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Les théories du complot répondent à un besoin des foules qui « ne font confiance ni à leurs

yeux ni à leurs oreilles, mais à leur seule imagination ».

- Hannah Arendt dans Le système totalitaire -

Karl Popper considère que la théorie du complot consiste à poser que tous les maux
observables dans les sociétés sont dus à un complot des puissants. Un complot peut alors se
définir assez simplement comme un récit explicatif permettant à ceux qui y croient de donner
un sens à tout ce qui arrive, en particulier ce qui n’a été ni voulu, ni prévu. On pourrait dire, à
ce titre, que la théorie du complot constitue un simulacre de science sociale : l’objet de cette
science est de « déterminer les répercussions sociales et non-intentionnelles des actions
humaines intentionnelles »1. A l’inverse, la pensée conspirationniste commence par nier
l’existence de ces « effets pervers » découlant des actions humaines, en les réduisant à des
modes de réalisation de plans, donc à des effets attendus.

On peut considérer que les théories du complot sont structurées par quatre grands principes2 :

 Rien n’arrive par accident : cela implique une négation du hasard, de la contingence, des
coïncidences… Toute coïncidence est significative et a valeur de révélation.

 Tout ce qui arrive est le résultat d’intentions ou de volontés cachées : tout évènement,
tout bouleversement politique ou économique, a pour ainsi dire été programmé. A ce
propos, Popper disait que « selon la théorie de la conspiration, tout ce qui arrive a été
voulue par ceux à qui cela profite »3.

 Rien n’est tel qu’il paraît être : les apparences sont toujours trompeuses ; tout est masque,
donc à démasquer.

 Tout est lié, mais de façon occulte : les liaisons invisibles doivent être décryptées, ainsi
celui qui croit au complot doit s’engager dans une quête infinie d’indices cachés.

Ce peut être un outil de maintien du pouvoir, en particulier dans les sociétés totalitaires
dans lesquelles l’opposition est interdite. A cet égard, L’Arabe du futur de Riad Sattouf,
témoignage sur son enfance en Syrie, montre bien que toute cette société est parcourue par
des théories du complot fondées sur l’anti-américanisme notamment. Pour autant la pensée

1
Popper, Conjectures et réfutations - la croissance du savoir scientifique (2006) p. 187 - 191
2
Taguieff, L’imaginaire du complot mondial (2006) p. 57 - 60
3
Popper, La société ouverte et ses ennemis (1979) t.2 p. 98

1
conspirationniste n’épargne pas les régimes démocratiques, dans lesquels le pouvoir est censé
appartenir au peuple. Dans ce cas, elle se manifeste plutôt par une méfiance, voire une
certaine défiance vis-à-vis des pouvoirs publics et de la vérité officielle. On peut prendre
l’exemple des attentats du 11 septembre 2001 : la version officielle conclut à un attentat
terroriste du réseau Al-Qaïda. Pourtant, certaines personnes vont défendre la thèse qu’aucun
avion n’est tombé sur le Pentagone, mais qu’il s’agit d’une supercherie orchestrée par la CIA
afin de justifier les interventions au Moyen-Orient visant au contrôle du pétrole. On a pu
observer le même genre de récit avec les attentats de Charlie Hebdo il y a deux ans.

Il serait alors intéressant d’essayer de comprendre les raisons de la pérennité, si ce n’est un


regain d’intérêt, pour les théories du complot dans nos sociétés démocratiques.

L’objet de ce mémoire n’est pas véritablement d’analyser le contenu de ces théories, ni


même d’émettre une critique quant à leur pertinence. Il s’agit plutôt d’essayer d’aborder le
phénomène en lui-même, sans entrer dans son univers, et plus particulièrement d’expliquer
pourquoi et comment la pensée conspirationniste se diffuse aujourd’hui. C’est un sujet qui
touche à de nombreuses disciplines, de la psychologie à la sociologie, en passant par
l’histoire, le politique ou même l’économie... Sans aucune prétention à l’exhaustivité, nous
allons essayer de mêler certaines de ces approches pour mieux le comprendre. Si l’on regarde
les différents ouvrages relatifs aux théories du complot, on constate qu’ils ont commencé à
apparaître de manière significative au cours des années 2000. A la même période a eu lieu
l’essor d’Internet ; ce qu’on a pu appeler la révolution numérique. On peut alors supposer
qu’il y a un lien, même infime, entre le regain d’intérêt pour la pensée conspirationniste et
cette révolution. C’est pourquoi nous allons particulièrement nous intéresser à cet évènement,
et à ses conséquences sur la diffusion des idées comme les théories du complot.

Il s’agira alors dans un premier temps de s’intéresser aux espoirs libéraux que la révolution
numérique a suscité quant à la démocratie et à l’acquisition du savoir. Ensuite nous irons
observer, avec une approche un peu plus technique, quels effets elle a eu sur le marché de
l’information, pour finalement étudier les spécificités et les enjeux de la pensée
conspirationniste dans ces conditions.

2
La démocratie à l’ère du numérique : l’utopie de la société du savoir

Pour mieux comprendre les raisons de la présence des mythes du complot dans nos
démocraties contemporaines, il convient d’abord de rappeler les principes fondamentaux sur
lesquelles elles reposent et leur mise en œuvre. C’est ensuite que nous pourrons nous
intéresser aux conséquences, au moins souhaitées, de l’avènement d’Internet dans l’espace
social.

Liberté d’expression et marché cognitif

Le mot démocratie provient du grec ancien demos (« le peuple ») et kratós (« le
gouvernement » ou « le pouvoir »). On en déduit que la démocratie peut se définir comme le
régime politique dans lequel le pouvoir est détenu ou contrôlé par le peuple (en vertu du
principe de souveraineté), sans qu’il y ait de distinction dues à la naissance, la richesse, la
compétence etc. (en vertu du principe d’égalité). 4 Ainsi par définition, dans une démocratie le
peuple, donc l’ensemble des citoyens, dispose d’un droit de décider. Sa mise en œuvre
suppose l’existence de débats au sein de l’espace public, soumise à la reconnaissance d’autres
droits. Les individus ont alors un droit de dire, émanant de la liberté d’expression.

La liberté d’expression a été consacrée en France à l’issu de la révolution en 1789, par la


Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (DDHC) dont l’article 11 dispose que « la
libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de
l’homme ; tout citoyen peut parler, écrire et imprimer librement ». Ainsi tout individu a droit
à cette liberté, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions, et celui de
recevoir et de diffuser des informations ou des idées par quelque moyen d’expression que ce
soit5.

Néanmoins ce même article s’achève en précisant que tout cela vaut « sauf à répondre de
l’abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la loi. » En effet la DDHC définit la liberté
à son article 4 comme le fait de « pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » dans les
limites fixées par la loi. En ce sens, la « libre communication des idées et des opinions »

4
http://www.toupie.org/Dictionnaire/Democratie.htm
5
Ramond, Liberté d’expression : de quoi parle-t-on  ? (2011)

3
reçoit finalement une double justification : négative, découlant du principe de liberté limité
par la non-nuisance à autrui ; et positive, qui affirme l’importance de l’échange public contre
les censures politiques.6

Il existe dans la loi française un délit d’opinion, permettant de censurer certaines idées jugées
comme particulièrement dangereuses suite aux expériences de l’Histoire : le délit
d’ « incitation à la haine raciale ou religieuse »7. Même si certaines théories du complot
peuvent tendre à la justification de discrimination envers une minorité 8, elles placent leurs
« croyants » dans une position de faiblesse, en victime d’un complot secret9. Toute répression
sera dénoncée comme une agression, preuve de l’existence dudit complot. Autrement dit, pour
celui qui croit à un complot, contester son existence, c’est prouver que l’on fait partie du
complot. Ainsi malgré le danger qu’elles sont susceptibles de présenter (nous en reparlerons),
leur censure ne saurait être justifiée ; elle irait même au contraire conforter la croyance en la
conspiration en question. Les théories du complot jouissent donc d’une parfaite liberté dans
l’espace public, qui leur a permis de se faire une place importante à l’intérieur de celui-ci.

