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Le cadre de vie

des Berbères
Cédric Chadburn, vice-président du groupe Limitis, professeur d’histoire

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DOSSIER : LE CADRE DE VIE DES BERBÈRES

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Carte des tribus berbères au


début de l’époque impériale.
© Olivier Henry. Dans les provinces romaines d’Afrique du Nord, le mode de
Double page précédente
Vue de la Grande Kabylie
vie des Berbères est loin d’être uniforme. Certains adoptent
depuis les cimes du Djurdjura,
Algérie. Photo : Yellès Arif la civilisation romaine fondé sur la cité (civitas), tandis que
(2006) / GFDL
d’autres, agriculteurs ou non, conservent leur mode de vie
traditionnel.

La notion de tribu de parenté plus ou moins étroits, autour desquels


Les Berbères vivant dans les régions montagneuses, s’instaure un système de valeurs communes et un droit
provinces romaines de Maurétanie césarienne et de coutumier (ius gentium). Elle réunit les habitants
Maurétanie tingitane, et ceux se trouvant à l’exté- d’un territoire économiquement moins évolué, à voca-
rieur de l’Empire comme les Garamantes dans le tion agro-pastorale et aux limites fluctuantes du fait
sud de la Libye actuelle, vivent selon le mode de vie de mouvements de transhumance à échelle plus ou
traditionnel. moins vaste ». Au VIe siècle, le dernier poète latin
Les sources littéraires et épigraphiques latines utili- d’importance, Corippe, mentionne le terme de gens
sent le terme de gens pour désigner ces communau- près de 160 fois dans son récit des guerres libyques
tés berbères dont le cadre de vie n’est pas celui de la entre les Berbères et les Byzantins. Il utilise aussi
cité romaine. Les historiens modernes le traduisent celui, probablement d’origine berbère, de « tarua »
généralement par le terme de tribu, même si la réa- qui concerne surtout les tribus nomades, comme les
lité est plus complexe. Selon l’historienne française Austuriens ou les Laguatan, vivant en marge du
Christine Hamdoune, « les Romains cernent mal la monde romain où les guerriers sont accompagnés
complexité des structures de la société et vont qualifier de leurs femmes, de leurs enfants et de leurs trou-
de gentes des collectivités diverses, depuis des groupes peaux, dans leurs déplacements et même pendant le
familiaux restreints jusqu’aux grandes confédérations combat. Il a le même sens que celui en arabe de
tribales. La gens repose toujours sur la notion de liens smalah évoquant lui aussi tous les membres de la

