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Raison présente

La valeur humaine de la science


Paul Langevin

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Langevin Paul. La valeur humaine de la science. In: Raison présente, n°55, 2e trimestre 1980. Raisons rationalités
rationalismes. pp. 57-62 ;

doi : https://doi.org/10.3406/raipr.1980.2083

https://www.persee.fr/doc/raipr_0033-9075_1980_num_55_1_2083

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ce texte est à comparer avec ce que dit Poincaré sur les rapports de la morale et de la science…
ici, la science, biologique notamment, est sollicitée pour justifier la morale. « la biologie (évolutionniste mais non darwinienne !) nous dit «
selon quelles règles nous devons orienter notre action pour enrichir et transmettre le trésor d’expérience dont nous sommes à présent les
dépositaires » ! Il nous précise que ce n’est pas la lutte (toujours destructrice selon lui) mais la coopération qui est le moteur de l’évolution
et qui, donc, indique le chemin à suivre pour la morale de l’avenir, ni conformiste ni égoïste, mais solidaire et « personnaliste »… Langevin
fut compagnon de route puis membre du PCF (1944, 2 ans avant sa mort). On nous explique que la science a une valeur utilitaire, mais
périlleuse (dans le contexte du capitalisme), elle a une valeur éducative et émancipatrice (elle délivre de la superstition) elle a une valeur
morale : elle montre le sens de la vie(collective et personnelle). Bref, elle a une valeur spirituelle supérieure à sa valeur pratique. c’est la
vraie philosophie !…

LA VALEUR HUMAINE DE LÀ SCIENCE

Paul Lange vin

[...] Quelques bienfaisantes que soient certaines de ces applications

pour
science]
lente
Ces
milieu
une nouveaux
société
diminuer
à nouveau.
s'y
accéléré
adapter
humaine
et
la puissants
auquel
Aura-t-elle
peine
nous
insuffisamment
et
elles
semblent
moyens
la l'intelligence,
souffrance
se développent
d'action
aujourd'hui
préparée
descréent
l'imagination
hommes,
etn'être
à leur
les introduction
pourrecevoir
pas
lenotre
rythme
etsans
la
espèce
ou
volonté
danger.
[de
dans
trop
un
la

nécessaires pour y vivre et pour transformer son organisme et ses insti¬


tutions, par évolution ou par mutation, ou périra-t-elle, victime d'elle-
même et de son propre effort, comme d'autres espèces l'on fait avant
elle ? Beaucoup de bons esprits se posent aujourd'hui la question ; cer¬
tains vont jusqu'à crier leur défiance et à proposer d'enchaîner la
hommes.
science comme le fut autrefois Prométhée pour avoir donné le feu aux

Il y a effectivement danger, danger économique et danger militaire.


Le danger économique apparaît aujourd'hui à tous. Il résulte d'une
ivresse technique, d'un développement trop rapide de l'industrie dans
des conditions où la machine, au lieu d'être mise au service de tous les
hommes, vient concurrencer victorieusement ceux-ci. Des hommes sont
sans travail et sans ressources en face d'une paradoxale surproduction
et d'autres, ceux qui restent attachés à la machine pendant un temps
trop long, deviennent les esclaves de celle-ci, perdent l'initiative, la
spontanéité qui faisaient la valeur de l'ancien artisan. Voltaire disait
que si Dieu a créé l'homme à son image, celui-ci le lui a bien rendu ;
de même l'homme qui a voulu créer la machine à son image pour
effectuer à sa place les gestes nécessaires à prolonger sa vie, est menacé,
par l'usage, de devenir semblable à sa créature, de n'être plus que le
prolongement de celle-ci ou la victime des besoins artificiels créés pour
augmenter sans cesse les profits résultant de son fonctionnement tou¬
jours plus intensif. Le jeune Américain engage son avenir pour se
procurer les dernières nouveautés de la technique et la colonisation
va tenter le Nègre ou l'Oriental avec des toxiques dont il se passerait
bien.

