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LA NOTION DE PROGRÈS SCIENTIFIQUE ET SES PROBLÈMES

ÉPISTÉMOLOGIQUES

C. Ulises Moulines

Vrin | « Le Philosophoire »

2011/1 n° 35 | pages 39 à 64
ISSN 1283-7091
ISBN 9782353380381
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La notion de progrès scientifique
et ses problèmes épistémologiques *
C. Ulises Moulines

Introduction

L
a notion de progrès scientifique peut apparaître, aux yeux de la
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communauté scientifique et de l’opinion publique en général,
comme une notion assez banale. En effet, chacun croit savoir ce
qu’il faut entendre par là, et il semble clair à tous qu’il y a eu des énormes
progrès scientifiques depuis quelques siècles – au moins dans la culture
occidentale. Jusqu’au milieu des années 1960, l’idée de progrès scientifique
apparaissait aussi à la grande majorité des épistémologues, si non tout à
fait banale, au moins peu problématique du point de vue de sa réalisation
factuelle. On pouvait peut-être discuter sur la question de savoir quelle était
la meilleure méthode pour consolider ce progrès, mais la réalité du progrès
elle-même n’était pas mise en cause. Personne ne doutait qu’il y avait eu
un grand progrès des sciences depuis l’Antiquité, que l’Humanité dans son
ensemble était parvenue à savoir toujours plus de choses sur toujours plus
d’aspects de la réalité, et à les savoir de manière toujours plus précise et
toujours plus fondée. On voyait la tâche des philosophes des sciences non
dans un questionnement quelconque de l’idée de progrès scientifique en
elle-même, mais plutôt dans l’établissement et l’analyse des normes ou
règles implicites dans ce type de processus. Ce fut la tâche entreprise par
des courants tels que l’empirisme classique, l’inductivisme, le déductivisme,
l’opérationalisme, etc.
À partir de la parution de l’essai de Thomas Kuhn, La Structure des
Révolutions Scientifiques, en 1962, le ton de la discussion autour de la
* Article traduit de l’Espagnol par l’auteur.

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notion de progrès scientifique parmi les épistémologues, les historiens et


les sociologues des sciences, changea radicalement. Bien que Kuhn lui-
même refusait une interprétation trop radicale de ses thèses, si on prenait
son interprétation de l’histoire des sciences au sérieux, il semblait que la
conséquence inéluctable était qu’aucune réalité objective ne correspondait
à l’idée de progrès scientifique en elle-même : elle serait le résultat de
l’effort pour réécrire constamment l’histoire de la propre discipline de la
part des propres scientifiques concernés, pour en donner une vision héroïque
mais complètement faussée – un peu comme les fonctionnaires du fameux
« Ministère de la Vérité » conçu par Orwell dans son roman 1984.
Cet aperçu sceptique du progrès scientifique fut encore radicalisé par les
écrits quelque peu postérieurs de Paul Feyerabend ; d’abord dans Against
Method, de 1975, ensuite par des pamphlets complètement « anarchistes »,
qui firent les délices de tous ceux qui avaient toujours pensé qu’il y avait
quelque chose de pourri dans la science moderne, et surtout dans les efforts
des épistémologues pour justifier une conception rationnelle de l’entre‑
prise scientifique. Pour être justes, les pamphlets au vitriol de Feyerabend
avaient leurs sources plus académiques dans ses essais sur le problème de
la réduction de théories scientifiques, ou il questionnait le bien fondé de
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1’idée positiviste d’un progrès scientifique lié à une réduction successive
de théories moins avancées à celles plus avancées.
Les travaux de Kuhn et de Feyerabend ont eu une influence très
considérable sur les discussions autour de la nature du développement
des sciences. D’autres auteurs ont suivi et accentué encore plus leur
vision sceptique sur le prétendu progrès des connaissances scientifiques,
parmi eux quelques philosophes inspirés par le dernier Wittgenstein, les
constructivistes sociaux, les ethnométhodologues, les sociologues de
l’École d’Edinburgh, et des philosophes qualifiés de « postmodernes »
comme Richard Rorty, et beaucoup d’autres. Pour eux tous, il n’y a pas
de critères objectifs et universels pour décider si une discipline particu‑
lière ou la science en général font des progrès ou non. Pour abréger, nous
pouvons classifier tous ces auteurs de « relativistes épistémiques », ou tout
simplement de « relativistes », puisque leur thèse commune est, en dernière
analyse, qu’il n’y a pas des critères universels pour évaluer la connaissance
scientifique. Tout au plus, on pourrait parler de progrès à l’intérieur d’un
paradigme déterminé, pour employer la terminologie de Kuhn, mais non
d’un progrès scientifique global fondé sur la comparaison de paradigmes
différents et concurrents. Dès lors, une notion authentique et générale de
progrès scientifique devient dépourvue de sens.
Aujourd’hui, le relativisme épistémique est assez populaire dans les
milieux de la sociologie et l’historiographie des sciences, et dans quelque

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mesure aussi dans la philosophie des sciences contemporaines. Il ne l’est


pas du tout, cependant, ni dans la plupart des professionnels des sciences,
même des sciences sociales, ni parmi les philosophes qui, d’une façon
générale, on peut qualifier de « réalistes », ni encore dans ce qu’on peut
appeler le « sens commun » des gens moyennement cultivés de notre
époque. Pour tous ces gens‑là, que nous pouvons appeler des « progressistes
épistémiques », ou simplement des « progressistes », l’idée qu’on ne peut
pas parler d’un progrès général de nos connaissances depuis le Néolithique
est tout simplement une boutade de quelques intellectuels snobs, qui ne
faut pas prendre au sérieux.
Voici donc les termes du grand débat dans l’épistémologie contemporaine
entre progressistes et relativistes : pour les premiers, il est évident qu’il y
a eu un progrès général et authentique des connaissances scientifiques, et
il est absurde de le vouloir questionner ; par contre, pour les relativistes,
cette idée générale de progrès scientifique en tant que réalité objective
est une grande illusion, qui ne résisterait pas à l’analyse. Bien que, dans
ce contexte, j’appartienne moi-même plutôt au camp « progressiste », il
me semble qu’il ne faut pas banaliser la position relativiste. Même si elle
résultait au bout de compte insoutenable, et même si beaucoup des thèses
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des relativistes tiennent effectivement plutôt de la « provocation » que d’un
raisonnement bien fondé, elles contiennent aussi un noyau dur de réflexions
qu’il faut examiner sérieusement puisqu’elles signalent des aspects vraiment
problématiques de l’idée courante du progrès scientifique, et en plus des
questions profondes de l’épistémologie et de la sémantique des sciences.
Je me propose, donc, d’abord de considérer les aspects que je considère
vraiment problématiques de la notion de progrès scientifique, pour voir
ensuite si on peut introduire une nouvelle version de cette notion qui soit
philosophiquement plus acceptable. Cependant, il convient auparavant de
faire quelques précisions conceptuelles pour avoir une idée la plus adéquate
possible des termes du problème.

1. Remarques conceptuelles

La première remarque que nous voulons faire est que la question du


progrès scientifique doit être posée de manière indépendante de la question
du progrès moral. Pour une raison quelconque, on pourrait éventuelle‑
ment arriver à la conclusion que la science, telle que nous la connaissons
aujourd’hui, est une chose mauvaise. Le progrès scientifique pourrait
aller de pair avec la régression morale. Pour le dire d’une façon encore
plus générale, même si nous sommes convaincus qu’il y a eu du progrès

