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Blanchot et Lacan

André Lacaux

Pourquoi écrire sur Blanchot et Lacan ? Réécrire plutôt, puisqu’on a


donné ici même, dans le numéro 4 de la revue Essaim, une édition critique
de l’article « Freud » de Blanchot paru dans la NNRF de septembre 1956 et
pièce principale du dossier 1 ? D’autant que la relation personnelle des
deux hommes, qui étaient des contemporains 2, même en y supposant l’en-
tremise de Georges Bataille et de Sylvia, n’a pas dû être très étroite, on le
vérifiera le jour pas trop proche où la correspondance de l’un et de l’autre
sera publiée. En effet, même dans les années de triomphe du marxisme, de
l’existentialisme, de la phénoménologie, une commune admiration pour
Mallarmé, pour Kojève et sa lecture de Hegel, pour Heidegger surtout
n’aurait pas suffi à faire lien entre ces deux-là, que des vocations différentes
animaient : la psychanalyse, expérience orale, est a priori étrangère à l’être
« de pures lettres » qu’a voulu Maurice Blanchot. Dans le cours de ce tra-
vail, il ne nous faudra donc jamais oublier que ce que Lacan a visé, le nom-
mant d’abord « sujet », et plus tard « parlêtre », est bien différent de ce
qu’on pourrait appeler le « littérêtre » de Maurice Blanchot. Celui-ci, des
attachements plus constants l’ont sans doute lié à Levinas, et par Levinas à
une certaine forme de judaïsme, à Bataille, et à travers Bataille à Nietzsche
et à une mystique fort étrangère à Freud et au Lacan de ces années-là (ce ne
sera plus tout aussi vrai en 1960 ou 1961). Pour Hegel et pour Heidegger,
ce n’est pas simple, on le verra plus loin.
Et pourtant, dans ces lointaines années, in illo tempore, où Lacan était
tout à fait inconnu du grand public, et, aussi bien, il y a trente ou vingt ans,
en 1970 ou 1980, qui parmi nous ne fut amoureux de Blanchot et de Lacan ?
Amoureux ? Oui ; par la magie d’un transfert, d’une affaire de « sujet sup-
posé savoir », dont Blanchot voulut et crut délivrer son lecteur, et dont, pas

1. Nous renvoyons le lecteur à cet article essentiel d’Annie Tardits, dont nous ne reprendrons pas
les analyses.
2. Lacan est né en 1901, Blanchot en 1907.
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plus que Lacan d’ailleurs, il n’aurait pu empêcher l’insidieuse, la perni-


cieuse emprise ? À elle seule, la question nous intéresse et nous donnerait
des raisons de revenir sur l’addiction de jadis pour en tirer un peu de
savoir. Disons cependant, avant toute recherche, qu’ils ont aidé une géné-
ration à lire, et notamment à lire Freud. Car on n’imagine pas aujourd’hui,
où pourtant se répète un effet de couvercle, combien de textes étaient deve-
nus presque illisibles dans les années 1950 et 1960.
Mais il faudra d’abord dissiper les confusions, car il y en eut, et il en
demeure. Dans ce même temps, à peu après, où l’on croyait aimer Blanchot
« avec Lacan » (ce fut le titre d’un colloque auquel participa Jacques Der-
rida), des ennemis déclarés de Lacan, Derrida justement et ses élèves
Nancy et Lacoue-Labarthe, firent de Maurice Blanchot leur héros – celui
d’une déconstruction de la philosophie par la littérature, à laquelle ils ne
trouvaient guère, du moins en France, meilleur patronage. Et on doit
reconnaître que Blanchot, touché par cette amitié, sensible à cette allé-
geance, y répondit, notamment dans un article dont le titre contient un
bizarre jeu de mot (rare chez un écrivain aussi « sérieux ») : « Grâce (soit
rendue) à Jacques Derrida » (1990). Ne nous précipitons donc pas à réunir
Lacan et Blanchot, mais au-delà des sentiments et des passions, qui ont
certes leur mot à dire, examinons les faits ; et n’oublions pas le rôle de ceux
qu’on pourra nommer des médiateurs plus que de simples intermédiaires :
Bataille, Duras, Foucault notamment.
On croit souvent que la première référence de Blanchot à Lacan date
de l’article de 1956 ; ce n’est pas exact 3. Car en 1951, dans un texte de la
revue Critique, « La folie par excellence », qui servira, deux ans plus tard, à
introduire le livre de Jaspers, Strindberg et Van Gogh 4, Blanchot cite Lacan
avec une acuité et une justesse remarquables. On savait en effet, par une
remarque du « Freud » de 1956, que ce critique, cet homme de lettres avait
vu de près la folie : « Dans n’importe quelle clinique psychiatrique, y écrit-
il, cette impression de violence (de ceux qui font les importants) frappe le
spectateur, qui du reste ajoute à cette violence par le spectacle 5. »
Remarque, soit dit en passant, un peu trop exclusivement centrée sur le

3. Nous devons cette indication au livre de Françoise Collin, Maurice Blanchot et la question de l’écri-
ture (Gallimard, 1971). Pour tout autre renseignement d’ordre biographique ou bibliographique,
on se reportera au très complet et très respectueux livre de Christophe Bident, Maurice Blanchot,
partenaire invisible (Champ Vallon, 1998).
4. Douze ans plus tard, en 1963, Blanchot se révélera beaucoup plus critique à l’égard du « dialogue
des existences » de Jaspers, « ce mouvement par lequel deux êtres entrent en rapport d’une façon
sensible, là où l’indiscrétion est alors de rigueur, quand le mystère ne se présente que pour être
ravi et profané » (L’Entretien infini, Gallimard, 1969, p. 316, ouvrage noté par la suite par EI).
[Toutes les œuvres de Blanchot citées, sauf exception signalée, ont été publiées chez Gallimard.]
5. Ibid., p. 341.
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regard, mais qui résume les engagements éthiques de Blanchot, comme


penseur, comme critique et comme romancier. Il avait aussi écrit sur Lau-
tréamont et Sade, sur Hölderlin ; il avait donné à ses romans le cadre de
vagues hôtels, sanatoriums, ou asiles. Mais on ignorait qu’il avait lu les tra-
vaux des maîtres de la psychiatrie. Or, il écrit ici à propos du vieux débat
sur l’art et la folie : « On dit encore – c’est la perspective qu’on retrouve
souvent, du moins en France [*] – que la maladie ne crée rien, qu’elle ne
libère jamais que des instances inférieures, qu’enveloppait déjà, mais
dépassait, “intégrait” l’exercice normal de la vie consciente. » À cette théo-
rie du déficit, dont on aurait pu croire que Blanchot n’était pas fort éloigné
dans l’avant-guerre, il oppose une seule œuvre : la thèse de Lacan, De la
psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, qui prend ainsi
valeur « épochale ». Je cite la note : « Ce point de vue est par exemple repré-
senté par J. Delay [le même que Lacan critiquera à sa façon, c’est-à-dire très
poliment mais fermement, dans son article sur « La jeunesse d’André
Gide »], par H. Ey sous l’influence de Jackson [vertement rabroué, Henri
Ey, dans les « Propos sur la causalité psychique 6 » !]. Celui de Pierre Janet
en est très proche 7. La psychanalyse a cependant d’autres vues. Jacques
Lacan, dans son livre sur la paranoïa, ne voit nullement dans la psychose un phé-
nomène de déficit » [C’est nous qui soulignons].
Comment et quand Blanchot a-t-il lu cette thèse ? En 1931 ? Plus tard ?
Qui, en 1951, hors du cercle restreint de la psychiatrie et celui, encore plus
restreint, de la psychanalyse, et même dans ces cercles, aurait pu avoir
l’idée de mettre le nom de Jacques Lacan sur un même plan que celui de
Janet ? Dali peut-être, Bataille sûrement – des artistes. Et Blanchot, dont le
coup d’œil, la lucidité, la mémoire se révèlent exceptionnels, puisque la
thèse de Lacan était alors quasiment oubliée, y compris de son auteur lui-
même, qui, rappelons-le, n’entra en psychanalyse qu’après l’avoir soute-
nue ; elle n’est donc rapportée par Blanchot à la psychanalyse que dans un
effet d’après-coup. Cette erreur, ou ce lapsus, peut être lue comme un
symptôme de sa rapidité à assimiler, de sa boulimie : en 1948, dans Lau-
tréamont et Sade, il ne témoigne que d’une connaissance sommaire de
l’œuvre de Freud ; en 1951, il cite Jacques Lacan comme un auteur de lui
bien connu ; en 1956, il est capable d’écrire en quelques semaines, quelques
jours peut-être, la plus remarquable des études sur deux textes psychana-
lytiques des plus foisonnants ! La thèse de Lacan restera assez vivace dans

6. Ici comme plus loin les crochets et les parenthèses sont de nous.
7. Cf. Écrits, Le Seuil, 1966 p. 306. [Tous les écrits de Lacan cités ont été, sauf exception mentionnée,
publiés par Le Seuil]. De Pierre Janet, Lacan citera ces lignes sur les faibles capacités de l’hysté-
rique comparées aux sublimités du psychiatre : « Elle ne comprend rien à la science, nous confie-
t-il en parlant de la pauvrette, et ne s’imagine pas qu’on puisse s’y intéresser… »
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son esprit pour qu’en 1967 il y fasse précisément référence (sans en nom-
mer l’auteur) : « Pourquoi cette susceptibilité de caractère paranoïaque qui
semble bien être l’essence du moi humain [c’est nous qui soulignons] et qui
conduit aussitôt tel et tel à se croire visé, provoqué, atteint et blessé chaque
fois qu’il est question de l’homme 8 ? »
En 1956, paraît dans la NNRF l’article sur « Freud ». Le titre en pourrait
sembler fallacieux, car il n’y est parlé, du moins dans la première partie,
que de la correspondance de Freud avec Fliess, publiée quelques mois
auparavant aux PUF dans La naissance de la psychanalyse. Ce livre contient en
fin de volume une traduction de l’Entwurf, l’Esquisse d’une psychologie scien-
tifique, étudiée par Lacan dès 1955, mais dont Blanchot ne souffle mot.
Cette correspondance, Blanchot y cherche, pourrait-on dire, de quoi
nourrir son intérêt et ses préventions contre une expérience qu’il juge un
peu trop proche de la suggestion et qu’il dit réservée à « quelques
anxieux ». Ne pas supposer trop rapidement qu’il a vu, comme Rilke, dans
la cure analytique, une tentation, un piège, et des pires qui soient, puisque
guérir de ses symptômes (et ils furent sévères, au dire de ses amis, qui ont
parlé de régimes draconiens), c’eût été réduire la maladie à une pure néga-
tivité, méconnaître qu’elle a été pour lui, dans ses romans et ses œuvres cri-
tiques, expérience du désêtre, ouverture à l’espace littéraire. Chez Blanchot,
comme chez Kierkegaard, comme chez Heidegger dans Sein und Zeit, le
seul affect qui compte, ce n’est pas exactement le souci (bien que Sorge soit
le nom du personnage du Très Haut, récit de 1948). Ce n’est pas non plus la
fatigue, comme, à suivre K. et Kafka, il en dira le poids 9, mais, croyons-
nous, l’angoisse. Blanchot en prendra acte, des années plus tard, dans Le
Pas au-delà (1973). Lacan ne dira pas autre chose dans le séminaire sur L’An-
goisse, en 1962-1963 ; et pourtant, quand, en 1977, il parlera de l’usure dans
le progrès de la cure, ce ne sera pas sans lien avec cette fatigue-là.
En vérité, cette étude sur Freud est pour Blanchot occasion nouvelle
d’approcher ce qui s’est proposé à lui comme une exigence, la conversion
de l’écrivain par et dans son œuvre. Opération d’abord pensée dans les
termes d’une métamorphose, comme celles dont Kafka-Grégoire Samsa
(dans La lecture de Kafka de 1945), l’Ulysse et les sirènes de La Littérature et
le droit à la mort (1948), ou le Lautréamont-Maldoror, de 1949, ont présenté
l’image et la difficile, la mortelle épreuve. En sorte que la crainte, insistante

