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Claude Zilberberg

Modalités
et pensée modale
Le développement de la théorie des modalités est sans conteste
un des événements majeurs dans l'histoire de la sémiotique, autant
par les solutions qu'elle a procurées dans les recherches sur la nar-
rativité que par les questions nouvelles qu'elle a suscitées. Cette
importance << historiquen se mesure d'ailleurs autant par les progres
qu'elle a autorisés dans la théorie dite «standard» que par les
divergences qu'elle a provoquées.
En effet, tout le monde s'accorde a reconnaitre que la modali-
sation est la piece maitresse des thécyries du sujet, de l'objet , et de la
- .. sémiotiques,
syntaxe ... .. mais c'est bien la seule proposition qui fasse
actuellement l'unanimité. Le dénombrement des modalités lui-meme
pose probleme; doit-on compter quatre modalités : vouloir, devoir,
savoir+croire. pouvoir (11, faut-il disposer trois modalités plus une :
v,p,s(d) (2). ou compter cinq positions modales distinctes : v,d,s,p,c
(3) ? Ne peut-on pas considérer, meme, que I'axe moda1 est indéfi-
niment graduable, et que l'apparition des modalités en oir est un
effet accidente1 de l'usage (4) ? Les choses se compliquent encore si
l'on envisage ensuite la hiérarchisation des modalités, et en parti-
culier les méta-modalisations qui ont été prises en compte par les
différents auteurs : le « méta-savoir » (5). le << méta-vouloir » (6),

.
( 1 ) A .J. Greimas Du Sens 11,Paris, Seuil. 1983.
(2 ) J .C1. Coquet. Le Discours el son sujel, Paris , Klincksieck, 1985.
(3 ) C1. Zilberbere,, ici-méme .
. .
(4 ) C1. Zilberberg ici-méme quelques pages plus ioin .
.
( 5 ) A .J. Greimas , Maupassant. La sémiotique du lexle, Paris Seuil , 1976.
( 6 ) J.Cl. Coquet. o p . cit.
1'« hyper-savoir » (7), le « vouloir-désir » et le « devoir-obligation >> des diverses propositions rencontrées dans la alittérature sémio-
(8). tique». Du point de vue du questionnement, en talentueux chasseur
d'apories, il demande raison sans répit, animé d'un tres baudelairien
La portée des divergentes semble plus grande encore des qu'il « mécontentementn (p. 21, a chaque catégorie, fit-elle apparemment
s'agit de problématiser les modalités, de les situer par rapport a bien assise - surtout si elle est bien assise - dans la théorie et les
d'autres composantes de la théorie. Pour Greimas, elles ont été des le pratiques. L'ensemble de l'étude qu'on va lire pourrait a cet égard
départ et sont encore ce qui permet d'articuler de maniere cohérente passer pour une réponse a une seule question : qu'y a-I-il derriire les
et homogene l'ensemble de la syntaxe narrative, sur un mode modalilés ? 11 est clair en effet que si l'usage, au sens que lui donne
catégoriel et discret, la modalisation affectant aussi bien le sujet, Hjelmslev, rassemble le vouloir, le devoir, le savoir et le pouvoir, y
I'objet, que la jonction elle-meme; elle s'oppose en cela d'un c6té ajoutant a l'occasion le croire, cela ne constitue pas pour autant un
aux pré-conditions, tensives et continues, de la signification schéma. A cet égard, la construction d'une schématisation obéit a
(instance ab quo ), et de l'autre a la manifestation discursive qui deux principes : d'une part l'interdéfinition a partir d'un petit
renoue, grice a l'aspectualité et a l'isotopie, avec un mode tensif et nombre de traits plus généraux que la catégorie étudiée (ici exlen-
continu (instante-ad quem 1. Chez J.Cl. Coquet, les modalités, leurs selinlense, et intensiflexlensif ), et d'autre part l'examen des pré-
agencements syntagmatiques et paradigmatiques donnent naissance supposés plus profonds et plus abstraits qui président a l'engen-
a une sémiotique qui, pour etre en grande partie compatible avec le drement de la catégorie (ici, pour l'essentiel, l'aspectualité et la
tronc commun théorique, n'en réclame pas moins avec insistance tensivité phorique).
son autonomie et sa spécificité. Dans une perspective différente et
avec une moindre insistance, P.A. Brandt élabore lui aussi (9), sur le C'est alors qu'il convient de soumettre les propositions de
fond d'un udevoir-etre ontiquen, une sémiotique modale quasi- l'auteur a sa propre méthode, et a ce questionnement heuristique et
indépendante. Pour H. Parret, la modalisation s'oppose a la déicti- perpétuellement insatisfait qui est le sien : n'est-ce pas l'hommage le
sation (temporalisation et spatialisation), la réunion des deux plus authentique qu'on puisse rendre a sa pensée ? Pour ce qui
constituant le domaine de la subjectivité. Proposition que C1. concerne la premiere exigence, celle portant sur l'interdéfinition et
Zilberberg n'accepterait sans doute pas puisque justement, selon lui. les traits distinctifs articulant la catégorie, on aimerait que soient
et sans renoncer a l'ancrage syntaxique et narratif, les modalités se confrontés ceux qui sont ici proposés a ceux, plus anciens, mis en
declinent a partir du temps et de l'espace, et plus généralement de place par A.J. Greimas (modalilés virfualisan~eslmodaliíésacluali-
l'aspectualisation. Qui a dit que la sémiotique d'inspiration saussu- sanies) et par M . Rengstorf (modalilés inlrinséqueslmodalilés
rienne et hjelmslevienne était monolithique ? extrinséques) (in Langages, 43, 1976). 11 semblerait a premiere vue
que les préférences «aspectualisantes» de C1. Zilberberg l'en-
L'étude que nous propose ici C1. Zilberberg se présente a la fois trainent vers des formulations plus figuratives, mais qui ne sont pas
comme la synthese et l'aboutissement de nombreuses recherches sans parenté avec celles de ses prédécesseurs, comme il le souligne
antérieures, et comme le recensement d'un certain nombre de ques- lui-meme (p. 6). On obtiendrait alors deux séries d'équivalences
tions qui se posent ou doivent se poser a l'avenir. Du point de vue de approximatives qui auraient la forme suivante :
la synthese. l'auteur tient compte a la fois. ce qui n'est pas si fré-
quent dans les écrits sémiotiques. de son cheminement personnel et virtualisation intense prospectif V,D
(1) -
actualisation extense rétrospectif S,P
(7 ) J . Fontanille , Le Savoir partagé, Paris-Amsterdam , Hades-Benjamins,
1987.
(8 ) H . Parret , Les Passions, Bruxelles. Mardaga, 1987. intrinseque intensif localisé V ,S
.
(9 ) P .A . Brandt , La Ctiarpejzle modale du sens. these d 'Etat dactylographiee (2)
extrinseque extensif non localise
= -----
D,P
Paris, 1987.
11 va sans dire que ces équivalences ne sont que partielles, et qu'elles deux couples distinctifs, respectivement rabattus sur « prospec-
mettent entre parentheses l'essentiel, a savoir que les traits distinc- tif/rétrospectif» et « localisé/non localisé », se caractérisent par
tifs retenus respectivement par Greimas et Zilberberg ne relevent leurs différentes relations a 1' entier du proces. Toute la question est
pas du meme niveau de généralité, l'un empruntant aux grands de savoir de quel temps et de quel espace il est question : faut-il
modes d'existence reconnus en théorie linguistique, l'autre aux dif- entendre un temps et un espace épistémologiques, pures représen-
férentes valeurs de 1' orienlalion du proces. tations que se donne la théorie pour y disposer ses concepts, comme
Pour ce qui concerne la deuxieme exigence, celle portant sur il est de tradition, par exemple, avec les notions de uparcoursn, de
l'examen des présupposés et des fondements, qui devrait Etre celle de « niveau », de « profondeur » ? S'agirait-il - c'est peut probable - de
tout sémioticien ou linguiste soucieux de progres épistémologique, l'espace et du temps discursifs, qui servent au déploiement figuratif
elle entraine quelques difficultés. Entre autres : récursive s'il en est, des proces ? Faut-il supposer enfin que la modalisation repose sur les
cette quete des présupposés, et des fondements cachés derriere les fluctuations de l'espace-temps de l'etre, celui meme qui intéresse les
présupposés, est a la fois nécessaire et frustrante, car elle ne philosophes et les physiciens ? Le lecteur jugera.
comporte pas de limites intrinseques. Ici, on s'arrete a la tensivité Pour la seconde, il parait clair que les modalisations, avant
phorique, mais on pourrait aussi se demander :qu'est-ce qui se cache d'etre telles, sont ébauchées sous la forme de variations dans un
derriere la phorie ? De meme, quand on examine la fonction missive continuum tensif, modulations qui préfigurenl les modalités pro-
(émission/rémission), on peut se demander sur quoi portent les prement dites; le ressort meme de toute syntaxe, la phorie (p. 19) est
arrets, les continuations, les rétentions et les reprises : le proces, modulé (arreté, retenu, impulsé, etc.) et ces modulations engendrent,
certes, mais alors le preces, grandeur discursive qui s'oppose a la par discrétisation (car il faut bien rendre compte du passage d'un
transformalion - grandeur sémio-narrative plus abstraite et pré- mode continu et tensif a un mode discontinu et catégoriel), les
supposée -, réclame lui-meme une analyse des présupposés et des modalités telles que nous les connaissons. 11 reste que la tensivité
fondements. phorique elle-meme doit rendre raison : sommes-nous sur l'horizon
La difficulté tient sans doute a l'orientation adoptée pour la de l'etre ? Sommes-nous dans le proces, ou dans les premiers ébran-
déduction; en effet, la récursivité de la quete des fondements amene, lements du sens qui préparent l'advenue de la signification ? La
a un moment ou a un autre, a rencontrer les frontieres de la disci- aussi, le lecteur appréciera.
pline, la limite au-dela de laquelle le sémioticien ou le linguiste ne
peut (ne sait) plus rien dire sans renoncer a la spécificité de son faire 11 est vrai, et l'auteur ne s'en cache pas, que toute formulation
scientifique. Ainsi, rencontrant l'énergie (p. 241, la topologie qui tente de cerner le dornaine moda1 tourne aussitot en question.
mathématique (p. 26, et note 531, la pensée (p. 27) et l'etre Ip. 30), il Qui s'en plaindra ? Grice a C1. Zilberberg, et entre autres grice a
ne peut plus que dialoguer avec le philosophe, le physicien ou le cette étude, nul ne peut plus ignorer que les modalités que nous
mathématicien. Le repérage de telles limites permettrait, a titre de manipulons couramment depuis des années restent encore fort
controle méthodologique, mais aussi pour arreter la recherche des problématiques quant a leur fondation. Si un consensus minimal
fondements dans sa récursivité, de remonter le cours des présuppo- devait se dégager dans cette affaire, ce pourrait bien etre sur la base
sitions, en sens inverse. des questions qu'il pose ... et de celles qui s'en suivent.