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Il y a aussi le danger que j'appelais tout à l'heure militaire, celui
qui résulte de la terrible efficacité que la science a donnée aux moyens
de destruction. La question est angoissante de savpir laquelle ira le
plus vite dans ses effets, des deux possibilités de servir ou de nuire
qu'une seule et même science met à la disposition des hommes.
Ceux qui aiment la science et la veulent bienfaisante ont le devoir
d'y songer et d'y travailler. Pour réaliser l'adaptation nécessaire aux
conditions nouvelles créées par la science, dont nous ne croyons pas
possible ni désirable d'arrêter le développement en raison des bienfaits
sans limite qu'elle contient en puissance, pour parer au double danger
économique et militaire, une création de justice est nécessaire, justice
sociale d'un côté, justice internationale de l'autre. Puissions-nous y
arriver à temps !

*♦
*

Je voudrais montrer maintenant comment la science elle-même peut


nous servir de guide et de soutien dans cette double tâche, et com¬
ment sa valeur morale et spirituelle peut nous aider à combattre les
dangers résultant de sa trop grande ou trop prématurée valeur utilitaire.
Il me suffira pour cela de rappeler qu'elle fut dès l'origine, non seule¬
ment un moyen de libération matérielle, de domination des forces na¬
turelles par la connaissance de leurs lois, mais encore et surtout un
moyen de libération intellectuelle et morale par la compréhension de
l'Univers qui nous entoure, par une conscience toujours plus claire de
notre situation par rapport à lui, par un effort constant de communion
spirituelle avec lui.
L'homme primitif a vécu dans la crainte devant un monde qui
l'écrasait de manière imprévisible et incompréhensible. C'est progres¬
sivement, tout d'abord, qu'il est arrivé à se concevoir lui-même en tant
qu'individu capable de volonté et d'action, à sortir des conceptions
participationnistes dans lesquelles il ne se séparait ni de son groupe ni
même de la nature. Il s'est découvert comme distinct parmi d'autres
individus analogues à lui et capables d'agir les uns sur les autres par
le geste ou par la parole. Cette dissociation du groupe en individus a
représenté le premier progrès, le premier balbutiement d'une science ;
elle correspondait à une représentation des phénomènes humains au sein
du groupe par les actions et les réactions mutuelles d'individus distincts
et, comme toujours, l'explication ainsi acquise dans un domaine res¬
treint a été extrapolée, généralisée sous une forme d'une conception
anthropomorphique du monde où les phénomènes naturels étaient in¬
terprétés comme procédant de volontés ou de désirs analogues aux
volontés et aux désirs humains, période mythologique où les forces
de la nature étaient incarnées dans des divinités d'autant plus puissantes

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que leurs
humaines. manifestations dépassaient davantage l'échelle des forces

volontés
De même
divines
que
étaient
la volonté
considérées
humaine
comme
est difficilement
impénétrablesprévisible,
et les hom¬
les

mes vivaient dans cette crainte perpétuelle de la colère des dieux: ou


des arrêts
dont ils créent
du destin
la lourde
qui sont
et poignante
les ressortsatmosphère.
profonds de la tragédie grecque

La préoccupation essentielle des premiers physiciens, qui furent


avant tout des philosophes et des moralistes, de Démocrite et d'Epi-
cure,
de la fut,
crainte
comme
des le
dieux
dit explicitement
et de la crainte
ce de
dernier,
la mort,
de libérer
de leurlesdonner
hommes
la
paix de l'âme en développant en eux la conviction que la Nature n'était
pas le domaine du caprice, mais que tout y était soumis à des lois,
compréhensible et prévisible, sinon évitable. Voici un passage d'Epicure
qui me paraît significatif à ce point de vue :

« Il faut bien se dire que le trouble fondamental de l'âme humaine


provient d'abord de ce que l'on considère les phénomènes comme dus
à des êtres auxquels on attribue des volontés, des actes, et des mobiles ;
ensuite de ce qu'on redoute toujours comme certain ou comme pro¬
bable surmême
redoute la foil'insensibilité
des mythes dequelque
la mort
châtiment
comme si
terrible
nous devions
et éternel,
en qu'on
avoir

conscience ; enfin de ce qu'on éprouve toutes ces craintes, non en con¬


séquences d'opinions mûries, mais d'imaginations sans raison, de sorte
que sans définir ce qui est à craindre, on ressent plus de trouble que
si l'on s'était
consiste à être fait
délivrée
sur les
de choses
toutes ces
une craintes.
juste opinion.
» La paix de l'âme

Il ajoute :