8. « L’Athéisme et l’écriture », repris dans EI, p. 368. Nous reviendrons sur cet article où, pour par-
ler de Foucault, Blanchot se tient parfois fort près de Lacan.
9. « Vous savez, je suis très fatigué depuis quelque temps. Il ne faut pas trop prêter attention à ce
que je puis dire. C’est la fatigue qui me fait parler ; c’est tout au plus la vérité de la fatigue. La
vérité de la fatigue, une vérité fatiguée… Mais la fatigue ne doit pas vous empêcher d’avoir
confiance en celui avec qui vous partagez cette vérité… On dirait que non seulement la fatigue
ne gêne pas le travail, mais que le travail exige cela, être fatigué sans mesure… La fatigue est le
plus modeste des malheurs, le plus neutre des neutres. » (EI, p. XVI).
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dès l’article de 1956 et toujours vivante dans la réédition de 1969, de la


domination d’un homme « qui fait l’important » (expression d’Alain) sur
un autre qui se laisse séduire ne vient que de la suspicion que, dans la cure
analytique, l’un au moins des partenaires (le médecin) soit laissé par l’ex-
périence intact, autrement dit qu’il n’y ait eu de sa part que fallace. On en
trouverait l’équivalent dans une note, pour une fois humoristique, où Blan-
chot s’efforce de discréditer Ulysse dans l’épisode des Sirènes : ce faux
héros se satisferait de la tâche de « jouir du spectacle des sirènes, sans
risque et sans en accepter les conséquences […], médiocre et tranquille
jouissance, comme il convient à un Grec de la décadence qui ne mérita
jamais d’être le héros de L’Iliade 10 ». Inutile d’ajouter qu’il ne serait pas
moins « décadent » s’il cédait à la fascination. Est-ce forcer les choses que
demander à l’analyste d’être plus grec qu’Ulysse, en risquant autant ou
plus que les sirènes qu’il écoute ?
Notons encore que Blanchot, ne retenant dans la revue que le Rapport
dit de Rome, est amené à négliger à peu près tous les autres articles, pour-
tant présentés par Lacan comme des témoignages du travail de la nouvelle
société (la SFP) qui s’est constituée autour de lui, donc comme des preuves
de l’opportunité et de la pertinence de son action institutionnelle. Le col-
lectif n’est pas l’affaire de ce solitaire. De plus, c’est un fait que Lacan
occupe, dans ce numéro, presque tout l’espace : la traduction de la pre-
mière partie de Logos de Heidegger est de sa main, la présentation et la
reprise d’un exposé de Jean Hyppolite sur la Verneinung aussi. C’est le
maître Jacques de la revue ! Cependant, le numéro s’ouvre par un article
retentissant de Benveniste, certainement le linguiste le plus célèbre de ce
temps : « Remarques sur la fonction du langage dans la découverte freu-
dienne », auquel Blanchot pourrait faire référence, mais dont il ne dit mot.
Parce qu’il a décidé, et il l’annonce, de ne parler que de Lacan ; mais aussi
parce que ni la linguistique, ni la philologie, ni l’étymologie (« ce qui attire
dans l’étymologie, c’est sa part de déraison plus que ce qu’elle explique, la
forme d’énigme qu’elle préserve ou redouble en déchiffrant 11 ») ne l’inté-
resseront jamais beaucoup. Il vaut la peine de le dire dès maintenant : ce
lecteur encyclopédique n’a retenu pour les commenter de Lévi-Strauss que
Tristes tropiques, de Barthes Le degré zéro de l’écriture (et avec des pincettes).
Et certainement un souci intransigeant de la littérature, ou de ce qu’il
entendait pour telle, l’a gardé à distance des « grands réducteurs » des
années 1950 et 1960, mais, sur la langue, il n’est pas allé beaucoup plus loin
que Brice Parain ou Paulhan, et il s’en est justifié : « Les recherches sur le
langage, écrit-il dans une note, sont trompeuses, dans la mesure où le lan-

10. Le Livre à venir, coll. « Idées », 1959, p. 11.


11. ED, p. 165.
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gage est toujours plus et toujours moins que le langage, étant aussi et
d’abord écriture, puis à la fin, dans un avenir non advenu : écriture hors
langage. » Pas de rencontre possible avec Lacan sur le signifiant ou sur le
signe, dont la définition est chez lui floue et la distinction inopérante 12.
Mais qu’en penser aujourd’hui que l’engouement pour la linguistique est
passé ? Au moins ceci : que de la langue, de la rime, du jeu des mots, bref,
de ce qui est matière et même esprit (au sens de Witz) de la poésie, Blan-
chot, écrivant d’Hölderlin, de Rilke et de Char, de tant de poètes contem-
porains qu’il a su découvrir et commenter, n’a jamais vraiment parlé. Ce
fut sa limite – une limite de philosophe, peut-être. Et s’il a plus tard mar-
qué son admiration pour le séminaire sur La Lettre volée, il n’a jamais évo-
qué cet autre texte fondateur de Lacan : « L’Instance de la lettre ». C’est un
fait que les équivoques de la langue – mot auquel Blanchot a toujours pré-
féré ambiguïtés 13, signifié contre signifiant, imaginaire contre symbolique –
vont mal avec les questions sur la Littérature ou sur la Pensée ; et il n’est
pas sûr que les hypothèses de Lacan sur lalangue aient beaucoup éclairé
leur articulation.
La question des bornes du regard de Blanchot peut sembler futile. On
remarquera cependant que ce regard s’est pour l’essentiel limité au pre-
mier chapitre : « Parole vide et parole pleine dans la réalisation psychana-
lytique du sujet ». Presque rien sur les autres, au point qu’on pourrait se
demander – mais ce serait une erreur – s’il les a lus, ou du moins s’il les a
considérés. Or dans la seconde partie, « Symbole et langage comme struc-
ture et limite du champ psychanalytique », Lacan ne parle plus de la parole
mais du langage. Il le conçoit comme une structure avec ses propriétés
d’autonomie par rapport à la réalité et à la signification, de division entre
signifiant et signifié, d’organisation fermée, reprises de Saussure et appli-
quées, dans le champ de la psychanalyse, à la définition de l’inconscient.
Ces propriétés n’importent guère à Blanchot – qui ne cite jamais Saussure
–, sauf la première (l’autonomie à l’égard du réel) mais pour des raisons
qui tiennent à sa conception de la littérature comme image et fiction plus
qu’à la structure de la langue 14.
Rien non plus sur la troisième partie, « Les résonances de l’interpréta-
tion et le temps du sujet dans la technique psychanalytique », à l’exception

12. Cf. EI p. 390 : « Ce mixte signifiant-signifié qui a remplacé aujourd’hui […] l’ancienne division de
la forme et du formulé. »
13. « L’ambiguïté dit l’être en tant que dissimulé ; elle dit que l’être est en tant que dissimulé » (« Les
niveaux de l’ambiguïté », dans L’Espace littéraire, coll. « Idées », 1955, p. 343, n. 1).
14. Parce que, dans le temps de la littérature (figuré ici par le Temps retrouvé), « tout devient image,
et l’essence de l’image est d’être toute au-dehors, sans intimité, et cependant plus inaccessible et
plus mystérieuse que la pensée du for intérieur ; sans signification, mais appelant la profondeur
de tout sens possible ; irrévélée et pourtant manifeste, ayant cette présence-absence qui fait l’at-
trait et la fascination des Sirènes » (Le Livre à venir, op. cit., p. 25).
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de quelques formules citées à la file et hors de leur contexte. Que Lacan y


cherche avec l’appui de Hegel et de Heidegger à interpréter l’au-delà du
principe de plaisir comme un « au-delà du sens qui révèle dans la parole
un centre extérieur au langage 15 » n’intéresse pas du tout Blanchot. Sans
doute sait-il déjà que la littérature, ou plus vaguement l’écriture, est le seul
lieu qui puisse donner un champ à ce ressassement « incessant et intermi-
nable », à cette parole, « la plus profonde », qui est son inconscient à lui 16.
Ce n’est que plus tard, en 1958, que Lacan écrira dans le graphe les points
de non-savoir que sont le sujet de l’énonciation et la non-garantie de
l’Autre. On voit que, là encore, l’artiste devançait le psychanalyste, même
si, pour le psychanalyste, l’écriture ne se limitait pas à la littérature, puis-
qu’il y a de l’écrit dans l’inconscient, ce dont le graphe, justement, apporte-
rait la preuve.
Mais, sur la parole, Blanchot le cite et le glose plus qu’avec sympathie,
avec admiration. Le commentaire qu’il donne de la première partie est
d’une intelligence et d’une justesse exceptionnelles. Du premier coup
Lacan a rencontré son meilleur lecteur, tandis que Blanchot aura trouvé là,
pour lui-même, occasion de semer le grain de développements futurs. Et
comme le « Freud » est presque le texte le plus ancien de L’Entretien infini
(mises à part les « Réflexions sur l’enfer », d’un moindre poids), on peut
légitimement penser qu’il était encore actuel et actif pour lui treize ans plus
tard, au moment de la parution en volume, en 1969.

