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MARXISME ORTHODOXE ET MARXISME O U V E R T

CHEZ ANTONIO LABRIOLA


par

Valentino GERRATANA

I) Marxisme orthodoxe et marxisme ouvert.

Dans l'opposition devenue habituelle, entre « marxisme


orthodoxe » et « marxisme ouvert », le second terme est
clairement employé, pour désigner une alternative positive
face à une notion discréditée déjà, en 1 9 1 9 , Lukàcs avait
noté que, « acceuillir petit à petit avec ironie t o u t e profes-
sion d'orthodoxie marxiste, s'est imposé c o m m e une
expression de bon goût s c i e n t i f i q u e » 1 . Les tentatives,
venues de différents côtés — par exemple de Luckàs lui-
même, ou, dans une direction différente, de Gramsci 2 — pour
revaloriser la notion d'orthodoxie marxiste, compromise
par le marxisme de la Ile internationale, n'ont pas levé le
discrédit, souvent d'ailleurs à cause des « o r t h o d o x e s » eux-
mêmes. Il reste néanmoins, qu'il faut évaluer dans quelle
mesure la notion de « marxisme ouvert » o f f r e réellement
une alternative positive. Le problème est assez c o m p l e x e et,
pour en expliciter les termes, il sera peut-être utile d'élargir
conceptuellement le tableau, m ê m e au-delà du marxisme de
la II e internationale et de sa crise.
11 s'agit en fait d'effacer une forte ambiguïté que dévelop-
pe souvent la polémique entamée par le'« marxisme ouvert »
contre le « marxisme o r t h o d o x e ».
Les deux termes cachent en réalité d e u x polysémies qui
risquent d'enfermer le discours dans un enchevêtrement
d'équivoques verbales, exploitées facilement par une

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polémique idéologique sans « scrupules ». La signification
de « marxisme orthodoxe » (le terme commence à devenir
usuel au cours de la querelle sur le « révisionnisme ») ne «em-
ble pas, à l'origine, différente de celle de marxisme rigoureux.
Mais puisque la défense du marxisme rigoureux se résoud
souvent dans une sorte de marxisme scolastique, cette
seconde acception finit par prévaloir comme équivalente à
celle de marxisme orthodoxe. Ce terme pourrait être aban-
donné à son sort si, dans les polémiques plus ou moins
ironiques contre le marxisme orthodoxe, on n'avai: eu
souvent l'intention de frapper, avec le marxisme scolastique,
surtout le marxisme rigoureux. Cette circonstance explique
aussi la seconde polysémie, celle qui se cache dans la notion
de marxisme ouvert. Il semble légitime de comprendre ce
terme c o m m e un marxisme qui n'est pas fermé sur soi, un
marxisme expansif, parce que capable de se développer,
c'est-à-dire de s'ouvrir à l'analyse des faits, dont l'essentialité
est indiquée par le théorie marxiste elle-même, et auss; par
les résultats de n'importe quellle enquête scientifique qui
n'est pas viciée idéologiquement. Mais quand la polémique
contre le marxisme o r t h o d o x e implique le marxisme rigou-
reux lui-même, la signification de la notion de « marx sme
ouvert » change aussi : elle est étendue à tous les cas où, la
reconnaissance (souvent provisoire) de l'importance de la
théorie marxiste, est accompagnée de réserves limitatives,
pour faire place à d'autres théories (qui se prétendent
intégrables mais sans l'être à la théorie marxiste), o u à ces
« faits » qui, sélectionnés sous la conduite du bon sens
modéré, réclament la mise à l'écart de n'importe quelle
f théorie. Le marxisme ouvert devient alors synonyme euphé-
' mique de marxisme dilué.
La différence entre ce marxisme ouvert (dilué) et le
marxisme o r t h o d o x e n'est pas grande, si ce dernier est
interprété c o m m e le marxisme scolastique (et pour cela le
passage de l'un à l'autre est aisé, tout c o m m e le passage du
marxisme dilué au non-marxisme ou à l'anti-marxisme),
mais elle devient un fossé infranchissable si la notion de
marxisme o r t h o d o x e est ramenée à celle de marxisme
rigoureux. En définitive, il est préférable et légitime de pro-
poser un nouveau schéma heuristique, où on substitue à

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l'opposition : celle de marxisme orthodoxe scolastique au
marxisme ouvert/expansif, et celle de marxisme ouvert/dilué
au marxisme orthodoxe/rigoureux. On ne doit voir aucune
opposition substantielle entre marxisme o r t h o d o x e et mar-
xisme ouvert si le premier est compris c o m m e marxisme
scolastique et le second c o m m e marxisme dilué, mais n o n
plus si le premier est compris c o m m e marxisme rigoureux et
le second comme marxisme expansif.
La valeur de ce schéma est vérifiable dans la position
d'Antonio Labriola qui fit un effort original pour interpréter
le marxisme d'une manière à la fois o r t h o d o x e et ouverte,
coir me un marxisme rigoureux et expansif.

2) Le marxisme en Italie.

En Italie, pendant la II e internationale, le marxisme est


diffusé — exception faite pour Labriola — c o m m e un mar-
xisme ouvert de t y p e dilué, même si épisodiquement les
tentatives o u les approches d'un marxisme orthodoxe/sco-
lastique ne manquent pas.
Naturellement o n discute la validité de son ancrage, et
ceci est au fond la signification la plus importante des prin-
cipales controverses qui empêchent la concorde générale du
premier marxisme italien. Turati lui-même, qui n'avait pas
été exempt d'un premier engouement d'orthodoxie marxiste,
s'était longtemps efforcé, pendant la dernière décennie du
siècle, de maintenir l'ancrage du marxisme, et d'en régler
l'ouverture en des termes politiquement rentables sans aller
au-cielà. A ce propos est significative la polémique de De
Bella-Turati-Labriola, parue dans les colonnes de la Critica-
sociale en juin — juillet 1 8 9 7 , alors que Labriola travaillait
à son troisième essai sur la conception matérialiste de l'his-
toire. La polémique est essentiellement connue à cause de
l'intervention de Labriola, ajoutée par la suite dans son
troisième essai (Discorrendo di socialismo e di filosofia), o ù
elle acquiert même une place centrale et une fonction
explicative ; mais elle vaut aussi pour elle-même, et pour le
jeu des parties mineures, dont Labriola n'aura ni la raison,
ni l'envie de s'occuper 3 .
L'objet principal de la polémique de De Bella ne semble

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pas être, en réalité, la position de Labriola ; ce dernier n'est
pris que c o m m e un exemple extrême et limpide du marxisme
o r t h o d o x e (appelé ici « Socialisme exclusiviste », donc
« n o n scientifique »), n'étant pas, ce qui est notoire, sur les
positions de la Critica sociale. On doit au contraire penser
que D e Bella eut surtout l'intention de faire pression sur
ceux qui, bien qu'ayant renoncé à l'orthodoxie étroite, ne
s'ouvraient pas encore assez à la « science positiviste », à
l'étude de ces lois suprêmes universelles sans lesquelles les
découvertes, m ê m e s limitées, d'un « maître illustre » com-
me Marx, auraient été privées de fondement. On pourrait
voir un s y m p t ô m e d'« exclusivisme » jusque dans le rappel
d u « matérialisme historique » puisque cette expression
mettrait de côté la primauté du « matérialisme », tout
court, de ce matérialisme qui suffit à t o u t 4 . Pour souligner
l'ingénuité du sociologue calabrais, une seule citation peut
suffire. De Bella était disposé à admettre que « Marx a
découvert que la société possède une structure : » Ce qui est
bien, mais Spencer a découvert quelque chose de plus : il a
découvert aussi que cette structure évolue, n'en déplaise
aux exclusivistes. » « En m ê m e temps, l'article ne manquait
pas de pointes malicieuses : il rappelait quelques « excès »
o r t h o d o x e s , peu connus, de Turati, notamment celui de sa
réponse à l'enquête de Tamburini : o n demandait d'indiquer
cinq œuvres « qui puissent satisfaire les besoins d'un hom-
m e , coupé complètement de la société », et Turati n'avait
pas hésité à citer, à l'époque : « 1) le Capital de K. Marx ;
2) le Capital de K. Marx ; 3) le Capital de K. Marx ; 4) le
Capital de K. Marx ; 5) le Capital de K. Marx. » « Aujour-
d'hui ajoutait De Bella, Turati a, j'en suis sûr, modifié ses
opinions. » Pourquoi ne pas avoir plus de courage ? Pour-
q u o i ne pas se décider à « compléter » la théorie d'un
h o m m e , quoique génial, par des infiltrations plus importan-
tes de positivisme et de sociologie ?
Mais Turati avait de bonnes raisons pour résister à de
telles sollicitations. Certes sa sagacité pouvait s'exercer à
montrer certains points les plus faibles et les aspects les plus
ingénus de l'article de De Bella, mais son tempérament élec-
trique le disposait à résister sur le terrain douteux o ù l e socio-
logue calabrais cherchait à entraîner les « exclusivistes » :

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l'opportunité de « compléter » Marx. Alors qu'il essayait de
minimiser l'épisode de l'enquête Tamburini, Turati n'avait
cependant pas l'intention de renoncer à quelques avantages
faciles : notamment ceux qui consistaient à se servir, à l'oc-
casion, du marxisme, c o m m e d'une mine à creuser, pour en
retirer des matériaux bruts disponibles pour des usages très
divers, pour les différentes combinaisons et manipulations.
Dès lors, quel sens aurait eu la prétention de « compléter »
cette mine inépuisable 5 ?
Le point de vue de Labriola était tout à fait différent ;
celui-ci n'avait jamais douté, n o n seulement de l'opportuni-
té, mais de la nécessité de « compléter » le marxisme,
c'est-à-dire de le continuer et de le développer. Dans la
polémique contre De Bella il ne peut d o n c que confirmer
cette conviction en renvoyant à une de ses affirmations d u
second essai (mais il aurait pu, s'il avait voulu, aligner beau-
coup d'autres citations personnelles) : « cette doctrine n'en
est qu'à ses débuts, et elle a encore besoin d'un large
développement6. » Ceci n'était pas en réalité l'objet de la
controverse, lequel consistait dans la manière, la direction
et les m o y e n s avec lesquels le développement de la doctrine
pouvait être poursuivi. Pour Labriola, qui n'avait jamais vu
le marxisme c o m m e une mine inépuisable o u un écrin pro-
digieux contenant mille surprises, la perspective ne pouvait
être ni celle de D e Bella ni celle de Turati. Méfiant (à cause
de sa précédente expérience philosophique) à l'égard de
toute prétention de savoir c o m m e omniscience (et c'était
cette méfiance, mûrie sur le terrain de présuppositions
philosophiques très précises, qui le tenait toujours loin des
suggestions du positivisme), il ne pouvait que rester étranger
à une notion de marxisme qui était entendue, soit c o m m e
une omniscience potentielle, soit c o m m e un fragment à
intégrer dans une omniscience précédente. A propos de la
définition du Capital c o m m e « Bible du socialisme » il avait
déjà écrit - un peu avant la polémique avec De Bella — que
l'on ne peut exprimer une « phrase plus insipide et ridi-
cule » : « et s'il y avait aussi eu la Bible, avec uniquement le
socialisme, les socialistes ne deviendrait pas omniscients 7 ! »
Mais en même temps, il écrivait au sujet de la signification
du Capital, de sa base méthodologique, de la nature de son

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objet spécifique, de sa structure logique et du caractère de
ses « contradictions » des pages exemplaires pour leur clarté
concise, dans un sens qu'il serait difficile de ne pas définir
« orthodoxe » 8 .
Dans sa polémique contre De Bella, bien que se trouvant
apparemment du m ê m e côté de la barricade, la position de
Labriola était donc bien différente de celle de Turati. En
réalité plus encore que la différence de contenu, c'était la
différence de ton qui devait déplaire à Turati. Alors que
l'annotation de l'article de De Bella, tout en étant ferme
dans la défense de sa propre position et la réfutation des
argumentations du sociologue calabrais, gardait le ton d'un
débat amical, l'intervention suivante de Labriola était bien
plus dure, cinglante dans sa rudesse polémique (que le
philosphe ne se souciait m ê m e pas d'atténuer pas les habi-
tuelles formules d'usage). Ce n'était pas un ton de contro-
verse entre « c a m a r a d e s » , et o n pourra même l'estimer
empreint de colère, hautain et professoral 9 . Il dérogeait, du
coup, aux règles du jeu introduites par Turati dans la Cr'tica
sociale, à son interprétation du l'unité dans la diversité
ayant pour but de tirer « le concept d'une idée, avec le
tintement de plusieurs cloches » 1 0 . En fait, le problème est
moins secondaire qu'il peut sembler à première vue. Ce
n'est pas un hasard, si le premier et sérieux désaccord entre
Labriola et Turati était né à propos de la mise en route pro-
grammatique de la Critica sociale ; la tentative labriolienne
de lier l'orthodoxie marxiste à un effort de rigueur expansif
devait trouver ici son plus grand obstacle : dans la pratique
du juste m o y e n , dans la rencontre à mi-chemin entre le
marxisme orthodoxe et le marxisme ouvert, o ù o n réalisait
la cœxistance pacifique entre le marxisme scolastique st le
marxisme dilué, avec son oscillation correspondante, dans la
lutte politique, entre le schématisme doctrinaire et l'empi-
risme aveugle.
A cause de ces précédents, l'intervention de Labriola
dans le débat De Bella/Turati prend une signification pré-
cise ; et, pour ces seules raisons, un épisode marginal dans la
vie de la revue deviendra un moment essentiel dans l'élabo-
ration théorique du marxisme de Labriola.

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:?) Labriola et le positivisme.

En insérant la lettre de Turati sur le cas de D e Bella,


(lettre déjà parue donc dans la Critica sociale), au septième
chapitre du troisième essai (dont chaque chapitre, c o m m e
o n le sait, représente littérairement une « partie » d'une
série de « lettres à Sorel »), Labriola expliquait que cette
lettre « complète et résume les autres, avec quelques légères
et excusables répétitions ». Ce qui est résumé c'est, en
grande partie, le refus argumenté de la prétention de De
Bel a exprimé sous la forme d'avertissements et de conseils
aux marxistes « exclusifs », afin qu'ils acceptent de se
« compléter » à l'aide « d'une autre culture, plus vaste, qui
soit sociologique et naturaliste ».
Quant aux répétitions, pour démontrer que les complé-
ments suggérés par De Bella, sont o u bien sous-entendus, o u
bien opposés au marxisme, que par exemple, Marx n'avait ;
rier à voir avec Comte, avec les Spencer, ou avec la pléiade j
de darwinistes sociaux, Labriola devait pour l'essentiel se i
répéter (sauf pour quelques précisions de caratère philologi-
que ou érudit). En revanche, les points les plus intéressants
de :;a lettre résident dans les parties où, plus explicitement
qu'ailleurs, il relie certains concepts fondamentaux du
marxisme (et la manière dont il l'interprète) à sa propre
autobiographie intellectuelle. C'est-à-dire lorsqu'il explicite
comment, à partir de son expérience précédente et de sa
formation culturelle, purent surgir de puissants aiguillons
qui l'amenèrent à fuir aussi bien le rtiarxisme scolastique
que le marxisme dilué. Plus particulièrement, dans cette
lettre sont rappelés, outre les deux précédents essais In
memoria del Manifesto dei communisti ( 1895), Del materia-
lismo storico ( 1 8 9 6 ) et le discours inaugural sur VUniversita
e la liberté délia scienza ( 1 8 9 7 ) , la conférence de 1 8 8 9 Del
socialismo, « profession de foi » dans laquelle l'approche du
marxisme prend encore des formes approximatives, et
l'opuscule suivant de 1890, Proletariate radicali, qui repré-
sente la première énonciation claire, en Italie, d'un projet
d'action politique inspiré du marxisme ; Labriola se réfère
aussi aux principaux textes de sa production pré-marxiste :
à son premier écrit philosophique de jeunesse portant sur la

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défense de la dialectique hégélienne, (polémique contre
Zeller, 1 8 6 2 ) , au livre sur Socrate ( 1 8 7 1 ) , aux œuvres de
1 8 7 3 , Délia liberta morale et Morale e religione, au livre de
1 8 7 6 Dell' insegnamento delle storia, au rapport de 1887
sur la thèse de philosophie et au discours fondamental de
1887 concernant aussi Iproblemi délia filosofia délia storia.
Celui qui voudrait seulement voir dans ces mentions
explicites une preuve mesquine d'ostentation professorale à
l'égard d'un contradicteur provincial, serait obligé de
renoncer à une analyse plus attentive des motivations réelles
qui poussaient Labriola à un tel étalage, inhabituel, de c ta-
tions personnelles. De fait, confronté à l'éternel requisit
selon lequel celui qui n'accepte pas le marxisme dilué se
c o n d a m n e à en rester exclusivement « au verbe de Marx »,
Labriola ne voulait pas seulement expliquer c o m m e n t , er se
tournant vers le socialisme, il n'avait pas besoin de demander
à Marx « l'abc du savoir » : il tentait aussi de montrer,
m ê m e d'une façon sommaire, quels éléments de sa précé-
dente expérience intellectuelle personnelle l'avaient, d'un
côté prédisposé au marxisme et de l'autre, autorisé à défen-
dre le marxisme lui-même des contaminations théoriques
erronées. « Voilà désormais près de vingt ans (pouvait-il oar
exemple écrire) que j'ai en aversion la philosophie systémati-
que ; cette disposition d'esprit m'a rendu plus accessible au
marxisme, qui est une des manières par laquelle l'esprit
; scientifique s'est libéré de la philosphie c o m m e matière
j indépendante ; voilà la raison de ma méfiance invétéré pour
le Spencer philosophe, qui lui, nous a redonné dans les
Premiers Principes une schématique du Cosmos » n . Et en-
core, toujours au sujet des œuvres de Spencer : «On n'avait
pas besoin, en vérité, du génie de Marx, pour voir dans de
tels écrits ce que j'étais moi-même capable de voir en simple
spécialiste de philosophie, il y a déjà 3 0 années, à savoir :
que la doctrine de l'évolution qu'il y énonce est schématique
et n o n pas empirique, que cette m ê m e évolution est phé 10-
ménale et n o n pas réelle, et qu'elle a derrière elle le spectre
de la chose en soi de Kant (...) » 1 2 . On entrevoit de cette
façon que l'antipositivisme — un de ces éléments qui
l'avaient rendu « plus accessible » au marxisme - n'a\ait
rien de générique (il ne doit donc pas être confondu avec

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l'am ipositivisme suivant, celui de la « renaissance » idéalis-
te), et qu'il s'intégrait en revanche aux autres éléments de la
formation philosophique de Labriola, éléments qui venaient
confluer dans son « orthodoxie » marxiste.
L'inflexion personnelle, sous forme de rappel autobio-
graphique, que prend ici la clarification de ces « nœuds »
répond, du reste, à une motivation précise, qui concerne
l'état d'âme dans lequel, au cours de 1897, a été écrit tout
le troisième essai : le besoin de faire son propre bilan, de se
soumettre à un examen de conscience attentif, alors que le
mouvement pratique, lié au marxisme, commençait à
marquer, à l'échelle internationale, un temps d'arrêt, et
semblait plus qu'avant, exposé au risque de dispersions.
Non seulement dans la polémique avec De Bella ( m ê m e si là
elles sont très nombreuses), mais encore dans toutes les
« leitres à Sorel » (cf. Discorrendo), apparaissent de fré-
quentes références à ses précédents écrits. C'est pourquoi
l'on doit donner raison à celui qui a vu, dans cette insistance
de l abriola dans le troisième essai, « son intention manifeste
d'indiquer une continuité profonde dans le développement
de sa propre pensée » 1 3 .
H ne pouvait pas, évidemment, s'agir d'une récupération
intégrale (qui aurait été une somme privée de dévelop-
pement) ; mais il reste trace, dans le marxisme de Labriola,
de ses moments de refus et de dépassement, une trace
positive grâce au point de vue critique par lequel ils ont été
dépassés. C'est cela finalement l'héritage le plus important,
qui lui permet d'aborder le marxisme non pas c o m m e une
rive tranquille, nouvel ancrage pour la sauvegarde métaphy-
sique, mais c o m m e une expérience décisive qui, dans la
mesure seulement où elle est vécue avec un souci constant
de rigueur intellectuelle pouvait rester ouverte à de nouveaux
développements, en parfaite cohérence avec sa nature
expansive.

4) La formation de Labriola.

On a beaucoup discuté à propos des principaux éléments


qui ont concouru à la formation philosophique de Labriola
(Sp&venta, Hegel, l'herbartisme), de leur enchaînement et

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de leur succession ; quelques points demeurent encore à
éclairer. La thèse de Crose, qui à plusieurs reprises a décrit
son évolution intellectuelle c o m m e un « mouvement haché »
(dans sa jeunesse il aurait été hégélien, puis il aurait réagi
contre Hegel avec l'herbartisme, et serait enfin particuliè-
rement revenu à Hégel « sous la conduite de M a r x » ) 1 4 ,
cette thèse déjà contestée de différents bords ne peut être
que mise aux archives, du moins dans sa schématisation
formelle, car nous disposons désormais des analyses irréfu-
tables, effectuées par E. Garin, sur la fonction jouée par
l'étude de Herbart dans la réflexion et dans l'enseignement
de l'hégélien Spaventa, maître direct de Labriola 1 5 . Plus
digne de foi en revanche est le témoignage de Croce lorsqu'il
se souvient d'un Labriola « toujours attentif au moindre
mouvement nouveau des idées, inquiet et insatisfait », qui
renouvelle et rafraîchit continuellement sa culture, et « qui
se fit un tourment de chaque nouvelle pensée » 1 6 . Dans
cette inquiétude intellectuelle, une responsabilité proba-
blement très grande, incombe à l'influence de Spaventa qui,
certes hégélien, était néanmoins bien peu orthodoxe, pour
peu que l'on comprenne orthodoxie c o m m e un synonyme
de démarche scolastique. Mais même l'enseignement de
Spaventa ne représentait par un horizon fermé, une servitude
à briser o u à respecter.
Avec l'hégélianisme il s'était, pour ainsi dire, « élevé »,
rappellera-t-il lui-même dans la polémique contre De
Bella 1 7 ; mais il s'agissait de l'hégélianisme développé à
Naples après les années 1860, c'est-à-dire une « circulation
d'idées », une « arène », un mouvement en ébulition plutôt
composite. Bien que d'une évidente partialité, la description
colorée de ce mouvement qu'il fera à Engels, dans l'impor-
tante lettre du 14 mars 1 8 9 4 1 8 , reste significative : :< A
Naples, en privé d'abord, de 1 8 4 0 à 1860, et puis publi-
quement, à l'université, de 1 8 6 0 à 1875, il y eut une renais-
sance de l'hégélianisme. Le brave Tari (du reste un hoirme
génial) déduisait les instruments musicaux et la coupole de
Saint-Pierre, et construisait les romans de Balzac. Le grand
vulgarisateur Vera nous a laissé beaucoup de livres et de
nombreux disciples. Aujourd'hui survit Mariano, mon con-
temporain, qui enseigne encore à Naples un hégélianisme

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d'extrême droite. Spaventa (le meilleur de tous et je n'en
cite pas d'autres) écrivit sur la dialectique d'une façon
exquise, redécouvrit Bruno et Campanella, délimita la partie
utile et utilisable de Vico, et trouva lui-même (en 1 8 6 4 !)
l'articulation entre Hegel et Darwin (...) T o u t e la littérature
hégélienne nous était familière ainsi que celle post-hégé-
lienne 1 9 . »
Mais sa familiarité ne signifie pas adhésion incondition-
nelle. Sur la liberté de jugement avec laquelle Labriola évo-
luait dans ce milieu, beaucoup moins h o m o g è n e que les
apparences le laissèrent parfois croire, le meilleur témoignage
en est le compte rendu tronqué d'une livre de Vera (écrit en
1872 pour la très herbartienne Zeitschrift fur exakte philo-
sophie20 ; là, non seulement Labriola dénonçait les naïvetés
de Vera, hégélien orthodoxe, et l'importance excessive
accordée à son œuvre (parmi les épigones allemands de
l'hégélianisme), mais il discutait encore quelques-uns des
principes fondamentaux de Hegel. En relevant que « une
fois, les prétendus degrés de l'esprit dépassés, l'un après
l'autre, pour cause d'imperfection, il est bien naturel que la
science reste l'unique substance du monde ! » o u en ironi-
sant sur la prétention de « prendre les faits du savoir
historique (...) pour les jeter, à l'aide de deux o u trois
paroles magiques, dans le tourbillon de l'idéalisme absolu »,
Labriola ne pouvait pas ignorer qu'il s'attaquait à Hégel lui-
même (du moins à certains aspects de sa théorie) et pas
seulement à son vulgarisateur Vera. En réalité, dans le t e x t e
de jeunesse de 1 8 6 2 , consacré à la défense de la dialectique
hégélienne (écrit contre Zeller), il semble que Labriola ait
eu l'intention de libérer Hegel des mauvaises interprétations
et des exagérations de ses disciples : « Il me semble que
l'impuissance vient de l'école et non de son principe.
L'école a même été une exagération du principe. Pour Hegel
le Savoir absolu signifiait que la connaissance est en soi tout
le connaissable ; mais le connaissable n'est pas actuellement,
bien sûr, totalement connu » 2 1 . Cette réserve introduisait,
peut-être inconsciemment, l'idée de réforme de la dialecti-
que hégélienne, même si pour le moment l'institution n'est
pas développée. Et il faut tenir compte, de t o u t e façon de la
paît d'« ingénuité juvénile » présente dans cette défense de

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Hegel, que Labriola lui-même n'hésitera pas plus tard à
souligner 2 2 . Il ne semble pas du reste que, durant ces années
de jeunesse, il ait éprouvé une attirance irrésistible pour la
philosophie. Dans sa première lettre à Engels ( 2 avril 1890),
se souvenant d'avoir contribué durant sa jeunesse au renou-
vellement napolitain de l'hégélianisme, il ajoutait : « Lange
war ich zwischen sprachwissenschaft und philosophie
g e t h e i l t 2 3 . » On peut voir aussi dans cette indécision le
reflet d'une opposition, qui sera toujours vivace dans toute
la pensée de Labriola, entre une conception de la philosophie
c o m m e ensemble systématique, monisme spéculatif, et le
caractère concret du savoir dans la spécificité et la diversité
de la recherche. Afin de résoudre cette indécision, sans
résoudre t o u t e f o i s l'opposition (advenue seulement pendant
la maturité marxiste), une aide importante lui sera donnée par
l'enseignement de Spaventa dont la recherche spéculative é-
tait largement ouverte et très attentive à tous les nouveaux
ferments culturels de l'époque. Il est vrai que le desseir de
Spaventa visait en définitive à absorber toutes les nouvelles
demandes, dans le but de les faire digérer par les catégories de
la logique hégélienne ; mais cela n'empêchait pas que cette
« éducation hégélienne » ne pût servir aussi à amorcer un t ype
de recherche qui, non seulement allait au-delà du système
philosophique de Hegel, mais en dépassait les horizons et
sollicitait d'autres approches.
Il n'est pas facile d'établir exactement — le problème est
d'ailleurs secondaire — à quel m o m e n t Labriola s'est rendu
c o m p t e qu'il se trouvait au-delà des limites idéalistes de
Hegel et de Spaventa. Luigi Dal Pane a signalé une certaine
concordance entre les notes manuscrites inédites, retrouvées
parmi les papiers de Labriola pour les épreuves du doctorat
de 1 8 7 1 , et l'évocation que Labriola fit de cet épisode, dans
le t e x t e de 1887 sur I problemi délia filosofia délia storia.
En 1871 Labriola avait été amené, en cette occasion acadé-
mique, à discuter le thème, proposé par l'examinateur Vera,
« que l'idée soit le fondement de l'histoire » : « En écrivant
sans préparation sur cette thèse, et au cours de la querelle
qui s'ensuivit — lui-même rappelle cela seize années après,
en 1887 — j'ai repoussé l'hypothèse contenue dans l'énon-
ciation, d'une part en opposant Humbolt à Hegel, et Stein-