« Tout d'abord, il faut bien se persuader que la connaissance des


phénomènes physiques, soit en eux-mêmes, soit en connexion avec d'au¬
tres phénomènes,
confiance. » n'a d'autre fin que la paix de l'âme et une ferme

Lucrèce a exprimé cette idée de façon magnifique en disant, après


avoir décrit la crainte dans laquelle vivaient les hommes devant les
caprices du Destin :

« Cette terreur et ces ténèbres de l'âme, il faut donc que les dissi¬
pent, non les rayons du soleil ni les traits lumineux du jour, mais la
vue de la nature et son explication. »

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Je voudrais souligner cet aspect de la science comme moyen de
pacification et de libération de l'esprit en montrant comment les scien¬
ces,moins
au physiques
en partie,
d'une l'admirable
part, et biologiques
programmede d'Epicure
l'autre, ont
et de
déjàLucrèce
rempli,;
je voudrais montrer aussi que c'est en appliquant les méthodes et
l'esprit de cette science à tous les aspects de la réalité, et en particulier
aux problèmes humains, que nous pouvons conjurer les dangers de
l'heure actuelle et sauver notre espèce, sous le seul postulat qu'elle
représente une forme de vie digne d'être préservée. Le terme aujour¬
d'hui usuel de sciences humaines pour désigner les diverses disciplines
où l'on étudie l'homme est déjà significatif d'une confiance générale et
croissante dans l'efficacité des méthodes scientifiques et de l'attitude
rationnelle, quel que soit le domaine de leur application.
Il est à peine nécessaire de rappeler le mouvement commencé de¬
puis Copernic pour mettre à leur place dans l'Univers, l'Homme et la
Terre qui le porte, pour en finir avec les conceptions anthropocentrique
et géocentrique du monde et pour nous donner la salutaire et morale
conviction que nous sommes tous de plus en plus étroitement solidaires
à mesure que la science se développe, que nous serons tous sauvés ou
perdus en même temps dans la grande aventure de notre espèce sur ce
globe lancé à travers l'océan de l'espace et du temps.
Le développement de l'astronomie et de la physique nous a permis
de faire le point, de manière de plus en plus précise, au cours du grand
voyage, de sonder les profondeurs reculées du ciel, d'évaluer l'ancien¬
neté de la Terre et de la Vie derrière nous, ainsi que nos possibilités
d'avenir.

C'est tout récemment que nous avons pu obtenir des données pré¬
cises sur le passé de la Terre et connaître l'âge des terrains par l'analyse
chimique des minéraux radio-actifs, dans lesquels se poursuit imper¬
turbablement, depuis leur formation, la transformation spontanée de
l'uranium et du thorium en hélium et en plomb. Nous savons ainsi que
métamorphisés
l'apparition de des
la vie
terrains
(sous archéens)
la forme déjà
remonte
très àcomplexe
environ des
deuxfossiles
mille

millions d'années et que l'évolution dont nous sommes issus a dû se


poursuivre
cerne l'avenir,
sansnos
arrêt
connaissances
pendant cetterécentes
inconcevable
sur l'évolution
durée. Endes
ce étoiles
qui con¬
et

la découverte du fait que leur rayonnement est dû à une destruction


progressive et peut-être intégrale de la matière qui les compose, nous
ont permis d'évaluer le temps pendant lequel un astre comme notre
soleil peut encore continuer à répandre autour de lui au taux actuel
la lumière et la chaleur génératrices de la vie terrestre et nécessaires
à son entretien. Si des raisons terrestres telles que la dessication de
l'Océan ne viennent pas limiter notre avenir, nous pouvons compter
sur dix mille milliards d'années, c'est-à-dire sur un temps cinq mille

60
fois
notreplus
espèce
longde que
développer
l'insondable
pleinement
passé ses
de la
possibilités.
Terre, pour permettre à

