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Langue française

Le français en Afrique noire, faits d'appropriation


Carole De Féral

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De Féral Carole. Le français en Afrique noire, faits d'appropriation. In: Langue française, n°104, 1994. Le français en afrique
noire, fait d'appropriation. pp. 3-5;

doi : 10.3406/lfr.1994.5733

http://www.persee.fr/doc/lfr_0023-8368_1994_num_104_1_5733

Document généré le 13/06/2016


Carole de FÉRAL
Université de Nice-Sophia Antipolis

LE FRANÇAIS EN AFRIQUE NOIRE


FAITS D'APPROPRIATION

Introduction

II y aurait 13 441 000 « francophones réels » et 19 745 000 « francophones


occasionnels » dans les dix-huit pays d'Afrique Noire (Bénin, Burkina Faso,
Burundi, Cameroun, Centrafrique, Congo, Côte d'Ivoire, Djibouti, Gabon,
Guinée, Mali, Mauritanie, Niger, Rwanda, Sénégal, Tchad, Togo, Zaïre) qui ont
choisi, après les Indépendances, le français comme langue officielle, seul ou aux
côtés d'autres langues, si l'on se réfère au rapport de 1990 du Haut Conseil de la
Francophonie *. Ces chiffres à eux seuls donneraient sa pleine justification à un
numéro de Langue française consacré au français parlé en Afrique Noire. Ce n'est
pourtant ni leur importance — et, corollairement, leur modestie relative : ils ne
représentent respectivement que 10 % et 14,9 % de la population de ces pays — ni
les questions qu'ils suscitent chez le linguiste et chez le didacticien (par exemple : à
partir de quel degré de compétence en français peut-on considérer qu'un locuteur
est effectivement francophone ? Comment définir ce seuil ?) qui ont motivé notre
besoin de coordonner, avec F. M. Gandon, ce numéro mais plutôt l'originalité de la
situation du français en Afrique Noire, qui, sans devenir la langue première de ses
locuteurs, ne peut pourtant être considéré comme une « langue étrangère » pour les
communautés qui l'utilisent. Langue superposée (matière et véhicule
d'enseignement, langue privilégiée des médias et de l'administration...) à une multitude de
langues locales, le français appartient, en effet, au répertoire réel ou virtuel de tous
les Africains des états « francophones » mentionnés plus haut en ce sens que celui
qui ne parle pas français est dans une certaine mesure doublement pénalisé : il est
en effet contraint — du moins en contexte urbain — d'en être un auditeur passif,
d'en subir le « bruit » (informations à la radio ; conversations entre amis ;
communication dans les lieux publics. . .) tout en se voyant refuser l'accès aux fonctions de
pouvoir et de responsabilités offertes par l'Afrique moderne.
Le véhicule privilégié du français en Afrique depuis la colonisation, qu'elle fût
belge ou française, est l'école. Il est cependant maintenant un autre mode d'accès
au français, non institutionnel : la rue. Ce domaine d'acquisition et de pratique
effective a une grande importance dans des pays, ou des régions, qui n'ont pas de

* Haut Conseil de la Francophonie : Etat de la francophonie dans le monde, rapport 1990, La