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tha; qui s'en inspire, et d'autre part en utilisant Lotze, dont
j'étais alors imprégné 2 4 ». De fait, cette position paraît plus
nuancée dans les notes de 1871, telles quelles ont été
publiées par Dal Pane 2 5 (il manque toutefois toute la
documentation sur la « querelle qui s'ensuivit ») ; Humbolt,
Steinthal et Lotze, plus qu'opposés de front à Hegel,
étaient utilisés c o m m e correction, rectification et intégration
de la philosophie hégélienne de l'histoire ; de môme l'idéa-
lisme historique n'était pas clairement récusé ( o n cherchait
plutôt à réduire son champ d'application pour laisser « une
large part à l'explication des faits »). Il est probable toute-
fois que ces corrections, rectifications, et intégrations ont
dû apparaître, à l'orthodoxe Vera, c o m m e une opposition
tranchée à Hegel et un refus substantiel de l'hypothèse
idéaliste suggéré dans l'énoncé de son thème, et il est tout
aussi probable que cette interprétation ne dut pas sembler
trop forcée à Labriola qui, entre-temps, à travers de longues
années de réflexions et de recherches, avait petit à petit
mûri et développé ses exigences anti-idéalistes. Il est encore
plus important de souligner la présence simultanée d'élé-
ments de continuité et de rupture dans la comparaison
entre les notes schématiques de 1871 et la leçon inaugurale
de 1887 sur I problemi délia filosofia délia storia. Malgré la
place réservée au « concept génétique » — qui aurait dû
intégrer « la conception dialectique du passage nécessaire
d'une sphère à l'autre » — il y a un aspect de la philosphie
hégélienne de l'histoire que Labriola défend fermement en
1871 : il s'agit du principe de l'unité finaliste de l'histoire,
principe sans lequel o n devrait se contenter d'un empirisme
historico-descriptif 2 6 . Avec autant de fermeté ce m ê m e
principe est repoussé dans l'écrit de 1887. Labriola se rend
maintenant clairement c o m p t e qu'une analyse génétique
conséquente est incompatible avec une quelconque explica-
tion téléologique : « une histoire de la civilisation, qui
dépasse la mesure du comparable, qui ne soit pas capable de
donner un relief parfait aux différences, qui dans l'exposition
ne soit pas en mesure de procéder génétiquement, et
s'abandonne donc au goût de spécifier par négations et
antithèses, risque de nous représenter les différentes ma-
nières de vivre et de penser c o m m e de simples spécifications

259
d'un sujet abstrait qui prétend être l'humanité » ; c'est-à-dire
qu'il risque « de se laisser vaincre par l'illusion d'une préor-
ganisation aveugle et providentielle, qui pousse les généra-
tions humaines à travailler pour leurs descendants : ce qui
revient à faire d u concept collectif d'humanité, un sujet réel
et vrai, opérant par finalité latente 2 7 ». Tout en critiquant
et en refusant le principe de finalisme providentiel, Labriola
n'est pas toutefois du tout disposé à liquider en même
temps l'autre aspect fondamental de la conception hégé-
lienne, à savoir : l'exigence de l'unité de l'histoire. Il ne
pense pas que séparer le principe de l'unité historique de
son support téléologique traditionnel, soit une opération
facile, mais il est convaincu que dans cette tentative, déjà
amorcée de différents côtés avec les recherches d'« histoire
de la civilisation », il y a « une grande part de vérité et de
raisonnable » ; ce qui doit être encouragé, surtout quand
cela « révèle le dessein de chercher, et non de présupposer
l'unité, et d'exposer d'une manière génétique, mais sans
détruire les différences™ ».
Les éléments de continuité avec les notes de 1871 ren-
dent encore plus significatifs les développements ultérieurs.
La très grande prudence qui dans la leçon inaugurale sur
I problemi délia filosofia délia storia accompagne une
réflexion plus mûre, n'éloigne pas Labriola du problème
central implicite dans toute l'orientation de sa pensée :
comment faire place à la recherche génétique des faits sans
renoncer à un principe d'explication unitaire ? La nouvelle
réponse de 1887 n'est qu'une hypothèse, grâce à laquelle
toutefois n o n seulement l'insistance sur la méthode généti-
que tient b o n mais elle est renforcée. En renonçant au fil
trop mince d'une philosophie hégélienne de l'histoire
décharnée, en coupant ce cordon ombilical, le critère uni-
taire est maintenant cherché dans une épigénèse du cours de
l'histoire ( o u « théorie épigénétique de la civilisation »), qui
intériorise le processus génétique concret dans la variété
multiple de ses différenciations. L'unité n'est pas préexis-
tante, mais elle se forme seulement au cours du processus.
La comparaison avec les théories contemporaines des scien-
ces naturelles, auxquelles o n avait l'habitude de recourir
pour d'abstraites et banales généralisations, est au contraire

260
pour Labriola un stimulant pour un approfondissement
critique. L'abandon en biologie de la théorie discréditée de
la préformation, à la suite des progrès de l'embryologie,
avait donné un nouveau crédit au vieux concept de l'épige-
nèse : le rapprochement analogique auquel se livre Labriola,
(dans un but antitéléologique), avec la recherche c o n n e x e
d'une « morphologie » sociale, le disposera de t o u t e f a ç o n à
mieux comprendre la valeur de la solidité de ce « fil con-
ducteur » qui lui sera, par la suite, offert par la conception
matérialiste de l'histoire. On comprend donc pourquoi dans
son troisième essai—justement dans la polémique contre le
scientisme de De Bella — il n'hésitera pas à assimiler la concep-
tion épigénétique à la conception matérialiste de l'histoire 2 9 .

5) Labriola et la dialectique.

La thèse selon laquelle il restait dans la pensée de Labriola


au moment de sa rencontre avec le marxisme, bien peu de
choses de Hegel, pourrait difficilement être réfutée même si
l'on s'en tient seulement aux traces visibles. Dans ce cas
l'affirmation contenue dans la lettre (déjà citée) à Engels,
du 14 mars 1 8 9 4 , devient incompréhensible, et devrait être
jugée superficielle et sans fondement : «Peut-être — m ê m e
sans peut-être - suis-je devenu communiste par suite de
mon éducation (rigoureusement) hégélienne, après être
passé par la psychologie de Herbart, et la ? »J0. Mais
si l'on observe la substance de son éducation « rigoureuse-
ment » hégélienne, l'inspiration et les acquisitions perma-
nentes qu'il en a tiré, au-delà des aspects de l'hégélianisme
provisoirement acceptés, par la suite critiqués et refusés, o n
verra que sa déclaration de 1894 n'a pas du tout une
signification superficielle et générale.
On sait que Labriola n'a jamais été o r t h o d o x e et scolas-
tique ; mais cela ne signifie pas qu'il n'ait pas été sensible
aux recherches sur « l'hégélianisme ouvert » poursuivies par
Spaventa. Pour lui Hegel a toujours plutôt représenté une
étape fondamentale et obligée de la philosphie moderne,
une conclusion et aussi un point de départ en vertu duquel
il devait, lui sembler absurde de retourner sur ses pas. Dans
sa tentative initiale pour régler ses comptes avec Hegel, en le

261
corrigeant, en l'intégrant, m ê m e si cela ne devait le conduire
qu'à des issues incertaines et fragmentaires, il faut d'abord
remarquer son refus de suivre la voie la plus c o m m o d e et la
plus simpliste : celle de prétendre lui tourner le dos, risquant
justement de récupérer sans s'en apercevoir ( c o m m e cela
arrivait aux positivistes) les pires défauts de l'hégélianisme.
Il pouvait d o n c admonester dans sa leçon inaugurale de
1 8 8 7 « les n é o p h y t e s de l'évolutionnisme qui ont l'habi-
tude de parler avec u n mépris orgueilleux des Schelling et
des Hegel : mais ils ne se rendent pas c o m p t e que cette
soupe qu'ils préparent n'est que du pain bouilli ; à cette
différence près qu'elle est mal préparée et encore plus mal
assaisonnée » ; plus loin encore, il ajoute en insistant : << le
monisme courant, c o m m e celui qui ne se fonde pas sur la
critique de la connaissance o u sur la phénoménologie de
l'esprit, risque d'être (ce qu'il me semble déjà), un hégélia-
nisme vicié, parce que acéphale 3 1 . » Pourtant Labriola
devait finir par reconnaître que la philosophie hégélienne,
en raison m ê m e de sa rigueur systématique, ne pouvait
s'ouvrir à autre chose, et que diluée elle servait bien peu. Sa
profonde requête d'unité, et les implications qui en déri-
vaient directement o u indirectement — la philosophie unie
à la politique, la pensée à la vie, la logique à l'histoire, et la
tradition culturelle italienne réunie à la culture européenne
(Spaventa) — devaient trouver d'autres débouchés ; et quand
enfin Labriola rencontrera un mouvement pratique, aux
dimensions à tendances mondialistes, vécu avec une grande
rigueur théorique unitaire, il pourra à juste titre affirmer
qu'il est devenu communiste sous l'effet de son éducation
hégélienne. En effet Hegel avait été pour lui un catalyseur,
qui tout seul serait resté infécond, mais en présence d'autres
éléments spécifiques, et, à un certain m o m e n t de son proces-
sus de développement, avait provoqué cette récation déter-
minée.
On ne peut pas non plus dire que Labriola est retourné à
Hegel, après sa rencontre avec le marxisme, presque « con-
duit par la main par Marx ». Particulièrement parce qu'il ne
s'était jamais vraiment éloigné de cette influence hégélienne
qu'il trouve incorporée dans la conception matérialiste de
l'histoire. Il faut également souligner que, même en tant

262
que marxiste, il se soucia toujours d e ne pas trop concéder
à la dialectique hégélienne. Ainsi, quand il a l'impression,
devant certains textes d'Engéls, que l'insistance excessive
sur quelques formules hégéliennes est susceptible d'embar-
rasser la compréhension exacte de la m é t h o d e marxiste, il
ne se limite pas à opposer une résistance passive, mais il
s'éfforce de parvenir à un éclaircissement précis avec Engels
lui-même.
En revanche, o n peut peut-être parler d'une certaine
résistance passive lors du premier contact théorique par
lequel c o m m e n c e la longue correspondance (elle dura plus
de cinq années) entre Engels et Labriola. La première lettre,
qui date d u 30 mars, est d'Engels 3 2 : il remercie le profes-
seur italien de l'envoi de ses opuscules. A propos du premier
(la conférence de 1 8 8 9 , Del socialismo) Engels se limite à
dire qu'il l'a lu « avec un grand intérêt », mais d u second (la
leçon inaugurale de 1887 sur I problemi délia filosofïa délia
storia), qu'il n'a pas encore eu le temps de lire, il promet
d'en faire un examen attentif : « c'est un thème auquel
Marx et moi-même, depuis un certain temps, nous s o m m e s
intéressés d'une façon particulière ; un nouveau travail, écrit
dans la patrie de Vico, par un spécialiste qui est aussi versé
dans la philosophie allemande, peut compter sur ma plus
grarde a t t e n t i o n » . Quoique les lettres suivantes d'Engels
n'aient pas été gardées, nous savons qu'il tint sa promesse et
que son jugement, communiqué à l'intéressé, émettait quel-
ques réserves ; bien que l'on ne connaisse pas le contenu
précis de celles-ci, la circonstance ne surprend pas, car, au-
delà des affinités certaines et des concordances, il existait
clairement un écart entre la conception matérialiste de
l'histoire, telle qu'elle s'était formée dans la pensée de Marx
et d'Engels, et la base générale de la leçon d'ouverture de
Labriola de 188 7 3 3 . La réponse de Labriola, pas du tout fâ-
chée, est cependant significative dans son laconisme excessif :
« Je méditerai longtemps sur vos objections au sujet de ma
philosophie de l'histoire et je répondrai peut-être publique-
ment dans un article de revue 3 4 ». Il n'était donc pas convain-
cu, mais il préférait — en face d'un interlocuteur tellement
prestigieux - prendre du temps, sans exclure l'éventualité
d'un débat ouvert 3 5 .

263
Cette proposition de méditer longtemps - qui n'était pas
une simple phrase de circonstance - ne signifie pas non plus
l'option d'une réflexion solitaire. Cette proposition fut au
contraire mise en œuvre par Labriola autant à travers la
dure expérience de lutte politique, qu'à travers le travail
patient de recherche et d'étude de textes rares de Marx et
d'Engels et la préparation des leçons universitaires qui
étaient un peu un laboratoire expérimental de ses « médita-
t i o n s » . L'aide directe et les encouragements d'Engels lui
sont bien sûr précieux dans cette phase de sa recherche,
mais le guide principal reste sa méthode génétique, et il
pourra dire enfin qu'il a vraiment compris le marxisme
seulement après en avoir éclairci pour lui-même la genèse.
Quatre années après l'épisode du débat manqué avec Engels
sur I problemi délia filosolia délia storia, il pouvait enfin lui
annoncer, en lui offrant un « aperçu du résultat de ses
études » : «j'assiste à la germination du marxisme, et tous
mes doutes se sont dissipés sur l'interprétation matérialiste
de l'histoire*6 ».
Labriola écrivait ainsi après avoir lu la Sainte Famille
(qu'Engels lui avait prêté), mais ceci ne signifiait pas qu'il
surestimât la signification de cette œuvre de jeunesse de
Marx et d'Engels (dans laquelle de toute façon il n'aurait
jamais pu trouver une revalorisation de Hegel) : cette œuvre,
observera-t-il plus tard dans son troisième essai, « n'est pas
vraiment remarquable, si ce n'est parce qu'elle nous montre
c o m m e n t Marx et Engels, libres déjà du scolasticisme hégé-
lien, se dégageaient peu à peu de l'humanitarisme de Feuer-
bach, et, tandis qu'ils se dirigeaient vers la doctrine qui sera
la leur par la suite, ils ont encore été influencés, d'une
certaine façon, par ce socialisme vrai, qu'il transformèrent
plus tard en satire dans le Manifeste37 ». C'était justement
l'analogie avec le processus de développement de sa propre
pensée - cela lui apparaît en lisant pour la première fois la
Sainte Famille en février/mars 1894 - qui l'avait aidé à
dépasser « tous ses doutes sur l'interprétation matérialiste
de l'histoire » : un genre d'éducation hégélienne en opposi-
tion avec le scolasticisme hégélien. Mais un doute semble
encore subsister chez Labriola : si Engels dans YAnti-Dûhring
ne concède rien au scolasticisme hégélien lui-même, au

264
moins quelques formulations restent troubles. C'est le
thème abordé clairement avec une prudence bien compré-
hensible néanmoins, dans la lettre du 13 juin 1 8 9 4 3 8 , et
dan;; la suivante du 11 août, en réplique à la réponse d'En-
gels 19 . En mettant en discussion l'antithèse posée par
Engsls comme le fondement de son excursus méthologique
dans son premier chapitre de YAntiduhring —entre la
méthode dialectique et la méthode métaphysique, Labriola
propose d'abord que l'expression « méthode dialectique »
soit remplacée par celle, qui lui semble plus claire et exhaus-
tive, de « méthode génétique ». Il est superflu peut-être, à
ce point, d'insister encore en soulignant la continuité de
cette thématique dans tout le développement de la pensée
de Labriola : il importe plutôt de relever la signification que
ces formulations assument maintenant dans la conception
matérialiste de l'histoire. Il affirme que par le concept de
« dialectique », o n représente seulement l'aspect formel,
qui « pour Hégel en tant qu'idéologue, était tout » ; au
contraire la désignation de méthode « génétique », alors
qu'elle ne préjuge pas de « la nature empirique de chaque
f o r m a t i o n » , « r e s t e plus compréhensible, parce qu'elle
embrasse ainsi autant le contenu réel des choses qui devien-
nent, que la virtuosité logico-formelle qui permet de les
comprendre c o m m e étant en devenir ». Même l'autre terme
de l'antithèse, la méthode métaphysique c o m m e m o m e n t
négatif (par rapport au moment positif qu'est la méthode
dialectique), est remis en question par Labriola, d'une part
parce que trop générique et indéterminé, de l'autre parce
qu'il semble faire écho à un mot d'ordre de ce positivisme
qui dans certains cas, fait de la mauvaise métaphysique sans
le savoir (Spencer : « pseudohégélien sans génialité »), et
dans d'autres, vise à « combattre tout effort de pensée
ayant pour but de donner une c o n n e x i o n et une unité à la
diversité de l'observation ». Dans la dernière partie de la
lettre du 13 juin, Labriola enfin, pour commenter la thèse
d'Engels (formulée dans le même chapitre de l'Anti-Duhring)
sur la perspective de la dissolution de la philosophie, mis à
part la logique et la dialectique, aborde le problème du
rapport entre la science et la philosophie, à propos duquel il
reviendra, pour le développer, dans les Essais, lors d'une

265
discussion de l'encyclopédisme systématique de Hegel. Il
n'y a pas de d o u t e cependant : le centre du débat reste le
rapport entre m é t h o d e dialectique et méthode génétique.
Il peut sembler — et dans un certain sens il en est ainsi —
que la divergence soit plus profonde que ce qui résulte
directement du t e x t e ; et il est certain qu'elle ne peut se
réduire à une simple « question de mots », c o m m e l'affirme
Labriola à un certain m o m e n t , pour ôter toute apparence
de polémique à ses observations 4 0 . Sa prudence toutefois
n'était pas seulement extérieure : lorsqu'il prétend parler
« sur la base d'une complète adhésion » 4 1 aux thèses de
YAnti-Diihring, il n'utilise pas une ruse mesquine pour voiler
diplomatiquement une opposition, car cette même adhé-
sion, et en des termes encores plus chaleureux que ceux
exprimés dans une lettre personnelle, est confirmée dans le
troisième essai, écrit et publié après la mort d'Engels. En fait
cela s'explique dans la mesure o ù dans d'autres pages de
VAnti-Duhring il pense pouvoir trouver le correctif et l'anti-
d o t e à ces formules qui l'avaient tellement peu persuadé
dans le premier chapitre. Il veut d o n c discuter avec Engels,
pour éclaircir ses s o u p ç o n s et n o n pas pour polémiquer.
Quoi qu'il en soit, le problème n'est pas de décider s'il est
plus o u moins opportun de supprimer du langage philoso-
phique des termes tels que « dialectique » ( o u « métaphy-
sique »). Dans les Essais, o ù les positions des d e u x lettres
(citées) d e 1 8 9 4 sont pour l'essentiel maintenues, Labriola
ne refuse absolument pas l'usage de ces termes, même s'il
les utilise avec une certaine sobriété. Il s'agit au contraire de
savoir ce qu'il faut comprendre par dialectique et quelle
place elle o c c u p e dans le marxisme. La tendance, à donner
une nouvelle dimension, est évidente chez Labriola dans sa
réticence décidée à reconnaître, dans la dialectique, i'es-
r sence de la m é t h o d e marxiste. Pour lui, seule est dialectique
| une certaine forme de la pensée, la « virtuosité logico-
formelle » pour concevoir le processus du devenir (et non
son contenu réel)42. L'unité des deux termes (théorie et
pratique, pensée et réalité, logique et histoire) peut être
seulement recherchée à travers une recherche génétique
concrète (qui « ne préjuge pas de la nature empirique de
chaque formation particulière »), et ne peut en aucune

266
manière être assurée par un schéma dialectique c o m m e chez
Hegel. On comprend t o u t e f o i s que pour Engels — lequel
pensait que la dialectique hégélienne, à condition qu'elle
soit renversée d'un point de vue matérialiste, pouvait rester
valide dans sa substance structurâle — il ne dut pas être
facile de comprendre les inquiétudes de Labriola. Il semble
donc qu'Engels se soit borné (du moins à en juger par la
réponse que lui fit Labriola dans sa lettre du 11 août) à
renvoyer son interlocuteur à l'exemple du Capital ( o ù Marx
lui-même définit sa propre méthode comme une « m é t h o d e
d i a l e c t i q u e » ) 4 3 , en ajoutant que le terme « g é n é t i q u e »
avait été dévalorisé par l'abus qu'on en avait fait. « Quand
je dis génétique — réplique Labriola — j'ai à l'esprit le
premier volume du Capital. En fait de m é t h o d e de pensée, il
n'y a rien d'aussi parfait. N o n seulement une f o r m e , mais
toutes les formes. La génèse concrète (par exemple l'ac-
cumulation anglaise) ; la génèse abstraite (analyse de la
marchandise, etc.) ; la contradiction qui pousse à sortir du
cercle d'une idée o u d'un fait (par exemple la formule A-
M-A) etc. s 4 4 .
Labriola donc confirmait son « orthodoxie » marxiste,
mais en même temps il se montrait décidé à empêcher que
cette « orthodoxie » ne devînt une fermeture, du fait d'un
recours simplificateur aux schémas d e la dialectique hégé-
lienne. C'était justement la structure de cette dialectique
qui exigeait une philosphie de l'histoire a disegno, ce que ne
pouvait pas être la conception matérialiste de l'histoire.
L'insistance sur le caractère génétique de la m é t h o d e
permettait finalement à Labriola de maintenir la recherche
ouverte, en la préservant du vice d ' u n e h y p o s t a s e de c o n c e p t s
abstrait (présents autant chez Hegel que chez Spencer) ; e n
ce sens, est significatif l'appel à la « logique comparative d u
langage », citée c o m m e exemple dans la lettre d u 11 août :
« La sprachvergleichende logik n'est pas seulement la disci-
pline indispensable (déjà en germe chez Herbart, puis
développée par Steinthal, mais toujours avec quelque résidu
de fantasmogorie idéologique), elle est la clé pour retrouver
les causes, c'est-à-dire les origines de toutes les déviations
(métaphysiques) de la pensée. Cela se voit clairement chez
Platon qui est le père de la métaphysique. A peine le concept

267
est-il occasionnellement trouvé (Socrate) comme fonction
du discours concret, il se transforme (sprachlich) en hypos-
tase de lui-même. Et cela se répète jusqu'à l'Evolution de
Spencer, qui n'est plus l'expérience écourtée des processus
concrets (cellule, tissu, plante, cancer, propriété, état, etc.)
mais un quelque chose en soi (un quelque chose platonit en)
composé entièrement d'abstractions (homogène, hétéro-
gène, assimilation, différenciation etc.) » 4 5 .
C'est sur cette ligne tourmentée — clairement réfractaire
à ce qui sera ensuite l'éphémère triomphe idéologique du
« matérialisme dialectique » de l'après Engels - que se dé-
roule la réflexion suivante des Essais où sont refusées aussi
bien la liquidation sommaire de Hegel que son excessive re-
valorisation.

6) L'autocritique des choses.

