitif sur le nationalisme –


l’historien Benedict Anderson explique que, pour naître et prospérer, le nationalisme
avait besoin que s’effondre le monopole de la vérité détenu par le clergé et les rois. Ce
n’est qu’alors qu’il était possible de reconstruire les bases d’une communauté à
l’intérieur d’un État. Les presses à imprimer permirent de remplacer les bibles et les
édits, comme sources de vérité, par une prolifération de textes, de cartes, de documents
de toutes sortes, qui proposaient de nouvelles sortes d’autorité. De l’imprimerie affluait
quotidiennement l’outil créateur de communauté par excellence – le journal –, mais aussi
des récits en langue vernaculaire et des reproductions de territoire. Géographes et
chorographes étaient les premiers serviteurs de l’impérialisme, et la cartographie
contribua à la définition non seulement de l’État – Hobbes était passionné de
cartographie – mais aussi de ce qui unissait les citoyens de cet État, dans un grand récit
national où le sang se mêlait à la terre 38. Au XVIIIe et au XIXe siècle, on publia en Europe
des récits pour expliquer les origines de das Volk, de la patrie et de la vieille souche
anglaise, avec des contes plus ou moins amusants destinés à définir les frontières de la
pureté nationale. Ces mythes, imprimés dans une langue accessible aux classes
moyennes et aux pauvres, furent diffusés – et vendus – par les nouvelles technologies de
communication. L’imprimerie transforma la façon dont l’information et la connaissance
pouvaient circuler, et dont on pouvait créer des communautés.
Théocraties et aristocraties furent donc remplacées par des démocraties nationales
bourgeoises, qui prétendaient détenir le monopole des idées des Lumières (égalité,
autonomie), celles-ci étant d’ailleurs strictement limitées. Avec la littérature
vernaculaire, les bourgeois invitèrent les masses dans l’Histoire, et, comme l’observa
Tom Nairn, « le carton d’invitation devait être écrit dans un langage qu’elles
comprenaient 39 ». Anderson alla plus loin que Nairn, en montrant que ces textes
nouveaux avaient leur propre économie politique. On pouvait faire de l’argent en
diffusant des visions de libération populaire. À partir du moment où l’imprimerie mit en
circulation les idées du nationalisme, elles constituèrent une véritable industrie, étant
lucrativement traduites, transcrites, ronéotées, piratées, déformées et republiées. Pour
les plus jeunes parmi nos lecteurs : la nation se mit à exister parce qu’elle était likée,
partagée, déformée et commentée.
La race, la nation et le capitalisme de l’imprimerie étaient étroitement liés. Les
stratégies visant à produire du care et du travail cheap produisirent aussi, et
reproduisirent, des ordres raciaux, dans lesquels les corps étaient lus, catégorisés et
contrôlés, aux frontières de la Société et de la Nature. Ces ordres étaient diffusés et
confirmés par l’imprimerie et ses récits, qui à la fois stabilisaient l’ordre national et
proposaient en échange de grandioses visions d’avenir pour la nation. Comme le dit
Anderson :
Le nationalisme pense en termes de destin historique, tandis que le racisme rêve de contaminations éternelles,
transmises depuis l’aube des temps à la faveur d’une succession sans fin d’abominables copulations : hors de
l’histoire. Grâce à l’invisible brosse à goudron, les Nègres seront à jamais des Nègres ; semence d’Abraham, les
Juifs seront éternellement des Juifs, quel que soit leur passeport, ou quelles que soient les langues qu’ils parlent ou
lisent. Ainsi, pour le nazi, l’Allemand juif était nécessairement un imposteur.
En réalité, les rêves du racisme trouvent leur origine dans les idéologies de classe, plutôt que dans celles de la
nation : surtout dans les prétentions des dirigeants à la divinité, et chez les aristocraties qui revendiquent leur sang
« bleu » ou « blanc » et leur endogamie. Il n’est donc pas étonnant que [...] dans l’ensemble, le racisme et
l’antisémitisme se manifestent, non pas par-delà les frontières nationales, mais à l’intérieur. Autrement dit, ils ne
justifient pas tant les guerres étrangères que la répression et la domination intérieures 40.

L’ordre national s’imposa partout – pas seulement sur les champs de bataille, mais
aussi dans les cuisines et les chambres à coucher. Les mythes nationaux sont concrets,
matériels, intimes. Les habitudes sexuelles (confessées d’autant plus fréquemment
qu’elles faisaient l’objet d’une production littéraire de masse) 41 furent revendiquées par
les nationalistes comme un objet de préoccupation légitime. En France, par exemple, les
jacobins persécutèrent les travailleuses du sexe en tant qu’ennemies de la Révolution 42.
Mais la dimension physique d’une nation apparaissait aussi dans son alimentation, qui
retint également l’intérêt des nationalistes. Des phrases du genre « aussi américain que
l’apple pie », « aussi anglais que le rosbif » ou encore « aussi indien qu’un plat sans
bœuf 43 » – sont le produit d’un long travail.
Par le nationalisme, les États étendirent leur capacité de contrôle sur les citoyens à
toute la société : du travail productif au travail reproductif, des actions en faveur de la
monnaie à celles en faveur de la pureté alimentaire, ou encore à la politique de la santé
mentale. Comme le montre l’exemple d’Haïti, cependant, ce ne sont pas seulement les
bourgeoisies européennes qui adoptèrent et diffusèrent les idées et les technologies du
nationalisme. Parfois, l’idée de destin commun fut tournée contre les colonisateurs.
Dans les pays du Sud, les combats pour la libération du joug colonial inventèrent
leurs propres destinées nationales. La rébellion indienne de 1857 – ce que les Anglais
appelèrent la révolte des cipayes – fut un choc de nationalismes. Révoltés contre les
taxes, l’exploitation et l’injustice, les soldats indiens refusèrent de coopérer avec les
Britanniques. Ce furent les munitions qui déclenchèrent le soulèvement – à savoir une
nouvelle cartouche mise au point par les Britanniques en 1853 pour le fusil Enfield. Ces
cartouches arrivaient enveloppées dans un papier préalablement enduit de graisse de
porc et de bœuf. Les soldats musulmans et hindous ne voulaient donc pas, en suivant le
mode d’emploi, qui demandait d’ôter en mordant le bout des cartouches avant de les
utiliser, risquer d’être damnés. Les officiers anglais insistèrent. Le soulèvement qui
suivit déclencha une série d’insurrections de l’Inde à la Jamaïque.
Les Britanniques interprétèrent ce soulèvement comme une conséquence non pas
de leur colonialisme, mais de leur échec à comprendre que les Indiens étaient une nation
fondamentalement différente. Dès lors, plutôt que de continuer à essayer de les civiliser
et de les christianiser, le colon Sir Henry Maine proposa une nouvelle stratégie 44. Elle
était subtile et puissante – c’est une technologie de la gouvernance qui existe encore
aujourd’hui : il s’agit de l’invention de la catégorie d’« indigène » (native). Grâce à elle, le
gouvernement institua juridiquement et gouverna différentes communautés religieuses,
et différentes sectes à l’intérieur de ces communautés, accroissant ainsi le contrôle de
l’État sur les vies de ses sujets. Cette stratégie naquit de la résistance au colonialisme –
car comme le dit Mahmood Mamdani, « en prétendant protéger l’authenticité contre la
menace du progrès, les colons définirent et étiquetèrent les natives 45». On pourrait ainsi
définir la stratégie de la cheapisation des vies par ces deux mots : « Définir et
gouverner 46. » De ce régime, on retrouve l’héritage dans tous les États postcoloniaux, de
l’Afrique du Sud à l’Inde, en passant par le Canada et le Pérou. Mais la technologie
politique du « nativisme » fut impuissante à préserver la domination de la Compagnie
des Indes britanniques sur l’Inde 47. Dans les Suds, au cours des XIXe et XXe siècles, la
bataille pour l’indépendance nationale finit par être gagnée. Mais ces États-nations
continuèrent à exister dans l’écologie du capitalisme, avec des conséquences qui se font
de plus en plus sentir au XXIe siècle.

Nationalismes alternatifs

Prenez l’Inde : un pays où une communauté bruyante, se présentant comme


l’essence même de la nation, s’estimant humiliée et offensée par les ambitions libérales
et cosmopolites du parti dominant, se mit à voter pour un personnage autoritaire et
technocratique. Un homme qui promettait qu’il résoudrait le problème de l’islamisme et
du terrorisme. Les idées de nation, de religion, le sentiment diffus que les
gouvernements cosmopolites étaient mauvais et que la grandeur nationale était trahie,
propulsèrent donc au pouvoir ce leader, universellement transparent sur les réseaux
sociaux, mais opaque dans les accords qu’il signait en coulisses. Son gouvernement
enrichit les plus riches, mais ce transfert de richesse se fit au moment où la guerre menée
contre le terrorisme et contre l’opposition occupait de façon assourdissante tout l’espace
médiatique 48. Cet homme, Narendra Modi, n’est qu’un témoin parmi d’autres des revers
subis par l’ordre hégémonique de l’internationalisme libéral.
L’hégémonie, idée avec laquelle nous avons commencé ce chapitre, n’est jamais
assurée ou garantie. Elle doit toujours être entretenue, par la force ou la persuasion.
Dans les États-nations, les travailleurs ont toujours servi de partenaires dociles, dans un
bloc de forces hégémoniques. La nation est une fiction en flux permanent, écrite et
récrite pour interpréter et organiser sa destinée – donc le présent. Mais les idées de
nation et de sa destinée économique ne sont pas l’apanage d’un bloc hégémonique
particulier. La logique de l’écologie du capitalisme, son régime des choses cheapisées,
s’est heurtée au langage nationaliste de la destinée partagée. Avec une concentration si
flagrante des richesses du capitalisme – sur cette planète, soixante-deux individus
possèdent autant que les trois milliards et demi les plus pauvres – faut-il s’étonner que
l’hégémonie du bloc libéral ait commencé à s’effondrer 49 ? C’est un phénomène qui se
déploie sur la longue durée, que nous appelons le « fascisme global 50 ».
Les angoisses de l’identité collective au XXIe siècle ressemblent à celles du XVIe siècle :
elles sont nourries par les incertitudes et les inquiétudes du commerce, et par
l’insécurité économique. Quelle direction prendront, dans cette situation, les États-
nations ? La question reste ouverte. Les possibilités varient sur un spectre allant de
perspectives politiques cent fois plus horribles que celles du siècle dernier, à celle d’un
monde plus libre.
L’idée de nation, cependant, de communauté, de vision d’un avenir, diffusée,
débattue, vécue par un très grand nombre de gens, n’est pas en soi automatiquement
toxique ou autoritaire. Surtout si elle existe en opposition à l’écologie du capitalisme,
comme c’est le cas dans de nombreuses nations 51. Rappelez-vous que les États-Unis
comptent plus de 500 nations : le Bureau des Affaires indiennes en reconnaît 566.
L’Australie enregistre un nombre similaire de nations aborigènes, le Canada en compte
plus de 600, et l’Inde compte 255 nations indigènes, dont les membres représentent 7 %
de la population. Grâce au travail intellectuel et au militantisme, les groupes indigènes
ont réfléchi à ce que pourrait être une nation indigène non patriarcale. Cela impliquerait,
essentiellement, de renégocier des relations liées au care, à la nature et au travail, et de
gérer les terres au moyen de dispositifs gouvernementaux qui éliminent l’État de la
dyade État-nation.
Au Canada, l’association de militants Kino-nda-niimi, impliquée dans le
mouvement Idle No More (« Jamais plus l’inaction »), a fait une série de propositions sur
ce que pourrait signifier vivre dans des nations qui seraient sorties du cadre de
l’écologie du capitalisme 52. Glen Sean Coulthard, dans son livre Peau rouge, masques
blancs *, en propose une autre, avec un avertissement sur les dangers qu’il y a à
impliquer l’État dans cette reformulation de la nation 53. Il a raison. Dans l’État
plurinational de Bolivie, comme on l’appelle aujourd’hui, les leaders indigènes ont
financé un accroissement des aides sociales avec les recettes minières. Si, pour sauver
Pachamama – la grande déesse de la Terre, dans la cordillère des Andes –, le
gouvernement autorise sa destruction, il n’est pas certain que ce nouvel État-nation soit
en rupture avec l’écologie du capitalisme 54. Nous ne voulons pas dire que le succès
électoral des Indigènes, et d’autres nations ayant des conceptions différentes de
l’écologie du vivant, garantira un changement décisif. Mais, face à la montée du
militantisme dans d’autres anciennes colonies – particulièrement celle de l’Amérique du
Nord, autour des industries d’extraction – et à la revendication, en Bolivie, de
transformations plus radicales, nous avons l’espoir que ces expériences réussiront et
que, sous les auspices de ces nationalismes nouveaux, les vies puissent retrouver leur
valeur.

