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SPLENDEURS ET ABÎMES.

À PROPOS DE L'INTERPRÉTATION EN
PSYCHANALYSE D'ENFANTS

Manuela Utrilla Roblès

Presses Universitaires de France | « Revue française de psychanalyse »

2012/2 Vol. 76 | pages 331 à 349


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ISSN 0035-2942
ISBN 9782130593911
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30 mars 2012 - L’interprétation dans la cure avec l’enfant - Collectif - Revue française de psychanalyse - 175 x 240 - page 331 / 640

I – Spectre de l’activité interprétative

Splendeurs et abîmes.
À propos de l’interprétation
en psychanalyse d’enfants
Manuela Utrilla Robles
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Ne trouvant pas une meilleure expression pour designer ce que F. Guignard
a décrit comme conglomérat de l’infantile, je vais essayer de saisir l’incompres­
sible grandeur de la rencontre avec un enfant, tissée par la fragrance de l’immé­
diateté, traversée par la parole comme une trame tout d’abord silencieuse,
qui se meut ensuite entre la nuit des contenus inconscients et la lumière du
­souvenir, entre l’ignorance et la sonorité vivante des mots. À la recherche
d’un rêve nouveau contenant des vibrations infinies, celles de la pensée parta-
gée et transmise, nous, psychanalystes d’enfants, sommes à la fois ainsi que
les patients, acteurs, directeurs, spectateurs, scénaristes d’un jeu proche du
drame où les résonances tremblantes de l’amour parlent du devenir, du destin,
du comment nous pouvons saisir la vie à travers les abîmes de l’inconscient,
pour découvrir que rien de ce qui a été vécu n’est trop infime et que le plus
petit des événements peut se déployer comme un génie resplendissant dans
l’infinitude du monde psychique, grand éclat de lumière : splendeur.
Abîmes et splendeurs figurent aussi bien la pensée des enfants que la nôtre,
un rapprochement plein d’énigmes et de difficultés, une aventure saisissante,
celle de la plongée dans notre propre enfance pour recréer une névrose infan-
tile enfouie dans les pénombres, prête à se renouveler comme « une éternelle
capacité de rêverie » (R. Diatkine, 1994, p. 18) où « le désir de l’interprète »
(M. Fain, 1982) dessine la demeure du devenir de la rencontre.
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332 Manuela Utrilla Robles

LES NUITS ÉTOILÉES

C’était un mot ou plutôt un concept ? Attendez ! Un mot c’est un terme,


une expression, un vocable ; alors que concept nous renvoie à la pensée, à la
représentation, à l’idée. Aristote définissait le concept comme la représentation
mentale d’un objet, et la psychanalyse n’avait pas encore été inventée. Pourtant,
la relation mot-concept me semble pleine d’ombres, un peu comme si j’écou-
tais San Juan de la Cruz : Noche oscura del alma (nuit sombre de l’âme) et à la
fois la voix de Freud qui disait dans l’Aphasie que les représentations de mots
forment un système fermé alors que les représentations des choses sont un
système ouvert. Comment ? Nous n’avons pas imaginé les représentations de
chose comme un ensemble fermé, collé, presque plaqué à la chose ? Alors que
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les mots ! Oh ! Les mots, porteurs d’une si grande liberté que l’on dirait des
étoiles qui dansent dans le ciel. Comment, donc, comprendre ces contrastes ?
Et encore, si nous prenons la notion d’étoile, voici ce qu’elle contient :
astre, planète, soleil, destin, signe, fortune, chance, acteur, créateur, interprète,
comédien, vedette, star, lumière. Je vais m’arrêter à lumière pour associer à :
quand on parle, la lumière se fait. Pas toujours…
Imaginons que le rideau s’élève et qu’une scène apparaît.
C’est l’obscurité, cela veut dire que les personnages ne comprennent rien
de ce qui leur arrive, ils sont tous angoissés par la situation qui semble inso-
lite : un couple qui parle à une dame qu’ils ne connaissent guère, assise pres-
que immobile, elle les écoute. Et ils désirent parler, qu’est-ce qui leur donne ce
désir ?… L’imagination. Ils ont imaginé qu’elle pourrait tout changer, presque
magiquement, changer leur vie, celle de leur enfant, donner des solutions là où
tout semble fermé, apporter une lumière à la nuit qui les habite.
La dame qui écoute s’en étonne : comment ? Puisqu’ils parlent d’Estrella,
leur fille (estrella veut dire étoile), elle n’illumine pas leurs vies ? Mais elle ne
dit rien encore, cela viendra.
Voyons ! Les propos des parents sont tissés avec des mots, ces mots-là
ne semblent pas les tranquilliser, tout au contraire, l’on dirait que derrière
ces mots se cache la souffrance, avec une petite teinte de tragédie, une inter-
rogation toujours présente : Comment cela peut-il nous arriver ? Nous qui
l’avons tant aimé. Dans leur course des mots, presque comme une cavalcade,
ils voudraient tout dire en peu de temps tout, leurs soucis, leurs craintes, leurs
déceptions, frustrations, les ententes et mésententes, les rencontres et les rata-
ges : c’est une condensation. La dame pense : c’est comme un rêve. Et l’envie
lui prend, de connaître Estrella.
Pourtant, Estrella qui a cinq ans et qui n’a pas arrêté de pleurer depuis la
naissance leur rend la vie impossible, ils n’ont pas dormi depuis lors.
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La dame pense : cela est impossible de ne pas dormir pendant cinq ans,
peut-être veulent-ils me dire qu’ils n’ont pas pu rêver, mais ces pensées ne font
qu’accentuer son impression sur la souffrance, qu’elle commence à partager
comme issue d’une contradiction : un enfant nous fait souffrir, au lieu de nous
donner de la joie. Comment peut-on transformer la souffrance en joie, la nuit
en lumière ? Tiens : est-ce qu’il n’y a pas des nuits étoilées ?
Étoilées ? En espagnol, étoilement connote un aspect tragique : quand
une voiture heurte un mur, par exemple, on dit : se ha estrellado contra la
pared (elle s’est « étoilée » contre le mur), synonyme de mort. En français,
nous trouvons les mêmes acceptions d’étoilement comme éclatement, mise en
morceaux.
Voilà que la dame pense à la sexualité infantile avec toutes ses dérives :
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vie et mort. L’immédiateté de la situation ne lui permet pas de penser davan-
tage à d’autres sens, à d’autres figurations, mais cela ne pose pas de problème,
elle a le temps.
Les parents continuent, ils ont eu de mauvaises expériences avec d’autres
collègues qui leur ont dit qu’Estrella était psychotique parce qu’elle ne tient pas
en place, bouge tout le temps, n’est pas attentive à l’école. Ils ne peuvent
pas accepter un diagnostic pareil, ni celui d’hyperactivité ni les propositions
de la médicamenter, il doit y avoir d’autres possibilités !
La dame dit : « Parler ? » Après une minute de réflexion, la mère dit :
« Oui, parler ! »
Et ils parlent : Estrella nous mange avec les yeux, quand on lui demande
quelque chose, elle fait la muette et nous provoque constamment, pas question
de la faire obéir, elle n’en fait qu’à sa guise, elle crie quand quelque chose ne
lui plaît pas, insulte même. Son frère n’en peut plus, elle est méchante avec lui,
à l’école elle frappe les enfants, bouge tout le temps, ne fait rien.
La dame est triste pour cette enfant et se demande si les parents ne disent
pas tout cela pour bien confirmer que leur souci est vrai, pour montrer leur
déception de ne pas avoir eu une fille plus satisfaisante, et quoi encore ? Elle
ne sait rien, c’est la nuit.
« Alors racontez-moi pourquoi vous croyez qu’Estrella a tous ces pro­­
blèmes ? »
« Nous avons beaucoup déménagé, presque une fois par an, avec tout
ce que cela comporte : changements des maisons, réaménagements, change­
ments d’école, se centrer, situarse [situarse veut dire choisir un lieu, se
situer]. »1

