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Revue d'histoire des sciences et

de leurs applications

L'évolution de la pensée scientifique et l'histoire des sciences.


Arnold Reymond

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Reymond Arnold. L'évolution de la pensée scientifique et l'histoire des sciences.. In: Revue d'histoire des sciences et de leurs
applications, tome 1, n°2, 1947. pp. 97-113;

doi : https://doi.org/10.3406/rhs.1947.2606

https://www.persee.fr/doc/rhs_0048-7996_1947_num_1_2_2606

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L'évolution de la pensée scientifique

et l'histoire des sciences

Le présent exposé n'est pas ce que l'on peut appeler une


conférence. Il rentre dans le cadre des travaux qui sont discutés au
Centre de Synthèse. En effet, les réflexions que je désire soumettre
à votre examen sont nées des circonstances suivantes.
Il y a douze ans, j'avais été chargé par l'Académie internationale
d'Histoire des Sciences de voir comment l'enseignement historique
des sciences pourrait être pratiquement réalisé, non seulement à
l'Université, mais aussi dans les classes supérieures des
établissements secondaires.
Il m'apparut d'emblée qu'un tel enseignement ne pouvait viser
à être complet, que pour être fructueux il devait s'en tenir aux
traits essentiels du développement de la science, c'est-à-dire
marquer les découvertes cruciales et l'éclosion de méthodes
nouvelles.
Dans ces conditions la première chose à faire, m'a-t-il semblé,
était de fixer ces données essentielles sous la forme d'un schéma
destiné à représenter non pas l'histoire même des sciences, mais
plutôt les étapes de la pensée scientifique.
Ce schéma une fois tracé serait communiqué aux savants que
la question intéresse, puis remanié en tenant compte des critiques
faites et des adjonctions proposées.
Les tragiques événements qui ont bouleversé notre monde ont
empêché la réalisation de ce projet. J'ai pu, cependant, publier (1)
le texte primitif que j'avais exposé en juin 1935, dans une séance
tenue ici même, et l'accompagner, sous forme de notes, des obser-

(1) Philosophie spiritualiste, t. I, pp. 305-337.


T. I. — 1947
98 revue d'histoire des sciences

rations qui m'avaient été communiquées, soit oralement, soit par


écrit à la suite de cette séance.
Je voudrais reprendre la question à la lumière de ces critiques-
el observations.

* **
Que l'on me permette tout d'abord de rappeler la distinction
que j'avais établie entre l'histoire de la pensée scientifique et
l'histoire des sciences.
« Cette dernière, disais-je, s'efforce de donner par époques et
par régions un tableau aussi complet que possible de chaque science
particulière, énumérant tous les savants qui lui ont voué leurs
efforts et retraçant aussi bien leurs échecs que leurs victoires.
« L'histoire de la pensée scientifique, au contraire, essaie de
mettre en lumière les grands courants d'idées qui, pendant une
période plus ou moins longue, déterminent la marche des sciences-
au point de vue expérimental et théorique.
« Cela dit, la pensée scientifique possède dans les diverses-
étapes qu'elle franchit des caractères essentiels qui peuvent servir
de cadre à l'histoire des sciences proprement dite et lui donner les
points de référence dont elle a besoin. En d'autres termes, pour une
période donnée, les caractéristiques de la pensée scientifique jouent
vis-à-vis de l'histoire des sciences le rôle d'hypothèses ou d'idées
directrices, exactement comme dans la physique ou la chimie, par
exemple, une théorie sert à grouper des faits déjà connus et permet
au savant de contrôler les faits nouveaux.
« Mais, de même que ceux-ci peuvent ébranler la théorie dont
ils sont censés dépendre, voire en provoquer l'abandon, de même
aussi une étude plus approfondie de l'histoire des sciences peut
modifier les caractères fondamentaux qui avaient été jusqu'alors
attribués à la pensée scientifique de telle ou telle époque. Toutefois,,
si imparfaitement que puissent être marqués ces caractères, ils n'en
restent pas moins un guide précieux pour l'historien des sciences-
dans les recherches spéciales qu'il effectue. »
Je concluais ces considérations en disant : « Si maintenant l'on
envisage la pensée scientifique dans son évolution, je crois qu'il est
possible d'y distinguer les 5 grandes phases ou périodes que voici ',
1. La préhistoire. — 2. Les civilisations orientales. — 3. La
civilisation gréco-romaine. — 4. La Renaissance et les temps modernes.
— 5. La fin du xixe siècle et le xxe siècle. »
l'évolution de la pe.xsée scientifique 99