La biologie, à son tour, quoique moins avancée mais plus proche


desdes
et problèmes
raisons d'espérer.
humains, Elle
nousnous
apporte
donnedes
aussi,
données
à montrès
sens,
importantes
une base

plus large
montrant
témoignage
devons orienter
par
et
héréditaire
l'histoire
plusnotre
solide
d'un
de
action
que
notre
passé
toute
pour
conscience,
infiniment
autre
enrichir
pour
suivant
reculé,
et notre
transmettre
et
quelles
morale,
d'accord
règles
leen
avec
trésor
nous
le

d'expérience
La doctrine
dontdenous
l'évolution,
sommes àlespeu
dépositaires
près unanimement
d'un moment.
acceptée au¬

jourd'hui,
ves de vie nous
à travers
apprend
les générations
que nous sommes
sans nombre.
issus deElles
formes
noustrès
ontprimiti¬
trans¬
mis, dans la douleur, la flamme vacillante, mais de plus en plus claire,
que nous leur devons de préserver et de transmettre. Nous sommes les
termes actuels de séries sans lacunes, responsables de leur prolongement,
et, le passé garantissant l'avenir, nous pouvons espérer, dans l'infini du
temps qui s'ouvre devant elles, les voir évoluer vers des formes de vie
incomparablement plus belles et plus riches que la nôtre, dans une mesure
bien plus grande encore que celle-ci ne dépasse l'amibe primitive, physi¬
quement et intellectuellement.
Il y a, dans cette conception évolutionniste de la vie, une richesse
de possibilités dont sont complètement dépourvues les conceptions
créationnistes où chaque espèce est fixée dans sa descendance et où
l'effort de chacun doit s'isoler dans l'espoir du salut individuel hors de
notre monde. C'est la faiblesse des religions dites de salut qu'elles sé¬
parent ainsi l'individu de l'espèce dans la hantise désespérée d'une
survie personnelle. Au contraire, le sentiment d'une solidarité étroite et
complète avec notre espèce dans l'espace et dans le temps, la certitude
de possibilités terrestres sans limites pour notre descendance et la
conscience de pouvoir influer sur elle par notre propre action, me
paraissent capables au plus haut point d'inspirer et d'orienter cette
action.

Ce que nous savons par la biologie nous permet de préciser encore


davantage, en nous renseignant sur les conditions favorables à l'appa¬

rition
nienne
ments
survivance
de ce mythe
de
et
de formes
faisait
l'évolution
des
lesplus
partisans
nouvelles
de aptes.
lalaissait
lutte
de
On
et la
au
le
plus
sait
guerre
hasard
moyen
riches
queléternelle
le
de
mauvais
de
soin
sélection
vie.de
qui
usage
La
produire
voient
conception
quiontpermettait
dans
les change¬
fait la
et
darwi¬
lutte
font
la

et dans la
embellir la vie.
destruction réciproque le moyen de choix pour enrichir et

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Nous n'en sommes heureusement plus là : nous savons que la lutte
n'a jamais rien créé et ne sait que détruire. Ce qui permet l'apparition
de formes nouvelles et plus hautes de vie, c'est au contraire le processus
d'association et d'entr'aide. Cest par lui que les protozoaires primitifs
se sont réunis pour constituer l'être multicellulaire, que les individus
ainsi constitués se sont progressivement compliqués par la différen¬
ciation d'éléments primitivement identiques, puis, au degré suivant, se
sont associés pour constituer les sociétés animales ou humaines avec
différenciation et spécialisation croissante pour l'enrichissement et l'aide
réciproque. C'est lui qui doit, dans l'étape actuelle, aboutir au degré plus
élevé encore, au groupement de nations différentes et unies. Il dépend
de nous, la science nous l'enseigne, que ce progrès s'accomplisse ou
que notre espèce meure.
Le devoir de chacun, individu ou groupe, pour contribuer à cet
enrichissement que permet l'entr'aide, à cette augmentation continue
du trésor commun de sagesse et de science, est de travailler à l'œuvre
d'association d'une part, et d'autre part, à l'œuvre de différenciation.
Double devoir de personnalité pour apporter une contribution nouvelle
et de solidarité pour mettre cette contribution à la disposition des
autres
des autres.
individus ou des autres groupes, et pour profiter aussi de l'apport

C'est là que me semble être la leçon de la science, la base scientifi¬


que de la morale humaine que l'étude de la vie permet de dégager.
L'oubli des deux devoirs fait courir deux dangers à la vie collective ou
à la vie tout court : le danger d'égoïsme qui compromet la solidarité
et le danger de conformisme qui s'oppose au devoir de personnalité.
Ni égoïsme ni conformisme. Il me semble qu'on peut trouver là les
clartés nécessaires pour résoudre le problème fondamental des sociétés
humaines,
dividu et ceux
la recherche
de la collectivité.
d'un équilibre heureux entre les droits de l'in¬

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