Il pourrait sembler toutefois que justement dans les


Essais, ce problème du rapport Hégel/Marx est par trop
simplifié. En réalité o n a plutôt l'impression que Labriola a
voulu minimiser les termes philosophiques d'un tel problè-
m e , destiné à faire couler des fleuves d'encre. En parlant
dans le troisième essai de la philosophie de la praxis,
« moelle du matérialisme historique », « philosophie imma-
nente des choses, sur quoi on philosophaille », il conclut
« dans une prose courante » :« dans ces pensées se trouve
le secret d'une assertion de Marx, qui a été pour beaucoup
un casse-tête, à savoir qu'il a renversé la dialectique de
Hegel : ce qui signifie en prose courante, qu'à la capacité
d'une pensée à se mouvoir, par elle-même, de façon auto-
n o m e (la generatio aequivoca des idées !), on substitue la
capacité à se mouvoir par soi-même des choses, dont la
pensée est en dernier lieu un produit 4 6 . »
On comprend que cette « c a p a c i t é à se mouvoir des
choses » n'a rien de naturaliste. L'insistance sur la catégorie
de chose (tellement méprisée par la tradition idéaliste), sur
la prose matérialiste des choses, traverse tous les Essais
c o m m e un fil rouge, mais elle est toujours la marque
d'une double polémique, contre le positivisme et contre
l'idéalisme, même quand elle est appuyée par de violentes

268
métaphores : depuis les « larmes des choses » qui se dressent
« debout », dans le premier essai, à l'« autocritique des
choses » dans le second, et à la « capacité à se mouvoir des
choses » dans le troisième. C'est là, pour Labriola, dans la
critique du subjectivisme abstrait, que réside le nœud qui
unit Marx et Hegel, séparés quant au reste par un écart
infranchissable. Mais cette écart est substantiel, alors que le
nœud est seulement formel et ne peut donc prendre un
relief prééminent, c'est-à-dire ne peut pas être isolé du reste
ni en devenir le centre. Tout cela devient clair, en suivant
justement le fil rouge de la « capacité à se mouvoir des
choses », dans ces pages qui, parce qu'elles sont sorties de
leur contexte, acquièrent un sens ambigu, et font apparaître
son marxisme voilé, c o m m e o n l'a dit, « par une ombre de
fatalisme objectif. » Il convient donc de donner quelques
exemples :

< Le communisme critique ne s'est jamais refusé, et il ne


se refuse pas, à acceuillir la multiple et riche suggestion
idéologique, éthique, psychologique et pédagogique qui
peut venir de la connaissance et de l'étude de toutes les
formes du communisme, depuis Phalée de Calcédoine jus-
qu'à Cabet. Bien plus, c'est par l'étude et la connaissance de
ces formes que se développe et se fixe la conscience de la
séparation du socialisme scientifique d'avec tout le reste...
Et les partisans du communisme critique croient de leur
devoir, en parcourant l'histoire par la pensée, de prendre
parti pour tous les opprimés, quelle qu'ait été leur destinée,
qui fut à peu près toujours de rester opprimés et d'ouvrir la
voie, après un succès éphémère, à la domination de nouveaux
oppresseurs ! Mais les partisans du communisme critique se
distinguent nettement sur un point de toutes les autres
formes o u manières de communisme o u de socialisme
ancien, moderne o u contemporain, et ce point est d'impor-
tance capitale. Ils ne peuvent pas admettre que les idéologies
passées sont restées sans effet, et que les tentatives passées
du prolétariat ont toujours été vaincues par pur hasard, par
pur accident, par l'effet d'un caprice des circonstances.
Toutes ces idéologies, bien qu'elles aient réfléchi en fait le
sentiment direct des antithèses sociales, c'est-à-dire des

269
luttes réelles des classes, avec une haute conscience de la
justice et avec un dévouement profond à un idéal, révèlent
t o u t e l'ignorance des causes vraies et de la nature effective
des antithèses, contre lesquelles elles se sont levées, par un
acte de révolte spontanée, souvent héroïque. De là leur
caractère utopique. N o u s nous expliquons également pour-
q u o i les conditions d'oppression des autres époques, bien
qu'elles aient été plus barbares et plus cruelles, n'ont pas
a m e n é cette accumulation d'énergie et cette concentration
de force o u cette continuité de résistance, que l'on voit se
réalisant et se développant dans le prolétariat de notre
époque. C'est le changement de la structure économique de
la société, c'est la formation du prolétariat dans le sein de la
grande industrie et de l'État moderne, c'est l'apparition du
prolétariat sur la scène politique : — ce sont ces choses
nouvelles, en s o m m e , qui ont engendré le besoin d'idées
nouvelles. Aussi le communisme critique n'est-il ni morali-
sateur, ni prêcheur, ni annonciateur, ni utopiste ; — il tient
déjà la chose dans ses mains, et dans la chose elle-même il a
mis sa morale et s o n idéalisme... Le secret de l'histoire s'est
simplifié. Il est tout prosaïque... Tout est prosaïque, et le
c o m m u n i s m e lui-même participe de ce caractère ; il est
maintenant une science. Aussi n'y-a-t-il, dans le Manifeste,
ni rhétorique, ni protestations. Il ne se lamente pas sur le
paupérisme pour l'éliminer. Il ne répand de larmes sur rien.
Les larmes des choses se sont transformées d'elles-mêmes
en force revendicatrice spontanée. L'éthique et l'idéalisme
consistent désormais en ceci : mettre la pensée scientifique
au service d u prolétariat. Si cette éthique ne paraît pas assez
morale aux sentimentaux, le plus souvent hystériques et
niais, qu'ils aillent emprunter l'altruisme au grand pontife
Spencer. Il en donnera la définition vague et insipide : qu'ils
s'en c o n t e n t e n t 4 7 ! »

Le renversement de Hegel, qui n'est pas n o m m é ici, est


implicite, et c o m m e tel reste à l'arrière-plan. Mais il reste à
l'arrière-plan, et doit y rester pour donner relief au nouveau
contenu, m ê m e lorsque la référence à Hegel devient expli-
cite dans le deuxième essai, o ù o n traite le m ê m e thème :

270
« Toutes ces formes de critique partielle, unilatérale et
incomplète eurent leur aboutissant dans le socialisme scien-
tifique. Celui-ci n'est plus la critique subjective appliquée
aux choses, mais la découverte de l'autocritique qui est dans
les choses elles-mêmes. La critique véritable de la société
c'est la société elle-même, qui, par les conditions antithé-
tiques des contrastes sur lesquels elle repose, engendre
d'elie-même la contradiction, et triomphe ensuite de celle-ci
par son passage dans une nouvelle forme. Le résolvant des
antithèses actuelles c'est le prolétariat, que les prolétaires
eux-mêmes le sachent o u ne le sachent pas. D e m ê m e que
leur misère est devenue la condition de la société présente,
de m ê m e dans leur misère est la raison d'être de la nouvelle
révolution prolétarienne. C'est dans ce passage de la critique
de la pensée subjective, qui examine les choses du dehors et
s'imagine pouvoir les corriger elle-même, à l'intelligence de
l'autocritique que la société exerce sur elle-même dans
l'immanence de son propre processus, c'est en cela seule- i
ment que consiste la dialectique de l'histoire, que Marx et
Engels, dans la mesure o ù ils étaient matérialistes, tirèrent
de l'idéalisme de Hegel. En en fin de compte peu importe si
les littérateurs, qui ne connaissent aucune autre signification
de la dialectique sinon celle d'une sophistique artificieuse 4 8 ,
ni les doctes et les érudits, qui ne sont jamais aptes à dépas-
ser la connaissance des faits particuliers, ne peuvent se
rendre compte de ces formes cachées et compliquées de la
' 49
pensee .»

N o u s avons déjà souligné la nécessité de ne pas détourner


ces pages de leur contexte, de l'ensemble de l'interprétation
labriolienne du marxisme ; mais déjà o n remarque dans
celle-ci, après une lecture attentive, la présence d'éléments
qui démentent la thèse d'une vision fataliste présente dans
les Essais. Cette autocritique des choses, qui remplace la
critique de la pensée subjective, a une structure beaucoup
plus complexe que celle d'un destin inexorable : en fait elle
s'intègre à une éthique qui, d'un côté prend parti pour t o u s
les opprimés ( m ê m e lorsque leur sort historique fut celui de
rester opprimés, o u de changer seulement d'oppresseurs), et
de l'autre, au m o m e n t o ù « elle a déjà la chose en main »,

271
ne se limite pas à la contempler en attendant son accom-
plissement fatal, mais continue à prendre parti pour « met-
tre la pensée scientifique au service du prolétariat ». Dire
que le secret de l'histoire s'est simplifié ne signifie pas que
l'histoire soit désormais sans secrets, toute étalée en face de
nous, prête à se dérouler sans difficultés. Le communisme
est science (mais ce nom, Labriola l'a déjà senti, « doit être
compris avec la discrétion v o u l u e » ) 5 0 , parce qu'il est
devenu prose et la prose, c o m m e elle n'est pas scandée par
les rythmes pré-établis d'une métrique philosophique, n'est
pas non plus faite de mots juxtaposés et séparables. Quant à
l'analyse des rapports réels, la science doit en découvrir les
c o n n e x i o n s pour comprendre la tendance du développement
de ces rapports et venir à bout des « choses ». Ce terme,
que Labriola utilise avec insitance pour indiquer toujours
des « processus » réels, nous indique non pas la transparence
matérielle, mais au contraire les difficultés complexes de
leur articulation : avoir pour but « de combattre le système
capitaliste c o m m e s'il s'agissait d'un mécanisme auquel
o n enlève ou on ajoute des pièces, des roues ou des
engrenages », signifie — écrit-il dans le premier essai —
résoudre « les choses dures, tenaces et résistantes de la vie
réelle avec beaucoup de raisonnements 5 1 ». Mettre la pen-
sée scientifique au service du prolétariat n'est pas donc une
entreprise quelconque ; ça n'est pas un but facile, mais une
expérimentation nouvelle et complexe : « Le Manifeste, du
fait qu'il n'avait pas décrit, suivant l'usage des utopistes,
l'éthique et la psychologie de la future société, ne dicta pas
la mécanique de ce processus de formation et de dévelop-
pement, dans lequel nous nous trouvons. C'était déjà beau-
c o u p que quelques pionniers ouvrissent la voie, sur laquelle
il faut s'engager pour la comprendre et l'éprouver. Du reste
l'homme est l'animal expérimental par excellence, et il a
d o n c une histoire, c'est m ê m e seulement pour cela qu'il fait
sa propre histoire 5 2 ».
Le renversement de l'objectivité idéaliste dans une objec-
tivité matérialiste n'est donc pas un simple changement de
signe. La « capacité à se mouvoir des choses » n'est pas ici
de l'automatisme : en remplaçant la « capacité à se mouvoir
d'une pensée en s o i » , elle perd justement ce « r y t h m e

272
dominant et perpétuel, de la thèse, antithèse et synthèse »
qui est en revanche récupéré par les « répétiteurs de
Hegel », c o m m e il l'est aussi, sous d'autres formes, par « les
évolutionnistes vulgaires » 5 3 . C'est pour cela qu'en substi-
tuant à la critique de la pensée subjective, l'autocritique des
choses n'annule pas mais exalte la f o n c t i o n spécifique de la
conscience, même si elle refuse toute sa prétendue fonction
démiurgique : » le communisme critique ne fabrique pas les '
révolutions, ne prépare pas les insurections, n'arme pas les
soulèvements. Il est, certes, une m ê m e chose avec le mouve- '
ment du prolétariat ; mais il voit et appuie ce mouvement ;
dans la pleine intelligence de la liaison qu'il a, o u qu'il peut
et doit avoir, avec l'ensemble de tous les rapports de la vie
sociale. Il n'est pas, en s o m m e , un séminaire dans lequel se
forme l'état-major des capitaines de la révolution proléta-
rienne ; il est seulement la conscience d'une telle évolution,
et surtout, dans certaines contingences, la conscience de ses ,
difficultés 5 4 . »
11 faut souligner là qu'une telle concience n'est pas
seulement un reflet passif, mais, en tant que conscience
critique, elle est un moment culminant de l'expérimentation
dans laquelle se résoud en définitive, pour Labriola ; l'acti-
vité humaine : « en expérimenant nous devenons des
collaborateurs de la nature ; — nous produisons à dessein ce
que la nature produit par elle-même. En expérimentant à
dessein, les choses cessent d'être pour nous de simples
objets de la vision parce que au contraire elles s'engendrent
peu à peu, sous notre conduite, et la pensée cesse d'être une
présupposition, o u une anticipation paradigmatique de la
chose, elle devient au contraire concrète, parce que elle naît
avec les choses, à la lumière desquelles elle se développe
progressivement 5 5 . »
A travers ce concept d'expérimentation, le dilemme
abstrait entre déterminisme et liberté est rendu inutile.
Une tentative de dépassement de ce dilemme était déjà pré-
sent dans le premier Labriola, où l'a priori du jugement
moral, bien que reposant sur le terrain herbartien de la
psychologie empirique, corrigeait et intégrait sa tendance à
un historicisme objectif. Mais maintenant sa tentative va au-
delà, dépassant tout résidu de dualisme, et comprenant la

273
liberté c o m m e élément constitutif d'un déterminisme histo-
rique dynamique : un déterminisme qui s'oppose aussi bien
au volontarisme qu'à l'automatisme 5 6 . La catégorie de la
totalité, répudiée dans sa version hégélienne et, en général
dans n'importe quelle forme propre aux systèmes d'une
philosophie moniste, est récupérée dans la notion de praxis
historique : « dans le processus de la praxis il y a la nature,
c'est-à-dire l'évolution historique de l'homme : et en disant
praxis, dans cet aspect de totalité, o n entend éliminer l'op-
position vulgaire entre pratique et théorie 5 7 ». C'est cette
philosophie de la praxis que Labriola tirait non pas d'une
exégèse scolastique des Thèses sur Feuerbach, mais d'une
nouvelle réflexion originale sur les dimensions philosophi-
ques du marxisme, vu, sub specie d'une conception généti-
que, dans u n e situation de parfait équilibre entre monisme
et empirisme. D'un côté, tendance au monisme, c o m m e
« tendance critico-formelle » 5 8 , et de l'autre, « rapproche-
ment de l'empirisme en ce qui concerne le contenu du
processus », avec (ce qui en découle) « renonciation à pré-
tendre détenir le schéma de toute chose » ; mais c'est
justement à travers la médiation de la praxis que se réalise
un tel équilibre : « La raison principale de la pénétation
critique, par laquelle le matérialisme historique corrige le
m o n i s m e , est celle-ci : il part de la praxis, c'est-à-dire du
développement de l'activité, et, c o m m e elle est la théorie de
l ' h o m m e qui travaille, dès lors la science est considérée
c o m m e un travail. Elle amène enfin à son accomplissement
le sens implicite des sciences empiriques ; à savoir, que nous
n o u s rapprochons de l'action des choses par l'expérimenta-
t i o n , et n o u s parvenons à la conviction que les choses
m ê m e s sont une action, c'est-à-dire qu'elles se produi-
sent59. »
Dans ces conclusions, au-delà des références évidentes à
V i c o (références, du reste, auxquelles Marx lui-même,
c o m m e o n le sait, n'avait pas été étranger), il y a une raison
polémique très précise, qui éclaire le sens de l'orientation
labriolienne : la démonstration des possiblités, pour le
marxisme, d'échapper à l'utopisme du subjectivisme, sans
retomber dans l'objectivisme acéphale de la fatalité histori-
que. Puisque l'expérimentation de la praxis ne peut être que

274
collective, et qu'à cette condition seulement elle devient
historiquement efficace, Labriola peut écrire simultanément
que l'homme « fait sa propre histoire », et que « nous som-
mes reçus par l'histoire, pour ainsi dire ». De plus ici, son
prétendu « fatalisme objectif » n'est rien d'autre en défini-
tive, à y bien réfléchir, qu'une satire moqueuse de cette
historiographie titanique à laquelle correspondent des at-
titudes pratiques précises. En ce sens il faut lire intégrale-
ment, dans son contexte, la passage o ù les h o m m e s sont
justement « vécus par l'histoire » :
•< Et ainsi... ce matérialisme historique exige, de celui qui
veut consciemment et franchement le professer, une certai-
ne humilitité : c'est-à-dire que dans la mesure o ù nous nous
sentons liés au cours des choses humaines, et que nous en
étudions les lignes compliquées et les plis tortueux, il nous
faut aussi être de la m ê m e façon, n o n pas résignés et passifs,
mais au contraire les artisans d'un travail conscient et
raisonnable. Mais.... e n venir au point de confesser à nous
mêmes, que notre propre m o i individuel, auquel nous n o u s
sentons si étroitement liés par une évidente et casanière
habitude, sans être vraiment une simple évanescence, un
rien, c o m m e il sembla aux théosophes transportés, pour
grand qu'il soit, o u qu'il nous semble, est une petite chose
prise dans l'engrenage compliqué des mécanismes sociaux :
— mais devoir s'adapter à la conviction, que les propos o u
les efforts subjectifs de chacun de n o u s butent presque
toujours, contre la résistance de l'enchaînement compliqué
de la vie, de sorte que, soit ils ne laissent pas de trace, o u ils
en laissent une différente du dessein primitif, parce que
altérée et transformée par les conditions concomitantes : —
mais devoir cautionner cet énoncé, c'est-à-dire que n o u s
sommes c o m m e vécus par l'histoire 6 0 , et que notre contri-
bution personnelle à celle-ci est, bien qu'indispensable,
toujours une donnée minuscule dans l'enchaînement des
forces qui se combinent, se complètent et se neutralisent
mutuellement : — mais toutes ces vues sont un véritable
casse-tête, pour tous ceux qui ont besoin de réduire l'uni-
vers entier aux termes de leurs vision individuelle ! D o n c
gardons à l'histoire le privilège des héros, pour qu'on ne
puisse retirer aux nains la confiance de pouvoir se mettre

275
à cheval sur leurs propres épaules pour se faire voir (...) 6 1 »•
Ce qui signifie simplement, « dans une prose courante »,
que l'histoire n'est pas l'œuvre d'individus singuliers, ni des
propos subjectifs de chacun de nous, mais elle est « histoire
de la lutte des classes ».

7) Science et philosophie.

On s'est souvent demandé si, dans la pensée de Labriola,


il fallait insister sur la philsosophie de la praxis o u sur le
marxisme c o m m e science. Tout en admettant que cette
alternative en réalité n'existe pas, c'est-à-dire qu'elle est
étrangère à l'interprétation labriolienne du marxisme, il
faut reconnaître que le problème est cependant significatif,
parce qu'il implique le problème d u rapport entre la science
et la philosophie qui, n o n seulement chez Labriola trouve
une solution originale, mais marque aussi les limites de son
apport personnel au développement du marxisme.
Labriola n'a jamais su quoi faire d'une philosophie
indépendante des sciences positives et supérieure à elles ; et
il ne semble pas n o n plus qu'il ait jamais partagé l'illusion
hégélienne d'une philosophie c o m m e encyclopédie des
sciences. Pour le dire franchement, o n peut voir dans tout le
développement de sa pensée une certaine tendance à privi-
légier les sciences positives face aux prétentions de la
philosophie. A cet égard, il écrit, dans le troisième éssai, que
le matérialisme historique est seulement un moment de
« t o u t e une histoire de conquêtes positives de la pensée, qui
ont, soit absorbé, o u éliminé, sinon réduit et combiné cette
partie du savoir que formait, avant, la philosophie en soi, et
était donc au dessus de la science 6 2 ». Justement à cause de
cela il a toutes les cartes en main pour réagir fermement
contre la prétention de liquider, d'une façon simpliste, la
philosophie pour laisser le champ libre à la marche non
contrariée de la « science ».
C o m m e o n l'a déjà noté, une première approche du
problème se trouve dans la lettre à Engels du 13 juin 1894.
Dans la dernière partie de cette lettre Labriola se déclare
d'accord avec l'affirmation (contenue dans le premier
chapitre de YAnti-Diihring) selon laquelle « la philosophie

276
comme tout en soi est destinée à disparaître, excepté la
logique et la dialectique (ce qui veut dire, la doctrine des
formes de la connaissance.) Il émet toutefois deux réserves
(« non pas antithétiques », précise-t-il, « mais complémen-
taires ») à cette affirmation : 1) Que cela arrive seulement
quand la science a atteint un tel degré de maturité, qu'elle
vient à éliminer la recherche philosophique unilatérale »
( c'est, par exemple, » le cas du Capital de Marx ») ; 2) Que
sous le nom de logique et de dialectique o n mette la
méthodologie concrète des sciences, qui a toujours été d u
reste « la partie authentique de la philosophie 6 3 ». Il con-
clut enfin en disant que « l'apparition du socialisme a
éliminé toutes les causes qui mettaient à l'écart, dans la
conscience sociale de l'homme, la valeur de science (c'est-à-
dire du savoir), et pour cela nous savons maintenant ce que
la philosophie a été, et ce qu'elle ne doit plus être, et dans
quelles modestes limites elle doit dorénavant se tenir 6 4 ».
Ces positions sont éclaircies et développées dans le troi-
sième essai, qui « parle » justement de « socialisme et de
philosophie ». Ici la principale pointe polémique est dirigée,
non pas tellement contre les philosophes qui prétendent se
placer au dessus des sciences positives ( o n a déjà vu que
contre ce genre de philosophie le marxisme d'après Labriola,
ne fait qu'aller dans le sens d'une orientation générale
prépondérante de la pensée moderne), mais bientôt contre
l'illusion que « tous les savants », uniquement parce qu'ils
sont « savants », « quel que soit le degré de développement
intellectuel auquel ils s'arrêtent », « soient déjà des vain-
queurs o u les héritiers de cette bagatelle que fut la philoso-
phie 6 5 ». Il est vrai en fait que Labriola ne reconnaît de
validité qu'à une philosophie « qui n'anticipe pas sur les
choses, mais qui serait immanente à celles-ci», à une
philosophie donc qui soit c o m m e » refondue » et réabsorbée
dans la science ; il se rend compte aussi de ce que cela
signifie concrètement : cela ne peut pas être un exercice
déclamatoire, ni non plus une découverte, accomplie une
fois pour toutes : « la parfaite identification de la philoso-
phie, c'est-à-dire de la pensée critiquement consciente, avec
la matière de la connaissance, c'est-à-dire l'élimination
complète de l'écart traditionnel entre la science et la

277
philososphie, est une tendance de notre époque : ten-
dance qui cependant reste le plus souvent un simple deside-
ratum66 ». La philosophie peut être « réabsorbée » dans la
science seulement quand cette dernière « atteint la
perfection ». Et cela n'est arrivé, jusqu'à présent, que très
rarement. Sauf toutefois, d'après Labriola, « dans l'esprit et
f dans les écrits de Marx » : « Ici la philosophie est tellement
i dans la chose m ê m e , en elle et fondue avec elle, que le
S i lecteur de ces écrits en ressent l'effet, c o m m e si philosopher
; n'était que la f o n c t i o n m ê m e de procéder scientifique-
: m e n t 6 7 ». L'exemple de Darwin est au contraire très
différent, bien qu'il représente sur plusieurs plans, selon
Labriola, un « cas semblable » au matérialisme historique 6 8 :
« Darwin a sûrement révolutionné le domaine des sciences
de l'organisme, et avec elles l'entière conception de la
nature. Mais chez Darwin il n'y eut pas la conscience
complète de la portée de ses découvertes : il ne fut pas le
philosophe de sa science 6 9 . »
Mais aussi, quand la science parvient à la perfection dans
une philosophie qui se sera fondue en elle, cela ne signifie
pas qu'elle est arrivée à un accomplissement : même cela
ne se produit pas chez Marx (et encore moins chez Marx),
c o m m e Labriola le souligne à chaque moment. La perfec-
tion concerne la forme de la pensée, la « virtuosité critico-
formelle » de l'acte de la connaissance dont o n peut dire,
c o m m e le soutient le marxiste Labriola en se référant
à Herbart, que la philosophie n'est rien d'autre que le
« dernier degré d'élaboration des conceptions ». La science
t o u t e f o i s ne progresse pas seulement de cette manière :
elle est constamment en devenir, parce qu'elle croît et
se développe dans la matérialité de ses contenus « en
se développant avec les choses ». Et c'est ainsi que « s'est
accumulée, et que s'accumule continuellement sous le
n o m de philosophie, la s o m m e de connaissance métho-
diques et f o r m e l l e s » . D ' o ù la récupération de la fonction
spécifique de la philosophie qui apparaissait niée c o m m e
tendance : « l'opposition entre science et philosophie
se maintient et se maintiendra, c o m m e terme et moment
souvent provisoire, pour indiquer justement, que la science
est continuellement en devenir, et que dans ce devenir,

278
l'autocritique entre dans une assez large mesure 7 0 ».
Conclusion n o n doctrinaire, qui doit être lue dans toutes
ses implications. Après avoir souligné la valeur du marxisme
c o m m e science, Labriola insiste, surtout dans le troisième
essai, sur la recherche de cette philosophie qui est imma-
nente, implicite à cette science, et qu'il définit c o m m e
philosophie de la praxis. Ce travail semble justifié par une t
double exigence : d'une part démontrer que le marxisme, \
en tant que science, n'a pas besoin de se compléter électri- '
quement avec une philosophie extérieure à lui, étant *î
philosophiquement autosuffisant ; de l'autre, affiner cet '
instrument qu'est la philosophie, pour rendre possible
justement, d'une manière autocritique, le développement
nécessaire du marxisme c o m m e science. Cette double
exigence n'est pas privée de référents matériels, et doit être
appréciée par rapport aux sollicitations historiques concrètes
qui motivèrent Labriola : dans une situation o ù semblait
diminuer tant l'exigence de rigueur que celle de l'ouverture,
et o ù l'unique alternative, pour le marxisme, de s'imposer,
était offerte par la fermeture scolastique, il éprouvait le
besoin de s'engager dans une œuvre de clarifications prélé-
minaires, même s'il comprenait qu'elle n'était pas encore
suffisante pour dépasser les difficultés essentielles et pour
garantir un développement effectif.
On peut entrevoir là une contradiction d'un côté Labriola
reconnaît que la philosophie du marxisme est immanente
du fait qu'elle est science, savoir positif, et que de l'autre il
relève une dimension de la philosophie qui, ne serait-ce que
provisoirement, n'est pas encore c o n f o n d u e avec la science.
On peut se demander si de la sorte o n ne risque pas de faire
entrer par la fenêtre ce que l'on vient de chasser par la
porte. Par exemple, dans le dernier chapitre du troisième
essai, polémiquant contre les dangers du scolasticisme aux-
quels n'échappent m ê m e pas les marxistes (« du scolasti-
cisme o n en fait déjà au nom de Marx »), o n trouve un
avertissement très précis : « En fait la plus grande difficulté
de comprendre et de continuer le marxisme historique ne
réside pas dans la compréhension des aspects du marxisme,
mais dans la possession des choses dans lesquelles ces
formes sont immanentes ; des choses, que Marx découvrit et

279
élabora pour son compte, mais d'autres encore, très nom-
breuses, qu'il nous faut, nous-mêmes, connaître et élaborer
directement 7 1 ». Sitôt après, oublieux presque de son
avertissement, au lieu d'affronter directement ces « choses »,
il revient sur des problèmes plus subtils qui concernent
plutôt la compréhension des aspects formels du marxisme,
en remontant jusqu'à ce « premier noyau de n'importe
quelle action de philosopher » qu'est le socratisme (« c'est-
à-dire la virtuosité génératrice de concepts »), et on peut
alors renvoyer à son vieux livre sur Socrate, de 1871. Mais il
ne s'agit d'une divagation qu'en apparence. Il suffit de
penser à ce qu'il avait écrit précédemment (dans la qua-
trième chapitre du troisième essai), à propos de ceux qui
réclament des « gens qui professent la science » une réponse
immédiate à n'importe quel problème, c o m m e si était
« imprimé dans leurs cerveaux la raison universelle des
choses » : « les plus vaniteux parmi les professeurs, pour ne
pas démentir la socralité de la science, et comme si celle-ci
consistait uniquement dans la matérialité de ce qui est
connu, et n o n pas principalement dans la virtuosité et la
correction formelle de l'acte de savoir, répondent directe-
ment, réussissant ainsi à faire souvent leur propre satire...
Ils sont peu nombreux à avoir la résignation socratique : je
ne sais pas, mais je sais que je ne sais pas, et je sais qu'on
pourra savoir, et moi-même je pourrai savoir, quand j'aurai
accompli les actions d'effort c'est-à-dire de travail, qui est
nécessaire pour savoir 72 ».
Par rapport à la nouvelle complexification du monde
économique et politique, et au contrecoup du temps d'ar-
rêt qui en découle, sous la poussée du mouvement socialiste,
Labriola répond avec cette résignation toute socratique : je
ne sais pas, mais je sais que je ne sais pas, justement pour
parvenir à aider le mouvement afin qu'il accomplisse les
efforts nécessaires pour savoir. C'est à cela que sert ia
philosophie de la praxis : là o ù la science est praxis, c'est-à-
dire effort continu et collectif, rendu efficace par les
instruments méthodiques affinés par l'expérience historique
de la pensée, et non pas improvisation empirique, qui se
limite à enregistrer les dernières données du développement
en offrant c o m m e explication ce qu'il s'agit précisément

280
d'expliquer. C'est une réponse antelitteram au révisionnisme
de la fin du siècle, révionnisme que Labriola donc repousse
fermement, sur un plan méthodologique, refusant même
d'entamer une discussion à ce propos : « Ce crétin de Bern-
stem peut s'imaginer qu'il a joué le rôle de Josué. Ce
brave Kautsky peut avoir l'illusion de jouer le rôle du .
gardien du coffre sacré (...) Mais dites-moi un peu en quoi •
consiste la nouveauté réelle du monde, pour rendre ainsi ;
évidentes aux y e u x de plusieurs personnes les imperfections \
du marxisme 7 3 ». Ces phrases sont tirées d'une lettre privée, j
une lettre aux tons impulsifs, qui ne sont pas temporisés par
un point de vue critique ; mais m ê m e les réactions publi-
ques, plus méditées, reflètent la m ê m e orientation : « les
ardentes, les vives et empressés attentes d'il y a quelques
années — les attentes trop précises dans leurs détails et dans
leurs couleurs — se heurtent désormais aux résistances
complexes des rapports économiques, et aux engrenages
embrouillés du monde politique. Maintenant ceux qui n'ont
pas l'art de mettre à l'unisson leur temps psychologique
(ce qui veut dire, en prose, la patience et l'esprit d'observa-
tion) au rythme du temps des choses, se fatiguent à mi-
chemin et se mettent hors des lignes 7 4 ».
Tous les Essais étaient orientés dans une direction oppo-
sée : Les « imperfections du marxisme » devaient être cor-
rigées par l'approfondissement du même marxisme, de
manière à faire de l'autocritique de la science un m o m e n t
de développement de l'autocritique des choses.