1.  Chercher une certaine stabilité, mot intéressant si nous l’associons avec la pleine instabilité de
l’enfant.
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La dame pense en ce moment aux déménagements qu’elle a dû faire dans


sa vie et comprend tout à fait, comme si cela lui était arrivé à elle, et fait un
commentaire : « Mon Dieu que c’est difficile ! »
« Ah ! Vous comprenez ? »
Le père introduit alors une autre version : « Nous avons été très angoissés
par ces changements, peut-être que nos énervements l’ont touchée, mais à ce
point-là ? C’est neurologique ? Aurait-elle quelque chose au cerveau ? »

LA RENCONTRE
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Deux êtres se rapprochent et le monde se met à trembler, le trouble s’ins-
talle dans l’intimité de la conscience, au-dedans les vents s’agitent comme de
grandes vagues porteuses des sensations. R.  Diatkine dirait que la présence
corporelle et l’écart générationnel produisent chez les deux participants
(enfant-adulte) un fonctionnement psychique particulier, une diachronie, un
contraste, des oppositions, des sensibilités inattendues, « fantasmes sadiques
de maîtrise sans limites du corps de l’autre » (R. Diatkine, 1984, p. 18).
Parler de la rencontre, c’est donc parler de l’infini. Mais parler de la
rencontre entre un enfant et un psychanalyste ?
« Un psychanalyste, même inexpérimenté, donne aux propos du patient
– et pas seulement au récit d’un rêve – un sens différent de celui qui a voulu y
mettre le locuteur –, et cette interprétation du texte manifeste me semble être la
définition même de la rencontre d’un être humain avec un psychanalyste dans
une situation où celui-ci travaille » (R. Diatkine, 1984, p. 66).
Et encore, R.  Puyuelo, parlant de la cure analytique : « L’inquiétante
étrangeté est à l’œuvre dans cette rencontre pour penser seul et ensemble sous
le sceau de la conflictualisation œdipienne et du déplacement transférentiel et
contre-transférentiel » (R. Puyuelo, 2002).
Toute rencontre met en place deux psychismes, Winnicott parlerait plutôt
de deux aires de jeu qui se chevauchent. Mais, quelle situation ? Un enfant
avec un adulte. Que faire ? Que dire ? Peut-on parler avec un enfant ?
L’histoire de la psychanalyse infantile est remplie d’anecdotes amusantes,
parce que toutes les querelles suscitent en nous un grand intérêt, en espagnol
nous disons : cotilleos, bavardages. Pourquoi nous amusent-elles tellement ?
Toujours lorsqu’il s’agit des disputes entre deux personnes, cela nous permet
de voir, comme dans un théâtre, des scènes qui nous excitent. Nos pulsions
voyeuristes y trouvent leur compte, mais aussi voir au-dehors de nous, sans
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que nous soyons concernés, nous permet de nous mettre à distance de possi-
bles culpabilités puisque cela ne nous arrive pas à nous, nous nous sentons
protégés. Oui, je ne suis pour rien dans la querelle entre M. Klein et A. Freud,
l’une défendant le monde interne, l’autre l’entourage, quel dilemme ! Ce sont
les parents qui prédéterminent les pathologies des enfants, ou c’est le monde
interne qui ne tourne pas rond ? L’intérieur et l’extérieur, « le pulsionnel, rela-
tionnel, intersubjectif », comme les rédacteurs de ce numéro de la Revue nous
le proposent.
Mais une fois encore, nous devons à la psychanalyse d’enfants l’émer-
gence d’une querelle si enrichissante : monde interne, monde externe, commu­
nication, intersubjectivité, transitionalité, liens, échanges, etc. Et qu’est-ce
que l’on échange ? Qu’est-ce que l’on se prête ? : interprestation ou interpré­
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tation ?
Lebovici nous rappelait que « pour Freud l’hypothèse principale dans
L’Interprétation des rêves consistait en la réactivation des traces imprégnées
de plaisir –  ou de satisfaction du besoin  – qui conduit à l’hallucination. Dit
autrement, le désir de l’objet s’étaye sur la satisfaction du besoin. Lorsque
le bébé réactive ses zones autoérotiques, il mobilise ses traces mnésiques et
hallucine la satisfaction du plaisir. « Ce résumé nous rappelle que pour Freud
c’est le désir qui crée l’objet interne ou qui le recrée : sa représentation est
la conséquence de son hallucination et non de sa perception » (M.  Utrilla,
J.  Cosnier, S.  Lebovici, 1989). « La mère est investie avant d’être perçue »,
« la mère est créée par le bébé ».
Et n’oublions pas non plus que la notion de pulsion, telle que Freud l’a
décrite, est éminemment relationnelle, puisque pulsion sous-entend source,
finalité et objet, qu’il soit interne ou externe, aspect que l’on néglige souvent.
Mais le débat ne fait que commencer, le débat réalité ou monde interne.
Freud : réalité, réalisation du désir, telle est la paire contrastée d’où émane
notre psychisme1.
Oui, bien sûr, cela semble trancher la question. En psychanalyse d’adul-
tes, tout paraît plus simple, quoique beaucoup des psychanalystes pensent que
la société qui nous entoure et ses crises rendent les individus fous. Cela ne
concerne pas « l’effort pour  rendre l’autre fou » de H.  Searles, qui évoque
la situation de quelqu’un qui peut rendre l’autre fou – il s’agit là de l’éternel
problème de l’influence, comment peut-on influencer l’autre ?
Qui ne voudrait pas influencer et imposer, commander, obliger, diri-
ger, et même dominer, et soumettre l’autre ? Est-ce que l’autre est toujours