*
* *

Dans une intervention à l’École de psychanalyse Sigmund Freud,


J.-C. Milner a naguère qualifié « Fonction et champ… » de « lettre de Gar-
gantua à Pantagruel du XXe siècle ». C’est y voir, selon nous avec justice,
non seulement une œuvre majeure du siècle passé, mais aussi un acte de
foi dans la raison, un enthousiasme que Blanchot ne pouvait partager qu’à
demi. Et Lacan, revenant en 1966 sur cet article au moment de le republier
dans les Écrits, lui a donné raison : « Un rien d’enthousiasme, écrit-il, est
dans un écrit la trace à laisser la plus sûre pour qu’il date, au sens regret-
table. Regrettons-le pour le discours de Rome 17. » Car il y a trop d’hégé-
lianisme, trop de dialectique dans ce texte, quelque ressource que celle-ci
puisse fournir contre l’objectivisme, quelque ironie qu’elle exerce contre

15. J. Lacan, Écrits, op. cit., p. 320.


16. « L’incessant, l’interminable » n’apparaissent que dans un ajout de 1969, mais ils datent, et dans
cet ordre, de 1955. Quant à « ressassement », l’occurrence s’en trouve en 1951 dans Le Ressasse-
ment éternel (Minuit, 1951).
17. « Du sujet enfin en question », dans Écrits, op. cit., p. 229.
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ceux qui croient que le moi est le moi et l’aliéné un fou. Nous y avons nous-
même relevé dix occurrences du mot dialectique ! Et ce que J.-A. Miller
écrit du « Stade du miroir » (quatrième de couverture de l’édition de
poche) que Lacan y « investit la dialectique hégélienne du maître et de l’es-
clave revue par Kojève, pour faire table rase de l’ego-psychology » est à bien
des égards vrai de « Fonction et champ… ». Le progrès du « dialogue ana-
lytique » (alors sans guillemets chez Blanchot comme chez Lacan) n’y est-
il pas résumé d’une façon très dialectique ? « Le sujet commence l’analyse
en parlant de lui sans vous parler à vous, ou en parlant à vous sans vous
parler de lui. Quand il pourra vous parler de lui, l’analyse sera termi-
née 18. » Formule brillante, qui a ouvert assurément de nouveaux sillons,
en excluant, au moins pour un temps, toute tentative de bundling, corps à
corps ou cœur à cœur, d’un sujet par l’autre, mais dont l’éclat ne supprime
pas magiquement les difficultés de la cure, les impasses, relevées par
Freud 19, de la fin de l’analyse, celles-là mêmes sur lesquelles Blanchot
vient à buter, et qu’il reprend dans son article « Freud » : la normalité, dont
serait juge le seul thérapeute, l’arbitraire de l’interprétation, de la coupure
et de la fin (dans L’Arrêt de mort 20, c’est la mort qui arrête, qui s’arrête, se
changeant en « mort sans mort », en mort infinie). La coupure, la fin ne se
décrètent pas, ne se décident pas, sauf coup de force du maître. On se rap-
pelle à ce propos la violence avec laquelle, en 1958, Blanchot dénonça le
« coup d’État » du général de Gaulle achevant une république (la qua-
trième) moribonde. Sans fin, c’est aussi le principe de tant d’interprétations
séduisantes, presque mystiques, que Blanchot a données du Chasseur Grac-
chus de Kafka, de L’Espèce humaine d’Antelme, et de bien d’autres œuvres.
Infiniment devrait donc se prolonger la cure. Si par lassitude, par souci
d’aide samaritaine ou pour toute autre raison, le psychanalyste de quelque
manière se risquait à la clore, il ne pourrait obtenir que la répétition de la

18. Il est vrai que cette formule est extraite par Blanchot non de « Fonction et champ… » comme on
pourrait croire, mais de l’« Introduction au commentaire de Jean Hyppolite », parue dans le
même numéro de la revue, qu’il a bien fallu qu’il lise plus ou moins complètement pour l’y déni-
cher ! (EI, p. 351). Avec ce correctif, dont nous devons l’indication à François Balmès : « Vouloir
tout ramasser dans une formule ! Quand j’ai dit que l’analysé vous parle à vous, analyste, de lui, et
quand il parlera de lui à vous tout ira bien, des formules comme ça […] doivent être replacées dans
leur contexte à peine d’engendrer des confusions » (Logique du fantasme, séance du 19 avril 1967).
Il est curieux de noter que dans la phrase précédente, entraîné sans doute par les étudiants qui
l’interrogeaient, Lacan attribue la formule au discours de Rome, dans lequel elle ne figure pas…
même si elle mériterait d’y figurer, Blanchot l’a bien compris.
19. « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » (1937), que Blanchot traduit, à la différence de Bour-
guignon, par analyse « finie et infinie », conformément à l’usage de l’époque mais surtout à son
usage à lui du mot « infini » – il parle de « parole infinie » et encore, dans le même sens, d’« inces-
sant » et d’« interminable » (L’Entretien infini, op. cit., p. 353).
20. Titre où l’équivoque porte jusqu’au vertige sa jonglerie, mais avec un bonheur d’expression tout
autre que dans l’hommage à Derrida cité plus haut. De même, bien plus tard, le « dés-astre »
(1980).
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question, « le fantôme de la question indéfiniment survivante », ailleurs, où


elle reviendrait sans cesse comme venue de toujours du pays des ombres
(l’Achéron, sans doute) et des fictions.
Or à cette époque de « parole vraie », dans un article qui se termine par
la répétition d’un Da triomphal, Lacan ne professe nullement un tel scepti-
cisme. La psychanalyse n’est pas un roman, et la cure, à la différence de la
parole, a une fin, l’analysant sa réponse, si même, comme ce sera affirmé
plus tard, le symptôme et le fantasme ne sont pas déjà réponses. Pourtant,
sur ce point, Lacan se rapprochera plus tard de Blanchot, et la vérité, per-
dant le statut royal – de royauté cachée, a-letheia – qu’elle avait hérité de
Heidegger, sera par lui reléguée au rang de fonction logique, c’est-à-dire
écrite.
Cette dialectique du fini et de l’infini, Blanchot croit sans doute un peu
vite lui échapper, car s’il évoque pour finir « le mouvement (du recom-
mencement éternel) qui n’est pas dialectique, qui menace toute dialectique
[…], parole qui n’est ni vraie ni fausse 21 », il commence en parlant d’un
manque originel qui doit presque autant à Hegel qu’à Lacan : « C’est tou-
jours auprès du manque et par l’exigence de ce manque que se forme le
pressentiment de ce qu’il [l’enfant] sera, son histoire. Mais ce manque, c’est
“l’inconscient” : la négation qui n’est pas seulement défaut, mais rapport à
ce qui fait défaut – désir 22. » Thème repris dans un de ses derniers livres,
La Communauté inavouable, où il est attribué à Bataille. Sans chercher plus
loin, on aurait pu citer la formule hégélienne, deux fois répétée dans « La
littérature et le droit à la mort » : « Le langage est la vie qui porte la mort et
se maintient en elle 23. » Faire à Lacan le grief d’hégélianisme n’était donc
pas, de sa part, tout à fait légitime.
Blanchot anticipe certes sur les développements ultérieurs de la pen-
sée de Lacan, mais il ne rend guère justice à ce que celui-ci avance sur le
symbole, dans la seconde partie, et qui est une importation de la linguis-
tique et de l’ethnologie lévi-straussienne dans le champ de la psychana-
lyse. Le signifiant, notion tout à fait étrangère à Blanchot, introduit dans la
pensée une forme inédite de négatif et, quand Lacan l’aura déplié, il ne se
trouvera pas pourvu seulement de la propriété d’être structuré ; il se spé-
cifiera (notamment dans le séminaire sur L’Identification, sur lequel nous
reviendrons) d’être « discret », soit de n’être que ce que les autres ne sont
pas, trait unaire, coupure. Que les pensées du rêve, le savoir de l’incons-
cient aient là leur essence à la fois positive et absolument négative, c’est

21. EI, p. 353.


22. Ibid., p. 346.
23. La Part du feu, 1949, p. 324 et 330. Lacan parlera encore d’un « discours où c’est la mort qui sou-
tient l’existence » dans « Subversion du sujet et dialectique du désir », article tiré d’une confé-
rence donnée en 1960 sous le titre bien significatif de « La dialectique » (Écrits, op. cit., p. 802).
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50 • Essaim n° 14

une hypothèse qui laisse aujourd’hui encore étourdi, mais que déjà porte
en germe le chapitre « Symbole et langage comme structure […] du champ
psychanalytique ». C’est à partir de là que la notion d’Autre « avec un
grand A », comme lieu du signifiant, dégagée en 1955 dans le séminaire sur
Les Psychoses, s’affranchira – dans une certaine mesure – de la référence
hégélienne et, pareillement, de la référence altruiste ou religieuse (celle, par
exemple, de Levinas, ami de toujours de Blanchot). Ce détachement, cette
séparation théorique, Blanchot, penseur de la continuité, ne l’opérera que
plus tard, et ce ne sera jamais avec la rigueur que cet « instrument » a don-
née à Lacan. Ce retard, cette indécision auront pour prix un certain renon-
cement au savoir 24.
Il n’est pas fort étonnant non plus qu’il ait passé sous silence le prin-
cipe des séances courtes, pourtant sujet de débat dès 1953 chez les psycha-
nalystes ; et il l’était encore en 1966, comme il l’est resté aujourd’hui. Ce
n’est pas que la ponctuation n’intéresse le critique, mais la coupure ne peut
lui apparaître que comme un coup de force de l’un (le thérapeute qui se
comporte en maître) auprès de l’autre, qui devrait pourtant rester à égalité
son partenaire. Dans un article de 1963 (repris dans L’Entretien infini,
p. 320), Blanchot critiquera cependant cette notion d’égalité pour conclure
à une équivalence des « partenaires » à l’égard de l’Autre (Autrui, dans le
vocabulaire de Blanchot) : « Cette parole plurielle [car c’est ainsi qu’il
nomme alors la parole la plus juste] ne vise pas à l’égalité ni à la récipro-
cité. Certes les partenaires se parleraient d’égal à égal, s’ils se parlaient, mais
pour autant qu’ils répondent à cet Autrui dont la parole coïncide tantôt
avec celle de l’un tantôt avec celle de l’autre, il y a chaque fois entre eux une
différence infinie et telle qu’elle ne saurait s’évaluer en termes de supério-
rité ou de prédominance. Et en même temps, ce jeu de la pensée ne peut se
jouer seul, il y faut deux partenaires de jeu, […] le même rapport à l’en-
jeu… » Est-on ici bien loin de « Fonction et champ » ? Pas loin non plus, il
est vrai, de Levinas. Mais pour revenir à la coupure, Blanchot l’écrivain, le
critique aurait pu trouver dans la ponctuation, dans le vers, dans la cita-
tion, un moyen de s’en approcher, mais il ne l’a jamais vraiment thémati-
sée comme telle ni exploitée sauf, plus tard, sur la trace de Nietzsche et de
René Char, dans une écriture de fragments.
Il faudrait, pour en terminer avec cet article, reprendre deux notes plu-
tôt polémiques. L’une, dans le fil de la critique de l’hégélianisme, oppose,
avec quelque malice, le héraut du retour à Freud… à Freud lui-même : « Je
me demande, écrit-il 25, si l’exemple de Freud, inventant, avec quelle