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tribu (hommes, femmes et enfants) ainsi que le tribu des Baquates. D’autres familles occupent des
bétail et le campement. postes élevés dans l’administration impériale tout
On connaît mal le fonctionnement interne des tri- en conservant leur pouvoir dans leur tribu. Au
bus berbères. La Table de Banasa (IAM, II, 94) est le début du IIe siècle, les victoires militaires de Lusius
seul document de l’époque romaine à décrire la Quietus lui permettent d’accéder ensuite à des res-
structure interne de la gens des Zegrenses. Celle-ci ponsabilités très importantes dans l’Empire : « Il
est le regroupement de plusieurs clans (familiae) atteignit un tel degré de bravoure et de fortune dans
qui sont eux-mêmes la juxtaposition de plusieurs cette guerre qu’il fut élevé au rang d’ancien prétorien,
foyers d’individus (domus). Cette structure ternaire devint consul et ensuite gouverneur de Palestine »
montre l’importance des liens de parentés. On (Dion Cassius, LXVIII, 32, 4). Dans la seconde moi-
observe un autre exemple de cette structure chez les tié du IVe siècle, c’est la famille du berbère Nubel,
Bavares (CIL, VIII, 21 486). Les clans semblent la dont le fils n’est autre que le fameux Firmus, qui se
structure la plus importante au sein des tribus dont révolte ensuite contre l’Empire romain. Au
les intérêts ne sont pas forcément similaires, comme VIe siècle, dans la tribu des Frexes, Antalas occupe la
le montre ce passage de la Table de Banasa qui pré- même fonction que son père Guenfan. En 563, à la
cise « qu’il n’y a guère chez les Zegrenses de clans mort du chef de guerre Cusina, se sont ses fils qui
capables de se prévaloir de services comparables aux dirigent une révolte pour se venger (Jean Malalas,
siens (…) ». Le fait que les autorités romaines soient Chronographia).
capables de les distinguer prouve l’existence de Cependant, le pouvoir des chefs de tribu n’est pas
structures politiques (assemblées ?), composées de absolu. Ceux-ci doivent prendre en compte la
notables (aristocrates ?), probablement les membres volonté des membres des différents clans. Les
des domus les plus puissantes. Dans son récit, sources romaines ne nous donnent qu’une idée plus
Ammien Marcellin qualifie Masilla d’« optimates » ou moins vague des structures politiques tribales.
(« Mazicum optimatem », Ammien Marcellin, Au Ve siècle avant notre ère, l’historien grec
XXIX, 5, 51). Certains d’entres eux, comme Mathun Hérodote signale au sein des Nasamons la présence
fils de Massiranis de la familia des Medid de la gens de plusieurs chefs : « Il y avait chez eux de jeunes
des Musunii Regiani, porte même le titre de prin- fous, fils de grands personnages qui, devenus adultes,
ceps, ce qui révèle la puissance de leur clan au sein avaient imaginé […] d’aller voir les déserts de Libye »
de la tribu des Musunii Regiani. Selon Stéphane (Hérodote, II, 32). Ammien Marcellin indique que
Gsell, « la tribu, si solidement constituée chez d’autres le roi des Isaflenses, Igmacen, pourtant très puissant
peuples, par exemple les Gaulois et les Germains, où (« bien connu en ces régions et distingué par sa
ses éléments se cimentent en une unité territoriale, richesse […] », Ammien Marcellin, XXIX, 5, 46), ne
politique, administrative, religieuse, économique, peut négocier directement la fin des hostilités avec
n’est chez les Berbères qu’un assemblage de groupes les Romains. Il demande alors à Théodose de lui
qui gardent jalousement leur autonomie et leur esprit envoyer Masilla pour entamer des négociations
particulariste, qui se détachent aisément d’une tribu secrètes. Pour réussir à conclure la paix avec Rome,
pour s’attacher à une autre, quand leur intérêt le leur il exige que l’armée romaine poursuive la lutte
conseille ». Les chefs de tribu ou de confédérations contre ses propres troupes afin de convaincre les
sont donc le plus souvent issus des gentes les plus membres de sa tribu : « Igmacen, dans des pourpar-
puissantes. Certaines familles berbères semblent lers secrets, engagea le général, dont le caractère était
exercer une influence prépondérante au sein de leur par lui-même fort opiniâtre, à menacer durement ses
tribu en monopolisant les plus hautes fonctions. compatriotes, pour lui donner la possibilité de faire ce
C’est le cas de Matif et de son fils Iulius Nuffusi, qu’il voulait et, en leur livrant bataille sur bataille, à
dans la seconde moitié du IIIe siècle, à la tête de la les mettre aux abois » (Ammien Marcellin,
XXIX, 5, 52). L’impuissance d’Igmacen de conclure
TABLE DE BANASA - TABULA BANASITANA directement la paix avec Rome montre la puissance
Texte gravé sur une plaque de bronze, datant de de ces clans. En outre, les rivalités entre les membres
la fin du IIe siècle, découvert dans les vestiges du d’une même domus, pour s’emparer du pouvoir,
forum de la ville romaine de Banasa, aujourd’hui sont parfois féroces, pouvant aller jusqu’au meurtre
Sidi Ali bou Junoun au nord du Maroc, dans la comme dans la famille de Nubel. On observe des
province de Maurétanie Tingitane.
comportements identiques dans le monde germa-

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DOSSIER : LE CADRE DE VIE DES BERBÈRES