Dans l’introduction, nous avons indiqué que l’invention du clivage Nature-Société


faisait partie d’une stratégie inhérente à l’écologie du capitalisme. Ce chapitre a montré
comment l’idée de vies humaines – reconnues et organisées par l’État – s’était
développée à l’intérieur d’une hiérarchie raciale et patriarcale. L’État administre les vies
à l’intérieur de cette hiérarchie, qui se présente à nous et que nous vivons comme
« nation ». Croire que le suprématisme blanc puisse être vaincu par une redéfinition de
la nation, c’est méconnaître les différentes opérations politiques ayant conduit à la forme
moderne de l’État – qui est inhérente à l’écologie du capitalisme –, et à sous-estimer
l’inertie historique de l’État-nation. Une politique révolutionnaire exige d’avoir une
vision extensive et post-capitaliste de la gouvernance, et c’est dans la recherche de cet
horizon que nous abordons notre conclusion.
CONCLUSION

Nos choses cheap ne se sont pas créées toutes seules, comme par magie. Elles sont
nées, à l’époque moderne, d’une violente alchimie d’idées, de conquête et de commerce.
Au cœur de ces choses cheap, on trouve une série de binômes étroitement liés entre eux,
dès le départ : Société et Nature, colonisateur et colonisé, homme et femme, l’Occident et
le Reste, les Blancs et les non-Blancs, les capitalistes et les travailleurs. Chacun de ces
dualismes a servi à décrire et à catégoriser le monde, mais aussi, très concrètement, à
dominer et à cheapiser les vies de presque tous les humains et du reste de la nature.
Comprendre le capitalisme comme une écologie mondiale du pouvoir, du capital et de la
nature nous fait voir comment chacune de ces moitiés est profondément imbriquée dans
l’autre, comment les puissants ont travaillé pour contrôler les fausses frontières qui les
séparaient, et avec quelle énergie ces frontières ont été contestées.
Dès le départ, esclaves, Peuples Indigènes, femmes, travailleurs – qui ne sont pas
des catégories exclusives les unes des autres, comme nous l’avons vu – ont résisté à ce
système de binômes. Même à l’aube du capitalisme, il y a eu des troubles aux frontières,
lorsqu’à Madère, par exemple, travailleurs libres et esclaves fraternisèrent et résistèrent.
Leurs vies étaient cheapisées, ils subissaient le mépris de leurs maîtres et de leurs
patrons : ils se révoltèrent. Ce refus, de la part de nombreux Peuples Indigènes et de
nombreux travailleurs, de se fondre dans le moule de l’écologie du capitalisme – dans le
passé comme aujourd’hui – est aussi ce qui a conduit les gouvernements et les
investisseurs à se mettre en quête de nouveaux terrains de production, de nouveaux
modèles d’ordre, de profit et d’extraction.
Face aux stratégies capitalistes, il n’y a pas de modes d’emploi menant
immanquablement au succès. Nous créons nos idées politiques à partir des idées de
notre temps. Nous sommes des créatures issues de l’écologie capitaliste et, de ce fait,
comme nous l’avons vu dans l’introduction, nous sommes mal préparés pour affronter
la phase de transition que cette écologie a engendrée.
Prenons par exemple les tentatives actuelles de traiter le problème de la nature
cheap. Si vous voulez voir un amalgame moderne entre cartésianisme et pensée
capitaliste, voici un exercice : allez sur Internet, trouvez un calculateur d’empreinte
écologique et répondez à ses questions. On vous expliquera combien de planètes il
faudrait si tout le monde vivait de la même façon que vous. (La moyenne de notre
empreinte à tous les deux est de quatre planètes : nous n’en sommes pas fiers.) Les
environnementalistes de gauche utilisent l’empreinte écologique pour mettre en
évidence le fait que les humains font exploser 1 le cadre de la capacité porteuse de la
planète. Depuis les années 1960 en effet, ils mesurent la surpopulation à travers « non pas
la densité de population, mais par le nombre de personnes présentes dans une surface
donnée, relativement à ses ressources et à la capacité environnementale de soutenir des
activités humaines 2 ». La surpopulation est, autrement dit, définie à partir d’un calcul de
la capacité porteuse. Croire que cette notion de capacité porteuse va de soi, c’est rejeter
la responsabilité des destructions environnementales à venir sur le dos des pauvres et
des travailleurs des pays du Nord comme du Sud, qui luttent pour un semblant de parité
avec ceux qui programment le calculateur d’empreinte. Cette pensée malthusianiste
rend le désespoir inévitable, et inévitablement raciste.
Les limites de la production, de la consommation et de la reproduction sont fixées
par le système dans lequel nous nous trouvons. Ces limites ne sont ni extérieures ni
intérieures, mais les deux à la fois, nouées ensemble par l’écologie du pouvoir, de la
production et de la nature, induite par le capitalisme. L’« empreinte individuelle » nous
conduit à penser que la consommation est déterminée non pas par des formes de
contrainte sociale, mais par des « choix de vie 3 ». Si la gentrification vous a chassé de
votre ancien quartier, de sorte que vous devez maintenant faire une heure de trajet pour
vous rendre sur votre lieu de travail, votre empreinte écologique n’est pas un choix de
vie. On pourrait seulement parler de « choix » au sens où les paysans anglais, une fois
chassés de leurs terres, étaient « libres » de trouver du travail salarié – ou bien de mourir
de faim. Pire encore, la logique de l’empreinte nous fait croire que les moteurs de la crise
planétaire sont à chercher dans des agrégats de « gens » et de « consommation », plutôt
que dans une dynamique systémique, capitaliste et impériale. Souvenez-vous : au XIIIe
siècle, à la veille de la famine, de la Peste noire et de la crise féodale, les paysans
normands auraient pu produire davantage si leurs seigneurs féodaux le leur avaient
permis. Les paysans d’aujourd’hui font des revendications similaires, et ils ont de
bonnes preuves pour affirmer que la culture agro-écologique peut avoir un meilleur
rendement, et capturer plus de carbone que l’agriculture industrielle 4. De nombreux
mouvements féministes se sont battus pour l’autonomie des femmes sur leur propre
corps (avec, entre autres conséquences, une baisse du taux de fertilité). Et pourtant, ni
l’autonomie paysanne ni le féminisme ne sont pris en compte comme facteurs
permettant d’influer sur le bilan carbone. La notion d’empreinte, comme tant d’autres
notions des environnementalistes d’aujourd’hui, rejoue la séparation Nature / Société
qui accompagne depuis le début la dynamique du capitalisme. Rappelez-vous ce que
nous avons dit de l’Anthropocène.
Pour défendre le calculateur d’empreinte, on pourrait poser la question suivante :
est-ce qu’il ne permet pas de reconnaître la réalité de notre temps, de la crise planétaire,
des changements climatiques sans précédent, de l’extinction de masse ? Certes. Mais ces
façons de penser expliquent le désastre actuel en sous-estimant systématiquement le fait
que le présent est le produit de la longue durée, de la longue et sanglante histoire du
pouvoir, du capital, de la société de classes – longue histoire qui s’est depuis des siècles
enchevêtrée dans le tissu du vivant. Ce qui est en jeu maintenant, c’est la façon dont nous
nous représentons la population, la nature et leurs limites. Écoutons Nathan Sayre,
géographe à Berkeley :
En disant que le concept de capacité porteuse a des limites, je ne prétends pas que les limites qu’il prétend spécifier
sont inexistantes ou sans importance – loin de là. Simplement, je veux souligner que ces limites sont rarement
statiques ou quantifiables, encore moins prévisibles et contrôlables. On peut comparer le monde à un navire, mais
cela ne fait pas du monde un navire. Concevoir les limites environnementales en faisant abstraction du temps et de
l’Histoire – comme des limites intrinsèques à une nature idéalisée –, c’est confondre un modèle de la réalité avec la
réalité elle-même […]. Le concept de capacité porteuse a-t-il un sens en dehors de l’idéalisme inhérent à son
histoire ? C’est loin d’être clair. Ce qui est clair, en revanche, c’est que c’est un bien médiocre outil théorique 5.

Il existe heureusement des mouvements qui ont des outils théoriques plus solides
pour comprendre comment on pourrait transformer nos relations à l’intérieur du tissu
du vivant, et ces mouvements sont en bonne position pour développer une contre-
hégémonie post-capitaliste 6.
Par exemple, le mouvement paysan international « La Via Campesina » sait
l’importance du changement climatique, et combien il est essentiel de respecter la nature
et la vie humaine 7. Nombreux, parmi ses membres, outre leur combat pour les pratiques
agro-écologiques et « la fin de toutes les formes de violences contre les femmes 8 »,
comprennent le besoin de stabilité – accès au crédit, au stockage du grain, à l’énergie, aux
services de vulgarisation, aux routes connectant les villes aux campagnes.
Dans cette ancienne colonie que sont les États-Unis, le Movement for Black Lives
publie des bulletins sur tous les sujets qui comptent politiquement : de l’énergie fossile
au financement communautaire en passant par la militarisation et – ce qui est crucial –
les réparations 9. Les mouvements défendant les droits des handicapés n’ont pas
seulement critiqué la façon dont étaient construits les espaces publics, mais aussi le rôle
qu’y jouaient la race, le genre et la classe 10. Aux Amériques, les femmes indigènes, dont
les corps ont été, depuis six siècles, en première ligne de l’écologie du capitalisme,
mettent en lumière aujourd’hui cette violence 11. Au Canada, les manifestations de Idle
No More, et celles qui se sont déroulées à Standing Rock dans le Dakota du Nord, sont
déterminées à affronter la colonialité du pouvoir. Le mouvement socialiste et féministe
argentin Pan y Rosas (« Du Pain et des Roses ») lutte contre le féminicide. Et des
propositions de stratégie pour résoudre la crise du changement climatique se sont avérés
des points d’organisation et de convergence, pour tout un ensemble de penseurs et de
militants, attelés à la tâche de réfléchir aux redistributions de ressources spectaculaires
que nécessitera un au-delà du capitalisme 12.

Aux frontières du capitalisme, les communautés ne se contentent pas de subir les


différentes formes d’accumulation : elles résistent aussi, et développent des réponses
complexes et systémiques 13. En Angleterre, John Jordan, cofondateur du mouvement
Reclaim the Streets (« Reprenons les rues »), explique que la résistance et les alternatives
sont les « chaînes parallèles de l’ADN du changement social 14 ». Ce changement, pour se
développer, aura besoin d’espace et de ressources. Mais aucune feuille de route
n’accompagne une lutte de classe qui doit réinventer les relations humaines avec le tissu
du vivant. Si nous sommes définis par l’écologie du capitalisme, alors nous ne pourrons
nous redéfinir que si nous mettons en pratique tout un ensemble de nouvelles façons de
produire et de prendre soin les uns des autres, une praxis consistant à refaire, revivre et
repenser nos relations les plus banales.
En vue de contribuer à cet effort, nous soumettons quelques idées destinées à
nourrir les luttes actuellement en cours. Ces idées peuvent permettre d’affronter
autrement le passé et le présent. Même si nous pouvons désespérer de jamais voir
advenir un changement systémique, l’histoire des révolutions est toujours une histoire
de l’inattendu et de l’impossible. Beaucoup partagent un grand espoir : c’est que, une
fois sortis du Capitalocène, les humains – et ce que deviendront les humains – pourront
prospérer, avec le reste de la planète. Appelons cela réparation du préjudice écologique. Il
s’agit de réparer les dégâts commis par les humains sur l’environnement. Mais cet espoir
nous met sur une fausse route. Car l’idée que la nature puisse être réparée est à la fois
« réactionnaire » et repose sur le fantasme d’une « nature primitive » qui s’est prolongée
dans le génocide et la conquête.
Ici, nous pensons différemment et plus grand, en parlant de réparation en un
double sens : mémoire de la façon dont l’écologie du capitalisme a transformé le monde
– et nos façons de penser et d’agir –, et apprentissage de nouvelles façons d’interagir
avec le tissu du vivant. En un mot, nous ne pensons pas la réparation en termes
monétaires. Il ne s’agit pas d’évaluer les dégâts ni de trouver la personne dans le monde
qui a le plus souffert de l’écologie du capitalisme. Mais, si nous savons qu’il existe
quelqu’un dont la seule faute est d’être né aujourd’hui – probablement une femme, un
Indigène –, quelqu’un qui souffrira du changement climatique et de la pollution, et dont
les conditions de vie empireront nécessairement sous l’action cumulée de quiconque est
capable de lire cette phrase, nous ne pouvons pas ne pas nous demander : comment
vivre autrement ?
L’esquisse de ce programme doit comprendre les éléments suivants :
reconnaissance, réparation, redistribution, réimagination et recréation.