24. Ce n’est plus aussi exact en 1967 où Blanchot évoque à propos de Michel Foucault « l’entre-dire
ou le vide de la discontinuité ». C’est un pas important, dont nous reparlerons.
25. EI, page 351, note 1.
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Blanchot et Lacan • 51

liberté, son vocabulaire et les schémas les plus variés d’explication pour
essayer de rendre compte de ce qu’il découvrait, ne montre pas que chaque
expérience a intérêt à se poursuivre, à se comprendre et se formuler
d’abord par rapport à elle-même. » Cela est juste, mais à demi seulement,
car le « elle-même » de la psychanalyse est aussi incertain que celui du lan-
gage ou de la littérature, et il faudra à Lacan beaucoup d’invention, d’éla-
boration, encore à venir en 1953 mais fort en train en 1969, pour briser ce
que Blanchot désigne ici comme « elle-même » par un diviseur d’identité,
l’objet a. Reste le sentiment, généralement partagé, que les voies de Freud
et de Lacan ne sont pas identiques, que leur idéal de la science n’est pas de
pareilles nature et exigence. Mais Blanchot pouvait-il bien en juger, lui qui
n’a témoigné d’intérêt pour aucun épistémologue (une ligne sur Popper,
aucune sur Bachelard), ni aucun logicien, sauf Wittgenstein ? Il a pourtant
bien vu que la psychanalyse ne pouvait se priver d’« un horizon de
science ». C’était à la fois dire peu et dire beaucoup, parce que, après l’aveu
ultime de Lacan que la science « est un fantasme » (pour le psychana-
lyste ?), nous en sommes encore là. Chacun des deux découvreurs, il faut
le reconnaître, a pris le réel par un bout différent : Freud par celui de ses
cures – dont il est frappant qu’elles paraissent d’abord toutes dissem-
blables, semblant exiger des « constructions » différentes, imposer chacune
un remaniement de la théorie – ; Lacan prenant la chose par le symbo-
lique 26, comme le prouverait « Fonction et champ… », si un psychanalyste
pouvait prendre son réel d’un tout autre bout que Freud dont, son succes-
seur et débiteur, il le tient.
Mais dans le Rapport de 1953-1956, le réel n’est pas encore explicite-
ment sexuel, et c’est à ce prix-là sans doute qu’il pouvait être accepté par
les philosophes, et par Blanchot lui-même, dont le neutre, répondant, on le
verra, au es freudien, au sujet « acéphale » de la pulsion, peut paraître tout
à fait dégagé de la différence sexuelle. Or c’est là le roc incontournable qui
menace de ruiner la fin d’une analyse freudienne, bien plus que l’infinitude
d’une parole « sans commencement ni terme » avec laquelle elle ne saurait
certes se confondre.
Et la dernière note critique : comment la psychanalyse peut-elle don-
ner autre chose que « le pouvoir de parler dans les conditions normales
d’une société donnée 27 » ? Toujours la question de la norme. Elle ne se pose
pas moins aujourd’hui qu’hier, dans l’illusion où nous sommes d’une
parole libérée, d’une norme flexible.

26. Quand, dans une conférence capitale (mais inédite) de 1953, Lacan invente le ternaire SIR, c’est le
symbolique qui vient en premier. Mais en 1972-1973, permutation dans le séminaire RSI : en effet,
le Réel passe à la première place, le Symbolique devenant second.
27. EI, p. 354.
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52 • Essaim n° 14

En somme, Blanchot, avec quelques réserves, a porté à la connaissance


d’un assez large public l’essentiel d’un texte qu’on a pu dire « le coup d’en-
voi de l’enseignement de Lacan ». À nous, par lui-même et en lui-même,
neuf encore, il continue de parler ; et avec lui, le commentaire de Blanchot.
On gagnera à le relire.

*
* *

Est-ce là tout ? En 1961, la thèse d’un élève de Lacan, Jean Laplanche,


Hölderlin et la question du père, ne suscita aucun commentaire de Blanchot.
Réserve surprenante quand on sait le nombre d’études qu’il a consacrées
au poète allemand. Mais, en 1956, dans la conclusion sévère, plus tard sup-
primée, du « Freud » il écrivait : « Lorsque le psychanalyste s’empare de
l’expérience de tel écrivain ou de tel artiste, ce qu’il dit n’est jamais faux ;
c’est seulement vrai et en quelque sorte trop vrai 28. » De là peut-être sa
réticence. Nous reviendrons plus loin sur les moments où le psychanalyste,
c’est Lacan lui-même, parle de Blanchot.
Mais d’autres textes, quoique moins explicites, nous semblent dans le
sillage du « Freud ». Sans doute pourraient-ils venir d’ailleurs, car la psy-
chanalyse selon Lacan a commencé, à la fin des années 1950 et au début des
années 1960, pour partie grâce à Blanchot, d’être connue du public cultivé.
Et déjà, c’est vrai, un roman qui fera date, Moderato cantabile (1958),
empruntait à la cure, non pas sa fantasmatique (comme chez Jouve) ou ses
formations de l’inconscient (comme chez Leiris), mais son style de dia-
logue : associations, transfert, sujet supposé savoir (sous la peu vraisem-
blable figure de Chauvin…). Or les leçons de Lacan étaient assurément
connues du petit cercle qu’Antelme, Mascolo et Blanchot formaient depuis
1958, rue Saint-Benoît, autour de Marguerite Duras.
De Blanchot lui-même, plusieurs formules de L’Attente l’oubli, récit-
dialogue publié en 1962, paraissent venir directement de « Fonction et
champ… ». Par exemple : « Vous répondez par mes questions. – Je fais de
vos questions réponse », à mettre en relation avec le commentaire de 1956 :
« Celui qui parle et qui accepte de parler auprès d’un autre trouve peu à
peu les voies qui feront de sa parole la réponse à sa parole. » Ou bien : « Il
me semble que je t’entends. – Pourquoi ce tutoiement ? Vous ne tutoyez
jamais personne. – C’est bien la preuve que je m’adresse à toi. – Je ne vous
demande pas de parler : entendre, seulement entendre. – T’entendre ou
entendre en général ? – Non pas moi, vous l’avez bien compris. Entendre,
seulement entendre. – Alors, que ce ne soit pas toi qui parles, lorsque tu

28. Texte cité dans Essaim, n° 4, p. 114.


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Blanchot et Lacan • 53

parles. » Autre de la parole, écoutée ou parlée au-delà de mon semblable.


Ou encore : « Vous ne parlez pas vers moi, vous parlez vers quelqu’un qui
n’est pas là pour vous entendre. – Mais vous êtes là ? – Je suis là. » Adresse
idéale à une présence débarrassée des impedimenta du moi. Et ceci qui va
plus loin : « Je voudrais que vous m’aimiez par cela seulement qui est
impassible en vous 29. » Paradoxe de l’impossible amour ?
En 1966, aucune mention des Écrits, dont Blanchot pensait sans doute
avoir assez parlé en commentant un de ses articles. Il n’en fera d’ailleurs
jamais mention. Crédit non illimité ! Et c’est le livre de Foucault qui retient
son attention. En 1967, un an après sa publication, Blanchot écrit sur Les
Mots et les choses des réflexions intitulées « L’athéisme et l’écriture. L’hu-
manisme et le cri ». Lacan n’y est pas nommé, mais c’est déjà beaucoup que
Blanchot, Foucault le guidant (et peut-être se laisse-t-il conduire parce
qu’ils ont en commun une admiration fervente pour Nietzsche), prenne en
considération le structuralisme. Il y trouve occasion de revenir sur son
« continuisme », et de s’intéresser à la coupure. Comme c’est aussi le
moment le plus structuraliste, voire « hyperstructuraliste 30 », du discours
lacanien, il n’est pas étonnant que des rencontres puissent se faire. Il faut
donc s’y intéresser quelque peu.
On sous-estime toujours l’intérêt et l’amitié que Blanchot a portés à
Michel Foucault, qu’il n’a pourtant jamais rencontré. Il a commenté la plu-
part de ses œuvres, depuis l’article sur le « Raymond Roussel » de 1963, et
lui a consacré deux ans après sa mort, en 1986, un petit livre, Michel Fou-
cault tel que je l’imagine, qui est un modèle d’analyse, fidèle, humble
presque. Autant compte-rendu qu’interprétation, il est difficile de discer-
ner exactement ce que Blanchot y a ajouté aux thèses de Foucault, notam-
ment sur la discontinuité, sur ce qu’il nommera plus tard l’exigence de la
discontinuité.
Au cœur de celle-ci, résume-t-il en reprenant un vieux thème mallar-
méen, il y aurait cette coupure d’avec la pensée « quand [elle] se donne
pour proximité immédiate », d’avec toute « expérience empirique du
monde ». La cause ne doit en être cherchée nulle part ailleurs que dans le
langage, et plus précisément, c’est la thèse de Blanchot, dans l’écriture
même, « la parole d’écriture ». Coupure qui ne devrait rien au cogito,
puisque, même chez Descartes, l’écriture des équations de la géométrie
analytique suffit à la produire en brisant les figures. De peu d’importance,
pour lui, l’institution d’un nouveau sujet, ce sujet de la science, dont Lacan
après Bachelard a fait l’essentiel du moment cartésien et le support des

29. L’Attente l’oubli, 1962, p. 43, 12, 44.


30. V. Milner, Le Périple structural, Le Seuil, 2002, chap. « Lacan II/Technicité de l’hyperstructura-
lisme ».
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habillements moïques dont l’affuble l’imaginaire moderne. La révolution,


s’il y en a une, n’est pas là, ne date pas de là, du XIXe siècle plutôt, de Hegel,
du romantisme allemand, de Mallarmé ou de Nietzsche, les penseurs aux-
quels Blanchot s’est le plus souvent référé. Mais y a-t-il véritablement cou-
pure dans l’histoire de la pensée ? Dira-t-on que Descartes, Freud aussi
bien, ont accompli un acte ? Pour Blanchot, il n’y a d’acte que d’écrire, et
encore, au mode infinitif.
En tout cas, c’est dans le fil de cette coupure irreprésentable et, pour-
rait-on dire, irreprésentante, marque d’écrit dans le langage, qu’il faudrait
situer la découverte de l’inconscient. À condition toutefois de ne pas l’af-
fubler de nos catégories logiques, mais de l’entendre, sans plus, comme la
révélation de ce qui ne se découvre pas : « Ne pas tenir l’In-conscient pour l’in-
Conscient », et se rendre compte que là, « ni le terme de présence ni le
terme d’absence ne conviennent, ni l’affirmation ni la négation. Autrement
dit, nous n’avons pas de mot pour l’inconscient 31 ». Remarque qu’on trou-
vera peut-être un peu courte eu égard à l’ampleur du sujet, mais qui ras-
semble en une phrase plusieurs questions sans cesse par Lacan remises sur
le métier. À quelques détails près en effet – plus que des détails cependant
– on croirait lire le début de son article de 1964, « Position de l’incons-
cient » : « L’inconscient n’est pas une espèce définissant dans la réalité psy-
chique le cercle de ce qui n’a pas l’attribut ou la vertu de la conscience,
etc. ». Blanchot aurait-il lu les Écrits ? En partie peut-être, mais seulement
en partie, car Lacan ne se borne pas à y faire ces remarques polémiques ; il
donne des définitions de l’inconscient, variables sans doute, désignant
cependant un savoir, eût-il ses bornes dans la configuration d’un non-
savoir.
En 1969, on l’a dit, Blanchot reprend dans L’Entretien infini son article
de 1956 ; il le modifie peu, mais il le nomme autrement : « La parole analy-
tique ». C’est le placer dans une série : la parole plurielle, la parole quoti-
dienne, la parole fragmentaire, où ce que l’article « Freud » haussait au
rang d’exception est ramené à une expérience plus banale, fût-elle
« limite », bizarrement prochaine de celles de Sade et de Bataille. Du temps
a passé et laissé ses marques qu’il faut gommer sans les effacer : le neutre
remplace le dehors ou la mort ou la littérature, des guillemets signalent que
le mot dialogue, par exemple, ne peut désigner qu’approximativement
l’entretien psychanalytique. Lacan est nommé non plus « le docteur
Lacan », mais, célébrité oblige (il a publié en 1966 les Écrits), Jacques Lacan.
Vraiment peu de choses. Cependant, les critiques les plus vives et les moins
bien informées contre la prétention de psychanalystes à analyser la littéra-

