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PLOTIN ET BERKELEY 339

la philosophie de la Perse et de l'Inde (9) ; ce voyage ne dure que


peu de temps: Plotin gagne rapidement l'extr~me occident de ce
temps-la, Rome. -La Siris aussi est le fruit d'un voyage : celui que
Berkeley entreprend en Amérique des septembre 1728 pour évan-
PLOTIN ET BERKELEY géliser les Indiens. Arrivé pres de la cóte américaine, i1 aborde a
Rhode Island et s'y arrNe. C'est la que, réalisant les difficultés de
Le témoignage de la Siri.11 son projet d'évangélisation, il y renonce graduellement. I1 s'en-
ferme dans son Ue et enrichit de plus en plus sa bibliotheque de livres
anciens (3 ). L' Alciphron de 1732, écrit pendant ce séjour de presque
par NJ\GUTR BALADI
3 ans, se ressent un peu de cette présence antique. I1 fallut plus
tard une occasion - une épidém!e, dans la région ir\andaise dont
i1 était l'éveque, pour laquelle une plante importée d'Amérique
A l'exception de la Siris, ( 1714), publiée alors qu'il approchait semblait ~tre a ses yeux le remede efficace- pour que le lecteur des
de la soixantainc, Berkclcy ne cite pas les auteurs qui l'inspirerent. Anciens se remette a philosopher, a reprendre, dans une toute nou-
Son orientation philosophique fut extraordinairement matinale : velle atmosphere, les pensées de sa jeunesse. La Siris, fruit de cette
l'reuvre premiere et, pourrait-on dire, maitresse, les Príncipes de la réflexion tardive, n'est pas un dialogue avec les Anciens; c'est un
Connaissance Humaine, préparée et élaborée dans de longs et sérieux voyage parmi leurs reuvres, voyage dont les étapes correspondent,
Commentaires Philosop!tiques (1 ), parut alors qu'il n'avait que 25 ans : aux yeux de Berkeley, a !'aventure spirituelle de leurs auteurs, ~
avec une rigueur dépouillée et parfois simplifiée, elle exprime un partir de ceux qu'il prenait pour des Chaldéens et des Égyptiens,
regard direct sur le monde, une vue original e de l'univers, de l'homme jusqu'a Proclus, en passant par les présocratiques, Platon, Aristote,
et de Dieu. Les atttres ccuvres, antérieures a la Siris, développent la les péripatéticiens, les stoiciens, et enfin Plotin. Sans dessein voulu,
m~me inspiration doctrinale ; quclques-unes, comme c'est le cas sans programme tracé, dit-il, a partir de la chimic et de la physique
des petits lraités de philosophie mathématique de 1734-1735, des Ancicns ct des moderncs, il en vicnt a la critique de la science
commc l'Alciphron de 1732, témoignent en plus d'un grand talcnt de positivc, mais pour remonter de nouveau avec les Anciens, de l'uni-
polémiste. vers physiquc a !'Ame qui !'anime, a l'Intellect qui le gouverne,
La préscntation ele la Siris esl différcntc. Cctte a~uvrc abonde en jusqu'au Príncipe ml:me de l'Ame et de l'Intellect.- Le voyage
citations et références. Berkcley y cherche et sollicitc l'accord eles intellectuel de Plotin est plus intérieur, avec des lectures et surtout
autcurs ancicns el leur approbation ; il redonne aussi a leurs reuvres, sans lecturcs. La montée vers le Príncipe est finalement vision.
peu lues de son temps, un ton ele ferveur et de nouveauté. Mais il Avant la Siris, Bcrkcley se réfere a Plotin dans une Icttre de 1741
demeure le plus souvent cxtérieur a ces ccuvres et a leurs auteurs. adressée a son ami John James. A ce dernier qui voulait se con-
Ses références a Plotin témoignent de cette extériorité. vertir au catholicisme, Berkcley invoque, en dehors des couvents et
Quelquc chose pourtant les rapprochc : tous eleux ont été eles des monastcres catholiqucs et antérieurcment a cux, l'existcnce
voyageurs et pour tous deux, le voyage a été elécisif. Avant de de couvcnts esséniens et surtout la tentative de Plotin pour fonder
fonder son école a Rome et el'organiser l'enseignement elont les aux environs de Rome une communauté dont les membres s'adonne·
f.'rznlades sont le fruit posthume, Plotin quilte l'Égypte et voyage
jusqu'aux fronticrcs ele l'extrl:me-orient d'alors, en vue el'apprendre
(2) Vie de Plotin par Porphyre, § 3.