Reconnaissance

Comprendre l’écologie du monde, c’est affronter l’Histoire et l’avenir. C’est


reconnaître que nos façons de vivre, et les catégories de pensée par lesquelles nous
séparons les humains du monde naturel, sont des réalités historiques, et non éternelles.
En outre, ce code binaire du capitalisme ne fonctionne pas seulement comme un
programme normatif pour ordonner – et cheapiser – les humains et le reste de la nature.
La reconnaissance que nous appelons de nos vœux n’est pas individuelle et
thérapeutique, mais institutionnelle et systémique. Reconnaître les relations entre les
humains et les ravages causés par les humains, au niveau des institutions sociales – des
gouvernements aux entreprises en passant par les organisations de changement social –
est à la fois nécessaire et dangereux. Pour reprendre une métaphore de notre chapitre 4,
ces institutions ont souvent été étudiées comme des poissons hors de l’eau. Le lien
fondamental entre les environnements et les facteurs affectant l’environnement a trop
souvent été laissé hors-champ. Dans ce processus de reconnaissance, les États ont trahi
les groupes qu’ils prétendaient reconnaître. Il suffit de regarder les relations actuelles
entre les États et les Peuples Indigènes. Ce que nous enseigne Glen Sean Coulthard, à
partir de son enquête sur les luttes aborigènes au Canada, montre que, si l’on veut
instaurer des façons de vivre par-delà l’État, les relations de partenariat avec l’État
doivent être limitées 15. Et pourtant, reconnaître l’écologie du capitalisme n’est pas
suffisant. Il faut la changer. De là l’idée de réparation.

Réparation
Il n’est pas facile de calculer la souffrance ni le prix de sa compensation. Chercher
une méthode de calcul, c’est croire que le Livre des Morts est un sous-genre des livres de
comptabilité, avec double entrée : une pour les pertes, une autre pour les restitutions. La
réparation n’est jamais si simple, ni si définitive. Prenez l’exemple du Guatemala. Le
livre de Diane Nelson, intitulé Reckoning (« L’Estimation »), raconte le recensement et
l’évaluation des désastres de la longue guerre déclenchée par la United Fruit Company
pour sauver son monopole sur la production de bananes cheapisées, après qu’une
tentative de réforme agraire eut provoqué un coup d’État orchestré par la CIA. Nelson
suit pas à pas les longues revendications pour obtenir justice et réparations. Elles
aboutirent au paiement d’une dette pour crimes de guerre, qui servit en partie à planter
des arbres. À propos de l’un de ses informateurs, elle écrit ceci : « À Joyabaj, le mari de
doña Miguela a reçu de l’argent, mais il n’a rien planté. Elle est furieuse, parce qu’il a
dépensé l’argent avec une autre femme, au lieu d’aider leur fils à se rendre aux États-
Unis 16. » Sous une autre plume, ce pourrait être le signe de ce que les réparations sont
absurdes, et qu’il ne sert à rien de vouloir changer une chose quand il faudrait que tout
change. Mais Nelson donne cet exemple comme la démonstration de la victoire d’un
effort politique, que l’État a passé des décennies à tenter d’écraser. Le fait que la
réparation ait été dépensée d’une façon qui contredisait le sens de cette réparation est un
bien meilleur problème que celui de n’avoir reçu aucune réparation.
Il est également important de rappeler que les États ne sont pas les seules
institutions responsables de dommages. Les entreprises aussi ont des dettes. Prenez
Dow Chemical – aujourd’hui propriétaire de Union Carbide, à l’origine de la catastrophe
de Bhopal – ou encore les entreprises dont les coffres, pour le dire avec le Movement for
Black Lives, ont été remplis de « richesses extraites de nos communautés par le racisme
environnemental, l’esclavage, l’apartheid alimentaire, la discrimination au logement et
le capitalisme racialisé 17 ». Mais la balance des comptes ne sera jamais équilibrée. Non
pas parce qu’il est impossible de calculer le prix de la souffrance et de la vie, mais parce
que le processus de réparation implique une discussion historique. Il n’y a pas d’« année
zéro » à partir de laquelle on pourrait compter les victimes de l’esclavage, de la conquête
et de la guerre de classes. Enfin, comprendre la longue série de dommages causés par
l’écologie du capitalisme, sur qui et sur quoi ces dommages ont été infligés, tout cela va
nécessiter non seulement de l’argent, mais l’imagination d’une redistribution non
monétaire.
Nous reconnaissons que l’écologie de la réparation a un prix. Cela ne se fera pas
sans heurts. Proposer une alternative au capitalisme est aussi bienvenu aujourd’hui qu’il
y a quatre siècles, lorsque la sorcière anonyme de Tlaxcala fut mise à mort 18. Quand les
communistes américains le firent, dans les années 1950, ils furent persécutés. Quand les
environnementalistes le font aujourd’hui, ils deviennent eux aussi la cible des États 19.
Pratiquer la décolonisation est plus dangereux que faire preuve de solidarité, parce que
plus efficace 20. Les questions posées par cette pratique sont aujourd’hui : « Qu’est-ce que
tu as ? », « Comment te le procures-tu ? », et, de façon peut-être plus subversive,
« Qu’est-ce que tu veux ? ». Répondre à ces questions, c’est distribuer les ressources sur
la base de critères qui ont peu à voir avec le capitalisme de marché. Bien sûr, les marchés
attribuent des ressources, mais ce que nous avons en tête est une forme assez différente
de redistribution.

Redistribution

Il suffit de voir comment le genre a pesé sur les réparations versées au Guatemala
pour comprendre qu’une compensation en argent pour des crimes commis ne suffit pas,
en tant que telle, à faire advenir la justice. L’écologie de la réparation, en revanche, ne
demande pas : « Qui reçoit quoi ? », mais : « Qui a reçu quoi, et qui doit payer pour
cela ? ». Dans le cas du patriarcat, la redistribution du travail domestique est un élément
central de ce que doit impliquer, selon nous, l’écologie de la réparation. De même, nous
souhaitons que cette redistribution fournisse de l’énergie pour chauffer ou rafraîchir les
maisons, ainsi qu’une alimentation, qui soient coupées des impératifs du capitalisme,
étant l’une et l’autre administrées sur le régime des communs. Pour y parvenir, il faut
des terres et des lieux où les humains puissent être en lien avec la vie extrahumaine, des
zones d’engagement où les humains puissent, au quotidien, renouer avec le tissu du
vivant. Ceci réclame un effort permanent de réimagination.

Réimagination

Pour décentrer les humains et défaire la fiction du couple Nature / Société, on ne


peut qu’agir concrètement. Des actions défensives – comme le combat autour de
Standing Rock – peuvent remporter des victoires, mais elles sont toujours un élément
dans une guerre plus longue 21. Décoloniser « un nom après l’autre », une carte après
l’autre, comme le propose l’artiste Biidewe’anikwetok, est une tâche à la fois physique et
psychologique 22. Le risque, c’est que ce genre d’entreprise implique qu’on passe
beaucoup trop de temps sur le divan des psychanalystes. En disant cela, nous ne
voulons pas minimiser l’important travail psychanalytique à propos du changement
climatique 23, mais dire qu’il doit se faire non pas dans des pièces aux murs couverts de
panneaux en chêne, mais dans les ateliers de fabrication, les bureaux et les écoles. La
réimagination est un acte de libération collective. Sous le capitalisme, on n’a jamais
demandé à la majorité dans quelle sorte de monde elle aimerait vivre. Rêver, et rêver
subversivement, est une chose que de nombreux humains doivent se mettre à pratiquer,
car on nous a empêchés de le faire depuis des siècles. Et les ateliers de fabrication, les
centres communautaires, les écoles et les tables de la cuisine où l’on partagera ces rêves,
sont eux-mêmes des lieux à réimaginer. Au lieu de voir le travail comme une corvée,
l’écologie de la restauration offre de la joie, cherchant à remplir les espaces de travail et
de vie avec des possibilités de récréation.

Récréation

On assiste aujourd’hui à une floraison d’essais appelant à la fin du travail, basés sur
l’idée que les robots se chargeront des tâches pénibles, libérant ainsi les humains pour
une vie de loisir illimité 24. Bien que ces analyses risquent toujours d’oublier les relations
violentes et intimes qui lient le machinisme capitaliste et la cheapisation de la nature,
nous sommes heureux qu’ils diffusent l’espoir d’un monde où les humains pourront
trouver un sens à leur vie et une dignité, en dehors de l’éthique du travail protestante,
qui est elle-même un héritage colonial 25. Mais dire cela, ce n’est pas attaquer le travail.
C’est exiger que le travail ait un sens, qu’il soit source de plaisir – et une dissolution
libératrice de la relation entre travail, vie et jeu, grâce à la lutte des travailleurs. Sur ce
point, nous trouvons utile l’idée de justice contributive. La justice réparatrice a eu un
peu de succès dans le système de justice criminelle américain, comme une alternative à
l’incarcération 26. La logique de la justice réparatrice est de ramener la situation à un statu
quo. Mais si le statu quo n’est pas si heureux, voire carrément horrible ? À propos du
travail éreintant de l’agro-écologie, Cristian Timmermann et Georges Félix écrivent que
la mise en pratique de connaissances approfondies, l’indépendance, et la connexion au
tissu du vivant, offrent une chance, non seulement de gagner sa vie en travaillant, mais
aussi de faire avancer la cause de la justice, de s’améliorer soi-même, de rendre meilleurs
et la communauté où l’on vit, et le monde 27. Les joies à la fois du loisir 28 et du bon travail
sont ce que nous célébrons quand nous parlons d’« écologie de la réparation ».

Ces idées proposent une façon de penser au-delà du monde des choses cheapisées,
d’imaginer comment nous pourrions vivre en dehors du schéma fictif de la Nature et de
la Société et des stratégies de l’écologie du capitalisme. Si cela sonne révolutionnaire,
tant mieux.
NOTES

Nous avons conservé le système de notation à l’anglo-saxonne : toutes les


références renvoient à la bibliographie.

Introduction

1. Nietzsche 2001, § 125.

2. Roberts 1989 ; Hansen & Sato 2012.

3. Carrington 2016 ; Working Group on the “Anthropocene” 2016. Nous nous référons ici
à l’Anthropocène comme champ d’étude géologique : l’Anthropocène géologique. Il se
distingue de son sens courant, l’Anthropocène populaire, qui embrasse une discussion
plus large sur les origines de la crise écologique. Cf. Moore 2016, 2017a, 2017b.

4. Barnosky et al. 2012, p. 52.

5. Cf., par exemple, l’excellent livre de N. Klein (2014).

6. Barnosky et al. 2004.

7. Louys, Curnoe & Tong 2007.

8. On suppose que les humains en Afrique ont conduit la mégafaune à s’adapter – ce qui
expliquerait l’absence presque complète de toute forme d’extinction là-bas. Cf. par
exemple les simulations de Channell & Lomolino 2000.

9. Ruddiman et al. 2016.

10. Ceballos et al. 2015.


11. Moore 2016, p. 78-115 ; 2017a ; 2017b.

12. Bunge 2015.

13. Liu et al. 2006.

14. Evans 2014.

15. Bunge 2015.

16. Oxfam America 2015.

17. Seabury et al. 2014.

18. Dunkley 2014.

19. McMichael 1998 ; Kaimowitz & Smith 2001 ; Gale, Lohmar & Tuan 2005.

20. Nous mettons des capitales parce que les mouvements des Peuples Indigènes en ont
décidé ainsi.

21. Jowett 1914, p. 383-385. Cf. aussi le parcours proposé par Glacken (1967), tout au long
de l’Histoire, des questions posées par les hommes à la nature : a-t-elle été faite pour les
humains ? Sa géographie physique a-t-elle changé les hommes ? Et les hommes ont-ils
changé son état originel ?