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scientifique authentique, cela n’implique logiquement rien sur la question


de savoir s’il y a eu un « progrès pour la civilisation humaine » – à moins
que nous soyons prêts à identifier la civilisation avec la science (ce que
je suis loin de proposer). La question qui nous occupe ici est de savoir si
on peut parler de progrès scientifique, non de savoir si celui‑ci est bon ou
mauvais pour l’Humanité.
Nous voudrions faire une seconde remarque, de nature plutôt formelle.
Quand on se demande s’il y a eu des progrès dans un domaine quelconque
de la culture, il faut comparer les éléments dudit domaine dans une pers‑
pective historique et les comparer par rapport à quelques critères d’ordre.
Plus exactement, et pour employer la terminologie de la logique formelle,
nous avons ici deux relations d’ordre, qui doivent être mises en parallèle :
une relation d’ordre temporelle, qu’on exprime en disant que l’élément A
précède l’élément B, et une relation d’ordre évaluative, qu’on exprime en
postulant que l’élément B est meilleur que l’élément A. On a une vision
« progressiste » du domaine en question quand on est convaincu que les
deux relations d’ordre constituent, au moins globalement considérées,
un parcours en parallèle. Naturellement, pour vérifier si ce parallélisme
est vraiment donné, il faut avoir des critères opérationnels pour établir la
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relation d’ordre. Il peut s’agir du concours de plusieurs critères à la fois.
Donnons un exemple de cette situation, qui n’a rien à voir avec la question
du progrès scientifique. Supposons que je commence à apprendre une
langue étrangère et qu’après quelque temps, je me demande si j’ai fait des
progrès, c’est-à‑dire, si mes connaissances de cette langue sont devenues
meilleures qu’avant. Il y a plusieurs critères différents que je peux appli‑
quer pour décider cette question. Par exemple, je peux me demander si je
connais un nombre plus grand de mots de la langue étrangère qu’avant,
mais je peux me demander aussi si je comprends mieux qu’avant ce que les
usagers natifs de cette langue disent, ou bien encore je peux me demander
si je construis les phrases de cette langue d’une manière grammaticalement
plus correcte qu’avant, etc. Tous ces critères différents ne sont pas néces‑
sairement corrélés d’une manière simple. Par exemple, je peux constater
que je connais beaucoup plus de mots de la langue étrangère qu’avant, mais
que mes constructions grammaticales restent aussi mauvaises. Le progrès
authentique doit être conçu comme une tendance globale, où tous les critères
pertinents sont impliqués à un certain degré. Si je me vante de connaître
dix fois plus de mots de la langue étrangère qu’avant, mais je suis encore
complètement incapable de les mettre ensemble pour construire une seule
phrase correcte, alors personne ne prendra sérieusement mes prétendus
progrès. Cette situation ne représenterait pas un progrès authentique de

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mes connaissances linguistiques. Retenons cet exemple comme analogie


pour ce qui est en question sur le sujet du progrès scientifique.
Troisième remarque générale. Le progrès dans un domaine quelconque
peut être stimulé par des capacités acquises dans un domaine complètement
différent. Cependant, ce rapport n’implique pas que si je fais des progrès dans
le premier domaine, je dois aussi nécessairement faire des progrès dans le
deuxième, qui est à la base du premier. Par exemple, je peux faire des grands
progrès dans l’apprentissage d’une langue étrangère grâce à ma mémoire
prodigieuse ; mais ma mémoire elle-même ne devient pas nécessairement
meilleure par là : même si je fais des grands progrès dans l’apprentissage
linguistique, ma mémoire peut rester stable ou même devenir pire avec le
temps. En tout cas, même si mes progrès linguistiques dépendent de ma
mémoire, la question de savoir si cette dernière fait aussi des progrès ou
non est complètement dépourvue de signification pour vérifier mes progrès
d’apprentissage linguistique.
Nous disposons maintenant d’un cadre formel pour poser la question du
progrès scientifique dans des termes plus précis. Elle revient à se demander
si, dans le cas du développement scientifique, nous disposons de critères
opérationnels acceptables pour établir une relation d’ordre évaluative des
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acquis scientifiques en parallèle avec la relation d’ordre du temps historique.
Pour bien comprendre quel est l’enjeu ici, il peut être révélateur de faire des
comparaisons avec d’autres domaines de la culture humaine, où la présence
ou l’absence de critères acceptables d’ordre évaluative est indiscutable. Il y
a un certain nombre de processus culturels où le constat d’un progrès global
et authentique ne peut pas être mis en doute sérieusement. L’exemple le
plus évident est tout ce qui relève de la technologie. Si nous comparons,
par exemple, les procédures de transport inventées au cours de l’histoire,
et acceptons la vitesse et le confort comme des critères pour la relation
d’ordre évaluative, alors on ne peut pas douter sérieusement qu’il y a eu
un progrès authentique depuis le Néolithique jusqu’à l’ère du Jumbo jet.
Dans ce cas, une position relativiste représenterait vraiment une frivolité
ridicule. Un autre exemple presqu’aussi évident est celui de la médecine,
ou plus exactement, de la thérapie médicale – qui en quelque sorte peut
être conçue aussi comme une forme de technologie. Prétendre qu’il n’y a
pas de critères objectifs pour évaluer la pénicilline comme plus efficace
que les méthodes de Galène pour guérir, ne revête aucun intérêt ; ce serait
au mieux une blague d’un goût douteux. Il suffit de jeter un coup d’œil aux
statistiques démographiques. (Cela dit, je remarque en passant, encore une
fois, que cette constatation banale sur le progrès thérapeutique n’a, en elle-
même, aucune implication de nature éthique : nous ne constatons pas que
le progrès thérapeutique ou, plus généralement, technologique, implique

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un progrès moral ou de civilisation ; nous pourrions arriver, pour d’autres


raisons, à la conclusion que le progrès thérapeutique équivaut à une régres‑
sion du point de vue éthique, par exemple parce que nous considérons que
c’est une mauvaise chose qu’un nombre aussi grand de gens vivent aussi
longtemps. Cependant, je répète, nous ne discutons pas ici le progrès de
l’Humanité en général, mais le progrès dans un domaine spécifique.) Nous
constatons, donc, qu’il y a des domaines spécifiques de la culture humaine,
où l’idée d’un progrès général établi au moyen de critères objectivement
applicables est indubitable.
De l’autre coté, il y a aussi des domaines culturels où il est manifeste
aussi que la notion d’un progrès objectivement valable est très probléma‑
tique si non clairement inapplicable. Prenons le cas de la religion. Il y a eu
sans doute une succession de systèmes religieux dans plusieurs parties du
monde au cours de l’histoire. Mais la question ici n’est pas de savoir si, dans
cette succession, on peut constater des progrès authentiques, mais plutôt
de savoir si le concept de progrès en soi-même est applicable ici. À partir
du vii e siècle, par exemple, une grande partie de ce que Ferdinand Braudel
décrit comme la « civilisation méditerranéenne » remplaça le paradigme
du christianisme par celui de l’Islam. Est‑ce que cela fut un progrès ? Pour
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le musulman, la réponse est évidemment positive, mais pour le chrétien ce
processus représenta une régression terrible, tandis que l’agnostique peut
regarder la controverse en se haussant d’épaules. Qui a raison ? Chacun et
personne, naturellement. La seule réponse valable à la question : « Pourquoi
croyez-vous que la conversion de millions de chrétiens à l’Islam fut un
progrès ? » revient à : « Parce que je suis musulman ». Nous ne disposons
pas de critères indépendants pour évaluer le passage du Christianisme à
l’Islam comme une « amélioration » ou bien comme une « détérioration ».
L’argumentation sur ce point devient circulaire, ce qui revient à constater
qu’une notion objective et universelle de progrès est inapplicable ici.
Un autre cas de cette nature nous vient de la production artistique. Sans
doute, nous pouvons comparer des ouvrages artistiques différents procédant
de la même école et nous pouvons peut-être atteindre la conclusion qu’il a
eu là un progrès ou une régression – du point de vue des standards établis
par cette école. Mais quel serait le sens à vouloir établir qu’il y a eu un
progrès objectif dans le passage, par exemple, de la peinture figurative
à l’art abstrait ? Dans quel sens pouvons-nous dire que les meilleures pein‑
tures de Kandinsky sont meilleures que les meilleures peintures de Manet ?
Nous ne pouvons établir ici aucune relation d’ordre évaluative fondée sur
des critères universellement valables.
Par conséquent, bien qu’il y ait des exemples clairs de progrès culturels où
un progrès authentique est indubitable au cours de l’histoire, nous constatons