1.  Je ne mets pas cette phrase entre guillemets, car je l’utilise de mémoire.
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une menace ? Nous voilà précipités aux difficultés d’accepter les différen-
ces (M. Utrilla Robles, 2010). Pourtant, sans différences, il n’y aurait pas de
rencontre.
C’est en relisant « Psychologie des foules » qu’il m’est apparu que Freud
avait résolu en partie la question de l’influence en développant les ­processus
d’identification ; donc, si nous nous identifions, les aspects de l’autre ­deviennent
les nôtres, quelle meilleure influence pouvons-nous imaginer ?
Mais je risque de m’égarer, car si la rencontre psychanalytique présuppose
déjà l’interprétation (selon les phrases que j’ai citées de R.  Diatkine), c’est
parce que le psychanalyste est prêt à accepter ses résistances, ses défenses
en général, qui vont rendre difficile cette expédition dans le domaine de l’in-
conscient où psychanalyste et patient peuvent être prêts à conquérir le monde
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psychique. Donc, peut-on penser que sans interprétation il n’y a pas de rencon-
tre psychanalytique ?
Comme il faut vivre et aimer les questions autant que les réponses, nous
voilà à nouveau au milieu de la scène.
Estrella me regarde, et voici que ma capacité imaginative se déploie
sans limites, car avant que les mots apparaissent et tintent comme la goutte
d’eau de Verhaegen1, je suis en train de penser que son regard semble inter-
rogateur ou peureux, serait-elle angoissée par la situation, voudrait-elle me
manger avec les yeux, comme disaient les parents ? Habituée à ma capacité
projective2, je me tais, alors que j’aurais voulu dire : peut-être tu as peur
d’être ici ? Ou bien, tes parents m’ont dit, etc. (expressions issues de mon
propre fonctionnement psychique et non du sien). Et dire qu’il y a beau-
coup de psychanalystes qui doutent encore que le contre-transfert précède
le transfert !
Pourquoi je me tais ? Cela est une longue histoire qui tient de mon expé-
rience, de mes recherches sur « cette cure de parole », sur les actings de l’ana-
lyste, des conceptions que je me suis faites sur l’interprétation qui, j’espère,
pourront apparaître dans ces réflexions, proches de l’interrogation de C. David
qui dit que penser, dire et faire, est un « hiatus irréductible ».
Je m’assieds sur mon fauteuil et Estrella m’observe. Elle s’assied sans
cesser de me regarder. Je me dis : sa force est dans les yeux ? Voir-manger ?

1.  Émile Verhaegen était un poète belge : « Quelle angoisse la goutte d’eau qui tombe d’un roseau,
qui tinte et puis se tait dans l’eau, et ta main dans la mienne… »
2.  Je pense que la situation analytique provoque la capacité projective de l’analyste (projeter chez
les patients les conflits internes de l’analyste), aspect que nous oublions souvent. Ceci mériterait un long
développement pour différencier la projection comme mécanisme de défense et l’identification projec-
tive, mécanisme bien différent. Je renvoie le lecteur aux Dictionnaires de psychanalyse.
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Après quelques minutes, elle prend une feuille que j’ai sur la table de mon
bureau1, elle cherche des crayons et dessine une maison et un arbre, puis un
autre avec des pommes, elle dit : « Des pommes. »
Moi : « Pommes bonnes à manger ? »2
(Vous direz que je suis trop « influencée » par Freud – « bon à manger,
mauvais à cracher » –, mais je vous assure qu’à ce moment, je n’y ai pas pensé,
c’est seulement en l’écrivant que le rapprochement me semble possible !)
Elle fait le geste de les prendre de l’arbre et de les manger en disant :
« Oui, elles sont bonnes [que buenas están]. »
Je pense à ce que disait R. Diatkine sur la régression orale pour maîtriser
la situation et lui dis : « Si j’étais si bonne, tu voudrais me manger. »
« Non, dit-elle, je veux un biscuit [una galleta] », et elle touche son
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sexe.
Moi : « La galleta, c’est comme ça que tu appelles ce qu’ont les filles ? »3
Elle s’anime rapidement : « Bien sûr, car les garçons ont un zizi [cola en
espagnol] et mon frère m’a frappée très fort. »
Moi : « Force, “cola”, garçon. »
« Non, dit-elle avec un sourire malin : caca. »
À ne pas croire quand nous la sentons de si près, toute la théorie des Trois
Essais, mais les enfants de cet âge nous ont habitués à parler de la sexualité
infantile avec tant de spontanéité et de franchise !
Moi : « Cola, caca ? »
Maintenant, l’enchaînement associatif devient très rapide, presque indes-
criptible, mon infantile sollicité par la richesse des propos d’Estrella me fait
éprouver, percevoir, tout le plaisir du jeu psychique tissé par des mots et asso-
cié à la tragédie de se sentir dépossédée, châtrée, abandonnée parce que fille,
furieuse. Quand les mots manquent, c’est l’agitation exprimée par le corps,
elle touche tout ce qui nous entoure tout en disant qu’elle veut manger et moi
je donne du sens : manger tout pour me garder dans son ventre, alors elle
reprend une autre feuille et dessine un rond, et prononce avec une certaine
agitation, bébé, caca. Nul besoin de lui refaire l’interprétation qu’elle vient
de se donner, mais j’ajoute : « Si tu penses que j’ai un bébé dans mon ventre,