31. EI, p. 391, n. 1.


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Blanchot et Lacan • 55

ture et les écrivains en termes réducteurs sont supprimées 32. C’est qu’en
1969 les beaux jours de la psychobiographie et de la psychocritique, aux-
quelles dans les années 1940 Blanchot consacrait tout de même quelques
lignes, sont passés, emportés par l’hiver du structuralisme ou le souffle du
retour à Freud. Blanchot a-t-il lu, dans l’« Hommage fait du Ravissement de
Lol V. Stein à Marguerite Duras », ces sentences de Lacan contre la goujate-
rie oublieuse de ce que « le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit
de prendre de sa position, lui fût-elle reconnue comme telle, c’est de se rap-
peler avec Freud qu’en sa matière, l’artiste toujours le précède et qu’il n’a
donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui montre la voie 33 » ?
Et a-t-il connu autrement que par ouï-dire les avancées du discours de
Lacan ? Impossible de le savoir. Étrange paradoxe de deux pensées qui
marchent, si l’on peut dire, à fronts renversés, puisque Lacan, l’homme de
paroles, a publié ces années-là un volume d’Écrits, et Blanchot, l’homme
de « lêtre », L’Entretien infini ! Il a bien fallu qu’ils se rapprochent – sciem-
ment ou à leur insu ? – pour ainsi se traverser.
Dans L’Entretien infini, l’article sur « La Parole analytique » n’épuise
pas les relations de Blanchot avec la psychanalyse. Celle-ci reste pour lui
objet d’attrait et de répugnance, en somme d’après sa propre définition un
objet de désir. D’un côté, elle approche ce que lui-même appelle alors non
plus le dehors mais le neutre, en évitant cependant autant qu’elle peut le
risque infini, indéfini du neutre. Déjà, en 1963, il écrivait : « Le neutre est
ainsi constamment repoussé de nos langages et de nos vérités. Refoule-
ment mis à jour de manière exemplaire par Freud qui, à son tour, interprète
le neutre en termes de pulsion et d’instinct, puis finalement dans une pers-
pective peut-être toujours encore anthropologique… (cela, bien sûr, est
trop vite et injustement dit). » N’est-ce pas le même intérêt, sans réserve
cette fois, que Blanchot manifestait en 1967, et reprenait en 1969, à propos
d’une découverte qu’il qualifiait alors d’antithéologique (dans le sillage de
Bataille et de Levinas plus peut-être que de Michel Foucault) : « La décou-
verte de l’inconscient, entendu comme la révélation de ce qui ne se
découvre pas, est, avec l’écriture non parlante [une utopie mallarméenne,
un des horizons du neutre 34], l’une des principales étapes vers la libération
du théologique. » Or cette libération reste, de Freud à Lacan, l’un des
enjeux majeurs de la psychanalyse au point qu’il ne serait pas abusif de la

32. Voir l’article d’Annie Tardits.


33. Paru d’abord dans les célèbres Cahiers Renaud Barrault en décembre 1965, repris dans Autres écrits,
2001, p. 192.
34. « L’écriture hors langage, écriture qui serait comme originairement langage rendant impossible
tout objet (présent ou absent) de langage. L’écriture ne serait alors jamais écriture d’homme, c’est-
à-dire jamais non plus écriture de Dieu, tout au plus écriture de l’autre, du mourir même » (EI,
p. 626).
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56 • Essaim n° 14

dire, héritière qu’elle est des Lumières, guérisseuse du théologique. Et de


Dieu. Pari engagé mais non gagné : qui, demandait Lacan, peut se dire véri-
tablement athée ? Foucault peut-être ; mais Blanchot ?
On voit par là que les connaissances de Blanchot se sont élargies, appro-
fondies. Il va d’ailleurs ajouter au catalogue des pulsions, une pulsion de
son invention : la « pulsion de l’énigme », qui, à notre avis, doit plus à Lacan
qu’à Freud. « La pulsion de l’énigme que Freud, en nommant l’incons-
cient (et en se servant comme d’un des points de repère, capables de le déli-
miter, du mot en quelque sorte muet [es] dont le mot français ça marque
encore mieux l’étrangeté), ne cesse de désigner sans pouvoir la fixer, s’en-
tend d’abord de par le neutre et, en tout cas, fait qu’on se borne à entendre
le neutre comme la pression de cette énigme 35. » Pression et non poussée,
mouvement d’attrait et de retrait « d’une question ou d’un questionne-
ment ». Quel contraste avec la formule gaillarde de Lacan sur cette pulsion
qui « pousse au cul » ! Avec lui on pourrait répliquer que cette pulsion-là est
par trop désincarnée, qu’elle touche un Œdipe dont la sphinge est dans les
récits de Blanchot, du moins après L’Arrêt de mort, plus asexuée que celle
des romans courtois… N’y aurait-il donc aucune Rätseltrieb « dans » l’in-
conscient ? Sans doute (et même, pour le dernier Lacan, pas mèche d’y trou-
ver un désir de savoir !) ; mais cette hypothèse un peu risquée devrait nous
aider à mieux penser, ce qui n’est pas si simple, le nouage entre dynamique
de la libido et pression du discours, et même à rendre à l’énigme ce que,
selon Laplanche, elle serait toujours, chez Freud, l’indication d’un réel 36.
Puis sur la psychanalyse, plus rien, pendant dix ans. Mais de nouveau
à partir de 1975, on en est étonné, une série de remarques, recueillies en
1980 dans L’Écriture du désastre. Lacan n’y est évoqué que de loin, à travers
les travaux de ses anciens élèves : Pontalis, pour L’Après Freud de 1965,
Guattari (et Deleuze) pour L’Anti-Œdipe de 1972. Et surtout Serge Leclaire,
en 1973, pour On tue un enfant. Ce livre-ci n’est pas un travail qui s’inscrive
tout à fait dans l’enseignement de Lacan, puisque l’auteur, et Blanchot à sa
suite, y mettent l’accent sur les impasses du narcissisme primaire. Du signi-
fiant, de l’inconscient structuré comme un langage, et même de la castra-
tion, guère de traces ; et cela convenait sans doute à Blanchot, autant que
cette belle langue à la fois ferme et fastueuse 37. Mais comment a-t-il pu
entendre et saisir à travers ces pages les thèmes abordés par Lacan dans ces
années-là ? Mystère du lire entre les lignes, nous y reviendrons.

35. Ibid., p. 449-450.


36. Indication de Patrick Hochart.
37. Le livre fit sur Blanchot assez forte impression pour qu’il demandât, démarche exceptionnelle, à
en rencontrer l’auteur (communication de Geneviève Leclaire).
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Dans « La maladie de la mort (éthique et amour) », un article sur le


récit de Duras, publié d’abord dans Le Nouveau Commerce au printemps
1983 38, Blanchot ne retient de Lacan, référence obligée de l’époque, qu’une
formule citée de travers : « N’est-ce pas Lacan, écrit-il, qui disait : le désir,
c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ? » Mais non !
Lacan a parlé de l’amour, non du désir, et ce n’est pas la même chose !
Certes Blanchot a eu la prudence, qui a manqué à beaucoup d’autres, de ne
citer qu’avec un point d’interrogation un aphorisme qui a plu mais qu’on
n’a pas bien compris. (Sous la plume du critique J.-P. Richard, elle est deve-
nue obsessionnelle : « L’amour, c’est donner ce qu’on a… », et chez Barthes,
presque blanchotienne : « Le désir, c’est de manquer de ce qu’on a – et de
donner ce qu’on n’a pas. ») Un détail ? On n’en est pas moins étonné qu’un
critique aussi exact, et jusque-là aussi peu badin, ait pu risquer pareille
approximation. D’autant que la distinction entre amour, désir et jouissance
lui eût été utile pour commenter cette maladie de la mort si proche de la per-
version. Par la suite, Freud et la pulsion de mort sont bien évoqués, mais
de biais, à travers le livre fort peu lacanien d’E. Enriquez (sur la horde pri-
mitive !). Or le récit de Duras est une sorte de scénario qu’une voix dicte au
héros (ou au lecteur), réglant le dispositif de ses leçons d’amour avec une
femme : « Vous dites que vous voulez essayer, tenter la chose, tenter
connaître ça, vous habituer à ça, à ce corps, à ces seins, à ce parfum… » Une
voix et une femme qui s’épuisent à donner, pourrait-on croire, des ordres à
un homme qui y résiste, jusqu’à ce qu’on lui dise de guerre lasse qu’il est
atteint de « la maladie de la mort ». On devine la fascination et l’embarras
de Blanchot devant une homosexualité qu’il avait pourtant approchée avec
faveur, sur son versant féminin du moins, dans Au moment voulu. Nul
doute que Duras ne l’ait conçue comme arrêt au seuil de cet espace de
l’entre-deux-morts, où jadis, nous le verrons, Blanchot avait pourtant jeté,
ou pour mieux dire, exposé ses héroïnes.
Or ces commandements, que Blanchot a cru lire, ne figurent tout sim-
plement pas dans le texte 39. On n’y découvre en effet, au début, que des
conditionnels, et nulle trace de ces futurs que bizarrement il a pensé y trou-
ver : « Vous devriez ne pas la connaître, l’avoir trouvée partout à la fois… »
La notion de fantasme eût été, pour s’orienter dans cette expérience, plus

38. Repris dans La Communauté inavouable, Minuit, 1983, où il est bizarrement couplé avec un texte
sur Bataille.
39. Indication de F. Marmande dans son intervention au colloque Maurice Blanchot, Récits critiques,
éd. Farrago, L. Scheer, 2003. La question se complique quand on apprend que « la version initiale
de l’article, dans Le Nouveau Commerce, cite le texte de Duras correctement » (communication per-
sonnelle de Christophe Bident). Alors, lapsus de correction (mais chez Blanchot, ce serait presque
un hapax), changement de cap, accident ? Pour qui a lu la Psychopathologie de la vie quotidienne, ce
détail ne sera pas sans importance…
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58 • Essaim n° 14

sûr repère que des références abusives à Diotime ou à Tristan et Yseult 40.
Or c’est justement de fantasme que Lacan a parlé – sans être entendu ? – en
1962, pour introduire auprès de ses auditeurs un récit de Blanchot.