22. Chew 2001.

23. Mielants 2002, 2008.

24. Lamb 2002 ; Fagan 2008 ; Büntgen et al. 2011.

25. Fagan 2008, 12, p. 20-21.

26. Hoffmann 2014, p. 116.

27. B. Campbell 2010 ; Mayhew 2013.

28. M. Williams 2003, p. 93. Cf. aussi Wickham 1994.

29. Nairn et al. 2004 ; Dribe, Olsson & Svensson 2015.

30. Ruiz 1994.

31. Jordan 1997 ; Fagan 2008 ; B. Campbell 2010.

32. Hilton 1951.


33. Bois 1984, p. 264. Cela fait écho aux différents appels à l’agroécologie contemporains,
cf. par exemple Altieri 1999 ; Rosset & Martínez-Torres 2012.

34. Ziegler 2013, p. 40. La bibliographie sur la Peste noire est immense. Cf. par exemple
McNeill 1976 ; Cantor 2002 ; Ruddiman 2005 ; DeWitte 2015.

35. L. White 1962, p. 75 ; Moore 2003b.

36. DeWitte 2015.

37. McNeill 1976.

38. Calculé par Broadberry, Campbell & van Leeuwen 2011. Cf. aussi Lappé et al. 2013 ;
sur le déclin de la productivité, Broadberry et al. 2010, p. 36.

39. Levine 2001, p. 325-400 ; Hilton 2003, en particulier p. 95-133 ; Cohn 2007b.

40. Elvin 2004.

41. Cohn 2006, ch. 2.

42. Moore 2009.

43. Cadamosto (1455) 1937, p. 9.

44. Verlinden 1970, p. 216-217.

45. Les chats se distinguent par leur indifférence aux douceurs (Li et al. 2005), mais ils
ont toujours été bizarres.

46. Van Dillewijn 1952.

47. Schwartz 2004.

48. Mintz 1985, p. 82.

49. W. Phillips 2004, p. 29.

50. Ibid., p. 33.

51. Mintz 1985.

52. Moore 2007.

53. Moore 2010e.

54. Ramsey 1920.


55. Afonso de Albuquerque, cité in Vieira 2004, p. 45.

56. Madère s’effondra dans les années 1520 et passa dans les années 1550 à Sao Tomé,
qui s’effondra et passa dans les années 1590 au Pernambouc, qui s’effondra et passa
dans les années 1630 à Bahia, qui s’effondra et passa dans les années 1680 à la Barbade,
qui s’effondra et passa à la Jamaïque et à Haïti dans les années 1720-1750.

57. Bulbeck et al. 1998.

58. Thomas 1997.

59. Dann & Seaton 2001 ; Spínola et al. 2002.

60. Le travail pionnier sur la façon dont le sucre a transformé le monde est Mintz 1985.

61. Dann & Seaton 2001.

62. C’est le présupposé tacite derrière la description par Schumpeter (1976) du


capitalisme comme destruction créatrice.

63. LaDuke 1994.

64. Le Grange 2012.

65. Barnhill 2005 ; L. Williams 2012, p. 95. Proposons aussi le mot grec oikeios pour
désigner ce processus créatif et pluriel par lequel de la vie se fait, à travers lequel passe
toute l’activité humaine, et qui échappe constamment aux efforts des hommes pour le
contrôler. Cf. Levins & Lewontin 1985 ; Moore 2015.

66. Bull & Maron 2016.

67. Pigou 1920 ; J. E. Meade 1952.

68. Par exemple, Martinez-Alier 2014.

69. Goodfriend, Cameron & Cook 1994.

70. Le capitalisme voit souvent le travail de la nature comme un « don gratuit » – le


terme apparaît dans l’édition de Marx par Engels (1967a, p. 745). En réalité, le travail de
la nature n’est ni « gratuit » ni « donné » en cadeau au capital.

71. J. Jackson 1997.

72. Worm et al. 2006 ; World Economic Forum 2016.

73. Moore 2014.


74. Abulafia 2008.

75. Wallerstein 1974, p. 347 ; Abu-Lughod 1989 ; McMichael 2000.

76. Wallerstein 1974, p. 44. Cf. aussi Moore 2003a.

77. Cf. par exemple Fine (2001), qui pourfend le non-sens de la théorie du « capital
social ».

78. Marx 1973b, p. 33.

79. Marx 1976, p. 376.

80. Arrighi & Moore 2001.

81. Arrighi 1994.

82. Piketty 2014 ; recourant aux fiches de paie plutôt qu’aux archives fiscales,
Galbraith & Hale 2014 ; avec une différente technique mais des résultats apparentés,
Veblen (1899) 1973.

83. Arrighi & Moore 2001.

84. Vieira 1996.

85. Moore 2003a. L’exploitation concomitante du travail et de la nature, ainsi que


l’aliénation du travail et de la nature, qui constituent l’essence de l’écologie du
capitalisme, porte le nom, dans la littérature scientifique, de « rupture de l’échange
métabolique » (metabolic rift). Cf. Foster 1999 ; Wittman 2009 ; Schneider & McMichael
2010 ; Moore 2011.

86. Vieira 1996.

87. Au passage, c’est la raison pour laquelle le Manifeste du parti communiste de Marx et
Engels dit que toute l’Histoire est l’histoire de la lutte des classes – en raison de cet aller
et retour permanent, de cette dialectique, entre la résistance des travailleurs et la
domination bourgeoise.

88. Disney 2009, p. 114.

89. Bales, Trodd & Williamson 2009.

90. Belser 2005.

91. O. Patterson 1982.

92. Après les premiers voyages d’exploration, les capitaines des vaisseaux coloniaux
emmenaient leurs femmes, familles, et domestiques (Boxer 1975). Les archives ne disent
presque rien de ces femmes, si l’on met à part les testaments occasionnels où une femme
riche dispose de ses biens (esclaves, habits, meubles). Il est cependant évident que le
travail reproductif des femmes était contrôlé. Les esclaves qui couchaient avec des
femmes libres blanches étaient exécutés (Vieira 1996).

93. H. Klein 2004, p. 225.

94. Federici 2004, p. 77.

95. Pour une discussion sur le travail des femmes dans l’Europe de la première
modernité et dans l’Europe moderne, cf. Honeyman & Goodman 1991 ; Frader 2004 ;
Wiesner-Hanks 2008. Cf. aussi les excellentes discussions in Meade & Wiesner 2004 ;
Delle, Mrozowski & Paynter 2000.

96. Comme le note Silvia Federici dans son ouvrage du même nom (2004), Caliban et la
sorcière – qui représentent, respectivement, les peuples de couleur et les femmes
refusant leur place dans le nouvel ordre – sont des phénomènes capitalistes
contemporains. [Caliban est un personnage de La Tempête de Shakespeare. Ajoutons,
pour aller dans le sens des auteurs, qu’il est le fils d’une sorcière nommé Sycorax (NdT).]

97. Ibid., p. 92.

98. UNDP 1995.

99. City of London 2016 ; Payne 2016.

100. Safri & Graham 2010, 111.

101. Schwartz 1985.

102. Carney 2001.

103. Patel 2013 ; Patel & McMichael 2009.

104. Holt-Giménez & Patel 2009 ; Aldrete 2013. Cf. aussi, plus généralement,
De Ste. Croix 1981.

105. De Vries 1993 ; Brown & Hopkins 1956.

106. USDA 2017a, “Percent of Consumer Expenditures Spent on Food, Alcoholic


Beverages & Tobacco That Were Consumed at Home, by Selected Countries, 2015”.

107. USDA 2017b, tableaux p. 51-53.

108. Ervin & Ogden 2013 ; Sheiham & James 2014. Cf. aussi, plus généralement, le travail
de la World Public Health Nutrition Association.

109. Verlinden 1970.

110. Ce bois est ainsi un exemple des premières « récoltes flexibles » (Borras et al. 2014).

111. Boyle 2008, p. 57.

112. Vieira 1996.

113. Dussel 2008.

114. Parise 2008.

115. Dussel 2008, p. 12.

116. Buzan, Wæver & Wilde 1998.

117. Moore 2015. Cf. aussi Moore 2016 ; Moore et al. 2017 ; C. Campbell & Niblett 2016.
L’écologie-monde est un sujet sur lequel on publie de plus en plus de travaux. On peut
par exemple consulter : www.academia.edu/Documents/in/World-Ecology.

118. Edwards 2009.

119. Timmermann & Félix 2015.

120. Livingston 2016.

121. Patel et al. 2014.

122. Cf. la General Social Survey conduite par NORC (gss.norc.org/).

123. N. Klein 2014.

124. Garrett & Jackson 2015, p. 288, citant Walker in Alice Walker: Beauty in Truth (real.
Pratibha Parmar, 2013).

125. Nous nous inspirons ici, avec gratitude, de Watts 1983 ; Peet & Watts 2004.

1. La nature cheap

1. Behar 1987, p. 127.

2. Cf. l’exemple, dans le cycle arthurien, du chevalier Dodinel le Sauvage.

3. Un exemple plus tardif est donné par Simpson & Weiner (1989), qui citent l’Essai sur
l’entendement humain de John Locke (1690) : « La brutalité de certaines nations sauvages
et barbares. »

4. R. Williams 1976, p. 292.

5. Foucault 2003.

6. Braudel 1953 ; Wallerstein 1974 ; Moore 2016.

7. Pomeranz 2000.

8. Gunaratne 2001.

9. Lo 1955.

10. Broadberry & Gupta 2006.

11. Elvin 2004.

12. Sohn-Rethel 1978 ; Jameson 1998 ; Toscano 2008 ; Schneider & McMichael 2010 ; La
Berge 2014 ; Toscano 2016.

13. Wang, Surge & Walker 2013.

14. Crumley 1994 ; Lieberman 2009.

15. Bois 1984.

16. Merchant 1980 ; Moore 2015.

17. Wallerstein 1974 ; Moore 2003b.

18. Mumford 1934 ; Kicza 1992 ; Sued-Badillo 1992 ; Abulafia 2008 ; Bleichmar 2009.

19. Modest 2012, p. 86. Cela étant dit, il serait plus juste de dire que Colomb ne fut pas le
premier à voir le Nouveau Monde. Il avait ajouté un pourpoint de soie aux dix mille
maravédis annuels que le roi et la reine d’Espagne avaient promis pour le premier qui
verrait les Indes. Un marin nommé Rodrigo de Triana repéra l’étendue de terre à
2 heures du matin le 12 octobre 1492 (Colomb 2003). Mais Colomb garda la récompense,
qui lui fut versée jusqu’à sa mort, et financée par une taxe sur les bouchers de Séville.

20. Colomb 2003, p. 123.

21. Elliott 1963, p. 68-69.

22. Stavig 2000. Ce sens de l’espagnol natural, comme nature et society en anglais, se
transforma également pendant cette période, passant du sens « natif d’une ville
particulière » à « appartenant à la nature ».

23. Elliott 1984, p. 312.

24. Werlhof 1988 ; Rai 1993.

25. D. Arnold 1996.

26. Dussel 2008.

27. Descartes (1637) 1985.

28. De Vries & Van der Woude 1997 ; Moore 2010a, 2010b.

29. Amrine 2010.

30. Bacon 1861, p. 296. Pour une critique venue du féminisme, cf. Merchant 1980 ;
Harding 1991. Les défenseurs de Bacon sont légion – voyez par exemple Soble 1995 ;
Vickers 2008 – mais l’acte d’accusation (cf., tout récemment encore, Merchant 2013) nous
convainc bien davantage.

31. Daly 1990.

32. Dussel 2014, p. 44. Cf. aussi Grosfoguel & Mielants 2006.

33. Cobarrubias & Pickles 2009.

34. Mumford 1934, p. 20.

35. Ingold 1993 ; Brotton 1997 ; Wintle 1999.

36. Chaudhuri 1985 ; Pearson 1987.

37. Ingold 1993 ; Taylor 2004.

38. Brotton 1997, p. 166.

39. Presque toujours, la prolétarisation est partielle. Il serait plus juste de parler de semi-
prolétarisation. Cf. Wallerstein 1983.