1.  Je crois qu’il est important de préciser que la table de mon bureau est un peu éloignée du lieu où
nous nous trouvons Estrella et moi, et où je travaille habituellement avec enfants et adultes : une petite
table et deux fauteuils, cela implique qu’Estrella est allée chercher les feuilles dans l’autre table.
2.  En général, je n’interprète pas les contenus des dessins et attends les paroles des enfants avec
lesquelles je tisse (processus associatifs : « elle nous mange des yeux » et de multiples hypothèses sur
l’aspect biblique des pommes, mais aussi des souvenirs d’enfance en croquant des pommes) les paroles
transmises : pommes bonnes à manger.
3.  Beaucoup d’enfants utilisent le mot « galleta » pour désigner le sexe féminin.
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tu voudrais me remplir de caca. » Cela l’apaise immédiatement, elle rit, me


demande d’aller aux toilettes. Quand elle revient, elle chantonne : « Moi, je
suis une maman », elle touche son ventre, « et toi tu seras… tu seras… », elle
utilise ici la musique d’une chanson très connue, Que será, será.
Puisque, depuis longtemps, je n’ai plus de jouets et que je reçois les enfants
dans le même bureau que les adultes et que j’ai maintes fois fait l’expérience
que jouer aux jeux de rôle renforce les résistances, je ne joue pas non plus à
celui qu’elle me propose : je parle.
Moi : « Un papa… et tu voudrais que nous soyons un papa et une maman. »
Elle : « Tais-toi ! » Et elle me fait signe de fermer la bouche, pendant
qu’elle dessine, plutôt embrouille la feuille, la met en morceaux. Elle attend
que je dise quelque chose et pensive, elle associe : « Je veux maintenant boire
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du coca-cola. »
Moi, je pense : ne me fais pas ça, Estrella, c’est trop facile ! Mais je lui dis
quand même : « Caca-cola » (caca-zizi).
Comme si elle n’avait rien entendu, fait semblant de boire, puis de regar-
der le goulot de la bouteille imaginaire tout en me regardant.
Moi : « Que voudrait me dire Estrella ? Boire ? Voir ? »
Elle : « Tonta [idiote], tu ne comprends rien. »
En ce moment, je sens qu’elle m’a déjà possédée, que je lui appartiens et
que je pourrais devenir son objet transitionnel1.
Elle ajoute : « Dans l’école, il y a un petit chinois. »
Tout d’un coup, la voix de sa mère retentit en moi : « Parfois, elle parle
du chinois ! » (Expression courante en espagnol qui veut dire que nous ne
comprenons pas, et aussi ce que les parents peuvent se dire lors des relations
sexuelles.)
Moi : « Tu voudrais me parler comme tu crois que font papa et maman le
soir ? »
« Oui ! », illuminée ! « Nous aurons beaucoup de bébés », et elle fait le
geste de tirer la chaîne des toilettes et me regarde comme en espérant que je lui
dise : bébés aux toilettes, mais je n’interprète pas les gestes et attends2.
La mère sonne et elle se précipite toute souriante.
Quelle rencontre !

1.  Cela mériterait un long commentaire que je vais résumer : l’expression « tonta » est très fami-
lière en Espagne et n’a pas toujours une connotation agressive, mais tendre, elle s’emploie dans une
relation très proche, ce qu’indique une certaine symbiose.
2.  À nouveau c’est une longue histoire de ne pas interpréter les gestes que nous observons par
les yeux, donc, ils sont des perceptions visuelles. Ceci mériterait un long développement que je ne peux
pas faire maintenant, mais je renvoie le lecteur à toute la théorie de la perception chez Freud et ce que
J.-B. Pontalis développe sur les images visuelles dans La Force d’attraction.
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Splendeurs et abîmes 339

BALAYER LES NUAGES

J’aime les mots, « les mots, magie à l’origine », certains mots plus que d’autres.
Le mot interprétation particulièrement, il semble condenser ce que je pense de la
psychanalyse : inter (en espagnol « interno » interne) proche de ­l’entre-deux. Il
y a quelque temps, j’ai écrit que la psychanalyse commençait par l’élaboration
que l’analyste fait des effets que les récits des patients ont sur lui et que ce travail
organisait les identifications (M.  Utrilla Robles, 1996). Mais, par la suite, j’ai
trouvé cette formulation excessive, comme lorsque nous partons vers les nuages,
il faut les balayer, en trouver d’autres. Alors, j’ai à nouveau écrit que patient et
analyste construisaient un bébé imaginaire entre eux, fait de pensées et de mots,
d’intentions et de recherches, de découvertes et de jeux, un bébé qui grandit s’il
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est alimenté, sous-entendu, d’interprétations (M. Utrilla Robles, 1979, p. 45-49).
Puis, ceci m’est apparu trop compliqué, j’ai changé à nouveau. Pourquoi n’ai-je
pas adopté une fois pour toutes le concept de champ analytique des Baranger ?
Probablement parce que champ me semble se situer dans la nature ou dans
l’espace, métaphores trop aériennes, presque sans corps, sans sexualité !
Mais une chose devenait claire comme une étoile, à savoir que la person-
nalité de l’analyste, sa propre façon de penser et de travailler, son psychisme et
son corps prédéterminaient le processus. Beaucoup de mes collègues ont levé
les bras : « Tu ne crois donc pas à la pathologie des patients ? »
Si, bien sûr, puisque je crois à ma propre pathologie, mais….
Quand j’ai lu P. Heimann, j’ai cru partir sur les nuages, tout ce qu’elle dit
semble s’opposer à cette histoire qui nous a contraints, depuis les débuts de notre
apprentissage : l’observation, qu’elle soit naturaliste ou phénoménologique.
L’observateur, un être aussi intègre que possible, est là pour faire le bien. Dit
d’une autre façon, pour aider les autres, pauvres êtres habités par des patho­logies
terribles qu’il faudrait éliminer ou changer. L’observateur observe, décrit, expli-
que ce qu’il voit, en toutes circonstances, à tout moment. Il détient les connais-
sances des névroses, des psychoses, des pathologies borderline, limites, comme si
nous tous n’étions pas à la limite de quelque chose, à la limite, au seuil de notre
propre ignorance, au seuil de notre inconscient, souvent dans la nuit et l’abîme.
L’observateur semble dépourvu d’inconscient, mais il sait voir dans l’in-
conscient des autres, d’ailleurs quand il parle, il le fait de façon doctorale, il
décrit avec la précision d’un chirurgien les symptômes variés, il sait théoriser
d’une façon convaincante, au lieu de dire : le patient m’a dit ceci ou cela, il
dit : le patient dénie, ou ses résistances ne lui permettent pas d’évoluer ; bien
sûr, il ne se pose pas la question du pourquoi le patient est resté en silence
après qu’il ait changé l’heure de la séance, ou qu’au lieu de lui faire une inter-
prétation il lui ait dit : il faut changer de travail, vous ne vous rendez pas
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340 Manuela Utrilla Robles