Afin de rendre compte de cette place, on utilisera le terme de marché emprunté à


l’économie – le marché de l’information, le marché des idées, ou encore le marché cognitif
pour reprendre l’expression introduite par Gérald Bronner10 (l’idée étant qu’y circulent
exclusivement des « produits cognitifs », entendus comme une organisation d’informations en
un discours sur le vrai et/ou sur le bien). Il renvoie à l’image représentant l’espace fictif sur
lequel se diffusent les produits qui informent notre vision du monde. Ces derniers peuvent être
en concurrence : par exemple le récit de la Bible relatif à l’apparition de l’homme et des
animaux sur Terre n’est pas littéralement compatible avec la théorie de l’évolution. Si l’on en
croit le premier, notre planète a été créée en six jours et serait vieille de six mille ans. Or la
découverte des fossiles, leur datation, et l’interprétation que propose la théorie de l’évolution
ont rendu fragile la vision biblique du monde qui avait prévalu pendant des millénaires. Mais
il faut noter que, dans nos démocraties modernes, le marché des idées peut parfois être quasi-
monopolistique, non pas en raison de contraintes politiques, mais parce que la vérité semble si
aveuglante que des produits concurrents ne peuvent pas avoir du succès. Ainsi l’idée que la
Terre est plate n’est pas très répandue dans le monde contemporain.

6
Ibid.
7
Duits, Faut-il tuer la liberté d’expression ? (2002)
8
Wegner-Egger et Bangerter, La vérité est ailleurs : corrélats de l’adhésion aux théories du complot (2007)
9
Josser, Complosphère (2015) p. 30
10
Bronner, La démocratie des crédules (2013)

4
Donc le marché constitue le lieu de rencontre entre l’offre et la demande relatives produits
cognitifs, rencontre qui est permise grâce à la libéralisation de la parole et des idées 11. Ainsi
dirons-nous que la liberté d’expression est à l’origine-même de la création du marché cognitif.

Le droit de dire constitue dès lors une condition sine qua non de la diffusion des « produits
cognitifs », y compris les théories du complot, dans nos sociétés. Mais c’est dans l’un de ses
corollaires que réside la justification du recours à celles-ci : le droit de savoir, sous-tendu par
le principe de transparence.

Principe de transparence et droit au doute

La démocratie moderne se caractérise par une nouveauté essentielle : la désacralisation


du pouvoir12, autrefois intimement lié au religieux. La religion prétendait alors détenir seule la
vérité13. Pour s’en affranchir, les Lumières, dont les pensées fondent la démocratie
contemporaine, ont réclamé un droit à l’erreur ; droit permettant à l’homme d’essayer, puis de
subir les conséquences de ses actes pour apprendre de ses erreurs. C’est d’ailleurs de là que
provient le délit d’opinion entravant la liberté d’expression : l’erreur a conduit l’homme à des
excès tragiques par le passé, qu’il ne faut pas reproduire.

C’est à cet égard que le principe de transparence a été mis en place, signifiant le droit de
chacun à être informé. Il se traduit notamment par le contrôle du pouvoir politique, toujours
suspecté de trahir le peuple. Associé au rationalisme hérité des Lumières, postulant que tout
ce qui existe trouve une explication acceptable par l’esprit humain, cette transparence fait
naître un droit au doute. Au nom de la rationalité et de la transparence, il est permis de douter
des apparences, de poser des questions pour accéder à la vérité. Cela conduit à la suppression
du mystère au profit d’un désir de tout savoir, de tout comprendre. Réside alors le désir de
rendre les choses maîtrisables, mesurables, calculables ; une soif d’efficacité et de certitude 14.
Partant du principe que l’exactitude est atteignable, la modernité a entamé un travail
d’éradication du hasard.

C’est de ce droit au doute que naît la première manifestation des théories du complot : en
alliant le doute à un effet d’évidence (nous y reviendrons), elles donnent une illusion de
11
Ibid. p. 33
12
Taguieff, La foire aux « Illuminés » (2005)
13
Duits, op. cit.
14
Nicolas, Les théories du complot comme miroir du siècle (2016)

5
transparence des évènements et de la marche du monde. L’attrait pour ces théories peut alors
se comprendre comme une conséquence de la tentative rationaliste de la pensée des Lumières,
animée par un désir de compréhension et un développement de l’esprit critique15.

Face au relativisme, à la désacralisation, à l’abolition des certitudes des sociétés


occidentales contemporaines, l’idée de complot permet à l’homme démocratique en mal de
repères de s’orienter16. En effet on peut observer dans certaines théories une volonté de
simplifier le fonctionnement du monde en ramenant la plupart des évènements importants à
une cause unique (l’action des extraterrestres par exemple). Ce simplisme pourrait bien
constituer une motivation à la base de l’adhésion de tout un chacun 17. De ce point de vue la
pensée conspirationniste offre un moyen de faire renaître la certitude dans une époque qui en
manque. D’un point de vue plus psychologique, les théories du complot sont fondées sur un
effet de dévoilement très satisfaisant pour l’esprit 18 : il s’agit de donner une cohérence à des
faits qui jusque-là n’en avaient pas. Aucune place n’est alors laissée au hasard. Aussi le
professeur Timothy Melley dans son ouvrage Empire of Conspiracy (2000) estime que « la
pensée conspirationniste offre aux hommes une force de confort dans un monde incertain et
insensé. »19 Elle permet finalement à ceux qui y croient de donner un sens à tout ce qui arrive,
en particulier ce qui n’a été ni voulu ni prévu. Ainsi elle refait surface la plupart du temps par
un réflexe de doute de la part du public face aux explications officielles données à un
évènement, notamment lorsque cet évènement constitue un choc moral important (des
attentats par exemple), ou lorsque la confiance dans le gouvernement est faible.

Ainsi le principe de transparence vient légitimer le droit au doute dont se prévalent les
conspirationnistes. Il a pendant longtemps eu quelque chose d’incantatoire : le fait d’aller
chercher l’information (ce qui impliquait nécessairement de se déplacer en personne pour se
rendre dans telle ou telle institution), de devoir la trier soi-même pour en dégager le pertinent,
de le comprendre puis de l’analyser représentait un travail titanesque auquel un citoyen
ordinaire ne pouvait consentir20. Or avec la naissance et la démocratisation d’Internet, on a pu
croire que tout un chacun aurait désormais la possibilité de jouir pleinement de son droit au
doute pour accéder quasi-immédiatement à la vérité.

15
Taguieff, op. cit. (2005)
16
Ibid.
17
Wegner-Egger et Bangerter, op. cit.
18
Bronner, op. cit. (2013)
19
Cité par Park Jung Ho et Chun Sang Jin, La théorie du complot comme un simulacre de sciences sociales ?
20
Bronner op. cit. (2013) p. 193

6
L’avènement d’Internet : vers la société de la connaissance ?

On l’a vu la liberté d’expression a été proclamée en France en 1789. Pour autant, la


censure sera « le serpent de mer de l’histoire de la diffusion de l’information et des idées »21 et
il faudra attendre près de deux siècles pour que progressivement les progrès technologiques
les injonctions démocratiques la fassent reculer.

Le XIXe marque une grande accélération de la diffusion de l’information grâce à la


multiplication des tirages de journaux d’une part, et à l’alphabétisation progressive des foules
d’autre part. De cette façon, l’offre et la demande sur le marché cognitif connaissent une
première révolution. L’apparition de la radio puis de la télévision au XXe siècle, et leur
libéralisation progressive continueront dans ce sens.22 Mais la révolution historique de
l’information (que l’on nommera révolution numérique) s’opèrera avec l’avènement
d’Internet. Alors qu’avant les professionnels (les journalistes) pouvaient opérer un tri entre les
informations qui pouvaient être diffusées et celles qui le devaient, aujourd’hui ce filtre
n’existe plus. Développée à partir des années 1960 sur fond d’adhésion aux valeurs libertaires,
c’est à partir des années 1990 que l’entreprise Internet commence à prendre la forme qu’on lui
connaît et à toucher le grand public, avec l’apparition des premiers navigateurs et moteurs de
recherche. La machine est alors lancée, et les informations circulant sur le Web se multiplient
de manière très significative : de 23 500 sites Internet existant en 1995, on en compte plus de
205 millions seulement quinze ans plus tard23.