*
* *

Après 1983, peu à peu Blanchot s’est tu. Il est mort en 2003, presque
centenaire, vingt-deux ans après Lacan, sans avoir plus jamais écrit sur la
psychanalyse. Et, il faut bien le dire, depuis les années 1960, Lacan n’avait
plus parlé de lui, ses intérêts, ses lectures étant ailleurs.
Pourtant, il n’en avait pas toujours été ainsi ; on peut le vérifier en
remontant à 1961-1962, l’année du séminaire sur L’Identification. Ce sémi-
naire est pour l’essentiel consacré à l’élaboration de la seconde identifica-
tion de Freud, celle qui se fait à l’idéal du moi, et que Lacan ramène au trait
unaire, au trait de coupure, à la fois âme vide du signifiant et principe de
son mouvement métonymique – puisqu’il le répète. L’exemple « princeps »
en est fourni par les coches taillées dans un os au musée de la préhistoire
de Saint-Germain-en-Laye. Il vaut d’être cité parce qu’il sera repris par
Blanchot, avec bien des différences, pour forger l’utopie, déjà évoquée,
d’une écriture sans langage : « Dont nulle preuve ne s’inscrit visiblement
dans les livres [il faudrait en excepter, pourrions-nous corriger, les graphes
et les algorithmes de Lacan], peut-être de-ci de-là sur les murs […] tout de
même qu’au début de l’homme c’est l’encoche inutile ou l’entaille de hasard
marquée dans la pierre qui lui fit, à son insu, rencontrer l’illégitime écriture
de l’avenir, un avenir non théologique 41. » Entaille inutile ou de hasard,
quelle différence avec la coche du chasseur lacanien marquant ses prises,
lui-même déjà gibier du langage !
Mais la fin de ce séminaire est tournée vers la troisième identification,
celle au désir, soit à ce qui subsiste quand la seconde identification, comme
la science, a fait du monde et du sens un désert, du sujet une supposition, de
l’objet un déchet. Là pourtant, dans ce rebut, résiderait (version Lacan) le

40. Et qui fâchèrent Marguerite Duras. Se rappelait-elle avoir, en 1969, dans une interview aux
Cahiers du cinéma, porté aux nues un commentaire de Blanchot sur Détruire dit-elle, dans l’instant
même où elle témoignait d’une réserve plutôt ironique à l’égard de l’« Hommage du Ravissement
de Lol V. Stein » et de son auteur ? Citons, pour le plaisir : « Il m’a donné rendez-vous un jour, à
minuit, dans un bar, Lacan. Il m’a fait peur. Dans un sous-sol. Pour me parler de Lol V. Stein. Il
m’a dit que c’était un délire cliniquement parfait. Il a commencé à me questionner. Pendant deux
heures. Je suis sortie de là un peu chancelante. »Témoignage drôle, « vécu », mais guère conforme
au style de l’« Hommage », qui ne s’énonce pas ainsi, qui commence par la « seconde mort » et
finit par « les noces taciturnes de la vie vide avec l’objet indescriptible », des notions majeures,
poétiques mais pas trop gaies, de l’enseignement de Lacan ces années-là.
41. EI, p. 391-392.
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Blanchot et Lacan • 59

peu d’être qui nous demeure et, quand il s’inscrit dans le fantasme, notre
seule fenêtre, quoique bouchée sur l’Autre, s’il existait. Alors, Thomas l’obs-
cur peut venir comme bague au doigt de Lacan. C’est l’œuvre du « chantre
de nos lettres » ; les fantasmes et leurs objets : anal, oral, regard et même voix
y viennent en nombre. On est fin juin, au terme du séminaire. Moment favo-
rable pour la lecture de quelques pages ; et Lacan, faisant bonne mesure, lit
du roman presque tout un chapitre 42. En voici quelques extraits :
« Thomas demeura à lire dans sa chambre… Ceux qui entraient,
voyant son livre toujours ouvert aux mêmes pages, pensaient qu’il feignait
de lire. Il lisait. Il lisait avec une minutie et une attention insurpassables. Il
était auprès de chaque signe dans la situation où se trouve le mâle quand
la mante religieuse va le dévorer. L’un et l’autre se regardaient. […] Il se
voyait avec plaisir dans cet œil qui le voyait ; son plaisir lui-même devint
si grand, si impitoyable qu’il le subit avec une sorte d’effroi et que s’étant
dressé, moment insupportable, sans recevoir de son interlocuteur un signe
complice, il perçut toute l’étrangeté qu’il y avait à être observé par un mot
comme par un être vivant. […]. Il était aux prises avec quelque chose d’in-
accessible, d’étrange, quelque chose dont il pouvait dire : cela n’existe pas,
et qui néanmoins l’emplissait de terreur et qu’il sentait errer dans l’aire de
sa solitude […]. Il tomba à terre. Il rampait lourdement, à peine différent
du serpent qu’il eût voulu devenir pour croire au venin qu’il sentait dans
sa bouche. Il mettait sa tête sous le lit dans un coin plein de poussières, il
se reposait dans les déjections comme dans un lieu de rafraîchissement où
il se trouvait plus au propre qu’en lui-même. C’est dans cet état qu’il se
sentit mordu ou frappé, il ne pouvait savoir, par ce qui lui sembla être un
mot, mais qui ressemblait à un rat gigantesque aux yeux perçants, aux
dents pures, et qui était une bête toute-puissante 43. »
Thomas l’obscur est le premier récit, peut-on dire roman ?, de Blanchot.
Publié en 1941, sans doute en chantier depuis 1934, il est réédité dans une
nouvelle version en 1950, celle-là que Lacan lit à ses auditeurs. Thomas,
personnage sans qualités, sans substance, sans histoire, sorte de Bardini
(modèle giralducien sensible) de l’égarement, reconnaîtra à la fin du livre
« n’être réel que sous le nom de mort », n’avoir « que la mort pour indice
anthropométrique 44 ». Avant cette assomption de son « être pour la mort »,
il se trouve successivement exposé à trois épreuves. Dans la première, au
cours d’un bain dans la mer, Thomas est près de se noyer ; épreuve et ten-
tation, réalité subie et rêverie complice, de dissolution du sujet par l’objet

42. Une reproduction partielle de cette séance a paru dans le numéro du Magazine littéraire consacré,
en octobre 2003, à L’énigme Blanchot.
43. Thomas, p. 27, 28, 30, 32.
44. Ibid., p. 105.
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60 • Essaim n° 14

et du monde par le sujet. Plutôt que fusion mystique à la manière de


Romain Rolland (le « sentiment océanique » auquel Freud ne pouvait
assentir), suicide mallarméen : « Sur les cendres des astres, celles indivises
de la famille, était le pauvre personnage, couché, après avoir bu la goutte
de néant qui manque à la mer 45. » Le thème n’est donc pas absolument
nouveau. On en trouverait un écho fantastique chez des poètes admirés de
Blanchot, comme J. Supervielle ou H. Michaux, et, plus prosaïquement,
dans le sentiment de facticité éprouvé par Roquentin dans La Nausée (1939).
Au milieu de la mer, une mer sans limite, agitée par la houle de la
négation, Thomas apparaît, s’apparaît, nageant, comme « un monstre privé
de nageoires […]. Sous le microscope géant, il se faisait amas entreprenant
de cils et de vibrations 46 », rien auquel se réduit l’homme, quand il n’est
plus (sous l’œil de la science ou du néant) que ciron, comme disait Pascal,
ou infusoire, comme nous disions. Ce qui est propre à Blanchot, c’est
l’interférence du réel et de l’image, le passage insidieux de l’une à l’autre,
de la vie à la mort. Au terme, quand, ayant regagné le rivage, Thomas se
retourne, physiquement et mentalement, vers cette épreuve, il se voit
comme un autre, un « il » qui nage à distance de la plage. Il sent alors une
inattendue liberté. De l’épreuve cependant il lui restera, stigmate ineffa-
çable, comme une incrustation du dehors troublant désormais la vision
simple des choses : « De toute évidence un corps étranger s’était logé dans
sa pupille 47. » Difficile de ne pas reconnaître dans cette phrase une antici-
pation des analyses de Lacan sur le regard et la tache 48, en gestation
encore, il faut le dire, en 1962.
La deuxième expérience, nous y voilà, est celle, apparemment plus
banale, de la lecture. Mais quelle lecture ! Une lutte à mort – ou presque –
entre le lecteur et le livre devenu une bête : « Il lisait. Il lisait avec une minu-
tie et une attention insurpassables. Il était auprès de chaque signe, dans la
situation où se trouve le mâle quand la mante religieuse va le dévorer
[Lacan usera de la même comparaison pour évoquer l’angoisse devant le
désir de l’Autre]… Il se sentit mordu ou frappé […] par un mot qui res-
semblait plutôt à un rat gigantesque, aux yeux perçants, aux dents pures
[…], une bête presque belle pour cette sorte d’ange noir, couvert de poils
roux, dont les yeux étincelaient. » Essayons d’approcher à pas mesurés,

45. Igitur, chap. V.


46. Thomas, op. cit., p. 12. Une évocation semblable termine La Tentation de saint Antoine : « Enfin il
aperçoit de petites masses globuleuses, grosses comme des têtes d’épingles et garnies de cils tout
autour. Une vibration les agite » (Flaubert, Œuvres, Pl.1, p. 198). Faut-il reconnaître dans cet œil
ultime un avatar du « regard » flaubertien, comme le suggère Catherine Millot dans La Vocation
de l’écrivain (Gallimard, coll. « L’infini », 1991) ?
47. Thomas, op. cit., p. 18.
48. « La schize de l’œil et du regard », dans Séminaire XI (1964), p. 65-74.
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Blanchot et Lacan • 61

puisque Lacan a laissé là devant ses auditeurs, et nous avec, presque sans
guide, et en tout cas sans recours, comme peut-être l’exige le texte.
Partons du plus simple : si nous ignorons ce que peut signifier être
mordu par un mot ou par un livre, nous connaissons l’expression dévorer un
livre, et même nous en avons la figuration littérale dans L’Apocalypse 49, en
un passage commenté justement par Lacan deux ans plus tôt, dans
L’éthique de la psychanalyse : « Je vis un autre ange vigoureux qui descendait
du ciel… Il tenait à la main un petit livre qui était ouvert […]. Je m’avançai
vers l’ange et je pris le livre et je l’avalai : il fut dans ma bouche doux
comme du miel, mais, quand je l’eus mangé, je sentis de l’amertume dans
mes entrailles. » Inspirée d’Ézéchiel, cette vision n’est pas exactement celle
d’un prophète recevant de Dieu la parole et les commandements pour
qu’ils prennent en lui corps et voix. C’est plutôt, par celui que Lacan a dit
justement « écrivain comme pas un 50 », métaphore de l’écriture, si elle est
recevoir de l’Autre à la fois la bénédiction du livre et la goutte amère
d’encre noire qui fera qu’on le poursuive. D’ailleurs, dans la première ver-
sion du récit, en 1941, Thomas était écrivain, et ce qu’il lisait, c’était le cha-
pitre que nous étions en train de lire et dont les premières lignes étaient
reproduites là sous nos yeux. Il y aurait donc deux écritures : l’une, naïve,
facile, visible, celle que lit Thomas, la seconde, celle que nous nous lisons,
puisée à l’eau du Styx. Cette dualité implique chez Thomas une certaine
complaisance à se lire, presque à se regarder. La seconde version ne la
retient donc pas, et rien n’y dit explicitement que Thomas soit écrivain. Son
expérience de dévoration du livre, exceptionnelle certainement, voire mys-
tique, n’est pourtant pas inimaginable pour le simple lecteur, poison et
venin dans la bouche pouvant s’entendre comme travail cruel de la voix
par le verbe qui cherche ailleurs que dans la parole incarnation.
Mais elle est presque impossible à partager sur son autre versant, celui
où, dans le récit de Blanchot, le livre cherche à dévorer son lecteur. Il faut
imaginer l’inimaginable : un trou dans le langage, dans le texte, par où non
seulement fuit le sens, mais d’où surgit, comme chez Lautréamont, comme
dans L’Apocalypse, une affreuse bête : « L’autre le dévorait à son tour, l’en-
traînait par le trou d’où il était venu, puis le rejetait comme un corps dur et
vide. » Au défaut du livre, surgit une jouissance où Lacan, introduisant le
texte, reconnaît aussi bien celle de Proust rapportée par Bataille dans son
Histoire du rat 51 que celle de l’Homme aux rats : « Quelque chose, profère-
t-il, s’y rencontre qui incarne l’image de cet objet a à propos duquel j’ai