(3) Voir Rcné l'vLmw, Lt Catalogu1 de la Dibliothlqu• de D~rkelV', dnns Rev111 d'lllstoir•
(1) Connus tout d'nlmnl sou• le litre de Commonf>lace Book, ils furent définitivemenl d1 la Pltilosophie, 111, 1929.
édit6 pnr A. A. Luce (chcz Nclson, Londres ct Edimbourg, 1944).
340 N. UALADI l'LOTIN F:r IIERKELEY 341

raient a la contemplation ('). Bien que Plotin soit ici invoqué a titre comme une sensation directe de lui-méme (10), c'est spontanémcnt
de comparaison polémique, la mention est significative: dans le entrer dans l'atmosphcre alexandrine ct plotinienne ou l'univcrs
mi:me contexte et a la mcme page, Berkeley parle de l'idéal de cette sensible est raréfié et ou l'univers intelligible devient concretement
communauté: la libération (.:tvO'tc;), et la fuite (qmy1í) vers l'Un, vécu, au point que les deux univcrs s'integrent dans un seul uni-
dont il reparlera dans la Siris (6) . - C'est la Siris de 1744 qui con- vers (11).
sacre définitivement le recours a Plotin. Cclui-ci y est cité (6) ou S~r le premier theme philosophique, l'accord paratt encare plus
mentalcment invoqué soit pour confirmer la pensée philosophique sensible : Bekeley se rapproche de Plotih en distinguant non seule-
et rcligieuse de Berkcley, soit avec les platoniciens et les alexandrins, ment entre les natures et les niveaux ontologiques de l'ame et de
pour inspirer cette pensée dans son dévcloppement dernier. A part l'intelligence, mais aussi entre leurs fonctions respeclivcs; il s'en
une atmosphcre commune aux deux philosophcs et que Bcrkelcy rapproche aussi quand il distingue des niveaux dans l'fune elle-
rappclle bien dans la Siris, lr.s référenccs a Plotin se rapportent ml:me, ~uand ~1 reconnait une i'l.me proche de l'intelligence et qui
a trois thcmes philosophiqucs précis: les rapports de l'Ame a l'In- en re<;Oit les d1vcrses formes et une fl.me motriee, animant et gou-
telligence et a u monde, la montée de 1' Ame vers l'Un, et enfin ~ernant les corps, et que Plotin appellait « nature » (111). Enfin
le problcme des corps et de la matiere. 1l adop.te les termes mémes de Plotin, lorsqu'il affirme que 1'1\me
Tout d'abord, soit que Berkcley voie chez Plotin une anticipation est le heu du monde et non l'inverse, que l'intelligenee est le lieu
de sa doctrine exposée dans les Príncipes dé l 71 O, par exemple ·.de 1'1\me (13), que les idées- ou les étrcs intelligibles- sont dis-
quand il compare la divination plotinienne (') avec sa propre con- tantes les unes des autres non par le lieu mais par l'altérité (U),
ception de la nature extérieure comme langage (8), soit que le Mais quand il s'agit de leurs conceptions respectives de la montée
rapprochemcnt se fasse dans l'atmosphere commune de l'alexan- de l'ame vers l'Un, quand il s'agit surtout de leurs conceptions
drinisme renouvclé de la Renaissance, les références de Berkeley apparemment communes de la maticre et des corps, le rapproche-
révclcnt une sympathic initiale, une entente préalable a toute for- ment entre l'un et l'autrc philosophc est d'autant plus significatif
mulati.on doclrinale. ··Bien que le rapport entre les tcxtes de l'un et qu'il cst révélateur a la fois de leur parenté et de leur divergence.
