Vous êtes sur la page 1sur 28

Revue belge de philologie et

d'histoire

L'inspiration idéologique du Charroi de Nîmes


Tony Hunt

Citer ce document / Cite this document :

Hunt Tony. L'inspiration idéologique du Charroi de Nîmes. In: Revue belge de philologie et d'histoire, tome 56, fasc. 3, 1978.
Langues et littératures modernes — Moderne taal- en letterkunde. pp. 580-606;

doi : https://doi.org/10.3406/rbph.1978.3202

https://www.persee.fr/doc/rbph_0035-0818_1978_num_56_3_3202

Fichier pdf généré le 14/04/2018


L'INSPIRATION IDEOLOGIQUE
DU CHARROI DE NIMES

Dans les études consacrées au cycle épique de Guillaume Le Couronnement de Louis


et Le Charroi de Nîmes sont souvent, et à juste titre, considérés ensemble, sans
toutefois qu'on se mette d'accord sur la chronologie relative des deux poèmes. Avant la
publication d'une édition proprement critique, due aux soins du professeur McMillan,
le Charroi avait subi une période d'oubli assez regrettable ('), ce qui s'explique sans
doute par l'état défectueux des textes dont on disposait. Par conséquent, on s'adressera
en premier lieu à la critique qui s'est formée autour du Couronnement pour se donner
une idée de l'ambiance idéologique des deux œuvres et pour aborder le problème capital
de leur inspiration. Les sources historiques dont s'est servi l'auteur du Couronnement
pour construire la première branche de son poème et les souvenirs qu'il y a mis à
contribution ont été ingénieusement retracés par M. G. A. Beckmann, qui reconnaît
d'ailleurs que le poète a bien pu façonner sa matière sous l'influence d'événements
contemporains (2). Sur ce point reste fondamentale l'étude de M. R. van Waard (3), qui
avance la thèse de l'inspiration monarchique du Couronnement et propose
l'identification de Louis au roi capétien Louis VII, sans manquer d'émettre une opinion
sur la date de composition, qu'il placerait dans les années 1131-1137, période pendant

( 1 ) Le Charroi de Nîmes .· chanson de geste du XIIe siècle, éditée d'après la rédaction AB


avec introduction, notes et glossaire par Duncan McMillan (Paris, 1972). Nous citons d'après
cette édition. Le Charroi ne figure pas dans Guillaume d'Orange .· four twelfth-century epics,
transi, with introd by Joan M. Ferrante (New York, 1974). On trouvera une critique
intéressante du poème dans // Carriaggio di Nîmes éd. G. E. Sansome (Bari, 1969), pp. 7-48.
(2) G. A. Bfckmann, Die erste Branche des 'Couronnement Louis' und die drei Typen
epischer 'Historizität', dans Germanisch-Romanische Monatsschrift 55 (1974), 385-408.
Beckmann souligne l'importance de traditions historiques, dont il nous fournit une étude
précieuse, en prétendant que «Auswahl und Gewichtung der Ereignisse bleiben unmotiviert,
wenn man sie einem individuellen Autor des 12. Jhs. zuschreibt" (p. 403). D'autre part, il ne
veut pas négliger des événements contemporains du poème qui se présentent «zwar nicht als
Inspirationsquelle, wohl aber als auslosenden Faktor der Dichtung anzusehen» (p. 408) et
conclut de façon suivante : «Wenn wir von der Historiographie sagen konnten, sie habe dem
Epos die Ausstattung geliefert, so trifft entsprechend die Feststellung zu, dass seine eigene Zeit
ihm die Ideologie gab» (loc. cit.)
(3) R. van Waard, Le «Couronnement de Louis» et le principe de l'hérédité de la
couronne, dans Neophilologus 30 (1946), 52-58.
l'inspiration idéologique 581

laquelle le jeune Louis portait la couronne sans toutefois régner. Puis M. Frappier est
venu se ranger à l'avis de l'érudit hollandais sur de nombreux points, en apportant de
nouveaux arguments à l'appui de sa thèse (4). Selon lui, les conclusions de M. van
Waard se sont avérées justes, au moins pour les quatre thèmes principaux du poème,
c'est-à-dire les devoirs du monarque idéal, les devoirs du vassal idéal, le principe de la
monarchie héréditaire, et les dessins impériaux de la monarchie française. Inutile
d'ajouter que le maître y a vu clair. Pourtant il n'est pas dénué d'intérêt de rapprocher
quelques-uns de ses arguments du témoignage de Suger dans sa Vita Ludovici grossi
regis (5). On s'est généralement plu à affirmer, à la suite de Curtius, que les règles de
conduite qu'impliquent les conseils du roi au début du poème français sont tirées, à peu
d'exceptions près, de la Vita Hludowici composée par Thegan. Force nous est de
reconnaître d'ailleurs que M. Frappier est dans le vrai quand il dit «l'inspiration
politique du Couronnement unit l'actualité capétienne aux souvenirs carolingiens» (6).
Sous ce jour on pourrait, sans écarter le speculum regis de Thegan, mettre en parallèle
les enseignements de Charlemagne au commencement du Couronnement et de
nombreux passages tirés de la vita de Suger. De Louis VI le Gros il nous fournit la
description suivante :
Ludovicus itaque famosus juvenis, jocundus, gratus et benivolus, quo etiam a
quibusdam simplex reputabatur, jam adultus, illuster et animosus regni paterni
defensor, ecclesiarum utilitatibus providebat, oratorum, laboratorum et paupe-
rum, quod diu insolitum fuerat, quieti studebat. (éd. Waquet, p. 14).
Cf. Envers le povre te deis umeliier ;
Se il se claime, ne te deit enoier,
Ainceis le deis aidier et conseillier. éd. Langlois, vv. 182-84
Cf. Prefatus autem Ludovicus, quoniam in adolescentia ecclesie amicitiam liberali
defensione promeruerat, pauperum et orphanorum causam sustentaverat,
tirannos potenti virtute perdomuerat, Deo annuente, ad regni fastigia sicut
bonorum voto asciscitur, sic malorum et impiorum votiva machinacione, si fieri
posset, excluderetur (éd. Waquet, p. 84).
Cf. v. 67 Ne orfelin son fié ne !i toldrez cf. 83, 153, 178
v. 155 Et sainte église pense de bien servir
v. 182 Envers le povre te deis umeliier
v. 186 Vers l'orgoillos te deis faire si fier
corne liepart qui gent vueille mangier.

(4) J. Frappier, Les thèmes politiques dans le «Couronnement de Louis», dans Mélanges
Delbouille t. Il (Gembloux, 1964), pp. 195-206.
(5) Suger, Vie de Louis VI le Gros éd. et trad, par H. Waquf.t (Paris, 1964).
(6) Art. cit., p. 206.
582 τ. hunt

Ce que Louis VI avait bien appris du temps de sa jeunesse «dissuescere non potuit,
videlicet ecclesias tueri, pauperes et egenos protegere, paci et regni defensioni
insistere» (p. 88). Ses devoirs, en sa qualité de protecteur, sont clairement exposés
dans le récit qui nous instruit de la manière dont il punit le prédateur Hugues du
Puiset :
Quod si nec suas nee bene meritorum punire vellet injurias, ecclesiarum
oppressiones, pauperum depredaciones, viduarum et pupillorum impiissimas
vexaciones, quibus et terram sanctorum et terre accolas dilapidabat, aut suas
faceret aut removeret. (p. 134) cf. Charroi 65-6

Dans le même esprit Suger déclame contre Guillaume le Roux en le qualifiant de


«pauperum intolerabilis oppressor... ecclesiarum crudelis exactor... si quando
episcopi vel prelati décédèrent, irreverentissimus retentor et dissipator» (p. 12). En
1 1 35 le roi affaibli, Louis VI, se fait confesser avant de communier et se démet de son
autorité royale qui passe à son fils :
Ubi, videntibus cunctis tam clericis quam laicis, regem exuens regnum
deponit, peccando regnum administravisse confitetur, filium suum Ludovicum
anulo investit, ecclesiam Dei, pauperes et orphanos tueri, jus suum unicuique
custodire, neminem in curia sua capere, si non presentialiter ibidem delinquat,
fide obligat, (p. 274).
Si nous acceptons, sous toutes réserves, la thèse de van Waard, selon laquelle le
thème politique du Couronnement s'accorderait avec l'histoire de la monarchie
française entre 1131 et 1137. il importe de remarquer qu'un an seulement après
l'événement décrit par Suger (voir ci-dessus) Louis VII avait quinze ans, ce qui cadre
parfaitement avec la donnée du poème français «Mes sire [ = L ouis] est jovenes, n'a que
quinze anz entiers» (v. 103) (7).
Dans ce qui suit je tenterai de montrer que le Charroi, aussi bien que le
Couronnement, s'inspire de ce moment (1 135-37) dans l'histoire des rois capétiens et
en tire profit pour représenter, dans les personnages respectifs de Louis et de
Guillaume, d'une part les craintes et l'incertitude suscitées par le jeune roi débile (Louis
VII), d'autre part l'idéal que visait la politique promonarchique de Suger. Ce qui nous
amène au deuxième thème politique dont M. Frappier a fait grand cas, les devoirs du
vassal. De toute évidence, les deux poèmes nous livrent une conception nette des