*
* *

Trois problèmes surtout se posent au sujet des vues qui viennent


d'être rappelées. Le premier est relatif au domaine que la pensés-
scientifique doit embrasser. Le second concerne la légitimité qu'il
y a d'envisager en elle-même l'évolution de la pensée scientifique ~
Le troisième enfin se rapporte au bien fondé des divisions proposées
pour marquer les étapes de cette pensée.
Au sujet de l'extension même de la matière à traiter, M. Henri
Berr dans les observations qu'il voulut bien m'adresser, remarquait
que la pensée scientifique doit embrasser non seulement les
mathématiques, la physico-chimie et la biologie, mais aussi les sciences
de l'esprit. M. Léon Brunschvicg est moins catégorique : « Je
poserais, m'écrit-il, la question des limites de la science ou plutôt
des limites du sens du mot, large ou étroit. Je ne suis pas sûr que
la psychologie et la sociologie, même la biologie, aient atteint un
positivisme du même ordre que les disciplines physico-chimiques. >»•
La question reste difficile à trancher. En fait, nous constatons!
que le terme de science s'emploie à propos de n'importe quel
groupe de connaissances plus ou moins organisées. On parle en'
effet de sciences mathématiques, mécaniques, etc. ; mais on parle1
aussi de sciences occultes, morales, esthétiques, etc. On use même-
d'expressions telles que la science du savoir-vivre, la science de-
l'équitation.
Pour chercher à préciser la signification et l'étendue de e?-
qu'est la science, s'adressera-t-on à la philosophie ? Mais on se-
heurte alors à la même difficulté. Au xvine siècle, par exemple,,
lorsque la philosophie défrayait les conversations mondaines, elle
servait à désigner n'importe quoi et un traité de jardinage
s'intitulait volontiers « philosophie du jardinage ».
Ce qui est certain, c'est que depuis l'antiquité à nos jours, le-
savoir scientifique a été compris différemment par les philosophes..
Aristote, par exemple, fait rentrer la métaphysique dans la science :.
il la considère même comme la science première. Kant, au contraire,
dénie à la métaphysique la possibilité même de se constituer comme -
science ; il considère que seul le monde phénoménal perçu par ■
l'intuition sensible est capable d'être l'objet d'une connaissance -
scientifique.
Étant donné ces divergences, faut-il alors s'en tenir aux
disciplines qui, tenues pour valables par le monde des savants, peuvent
100 REVUE D'HISTOIRE DES SCIENCES

être classées systématiquement les unes par rapport aux autres ?


Mais nul n'ignore combien une pareille classification est ardue.
Tout d'abord, quels critères choisir pour opérer le groupement ?
Auguste Comte, comme on le sait, vise à fonder une classification
qui soit strictement objective, c'est-à-dire qui découle des
caractères intrinsèques à la matière même de chacune des sciences à
ordonner et il découvre ces caractères dans la généralité
décroissante et la complexité croissante. Bacon estime, au contraire, qu'il
est impossible de faire abstraction du sujet pensant et qu'il faut
prendre comme critère de classement les facultés humaines (mémoire,
imagination, etc.) mises respectivement en jeu pour acquérir telle
ou telle science. Sous une forme naïve, Bacon soulève le même
problème auquel se heurte aujourd'hui la physique du microcosme
quand il s'agit de discerner dans les faits observés ce qui appartient
en propre à l'objet et ce qui vient du sujet.
Le tableau dressé par Ampère avec sa distinction entre sciences
cosmologiques et sciences noologiques, paraît au premier abord
opérer une heureuse synthèse entre l'objectif et le subjectif ; mais
cette synthèse n'est qu'apparente. L'économie sociale, par exemple,
est rattachée par Ampère aux disciplines noologiques et pourtant
elle relève autant du domaine physique que du domaine psychique.
Si le choix des critères de groupement reste très délicat, d'autres
difficultés se présentent.
Une bonne classification devrait pour les sciences jouer le même
rôle que la table de Mendeléief pour les corps chimiques, c'est-à-dire
prévoir la place qu'occuperont les sciences non encore constituées.
Or, nous savons que l'espoir d'arriver à un pareil résultat est
chimérique. Si utile qu'elle puisse être, une classification des sciences
n'a jamais qu'une valeur provisoire, relative à l'époque où elle a
vu le jour.
Sur l'état actuel du problème qui nous occupe, les indications
fournies par les dictionnaires usuels sont nettement insuffisantes :
par contre, le dictionnaire philosophique de M. André Lalande peut
nous orienter fructueusement.
Celui-ci énumère les diverses acceptions du terme « science »
pouvant signifier dans un sens large, soit le savoir en général, soit
l'adaptation intuitive de la conduite à tenir, soit encore l'habilité
technique, et dans le sens restreint qui, seul, nous intéresse ici :
« un ensemble de connaissances et de recherches ayant un degré
suffisant d'unité, de généralité et susceptible d'amener les hommes
l'évolution de la pensée scientifique 101

qui s'y consacrent à des conclusions concordantes, ces conclusions


étant de telle nature qu'elles ne résultent ni de conventions
arbitraires, ni des goûts ou des intérêts individuels qui sont communs
aux hommes en question, mais de relations objectives qu'on
découvre graduellement et que l'on confirme par des méthodes et
des vérifications définies ».
Dans ce sens restreint, on oppose souvent, mais à tort, les
Sciences aux Lettres, car par cette séparation on fausse la
philosophie en l'isolant des spéculations scientifiques qui l'alimentent
pour une très large part.
De plus, comme le fait remarquer M. Lalande, on est, par cette
séparation, conduit à rejeter indûment les sciences dites normatives
(logique, morale, esthétique) hors du champ de la science, ce que
n'autorise nullement la définition qui en est donnée.