l'autre philosophe paraisse parfois assez lache (0 ), une liaison spiri- Pour parler de la montée vers·l'un, Dcrkcley se réf'Cre au célebre
tuelle existe : d'une part, entre Plotin ct l'alexamlrinisme de la passage qui termine les Enn!ades: i1 invoque la rpvyn ¡.tóvov neo,
5
Renaissnnce qui réunit platoniciens, péripatéticiens, stoiciens et f.LÓvov (1 ), qu'il con<;oit commc une fuite de l'un vers l'Un. On
hcrmétistcs, ct d'autrc part, un pcnseur du XVHI" siccle qui découvre s'élcvc vers l'Un a partir de « l'essence la plus simple et la plus
son détachemcnt de ce siccle dont il est pourtant un authentique indivise », c'cst-a-dire «de l'esprit humain, du moi, ou de la pcr-
représcnlant. Dire, par excmple, que la lumiere du solcil dégage sonne» (16 ). Au lieu d'etre, eomme chez Plotin, a partir de ce qui
comme par une filtration immanente a lui, une lumicre qui est feu en nous est le plus divin, c'est-a-dire de notre !\me en ce qu'clle a
céleste et immatéricl, dire surtout que le monde a une vision et d'intelligible, la montée chez Berkeley est un aetc de « moi-mt:me »
.
de « mon existcncc personnelle que je connais, par un sentiment
'
11
intérieur » ( ). La divergence cst done sensible cutre le philo-
(4) 1711 Works oj' George /Jerkeley, édités par LuoE ct J~>ssol', volumc VIII, p. l!il,
cf. Vi1 d1 Plotin par Porphyre, § 12. (lO) Siris § 210; l!:mzlades ll, 1, 7 ct IV, 5, B.
(5) Voir Siris § 302 ct § 350, ou il se réfcrc a f:nnéades, VI, 9, 11. (11) V, O, 1·; V, O, 9-10.
(6) Exprc~•émcnt dix fois au moins: Siris, §§ 210, 252, 254, 262, 270, 316, 329, 334, (12) III, O, 4.
350, 3GO. (13) Siris, § 270, cf. Émzlades, V, 5, 9.
(7) Siris 252; ¡;·,,tac/es, lll, 3, 6. (14) Siris, § 329, cf. Énnlades VI, 4, 4·; aussi IV, 3, 4 et Ill, 7, S.
(B) Voir PritrciPts de la Cmmnissarzce Jlumai11e 1 § 100·11 O. (15) VI, 9, 1 l.
(9) Voir par excmple fin du § 31 G de la S iris, cf. l!:mzladts, ll, 6, 3. ( 16) Siris, § 350.
( 17) PrincijJts de la ConnaissanCI Humnint, § 89.
342 N. BALAD! PLOTIN ET BERKELEY 343

sophe antique qui parvient a Dicu p~r ce qu'il a d~ divin en lui- Va-t-il jusqu'a affirmer l'existence d'une tres ancienne philosophie,
m~me, et le philosophe moderne qut S y éle~e a partir de Sa prop~e d'une ngea{Jva-ra rptAoaorptá ( 26 ), ou encare d'une tradition divine
pensée, du scntimcnt pcrsonnel de son umté, en somme a partir qui en aurait été la source et !'origine véritable, d'une Oeonagá~oTor;
du' cogito empiriquemcnt vécu. f{'tAoaof{'tá ( 26 ) ? Va-t-il jusqu'a lier la tpvy'lj, la fuite vers l'Un a
Par contre, sur l'objet de cctte montée de l'a.me, sur !.a n~t~re de une libération ().vate;) a partir d'un état déchu (17 ) ? Évidemment
1' fli t qui nous mene a cct objet, sur la portée de 1 mtuitlOn de non.