(7) Le poète a opéré une fusion de souvenirs de l'empereur carolingien (Charlemagne) et du


monarque capétien (Louis VI) dans les paroles prononcées par Louis, «Veez. mes père de cest
siècle trespasse . / Viels est et frailes, ne portera mais armes,/ Et je sui jovenes et de petit eage»
(257-9).
l'inspiration idéologique 583

devoirs du vassal considérés comme indépendants de la personne du souverain, devoirs


qui s'imposent par respect pour le principe même de la royauté, pour l'institution
monarchique. C'est dans le même esprit que Suger loue le caractère loyal de Louis VI
qui serait resté fidèle à son père, Philippe I, malgré des circonstances assez
affligeantes :
hic etiam mirabilem ostendens animi generositatem, cum toto tempore vite sue
nee pro matris repudio nee etiam pro superducta Andegavensi ipsum in aliquo
offendere aut regni ejus dominacionem defraudando in aliquo, sicut alii
consueverunt juvenes, curaverit perturbare (p. 82).
Dans le Charroi Guillaume, qui se sent fort tenté de se révolter contre son souverain,
consent à accéder aux conseils avisés et édifiants de son neveu Bertran. Dans le
Couronnement Guillaume n'oublie jamais sa tâche, «paci et regni defensioni insistere».
apaisant des révoltes et écartant les menaces dirigées contre la souveraineté du roi.
Le principe de l'hérédité de la couronne, dont l'importance n'avait point échappé à
M. van Waard, se trouve vigoureusement soutenu. Dans le Couronnement les barons
féodaux se réjouissent de voir le fils de Charlemagne, plutôt qu'un «étranger» succéder
au trône :
«Charles li maines a molt son tens usé.
Or ne puet plus ceste vie mener.
Il ne puet plus la corone porter :
II a un fill a cui la vuelt doner».
Quant cil l'entendent, grant joie en ont mené ;
Totes lor mains en tendirent vers Dé :
«Père de gloire, tu seies merciez
Qu'estranges reis n'est sor nos dévalez». vv. 53-60
Seulement, la description du sacre contient deux éléments assez frappants.
L'accession de Louis au trône est contestée par Arneis d'Orléans, ou bien par Hernaut
selon l'hypothèse de Beckmann, qui remarque à propos quArneïs est la leçon d'un seul
manuscrit (D), pendant que tous les autres conservent le nom d'Hemaut. De plus, ce
n'est pas le pape qui va couronner le jeune L ouis et le proclamer souverain. Selon toute
apparence le poète puise ici dans les souvenirs du couronnement de Louis VI en 1 108.
Suger nous rapporte d'intéressants détails en ce qui concerne son accession au trône,
qui avait lieu «Deo annuente ... sicut bonorum voto ..., sic malorum et impiorum
votiva machinacione, si fieri posset, excluderetur» (p. 84). La décision avait été prise
de couronner Louis VI à Orléans «ad refellendam impiorum machinacionem» (p. 84).
Peu de temps après, des messagers quittèrent Reims pour apporter des litteras
contradictorias présentées «auctoritate apostolica». Reims s'obstina à disputer «prime
regis corone primitias» dont la prérogative remontait à Clovis, qui avait reçu le
584 τ. hunt

baptême des mains de saint Rémi (8). De plus, la contestation s'explique par le fait que
l'archevêque de Reims avait été élu et intronisé sans le consentement du roi, ce qui est
l'origine véritable de la dispute. Ainsi l'histoire et la littérature vont de pair, l'accent est
mis sur l'autorité du roi au dépens du pouvoir du pape et les obstacles posés par
l'opposition à la succession sont rapidement surmontés. Nous soulignons l'importance
de ces deux traits politiques pour la dynastie capétienne s' affermissant, dont
l'amHbition allait jusqu'à prétendre à la suprématie impériale. A la suite de van Waard
on a été fort enclin à faire la comparaison entre le couronnement du jeune Louis et le
sacre de Louis VII à Reims en 1 135, où la présence du pape, qui lui-même sacra la
jeune roi, fit une grande impression. Cette fois, encore, la cérémonie eut lieu sans délai,
«ad refellendum emulorum tumultum» (Suger, p. 268). J'estime donc vraisemblable,
que le poète du Couronnement ait voulu, de propos délibéré, confondre les souvenirs
des deux cérémonies de sacre, afin de rehausser le prestige et l'importance du principe
de la monarchie héréditaire. A ce propos je renvoie à van Waard qui signale
l'observation faite par Luchaire qu'Orderic Vital, en cherchant à décrire l'opposition à
l'accession de Louis VU, l'a aussi confondue en partie avec celle que Louis VI avait
rencontrée en 1 108.
Pour terminer notre bref résumé des thèmes politiques du Couronnement, considérés
dans les perspectives de la dynastie capétienne dans la première moitié du xue siècle,
revenons à la revendication de l'empire dans la politique des premiers Capétiens et à
l'importance, soulignée par Frappier, de l'appui donné par Louis VI à la papauté contre
l'empereur allemand Henri V en 1124, lorsque les grands nobles du royaume se
réunirent à Reims après avoir levé une armée considérable. Leurs délibérations sont
décrites par Suger de la façon suivante :
Transeamus, inquiunt, audacter ad eos, ne redeuntes impune ferant quod in
terrarum dominam Franciam superbe presumpserunt. Senciant contumacie sue
meritum, non in nostra sed in terra sua, que jure regio Francorum Francis sepe
perdomita subjacet ... (p. 222).

L'empereur Henri battit en retraite et Henri I fut repoussé par Amauri de Montfort :
Quo facto, nostrorum modernitate nec multorum temporum antiquitate,
nichil clarius Francia fecit aut potencie sue gloriam, viribus menbrorum suorum
adunatis, gloriosius propalavit, quam cum uno eodemque termino de imperatore
romano et rege anglico, licet absens, triumphavit. Ex quo quidem, suffocata
hostium superbia, siluit terra in conspectu ejus [Macchabées I. i, 3], et pene ad

(8) Nous savons d'après des sources diverses qu'il y avait d'autres prétendants au trône, y
compris Philippe de Mantes.
l'inspiration idéologique 585

quos pertingere poterat inimici, in gratiam ultro redeuntes, amicicie dextras


dederunt (p. 230).

Sans doute c'est le souvenir glorieux de ce succès qui a encouragé la mission


impériale de la monarchie française et qui a laissé ses empreintes dans le
Couronnement, comme M. Frappier l'a constaté fort justement. Henri V mourut
l'année suivante, tandis qu'Henri d'Angleterre vécut jusqu'à 1 135. Lorsque Louis VII
prit la succession en 1 137 on ne se faisait pas d'illusions sur l'importance de la
disparition de ces deux hommes qui avait laissé leurs pays privés d'héritiers légitimes et
qui avait déclenché d'âpres conflits.
Et de tant avoient-il plus grant joie et plus grant délit de ce que il avoient
droit hoir por le roiaume governer, de quoi pais et honor lor venoit, quant il
regardoient l'empire de Rome et le roiaumes des Anglois qui por défaut de droit
hoir avoient receu maint grand domage et maint grant destorbier, et qui estoient
ausi comme dou tot dechau de lor noble estât au tens de lors (9).
Le principe de la monarchie héréditaire se trouve ainsi affirmé et s'associe à la
suprématie de la France, «la dame des terres».
Si l'on place la composition du Couronnement de Louis dans les années 1 136-7,
c'est-à-dire au moment où Suger composait la Vita Ludovici grossi regis, le portrait
qu'il nous donne du jeune Louis à quinze ans s'accorderait dans ses grandes lignes à
celui de Louis VII qui avait précisément quinze ans et les traits qu'il prête à l'empereur
Charlemagne (vv. 53-6, 256-8) caractériseraient assez bien le roi souffrant, Louis VI,
dont les forces allaient défaillant de jour en jour. Il convient de voir dans la fidélité de
Guillaume à la couronne et à ses aspirations impériales, indépendamment de la
personne du roi, fidélité qui s'associe à un pouvoir d'initiative sans peur aucune (l0), le
reflet et des espérances et des craintes de tous ceux qui avaient assisté à la prise du
pouvoir par Louis en 1137. Ces gens s'étaient trouvés allégés des soucis concernant la
succession légitime, mais plongés dans l'incertitude quant à la question de sa capacité à
gouverner, tout destiné qu'il était à une carrière dans l'Eglise. On ne fait donc pas
fausse piste, à notre avis, en rattachant le Couronnement aux démarches de l'abbé

(9) Les grandes chroniques de France éd. J. Viard, t. VI, Louis VII Le Jeune et Philippe II
Auguste (Paris, 1930), p. 3.
(10) Cf. A. Adi fr. The Dubious Nature of Guillaume's Loyalty in «Le Couronnement de
Louis, dans Symposium II (1948), 179-191. A la différence d'Adler, je serais enclin à voir dans
l'indépendance de Guillaume une qualité de la plus haute importance, en ce qu'elle supplée à la
faiblesse et à l'inexpérience du roi. On compte sur le grand vassal pour veiller aux intérêts de
Louis d'autant plus qu'il sait parfaitement se suffire à lui-même.
586 τ. hunt