11 semble, a cet égard, que l'auteur assigne deux présupposés


ultimes a la modalisation :d'un c6té le temps et l'espace, et de l'autre
la tensivité phorique. Pour les premiers, on en trouve trace en
maints endroits : il est clairement affirmé que « l'isotopie modale est Jacques FONTANILLE
temporellen (p. 7). et que la modalisation est a la fois chronopoié-
ligue (intense/extense) et topopoi'étique (intensif/extensiD (p. 18). 11
s'agit bien d'aspectualisation, comme y insiste l'auteur, puisque les
Modalités et pensée modale

Une discipline en progres se reconnait sans doute au fait que les


réponses qu'elle propose introduisent de nouvelles interrogations,
comme si la démarche heuristique allait moins d'une question a la
réponse due que de cette réponse meme a telle interrogation non
soupconnée. Telle nous semble etre la situation de la sémiotique
vis-a-vis de la problématique des modalités.
Les modalités occupent dans la réflexion contemporaine une
place éminente au point qu'E. Benveniste a pu parler a ce propos de
pensée module. Si bien que la sémiotique n'est qu'une voix parmi
d'autres et si elle se singularise, ce n'est assurément pas par l'objet,
mais par le point de vue qu'elle fait sien. L'intéret de la sémiotique
structurale pour les modalités semble non seulement permanent (1)
mais croissant et renouvelé (2) dans la mesure oii la sémiotique des

.
(1 ) A J . Greimas , Sémanlique slruclwale, Paris Larousse , 1966 , reed .
P.U .F., 1986, pp. 172-191 ; « Eléments d 'une grammaire narrative n. in Du Sens 1,
Paris. Seuil , 1970, pp . 157-183 ; c< Pour une theorie des modalitis n. in Du Sens 11.
Paris. Seuil, 1983; a D e la modaliition de 1'Etren. ibid.. pp. 93-102; A.J.
Greimas ct J . Courtés, Sémiotique 1, Paris, Hachette, 1979, pp. 230-232. J . C .
Coquet et al. Sémiofique. L'Ecole de Paris. Paris. Hachette. 1982. Voir egalement le
numero 43 de la revue Langages consacré. sous la conduite d'I. Darrault, aux
modalités , septembre 1976.
( 2 ) P.-A. Brandt. La Charpenre modale du sens. these de doctorat , Paris,
1987; J .-C. Coquet, Le Discours et son sujel. deux tomes. Paris. Klincksieck. 1984
et 1985; H . Parret. Les Passions - Essai sur la mise en discours de la subjecriviié,
Liege , P . Mardaga, 1986. Voir egalement Les passions. Explorafions sémiotiques.
Actes Semiotiques Bulletin, XI. 39. 1986, sous la conduite de J . Fontanille , avec
.
des contributions de D . Bertrand , J . Fontanille A J . Greimas et A . Hénault .
« ailleurs » soient également valides pour la connaissance des
passions semble réglée par une syntaxe modale encore a I'état
modalités ;
d'esquisse. En vue de situer les propositions que nous présentons,
nous nous efforcerons d'évaluer tres brievement ce qui a été
accompli et ce qui reste a faire. - en dernier lieu, I'insertion du palier modal dans le «parcours
Eu égard au premier point, si l'un des apports majeurs de génératifm reste partiellement problématique; cette difficulté réside
Greimas est la démonstration du caractere général de la narrativité, dans une hétérogénéité relative : si le niveau modal, ainsi que tout
cette grammaire narrative est associée, par définition sinon par l'indique, est présupposé par le niveau narratif, on voit mal, en I'état
catalyse, a une grammaire modale. Et plus largement, le tissu modal actuel de la théorie, selon quelles voies le niveau des structures
vient doubler et motiver, selon l'acception saussurienne du terme, le profondes est réclamé par le niveau modal (6).
tissu narratif : nous songeons, pour ce qui regarde le sujet, au cou- Les pages qui suivent abordent certaines de ces questions sans
plage entre «actant fonctionnel » et « investissement modal » dans prétendre aucunement les épuiser.
le « r6le actantieln; pour ce qui regarde I'objet, a la distinction entre
« valeurs descriptives » et « valeurs modales » (3).
Si maintenant, au nom de 1' tespril de mécontenlemenl r cher a 1. Différence ou dépendance ?
Baudelaire, nous envisageons ce qui reste a faire, les modalités
restent, nous semble-t-il, a connaitre d'un triple point de vue : Dans la reconnaissance de I'importance des modalités pour la
- du point de vue de leur catégorisalion (4) c'est-a-dire de leur -
constitution du sens. I'adéquation notamment par I'investigation
capacité différentielle a diriger (Hjelmslev) ou infléchir le proces; du récit - I'a emporté sur I'arbitraire. Les analyses concretes
- du point de vue de leur teneur, de leur composition : ces montrent a que1 point I'acquisition des différentes cornpétences
-
modalités - qui importent tant doivent-elles etre tenues pour des modales est décisive pour l'instauration du sujet, mais d'une certaine
facon si nous le savons, nous ne le comprenons guere.
primitives irréductibles ? Ou bien sont-elles susceptibles d'une
analyse qui dégagera des constituants ultimes d'une généralité plus On supposera. apres Hjelmslev. que le « bonheur épistémolo-
grande que les modalités elles-memes ? Et ce conformément a gique» consiste a s'assurer aussi bien du caté de I'adéquation - ce
I'axiome général selon lequel les parties d'un tout sont plus générales qui se poursuit - que du caté de l'arbitraire : ce qui n'est guere
que ce tout lui-meme. Dans ce cas, les modalités sont-elles tribu- envisagé. Et cette inégalité elle-meme n'est pas sans raison. Les
taires du savoir acquis par la linguistique structurale. la glosséma- structures élémentaires de la signification et le carré sémiotique
tique et la sémiotique, ou lui sont-elles étrangeres ? L'hypothese la procedent plutot d'une sémiotique dont la « constance concen-
plus simple ( 5 ) stipule que les concepts qui ont fait leurs preuves triquen serait le concept (saussurien) de di f férence et qui tient le
caractere distinctif des unités pour une donnée formelle consti-
-
tuante. Mais les modalités s'inscrivent c'est le point de vue défendu
ici - dans un champ épistémologique dont I'orientation maitresse est
(3 ) Pour les termes placés entre guillernets, voir Sémiotique l . sensiblement différente, a savoir une sémiotique qui aurait pour
( 4 ) Comrne la sérniotique elle-meme, nous nous placons globalement dans la centre organisateur le concept (hjelmslevien) de dépendance.
perspective definie par Hjelmslev : cf. C1. Zilberberg. «Connaissance de
Hjelmslev a, in Louis Hjelmslev, Linguistica. Sémiotica. Epistémologia, Prolagora.
7-8, 1985. pp. 127-169, repris dans C1. Zilberberg. Raison el poétique du sens,
Paris, P.U .F .. i988. Et de fait. pour le fondateur de la glossérnatique, les solida-
rités paradigrnatiques sont définies par I'idcntité des c< fonclions de chaine., in
L . Hjelmslev , Noweaux Essais, Paris , P .U .F.. 1985, p . 84.
( 6 ) Cette demande d'une cohésion aussi forte que possible est dénoncable :
( 5 ) Nous nous referons bien entendu au acritere d'ernpirismen de ainsi pour le Valéry des Cahiers ú Nous avons peut-Etre besoin de tout exprirner en
Hjelrnslev, a une nuance pres. a savoir quc ia sirnp!iiité, si elle es: véritablement
fonctions d'une seule variable.», mais il est délicat d 'evaluer si une théorie qui
atteinte, irnplicite l'exhaustivité et la non-contiadiiiion o u , ce gui revient au
s'entretient se verifie ou se perd par cette continuité meme. L'inverse ne l'est pas
meme, que ces exigentes retrouvent leur efficace quand la sirnplicite est en defaut.
moins .
II. Modalisation et direction rections (ou rfonctions de contact r ) incapables d' rétablir une
propositonr et les directions ( r fonctions a distancer ) (14) créditées
Entre modalité et dépendance, le rapport est, a vue de diction- de cette meme faculté. Les fonctions sont donc d'abord, peut-etre
naire, pléonastique. Mais en extension le rapprochement s'impose seulement, des r fonctions de chainer, connaissables précisément par
également : qu'il s'agisse de la structure, définie comme tentité les effets qu'elles induisent dans la chaine (15). On sait que Hjel-
autonome de dépendances internes, (7), de I'analyse (dégagement mslev appelle t i n t e n s e s r les éléments du premier ordre et
d'une dépendance) (8). de la catalyse (91, de la typologie des struc- textensesr les éléments du second. Sous ce rappel. la question peut
tures linguistiques (lo), c'est autour du concept de dépendance, te1 Etre formulée et évaluée : relativement au premier point, est-il
un soleil, que se disposent les concepts essentiels. De plus, si le rentable d'appliquer aux modalités ce crible catégorial ? Relative-
concept de différence singularise la linguistique et la sémiotique, ment au second point, nous avons le sentiment d'etre en présence
celui de dépendance les rapatrie au sein de I'épistémologie générale. d'un « raisonnement par llabsurde» : en effet, si te1 n'était pas le cas,
Ce second parti est certainement plus sage que le premier. il conviendrait de mettre en évidence la caractéristique en vertu de
Le concept de modalité a été emprunté a la linguistique mais a laquelle les modalités échappent aux concepts memes qui les
partir d'une conception restrictive. La modalité ressortit au fait de la concernent et s'isolent du champ théorique défini. De notre point de
rection dans la terminologie traditionnelle (1 1). Mais cette notion a, vue, la modalisation, envisagée comme réseau de tensions modales
ainsi que Hjelmslev I'a montré, une portée, une résonance supé- et située au niveau figuratif (grosso modo celui des «signes»), a
rieure a celle que lui a attribuée la linguistique traditionnelle. Le pour répondant au niveau figura1 (16) (grosso modo celui des «fi-
concept de rection est partie prenante d'une trinité : gures») les tensions qui associent les uns aux autres les différents
types de dépendances. C'est donc a partir d'une homogénéité. forte
rection - calégorie - fonction -
que la question existe-t-il des modalités extenses et des modalités
-
intenses ? se pose.
que Hjelmslev formule de la facon suivante : t L a calégorie esl un Nous avons retenu comme voie d'approche celle de I'arbitraire
paradigme muni d'une fonction définie, reconnue l a plupart du temps en installant l'extensivité comme clef prédicative, mais I'autre voie,
comme un fait de rectionr (12). Le progres épistémologique accompli celle de I'adéquation, conduit au meme résultat. Sémiotique 1 insiste
par le fondateur de la glossématique a consisté, bien entendu, dans sur la part qui revient aux modalités dans I'appréhension du discours
une généralisation et, au plan linguistique slriclo sensu dans comme donnée hiérarchiquement premiere : « Alors que la gram-
l'appariement de ce concept -
que la tradition tout ensemble maire phrastique considere, non sans raison, comme essentielle pour
connaissait et méconnaissait -
avec celui de direction, définie I'analyse la reconnaissance de niveaux de pertinence interprétés
étroitement comme rdirection hétérosynfagmaliquer (13). Le couple comme des degrés (ou des rangs) de dérivation, nous pensons que
rection/direction mesure en quelque sorte I'extensivité syntagma-
tique, I'amplitude différentielle des dépendances examinées : les