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Les genres de vie en Berbérie. nique avec le roi wisigoth Fritigern et l’empereur (princeps gentium des Macénites et des Baquates). Ce
© Olivier Henry.
romain Valens (364-378) (Ammien Marcellin, titre est parfois porté uniquement par le chef d’un
XXXI, 12, 9). Parfois, ce sont ces assemblées de clan (familiae). Certains sont qualifiés de rex (« roi »)
notables qui exercent le pouvoir. Au IVe siècle, selon ou de regulus (« petit roi »), sans que l’on puisse en
Ammien Marcellin, les Mazices envoient une délé- comprendre vraiment la différence. En 277, Iulis
gation auprès de Théodose dans la ville de Tipasa Matif, le chef de la tribu des Baquates, porte le titre
pour demander la paix (Ammien Marcellin, de rex, tandis qu’au IVe siècle le Berbère Nubel de la
XXIX, 5, 17). Au VIe siècle, Corippe parle des tribu des Jubalenses est qualifié, par Ammien
« patres » de la tribu des Astrices qui, face à la Marcellin, de « regulus per nationes Mauricas »
menace militaire des troupes byzantines, décident (Ammien Marcellin, XXIX, 5, 2). Le problème est
de se soumettre : «Ta puissante réputation, très grand qu’on ne sait pas si l’historien latin exprime une réa-
chef, la vigueur de ton esprit, ton courage et ta lité politique ou juridique dans le monde berbère ou
loyauté, te précédant, ont terrifié de la même façon simplement son opinion personnelle.
tous les peuples et les amènent reconnaissants sous tes En cas de conflit armé, certaines tribus, c’est-à-dire
lois. La nuque courbée en arrière, l’illustre peuple des les différents clans, se placent sous le commande-
hommes Astrices se soumet lui-même à tes ordres, à ment d’un chef de guerre ou forment une fédéra-
toi qui es si courageux. Les pères du peuple aiment tes tion avec d’autres tribus. Au IIIe et au IVe siècle, les
traités et les souhaitent en même temps : voulant ser- sources littéraires et épigraphiques romaines dési-
vir, ils préparent leurs cous aux jougs. Épargne ceux gnent ces chefs de guerre par le terme « dux » qui
qui te le demandent, toi qui es illustre » (Corripe, La désigne, dans l’Empire romain, selon Seston
Johannide, V, 400-405). Une inscription latine (CIL, William, « le chef d’une formation tactique à mission
VIII, 20216) datant probablement de la même déterminée, tantôt il est, à côté des troupes cantonnées
période, utilise aussi le terme de seniores. dans une province, à la tête d’un groupement tempo-
raire de vexillations légionnaires et d’auxilia ; tantôt
Les chefs de tribu et les alliances son autorité s’étend à certaines ou à toutes les forces
tribales d’une province ». Au IIIe siècle, la dédicace du légat
Dans les sources romaines, les chefs de tribus portent romain de Numidie, C. Macrinius Decianus, célé-
généralement le titre de principes gentis. Ceux-ci peu- brant des victoires militaires contre plusieurs tribus
vent être les représentants d’une tribu (princeps gen- berbères, signale une vaste coalition de tribus
tis Baquatium) ou d’une confédération de tribus (Bavares, Quinquegentanei et Fraxinenses) com-

