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teledoc le petit guide télé pour la classe

2006
2007

Chez Maupassant (6)


Ce cochon de Morin
Un téléfilm de Laurent Heynemann (2008), Deux adaptations de contes très cruels de
scénario de Jean Cosmos et Laurent
Maupassant mettent en scène des petits-bourgeois:
Heynemann, avec Julien Boisselier
(Augustin Labarbe), Hande Kodja (Henriette dans Ce cochon de Morin, la vie d’un petit commer-
Bonnel), Didier Bénureau (Morin). çant qui a osé embrasser une jeune fille est brisée
1h
tandis que cette dernière se laisse séduire par un
Une soirée
Un téléfilm de Philippe Monnier (2008),
plus jeune ambitieux ; dans Une soirée, un notaire
scénario de Cécile Maistre, Gérard Jourd’hui de province est plongé dans l’ivresse d’une fête
et Jacques Santamaria, avec Thierry parisienne qui le tourne en ridicule.
Frémont (Prosper Saval), Clément Sibony
(Romantin).
30 min

FRANCE 2
MARDI 18 MARS, 20 h 50
« Les bourgeois, c’est comme les cochons… »
Français, troisième et seconde

La nouvelle: Ce cochon de Morin sauvé par un porc destins, fait de Labarbe le véritable héros de
Ce cochon de Morin > Comparer les deux personnages principaux. l’intrigue. Cette position stratégique est aussi
Encore émoustillé par une Commenter le comportement de Labarbe. emblématique de la manipulation sociale qu’il
semaine passée à Paris, Dégager la « morale » de l’histoire. exerce sur les autres, laquelle passe avant tout
Morin, commerçant à • Des portraits contrastés. D’une durée deux fois par le langage. À Morin qu’il utilise pour son
La Rochelle, tente plus longue qu’Une soirée, Ce cochon de Morin a travail de journaliste, il ment et vole accessoi-
d’embrasser une jeune aussi une structure dramaturgique plus complexe. rement de l’argent ; à son « ami » le procureur de
femme dans le train qui le Plus de personnages, plus de lieux, un voyage la République, il obtient « à force de persuasion
ramène chez lui. Son ami en train, deux séquences oniriques, un présent de et d’arguments juridiques » l’abandon des
Labarbe, chargé d’étouffer narration entrecoupé de plusieurs flashes-back, le poursuites (certes, sous réserve du retrait de la
l’affaire, se rend chez les tout destiné à sonder la moralité suspecte de la plainte de l’oncle) ; à l’oncle, il conseille la
parents de la victime. bourgeoisie de province. prudence contre la mauvaise publicité que cette
Charmé à son tour, l’homme Extrait des Contes de la bécasse (1883), recueil affaire de mœurs pourrait avoir sur la réputation
règle le litige en passant d’histoires parfois grivoises au ton âpre et de sa filleule ; à Henriette elle-même, il fait une
une nuit délicieuse avec la sarcastique, Ce cochon de Morin attaque non sans cour aussi assidue que fallacieuse ; enfin, au
belle. ironie la déloyauté féminine dont est victime journal, il livre de la vie de Morin une version
Morin et dont son ami Labarbe est le grand carencée qui a valeur de nécrologie officielle.
Le conte : Une soirée triomphateur. Ces deux personnages que tout • Un Tartuffe ordinaire. Labarbe, que tous appré-
Prosper Saval, notaire à oppose sont pourtant les deux faces de la même cient, est en réalité un imposteur qui trompe
Vernon et grand amateur de pièce bourgeoise. L’un est un commerçant timide, son monde. Son existence est faite de compromis
musique, se rend à Paris maladroit, naïf, dominé sinon émasculé par une avec sa conscience et celle des autres.
pour y entendre un opéra. grosse femme acariâtre et bigote ; l’autre est un L’immoralité – et celle d’Henriette, fausse sainte-
Dans une brasserie journaliste rusé, distant, calculateur, habitué à nitouche, dont les œillades constituent l’arme
montmartroise, il fait la observer la société et à entendre potins et principale de séduction – est sa morale, l’obli-
rencontre du peintre secrets pour en faire son miel (Morin, au courant geant à quelques contorsions avec la loi des hom-
Romantin qui l’invite à sa des ragots grâce à son magasin, est un de ses mes et la sienne propre. Or, cette immoralité
crémaillère. Flatté de précieux informateurs). Ambitieux et amateur n’est pas pour autant érigée en règle de vie.