(14) Ces concepts eclairants apparaissent dans l'étude intitulée «Sur les
rapports entre la phonétique et la linguistiquew, in Nouveaux Essais, o p . cit.,
( 7 ) L . Hjelmslev, Essais linguistiques, Paris. Minuit, 1971, pp. 28-33.
.
(8 ) Cf. chapitre X1 des Prolégomines, Paris Minuit , 1968.
p . 160, mais non dans les Prolégomines. La raison ? Les Prolégomines demontrent
que la linguistique s'identifiera a une uscience des categories-, mais sans aller
(9 ) Ibid.. chapitre XIX.
.
(10) L . Hjelmslev, Le Lnngage. Paris. Minuit 1966, pp. 131-150.
a u d e l a de cette affirmation.
(15) Le point est capital et nous le signalons sans le traiter comme il le
(11 ) Sémiotique ! aborde ainsi la problématique : « A partir de la définition
mérite : le projet considerable du grand linguiste de rabattre I'une sur l'autre la
traditionnelle de la modalilé entendue comme "ce qui modifie le predicat" d'un
syntaxe et la morphologie se trouve confirme, mais par contre la détermination du
enonce. on peut concevoir la modalisation comme la production d'un enoncé dit
systeme par le proces apparait des iors problématique. Voir également la note 63.
modal, surdéterminant un énoncé descriptifp, op. cit.. p. 230.
(16 ) A propcs du couple figuratiflfigural. voir Sémiotique 2 , Paris, Hachette ,
(12) uLa notion de rectionn, ir? Essais linguistiques, op. cil.. pp. 152.
1985. pp. 91-93.
113) Ibid., p. 163 et suiv. : cf. également Le Langage. op. c i f . . p . 142.
l'existence des niveaux discursifs peut etre affirmée sur le plan savoir et pouvoir engagent une temporalité rétrospective et se
transphastique du fait de la récurrence des structures modales (un démarquent ensemble de vouloir et devoir qui, en raison de leur
palier modal surdéterminant un palier descriptif). L..)» (17). caractéristique virtualisante, de la directivité qui leur est propre,
appellent une temporalité prospective.
Le couple fonctionnel, catégorial, extense lintense vaut donc
111. Modalités extenses et modalités intenses ? comme bifurcation premiere et permet d'ébaucher le réseau modal,
ou, .ce qui revient au meme, de poser une premiere strate défini-
Si l'extensivité est bien premiere, les modalités sont a examiner tionnelle intéressant certes chaque modalité prise isolément mais
a un double point de vue : celui de leur contribution a l'orientation, a encore les combinaisons, les «syllabes» modales. Si les modalités
la dynamique du proces, de par les valeurs phoriques qu'elles entrent en réseau sur la base de la caractéristique temporelle qui est
implicitent; celui de l'aspectuafisation puisque les directions ont la leur, alors I'isotopie modale est, par catalyse, temporelle (ou
vocation a couvrir le proces en son entier, a la différence des phorique) et les « syllabes» modales associent fonctionnellement (20)
rections; si bien que les valeurs aspectuelles, scalaires, mesurent les le temps mnésique de f'énonciation et le temps chronique de l'énoncé.
valeurs phoriques. La modalité intense d'un énoncé élémentaire te1 que « Je le sais» est
Le r point de vue créant secondairement fa chose I (1 8). il apparait d'elle-meme incapable d'ébranler le temps : il faut qu'elle soit prise
que voufoir et devoir se démarquent des autres modalités. Sémioti- en charge par une modalité extense, voufoir ou devoir, transformant,
que 1 les qualifie de tvirtuafisantes~, mais ne sommes-nous pas en « Je veux le savoir» ou « Je dois le savoirn, pour que le temps,
fondé a dire qu'elles sont bien telles parce qu'elles sont extenses et pour elle, s'ouvre.
directrices, c'est-a-dire en mesure de sensibiliser (191, de mobiliser, Si chaque paire differe ainsi de l'autre, chacun des termes doit
de dynamiser la chaine. Et corrélativement savoir et pouvoir nous encore différer de l'autre a l'intérieur de chaque paire. Sous cette
paraissent privées de cette capacité : nous les disons intenses et condition, laquelle procure une seconde strate définitionnelle, le
(tendanciellement) dirigées. Ceci demande explication. Que signifie réseau - entendu comme structure minimale - pourra etre établi. 11
savoir sinon l'affirmation par l'énonciateur d'une conjonction dans s'agit donc de comprendre comment savoir et pouvoir se démarquent
le cas de la connaissance, d'une disjonction dans le cas de f'ignorance l'une de l'autre dans l'ordre intense, comment voufoir et devoir se
ou de f'oubfi, avec te1 énoncé singulier ? Dans la mesure oii la démarquent l'une de l'autre dans l'ordre extense, si ces différences
modalité du savoir présentifie une conjonction antérieure, l'énon- se ... ressemblent, et enfin si cette différence commune est
ciateur commence par s'assurer aupres de son énonciataire, en fonctionnelle, c'est-a-dire indépendante des contenus sémantiques
recourant a la formule rituelle : «Est-ce que tu sais que ... ? Est-ce ordinairement affectés aux modalités. Dans la terminologie «da-
qu'on t'a déja dit que ... ?», que l'énoncé qu'il lui destine tombera noisen, la question vise l'existence ou non d'un schéma moda1 et
bien et le contrat informatif ordinaire n'intervient que si la réponse non seulement d'une norme ou d'un usage modal (21). Une fois la
est négative. Mais si la conjonction dans le cas de savoir porte sur un saisie catégoriale effectuée, Hjelmslev propose plusieurs types
autre faire énonciatif, par contre en ce qui regarde la modalité du d'organisation de la catégorie en elle-meme, mais le systeme le plus
pouvoir, la conjonction intéresse un fait énoncif : « Je peux le faire» simple associe un terme localisé, exclusif, dit intensif et un terme
ne signifie-t-il pas tout uniment : « Je l'ai déja fait. » ? Si bien que