Suger, qui a bien voulu faire de la propagande pour la monarchie à une époque où le
jeune roi ne laissait guère présager des aptitudes pour la politique.
Mais voici que M. Bender vient contester cette thèse dans un livre utile qui a pour
but principal d'étudier les réalités féodales dont les auteurs des chansons de geste se
sont inspirés au cours du xn* siècle ("). Dans les années 1131 -37 M. Bender ne voit
aucune occasion de douter de la vigueur de la monarchie. Encore ne veut- il pas qu'on y
rattache le Couronnement. La faiblesse de la monarchie que l'auteur du poème se plait à
peindre serait plutôt le reflet de la crise de 1 152, après le divorce entre Eleonore et
Louis. On peut donner raison à M. Bender quand il déclare que les quinze premières
années du règne de Louis VII témoignent moins de la faiblesse que de la vigueur du
jeune roi pieux. Il serait erroné, cependant, d'en conclure qu'on aurait pu prévoir une
telle conduite de la part du souverain. Au contraire, cela n'a pas laissé d'étonner et l'on
peut se ranger à l'opinion de plusieurs historiens qui ont vu dans la conduite de Louis
un excès de zèle qui s'explique justement par le besoin de dissiper le soupçon que la
fermeté lui manquât, et de démentir la rumeur qu'il eût peu de disposition pour le
gouvernement. Toujours est-il que sa conduite était loin de celle qu'on attendait. Pour
comprendre ce qu'elle a d'imprévu il suffit de regarder de plus près les incertitudes de
l'époque et l'éducation du pieux Louis en vue d'une vocation ecclésiastique. Que la
crise du divorce ait suscité l'idée d'un monarque faible, incapable ou indécis, après
quinze ans d'exercice énergique et sans restrictions du pouvoir royal, nous semble peu
vraisemblable. C'est bien avant l'exercice du pouvoir qu'on a nourri des doutes sur son
caractère, de même que M. Pacaut, tout indulgent qu'il soit pour son sujet, ne saurait
pas nier son «peu d'énergie ... une assez nette propension à l'indolence, pour le moins
un certain manque de goût à l'égard du gouvernement et des affaires» C2). Le manque
de succès qui accompagnait tant d'entreprises pendant le premier tiers du règne de
Louis n'est pas à confondre avec la faiblesse et la timidité que le personnage de Louis
nous présente dans le Couronnement. M. Bender, cependant, n'en veut rien croire et
insiste que le poème dépeint un «Aspekt der Regierung Ludwigs VII, in der sich eine
breite Kluft auftat zwischen dem oft hohen Ansehen der Krone und den häufigen
politischen Misserfolgen des Königs» (p. 56).
A l'appui de sa thèse M. Bender apporte de nombreux arguments qui ne nous
semblent guère probants. Le scénario de la troisième partie du Couronnement, où
l'action se déroule dans le Poitou, à Bordeaux et à St. Gilles, évoque pour Bender les
activités de Louis dans les années 1 152-60 dans sa lutte contre Henri II d'Angleterre.

(11) K.-H. Bender, König und Vasall. Untersuchungen zur Chanson de geste des XII.
Jahrhunderts (Heidelberg, 1967).
(12) M. Pacaut, Louis VII et son royaume (Paris, 1964), p. 33.
l'inspiration idéologique 587

II faut remarquer, cependant, que le Midi était déjà dans la première moitié du siècle le
théâtre d'une activité politique assez complexe et toujours changeante. Si le
Couronnement date d'environ 1 136, qu'on veuille bien rappeler l'action d'Alphonse
VII, qui envahit l'Aragon en 1 1 35 et se proclama empereur, ce qui ne fut pas dénué de
signification pour les intérêts plus lointains du Nord. En fait, le récit fourni par la
Chronique d'Alphonse Vil met à jour le danger menaçant la France :
Eodem vero anno quo haec gesta sunt, Comes
Raymundus Barcinonensis cognatus Regis, & Comes
Adefonsus Tolosanus consanguineus ejus, venerunt
ad Regem Legion is, & promiserunt ei obedire in cunctis :
facti sunt ejus milites, tacta Regis dextra ad fidem
confirmandam, qui dédit in honorem Caesaraugustam
Comiti Barcinonensi (sicut mos est Regis Legionis)
Comiti autem Tolosano cum honore quoddam
vas aureum XXX marchos aequans pondère,
valde optimum, & multos equos, & alia plurima
dona. Et super haec omnia omnes Optimates qui
erant per totam Gasconiam, & per totam illam
terram usque ad flumen Rodani, & Guillermus de monte
Pesulano unanimiter venerunt ad Regem, & acceperunt
ab eo argentum & aurum, multaque varia & pretiosa
munera, & equos multos, & omnes subditi sunt ei,
& obediebant in cunctis. Et multi filii Comitum
Franciae, & Ducum, & Potestatum, & Pictavi multi
venerunt ad eum, & acceperunt ab eo arma, & alia
plurima dona : & facti sunt termini regni Adefonsi
Regis L.egionis a mare magno Oceano, quod est a
patrono S. Jacobi, usque ad fluvium Rodani (13).
Il est vrai que cette situation changea vite, mais il ne faut pas perdre de vue les
troubles politiques qui pendant les années 1 1 30 créaient des alliances constamment
brisées ou renouées dans le Midi et dans le Nord de l'Espagne et formaient un obstacle
de plus en plus formidable à l'unité de la France C4). Cela vaut également pour le

(13) Ed. Fi ore/, Espana Sagrada t. 21 (Madrid, 1766), p. 345.


(14) Voir A. S. Lfwis, The Development of Southern French and Catalan Society, 7 18-
1050 (Austin, 1965) qui insiste sur «the importance of the allodial system of land-tenure»,
«family control of property and political power», «the tendency to individual agreements over
property rather than feudal rights and loyalty». Ainsi dans le Midi Ie feodalisme «at best could
be only a fragile affair of little value in the establishment of an effective governmental system»
(p. 404).
588 τ. hunt

Poitou où le malaise politique déclencha une révolte à Poitiers pendant le printemps de


l'année 1138. Point n'est besoin de rattacher le rôle joué par le Poitou dans le
Couronnement aux circonstances qui découlèrent du divorce de Louis en 1 152. Même à
l'occasion de son mariage avec Eleonore en 1 1 37 l'Aquitaine ne fut pas incluse dans le
domaine royal, mais assura sa propre administration (15).
De plus, Bender est persuadé que «die scharfe anti-normannische Note der III
Episode des Couronnement» s'explique par rapport à l'antagonisme qui existait après le
divorce en 1 152, mais les allusions éparses qui peuvent en témoigner n'ont pas une
valeur tellement appréciable et se rapportent difficilement à des précédents historiques
bien définis. La Normandie avait toujours constitué un fief puissant, et avec la mort
d'Henri I en 1135 des ennuis, qui n'avaient pas tardé à se laisser prévoir, se
déclarèrent. Effectivement, M. Pacaut se croit autorisé à affirmer, au sujet des grandes
régions de la France en 1 137, que toutes «aspiraient à une sorte d'indépendance, à
peine limitée par la présence royale. Les seigneurs qui les dirigeaient étaient les acteurs
de la partie que le roi devait jouer ; ils étaient avec ou contre lui selon les
circonstances» C6).
M. Bender se reporte ensuite à «die imperiale Tradition des franzosischen
Königtums» qui, selon lui, acquit une importance prépondérante après 1150, et en
particulier en 1 162 quand les relations de Louis avec Frédéric Barberousse étaient
pénibles. Mais c'est en vain qu'il fait ressortir la portée de la mission impériale de la
royauté française à cette époque tardive. Nous avons déjà eu l'occasion de souligner
l'appui porté par Louis VI à la papauté contre Henri V en 1 124. Nous rappelons une
fois de plus les mots avec lesquels Suger désigna la France, «domina terrarum». C'est
ce haut rang réclamé pour le royaume et confié récemment aux soins du jeune Louis
qu'on voulait qu'il gardât dans un avenir tant soit peu incertain (17).
L'observation de M. Bender est juste, d'ailleurs, lorsqu'il déclare qu'on ne défendait
plus au xne siècle le principe électif de la monarchie, ce qui toutefois n'empêche pas que
deux fois dans le poème le principe héréditaire de la succession se trouve rejeté. Par
contre, c'est aller trop loin que d'y voir le reflet des réalités politiques du xe siècle et
Bender n'insiste pas trop sur ce point. Il n'en reste pas moins que le poète se montre

(15) Voir C. Bruhi , Fodrum, Gistum, Servitiwn Regis : Studien zu den wirtschaftlichen
Grundlagen des Königtums in Frankreich und Italien vom 6. bis zur Mitte des 14. Jahrhunderts
(Köln/ Graz, 1968), t. 1, p. 225 et W. M. Newman, Le Domaine royal sous les premiers
Capétiens 987 -H 80 (Paris, 1937). p. 4. Sur la révolte de 11 38 voirCh. Petit-Dutaii ι is. Les
Communes françaises .· caractère et evolution des origines au XVIIIe siècle (Paris, 1947). Voir
aussi A. Richard, Histoire des comtes de Poitou (Paris, 1903).
(16) Op. cit., p. 15.
(17) Sur la revendication de l'empire voir Frappier, art. cit., 201ss.
l'inspiration idéologique 589

toujours favorable au principe héréditaire de la couronne et traite tous ceux qui s'y
opposent de traîtres indignes, ce qui doit retenir notre attention, même si leur
opposition relève d'attitudes archaïques et sans force actuelle. Une fois de plus une
perspective idéologique s'impose. Les querelles de la succession dans le Couronnement
sont bien des «archaische Konflikte mit einem zeitgenossischen Ende» (p. 64). Mais
on peut difficilement, toujours avec Bender, pousser les rapprochements plus loin pour
y discerner des rapports encore plus intimes entre l'action politique dans le
Couronnement et les circonstances du règne de Louis VII. Malgré la finesse de ses
analyses historiques et la valeur de ses aperçus, M. Bender ne saurait emporter notre
adhésion en ce qui concerne l'attribution au poème français d'une date sensiblement
plus tardive que celle que nous proposons. En fin de compte il ne lui échappe point que
le poète du Couronnement porte toute son attention sur la faiblesse de Louis, sur sa
jeunesse et son inexpérience, sur son manque de ressource devant ses responsabilités.
L'invention du poète ne vise pas ici la déformation délibérée des traits du personnage
historique de Louis VII, mais plutôt la représentation des craintes, des inquiétudes et
de l'incertitude suscitées par la renonciation de Louis VI au pouvoir en 1 1 35. Le poète
évoque la prise de conscience des barons au moment où le jeune roi, Louis VII, élevé
sous le tutelage de l'Eglise, se vit obligé de prendre les rênes du gouvernement. C'est à
cette époque que Suger commença sa vie de Louis VI, ouvrage capital qui nous permet
d'entrer dans le vif de l'idéologie du Couronnement et de voir comment le poète a mêlé
des souvenirs du règne du père aux soucis et à l'appréhension qui accompagnèrent la
succession de son fils. Le résultat en est un poème épique qui préconise vigoureusement
une fidélité assidue à la couronne, ainsi que l'envisage Suger, fidélité rendue d'autant
plus nécessaire par la présence d'un roi apparemment faible et velléitaire C8).
A notre avis le Charroi s'encadre bien, lui aussi, dans le milieu idéologique que nous
venons d'esquisser, et sa genèse remonte aux conditions même dont s'est inspiré le
poète du Couronnement. Ce dernier ouvrage a bien pu lui servir de modèle en ce qui
concerne la haute importance attachée à la notion de fidélité à la couronne. Le poète du
Charroi veut évidemment renchérir sur cette idéologie de la loyauté par un raffinement
de pensée politique que lui permet d'examiner de plus près les problèmes touchant
l'adhésion à l'autorité de la couronne et de mettre au point les limites qui s'imposent à
la liberté de manœuvre que possédaient les barons. En bref, le Charroi met en évidence
un raffinement de la thèse promonarchique avancée dans le Couronnement.
Le Charroi a dernièrement attiré un peu plus d'attention. Les critiques les plus
récents ont presque tous souligné les éléments comiques voire parodiques du poème,