Certains chercheurs ont ainsi affirmé que l’information produite sur notre planète en cinq ans
(au tournant du XXIe siècle) a été quantitativement supérieure à l’ensemble des informations
transmises depuis l’invention de l’imprimerie au XVe siècle24. Une massification
exponentielle donc, traduisant une véritable révolution de l’offre sur le marché des idées, à
l’origine de laquelle se trouve la démocratisation d’Internet. Pour faire simple, il y a de plus
en plus d’informations en circulation sur le marché cognitif, dont les coûts d’accès sont très
largement réduits – chacun ayant la possibilité de consulter et/ou de diffuser des « produits
cognitifs ». D’un point de vue optimiste on pourrait considérer que c’est une bonne chose, en
ce que la connaissance va naturellement s’imposer face aux différentes croyances dans les
esprits des individus. En ce sens la multiplication des acteurs participant à la diffusion de
21
Ibid. p. 26
22
Cf. Chupin, Hube et Kaciaf, Histoire politique et économique des médias en France (2012)
23
Bronner, op. cit. (2013) p. 29
24
Autret (2002) cité par Bronner, La révolution de l’information et de l’irrationalisme (2011)

7
l’information sur Internet (blogs, réseaux sociaux) offrirait une protection contre la pauvreté
des messages.

C’est dans cette vision que s’inscrit l’idée de société du savoir (aussi connue sous le
nom de société de la connaissance), que l’on peut retrouver dans le rapport mondial de
l’Unesco Vers les sociétés du savoir (2005) : « A présent, la diffusion des nouvelles
technologies et l’avènement de l’Internet comme réseau public paraissent ouvrir de nouvelles
chances pour élargir cet espace public du savoir. Serions-nous désormais dotés de moyens qui
permettraient un accès égal et universel à la connaissance, et un authentique partage ? Celui-ci
devrait alors être la clé de voûte de véritables sociétés du savoir qui soient source d’un
développement humain et durable. » Elle se fonde sur le constat que nos sociétés considèrent
le savoir et l’innovation comme des facteurs-clés du développement économique, et que
l’accessibilité pour tous à ce savoir est un enjeu fondamental de l’avenir démocratique. 25
Aussi, en vertu d’une généralisation de l’éducation et de la libéralisation de l’information
permise grâce à Internet, les individus seront en mesure de sélectionner les informations de
manière à accéder à la connaissance. Il s’agit dit autrement de reconnaître un caractère
darwinien au marché cognitif, en considérant que le faux s’effacera naturellement pour laisser
place au vrai.

Tout ceci n’est pas sans rappeler la « société ouverte » de Popper26, caractérisée par un
gouvernement tolérant et dans laquelle les mécanismes politiques sont transparents. Elle est
fondée sur l’activité de la raison critique. Popper critique le relativisme universel, c’est-à-dire
la théorie selon laquelle chacun a sa propre vérité. Il pense qu’il conduit inévitablement à
l’intolérance, pouvant se manifester par deux attitudes opposées : le scepticisme d’une part,
considérant que puisque toutes les opinions se valent même les plus contradictoires, on ne
peut être sûr de rien et la connaissance vraie est impossible. D’autre part, on trouve le
dogmatisme qui consiste à croire que l’on détient la vérité absolue de façon indiscutable. Dans
les deux cas toute discussion rationnelle est rendue possible ; puisqu’il est impossible de
débattre, la seule façon de régler les conflits d’opinions est de se battre. En ce sens, le
relativisme universel se révèle être source de violence. Lorsqu’on s’intéresse aux théories du
complot, on se rend compte qu’elles flirtent avec ces deux écueils : elles doutent de tout
(scepticisme), sauf d’elles-mêmes (dogmatisme).

25
Bronner op. cit. (2013) p. 58
26
Popper, op. cit. (1979)

8
Popper préconise alors le recours à ce qu’il appelle le « pluralisme critique »27 : c’est l’attitude
qui consiste à considérer contre le dogmatisme qu’il est impossible de détenir la vérité
absolue ; mais à considérer aussi, contre le scepticisme, qu’il est possible de rectifier ses
erreurs donc de s’approcher de la vérité. Il est alors possible que plusieurs théories soient en
concurrence, mais avec le temps l’expérience viendra réfuter celles qui sont fausses. On
retrouve alors l’idée de sélection darwinienne sur le marché des idées au profit de la
connaissance.

La démocratie, par essence, signifie la fin de la vérité unique et la mise en concurrence


de plusieurs visions du monde sur un marché cognitif. La liberté d’expression et le principe de
transparence ont alors assez naturellement un rôle central dans la diffusion de l’information et
des idées. Considéré comme l’ultime condition technique permettant la mise en place d’une
véritable libéralisation des idées au sein des démocraties occidentales, Internet était porteur de
grands espoirs quant à l’avenir informationnel de nos sociétés, avec l’idée que les produits
intellectuels les plus robustes s’imposeraient. Mais aux vues de la force qu’acquièrent les
croyances de nos jours, et en particulier la pensée conspirationniste, force est de constater que
nous sommes bien loin de cette société du savoir tant souhaitée.

Pour tenter de trouver une explication à cela, il convient d’observer plus attentivement
comment fonctionne le marché cognitif depuis la révolution numérique.

27
Ibid.

9
Internet : un allié à la diffusion des idées douteuses sur le marché

Aujourd’hui, les technologies numériques ont une place plus que centrale dans nos sociétés.
En ce qui concerne la France, le CREDOC (Centre de recherche pour l’étude et l’observation
des conditions de vie) publie chaque année un « Baromètre du numérique » pour rendre
compte de l’usage de ces technologies. Ceux de 2016 28 et de 201729 comportent plusieurs
chiffres qui illustrent l’importance qu’elles prennent : 85% des Français ont accès à Internet,
74% y accèdent tous les jours dont 95% des 18-24 ans.

L’objet de cette partie est d’essayer de comprendre comment le marché des idées fonctionne
depuis cette révolution. Il s’agira d’abord de s’intéresser au jeu de l’offre et de la demande,
pour ensuite observer l’état de concurrence dans lequel il se trouve. Enfin nous verrons que
ces éléments donnent une assise confortable aux théories du complot sur le marché.

Un marché structuré par l’offre

Nous l’avons vu dans la première partie, les théories du complot tirent leur charme de
leur force d’explication simple des évènements ; tout devient plus clair avec un léger effort
intellectuel. Cette préférence pour le simplisme relève de ce que Bronner appelle « l’avarice
intellectuelle »30, ce qui signifie que beaucoup d’individus vont préférer une solution
abordable aux explications complexes, scientifiques. En ce sens, la recherche d’une
information peut se faire sous deux spectres.

D’une part, sous celui du biais de confirmation : l’individu a déjà une croyance, une idée
préconçue ou un doute, et tend alors à chercher des informations pour la conforter. Il se
concentre donc sur les informations qui confirment la croyance plutôt que celles qui
l’infirment31. On observe notamment cela sur les réseaux sociaux. Facebook, par exemple, a
été conçu avec cette intention en permettant de dire « j’aime » à une publication, mais jamais
« je n’aime pas ». Ainsi les différences de sensibilité ne perdurent jamais, et chacun se réfugie
dans des « groupes » plus favorables aux idées auquel il adhère. Sur les moteurs de recherche,

28
http://www.blogdumoderateur.com/barometre-numerique-france-2016-credoc/
29
http://www.blogdumoderateur.com/chiffres-internet/
30
Bronner, op. cit. (2013)
31
Bronner, Ce qu’Internet fait à la diffusion des croyances (2011)

10
si quelqu’un se demande si la CIA a commandé les attentats du 11 septembre, il trouvera en
quelques instants des centaines de pages confortant cette idée. D’autre part, cette recherche
peut se faire sans idée préconçue et donc sans les risque encourus avec le biais de
confirmation, en raison de notre incompétence : c’est le cas de l’individu « irrésolu »32, qui
parce qu’il n’a pas d’idée définitive, est plus sensible à se laisser influencer par la manière
dont le marché cognitif.