( 1 7 ) Sémiotique I . op. cit., p . 230. L'extensivité des structures modales est,


par voie de consequence, une cornposante essentielle de l'identité de l'acteiir, (20) Qu'on y songe : quand bien meme notre hypothese serait rejetee,
c'est-a-dire de sa permanente dans le discours, ibid., pp. 178-179. infirmée ou declarée insuffisante. l'exigence a laquelle elle répond demeurerait :
(18 ) Selon une remarque de Saussure citée pai Benveniste. une suite , une csyllabe » modale ne saurait reposer sur une simple juxtaposition.
(19 ) Valery parle dans les Cahiers d'« ionisation U . (21) Dans la mesure ou une telle interrogation semble n'avoir jamais eté
envisagée, l'evaluation du résultat en est p u r ainsi dire suspendue.
délocaiisé, signifiant la dimension tout entiere, dit extensif (22). Comme souvent. la solution de la difficulté consiste a garder
Nous considérons la division intensif lextensif comme bifurcation bien en vue les données premieres. Si nous reprenons le cours de la
seconde. ce qui nous conduit a nous demander si modalités extenses réflexion de Hjemslev dans les Prolégomenes, ce qui est donné
et modalités intenses peuvent etre discriminées selon intensi f lex- comme premier, c'est le texte, le proces, et la caractéristique qui
tensif. s'impose, nous l'avons déja indiqué, est celle de direction. Rapportée
a l'ordre subjectal, elle vaut comme intention; a l'ordre objectal,
comme orientation. En paraphrasant R . Thom, la directivité du
IV. Modalités extensives et modalités intensives ? proces constitue pour nous le milieu épistémologique dans lequel les
modalités extenses du devoir et du vouloir doivent etre plongées pour
A propos de la relation entre la dimension cognitive et la que la spécialité de leur mode d'intervention dans la chaine appa-
dimension pragmatique, les auteurs de Sémiotique 1 font observer raisse.
que la seconde sert de référent interne a la premiere (23). 11 convient Si la directivité est premiere, elle demande une mise en fonction
également de souligner qu'entre savoir et pouvoir la relation est qui respecte cette priorité. Aussi avons-nous supposé une fonction
plut6t graduelle que catégorielle et que le pouvoir-faire ressortit la missive dont les fonctifs seraient la rémission (statique) et l'émission
plupart du temps, et peut-etre tendanciellement, a un savoir-faire. (dynamique), plus couramment l'arret et la continuation, c'est-a-dire
Enfin, a notre époque, les protheses, de plus en plus sophistiquées, l'arret de l'arrét. Le bloc terminologique se presente ainsi :
du pouvoir-faire implicitent, ainsi que G. Bachelard se plaisait a le
souligner, « d u » savoir : un instrument, remarquait-il, est une
théorie matérialisée. L'indistinction, relative mais il suffit, du savoir
et du pouvoir, et de la science et de la puissance, est un truisme pro-
fitable et qui nous incite a ranger :
rémissif émissif
- savoir comme zxtensi f ;
- et pouvoir comme intensif

Reste a retrouver la meme division entre les modalités extenses,


vouloir et devoir ! Nous pensons que cette division se répete, non par Du point de vue linguistique, ces fonctifs sont implicités par les
gofit maniaque de la «rime», de 1' aéchou ou de la symétrie, mais catégories extenses que sont le temps, le mode et l'aspect(24).Pour le
parce qu'elle est une des clefs de I'intelligibilité de la tension entre temps, c'est assez évident : la durée est interrompue, scandée,
volition et obligalion, tension dont aucune anthropologie sérieuse ne relancée par le jeu de la présentification et de la passéification; le
saurait se désintéresser. Mais de ce fait meme, elle engage des pré- mode positif est I'impératif, si avec Brdndal on fait de l'indicatif un
supposés de grande envergure, dont I'exposé précis dépasserait les terme neutre, impératif qui est bien évidemment le mode de l'ordre,
limites de notre propos. du devoir et qui transforme un sujet d'état en sujet actualisé; enfin
l'aspect oppose les configurations inchoative (tout commencement
est une fin) et terminative de l'arret (toute fin est un comrnencement)
(22) C'est une des lignes de partage entre le binarisme pragois et le struc- et celle continuative de l'arret de l'arret. Aussi attribuons-nous
turalisme danois. La encore. il n'est pas impossible de faire jouer la tension entre
le figural et le figurolif : le figural structural de Hjelmslev est, selon Lo cotégorie
des cas. concenzréléiendu et donc d'ascendance fopologique. tandis que le figural de
Jakobson. selon les Principes de phonologie, est d'ascendance logique. avec I'oppo- (24 ) L . Hjelmslev, « Essai d 'une theorie des morphirnes » et « Le verbe et la
sition privative. et esthé:ique, avec l'opposition qualitative. phrase norninaler. i n Essais /inguistiques. op. cil., respectivement pp. 161-i73, et
(23) Op. ciz., p . 288. 174-20 1 .
devoir a la rémission et voufoir a I'émission : le devoir arrete les sujets - dans la mesure ou les fonctions, les manifestées, I'emportent
que le voufoir enlraine. Ou ce qui revient encore au méme : le devoir toujours sur les formants, les manifestantes, les sujets conservent la
est le répondant des interdits. des tabous, des répressions dont les possibilité de surdéterminer savoir et devoir comme intensifs : a
anthropologues dressent minutieusement les inventaires (25). l'égard de devoir, avec le concept de e transgression~,qui replace,
Mais au sein de ce puzzle mental, nous retrouvons une indication on aimerait dire, voufoir sous I'accent, ainsi qu'on I'observe dans le
précieuse : de méme que le pragmatique servait précédemment de conte proppien;
référent interne au cognitif, ne ressort-il pas que le volitif sert de - enfin il convient de ne pas confondre le contenu syntaxique
référent interne au déontique ? Si te1 est le cas, vouloir apparait d'une modalité extense et la vafeur, le chiffre tensif, qui est la
comme localisé, intensif, et devoir, pour autant qu'on veuille bien sienne : ainsi voufoir et devoir peuvent prendre une valeur nulle et
voir en cette modalité le non-paradoxe d'une dynamique entravée, apparaitre hors d'état de poser I'objet syntaxique spécifique qui leur
comme couvrant la dimension phorique tout entiere. Sous ces revient. Dans le cas de voufoir, nous songeons a ce vers de Baude-
conditions, un réseau modal peut etre proposé : laire : « L'ennui, fruit de la morne curiositén. Dans celui de devoir,
au motif contemporain de la «permissivité». pour lequel on peut
considérer que devoir est affecté d'une valeur nulle et fait place au
faisser-affer.
intenses extenses Enfin, et en divergence avec les auteurs de Sémiotique 1 , les
(non-directives ) (directives ) modalités intersubjectives, ou trans férentiefles, nous paraissent étre
les modalités extensives : dans l'ordre extense : devoir qui en
intensives passant, en circulant d'un sujet a I'autre fonde les hierarchies
pouvoir vouloir
(focafisées) institutionnelles; dans l'ordre intense : savoir qui est au principe de
la transmission, de la diffusion des connaissances. Par convention,
extensives les modalités intenses, pouvoir et voufoir seront dites. sous cet angle,
(défocafisées) savoir devoir
ré férentie 1les.