compte que c’est masochique de rester ! Ou, quand le patient devient agressif,
il ne fait pas le rapprochement avec l’interprétation sauvage qu’il lui a faite la
veille. Le patient, il est agressif parce que borderline.
Mais les observateurs phénoménologues changent aussi parfois : ils peuvent
même décrire et transcrire une séance, la décomposer et l’expliquer théorique-
ment, mais jamais, au grand jamais, ils ne feront les liens entre ce qu’ils ont
dit et ce que le patient raconte. Et s’ils parlent de contre-transfert, ils disent :
le patient provoque en nous des émotions, ou il met des pensées dans ma tête.
C’est donc toujours le patient qui est en défaut. C’est l’observation de l’autre,
l’autre qui manque de… normalité.
On m’a demandé un jour : est-ce qu’il n’y a pas des patients agressifs
ou mélancoliques ? Tout n’est pas la faute du psychanalyste ! Tu ne peux pas
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substituer au transfert le contre-transfert !
Introduire l’interprétation dans ce débat me passionne. Et, pour ce faire,
voici une citation de R. Diatkine : « L’interprétation par le psychanalyste de la
situation psychique de son patient n’est en aucun cas une explication causale
ni de ses symptômes, ni de ses manques, ni de son fonctionnement psychique
actuel et de ce fait n’a pas le statut d’objet de connaissance. C’est une manière
particulière d’être au cours de la séance, le mode de fonctionnement mental du
psychanalyste » (R. Diatkine, 1984, p. 67).

« UN MONDE SANS FIN »1

Ces longs voyages que nous pouvons imaginer de ces investissements


des traces mnésiques qui sont presque synonymes de représentations, jusqu’à
l’instant où s’opère un miracle, une trace, pas n’importe laquelle, brusque-
ment attire un mot entendu, plutôt un son associé à une sensation et, par ce
fait même, devient représentation (« la représentation est l’investissement de
la trace mnésique »). Nous assistons à la naissance d’une représentation par
l’union d’une trace et d’une émotion, bien sûr les mots me manquent ! Un
monde sans fin comme celui décrit par Ken  Follet d’une partie de l’histoire
d’Angleterre. Sans fin parce que l’immensité est incommensurable. Pouvons-
nous imaginer qu’avec sept notes et des règles très précises, vraiment très
précises, nous pouvons en faire des millions de concerts, des symphonies et
toutes sortes de musique ? Et avec quelques traces mnésiques pouvons-nous
faire des pensées sans fin ?

1.  Titre d’une nouvelle de Ken Follet.


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Splendeurs et abîmes 341

Ce sont donc les associations qui n’en finissent jamais, notre monde
psychique qui ne finit jamais de créer grâce aux associations. Donc, si nous
voulons comprendre la richesse des récits des patients, il semble important
d’aller à la métapsychologie pour saisir pourquoi les mots prononcés de part et
d’autre peuvent être porteurs de changements psychiques.
Ce bref rappel est pour moi un début et ne prétend pas résoudre la question
du pourquoi la psychanalyse est une cure de parole, du pourquoi ce qu’Estrella me
dit provoque mes propres associations et ce que je lui dis déclenche les siennes.
Quel rapport peut-il avoir entre l’Aphasie et ce qu’Estrella me raconte ?
Dans l’Aphasie, Freud définit les représentations de mots comme l’asso­
ciation de plusieurs éléments : l’image sonore – mots entendus ; l’image motrice
de langage  – mot prononcé et l’image motrice de l’écriture –  écriture d’un
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mot. Alors que les représentations de chose (décrites comme représentations
d’objet –  Objektvostellung) seraient un complexe associatif : associations
d’impressions sensorielles, visuelles, acoustiques, tactiles, kinesthésiques et
autres (S. Freud, 1891 b, p. 213-214).
Et encore : « La représentation de mot n’est pas liée à la représentation de
chose par tous les éléments qui la constituent, mais seulement par son image
sonore. » Image sonore-mots entendus, nous pouvons déjà entrevoir l’impor-
tance de cette image sonore en ce qui concerne l’interprétation.
Ainsi, l’image sonore est unificatrice. C’est seulement quand Freud décrira
le préconscient qu’il ajoutera que pour devenir conscientes, les représentations
de mots liées aux représentations de chose doivent s’associer à leur affect
corres­­­­pondant.
­

Dans L’Inconscient, Freud définit à nouveau la représentation de chose comme


« l’investissement, sinon des images directes de chose, du moins en celui de traces
mnésiques plus éloignées et qui en dérivent » (S. Freud, 1915 e, p. 118).
à mon sens, Freud, non seulement, donne une importance primordiale à
la représentation de mots (à cause de sa fonction unificatrice) sur la représen-
tation de chose, mais surtout nous dit que la représentation de chose est un
ensemble d’associations d’objet (un complexe associatif) et que les différentes
impressions sensorielles ne sont « que l’apparence de la chose perçue à travers
ses différentes images ». Donc, le rapport à la réalité de la chose perçue se
rapproche de ce que Lebovici disait : l’objet est une création par projection.
Ce qui nous permet de nous éloigner de la simplicité de considérer les repré-
sentations comme des produits de la perception.
Ceci m’apparaît très important, car ce que les patients nous racontent de
leurs perceptions ne sont alors que des complexes associatifs. Comment donc
ne pas considérer l’écoute psychanalytique comme un travail associatif ?
« L’art du contrepoint » tel que M. Cid Sanz l’a décrit (M. Cid Sanz, 2005).
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342 Manuela Utrilla Robles