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qu’il y a aussi des processus culturels importants, tels que la religion ou


l’art, où le relativiste a raison et l’idée d’un progrès objectivement véri-
fiable manque de sens. Or, on peut reformuler la question qui nous occupe
ici comme celle de déterminer si le développement des sciences est de la
même nature que celui du premier groupe ou bien s’il appartient plutôt
au deuxième groupe. Bref, est‑ce que la science se développe comme la
technologie et la thérapie, ou bien plutôt comme l’art et la religion ? Pour les
auteurs que nous avons appelé des « progressistes », la réponse est claire :
la science est comme la technologie et la thérapie, et non comme l’art ou
la religion ; ce qui plus est, la plupart des progressistes irait même jusqu’à
défendre l’idée que la science, la technologie et la thérapie constituent
une seule unité intellectuelle – justement ce qu’on pourrait décrire comme
« l’esprit scientifique moderne », et il est seulement par rapport à cette unité
qu’on peut appliquer l’idée d’un progrès authentique. Par contre, pour les
relativistes, la succession de théories ou paradigmes scientifiques au cours
de l’histoire ressemble plutôt à une séquence de systèmes religieux ou de
styles artistiques. Qui a raison ? Quels sont les arguments qu’on peut offrir
pour l’une ou l’autre des thèses ?
Pour fonder épistémologiquement leur conception du développement
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des sciences, Kuhn et Feyerabend introduisent presqu’au même temps
et indépendamment l’un de l’autre la notion d’incommensurabilité entre
paradigmes ou théories scientifiques qui se succèdent dans le temps histo‑
rique. Lorsque, dans une discipline quelconque, deux paradigmes sont en
concurrence, ils sont souvent « incommensurables » dans le sens que nous
ne disposons pas d’un critère extérieur objectivement valable pour décider
lequel des deux paradigmes est « le mieux », c’est-à‑dire, le plus adéquat à
la réalité, puisque chaque paradigme construit pour ainsi dire son « propre
monde » et applique ses propres méthodes de recherche scientifique pour
valider les hypothèses scientifiques. La conséquence naturelle de cette
situation est qu’il devient très difficile, voir impossible de parler de progrès
objectif quand la communauté scientifique abandonne un paradigme pour le
remplacer par un autre. Le changement de paradigmes scientifiques serait
plutôt semblable au changement de modes esthétiques, par exemple, où il
serait certainement assez ridicule de vouloir y voir un progrès dans un sens
objectif et universellement valable. Cette « thèse d’incommensurabilité »,
comme elle a été nommée, représente le défi le plus sérieux à l’idée de
progrès scientifique, et c’est elle qui est, en fait, le sujet central de nos
réflexions ici. Cependant, nous devons auparavant dire un mot de certains
arguments utilisés en faveur du progressisme épistémique.

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2. Quelques arguments (mauvais) en faveur du progressisme


épistémique

Un premier argument anti-relativiste des progressistes peut être décrit


comme étant un « argument technologique ». Il est vraisemblablement le
premier argument qui vient à l’esprit pour tenter de contrer l’attaque rela‑
tiviste à l’idée de progrès scientifique. On signalera que la technologie (en
y incluant la « technologie » thérapeutique) est inséparable de la science ;
or, nous avons déjà constaté que le progrès technologique est indéniable ;
ergo, dira‑t‑on, le progrès scientifique lui-même est aussi indéniable.
Or, cet argument a deux défauts : il part d’une prémisse empiriquement
fausse et il commet la sorte de sophisme connue comme un non-sequitur.
D’abord, il est tout simplement faux de présupposer que la technologie
est inséparable de la science. Il y un grand nombre d’exemples réels, non
seulement dans l’Antiquité mais aussi dans les temps modernes, de déve‑
loppements technologiques indépendants d’un développement scientifique
contemporain ou précédent quelconque ; du même qu’il a eu aussi beaucoup
de développements scientifiques qui n’ont eu, du moins jusqu’au présent,
aucune signification technologique. Bref, le développement scientifique en
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soi n’est ni condition nécessaire ni suffisante du progrès technologique.
Pour citer seulement deux exemples notoires dans l’un et l’autre sens :
l’invention de la machine à vapeur ne doit rien à la thermodynamique,
qui serait la discipline scientifique pertinente, puisque cette discipline a
été conçue cent ans après l’invention de la machine à vapeur ; de l’autre
coté, le développement de la théorie générale de la relativité ne présup‑
posa ni impliqua aucune invention technologique. Mise à part la fausseté
de la prémisse historique de l’argument, celui‑ci commet en plus un
non-sequitur : en effet, même si l’hypothèse selon laquelle la plupart des
innovations technologiques présupposent des nouveaux développements
scientifiques s’avérait correcte, il ne s’ensuit pas de là que, si nous avons
un progrès authentique dans le cas technologique, nous devons aussi avoir
un progrès authentique dans le cas scientifique qui l’accompagne, puisque
ce dernier devrait être conçu comme un progrès dans nos connaissances
du monde, et non comme un progrès dans la construction de nouvelles
machines. L’exemple de l’apprentissage d’une langue étrangère que nous
avons considéré plus haut nous donne la clé pour comprendre la nature de
ce genre de non-sequitur : même si mes progrès dans l’apprentissage de la
langue présupposent mes capacités de mémoire, cela n’implique pas que ma
mémoire elle-même fait des progrès. Résumons la critique de ce premier
argument progressiste : nous pouvons concéder qu’un certain nombre
d’innovations technologiques ont présupposé historiquement la présence

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de quelques théories scientifiques (même si cette dépendance semble avoir


été beaucoup exagérée et n’est certainement pas valable comme condition
universelle) ; mais, en tout cas, ces innovations technologiques n’ont pas
présupposé des progrès spécifiquement scientifiques. Ceci n’équivaut pas à
nier qu’une fois nous aurions un concept valable et indépendant de progrès
scientifique, il est très vraisemblable qu’il y ait des rapports intéressants
entre ce genre de progrès et le progrès technologique. Je reviendrai sur
ce point plus tard. Mais d’abord il faut concevoir une notion de progrès
scientifique qui soit indépendante de la question technologique.
On trouve un deuxième argument en faveur de l’existence réelle du
progrès scientifique dans la littérature des philosophes qu’on appelle couram‑
ment « des réalistes scientifiques ». C’est l’argument du succès explicatif :
le but principal de la science, nous disent ces philosophes, c’est d’expliquer
les phénomènes que nous constatons dans notre expérience ; or, il y a eu
une augmentation constante de nos capacités d’expliquer les phénomènes
au cours de l’histoire grâce à des théories scientifiques successives ; ergo,
il y a eu du progrès strictement scientifique.
Cet argument commet aussi une faute logique bien connue, à savoir une
petitio principii : il présuppose tout simplement que ce qui est admis comme
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une bonne explication des phénomènes du point de vue d’une nouvelle théorie
scientifique aurait été considéré comme une bonne explication du point de
vue d’une autre théorie précédente. Kuhn, Feyerabend et les autres tenants
du relativisme soulignent justement que cette présupposition en général n’est
pas tenable. Par exemple, Aristote se serait sans doute montré en profond
désaccord avec la manière dont Newton a expliqué la chute de la fameuse
pomme de l’arbre – avec toutes ses idéalisations brutales, sa négligence
d’un grand nombre de circonstances empiriques, ses trucs mathématiques,
etc., qui sont caractéristiques de la mécanique newtonienne. Les relativis‑
tes nous feront remarquer qu’on peut comparer les succès explicatifs de
théories différentes seulement dans le cas où celles‑ci appartiennent à la
même tradition scientifique, à la même « matrice disciplinaire » (comme
dirait Kuhn). Ceci est analogue à la comparaison des valeurs esthétiques
de peintures différentes de la même école. Cela a un sens, sans doute, mais
on ne peut pas dériver de là une idée universelle de progrès.

3. Le problème incontournable de l’incommensurabilité

Les arguments progressistes que nous venons d’examiner sont parmi


les plus populaires pour démontrer la réalité du progrès scientifique.
Mais nous venons de constater qu’ils ne sont pas des arguments vraiment

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convaincants. Ils ne sont logiquement et historiquement pas si solides


pour qu’ils puissent réfuter le relativiste qui nie le progrès scientifique.
À cela s’ajoute une difficulté majeure : si les analyses historico‑épisté‑
mologiques de Kuhn, Feyerabend et leurs disciples sont valables, alors le
parcours historique des sciences manifeste assez souvent le phénomène
de l’incommensurabilité entre théories ou paradigmes successifs ; et s’il y
a de l’incommensurabilité, il semble invraisemblable qu’il puisse y avoir
un progrès scientifique général et authentique.
Après la publication par Kuhn et Feyerabend de leur thèse de
l’incommensurabilité, on a écrit des milliers de pages sur ce sujet, et des
nombreux critiques se sont exprimés contre l’usage trop peu précis ou
trop métaphorique de ce terme par ces auteurs. Il a été signalé aussi que
Kuhn et Feyerabend ont exagéré beaucoup la portée du phénomène de
l’incommensurabilité en ce qui concerne la possibilité de comparaison de
théories rivales. Je partage beaucoup de ces critiques. Cependant, je crois
aussi qu’il y a un noyau valable dans la thèse de l’incommensurabilité,
c’est-à‑dire, que Kuhn et Feyerabend ont signalé (sans doute d’une façon
peu exacte et trop polémique) un problème réel et profond si nous voulons
comprendre les aspects sémantiques et épistémologiques du développement
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des sciences. Ce problème doit être pris au sérieux par les progressistes,
puisqu’il met en cause une manière trop naïve, et en fait déformée, de
concevoir le progrès scientifique. Je crois qu’on peut accepter ce noyau
rationnel de la thèse de l’incommensurabilité, le reconstruire de manière
précise et, au même temps, montrer qu’il est compatible, non avec l’idée
naïve du progrès scientifique, à savoir, l’idée d’un processus de connais‑
sance de toujours plus de choses toujours mieux connues, mais avec une
idée plus prudente, et aussi plus vraisemblable du progrès scientifique en
général. En un mot, je me propose de montrer que l’incommensurabilité
(dans une interprétation vraisemblable) n’exclut pas le progrès scientifique
authentique (dans une autre interprétation vraisemblable).
La thèse de l’incommensurabilité, au moins dans sa version kuhnienne, a
été interprétée couramment dans le sens que les changements de paradigme
que Kuhn et d’autres ont appelé « des révolutions scientifiques », repré‑
sentent de coupures si profondes dans le développement d’une discipline
scientifique que la communication rationnelle dans la communauté scien‑
tifique entre les partisans de deux paradigmes rivaux devient impossible ;
dès lors, on assisterait à des phénomènes socio-psychologiques troublants
où la propagande, la coercition, l le conflit des générations, etc., substituent
l’analyse et l’argumentation rationnelle. Cependant, je ne considère pas que
ce qui importe vraiment, dans la thèse de l’incommensurabilité, soient ces
phénomènes socio-psychologiques – du moins du point de vue strictement