V. Modalisation et dimensions
Dans le souci de prévenir d'éventuels malentendus, nous aime-
rions ajouter trois breves observations : Les modalités intenses pouvoir et savoir intéressent respecti-
- les modalités intenses peuvent bien évidemment 6tre segmen- vement la dimension pragmatique et la dimension cognitive. Or la
tées et se développer, se démultiplier, mais cette virtualité n'a rien a sémiotique sur ce point tient un discours qui ne coincide pas exac-
voir avec la directivité; tement avec son faire, a savoir qu'elle opere plutot avec trois
dimensions qu'avec deux. Cette troisieme dimension est la dimen-
sion fiduciaire (26) laquelle a pour modalité de base le croire.
Comment la situer ?
(25) Dans notre esprit. il ne s'agit pas de savoir si la dimension éthique 11 semble que l'homogénéité guide vers la réponse. Greimas a
existe. mais de determiner la place qui es? la sienne dans I'économie de la signi-
fication. La réponse kantienne consiste a fonder - contradictoirement ainsi que
rnontré que «le savoir vrai et certain n'est en somme qu'une ques-
Valery 1'a suggéré dans les Cahiers (tome 1 , op. cif., p . 744) - induc!ivemeni
1'. imperatif catégorique u par la paraphrase du : El si ¡out le monde en /aisani
aulant ... Ce qui est risque ici. C'est une approche déductive : sans cette dissension,
(26) Nous n'envisagerons pas ici la question de savoir si cette dimension
cette bifurcation interne a la directivite elle-meme, devoir ne serait qu'un ava!ar,
.
une « variete u de vo!rioir, et banalement sommairement le vouloir d 'un autre .
fiduciaire. située au niveau des signes, a pour répondant figura1 le niveau
thymique.
tion de confiance» (27), de sorte que croire apparait comme une - les modalités extenses du devoir et du vouloir signifient, rela-
modalité également extense capable de régir, diriger aussi bien les tivement a I'objet, une disjonction ou une conjonction avec l'objel
modalités extenses devoir et vouloir que les modalités intenses savoir de valeur; relativement au sujet, ce dernier se conjoint a cette
et pouvoir (28). La prise en charge des modalités intenses (savoir et conjonction elle-meme ou a cette disjonction, puisque c'est a cette
pouvoir) par le croire aurait pour aboutissant syncrétique la magie, condition immanente que les simulacres manifestés (Greimas). les
laqueile intéresse les programmes d'usage, tandis que la prise en projections du sujet (Freud) équivalent a ses conduites «vécues».
charge des modalités extenses par le croire signifierait la faclicilé Freud en effet note, a propos du « masochisme moral », «que la
meme de I'existence au sens ou Greimas parle volontiers d'« illusion conscience morale devient d'autant plus sévere et sensible que la
référentielle», d'iiillusion subjectives : ici prendraient corps personne s'abstient d'agressions contre d'autres» (30). Ici, le sujet
l'illusion déontique (croire-devoir ) et l'illusion volitive (croire- éthique («La conscience moralen), bien que le sujet pragmatique
vouloir ) qui impulsent les parcours. soit disjoint de I'objet de valeur ( a La personne s'abstient 4.
Le dilemme serait le suivant : croyons-nous ce que nous voulons ? condamne moralement la conjonction du sujet volitif avec la valeur;
Ou bien : voulons-nous ce que nous croyons ? Dans le premier cas, - la modalité extense du croire signifie une conjonction ou une
croire est régi, dans le second, régissant. Si la magie et la facticité disjonction avec la valeur de la valeur (31).
ordonnent les existentes, alors c'est le deuxieme parti qui doit etre La modalisation est certainement une des « voies royales» pour
tenu pour pertinent. Et par égard pour I'homogénéité, nous sou- la compréhension de I'économie de la signification et, a un moment
lignerons que la dimension, missive quand elle est orientée vers le ou a un autre, les questions majeures rappellent I'attention. Nous en
sujet. jonctive quand elle est orientée vers I'objet, sert de référent signalerons hitivement deux.
interne a la dimension fiduciaire. Des lors, les modalités extenses La premiere concerne le lien a établir entre modalisation et
peuvent se constituer en réseau autonome : la fiducie dirige la prédicalion. Les deux problématiques sont abordées séparément,
-
jonclion. Les catégories fiduciaires tres évidentes du bon et du - alors que leur rapprochement est a priori heuristique puisque du coté
mauvais controlent, nous semble-t-il, les catégories déontiques de de la modalisation nous sommes en présence d'un inventaire, en
l'inlerdit et du permis ainsi que les catégories volitives de l'attrayant droit sinon encore en fait, fermé tandis que du c6té de la prédi-
et du repoussanl (29). cation, nous sommes ... en proie a un inventaire (relativement)
L'intégration de la modalité fiduciaire du croire dans le train ouvert. Au nom du parallélisme possible entre phemes et semes, on a
déterminatif que nous nous efforcons de mettre en évidence pensé un moment que le travail de réduction effectué a propos des
constitue un enrichissement notable et chacune des catégories phemes (32) pouvait également etre envisagé pour les semes (33).
modales en recoit un gain de précision : L'entreprise n'a pas abouti, probablement parce qu'elle était mal
- les modalités intenses du savoir et du pouvoir sont rectrices et engagée. Le seme appartient d'abord a une classe prédicalive qui doit
rétrospectives;

(27) A J . Greimas. Du sens 11, op. cil., p . 130. (30 ) S. Freud, « Le probleme économiqtie du masochisme », in Névrose.
(28) K . Togeby a montre que la distinction inlensiflexlensif était amena- psychose el perversion. Paris. P.U.F.. 1973. p . 297.
geable, in Slmciure immnnenle d e la langue francaise, Copenhague. Nordisk Sprog- (31 ) Cf. Sémjorique 2, op. cil.. p. 246.
og Kulturforlag, 195 1, p . 147 et suiv. Tout porte a croire qu 'll en va de meme .
(32 ) Cf . R . Jakobson « Principez de phonologie » , in Elérnenfs de linguis-
pour la distinction inlenselexfense. cique générole, Paris. Minuit. 1963, pp. 127-131.
(29) Ce dernier couple est emprunté a M . Merleau-Ponty. qui lui-meme (33) <:Theoriquement. il est aisé d'imaginer que la combinatoire d'une
1'ernpruntait a Koffka :- «Le sujet percevant cesse d 'étre u n sujet pensant vingtaine de categories semiquec (nombre comparable a celui des catigories phe-
"acosnique ", e! l'action, le sentiment. la volonté restent a explorer comme miqoes mises a contribution par une langue naturelle quelconqne) puisse produire
autant de maniires originales de poser un objet. puisque u n "objei apparail une qcantite de simemes telle qu'elle satisfasse a!ix besoins d'une langue naturelle
alirayatzl ou repoussnnl, avant d'apparailre noir ou bleu. circulaire ou carré",, in ou de toute zutre semiotique . Les catégories semiques , ainsi inventoriees , contien-
Phénornénologie de In perceplion, Paris. Callimard. 1976. p . 32 (c'est nous qui diaient sans aucun doute l'ensemble des universaux dn langage. », in Sémiofique l.
soulignons ) . o p . CI!.,p. 333.
etre posée comme telle, ou bien releve d'une strate déjinitionnelle. Et une diffusion, une propagation, une saturation du proces par le sujet
dans la mesure oii I'une et l'autre sont définies en extension, la (35); les modalités intenses sont plut6t objectivantes et cumulatives,
définition du seme doit également etre envisagée de ce point de vue capitalisables sous forme de « trésors».
- a quoi I'on n'avait guere songé. Bref, on a voulu connaitre les Mais ce partage reste tendanciel. Ainsi la modalisation déontique
parties avant de connaitre (bien entendu imparfaitement) le tout. est attachée a devoir, mais avec non moins de force a il est nécessaire
Pour nous, au rebours, le bon et le mauvais, l'interdit et le permis ..., de ... Comme un terme n'est qu'une « station » qu'un a arret B d'un
appartiennent a une classe modale dont la caractéristique formelle gradient modal, la modalisation est développable et orientable en
consiste dans les relations de dépendance (détermination) entre les mettant l'«accent» tantet sur le sujet, tantot sur l'objet. A cet
réseaux associés aux modalités de base. égard, si I'obligation est orientée vers le sujet, la nécessité intéresse
La seconde question-gouffre concerne les relations entre forme davantage l'objet, mais la linguistique nous apprend que la place de
et substance. Dans la grande étude intitulée «La stratification du l'accent est variable. Envisageons donc cette catégorie de la néces-
langagem, Hjelmslev considere que les valeurs, en l'acception sité et situons-la sur l'isotopie de l'instrumentalité, celle des pro-
ordinaire du vocable, ne sont pas du ressort de la forme et les grammes d'usage : elle se laisse d'abord projeter sur le carré sémio-
abandonne a des disciplines, probablement subalternes ou auxiliaires tique, ce qui constitue un premier développement :
dans son esprit, qui traitent de la substance du contenu (34). Sans
prétendre épuiser cette question, il est possible de renvoyer certains
arguments de Hjelmslev. De facon naive, les modalités extenses que utile superflu
nous envisageons sont proches de l'analyse proposée dans La caté-
gorie des cas pour la « premiere dimension » qui a pour pele positif
le « rapprochement » et pour pele négatif l'aéloignement s. mais indispensable
également de la catégorie du mode. Hjelmslev note lui-méme que ces
catégories casuelles sont tant6t portées par les cas, tantijt par les
prépositions. Les modalités objectales (le bon et le mauvais, I'interdit Les relations de contradiction étant graduelles, des positions
et le permis, l'attrayant et le repoussant , et probablement quelques intermédiaires, des « crans», peuvent étre reconnus qui iraient, par
autres ...) que nous avons relevées sont par elles-memes jonctives et exemple, du pus tout a fait indispensable au presque inutile. La
les unes a l'égard des autres interdépendantes. projection sur le carré ressortit a la démardtion, tandis que ce tra-
vail sur le continuum releve de la segmentation. Ces opérations
aspectuelles sont universelles. Mais les parcours qu'elles proposent
VI. Modalisations subjectivantes et modalisa- n'ont pas la meme orientation. 11 semblerait que le parcours conjonc-
tif:
tions objectivantes ?
On aura remarqué que les structures modales présentent une
directivité tantot objectivante. tantot subjectivante. Sans étre
superflu ------+ indispensable -A utile
exclusif, le partage entre modalités exienses (croire, devoir et vou-
l o i r ) et modalités intenses (savoir et pouvoir) semble bien repro-
fCt pour l'objet subjectivant puisque le terme ad quem, l'utile, est
duire cette double orientation : les modalités extenses sont plut6t
défini ainsi par le Micro-Robert : «Dont l'usage , l'emploi est ou
subjectivantes, comme si la subjectivation devait s'entendre cornme
peut étre avantageux (a qqn., a la société), satisfait un besoin (sur-