(18) Beckmann, art. cit., se montre favorable à la datation plus tardive proposée par
Bender, sans s'expliquer sur ses raisons. Ses remarques éparses nous semblent aussi capables
de soutenir une date plus reculée dans le siècle que la date plus tardive.
590 T. HUNT

cela sans doute en réaction contre l'interprétation «cornélienne» de Ferdinand Lot (I9).
M. Frappier y décèle une qualité dumasienne en appelant le Charroi «une brillante
chanson de 'cape et d'épée'» (20). Tout cela, pourtant, en mettant l'accent sur la ruse de
Guillaume et la prise de Nîmes, témoigne d'un certain parti-pris à l'égard de l'action du
poème. On ne saurait nier l'existence d'éléments assez burlesques dans la première
partie du Charroi, mais il serait fâcheux de méconnaître la fonction véritable de
l'exaggération qu'on y trouve. Cette fonction est, de toute évidence, celle de fournir
une mise au point des intérêts politiques en jeu et de permettre au poète une
démonstration idéologique. Le problème est nettement paradoxal : d'une part la
nécessité pour Guillaume de recevoir la récompense due à ses services, d'autre part
l'impossibilité où il se trouve de prendre la récompense telle qu'elle vient de lui être
offerte par le roi, qui se révèle peu scrupuleux en cette occasion. Répondre à une
injustice par une autre injustice n'apporte pas de solution. La formulation pour ainsi
dire dialectique de ce paradoxe nous instruit de plusieurs problèmes du feodalisme et
laisse apercevoir à travers la résolution du paradoxe les sympathies idéologiques du
poète. Examinons, donc, ce thème paradoxal de la nécessité et de l'impossibilité de la
récompense en reprenant la lecture du texte.
Guillaume fait son entrée accompagné de quarante juvenes, «filz... a contes et a
princes chasez», tout nouvellement adoubés (21). A la différence de ces 'jeunes',
Guillaume à leur tête, lui qui atteignait la soixantaine et qui avait rendu à son roi des
services remarquables (vv. 4 1 ss.), se trouve exclu de la cérémonie où «nostre emperere
a ses barons fievez»(36). Parmi les fils de hauts seigneurs, dotés de fiefs, il se voit
déshonoré, sans terres, et déclare avec amertume au roi :

(19) Voir J. C. Payhn, Le «Charroi de Nîmes» .· comédie épique ?, Mélanges Frappier


(Genève, 1970), t. 2, pp. 891-902. Certain nombre de ses observations relèvent de leçons
défectueuses conservées par l'édition Perrier, comme c'est le cas pour vv. 65-6 et 108 (p. 892).
Voir aussi M. Mancini, L'édifiant, le comique et l'idéologie dans le «Charroi de Nîmes», dans
Actes et Mémoires du IV* Congrès International de la Société Rencesvals, Studia Romanica
Heft 14 (Heidelberg, 1969), pp. 203-212 qui, tout en reconnaissant la diversité de l'œuvre, la
qualifie de «comédie épique».
(20) J. Frappier, Les Chansons de geste du cycle de Guillaume d'Orange II (Paris, 1965),
p. 195.
(21) Voir G. Duby, Dans la France du Nord-Ouest au XIIe siècle .· les «jeunes» dans la
société aristocratique, dans Annales 19 (1964), 835-46. Bacheler (23) se substitue assez
souvent à juvenis et au xme siècle pouvait bien signifier «unmarried youth, nearness to the
ceremony of knighthood, and membership in a close group within the lord's household».
Assurément à l'époque tardive le titre supposait l'adoubement. Toutefois M. McMillan
l'explique par «Jeune homme (non encore chevalier)» (p. 1 54). Voir J. M. W. Bean, Bachelor
and Retainer, dans Medievalia et Humanistica NS. 3 (1972), 117-131 et dernièrement, J.
Fiori, Qu'est-ce qu'un bacheler ?, dans Romania 96 (1975), 289-314.
l'inspiration idéologique 591

«Dex ! ... con ge sui malbailliz


Quant de demande somes ici conquis !
Se vos serf mes, dont soie je honiz » (112-114)

11 ne se trouve pas seulement déshonoré, il est sans ressources, et ne saura plus


comment supporter les dépenses de son équipement à moins de recevoir la récompense
attendue de ses services (22).
«N'a que doner ne a son hués que prendre.
Mon auferrant m'estuet livrer provende ;
Encor ne sai ou le grain en doi prendre.
Cuides tu, rois, que ge ne me demente ?» (90-93)
Nous touchons ici à la réalité de la vie militaire : il ne s'agit pas simplement d'un
topique que nous trouvons un peu partout dans la rhétorique de la littérature du xne
siècle (23). Dépourvu de son équipement, Guillaume serait peu prisé. Il s'en afflige, de
même que Tristan se plaint de sa pauvreté :
Ha ! [Dex,] d'orne desatorné !
Petit fait om de lui cherté !
Quant je serai en autre terre,
S'oi chevalier parler de gerre,
Ge n'en oserai mot soner.
Hom nu n'a nul leu de parler (24).
Plus il s'évertue à servir son roi, moins il arrive à gagner la récompense qu'il mérite :
«Einsi vet d'orne qui sert a male gent :
Quant il plus fet, n'i gaaigne néant,
Einçois en vet tot adés enpirant». (297-9)
«Einsi vet d'orne sert mauves segnor ;
Quant plus l'alieve, si i gaaigne pou». (303-4)
Dans la première partie du poème les exagérations épiques et le rappel de ses grands
services ont pour but de rendre incontestable son droit à la reconnaissance du roi. De

(22) Cf. les observations d'E. Vavf, Signs of the City .· Medieval Poetry as Detour, dans
New Literary History 4 ( 1 973), 562 sur la crise financière de la petite noblesse qui en maints
cas se virent obligés de renoncer au titre de chevalier. Pour de plus amples références je renvoie
à K. Bosi , Das Problem der Armut in der hochmittelalterlichen Gesellschaft, Sitzungsberichte
der osterreich. Akad der Wiss., Phil.-hist. Kl., Bd. 294, 5 Abhandlung (Wien, 1974).
(23) Voir E. Kohier, Reichtum und Freigebigkeit in der Trobadordichtung dans Id.,
Trobadorlyrik und höfischer Roman (Berlin, 1962), pp. 45-72.
(24) The Romance of Tmtran by Beroul, éd. A. Ewert, (Oxford, 1939), vv. 243-48.
592 τ. hunt

plus, il y va de son honneur et de son crédit, qui viennent d'être mis en doute par
l'indifférence et l'ingratitude du roi. Ses services se trouvent diminués par l'absence de
cette récompense toujours attendue sans laquelle ses moyens d'existence en tant que
chevalier ne lui suffisent plus. 11 ne veut plus travailler pour le roi de Prusse, si l'on
peut dire, et le poète lui donne entièrement raison par son insistance sur son besoin réel
de récompense.
Mais si la nécessité d'une récompense s'affirme constamment dans le récit du poète,
il reste également vrai que cette récompense ne peut pas être acceptée, que Guillaume
ne saura jamais accueillir les propos indignes du roi. Ce dernier veut simplement
réparer ses torts en commettant de nouveaux délits. Une nouvelle querelle s'amorce.
L'offre faite par Louis est honteuse puisqu'il s'agit d'enlever des fiefs à leurs héritiers
légitimes et sans défense, c'est-à-dire des orphelins (308 ss.), des mineurs (315 ss.,
328 ss.) et des veuves (331), ce qui est nettement incompatible avec les conseils de
Charlemagne au début du Couronnement et avec les idéaux présentés dans la Vie de
Louis Vil par Suger. Nous rencontrons encore un trait de réalisme dans la promesse
faite par Guillaume aux hommes du «petit Béranger», qu'il veut bien protéger contre
des chevaliers prédateurs :
«Granz merciz, sire ! » dient le chevalier
Qui apartienent a l'enfant Berangier.
Cent en i a qui li clinent le chief,
Qui tuit li vont a la janbe et au pié. (376-79)
L'exposition du Charroi est ainsi construite sur un paradoxe frappant qui rend à la
fois indispensable et inacceptable la récompense demandée par Guillaume. C'est
précisément dans sa manière de résoudre ce problème que le poète trahit l'inspiration
idéologique de son œuvre. Guillaume refuse et se crée à la fois la récompense dont il est
digne et le poète insiste sur les aspects stratégiques de cette solution dont il fait
évidemment grand cas. C'est à Bertran que revient, en premier lieu, le mérite de
proposer dans ses grandes lignes la solution finalement adoptée. 11 ne transige point
sur les devoirs du vassal envers son souverain, le dévouement total au service de son
seigneur :
«Vo droit segnor ne devez pas haster,
Ainz le devez servir et hennorer.
Contre toz homes garantir et tenser». (422-4)
«Vo droit segnor ne devez menacier,
Ainz le devez lever et essaucier,
Contre toz homes secorre et aidier». (438-40)
Les paroles de Bertran font impression sur la conscience déjà troublée de Guillaume.
C'est qu'elles relèvent d'une morale qui n'a pas besoin d'être expliquée aux yeux du
l'inspiration idéologique 593

poète, dont Bertran est ici le porte-parole. Cette éthique ne doit pas échapper à la
conscience du héros :
«... Vos dites voir, beaus niés ;
La loiauté doit l'en toz jorz amer.
Dex le conmande, qui tot a a jugier». (441-3)