On peut appréhender cela à travers la métaphore du supermarché : un consommateur qui veut


acheter un produit sans avoir idée de la marque qui lui conviendra le mieux aura beaucoup
plus de chance qu’un autre (ayant une marque habituelle) de se laisser influencer par la
disposition du rayonnage. Pour confirmer cette hypothèse, Bronner a mené une expérience 33
tentant d’évaluer l’influence de consultation d’Internet concernant une croyance (en l’espèce
les expériences de mort imminente ou EMI). Il a observé que, chez les individus ayant déjà
une conviction initiale forte sur le sujet, 11% seulement changeaient leur point de vue, alors
que chez les individus ayant un point de vue moins affirmé, on en trouve 52%. Ces
« versatiles » sont donc non seulement plus présents chez les indécis, mais ils les conduisent
plus facilement vers une interprétation « mystique » plutôt que rationaliste des phénomènes
étudiés. Celle-ci stimulant largement l’imagination, elle vient offrir une solution satisfaisante
avec un faible effort mental, qui finalement « épouse les pentes naturelles de l’esprit ».34 Mais
pour pouvoir se diffuser, un « produit cognitif » doit être cru, donc de présenter un système
argumentatif solide. Mise à part cette condition, la demande sur le marché cognitif n’a donc
que très peu d’influence sur les produits qui y circulent ; on peut parler d’une diffusion non
sélective de l’information. Dès lors on en déduit que, dans un contexte de libéralisation de la
diffusion des idées, c’est l’offre qui structure presque à elle seule le marché.

Internet ne véhicule pas que des idées fausses ou douteuses, on peut évidemment y
trouver toutes sortes d’informations fiables. Mais on l’a dit précédemment, pour qu’un produit
cognitif survive il doit avoir une argumentation solide ; ce n’est pas sa fiabilité qui va jouer. A
ce titre, on rencontre la technique du « mille-feuilles argumentatif » développé par Charles
Fort35 : l’idée est d’agréger une multitude d’éléments argumentatifs, qui pris à part pouvaient
être facilement invalidés, mais une fois mutualisés forment un corps tellement considérable

32
Bronner, op. cit. (2013) p. 61
33
Cf. Ibid. p. 62 - 63 – Etude de la variation de la croyance aux EMI au regard de l’utilisation d’Internet
34
Ibid. p. 46
35
Ibid. p. 87 à 93

11
qu’il est impossible de le réfuter entièrement. Il amène finalement à se dire que « tout ne peut
pas être faux ».

Bronner a mené une étude sur Internet en se posant la question suivante : qu’est-ce qu’un
internaute sans idées préconçues se voir proposer par un moteur de recherche tel que Google
sur des thèmes dont la réalité est contestée par l’orthodoxie scientifique, notamment le
monstre du Loch Ness et l’astrologie. A ce titre il est possible de reproduire cette expérience
avec les théories conspirationnistes. Il s’agissait alors d’évaluer le rapport de force sur le
marché cognitif entre les informations validées par la communauté scientifique et les autres,
auxquelles on attribue le nom de croyance. Les résultats obtenus ont montré qu’en moyenne
pour chaque thème, on obtient 81,2% de sites « croyants » parmi les sites qui défendent
clairement une position.36 On constate alors un « oligopole des croyants », c’est-à-dire qu’une
majorité de l’offre émane de ceux-ci. Autrement dit, les « croyants » sont généralement plus
motivés que les « non-croyant » pour défendre leur point de vue et y consacrer du temps.
Ainsi, avec l’exemple des théories du complot, l’individu qui cherche des informations se
retrouve face à une majorité de site confortant une telle théorie, venant offrir un tout autre
regard sur les évènements en niant leur complexité. Les offreurs par leur nombre et grâce à
l’effet Fort (la technique du mille-feuilles argumentatif) fournissent un véritable travail en
essaim, fondant un argumentaire qui peut s’avérer très convaincant. La tentation de se prêter
au conspirationnisme s’en retrouve alors grandie.

Internet rend donc le marché cognitif complétement dépendant de la structuration de l’offre


et, mécaniquement, de la motivation des offreurs. Cette motivation constitue un des facteurs
principaux de l’organisation de la concurrence sur ce marché. Mais en faisant une place
importante aux croyances, et plus spécialement à la pensée conspirationniste, cette
concurrence vient finalement desservir l’information et la connaissance.

Le poids d’une concurrence exacerbée

On l’a vu dans la première partie, la concurrence sur le marché cognitif est par essence
démocratique. Mais cela n’empêche pas qu’elle puisse générer des effets pervers ; elle
impulse notamment un rythme de diffusion de l’information qui finit par entraver la

36
Cf. Ibid. p. 66 à 75

12
circulation de la vérité. La clé du succès d’un média tient à la rapidité avec laquelle il diffuse
l’information, et Internet a porté ce facteur à une exigence d’immédiateté. Désormais des
croyances comme les théories du complot apparaissent en quelques jours, voire quelques
heures après les faits qui les inspirent : alors que le temps de latence entre les attentats du 11
septembre 2001 avant le premier récit conspirationniste était de 27 jours, les premières
théories du même ordre visant les attentats de Charlie Hebdo en 2015 sont apparues le jour-
même du déroulement des faits37. Cette accessibilité immédiate à l’information est alors
susceptible de porter préjudice à la qualité de l’information, puisqu’elle vient amplifier la
pression concurrentielle.

A un certain degré de concurrence, la pression à


diffuser une information est telle, que la
probabilité de sa fiabilité tend à décroître 38. Plus
exactement, un certain niveau de concurrence est
nécessaire sur le marché cognitif pour la fiabilité
de l’information, mais trop de concurrence
dessert le vrai (cf. schéma ci-contre).

Ce phénomène peut s’expliquer par deux raisons,


qui apparaissent non seulement au niveau de l’individu sur Internet, mais surtout, et c’est ce
qui peut devenir inquiétant, les professionnels de l’information : les journalistes. D’abord,
lorsque la concurrence atteint un certain niveau, elle implique mécaniquement une diminution
du temps destiné à la vérification de l’information 39. Cette diminution augmente alors la
possibilité pour les journalistes de s’abandonner aux explications les plus simples, satisfaisant
« les pentes naturelles » de leur esprit. Cette situation correspond à ce qu’on appelle la théorie
des jeux40, bien connue de ceux qui s’adonnent à la psychologie, et plus précisément à l’image
du dilemme du prisonnier.

Il s’agit en fait d’un modèle mathématique simplificateur permettant d’évaluer les


choix stratégiques que l’on peut rencontrer dans le monde social, politique ou économique.
Assez simplement, on envisage une situation dans laquelle deux personnes commettent un
braquage, et sont arrêtées par la police. Celle-ci n’ayant pas de quoi les inculper, elle décide
37
Bronner, Pourquoi les théories du complot se portent-elles si bien  ? (2015)
38
Bronner, op. cit. (2013) p. 186
39
Ibid. p. 134
40
Le mot « jeu » correspond ici à une situation dans laquelle plusieurs personnes doivent prendre des
décisions, et ce qu’ils y gagnent va dépendre des décisions prises par tous les autres. Cf. La théorie des jeux –
Science étonnante #39 (https://www.youtube.com/watch?v=StRqGx9ri2I)

13
de les interroger séparément. Ainsi chacun des deux délinquants peut décider soit de garder le
silence, soit de trahir son complice. Si les deux se taisent la police les inculpe pour faits
mineurs et ils écopent chacun d’un an de prison ; s’ils se dénoncent mutuellement ils sont
jugés pour le braquage se verront imposer cinq ans de prison ; mais si l’un décide de se taire,
et que l’autre le trahit en le dénonçant, celui-ci est libre et le premier fait dix ans de prisons.

Intuitivement, la meilleure décision apparaît être la coopération entre les deux complices, à
l’issu de laquelle chacun fera un an de prison.