1 .~ Jrpour cclui qui. en ~ le pr~vilege, Berkcle~ est fidel,e a -~lo ~n
dont les passagcs vanés !Ul SO\lt SIIUU~tanément préscntS a 1 CSpllt ( ).
1 Or, c'est la précisément ce qui donne sa signification véritable
a l'érudition -le plus souvent non contrOlée- de la Siris. Plus
Si l'Un se caractérisc par son ommpréscnce ct _son égalc prése~ce, que les Príncipes ct ld Dialogues, plus que la Nouvelle Tlzéorie de la
effort vcrs Lui cst dégagcmcnt ct abstractlon de toute vanété Vision, dont l'enseignement psychologique et philosophique est tout
no t re 1 . d' . h é
'ble · le scntimcnt de sa préscncc en nous est ce UI av01r ac ev a fait positif et mt\me plus que l' Alciphron, la Siris est surtout une reuvre
senst , . . , , , l o d·
notre voyage, d'avmr abouti a notre fin - :o -re,l.o~ arp X at, ~t apologétique. Sans contredire ses propres doctrines précédentes,
Plotin (19). C'cst surtout celui d~ notre rév~tl (eyg?¡yoearr;) vén- en les confirmant tout spontanément, au fil de la pensée et de la
t a bl e par rapport au sommeil qu cst notre .
v1e dans le corps. «Se
, r · (20)
plume, Berkeley veut retrouver chez les anciens philosophes et théo-
lever véritablement, dit Plotin, c'est qmtter tout a talt 1e ~o.rps » . logiens ou chez les simples compilateurs, l'affirmation d'une philo-
Réve1 '1 qui est en mcme temps, dit Berkeley, retour défimtlf a nous- sophie théiste et meme les parcelles disséminées, les étincellcs d'une
· . A (21)
mcmes, a ce quien nous, est le plus authenttquement nous-mcmes . révélation di vine premiere (2B).
0 devant cette rencontre, cette coincidence de sa pensée et de Éyidemment, rien de tout cela chez Plotin.
son :~pression avcc ceBes de Plotin,. de lui-mt:me, philosophe chré- Venons enfin au theme de la matiere et des corps, ou la parenté
tien, avec les philosophes du pagamsme, Berkelcy se pose la ~ues- entre Bcrkclcy ct Plotin couvre une divergencc tout a fait profonde .
. tion : Commcnt l'homme tout seul plongé dans le corps, a-t-11 pu Pour nier la substance matérielle Berkeley se réfere a Plotin qui
entrevmr · l'U n (22) ?. Commcnt pcut-il meme en proférer . le nom?
. affinne que les qualités sensibles, comme la couleur et la chaleur,
11 es t ét onnant de voir que malgré lcurs imparf::utes cxpresswns, ne résident pas dans une substance, mais s'expliquent par les actes
- . l .
les philosophcs de 1' Antiquité ont été bten a u-de a, .JUSqu. cvt_ner a
'a d . 1 de l'intelligence (20 ). Pour confirnter sa négation de la mati~re et
doctrine chréticnnc de la Trinité divine. Et ~·est a Plotm qu'ü faut sa conception des corps, i1 se réfere d'une maniere générale a l'en-
[; irc l'honncur de l'antiquilé de cctle doctnnc. Dans un passage seignement de Platon et des platonicicns, que rcjoint parfois celui
daes J~'tzn. éades · aunucl il se réfcrc, Plotin dit : «Nos théories n'ont
.• icn de nouveau
·• · d'lmr.· .. nous ne
d' Aristótc et des péripatéticiens. ·· Or, · cette référen(!c générale,
d onc r elles nc sont pas d'aujour surtout quand i1 s'agit des platonicicns, englobe Plotin lui-mémc,
' . ·¡¡ d · d t
sommcs auJ'ourd'J1 ui· que les cxégetcs de ces vtet . es octrmes, on
23
dont le langage se retrouve chez Berkeley.
l'antiquité nous cst témoignéc par les écnts de Platon » ( ) . Dire avcc Aristole que la matiere est une pure puissance signifie
. Mais Plotin fait-il remonter cette antiquité au-del~ de Platon, 1~ qu'actuellement elle n'est rien du tout (80 ). C'est l'infini ou l'indéfini,
fait-il remontcr non seulcment a Parménide ou a l ythag.ore maiS 1' apei'ron d' Anaximandre, qui n'a ríen de positif (81 ). Est-ce. tres
24
au-dela d'cux, aux sagcs de l'Orient, Chaldécns ou Égyptlens ( ) ?