Guillaume se repent aussitôt d'avoir manqué, ne fût-ce que pour un moment, de


respect pour les liens qui unissent le vassal à son droit seigneur. Une fois la solution de
Bertran avancée, Guillaume, confus, insiste que la même idée lui était déjà venue à
l'esprit. L'empressement avec lequel il reconnaît son devoir s'accorde avec d'autres
scrupules dont il fera encore preuve. La solution proposée par Bertran est bien trouvée.
Guillaume doit conquérir de nouvelles terres pour le roi qu'il tiendra en fief de son
seigneur. La récompense territoriale qu'il se verra attribuée ne sera pas ôtée du
domaine royal, ni retirée d'autres régions du royaume. Elle ira plutôt augmenter le
nombre des régions tenues en fief de Louis par ses grands vassaux. De plus, cet
agrandissement du royaume aidera à la cause de la Chrétienté. La prise de Nîmes n'est
que le commencement d'une campagne militaire qui embrasse dans sa signification un
certain nombre d'idéaux du monde féodal et qui vise cinq buts :
(1) Se venger sur le païen Otrant des déprédations commises dans diverses régions
de la France :
«S'en giterai le mal paien Otrant
Qui tant François a destruit por néant,
De maintes terres les a fet defuiant.
Se Dex me veult aidier, par son conmant,
Ge autre terre, sire, ne vos demant». (496-500)
(2) Récompenser Guillaume sans frais pour le roi :
«Moie iert la terre, tuens en iert li trésors». (492)
(3) S'acquitter d'une obligation envers les chrétiens des terres dévastées à Saint-
Gilles-de-Provence en accomplissant un vœu prononcé en présence d'une noble
dame et en exauçant les prières des gens du pays :
«La plevi ge le glorieus del ciel,
Et a saint Gile, dont venoie proier,
Qu'en celé terre lor iroie aidier
A tant de gent con porrai justisier» (576-9).

(4) Subvenir aux besoins des pauvres bacheliers dépourvus de terres qui auront part
avec Guillaume aux gains matériels de l'expédition :
594 T. HUNT

«Ice di ge as povres bachelers


As roncins clops et as dras depanez.
Quant ont servi por néant conquester :
S'o moi se vueulent de bataille esprover.
Ge lor dorrai deniers et héritez,
Chasteaus et marches, donjons et fermetez.
Se le pais m'aident a conquester». (641-7)
(5) Venir au secours des chrétiens et propager la foi
«la loi Dieu essaucier et monter». (648, 653)

L'expédition se distingue alors par sa fonction incontestablement cohesive, qui


satisfait les intérêts de divers groupes sociaux dans le monde hiérarchique féodal, à
savoir (par ordre descendant) Dieu, le roi, Guillaume son grand vassal, les pauvres
chevaliers et les opprimés. L'expédition en Espagne apporte donc des solutions à plus
d'un problème de l'ordre social. Sa valeur exemplaire se manifeste encore dans
l'insistance du poète sur la conduite scrupuleuse de Guillaume en ce qui concerne
toutes les actions envisagées. Il ne veut nullement faire figure d'usurpateur. Il ne veut
point sembler obtenir sa récompense du roi au moyen de menaces ou par la force, idée
qui lui est particulièrement pénible. Il lui faut se garder d'accusations déshonorantes,
telle la suivante :

«Vez la Guillelme, le marchis au vis fier,


Conme il a ore son droit segnor boisié ;
Demi son regne li a tot otroié,
Si ne l'en rent vaillissant un denier.
Bien li a ore son vivre retallié». (399-403, 533 ss.)
Il n'entend aucunement nuire à la monarchie :
«Ge nel feroie por tot l'or desoz ciel.
De vostre hennor ne vos quier abessier,
Ainz l'acroistrai au fer et a l'acier ;
Mes sires estes, si ne vos quier boisier». (544-7)

Au contraire, il convient de sauvegarder le pouvoir de la couronne et il reste toujours


sensible à la droiture de ses actions. Ainsi, retiré dans sa tente, Guillaume se montre
inquiet, conscient du fait qu'on pourrait tourner en mal la manière dont il s'est conduit
envers son seigneur :
l'inspiration idéologique 595

«Vez de Guillelme, le marchis au vis fier,


Conme il a ore son droit segnor mené ·.
Demi son regne li volt par mi doner ;
II fut tant fox qu'il ne l'en sot nul gré,
Ainz prist Espaigne ou n'ot droit hérité». (798-802)

Probablement Guillaume s'attend ici à deux sortes d'objection. Il pourrait passer


pour un ingrat qui se serait déclaré mal satisfait de l'offre que lui avait faite son roi et se
serait montré outrecuidant et avide (cf. la plainte portée contre Roland par Ganelon, et
le Charroi vv. 737-8). De plus, on pourrait objecter que son expédition ambitieuse en
Espagne enlève au roi une armée considérable, ce qui laisserait son seigneur encore
plus vulnérable qu'auparavant. Cette dernière objection se concrétise dans les paroles
d'Aymon :

«Droiz emperere, con estes engingniez !

Des or s'en vet Guillelmes le guerrier,


En sa conpaigne maint gentil chevalier.
La flor de France vos a fet si vuidier,
S'il vos sort guerre, ne vos porroiz aidier.
Et si croi bien qu'il revenra a pié ;
Tuit li autre ierent mené a mendier». (681-89).

Cette même idée peut être le motif secret de la répugnance du roi à prêter son
assistance :

«Tenez Espaigne, prenez la par cest gant ;


Ge la vos doing par itel covenant :
Se vos en croist ne paine ne ahan.
Ci ne aillors ne t'en serai garant». (585-8)
Le Charroi de Nîmes nous offre donc une solution à peu près exemplaire à plusieurs
problèmes du monde féodal contemporain, toujours traités dans un esprit réaliste (25).
A la base de cette solution se trouve une idéologie constructive et cohesive comme il
s'en rencontre assez rarement dans la littérature de cette époque. L'accent est toujours

(25) 11 y a peu de lieu de retrouver avec Bender dans les propos injustes de Louis concernant
la dépossession de fiefs «eindeutig angevinische Vergehen» (op. cit., p. 68) ou de croire à une
interprétation proféodale renforcée par l'opinion que «Dadurch wird die Bedeutung der
königlichen Aftervasallen, die die Leidtragenden der angevinischen Übergriffen waren,
gesteigert» (loc. cit.).
596 τ. hunt

mis sur les scrupules de Guillaume plutôt que sur la débilité manifeste de Louis. Un
trait reste significatif à cet égard, à savoir la manière dont le poète du Charroi écarte
deux solutions alternatives au problème central de l'injustice du roi. Ce sont la
déposition et la diffidation. Il convient de situer le problème que suscite la faiblesse de
Louis, qui a naturellement prêté à controverse (26), dans l'ensemble des attitudes
relatives à la monarchie qui ont évolué au cours du xne siècle, où l'accent se déplace
nettement d'une conception du minister Dei à celle d'un minister utilitatis
publicaei}1). Dans une lettre à Hermann de Metz datant de 1081, Grégoire VII cita,
pour exemplifier l'excommunication des rois, le cas de Childéric III, déposé en 75 1
«non tarn pro suis iniquitatibus quam pro eo, quod tante potestati non erat utilis» (28).
La figure du rex inutilis fait le sujet d'un livre récent d'Edward Peters (29). Dans le
passage de Grégoire s'exprime l'idée, que l'on rencontre d'ailleurs plus tôt, que
Childéric était «inutile» dans ce sens qu'il lui manquait hpotestas, qu'il n'était, par
conséquent, «nec sibi nec aliis utilis». M. Peters ajoute le commentaire suivant :
«Childéric III became the first conspicuous rex inutilis, not because his own
inadequacy was especially greater than that of some of his predecessors, but because
the distinction between utilitas and inutilitas in the person of the king had become a
part of the historical background of the Carol ingian world order» (30). Pourtant, le
concept de publica utilitas, destiné à faire figure dans les miroirs de princes et dans la
formation de l'éthique chevaleresque, faisait défaut à ce moment-là : «The Carolingian
regnum — later imperium — was an attempt to unify Frankish society conceived as an
ecclesia under a supreme governor» (3I). Plus tard «The Carolingian concepts of
félicitas regni and ordo became sharpened and acquired a practical, as well as an
ecclesiastical, connotation by means of the revival of such legal concepts as respublica
and publica utilitas» (n). Comme nous le verrons par la suite, le fait même de la