40. Brenner 1976, p. 61-62.

41. Ibid., p. 44.

42. Whittle 1998, p. 56.

43. Brenner 1976, 2001, 1993.


44. J. C. Scott 1985 ; Kain & Baigent 1992.

45. Wood 2007.

46. Wallerstein 1974, p. 255.

47. R. Allen 2000, p. 8.

48. Montaño 2011, p. 157.

49. Il est intéressant d’observer qu’au moment où le centre de gravité du capitalisme se


déplace vers l’Asie, certains types de savoirs traditionnels sont revalorisés. Le prix
Nobel de médecine, qui récompensa en 2015 un travail fondé sur la médecine chinoise,
aurait été impensable à l’époque de la fondation du prix.

50. Ainsi s’exprimait le comte de Northampton, conseiller d’Henri VIII (cité par Lustick
1985, 23). Cf. aussi Ohlmeyer 2016. Les Irlandais réagirent, entre autres, par
l’instauration du rundale, une forme de propriété agricole commune, et de gestion
collective des terres, qui offrait une alternative à la domination anglaise. Mais à la fin, les
groupes de travailleurs durent émigrer en Écosse pour trouver du travail. Cf. Yager
2002 ; Gannon 2015.

51. Moore 2017a.

52. U. Phillips 1929.

53. Naylor 2016.

54. Al Jazeera 2016.

55. Sherwood & Huber 2010 ; Pal & Eltahir 2016.

56. Inani 2015.

57. Bromwich 2016. Sur le long terme, il existe un lien étroit entre la fréquence et
l’intensité des inondations, et des changements climatiques même relativement faibles
(Knox 1993).

2. L’argent cheap

1. Harrisse 1888. Colomb fit aussi un riche mariage, mais dès 1484, son obsession de
franchir l’Atlantique l’avait couvert de dettes (Mohawk 1992, p. 26).

2. La famille Centurione avait aussi des intérêts dans les mines d’alun, un ingrédient
essentiel de la manufacture de la laine.
3. Catz 1993, p. 22-23.

4. Boyle 2008, p. 54-55.

5. Kicza 1992.

6. Nader 2002, p. 402.

7. Thomas 2013, p. 48.

8. McCarthy 1915 ; Sued-Badillo 1992.

9. Majid 2009, 31 ; Kaplan 2010 ; Thomas 2013, p. 48.

10. McCarthy 1915.

11. Neal (2015) résume bien la préhistoire de la monnaie dans son ch. 1.

12. Ibid., p. 16.

13. Braudel 1977, p. 64-65.

14. Pour en savoir plus sur la guerre et les tendances à long terme des taux d’intérêt,
cf. Hills, Thomas & Dimsdale 2010.

15. Moore 2015.

16. Arrighi 1994 ; Arrighi & Silver 1999.

17. Headrick 1988 ; Stone 1999.

18. Shaikh 2011, p. 45

19. Day 1978, p. 12.

20. Wei, Fang & Su 2014.

21. Atwell 2002, p. 97.

22. McNally 2014.

23. Atwell 2002, p. 97.

24. Weatherford 2009, p. 126.

25. Wallerstein 1974.

26. Patterson 1972, p. 230. Pour l’Angleterre, cf. M. Allen 2001.


27. Ehrenberg 1985 ; Häberlein 2012 ; Steinmetz 2016.

28. Nef 1941.

29. Vilar & White 1976.

30. Day 1978, p. 47 ; Ruggiero 2015. La forte augmentation de la rapidité des échanges
dans l’Europe du Nord-Ouest contribua de façon décisive à réorienter les flux de lingots
d’argent vers Anvers, au détriment de Venise et de Dantzig (aujourd’hui Gdansk).
Cf. Munro 2003, p. 11. Avec une offre de lingots en expansion, et une plus grande
rapidité des échanges, le prix de la monnaie déclina. Les taux d’intérêt à Anvers ont
peut-être baissé de 50 % entre 1480 et 1520. Les taux d’intérêt en Italie chutèrent
également, mais beaucoup moins, peut-être de 20 % (Homer & Sylla 1996, p. 142 ;
cf. aussi Koenigsberger & Mosse 1968, p. 50).

31. Holborn 1982, p. 72.

32. Agricola (1556) 1950, p. 8.

33. Westoby 1989, 56. Cf. aussi Birrell 1987.

34. Blicke 1981, p. 198-199 (manifeste des Douze Articles).

35. Münzer 1524, cité dans Marx 2000, p. 68.

36. Braudel 1972, p. 339 et 388-389.

37. Epstein 1996.

38. Lopez 1964.

39. Braudel 1972, p. 339.

40. Coles 1957, p. 18.

41. Heers 1961 ; Dotson & Agosto 1998, p. 11.

42. Coles 1957, p. 19.

43. Pour faire le suivi des finances publiques, une double comptabilité était nécessaire.
Les premiers registres de la Casa, datant de 1340, sont de ce format. Bien que ce système
ait été développé également en Corée (O. Miller 2007) et se soit inspiré d’idées venues
du Moyen-Orient (Zaid 2004), il n’est pas indifférent de voir que cette technique figure
aussi dans la finance moderne. Ce n’est pas non plus un hasard si les comptables sont les
bourreaux du système financier (les économistes en étant les dramaturges surpayés).
44. Felloni & Laura 2014, p. 65.

45. Spence 1870.

46. Epstein 1996, p. 281.

47. Epstein 2001, p. XI.

48. Cf., par exemple, Gleeson-White 2012.

49. Neal 2015, p. 50-51.

50. Lopez 1964 ; Abu-Lughod 1989 ; Epstein 1996, p. 273.

51. Lopez 1964.

52. Thomas 2013, p. 48.

53. Elliott 1963, ch. 3.

54. Bagnall 1999.

55. Parker 1996 ; Eltis 1998.

56. Tilly 1992, p. 79.

57. Parker 1976.

58. ‘t Hart, Brandon & Goossens 2008 ; Tallett 2010, p. 169-173.

59. P. Anderson 1975, p. 33.

60. Tallett 2010, p. 170.

61. Black 1991, p. 30 ; Tallett 2010, p. 169.

62. Dauverd 2014, p. 60.

63. Ibid., p. 61.

64. Barrera-Osorio 2010.

65. Suárez de Figueroa (1617) 1914, p. 20, cité dans Elliott 1992, p. 96.

66. Lynch 1964, p. 61-62.

67. Tallett 2010, p. 175.

68. Palmer 1974, p. 561. Cela n’avait rien d’exceptionnel : à la veille de la Révolution, en
1788, les dettes de la France pour ses dépenses militaires atteignaient 75 % (Michael
Duffy 1980, p. 7). Cf. aussi P. Anderson 1975, p. 32-33.

69. Elliott 1963, p. 90.

70. P. Anderson 1975, p. 70. En valeur nominale, les revenus triplèrent – nous estimons à
la baisse en tenant compte de l’inflation des prix.

71. Franklin 1950, p. 69.

72. Langley 2002.

73. Fernow 1911 ; Westermann 1996 ; Moore 2007, ch. 2.

74. Von der Heydt-Coca 2005.

75. Ibid., p. 286.

76. Studnicki-Gizbert & Schecter 2010, p. 96. Cf. aussi Moore 2010d.

77. Bakewell 1987, p. 242 ; Moore 2007.

78. Moore 2007 ; Studnicki-Gizbert & Schecter 2010, p. 96.

79. Moore 2010d.

80. Flynn & Giráldez 1995, 2002.

81. Flynn & Giráldez 2002.

82. Flynn & Giráldez 1995, p. 205. Cf. aussi Flynn 1984.

83. Gotzek et al. 2015.

84. Schumpeter 1961, p. 138.

85. Arrighi & Moore 2001, p. 61.

86. Ruth Hall et al. 2015.

87. Bennett, Govan & Satterfield 2015.

88. Cahan, Marboe & Roedel 2016.

89. Hildyard 2016. Le succès de la « microfinance » a encore élargi la base d’où est extrait
le capital – notamment, dans les pays du Sud, aux femmes (Keating, Rasmussen & Rishi
2010 ; Roy 2010).
90. Varoufakis 2016.

91. Harvey 2005.

92. FMI 2015.

93. FMI 2014.

94. Apostolopoulou & Adams 2015.

95. EU 2017.

3. Le travail cheap

1. Colomb, cité par Koning 1976, p. 82.

2. La question intrigua également Epstein (2001).

3. W. Phillips 2013.

4. Stevens-Arroyo 1993.

5. Maxwell 1975, p. 53 (nous soulignons).

6. On peut voir là l’origine du savoir comme forme de contrôle, bien avant que le savoir
biopolitique apparaisse sur le radar de Foucault. Nous y revenons au chapitre 4.

7. Zorrilla 2006, p. 253-254. Nous traduisons.

8. Reséndez 2016.

9. Roper & Brockington 1984.

10. Quirk 1954 ; Roper & Brockington 1984 ; Parise 2008.

11. Mies 1986, p. 77. Cf. aussi Moore 2015.

12. M. Davis 2004, 13.

13. Seabrook 2003.

14. De Ste. Croix 1981 ; O. Patterson 1982.

15. Applebaum 1992 ; Boissonnade & Power 2011.

16. Cicéron (45 av. J.-C.) 2002 ; D. Arnold 1996.


17. Moore 2003b.

18. C’est là, soit dit en passant, l’origine de la banque alimentaire moderne.

19. Mumford (1934) 2010.

20. Wickham 2008, p. 10.

21. Dohrn-van Rossum 1996, p. 283.

22. Thompson 1967, p. 63.

23. Price 1992, p. 64.

24. Nguyen 1992.

25. Kinsbruner 2005, p. 142.

26. Spinden 1920.

27. G. Jones 1989.

28. Thompson 1967, p. 90-91.

29. Alatas 1977 ; Schwartz 1978 ; Tinker 1993.

30. F. R. Godfrey, cité dans Select Committee of the Legislative Council on the Aborigines
1859, p. 71, dans Nanni 2011, p. 12.

31. Dredge, p. 1839-1843, cité dans Nanni 2011, p. 23.

32. Cf. aussi, pour la Californie du XIXe siècle, Hurtado 1988, ch 2.

33. Sahlins 1972, p. 24 ; Harris 1978. Cf. aussi Minge-Klevana et al. 1980 ; Fischer-
Kowalski et al. 2010. Les disciplines de la gestion du temps ne sont jamais totalement
effectives. Les salariés, en traînant les pieds, volent du temps et résistent à leurs
employeurs. Cf. J. C. Scott 1985.

34. Pew Research Center 2010.

35. Reséndez 2016.

36. Moore 2010d.

37. Paul-Majumder & Begum 2000.

38. Mintz 1985, p. 47.


39. Linebaugh & Rediker 2000 ; Hart 1991 ; J. C. Scott 1985.

40. Stein 1984 ; Renda 2001 ; Macdonald 2010 ; Santiago-Valles 2005.

41. Marx 1967b, p. 133.

42. Marx 1976, p. 638.

43. Marx 1973a, p. 13 (nous soulignons).

44. La tragédie de cette antinomie est apparue encore récemment, en septembre 2016, à
propos du projet du Dakota Access Pipeline – un pipeline de presque 1 900 km destiné à
acheminer du pétrole brut du Dakota à l’Illinois. L’AFL-CIO, le principal syndicat de
travailleurs aux États-Unis, a fait appel au gouvernement pour achever le pipeline, alors
même que les Sioux de Standing Rock et leurs alliés parvenaient à construire une force
d’opposition à cette incursion du gouvernement fédéral sur leurs terres et à cette menace
sur leurs ressources en eau. Mais les Sioux trouvèrent également du soutien dans les
mouvements de travailleurs, comme le syndicat National Nurses United, qui déclara que
le projet était « une menace permanente contre la santé publique » (Registered Nurse
Response Network 2016). Cette convergence de forces syndicales, écologiques et
indigènes (First Nation) est un développement entrevu par James O’Connor il y a trente
ans (1988). Au fur et à mesure que le capitalisme annexe des domaines clés de la
reproduction socio-écologique, il ne menace pas seulement le bien-être des êtres
naturels, humains ou non, mais établit aussi de nouvelles formes de lutte anticapitaliste.

45. USBC 1909, p. 132 (disponible ici :


www2.census.gov/prod2/decennial/documents/00165897ch14.pdf).