( 18) Voir la SiriJ, § 358. (25) Siris, § 298.


(19) V, 5, 12 ligne 20. (26) SiriJ, § 30 l.
(20) III, 6, 6, lignes 71-74. (27) § 302.
(21) Siris, § 358. (28) § 301.
(22) Siris, § 301 ; 339-342. (29) Siris, § 316; Erméades II, 6, 3.
(23) Siris, § 360 cf. ÉnnladCJ V, 1, B. (30) SiriJ, § 317.
(24) Siri•, 298-299, §§ 359-362. (31) § 318.
N. HALAD!
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dilférent de l'enscignement de Platon pour qui la matiere ou !'es- Commcnt caractériser les corps, ces percipi, ces idées ? La moindrc
pace- et les dcux s'identifient pour les auteurs de la Siris et du réfiexion sur nos idées, dit Bcrkcley, les révele inertes et passivcs.
Timée- n'est ni l'clre intelligiblc ni l'apparence sensible, mais Par opposition a !'esprit qui est action et pouvoir, les idées ont pour
l'objet d'un l.oyur¡dJr; v60or;, dit Platon (32), d'une rcpréscntation caracteres inhérents la passivité ct l'incrtie (44 ). La Siris confirme
batarde, d'une rpÚ1 TaOfta !•60ov, dira Plotin (33), sorte de revc
1
cctte opposition en ajoutant a ces deux caracteres, équivalents
évcillé? Nous rcvons, dit Platon, quand nous pensons a l'espace d'ailleurs, un autrc qui leur est aussi équivalent, la résistance.
et que nous croyons que tout ce qui existe doit exister dans !'es- « Nous avons une notion du corps par la résistance. Partout ou il y
pace (34 ). Plotin ne dit-il pas aussi que la maticre n'cst pas de a pouvoir récl, i1 y a esprit. Partout ot't il y a résistancc, il y a inca-
l'etre, que, comparéc a l'Otre, elle cst un non-etre, une imagc (el~ewv) pacité ou manque de pouvoir, c'cst-a-dirc il y a une négation de
une illusion ( et<5wl.ov) (36) ? }'esprit. Nous sommes corporels, c'est-a-dire que nous sommes
Berkeley se réfcre aussi a Thémistius, qui croit confirmct' l'ensci- pressés par la pesanteur et arretés par la résístance» (45),
gnement d' Arislolc, en disant que la matiere n'a rien de positif, Or, apparemment entre ce que dit Berkcley ici et ce que dit
'qu'elle est une pure privalion, comme le silcncc el l'obscurité (36). Plotin, il n'y a aucune différence. C'est le méme enseignemcnt,
Bien avant Thémistius, Platon dit dans le Timée, que la matiere ou presque le mcme langage. A cclui qui objecte que le pouvoir des
l'espacc est l'o~jet d'une perception non accompagnée de sensation corps est prouvé par leur résistance, Plotin réplique : « Les corps
(rte-r' ¡hata01¡alw; á:n-róv), c'est-a-dire, explique Berkeley, qu'elle les plus pesants et les plus terrestres, qui défaillent et tombent sans
est « comme une obscurité qui scrait vue, un silence entendu » (37 ). pouvoir se relever, tombent de faiblesse et choquent les autres dans
Plotin dit-il autre chose dans ses premiers comme dans ses derniers leur chute, a cause de leur inertic... D'aprcs les états passifs des
. traités, a SaVOÍl' que la matiere CSt prÍValÍOll (aTé(!1]Gtr;), ObSCUrÍté corps, l'on peut voir qu'un corps cst d'autant plus corps qu'il est
plus passif, que la terre l'est plus que les autres ... » (40).
et téncbrcs (38 ) ?