* **

L'analyse de l'activité de juger aboutit, me semble-t-il, aux


mêmes conclusions que M. Lalande et je voudrais brièvement le
montrer. Cette analyse permet, entre autres, de constater ceci :
1° Tout jugement suppose un « donné » et ce donné n'est pas
créé ex nihilo par le sujet qui juge, du moins si ce sujet est un
être humain ;
2° Tout jugement est appréciatif d'une position de réalité. Il
est à la fois d'existence et de valeur, c'est-à-dire qu'il affirme un
existant, et lui attribue une modalité ou valeur d'être. Il est
impossible de concevoir l'existence pure et dénuée de toute
qualification. La proposition « l'être est » implique forcément que cet
être possède une certaine manière d'être ; car, si ce n'était pas le
cas, il équivaudrait au néant.
D'autre part, si l'existence pure est inconcevable, on ne peut
pas davantage envisager une valeur qui ne serait que valeur et qui
se suffirait à elle-même dans sa non-existence ;
3° On constate alors que les modalités ou valeurs d'existence
sont de deux sortes. Les unes comportent pour les êtres et objets
qui dépendent d'elles deux façons possibles d'exister. Par exemple,
de deux tableaux qui représentent le même paysage, l'un peut être
beau et l'autre laid. De ces deux façons possibles d'être, l'une est
jugée supérieure à l'autre et de ce fait doit être réalisée ou recherchée.
Les autres modalités sont au contraire univalentes ; telles sont
1Ш REVUE D'HISTOIRE DES SCIENCES

'
les modalités mathématique, physique, ou encore biologique. Les
êtres ou relations qui en dépendent ont même valeur ou dignité
d'existence. Un triangle, par exemple, n'est pas jugé indigne vis-à-
vis d'un carré, parce qu'il possède moins de côtés que lui ;
4° II y a donc lieu, dans toute appréciation sur une position de
-réalité, de distinguer entre les jugements d'existence univalents et
•les jugements d'existence bivalents.
C'est ainsi que du point de vue biologique, les végétaux ont
tous même modalité ou valeur d'existence, en ce sens qu'ils
possèdent les mêmes fonctions (assimilation, désassimilation, etc.) et
les mêmes structures fondamentales (tissus cellulaires, racines,
tige, etc.).
Gonsidérés sous l'angle de l'hygiène, les végétaux peuvent être,
au contraire, vénéneux ou non (dans ce dernier cas, ils peuvent être
éventuellement comestibles). Les jugements qui les concernent sont
donc bivalents ;
5° Les valeurs ou modalités d'existence se hiérarchisent les unes
aux autres, alors même qu'elles se posent comme irréductibles
entre elles (par exemple, l'inorganique, l'organique, le psychique
et le spirituel). Une grave question qui se pose cependant est de
savoir si cette irréductibilité est absolue et fondée en réalité.
L'organique, par exemple, ne résulte-t-il pas uniquement de
combinaisons physico-chimiques ? Si oui, il rentre alors dans l'univalence
inorganique.
Par ailleurs, les mathématiques se fondent-elles entièrement sur
les notions et les opérations logiques applicables à n'importe quel
objet de pensée ? Si c'est le cas, elles n'ont pas une valeur sui generis
d'existence et se confondent avec le logique ;
6° II faut enfin remarquer que toute valeur ou modalité
d'existence, qu'elle soit univalente ou bivalente, a ses propres normes et
^que ces normes évoluent au cours des siècles.
Cette évolution se fait suivant deux directions. D'un côté, elle
épure la modalité en la débarrassant de ce qui n'est pas elle, et de
l'autre elle enrichit les normes de façon à les rendre de plus en
plus aptes à exprimer les aspects multiples et complexes de la
valeur ou modalité dont relèvent ces normes.
La mathématique pythagoricienne, par exemple, était
imprégnée d'éléments mystiques et affectifs qui, par la suite, furent
abandonnés ; seules, les relations quantitatives et les formes
géométriques étant prises en considération.
l'évolution de la pensée scientifique 103