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mandée par un dux (CIL, VIII, 2615). Les Le charisme de Tacfarinas est tel que sa mort est
Quinquegentanei sont également le regroupement considérée comme primordiale par les militaires
de plusieurs tribus (quinque gente, « les cinq tri- romains pour mettre fin à la révolte des Musulames
bus »). À la fin du IVe siècle, le berbère Sugges est et de leurs alliés : « On fait dire dans les rangs de s’at-
dux de la tribu des Mazices (Ammien Marcellin, tacher à Tacfarinas, connu de tous après tant de com-
XXIX, 5, 27) nommé vraisemblablement par des bats ; si le chef ne périssait, la guerre n’aurait jamais
notables (principes) comme un certain Belles selon de fin. Mais, lui, voyant ses gardes renversés, son fils
l’historien romain. À deux reprises, la tribu des déjà prisonnier, et les Romains affluant de toutes
Baquates s’associe à deux autres tribus : une pre- parts, se précipitent au milieu des traits et se dérobe à
mière fois avec les Macénites et une seconde fois la captivité par une mort qu’il fit payer cher. Tel fut le
avec les Bavares occidentaux. À la fin du IIe siècle
terme de la guerre » (Tacite, Annales, IV, 25). Au
(en 173 ou 175), les tribus des Baquates et des
IVe siècle, la fuite du berbère Firmus provoque éga-
Macénites se fédèrent en désignant Ucmetio
lement la dislocation de son armée : « Firmus se
comme principe gentium. Celui-ci appartient certai-
dérobant à sa perte toute proche, bien qu’il fût solide-
nement à la tribu des Macénites car elle est la pre-
ment protégé par une multitude de renforts, aban-
mière mentionnée (« principe gentium Macennitum Stèle du princeps de Toudja
donna la foule qu’il avait assemblée en grand nombre (CIL, VIII, 8984). Pour renforcer
et Baquatium »). Dans la seconde moitié du son emprise en Afrique du
à prix d’argent. Son départ clandestin provoqua la
IIIe siècle, un chef est nommé à la tête des Baquates Nord, les autorités romaines
dispersion de la foule et, privée de chefs, elle s’égailla s’appuient sur les chefs
et des Bavares avec le titre de principe gentis locaux berbères. Cette stèle
Bavarum et Baquatium. L’usage du singulier (gentis) par petits groupes dans toutes les directions, offrant a été découverte à Toudja
dans commune de la wilaya
semble indiquer une fusion entre les deux gens au ainsi aux nôtres la possibilité d’envahir son camp » de Béjaïa en Kabylie D. R.

profit des Bavares puisque ceux-ci sont mentionnés


en premier.
Ces chefs de guerre sont parfois choisis alors qu’ils
ne sont pas membres de la tribu. C’est le cas du
Numide Tacfarinas, au début du Ier siècle, nommé
par les principes de la confédération musulames
pour ses talents militaires et son charisme. Cet
ancien auxiliaire romain est désigné pour mener la
guerre contre Rome : « Il réunit d’abord, pour le vol
et le butin, des bandes vagabondes, accoutumées au
brigandage ; bientôt il sut les discipliner, les ranger en
détachements et en escadrons ; enfin, de chef d’aven-
turiers, il devint général des Musulames. Ce peuple
puissant, qui confine aux déserts de l’Afrique, et qui
alors n’avait point encore de villes, prit les armes et
entraîna dans la guerre les Maures, ses voisins : ceux-
ci avaient aussi leur chef, Mazippa » (Tacite,
Annales, II, 52). Le choix d’un homme issu d’une
tribu différente n’a rien de surprenant comme le dit
le Musulman Ibn-Khaldûn : « Un homme apparte-
nant à une tribu a pu entrer dans une autre parce
qu’il a une inclination pour elle, ou qu’il s’y attache en
qualité d’affidé ou de client […]. Ayant alors adopté
le patronyme commun de ses nouveaux hôtes, il
compte comme un membre de la tribu […]. Jouissant
des avantages que procure la parenté, il est, pour ainsi
dire, le parent de ses protecteurs. Peu importe dans
quelle tribu un homme est né, il n’appartient en réa-
lité qu’à celle dont il partage le sort et dont il consent
à observer les règlements » (Prolégomènes).