Mais précL~émcnt, puisqu'elle n'est pas objet de sensation, la Mais chose paradoxale : Berkcley attribue aussi aux corps des
maticre, dit Berkcley, devrait ctre radicalement distinguée des caracteres que nous luí avons vu déja attribuer a la maticrc : cellc-ci
corps. Cctte distinction appuyéc a l'enscigncment aristotélicien (39 ) est obscurité, dit-il dans la Siris ; elle cst objet de rcvc. Déja, dans
que rcprcnd Plotin (40 ), cst alli.rméc autant dans les PrincÍjJes de la les PrincijJeS, pour affirmer l'immortalité de !'esprit humain, c'est-
Counaissauce Ilumaine que dans la Siris. Les corps sont des percÍjJÍ, ¡t-dirc l'irréductibilité de sa dcstinée, et par la memc, de sa nature
des idées, disent les Princijm (41 ), c'cst-a-dire des apparcnccs sensibles, a ceBes des corps, Berkeley dit que« !'esprit est plus éloigné et plus
des apparcnccs pour l'a;nc, ditla Siris (42). Au contraire, la matierc hétérogene des corps que la lumiere des téncbrcs » (47). Dans la
est par définition imperceptible, inconnaissable (43 ).
Siris, la comparaison cst reprise avec autant de force. Dans leur vie
ici-bas, en raison de leur enchalnement au corps, « au poids de la
na tu re animale », «les ames ne voient qu'a travers le dcmi-jour
(32) Siris, §§ 306, 318 ; 1'im!e 52b. d'une atmospherc grossierc». Chaquc fois que l'!hne renouvelle
(33) II, 4, 1O, lignc B. son effort pour s'élancer en haut, « une seconde rechute la précipite
(3·f) Timér, 52b. promplcmcnt dans cctte région de l'obscurité et des songes» ('B),
(35) 1, !J, 3.
(36) Siris, § 30G.
(37) § 318.
(3!l) II, 4, 14; II, 4, ;,,
(39) Siris, § 317. (44) Príncipes, §§ 25, 27.
(40) 111, 6, 7: (45) § 290.
(41) l'rincijJCS, §§ 3-6. (46) 111, 6, 6.
(42) Siris, § 251, 292. (47) Príncipes, § 141.
(43) Príncipes, §§ 67-72 ; 77 ; Siris §§ 306-307, §§ 316-31 !J. (4B) Siris, § 340.
346 N. BALAD! PLOTIN ET BERKELEY 347

Plotin, qui affirme que la matiere est privation et téncbres, assimile 11 n'en est pas tout a fait ainsi pour Plotin {fil) : les corps sont faits
également la nature des corps a celle des rcves. Ceux qui affirment de l'étoffe mcme de la matiere. Leur distinction n'est jamais sépa-
la réalité des corps, « font, dit-il dans un passage que ne pouvait ration, jamais affirmation des uns et négation de l'autre. En un sens,
ignorer Berkcley, comme les r(:veurs qui prennent pour évident Plotin va plus loin que l'analysc aristotélicienne concemant la ma-
tout ce qu'ils voient en songe » (49 ). tiere (52 ). Son analyse a lui le conduit a la profondeur ((JáOor;)
On peut alors se demander en que! sens Berkeley affirme la dis- qui n'cst pas une simple dimension spatiale mais le fond irréductible
tinction entre la maticre et les corps. Cette dislinction semble et ténébreux (a,;o-retv6v) que nous devinons derriere et sous les
pour lui radicale depuis les Priucípes, identique ml':me a une sépara- espcces sensibles. Ce principe ténébreux est la maticre (63 ). S'il en
tion, a la séparation entre ce qui est réel et ce qui ne l'est pas, entre est ainsi, il est inconcevable de soutenir que le corps soit compasé de
la « réelle existen ce des choses » et la non-existence. Y aurait-il maticre et d'une forme qui serai.t intclligible. Dans ces téncbres
done incohérence dans sa pensée ? Ou du moins désaccord entre insondables et insaisissables pour une intelligence authentiquc (5'1),
ce qu'il dit dans les Príncipes (60 ) ct ce qu'il dit dans la Siris, affirmant la forme ne pourrait pénétrer. Seule son image (slbwilo1•) --un
dans le premier livre, la réalité des corps - percipi ou idées- ré- semblant de forme, une forme illusoire- en est captée. Le corps
duisant dans le second ces mcmes corps a l'objet de nos rl':ves? Il constitué dans son fond par la matiere n'est qu'un cadavre organisé
ne semble pas pourtant que la Siris rétracte quoi que ce soit a la (ve,;eov ,;exoap,r¡¡.dvov) (66).