46. Johnson 2013.

47. Solar 2012.

48. Calculé à partir d’Atkin 1992, p. 17-18.

49. Page & Walker 1991, p. 294.

50. Friedmann 1978, p. 546.

51. Wolf 1982.

52. Page & Walker 1991, p. 308.

53. Sinclair 1906, p. 412-413.

54. Cette lutte autour de visions d’un monde différent est une lutte internationale.
Cf. par exemple Silver (2003).

55. Robert Hall 1989.

56. Hornborg 2006.

57. Beckert 2014, p. 192.

58. Aptheker 1943.

59. Genovese 1992 ; Tomich 1990 ; Wish 1937 ; Reis 1993.

60. Linebaugh & Rediker 2000.

61. Il serait cependant absurde de sous-estimer l’extraordinaire créativité intellectuelle


des Russes – communistes et autres – dans les années 1920.

62. Lenin 1965, p. 152. Cf. aussi Bailes 1977.

63. Fitzgerald 2003, p. 157-183. Kagarlitsky (2008) conteste avec efficacité la thèse selon
laquelle le projet soviétique se serait développé à l’intérieur du cadre idéologique et
géographique du « communisme », loin des circuits du capitalisme. L’industrialisation et
l’agro-industrialisation dépendait en réalité très fortement des imports – et du crédit –
des principaux États capitalistes.

64. Josephson 2013, p. 74. Josephson (et d’autres) a du mal à mettre en évidence quelles
différences exactement distinguaient les visions de la nature soviétique et capitaliste.

65. Dunn 2017, p. 57.

66. Lichtenstein 2002, p. 234.

67. Silver 2003, p. 68-69.

68. M. Davis 1986.

69. Burawoy 1983.

70. Sonn 1997, discuté dans Silver 2003, p. 64.

71. Butollo & ten Brink 2012.

72. ILO 2014.

73. Mies 1986 ; Werlhof 1988 ; Federici 2004 ; Moore 2015 ; Habermann 2016.
4. Le care cheap

1. O’Connell 2004.

2. Catz 1993, p. 33.

3. Malgré l’héritage de sa femme, Colomb n’avait pas la capacité de financer son voyage
transatlantique. Il lui fallait dépendre des Génois.

4. Barreto 1992, O’Connell 2004 et d’autres proposent un débat, qui n’est pas encore clos,
sur la relation entre Colomb et sa femme.

5. Colomb 2003, 111.

6. Michele de Cuneo, in Morison 1963, p. 212, cité par Keller 1994, p. 59.

7. Ibid.

8. Mais voyez, à propos du rapport science / nature, notre chapitre 2.

9. Berna et al. 2012 ; Bowman et al. 2009. Voyez aussi Balée 2006. Nous avons l’intention
d’introduire la dimension du « genre » dans le domaine de l’écologie historique.

10. Zamora 1990. Pour une plus ample discussion, cf. Trexler 1995.

11. Trexler 1995, p. 1.

12. Sigal 2000, ch. 4.

13. Ibid., p. 65.

14. Stoler 2010, p. 47. Cf. aussi Lugones 2007.

15. Voss 2008, p. 196.

16. Mies 1986 ; Dunaway 2015.

17. Pour une première approche, cf. McClintock 1995.

18. Federici 2004, p. 8.

19. J. W. Scott 1999.

20. Nous empruntons le titre de cette section à Bayly 2004, p. 49, et prolongeons ici son
idée.

21. Seccombe 1992 ; Coontz & Henderson 2016.


22. Pour être clairs, nous n’avons pas l’intention ici de faire une histoire téléologique du
patriarcat. Le travail de Martha Howell (2010) nous rappelle que, s’il est vrai que
beaucoup des fondations du capitalisme sont nées entre 1300 et 1600, on ne saurait les
interpréter comme conduisant directement et intentionnellement vers notre monde
moderne. Ce serait confondre notre monde et celui de nos ancêtres.

23. Cf. WorldValuesSurvey.org pour l’ensemble des données.

24. Alesina, Giuliano & Nunn 2013.

25. Breasted 1919, p. 424.

26. La Vega 1688, p. 378.

27. Donkin & Wenner-Gren Foundation for Anthropological Research 1979, p. 5.

28. A. Clark 1919.

29. Amussen 1988, ch. 1.

30. Gouge 1622, p. 1. Cf. saint Paul, Lettre aux Éphésiens, 5, 21.

31. Federici 2004 ; Mies 1986. Cf. aussi les travaux importants d’Ariel Salleh (par
exemple, Salleh 1997).

32. Foucault 1973, 1979, 1980, 2008.

33. Segato 2014.

34. Federici 2004, p. 15-16.

35. Raworth 2014. Cf. aussi Merchant 1980 ; Federici 2004.

36. Locke 2003, 101.

37. Gold 1984 ; Prince 1988 ; Rose 1993 ; Berger 2008.

38. Belsey 2013.

39. Corri 1983.

40. Belsey 2013.

41. Belsey (2013) n’est pas d’accord, mais il est très probable qu’Andrews ait été un
propriétaire agricole astucieux et prospère.

42. Postle 2002, p. 16.


43. Rose 1993.

44. Corri 1983.

45. Stoneman 2015.

46. Boserup 1970, p. 34.

47. McKeon 1995. Cf. aussi Snell 1987, dont les données, ainsi que le fait remarquer
McKeon, proviennent exclusivement du sud de l’Angleterre.

48. Platter 1937, p. 181-182, cité dans Amussen 1988, p. 48.

49. Erickson 2005.

50. Ibid., p. 5.

51. Carlos, Maguire & Neal 2006.

52. Eisenstein 1979.

53. Hill 1989.

54. Rae 1895 ; Marçal 2015.

55. A. Smith (1759) 1976, p. 240-241.

56. D. Smith 1993.

57. Bloch 1978.

58. Connell 1990, p. 511, montre comment cette conception d’un citoyen nominalement
asexué persiste dans les théories libérales.

59. Cf. par exemple Barbin 1980 ; Herdt 1994.

60. Sudarkasa 1986 ; Mamdani 1996.

61. Oyewumi 1997, p. 78.

62. Ibid., p. 24-25.

63. Remarquez également que, après avoir créé la catégorie de « femme », les colons
blancs leur donnèrent le droit de vote parfois des décennies avant que les métropoles le
leur accordent (Connell 1990, p. 521).

64. Morgan 1997. Cf. aussi K. Hall 1996a.


65. Cf. supra p. 138.

66. Atkins (1735) 1970, p. 50, cité dans Morgan 1997, p. 188.

67. Morgan 2004.

68. Van Kirk 1983.

69. Ulrich 1991 ; Folbre 2006.

70. Lutz 2002.

71. Stoler 1989.

72. Connell 1995 propose une vue d’ensemble ; Strasser & Tinsman 2010 offrent une
excellente bibliographie en matière d’études latino-américaines.

73. Stotsky et al. 2016, p. 39.

74. Inglehart & Norris 2003.

75. Bhattacharya 2006.

76. Safri & Graham 2010.

77. National Nutrition Monitoring Bureau 2012 ; Planning Commission 2012.

78. Hirway & Jose 2011.

79. F. Arnold et al. 2009.

80. Cowan 1983 ; Bittman, Rice & Wajcman 2004. Kenyon (2010) montre les limites des
enquêtes d’emploi du temps pour saisir cet accroissement des exigences pesant sur le
temps des femmes : encore un signe de l’impact de l’écologie du capitalisme sur la
grande domestication.

81. S. Offer & Schneider 2011.

82. Tsing 2015, p. 66 ; Wright 2006.

83. Standing 2016.

84. Yeates 2005 ; ILO 2015 ; Maybud 2015.

85. Glenn 1992.

86. Rudrappa 2015.


87. Dalla Costa & James 1973, p. 40.

88. Yeates 2009.

89. A. Davis 1983, p. 373.

90. Piven 1990.

91. Wakeman 1868, p. 29.

92. Mink 1990, p. 93.

93. Orren 1991.

94. Rolf 2016.

95. Rosen 2000 ; Fraser 2012 ; Goldberg 2014. Pour l’importance des syndicats, cf.
Schlozman, Burns & Verba 1999.

96. Glenn 2010.

97. Falquet 2006.

98. Segato 2014. Ces attaques peuvent prendre la forme systématique d’une intervention
culturelle, comme dans la persistance de chasses aux sorcières en Afrique. Federici 2008.

5. L’alimentation cheap

1. Mariana-Costantini & Ligabue 1992.

2. Columbus 2003, p. 139.

3. Ibid., p. 232-233.

4. Ratekin 1954.

5. Solow 1987, p. 718.

6. Braudel 1981, p. 256.

7. Braudel 1977, p. 11-12.

8. Bien sûr, la gamme des systèmes alimentaires va bien au-delà des « plantes de
civilisation », et comprend aussi le pastoralisme, la culture sur brûlis, les communautés
de pêcheurs et le nomadisme.
9. Patel & McMichael 2009 ; Bruins & Bu 2006.

10. Maddison 2007, p. 43.

11. Pour d’excellentes études sur la révolution agricole anglaise, cf. par exemple Thirsk
1987 et Overton 1996.

12. Calculé à partir de Clark 2002. Ce n’est pas en Angleterre qu’est née la première
révolution agricole moderne, mais en Hollande, où les Anglais sont allés apprendre les
rudiments de l’agriculture capitaliste. Mais la démographie et la taille de l’Angleterre,
associées à une augmentation de l’exploitation du charbon, font de sa révolution agricole
un thème de discussion fort utile.

13. Ormrod 2003, p. 213-218 ; calculs basés sur Davis 1954, p. 302.

14. Ormrod 2003, p. 214.

15. Overton 1996, p. 197.

16. R. Davis 1954. Cf. aussi Moore 2010c ; Broadberry, Campbell & van Leeuwen 2011.

17. G. Clark, Huberman & Lindert 1995.

18. R. Allen 2000, p. 20.

19. Hufton 1983, p. 304.

20. Lipsett-Rivera 1990 ; Arroyo Abad, Davies & van Zanden 2012.

21. Abel 1980, p. 197-198.

22. Charlesworth 1983.

23. Mantoux 1961, p. 141-142 ; Slicher van Bath & Ordish 1963, p. 319 ; R. Jackson 1985.

24. Hobsbawm & Rude 1969, p. 27.

25. G. Clark 2007, p. 67-68.

26. Moore 2010c.

27. Pomeranz 2002, p. 442.

28. Hufton 1971.

29. Colwill 1989, p. 67.

30. Slaughter 1986 ; Wallerstein 1989 ; Bayly 2004.


31. Lenin 1987, p. 229.

32. Engel 1997.

33. M. Davis 2001. Cf. aussi Bohstedt 2016.

34. Charles Trevelyan, cité dans Ranelagh 1999, p. 117.

35. Trevelyan, cité dans Handy 2009, p. 332.

36. M. Davis 2001.

37. Ibid., p. 302.

38. Ibid., p. 303.

39. Wolf 1982, p. 258.

40. Lovell 2012, p. 20.

41. Fortune 1852, p. 357.

42. Brockway 1979a, p. 26-29.

43. Brockway 1979b.

44. A. Offer 1991.

45. Erisman et al. 2008.

46. Galloway et al. 2004.

47. Manning 2004.

48. Alcantara 1973, p. 25.

49. Advisory Committee for Agricultural Activities 1951, p. 4, cité dans Brinkmann 2009,
p. 5.

50. Gaud 1968.

51. Dubin & Brennan 2009, p. 21.

52. Dirección General de Estadística 1955, p. 13-16.

53. Patel 2013.

54. Calculé d’après Cochrane 1979, p. 128 ; EPI 2012, 2013, 2014.
55. Moore 2010c.

56. Calculé à partir de Fuglie & Wang, 2012, p. 2 ; Grantham 2011.

57. Cf. la base de données de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO),


FAOSTAT : www.fao.org/faostat/en/#home.

58. Rosset 2000.

59. Specter 2014.

60. Tiwana et al. 2009.

61. Kumar & Kumar 2016, p. 3.

62. Wiggins & Keats 2015.

63. V. Miller et al. 2016.

64. Patel 2007, ch. 3.

65. McMichael 2009.

66. Patel et al. 2014, p. 22.

67. Weis 2013, p. 1-2.

68. Ibid., p. 126.

69. Cronon 1991.

70. PennState Extension 2015.

71. EPA 2012.

72. Gerber et al. 2013.

73. Olson-Sawyer 2013.

74. Burbach & Flynn 1980 ; Moody 1988 ; Rachleff 1993.

75. Bello 2009, p. 39-53.

76. Robinson 2013.

77. Giles 2017.

78. Patel et al. 2014.


79. Araghi 2013.

80. Herrero et al. 2017.

81. IPCC 2007, p. 36 ; 2014.

82. Moore 2015, p. 252.

83. Fuglie, MacDonald & Ball 2007 ; Matuschke, Mishra & Qaim 2007.

84. Gurian-Sherman 2009.

85. Lobell & Field 2007.

86. Peng et al. 2004 ; Cerri et al. 2007 ; Kucharik & Serbin 2008 ; Lobell, Schlenker &
Costa-Roberts 2011 ; National Research Council 2011 ; Challinor et al. 2014 ; Shindell
2016.