49. Apocalypse, X.
50. Parce qu’il a mis au début de son Évangile la phrase : « Au commencement était le verbe ! »
51. Dans une maison de passe pour hommes, Proust aurait pris son plaisir en torturant avec une
aiguille des rats encagés.
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62 • Essaim n° 14

parlé d’horreur, terme qu’emploie Freud s’agissant de l’Homme aux rats. »


On pourrait contester cette identification de la morsure de la lecture à la
rapacité cruelle de la jouissance, mais elle n’est pas sans éclairer l’énigme
de ce livre plus qu’un livre, de cette bête qu’on pourrait dire « si proche [du
sujet], […] le cœur de son intimité 52 », comme l’a écrit Blanchot dans un
texte presque contemporain de Thomas l’obscur.
Ensuite, chute de Thomas dans une sorte de fange, répugnante à qui
idéalise quelque peu la lecture : « Il mettait sa tête sous le lit dans un coin
plein de poussières, il se reposait dans les déjections comme dans un lieu
de rafraîchissement où il se voyait plus au propre qu’en lui-même. » Car
celui qui répond à l’appel du dehors, Blanchot l’avait écrit dans un article
de 1943, celui-là « touche à un point tragique de dénuement où il est exposé
à tomber au-dessous de la démence ». On trouve cela chez Bataille ; chez
les mystiques aussi, dans les religions du livre. On en a vu, naguère, un
exemple édulcoré, dans le film Thérèse d’Alain Cavalier.
Quand, avec la fin de la deuxième nuit 53, l’ordalie s’achève, elle a
exposé Thomas à un péril mortel, et il en est sorti comme un nouveau
Lazare : « Il apparaissait sur la porte de son sépulcre, non pas ressuscité,
mais mort et ayant la certitude d’être arraché en même temps à la mort et
à la vie […]. Il marchait seul Lazare véritable dont la mort même était res-
suscitée. » Obscure beauté de la métaphore ; mais pour le « héros », désir
et objet ne sont pas encore là.
Ils vont surgir dans une troisième expérience, qui est, comme on pou-
vait s’y attendre, la rencontre d’une femme. Cette femme, Anne, malade et
proche de la mort, se fait l’objet du désir de ce mort dans la vie ; et par elle
Thomas aura accès à ces modalités de la castration que sont l’amour et le
deuil. Il n’est pas nécessaire de résumer la figure féminine de ce premier
récit, où elle n’est qu’à l’état d’ébauche, quand elle est évoquée avec beau-
coup plus de force dans le second récit de Blanchot, L’Arrêt de mort. Or, de
ce texte, Lacan a parlé, toujours dans cette ultime leçon de juin 1962,
comme de « la sûre confirmation de ce qu’[il a] dit, l’année du séminaire
sur L’éthique de la psychanalyse (deux ans auparavant), concernant la
seconde mort ». Nul doute qu’il n’en ait été inspiré et qu’y revenir puisse
nous aider à mieux comprendre le rapport de ces deux pensées.
Quel intérêt pouvons-nous donc trouver à cette notion, certes poétique
mais obscure et baroque, de « seconde mort », ou encore à celle d’« entre
deux morts » forgée sur son modèle ? Est-ce une métaphore de la cure ana-
lytique et de son espace ? de la littérature et aussi bien de l’art qui n’en
seraient pas fort éloignés ?

52. Lautréamont et Sade, UGE, coll. « 10/18 », 1963, p. 238 (1ère éd. Minuit, 1948).
53. Sur « l’autre nuit », cf. Le dehors, la nuit, NNRF, oct. 1953, repris dans L’Espace littéraire.
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Blanchot et Lacan • 63

De L’Arrêt de mort, au moins l’argument. À Paris, au moment de la


crise de Munich (1938), J., une jeune femme malade d’une longue maladie,
meurt pendant l’absence trop prolongée du narrateur. À son retour, celui-
ci s’approche du lit de mort : « Je me penchais sur elle, écrit-il, je l’appelais
d’une voix forte ; et aussitôt une sorte de souffle sortit de sa bouche encore
serrée. » Elle ressuscite, et pendant trois jours surnuméraires, elle revit,
menant son existence accoutumée. Puis « son pouls s’éparpilla comme du
sable ». Devant ce miracle, le lecteur ne peut qu’être fasciné malgré ses réti-
cences. Il est subjugué par l’assurance du narrateur et s’oriente sur la fer-
meté de ce témoin qui ne fléchit pas, ne réfléchit pas, mais répond à
l’extraordinaire de l’événement par l’ordinaire de sa conduite et de ses
mots : « Je crois que si à cet instant j’avais éprouvé de la peur tout eût été
perdu. » Dès l’instant où le héros tragique a franchi une limite, il propage
autour de lui, à ses proches, à Créon lui-même, au spectateur comme au
lecteur, l’éthos sans crainte et sans pitié de la pure tragédie. Ne serait-ce pas
aussi celui de la psychanalyse ?
« Entre deux morts » conviendrait tout à fait pour décrire la vie de J.
durant ces journées-là, seconde mort désignant pertinemment la mort qui
finit par l’atteindre et qui consume son être déjà en cendres. Seule mortelle
véritable, paradoxalement seule vivante aussi, et la plus gaie et la plus
libre, elle a sans doute évoqué aux yeux de Lacan (c’est du moins ainsi que
rétrospectivement il a pu la voir) le personnage d’Antigone dans la pièce
homonyme de Sophocle, référence principale, avec l’œuvre de Sade et celle
de Kant, du séminaire sur L’Éthique. Car c’est d’abord à cette victime « si
volontaire », si « autonome » (par parenthèse, comme le signifiant), que
convient l’expression « entre vie et mort » : « Le milieu de la pièce est
constitué par le moment de ce qui s’articule comme gémissements, com-
mentaires, débats, appels, autour d’Antigone condamnée au supplice.
Quel supplice ? Celui d’être enfermée vivante en un tombeau […] ; par la
position, le sort d’une vie qui va se confondre avec une mort certaine, anti-
cipée. Mort empiétant sur la vie, vie empiétant sur la mort […]. La zone
ainsi définie a une fonction particulière dans l’effet de la tragédie. C’est
dans la traversée de cette zone que le rayon du désir se réfléchit et se
réfracte à la fois, aboutissant à nous donner cet effet si singulier qui est l’ef-
fet du beau sur le désir 54. » Or c’est bien là que J. se situe, quoique sans
drame, et l’effet qu’elle produit même sur ceux qui l’entourent est bien
celui de la beauté : « J. demanda une glace, se regarda longuement et ne dit
rien. Elle était pourtant très belle 55. »

54. Éthique, p. 291.


55. Arrêt, p. 41.
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64 • Essaim n° 14

Mais l’expression d’entre deux morts, qui illumine l’interprétation


d’Antigone par Lacan, ne provient nullement de Sophocle, un Grec, pour
lequel une seule mort suffit. Il a fallu le christianisme, son enfer, sa résur-
rection des morts, et, avant lui, il a fallu la Bible et son écriture, pour que la
notion ou le fantasme puisse surgir. Et c’est dans L’Apocalypse encore, où
elle figure trois fois, notamment dans la vision du Jugement dernier, que
Lacan a pu la découvrir : « Alors la mort et l’Hadès rendirent les morts
qu’ils gardaient, et chacun fut jugé selon ses œuvres. Alors la mort et l’Ha-
dès furent jetés dans l’étang de feu – c’est la seconde mort, cet étang de feu.
Et celui qui ne se trouva pas inscrit dans le livre [encore un livre !] de vie,
on le jeta dans l’étang de feu. » On comprend généralement que le mal et
la mort et le temps, tout ce qui fait le monde et l’étant, sont alors entière-
ment anéantis et que disparaissent définitivement, avec eux, tous les dam-
nés. Lacan en retrouvera le thème dans le vœu bizarre d’un héros de Sade :
« Le meurtre, déclare le pape Pie VI, n’ôte que la première vie à l’individu
que nous enterrons ; il faudrait pouvoir lui arracher la seconde… »
Nous sommes loin apparemment de Blanchot et de ses légères
héroïnes. Mais il faut se rappeler que Blanchot a lu L’Apocalypse (voir Tho-
mas), et qu’il a écrit sur Lautréamont et sur Sade, auquel, comme Bataille,
et dans son sillage, il s’est constamment référé. D’autre part, le désir que
ses héroïnes suscitent et qui les arme doit quelque chose à la pulsion de
mort : à l’attrait de cet au-delà de la vie et de la chaîne signifiante, « l’ex
nihilo sur lequel elle se fonde et s’articule comme telle ». Fantasme sans
doute – mais qu’est-ce d’autre que nous livrent les récits de Blanchot ? –
d’une limite où s’effondreraient signifiants et semblants, étang de feu
comme dans l’Apocalypse où s’engloutissent les plaisirs narcissiques,
métaphore qui pourrait nous aider– ne négligeons pas cette aide ! – à figu-
rer cet espace où, sans faire d’histoires, les personnages de Blanchot se
maintiennent. Or cette zone n’est pas seulement celle de la tragédie, c’est
aussi celle de l’expérience mystique, et, disons-le pour abréger, du mystère
féminin. J., à l’habiter bravement, sans visions ni illusions, gagne une
insurpassable grâce, une gaieté, un détachement vif et presque aérien de la
gluante existence 56. Et si la grâce et la gaieté devaient nous sembler trop
éloignées du style tragi-comique de la psychanalyse (mais non du bien-
dire auquel elle prétend), resterait l’amour de J. avec le narrateur ou
d’Anne avec Thomas. Il est permis de croire qu’il pourrait, dans l’espace et
le voisinage que nous avons dits, donner espoir, qu’au-delà du fantasme –

56. Qui n’est pas sans rappeler le Guerrier appliqué de Paulhan (cité ailleurs par Lacan). De son expé-
rience d’être voué à une destruction presque certaine (pendant la guerre 1914-1918), la guerre de
1939-1945 fournirait bien d’autres exemples, à commencer par celui de Robert Antelme, dont
L’Espèce humaine (1947-1957) eut sur Maurice Blanchot un effet bouleversant et durable.
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Blanchot et Lacan • 65