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Carte des tribus berbères (Ammien Marcellin, XXIX, 5, 34-35). Au début du Aristide Letourneux : « Il arrive quelquefois, soit à la
dans les Kabylies après le
début du IIe siècle ; d’après IIe siècle, Dion Cassius mentionne encore les nom- suite de longues guerres civiles, soit lorsqu’elle ne se
Jehan Desanges, Catalogue
des tribus de l’Antiquité breuses victoires militaires du Maure Lusius sent pas assez forte pour lutter seule contre ses enne-
classique à l’Ouest du Nil, Quietus qui commanda avec succès ses guerriers mis, que la tribu se démembre ou s’incorpore tout
université de Dakar, 1962,
carte 3. © Olivier Henry. lors des campagnes militaires menées par l’empe- entière à une autre » (La Kabylie et les coutumes
reur Trajan en Dacie et en Parthie. Plus de 150 ans kabyles Paris, 1872-1873, rééd. 2003). Chaque frac-
après, l’historien Ammien Marcellin compare tion mène alors son propre destin et reprend son
encore le maître de la cavalerie romaine (magister nom donnant ainsi, pour un étranger, la fausse
equitum) Théodose, le père de l’empereur du même impression qu’il s’agit d’une nouvelle tribu.
nom, à Lusius Quietus pour le flatter : « Il était en L’historien Yves Modéran cite un passage de l’Iftitâh
effet tout à fait comparable aux chefs d’antan d’Al-Qâdi al-Nu’mân du Xe siècle pour expliquer ce
Domitius Corbulon et Lusius, dont l’un sous Néron, phénomène : « Constituez-vous une tribu (qabîl)
l’autre quand Trajan gouvernait l’Empire romain, se unique ? Les Kutâma répondirent : Non, le nom de
distinguèrent par de nombreux faits d’armes » Kutâma s’applique à nous tous, mais nous nous rami-
(Ammien Marcellin, XXIX, 5, 4). Ce sont grâce à fions en divers tribus (qabâ’il), clan (afhâd) et
leurs qualités personnelles et au respect qu’ils inspi- familles (buyûtât) ».
rent, et non à leur statut de princeps gentis, que des Le nom de la tribu ou de la confédération tribale
hommes comme Tacfarinas ou Lusius Quietus s’as- est généralement celui de la gens la plus puissante.
surent la fidélité de leurs troupes. Lorsqu’elle s’affaiblit, notamment à la suite de
défaites militaires, cela engendre de nouveaux
La fragmentation des tribus rapports de force entre fractions tribales (clans ou
En cas de défaite militaire ou de grave menace, les tribus). On observe alors un changement de nom
tribus ou les confédérations tribales peuvent se au profit de la gens qui impose son autorité, sans
fragmentent pour survivre. Ce mécanisme de forcément entraîner un changement ethnique au
défense est encore observé à la fin du XIXe siècle en sein de la tribu ou de la confédération tribale.
Kabylie par les Français Adolphe Hanoteau et Ce phénomène est observé au sein de deux