Quant à l'enrichissement intrinsèque de la norme, la géométrie


en fournit un bel exemple. Aux yeux des Grecs, la règle et le compas
étaient seuls normatifs pour la construction et l'étude des figures
et parmi les figures non rectilignes seules les courbes du second
degré étaient admises. Avec Descartes et la géométrie analytique,
toute courbe algébrique eut droit de cité, mais non les courbes
mécaniques comme la chaînette entre autres. Le veto à leur endroit
fut toutefois levé grâce au calcul intégral et différentiel.
Ce que nous disons des modalités univalentes est, à plus forte
raison, vrai pour les modalités bivalentes. Si la justice en tant que
valeur-vection définie par le cuique suum (à chacun le sien) reste
permanente, ses normes évoluent au cours des siècles, à mesure
que la structure sociale se complique, car dans la relation « à
■chacun le sien », le chacun n'est plus seulement un individu, mais
•ce peut être un groupe, une corporation, une société, etc., dont la
naissance entraîne de nouvelles relations juridiques.
Les considérations qui précèdent permettent de résoudre le
problème de l'extension du domaine scientifique dans le sens
proposé par M. Lalande.
Puisque tout jugement est appréciatif, il en résulte que dans
l'évaluation des modalités inhérentes à une position de réalité
interviennent à la fois des données objectives et un apport du sujet
pensant.
Cette évaluation, d'autre part, c'est possible que par des
normes qui sont propres à chaque science et qui, comme nous
l'avons vu, sont susceptibles d'évoluer avec les progrès des
recherches théoriques et techniques accomplis dans cette science.
La valeur de ces normes et leur perfectionnement découlent de
l'expérience et de l'expérimentation appuyées sur la raison, et cela
d'une façon qui varie suivant le domaine envisagé.
L'expérimentation mathématique, par exemple, n'est pas du même genre que
celle pratiquée en physico-chimie ou en morale.
Toute science dont les résultats ne se prêtent pas à une
vérification selon les normes d'objectivité dont elle se réclame, ne peut être
appelée une discipline vraiment scientifique ; telle est, par exemple,
la radiesthésie qui aspire à être mise au rang d'une science véritable.
Elle prétend, en effet, à l'aide d'un pendule et d'une carte de
géographie, découvrir l'endroit où un homme assassiné a été enfoui.
J'ai souvent proposé aux adeptes de cette science, plutôt que de
tenir le pendule avec la main, de le suspendre à un support physique
104 revue d'histoire des sciences

immobile, puis de promener lentement la carte sous le pendule. Ils


s'y sont refusés, tout en soutenant que les pressentiments et les
mouvements involontaires de l'opérateur qui tient le pendule
n'interviennent pas pour le faire osciller et que par conséquent
l'oscillation produite est bien l'effet objectif d'une radioactivité.
Il va sans dire que dans ces conditions la radiesthésie ne saurait,
pour le moment tout au moins, être envisagée comme une vraie
science.
Quoi qu'il en soit, on peut, en partant de la distinction entre
jugements d'existence univalents et bivalents, établir, ainsi que j'ai
essayé de le faire (1), une classification des sciences qui comprend
aussi bien les sciences dites normatives que les sciences dites
positives.

L'extension du domaine scientifique étant ainsi fixée, cherchons


maintenant à déterminer les principaux caractères de l'évolution
de la pensée scientifique et voyons tout d'abord si elle se confond
avec l'histoire de la science comprise comme remplissant une autre
fonction que celle assignée à l'histoire des sciences.
En effet, lorsque ces deux dernières disciplines sont considérées
comme poursuivant le même but, on peut hésiter sur l'appellation
à choisir.
M. Pierre Brunet, après avoir examiné d'une façon approfondie
la question, estime qu'il est difficile de la trancher (2) et c'est
pourquoi le beau livre qu'il a écrit en collaboration avec M. Aldo
Mieli (3), débute en ces termes : « L'histoire des sciences ou de la
science étudie, dans son ensemble et dans ses détails, le
développement : des connaissances humaines sur le monde extérieur et la
nature de l'homme, — des schemes et des théories qui ont servi
à coordonner, maîtriser ou expliquer, dans leur ensemble ou
séparément, ces faits, — des constructions logiques conçues et
imaginées par l'homme pour atteindre ce but, — et des applications
pratiques de ces connaissances théoriques. Elle s'intéresse aussi aux

(1) Ouvrage cité, pp. 338-356.


(2) Voir l'introduction de son savant ouvrage sur Les physiciens hollandais et la
méthode expérimentale en France au XVIIIe siècle, Paris, Hermann, 1926. Cf. Abel Rev :
Note sur Histoire de la Science ou Histoire des Sciences, Archeion, pp. 1-4, 1930 et Georges
Sarton, Isis, I, 1913, p. 13.
(3} Histoire des Sciences. Antiquité, Paris, 1935.
l'évolution de la pensée scientifique 105

hommes qui ont contribué à ce développement et aux moyens


intellectuels ou matériels dont ils se sont servis dans leur travail. »
Certains auteurs, toutefois, ne partagent pas cette manière de
voir. Dans un récent ouvrage (1) dont, sans nous prononcer sur sa
valeur (2), nous n'examinons ici que la préface, M. Pierre Rousseau
déclare que l'histoire de la science peut avoir une place à part de
celle qu'occupe l'histoire des sciences, à condition de la considérer
comme un phénomène social au même titre que la littérature, le
droit ou la religion. La caractéristique qu'il en donne correspond,
dans les grandes lignes, à celle que nous avons donnée des étapes
de la pensée scientifique et que j'ai rappelée au début de cet exposé.
Nous n'attachons pas toutefois aux facteurs sociaux et
économiques l'importance exclusive que M. Rousseau leur attribue dans
l'évolution de la science. Nous croyons que la pensée scientifique
possède une ligne directrice qui lui est propre et lui assure une
certaine autonomie. 11 en résulte qu'en quelque mesure son
développement est indépendant des régimes politiques (monarchie,
démocratie, etc.) et des structures sociales (bourgeoisie,
socialisme, etc.) où il se poursuit.
M. Rousseau estime, par exemple, que les conceptions
matérialistes et déterministes de l'Europe du xixe siècle ont disparu en
même temps que naissait une nouvelle Europe orientée d'une tout
autre manière que l'ancienne.
Nous croyons pour notre part que l'ébranlement de la foi au
matérialisme et au déterminisme strict vers la fin du xixe siècle
est dû essentiellement à la critique qu'au nom de leurs découvertes
les savants ont faite sur les fondements mêmes des sciences
auxquelles ils vouaient tous leurs efforts. Il y a là une critique
interne que la pensée scientifique a exercée sur elle-même et qui
est indépendante des transformations sociales d'une époque.
Reste la question de savoir s'il vaut mieux parler de l'histoire
de la science plutôt que de l'évolution de la pensée scientifique ;
nous préférons pour notre part la deuxième dénomination à la
première et voici pourquoi.