8) Conclusion.

Dans le marxisme de Labriola il existe indéniablement


un élément de déséquilibre. On pourrait dire, en renversant
une de ses définitions citée, que si Darwin ne fut pas le
philosophe de sa science, Labriola ne résussit pas à être le
savant de sa philosophie : o u du moins que sa science n'at-
teint pas toujours le niveau exigé par son élaboration
philosophique elle-même. 11 est vrai que sa manière de
philosopher était f o n c t i o n d'une pratique scientifique
spécifique, c'est-à-dire d'abord le lieu de l'activité politique,
mais les Essais, impensables en dehors de son expérience

281
politique concrète, n'épuisent pas s o n engagement de mili-
tant marxiste. Les parties fortes de cet engagement politique,
qui constitue une grande partie de son activité, peuvent être
évaluées seulement par rapport à la situation du mouvement
ouvrier italien et sont d o n c à examiner à part. Il nous reste
à établir si les aspects faibles de son activité (pratique et
scientifique), c'est-à-dire ses indéniables erreurs, correspon-
dent o u n o n à d'éventuelles faiblesses de sa personnalité
même.
La thèse de la correspondance, bien que prépondérante
chez les interprètes (avec des nuances et des motivations
différentes), ne semble pas toutefois suffisamment fondée.
Le cas le plus c o n n u , et le plus discuté, est celui de la posi-
tion prise par Labriola sur le problème du colonialisme.
C o m m e cette position n'a pas été seulement exprimée dans
l'interview célèbre de 1902 au Giornale d'Italia, c o m m e
o n l'a pensé pendant longtemps, mais remonte au discours
sur la question de Candie du 21 février 1 8 9 7 7 5 , c'est-à-dire
à une période précédant immédiatement la rédaction du
troisième essai, la comparaison s'impose naturellement. Il
;faut surtout mettre en relief la motivation théorique générale
rappelée par Labriola, qui justifiait cette proposition d'une
aide que les socialistes devaient apporter à une politique
d'expansion coloniale. Motivation explicite précisément
dans son discours sur Candie : « Il ne peut pas y avoir de
progrès dans le prolétariat, là o ù la bourgeoisie est incapa-
( ble de progresser. » On peut isoler cette affirmation (même
si elle est liée, dans la pensée de Labriola, à une série
d'évaluations empiriques encore plus discutables), pour en
mesurer la correspondance avec la méthodologie labriolien-
n e : et on doit conclure qu'une telle correspondance a fait
défaut.
On observe d'abord, qu'une fois encore, le prétendu fata-
lisme objectif de Labriola n'est pas ici mis en cause, car la
position réfléchie dans cette attitude politique n'a rien de
fataliste. C'est au contraire une position d'activisme effréné
et n o n contrôlé. On ne conseille pas au prolétariat italien
d'attendre que sa propre bourgeoisie ait progressé pour
pouvoir progresser à son tour. Face à une bourgeoisie
italienne, que l'on présume récalcitrante à jouer son propre

282
rôle, appel est fait aux socialistes pour qu'ils la stimulent et
l'encouragent à se faire une place dans les mers orageuses de
la concurrence capitaliste, pour accélérer un mouvement
trop lent et incertain. La rigueur de la m é t h o d e scientifique
se perdant, le marxisme reste ouvert seulement à l'aventure.
A cette occasion, en fait, c'est justement la méthodologie
scientifique des Essais qui sera bouleversée. Que le progrès
du prolétariat soit lié au progrès de la bourgeoisie, c'est-à-
dire au développement du m o d e de production capitaliste,
est une loi historique que Labriola a bien défini c o m m e la
loi d'un développement morphologique, à ne pas confondre
avec la prévision chronologique d'un mécanisme préordon-
né. Maintenant au contraire, dans le discours sur Candie, la
prévision morphologique d'une formation sociale c o m p l e x e
s'identifie, en se simplifiant schématiquement, à la prévision
chronologico-nationale, c o m m e si le progrès du prolétariat
de tout pays fût déjà préformé dans les progrès de sa propre
bourgeoisie nationale.
C'est un fait qu'un schéma si simple et si facile à formuler
n'est pas repris dans le troisième essai ; néanmoins là dans
quelques pages du dernier chapitre, consacrées à la situation
économique et politique italienne, le problème est effleuré,
mais par de vagues allusions et des accents d'incertitude.
Sur ces problèmes, Labriola paraît surtout soucieux, en tant
que philosophe, de ne pas jouer le rôle du doctrinaire :
« le mot même pour celui qui s'y entend, désigne une
certaine disposition des esprits, viciés par l'abstraction, à
penser, que les idées proclamées en soi excellentes, et les
fruits des expériences recueillis dans des temps et de lieux
déterminés soient des choses à appliquer directement au
concret, et en outre, bonnes pour n'importe quel temps et
lieu 7 6 ». Bien que cela ne soit sûrement pas dans les inten-
tions de Labriola, on peut aussi lire dans ces lignes une
palinodie indirecte du schématisme doctrinaire d u discours
sur Candie. D u reste, ce qui frappe dans ces pages, c e sont
les singulières oscillations, qui opposent au politicien
méfiant le philosophe conscient. A peine a-t-il dit qu'au
mouvement socialiste italien « aucune autre tâche n'est
assigné que celle de préparer l'éducation démocratique d u
petit peuple » ; sitôt après, cette drastique réduction et

283
simplification des tâches est pratiquement répudiée : « la
pratique des partis socialistes, par rapport à n'importe
quelle autre politique exercée jusqu'à présent, est ce qui
répond le plus, je ne dirai pas à la science, mais à un procé-
dé rationnel. C'est la dure épreuve d'une observation
constante, et d'une adaptation à tenter constamment , -
c'est la dure épreuve d'orienter sur une ligne de mouvement
unitaire les tendances, souvent difformes et souvent anta-
gonistes, du prolétariat ; — c'est l'effort de mener à terme
des desseins pratiques à l'aide dune vision claire de tous les
rapports qui lient, avec un entrelacement très compliqué,
les différentes parties du monde dans lesquelles nous
vivons 7 7 ».
Ces clair-obscurs trouvent aussi une explication dans la
logique labriolienne de la praxis : en substituant, à la
correspondance mécanique de la théorie et de la pratique,
présente dans le marxisme (dans lequel revit le vieux mythe
de la « hiératique sacralité de la s c i e n c e » ) , la notion de
praxis c o m m e totalité, aucun moment de celle-ci ne peut
être privilégié en principe dominant. Isolé dans son activité
politique, marginalisé par un mouvement organisé qui le
sentait étranger à son caractère empirique et fluctant,
Labriola restait exposé dans la pratique politique à des
chutes soudaines, à des improvisations sommaires, mais le
philosophe marxiste, grâce à une praxis théorique éduquée
par une trentaine d'années d'expérience philosophique,
pouvait rester indemne. Il savait de toute façon que tout ce
qui comptait était la praxis historique collective : et bien
qu'il se soit souvenu, avec une amère résignation, que les
h o m m e s , individuellement, sont « c o m m e vécus par l'his-
toire », il pouvait conclure en polémiquant contre ceux qui
pensaient du futur socialiste « qu'il aura lieu parce qu'il
doit avoir lieu : mais ils oublient presque que ce futur doit
être aussi produit par les h o m m e s eux-mêmes, à cause de
l'état dans lequel ils vivent, et pour le développement de
leurs capacités 7 8 . »

Traduction française par Adriana SCRIBANO

284
NOTES

1) Dans l'essai connu Qu'est-ce que le marxisme orthodoxe?


inclus dans Histoire et conscience de classe.
2) Cf. Antonio Gramsci, le Matérialisme historique et la philo-
sophie de B. Groce, Turin, 1948 pp. 157 sgg.
3) La polémique se développa dans trois fascicules de la Critique
sociale, du 1er juin, du 16 juin et du 1er juillet 1887 (a. VII, nn. 11
et ] 3). Dans le premier fascicule l'article d'Antonio De Bella, Socia-
lisme antiscientifique (pp. 167-69), est suivi d'une longue annotation
de Turati, Socialisme exclusiviste (pp. 187-188), et l'intervention
de Labriola, Marxisme, darwinisme, et coetera (pp. 188-191).
Dans le troisième fascicule une vive réplique de De Bella (auquel
Turati, par une note brève et captivante, laisse le dernier mot)
exclusivement en polémique contre Labriola. Quelques nouvelles sur
le sociologue calabrais Antonio De Bella se trouvent dans Giovanni
Mastroianni, Antonio Labriola et la philosophie en Italie, Cantan-
zaro, 1968 (appendice II : La polémique Labriola-De Bella), pp.
121-132.
4) Qu'on consulte la conclusion du premier de De Bella : « Les
exclusivistes admettent le déterminisme historique, mais ils ne tien-
nent pas compte du déterminisme biologique et anthropologique :
nous, qui modestement voyons l'un et l'autre, au lieu de nous appeler
matérialistes historiques, nous pouvons nous appeler, sans doute,
matérialistes. »
5) Turati s'exprimait justement ainsi, avec une bonne dose de
rhétorique, dans son annotation à l'article cité de De Bella : « La
giosre de Marx est de celles qui grandissent chaque année qui passe, {
parce que toute nouvelle expérience historique est comme une clef )
qui ouvre un nouveau tiroir de cet écrin d'intuitions prodigieuses ; !
écrin aux mille surprises, mine inépuisable de trouvailles intellectuel- j
les, laquelle - pour celui qui l'a à peine sondée —fait assez apparaître j
joyeuse la manie de ceux qui se fatiquent à la" compléter " (Critique j
sociale, 1er juin 1897, art. cité, p. 169).
6) Cf. Antonio Labriola, La Conception matérialiste de l'histoire,
par les soins d'Eugenio Garin, Bari, 1965, pp. 241 et 62. Par la
suite cette édition des Essais sera citée avec le sigle CMS, suivi du
chiffre des pages.
7) CMS, p. 194.
8) Cf. CMS, pp. 191-93. Est aussi fondamentale, pour l'inter-
prétation labriolienne du Capital, la polémique contre Croce, in le
post-scriptum à l'édition française du « En discutant de socialisme et
de philosophie » (CMS, pp. 291-300).
9) Au sujet de ton âpre de ses nombreuses polémiques, Labriola

285
lui-même s'était préoccupé de donner une explication politique,
dans une lettre à Engels du 5 octobre 1892 : « Vous aurez trouvé
quelquefois dans mes jugments une certaine âpreté. Je ne m'en suis
jamais servi avec les pauvres ouvriers, laborieux, patients et souvent
ignorants, mais non pas leur faute... Je m'emporte contre les politi-
ciens, qui ont la responsabilité de ce qu'ils font, et de ce qu'ils ne
permettent pas que l'on fasse » (la correspondance de Marx et Engels
avec les Italiens, par les soins de Giuseppe Del Bo, Milan, 1964. p.
452). Cette édition des lettres de Labriola à Engels est citée par la
suite avec le sigle CMEI.
10) Ainsi Turati dans le premier numéro de la Critique sociale,
15 janvier 1891, p. 5.
11) CMS, p. 241.
12) CMS, p. 246.
13) Eugenio Garin, Antonio Labriola et les essais sur le matéria-
lisme historique, introduction à CMS, p. XIV. Dans le même sens
cf. aussi, en polémique avec G. Mastroianni, Augusto Ca^ua, Déter-
minisme et liberté dans l'historicisme dAntonio Labriola, dans
Etudes historiques, juillet-septembre 1965, pp. 501-506.
14) Cf. Benedetto Croce, Antonio Labriola. Souvenirs, dans
Marzoco, 14 février 1904, puis dans l'appendice à Antonio Labriola,
Ecrits divers de philosophie et de politique, Bari, 1906, p. 502. Dans
des termes très semblables dans la Critique, 1907, pp. 4 1 7 - 1 8 .
15) Cf. E. Garin, Antonio Labriola..., in CMS, pp. XV1I-XXXII.
16) B .Croce,Antonio Labriola, Souvenirs, p. 503.
17) CMS, p. 240.
18) Il faut voir, pour la reconstruction exacte de cette lettre,
Valentino Gerratana, Pour une juste lecture de Labriola (mises au
point et corrections), dans Critique marxiste, septembre-octobre
1973, pp. 249 - 267.
19) CMEI, p. 525.
20) Cf. Antonio Labriola, Oeuvres, par les soins de LuigiDal Pane,
Milan, 1962, vol. III, pp. 2 7 3 - 8 1 .
21) A. Labriola, Oeuvres, Milan, 1959, vol. I, p. 47.
22) Cf. CMS p. 214.
23) CMEI, pp. 3 5 8 - 5 9
24) A. Labriola, Ecrits divers de philosophie et de politique,
p. 227.
25) Cf. Luigi Dal Pane, Antonio Labriola. La vie et la pensée,
Rome, 1934 (réédition anastatique, Bologne, 1968), pp. 113-23.
26) « A cet égard j'accepte comme étant fondamentale pour la
Philosphie de l'histoire l'exigence hégélienne de la reconnaissance de
l'unité historique, et je refuse l'objection de ceux qui reprochent à
Hegel d'avoir introduit arbitrairement le concept de l'unité dins

286
l'histoire. Sans l'unité, l'histoire n'aurait pas de fin et la considération
devrait à nouveau se résoudre dans l'exposition empirique des diverss
histoires particulières » (Dans L. Dal Pane,op. cit., pp. 119-20).
27) Antonio Labriola, les Problèmes de la philosophie de l'his-
toire, dans Ecrits divers de philosophie et de politique, p. 223 - 2 2 4 .
28) Antonio Labriola, les problèmes de la philosophie de l'his-
toire, p. 221.
29) Cf. CMS, p. 247.
30) CMEI, p. 525.
31) A. Labriola, Ecrits divers de philosophie et de politique, pp.
214-15, 218.
32) On a gardé le brouillon de cette lettre (K. Marx-F. Engels,
Werke, Berlin, 1967, Bdi. 37, p. 370), reproduite aussi, avec une
traduction italienne, dans CMEI, pp. 357—58. Malheureusement, de
toutes les lettres envoyées par Engels à Labriola, ne sont restées, à
part ce brouillon, que deux fragments cf. K. Marx-F. Engels, Werke,
Bd. 38, p. 42, et Bd. 39, p. 498.
33) La base générale de la leçon d'ouverture est encore liée à la
théorie de la multiplicité des facteurs historiques, qui sera, d'un
point de vue critique, dépassée par Labriola seulement dans les
Essais ; il dépassera aussi cette théorie de l'Etat par laquelle se
conclut la leçon d'ouverture et qui correspond à ses positions politi-
ques de 1887.
34) CMEI, p. 363.
35) Prévalait pour l'instant chez Labriola l'exigence de laisser
mûrir ses idées ; et quelques jours après il rassurait Engels, qui lui
avait répondu en manifestant peut-être quelque inquiétude au sujet
d'une discussion publique pématurée : « Merci pour la réponse :
mais je regretterais beaucoup d'avoir fait naître en vous le doute que
j'ai voulu vous donner l'ennui d'une discussion. Je vis trop isolé dans
mon pays, et je suis donc très sensible à tout stimultant qui vient de
i'extérieur » (CMEI, p. 364). La cordialité de la rencotre épistolaire
avec Engels n'a pas été atteinte par cet épisode ; toutefois le
développement de leur relation n'est pas pour autant encouragé, du
moins immédiatement. Pendant un certain temps dure une espèce de
malaise, et en fait, durant cette période, leur correspondance subit
un relâchement, jusqu'en février 1891.
36) CMEI, p. 523. Le passage, publié comme fragment dans l'édi-
tion citée de la correspondance Labriola-Engels, fait partie en réalité
de la lettre du 14 mars 1894, selon la reconstruction qui a été faite
dans l'article de la Critique marxiste citée dans la note 18.
37) CMS, p. 187.
38) CMEI, pp. 5 3 6 - 3 9 .
39) CMEI, pp, 5 4 7 - 4 8 .

287
40) CMEI, p. 537.
41) CMEI, p .536.
42) C'est pour cela que, même dans le troisième essai la méthode
dialectique est considérée comme subordonnée à la méthode généti-
que : « Quand Engels, dans VAnti-Duhring, utilisant la parole méta-
physique dans un sens péjoratif, il pensait justement se référer à ces
manières de penser, c'est-à-dire de concervoir, d'inférer, d'exposer,
qui sont à l'opposé de la considération génétique, donc dialectique,
des choses » (CMS, p. 222) ; « dans la conception dialectique
observe t-il plus avant - on entend formuler un rythme de pensée,
qui reproduise le rythme plus général de la réalité en devenir » (CMS,
p. 279). Le caractère subjectif de la dialectique est accentué par
Labriola dans d'autres textes, où il fait allusion, par exemple, à
« cette singulière flexibilité et flexuosité de la pensée, qui est l'es-
thétique de la dialectique » (CMS, p. 231), ou carrément - dans la
conclusion de son troisième essai - à « la joyeuse dialectique du
rire » (CMS, p. 288).
43) Toutefois en définissant - dans le post-scriptum à la deuxième
édition du livre du Capital - sa propre méthode comme une métho-
de dialectique, Marx a bien conscience des risques d'apriorisme
implicites dans cette définition, et il prend soin de distinguer le
procéder concret de l'enquête de l'exposition qui en exprime les
résultats : « En représentant ce qu'il appelle ma méthode effective
(...) qu'a représenté d'autre l'admirable auteur, si ce n'est la méthode
dialectique ? Bien sûr, la manière d'exposer un argument doit se
distinguer formellement de la manière d'accomplir l'enquête. L'en-
quête doit s'approprier des matériaux dans les détails, doit analyser
ses différentes formes de développement et doit en retracer la
concaténation interne. Seulement après l'accomplissement de ce
travail, le mouvement réel peut-être exposé d'une façon convenable.
Si cela réussit, et si la vie du matériel se présente maintenant idéale-
ment réfléchie, il peut sembler que l'on a affaire à une construction
a priori » (K. Marx, le Capital, Rome, Editeurs Réunis, 1964, t . p.
44). Donc la dialectique n'est pas un instrument d'enquête, mais seule-
ment une forme de pensée dans laquelle se présente l'enquête déjà
accomplie et réussie : et c'est justement ce que Labriola soulignait
dans une autre occasion (CMS, p. 164 : « Il n'est pas toujours utile
de se référer à la négation de la négation, qui n'est pas un instrument
de recherche, mais est seulement une formule récapitulative, valable,
si jamais, post factum »).
44) CMEI, p. 548.
45) Les mêmes arguments de cette lettre sont repris dans le troi-
sième essai, où Labriola observe que la langue « altère ce qu'elle
exprime, et porte donc toujours en elle le germe du mythe » :

288
« Absorbons-nous aussi tant que l'on voudra dans sa théorie plus
générale des vibrations, nous dirons toujours :1a lumière produit cet
effet : la chaleur agit ainsi. On a toujours la tentation, ou du moins
on court le risque, de substantifier un processus, ou les termes de
celui-ci. Les relations, grâce à une projection illusoire, deviennent
des choses, et ces choses imaginées deviennent, à leur tour, des
sujets œuvrant. Si nous faisions attention, à cette rechute très
fréquente de notre esprit dans l'exercice préscientifique des moyens
verbaux, nous retrouverions en nous-mêmes les données psychologi-
ques de la manière par laquelle, dans d'autres temps et dans d'autres
circonstances, prirent leur source les objectivations des formes de la
pensée elle-même en êtres et en entités, comme c'est le cas typique
des idées platoniciennes : et je spécifie typique parce qu'il est le plus
plastique de tous » (CMS, p. 223).
46) CMS, p. 216. L'intention précise de dédramatiser le « casse-
tête » est soulignée aussi dans une note curieuse de caractère lexical
sur le terme renverser à propos de la dialectique de Hegel : « Le
verbe utilisé par Marx, umstulpen, se dit ordinairement pour retrous-
ser ses pantalons, ou replier les manches ». Le problème n'a de toute
façon rien à voir avec la célèbre expression de « renversement de la i
praxis », jamais utilisée par Labriola et mise en circulation par Gen- |
tile comme la traduction de la umvàlzende Praxis des Thèses sur 1
1
Feuerbach de Marx (variante d'Engels).
47) CMS, p. 4 3 - 4 6 .
48) On peut aussi lire ici une rectification de la moins forte des
objections émises par Labriola à Engels contre l'usage du terme
« dialectique » dans la lettre citée du 13 juin 1894 : « Vous utilisez
comme des termes antithétiques la méthode dialectique et la mé-
thode métaphysique. Pour dire la même chose, ici en Italie au lieu
de dialectique je dois dire méthode génétique. La parole dialectique
est dans l'usage commun à l'art rhétorique et avocassier, en somme
à la Scheibeweiskunst. Ici on ne sait aussi plus rien de la tradition
hégélienne » (CMEI, pp. 536-57).
49) CMS, p. 105-106.
50) Cf. CMS, p. 33.
51) CMS, p. 50.
52) CMS, p. 39.
53) CMS, p. 223.
54) CMS, p. 32.
55) CMS, p. 220.
56) CMS, p. 220.
56) Cf. Par exemple dans le deuxième essai : « Est raisonnable et
fondée la tendance de ceux qui veulent subordonner tout l'ensemble
des chose humaines, considérées dans leur cours, à la conception

289
rigoureuse du déterminisme. Exempte, par contre, de tout fondement
est l'identification d'un tel déterminisme dérivé, réfléchi et com-
plexe, avec celui de la lutte immédiate pour l'existence, laquelle
s'exerce et se déroule dans un domaine non modifié par une œuvre
continue de travail. Légitime et fondée, d'une manière absolue, est
l'explication historique, laquelle procède en inversant les volontés
présumées à dessein, qui auraient réglé à propos les diverses phases
de la vie, aux mobiles et aux causes objectives de tout vouloir, qui
sont à rechercher dans les conditions du milieu, du terrain, des
moyens disponibles, des circonstances de l'expérience. Mais est, au
contraire, privée de tout fondement cette opinion, qui vise à la
négation de toute volonté par une vue théorique, qui voudrait subs-
tituer au volontarisme l'automatisme ; au contraire celle-ci est après
tout une simple et franche fatuité » (CMS, p. 78).
57) CMS, p. 204.
58) « J'utilise la parole tendance en l'accentuant » - précise
Labriola - : « La parole tendance exprime précisément l'adaptation
de l'esprit à la persuasion, que tout est pensable en tant que genèse,
que le pensable, au contraire, n'est que genèse, et que la genèse à les
caractères approximatifs de la continuité » (CMS, p. 232).
59) CMS, pp. 2 3 2 - 3 3 .
60) Cette expression n'a pas évidemment pour Labriola la valeur
d'une définition, et elle semble avoir plutôt des origines discursives.
On retrouve en fait, même avant le troisième essai, dans le discours
sur l'Université et la liberté de la science : « Nous autres professeurs
aussi, avec tout ce que nous faisons, nous sommes vécus par l'his-
toire ; qui est la seule et réelle grande dame de nous autres hommes »
(Cf. Ecrits politiques, Bari, 1970, p. 404). L'histoire, en tant que
sujet hypostatique, ne peut-être autre chose pour Labriola qu'une
métaphore oratoire.
61) CMS, p. 1 7 9 - 1 8 0 .
62) CMS, p. 225.
63) Sous le nom de logique et de dialectique il faut entendre
naturellement toute l'étude de la méthode spéciale des sciences
particulières ; ce qui signifie la conscience formelle de l'acte et du
procédé de la connaissance et de la pensée, dans toute relation avec
l'expérience et l'observation. Celle-ci a du reste toujours été la partie
authentique de la philosophie. Le reste, c'est-à-dire la confusion des
systèmes, est dûe : a) ou à l'immaturité du savoir empirique (Grèce) ;
b) ou à l'intrusion de la Théologie (Moyen Age) ; c) ou à la promis-
cuité des occupations des philosophes durant une période de tran-
sition (Renaissance et XVIIIe siècle) ; d) ou à l'influence d'idéaux
esthétiques et religieux de caractère extra-scientifique (p. ex. Schel-
ling, et en particulier Hegel) ; ect. (CMEI, p. 538).