(34 ) Cf.Essais linguisliqcos, op. c h . , p p . 59-61


(35 ) Pour Hjelrnslev, ce lien est de droit , ibid., p . 171 .
tout matériel)». Modalisé comme utile, l'objet devient tres claire- - avec le sub-objet qui nous fait assister a une identification,
ment ce que nous avons proposé d'appeler ailleurs un sub-objet (36). une assimilation de l'objet et du sujet, ce dernier n'a plus seulement
Inversement, le parcours disjoncti f : I'objet : il es( l'objet, objet interne, prothese ...
- avec I'objet, la conjonction apparait comme un terme
complexe maintenant la différenciation des deux actants : le sujet a
b ulile
- - inutile )- super flu l'objet, ou bien, en suivant Benveniste l'objet es( au sujet;
- dans le cas de l'abjet, nous sommes en présence de la « mort
des objets instrumentaux, de leur abandon, de leur délaissement, de
semble objectivant puisque le superflu est «ce qui est en trop» - et ces proces (« périmation », « désuétude », « obsolescence s...) par
meme davantage : l'objet ne se change-t-il pas ici en t abjel r ? Le lesquels l'objet se met a inexister : l'objet en tant que formant survit
sujet et l'objet sont ici dans la dépendance d'une fonction qui leur a sa << mort » en tant que fonctif subobjectal.
assigne des valeurs corrélatives, mais dont les termes-limites Récapitulons. Les modalités intenses (savoir et pouvoir)
seraient d'une part I'identification dans le cas du sub-objet, d'autre configurent l'objet en lui-meme et poursuivent une optimisation de
part, mais le terme n'est pas entierement satisfaisant, la disjonction, son efficacité; les modalités extenses, en fixant la jonction, centra-
le rejet de l'abjet. L'impact des modalités extenses est fondé sur le lisent l'objet dans le cas du sub-objet. le marginalisent dans le cas de
fait que sujet et objet sont des « points d'intersection de faisceaux de l'abjet.
rapports» (Hjelmslev) et donc déformables. Le tableau suivant tente Ainsi la modalisation déborde, dans le cas du francais, la liste
de faire apparaftre ces tensions : des verbes en -oir : il esl superflu de ..., il est indispensable de ...,il esl
utile, ou inulile de ... sont d'aussi bonnes modalisations que les autres.
Ou plut6t : le cas de ces verbes en -oir ne doit pas etre envisagé
comme un schéma modal, c'est-a-dire comme un dispositif qui
concentrerait. monopoliserait les fonctions modales, mais seulement
dénominations abjet objet sub-ob jet comme un usage modal, dont l'explication doit etre recherchée a ce
niveau supérieur d'abstraction que nous avons entrevu.
définitions
/
disjonction conjonction identification
syntaxiques VII. Vers un schéma modal ?
définitions etre a En elle-meme, une modalité est ce que Saussure appellerait une
« inexister » (=avoir) etre «espece» (37). incertaine et tributaire de la sagacité des lexico-
énoncives logues. Du point de vue fonctionnel, elle apparaitra, selon la posi-
tion qu'elle occupe dans la chaine, comme directrice ou dirigée.
Ainsi dans faire-savoir, faire est directeur et savoir dirige; l'inverse
dans savoir-faire. Mais il est probable que ces glissements d'ordre
L'objectivation et la subjectivation d'une grandeur sémantique catégorial s'accompagnent de nodifications, d'accommodations
entrent donc dans le champ modal. Kappelons que la grandeur est sémiques. Cette distinction (directeur/dirigé) permet de traiter
située ici sur l'isotopie'instrumentale. Le principe consiste donc dans relativement facilement les modalisations apparemment réflexives
le fait de soumettre le statut de l'objet au mode de jonction : du type faire-faire, voiiloir-vouLoir, etc. 11 y a répétition, redou-
blement, gémination, parce qu'il y a différence.
.
(36) Cf . C1. Zilberberg aVoies de l'esthétique >>. in Regards sur I'es(hétique.
Bulletin du G.R.S.L., VIII, 35. septembre. p . 37.
(37 ) F . de Saussure , Cours d e finguistique générale, Paris , Payot , 1962, p . 62.
Estimer que la réflexion sur les modalités ne saisit qu'un usage
modal revient a dire, toujours a la suite de Saussure, que nous
appréhendons moins les valeurs modales que des significations
modales. Du point de vue terminologique, nous entendons par deixis deixis
schéma modal le systeme des fonctions différentielles de chaines
positive - - négative
implicitées dans les valeurs modales et « connaitre» une modalité
signifierait qu'on soit en mesure de dire si elle est extense ou
intense, émissive ou remissive, extensive ou intensive, subjectivante
ou objectivante. Pour nous en tenir a ce qui a été propose. Sous cette
condition, on devrait aboutir a des descriptions comparables a celle Sémiotique 1 désigne sous le nom de deixis une « dimension L..)
que propose Hjelmslev de la consonne r dans les Essais linguisfiques qui réunit, par la relation d'implication, un des termes de l'axe des
(38). contraires avec le contradictoire de l'autre terme contraire. On
A partir d'un te1 schéma modal, s'il est jamais atteint, les reconnait ainsi deux deixis : l'une (Sl-non S2) est dite posifive,
combinaisons modales étudiées par Greimas et par Coquet seraient l'autre 62-non S11 négative L..),» (40). Mais I'orientation, on aime-
rait dire l'ébranlement, n'apparait qu'u a la suite de la projection sur
dans le plan du contenu des «syllabes» modales justiciables des
le carré sémiotique de la catégorie thymique eupho-
procédures habituelles pour autant que ces dernieres traitent en
priorité les conversions, les défectivités, les syncrétismes. Les rieldysphorie ».Autrement dit, le carré sémiotique ne propose que
des valeurs-formes et seule la phorie est en mesure de transformer
modalités, envisagées un instant pour elles-memes, sont clairement
médiatrices et l'élasticité du discours - cette énigme - leur doit ces valeurs-formes en valeurs-fins.
apparemment beaucoup : tant6t elles diffusent a travers tout le Mais ces memes données peuvent itre envisagées sous un jour
proces telle ou telle figure - quand la relation s'établit de la différent. En premier lieu, Sémiotique 1 demeure, sur ce point
compétence vers la performance -; tant6t elles concentrent le proces comme pour maint autre, attaché a I'enseignement de Hjelmslev
dans telle séquence - quand la relation s'établit de la performance pour qui le proces présuppose le systeme (411, mais le point précis
vers la compétence. que nous considérons, l'opposition des deixis, indique que le proces
Pour ce qui regarde ce schéma modal, nous soupconnons les présente un «plus» par rapport au systeme : cette phorie est géné-
demandes qu'il doit satisfaire. En premier lieu, il ne doit jamais ralrice, potétique, c'est-a-dire que son developpement, son progres
manquer a la directivité, a la phorie du proces. aux attentes et aux seul suscite les parcours, les seuils, les bornes, les espaces. au sens ou
détentes qui le scandent et nous sommes enclin a penser que les Valéry déclarait a propos de la mémoire : «Ce qui fut le marcheur
modalités chiffrent, chacune a leur maniire, le temps. Mais les devient le chemin» (42). Si la comparaison est valide, la présuppo-
rnodalités ne sont pas seulement chronopoiétiques, elles sont éga- sition, l'antéposition du systeme par rapport au proces apparait
lement topopoiétiques et, a ce titre, elles accompagnent les sujets et meme, jusqu'a un certain point, comme un manquement par rapport
les objets dans leurs parcours et leur permettent de passer d'une au principe d'immanence : il n'y a pas d' avant du proces sinon celui-
deixis a l'autre, en établissant entre les deixis du carre sémiotique la meme que le proces émet ou se donne par convention.
une communication. En second lieu, la mise en jeu de la dimension thymique, que
On sait que le carré sémiotique (39). réduit a son armature Sémiotique 1 presente comme une << surdétermination », ressortit
logique, se presente ainsi : pour nous a une catalyse, et du point de vue opératoire, malgré les
--
(38) Op. c i f . ,pp. 80-82.
(39) Cf. Sémiolique l . op. cil.. pp. 29-33; pour les interpretaticii catastro- (40) Sémiolique 1 , op. ci: .. p . 87 ; cf. egalement A .J. Greimas et Fr. Rastier ,
phiqucs du carré semictiqtie. voir J . Petitot et R . Tliom, <~%mio!ique et theorie «Les jeux des contraintes sérniotiquesa, in Du sens I , op. cil.. pp. 135-155.
des catastrophes ,>,Ac:es sétniotiques - Documenfs. V , 47-18, 1983. (4 1 ) Cf . Prolégom.?nes. op. cit.. pp . 55-57.
(42) Cahiers. tome 1, op. cif ., p . 1215.
mises en garde de Hjelmslev. a une catalyse de catalyse. L'opposi- non-valeur et disjoint de la valeur avec l'espace attractif, défensif (le
tion axiologique des deixis est moins a fonder que fondatrice et ce « bon» espace) qui voit le sujet disjoint de la non-valeur et conjoint
fondement demande qu'on recoure a une fonction thymique, a la valeur (45).
laquelle, sommée comme toute fonction de « s'aspectualiser », aurait La modalisation, qui éclaire et motive la narrativité, est a son
pour aboutissants aspectuels les modes de jonction ordinaires. La tour éclairée et motivée par l'aspectualisation. Selon quelles voies ?
phorie dirige la jonction non pas directement mais par l'interven- C'est ce que nous allons maintenant aborder.
tion, I'intercession de l'aspectualisation. Le jeu de I'utile et du
superflu (43). que nous avons envisagé plus haut, a mis en présence
une deixis conjonctive, celle de l'ufile, dont le ressort syntaxique est VIII. Place de la modalisation dans le parcours
le manque et une deixis disjonctive, celle du superflu, dont la génératif
dynamique, le ressort syntaxique est I'exces (44).
La jonction met en scene la valeur et faif communiquer l'espace La place de la modalisation dans le parcours génératif reste une
répulsif, rétensif (l'espace «mauvais») qui voit le sujet conjoint a la énigme. Ou plutot, si l'adéquation est satisfaite, l'arbitraire réclame.
Le niveau sémio-narratif de surface présuppose l'acquisition des
compétences modales par le sujet, mais du mtme coup l'insertion du
(43 ) Cf. A J . Greimas, De la modalisation de 1'&e u. in Du sens I I , op. palier modal fait difficulté eu égard aux structures profondes : ni la
cil., pp. 93-102, que nous prolongeons; cf. également C1. Zilberberg, «Etat de la
.
nébuleuse symbolique n in Essai sur les modalilés tensives. Amsterdam J .
Benjamins, 1981. pp. 117-150. ou nous avons tenté un inventaire des principaux
. déduction hjelmslevienne, ni la dérivation, ni la présupposition, ni
la conversion, par quelque « bout» qu'on les prenne, ne satisfont.
registres modaux . Nous avons suggéré ailleurs (46) certains aménagements, lesquels
(44) La dépendance du paradigmatique (alternatif) a l'égard du syntagma-
tique (jonctif) que nous avons observée a propos de I'utile el du superflu. n'est pas
consistent dans un feuilletage plus serré qui étend la sémiosis, pour
casuelle mais universelle. Et pour I'indiquer nous envisagerons brievement un le plan du contenu, sur cinq niveaux :
groupe de modalites intéressant la dimension cognitive. Relativement a la circula-
tion des messages, le fairc informatif a pour répondant le faire réceptif qui doit
statuer sur la clarté et lebscurité du message qui lui cst adrcssé. Mais cette classe
- N1 : niveau tensif -
prédicative que 1'on peut ainsi déployer : - N2 : niveau aspectuel
clair - N3 : niveau modal
4"
rnanifeste herrnetique
-
-
N4 : niveau
N5 : niveau
narratif
discursif
a . comme les autres, une assiette syntaxique :
Dans cette optique, chaque niveau intermédiaire recoit, conver-
1
1 1
tit, c'est-a-dire déploie et fournit, selon une métaphore qui va de soi