(1) Histoire de la Science, Paris, 1945.


(2) iVofe de la Rédaction. — La mort de Paul Mouy, qui avait bien voulu se charger
d'en faire la critique, nous a fait remettre à plus tard le soin de présenter le livre à í.oá
lecteurs. Contentons-mms de dire ici que, sauf dans les parties où il ne fait que démarquer
certains ouvrages, il est très superficiel et contient de graves erreurs (sur lesquelles nous
aurons à revenir prochainement).
106 HEVUE D'HISTOIRE DES SCIENCES

D'après le Dictionnaire de M. Lalande et selon l'usage courant,


l'expression « la science » désigne soit l'ensemble des sciences, soit
une science quelconque en tant qu'elle fait autorité comme quand
on dit : « la science a prouvé que les étoiles sont des soleils », soit
enfin l'attitude d'esprit commune à toutes les sciences, par exemple,
dans l'expression : « la science ne connaît pas d'autre réalité que
celle enfermée dans ses formules ».
Employer le terme « la science » est donc mal délimiter son
objet, puisque ce terme désigne tout ce qui relève du domaine
scientifique et se trouve par là sur un même pied d'égalité.
De même quand on parle de « la religion », on entend désigner
par ce mot les croyances, les rites, les sacrements, etc., bref, toute
manifestation religieuse. L'expression « la pensée religieuse »
restreint au contraire ce champ si vaste à ce qui concerne les croyances
et la théologie.
Il faut procéder de façon analogue dans la question qui nous
occupe. Le terme « la science » embrasse en effet tout le domaine
scientifique, à savoir les découvertes, les techniques, les théories
«t la vie des savants. On ne voit pas alors auquel de ces domaines
on attribuera la prééminence et dans quelle proportion on les
présentera au lecteur.
En raison de cette difficulté, il me semble préférable de parler
de « l'évolution de la pensée scientifique » plutôt que de « l'histoire
de la science ».
M. Rousseau se rallierait sans doute à cette manière de voir,
puisqu'à la fin de la préface de son livre, il caractérise son effort en
disant que celui-ci a pour but de « replacer l'évolution de la pensée
scientifique dans le cadre sociologique hors duquel elle ne saurait
■être comprise ».
Il est inutile, me semble-t-il, de prolonger la discussion sur ce
problème de dénomination. Par contre, il me paraît capital d'insister
sur le fait que la pensée scientifique est à la fois autonome et
dépendante vis-à-vis des conditions sociales qui favorisent ou
entravent son développement.
Le fait de la dépendance ne saurait être nié. On constate en
•effet que telle structure politique et sociale contribue au progrès et
à l'épanouissement de certaines sciences, mais que par contre elle
paralyse ou étouffe la vie d'autres disciplines. Il est certain, par
exemple, qu'un État totalitaire comme la Russie, issu du marxisme,
a donné un essor remarquable aux sciences mathématiques, biolo-
l'évolution de la pensée scientifique КЪ

piques et techniques ; mais il est non moins certain que dans cet
État, jusqu'à présent tout au moins, les sciences désintéressées
(l'histoire objective, par exemple) ont été sacrifiées pour des raisons
politiques.
A d'autres époques, telle structure sociale par une institution
comme celle de l'esclavage a empêché la science technique de se
développer.
Mais au travers de ces vicissitudes, la pensée scientifique a
poursuivi son effort suivant une orientation qui est restée
sensiblement la même et, jusqu'à notre époque et sans préjuger de
l'avenir, elle a refusé de se laisser figer dans une structure sociale
qui asservirait définitivement sa liberté de pensée.
Pareil asservissement se produira-t-il un jour ? On peut le
redouter, si aucune finalité spirituelle ne dirige la marche de
l'humanité. Il n'est pas alors exclu que l'humanité ne finisse par
adopter un genre de vie sociale et économique plus ou moins
semblable à celui des termites et des fourmis. Par une technique
perfectionnée, la biologie créera les divers types d'êtres humains
(mâles, femelles, neutres, ouvriers, etc.), dont l'État a besoin. Une
civilisation de masses stéréotypée dans ses moindres détails
caractérisa alors l'état social de l'humanité. L'intelligence de chacun
étant automatisée suivant la fonction sociale qui lui sera assignée
dès avant sa naissance, un ordre immuable régnera au sein de
l'humanité.
On sait que le grand naturaliste Edmond Perrier a développé
au sujet des abeilles et des fourmis une thèse analogue (1).
Les insectes remontent à l'ère primaire. A ce moment, les
fourmis et les abeilles accomplissaient des actes qui relèvent de
l'intelligence et c'est en vertu de cette intelligence qu'à l'époque
secondaire une partie de ces animaux s'est constituée en sociétés
organisées, tandis que les autres conservaient un genre de vie
individuelle. Mais leur cerveau à tous n'ayant pu se développer
physiologiquement, leur intelligence s'est figée et a été réduite à
l'état de ce que nous appelons l'instinct.
Au sujet de l'humanité, il est certain que, quoi qu'il arrive dans
l'avenir, l'histoire des sciences et la vie des savants au travers des
siècles révèlent, jusqu'à présent, la part très grande qui revient aux