Le Philosophoire, 35 (2011) – La Science, p. 39-64


La notion de progrès scienttifique 49

épistémologique. On doit prendre la partie la plus significative de cette thèse


plutôt comme une sorte de « métathéorie » de la science. C’est-à‑dire, c’est
une théorie sur la structure conceptuelle des paradigmes scientifiques et
de leur développement, une théorie qui applique ce qu’on pourrait décrire
comme un « argument abductif » pour expliquer les phénomènes historiques
que nous appelons « des révolutions scientifiques », avec ses coupures
méthodologiques et les phénomènes socio-psychologiques concomitants.
C’est-à‑dire, si nous admettons la thèse de l’incommensurabilité en tant
que théorie épistémologique, alors les phénomènes en question deviennent
plus compréhensibles. Plus particulièrement, on peut comprendre alors
pourquoi, dans ces périodes critiques du développement des sciences, la
communication entre les scientifiques semble devenir impraticable et la
capacité d’analyse et d’argumentation rationnelle deviennent radicalement
réduite.
Le noyau métathéorique explicatif de la thèse de l’incommensurabi1ité
consiste dans ce que Feyerabend et d’autres auteurs ont défini comme la
divergence radicale de sens (« radical meaning variance ») : pendant une
période de crise scientifique, le sens des concepts centraux des théories en
concurrence diverge si radicalement (même si les scientifiques continuent
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à employer les mêmes mots ou les mêmes formules) qu’il ne reste aucune
garantie de ce que les scientifiques impliqués dans les théories divergentes
« parlent sur le même genre de choses », il ne reste aucune garantie que
la référence des mots soit essentiellement identique ; et dans ce cas, il ne
reste aucun fondement à la présupposition de ce que la nouvelle théorie
permette de savoir plus sur les mêmes choses, puisque la phrase « les
mêmes choses » devient très problématique, ou même dépourvue de sens.
Kuhn, Feyerabend et les autres nous disent que la nouvelle théorie qui
surgit d’une révolution ou crise scientifique construit un monde différent,
un « univers du discours » où le sens des mêmes termes a changé si radica‑
lement qu’il devient incomparable avec le sens des termes dans la théorie
précédente. Le nouvel univers du discours ne contient pas le premier comme
sous-ensemble. Dans cette situation, il devient évident qu’on ne peut plus
soutenir que la nouvelle théorie nous permet de savoir plus sur les mêmes
choses, puisqu’il n’y a plus de critères indépendants et acceptables pour
tous pour identifier ces choses‑là. Mais c’est justement la supposition de
ce qu’à travers le développement de la science nous connaissons toujours
plus sur les mêmes choses, ce qui est la marque du progrès scientifique – au
moins du point de vue de ceux que nous avons appelé les « progressistes
naïfs ». Si la thèse de 1’incommensurabilité est correcte, la notion la plus
centrale de l’idée du progrès scientifique devient vide de sens. Un monde
fixe de choses indépendantes de toute théorie devient par là, au mieux,

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50 C. Ulises Moulines

une « chose-en-soi » kantienne qui restera pour toujours absente de nos


capacités de connaissance ; au pire, elle est une spéculation complètement
sans contrôle et qui doit être bannie de tout discours épistémologique
rationnel. Voilà le « noyau dur », et je crois valable pour l’essentiel, de la
thèse de l’incommensurabilité. Est‑ce que ce noyau‑là est suffisant pour
laisser les relativistes triompher et pour oublier pour toujours l’idée d’un
progrès scientifique objectif ? Je ne le crois pas. Je crois qu’on peut marier
le phénomène de l’incommensurabilité avec une notion objectivement
valable de progrès scientifique – même si cette notion ne sera pas identique
à l’idée de savoir toujours plus sur les mêmes choses. La raison pour cette
hypothèse c’est que le rapport d’incommensurabilité sémantique entre
théories est compatible avec une notion efficace de comparabilité objective
des théories. C’est cela ce que je veux montrer par la suite.

4. Incommensurabilités comparables

Curieusement, même si Kuhn et Feyerabend ont souvent été interprétés


par ses disciples et par ses critiques comme soutenant la thèse que deux
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théories séparées par un changement radical ou « révolution » ne peuvent pas
être comparées d’un point de vue externe, objectif, ils n’ont jamais dit cela
explicitement Au contraire, ils ont désavoué carrément cette interprétation
de leur pensée. Ils ont admis explicitement la possibilité de comparer des
théories incommensurables – bien qu’ils l’ont fait dans des écrits plutôt mal
connus. Déjà en 1976, dans son commentaire à un ouvrage de Wolfgang
Stegmüller, Kuhn écrit :
La plupart des lecteurs de mon texte ont supposé qu’en parlant de
théories qui sont incommensurables, je voulais dire par là qu’elles
ne peuvent pas être comparées. Mais (le mot) « incommensurabi‑
lité » est un terme emprunté aux mathématiques, et il n’a pas cette
implication. L’hypoténuse d’un triangle rectangulaire isocèle est
incommensurable avec un de ses cotés, cependant les deux peuvent
être comparés avec un degré de précision si haut que nous voudrions.
Ce qui nous manque ici ce n’est pas la comparabilité mais une unité
de longitude, par rapport à laquelle les deux (parties du triangle)
peuvent être mesurées directement et exactement .

Et un an après, dans un autre article dédié aussi à Stegmüller, Feyerabend


commente :

. Cf. Th.S. Kuhn, « Theory-Change as Structure‑Change », Erkenntnis, 10, 1976, p. 191.

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La notion de progrès scienttifique 51

En employant le terme « incommensurabilité » […] je n’ai déduit


jamais incomparabilité à partir de lui. […] Tout au contraire, j’ai
essayé de trouver des moyens pour comparer des telles théories
(qui sont dans le rapport d’incommensurabilité). Certainement,
j’avais exclu une comparaison au moyen de leur contenu ou de
leur vraisemblabilité. Cependant, ils restaient sans doute d’autres
méthodes .

Il est remarquable qu’on ait prêté si peu d’attention à ces deux passages.
Hormis le fait qu’ils n’apparaissent pas dans les ouvrages les plus fameux
de Kuhn et de Feyerabend, une autre raison pour cette ignorance peut
résider dans le fait que Kuhn et Feyerabend eux-mêmes n’ont été pas
particulièrement explicites sur la façon dont on peut comparer des théories
incommensurables ou sur comment il faut définir la relation schématique
« la théorie T1 est incommensurable et comparable avec la théorie T2 ».
L’analogie tirée de la géométrie que Kuhn propose n’est vraiment pas
très éclairante : en effet, dans le cas du développement scientifique, nous
ne disposons de rien de semblable au système des nombres réels, qu’on
pourrait utiliser en tant que base de comparaison entre deux entités incom‑
mensurables pour décider laquelle des deux est la plus « longue », c’est-
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à‑dire, dans notre cas, la « meilleure ». En ce qui concerne Feyerabend, il
nous avertit seulement qu’il pense à d’autres méthodes de comparaison,
différentes des classiques, entre les théories incommensurables ; mais il ne
nous dit pas quelles sont concrètement ces méthodes. Nous n’avons encore
aucune raison concrète pour supposer qu’il peut y avoir une comparabilité
authentique liée à l’incommensurabilité.
Ceux relativistes qui sont plus radicaux que Kuhn et Feyerabend ne se
montreront pas nécessairement très bouleversés par les allusions de ces
deux auteurs à la possibilité de considérer des théories qui sont à la fois
incommensurables et comparables. Ils souligneront qu’il ne faut pas admettre
qu’une forme quelconque de comparaison ait une signification épistémo‑
logique quelconque, et plus particulièrement qu’elle ait une signification
pour l’idée de progrès scientifique. Bien sûr, diront‑ils, il y aura toujours de
possibilités de comparer des théories incommensurables. Par exemple, on
peut comparer leurs respectives durées dans le temps historique et constater
par là que l’une a duré plus longtemps que l’autre ; ou bien, on peut com‑
parer l’étendue de la région géographique où elles ont été acceptées par les
scientifiques, et constater que l’une a été populaire dans plus de pays que
l’autre. Mais que s’ensuit de là ? Quelle conclusion sur le prétendu progrès
scientifique pouvons-nous extraire de ces comparaisons ?