290
64) CMEI, p. 538.
65) CMS, p. 228.
66) CMS, p. 227.
67) CMS, p. 227.
68) Cf. CMS, p. 247.
69) CMS, P. 228.
70) CMS, p. 228. Dans la conclusion du sixième chapitre successif
du troisième essai, Labriola souligne la fonction spécifique de la
philosophie non seulement par rapport à la science, mais aussi par
rapport à la vie, où le champ de la conscience est quotidiennement
obscurci par l'influence des perburbations psychologiques des pas-
sions humaines : « En attendant que dans une humanité future
d'hommes presque spiritualisés, l'héroïsme de Baruch Spinoza
devienne la vertu minuscule de tous les jours, et que les mythes, la
poésie, la métaphysique et la religion n'encombrent plus le domaine
de la conscience, contentons-nous du fait que jusqu'à présent, et
pour l'instant, la philosophie, dans son sens différencié, comme dans
l'autre, ait servi d'instrument critique et serve, par rapport à la
science, à conserver la clairvoyance des méthodes formelles et des
procédés logiques, et par rapport à la vie à diminuer les obstacles
qu'interposent à l'exercice de la libre pensée les projections fantas-
tiques des affections, des passions, des craintes et des espoirs ; c'est-
à-dire qu'elle soit utile et qu'elle serve, comme dirait précisément
Spinoza, à vaincre l'imaginatio et l'ignorantia » (CMS, p. 237).
71) CMS, pp. 279-280.
72) CMS, pp. 214-215.
73) Dans une lettre à Croce du 8 janvier 1900, publiée dans l'essai
connu de Benedetto Croce, Comment naquit et mourut le marxisme
théorique en Italie, en Appendice k Antonio Labriola, la conception
matérialisme de l'histoire, Bari, 1953, pp. 310-11.
74) De l'article polémique sur Bernstein écrit pour le Mouvement
socialiste : cf. A. Labriola, Ecrits politiques, cit., pp. 4 4 0 - 4 1 .
75) Cf. A. Labriola, Ecrits politiques, cit., 4 3 1 - 3 4 .
76) CMS, p. 285.
77) CMS, pp. 2 8 5 - 8 6 .
78) CMS, p. 286.
REALITE ET TACHES
DU MOUVEMENT SOCIALISTE EN ITALIE
DANS LA PENSEE D'ANTONIO LABRIOLA
par

Valentino GERRATANA

1. Du radical socialisme au marxisme.

Dans une lettre du 23 mai 1 8 8 8 , à Arcangelo Ghisleri,


Antonio Labriola estimait encore possible de pouvoir
déterminer sans mal les limites de son propre engagement
politique : « c o m m e j'ai peu confiance dans les effets
pratiques de mon œuvre en dehors de la science, mon souci
principal reste toujours celui des leçons 1 ». Il n'en sera pas
toujours ainsi; quatre années plus tard, dans une de ses
lettres les plus angoissées à Engels, du 21 mai 1 8 9 2 , le
manque de confiance dans les effets pratiques de son œuvre
se traduit dans des termes dramatiques : « Je vous propose
un : Que faire ? Was nun ? Par o ù commencer ? Je n'ai pas
le courage de renouer avec la vie contemplative, et de
reprendre le simple métier d'érudit 2 ». Et de nouveau, deux
années après, dans une lettre à Andréa Costa (du 27 mai
1894) : « J'ai été tout entier dans le parti et tout pour le
parti jusqu'à la fin de l'année dernière 3 ». De sa manière
d'être « dans le parti » et « pour le parti », de ses déta-
chements momentanés et apparents et des essais renouvelés
pour se réintégrer organiquement dans le mouvement, o n
aura l'occasion d'en discuter plus avant dans ces notes; mais
il semble opportun, dès à présent, de souligner combien les
leçons universitaires, bien que ne devenant jamais pour
Labriola son souci essentiel, ne seront plus, à partir d'un
certain moment et par la suite, sa préoccupation principale,

293
si elles l'ont d'ailleurs jamais été.
Du reste, m ê m e la note contenue dans la lettre citée, à
Ghisleri, ne doit pas être prise à la lettre; elle reflète plutôt
le malaise que Labriola commençait à éprouver pour la
position qu'il avait assumée au cours de son intense activité
politique de la dernière année : « Il me semble ridicule. —
lit-on dans la m ê m e lettre , tout de suite avant l'affirmation
citée plus haut — de m'appeler libéral alors que je suis
socialiste, et de me mêler aux anticléricaux, alors que je suis
anticatholique 4 ». Son nouvel engagement dans la politique
militante (après la parenthèse de jeunesse c o m m e publiciste
modéré, dans les rangs de la droite historique) avait été, en
fait, celui d'un libéral (d'un libéral-progressiste, orienté vers
une forme de démocratie radicale). Laïcité de l'État, État de
droit, une prudente et graduelle politique sociale, dévelop-
pement de l'école publique c o m m e condition de dévelop-
pement de la démocratie, contre la Triple Alliance en poli-
tique étrangère : voilà les principes qui inspirent son activité
publique, de conférencier et de publiciste, en 1887-1888.
Et pourtant, durant la m ê m e période, son horizon
théorique et politique n'était pas du tout fermé sur le
cercle du libéralisme. Déjà dans la lettre ouverte à Baccarmi,
du 14 novembre 1 8 8 7 , il n'avait pas hésité à se déclarer
« théoriquement socialiste », en soulignant toutefois qu'il
s'agissait d'une « inclination » personnelle, séparée des
« raisons d'intérêt politique 5 ». Le fait que cette « incli-
nation » théorique, lentement mûrie en lui depuis quelques
temps, ne trouve pas encore de débouché politique précis,
n'était pas privé de sens, et correspondait à une conviction
bien déterminée : à savoir que, étant donné le sous-déve-
loppement de la situation politique et sociale du pays, il y
avait encore de l'espace pour une initiative progressiste de la
bourgeoisie italienne et que cet espace pouvait dans une
Italie arriérée servir de berceau ou de couveuse au mouve-
ment socialiste prématuré. Avant même de se guérir complè-
tement de cette illusion — et cela arrivera très tôt —
Labriola c o m m e n c e , dès 1 8 8 8 , c o m m e on l'a déjà vu, à
en éprouver le malaise; mais il est évident aussi que dans
cette situation, il dût comprendre que son devoir, bien
qu'ambitieux, restait limité. Son œuvre était seulement

294
une œuvre de stimulation et d'appui pédagogique, alors que
l'initiative politique restait dans d'autres mains ; il ne sentait
pas encore la nécessité de fondre la politique et la pédagogie,
ce qui sera après l'exigence principale et tourmentée de son
activité politique de marxiste.
Le malaise de Labriola apparaît très vite, dès 1 8 8 8 , avec
ses premières tentatives pour dépasser les limites de sa
position politique du moment. Des aiguillons lui viennent
de la réalité du mouvement ouvrier italien, un mouvement
agité durant cette période par des ferments vivaces dont
Labriola n'est pas seulement le spectateur. A R o m e , o ù il
vit et enseigne, explose à cette époque la crise du bâtiment,
issue inévitable du boom spéculatif de 1 8 8 3 - 1 8 8 7 7 : les
protestations et les émeutes des chômeurs, en mars 1 8 8 8 , le
trouvent rangé du côté des manifestants contre la politique
gouvernementale qui, pour faire face à la situation, ne
trouve rien de mieux que d'expulser de la capitale les
ouvriers immigrés frappés par la crise, en les renvoyant dans
leurs villages d'origine 8 . Au cours des manifestations
ouvrières de l'année suivante (février 1889) Labriola est
impliqué plus directement : accusé par la presse conserva-
trice d'être un agent de désordres et d'avoir suggéré aux
manifestants leurs mots d'ordre, il doit affronter à l'univer-
sité la « contestation » des étudiants de droite, et ses leçons
de philosophie de l'histoire, sur la révolution française, sont
suspendues d'autorité pendant plus d'un m o i s 9 .
Ces premières tentatives pour se lier plus directement au
mouvement ouvrier restent néanmoins épisodiques, et
ne réussissent pas encore à prendre racine, entravées
c o m m e elles le sont par des gênes subjectives compré-
hensibles et par une situation objective difficile. Les opposi-
tions qui divisaient (pas seulement le milieu romain), les
anarchistes et les socialistes, engagés tous les deux à dépasser
un associationnisme ouvrier généralisé, constituaient alors
le plus grand obstacle aux efforts d'organisation du mouve-
ment ouvrier italien, et laissaient libre cours, dans ce
dernier, à un spontanéisme subalterne. Cette difficulté
frappait aussi la Fédération ouvrière socialiste, constituée
à Rome au début de 1888 sous le patronage d'Andréa
Costa, et la manière dont Labriola pensait pouvoir collaborer

295
à son développement est à ce propos très significative; sa
proposition d'organiser une réunion pour le dixième anni-
versaire de la loi contre les socialistes encore en vigueur en
Allemagne rentrait dans un dessein politique précis :
favoriser l'unification et la vie du mouvement ouvrier italien
grâce au « rétablissement de rapports internationaux entre
les socialistes 1 0 ». Bien que cette proposition soit tombée
dans le vide, Labriola persévéra toujours dans la réalisation
du dessein qui s'y exprimait. Même quand, pendant quelques
années encore, il pense pouvoir défendre la cause du prolé-
tariat à l'ombre d'un étendard général et démocratique,
l'idée d'utiliser l'exemple des socialistes allemands c o m m e
pôle d'attraction international pour le socialisme naissant,
ne l'abandonne pas et il ne perd aucune occasion de la
réaffirmer et de la populariser. Quelques temps avant sa
rupture définitive avec la démocratie libérale, il accepta
d'écrire, pour le compte du Cercle radical de Rome (dont il
est vice-président) une adresse de salut au Socialdemokrat,
afin de célébrer, au nom de la « démocratie italienne, qui
vise déjà d'autres idéaux », la victoire de la social-démo-
cratie allemande dans l'épreuve électorale décisive du 20
février 1 8 9 0 n . Commentant cette initiative, dans une lettre
à Liebknecht, il écrivait qu'il espérait « que les démocrates
italiens comprendront peu à peu ce que signifie la social-
démocratie allemande »; mais cet espoir devait déjà être
assez mince car, quelques mois plus tard, (dans une lettre à
Turati du 3 octobre 1890), il rappela qu'il s'était « presque
refusé à écrire l'adresse », parce que pour la majorité du
Cercle radical son contenu était seulement une « fiction 1 3 ».
Et déjà dans une lettre précédente, il montrait clairement
s'être rendu compte d'avoir perdu du temps avec cette
expérience : « Si vous avez encore des illusions, mon cher
Turati, sur de possibles accords avec les radicaux ( — je ne
parle pas de vrais républicains, parce que, avec ces derniers,
on peut encore travailler —), perdez-les. J'ai moi-même
perdu trois ans à R o m e pour avoir voulu faire du socialisme
par accident, à la sauvette ! Us sont plus bourgeois que le
vieux modérés, sûrement plus que Spaventa 1 4 ».
Labriola confessait donc qu'il s'était illusionné pendant
trois ans, entre 1887 et 1 8 8 9 , à « faire du socialisme » par

296
accident et à la sauvette. Mais cette illusion ne concernait
pas seulement la stratégie politique, elle touchait aussi la
notion de socialisme qu'il avait mûri durant cette m ê m e
période. Jusqu'à ce qu'il soit convaincu que le socialisme
n'était autre chose qu'un accomplissement, tant économique
que moral, du mouvement commencé avec la révolution
démocratico-bourgeoise, il entretient l'illusion qu'il aidait la
maturation socialiste avec des m o y e n s indirects (« à la
sauvette »), en misant sur les bonnes intentions et sur la
radicalisation de l'aile plus avancée du mouvement démo-
cratique. Du reste, même quand il fait une profession de foi
publique et motivée du socialisme, lors d'une conférence
tenue le 20 juin 1889 au Cercle ouvrier romain d'études
sociales, cette conviction n'est pas immédiatement et tota-
lement dépassée : bien qu'en hésitant, il déclare, à cette
occasion, pencher pour l'opinion de celui qui pense que
« par une lente action, on peut greffer de nouvelles formes
sur le tronc commun des institutions libérales 15 ».
Toutefois le noyau central de cette conférence est déjà
profondément pénétré d'analyses marxistes, m ê m e si se
glissent en différents points des influences évidentes de
proudhonisme et de lassalisme, ainsi que de socialisme
juridique et de socialisme chrétien. « Je suis socialiste à
ma manière — déclare Labriola en conclusion de sa confé-
rence; mais déjà dans cette manière personnelle d'être
socialiste ressort toute cette charge d'anti-sectarisme et
d'anti-dogmatisme qui sera la caractéristique constante de
son orientation suivante, de marxiste non scolastique et
de militant non conformiste —, les grandes idées ne sont
pas portées sur le dos par un seul h o m m e , ni elles ne
marchent sur le fil d'un raisonnement o u d'un discours. Il
faut des pionniers, et des travailleurs patients de tous les
jours, des âmes ardentes et des interlocuteurs calmes, des
enthousiastes et des critiques, des destructeurs et des
reconstructeurs : et que chacun joue son rôle 1 6 ».
Pour jouer son rôle Labriola sent vite le besoin de
modifier sa situation politique, en se détachant nettement
des radicaux et en se rangeant sans réserve du côté du
mouvement ouvrier dont il revendique la pleine autonomie
politique. Cette nouvelle position, qui c o m m e n c e à se

297
manifester explicitement les premiers mois de 1 8 9 0 , trouve
une motivation rigoureuse dans la lettre ouverte à Ettore
Socci, du 5 mai 1 8 9 0 , par laquelle il annonce publiquement
ses démissions de la vice-présidence du Cercle radical. A u x
démocrates, qui se réunissaient dans un congrès pour lancer
le Pacte de Rome de Cavallotti, Labriola adresse l'invitation
de remplir, eux aussi, honnêtement et utilement, leur rôle,
qui est celui d'être « l'extrême aile de gauche du libéralisme
bourgeois et semi-bourgeois », mais de renoncer à la pré-
tention de jouer « aux précurseurs, guides et correcteurs du
nouveau mouvement prolétarien » :

« Contre ces dangers de nouvelles illusions et de


nouvelles désillusions, nous socialistes, qui prenons notre
inspiration dans l'analyse rigoureuse de la vie historique,
nous socialistes affirmons résolument : que le prolétariat
n'a pas d'autre espoir de réussite, si ce n'est celui de se
fier uniquement à lui-même, de s'organiser en parti des
travailleurs, de ne céder ni aux faux espoirs ni aux pro-
messes de manipulateurs politiques, aux intentions per-
nicieuses s'ils sont rétrogrades, mais non moins pernicieuses,
m ê m e involontairement, s'ils sont jacobins, doctrinaires
o u idéalistes 1 7 ».

Il existe enfin une autocritique implicite, qui heurte


m ê m e sa précédente notion de socialisme, dans la polémi-
que contre ces radicaux :

« Qui se prétendent socialistes, par accident o u de


biais, qui traitent la question sociale c o m m e un prétexte
des programmes politiques, et croient que le socialisme
est un sport littéraire, ou un codicille, un appendice,
une note, une annotation du grand livre du libéralisme,
et vont jusqu'à voir dans le mouvement prolétaire la simple
continuation du mouvement libéral, et ils ne parviennent
pas à se persuader, que la révolution sociale est tout à
fait différente de la révolution bourgeoise, dans ses finalités,
dans ses m o y e n s et dans la tactique ( ). Entre la politique
bourgeoise et le socialisme (deux périodes distinctes de
l'histoire !) il y a une telle rupture, qu'aucun art d'hommes

298
de talent ne déduira une chose de l'autre, c o m m e par la
magie des mesures législatives 18 ».

Parti du radical-socialisme, dans lequel o n reconnaissait


l'influence de la tradition française 1 9 , Labriola savait
maintenant qu'il était parvenu sur les rivages du marxisme.

2. Collaboration et rupture avec Turati.

La rencontre de Labriola avec Filippo Turati eut lieu à


l'occasion d'une de ces initiatives politiques qui se situent
dans la dernière phase de transition de son radical-socialisme
au marxisme. En février 1890 Labriola avait essayé d'ouvrir
une campagne politique qui puisse lier la discussion sur
l'organisation de la colonie d'Erythrée à la propagande
socialiste. Les éléments d'ambiguïté présents dans cette
initiative, lancée avec une nouvelle lettre ouverte à Monsieur
Baccarini et c o m m e n t é e favorablement par Achille Loria,
s'éclairent et se dissolvent quand Turati intervient dans le
débat et provoque un net éclaircissement de la part de
Labriola.
En réalité, dès le c o m m e n c e m e n t la question coloniale
elle-même reste en marge de la discussion. En partant du
fait accompli qui s'était déterminé en Erythée, Labriola
s'adressait aux radicaux et aux socialistes opposés à l'en-
treprise dans la Mer Rouge, les invitant à transférer leur
opposition, restée sans effet par rapport à l'entreprise
coloniale, sur le terrain de l'orde social qu'on aurait donné
à la c o l o n i e 2 0 . Il s'agissait maintenant de s'opposer à la
perspective d'implanter en Erythrée « un nouveau système
éhonté d'exploitation », qui ne serait pas sorti « d'une
ligne de la pire tradition de politique coloniale », et
d'étudier les m o y e n s adaptés « pour une expérience de
socialisme pratique 2 1 ». Mais à l'objection de Turati
qu'« une expérience de socialisme isolée est une absurdité
économique et que, c o m m e telle, elle serait destinée à
échouer ( c o m m e avaient échoué à la Cittadelle les ten-
tatives d'un socialisme coopératif agricole), Labriola ne
trouve rien à opposer. Tout c o m m e il ne trouve rien à
opposer à la question de Turati sur la nécessité o ù se

299
trouve* le socialisme, pour ne pas rester une académie de
« bourgeois protestants », de s'efforcer en premier lieu
d'organiser en Italie le mouvement prolétarien. Dans sa
réponse Labriola rend explicite le but de son initiative :
d'un côté mettre les radicaux les épaules au mur, en leur
prouvant l'impuissance de l'État bourgeois à choisir des
solutions correspondant aux intérêts populaires, de l'autre,
convaincre les prolétaires, non pas par une thèse abstraite
de propagande, mais par une leçon pratique de socialisme 2 2 .
En définitive, de ce premier débat Labriola-Turati
émergent trois éléments significatifs : 1) Le fait que
Labriola — contrairement à la légende sur son caractère
pointilleux et querelleur — n'était pas du tout opposé à
reconnaître ce qu'il pouvait y avoir de valable dans les
positions de son interlocuteur; 2) L'accord Turati-Labriola
sur la nécessité d'organiser en parti politique le mouvement
des travailleurs italiens; 3) L'exigence, mieux sentie par
Labriola que par Turati, de lier l'effort d'organisation à une
initiative politique précise. Il semble qu'au début toutes les
conditions fussent réunies pour une collaboration profitable
entre les deux. Labriola comprend vite que l'on peut espérer
beaucoup de l'énergie intelligente du jeune avocat milanais,
et aussi de la présence de son active N y m p h e Egérie 23 ;
Turati ne cache pas non plus sa confiance admirative pour
le professeur romain qui, parmi tant d'intellectuels semi-
socialistes, ou vaguement socialistes, avait « jeté vraiment
son froc aux orties et (...) contracté un pacte notarial avec
le diable 2 4 ».
Courant 1890, leur accord s'exprime concrètement à
plusieurs occasions : Turati, notamment, prend publique-
ment parti en faveur de la position politique de Labriola
énoncée dans sa lettre ouverte, déjà citée à Socci; ils
adoptent une attitude c o m m u n e (découragement et mé-
fiance) face au congrès de Ravenne, organisé par les socia-
listes de Romagne; enfin, ils œuvrent tous les deux pour
envoyer, au nom des socialistes italiens, un message de salu-
tation à la social-démocratie allemande réunie en Congrès 27 .
On le sait, Labriola attribuait à cette dernière initiative, une
valeur précise : non seulement il s'agissait d'une manifesta-
tion d'internationalisme, mais encore l'Adresse conterait

300
un engagement programmatique, susceptible de servir
d'orientation à la plate-forme idéale, devant permettre
la construction organique difficile du mouvement socia-
liste italien.
« Cette manifestation — écrivait-il dans une lettre à
Turati — aura le double effet moral, de nous mettre en
relation directe avec la démocratie sociale allemande, et
de définir un peu la conscience socialiste en Italie, afin
qu'il ne soit pas permis à n'importe quel Odescalchi de
s'appeler socialiste. Cela vous semble peu ? Mon ambition,
modeste, ne va pas au-delà — et c o m m e l'histoire n'admet
pas l'éducation artificielle, ce sera déjà bien si en Italie
dans quelques années on commence à peine ! »
« Je souhaite — disait-il encore dans la m ê m e lettre à
Turati — que dorénavant nous nous entendions pour tra-
vailler ensemble 2 8 ».
En fait, ils ne réussirent plus à s'entendre. N o n que
Turati fût moins pessimiste que Labriola face aux diffi-
cultés à surmonter, en Italie pour organiser un parti socia-
lisle efficace. Mais c'est sur la manière d'affronter ces
difficultés que surgit le désaccord. Turati, qui provenait
lui aussi de la démocratie radicale, était convaincu, avec
Labriola, que la voie du radicalisme représentait une im-
passe pour le mouvement ouvrier italien. Mais, en dehors
de cette impasse, il n'y avait pour l'instant que le chaos,
et, pour en venir à bout, Turati était persuadé qu'il fallait
d'abord s'armer d'une infinie patience tactique. En
Labriola, il avait su reconnaître une tête forte aux idées
claires, mais pour organiser un mouvement de masse,
dans un pays c o m m e l'Italie, peu développé sur le plan
capitaliste, il pensait que l'on devait aussi faire place à des
tètes plus faibles et à des idées plus confuses : si pour cela
on devait sacrifier un peu de clarté, payer un tel prix en
valait la peine, prix qui aurait été compensé par l'activisme
de l'organisation. Face au refus de Labriola d'accepter
cette tactique, Turati ne réussissait à voir qu'obstination
doctrinale ou orgueil professoral.
Il est certain que, impatient par tempérament,
Labriola avait fini par sous-estimer la possibilité de succès
de la tactique choisie par Turati. Pensant que l'activisme

301
organisateur de ce dernier serait resté une vaine agitation
dans le vide, « une maison que l'on commence toujours à
fabriquer par le t o i t 2 9 », il ne pouvait que rester incrédule
et sceptique, en août de l'année 1892, devant les résultats
du congrès de Gênes, o ù enfin, après plusieurs hésitations,
Turati, se fiant aux suggestions du m o m e n t , avait décidé
de rompre avec les anarchistes pour imposer ce programme
clair, que Labriola, depuis un certain temps, avait suggéré
en vain. Mais la manière avec laquelle toute l'opération
avait été menée ne pouvait pas ne pas influer, selon Labriola,
sur la signification des résultats obtenus.
Dans une lettre à Engels (du 2 septembre 1892) nous
trouvons non seulement une description efficace de l'état
d'âme de Labriola à cette occasion, mais aussi une définition
précise de ses jugements politiques :

« (...) Voici en bref les raisons de m o n incrédulité sur


les effets de ce qui est arrivé à Gênes. Il est possible que je
m e trompe — je désirerais avoir tort — mais ceci est mon
opinion maintenant. Depuis deux ans je soutiens une polé-
mique épistolaire privée, avec Turati, très curieuse. Elle
c o m m e n ç a dès le m o m e n t où j'ai proposé, alors que lui
était presque réfractaire, l'adresse au congrès de Halle. En
prenant le prétexte des luttes entre les partisans de la
légalité et les non-partisans, de sa manière d'écrire sur la
Critique sociale, de la manie qu'il avait de tout embrasser et
de contenter tout le monde, et de l'envie de louer et de
blâmer un peu capricieusement, moi je l'exhortais à prendre
une direction, à se décider, à adopter une doctrine et une
ligne de conduite. Et lui me traitait de marxiste, d'Allemand,
d'idéologue de la vie, d'appréciateur de la ligne logique. La
chose a continué ainsi jusqu'au 25 juillet passé, de sorte que
j'ai refusé d'aller à Gênes, parce que Turati et les autres de
Milan m'écrivaient : qu'un programme net était une chose
impossible, qu'il convenait de louvoyer parmi les anarchistes,
socialistes et les ouvriers purs; que les ouvriers italiens
n'étaient pas mûrs pour la politique; que l'on devait attendre,
que j'aille moi-même à Gênes défendre mes idées. — En
attendant, le soulèvement des ouvriers purs contre les
socialistes politiques, qui avait eu lieu à Milan, transformait

302
mes idées, en programme de la Lutte de classe devenue t o u t
d'un coup organe critique du programme que l'on avait
l'engagement de soutenir à Gênes. Le reste a été un gâchis
à l'italienne, avec les habituelles petites comédies et plai-
santeries, et avec une bonne dose de mauvaise foi. Les
opportunistes de la veille, devenus tout d'un c o u p « mar-
xistes, Allemands et appréciateurs de la ligne logique »,
abandonnèrent leur propre programme à leurs adversaires
et du soir au matin ils devinrent les fondateurs du parti
socialiste grâce à un amendement 3 0 ».

En substance, Labriola ne pensait pas que les résultats


du congrès de Gênes suffiraient à modifier son jugement
précédent : à savoir, que le parti socialiste, créé avec ce
genre de tactique, pût devenir, seulement grâce aux bonnes
intentions, quelque chose de différent d'« une coterie de
politicards 31 ».
La séparation d'avec les anarchistes risquait de rester,
dans cette situation, un fait d'organisation tout à fait formel,
exempt d'effets politiques consistants. Face aux anarchistes,
Labriola n'avait jamais eu de faiblesses politiques, m ê m e
quand il lui était arrivé d'en parler, avec une certaine indul-
gence, c o m m e de gens enthousiastes qui ne savent pas ce
qu'ils veulent, « un mélange de toutes les passions révolu-
tionnaires 3 2 », fruit d'un spontanéisme impuissant. Mais
dans le socialisme des « partisans de la légalité » il voyait
tous les défauts des anarchistes, sans leur sanguines vertus
généreuses : et à cause de cela, il pouvait définir le socia-
lisme partisan de la légalité c o m m e « un anarchisme ané-
mique ». La méfiance envers les résultats du congrès de
Gênes se renforçait donc aussi à cause de cet aspect, qui
était souligné dans la lettre (citée) à Engels :

<: Les anarchistes sont relativement n o m b r e u x , et très


hardis. Ils ne sont pas anarchistes par les doctrines qu'ils
professent, parce que, au contraire, les rares fois o ù ils ;
raisonnent, ils parlent en communistes, mais ils reflètent
la tradition de conspiration du carbonarisme; ce sont des ;
communards hors de propos et des partisans ignorants de ;
Blanqui; ils ont prise sur la masse des désespérés, toujours >

303
sensibles à l'idée d'insurrection, qu'ils nomment révolution.
Ils pourront être absorbés ou éliminés par une forte orga-
nisation, quand elle existera, mais ils ne peuvent pas être
vaincus par une poignée de socialistes, lesquels font n'importe
quoi pour sembler non révolutionnaires, et ont a cœur de
passer pour les partisans de la légalité 3 4 ».

Et pourtant Labriola finissait par reconnaître, bien que


« à la sauvette » et par hasard, que malgré tout quelque
chose était né à Gênes, o u du moins l'espoir de quelque
chose : « de toute façon il y a un groupe de personnes qui
doivent suivre une ligne de conduite; il y a un comité res-
ponsable au moins de ce qu'il ne fera pas; il y a, je l'espère,
un journal de propagande; il y a l'embryon de quelque
chose (...). Il se peut que le petit parti, éclos par surprise,
et le programme voté pêle-mêle, fassent naître l'amour de
la discipline et la pudeur de la responsabilité 3 5 » . C e n'était
pas une conclusion maniérée, même si la conséquence
logique de ses jugements pouvait sembler être la décision
de tourner le dos à tout. Le fait, au contraire, que cette
décision soit toujours restée pour Labriola seulement une
tentation (livrée dans quelques épanchements épistolaires),
et qu'il n'ait jamais enfermé cette lueur d'espérance à
l'intérieur d'un cadre toujours plus noir et inquiétant, offre
un élément de jugement fondamental pour comprendre sa
position.
Lié au mouvement ouvrier italien et international,
engagé dans la compréhension des difficultés dans lesquelles
il se débattait, Labriola ne voyait pas une correspondance
fatalement nécessaire entre ces difficultés et les insuffisances
et les faiblesses du parti qui était en train de se créer en
Italie. Justement parce qu'il était convaincu de la possibilité
d'une alternative politique et organisationnelle différente,
fondée sur la pleine conscience des difficultés à affronter, il
était porté d'un côté à exaspérer ses jugements critiques
(surtout quand il les exprimait en privé ), et de l'autre, à
avoir confiance dans les potentialités du mouvement, qui
demeuraient supérieures à la réalité empirique du parti tel
qu'il était en train de se constituer.
Restait donc ouverte la perspective d'un parti qui

304
réfléchît non seulement les difficultés du mouvement réel,
mais aussi ses potentialités, un parti qui crût avec la crois-
sance du mouvement et qui fermât l'écart existant entre la
réalité et les tâches du mouvement socialiste italien.
Plusieurs fois, avant et après Gênes, Labriola s'était engagé
dans la recherche des m o y e n s adaptés à résoudre ce pro-
blème pratique. Et même si chaque nouvelle expérience
devait se résoudre par une nouvelle déception, il ne se
décida jamais à rompre avec un parti, qui était aussi partie
intégrante d'un mouvement historique qui lui apparaissait
comme le seul à avoir des racines solides dans la réalité
contemporaine.