Ce qui me semble avoir aussi été signalé par d’autres auteurs, linguis-
tes et philosophes, notamment Saussure et Merleau-Ponty. Saussure préférait
utiliser les termes de signifiant et de signifié pour marquer ce qui les oppose
et ce qui les relie, et surtout pour souligner que la réalité des signifiants n’est
pas aussi importante que la relation entre eux. Pour Merleau-Ponty, la percep-
tion est conçue comme une fonction de certaines variables physiologiques et
psychologiques, ce qui s’écarte de la conception aristotélicienne de l’impres-
sion de l’objet appréhendée par l’organe des sens (Merleau-Ponty, 1942).
L’Esquisse d’une psychologie scientifique va dans le même sens : Freud
parle des processus objectifs des sensations et des associations des traces
mnésiques et nous dit que l’énergie des processus inconscients ne vient
pas du monde extérieur, mais uniquement des pulsions (lettre à Fliess de
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janvier 1896).
Pour revenir donc à ce qu’Estrella me raconte, contenu manifeste, nous
pouvons déduire que ce qui émerge à la conscience n’est qu’un processus
complexe de multiples transformations : les représentations de mots et de
choses qui ne sauraient pas se confondre avec les mots prononcés constituent
un ensemble associatif ainsi que les traces mnésiques qui leur sont inhérentes.
Faisons l’hypothèse que le premier mot prononcé – pommes –, contenu
manifeste, émerge comme un compromis psychique qui condense plusieurs
associations : envie de me manger issue d’une trace mnésique familiale-
­générationnelle et qui, à la fois, se resexualise au moment de la prononcer,
ce qui provoque l’autre association sur –  la galleta  – le sexe féminin qui ne
saurait être qu’un écran à son désir de posséder un pénis. Mais, ces associations
n’auraient pas un sens unificateur sans les interprétations écoutées. Son désir de
pénis peut devenir conscient et par la même opérer un changement psychique ?
Dans Au-­delà du principe de plaisir, Freud dira « que la conscience
apparaît à la place de la trace mnésique » (S.  Freud, 1920  g, p. 20) et dans
L’Inconscient : « La prise de conscience n’est pas un passage d’un lieu à
l’autre, mais un changement d’état. » Et dans Le Moi et le Ça : « Pour résumer,
l’idée c’est que la vie psychique est d’abord inconsciente et ne peut devenir
consciente que si elle trouve des représentations dans les traces mnésiques et
en particulier les restes verbaux » (S. Freud, 1923, p. 231-232).
Tout ceci m’a permis de mieux comprendre une merveilleuse phrase de
l’Aphasie : « La représentation des données sensorielles de la périphérie du
corps jusque dans le cortex ne se fait pas point par point selon une image topi-
que exacte, mais comme un poème contenant l’alphabet selon un remaniement
purement fonctionnel, correspondant à de multiples associations d’éléments
individuels, où certains peuvent être représentés plusieurs fois et d’autres pas
du tout » (S. Freud, 1923, p. 53).
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Splendeurs et abîmes 343

Ce pour quoi une seule interprétation n’est pas toujours efficace et qu’il
faut tisser dans les échanges verbaux de multiples associations. Ce que nous
pouvons appeler travail de perlaboration. Si nous suivons les multiples associa-
tions d’Estrella à propos du pénis (où il apparaît dénigré comme un caca, puis
comme un bébé, pour ensuite vouloir le posséder oralement, sentir sa perte, le
resituer dans ses fantasmes de relation des parents, vouloir jouer avec moi un
bon nombre de ces fantasmes), nous pouvons réaliser la quantité d’affects qui
se produisent, affects nommés et reliés aux représentations par la parole.
Il y a encore tant d’autres recherches à faire pour comprendre que le récit
manifeste n’est qu’une création de la relation analytique et non un exercice
linguistique provenant des perceptions, qu’elles soient internes ou externes !
Par exemple : dans une autre lettre à Fliess (décembre 1896) où Freud parle
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pour la première fois de préconscient, il dira que les traces mnésiques conte-
nues dans le préconscient peuvent devenir conscientes d’après certaines lois
« par la réactivation hallucinatoire des représentations des mots ».
Il me semble que tout ceci n’est qu’un début pour découvrir le récit, puis-
que après cette aventure des multiples transformations enracinées dans les
systèmes associatifs, je me suis posé la question de la manière dont, à travers
ces restes verbaux, nous construisons les phantasmes, les rêves et les théories
sexuelles infantiles à partir du refoulement et du souvenir.
En cet instant, j’aimerais parcourir toute la métapsychologie pour trou-
ver les raisons pour lesquelles Freud a conçu la psychanalyse comme une
cure de parole, et non une cure par l’interprétation des actes ou du compor-
tement, dont souvent il parle pour dire que c’est imprécis et trompeur, ce
que je traduis en termes de pléthore de variables ou de paramètres, pour
utiliser un langage de chercheur. Mais la métapsychologie n’aurait pas une
grande valeur sans la penser au travers de l’expérience : le corps-à-corps
de la rencontre, prélude de la séance analytique. Et l’expérience m’a appris
que dès que j’agis au lieu de penser, les dérives défensives augmentent pour
finir par répéter les pro­blèmes, motifs mêmes de la consultation. Au lieu
d’interpréter, d’utiliser la parole, si je me mets à jouer ou à faire un psycho-
drame avec l’enfant, alors c’est comme si la scène analytique disparaissait, le
trop d’actions, de décharges, d’abréactions, produit chez moi autant que chez
l’enfant un appauvrissement d’idées, et les systèmes associatifs, les vérita-
bles créateurs, semblent s’évanouir1.

1.  Il ne faudrait pas déduire que je sois contre le psychodrame, d’autant plus que je l’ai pratiqué
beaucoup et j’en ai même écrit un livre El psicodrama psycoanalitico de un niño asmático, mais le psycho­
drame a un cadre différent et exige un travail psychique sous d’autres règles que celles d’une psychana-
lyse. D’ailleurs, dans ce livre, je parle des dangers de mélanger les deux situations en les confondant.
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344 Manuela Utrilla Robles

Quel est donc le pouvoir de cette interprétation par la parole qui peut, tout
d’un coup, changer le panorama de ce monde sans fin ?