. Cf. P.K. Feyerabend, « Changing Patterns of Reconstruction », British Journal for the


Philosophy of Science, 28, 1977, p. 365.

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52 C. Ulises Moulines

Ce défi du relativiste radical doit être pris au sérieux. Dans la mesure où


nous sommes incapables d’établir des critères de comparaison qui soient
clairement significatifs du point de vue épistémologique, la constatation du
fait que nous pouvons avoir à la fois incommensurabilité et comparabilité
sera dépourvue de signification pour la question du progrès scientifique.
Le problème n’est pas banal, et je ne prétends pas pouvoir dire le dernier
mot sur cette problématique. Dans la dernière partie de cet essai, j’essayerai
seulement d’esquisser des critères de comparaison effectivement épistémo‑
logiques qui nous donnent une possibilité de répondre au défi relativiste.

5. Progrès scientifique sans référence commune

Résumons les résultats de notre analyse jusqu’ici. Il y a un noyau


rationnel dans la thèse de l’incommensurabilité. Mais il y a un noyau
rationnel aussi dans la croyance naïve dans le progrès scientifique. Même
si nous laissons de côté le progrès technologique apparemment fondé sur
la science, il y a aussi des progrès scientifiques pour ainsi dire « purs »,
c’est-à‑dire, purement épistémiques. Nous savons plus de choses qu’avant,
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même si apparemment nous ne savons plus de choses qu’avant sur les mêmes
choses. Le relativiste qui voudrai le nier, révélerait être vraiment un snob
qu’il ne faut pas prendre au sérieux. Ce n’est pas sérieux de vouloir nier
qu’on peut constater une relation d’ordre du type « meilleur que » qui suit
la relation d’ordre chronologique, au moins dans certaines disciplines. Dans
le cas de l’astronomie, nous pouvons certainement illustrer cette relation
d’ordre dans la ligne évolutive Ptolémée-Copernic-Kepler-Newton-Einstein.
Ce progrès scientifique est indubitable même si la principale application
technologique de cette séquence de théories, à savoir, la navigation, ne
fut pas amélioré de façon spectaculaire par ce progrès théorique. Il est
également indubitable qu’il y a une relation d’ordre progressive dans la
ligne Buffon-Lamarck-Cuvier-Darwin-Dobzhansky. Le mérite du relativiste
n’est pas de nier la réalité de ces exemples (là on ne peut pas le prendre
au sérieux), mais plutôt d’avoir attiré notre attention sur le fait que nous
n’avons pas un schéma méthodologique général, épistémologiquement
acceptable, pour rendre compte de ce genre d’exemples. Si nous voulons
vraiment faire face au défi posé par la thèse de l’incommensurabilité, il
faut tout d’abord chercher un schéma métathéorique plus adéquat que la
conception réaliste naïve du progrès scientifique en tant qu’accumulation
progressive de connaissances sur un univers fixe de choses données une
fois pour toutes. Et pour déterminer ce schéma alternatif, il faut se mettre
d’accord auparavant sur la nature des unités qui sont à comparer et évaluer

Le Philosophoire, 35 (2011) – La Science, p. 39-64


La notion de progrès scienttifique 53

dans le développement de la science. Or, si nous laissons de côté le progrès


technologique, il semble clair que ces unités ne peuvent être autre chose que
des théories. Sur ce point, il semble que Kuhn et Feyerabend eux-mêmes
seraient d’accord avec nous (même si Kuhn préfère les termes « paradigme »
ou « matrice disciplinaire » au lieu de « théorie », mais cette différence
terminologique n’a pas une grande signification dans ce contexte de dis‑
cussion – il s’agit en tout cas de structures conceptuelles où les processus
intellectuels d’abstraction et de théorisation jouent un rôle central).
Ce sont donc les théories qui doivent être considérées comme les unités
fondamentales à comparer pour pouvoir parler d’un progrès scientifique
quelconque. La question qui nous est posée est alors la suivante : Comment
définir une relation plausible du type « meilleur-que » entre théories qui
ne soit équivalente ni au fait qu’une théorie nous permet de construire des
machines plus puissantes que l’autre (ce qui reviendrait à réduire le progrès
scientifique au progrès technologique) ni à la supposition, d’après laquelle
nous pouvons connaître toujours plus sur les « mêmes choses » (ce qui
nous est interdit par le phénomène de l’incommensurabilité) ?
Pour répondre à cette question, il faut évidemment un concept le plus
précis possible de ce qu’est une théorie scientifique. Jusqu’à les derniè‑
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res décennies du xx e siècle, il était courant entre les philosophes des
sciences de concevoir les théories scientifiques tout simplement comme un
ensemble (en principe axiomatisable) d’énoncés ou propositions. C’est ce
que Stegmüller appela la « statement view », c’est-à‑dire, la « conception
propositionnelle » des théories. Mais depuis ce qu’on a appelé le « tour‑
nant sémantique » (« semantic turn ») dans la philosophie des sciences
des années 70 et 80, la conception propositionnelle est de moins en moins
acceptée par les épistémologues.
Il y a beaucoup de bonnes raisons pour ne pas accepter la conception
propositionnelle, et je ne peux pas entrer dans les détails de cette discussion
ici. Mais une des raisons est justement le fait que cette conception ne nous
permet pas de traiter le problème du progrès scientifique d’une manière
appropriée. La raison est très simple. Si nous concevons une théorie quel‑
conque T1 tout simplement comme un ensemble de propositions et une autre
théorie T2 comme un autre ensemble de propositions, alors la seule manière
épistémologiquement significative de comparer T1 avec T2 pour voir si l’une
est « meilleure » que l’autre, consiste à vérifier si T1 a plus de propositions
vraies (ou au moins vraisemblables) que T2, et moins de propositions
fausses (ou invraisemblables) sur les mêmes choses. C’est justement l’idée
de base de Karl Popper et ses disciples pour définir le progrès scientifique.
Or, il est très important ici de remarquer que cette comparaison a un sens
seulement si nous avons une garantie que les ensembles de propositions

Le Philosophoire, 35 (2011) – La Science, p. 39-64


54 C. Ulises Moulines

T1 et T2 versent sur le même univers de choses. Si nous n’avons pas cette


garantie, le fait que T1 contienne plus de propositions vraies et moins de
propositions fausses que T2 ne nous dirait absolument rien sur la question
de savoir s’il y a eu un progrès authentique au pas- sage d’une théorie à
l’autre. Peut-être le journal sportif L’Équipe contient plus de propositions
vraies que le Wall Street Journal. Mais dans quel sens pouvons-nous dire
que nous faisons un progrès en remplaçant la lecture du deuxième journal
par celle du premier ? Or, la présupposition que T1 et T2 versent sur le même
univers de choses est justement la présupposition que nous ne devons pas
faire si la thèse de l’incommensurabilité est correcte.
Par conséquent, il faut abandonner la conception propositionnelle
des théories (surtout quand il s’agit d’examiner la question du progrès
scientifique), et la remplacer par une conception non-propositionnelle ou
sémantique (une non-statement view, d’après Stegmüller). Parmi les divers
aperçus proposés dans la grande famille de ce qu’on appelle la conception
sémantique des sciences, il me semble que le plus approprié au problème
qui nous occupe est ce qui est connu comme le « programme structuraliste
dans la philosophie des sciences », ou tout simplement « structuralisme »,
développé à partir des travaux de Joseph Sneed et Wolfgang Stegmüller
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dans les années 70 , et qui a atteint sa version la plus consolidée pour le
moment dans l’ouvrage conjoint de Wolfgang Balzer, Sneed et moi-même
intitulé An Architectonic for Science (1987) .
Encore une fois, ici je ne peux pas entrer dans les détails de la métathéorie
structuraliste, qui est assez complexe. Je veux me restreindre aux éléments
de cette conception qui sont les plus significatifs pour modéliser le progrès
scientifique. En outre, je le ferai d’une façon plutôt informelle.
D’après le structuralisme métathéorique, les théories scientifiques
doivent être conçues non comme des ensembles de propositions, mais plutôt
comme des structures assez complexes de nature non-propositionnelle.
Pour être plus précis, une théorie scientifique est conçue comme un réseau
à la structure fortement hiérarchisée, qui a la forme (dans la terminologie
la théorie des graphes) d’un arbre fini. Les « nœuds » de l’arbre sont des
unités structurelles appelés des « éléments théoriques », lesquels représentent
une sorte de « mini-théories », tandis que les « branches » représentent la
relation de spécialisation entre les éléments théoriques. L’élément théo-
rique premier, celui qui, pour ainsi dire, est le « tronc » de l’arbre, contient
. Cf. J.D. Sneed, The Logical Structure of Mathematical Physics, Dordrecht, Reidel, 1971,
2 e éd. 1978, et W. Stegmüller, Theorienstrukturen und Theoriendynamik, Berlin-Heidelberg,
Springer, 1973.
. On trouvera une introduction informelle et récente à cette conception en français dans
mon livre La philosophie des sciences. L’invention d’une discipline, Paris, Éditions de la
rue d’Ulm, 2006.