à l’issue d’une cure ? – survienne, énigmatique, cet « amour sans


limites 57 », dont le psychanalyste a évoqué la possibilité et le romancier la
bouleversante image.
Ensuite, pour Lacan, d’autres enthousiasmes : le « Kant avec Sade » de
1963 ne porte aucune référence à Blanchot mais témoigne d’une admiration
exclusive pour le travail de Klossowski, Sade, mon prochain ! Il eût été juste
cependant de reconnaître à Blanchot le repérage de l’insatisfaction du liber-
tin, que Lacan reprendra en la nommant plus vertement l’impuissance
sadienne : « Le plus beau crime d’ici-bas [c’est nous qui soulignons] n’est
qu’une misère dont le libertin rougit. Il n’est pas un seul d’entre eux qui,
comme le moine Jérôme, n’éprouve un sentiment de honte devant la
médiocrité de ses forfaits et ne cherche un crime supérieur à tout ce que
l’homme pourrait faire en ce monde. » Moyennant quoi, ajoute un com-
mentaire 58, cette insatisfaction permet à Blanchot de rendre compte du
recours de Sade à l’écriture : « Essaie du crime moral auquel on parvient
par écrit », dit Juliette à Clairwill. De cela Klossowski n’a dit mot pas plus
que Lacan, tout occupé à écrire le fantasme de Sade dans un schéma et des
termes formels, et d’ailleurs inexplicablement oublieux de ce qu’il doit au
commentaire par Blanchot de l’apathie, de l’athéisme, de la souveraineté
du héros sadien. Peut-être fallait-il alors choisir entre deux écritures, celle
de la littérature et celle de la psychanalyse ; et l’exclusion de Blanchot serait
la conséquence de ce choix-là 59.
On aimerait pour une fin plus juste, plus harmonieuse, plus aimable,
et que Blanchot mériterait (rentrant ses griffes devant ceux qui exercent la
psychanalyse, il admet maintenant qu’elle puisse être pour eux « risque,
danger extrême, mise en question quotidienne »), on voudrait trouver
quelque part des traces certaines d’une « précession » de Blanchot par rap-
port à Lacan. Qu’au moins une formule de son dernier livre L’Écriture du
désastre, par exemple : « Danger que le désastre prenne sens au lieu de
prendre corps », d’esprit si lacanien, ait un peu, même de très peu, précédé
les passages consonants de « Lituraterre ». Hélas ! Il n’en est rien, et cet
aphorisme est de beaucoup postérieur ! Mais la chronologie doit-elle déci-
der de tout ? Cette phrase démontre au moins que Blanchot, de son côté,
au fil des ans, a appris à faire plus large la part du corps. Grand, considé-
rable « progrès » certes ; mais déjà dans L’Entretien infini, en un texte où

57. « […] quand, confronté au signifiant primordial [n’est-ce pas là le sort de Thomas ?], le sujet vient
pour la première fois en position de s’y assujettir, là seulement peut surgir la signification d’un
amour sans limite, parce qu’il est hors des limites de la loi où seulement il peut vivre » (Séminaire
Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, dernière phrase).
58. Celui de Jean Allouch, « Ça de Kant, cas de Sade », L’Unebévue, 2001.
59. Alternative qui échappera à J. Derrida dans son commentaire acerbe du séminaire sur La Lettre
volée (V. La Carte postale, 1980).
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66 • Essaim n° 14

figurait l’encoche préhistorique dont nous avons parlé, la voix était don-
née, sous condition d’en écarter radicalement sens et parole, comme
capable de donner accès, nouvel organe, à un corps autre, un autre espace.
Cette voix « qui parle sans mot [la voix aphonique de Lacan ne pourrait
mieux se dire], silencieusement, par le silence du cri […], qui se manifeste
dans un espace de redoublement, où ce n’est pas quelqu’un, mais cet
espace inconnu […] qui parle sans parole 60 ». Il s’en faut vraiment de très
peu, de toute la différence (pas toujours évidente, cependant) entre le signi-
fiant et la parole, pour que soit ainsi définie la « pulsion invoquante »
découverte par Lacan, et dont le psychanalyste, par son silence, se fait l’ob-
jet et le support.
Mais dans L’Écriture du désastre, Blanchot va un peu plus loin : appe-
lant seconde mort la mort physique (celle que L’Apocalypse nommait pre-
mière), il affirme que la première mort n’est pas moins « organique 61 » que
la seconde, puisqu’elle touche au corps ; pas seulement parce que, comme
l’a dit Hegel, l’homme est un animal malade, mais parce que la mort, c’est
lui ; lui, non comme « homme » mais comme sujet (« point de singularité »
dans le nouveau vocabulaire de Blanchot). On voit qu’à travers les textes
de ses élèves plus que directement sans doute, Blanchot a, pour finir, très
bien entendu Lacan.

*
* *

Appeler à la rencontre deux œuvres, deux pensées, mobiles certes


mais se mouvant toujours dans une aire proche, n’est pas les comparer. Si
on l’avait tenté, on aurait marqué comme elles sont, l’une et l’autre, sou-
mises à la plus grande tension entre les exigences de la raison et les attraits
de la mystique. Blanchot l’écrivait déjà, en 1942, à propos de Maître Eck-
hart : « Il maintient jusqu’au bout l’exercice de la raison dans l’étude d’une
réalité qui se confond avec le néant. » Il ajoutait que cette pensée procède
« d’un mouvement d’approfondissement qui ne s’arrête pas, à toujours
remettre en question ce qu’elle avance, justement ce qui lui permet d’avan-
cer 62 ». On pourrait se servir des mêmes termes pour parler de l’œuvre de
Blanchot et de l’enseignement de Lacan.
Avec cette différence cependant que Lacan a voulu rompre avec le dis-
cours de la philosophie, et qu’il y est incontestablement mieux parvenu
qu’un Blanchot mesurant mal sans doute combien, sous ses formes les plus

60. EI,
p. 386.
61. ED,p. 111.
62. Repris dans Faux Pas, 1943, p. 32-33.
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Blanchot et Lacan • 67

modernes, l’amour de la sagesse reste prisonnier des modes de la maîtrise


et de la religion. Lacan s’ingénia à y parer en prenant appui sur la linguis-
tique, puis sur la logique et la mathématique, détour qui l’engagea ou le
confirma dans des positions différentes sur l’écrit : s’il y a pour lui, on le
sait, de l’écrit dans l’inconscient, il n’est pas littéraire, ou pas uniquement.
Lituraterre 63 n’est pas littérature.
Et deux styles d’écrivains, d’orateur aussi pour Lacan, qui ont marqué
le siècle, sur un fond presque identique de tragédie et de dés-espoir, mais
dans deux tonalités bien différentes : d’angoisse, de douleur, ou de mélan-
colie, chez l’un, de « gai savoir » chez l’autre – pourtant des deux le moins
nietzschéen.
Mais sont-ils comparables, ces tenants de la singularité ? Entre eux,
toujours un décalage, Lacan ne citant dans son séminaire que des œuvres
vieilles de dix ou vingt ans, Blanchot, par profession plus à l’heure de l’édi-
tion, passant en revue des textes plus récents mais avec la distance du soli-
taire, du penseur et de l’écrivain.
On a parfois le sentiment qu’une folie, sinon de même nature, de
même violence les habite, dans le sens où Blanchot a parlé de la folie
d’écrire de Sade, et Lacan de sa propre rigueur comme « psychotique ».
Folie pour la littérature, folie pour la psychanalyse : il est certain que les
objets de l’une et l’autre, et peut-être par l’action de l’une sur l’autre, ne
sont pas restés indemnes de la vocation, de l’addiction de ces deux pen-
seurs. On n’écrit plus, on ne psychanalyse plus après eux tout à fait de la
même façon.
Pour en dire plus, il faudrait que soit mis en œuvre, c’est bien le cas de
le dire, plus qu’un transfert, si mêlé de travail qu’on le fasse, un nouvel
amour, cet amour léger, tenace, exigeant, ce rapport très délicat « sans
dépendance, sans épisode 64 », que Blanchot par litote a nommé amitié et
dont il faut à chaque fois, sur nouveaux frais, réveiller la trace, dans cet
exercice risqué de l’écriture où, comme en psychanalyse, impasse, empire
et pire ne sont pas toujours sûrs.

Appendice

Dans sa conférence sur « L’Instance de la lettre » parue en mai 1957,


Lacan, après avoir posé les bases de la théorie du signifiant et de ses opé-
rations (métaphore et métonymie), en vient au sujet que cette théorie sup-
pose. Or il n’y a ni chez Freud, où le Ich est ambigu, ni dans la philosophie
classique aucun exemple d’un sujet qui puisse convenir au signifiant. De

63. Titre de l’article publié en 1971 dans la revue Littérature.


64. L’Amitié, 1971, p. 328.
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surcroît, il n’y a dans notre temps qu’un sujet qui vaille : celui qu’inaugura
Descartes dans le cogito, et c’est le seul qui puisse concilier la psychanalyse
avec la science. Or le cogito ergo sum est, comme fondement de la conscience
de soi, le pire adversaire de l’inconscient. Voilà le paradoxe. Dans « L’Ins-
tance de la lettre », Lacan, qui lui trouve une solution provisoire, ne
cherche pas à se justifier autrement que par un appel à l’expérience sou-
tenu par un jeu sur les mots : « Dans le jeu des signifiants la partie se joue
jusque dans son extrême finesse, là où je ne suis pas parce que je ne peux
pas m’y situer. […] Je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas. »
Formule saisissante, formule capitale qui reviendra sous diverses formes
dans l’enseignement de Lacan. Or cette disjonction redoublée de l’être du
je et de sa pensée, qui doit tant à Descartes même à s’y opposer, figure à
peu près telle (du moins pour sa première moitié) dans Thomas l’obscur, soit
dans cette œuvre que Lacan dira, cinq ans plus tard, connaître « dès long-
temps », et dont il lira à haute voix plusieurs pages. Au moment où Tho-
mas, en deuil de son amie, fait retour sur son expérience, il déduit de la
négativité universelle du langage l’effacement, la négation de son moi et de
son je. Alors, pour lui, se formule ceci, qu’il écrit sur le mur : « Je pense, donc
je ne suis pas », et en conséquence, ajoute-t-il, « ce Thomas invisible, inex-
primable, inexistant que je devins, fit que désormais je ne fus jamais là où
j’étais, et il n’y eut même en cela rien de mystérieux 65 ». Banale en effet
cette expérience de dépossession de soi, mais non sa formulation comme
effet des coups redoublés du langage et de l’écriture. À la fois parlée et
écrite, cette parole d’écriture, la même que dans L’Apocalypse, change la
donne et le lieu. Accord inattendu de Descartes et de Mallarmé ; premier
effort, toujours recommencé ensuite, pour donner à la division impensable
du sujet son ressort dans un nœud d’écriture, de langage et de parole. Dans
la même direction que Lacan, en analysant toutefois plus qu’en analyste,
sans le mathème et sans l’enseignement ; mais à sa guise usant de la dis-
tance que permet la littérature, puisque Thomas, qui prononce ces phrases,
est non pas l’auteur mais un personnage de fiction.
Connaissant le style volontaire, tendu sur le vide, des romans de Blan-
chot, la fierté cavalière, la rigueur à la Saint-Just de ses prises de position
politiques, on ne s’étonnera guère de la réduction radicale du sujet à laquelle
ici il arrive : cogito ergo non sum, puis : ubi sum, non sum, où je suis, je ne suis
pas. Ce n‘est pas exactement la formule de « L’Instance de la lettre », mais ce
pourrait en être l’ébauche. La rencontre devrait troubler quelques lecteurs,
d’un trouble qui serait signe, plutôt bon signe, je pense, que pour ces deux
œuvres-là, prises ensemble, d’amour et de pensée il y a encore chance.

65. Thomas, op. cit., p. 116.