réalité des corps en tant que percijJi, apparences pour l'ame, non seule- Du point de vue plotinien, Bcrkclcy n'a pas bien compris la
ment paree que son auteur s'appuie a cette réalité- certes phéno- distinction entre la matiere et les corps, pour la simple raison qu'il
ménale- pour monter vers l'ftme qui la pen;oit et vers l'intellect n'a pas suffisamment poussé l'analysc des corps. S'il l'avait fait, il
qui lui donne toute sa signification, mais aussi et surtout paree qu'il aurait vu qu'a partir des corps et du rapport de l'ftme an corps qui
compte sur cette réalité et avec cette réalité qui, dans son rapport lui est attaché, l'on aboutit a la maticre en vertu d'un passage a la
a notre propre corps, peut tantOt y provoquer malaise ou maladie, limite. La matiere n'est pas plus un objet de position que de néga-
tantbt y porter soulagement ou mcme remede efficace. Si les corps tion, mais plutot une région-limite dans laquelle on s'enfonce pour
n'étaient point récls, que dcviendraient « l'eau de goudron», sa n'en plus sortir, ou plutot vers laquelle on desccnd de plus en plus
composition et sa préparation, cette eau qui est le vrai point de a mesure que l'on est de plus en plus attaché aux corps et a son propre
dé¡mrt de la Siris? ll faudrait plutot dire que si les PríncijJes, en corps (66 ).
allirmant la réalité phénoménale du corps et en assimilant cette Dans son ensemble, le témoignagc de la Sirís porte, commc nous
réalité aux téncbrcs, y voient parfois une entrave a la vie de !'esprit, venons de le voir, sur certains themes fondamentaux de la doctrine
qui par sa naturc tendrait vers la lumiere divine, la Siris maintient plotinienne. S'il indique l'action qu'a pu avoir la lccturc des Émzéa-
le mcme point de vue ; et la m't il voit dans l'entrave corporelle un des sur l'expression derniere de la pensée de Berkclcy, il révcle aussi
songe retardant la montée de !'esprit vers Dieu, Berkcley se laisse la nature et les limites de cette pensée, tellc qu'cllc nous est livréc
simplement entralner dans le courant déja établi dans les Príncipes, autant dans les Principes que dans la Siris.
courant davantage renforcé clans la Siris par la lecturc des anciens.
Si les corps sont une réelle entra ve a la montée, a proprement parler, Université de Rabat.
la matiere ne l'est pas, n'étant rien du tout, un simple souffie de la
VOIX.
(51) Voir: La Penséc de Plolin (N. DALADI, P.U.F. 1970), chapitrc IV ct conclusion.
(52) Voir II, 4, 1-5; III, 6, 7.
(53) Voir II, 4, 5.
(49) 111, 6, 6 ligncs 613-69; \'oÍr plus haut P: 3·11 el 342. ·(M) 1, B, !J.
(50) §§ 3-6, 139. Voir aussi les Commentnires Philosopliiques (dit Commonplnce IJook, (55) ll, 4, 5, ligne 18.
édition des ceuvres completes de Dcrkelcy par A. A. Luce el T. E.Jcssop, vol. I, pp. 64-65). (56) 1, 8, 4-5, 7, 13-14.