(26) Ainsi Beckmann, art. cit. p. 402 «Ich sehe nicht, wie ein mittelalterlicher Dichter,
ohne schon durch eine feste Erzahltradition gebunden zu sein, aus der Lektüre einer oder
beider Viten [ = celles de Thegan et de l'Astronome] das verachtungsvolle Ludwigsbild hatte
herausdestillieren können, das wir im Couronnement vorfinden. Auch die Zeitgeschichte
scheint mir hier keine genugende Hilfestellung zu leisten ...».
(27) Voir E. Beuschmann, «Ministerium Dei-Idoneitas». Um ihre Deutung in den
mittelalterlichen Fürstenspiegeln, dans Historisches Jahrbuch 82 (1962), 70-102.
(28) Das Register Gregors VII éd. E. Caspar, NIGH Ep. sel. t. 2 (Berlin, 1920), p. 554.
(29) E. Peters, The Shadow King .· rex inutilis in medieval law and literature 751-1327
(New Haven, 1970).
(30) Ibid., p. 48.
(31) Ibid., p. 52. La déposition de Louis le Pieux revêtait un caractère nettement
ecclésiastique.
(32) Ibid., p. 60.
l'inspiration idéologique 597

déposition du roi Childéric marque une diminution de la puissance de la légitimité


dynastique découlant de changements économiques et politiques au vme siècle,
légitimité qui engagea les sympathies du poète du Charroi, qui va renforçant l'autorité
légitime en insistant sur les services rendus au roi faible par son grand vassal.
Childéric était «inutile» parce qu'il lui manquait hpotestas que réclame l'autorité du
roi. Louis le Pieux aussi était «inutile», parce que, tout en possédant \apotestas exigée
par son rang, il s'était dérobé à l'exercice légitime du pouvoir, devenant ainsi un rex
negligens. A partir de la fin du règne de Charlemagne des difficultés touchant à
l'institution de la monarchie, et nommément la puissance du roi, devinrent de plus en
plus sévères (") et Yidoneitas, sous ses aspects moraux et aussi pratiques, passa au tout
premier plan en ce qui concerne les jugements portés sur la puissance royale. Plus tard
encore, les «deux corps» du roi — l'un relevant de son humanité individuelle, l'autre
de sa fonction monarchique — furent l'objet de vives discussions où se mêlaient des
notions très diverses sur la vertu et le vice et une multitude d'idées héréditaires sur la
fonction du roi, d'où d'incessants changements de point de vue. Le roi était tenu pour
une mixta persona, qui réunissait des attributs purement humains et des fonctions
théocratiques. Le rex inutilis est «one who has failed to create for himself a moral
personality, who has retained his individual human weakness instead of acquiring
abstract moral traits external to himself» (34).
Au xiie siècle la section Alius item de la lettre écrite par Grégoire en 1081 sur la
déposition de Childéric fut reprise par les canonistes et figurait dans le Decretwn de
Gratiën, où elle fut prise comme point de départ des discussions entre juristes. Un
grand nombre de juristes ont à leur tour confirmé l'approbation de Grégoire à l'égard
de la déposition de Childéric en raison de son «inutilitas». Il y en avait d'autres,
cependant, pour qui cette «inutilitas» n'impliquait pas de tyrannie et n'exigeait point la
déposition. Huguce de Pise ne sut justifier la déposition qu'en assimilant Y inutilitas à
la notion d'iniquitas, ce qu'il parvint à faire en déclarant que Childéric était non
seulement insufficiens mais dissolutus. Dans le cas d'un roi velléitaire, on ne doit pas,
toujours selon Huguce, recourir à la déposition. 11 convient plutôt qu'on lui assigne un
coadjuteur qui saurait assurer en son nom l'administration du pays. Ainsi au xue siècle
on appliqua les doctrines des canonistes portant sur le prélat inutile (prelatus inutilis )
au souverain temporel, au rex inutilis. Lü substitution d'un coadjuteur, préférée par
Huguce à la déposition formelle, n'est pas sans rappeler le rôle de Suger comme

(33) Cf. ibid., p. 64 : «The loss of real power at the center of the kingdom, the formation of
separate regni within the territory of a single ruler, the increased influence of prelates and
magnates, and the purely administrative difficulties of the kings ...».
(34) Ibid., p. 95.
598 τ. hunt

conseiller du roi, nommément du jeune Louis VII, fonction qui gagna d'autant plus
d'importance qu'il se vit obligé d'assurer l'administration du royaume pendant la
participation du roi à la croisade. Quoi qu'il en soit, la possibilité de la déposition dans
le Charroi de Nîmes se trouve rejetée d'emblée :

«Mes, par l'apostre qu'en a Rome requiert,


Cuit li abatre la corone del chief:
Ge la li mis, si la vorrai oster ! »
Dist Bertran» «Sire, ne dites pas que ber,
Vo droit segnor ne devez menacier,
Ains le devez lever et essaucier.
Contre toz homes secorre et aidier». (434-40)

Non seulement la déposition s'est révélée inadmissible, la diffidation se trouve


exclue de façon semblable. Ecrivant à Guillaume V d'Aquitaine en 1020, l'évêque
Fulbert de Chartres mit l'accent sur l'obligation, pour le vassal, d'éviter un certain
nombre d'actions nuisibles à son seigneur, y compris tout dommage à ses possessions.
Le vassal devait être «utile, ne sit ei in damn um de suis possessionibus» (35). Il
continue «Dominus quoque fideli suo in his omnibus vicem reddere debet. Quod si non
fecerit, merito censebitur malefidus : sicut ille, si in eorum praevaricatione vel faciendo
vel consentiendo deprehensus fuerit, perfidus et perjurus» (36). Au cas où le seigneur se
montrait malefidus ou felon, le vassal pouvait bien renoncer à son service et à son fief
dans un acte de diffidatio (") ou exfestucatio (38). Cette cérémonie, Galbert de Bruges
en fait mention plusieurs fois au cours de sa Vita et martyrium beati Caroli boni. Il nous
décrit comment, en 1127, des vassaux renoncèrent à l'hommage dû au châtelain
Hacket et à ses compagnons perfides. Un certain chevalier, du nom de Gautier, assuma
la parole, en se faisant ainsi l'interprète de leurs sentiments communs :

Itaque deinceps fidem et hominia, quae hactenus


vobis servavimus, exfestucamus, damnamus, abjicimus.

(35) PL 141, 229D.


(36) Ibid., 230. Sur les devoirs du seigneur féodal cf. R. Boutruchf., Seigneurie et
féodalité : l'apogée (XI -XIIIe siècles) (Paris, 1970), pp. 204 ss.
(37) Cf. G. Fourquin, Seigneurie et féodalité au moyen âge (Paris, 1970), pp. 123ss. ;
Boutruche, op. cit., pp. 207ss.
(38) Cf. J. Grimm, Deutsche Rechtsaltertümer Bd. 1. Réimpr. de la 4e éd. (Darmstadt,
1 965), pp. 1 72ss. Sur diffidatio voir aussi E. R. Binue, El lenguaje tecnico del feudalismo en
el siglo XI en Cataluna (Barcelona, 1957). pp. xvm, 8, 79-80.
l'inspiration idéologique 599

A quoi Galbert ajoute ce commentaire :


Aderat huic collocutioni totius obsidionis multitudo,
qui statim finita responsione ista, arreptis festucis
exfestucaverunt illorum obsessorum hominium, fidem
et securitatem, et separati sunt ab invicem colloquentes
sibi animo irato et obstinato, utrobique hinc ad
expugnandum, illinc ad resistendum (39).

En principe on adhérait à un procédé formel (40), mais Galbert nous fournit un


exemple où les vassaux se contentèrent de communiquer leur décision par écrit :
Quarto wkalendas Aprilis, feria quinta, illi milites ex Ostkercka ex nomine
inscriptos pergameno, sese et plures alios transmiserunt consuli Willelmo in
Ipra, et exfestucaverunt fidem et hominia, quae olim fecerant ipsi eidem
consuli (41).

Bien que la diffidatio pacifique fût prévue en théorie, elle aurait dû entraîner presque
toujours des hostilités, particulièrement dans les cas, peu rares d'ailleurs, où le vassal,
en renonçant au service de son seigneur, entendait retenir le fief (d'où 'défier'). Il
s'agit, sans doute, de règles auxquelles l'on devait souvent déroger. La diffidatio était
généralement à déconseiller, au moins du point de vue des classes dirigeantes et de tous
ceux qu'intéressait la stabilité du royaume. La manière dont elle est évitée dans le
Charroi de Nîmes laisse entendre l'idéologie promonarchique du poète. Guillaume rend
Yauxilium et le consilium à son souverain. Il lui rend de prodigieux services en même
temps qu'il sait donner des conseils importants dans l'intérêt royal, ainsi que Fulbert le
préconise :
Restât ergo, ut in eisdem sex supradictis consilium et auxilium domino suo
fideliter praestet, se beneficio dignus videri vult, et salvus esse de fidelitate quam
juravit (42).
L'exclusion de la déposition et de la diffidation relève, donc, de l'idéologie
promonarchique du Charroi, où l'accent est toujours mis sur le rôle constructif du
vassal qui se trouve en demeure de porter remède aux défauts du roi.

(39) PL 166, 980C.


(40) II est permis de douter qu'on se soit astreint dans la France médiévale à observer les
règles de la diffidation telles qu'elles sont décrites par J. E. A. Joi ι ifff. The Constitutional
History of Medieval England (London, 1947), pp. 155-159.
(41) PL 166, 1030A. Cf. Vu ι fhardouim. La Conquête de Constantinople éd. Farai , t. 2
(Paris, 1939), p. 10.
(42) PL 141, 230A.
600 T. HUNT

A côté de ce tableau de l'obligation féodale on remarque les traits d'une éthique qui
ne ressemble guère à celle de l'épique héroïque dans l'acceptation courante du genre et
qui anticipe même sur la morale plus édifiante des romans chevaleresques. Qu'on se
reporte au commencement du texte où se manifestent les troubles de conscience du
héros, qui répugne à envisager l'homicide. Guillaume proteste de sa loyauté et de
l'emploi toujours bénéfique de sa chevalerie :

«Mes par mes armes t'ai servi conme ber,


Si t'ai forni maint fort estor chanpel.
Dont ge ai morz maint gentil bacheler
Dont le pechié m'en est el cors entré.
Qui que il fussent, si les ot Dex formé.
Dex penst des armes, si le me pardonez ! » (67-72)

Guillaume semble vouloir se justifier, comme si le service d'un roi indigne et


pusillanime mettait en cause la valeur et la probité de ses actions, rendues injustes par
une mauvaise cause (43) :

«Dex, dit Guillelmes, «qu'issis de Virge gente.


