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Publications de l'École française

de Rome

Baudelaire, Bergson, Plotin et la scène du balcon


Pierre-Maxime Schuhl

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Schuhl Pierre-Maxime. Baudelaire, Bergson, Plotin et la scène du balcon. In: Mélanges de philosophie, de littérature et
d'histoire ancienne offerts à Pierre Boyancé. Rome : École Française de Rome, 1974. pp. 691-693. (Publications de l'École
française de Rome, 22);

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Document généré le 09/05/2016


Pierre-Maxime Schuhl

BAUDELAIRE, BERGSON, PLOTIN ET LA SCÈNE DU BALCON

Vois se pencher les défuntes minées


Sur les balcons du ciel en robes surannées . . .
Ch. Baudelaire, Recueillement.

Dans VEnergie Spirituelle, p. 97, Bergson écrit ce qui suit:


« Le corps, qui ne sort pas tout à fait viable des mains de la nature
(qui l'a seulement ébauché) se soulève vers l'âme qui lui donnerait la vie
complète. Et l'âme, regardant le corps où elle croit apercevoir le reflet
d'elle-même, fascinée comme si elle fixait un miroir, se laisse attirer,
s'incline et tombe. Sa chute est le commencement de la vie ».
Lignes admirables, mais étonnantes. Ce regard de l'âme vers le bas,
ce reflet, ce miroir, cette attirance, cette inclinaison, cette chute: tout
cela décèle l'influence de Pio tin, que Bergson a si souvent commenté
dans ses cours du Collège de France (*). Ce sont tous ces éléments qui
composent ce que j'appelle, en forçant peut-être un peu la note pour la
commodité du langage et de l'imagination, la « scène du balcon ».
Un des principaux problèmes que pose la pensée de Plotin est en
effet celui de la descente de l'âme. Cette descente se fait-elle en vertu
d'un mécanisme nécessaire d'expansion ou résulte-t-elle d'une faute?
Les deux interprétations se proposent tour à tour, et le lecteur qui croit
— peut-être à tort — devoir choisir, est fort embarrassé. L'image que
nous transposons ainsi est compatible avec les deux aspects, et de toute
façon très émouvante.
Ce geste de l'âme qui se penche hors du monde intelligible est évoqué
d'abord dans les premières, puis dans les deuxièmes difficultés relatives
de Vâme, qui constituent les traités 8 et 4 de la 4e Enneade.
Voici d'abord 3,15: "Ιασι δε έκκύψάσαι τοϋ νοητού. Les âmes qui se
penchent ainsi descendent d'abord dans le ciel, s'y incorporent et conti-

(x) Cf. R. M. Mossé-Bastide, Bergson et Plotin, Paris, 1959; Pour connaître la


pensée philosophique de Plotin, Paris, 1972.
692 PIEllRE-ΛΙΑΧΙΛΙΕ PCIIUTTL

nuent plus ou moins à descendre de corps en corps, manquant de force


pour se soulever et remonter, tirées par la pesanteur et l'oubli; et cette
descente est réglée par une loi qui entraîne, dans la direction où il est
dans leur nature d'aller, les âmes qui ne peuvent rester conformes à leurs
modèles. Nous sommes très près de la première interprétation sans exclure
tout à fait la seconde, à laquelle est plus favorable le deuxième texte,
celui de 4,3: καί οίον προκύψασα; si l'âme qui sort du monde intelligible
se penche pour ainsi dire au-dehors, c'est qu'elle ne s'attache pas assez
fermement à son unité. Interviennent à la fois l'amour-propre et la
volonté de se différencier: το δε ούτής άσπασαμένη καί έτερον έί>ελήσασα είναι.
Nous sommes tout près de cette audace téméraire, τόλμα, sur laquelle
insiste à juste titre M. Baladi i1). Plotin ne parle plus ici d'oubli (des
intelligibles), mais, ce qui revient au même, de mémoire du sensible.
Le souvenir des intelligibles et des choses célestes l'empêche de tomber,
celui des choses d'ici-bas l'entraîne.
Le traité Contre les Gnostiques II, 9, 10 et 11, apporte une autre
notation: l'âme ne s'incline pas (μή νεΰσαι), elle illumine seulement les
ténèbres: άλλ' έλλάμψαι μόνον το σκότος. Mais s'il n'y a pas descente (ει
μή κατήλΟεν), seulement émanation d'un courant lumineux, de quel droit
parler d'inclinaison?
Nous nous en tiendrons à ces textes pour nous concentrer sur cette
belle image. Notons seulement que chez Platon on trouve, dans le Phé-
don (109 de), l'image exactement inverse (άνακύψας, άνακύψαντα): c'est le
« saut de carpe » du poisson qui bondit hors de l'eau et émerge dans l'air.
Il s'agit bien ici d'une de ces images dynamiques si bien étudiées
jadis par Emile Bréhier chez Plotin et Bergson (2). Le mouvement est le
même que chez Baudelaire dans Recueillement:

Vois se pencher les défuntes années


Sur les balcons du ciel en robes surannées.

On se prend à rêver à ce que voit l'âme du haut de ce balcon: ce


gouffre d'ombre qui l'attire comme Eloa. On est tout près ici du mythe
de Narcisse; et aussi de la notion de vertige: M. Dumont me rappelle à
ce sujet le είλιγγιών άπο υψηλού de Platon dans le Théétète 175 d.

(x) N. Baladi, La pensée de Plotin, Paris, 1970. Cf. du même: Plotin ou Vaudace
en théologie, dans Etudes philosophiques et littéraires publiées par la Société de
philosophie du Maroc, 1967.
(2) Etudes bergsoniennes, 1949, II, p. 119.
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J'en étais là de mes réflexions quand M. Thillet m'a rappelé quelques


observations présentées au Colloque de Eoyaumont sur le Néoplatonisme,
au cours d'une discussion, par H. C. Puech, qui a eu l'amabilité de me les
préciser dans une lettre. Il s'agit d'une part d'un rapprochement avec les
textes des Proverbes VII, 6 et suiv. où l'on voit la Sagesse à sa fenêtre
regardant à travers le treillis etc., d'autre part de rapprochements
iconographiques, et enfin de divers textes gnostiques.
En ce qui concerne les rapprochements iconographiques, j'ai
précédemment signalé que certains ivoires de Nimroud découverts par
Layard et publiés par Hogarth, représentent, comme ceux trouvés par la
mission Thureau-Dangin à Arslan Tash, une tête féminine dans
l'encadrement d'une fenêtre, dont Mme Ohnefalsch Eichter a photographié
l'équivalent il y a cinquante ans à Chypre (Griechische Sitte und Gebräuche
aus Cypern, 1913, pl. IX, 5 i1)). Il serait vraisemblable que de telles
représentations de la « dea prospiciens » (Fauth) soient à l'origine de notre
image, non sans avoir été réactivées et interprétées par la pensée gnos-
tique; et Puech fait allusion à certains documents de Nag Hammadi
en particulier; mais sur ce point je ne puis que renvoyer à ses publications
passées et futures. Nous en avons vu assez pour conclure que cette image
si suggestive et si bien utilisée par Plotin n'est sans doute pas sa création,
mais un emprunt à des représentations courantes et populaires,
interprétées et décantées. Ce sont elles aussi qui, à travers les siècles, ont inspiré
Bergson, et peut-être Baudelaire.

(x) Voir là-dessus notre Fuseau iV Ananké, dans Revue archéologique , 1930, p. 58
et Fabulation \)laionienne, 2e éd., 1968, pp. 76-77.