m
clair obscur
si l'on considere que chaque niveau contrhle, gere un certain type de
conjonctf disjonctif
deixis S: :d valeurs (47). Le niveau modal N3, dans ces conditions, est «coincé»
du ra
entre le niveau aspectuel N2 et le niveau narratif N4 : ~ d é b i t e u»
non-rnanque / non-disjonctif non-conjonclif 1 manque
(
L
rnanifeste herrnetique
J (45) L'interdéfinition, prisée par Hjelmslev, est quelque peu illusoire :
.
valeur. jonction. direclion sont moins des définissants que des « points de vue »
Nous aputerons, sans plus, que la deixis du manque est retensive. rémissive, c'est-a-dire des commodites, et pis encore selon Valery : des expédients.
finalement sous le signe de la fermeture et de l'attente, mais que pour un Mal- (46) Cf. Sémiotique 2 , op. cit.. pp. 9?-100 et 242-246.
larme, par exemple. la deixis du non-maiique n'est pas recue comme telle : la (47) Nous ne traiterons pas ici de N1. niveau ab quo, ni de NS. niveau ad
diffusion du message est jugée excessive et l'hermétisme vient rétablir les indis- q w m , qui posent chacun a leur fzcon un probleme particulier en raison de leur
pensables limites. place dans la cliaine déterminative.
l'égard de N2, ecréancier » vis-a-vis de N4. Etablissons d'abord la Mais ni la catégorisation déontique ni la catégorisation volitive
« dette » de N2 a N1. Le niveau NI, niveau tensif, phorique, a pour ne paraissent intelligibles sans la traversée du niveau aspectuel N2
fonctifs universels la rérnission, l'arrét, qui sont rétensifs, et qui rnet en forme les données tensives : l'exces procure a la moda-
l'érnission, la continuation, qui sont détensives. Ces fonctifs univer- lisation déontique ce qu'il faut bien appeler son objet : n'est-il pas
sels (48) donnent, par conversion (49). le niveau aspectuel N2, selon cela meme dont le sujet aspire a se disjoindre ? Le manque fait de
des voies auxquelles le principe de participalion aurait au moins rnéme pour la rnodalisation volitive : le manque et la négation du
autant de part que le principe d'exclusion jugé jusques ici seul rnanque fixent le sujet, rnotivent son parcours et convoquent le
pertinent : lorsque la rérnission est dominante, elle procure la sail- ternps.
lance, « mere» des limites au niveau figuratif, c'est-a-dire l'inchoa- Ce niveau modal N3 apparait, rapporté aux autres, comme un
tivité et la terminativité, et la démarcalion au niveau figural; lorsque niveau critique dans la rnesure 06 il recueille, assimile les tensions
l'érnission est dominante et la rérnission dominée ou récessive, elle propres a NI, nées du commerce de 1'arrt.t et de la continuation,
procure la passance, «miren des degrés et des seuils au niveau rnais aussi les sornmations propres a N2, appréhendées a travers
figuratif, c'est-a-dire de la durativité, du rythrne et du tempo, et la 1'« excessivité » et la « défectivité m. Mais ce niveau modal N3 n'est
segmentation au niveau figural. pas seulement un récepteur : il transforme ces tensions et ces
sornmations en proces, en programmes disjonctifs et conjonctifs :
disjonction d'avec I'exces et le manque; conjonction avec les néga-
IX. Centralité de I'obligation et de la volition tions respectives de l'excis et du rnanque. Et somme toute. il fournit
a N4 - le niveau narratif - ses raisons, et dans la terminologie sug-
Si le principe de participation est dominant - c'est l'un des gestive proposée par R. Thorn, l'aspectualisation en N2 et la moda-
postulats profonds de la glossématique - le manque et l'exces sont lisation en N3 sont les voies par lesquelles les prégnances tensives et
partiellement descriptibles, déductibles a partir des données figu- missives aboutissent aux saillances narratives de N4.
rales de l'aspectualisation : l'exces peut étre décrit comrne une
reprise de la passance sur la saillance, comme la discontinuation d'un L'enchissement de N3 entre NI-N2,d'une part et N4 d'autre
arrit; le rnanque, a son tour, peut étre envisagé comme une ernprise part peut Etre esquissé de la rnanikre suivante :
de la saillance sur la passance, comme un arrét de la continualion,
comrne si la phorie était inhibée en son devenir.
Le niveau modal N3 ne r e ~ o i tpas directement les données
tensives (jeu de la tension et de la détension) et missives (jeu de
l'émission et de la rérnission) afférentes a N1 mais par l'entremise, dominante dominante
narrativité N4
par l'intercession de N2 : la rérnission instruit la modalisation déon- disjonctive conjonctive
tique, que nous ne parvenons pas a séparer de l'arrét (501; l'émission,
pour sa part, instruit la modalisation volitive. modalité N3
dominante
dknliq.e
dominante
volitive
I
.
(48 ) Qui ont eté entrevus plus haut p . 5 .
(49) 11 nous semble qúe c'est plut6t La conversion hjelmslevienne qne la
aspectualité N2
dominante
excessive ,1 dominante
défective