3. L'agitation du 1er Mai entre les anarchistes et les partisans


de la légalité.

En 1901, à l'occasion du « meeting» du 1 e r m a i , organisé


à Rome par la chambre du travail, Labriola pouvait affirmer
qu'il avait été « l'un des inventeurs » du 1 e r mai : « et
maintenant, ajoutait-il, après douze années, je suis heureux
d'affirmer que les ouvriers peuvent prétendre n'avoir jamais
vu ce jour apparaître dans des conditions aussi favorables et
sous de tels auspices que cette fois-ci ».
Les auspices, en réalité, apparaissaient beaucoup moins
joyeux, dans d'autres jugements de cette m ê m e période;
mais par rapport aux premières expériences, pour une fois,
Labriola sentait qu'il pouvait mettre une note d'optimisme.
L'initiative d'une grève générale, à organiser dans le
monde entier, le 1 e r mai de chaque année, pour revendiquer
la limitation de la journée de travail à huit heures, avait été
prise par le Congrès socialiste international, qui avait eu lieu
à Paris, salle Pétrelle, le 14 juillet 1889. A u x y e u x de
Labriola, qui était sur le point de se libérer des embarras du
radical-socialisme, ce centenaire de la célébration de la
Bastille devait acquérir une valeur symbolique, qui marquait
la fin définitive d'une époque — l'ère de la révolution
libérale — et le commencement d'une nouvelle histoire 3 9 :
dont il voyait les premiers pas justement dans l'agitation du
1 e r mai.
Dans cette agitation, Labriola s'était engagé à fond,

305
fournissant un minutieux et exténuant travail d'organisation
(un nouvel apprentissage, pas du tout facile, pour le profes-
seur de l'Université de R o m e qui n'était plus jeune), et une
continuelle activité de propagande et d'éclaircissements
politiques et théoriques. Cette manière d'insister, à chaque
occasion, sur une proposition qui semblait, au premier
abord, de moindre importance et au succès tellement
incertain, devait m ê m e sembler à plusieurs une extrava-
gante obstination.
Et il faut dire en e f f e t que durant cette première année
( 1 8 9 0 ) , il ne perdait aucune occasion pour ne pas changer
de note. Début janvier, à un petit journal bimensuel qui,
commençant ses éphémères publications, sollicitait des
messages de salutation à des personnnalités liées au
mouvement ouvrier, il répondait un peu brusquement :
« Au propos : — Que pensez-vous de la résolution prise à
Paris dernièrement, en juillet, au Congrès international
socialiste, de cette grande fête à célébrer dans le monde
entier par tous les ouvriers le premier du mois de mai
prochain, sous la forme d'une grève pacifique et universelle ?
En Allemagne, en Autriche, en Angleterre, en France,
partout en s o m m e , la chose se prépare sérieusement dans les
cercles, les associations et les journaux ouvriers. Fera-t-on
la m ê m e chose à R o m e ? »
Et il concluait, en indiquant qu'il voyait dans cette fête
« un signe précurseur de l'avenir », la perspective d'un but
qui aurait marqué la fin de cette « forme d'esclavage »
qu'est le travail salarié 4 0 . Le passage, un peu elliptique,
était probablement éclairé par un discours oral, mais il
devient explicite dans un message suivant envoyé, en avril,
aux organisateurs d'un meeting de chômeurs, invités à
manifester pour « le droit au travail » :

« Cette fête est un signal et une promesse : cette fête


est un pacte et un présage. Le temps n'est plus aux conspi-
rations et aux soulèvements. Cette fête veut dire Solidarité
universelle, mais publiquement, à l'air libre; cela veut dire
résistance organisée, mais avec de vrais ouvriers, non
c o n f o n d u s avec les petits-bourgeois, non trompés par des
politicards, non fourvoyés par des intrigants : cela signifie

306
que celui qui connaît le chemin qu'il doit parcourir, en
connaît aussi les diverses étapes. Dans la manifestation pour
les huit heures, il y a tout un système d'idées pratiques,
de caractère pratique actuel. La réduction des heures, si
elle est universelle et systématique, fait croître en travailleurs
effectifs et diminue les chômeurs, restreint le domaine de
la concurrence et limite l'exploitation : — elle marque un
pas vers la socialisation du capital — celui qui a projeté cette
grande manifestation, sait ce qu'il veut, mais sait aussi
comment il faut le v o u l o i r 4 1 . »

C'étaient des idées claires, mais pas facilement accessibles


au milieu politique et social dans lequel Labriola œuvrait.
Le mot d'ordre alors le plus répandu dans les « meetings »
et dans les réunions ouvrières était le « droit au travail »,
apparemment plus radical dans une situation de chômage
aigu, que la simple revendication des huit heures. Pour
rompre avec ce préjugé, d'origine doctrinale, Labriola devra
faire beaucoup d'efforts. Il y avait des gens qui s'étonnaient
que l'on puisse remettre en cause l'importance de ce principe
traditionnel, et il répliquait :

« Les effets du doctrinarisme sont beaux ! Le droit au


travail par exemple ! Concept indiscutable dans la doctrine
du socialisme, c'est-à-dire dans la doctrine qui suppose déjà
socialisés les moyens de production. Mais si les ouvriers
chômeurs, aujourd'hui, alors que perdure le système
capitaliste, alors que sont peu nombreux les propriétaires
des moyens de production, et que l'État et la municipalité
sont des formes de pouvoir bourgeois, si, ces ouvriers au
chômage, sans ligue, sans parti et sans discipline, crient
pour le droit au travail, ils persuadent encore plus les
entrepreneurs que la marché de la marchandise h o m m e s est
très vaste, et si l'Europe ne suffit pas, on peut envoyer en
Afrique et dans le Nouveau Monde les prolétaires affamés.
Le principe de la manifestation du 1 e r mai pour les huit
heures est autre c h o s e ; c'est le droit à la paresse, qui
corrige les effets tristes de la concurrence 4 2 . »

A cette m ê m e occasion Labriola soulignait qu'il avait

307
voulu, par ces mots, « mettre quelqu'un en garde » et il
faisait allusion à une expérience récente, faite à Rome
durant le mois d'avril, « pour presser l'organisation d'une
ligue des travailleurs à devenir un centre de propagande,
une force stable de résistance et une consciente prépa-
ration de l'avenir ». Ce fut pour lui, une expérience amère,
m ê m e du point de vue personnel 4 3 . A Rome, où en 1890
il n'y avait pas encore 3 6 bonnes associations ouvrières
(société de secours mutuel, associations professionnelles
coopératives de production, etc.), qui s'étaient réunies,
une fois seulement, pour conclure une action commune,
à l'occasion des élections administratives de l'année précé-
dente : il en était resté finalement, au dire de Labriola,
« une modeste section de la démocratie bourgeoise » 4 4 !
Pour réagir contre cette corruption bourgeoise de l'esprit
ouvrier, en dépassant- en même temps le « révolution-
narisme verbal » des anarchistes, la création d'une ligue
des travailleurs s'imposait ; mais les efforts de Labriola
pour aider cette initiative s'étaient conclus, c o m m e on
l'a vu, par un échec. Dans cette situation, la préparation
de la première grève du 1 e r mai, avec la revendication
des huit heures, rencontrait un sérieux obstacle (avant
m ê m e que dans les mesures répressives du gouvernement) :
la double incompréhension des milieux ouvriers. « Pourquoi
ne pas s'en tenir aux coopératives - disait-on — qui, par une
voie pacifique, trouvent si facilement la protection et les
subventions de l'État ? Pourquoi attaquer de front le
salariat, au lieu de le contourner, ou de le combattre
en cachette ? Nous voulons la Bourse du Travail, et ne
pas nous occuper d'autre chose ! » A ces objections des
« partisans de la légalité », s'ajoutaient celles des « non-
partisans » :

« Sur ces discours, de caractère très modéré, appuyés


toujours par le même refrain de l'infériorité économique de
l'Italie, tranchaient étrangement les propos fougueux de
convertir le 1 e r mai en début de révolution prolétarienne.
Les improvisateurs du socialisme ne se lassaient pas de
répéter que le problème des huit heures était une thèse
insidieuse des retardataires de la révolution : qu'on

308
s'imagine ! une chose digne de ces réactionnaires que sont
les élèves de Karl Marx, les partisans d'une doctrine vieillie
et rance !»
Et
pourtant en 1890, malgré tout, la première manifes-
tation du 1 e r mai, bien qu'« incertaine, confuse et au carac-
tère bigarré, » dépassa les attentes de ceux qui avaient tant
peiné pour l'organiser. Dans le rapport qu'en fit Labriola
(sa première correspondance écrite pour le Sozialdemo-
krat ), le plus grand mérite de ce « succès » était attribué
aux mesures gouvernementales énormes. Il n'y avait pas eu
la grève générale, et les quelques manifestations qu'on avait
réussi à organiser avaient été modestes dans l'ensemble,
mais on avait obtenu les mêmes effets qu'avec une grève
générale et les échos d'une manifestation grandiose grâce à
l'« anarchie d'en haut » promue par la peur de l'ex-révolu-
tionnaire Crispi.
La défense absolue de toutes les réunions publiques et
de n'importe quel cortège, concentration de la milice des
petites localités aux centres plus grands, que l'on consi-
déraient fortement menacés, un grand nombre d'arrestations
la veille du 1 e r mai, la police dégradée de partout en provo-
catrice par l'espionnage (...) Et qu'aurait pu faire de plus
utile pour la démocratie un gouvernement bourgeois ? Infan-
terie, cavalerie et police, armées jusqu'aux dents, ont
attendu pendant 4 8 heures l'éclatement de la révolution à
Naples, à Rome, à Livourne, à Milan, à Bologne, à Turin,
de partout dans toute l'Italie — est-ce que cette fête n'est
pas celle de l'entrée officielle du socialisme ? Monsieur
Crispi a accéléré le mouvement ouvrier de quelques années.
Qu'on lui rende grâce au nom de tous les camarades ».
Mais les « mérites » de Crispi n'empêchaient pas Labriola
de reconnaître ce qui était le fruit de l'effort organisateur
des noyaux les plus combatifs des travailleurs italiens.
Surtout en Lombardie, dans le Piémont, en Emilie et en
Ligurie, où les sections du Parti ouvrier de Milan étaient
actives, les ouvriers avaient fait entendre leur voix, en
imposant à l'opinion publique le problème des huit heures
et l'exigence de l'internationalisme : « En somme, bien que
Crispi, par ces mesures maladroites, ait fait de la propagande

309
pour la révolution politique, il est cependant incontestable
que cette fois-ci, partout en Italie, et particulièrement en
Italie centrale et septentrionale, on a publiquement fait
valoir et affirmé le germe sain d'un parti des travailleurs ».
On avait m ê m e entendu, reconnaissait Labriola, les anar-
chistes : mais « peut-on considérer les représentants de la
doctrine anarchiste, tous ceux qui se disent anarchistes et
que l'on appelle ainsi ? Certains d'entre eux sûrement ; et
parmi eux il y a des esprits éveillés et des orateurs popu-
laires habiles. Que la formation d'un parti ouvrier stable
ne convienne pas à ces derniers, ils l'ont très souvent fait
comprendre, et particulièrement il y a peu, à Rome ».
L'allusion concerne encore une fois l'expérience faite par
Labriola lui-même et ses tentatives, frustrées par les anar-
chistes, de constituer à R o m e une ligue des travailleurs.
« Mais est-ce que l'existence de telles personnes inquiètes,
qui pourtant n'ont jamais menacé la société, peut être
acceptée c o m m e unique explication, puisqu'on ne peut
pas parler de justification, des mesures de type russe prises
par le gouvernement italien ? En aucune façon. Et même
pas la diffusion des tracts anarchistes envoyés de Paris,
qui pénétrèrent jusque dans les casernes de Rome ».
Quant à R o m e , Labriola devait parler d'un spectacle
triste et ridicule :

« Ce fut, en fait, ridicule et en m ê m e temps triste de


voir, à R o m e le 1 e r mai, alors que beaucoup d'étrangers
avaient fui la ville et plusieurs grands bourgeois étaient
allés à la campagne, alors que plusieurs magasins étaient
fermés, et t o u s les édifices, les banques etc. étaient occupés
par la police, alors que la majorité des ouvriers étaient soit
à la maison soit au travail, quatorze mille soldats, sans
compter la police armée sur le pied de guerre, prêts à
protéger l'État et la société contre une révolution imaginaire
qui ne voulait pas éclater — ridicule de les voir courir d'un
point à un autre pour disperser les petits groupes de mani-
festants obstinés, qui, tous ensemble, étaient au plus, si ce
n'est moins, mille personnes ».

Mais, malgré les résistances des « partisans de la légalité »

310
et les boutades crâneuses des « révolutionnaires à brève
échéance 4 7 », pendant le 1 e r mai 1890 s'était affirmé
« le noyau précis d'une manifestation prolétaire et plei-
nement consciente48 ». Il s'agissait de faire mûrir, sur cette
base, Y organisation du parti des travailleurs49, qui était
pour Labriola le vrai but de l'agitation du 1 e r mai. Par
rapport à un tel but, m ê m e la revendication des huit
heures avait seulement une valeur de principe, et finissait,
pour lui, par passer en seconde ligne, c o m m e une demande
spécifique; c'est à ce moment qu'elle est absorbée, démago-
giquement, par les programmes des « partisans de la légalité ».
Lors de l'agitation du 1 e r mai de l'année suivante, Labriola
exprime une mise en garde contre la prétention de convertir
« en une douteuse et mesquine garantie de droit privé, u n
principe, qui a sa raison e f son fondement seulement dans le
domaine des causes et des e f f e t s collectifs de la produc-
tion » : « De telles réformes ne pleuvent pas d'en haut au
gré des Ministres ou des parlementaires. Les alléguer, quand
manque encore le parti des travailleurs formé à la tactique
de la lutte de classe, revient à donner un sens à la charla-
tanerie politique et au doctrinarisme des ignorants 5 0 . »
En définitive Labriola devait se rendre compte que ce qui
importait le plus, ce n'était pas tellement la mise au point
des mots d'ordre mais plutôt, encore une fois, la manière
dont o n les utilisait. Et s'il s'était leurré, à un certain
moment, sur les vertus clarificatrices du mot d'ordre des
« huit heures », il ne s'était sûrement pas trompé sur les
effets pernicieux que la plus populaire revendication du
« droit au travail » était destinée à provoquer dans la situation
italienne. L'insistance de sa polémique autour de cette
question, avant et après le l e i"mai 1 8 9 0 , n'était pas tellement
motivée doctrinairement mais plutôt nourrie d'expérience
concrète.
On voyait aussi à cette occasion c o m b i e n était fragile la
ligne de division entre les anarchistes et les partisans de la
légalité. A R o m e en 1888, c o m m e o n l'a déjà rappelé, la
crise du bâtiment avait provoqué une explosion tumultueuse
de chômeurs qui réclamaient le droit au travail. Labriola
avait alors repoussé avec indignation les premières mesures
gouvernementales, qui consistaient à renvoyer d'autorité

311
à leur lieu d'origine les immigrés au chômage. Mais une
politique de corruption avait aussitôt suivi, et deux ans
après Labriola devait lui-même constater que les agitateurs
les plus enflammés de cette « Société romaine d'émanci-
pation des maçons », qui avaient donné tellement de fil
à retordre à la police et aux entrepreneurs, étaient devenus
les plus légitimes organisateurs d'une association de pro-
duction, vers laquelle convergèrent tout de suite toutes les
faveurs du gouvernement : « maintenant un grand nombre
des membres de cette société part en Grèce, où elle a
entrepris des constructions de chemin de fer et le gouver-
nement les aide de toutes les façons. En somme les agitateurs
passés, auxquels o n donna il y a peu de temps 5. o o o lires,
sont reconnaissants, et ont nommés monsieur Crispi membre
honoraire de leur groupe 5 1 ».
C'était la voie du « socialisme d'État », « cette sophisti-
cation petite-bourgeoise du droit au travail 52 », qu'on
expérimentait dans les occasions les plus diverses. Même
après le massacre de Conselice, où le 21 mai 1890, la
force publique avait tiré sur une petite foule d'ouvriers
en grève et de chômeurs (3 morts et 2 1 blessés), auxquels
on répondait par la promesse de travaux publics, alors que
le maire (républicain) de Lugo demandait carrément la
construction d'une caserne : « cela se nomme 'droit au
travail ', la phrase maintenant à la mode en Italie. Mais on
peut aussi l'appeler : achat de popularité aux frais de
l'Etat53 ».
On comprend, sur cette base, la valeur de l'indication
politique de cette brève remarque insérée par Labriola dans
Y Adresse au Congrès de Halle, sur l'engagement des prolé-
taires de ne jamais plus demander aux gouvernements
bourgeois « cet insidieux droit au travail, qui est un instru-
ment tellement facile de Césarisme 54 ». Mais celui qui
devait être mis en garde par cet avertissement n'était pas
encore en mesure d'en comprendre la portée.

4 . Expériences et déceptions d'un Socrate du prolétariat.

On peut encore relever quelques fluctuations dans les


attitudes politiques de Labriola. Par exemple, à l'occasion

312
de la colonie d'Erythrée, Labriola avait conclu sa réponse
par une affirmation de principe, qui ne trouve pas toujours
une vérification exacte dans ses orientations plus tardives :
« J'admets pleinement avec vous que la base du socialisme
doit être le prolétariat, je ne crois pas du tout aux socia-
listes semi-libéraux ; mais je pense qu'on ne doit pas négliger
deux choses : 1 ) que le prolétariat doit être guidé par c e u x
qui comprennent, et 2) que pour comprendre il faut être
pleinement conscient des forces politiques de l'histoire.
Sans ces deux conditions les prolétaires font le 8 février, et
les penseurs deviennent des ascètes 5 S ». Il n'est pas superflu
de souligner que ces mots datent du 24 mars 1890. Jusqu'à
cette période, il est permis de le déduire, Labriola pensait
que son rôle pouvait consister à participer directement à la
tâche de direction politique du prolétariat, et à la construc-
tion de son parti, en assumant les responsabilités corres-
pondantes. Mais déjà vers la deuxième moitié du mois
d'avril de la même année, après son expérience malheureuse
(mentionnée dans la formation manquée à R o m e d'une
ligue des travailleurs), il semble se mettre en retrait par
rapport à cette position :
« Le Parti ouvrier - écrit-il encore à Turati (cette
fois-ci dans une lettre) - doit se constituer grâce à l'action
spontanée des travailleurs opposés au capitalisme à cause
des conditions de fait, et d'une propagande conduite avec
circonspection. Nous socialistes, je dirais même, théoriciens,
pouvons offrir les armes les plus générales et communes,
mais nous ne pouvons pas et nous ne devons pas gêner le
mouvement prolétarien par des propositions anticipées, pré-
maturées et abstraites ».
Il ne faut pas en tout cas, ajoutait-il, renoncer à agir
« pour que les prolétaires ne s'habituent pas à cette opinion,
à savoir que si la démocratie sociale exclut les chefs, au sens
jacobin du terme, elle n'exclut pas les maîtres. Au contrai-
re 56 ! » Quelques mois après, dans une autre lettre au m ê m e
Turati, il insistait encore sur le même motif : « il me semble
que nous sommes d'accord sur deux choses : que la base
doit être le parti ouvrier; et que nous socialistes théoriciens
ne devons être ni les patrons, ni les chefs, ni les entrepre-
neurs, mais seulement les savants de la compagnie ».

313
La première tentative du 1 e r mai et les expériences
suivantes lui avaient confirmé que le mouyement ouvrier
italien devait traverser encore une période de maturation,
avant que le germe déjà vital du parti des travailleurs
réussisse à trouver la voie d'un développement normal,
c'est-à-dire ne soit plus gêné par la confluence chaotique de la
craintive légalisation et de la rébellion anarchique. Les
illusions et les faiblesses du mouvement auraient été dépas-
sées et vaincues seulement à travers la leçon de l'expé-
rience : « Ces ouvriers font maintenant pour la première
fois leur éducation de prolétariat moderne militant, et ils
apprendront ensuite, par l'expérience et par la friction, à
discerner le possible de l'impossible, et à comprendre
c o m m e n t d'aujourd'hui est le possible de demain 5 8 ».
Ce qui ne signifiait pas céder au spontanéisme et réserver
aux socialistes « théoriciens » un rôle à part de spectateurs :
il s'agissait au contraire pour eux d'« influer sur la pénible
révolution du prolétariat », en se confondant « avec lui dès
le début, en s'affirmant simplement et franchement des
membres vivants et vigilants du parti des travailleurs 59 ».
Fidèle à son ancienne vocation socratique, Labriola
pense donc, au cours de cette période, pouvoir soutenir
d'une façon maïeutique consciente, la difficile expérience
d'un mouvement prolétarien en formation. Il ne renonce
jamais à intervenir pour éclairer les tâches immédiates et les
perspectives du mouvement, pour le mettre en garde contre
les illusions et les tromperies, mais il se fie pour le reste au
médicament du temps. En 1891, à la veille du nouveau
1 e r mai, il semble confiant dans la sagesse de cette tactique :
« Les socialistes — et particulièrement ceux qui, c o m m e
moi, n'étant pas des prolétaires de plein droit, sont arrivés
à une telle certitude par la réflexion - les socialistes ne sont
que les modestes accoucheurs d'un pénible enfantement :
ils ne sont que les interprètes clairvoyants d'une situation
historique. — Nous ne sommes pas les chefs, mais les
maîtres du parti des travailleurs. Nous nous confondons
avec la foule, dès qu'elle semble éduquée par la propagande
et dégourdie par son expérience propre 6 0 ».
Une telle attitude toutefois ne devait pas résister à
l'épreuve des faits. Pour la seconde manifestation du 1 e r mai,

314
en 1891, les choses allèrent plus mal que l'année précédente.
Dans plusieurs villes il y eut des émeutes et des conflits
avec la force publique, bien que les ' meetings ' fussent dans
plusieurs cas autorisés. Le ministre de l'Intérieur, l'ex-
radical Nicotera, se vanta au parlement d'avoir entraîné
beaucoup de gens dans la rue « pour les prendre au piège » :
C'est ce que rapporte Labriola à Engels, en expliquant la
dureté des répressions : « désormais ceux qui ont été jugés
et ceux qui doivent l'être s'élèvent à des milliers, c o m m e
si nous étions en 1849-50 6 1 ». Les événements les plus
graves étaient arrivés justement à Rome, o ù place Sainte
Croix de Jérusalem il y eut deux morts et de nombreux
blessés, parmi lesquels Amilcar Cipriani, le prestigieux
ancien combattant de la C o m m u n e , qui faisait partie des
orateurs officiels du ' meeting '. Des centaines de personnes
furent arrêtées et poursuivies ensuite en justice.
Trois groupes d'accusés sont formés. Le premier, compre-
nant une centaine de personnes est jugé par le tribunal de
première instance : les accusations portent sur de petis
délits, et les condamnations seront des peines légères. Le
second groupe formé de cinquante et une personnes (arrê-
tées par hasard), est accusé de résistance à main armée à la
force publique : « procès indécent, sur de simples indices et
de simples témoignages d'agents de la sûreté publique, qui
sont contradictoires et peu probants. On prononça des
peines très lourdes (une sentence digne de policiers, non de
magistrats) : près de cent années de prison ! ». Et enfin il y
a le grand procès de la « conspiration anarchiste », fait à
Amilcar Cipriani et à un groupe de personnes, soupçonnées,
à tort ou à raison, d'anarchisme.
Labriola, qui avait participé activement à l'organisation
de la manifestation, sans toutefois s'exposer directement,
devient au procès — qui se prolonge encore pendant un an
environ — le principal témoin de la défense . Il tente (et
réussit en partie), de mettre en accusation les intrigues de
la police et des agents provocateurs; et, assumant la respon-
sabilité morale de la manifestation, il s'efforce de démontrer
que les incidents n'étaient pas prévus par un plan concerté
des manifestants. Il ne défend pas « l'anarchie », c o m m e o n
l'écrit dans certains journaux, mais il justifie en quelque

315
sorte les anarchistes, avec lesquels il a toujours polémiqué,
en soulignant le caractère plus ou moins inoffensif de leurs
illusions révolutionnaires : « Je décrivis la caractéristique
des accusés — précise-t-il à Engels —, pour démontrer
combien leur condition mentale et sociale les prédispose
aux illusions. Ce qui me servit à prouver, pourquoi certaines
personnes sont sensibles à la propagande anarchiste, et à
expliquer comment la police peut construire ensuite une
société de faux anarchistes et mettre en circulation tellement
d'agents provocateurs 6 4 ». D'autre part, il envoie aussi
quelques pointes contre les « partisans de la légalité » : dans
le procès-verbal de sa déposition, on lit qu'il « croit que les
anarchistes se font appeler ainsi pour se distinguer de ces
socialistes pingres, qui demandent sans arrêt des secours 65 ».
En réalité il est indigné par l'attitude adoptée, à cette
occasion, par les partisans de la légalité, qui n'hésitent pas à
décharger sur les anarchistes toutes les responsabilités de ce
qui s'est passé, afin de s'assurer les faveurs gouvernemen-
tales 66 .
Cette expérience se conclut donc encore par une décep-
tion; de là l'excès de pessimisme qui assaille Labriola
pendant plusieurs mois. Il a tendance, pendant cette période,
à penser que la faillite de ses efforts vient non pas tant de
leur inadaptation et du manque de forces disponibles
pour un travail c o m m u n , mais plutôt de l'impossibilité
objective de briser, pour l'instant, les intrications de la poli-
tique italienne. Cette note de pessimisme apparaît claire-
ment dans la lettre envoyée à Eleonor Marx-Aveling, au
sujet de la proposition d'organisation des « Secrétariats
internationaux du travail 67 ». En exposant le cadre « de
la condition actuelle, misérable, des ouvriers italiens »,
Labriola ajoutait, désespéré, que « ces conditions (...) les
socialistes italiens peuvent, bien sûr, les étudier, pour les
rendre évidentes aux yeux du public en général et des
ouvriers en particulier », mais « ils n'ont aucun moyen à
leur disposition pour y porter remède » :
« La Frankfurter Zeitung était entièrement dans le vrai
en affirmant, récemment, et bien sûr non pas pour me faire
du tort, que tous mes efforts pour concourir à la formation
d'un parti ouvrier italien avaient jusqu'à présent échoués.