Mais du point de vue individuel de chacun, les choses sont présentées différemment : si
l’autre le dénonce, il a intérêt à faire de même pour écoper d’une peine de cinq ans plutôt que
dix, et si l’autre se tait, il a également intérêt à le dénoncer pour sortir libre sans faire un an de
prison ; donc quel que soit le choix de son complice, il a intérêt à le trahir. L’autre va alors
faire le raisonnement analogue. Dès lors on voit bien que, si chacun raisonne selon son propre
intérêt, les deux vont être amenés à se trahir mutuellement.

Ce dilemme se prête à toutes les situations dans lesquelles il existe un choix optimal,
mais où les acteurs, étant en concurrence, ne peuvent se coordonner les uns les autres. En
agissant aux mieux de leur intérêt individuel, ils aboutissent finalement à une sorte
d’irrationalité collective. Ainsi elle s’adapte au cas de journalistes susceptibles de diffuser une
information incertaine, et qui ne peuvent pas savoir si leurs concurrents vont la traiter ou
non41.

Cette situation présente tout de même une variable supplémentaire : la véracité de


l’information. Mais dans tous les cas, la concurrence qui joue entre les diffuseurs
d’information rend très risquée la situation de l’abstinent volontaire et solitaire. En effet la
prudence sera jugée très condamnable si l’information est vraie. Mieux vaut alors la diffuser,
en utilisant éventuellement le conditionnel pour se protéger. De ce fait, la situation dans
laquelle tous les concurrents décident de ne pas publier l’information est extrêmement rare.
L’apparition d’Internet, permettant à chacun de proposer une information sur le marché
cognitif, rend donc la moindre rumeur susceptible de s’imposer dans le marché des idées.

L’absence de concertation entre les concurrents vient donc desservir l’information, d’Internet
aux médias « officiels ». A l’image des deux prisonniers, les journalistes savent certainement
qu’il vaudrait mieux, pour la qualité de l’information, prendre le temps de les vérifier. Ils
voient l’intérêt général, mais ne peuvent plus le rendre compatible avec leur intérêt particulier.
41
Cf. Bronner, op. cit. (2013) p. 138

14
A ce titre, Bernard Poulet dans son ouvrage La fin des journaux et l’avenir de l’information
(2000) dénonce un appauvrissement de la qualité informationnelle.

Des conditions favorables aux théories du complot

Ainsi on peut considérer que la motivation des offreurs associée à la concurrence aigue
qui règne sur le marché cognitif rend la différenciation entre les produits « horizontale », dans
le sens où elle repose sur les différences « de goûts » des demandeurs. Cette exigence
d’immédiateté peut alors inciter à s’abandonner aux explications les plus accessibles, donc les
plus simples, et les plus satisfaisantes. Les théories du complot semblent dans ce cas être
parfaitement adaptées à cette nouvelle configuration du marché.

Les récits complotistes ont longtemps reposé sur l’interlocution : ils se transmettaient dans
l’espace social par le bouche-à-oreille42. C’est encore largement le cas, mais Internet vient
leur donner un mode de diffusion nouveau : auparavant ils étaient refoulés à l’entrée du
marché de l’information par les professionnels de ce domaine. Les coûts d’accès pouvaient
être importants (éditer un livre, écrire un article et sur un support distribué), alors
qu’aujourd’hui cet outil technologique vient permettre à chacun de produire une
argumentation diffusée à tous. On peut observer trois conséquences majeures sur la place des
théories du complot.

D’abord Internet permet de limiter la labilité de toute interlocution, mise en exergue


par Gordon Allport et Leo Postman en 1947 dans leurs premières expériences sur la rumeur. Il
s’agissait de montrer une photographie à une personne, et lui demander de la décrire à une
autre personne ne l’ayant pas vue, qui à son tour essaye de la décrire à une troisième
personne… jusqu’à former une chaîne de huit témoins. Les résultats sont spectaculaires : les
descriptions faites par le huitième sujet n’ont généralement rien à voir avec le contenu réel de
la photographie. Cette stabilité apportée aux récits conspirationnistes permet alors
d’augmenter fortement leur possibilité de mémorisation, et finalement de leur assurer une
certaine pérennité sur le marché cognitif. Enfin, cette assise autorise les processus cumulatifs
de mutualisation des arguments de la croyance. Ces processus peuvent s’avérer très utiles
lorsqu’il s’agit de permettre le regroupement des données dispersées dans le monde (pour les

42
Ibid. p. 94

15
cas de maladies rares par exemple). Cependant ils favorisent également la diffusion des
théories du complot.

En effet rappelons-le, l’argumentaire de ces théories est bâti à l’image d’un « mille-feuilles »
composé d’une multitude d’arguments disparates. Pris séparément ils peuvent facilement être
invalidés, mais tous ensembles ils forment une masse d’informations quasiment impossible à
démanteler. Ainsi par exemple le mythe conspirationnistes des attentats du 11 septembre est
sous-tendu par près d’une centaine d’arguments différents, relevant de la physique des
matériaux, de la sismologie ou encore de l’analyse des cours boursiers43. Face à cela,
l’individu cultive peu à peu l’idée que tout ne peut pas être faux dans une telle construction.
L’assise offerte par Internet à ces ensembles vient alors créer une impression
d’interdépendance des preuves. Il paraît alors improbable que la conjoncture de tous ces
éléments puisse relever d’une coïncidence. On retrouve alors d’une certaine manière le refus
du hasard caractéristiques des conspirationnistes, présentant souvent leurs arguments avec
l’expression « comme par hasard... » visant à introduire un doute. En complémentarité de ce
doute, les théories du complot créent donc un effet d’évidence 44. Il renvoie à l’effet de
dévoilement abordé plus haut, c’est-à-dire la satisfaction éprouvée lorsqu’on résout une
énigme.

La démocratisation d’Internet a donc entraîné une dérégulation du marché cognitif.


Elle a donné lieu à une véritable révolution de l’offre : les coûts d’entrée sur ce marché étant
quasi-nuls, n’importe quel individu peut désormais l’alimenter. Cela permet également
d’accumuler des argumentaires, en permettant la conservation de chacun de leurs éléments.
Dans le cas des théories du complot, reposant en grande partie sur l’agrégation d’une
multitude d’éléments, ce nouveau moyen de diffusion vient les rendre plus crédibles.

Qui plus est, l’exigence d’immédiateté que les évolutions technologiques ont créée a entraîné
une concurrence aigue au sein de laquelle toutes les informations ont leur chance,
indépendamment de leur qualité ou même de leur véracité. Devant cette quantité de données,
les théories du complot par différents biais cognitifs peuvent finalement inspirer un dangereux
sentiment de certitude.

43
Ibid. p. 100
44
Nicolas, L’évidence du complot (2014)

16
La pensée conspirationniste : une véritable menace aujourd’hui ?

Symbole de la société du savoir, Internet de par son organisation a finalement offert une place
importante aux croyances sur le marché cognitif. A ce titre Bronner estime que nos
démocraties souffrent d’une pathologie : d’un « mal génétique » qui a pu se révéler grâce aux
conditions technologiques – « un mal matriciel, qui, tapi dans l’ombre de l’histoire, attendait
pour surgir qu’une certaine révolution s’opère »45.

Il convient alors d’essayer de mieux comprendre les spécificités des théories du complot.
Ainsi nous verrons qu’elles peuvent s’inscrire dans un phénomène sociologique particulier : le
« réenchantement » du monde. Ensuite nous essaierons de montrer comment elles viennent
éliminer tout esprit critique, ce qui peut dans une certaine mesure représenter un danger.

Les conséquences d’un « réenchantement » du monde

On l’a vu, le droit au doute et la fin de la vérité unique proposée par la religion
constituent des facteurs favorables à la diffusion de théories conspirationnistes. En effet,
« l’un des effets paradoxaux de la transparence démocratique est qu’en facilitant la diffusion
de l’information sur l’action des services secrets, sur les agissements de sectes criminelles et
les complots politico-financiers heureusement déjoués, elle nourrit l’imaginaire de la
conspiration »46. Etant censée donner accès à n’importe quelle information, elle nourrit
finalement l’esprit du doute tendant à le rendre infini, et à le transformer en mode de
perception ordinaire des évènements. En effet la publicité de la démocratie n’est jamais assez
large pour tout éclairer, et éliminer tout soupçon de manipulation secrète. « La clarté attendue
des révélations devient une machine à engendrer l’obscur »47. On retrouve ici ce que Lefort
avait appelé « l’indétermination démocratique ». Il entend par là que, par essence, la société
démocratique ne s’exprime pas par le modèle d’une société qui institue sans divisions, avec
une foi totalitaire. Elle est au contraire caractérisée par une « dissolution des repères de la
certitude »48.