Le Philosophoire, 35 (2011) – La Science, p. 39-64


La notion de progrès scienttifique 55

les concepts les plus fondamentaux et les lois les plus fondamentales de
la théorie en question. À partir de celui‑ci, on obtient tous les autres élé‑
ments théoriques du réseau par le moyen d’une application successive de
la relation de spécialisation, qui peut être définie formellement, bien que
je ne le ferai pas ici. À leur tour, chacun des éléments théoriques du réseau
consiste pour l’essentiel de deux entités structurelles : un noyau théorique,
K, et un domaine d’applications intentionnelles, I. K est une entité assez
complexe, mais toutes ses composantes peuvent être définies formellement
avec des notions de la théorie des modèles, tandis que la définition formelle
du domaine I est seulement partielle : I est déterminé aussi par des para‑
mètres hautement pragmatiques. (D’ailleurs, c’est pour cette raison que le
structuralisme, à la différence des autres conceptions de la même famille,
ne peut pas être classifié comme une conception purement sémantique des
sciences, mais elle est aussi pragmatique.) Dans une mesure importante, la
détermination du domaine I ne dépend pas seulement de critères formels,
théoriques, mais aussi des intérêts de la collectivité qui utilise la théorie (ce
qu’on appelle la « communauté scientifique ») ; or, la notion d’intérêt est
clairement une notion pragmatique, qui échappe totalement à une forma‑
lisation sémantique. Les intérêts qui jouent un rôle dans la détermination
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de I peuvent être parfois technologiques, mais parfois ils sont purement
épistémiques, et parfois ils sont un mélange compliqué des deux genres.
Mais ceci n’est pas essentiel pour la détermination du domaine I. Ce qui
est essentiel dans l’aspect pragmatique de sa détermination n’est pas qu’il
soit technologique ou non, mais plutôt qu’il correspond à ce qu’on pourrait
décrire comme les « intérêts vitaux » d’une communauté scientifique. En
fait, la communauté et le domaine I constituent une unité indissoluble – une
« forme de vie collective », comme peut-être dirait Wittgenstein.
Chaque élément théorique d’un réseau R est constitué par un noyau
K et son correspondant domaine d’application I. On peut parier aussi du
domaine total d’applications du réseau : il est tout simplement l’union des
domaines partiels de chaque élément théorique : IR = I1 ∪ I2 ∪ I3 ∪ … On
peut considérer la situation aussi à l’inverse : on est d’abord intéressé dans
un domaine total IR, qu’on veut expliquer, analyser, systématiser au moyen
d’un réseau R. On construit alors une partition de IR dans des domaines
partiels, I1, I2, I3, … et on cherche alors dans R les noyaux K1, K2, K3, … qui
leur correspondraient (ou bien on les construit si on ne les a pas encore).
Ce qui est important de remarquer ici pour notre problématique, est que
le « moteur » du progrès scientifique, au moins dans un réseau déterminé
R, consiste dans l’intention de vérifier que chaque Ki du réseau peut être
vraiment appliqué avec succès au domaine que prétendument lui corres‑
pond. Ou bien vue dès la perspective inverse, le moteur du progrès pour

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56 C. Ulises Moulines

la communauté scientifique consiste à essayer de montrer que, pour un


domaine total IR, qui nous intéresse pour une raison ou pour une autre, on
peut construire une partition de IR dans des domaines partiels pour chacun
desquels on trouve une spécialisation K1 dans le réseau de la sorte que
Ii peut être subsumée sous Ki. Il n’est pas banal de définir formellement
cette relation de subsomption ; cependant, on peut le faire avec l’appareil
conceptuel de la métathéorie structuraliste. J’ignorerai les détails techni‑
ques ici, mais je noterai tout simplement que la relation de subsomption
d’un domaine sous un noyau lui correspondant consiste, pour l’essentiel,
de deux opérations conceptuelles : d’abord les systèmes qui apparaissent
dans I sont conçus en tant que substructures déterminées de K – d’une façon
métaphorique, on pourrait dire qu’on décide de « voir le monde » (au moins
le monde qui nous intéresse dans un contexte déterminé dans les termes
d’une partie des concepts qui constituent K. La deuxième opération dans
la relation de subsomption consiste à vérifier que le domaine ainsi conçu
peut être étendu dans une structure complète de K, ce qui veut dire, entre
autres choses, qu’il satisfait les lois de K.
Essayons d’illustrer ce rapport au moyen d’un exemple. Supposons que
nous nous intéressions au mouvement de quelques points lumineux dans le
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ciel nocturne. Et supposons que nous nous intéressions aussi au mouvement
de quelques boules massives qui collisionnent sur une table de billard.
Voilà notre domaine total d’intérêts, qui consiste en deux domaines partiels
– celui des points lumineux dans le ciel nocturne et celui des boules sur la
table. Et supposons encore que nous croyons, pour une raison ou une autre,
que ces deux domaines peuvent être expliqués au moyen de la mécanique
classique newtonienne. Que faut‑il faire pour valider cette supposition ?
Bon, d’abord, il faut concevoir chacun des deux domaines dans les termes
de la cinématique newtonienne ; c’est-à‑dire, nous concevrons les points
lumineux et les boules, si différents soient‑ils du point de vue phénomé-
nique, de la même manière : comme des ensembles de particules indivisibles
qui parcourent des courbes continuelles dans l’espace et le temps. Voilà
les substructures d’un système newtonien. Ensuite, nous ajouterons à ces
substructures des fonctions masse et force appropriées et chercherons, dans
le réseau total de la mécanique newtonienne, deux éléments théoriques
adéquats sous lesquels nous pouvons subsumer chacune des substructures :
pour la première, celle qui représente les points lumineux dans le ciel,
l’élément théorique approprié est déterminé, pour l’essentiel, par la loi de
la gravitation ; pour la deuxième, celle qui représente les boules sur la table,
l’élément théorique approprié est déterminé essentiellement par la loi de la
conservation du moment. Or, ceux deux éléments‑là sont des spécialisations

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La notion de progrès scienttifique 57

des lois fondamentales de Newton, qui constituent l’élément théorique de


base, le « tronc » commun de la mécanique newtonienne.
Or, notons trois choses importantes dans cet exemple. D’abord, nous ne
disons pas – ou, au moins, nous ne sommes pas obligés de le dire – que le
monde entier consiste de particules dans l’espace et le temps dans le sens
newtonien. Nous disons seulement ceci : pour quelques domaines de notre
expérience, il s’avère convenable de les concevoir comme des particules
dans l’espace et le temps – mais seulement parce que nous envisageons
d’appliquer à ces domaines la mécanique newtonienne.
Ensuite, nous ne disons non plus : la loi de la gravitation (ou la loi de
la conservation du moment, etc.) est « vraie ». Nous disons seulement :
la substructure représentant les points lumineux (ou les boules, etc.) peut
être subsumée adéquatement sous la structure complète déterminée par
telle ou telle loi.
Troisièmement : ici, comme partout dans les sciences empiriques,
le rapport de subsomption n’est jamais parfait ; on parle d’idéalisations,
d’approximations, qui font du rapport de subsomption une affaire graduelle.
La subsomption d’une substructure sous une structure complète est plus
ou moins bonne, à degrés divers.
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Revenons sur la question du progrès scientifique. Le modèle que nous
avons proposé pour représenter les théories scientifiques au moyen de
réseaux nous procure un schéma assez exact et différencié pour comparer
deux théories au cours du temps et pour déterminer si l’une est meilleure
ou non que l’autre. Cette détermination dépend de plusieurs critères en
interaction et nous pourrons parler d’un progrès global seulement si tous
les critères, pris ensemble, montrent des directions convergentes.