(1) La Terre avant Г histoire, Bibliothèque de Synthèse historique, t. I, Paris, 1920.


pp. 300-305.
108 REVUE D'HISTOIRE DES SCIENCES

initiatives individuelles dans l'invention scientifique et dans le


développement des théories et des techniques.
Pareilles initiatives sont certes dues pour une large part à
l'ambiance d'une époque, mais elles découlent d'autres facteurs, en
particulier de ce que M. Bréhier appelle heureusement les causes
spirituelles. Celles-ci manifestent leur action d'une façon
accidentelle et imprévisible suivant les circonstances et les parentés
d'esprit. Tel Leibniz découvrant, dans le triangle utilisé par Pascal
en vue de ses recherches mathématiques, une relation dont celui-ci
n'avait pas aperçu la portée et qui devint la base du calcul
infinitésimal et intégral.
La pensée scientifique possède donc bien une autonomie qui
s'affirme au travers de toutes les transformations qu'a subies l'état-
social de l'humanité.

4c

II n'en reste pss moins que durant des périodes plus ou moins
longues, cette pensée est caractérisée par une manière commune
de poser et de résoudre les problèmes qui est propre à chaque
période et c'est pourquoi au sujet de son évolution, il faut parler
d'étapes. La difficulté est seulement d'établir ces étapes d'une façon
organique et non artificielle.
La division que nous proposons est-elle satisfaisante à ce point
de vue ? C'est ce qu'il faut examiner.
Y a-t-il lieu tout d'abord de commencer, comme je l'ai fait, par
la préhistoire. M. Enriques estime que non. « Je pense, dit-il, que
dans un enseignement secondaire, il n'y a pas lieu de s'arrêter trop
à cette période ; je commencerais à peu près par la science grecque ;
mais je m'arrêterais davantage que vous ne le faites sur l'époque
de la formation des idées, c'est-à-dire sur les naturalistes jusqu'à
Démocrite » dont les travaux dénotent un sens scientifique qui a
échappé à la plupart des historiens philosophes (1).
S'il s'agit de l'histoire des sciences, les remarques de M. Enriques
sont tout à fait justifiées. C'est bien, en effet, avec les premiers
Ioniens que les connaissances sur les phénomènes physiques
cherchent à s'organiser sur une base à la fois rationnelle et
expérimentale.
Mais, lorsqu'il est question de la pensée scientifique, il est

(1) Phil, spir., I, p. 314; voir aussi p. 324.


l'évolution de la pensée scientifique 100

nécessaire, me semble-t-il, de caractériser la mentalité


préscientifique et de montrer qu'elle obéit aux lois fondamentales de l'activité
de juger, mais que, d'autre part, elle conçoit sur un autre plan les
relations existant entre les faits ; car, pour elle, toute réalité est à
la fois psychique et physique et n'est pas régie par des lois naturelles
au sens moderne du terme. Cette manière de voir, du reste, n'exclut
pas la croyance que tout phénomène a une cause. Seulement, la
cause ici est de nature psychique. Un arbre qui tombe et qui, dans
sa chute, tue un homme, n'obéit pas aux lois de la pesanteur ; il
est mû par un esprit animé de vengeance.
C'est sur cette base psycho-physique que se sont édifiées les
sciences occultes dont il est nécessaire de comprendre les types
d'expérimentation et de raisonnement, si l'on veut découvrir les
raisons qui ont entravé et parfois favorisé le développement de la
pensée scientifique.
Afin de suppléer à la maigre documentation que nous possédons
sur la préhistoire, il faut recourir au folklore et chercher dans la
mentalité enfantine ce qu'elle peut, toute proportion gardée, fournir
de renseignements utiles.