316
Ces efforts, qu'ils viennent de qui que ce soit, échouent'
non seulement à cause des persécutions policières, mais
parce qu'ils se heurtent à la condition antagoniste des
intérêts des ouvriers, qui ne sont pas encore égalisés par la
pression uniforme du capitalisme (...) . Tout cela enlève aux
tendances des socialistes cette unité et cette cohérence de
mouvement et d'action, qui peuvent seulement, grâce à
l'expérience, porter ensuite peu à peu à la formation
d'un parti 68 ».
Pratiquement, Labriola semblait ne pas comprendre
que ce renforcement du pessimisme — qui pouvait devenir,
et devint d'ailleurs, un moment de réflexion autocritique —
risquait alors, en étant publiquement divulgué, de servir
de prétexte à des reculs opportunistes. Et c'est justement
ce que Engels devait lui avoir signalé (d'après ce qui ressort
d'une allusion indirecte, dans une de ses lettres à Kautsky 6 9 ).
Labriola finit par s'en rendre compte, et pendant quelques
temps, il espace ses interventions publiques. Mais quant
aux perspectives immédiates il ne peut que demeurer décou-
rager. La troisième manifestation du 1 e r mai 1 8 9 2 , est
peut-être la plus triste, bien qu'elle soit « une fête » offi-
cielle, qui tombe un dimanche. A Milan quelques échauf-
fourées, mais « œuvre d'étudiants et de journalistes » ; à
Turin un 1 e r mai monarchique « avec l'inauguration de la
chambre du travail, faite officiellement par des sénateurs,
des industriels, De Amicis et des gens de m ê m e acabit » ;
à Rome « une véritable désolation », d'après le témoi-
gnage direct de Labriola qui parcourt la ville toute la
journée :
« Sont même désertes les gargotes fréquentées par les
ouvriers. C'était un spectacle de terrorisme réciproque. Les
bourgeois et les ouvriers étaient restés à la maison à cause
de la peur mutuelle. J'ai parcouru des kilomètres en ren-
contrant seulement des omnibus et des reporters de jour-
naux, à la recherche d'informations qui n'existaient pas.
De temps en temps couraient des bruits sinistres d'ex-
plosions, de réunions etc, et certain P. G., qui parle souvent
dans les réunions des anarchistes, mais est un indicateur du
préfet de police, négocia bien des fausses nouvelles avec
des reporters alarmistes. — Ce spectacle de Rome gouvernée

317
par la peur, fruit de l'ignorance et de l'intrigue, m'a jeté
dans une vraie tristesse 7 0 ».
Dans cette situation, jouer le rôle de Socrate du pro-
létariat n'a plus de sens. Ainsi à la veille du congrès de
Gênes, Labriola paraît replié sur lui-même, certain qu'il ne
restait, à longue échéance qu'une seule tâche à remplir :

« Désormais l'action pratique en Italie n'est plus possible.


Il faut écrire des livres pour instruire ceux qui veulent la
faire en maîtres. Il manque à l'Italie un demi siècle de
science et d'expérience des autres pays. Il faut combler
cette lacune 7 1 ».

S. Le « Sturm und Drang » des faisceaux siciliens.

Ce fut justement le travail théorique — la préparation


de livres nécessaires à l'instruction des futurs « maîtres » —
qui permit à Labriola de retrouver le goût de la lutte poli-
tique, en affinant les instruments de son analyse et lui
permit aussi d'émettre des jugements moins pessimistes
sur la situation du mouvement ouvrier italien. Une telle
situation lui avait semblé plus arriérée qu'elle n'était un
réalité, parce que mesurée avec le mètre d'un modèle de
développement capitaliste. Les difficultés du mouvement
lui avaient semblé, à un certain m o m e n t , insurmontables,
seulement parce que comparées aux conditions idéales de
l'antithèse socialiste. Et pourtant, selon son hypothèse
initiale d'une maturation en cours, assortie de la répu-
diation des expédients opportunistes, il avait trouvé le
meilleur antidote contre la méfiance touchant à l'idée
de programme.
Déjà au début de 1 8 9 3 , à l'occasion des premiers scan-
dales bancaires (qui l'engagent au premier rang, car il parti-
cipe activement à la campagne de dénonciations), il a
l'occasion de découvrir c o m m e n t , à travers la corruption
diffusée dans la classe politique dominante, se mettait à nu
toute la faiblesse organique d'une bourgeoisie, incapable de
progresser sur la base de prémisses qui l'avaient portée au
pouvoir. Il c o m m e n c e donc à comprendre que la faiblesse
de la bourgeoisie italienne pouvait se traduire en force

318
relative d'un mouvement prolétarien structurellement
arriéré, tout c o m m e la faiblesse du mouvement ouvrier
italien avait été, jusqu'alors, la plus grande force qui assu-
rait la survie d'une classe dirigeante rachitique et corrompue.
L'action politique en Italie est donc encore possible.
Ainsi en août 1893, en revenant du Congrès interna-
tional de Zurich (où il s'était surtout rendu pour rencontrer
Enpels), Labriola est préparé à évaluer, en termes de passion
politique renouvelée, ce « remarquable cas d'anarchie
spontanée 7 2 » éclaté à l'improviste en Italie en réponse
aux manœuvres chauvines du gouvernement pour le doulou-
reux épisode d'Aigues-Mortes. A Zurich, bien qu'il se fut
autodéfini, d'une façon ironique, « un allemand perdu en
Italie 73 », il avait eu la bonne idée de proposer une m o t i o n
(approuvée en réalité distraitement) sur les problèmes
d'internationalisme posés par l'émigration des ouvriers
italiens. Peu de jours après, un tragique massacre d'ouvriers
italiens, obligés de déprécier le salaire des ouvriers français
dans la petite ville provençale d'Aigues-Mortes, confirmait
la dramatique actualité du problème. Pour le gouvernement
italien c'était seulement une occasion de déchaîner les
passions nationalistes, en faveur de la politique de la Triple-
Alliance, et pour cela on pouvait fermer un œil sur l'ordre
public : « tout était permis contre l'Ambassade de France et
contre les consulats, les magasins, les boutiques, les instituts,
les hôtels français ». Mais l'impunité générale libéra les
passions révolutionnaires du peuple : « La bourgeoisie
italienne a reçu une leçon solennelle. Derrière les agitations
patriotiques, surgit le spectre de la révolution prolétarienne.
Le quatrième jour des agitations, les socialistes et les répu-
blicains de Rome protestèrent contre le zèle anti-français.
Ils occupèrent le Pont Sixte, firent trois barricades, se
défendirent pendant des heures contre les soldats ». A
!
Naples ce fut pire; une véritable insurrection en naquit,
et pendant trois jours les insurgés se sont battus dans les
rues contre la police, restant les maîtres de la ville jusqu'à
l'intervention de l'armée (15 régiments) obligée de camper
sur les places des villes.
Pour Labriola c'était un symptôme, et il le souligna
énergiquement à Guesde : « C'est la misère, c'est le désespoir,

319
c'est l'effet gangreneux des scandales bancaires, c'est le
mépris grandissant du parlement, de la monarchie, du
gouvernement, de la bourgeoisie. C'est l'instinct révolu-
tionnaire qui fait son chemin. Rappelez-vous que l'Italie
est le pays de l'inattendu 7 4 ! ».
Quelques mois après, quand explose le grandiose mouve-
ment des faisceaux siciliens, Labriola verra dans ce dernier
beaucoup plus qu'un s y m p t ô m e : c'est un fait nouveau, et
m ê m e — c o m m e il l'écrit à un socialiste autrichien
Ellenbogen le 15 novembre 1893 — « le premier grand
événement du socialisme italien75 ». Un jugement, qu'il
répétera plusieurs fois à diverses occasions 7 6 , motivé par
des éléments précis, qui manquent dans toutes les précé-
dentes expériences dont Labriola avait été le spectatcur
et le protagoniste : « Il ne pourra pas — ajoutait-il dans
cette même lettre à Ellenbogen — être vaincu, écrasé, et
volatilisé c o m m e celui de Rome ( 1 8 8 8 - 1 8 9 1 ) , parce qu'il
s'appuie sur des conditions permanentes ».
Pour la première fois, la poussée spontanée par le bas, et
l'effort organisateur conscient apparaissent fondus dans un
bloc unique, et c'est une telle fusion qui donne au mouve-
ment une force et un prestige qu'aucune autre manifestation
précédente de lutte ouvrière et socialiste, en Italie, n'avait
réussi jusqu'alors à acquérir.
Il est significatif que à la veille de Zurich, Labriola ait
considéré le mouvement des faisceaux d'une façon très
sceptique. Dans une lettre à Engels du 1 e r juillet il avait
écrit que toute cette histoire sicilienne est du mauvais
romagnolisme. « Il s'était probablement laissé influencer
par les malveillantes « informations » de la presse bour-
geoise ». Pas m ê m e à Rome, où l'on sait tout, on n'arrive
à comprendre ce qu'il y a, dans cette agitation sicilienne,
de socialiste, d'anarchiste, d'affairiste et de choses relatives
à la « mafia ». « Ces faisceaux — ajoutait-il encore - sont
l'œuvre de l'imagination; y participent des étudiants, des
avocats, des adjudicataires râtés, des jeunes gens j o y e u x 7 7 ».
Toutefois, à l'épreuve des faits, non seulement il change
d'avis, mais il témoigne la plus grande reconnaissance aux
organisateurs des faisceaux, en passant outre les légitimes
raisons de méfiance qu'il avait par le passé nourri à leur

320
égard. Dans une correspondance, écrite le 12 novembre
1893, pour la Volkstribiine de Vienne, on lit :
« Les chefs, les agitateurs, les propagandistes du mou-
vement sicilien ont toujours écrit, parlé et œuvré, en socia-
listes convaincus et précis. Leur direction et leur organi-
sation forment un ensemble avec le Parti des travailleurs
italiens qui, après le congrès de Reggio, peut se considérer
définitivement unifié. — Rien de pressé, d'anarchique,
d'inconsidéré dans leur conduite. Ils parlent et œuvrent
selon les buts et les idées de la lutte des classes. Et à cause
de cela ils sont contrariés et diffamés par YAnarchisterei de
n'importe quelles couleur et nuance, qui leur reproche déjà
de différer la révolution, ou de l'avoir trahie ! — Etant donné
le caractère de tels agitateurs, le tempéramment chaud de la
Sicile, les dures conditions des prolétaires siciliens, dans
toute cette agitation il y a quelque chose d'énergique, de
solennel, de fort, de Ursprunglich qui se réfléchit sur
l'Italie entière. La presse bourgeoise de toute l'Italie en a
comme ressentie l'effet, et pour la première fois, a pris au
séiieux les manifestations de socialisme 7 8 ». Même quand
le développement des événements tourne au tragique, et
que le mouvement se révèle moins contrôlant que prévu,
Labriola refuse de séparer sa responsabilité de celle des
insurgés, et il invite les dirigeants des faisceaux à éviter
cette erreur :

« Se refuser à accepter une telle responsabilité,


reviendrait à vouloir signifier, que cela nous arrange,
nous socialistes, de nous séparer du prolétariat toutes
les fois que, en se révoltant, il en vient à des excès, c'est-
à-dire qu'il met en jeu ses propres passions, et révèle,
en un mot, sa nature. Une telle façon de procéder, à part
le fait qu'elle est un signe de lâcheté, porterait à cette
conséquence regrettable : que le socialisme vanté par
les propagandistes se trouve là-haut, en l'air, en dehors
de toute connexion avec la réalité historique et sociale
du moment; ou qu'elle est une forme modernisée de sport
radical79 ».

En substance, dans l'attitude de Labriola face aux

321
faisceaux siciliens, prévaut l'admiration pour l'élan révolu-
tionnaire, qui n'est pas celui de petits groupes bornés et
doctrinaires, fascinés par les mythes anarchistes, mais
d'un grand mouvement de masse, le premier qui secoue
vraiment un pays désuni c o m m e l'Italie. C'est vraiment
le grand c o m m e n c e m e n t , une inattendue accélération de
ce processus de maturation qui semblait destiné à avancer
à pas d'escargot seulement. Dans une lettre à Engels ce
jugement acquiert un relief significatif :

« C'est une grande agitation. Se reconstitue l'esprit


révolutionnaire, l'initiative populaire, la conscience démo-
cratique au sens large du terme. Et c o m m e ils sont intuitifs
et expéditifs ces siciliens ! Toute autorité est mise en
discussion, et la monarchie n'a plus de force. Le prolétariat
est sur le devant de la scène. Tout cela est pour l'instant
en bonne partie chaotique, et il ne pourrait pas en être
autrement. Il en naîtra, peut-être même, la véritable cons-
cience socialiste, avec le parti correspondant. Il est positif
qu'il y ait dès maintenant la trace initiale d'un tel parti :
et après il sera ce qu'il pourra être 8 0 ».

Cette partiale revalorisation des résultats du congrès


de Gênes, c o m m e « trace initiale » d'un parti susceptible
de développement, devient un élément permanent de la
c o n c e p t i o n politique de Labriola et de sa vision des tâches
du mouvement socialiste en Italie. Maintenant que la
réalité elle-même a révélé les énormes potentialités du
mouvement, le parti organisé devient d'autant plus possible,
et donc politiquement nécessaire. Même quand, inévitable-
ment, suit la répression (et o n ne peut pas dire qu'il ne
l'avait pas prévue), ses jugements sur la valeur, même à
longue échéance, du mouvement des faisceaux, restent
inchangés : « Les m ê m e s erreurs commises serviront d'en-
seignement. La m ê m e bourgeoisie, qui pour se défendre a
besoin de réprimer, en est la maîtresse. Désormais il n'y
aura que le progrès. Le socialisme, c o m m e force impulsive,
embrassera la masse des prolétaires 8 1 ». Et encore, peu
après (le 12 juin 1894), dans une lettre à Ellenbogen :
« Les dernières condamnations en Sicile ont provoqué

322
une grande agitation dans tout le pays. On entend le cri
de : Vive De Felice d'un bout à l'autre de l'Italie. Les évé-
nements de Sicile servent et serviront pendant quelque
temps la propagande socialiste. Il manquait jusqu'à présent
le substrat, la masse, le sentiment impulsif. Soyons-en
reconnaissants à Crispi 82 ». Il montre ainsi qu'il se soucie
beaucoup moins qu'il ne le faisait auparavant ( c o m m e o n
l'a vu), des tentatives de corruption par lesquelles le gou-
vernement essayait de dévier, après la répression, le mouve-
ment prolétaire, en procurant des secours à chaque groupe
d'ouvriers :

« Par de telles intrigues et de tels instruments, on pourra


réussir à séparer, pendant un bref délai, les prolétaires
dispersés de telle o u telle association, de telle o u telle ligne,
de telle ou telle secte de radicaux ou de socialistes, mais o n
ne pourra plus les séparer du sentiment et de la conscience
de leur classe. La lutte de classe moderne revient à la charge
même en Italie. La période de son Sturm und Drang, qui ne
pouvait pas en être autrement, sera sûrement beaucoup plus
longue et difficile, mais la lutte existe déjà 8 3 ».

C'est pourquoi il ne se soucie pas de la mesure de disso-


lution du parti socialiste, décrétée par Crispi en Octobre
1 8 9 4 8 4 , mais s'indigne au contraire de l'attitude soumise
prise à cette occasion par les dirigeants socialistes, qui ont
l'air — observe-t-il — de vouloir ajouter un suicide à l'homi-
cidess. La tendance de ces dirigeants, à se replier sur des
positions de légalité et d'économisme rouvre, encore une
fois, l'écart entre la réalité et les tâches du mouvement
socialiste en Italie.

6. Entre réactions et réformes.

Donc cette expérience aussi se concluait par une nouvelle


déception. Juste au moment o ù il devient plus disponible
à une réintégration dans la lutte politique immédiate, sur
la lancée d'un mouvement de masse capable d'avoir une
incidence dans la crise profonde de la société italienne,
Labriola est rejeté vers l'arrière par la prépondérance des

323
vieux vices de tactique du parti qui s'était formé à Gênes.
Même sa collaboration régulière à la Leipziger Volkszei-
tung, commencée en Octobre 1894, se termine à l'impro-
viste en mai 1895 : en réalité il lui aurait été trop difficile
de continuer dans la situation où il se trouvait. De cette
collaboration, c o m m e en général de ses étroits rapports
avec les socialistes allemands, Labriola escomptait proba-
blement un double résultat : d'un côté, réussir à faire
coïncider avec la situation politique italienne, dans un
m o m e n t de crise qui pouvait être décisive, le parti (qui
était alors le plus fort du mouvement ouvrier international);
et de l'autre, se servir du prestige international de la sociale-
démocratie allemande pour exercer une pression indirecte
sur les orientations du parti italien. Mais l'opération ne
réussit dans aucun des deux cas.
En premier lieu parce que Labriola n'est pas le seul
lien entre les socialistes italiens et les socialistes allemands,
et ces derniers se montrent moins intéressés à avoir des
informations objectives sur l'Italie, qu'à publier de bril-
lantes correspondances journalistiques, si possible avec
des signatures de prestige (alors que Labriola s'obstine à
ne pas vouloir signer ses correspondances, marquées seule-
ment par un sigle conventionnel) . Ce n'est pas un hasard
si o n choisit c o m m e correspondant du Vorwà'rts justement
Enrico Ferri, à la surprise indignée de Labriola (commence
à naître en lui le soupçon, amplement confirmé par la
suite, que la sociale-démocratie allemande n'est pas en
mesure de s'acquitter de cette tâche de parti-guide, que
pendant plusieurs années il avait tenté de lui attribuer.)
L'opération, d'autre part, a encore moins de succès avec
le parti italien, qui non seulement continue à ignorer les
avertissements et les conseils de Labriola, mais réagit aussi
vivement, grâce à l'initiative de Turati, contre les inter-
férences du journal socialiste allemand, quand les avertis-
sements et les conseils prennent la forme d'une critique
explicite. C'est ce qui arrive avec la dernière correspondance
écrite par Labriola pour la Leipziger Volkszeitung, le 14
mai 1 8 9 5 8 6 .
Au delà de la polémique — qui concerne autant les
correspondances de Ferri sur Vorwà'rts que les confusions

324
théoriques de la Critique sociale — cet écrit de Labriola
est important pour comprendre sa fonction de « margi-
nal », c o m m e s'il est lui-même défini, dans le mouvement
ouvrier italien 8 7 . En confirmant son jugement sur l'imma-
turité de ce socialisme qui toutefois « se répand partout en
Italie », Labriola revient à son ancienne conviction que la
maturation peut arriver seulement à travers l'expérience,
mais il enregistre en même temps, sans pessimisme, tous les
faits qui indiquent le développement en cours, et il accepte
sa part de responsabilité pour les perspectives d'un tel
développement. En critiquant la tactique électorale suivie,
selon laquelle plusieurs candidatures socialistes, c o m m e
« candidatures de protestation », avaient été présentées
« pêle-mêle, par les radicaux, par les républicains et les
socialistes », avec les candidatures d'anarchistes et de
radicaux, sans suivre « une ligne de principe organique »,
il doit conclure par un jugement sévère et amer ( à 5
années de distance de sa lettre ouverte à Socci ) : « le
projet de séparer totalement le socialisme des radicaux et
des républicains n'a finalement pas réussi ». Ce qui ne veut
pas être toutefois l'enregistrement d'un échec : « Quoique
il en soit, l'agitation ainsi commencée existe, et personne
ne peut y changer quelque chose. Le socialisme italien doit
apprendre à travers sa propre expérience, tout c o m m e
d'autres partis ouvriers l'ont déjà appris plus o u moins
rapidement. » Et il y a déjà des expériences positives qui
démontrent que les ouvriers italiens ont commencé à
apprendre quelque chose. Parmi ces expériences, il est
significatif que Labriola compte, avec la naissance de là
manifestation du 1 e r mai (désormais des catégories entières,
celle des typographes, syndicalement organisées, font grève
toutes ensembles), la revendication pour « que l'exécution
de tous les travaux municipaux soit confiée aux associations
ouvrières » : des revendications de ce genre, que auparavant
Labriola estimait erronées parce que cause de possibles
corruptions, sont maintenant considérées positives parce
que présentées par des Bourses du travail fortes. On
commence en fait à publier les premières statistiques des
grèves, et ce sont des faits qui « donnent une meilleure
information sur l'état du mouvement ouvrier en Italie que

325
les discussions de tant de gens de lettres qui posent à être
socialistes » : c o m m e cet Enrico Ferri qui, sur les colonnes
du Vorwà'rts, inscrit à la gloire du socialisme italien l'acqui-
sition d'un contingent de m o y e n n e et petite bourgeoisie
« dont m ê m e le plus grand rêveur ne pourrait jamais espérer
en Allemagne et en France ».
Il faut souligner que Labriola ne pense pas du tout à un
programme de syndicalisation pour le mouvement ouvrier
italien. Il pense seulement que cette tendance au syndica-
lisme, c o m m e « le socialisme » des candidats petits et
m o y e n s bourgeois au Parlement, apparaît inévitable « jusqu 'à
ce que les prolétaires parviennent à une opinion juste et
totale de leur situation et à une organisation politique
solide ». On explique aussi de cette manière la pédante
gesticulation théorique de ces concepteurs socialistes qui,
au n o m de Marx, mettent de côté le marxisme :

« Cette manière d'avancer à tâtons, et d'essayer d'aller à


tâtons dans le domaine des idées, doit apparaître certaine-
ment étrange, pendant des mois et des mois, le marxisme
des socialistes italiens a comparu devant tellement de tribu-
naux, et tant de procureurs d'état ont fait l'effort de
critiquer Marx.... Mais tout cela correspond à la situation
du prolétariat italien, qui n'est pas encore arrivé au point où
la doctrine du Manifeste communiste s'insère d'elle-même ».

Ainsi il peut arriver que la Critique sociale marxiste


chérisse les écrits du prof. Loria, « Celui qui est connu pour
anéantir Marx », et refuse d'accueillir les critiques de
Engels à ce m ê m e Loria.
Il n'est pas difficile de comprendre que ce Labriola,
tellement mordant, avec son intolérance instinctive pour
l'improvisation politique, provoqua le vide autour de lui.
Toutes ses tentatives pour rétablir des rapports de collabo-
ration active avec les organisateurs du socialisme italien (en
particulier avec Andréa Costa en 1896, et avec Turati en
1 8 9 9 , après la tempête réactionnaire de 1 8 9 8 8 8 ) sont
acceuillies avec méfiance, et abandonnées. On préfère avoir
affaire au théoricien, qui semblait habituellement plus serein
et m ê m e rassurant. N'était-ce pas justement Labriola qui

326
démontra, dans ses Essais, comment le prolétariat n'avait à
craindre ni les menaces de la réaction ni les pièges des
réformes bourgeoises ? N'y avait-il pas peut-être une inco-
hérence entre le politique, qui rappelait tellement souvent
à ses compagnons de lutte ( et quelquefois m ê m e d'un t o n
qui semblait arrogant) la doctrine du Manifeste, et le
théoricien qui avait compris combien le mouvement
prolétarien s'était compliqué et spécifié par rapport au
passé ?
Effectivement, certaines pages de Labriola théoricien
sont en ce sens exemplaires :

«( ) N'y a-t-il pas peut-être dans tout cela, disent


avec insistance quelques-uns, c o m m e déviation de la doctrine
simple et impérative du Manifeste ? Ce que l'on a gagné en
extension ou en complexité, répètent les autres, n'a peut-
être pas été perdu en intensité et en précision ? — ces
questions naissent, à m o n avis, d'une c o n c e p t i o n erronée du
mouvement prolétarien actuel, et d'une illusion d'optique
par rapport au degré d'énergie et à la valeur révolutionnaire
des manifestations d'il y a plusieurs années. — Quelque soit
la concession que la bourgeoisie fait sur le plan é c o n o m i q u e ,
jusqu'à la réduction maximum des heures de travail, reste
toujours vrai le fait que la nécessité de l'exploitation, sur
laquelle se base tout l'ordre social actuel, a des limites insur-
montables, au delà desquelles le capital, c o m m e instrument
privé de production, n'a plus sa raison d'être. Si une
concession déterminée peut aujourd'hui calmer une forme
immédiate d'inquiétude dans le prolétariat, la concession
elle-même ne peut pas moins éveiller le désir d'autres conces-
sions, nouvelles et toujours grandissantes... D'autre part, la
joute politique à laquelle le prolétariat s'habitue, démocra-
tise les habitudes, et même en fait une vraie démocratie;
laquelle à la longue ne pourra plus s'adapter à la forme poli-
tique actuelle, que, c o m m e organe de la société d'exploita-
tion, est une hiérarchie bureaucratique (...). Ces deux faits,
donc, qui ont l'apparence, selon l'opinion des furieux et des
hypercritiques, de dévier à l'infini les prévisions du c o m m u -
nisme, se transforment au contraire en nouveaux m o y e n s et
en nouvelles conditions que ces prévisions confirment. Les

327
déviateurs apparents de la révolution deviennent, en somme
ses mobiles 8 ».

Labriola devait donc être bien disposé, au tournant du


nouveau siècle, envers les perspectives de l'ère giolitienne.
Et en fait, au début, contre la résistance des « anti-
ministériels » à outrance, il semble soutenir la thèse des
« ministériels » : avec la petite « réserve » toutefois, que
les socialistes peuvent appuyer un gouvernement bourgeois
pour obtenir quelque chose d'utile à la classe ouvrière, mais
non pas renoncer à demander ce qui est utile à la classe
ouvrière pour appuyer un gouvernement bourgeois, en
vertu de ses promesses et de sa bonne v o l o n t é 9 0 . Mais, peu
après, la réserve devient, encore une fois, une critique impi-
toyable, et il parle d'un gouvernement qui « a domestiqué
les socialistes 9 ». On ne peut pas parler d'un élargissement
de la démocratie,et encore moins d'une « vraie démocratie »,
là où les socialistes acceptent de s'insérer dans une forme
politique qui reste une « hiérarchie bureaucratisée ». Le
Labriola politique, principal interprète de ses écrits théo-
riques, reste pour l'instant inécouté. Plus tard, quelqu'un
préférera se rappeler seulement de ses erreurs, même si
elles n'ont eu aucune conséquence, pour justifier la répé-
tition (cette fois pas du tout inoffensive) des erreurs de
ses contemporains.