pouvoir approcher des de femmes, Augustin Labarbe sait toujours être L’homme n’en fait pas un principe. Parfaitement
artistes connus, Saval s’y là où son intérêt se trouve. banalisée, elle est une immoralité ordinaire,
rend mais doit rester seul à • « Du doigté ». Morin, échauffé par les évoca- quotidienne, au point d’être comme une seconde
attendre les invités après tions érotiques de Labarbe, compromet sa nature pour le héros. Et l’acteur Julien Boisselier
que Romantin a été réputation, son commerce et sa vie pour avoir de la suggérer régulièrement à coups de souri-
contraint de s’absenter. transgressé les bonnes mœurs. Labarbe, au res enjôleurs ou discrètement carnassiers, de
Ceux-là, rapins et contraire, agit avec « doigté » pour aller plus loin regards conquérants, matois ou faussement
gourgandines, le tournent dans le dévoiement et le cynisme. De cela, le ennuyés, d’inflexions de voix tour à tour mysté-
alors en ridicule. journaliste se nourrit – il est autant mû par sa rieuses, rassurantes, paternelles ou désapproba-
quête des femmes que par des aspirations à la trices. Un vrai comédien, ce Labarbe !
fois politiques et littéraires – comme le suggère
la chute de l’histoire où la coquine Henriette Descente en enfer le temps d’Une soirée
invite son amant éphémère à la retrouver au «16, > Étudier la dramaturgie. Analyser le jeu de
rue de Courcelles » où elle tient un salon litté- l’acteur Thierry Frémont.
raire. Cynique par jeu et roué par intérêt, Labarbe • La structure dramaturgique. Au XIXe siècle, les
annonce le Georges Duroy de Bel-Ami (1885), qui vocables « conte » et « nouvelle » sont employés
séduit les femmes pour en faire le marchepied indifféremment pour désigner tout récit d’in-
de son ascension sociale. Pourtant, loin de vention de longueur restreinte. Cela suppose une
susciter la réprobation de son milieu, Labarbe, action peu complexe, un nombre limité de per-
Rédaction Philippe Leclercq, professeur de qui affiche à tous le visage de l’honnêteté, entre- sonnages, un espace et une temporalité resserrés
lettres modernes tient de solides relations mondaines, sait se faire ou elliptiques. Concernant leur transposition à
Crédits photo France 2 / Jean Pimentel
Édition Émilie Nicot et Anne Peeters
des alliés tout en ménageant ses ennemis quand l’écran, la concision de ces récits s’adapte par-
Maquette Annik Guéry il le faut et se fraie discrètement un passage faitement aux contraintes de lieu et de durée du
dans les eaux troubles de la connivence. court ou du moyen métrage. Trente minutes de
Ce dossier est en ligne sur le site
de Télédoc. • Un poste stratégique. Sa position de narrateur film suffisent, en effet, à trousser la nouvelle
www..cndp.fr/tice/teledoc/ de l’histoire, au point d’intersection de tous les Une soirée (1883), extraite du recueil Boule de
suif (1899). Le film, comme la nouvelle, se com- du goût – que Saval s’est construit et qu’il joue Forme courte
pose de trois parties avec épilogue. La première avec une fatuité au moins égale à son naïf
Philippe Monnier,
d’entre elles, que nous intitulerons « Chez Saval » enthousiasme. La bouche en cul de poule, les
réalisateur d’Une soirée :
permet de croquer le portrait ironique du héros ; yeux dans le vague, les sourcils froncés pour
le deuxième mouvement ou « La rencontre » exprimer son plaisir indicible pour les choses de « La contrainte de la forme
pointe la gentille naïveté du personnage, par l’art, Frémont-Saval (qui s’est littéralement courte […],
contraste avec les artistes à l’esprit aussi vif que composé une « tête ») est tout entier habité par particulièrement dans les
malicieux qu’il rencontre ; le troisième volet que sa passion qui fait de lui un gentil halluciné. films de 30 minutes, impose
nous appellerons « La mise à nu » (au propre Car, chez Maupassant (et Frémont en suggère les une narration rapide, dense,
comme au figuré) est traité sur le mode gro- nuances), l’homme n’est jamais complètement efficace, nécessite qu’on
tesque et pathétique. Ici, Saval, hors de son mauvais. Il y a chez ce Saval une part de soit attentif à chaque