Quant à la deuxième étape que j'avais nommée « Civilisaiions


orientales », elle n'a pas été contestée. M. René Berthelot propose
toutefois de l'appeler la « protohistoire de la science », pour bien
indiquer qu'il y a à ce moment un mélange étroit entre, d'une part,
la découverte de relations constantes, souvent même
numériquement définies et liées entre elles, et d'autre part, le maintien
d'affirmations illusoires, magiques, vitalistes et animistes.
Il signale, en outre, les rapports de la médecine avec l'astrologie
donnant naissance à la théorie des relations entre le microcosme et
le macrocosme. Il mentionne une botanique rudimentaire se
rapportant à l'agriculture et le lien qui s'établit entre les cycles astraux
et les cycles saisonniers (semailles, fructifications). L'esprit
scientifique, dit-il, a commencé par s'appliquer au ciel et aux plantes
avant de s'attacher à la matière inorganique (que l'on croyait
vivante) et de là est sortie l'astrobiologie. C'est dans le même esprit
qu'est née l'alchimie et M. Berthelot conclut en disant : « En somme,
la science moderne s'est formée par la combinaison des pratiques
expérimentales et déjà mécaniques des alchimistes avec les
raisonnements mathématiques basés sur l'observation dont se servaient
couramment les astronomes grecs.
110 revue d'histoire des sciences

On pourrait dire en ce sens que la physique scientifique s'est


formée surtout dans la zone du contact des expériences alchimiques
et de l'astronomie grecque (1).
Lorsque l'on songe à la liaison étroite qui, de nos jours, s'est
effectuée entre la physico-chimie sidérale et la ph^s'.co-chimie
tellurique, le rapprochement fait par M. Berthelot est des plus
suggestifs pour l'évolution de la pensée scientifique.
Concernant les mathématiques, M. Quido Vetter rappelle que les.
Babyloniens ont su résoudre avec une virtuosité étonnante les
équations du 2e degré et morne quelques équations d'un degré supérieur.

Primitivement, j'avais intitulé la troisième étape de la façon


suivante : civilisai ion gréco-romaine. M. Gino Loria m'a fait
remarquer que sur le terrain de la civilisation, les Romains ne méritaient
pas comme savants d'être placés à côté des Grecs et j'ai modifié
mon titre en ces termes : Période gréco-romaine. En tout cas, la
légitimité de cette troisième étape n'a pas été critiquée.
A son sujet, M. Berthelot observe que la pensée philosophique
et scientifique de l'ancienne Grèce est issue directement de l'astro-
biologie (union entre l'idée d'ordre cosmique et l'hylozoïsme) et
qu'ensuite il y a eu scission entre philosophie et science. MM. Vetter
et Bidez présentent également quelques remarques très judicieuses,
le premier sur les mathématiques, le second sur l'expérimentation
et l'observation pratiquées par les savants grecs.
La quatrième étape « De la Renaissance à 1870 » débutait par
un bref alinéa consacré au Moyen Age. M. P. Sergescu proteste
contre cette brièveté. Il montre que durant le Moyen Age empirisme,
et nominalisme ont essayé en vain de se joindre, mais que le
nominalisme a développé jusqu'à la perfection les méthodes déduc-
tives. Preuve en soit ses spéculations sur l'infini mathématique.
M. Loria insiste aussi sur le rôle joué entre autres par Léonard
de Pise.
Pour faire droit à ces observations, peut-être faudrait-il scinder
l'étape en deux parties, l'une comprenant le Moyen Age et la
Renaissance et l'autre allant du XVIIe siècle à 1870.
La cinquième étape qui était intitulée « De 1870 à nos jours »
deviendrait alors la sixième. Mais, qu'elle soit la cinquième on la
sixième, son existence même a été contestée.

(I) Phil, spir., p. 313.


l'évolution de la pensée scientifique 111

M. René Berthelot, par exemple, m'écrit : « Votre distinction


Iranchée entre la science de la Renaissance à 1870 et la science du
dernier demi-siècle me paraît forcée... » « Dans ce qui s'est fait
depuis 50 ans, je vois surtout un assouplissement et une extension
des méthodes que l'on pratiquait déjà... » « Pour ma part, il y a en
gros trois grandes périodes dans l'histoire des sciences (après leur
préhistoire très hypothétique) : 1° La science de l'Asie antérieure
(surtout chaldéenne) ; 2° la science grecque ; 3° la science de l'Europe
moderne, du xvne siècle au xxe siècle.
Le physicien Jaquerod de Neuchâtel trouve de même trop
précise la séparation que j'ai faite.
Je persiste néanmoins à croire que la guerre de 1870 marque
un changement très net dans les conditions sociales et politiques
de l'Europe et des pays d'outre-mer, que ce changement, d'autre
part, coïncide avec un développement intense des sciences
théoriques et appliquées et provoque de nouvelles conceptions sur la
structure de l'Univers. Par exemple, si autrefois les théories de
Newton et de Huyghens sur l'émission de la lumière s'affirmaient
inconciliables, on estimait qu'un jour viendrait où le débat serait
tranché en faveur de l'une de ces théories. On sait aujourd'hui que
cet espoir est irréalisable et qu'il faut maintenir côte à côte ondes
et corpuscules. D'autre part, la relativité, le continuum
spatiotemporel à quatre dimensions, les quanta d'énergie, les quanta
d'action, etc., échappent aux images usuelles de notre perception.
En somme, pour ce qui est des régions infrasensibles ou supra-
sensibles de la nature, il semble difficile de caractériser le réalisme
de la physique contemporaine autrement que comme un accord
entre mesures observées et valeurs calculées, dans un système de
fonctions mathématiques qui se dérobe à toute représentation
sensible bien définie.
Il y a donc bien là apparemment une nouvelle étape de la pensée
scientifique.
Pour terminer l'étude des étapes, je voudrais présenter quelques
remarques sur une observation générale qui m'a été présentée par
M. Abel Rey.
Sans contester l'utilité des divisions chronologiques, M. Rey
souligne le fait qu'elles faussent souvent les perspectives du
développement organique de la pensée scientifique. Archimède, par
exemple, se situe chronologiquement entre Euclide et Apollonius ;
mais au point de vue mathématique, il se trouve sur un tout autre
112 REVUE D'HISTOIRE DES SCIENCES