6. Progrès lakatosien

Supposons que nous sommes en face de deux réseaux R1 et R2, tels


que R2 apparait chronologiquement après R1. Regardons une première
situation possible, où le progrès dans le passage de R1 à R2 est indéniable,
même pour le relativiste le plus farouche. Il s’agit du cas où R1 et R2 ont le
même élément théorique de base mais ils différent par rapport aux éléments
théoriques spécialisés et aussi dans beaucoup des domaines d’application.
D’après notre définition structurelle du concept de théorie scientifique, il
s’agit donc de deux théories certainement différentes, puisqu’elles diffèrent
dans la structure des réseaux respectifs. Cependant, nous pourrons constater
une situation claire de progrès si les conditions suivantes sont remplies.

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1) R2 a un plus grand nombre de spécialisations de l’élément théorique


de base que R1. Cela veut dire intuitivement que R2 a une capacité de
différentiation et systématisation de l’expérience plus grande que R1.
2) Tous (ou presque tous) les domaines d’application des éléments
théoriques appartenant à R1 sont de sous-ensembles des domaines d’appli‑
cation des éléments appartenant au réseau R2. Cela implique évidemment
que le domaine d’application total de R1 est lui aussi un sous-ensemble
du domaine total de R2 (mais la converse de cette implication n’est pas
toujours valable). Intuitivement, cette condition signifie, si on veut parler
ainsi, que R2 s’applique à plus de choses que R1.
3) Le degré d’adéquation du rapport de subsomption de chaque domaine
d’application sous le noyau de l’élément théorique correspondant est,
en général, plus haut dans R2 que dans R1. Intuitivement, cela peut être
interprété comme la constatation que le réseau R2 fonctionne de manière
plus exacte que R1.
Ces trois conditions sont absolument précises, et même formalisables.
Il n’y a pas ici des marges appréciables pour des interprétations subjec-
tives ou pour des spéculations. On pourrait même envisager un ordinateur
programmé de manière appropriée pour décider, en face de deux réseaux
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donnés, si les trois conditions sont remplies ou non. Si elles le sont les
trois à la fois, nous avons un cas indéniable de progrès scientifique – même
si nous n’avons aucun besoin de postuler que les lois des réseaux soient
vraies dans un sens métaphysique, ni qu’il y a un univers invariable de
choses-en-soi.
Il est convenable de choisir une dénomination spécifique pour ce genre
de progrès. Nous pouvons l’appeler « progrès lakatosien », en hommage à
Imre Lakatos, puisque je crois qu’on peut assez vraisemblablement inter‑
préter son aperçu du progrès scientifique, exposé dans son fameux essai
Falsification and the Methodology of Scientific Research Programmes dans
les termes proposés ici – même si le cadre conceptuel utilisé par Lakatos est
beaucoup moins précis et parfois même incohérent. Les unités de comparai‑
son pour Lakatos, bien sûr, ne sont pas de réseaux structurels mais ce qu’il
appelle des « programmes de recherche scientifique » (« scientific research
programmes »), qu’il conçut encore dans le cadre du statement view. Mais,
avec un grain de bonne volonté herméneutique, on peut réinterpréter ses
programmes comme nos réseaux.
Il faut noter, cependant, qu’on peut décider clairement qu’on est en
face d’un cas de progrès lakatosien seulement si les trois conditions à la
fois sont remplies. La question resterait indéterminée si elles ne le sont
pas simultanément. Par exemple, supposons que la première condition est

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La notion de progrès scienttifique 59

satisfaite, c’est-à‑dire que le deuxième réseau a beaucoup plus de possibilités


de différentiation et systématisation que le premier, mais que, de l’autre
côté, ces nouvelles spécialisations s’appliquent à moins de domaines ; ou
bien, que les deux premières conditions sont remplies, mais que le degré
de subsomption adéquate est moins élevé dans le deuxième réseau. Dans
ces cas‑là, il serait assez problématique de stipuler que nous sommes dans
une situation de progrès. En fait, les chercheurs qui sont impliqués dans un
processus du type lakatosien, essayeront toujours de faire des efforts pour
vérifier les trois conditions à la fois. Dans le cas contraire, ils ne resteront
pas satisfaits.
Quoi qu’il en soit, nous pouvons constater que notre appareil méta‑
théorique nous permet d’établir une sorte de progrès scientifique qui est
indubitable. Vouloir nier que dans une évolution structurellement du type
lakatosien, il y a eu des progrès, serait vraiment du snobisme pur. En plus,
on peut constater bien sûr un grand nombre d’exemples historiques qui
peuvent être reconstruits dans notre schéma. Mis à part l’exemple de la
chimie daltonienne, que Lakatos lui-même analyse dans son essai, il est
assez raisonnable de reconstruire l’évolution de la mécanique classique
dans la lignée Newton-Euler-Laplace-Lorentz de la manière indiquée
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ci‑dessus. Du même en va pour la thermodynamique depuis les travaux
de Willard Gibbs des années 1870, ou pour la génétique mendélienne.
Dans tous ces cas, nous constatons bien sûr la présence d’une succession
de réseaux structurellement assez hétéroclites, qui néanmoins satisfont les
trois conditions du progrès lakatosien.

7. Progrès avec incommensurabilité partielle

Cependant, le relativiste têtu n’admettra pas avoir été battu complètement


par la possibilité, et même la réalité historique, de ce que nous avons décrit
comme « progrès lakatosien ». Il peut concéder qu’il a eu des processus
dans l’évolution des sciences qui ont la structure que nous avons formalisé
et qui sont indépendants des présuppositions douteuses du progressiste naïf
ou du réaliste scientifique. Mais il peut encore nous faire remarquer qu’il y a
aussi des processus qui ne correspondent pas du tout au schéma lakatosien.
Ce sont les cas des grands bouleversements dans l’histoire des sciences,
ces processus que Kuhn appela des « révolutions scientifiques » – des
exemples tels que le passage de l’astronomie ptoléméenne à l’astronomie
copernicienne, de la mécanique classique à la mécanique relativiste ou à la
quantique, de la théorie du calorique à la thermodynamique, de la chimie du

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phlogiste à la chimie de l’oxydation, de la théorie lamarckienne de l’évo‑


lution des espèces à la théorie darwinienne, etc. Dans tous ces cas‑là, nous
avertira‑t‑il, la présence du phénomène de l’incommensurabilité fait qu’on,
par principe, ne peut pas appliquer les catégories du progrès lakatosien, et
ce sont ces exemples qui mettent en cause l’idée d’un progrès global de nos
connaissances scientifiques. Dans ces cas, dira‑t‑il, l’incommensurabilité
empêche qu’on puisse comparer raisonnablement des réseaux consécutifs.
La raison est simple : dans le cas du progrès lakatosien, il faut toujours
présupposer au moins que l’élément théorique de base reste le même. Mais
cette présupposition est justement détruite par l’incommensurabilité, parce
que la sémantique même des concepts fondamentaux d’un réseau et de
l’autre est complètement divergente.
Or, pour déterminer si cette objection du relativiste est valable ou non,
il faut faire une distinction très importante. Il y a deux manières possibles
d’interpréter l’objection du relativiste dans notre modèle des réseaux. On
peut les appeler, respectivement, la thèse de l’incommensurabilité partielle
et la thèse de l’incommensurabilité totale. La première est vraisemblable,
au moins pour quelques-uns des cas examinés. La deuxième ne l’est pas
du tout. Cependant, même la thèse de l’incommensurabilité partielle, qui
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est plus ou moins vraisemblable, n’empêche pas par principe de définir
une notion de progrès scientifique objectivement valable. Voyons l’une
et l’autre.
La thèse de l’incommensurabilité partielle affirme que quelques-uns
des concepts fondamentaux de l’un et de l’autre réseau sont mutuellement
intraduisibles. Ce serait, dans une interprétation favorable au relativiste, le
cas du concept de planète pour l’astronomie ptoléméenne et copernicaine,
des concepts d’espace, temps et masse pour la mécanique classique et rela‑
tiviste, du concept de processus thermique pour la théorie du calorique et
pour la thermodynamique, etc. Or, nous avertit le relativiste, si ces concepts
fondamentaux sont déjà intraduisibles, les lois fondamentales ne pourront
avoir la même sémantique non plus, même si elles se ressemblent par leur
forme syntactique. Par conséquent, la première condition du progrès lakato‑
sien n’a plus de sens ici. Les éléments théoriques de base sont si divergents
qu’il n’y a plus de sens à vouloir comparer l’un à l’autre par rapport au
nombre de spécialisations auxquelles ils donnent lieu respectivement.
Or, le relativiste a raison jusqu’ici : dans le cas de l’incommensura‑
bilité partielle, on ne peut pas comparer les noyaux de l’un et de l’autre
des réseaux. Mais cela atteint seulement la première condition du progrès
lakatosien ; cela n’atteint pas les deux conditions suivantes – celle référée
aux domaines d’application, et celle du degré de subsomption. Et la raison