87. Braconier, Nicoletti & Westmore 2014.

6. L’énergie cheap

1. Bowman et al. 2009.

2. Berna et al. 2012

3. Hérodote 1945, p. 311, mentionné dans Heizer 1963, p. 188.

4. Mcglone & Wilmshurst 1999.

5. Teng 1927.

6. Quand les communautés humaines ont suffisamment d’autonomie, et disposent d’une


base suffisante pour affronter, de temps à autre, des pertes catastrophiques, elles sont
capables de faire face à la situation en commun, et avec succès (Thirsk 1964). Au
e
XXI siècle, les riverains de la forêt entretiennent mieux les arbres que les entreprises ou
les gouvernements centraux (Chhatre & Agrawal 2009).

7. Cronon 1983, p. 51.

8. Dull et al. 2010.

9. Parker 2014.

10. S. Lewis & Maslin 2015.


11. Birrell 1987.

12. Linebaugh 2008, p. 6 et 306.

13. Ibid., p. 55. Voir le chapitre 2, p. 91.

14. P. Lewis 1811, p. 186, cité dans Linebaugh 2008, p. 8.

15. Elvin 2004, p. 20.

16. Ce fonctionnement a été montré depuis maintenant plus d’un siècle. Cf. par exemple
Luxemburg (1913) 2003 ; Wallerstein 1974 ; Bunker 1985.

17. Leach 1987, p. 64 ; Nathan & Kelkar 1997 ; Gylfason & Zoega 2002.

18. Huber 2009 ; Abramsky 2010.

19. World Economic Forum 2012, p. 3.

20. Westra 1998.

21. Gerretson 1953, p. 1.

22. Andriesse 1988.

23. Smil 2010, p. 83 ; R. Allen 2013 ; Oram 2013. En ce qui concerne la densité
énergétique de la tourbe, Wrigley (1990, p. 59) est moins optimiste : d’après lui, elle ne
représente que la moitié de celle du charbon.

24. Van Dam 2001.

25. De Vries & van der Woude 1997, p. 38.

26. Davids 2008.

27. Van Dam 2001.

28. Brenner 1976.

29. Brenner 2001.

30. Zeeuw 1978 ; De Vries & van der Woude 1997, p. 182.

31. Smil 2010, p. 83.

32. De Vries & van der Woude 1997 ; van Dam 2001.

33. De Vries & van der Woude 1997, p. 199-200.


34. Wallerstein 1974, p. 121-122.

35. Topolski 1962 ; Moore 2010b.

36. Davids 2008, 239, p. 408-409.

37. Van der Woude 2003.

38. De Vries & van der Woude 1997, p. 37.

39. Van der Woude 2003.

40. Unger 1984, p. 245-246.

41. Van der Woude 2003, p. 75.

42. Van Zanden 1993, p. 172, cité par Davids 2008, p. 18.

43. De Vries & van der Woude 1997, ch. 12.

44. Ibid., p. 631.

45. Nef 1934 ; De Vries & van der Woude 1997, p. 37-40.

46. Nef (1964) offre une description classique de la première industrialisation. Cf. aussi
Moore 2016, p. 78-115 ; 2017a.

47. Solin, Collectanea rerum memorabilium (Polyhistor), p. 22, cité par Freese 2003, p. 15.

48. Malanima 2009, p. 61.

49. Braudel 1981, p. 369.

50. Wrigley 1990, p. 59.

51. De Vries & van der Woude 1997, p. 631.

52. R. Allen 2009, p. 105.

53. Ibid., en particulier p. 156-181.

54. Ibid., p. 217-237.

55. Fremdling 2005.

56. Von Tunzelmann 1981.

57. Bonneuil & Fressoz 2016, p. 108-109.


58. Smil 1999.

59. Foster & Clark 2009.

60. A. Offer 1991.

61. Erisman et al. 2008.

62. Foster 1999 ; Finlay 2002, p. 120.

63. Beckman, Borchers & Jones 2013, p. 14.

64. Erisman et al. 2008, p. 637.

65. Wills 1972 ; Patel 2013.

66. Weis 2013, p. 72.

67. Woods et al. 2010.

68. Gnutzmann & Spiewanowski 2016.

69. Friedmann 1993.

70. Marx 1976, 638.

71. Chiluwa 2015 ; Doherty et al. 2003.

72. Andrews 2008.

73. Zinn 2003.

74. Watts 2004.

75. Mitchell 2009.

76. Painter 2014.

77. Huber 2013.

78. Kander, Malanima & Warde, 2013, p. 260-264 ; Painter 2014.

79. La production mondiale de pétrole a augmenté de 7,79 % entre 1950 et 1973, alors que
le PIB augmentait de 4,9 % (d’après Maddison 2007, p. 380 ; EPI 2010, p. 2).

80. Tout cela est très efficacement expliqué par Prashad 2012.

81. Mitchell 2011, p. 184.


82. Cité par D. Smith 1973, dans Prashad 2012, p. 57.

83. K. Phillips 2009, p. 15.

84. Panitch & Gindin 2012.

85. N. Klein 2007.

86. Baffes et al. 2008, p. 60 ; FMI 2008, p. 95 ; Bina 1990 ; FTI Consulting 2016 ; Chapman
2014.

87. DARA et le Climate Vulnerable Forum 2012.

88. IEA 2008, p. 3.

89. Parenti 2016.

90. Srnicek 2017.

91. Sur ce sujet, les travaux de Larry Lohmann sont indispensables. On trouvera une
bonne introduction dans Lohmann 2008.

92. IEA 2016.

93. Au parc national de Virunga (République démocratique du Congo), le principal enjeu


de la bataille qui se livre contre l’industrie du charbon, c’est la protection des gorilles des
montagnes. L’industrie a pour stratégie de massacrer les gorilles, afin que l’existence
d’un parc national n’ait plus de nécessité, ce qui lui permettra de s’emparer de ses
arbres. (Emmanuel DeMerode, communication personnelle).

94. Revette 2016.

95. International Rivers Network 2011.

96. Benchimol & Peres 2015.

7. Les vies cheap

1. Columbus 2003 ; p. 114.

2. Cf. Diamond 2005.

3. Gramsci 1978. Cf. aussi S. Hall 1996.

4. Hannaford 1996.
5. Grosfoguel & Mielants 2006.

6. B. Anderson 2006, p. 149.

7. Anonyme 1893, p. 128.

8. Graetz (1894) 1967, p. 612. Cf. aussi Hannaford 1996, p. 113-115.

9. Haensch et al. 2010. Cette découverte infirme donc les hypothèses de Cohn (2002) et
Cantor (2002), selon lesquels la Peste noire fut produite par un ensemble de différents
agents pathogènes, dont l’anthrax.

10. Aberth 2005, p. 21-22.

11. Goldstone 2011, p. 2.

12. Cohn 2007a, p. 20.

13. Cahill 1994, p. 339.

14. Katzew 2004, p. 190-192.

15. Martinez 2011.

16. Linné, 1793, p. 32-33.

17. Deans-Smith 2005.

18. Montaño 2011, p. 23.

19. Cavanagh 2013.

20. L’art des jardins comme expression de la victoire de la civilisation sur la sauvagerie
n’est pas un phénomène propre à l’Europe (Drayton 2000). Les Chinois utilisaient des
images semblables pour justifier la conquête des territoires ouïghours (W. Jones 1971).
Ce genre de « progrès » en vint à intégrer le discours « national » (Helgerson 1992).

21. Canny 2001, p. 120.

22. Ibid., p. 148-151.

23. Wily 2012.

24. Montaño 2011, p. 2.

25. Lettre de Sir John Davies au comte de Salisbury, 1610, cité dans E. Wood 2003, p. 81-
82.
26. L’idée de « frontière » permet de résoudre le débat autour de la question de savoir si
l’Irlande était une colonie ou un royaume, une partie de la Grande-Bretagne ou de
l’Atlantique. Voir dans l’Irlande une frontière, c’est la comprendre comme un lieu dans
un flux – non une transition, mais un flux – entre ces deux catégories.

27. Dans un article de 1993 intitulé « Colomb en Irlande », Milan Rai décrit les différentes
façons dont les forces d’occupation essayèrent de soumettre les rebelles irlandais : par
exemple, incendier les moissons. La tactique fut utilisée par le comte d’Essex contre les
O’Connors en 1599 – « de telle sorte que tout le comté se trouva d’un coup en flammes »,
comme l’écrivit un contemporain (cité par Falls 1950, p. 240). Ou encore : détruire les
commons forestiers, une manœuvre qui apparaîtra également, presque trois siècles plus
tard, aux États-Unis, au cours des guerres indiennes. Notez-le encore : l’usage de
l’incendie, pour empêcher la survie des hommes autrement que par leur force de travail,
est une idée qui émerge lors d’expériences situées aux frontières coloniales, avant d’être
ensuite exportée ailleurs. Le gouvernement anglais récompensait la pratique du scalp en
Irlande, offrant des sommes généreuses contre les têtes de chefs rebelles. De nombreux
vétérans des campagnes contre les Irlandais trouvèrent ensuite des sinécures aux
Amériques. Certains rapportèrent chez eux les leçons qu’ils y avaient appris. Si les
Irlandais adoptèrent un régime à base de pomme de terre (attestée pour la première fois
en Irlande en 1606), c’est parce que, sur les ordres de Cromwell, l’armée avait
délibérément détruit l’agriculture irlandaise. Or la pomme de terre est cachée sous la
terre. Voici ce qu’écrit par exemple, en mars 1652, le colonel George Cooke : « Nous
avons fouillé en tous sens les bois et les marais, et nous avons trouvé un grand stock de
blé, auquel nous avons mis le feu, ainsi que toutes les maisons et cabanes que nous
avons pu trouver. Toutes contenaient de grandes quantités de blé : nous avons continué
de brûler et de détruire pendant quatre jours. […] L’ennemi, dans cette région,
s’approvisionnait principalement dans cette zone. Je crois que nous avons détruit
l’équivalent de l’approvisionnement de plusieurs milliers d’entre eux jusqu’à la
prochaine moisson » (cité dans Ellis 1988, p. 37). Cooke avait émigré à la Nouvelle-
Angleterre et avait été président de l’Assemblée du Massachusetts en 1646. Le Nouveau
Monde d’où il était revenu était lui-même une frontière et, dans le processus de ces
voyages transatlantiques, les destinées des peuples colonisés d’Amérique et d’Europe se
définissaient l’un l’autre.

28. Scarth 2010 ; Moloney 2011 ; Neocleous 2014.

29. Armitage 2004, p. 609.

30. Locke, Second Traité, § 27, cité dans ibid., p. 609.

31. Pitts 2010 ; Hinshelwood 2013.


32. Foucault 2008.

33. Resnick 1992.

34. L’étude générale de Santiago-Valles (2005) sur les révoltes d’esclaves aux XVIIIe et XIXe
siècles est particulièrement pertinente ici.

35. Stein 1984.

36. Renda 2001.

37. Un tiers des drapeaux nationaux contient, sous des formes diverses, des éléments
venus de l’iconographie religieuse (Theodorou 2014).

38. Cf. par exemple B. Anderson 2006 ; Montaño 2011.

39. Nairn 1977, p. 340.

40. B. Anderson 2006, p. 149-50.

41. Foucault 1980, en particulier p. 15-50.

42. Mosse 1988, p. 8-12.

43. Appadurai 1988.

44. Mantena 2010.

45. Mamdani 2012, p. 30.

46. Mamdani 2012.

47. David 2002.

48. Halperin 2013 ; McMichael 2017.

49. Hardoon, Ayele & Fuentes-Nieva 2016.

50. Patel & McMichael 2004.

51. M. Davis 2015.

52. Kino-nda-niimi Collective 2014.

53. Coulthard 2014.

54. Webber 2017.


Conclusion

1. Wackernagel & Rees 1996 ; Wackernagel & Silverstein 2000 ; Wackernagel et al. 2002.

2. Ehrlich & Ehrlich 1990, p. 38.

3. Wackernagel & Rees 1996, p. 113.

4. De Schutter 2010.

5. Sayre 2008, 132. Cf. aussi Moore 2015.

6. Gramsci 1978.

7. Et pourtant, certains membres de La Via Campesina ont trahi ces principes, comme
par exemple la Bharatiya Kisan Union, avec ses actions antimusulmans, déjà dénoncées
par Brass (1995), et confirmées en 2013 par les émeutes à Muzaffarnagar.