45
Bronner, op. cit. (2013)
46
Taguieff, op. cit. (2006) p. 44
47
Ibid.
48
Lefort, Essais sur le politique (2001) p. 30

17
Cela renvoie d’abord au recul des croyances religieuses et magiques, autrement dit au
« désenchantement du monde » désigné ainsi par Max Weber. Mais plus récemment, on a
assisté aussi à l’épuisement du progressisme, soit la croyance au progrès moral de l’humanité
et aux bénéfices que le développement des sciences et des techniques peut apporter au plus
grand nombre. L’idée du progrès a en effet beaucoup pâti des évènements du XXe siècle
(avec les deux guerres mondiales, les régimes totalitaires, les massacres de masse…). Face à
cette incertitude permanente, l’individu peut tomber dans le catastrophisme, la logique du
pire. Mais il peut aussi chercher un sens caché aux choses49.

Dans l’esprit, la transparence est censée révéler à qui le veut la complexité des liens
qui enserrent le monde. Dans ces conditions il est assez facile de « dévoiler » des liens que
l’on va mettre en scène dans un récit conspirationniste. En dévoilant l’existence d’un
« arrière-monde » atteignable par l’imaginaire complotiste, la théorie du complot s’installe
dans des catégories magiques de la perception du monde social. Ce qui est en jeu ici, c’est le
statut-même de la réalité puisque cela conduit à la confusion du réel et de l’irréel,
l’imaginaire50. A cet égard, et en écho au terme de Weber, Michel Maffesoli constate un
« réenchantement du monde »51 que l’on pourrait illustrer avec cette citation de Chesterton :
« Depuis que les hommes ne croient plus en Dieu, ce n’est pas qu’ils ne croient plus en rien,
c’est qu’ils sont prêts à croire en tout ». Cela signifie que, contrairement à l’interprétation
progressiste de la thèse de la rationalisation croissante, voulant que tous accèdent au savoir,
les individus sont finalement devenus de plus en plus crédules, car en quête de
réenchantement du monde.

Georges Gusdorf, philosophe français, voyait dans ce « réenchantement » un moyen de


prendre en charge l’opacité et la complexité du réel, de se réapproprier le monde en opérant
un détour par l’imaginaire. Il nous invite alors à ne pas rejeter les mythes « comme un ordre
de l’irrationnel ou de l’arbitraire, ni comme une source de représentations frauduleuses qui
abusent de notre confiance »52. Les mythes, notamment ceux du complot, doivent alors être
vues comme une réponse à ce besoin de réappropriation.

A ce propos Taguieff a observé la mutation de la pensée conspirationniste à travers les siècles.


Alors que la pensée conspirationniste classique est fondée sur la croyance, il existe l’idée d’un
complot menaçant l’ordre naturel du monde. Aujourd’hui elle repose essentiellement sur un
49
Nicolas, op. cit. (2016)
50
Park Jung Ho et Chun Sang Jin, La théorie du complot comme un simulacre de sciences sociales ?
51
Maffesoli, Le réenchantement du monde (2007)
52
Cité par Nicolas, op. cit.  (2016)

18
rejet des thèses officielles, vues comme mensongères, et une instrumentalisation du doute
comme moyen de légitimation. A l’image de l’esprit scientifique, elle prend pour point de
départ le doute. L’investissement de l’imaginaire dans le réel ensuite opéré a pour effet de
créer un récit totalement nouveau, qui peut se voir attribuer une valeur suprême. Dans
l’imaginaire du complot, l’esprit n’est pas hautement créatif parce qu’il ne se base pas
simplement sur le refus du réel, mais sur « l’acceptation volontaire de l’irréel en sus du
réel »53. Pour employer de nouveau les mots de Gusdorf, les théories du complot témoignent
d’un « type d’aliénation » à l’intérieur de laquelle « les valeurs fondamentales se trouvent
stérilisés ou du moins frappées d’anesthésie ».

Le message que véhicule le débat autour de celles-ci est alors assez paradoxal : alors que l’on
essaye de développer une analyse critique de ce type de théorie, il semblerait qu’on ne s’en
sorte jamais. Cela en partie parce que c’est par la création d’un imaginaire complotiste que
l’argumentaire de la théorie du complot trouve les éléments de sa cohérence.

Démarche critique et règne du doute

Selon Taguieff, le raisonnement de ces théories donne lieu à un débat inutile, car elles
ne se prêtent pas à la réfutation : « l’imaginaire du complot est insatiable, et la thèse du
complot, irréfutable : les preuves naïvement avancées qu’un complot n’existe pas se
transforment en autant de preuves qu’il existe »54. On peut assimiler la méthode de
raisonnement de la pensée conspirationniste d’hypercritique : le « croyant » se fondera sur les
éléments qui apparaissent valider sa théorie ou contredire l’explication inverse, afin d’écarter
toute contre-argumentation. On assiste alors à un renversement de la charge de la preuve :
l’existence du complot est admise, il faut apporter la preuve du contraire. Cette certitude
préalable implique l’analyse de toutes les informations à travers le prisme de la théorie du
complot. Cela renvoie finalement au biais cognitif que nous avons abordé dans la partie
consacrée aux rouages de la diffusion des idées sur le marché : le biais de confirmation. En
outre, le simple fait que certaines données authentiques, avérées soient insérées dans
l’argumentaire d’une théorie, vient potentiellement valider la théorie elle-même. Ainsi la
théorie du complot se justifie par elle-même : elle n’est pas réfutable. En ce sens elle ne peut
être une science au sens de Popper, la réfutabilité étant la norme de la connaissance
53
Park Jung Ho et Chun Sang Jin, op. cit.
54
Taguieff, op. cit. (2005)

19
scientifique55. Autrement dit il faut pour qu’une hypothèse soit scientifique, il doit être
possible de prouver qu’elle est fausse.

Le doute sans encadrement peut finalement conduire, non pas à l’autonomie mentale, mais à
un « nihilisme cognitif »56. S’il est le moteur de la science, c’est parce qu’elle concourt à
reconstruire une vision du monde avec l’aide d’une méthode. A ceux qui réclament le droit au
doute, elle rappelle que tout droit d’accompagne de devoirs. Le rapport de l’Unesco Vers les
sociétés du savoir témoignant des espoirs investis dans la révolution numérique précise à ce
titre qu’il existe entre les individus une inégalité face à « la maîtrise de certaines compétences
cognitives, critiques et théoriques, dont le développement est précisément l’objet des sociétés
du savoir ». En effet, outre l’éducation, le développement de la société du savoir nécessite
d’autres efforts : « La transformation d’une information en savoir suppose un travail de
réflexion. En tant que telle, une information n’est qu’une donnée brute, la matière première de
l’élaboration d’un savoir. »57 A ce titre, Bronner préconise une initiation aux divers biais
cognitifs qui peuvent fausser notre jugement et notre perception de la réalité.

On l’a vu dans la première partie, la pensée conspirationniste relève d’une part d’un
relativisme (d’un doute) absolu, et d’autre part du dogmatisme dénoncé par Popper, c’est-à-
dire de la conviction absolue de savoir une vérité cachée à laquelle les autres restent aveugles.
Cela s’explique par le fait qu’elle semble créer un espace ouvert au doute et à
l’argumentation, en introduisant un doute sur les apparences d’une part, et en dévoilant une
explication totale porteuse d’une certaine vision du monde d’autre part 58. L’adhésion à ses
preuves relève du droit au doute, et non pas de faits. Mais la finalité de ce type de récit n’est
pas d’assumer le doute, mais au contraire de dissiper l’incertitude avec une explication
simple.