ÉTOILEMENTS

Les étapes libidinales décrites par Freud dans les Trois essais ont main-
tenant mauvaise presse comme si elles étaient porteuses de la peste. Combien
de fois ai-je entendu dire que la dénomination d’étape nous renvoie à la géné-
tique, à des conceptions trop rigides du développement libidinal, à des enfer-
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mements théoriques répétitifs, itératifs, récurrents.
Pourtant, il m’a toujours semblé que ces étapes sont comme les sept notes
en musique, autrement dit, des systèmes de pensées porteurs « d’une géogra-
phie du désir » (M. Utrilla Robles, 2007), de désirs inavouables au travers des
phantasmes que nous pouvons déceler à tout moment de la vie et surtout dans
nombre d’associations psychiques. La sexualité prégénitale est un étoilement
d’objets partiels et d’expressions pulsionnelles si riches et variées que nous
pouvons comprendre Freud quand il a voulu leur donner des noms précis pour
essayer de les unifier : oral, anal, phallique, génital. Dénominations, comme
l’image sonore, en tout cas pleines de sonorités !
Comme elles m’ont toujours fascinée, j’ai beaucoup écrit sur ces étapes
qui me semblent si liées à l’interprétation et aux mots. Par exemple : dire
« manger » quand le désir de s’approprier le monde est tellement fort qu’il
éclate en mille morceaux, et en conséquence en mille peurs, craintes de détruire,
craintes et envies, désirs dérivatifs d’être grandiose, de dominer, appétences
et caprices sans nom, souhaits de tout contrôler, soif d’infini de posséder,
convoitises ! Mettre en morceaux pour avaler, pour absorber, ingurgiter, s’ap-
proprier de l’informe, le faire sien : une folie d’intériorisation, et voilà que ce
nom – manger –, cette parole, rassemble le tout et lui donne une certaine cohé-
rence. Cela n’est-il pas une conquête de l’absolu ? Une lumière dans la nuit
des sensations sans nom. Une étoile. Estrella !
Estrella serait-il synonyme d’interprétation ?
Au cours de la psychanalyse avec Estrella, je ressens qu’elle est en pleine
étape anale, ce qui veut dire beaucoup de choses : c’est comme si je recom-
posais un puzzle très complexe et lui donnait un nom, non pour fixer l’enfant
dans un cadre d’où il ne pourra sortir, c’est ainsi que je pense les diagnostics,
mais pour reconquérir nos mondes psychiques, le sien et le mien, en échappant
à la multiplicité dévorante qui parle d’un étoilement sans limites, le chaos.
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Splendeurs et abîmes 345

Le mot « anal » donne un sens à tous les phantasmes qui se déploient,


c’est une interprétation, tout d’abord pour moi, pour pouvoir recomposer
les séquences associatives comme un début, et puisque tout début est d’une
grande beauté, c’est un commencement qui s’annonce pour moi comme
la possibilité de voir au-delà les limites de mon savoir, la possibilité de
découvrir d’autres émotions, d’autres perspectives. Le mot « anal » me
renvoie à la solitude issue de la perte, la souffrance et la tristesse. Au fond,
la tristesse n’est-elle pas l’instant où quelque chose de nouveau pénètre
en nous1 ? Quelque chose d’inconnu, et à la fois familier, c’est comme
si l’avenir entrait en nous et nous précipitait vers d’autres mondes, des
découvertes. Bien sûr, je pourrais le dire avec d’autres mots et développer
le « travail de mélancolie » tel que je l’ai déjà écrit à propos des études de
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B. Rosenberg (M. Utrilla Robles, 1996), trouvant que c’est un monument,
une splendeur (par la quantité d’élaborations qu’il nous offre), mais à la
fois une chute dans l’abîme (en décrivant les souffrances de la mélancolie),
un regard depuis les profondeurs de notre propre monde, depuis l’immen-
sité de notre solitude2.
C’est ainsi que nous avons perçu la perte de nos matières fécales perdues
dans les toilettes ? Perdre quelque chose de si important, presque comme
perdre son corps, l’âme, l’essence de notre être ! Et dire que chaque perte a une
teinte anale pour toute la vie ! Comment ne pas comprendre alors le désespoir
des enfants, leurs angoisses, leurs détresses ? Sommes-nous si éloignés de ce
temps que nous puissions tourner en ridicule une telle expérience ? Dommage,
car le nouveau que la tristesse nous apporte peut entrer dans notre cœur, péné-
trer notre intérieur, passer dans notre sang sans avoir le temps de savoir de
quoi il s’agissait, mais nous laisser la sensation que l’avenir est rentré en nous.
Dommage, car la perte de la perte peut nous dévitaliser ! C’est comme si nous
avions raté de saisir notre souffrance, pas pour l’érotiser, mais pour pouvoir
récupérer la vie qu’elle contient, comme lors d’un deuil. Et ces retrouvailles
se font grâce aux mots, sans quoi la chute dans l’abîme peut nous renvoyer
vers l’indifférence3. Il faudrait se poser la question de l’érotisation comme
dernier retranchement contre l’indifférence, prélude de l’ennui.
En tissant avec Estrella ces multiples sensations, nous passons par des
cheminements divers : les cacas – elle a beaucoup de plaisir à jouer avec ces
mots – représentent de bons et de mauvais objets comme dirait M. Klein, et

1.  Dit d’une autre façon : le travail de deuil ne permet-il pas l’investissement des nouveaux objets ?
2.  Je renvoie le lecteur aux descriptions du travail de mélancolie qui nous aident à comprendre les
multiples transformations psychiques grâce aux deuils et la découverte des nouveaux objets.
3.  En déniant les deuils, par exemple.
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346 Manuela Utrilla Robles

tout ce déploiement fantasmatique se renouvelle de séance en séance pour


se retrouver associé à maintes expériences d’amour et de haine. Les proces-
sus associatifs qui se produisent tant chez elle que chez moi semblent une
véritable leçon de travail de mélancolie : pour elle se répètent ses angoisses
de castration, « toutes les sensations des pertes et d’abandons s’organisent
sous le primat de l’angoisse de castration », nommer la castration (elle-même
dit : « je n’ai pas un zizi », alors qu’elle avait associé à « cola » (zizi) mais
qui en espagnol signifie aussi coller, être adhésif à l’autre et pâte à coller, et
moi d’enchaîner « cola » – coller pour ne pas être abandonnée). Oui ! Quand
nous avons « des mots pour le dire » en pleine névrose de transfert, c’est
comme revivre des sensations oubliées, vivre les mots et pas seulement les
penser.
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Bien sûr, quand je dis « névrose de transfert », j’ai en tête tout un monde
d’expériences de lecture conquises par le fer et le feu, par la sueur de ma propre
ignorance, de ma frustration de ne pas comprendre comme je l’aurais voulu, de
me bagarrer avec nombre d’auteurs ou de remercier d’autres. Pour en arriver à
un terrain presque de bon sens : la névrose de transfert ne me semble pas être
comme une continuité, elle se conquiert séance après séance, coup sur coup,
pas à pas. La névrose de transfert se crée, ne s’installe pas ! C’est le travail de
contre-transfert qui la génère, qui la procrée, qui l’alimente.
Mais, qu’est-ce que le travail de contre-transfert ? C’est vrai qu’à chaque
séance on repart à zéro ? Sans mémoire, comme le dirait Bion.
Pourquoi cela a-t-il été si long de reconnaître que le contre-transfert exis-
tait ? Cela serait trop long de l’expliquer, car il me faudrait retracer l’histoire
de ce transfert si curieux, un transfert comme réponse au transfert, une sorte de
reconnaissance que l’analyste, lui aussi, a un inconscient, des pulsions, une
sexualité infantile et autre, un corps érogène, des phantasmes inanalysés, des
compulsions, des résistances et même des clivages. Oh, attention ! N’entendez
pas, surtout pas, le mot borderline !
Je ne peux pas résister au plaisir d’évoquer certains passages sur l’histoire
de ce maudit transfert du transfert. Tout semble avoir commencé le 7  mars
1909 quand Jung avoue à Freud que le diable semble être entré chez lui en
la personne de Sabina Spielrein à qui il vouait « une affection particulière ».
Freud répond que ce sont les risques du métier. Mais les choses se précipitent
en juin. Freud lui écrit en nommant pour la première fois le contre-transfert et
la nécessité de le maîtriser. Un an après, Freud dira « chaque psychanalyste ne
va qu’aussi loin que le permettent ses propres complexes et résistances inter-
nes ». En 1910, année où il rédige les écrits sur la technique avec nombre de
références, il considère que « l’analyste doit être en mesure de se servir de son
inconscient comme d’un instrument ». Ferenczi s’en mêle lui aussi en relaxant
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Splendeurs et abîmes 347