8. La Via Campesina 2009.

9. À l’heure où nous écrivons, il y avait plus de trente bulletins sur


https://policy.m4bl.org/downloads/.

10. McRuer 2006 ; L. Davis 2016.

11. Lucashenko 1996 ; Quijano 2000 ; Barker 2006 ; Grey & Patel 2014.

12. Foster 2013.

13. Barkin & Lemus 2016.

14. N. Klein 2014, p. 405.

15. Coulthard 2014.

16. Nelson 2009, p. 300.

17. Movement for Black Lives, n.d.

18. Cf. supra, p. 59-60.

19. Potter 2013.

20. Walia 2014.

21. Kino-nda-niimi Collective 2014.

22. Biidewe’anikwetok 2014.


23. Dodds 2011.

24. Par exemple, Srnicek & Williams 2015.

25. Hudson & Coukos 2005.

26. Latimer, Dowden & Muise 2005.

27. Timmermann & Félix 2015.

28. Pour de nouvelles conceptions possibles du temps, cf. par exemple Hörning,
Gerhard & Michailow 1995.
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Nous avons conservé les références, majoritairement anglo-saxonnes, en anglais.


Lorsqu’une édition française existe, elle est indiquée entre crochets.

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Notariado 885: 247-55.
REMERCIEMENTS

Notre livre cherche à comprendre comment nous en sommes venus à être ce que nous
sommes. Il est donc naturel que nos remerciements commencent par nos familles, par
tous les réseaux de parenté, d’amour, de pensée et de réciprocité, qui ont pris soin de
nous tout au long de l’écriture du livre, nous ont permis de prendre soin de ce que nous
écrivions et de mieux comprendre ce que nous étions en train de faire. Nous avons
travaillé dans l’espoir que nos enfants pourront un jour vivre dans un autre tissu du
vivant.
Vastes sont les communautés qui ont rendu ce livre possible, depuis les collègues
amicaux que nous voyions (ou pas) dans nos institutions respectives, jusqu’à ceux dont
le travail a fabriqué la page (ou l’écran) sur lequel vous lisez ces mots. À University of
California Press, aucune réparation ne serait suffisamment élevée pour remercier Kate
Marshall, qui a défendu le livre, le comité de lecture qui a décidé de l’accepter, les
rapporteurs qui nous ont fait d’inestimables suggestions, sans parler du labeur de
Bradley Depew, Dore Brown et de l’équipe de design. Nous sommes particulièrement
reconnaissants envers Juliana Froggatt, dont les choix éditoriaux ont grandement
amélioré ce livre. Sans Caroline Eisenmann, Karolina Sutton et Kris Dahl (International
Creative Management), nous n’aurions jamais pu collaborer avec la presse. Et nous
n’aurions pas pu les contacter sans l’intervention de Mark Metzler qui, lors de son séjour
à l’université du Texas à Austin, a conduit Jason à la porte de Raj, ce qui nous a permis
de nous rencontrer, de tramer et finalement d’écrire ce livre.

Raj : Merci, une fois encore, à Mark Metzler, qui m’a fait le don de pouvoir rencontrer
Jason et d’apprendre à voir le monde autrement grâce à lui – et aussi pour ses
contributions si précieuses à notre séminaire du département d’Histoire de l’université
du Texas. Merci aussi à Eric Tang, Sharmila Rudrappa, Jason Cons, Bob Jensen, Billy
Chandler, Karen Engle, ainsi que leurs collègues en Black Studies, Asian American
studies, anthropologie, radio, télévision, cinéma, droit : tous furent de profondes sources
d’inspiration. À la Lyndon Baines Johnson School of Public Affairs, Erin Lentz et Jamie
Galbraith m’ont fait la gentillesse d’écouter d’étranges idées autour d’une chope de
bière, et Sydney Briggs a subi, avec grâce et acuité, une première version du livre. Mes
formidables étudiants ont entendu, au cours d’un semestre, les arguments présentés
dans ce livre, et c’est un plaisir de reconnaître tout ce que je dois à Bryce Block, Leo
Carter, Lucia Gamboa, Caitlin Goodrich, Jose Guzman, Ben Hirsch, Brian Jackson, Tim
Knoedler, Josh Meuth Alldredge, Alex Payson, Bobak Reihani, Scott Squires et Mary
Vo. J’ai une dette particulière envers l’extraordinaire équipe des bibliothèques de
l’université du Texas à Austin, en particulier la Benson Latin American Collection et la
Perry-Castañeda Library.
Le livre a grandement bénéficié de mes conversations avec Steven Tomlinson, Eugene
Sepulveda, Tom Philpott, Rebecca McInroy et David Alvarez, Tim et Karrie League,
Shawn Sides ainsi que Graham Reynolds. Malik Yakini, Kandace Vallejo, Bianca
Bockman, Yotam Marom, Deirdre Smith Shabaaz et l’équipe du Wildfire Project n’ont
cessé de poser les bonnes questions. De leur côté, les troupes de choc du département de
géographie à UC Berkeley, avec leurs brillants étudiants dirigés de main de maître par
Gill Hart, Nathan Sayre, Richard Walker, Michael Watts, le camarade Boal, ainsi que le
Retort collective, savaient où trouver les réponses.
Des versions de ce livre ont été partagées avec des collègues d’un certain nombre
d’institutions : Richard Pithouse, Vashna Jagarnath et Michael Neocosmos, du séminaire
de la Unit for Humanities de Rhodes University (UHURU) (à l’Université Actuellement
Connue sous le nom de Rhodes University) ; les deux colloques « Initiatives in Critical
Agrarian Studies », où Jun Borras nous a permis d’envisager de finir ce livre un jour. À la
International Studies Association, Andrej Grubačić a présidé une joyeuse table ronde, où
Christopher K. Chase-Dunn, Barry Keith Gills et Denis O’Hearn nous offrirent une
merveilleuse discussion.
Un nombre embarrassant de personnes ont lu ou entendu des parties de ce livre et nous
ont indiqué des façons de l’améliorer. Un grand merci, donc à Kolya Abramsky, Rachel
Bezner Kerr, Jun Borras, Zoe Brent, Chris Brooke, Harry Cleaver, Josephine Crawley-
Quinn, Silvia Federici, Harriet Friedmann, Leland Glenna, Sam Grey, Shalmali Guttal,
Friede Habermann, Naomi Klein, William Lacy, Phil McMichael, Daniel Moshenberg,
Joe Quirk, Jackie Roth, Olivier De Schutter, Daniel Bowman Simon, John Vandermeer et
Ken Wilson, pour leur temps et leur savoir.

Jason : mes remerciements s’adressent d’abord à mon co-auteur toujours aussi


sympathique qu’éclairant, Raj, pour sa conviction selon laquelle la pertinence de
l’écologie-monde doit s’étendre bien au-delà de l’université – et qu’elle a besoin de ce
livre-ci pour le faire. Ce livre n’a été rendu possible que grâce au care, à l’amour et au
soutien de Diana C. Gildea et Malcolm W. Moore, qui ont soutenu notre petite famille
pendant de si nombreux weekends et de si nombreux soirs, tout entiers consacrés à
l’écriture. Marge Thomas, comme toujours, m’a aidé à donner une plus ample vision à ce
livre, en y voyant une façon personnelle de prendre soin d’une planète malade. Le débat
sur l’écologie-monde, auquel contribue ce livre, a été nourri par une communauté de
savants aussi merveilleusement chaleureuse qu’intellectuellement féconde. Parmi eux :
A. Haroon Akram-Lodhi, Fredrik Albritton Jonsson, Elmar Altvater, Martin Arboleda,
Gennarro Avallone, Luke Bergmann, Henry Bernstein, Jun Borras, Neil Brenner, Gareth
Bryant, Terry Burke, Bram Büscher, Jennifer Casolo, Daniel Aldana Cohen, Sam Cohn,
Hanne Cottyn, Sharae Deckard, Treasa De Loughry, Marion Dixon, Barbara Epstein,
Henrik Ernsston, Sam Fassbinder, Harriet Friedmann, Clodagh Gannon O’Malley, Diana
C. Gildea, Bikrum Gill, Andrej Grubačić, Daniel Hartley, Aaron G. Jakes, Gerry Kearns,
Steve Knight, Zahir Kolia, Markus Kröger, Benjamin Kunkel, Nick Lawrence, Emanuele
Leonardi, Sasha Lilley, Larry Lohmann, Peter Marchetti, Justin McBrien, Laura
McKinney, Phil McMichael, Fred Murphy, Michael Niblett, Andrzej Nowak, Denis
O’Hearn, Kerstin Oloff, Christian Parenti, Michael Paye, Stephen Shapiro, Beverly
Silver, David A. Smith, Marcus Taylor, Eric Vanhaute, Richard Walker, Immanuel
Wallerstein, Michael Watts, Tony Weis et Anna Zalik.
Mes étudiants de master à Binghamton University et d’ailleurs ont été un énorme
réservoir d’espérance et d’inspiration : Kushariyaningsih Boediono, Alvin Camba,
Giuseppe Cioffo, Christopher R. Cox, Daniel Cunha, Joshua Eichen, Luis Garrido de
Soto, Kyle Gibson, Çağrı İdiman, Benjamin J. Marley, Roberto J. Ortiz et Fathun Karib
Satrio. Tout comme mes étudiants de licence, en particulier Dayne Feehan.
Je remercie également les savants et les militants qui m’ont invité, ces trois dernières
années, à parler dans le cadre de différents centres de recherche, programmes
académiques, librairies et centres de justice sociale. De concert avec le public, ils m’ont
conduit à approfondir les lacunes sans nombre du débat sur l’écologie-monde. Même –
et surtout – quand nous avons été en désaccord, ma réflexion a évolué et progressé.

Ensemble : nous proposons ce livre non pas comme une série de formulations closes, de
vérités révélées, qui seront condamnées ou célébrées, mais comme une contribution à un
débat en cours, sur le destin de notre planète, et sur la façon dont nous y vivrons – et
dont nous y mourrons. Nous avons un espoir : que les défis de ce débat, le malaise qu’il
suscitera et la déstabilisation de vérités sans âge qui l’accompagneront, seront dépassés
par la joie et l’amour d’un projet collectif cherchant à créer un monde juste et libérateur,
pour les humains et toutes les créatures qui l’habitent. Quelles que soient les
imperfections de ce livre, nous espérons que le lecteur évaluera ses mérites avec ceci en
tête : nous devons penser et agir comme si nos vies en dépendaient.

25 mai 2017

Austin, Texas, et Vestal, New York


TABLE

Introduction

Chapitre 1 - La nature cheap


Chapitre 2 - L’argent cheap
Chapitre 3 - Le travail cheap
Chapitre 4 - Le care cheap
Chapitre 5 - L’alimentation cheap
Chapitre 6 - L’énergie cheap
Chapitre 7 - Les vies cheap
Conclusion

Notes

Bibliographie
Remerciements
Notes

*. Ce terme n’est pas traduit car il relève de la philosophie du care, parfois traduite
comme « éthique de la sollicitude ». Il renvoie au soin, mais aussi, de façon plus large, à
toutes les dimensions de l’activité humaine qui prennent en charge les plus vulnérables
(NdT).
*. Les auteurs font allusion ici à la célèbre thèse de Marx sur Feuerbach : « Les
philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe,
c’est de le transformer » (NdT).
*. En français dans le texte.
*. Les générations postérieures à l’an 2000 (NdT).
*. Les auteurs font allusion à la célèbre opposition de Gramsci entre « pessimisme de
l’intelligence » et « optimisme de la volonté » (lettre de prison à son frère Carlo,
19 décembre 1929).
Notes

*. Le titre du livre fait écho au célèbre essai de Frantz Fanon, Peaux noires, masques blancs
(NdT).