Pour éviter de tomber dans le dogmatisme, le sociologue Raymond Boudon soutient qu’il faut
user de l’individualisme méthodologique. Il adopte une position assez radicale, en qualifiant
le marxisme et la sociologie critique de Bourdieu de conspirationnistes. Il souligne que
l’attachement social et psychologique aux théories du complot témoigne de l’impuissance de
l’esprit scientifique, montrant qu’ « une raison importante de l’impuissance de la critique est
l’asymétrie entre les critères de l’utile et du vrai. Il est [alors] facile de mesurer si une théorie
est utile ; si elle répond à une demande. Il est beaucoup plus difficile de discerner si elle est
55
https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00835315/document
56
Bronner, La démocratie des crédules (2013), p. 296
57
Blindé, Vers les sociétés du savoir - rapport mondial de l’Unesco (2005) p. 17
58
Nicolas, op. cit. (2014)

20
vraie »59. Ainsi contre toute théorie utile, mettant au premier plan une lutte des classes ou du
déterminisme sociologique, Boudon n’hésite pas à défendre la logique individualiste du choix
rationnel : il considère que les individus sont rationnels et qu’ils ont des stratégies visant à
maximiser leur utilité. Dans cette perspective, le malheur des hommes est le résultat d’un effet
pervers des conflits entre leurs choix rationnels, et non pas de causes occultes. Ainsi cette
attitude méthodologique permettrait d’expulser toute forme de pensée conspirationniste du
marché cognitif.

Il faut tout de même faire remarquer que l’hypothèse centrale de l’individualisme


méthodologique est que les phénomènes sociaux peuvent être découpés en comportements et
motivations des individus rationnels. Ainsi il y aurait une réalité sociale dont la vérité ne peut
pas être dissimulée. Tout ce qui échappe aux intentions rationnelles de ses sujets serait l’effet
non-voulu de la confrontation de leurs intérêts. Or une telle transparence ne pouvant pas
exister, l’individu est obligé d’user de représentations construites grâce à son imagination, ce
qui ouvre les portes à toutes les suppositions. Et dans un contexte de « réenchantement du
monde », les théories du complot répondent à une demande certaine.

A la frontière du radicalisme

De même que les théories du complot reposent en partie sur l’imaginaire, la réalité
sociale mise en lumière par la sociologie critique ne peut exister en dehors de cette
perspective. Une des principales différences, c’est que les arguments d’une théorie du
complot d’agrègent donc pour aboutir à une narration, qui se veut généralement hermétique à
toute critique. A ce titre Bronner met en cause programmes scolaires qui favorisent le
relativisme, donc met à mal la représentation scientifique du monde que l’on se fait. En effet
de nombreux exercices consistent à chercher le sens caché derrière les apparences (derrière les
textes, ou derrière les documents historiques). En ce sens, ils mettent en jeu l’idée que tout ce
qui est tenu pour vrai peut être mis en concurrence avec d’autres manières de penser, voire
être considéré comme illusoire60. C’est pourquoi il encourage vivement une lutte contre les
théories du complot.

59
Cité par Park Jung Ho et Chun Sang Jin, La théorie du complot comme un simulacre de sciences sociales ?
60
Bronner, op. cit. (2013) p. 290

21
Le chercheur hollandais Jan-Willem van Prooijen a montré récemment qu’il y avait un
lien fort entre la croyance à ces théories et la radicalité, l’extrémisme politique en particulier.
On peut par exemple observer qu’il y a peu de terroristes djihadistes n’ayant pas cédé aux
théories conspirationnistes61. D’une certaine manière, croire aux théories du complot implique
de croire au volontarisme politique, et à un contrôle humain du cours des choses 62. Il est
consolant de croire que les bouleversements seraient dus à une volonté. En rendant de tels
évènements compréhensibles, il y a l’espoir de pouvoir changer les choses, et de briser cette
conspiration. Dans le cas des attentats de Charlie Hebdo, on a pu observer deux types de
récits63 : le premier suggérait que les attentats n’avaient pas été commis par les musulmans,
mais plutôt par leurs ennemis. Ainsi les Etats-Unis et Israël seraient les instigateurs de ces
actes, poursuivant l’objectif de faire éclater une « guerre des civilisations » qui leur serait
favorable. Le second récit décrivait plutôt une action sous faux drapeau du gouvernement
français, le but étant de créer une situation favorable à l’adoption de lois liberticides. Dans les
deux cas, ces théories donnent une vision du monde qui suscite légitimement l’indignation
lorsqu’on y croit. Il est alors assez naturel de vouloir punir les coupables, et d’être tenté par
des formes radicales d’expression politique.

Emmanuel Taïeb, enseignant à Sciences Po Lyon et spécialiste du conspirationnisme, est


assez alarmiste quant à ce phénomène car selon lui, les théories du complot peuvent pousser
certains à l’action violente64. Pour lui ces discours sont porteurs d’un message de haine, tout
en prétendant faire appel à l’esprit critique de ceux qui y adhèrent. Ils leur donnent ensuite le
sentiment valorisant d’être un initié, d’être plus lucide que les autres.

Ce qui amplifie le problème avec Internet, c’est qu’il existe sur les moteurs de
recherche (Google par exemple) un élément qui accroît le biais de confirmation : les bulles de
filtrage65. Nos recherches sont enserrées par ces « bulles » qui nous présentent les
informations demandées en fonction d’une cinquantaine de critères, parmi lesquels notre
historique de recherche. Le problème réside alors moins dans la croyance elle-même que dans
le rapport fermé à celle-ci, accentué par l’organisation des informations sur Internet. On
retrouve la critique de Popper à propos du dogmatisme : toute discussion rationnelle est
rendue impossible. « Or si on ne peut pas départager les adversaires par des arguments, alors

61
Bronner, Il faut réguler le marché de l’information sur Internet (2017)
62
Josset, Complosphère (2015) p. 172
63
Bronner, Pourquoi les théories du complot se portent-elles si bien  ? (2015)
64
http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/01/22/01016-20150122ARTFIG00046-emmanuel-taieb-la-
theorie-du-complot-est-l-arme-politique-du-faible.php
65
Bronner, op. cit. (2013) p. 51

22
la seule façon de régler les conflits d’opinions est de se battre, puisqu’il est impossible de
débattre. »66 Pour autant, si les théories du complot sont de plus en plus visibles, il ne faut pas
considérer que la majorité des individus adhèrent inconditionnellement à une vision
complotiste du monde.

On peut aborder un dernier effet qui a été assez considérablement accentué par
Internet : le biais de proportionnalité. En raison de ce biais cognitif, l’individu tend à croire
que plus un phénomène est visible, plus il est représentatif. Cela a largement contribué à la
défiance actuelle vis-à-vis du monde politique, des médias, de l’expertise scientifique, de
laquelle sont nées toutes sortes de croyances et de récits conspirationnistes. Mais peut-être
que ce biais joue également sur la représentation que l’on se fait de l’état des croyances :
l’avènement d’Internet a conduit, certes, à une plus grande diffusion et à une certaine
pérennité de la pensée conspirationniste, mais peut-on pour autant en conclure qu’elle a une
plus grande place dans les esprits ? Ne serait-ce pas plutôt la révolution numérique qui a mis
en lumière cette place, cachée jusqu’alors ? A cet égard on peut reprendre les mots de Jean
Baudrillard dans Le mal ventriloque : « Reste aussi la nostalgie qu’ont cultivée toutes les
hérésies au fil de l’histoire – le rêve, parallèlement au déroulement du monde réel, de
l’évènement absolu qui ouvrirait sur les mille ans de bonheur. L’attente exacerbée du seul
évènement qui démasquerait d’un seul coup l’immense complot qui nous submerge. Cette
attente est toujours au cœur de l’imagination collective. L’Apocalypse est là, à dose
homéopathique, en chacun de nous. »67

66
http://www.enoone.fr/?p=1430
67
Cité par Josset, op.cit. (2015) p. 167

23
Conclusion :

Les théories du complot semblent donc révéler certains travers de nos sociétés modernes.