Traduction française par Adriana SCRIBANO

NOTES

1) Cf. Vingt-trois lettres d'Antonio Labriola àArcangelo Ghisleri


[1838-1890], par les soins de Pier Carlo Masini, dans la Revue
historique du socialisme, juillet-septembre 1959, fasc. 7-8, p. 589.
2. Cf. La correspondance de Marx et Engels avec les Italiens,
par les soins de Giuseppe Del Bo, Milan, 1964, p. 436. Ce volume
sera cité dorénavant avec le sigle CMEI.
3. Cf. Antonio Labriola, Lettres à Costa, par les soins de
Giovanni Bovio, dans Quatrième état, 30 mai-15 juin 1949, au. IV,
n° 10-11, p. 43.
4. Labriola avait participé activement durant ces journées aux

328
agitations anticléricales pour le problème du mouvement à Giordano
Bruno, et dès lors il avait eu l'impression - comme le témoigne la
lettre citée à Ghisleri du 23 mai 1888 - de ne pas se trouver en
bonne compagnie. Les raisons de ce malaise lui seront toujours
plus claires, comme il résulte de sa première lettre à Engels [3 avril
1890] : « Libéraux et radicaux sont pleins de courage contre les
prêtres inoffensifs et contre les faibles monarchistes contitution-
nels; ils prennent tellement de plaisir à rêver de Giordano Bruno
dans les loges maçoniques : mis à part que pour eux la propriété
est sacrée; les ministres bourgeois, les banques et le militarisme
sont pour eux inviolables » [CMEI, p. 360].
5. Cf. Antonio Labriola, Ecrits politiques, par les soins de
Valentino Cerratana, Bari, 1970, p. 118 [ce volume sera cité doré-
navant avec le sigle SP] : « Du reste, de la conduite et de l'attitude
d'un gouvernement parlementaire dans nos conditions actuelles, on
peut en avoir dès maintenant un jugement sûr par sa manière de
traiter deux problèmes graves et urgents, qui se présentent à nous,
et qui semblent faits exprès pour nous faire savoir une bonne fois,
si au nom des conservateurs et des radicaux, des modérés et des
progressistes, correspond vraiment quelque chose de solide et de
réel. J'entends dire par là de nos rapports avec l'Eglise, et des
directions à donner à la politique sociale; je vous parle de ces
choses par rapport aux motifs de l'opportunité politique, et non
suivant mes penchants personnels : parce que moi je suis théori-
quement socialiste, et adversaire explicite de l'ensemble des doc-
trines catholiques, comme je l'ai récemment démontré dans une
occasion retentissante ».
6. Ainsi, dans la lettre ouverte à Baccarini, il ne pouvait que
se limiter à une incitation : « Ces problèmes, tellement essentiels à
l'existence de l'état, auront-ils une solution rapide et adéquate ? Je
n'ai pas une pratique suffisante, ni une expérience directe du parle-
ment, pour répondre. Ils seront résolus par la Chambre présente, ou
par une autre, choisie sous l'influence d'une plus large et plus sûre
initiative du gouvernement, et avec des systèmes de liberté électo-
rale plus précis et plus clairs ? Je n'ai pas les moyens de dire oui
ou non. Il me semble en tout cas, que diffuser et éclaircir cette
notion précise soit l'œuvre d'un franc patriotisme [...]. Pousser et
accélérer est une œuvre honnête et méritoire; et que celui qui a du
temps ne perde pas de temps » (SP, p. 117-18). Et encore durant la
conférence de Terni du 16 décembre 1888 : « Mais qui êtes-vous,
vous qui parlez ainsi ? Quelqu'un me le demandera. - Je ne suis pas
motivé par une colère personnelle ni par l'ambition déçue. Je parle
au nom de la culture. L'école populaire est mon véritable idéal,
sans laquelle nous n'aurons pas de démocratie, c'est-à-dire une

329
administration freinée et consciente; jugement populaire, égalité
morale. Il faut enlever la direction de la chose publique aux bour-
geois et aux licenciés de quatre sous » [SP, p. 168-69],
7. Cf., à propos, Luciano Cafagna, Anarchisme et socialisme
à Rome durant les années de la « fièvre du bâtiment » et de la
crise (1882-1891), dans Mouvement ouvrier, septembre-octobre
1952, au. IV, n° 5, p. 729-71.
8. Que l'on consulte l'intervention de Labriola dans le Messag-
gero de Rome pendant les tumultes du 1-3 Mars 1888 (maintenant
dans SP, p. 151-57).
9. Cf. Luigi Dal Pane, Antonio Labriola. La vie et la pensée,
Rome, 1935, pp. 473-75. Labriola fait lui-même allusion à cet
épisode dans la première lettre citée à Engels (Cf. CMEI, pp. 359-
60); pour une documentation plus minutieuse, en se basant sur la
presse de l'époque, que l'on consulte Nicola Siciliani De Cumis.
Notes sur Antonio Labriola, dans Etudes historiques, juillet-septem-
bre 1972, au. XIII, n° 3, pp. 600-10).
10. La proposition de Labriola est contenue dans une lettre
envoyée à Andréa Costa le 27 août 1888. Si sa proposition avait été
acceptée, Labriola lui-même s'engageait à tenir à cette occasion un
discours, à publier par la suite dans la presse : « Brève histoire des
persécutions, et vote pour le rétablissement des rapports interna-
tionaux parmi les socialistes : Voilà la substance de la chose... Je
suis sûr que la réunion ferait une certaine impression à l'intérieur
et à l'extérieur d'Italie, et serait une haute et noble affirmation du
parti à Rome ». Cf. De la correspondance de Costa. Lettres de
Labriola, par les soins de Gianni Bovio, dans Quatrième état, 30
avril-15 mai 1949, au IV, n°. 8-9, p. 41. Sur cet épisode cf. aussi
Ernesto Ragionieri, Social-démocratie allemande et socialistes ita-
liens, 1875-1895, Milan, 1961, p. 219-21.
11. L'orientation fut publiée, dans le texte italien, dans le Mes-
saggero du 3 mars 1890 (cf. SP, p. 209-10), et en allemand sur
Social-démocratie du 8 mars. Un souhait pour la victoire des socia-
listes allemands avait été déjà formulé publiquement par Labriola
durant la conférence qui s'était tenue à Rome le 26 janvier 1890
sur le thème « Patrie et socialisme » (cf. SP, p. 197), alors que à la
même occasion il avait participé à la souscription internationale pour
le fonds électoral convoquée par le « Socialdemokrat » cf. au sujet de
l'épisode, E. Ragionieri, Social-démocratie allemande..., cit., p. 222).
12. La lettre est du 23 mars 1890 : cf. Léo Valiani, Problèmes
d'histoire du socialisme, Turin 1958, p. 337. On pourrait être tenté
de voir une certaine analogie entre ces positions de Labriola et celles
qui avaient été, en 1847 à Bruxelles, la position de Marx, vice-prési-
dent d'une Association démocratique et simultanément fondateur,

330
avec Engels, d'une Association ouvrière allemande (cf. Engels,
Pour l'histoire de la Ligue des communistes, dans Marx-Engels,
Le Parti et l'Internationale, Rome, 1948, pp. 18-19). Mais de
toute façon l'analogie pourrait être proposée seulement cum grano
salis, alors qu'il ne serait pas correct d'en faire un critère illuminant.
13. Cf. Onze lettres d'Antonio Labriola à Filippo Turati, par les
soins de Luigi Cortesi, dans Revue historique du socialisme, janvier-
juin 1958, fasc. 1-2, p. 48.
14. Cf. Filippo Turati à travers les lettres des correspondants
(1880-1925), par les soins de Alessandro Schieri, Bari, 1947, p. 70.
15. SP, pp. 176-77
16. SP, p. 185.
17. SP, p. 222.
18. SP, p. 223.
19. Dans la même lettre ouverte à Socci il y a une référence
explicite à l'exemple du radicalisme français, « Le grand laboratoire
de toutes les illusions, le grand musée de toutes les désillusions
politiques et sociales du siècle ! » (SP, p. 222).
20. « L'opposition, que les radicaux et citoyens de toute part
firent pendant un certain temps à toute l'entreprise de la Mer
Rouge, comme elle ne suffit pas auparavant à empêcher qu'on allât
là-bas, n'a pas été par la suite, ni suffisamment forte, ni tellement
résolue et précise, pour faire en sorte que lorsque il était encore
possible, l'on en revint à temps. Désormais tous les regrets sont
vains. Mais à ceux qui firent et maintinrent vive l'opposition, même
s'ils désirent que l'on croit qu'ils étaient poussés à douter de la
générosité de cette entreprise par la franche persuasion que cela
provoquerait des dommages et un retard à la progression du pays,
il faut maintenant discuter sérieusement et fortement de la manière
d'organiser la colonie : cette chose est, et sera plus grave dans ses
effets, que non le fait d'y être allés et de ne pas en être revenus »
(SP, p. 199-200). Labriola en substance laisse non préjugée la
question de l'utilité de cette entreprise coloniale : il ne s'aligne ni
avec les colonialistes ni avec les anticolonialistes. De clairs accents
anticolonialistes existent au contraire dans d'autres écrits de
Labriola de 1890 (cf. SP, p. 217 et 244), en contraste net avec
ses futures positions pro-coloniales.
21. SP, p. 201-02.
22. « Ma lettre publiée dans Réveil est indéterminée parce que
j'ai voulu la faire ainsi. Elle était adressée à Baccarini : et donc la
thèse socialiste devait être présentée sous la figure réthorique de
l'insinuation. Ceci dit, je n'ai pas besoin d'ajouter, que je ne crois
pas du tout à la capacité de l'état bourgeois de résoudre un seul des
problèmes sociaux selon nos entendements. Mais pour que cette

331
persuasion devienne une force de la conscience publique, il faut
utiliser une méthode que j'appelerais de dialectique objective;
poser les problèmes, dire aux radicaux progressistes et philantropes :
voilà où sont les vrais intérêts du peuple; et puis les mettre au pied
du mur. Leur impuissance doit être démontrée par les faits.
Pour obtenir ce résultat il faut mettre sous les yeux des prolé-
taires, non pas la question abstraite de la propriété et du capital,
mais des cas concrets comme celui de l'Erythée, dans lequel on
voit comment nait la propriété bourgeoise et comment le capital
s'approprie de la terre, et la contradiction est flagrante entre l'état
probablement démocratique et l'abus des finances publiques pour
l'avantage de quelques-uns. Nos ouvriers ont été trop habitués à
considérer le problème social avec les critères des vieilles écoles
révolutionnaires, et donc ils errent dans le vide, ou ils se font mener
par le bout du nez par les démagogues et les catalinaires » (SP,
p. 206-07).
23. Plus tard, après avoir perdu toute confiance en Turati,
Labriola reconnaît en Anna Kuliscioff l'esprit le plus propulsif du
socialisme milanais, comme il apparaît dans une répartie connue
dans une lettre à Engels : « A Milan il n'y a qu'un homme, qui est
une femme, la Kuliscioff » (CMEI, p. 489).
24. Cf. La lettre reproduite par Luigi Dal Pane, Antonio Labriola.
La vie et la pensée, cit., p. 241. Pour l'identification de l'expéditeur
de cette lettre, cf. Gastone Manacorda, Le mouvement ouvrier
italien à travers ses congrès, Rome, 1963, p. 297, note.
25. Cf. Filippo Turati, Notes sur le congrès démocratique, dans
Cœur et Critique, 3 juin 1890 (republié dans Turati jeune. La
Bohème milanaise, positivisme marxisme, par les soins de Luigi
Cortesi, Milano, 1962, p. 409-13).
26. Cf. G. Manacorda, Le mouvement ouvrier italien à travers ::es
congrès, cit., p. 295-304, et Turati jeune, p. 417.
27. L'idée de l'orientation avait été donnée au Congrès de Halle
par Labriola, qui non seulement en avait écrit le texte, mais avait
soigné les aspects de l'organisation dans les rapports avec la social-
démocratie allemande, alors que Turati s'était soucié de recueillir
les adhésions : cf. pour une complète reconstruction de l'épisode,
E. Ragionieri, Social-démocratie allemande et socialistes italiens,
p. 236-60.
28. Cf. Filippo Turati à travers les lettres des correspondants.
72-73.
29. L'expression se trouve dans une lettre à Engels du 14 août
1891 (cf. CMEI, p. 401).
30. CMEI, p. 447-48.
31. Cf. La lettre à Engels du 21 mai 1892, peu avant le congrès

332
de Gênes : « Turati est un excellent garçon, honnête et désintéressé,
mais doué d'un tempéramment et d'un esprit exclusivement italien,
plutôt même milanais. Il connait très peu l'Italie réelle, et le remède
qu il propose est pire que le mal. C'est la vieille chanson bakounienne
de rassembler une clique de déclassés bourgeois, de mécontents par
nalure, et de pessimistes par envie, pour former un parti socialiste
qui signifierait par la suite une coterië de politicards » (CMEI,
p. 435).
32. CMEI, p. 488.
33. Cf. La lettre à Turati du 24 juillet 1892 (par laquelle Labriola
annonce qu'il ne serait pas allé au congrès de Gênes) : « Quand vous
me dites qu'il faut faire rentrer à la sauvette dans l'esprit des ouvriers
le parti politique, et que l'idée de la lutte des classes répugne même
à [Giuseppe] Groce, quelle différence y-a-t-il donc entre cela et ma
définition d'anarchisme anémique, que je colle aux soi-disant parti-
sans de la légalité - et que j'ai utilisé tellement de fois ? » (Filippo
Turati à travers les lettres des correspondants, cit., p. 92).
34. CMEI, p. 448.
35. CMEI, p. 449.
36. Cf. La lettre à Turati du 4 août 1891 : « Je me réjouis avec
vous qui irez à Bruxelles. Mais je me réjouirais plus s'il y avait déjà
l'embryon du parti ouvrier socialiste, ce qui n'est pas le cas pour
l'instant, et ne semble pas l'être encore pour un certain temps. Les
raisons générales, toujours alléguées et répétées, du capitalisme peu
développé, de l'industrie encore enfant etc. etc. justement parce que
trop générales expliquent peu de choses. Il y en a d'autres, toutes
spécifiquement italiennes, qui empêchent aussi la naissance de ce
parti petit, qui serait possible désormais aussi en Italie. Et moi je
ne sais pas pourquoi on ne pourrait pas appartenir aussi à un petit
parti, quand on a conscience d'être absolument dans le vrai »
(Filippo Turati à travers les lettres des correspondants, p. 84-85).
37. « Je réagis contre les mauvaises impressions, seulement pour
m'en libérer », écrivait Labriola à Turati dans la lettre du 31 décem-
bre 1890 (Filippo Turati à travers les lettres des correspondants, p.
78).
38. SP, p. 465-66.
39. Cet argument revient souvent dans les écrits de Labriola de
cette période : que l'on voye par exemple, la lettre citée à Baccarini
sur la colonie d'Erythée (SP, p. 202) et dans l'Adresse au congrès de
Halle (SP, p. 249).
40. SP, p. 194-95.
41. SP, p. 213-14.
42. SP, p. 217.
43. Que l'on voye la lettre à Turati du 5 septembre 1890 : « Le

333
comble m'arriva en avril, quand à Rome on voulait créer une ligue
des travailleurs. J'ai préparé le statut — j'ai payé la somme qu'il
fallait pour prendre le local où on tint le meeting - et les anarchistes
me firent siffler » (Filippo Turati à travers les lettres des corres-
pondants, p. 63).
44. SP, p. 246.
45. SP, p. 259-60.
46. Publié en italien aussi, sur Faisceau ouvrier d'Alexandrie; i f .
SP, p. 225-30.
47. Labriola appelait aussi ainsi les anarchistes : cf. la troisième
correspondance au Sozialdemokrat, dans SP, p. 245.
48. SP, p. 262.
49. Labriola considérait durant cette période, entre 1890 et
1891, le Parti ouvrier de Milan comme le noyau d'une telle organi-
sation; mais par la suite le penchant de ce parti pour les élections et
l'économie officielle devait le faire changer d'avis : cf. la lettre à
Engels du 6 mars 1892 (CMEI, p. 418-19).
50. SP, p. 263. « Là où - écrivait-il à la mcme époque - le
parti des travailleurs n'est pas fort, sûr et conscient, il n'y a pas
moyen de revendiquer. Les élections, les journaux, les meetings,
les agitations, les conférences, les livres et les théories sont toutes
des choses qui ont une valeur quand elles sont les indices et les
marques d'une force respectée et respectable, ou alors elles dégé-
nèrent en moyens d'industrie politique, en paroles sans effet, en
pâles imitations et en utopies insensées (SP, p. 256).
51. Cf., p. 246-47. « L'exemple - ajoutait Labriola - est conta-
gieux et l'infirmité deviendra vite épidémique. La catégorie tellement
agitée des «journalistes» de la Romagne sollicitait de pareils
travaux ferroviaires en Grèce, et puisqu'elle est sous la direction
d'agitateurs connus, le gouvernement a déposé pour elle la caution
de 80 000 lires. Et pourquoi pas ? Est-ce que Monsieur Crispi
comme le roi lui-même, n'ont pas déjà avant appuyé cette même
société ? Et qu'aura voulu dire d'autre le roi, alors qu'il y a deux
ans, il assura publiquement qu'il aurait résolu la question sociale
pendant son règne ? L'Italie n'est-il pas un pays catholique, et l'on
ne peut donc pas nourrir l'espoir de rétablir la mainmorte sur la
base de finances irresponsables et de « pouvoir » au sort de ceux
qui deviennent socialistes parmi les ouvriers, en les plaçant comrie
employés de l'Etat ? ».
52. SP, p. 240.
53. SP, p. 247.
54. SP, p. 250. Cette polémique contre le droit au travail, qui
forme un tout, comme on l'a vu, avec la polémique contre le soc a-
lisme d'état, trouvera après un débouché théorique dans les essais

334
sur la Conception matérialiste de l'histoire. Cf. dans le premier
essai : « Dès le premier moment où cette nouvelle doctrine du
communisme apparut, ce fut la critique implicite de toute forme
de socialisme d'état depuis Louis Blanc jusqu'à Lasalle. Le socia-
lisme d'état, bien que mélangé alors à des tendances révolution-
naires, se concentrait entièrement dans la fable, dans Hokus Pokus,
du droit au travail. Ce terme est insidieux, s'il implique une demande
qui s'adresse à un gouvernement, même composé de bourgeois
révolutionnaires. Ceci est une absurdité économique, si l'on pense
supprimer le chômage variable, qui influt sur la variabilité des
salaires, à savoir sur les conditions de la concurrence. Ceci peut être
un artifice de politicards, si c'est un moyen de calmer les turbulences
d'une masse en agitation de prolétaires non organisés. Cela est une
superfluité théorique, pour celui qui conçoit nettement le cours
d'une révolution victorieuse du prolétariat; laquelle ne peut que
diriger que vers la socialisation des moyens de production, à travers
leur prise de possession : c;est-à-dire ne peut que diriger vers la
forme économique, dans laquelle il n'y a ni marchandise ni
salarié, et dans laquelle le droit au travail et le devoir de travailler
forment un tout dans la nécessité commune à tous que tous tra-
vaillent. - La fable du droit au travail finit dans la tragédie des
journées de juin » (Antonio Labriola, la Conception matérialiste
de l'histoire, par les soins d'Eugenio Garin, Bari, 1965, p. 23-24).
55. SP, p. 207-08.
56. Cf. Filippo Turati à travers les lettres des correspondants, cit.,
p. 74 ; pour la datation de cette lettre cf. la note 79 de mon Intro-
duction dans l'édition déjà citée des Ecrits politiques de Labriola,
p. 63.
57. C'est la lettre du 5 septembre 1890 : cf. Filippo Turati à
travers les correspondants, p. 65.
58. SP, p. 256.
59. SP, p. 257.
60. Si', p. 263.
61. CMEI, p. 394.
62. CMEI, p. 393.
63. Les proccs-vcrbaux de ses dépositions, durant la séance
d'instruction et l'audience, sont publiés en appendice de l'essai cité
de L. Cafagna, Anarchisme socialisme à Rome..., p. 783-88. Durant
l'audience la déposition de Labriola dura deux heures (Cf. CMEI,
p. 421).
64. CMEI, p. 421.
65. L. Cafagna, Anarchisme et socialisme à Rome..., p. 788.
66. Cf. la lettre à Engels du 31 juillet 1891 : « Parmi toutes les
choses indécentes que je vous ai racontées, la conduite des partisans

335
de la légalité a été indécente, à savoir de la faction de socialistes,
qui prend ce nom. Ils ont considéré le malheur de Rome comme
une victoire pour eux. En principe ils s'abstinrent de venir à la
Chambre juqu'au 10 juin, et Costa, présent, se tut durant les discus-
sions du 1 e r et 3 mai. Depuis qu'il a été amnistié, il s'est enfermé
dans son Imola, et dit que sa qualité de maire et de président de la
Congrégation de la charité lui impose l'obligation de démontrer que
les socialistes sont murs pour le « gouvernement de l'Etat » [sk ].
Prampolini fit plus, parce que dans sa Justice de Reggio d'Emilia, il
attaqua nominativement les prétendus promoteurs des désordres
de Rome » (CMEI, p. 397).
67. La lettre de Labriola, écrite en allemand, fut publiée dans sa
traduction italienne dans la Critique sociale du 10 septembre 1891
(maintenant dans SP, p. 268-75). L'original fut envoyé à Marx-
Aveling à travers Engels (cf. CMEI, p. 404), et successivement
Labriola proposa que la même lettre fut publiée dans Neue Zcit
(CMEI, p. 405;. Mais Engels ne se déclara pas favorable à une telle
publication ; cf. sa lettre à Kautsky, du 3 décembre 1891 : « Je
contrôlerais encore une fois la lettre que Labriola a écrit à Tussy.
Mon avis est que il vaut mieux ne pas la publier. Labriola est très
mécontent de la marche des choses en Italie et je ne sais pas si cela
a une certaine correspondance avec sa déception du fait que son
entrée dans le mouvement n'a pas provoqué de suite un changement
soudain et un grand développement » (cf. Karl Kautsky, Aus der
Friihzeit des Marxismus. Engels' Briefwechsel mit Kautsky, Prag,
1935, p. 301).
68. Cf. SP, pp. 270-71. Plus avant Labriola fait allusion explici-
tement à la déception éprouvée à cause des expériences de lutte du
mouvement des chômeurs et des agitations du 1 e r mai : « Mais cette,
je dirais presque, propagande intuitive de la misère qui lutte désespé-
rément, à ma grande déception, n'exerça pas une influence impor-
tante sur la grande masse des travailleurs. « Je m'étais mêlé à ce
mouvement, non pas pour résoudre la 'question sociale', phrase
digne de petits bourgeois prétentieux, mais pour tirer les fruits de la
crise des chômeurs comme d'un moyen populaire d'éducation et
comme acheminement vers un approfondissement du sens de la
manifestation du 1 e r mai. Mais la plupart des artisans de la ville, pour
ne pas parler du tout des paysans, n'arrive pas encore à la vr&ie
moelle du problème. Ces artisans ne voient dans le chômage qu'un
simple événement fortuit, et étant tellement peu déniaisés par l'école
et par l'expérience, ils restent recroquevillés dans le cercle d'idées
qui fut typique des petits bourgeois du dix-huitième siècle » (in,
p. 273-74).
69. Cf. la lettre d'Engels à Kautsky du 1 e r février 1892 (cit. par

336
Ragionieri, Social-démocratie allemande et socialistes italiens,
p. 326) : « Vu la confusion de la situation italienne, des personnes
de toute sorte se sentiraient touchées à tort ou à raison - c'est ce
que j'ai écrit aussi à Labriola. Et ceux-ci pourraient se jeter dans
les bras de possibilités, de hyndmanistes, de fabianistes et Dieu
sait quels concurrents. »
70. CMEI, p. 443.
71. Cf. la lettre de Labriola à Engels, du 3 août 1892 (CMEI,
p. 443).
72. CMEI. p. 500.
73. Cf la lettre à Engels, du 22 août 1893 (CMEI, p. 499).
74. Cf. la lettre à Guesde du 28 août 1893, dans Lettre d Antonio
Labriola à L. Mariano et J. Guesde, à V. Adler et W. Ellenbogen,
à G. V. Plechanov, par les soins d'Aldo Zanardo, dans Annales de
l'institut G. G. Feltrinelli, au. V, 1962, p. 432-35. Cf. aussi la lettre
à V. Adler du 31 août 1893 (ivi, p. 436-40), et à Engels du 27
août (CMEI, pp. 500-01) et les deux articles publiés par Labriola
sur le problème (dans S/', p. 292-95, 301-06).
75. Cf. Lettres d'Antonio Labriola à L. Mariano..., p. 443.
« Tu sais - ajoute Labriola à cette occasion - que je ne suis pas
un optimiste quand il s'agit du socialisme italien. Et c'est pour
cela qu'en ma qualité de pessimiste (c'est ainsi que m'appela Adler)
je mérite une plus grande confiance. »
76. Même dans le premier essai, A la mémoire du Manifeste des
communistes, les faisceaux siciliens sont définis comme « le premier
signe de vie que le prolétariat ait donné de lui-même » en Italie
(cf A. Labriola, La conception matérialiste de l'histoire, p. 41).
77. CMEI, p. 488-89.
78. SP, p. 308-309.
79. SP,p. 312.
80. CMEI, p. 510.
81. SP, p. 319.
82. Cf. Lettres d'Antonio Labriola à L. Marianio..., p. 452.;
83. SP, p. 341-42.
84. cf. la correspondance du 9 novembre 1894 à la Leipzeiger
Volkszeitung : « La grève du parti des travailleurs a été seulement
un expédient transitoire d'un système raté aux yeux des experts une
petite chose mais une chose de peu, et même un rien de fait » (SP,
p. 330).
85. Cf. la lettre à Ellenbogen du 15 novembre 1894 (Lettres
d'Antonio Labriola à L. Mariano, p. 463). « La dissolution en
masse - avait écrit la Critique sociale dans le numéro du 1 e r novembre
1894 - était attendue et désirée par la plupart d'entre nous comme
une solution bénéfique et réparatrice... La réaction nous avait

337
cueilli trop vite et il était opportun désormais d'attendre d'elle, de
son excès même, ce que notre œuvre ne pouvait plus donner. »
Cf. aussi la lettre à Engels du 6 décembre 1894, d'après le texte
publié dans la Critique marxiste, septembre-octobre 1973, pp.
265-66.
86. Cf. le texte dans SP, p. 364-68. Une traduction italienne de
cette correspondance fut publiée aussi par la Critique sociale du 16
mai 1895, sous le titre L'Italie et le socialisme italien jugés à l'étran-
ger, avec une note polémique (Un fait personnel qui enveloppe une
question générale) de Turati. Pour défendre Labriola, est intervenu
aussi privément Engels . cf. sur l'épisode épistolaire Turati-Engels
dans CMEI, p. 608-10.
87. Cf. la lettre à Engels du 22 août 1893, écrite par Labriola
après la rencontre de Zurich : « Vous aviez raison : je devrais avoir
plus de courage. Mais pour avoir du courage il faut être, soit soldat,
soit capitaine. Et je ne suis seulement un dispersé » (CMEI, p. 497).
88. Cf. Antonio Labriola, Lettres à Costa, dans Quatrième état,
pp. 45-46 ; et la lettre de Labriola à Turati publiée dans la Critique
sociale du 1 e r juillet 1899, dans SP, pp. 442-46.
89. A. Labriola, la Conception matérialiste de l'histoire, p. 33-34.
90. Cf. la lettre publiée dans la Tribune du 28 août 1901, et la
lettre publiée dans/V4iwifi ! du 12 septembre 1901 (SP, p. 474-83).
91. Cf. la lettre à Kautsky du 3 janvier 1903, dans Antonio
Labriola et la révision du marxisme à travers la correspondance
avec Bernstein et Kautsky, par les soins de Giuliano Procacci, dans
Annales de l'Institut G. G. Feltrinelli, 1960, au III, p. 336.