plan qu'eux. En matière astronomique, Ptolémée est certainement


un médiéval avant la lettre, tandis que Héraclide du Pont et Aris-
tarque de Samos s'insèrent dans le xvie et le xvne siècle.
L'observation de M. Rey met bien en lumière la difficulté du
problème qui nous occupe, mais elle permet en même temps de le
résoudre.
En effet, si différentes que puissent être les méthodes et les
conceptions de savants qui appartiennent à une même époque, il
y a néanmoins des habitudes de pensée communes à tous ces
savants. • •
Par exemple, Archimède de même qu'Euclide et Apollonius
usent tous trois de procédés spéciaux qui varient, quand on passe
d'un problème à un autre du même genre. C'est ainsi que, pour
mener une tangente à deux cercles, il faut supposer d'abord que le
problème est résolu, tandis que cela n'est pas nécessaire, si la
tangente est menée d'un point à un seul cercle. Au sujet de
l'intégration, Archimède, pas plus que les autres géomètres de la Grèce,
n'a conçu, comme l'ont fait les mathématiciens modernes, que deux
quantités, mises en relation l'une avec l'autre et devenant plus
petites que toute quantité donnée, puissent au passage à la limite
conserver le rapport numérique qui constitue la dérivée. Les
Anciens, en effet, n'ont jamais osé considérer positivement et
directement l'infini qui était pour eux synonyme d'indétermination
et d'imperfection.
De même, les astronomes de l'Antiquité ont, tous sans
exception, estimé que pour un corps se déplaçant librement dans l'espace,
les seuls mouvements réguliers possibles étaient rectilignes ou
circulaires ; ils n'ont jamais conçu qu'il puisse y avoir des
mouvements libres elliptiques et c'est en se plaçant sur ce terrain qu'ils
ont cherché à découvrir la combinaison géométrique la plus simple
et la plus apte à expliquer le mouvement des astres.
Les astronomes réalistes qui se préoccupaient non seulement du
problème cinématique, mais aussi des données physiques, ont été
alors partisans du géocentrisme ; car, parmi les quatre éléments, ce
qui est terreux est le plus lourd et c'est pourquoi la terre est au
centre de l'univers, tandis que les astres composés de feu, c'est-à-
dire de la plus légère matière qui soit, doivent se trouver logés dans
les régions les plus éloignées du centre.
Il faut donc prendre garde à ne pas, à cause de leur
héliocentrisme, assimiler Aristarque de Samos et Héraclide du Pont aux
L EVOLUTION DE LA PENSEE SCIENTIFIQUE 113

astronomes modernes, pour lesquels le problème dynamique est


tout aussi important que le problème cinématique.
On le voit. Il y a des traits de pensée et de raisonnements
communs à tous les savants d'une même période ; et ce. sont ces
traits communs, caractéristiques d'une même période que l'histoire
de la pensée scientifique a pour mission essentielle de découvrir.
De tout ce qui précède on peut, me semble-t-il, tirer les
conclusions suivantes :
1. L'histoire des sciences et l'évolution de la pensée scientifique
occupent bien les positions respectives telles qu'elles ont été définies
au début de notre exposé. Ces deux disciplines, bien qu'ayant leur
tâche propre, se prêtent un mutuel appui. Si la première fournit
à la seconde ses matériaux, celle-ci à son tour sert de fil conducteur
à celle-là.
2. Le terme de « histoire de la science » doit être remplacé par
celui de « histoire de la pensée scientifique » ou mieux encore par
celui de « évolution de la pensée scientifique ».
3. Ainsi définie, la discipline que nous envisageons se distingue
de la philosophie des sciences. Celle-ci, en effet, lorsqu'elle envisage
non l'étude d'un problème particulier, mais l'ensemble des sciences,,
finit par se muer en une métaphysique. La pensée scientifique a
un caractère objectif et ses résultats sont indépendants des
conclusions métaphysiques que l'on en peut tirer.
4. Bien que s'attachant surtout à dégager les caractères distinc-
tifs de chaque période, l'historien de la pensée scientifique fera
appel à la vie des savants, à leurs expériences, à l'histoire des
techniques dans la mesure où elles illustrent cette pensée.
Arnold Reymond.
Université de Lausanne.

T. \. — 1Э47

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