milieu, est pris au piège d’une ronde infernale. Il candeur maladroite qui finit par le rendre un tant détail, à l’attaque des plans,
perd alors toute sa superbe et devient la victime soit peu attachant en dépit de son caractère à l’équilibre entre ce qu’on
d’une cruelle farce de noceurs. vaniteux. À sa décharge, il est à la fois victime et montre et ce qu’on suggère.
• Prétentions musicales. Le vaniteux Saval s’est à reflet de son propre milieu. En 90 minutes, on peut
ce point entiché de l’art lyrique qu’il en délaisse • Morale. Pour s’en convaincre, réécoutons un prendre son temps, parfois
son métier. On le voit éconduire un client (et instant Maupassant au début de son histoire : souffler un peu ;
néanmoins ami) venu le solliciter pour une ques- « il [Saval] passait dans Vernon pour un artiste. » une demi-heure, c’est un
tion de testament. En fait, ce dernier que Saval Cette formulation attributive confère d’emblée sprint. Il faut dire tout de
traite de « rustre » et de « philistin » n’est guère à Saval des prétentions artistiques auxquelles il même que la capacité à
plus digne de sa considération. Pensez, l’indi- se doit de répondre. Or, faute de n’être pas tenir le rythme tient
vidu s’est endormi au cours d’une de ses soirées artiste, Saval a décidé de le jouer, de « passer beaucoup à la qualité du
de récital ! Il faut dire que Maître Saval, qui a pour », d’en contrefaire les poses délicates, de scénario […] Enfin, bien
tout du comportement excessif des nouveaux prendre ainsi des airs inspirés et de débiter des sûr, il y avait le défi de
convertis, ne transige pas sur la question de la fadaises afin de satisfaire les attentes niaises trouver un équivalent
musique. Il en fait même une question d’orgueil des autres. Or, ce que montre notre petite étude cinématographique non
qui le pousse à «excommunier» le pauvre béotien de caractère, c’est que l’ignorant Saval a une seulement à l’univers de
de son cercle d’intimes, petite cour de provin- vision idéalisée de l’art et de la vie des artistes, Maupassant mais aussi à son
ciaux importants dont on commentera le piquant loin de la réalité prosaïque à laquelle il est fina- regard, à son sens comique,
tableau (de groupe). Gavé d’une prétention musi- lement confronté. Au terme de sa nuit cauche- à sa noirceur, à son sens du
cale, Saval n’est pas sans nous évoquer quelque mardesque, il est étendu nu, par terre, comme raccourci. »
précieux – tout aussi ridicule – de chez Molière. tombé du piédestal sur lequel il s’était si haut
C’est évidemment la médiocrité des bourgeois de perché. « La peinture est un art fort inférieur », Extrait du dossier
province que Maupassant raille ici avec férocité. répond-il en guise de morale à celle qui lui de presse de la série.
Une médiocrité, mais aussi une vacuité intellec- demande où sont passées ses toiles. La fatuité, la
tuelle et culturelle, qui les poussent à ériger leur vantardise, la malhonnêteté intellectuelle, en un
amateur de musique zélé au rang d’« artiste ». Au mot la bêtise est un défaut incurable chez
milieu de ces bourgeois caquetants, Saval est un certains êtres, nous dit l’auteur d’Une soirée. Loin
coq qui se pique de posséder un « bel organe de de se remettre en question, tout ce que Saval
baryton ». Ce que le narrateur de la nouvelle retiendra de sa mésaventure, c’est un peu de
dément en précisant avec dérision qu’il n’a que rancœur à l’égard des peintres et de leur « art
« ce qu’on appelle un filet de voix, rien qu’un très inférieur ».
filet, un tout petit filet ». Lequel prête évidem- „
ment à sourire à l’écoute de l’interprétation éton-
nante qu’en donne le comédien Thierry Frémont
dont on étudiera le jeu avec soin.
• Un rôle de composition. Ce qui frappe d’em-
blée, c’est l’application ostensiblement affectée
avec laquelle l’acteur joue son personnage de Pour en savoir plus
dandin joyeux. Toujours à la limite du surjeu, il
incarne avec justesse une certaine idée de la • L’association des amis de Guy Maupassant met en
médiocrité bourgeoise. Il cabotine à l’exacte ligne ses œuvres complètes numérisées.
mesure du « rôle » – sorte d’arbitre vernonnais http://maupassant.free.fr/
Une séquence onirique
Plans rapprochés