Documentation Française, Paris, 1990.
langue ethnique dominante susceptible d'avoir un usage véhiculaire sur l'ensemble
du territoire (Côte d'Ivoire ou sud du Cameroun, par exemple, contrairement au
Sénégal, avec le wolof, ou à la Centrafrique, avec le sango) mais aussi pour des
communautés soucieuses de ne pas avoir recours à certaines langues africaines
dominantes et/ou véhiculaires étant donné leurs fortes connotations sociales : de
nombreux Songhay à Bamako essayent ainsi d'échapper à la domination du
bambara en donnant la préférence au français **, et, pour les Ivoiriens, le dioula,
parlé pourtant par plus de 60 % de la population, reste la langue du négoce.
Quel que soit le pays d'Afrique Noire dans lequel se trouve le français, on peut
donc dire qu'il est objet d'une appropriation non seulement « fonctionnelle » mais
aussi « vernaculaire » (cf. G. Manessy ; P. Wald, ce numéro). Cette vernaculari-
sation est plus ou moins forte et se manifeste différemment selon les communautés,
même si l'on peut observer au-delà des frontières des phénomènes linguistiques et
discursifs communs : on assiste ainsi, par exemple, à l'émergence d'une variété
quasi-autonome avec le « français populaire ivoirien » (Y. Simard, ici même)
tandis qu'en Centrafrique, c'est par le biais du métissage, à travers l'utilisation du
sango — ou plus exactement du franc-sango (M. Wenezoui-Déchamps) — que se
fait principalement l'appropriation vernaculaire du français. Celle-ci, en outre,
peut donner lieu à la création d'argots (« nouchi » à Abidjan ; « camfranglais » au
Cameroun ; argot estudiantin du Burkina Faso...) chez des locuteurs qui ont une
maîtrise du français assez grande pour lui faire subir des modifications volontaires.
Plutôt que d'établir un inventaire, pays par pays, des différentes situations de
francophonie (pour cela on peut se reporter à D. de Robillard et M. Beniamino
(éds) : Lefrançais dans l'espace francophone, 1993, tome I, le second tome est sous
presse), qui, de toute façon, aurait dépassé le cadre de ce numéro, il a paru plus
intéressant d'insister sur les différents modes d'appropriation du français dans les
situations sociolinguistiques que l'on vient de distinguer et d'en analyser les
conséquences sur la structure et le fonctionnement de la langue. Ce volume présente donc
des réflexions théoriques sur l'appropriation proprement dite, avec les
contributions de G. Manessy et de P. Wald, ainsi que des études plus spécifiques fondées sur
l'observation du français dans un pays particulier : le Burkina Faso (B. Coulibaly,
G. Prignitz et F.M. Gandon), le Cameroun (C. de Ferai), la Centrafrique
(M. Wenezoui-Déchamps et A. Queffélec) et la Côte d'Ivoire (Y. Simard). Si nous
avons accepté plusieurs contributions pour le même pays c'est qu'elles offraient des
réflexions complémentaires soit par la différence même de l'objet d'analyse (ainsi
pour le Burkina Faso, G. Prignitz s'intéresse-t-elle à l'argot et G. Coulibaly aux
interférences tandis que F.M. Gandon analyse des articles de presse) soit encore
par les différences des points de vue adoptés.
L'articulation du présent numéro est fondée sur deux critères principaux : le
degré de généralité de la réflexion sur le phénomène de l'appropriation du français

** C. Canut et C. Dumestre : « Français, bambara et langues nationales au Mali » in D. de


Robillard et M. Beniamino (éds.) Le français dans l'espace francophone, tome 1, Paris, Champion,
1993 : 219-227.
en Afrique Noire, d'une part, et le type de situation socioiinguistique auquel on a
affaire selon les pays concernés, d'autre part. Le plan suivant a donc été établi :
1. G. Manessy : « Pratique du français en Afrique Noire francophone »
2. Y. Simard : « Les français de Côte d'Ivoire »
3. С de Ferai : « Appropriation du français dans le sud du Cameroun »
4. G. Prignitz : « Rôle de l'argot dans la variation et l'appropriation : le cas
du français au Burkina Faso »
5. G. Coulibaly : « Interférences et français populaire du Burkina »
6. F.M. Gandon : « Appropriation et syntaxe du français dans la presse de
Ouagadougou (Burkina Faso) : prépositions, rection, pronoms »
7. M. Wenezoui-Déchamps : « Que devient le français quand une langue
nationale s'impose ? »
8. A. Queffélec : « Appropriation, norme et sentiments de la norme chez des
enseignants de français en Afrique Centrale »
9. P. Wald : « L'appropriation du français en Afrique Noire : une
dynamique discursive »