Por c'ai ocis tante bêle jovente.
Ne por qu'ai fet tante mere dolente.
Dont li pechié me sont remés el ventre ?
Tant ai servi cest mauves roi de France,
N'i ai conquis vaillant un fer de lance». (272-7)

Guillaume s'apitoie sur ceux qui sont tombés au combat (v. 248) et sur les opprimés
(v. 570 ss.). Pour Guillaume la chevalerie implique le service dévoué, la publica
Militas, idée en contraste assez frappant avec les réalités militaires de l'époque.
Il va de soi qu'on a beaucoup discuté la chevalerie, aussi bien que la justification de
la guerre, pendant tout le xne siècle. La fonction du chevalier était une question
débattue. La chevalerie était en fait la violence, comme l'idéal chevaleresque était en
réalité le gain (44). Pillage et butin constituaient le motif de presque toute expédition

(43) Cf. E. O. Biake, The Formation of 'the «Crusade Idea», dans Journal of Ecclesiastical
History XXI (1970), pp. 14-15 : «Lay enthusiasm, for instance, for war 'with merit' seems to
reflect at the popular level an urge for self- justification strictly denied to the miles in the
context of Christianity and for reassurances and sanction by divine authority of the values and
notions of nobility inherent in their station and retaining some vitality in myths and epic tales
of the past».
(44) Cf. S. Painter, French Chivalry-. Chivalric Ideas and Practices in Medieval France
l'inspiration idéologique 601

militaire, comme il ressort des plaintes formulées par tous les commentateurs
contemporains (45). Dans un sermon de croisade Alain de Lille déclare que le Christ ne
trouverait asile sue parmi les pauvres. L'Eglise s'exclue par la simonie, les marchands
par la fourberie, les bourgeois par l'usure et «in militibus ei hospitium denegatur, ubi
rapita hospitatur» (46). En effet les commentateurs de la croisade voient là-dedans une
occasion de diriger l'énergie aggressive, qui s'achevait d'habitude dans la violence et
les dissensions internes, vers des buts plus édifiants (47). Dans YElucidarius
d'Honorius d'Autun, dont la première recension remonte à la fin du xie siècle (48),
l'élève demande au 'magister' «Quid sentis de militibus?» à quoi vient la réponse
«Parum boni. De praeda enim vivunt, de rapina se vestiunt, inde possessiones
coemunt, exinde beneficia redimunt». Dans quelques manuscrits un passage
intéressant fait suite à cette réponse :
ecclesias dévastant, viduas et pupillos opprimunt, insontes carcere et
verberibus affligunt, superbia ac cupiditate alienarum rerum tument, omnis
eorum meditatio semper prona est ad malum, mendaces et perjuri sunt et omni
vanitati dediti» (49).

Avant que Jean de Salisbury fit la critique de la chevalerie de son temps, préconisant
l'idéal chevaleresque du service et de la publica utilitas (50), de nombreux écrivains

(Baltimore, 1940), p. 7 ; P. Rousskt, La description du monde chevaleresque chez Orderte


Vital, dans Le Moyen âge 75 (1969), 427-44.
(45) Bertran de Born reconnaît franchement l'appât du gain et envisage les avantages de la
guerre, Bertran von Born éd. A. Stimminu (Halle a. S., 1892), 26, 19-24. Cf. The Historia
Occidentalis of Jacques de Vitry éd. J. F. Hinnfbusch (Fribourg, 1972), c. 3. L'importance
grandissante du rôle de mercenaires renforce l'appât du gain sans que soit considéré la fidélité
individuelle ou le souci d'une juste cause. Cf. J. Schi ight, Monarchs and Mercenaries : a
reappraisal of the importance of knight service in Norman and Early Angevin England
(Bridgeport, 1968). Sur l'idéal et la réalité chevaleresques voir J. Bumke, Studien zum
Ritterbegriff im 12. und 13. Jahrhundert (Heidelberg, 1 964) et la critique faite à Bumke par W.
Schroder, Zum Ritter-Bild der frühmittelhochdeutschen Dichter, dans Germanisch-
Romanische Monatsschrift 53 (1972), 331-51 ; voir aussi A. Borst, Das Rittertum im
Hochmittelalter — Idee und Wirklichkeit, dans Saeculum 10 (1959), 213-231.
(46) M. Th. D'Ai VERNY, Alain de Lille : textes inédits (Paris, 1965), p. 283.
(47) A noter un commentaire sur le sermon de croisade prononcé par Urbain II en 1095
dans PL, 151, 575. Voir aussi De laude novae militiae dans S. Bernardi Opera vol. 3, Tractatus
et Opuscula éd. J. Lfci frcq et H. M. Rochais (Rome, 1963), p. 216. Sur la célèbre
expression de Saint Bernard, non militia sed malitia, voir aussi J. Leci frcq, L'Encyclique de
Saint Bernard en faveur de la Croisade, dans Revue Bénédictine 81 (1971), pp. 297s.
(48) Voir V. I. J. Fi int. The Chronology of the Works of Honorius Augustodunensis, dans
Revue Bénédictine 82 (1972), 215-42.
(49) Y. Lj.ff.vrf, L'Elucidarium et les lucidaires (Paris, 1954), p. 427.
(50) Voir Policraticus éd. C. C. J. Wfbb (Oxford, 1909), t. II, Lib. VI c. vii, p. 23. La
602 T. HUNT

avaient soutenu que les devoirs du chevalier étaient de défendre l'Eglise et de protéger
les pauvres, les veuves et les orphelins. Une telle conception du service chevaleresque
s'était déjà manifestée dans la Vie de saint Gerald d'Aurillac par Odon de Cluny, et de
façon plus précise, quoique moins influente, dans la De vita Christiana (1089-94) de
Bonizo de Sutri (5I). Les injonctions morales, que contient l'œuvre de Bonizo,
s'harmonisent parfaitement avec celles dont nous avons voulu démontrer l'existence
dans le Couronnement et le Charroi. Citons, à titre d'exemple, le devoir du chevalier qui
est «praede non iniare, pauperes quoque et viduas et orphanos defensare». Tout aussi à
propos est son insistance sur la fidélité absolue et l'obéissance du chevalier à son
seigneur. Un devoir capital s'impose, «fidem promissam non violare» et en aucun cas
«dominis suis periurare». Le chevalier se voit obligé de «dominis déferre ... pro vita
dominorum suorum tuenda suae vitae non parcere et pro statu rei publicae ad mortem
decertare» ("). Toujours selon Bonizo, le pape et l'empereur n'étaient pas liés par les
lois qu'ils auraient pu promulguer et on ne pouvait que censurer toute résistance à leur
autorité. Les déclarations de Bonizo sont formelles à cet égard. Toutefois, mis à part le
cas isolé du Ruodlieb, ces idées sont rarement illustrées dans la littérature d'avant le
milieu du xne siècle, et semblent avoir représenté un idéal du clergé (").
C'est sur l'institution de la militia Christi que l'on comptait pour concilier d'une
part, l'aggression, qui se manifestait dans la réalité de la violence militaire et, d'autre
part, l'idéal du service de Dieu, que le clergé ne cessait de promulguer, conciliation
facilitée par l'engagement traditionnel du clergé dans la guerre, dû à ses relations, de

portée restreinte de l'influence de la conception ecclésiastique de la chevalerie sur les chansons


de geste est démontrée par J. Fi ori. La notion de chevalerie dans les chansons de geste du XIIe
siècle, Etude historique de vocabulaire (suite et fin), dans Le Moyen Age 81 (1975), 407-445.
(51) Voir dernièrement sur Bonizo, W. Berschin, Bonizo von Sutri : Leben und Werk
(Berlin, 1972). L'œuvre de Bonizo ne semble pas avoir eu beaucoup d'influence en dehors de
l'Italie centrale, de l'Italie du nord et du sud de l'Allemagne. Seule le Panthéon de Geoffroi de
Viterbe emprunte largement au Liber de vita Christiana. Ces faits sont trop négligés par G.
Mf.issburger, De Vita Christiana .· Zum Bild des christlichen Ritters im Hochmittelalter, dans
Der Deutschunterricht, 1 4, Heft 6 ( 1 962), 2 1 -34. L'influence de Bonizo a été surestimée par F.
W. Went71 AF^·-EüGl·B^RT, Kreuzzugsdichtung des Mittelalters : Studien zu ihrer
geschichtlichen und dichterischen Wirklichkeit, (Berlin, 1960).
(52) Liber de vita Christiana éd. E. Pfrfis (Berlin, 1930), VII, 28, pp. 248s.
(53) Cf. Ruodlieb, éd. Zf.ydfi , 5, 382-4. On peut donner raison à M. Braun qui considère
que l'humanité grandissante de l'idéal chevaleresque traduit le concept de la Militia Christi et
rattache cette idée à l'art hagiographique et à l'esprit de Cluny, voir W. Braun, Studien zum
Ruodlieb: Ritterideal, Erzählstruktur und Darstellungsstil (Berlin, 1962). La thèse de
Schwietering a besoin d'être modifiée en de nombreux points, voir J. Sohwikterivü, Der
Wandel des Heldenideals in der epischen Dichtung des 12. Jhs., dans Zeitschrift für deutsches
Altertum 64 (1927), 135-144.
l'inspiration idéologique 603

longue date, avec les familles nobles (54). Si l'on rencontrait, dans les écrits
hagiographiques, un héros plus passif que celui des romans chevaleresques (55), les
croisades et la conception de la guerre juste (56) allaient changer tout cela, en restituant
l'action militaire au chevalier exemplaire du Christ. Mais en même temps que l'on
voulait emilitariser la Chrétienté (57), on prenait des mesures pour christianiser l'action
militaire par des mouvements de paix. Il n'était pas dans les pouvoirs de l'Eglise
d'abolir la violence ou l'effusion de sang, mais l'idéal de la croisade poussait
l'aggressivité des chevaliers vers des buts plus édifiants, et la Paix de Dieu et la Trêve
de Dieu aidaient à la contenir dans certaines limites. Comme on pouvait s'y attendre,
on éprouva plus de difficultés à modifier le jus ad bellandum que \tjus in bello, mais il
n'en reste pas moins vrai que les mouvements de paix ont largement contribué à
l'éthique chevaleresque naissante, comme elle se manifestera plus tard, par exemple,
dans YYvain de Chrestien de Troyes. Il n'est pas dénué d'intérêt de remarquer que
pendant le règne de Louis VI la Trêve de Dieu, qui avait joué un rôle plus significatif
en France qu'en Allemagne, en vit diminuer son importance, puisque «im Schatten des
königlichen Friedens bedurfte die Kirche nicht mehr des Gottesfriedens» (58), bien que
M. Jean Gyory ait cru en discerner des reflets dans la Chanson de Guillaume^).
Ainsi, vers 1100, selon la formule de Curtius «we have, in northern France, a
knightly caste which has grown up out of the Germanic Gefolgschaft and has received
the ethical stamp of the Church, but which is without courtly love and courtly