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La notion de progrès scienttifique 61

est que, dans l’incommensurabilité partielle, il est vrai que quelques-uns


des concepts fondamentaux sont intraduisibles, mais cela n’est pas vrai de
tous. Il est vrai que le mot « planète » a un sens complètement différent
dans l’astronomie ptoléméenne et la copernicaine, mais ceci n’est vrai ni
du mot « astre », ni de l’expression « mouvement circulaire », ni du mot
« épicycle » ; il est peut-être vrai que la métrique de l’espace et du temps
absolus dans la mécanique classique est incommensurable avec celle de
l’espace de Minkowski, mais ceci n’est pas vrai des rapports spatio-tempo‑
rels purement topologiques ; il est vrai que la signification de « processus
thermique » ou « température » semble diverger radicalement dans la théorie
calorique et la thermodynamique, mais ceci n’est pas vrai des concepts de
volume et de pression d’un gaz ; et ainsi par la suite.
Dans les structures complètes qui constituent les noyaux des éléments
théoriques de base d’un réseau et de l’autre, il peut y avoir des composantes
mutuellement intraduisibles ; mais il y a aussi des composantes qui sont
identiques ou au moins sémantiquement interdéfinibles. Ce sont ces der‑
nières celles qui constituent les substructures qui représentent les domaines
d’application des éléments respectifs. Et pour ces substructures, qui sont
communes ou au moins analogues dans les deux réseaux, nous pouvons
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certainement poser encore les deux questions décisives. 1) Est‑ce que
l’ensemble des substructures représentant des applications dans le réseau
R1 est un sous-ensemble de l’ensemble des substructures représentant des
applications dans le réseau R2 ? 2) Est‑ce que le degré d’adéquation de la
subsomption de ces-mêmes substructures dans les noyaux de R1 est moins
bon que le degré respectif de subsomption dans R2 ? Ces deux questions sont
parfaitement intelligibles même si les noyaux de R1 et R2 sont, pris dans sa
totalité structurelle, incommensurables. Si la réponse aux deux questions
ci‑posées est positive, alors nous avons un bon critère pour décider que le
passage de R1 à R2 signifie un progrès authentique, objectivement détectable
– même avec incommensurabilité partielle.

8. Est‑ce que l’incommensurabilité totale est une possibilité


sérieuse ?

Les cas d’une incommensurabilité partielle sont, par la partialité même


de cette forme d’incommensurabilité, aussi des cas de commensurabilité
partielle. Et cette sorte de commensurabilité, même réduite, nous venons
de le voir, est suffisante pour définir une relation d’ordre évaluatif qui peut

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être interprétée très vraisemblablement comme une sorte de progrès scienti‑


fique objectif. Quelle chance lui reste encore au relativiste pour défendre sa
position radicale ? La seule chose qu’il pourrait répliquer encore c’est que,
quand il parle d’incommensurabilité, il se réfère à une incommensurabilité
totale – tous les concepts fondamentaux de l’un et de l’autre des réseaux, et
partant les structures complètes des noyaux respectifs, sont mutuellement
intraduisibles. Cela signifie aussi que les domaines d’application respectifs
ne sont pas sémantiquement comparables. Est‑ce que cela constitue une
possibilité à prendre sérieusement ?
La première chose à remarquer ici c’est qu’il est extrêmement douteux,
pour ne dire carrément absurde, de prétendre qu’un seul des exemples his‑
toriques favoris des relativistes ait la structure qui conviendrait à l’incom‑
mensurabilité totale. Evidemment, ce n’est pas ici la place pour procurer
une analyse historique détaillée de ces exemples. Mais je crois qu’il suffira
de faire quelques indications brèves pour bien comprendre le caractère
déraisonnable de l’hypothèse de l’incommensurabilité totale. Le relativiste
radical devrait soutenir, par exemple, qu’il n’est pas possible d’indiquer
une seule description commune des applications des réseaux consécutifs
dans la lignée Ptolémée-Copernic-Kepler-Newton-Einstein. Or, il suffit
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d’en indiquer une qui a été toujours présente et a joué un rôle important au
cours de ce processus historique : la description de la trajectoire de Mercure ;
voici un phénomène astronomique qui apparait décrit de manière, si non
identique, du moins structurellement analogue, depuis Ptolémée jusqu’à
Einstein, et par rapport auquel il est indubitable qu’il y a eu un progrès
scientifique d’ordre explicatif. Deuxième exemple : le phénomène de la
transformation des métaux exposés pendant longtemps à l’air fut toujours
la même application à travers la lignée Stahl-Priestley-Lavoisier – une autre
des séquences de théories apparemment incommensurables. Troisième
exemple : les différences et similarités anatomiques entre des fossiles et
des organismes vivants a été la même application envisagée par les théories
successives de Buffon, Lamarck, Cuvier et Darwin. On pourrait multiplier
les exemples pour tous les cas typiques de la littérature relativiste.
La seule chose que le relativiste radical pourrait répliquer encore à
ce genre d’exemples serait qu’il ne veut pas nier que les phénomènes
en question (la trajectoire de Mercure, la transformation des métaux, le
rapport entre fossiles et êtres vivants) en eux-mêmes soient communs
aux intérêts des théories en question, mais qu’il n’y a pas un seul concept
commun à chacune de cette série de théories pour concevoir et décrire les
phénomènes en question. Or cela reviendrait à dire : voici un phénomène
X que je peux très bien identifier ; mais il n’y a aucun concept commun
aux théories qui s’occupent d’X avec lequel je puisse le décrire. Mais,

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alors, qu’est‑ce que c’est que X ? Au moins que nous présupposions une
sorte d’intuition mystique, qui nous permettrait d’identifier les objets de
notre connaissance sans avoir recours à des concepts qui soient la propriété
commune des théories qui s’occupent d’X, personne, ni le relativiste ni
quelqu’un d’autre, n’est en mesure d’identifier X. Et si notre relativiste,
acculé par cette argumentation, devient soudainement un mystique, alors
il est clair qu’il ne pourra être plus notre partenaire dans une discussion
rationnelle. Nous pouvons l’oublier.
Cette conclusion signifie‑t‑elle qu’il ne peut y avoir de théories totalement
incommensurables du point de vue du progrès scientifique ? Certainement
pas ! Il y a bien sûr un grand nombre de théories totalement incommensu‑
rables bien qu’elles se succèdent dans le temps. Seulement, ces cas n’inté‑
ressent ni le progressiste ni le relativiste. Prenons un exemple : l’émergence
de la théorie marxienne de la valeur succéda presqu’immédiatement à
l’effondrement de la théorie du calorique, dans les années 1840. Est‑ce que
cela représente un cas de deux théories totalement incommensurables par
rapport à la question du progrès scientifique ? Bien sûr que oui ! Est‑ce que
cela représente un cas de révolution scientifique du genre auquel pense le
relativiste ? Bien sûr que non ! Le relativiste radical est mis donc devant un
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dilemme très fâcheux : Ou bien il admet concevoir le passage de la méca‑
nique classique à la mécanique relativiste (ou de la chimie du phlogiste à
la chimie de l’oxydation, etc.) de la même manière que le couple « théorie
du calorique – théorie marxienne de la valeur » ; ou bien, il admet que,
dans le premier type d’exemples, il y a des applications communes décrites
au moyen de concepts communs ou homologables. Dans le premier cas,
personne ne le prendra au sérieux et il se révélera être ce que nous avons
soupçonné tout le temps : un snob intellectuel. Dans le deuxième cas, il
devra admettre que l’incommensurabilité épistémologiquement intéressante
est seulement l’incommensurabilité partielle. Mais dans ce dernier cas, il
devra admettre aussi, nous l’avons vu, une forme de progrès scientifique
objectivement valable.

Bibliographie
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Reidel, 1987.
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Le Philosophoire, 35 (2011) – La Science, p. 39-64


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Moulines C.U., La philosophie des sciences – l’invention d’une discipline, Paris,
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Sneed J.D., The Logical Structure of Mathematical Physics, Dordrecht, Reidel,
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Stegmüller W., Theorienstrukturen und Theoriendynamik, Berlin-Heidelberg,
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