Leur diffusion est rendue possible par des principes fondamentaux de la démocratie, la
liberté d’expression et le principe de transparence. Mais paradoxalement, elles y puisent aussi
leur force, trouvant leur origine dans le droit au doute. En traquant le moindre détail suspect,
elles finissent par forcer l’exercice de ce droit. Elles profitent donc de la légitimité accordée à
la position critique dans nos sociétés, pour finalement proposer une explication simple et
surtout irréfutable. « Si tout est mensonge, alors ce que je vais vous dire est faux. Car ce que
je vais vous dire est vrai. »68 La pensée conspirationniste parvient alors à s’immuniser face à
la critique, par un recours systématique au biais de confirmation et à l’effet d’évidence.

Outre cet aspect rhétorique, certains sociologues mettent en lumière depuis une
quinzaine d’années une certaine demande. Elle serait liée à un « réenchantement » du monde,
soit à un recours à l’imaginaire pour essayer d’expliquer le sens du monde. Ainsi chacun
« pioche dans le stock des croyances disponibles »69, prenant plusieurs éléments de chaque
sans grand souci de cohérence ou de dogme. Les théories du complot donnant une solution
totale gagnent alors en attractivité. A cela s’ajoute la révolution numérique, qui a permis à la
pensée conspirationniste d’obtenir un nouveau support, lui permettant d’être accessible à
chacun le veut. Mais elle a par la même occasion amplifié les divers biais cognitifs, lesquels
jouent sur la vision de la réalité. Au final, Internet lui offrant une place importante sur le
marché, elle a gagné en visibilité, et donc automatiquement accru sa force de persuasion.

Les théories du complot possèdent par leur nature une plus-value sur le marché de
l’information, du fait de leur simplicité et de leur compatibilité avec « les pentes naturelles de
l’esprit humain ». Mais leur valeur pourrait bien être en baisse depuis quelques temps du fait
des nombreuses études dont elles font et feront sans doute encore l’objet, permises en vertu de
leur visibilité nouvellement obtenue. Il paraît toutefois improbable que l’on puisse un jour
accéder à une transparence totale du fonctionnement du monde, en dépit du progrès de la
connaissance. Les récits conspirationnistes viendront toujours satisfaire une certaine demande,
attribuant une représentation à l’invisible et un sens à tout ce qui nous entoure.

68
https://www.youtube.com/watch?v=Z9uDmY-aj64
69
Grellier, Vers un réenchantement du monde  ? (1994)

24
De manière plus large, tout cela peut amener à soulever la question de la qualité de
l’information sur Internet. Aujourd’hui environ 45% des diplômés de l’enseignement
supérieur jugent l’information sur Internet parfaitement fiable 70. Or on l’a vu avec l’exemple
des théories du complot, la visibilité d’une information ne témoigne pas de sa véracité, bien
au contraire. On observe d’ailleurs cela aujourd’hui avec le phénomène grandissant des fake
news, soit la diffusion délibérée de désinformation.

A ce titre Bronner considère qu’il faudrait réguler le marché de l’information sur Internet :
« rétablir une forme d’équilibre [à travers] l’architecture des choix proposés aux internautes,
point sur lequel les géants du Web sont à même d’intervenir »71. La révolution numérique
ayant opéré, serait-il l’heure d’œuvrer à une certaine stabilité du même ordre ?

70
Bronner, La démocratie des crédules (2013) p. 294
71
Bronner, Il faut réguler le marché de l’information sur Internet (2017)

25
Bibliographie

 Ouvrage principal :

BRONNER Gérard, La démocratie des crédules, Paris, PUF, 2013, 360 p.

 Autres ouvrages :

TAGUIEFF Pierre-André, L’imaginaire du complot mondial : aspect d’un mythe moderne,


Clamecy, Mille et une nuits, 2006, 215 p.

TAGUIEFF Pierre-André, La foire aux « illuminés » : ésotérisme, théorie du complot,


extrêmisme, Mille et une nuits, 2005, version numérique.

JOSSET Raphaël, Complosphère : l’esprit conspirationniste à l’ère des réseaux, Paris,


Lemieux, 2015, 181 p.

POPPER Karl, La société ouverte et ses ennemis, Paris, Seuil, 1979 [1945], t. 2, 254 p.

POPPER Karl, Conjectures et réfutations. La croissance du savoir scientifique, Paris, Payot,


2006 [1985], 610 p.

MAFFESOLI Michel, Le réenchantement du monde, Paris, La Table Ronde, 2007, 208 p.

 Articles :

BRONNER Gérald, « Ce qu’Internet fait à la diffusion des croyances », Revue européenne


des sciences sociales [En ligne], 49-1 | 2011, mis en ligne le 01 janvier 2015, consulté le 02
novembre 2016. URL : http://ress.revues.org/805

BRONNER Gérald, « L’espace logique du conspirationnisme. Espaces logiques classiques »,


Esprit 2015/11 (Novembre), p. 20-30.

BRONNER Gérald, « Pourquoi les théories du complot se portent-elles si bien ? L’exemple


de Charlie Hebdo », Diogène 2015/1 (n° 249-250), p. 9-20.

GIRET Vincent, POULET Bernard, « La fin des journaux », Le Débat 2008/1 (n° 148), p. 3-
15.

GRELLIER Isabelle. Vers un réenchantement du monde ?. In: Autres Temps. Cahiers


d'éthique sociale et politique. N°43, 1994. pp. 63-77.

26
NICOLAS Loïc, « Les théories du complot comme miroir du siècle », Questions de
communication [En ligne], 29 | 2016, mis en ligne le 30 juin 2018, consulté le 11 juillet 2016.
URL : http:// questionsdecommunication.revues.org/10491

NICOLAS Loïc, « L’évidence du complot : un défi à l’argumentation. Douter de tout pour ne


plus douter du tout », Argumentation et Analyse du Discours [Online], 13 | 2014, Online since
14 October 2014, Connection on 30 September 2016. URL : http://aad.revues.org/1833

HO Park Jung, JIN Chun Sang, « La théorie du complot comme un simulacre de sciences
sociales ? », Sociétés 2011/2 (n°112), p. 147-161.

SOUFRON Jean-Baptiste, « Le virus du conspirationnisme », Esprit 2015/11 (Novembre), p.


31-50.

 Liens internet :

Définition démocratie : http://www.toupie.org/Dictionnaire/Democratie.htm

Baromètre numérique de 2017 : http://www.blogdumoderateur.com/chiffres-internet/

Baromètre numérique de 2016 : http://www.blogdumoderateur.com/barometre-numerique-


france-2016-credoc/

La théorie des jeux – Science étonnante #39 : https://www.youtube.com/watch?v=StRqGx9

BRONNER Gérald, « Il faut réguler le marché de l’information sur internet, Février 2017 :
file:///D:/mémoire/Nouveau%20dossier/Bronner%20-%20Il%20faut%20réguler%20le
%20marché%20de%20l'info%20sur%20Internet.pdf

Les critères de démarcation de Popper et son applicabilité : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-


00835315/document

Interview d’Emmanuel Taïeb : http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/01/22/01016-


20150122ARTFIG00046-emmanuel-taieb-la-theorie-du-complot-est-l-arme-politique-du-
faible.php

Popper et la théorie du complot : http://www.enoone.fr/?p=1430

Les théories du complot - Datagueule #50 : https://www.youtube.com/watch?v=Z9uDmY-


aj64

27
Table des matières

Introduction……………………………………………………………………………..p. 1

La démocratie à l’ère du numérique : l’utopie de la société du savoir……..…p. 3

Liberté d’expression et marché cognitif……………………………………………...p. 3

Principe de transparence et droit au doute…………………………………………...p. 5

L’avènement d’internet : vers les sociétés de la connaissance ?...............................p. 7

Internet : un allié à la diffusion des idées douteuses sur le marché…...….…p.10

Un marché structuré par l’offre……………………………………………….…..….p. 10

Le poids d’une concurrence exacerbée……………………………….……….……..p. 12

Des conditions favorables aux théories du complot...................................................p. 15

La pensée conspirationniste : une véritable menace aujourd’hui ?….....……p. 17

Les conséquences d’un « réenchantement » du monde …………………....………p. 17

Démarche critique et règne du doute……………………………………..………….p. 19

A la frontière du radicalisme.........................................................................................p. 21

Conclusion……...………………………………………………….……..…p. 24

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