À l’écrit, le glissement de la réalité au rêve s’effectue simplement, « naturelle-


ment » dirons-nous. Il suffit pour cela de quelques mots. À l’écran, la transition
est plus périlleuse. Le réalisateur doit user de quelques artifices techniques permet-
tant de rendre intelligible le changement d’instance narrative. Démonstration avec
une séquence de Ce cochon de Morin.
« Morin la dévorait des yeux… [1] [...] Elle roula autour de ses jambes une couverture
de voyage, et s’étendit sur les banquettes pour dormir. [...] Alors il supposa des combi-
naisons qui le conduisaient au triomphe. Il imaginait une entrée en rapport chevale-
[1] resque ; des petits services qu’il lui rendrait ; une conversation vive, galante, finissait
par une déclaration qui finissait par… »
« Il supposa », « il imaginait » nous confie le narrateur omniscient à propos de Morin
assis non loin d’Henriette dans le train qui le ramène chez lui. Nous sommes donc placés
à l’intérieur des pensées bouillonnantes du personnage. Pour les signifier et nous les
donner à voir d’un point de vue filmique, le réalisateur a fait le choix d’une séquence
onirique, c’est-à-dire qu’il a opté pour un procédé subjectif visant à matérialiser à l’écran
le contenu mental du protagoniste. Cette séquence constitue une parenthèse drama-
tique par rapport à la réalité chronologique des faits. Au sens propre, la scène n’existe pas,
ou plutôt elle n’a de réalité que dans l’esprit du personnage à l’intérieur duquel nous
avons la chance de pénétrer.
[2]
Ce qui à l’écrit s’intègre parfaitement dans le continuum narratif par la grâce des verbes
introducteurs « supposer » et « imaginer » se trouve ici lié au reste du récit par la conti-
guïté ou la mise sur le même plan des images. Le passage de la réalité au rêve semble tout
aussi « naturel » dans un cas comme dans l’autre. Nous savons néanmoins que ce que
nous voyons n’appartient pas à l’action présente, que cette petite cour à laquelle se
livre le héros n’en est qu’une extrapolation fantasmée, que par rapport à ce qu’on pour-
rait appeler la «réalité de la fiction» correspondant à la suite de faits «réels» (diégétiques
et extradiégétiques) qui compose l’histoire du récit, cette scène est de l’ordre de la
« fiction de la fiction ».
Cependant, pour assurer la compréhension du spectateur concernant la transition
[3] réalité/rêve, le réalisateur a recours à un autre procédé éminemment subjectif: la voix off.
L’artifice consiste ici à faire entendre le monologue intérieur du personnage qui se propose
d’attaquer sa compagne de voyage sur le thème (bien connu de lui) de la mode. Alors que
nous venons de voir la jeune personne endormie quelques secondes plus tôt sur son
siège [2], nous pouvons maintenant la voir éveillée, souriante et à l’écoute des propos
de Morin dans le nouveau plan [3]. La voix off a rendu le passage d’un plan à l’autre intel-
ligible. Le spectateur ne se trompe pas et sait qu’il a affaire à un rêve, c’est-à-dire à
une scène détachée de la réalité de l’action. De plus, le changement de temporalité
(passage de la nuit au jour signifié par le nouvel éclairage), l’audace de Morin répétant
les mots de Labarbe (« la bouche en cerise »), le comportement avenant et étonnam-
ment muet de la jeune femme sont des éléments qui rendent l’action tellement incongrue
[4] qu’elle ne peut être le fait que de l’imagination enfiévrée du bonhomme. L’accélération
du rythme de la musique et surtout le changement d’axe de la caméra [4] indiquent
qu’après un début timide des pensées de Morin, l’homme est maintenant envahi par ses
fantasmes sexuels. Et les images de plus en plus osées qui se forment dans son esprit et
qui s’affichent sur l’écran sont révélatrices du désir qui le taraude depuis longtemps (voir
la première séquence onirique). Évidemment, la femme répond à son fantasme : elle
relève sa jupe, laissant découvrir son aiguillette, attribut féminin de charme dont est
précisément en train de parler Morin qui s’enfonce désormais encore plus dans le sommeil
et l’univers des rêves érotiques… [5]

[5]

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