le cadre et en recevant des remontrances de Freud. Pourtant, dit-il, la règle est


claire, il ne faut pas rien donner qui ne soit issu directement de l’inconscient
de l’analyste.
Mais, après avoir écrit « L’amour de transfert », les choses se compliquent :
puisque la psychanalyse travaille avec des forces explosives, l’amour qui se
déclenche par le transfert, il faut l’assumer et en assumer la responsabilité. La
question maintenant est celle du comment. Tout porte à croire qu’après 1915
Freud ne parle plus de transfert et pourtant, il n’est pas en filigrane dans ses
écrits ? Il me semble impossible de retracer la période  1915-1930 qui nous
pose la question du rapport entre le cadre, le processus et l’interprétation,
interprétation qui condense tout le problème du contre-transfert.
S’il est vrai que nous n’oublions rien et que c’est seulement le refoule-
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ment qui nous soustrait ce trésor qui compose nos souvenirs, pourquoi penser
que quelqu’un qui parle, qui raconte à l’autre des histoires complexes de sa
vie, qu’il croit évidement s’être passées, même s’il ne le fait pas en suivant
les règles de la logique de celui qui écoute, s’il s’égare, se trouble, devient
désorganisé, représente des scènes dramatiques ou même tragiques, se tord
de souffrance, se déchire (cela renvoie-t-il à la névrose de transfert ?), est-ce
parce qu’il manque de représentations ? Cela n’est-il pas plutôt lié à ce que
l’écoute nous précipite dans certains abîmes ?
Et comment travailler ces abîmes ? Il ne s’agit pas de taches aveugles
(F. Guignard), mais de puits sans fond apparent : l’incompréhension qui comme
dirait M. Fain nous fait devenir « sourds et aveugles ».
Il me semble qu’entre 1915 et 1939 toutes les théories que Freud déploie
s’adressent au fonctionnement psychique de l’analyste, comme un besoin de
guérir de la surdité et de l’aveuglement : résistances du moi, du ça, du surmoi,
compulsion de répétition, clivage, Nirvana, pulsion de mort, déni, fétichisation,
etc. ne seront être des mots pour dire ce qui nous attend dans cet engagement
contre-transférentiel qui risque de nous rendre fous ? Oui ! Le risque existe,
j’en suis consciente, de la folie, qui n’est pas seulement du côté de l’analyste
(de l’analysant ?) comme maintes fois on me l’a déjà dit, mais pourquoi ne pas
penser que la folie est du côté de l’écoute ? C’est donc une folie à deux !
Estrella s’assied sur le fauteuil et fait une boule de son corps, elle ne dit
rien et reste sans bouger, moi je me parle toute seule en silence, des étoiles
filantes parcourent mon espace, je n’arrive pas à les saisir, bien sûr, hier elle a
fait une série d’associations très riches que j’ai traduites par des désirs d’être un
garçon, de séduire la mère, de la garder pour toujours, de lui faire des enfants,
d’éliminer le père, tout cela tissé avec de multiples phantasmes, des scénarios
variés. Non, me dis-je, toutes ces idées ne sont que des apparences, peut-être
fuient-elles du désarroi infécond, de la peur que quelque chose d’étrange entre
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en nous, je lutte pour ne pas plonger dans l’égarement de l’amour, mais de quel
amour s’agit-il ? Non, je ne veux pas résoudre mes sensations par des théories,
une idée surgit : profite de la solitude qu’elle t’offre ! La solitude n’est pas
abandon, c’est seulement un moyen pour se saisir soi-même, pour construire
un destin comme un vaste et merveilleux tissu où chaque fil est porté par mille
autres fils. Estrella remue et dit : je suis si fatiguée ! J’entends ces sons comme
venus de très loin, presque d’une vieille personne. Je me surprends en disant :
quand on a tellement travaillé, c’est parce qu’on a beaucoup aimé. Elle me
regarde sérieuse : comment le sais-tu ? Surprise, bien sûr, surprise, je ne sais
plus que dire. Alors, elle sourit, s’illumine : « Oui, tu m’as déjà dit que tu avais
été aussi un enfant ! »
Dans les jours qui suivent, nous avons aussi pu comprendre les enjeux de
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phantasmes homosexuels dans l’ici-et-maintenant de la relation.

TRAVAIL DE CONTRE-TRANSFERT OU AMOUR DE CONTRE-TRANSFERT ?

Reprenons l’idée qu’Estrella m’a suggérée : travail est amour, aimer c’est
travailler. Donc, plus nous travaillons au-dedans de nous-mêmes, plus nous
aimons ceux qui nous ont entourés, et ces tissages peuvent être infinis.
Non, je ne voudrais pas conclure par cette simple réflexion qui laisse tant
de choses de côté, mais il me semble qu’il faudrait relire « L’amour de trans-
fert » pour essayer de saisir toute sa profondeur.
Manuela Utrilla Robles
Bolivia 5, 11°E,
28016 Madrid
Espagne
manuelautrillar@terra.es

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