(54) Voir Fr. Prinz, Klerus und Krieg im früheren Mittelalter .· Untersuchung zur Rolle der
Kirche heim Aufbau der Königsherrschaft (Stuttgart, 1971). Cf. I. S. Robinson, Gregory· VII
and the Soldiers of Christ, dans History 58 (1973), 169-192.
(55) L'esprit plus virile de la Vita sancti Wilhelmi (1120-30), par exemple, a subi
Γ influence de conventions épiques.
(56) Voir C. Erdmann, Die Entstehung des Kreuzzugsgedankens (Stuttgart, 1935) et D.
H. Grffn, The Millstätter Exodus .· a crusading epic (Cambridge, 1966). Sur la juste guerre
voir R. H. Βαινγον, Christian Attitudes toward War and Peace (London, 1961), c. 7 ; J. D.
Tookr, The Just War in Aquinas and Grotius (London, 1965) ; LfRoy Wai tfrs. The Just War
and the Crusade : Antithesis or Analogies Λ dans The Monist 57 (1973), 584-94, et F. H.
RussF.i ι , The Just War in the Middle Ages (Cambridge. 1975).
(57) Dans une lettre de 1084. sur l'état de l'Eglise, Grégoire Vil regrette que les serviteurs
de l'Eglise fassent rarement preuve du même courage et esprit de sacrifice que les saeculares
milites et déplore qu'on qualifie les rares exceptions d'imprudentes et même démentes, voir The
'Epistolae Vagantes' of Pope Gregory VIL éd. and transi, by H. E. J. Cowdrf.y (Oxford,
1972), p. 132. Voir aussi Christiane Thou/h ι ifr. Ecclesia Militons, dans Etudes d'histoire
du droit canonique dédiées à Gabriel le Bras, t. 1 1 (Paris, 1965), 1407-1423.
(58) H. Hoffmann. Gottesfriede und Treuga Dei (Stuttgart, 1964), p. 216.
(59) J. Gyory, Le Refrain de la Chanson de Guillaume, dans Cahiers de civilisation
médiévale 3 (I960), 32-41.
604 T. HUNT

colouring» (60). C'est à peu près la même situation que l'on retrouve dans le Charroi de
Nîmes. L'expédition militaire en Espagne est à la fois une croisade pour la cause de la
foi chrétienne et le service rendu par un grand vassal qui veut subvenir aux besoins de
son seigneur et des jeunes bacheliers. La seule mention du motif de l'amour est
décidément négative :
«Cuidai, beau sire, qu'el queist amistiez
Ou itel chose que fame a home quiert.
Se gel seiisse, ne m'en fusse aprochiez
Qui me donast mil livres de deniers». (561-4)
On peut rapprocher ce passage de deux documents pertinents qui témoignent d'un
préjugé semblable contre la femme. Dans sa Vita Ludovici grossi regis Suger rattache le
déclin de Philippe I à ses préoccupations amoureuses :
neque enim post superductam Andegavensem comitissam quicquam regia
majestate dignum agebat, sed rapte conjugis raptus concupiscentia, voluptati sue
satisfacere operam dabat ... (éd. cit., p. 82)

Comme nous l'avons déjà constaté, selon Huguce de Pise la déposition de Childéric
se justifiait non par la faiblesse du roi, mais parce qu'il «effeminatu et otio torpens cum
mulieribus dissolute vivebat». De l'avis de Peters, cette description de Childéric
remonte à Etienne de Tournai. Le poète du Charroi s'est sans doute inspiré d'une
opinion semblable sur les effets débilitants de la compagnie des dames, plutôt que de la
misogynie des pères de l'Eglise.
Le Charroi se distingue comme un témoin précurseur de l'éthique chevaleresque
naissante, telle que nous la retrouvons dans le roman courtois. En France l'idéalisation
de la chevalerie («Erziehungs- und Bildungsgedanke») eut lieu plus tôt qu'en
Allemagne (6I). Il existait déjà en France à la fin du xie siècle une aristocratie laïque
assez homogène qui apporta une valeur éthique et héréditaire au titre de miles. En
territoire germanique, en revanche, on a observé une séparation assez nette entre les

(60) E. R. Curtius, European Literature and the Latin Middle Ages transi, by W. R. Trask
(London, 1953), p. 536. On trouvera une vue d'ensemble des éléments de l'éthique
chevaleresque dans Ritterliches Tugendsystem éd. G. Eifi er, Wege der Forschung, Bd. 56
(Darmstadt, 1970).
(61) Cf. R. PÉRhNNEc, Adaptation et société .· l'adaptation par Hartmann d'Aue du roman de
Chrétien de Troves .· Erec et Iwein, dans Etudes Germaniques 28 (1973), 289-303. Le manque
d'une notion homogène de la chevalerie est souligné par H. G. Reuter, Die Lehre vom
Ritterstand. Zum Ritterbegriff in Historiographie und Dichtung vom 11. bis zum 13.
Jahrhundert (Cologne, 1971).
l'inspiration idéologique 605

nobiles et les milites d'une manière qui rappelle la situation en France pendant le xe
siècle. Le pouvoir de la monarchie s'est plus vigoureusement maintenu en Allemagne et
a moins subi l'influence des changements qui ont le plus aidé à la fusion de la
chevalerie et de la noblesse, à savoir «l'établissement de la paix de Dieu et la
construction des châtellenies indépendantes» (62). Ce qui frappe dans le Charroi, c'est
l'envergure de l'expédition militaire montée par Guillaume, sa portée constructive,
témoignant de l'ambition intelligente de ce grand vassal qui entend viser nombre de
buts assurant la stabilité des structures féodales.
Nous tenons à souligner encore une fois notre thèse en ce qui concerne l'idéologie
dans le Couronnement et le Charroi. Ces deux œuvres se font pendant. Elles expriment
les craintes et les espoirs qu'on a nourris vers 1135. Plus particulièrement, nous
prétendons que le Charroi s'inspire des circonstances qui ont surgi dans les années
1 1 36-7 au moment où Louis VI s'est démis de ses fonctions pour les transmettre à son
jeune fils, Louis VII, dont l'inexpérience a vite suscité des craintes de la part de ses
sujets. L'auteur du Charroi met en évidence les devoirs ardus du vassal, qui ressortent
en opposition à la déposition et la diffidation dont ils excluent la possibilité. C'est bien
la politique promonarchique de Suger qui a déterminé l'idéologie du Charroi (63).
Guillaume se montre parfaitement sensible au devoir de Yauxilium (il entend grandir
les domaines royaux) et du consilium (face aux propos injustes du roi, il les lui
déconseille) et se charge de propager la foi chrétienne et de subvenir aux besoins des
pauvres bacheliers et des opprimés. Le problème (!) de l'homicide est repris sous le
jour d'une cause juste (64). Guillaume fait son entrée à la tête d'une bande de
«bacheler ... chevalier ... de novel adoubé». C'est bien à l'intention des juvenes qu'on a
composé le Charroi de Nîmes. Ces «jeunes», «élément de pointe de l'agressivité
féodale», les pauvres bacheliers du poème, qui cherchaient à s'établir sur un plan
économique, pouvaient puiser dans le poème une nouvelle idéologie, une nouvelle

(62) G. Duby, Les origines de la chevalerie, dans Settimane di Studio 15 (1968), t. 2,


p. 761.
(63) Sur le rôle de Suger comme conseiller royal pendant les années 1127-37 voir M.
Aubert, Suger (Abbaye S. Wandrille, 1950), p. 83 et passim : «Attaché de toute son âme à la
personne du roi, il s'efforce de tout soumettre à son autorité, d'écarter de lui les dangers qui le
menacent, de mater des voisins trop remuants, de lui concilier l'amitié des puissants, de régler
au mieux les affaires du royaume, d'en reculer les limites» (p. 171) ; «Entièrement dévoué à la
famille royale, conseiller écouté des rois, régent de France pendant le séjour de Louis VII à la
croisade, il est, au xue siècle, l'homme qui a le mieux compris l'importance du rôle de la
royauté dans la formation de l'unité française et a le plus contribué à la grandeur de la France»
(p. 173).
(64) St Thomas d'Aquin insista sur les trois aspects obligatoires d'une guerre juste :
l'autorité du prince, une juste cause, une bonne intention.
606 T. HUNT

cause à épouser, qui mettait en valeur le dévouement au seigneur. Guillaume, vassal


modèle du roi, va assurer cette stabilité pour laquelle les juvenes du xne siècle ont
représenté un péril à peu près constant (65).

Tony Hunt.

(65) Cf. M. Le Merrer- False, Contribution à une étude du Chevalier au Barisel, dans Le
Moyen Age 11 (1971), 263-75 qui considère le poème comme un récit didactique et
chevaleresque, destiné à l'aristocratie et, plus particulièrement, aux «maisnies déjeunes». Voir
maintenant M. Mancini, Società feudale e Ideologia nel «Charroi de Nîmes» (Firenze, 1 972),
pp. 89-132 dont la thèse principale, qui s'accorde assez bien avec la nôtre, est que le
Couronnement, le Charroi et la Prise d'Orange «rappresentano insomma in modo parabolico la
carriera di un bacheler» (p. 122), probablement à l'intention de milites castri (p. 126).