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grandes confédérations, celles des Bavares et des la situation militaire change radicalement à partir
Nasamons. de la fin du IIIe siècle, moment où de « nouvelles »
La première se trouve dans le massif des Babors au tribus apparaissent, comme les Laguatan et les
nord de l’Algérie actuelle. Au IIIe siècle, les Bavares Austuriens (Austuriani). Elles multiplient les raids
multiplient les actions militaires contre le pouvoir contre les provinces romaines d’Afrique orientale
impérial. Pourtant au IIe siècle, le géographe (Tripolitaire et Cyrénaïque). Elles sont originaires
Ptolémée ne mentionne que des Koidamousoi dans des territoires situés au sud de la Grande Syrte entre
cette région, et, au Ve siècle, les sources romaines les deux grandes oasis de Zella et d’Augila. Lors de
parlent des Uctamani. Selon Gabriel Camps, « le la seconde guerre (547-548) entre les berbères
nom même de Bavares peut très bien avoir été celui (Austuriens et Laguantan), originaire principale-
d’une des gentes de la confédération, qui, au cours du ment d’Afrique orientale, et les troupes romaines
IIIe siècle, supplanta momentanément la gens princi- (byzantines), Corippe qualifie les premiers de
pale, celle des Koidamousoi, qui avant (Ptolémée) et Nasamons. Ce choix lexical exprime vraisemblable-
après, sous le nom d’Uctumani-Kotama (Ibn- ment la volonté de Corippe de montrer le lien étroit
Khaldûn), exerça la primauté sur l’ensemble de la avec les anciens Nasamons, avec lesquels on trouve,
fédération. La gens bavare qui donna son nom à la par ailleurs, de nombreuses similitudes (religieuses
fédération dut s’épuiser dans les insurrections du et militaires). De plus, leurs chefs sont qualifiés de
IIIe siècle, et après un temps d’incertitude et d’anar- pinnatus (Corippe, La Johannide, V, 264), dont le
chie, qui correspond au IVe siècle et à la guerre de sens serait celui d’« emplumé ». Ce détail n’est pas
Firmus, les Uctamani reprirent leur prépondérance » anodin, car Dion Chrysostome précise que les
(Gabriel Camps, « Bavares », Encyclopédie berbère, 9, Nasamons portent des plumes sur la tête au début
1991). du IIe siècle de notre ère. Selon Yves Modéran, ces
La seconde confédération est localisée dans le sud similitudes pourraient s’expliquer par le fait que
de la Libye actuelle. Au Ve siècle avant notre ère, l’ancienne confédération des Nasamons s’est frag-
Hérodote note que les Nasamons se déplacent entre mentée sous la pression militaire romaine.
la côte syrtique (Libye actuelle) et l’oasis d’Augila Certaines fractions, comme les Austuriens et
(nord-est de la Libye actuelle) : « En été, ils laissent Laguatan, ont alors progressivement reconstitué
leurs troupeaux sur le bord de la mer et montent vers leur force, menaçant ainsi de nouveau les territoires
le pays d’Augila pour y faire la récolte des dattes » romains. Corippe mentionne aussi le cas de la tribu
(Hérodote, IV, 172). Ils subissent une terrible des Frexes. À l’origine, il s’agit d’une petite tribu
défaite contre le légat Suellius Flaccus, en 86 de paisible vivant vraisemblablement dans le sud-
notre ère. Selon les écrivains romains (Denys le ouest de la province romaine de Byzacène : « Élevé
Périégète), ils sont alors complètement exterminés : par les réponses inhabituelles de l’oracle, le peuple se
« De nombreux tributaires des Romains se révoltèrent réjouit et se tait : car c’était un petit peuple »
à cause des prélèvements sévères qui étaient effectués. (Corippe, La Johannide, III, 153). Sous le règne du
Ce fut le cas des Nasamons. Ceux-ci tuèrent les per- roi vandale Hilderic (523-530), leur chef Antalas se
cepteurs du tribut, vainquirent le légat de Numidie, révolte. Il multiplie alors les actes de pillage en
Flaccus, et s’emparèrent de son camp. Ayant découvert volant des moutons qu’il cache ensuite dans des
dans ce camp, outre d’autres vivres, une grande quan- lieux inaccessibles (Procope, Guerre vandale,
tité de vin, ils s’enivrèrent et s’endormirent. Mis au II, 21, 17-18). Au fur et à mesure que ses forces mili-
courant de cela, Flaccus les attaqua et les détruisit taires s’accroissent, il incendie plusieurs villes. Attiré
tous, et il n’épargna pas même ceux qui étaient par ses succès, des groupes d’individus très hétéro-
inaptes au combat. Domitien, gonflé d’orgueil par ce clites, originaires du sud et de l’ouest de la province
succès, déclara au sénat : “J’ai interdit aux Nasamons romaine de Byzacène (Tunisie), rejoignent Antalas.
d’exister” » (Zonaras, Annales, XI, 19, éd. Pinder, t. Ceux-ci deviennent des membres à part entière de
II, 1844). Pourtant, au IIe siècle, le géographe la tribu des Frexes car Corippe affirme qu’ils for-
Ptolémée mentionne toujours leur présence près de ment une véritable gens lors de la guerre de 546,
l’oasis d’Augila au sud de la province romaine de confirmant ainsi le récit d’Ibn-Khaldûn.
Cyrénaïque. La seule différence avec les siècles pré- Les sources romaines ou byzantines sont malheu-
cédents est qu’ils ne sont plus considérés comme reusement trop lacunaires pour identifier ces diffé-
une menace par les autorités romaines. Cependant, rentes fractions tribales.

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