conversion greimassienne qui est ici requise. dominante dominante


(50) Cette assignation ne devrait pas surprendre puisqu 'elle reprend, dans un tensivité N1
registre a peine decalé, la negation de realisation desiree ,, qui etait, pour le
rérnissive émissive
fondateur de Ia glossématique, une des dimensions de la categorie du mcde : cf.
Essais linguisíiques. o p . cit., p. 171 .
X . Modalisation et énonciation tutives des systemes axiologiques pérennes, souvent transculturels,
ont une temporalité particuliere, des phases, une vitesse, un rythme,
Le dernier point a aborder concerne le lien (ou l'absence de lien) une dynamique, qui ne sont ni ceux des valeurs déontiques attachées
entre la modalisation et l'instance de l'énonciation. Cet examen doit a devoir, ni ceux des valeurs volitives attachées a vouloir.
etre entrepris puisque les analyses concretes ont montré combien Réciproquement il serait impensable que les modalités intenses,
I'acquisition des compétences modales extenses (déontique et voli- dirigées, savoir et pouvoir n'entretinssent aucun rapport avec le
tive) était décisive pour l'institution du sujet. Est-il posible que ceci temps. Et comme le temps est divers, il suffira de dire que les
soit étranger a cela ? Nous ne le croyons pas. modalités intenses convoquent - autant qu'elles en procedent une-
De l'instance de l'énonciation, nous ne savons qu'une chose, a autre temporalité : celle. chronique, des consécutions :pouvoir, dirige
savoir qu'elle s'appréhende comme un je-ici-maintenanf. Si, comme ordinairement les algorithmes pragmafiques ou techniques (recettes,
nous sommes portés a le croire, le niveau N1 est un niveau implexe modes d'emploi, procédures ...1, et assigne impérativement a chaque
oii le temps figural (avec I'allendu et I'advenu) et l'espace figural segment un segment antécédent et un segment subséquent, lesquels
(avec le fermé et I'ouvert ), collaborent et se catégorisent, les moda- ensemble entrent en relation exclusive; savoir désigne couramment
lités, notamment extenses, doivent entretenir des rapports affini- les algorithmes démonstrati fs ou persuasi fs (syllogismes, protocoles
taires avec le ici-maintenant de l'énonciation et peut-6tre média- déductifs, méthodes de validation ...1.
tisent-elles la distance, la dissension intime entre le subjectal investi Cette bifurcation du temps nous parait plus que raisonnable. Si
dans I'énoncé et le subjectif déclaré dans l'énonciation ? l'économie de la signification a recu l'attention nécessaire, la
Ici un certain nombre de présomptions, les unes au nom de dynamique de la signification nous parait avoir été négligée et a ce
l'arbitraire, les autres au nom de l'adéquation, se font jour. Tout titre il semble plus que probable que les formants temporels
d'abord, épistémologiquement parlant, il ne s'agit pas. il ne s'agit convenus (le passé, le présent et le futur) changent de valeur selon
plus d'opposer le temps a l'espace, mais le temps au temps, l'espace a la temporalité qui les saisit; pour le temps mnésique et expansif des
l'espace. simultanéités, l'attendu et l'advenu n'ont pas les mimes valeurs que
S'agissant du temps. ou de l'immanence. a partir de l'opposition pour le temps chronique : ce sont plut6t des termes complexes,
présentlpassé, la temporalisation bifurque et fait jouer l'un avec l'advenue de l'attendu, mais surtout peut-etre l'attenle de l'advenu,
l'autre, l'un contre l'autre, le temps mnésique des simultanéités et le qui retiennent et operent.
lemps chronique des consécutions. Et, sous cette condition, il est clair Si bien que nous devrions prévoir comme deux degrés de
que les modalités extenses, directrices, croire, devoir, vouloir (511, pertinence : une pertinence faible, « atone S , afférente aux relations
appartiennent, de droit comme de fait, a la mnésie : ne tiennent-elles intra-systématiques, et une pertinence Corte, riche, « t o n i q u e ~ ,
pas leur directivité, leur énergie modale, de cette caractéristique afférente aux relations inter-systématiques. Dans le cas qui nous
mnésique que nous leur avons supposée ? L'essentiel d'ailleurs n'est retient, ces formants formels (passé, présenl, fulur ) entrent dans la
pas la : la compacité du temps étant défaite, une temporalité dialectíque saussurienne de I'arbitrarité et de la motivation puisque
multiple, différentielle, en un mot une polychronie (521, devient leur définition au titre de foncli fs dépend du systeme, en l'occur-
envisageable. Si le structuralisme s'est efforcé justement d'carchi- rence du systeme chronique ou mnésique, qui les accueille. Les
tecturerm la signification, il est temps, peut-etre urgent, de la formants sont situes a I'intersection, au point de rencontre, de
« musicaliser >> : les valeurs fiduciaires attachées au croire, consti- contact de deux systemes, ou davantage, et la valeur manifestée est
comme I'émissaire du systeme instantanément sélectionné. L'effet de
« froisseinent S , de « frottement » des valeurs les unes contre les
(51) Si le réseau etait díirnent établi ... il suffirait en principe que la carac- autres est dans la dépendance des relations inter-systématiques : le
téristique fCit déinontree pour l'une E'eníre elles pour que nous soyons fondes a passé sera-t-il un passé chronique (vl associé a S11 ou un passé
l'iniputer aux autres : nous n 'en sonimes pas la. mnésique (v2 associé a S2) ? Cette interrogation a pour condition de
(52) Terrne reve a partir de celui de polyphonie. possibilité, nous semble-t-il, ce que nous aimerions dénommer une
systérnaticité duelle, appariant un systerne S1 et un systerne S2. cornrne dans ces jeux de cordes ou une équipe a telle extrémité essaie
S'agissant de l'espace figural, de la rnanifestation dont l'articu- d'entrainer l'autre et d'annexer par éviction, par expulsion. l'espace
lation universelle sernble fermélouverl, les rnodalités, si la catégo- que la vaincue occupait. Les rnodalités intenses, pouvoir et savoir,
risation premiere est bien extense/intense, sernblent se partager sont du point de vue spatial, réglées par l'opposition de l'ouvert et du
ainsi : les rnodalités intenses (sa'voir et pouvoir ) sont associées a un fermé, rnais accentuent le p6le fermé : l'objet pragrnatique, le
cloisonnement de l'espace, a des sécessions, a la forrnation de « po- patient, se circonscrit dans l'espace dynique du pouvoir; l'objet
chesw, a une territorialisation incesante et d'ailleurs énigmatique cognitif, le secret, se circonscrit, fui, dans l'espace discrétionnaire du
(53), et donc en relation avec le fermé. Pour ce qui regarde la savoir. Si la division, la schizie de I'espace est la raison (ou la
modalité du savoir, la cl6ture vaut autant pour l'objet que pour le déraison) de la spatialité et fait de toute liaison, de toute solution de
sujet : l'objet se referrne sur son secret (aujourd'hui) ou sur son continuité la résorption d'un rnanque, il sernble que la ternporalité
mystere (autrefois), rnais tandis qu'il faconne l'objet cognitif, le sujet reprenne rnais en les inversant les rnernes données : la rnerne et
découvre les bornes de sa propre cornpétence épistérnique et la insciente nécessité, qui associe la spatialité a la division, associe le
dirnension événementielle de I'acte cognitif apparaitra. si ce dernier ternps a l'ouvert, l'indivision. C'est, une fois de plus, de Valéry que
a lieu, cornrne la rnise en cornmunication, le raccordernent de deux nous nous recornrnanderons : « 11 y a dans la pensée - quelque chose
espaces auparavant disjoints, étrangers, aveugles I'un a l'autre (54). qui doit se représenter par une valeur continue - (cornportant des
Ce n'est probablernent pas sans raison que le connaitre est si fré- singularités et des zéros)-. (...)» (56) au norn de quoi le poete se
quernment associé au voir. trouvait fondé a affirmer : « Ce que je suis est une attente perma-
Quant a la rnodalité du pouvoir, son espace figural est égalernent nente, générale ... (c'est ici la fonction a déterrniner, la forme)» (57).
un espace clivé par les fonctifs du faire. L' agir efficace d'un agent Et par l'attente (cette hypostase du déja ) aussi bien que par le sou-
releve d'un prernier espace, associé par contraste a un espace du venir (cette hypostase du encore ), le sujet ouvre le ternps ... au-dela du
subir, occupé par un patient. A rnoins que par un renversernent, qui ternps. Seuls les rnots des poetes ont ici la juste proportion :
a valeur d'événernent, le résister du patient ne change corrélati-
vernent l'agir de l'agent en faillir. L'objectivité ordinaire a pour Nous voyons s'éclairer de lueurs formidables
assiette, pour scene, une spatialité figurale ou le faire est en La vitre de l'éternité. (58)
instance. réclarné par l'agir de l'agent et le résister du patient (551,
Et si la spatialisation s'accornplit en installant le fini dans
l'infini, la ternporalisation, elle. s'éprouve en revant l'infini dans le
(53) R . Thom présente ainsi le dilemme : « (...) la structure globale de
fini (Baudelaire (59)). Chiasrne étrange autant que profitable. Peut-
l'espace provient-elle d'une agrégation invariante de domaines engendrés par (ou Etre indispensable.
associés) a des accidents locaux (these de Mach) o u , au contraire (these Cette double bifurcation du ternps et de l'espace, tous deux
d'Einstein), les accidents lwaux sont-ils de purs "épiphénoménes", manifesta-
figuraux, est la ressource de la syntaxe et perrnet de cornprendre la
tions d'une tension lwale de l'éther indifférencié qui est le substrat de toutes
choses ? » , in Modeles maihémaliques de la morphogenese. Paris. Ch. Bourgois. prédilection de Valéry et de Brfindal pour la syntaxe. Si l'espace est
1980, p. 1333 - dilemme qu'il résout ainsi : e J e verrais volontiers I'archétype divers, on cornprend que la perspective s'identifie pour Valéry a la
fondamental de la notion d 'espace, ['Urbiid de la spatialité. dans 1'irnage d 'un
point centre organisateur. qui s'étoile en une configuration wus-tendant tout un
espace associén, ibid., p . 137.
(54 ) Cf. Sémiorique 2, op. cil., p . 210. tion entre actants. pose devant nous un aclanl comme chargé d'un pouvoir d'agir el un
(55) Des Sémanlique simclurale, Greimas placait la constitution de l'objet aulre aclanl comme invesli d'une inerlie > (c 'est nous qui soulignons ). Un peu plus
sous le controle des catégories modales : «Dire qu'une catégorie modale prend en loin , Greimas aputait : loin , Greimas aputait : 1 'opposition sujellobje~ <iserait
charge le contenu du message et l'organise en établissant un type déterminé de une modulation du pouvoir J. ibid., p. 134.
relation entre les objets linguistiques constitués, cela revient a reconnaitre que la (56 ) Cahiers. tome 1 , op. cil.. p . 1267.
structure du message impose une certaine vision du monde. Ainsi , la catégorie de (57) Ibid., p . 1270.
la "transitivité" nous force, pour ainsi dire. a concevoir un certain type de rela- (58 ) Victor Hugo.
(59 ) A propos du genie de Delacroix.
syntaxe : «La Synlaxe est, entre autre choses, l'art de la perspeclive
dans la pensée. Le principal, l'accidentel, le circonstanciel, les
relations. sont ordonnées par elle, et rendues possibles par elle»
(60). De son &té, V. Brandal associait le rylhme et la syntaxe,
définie comme udynamique logiques : « L a syntaxe étudie le
rythme intérieur du langage, abstraction faite des mots qui peuvent
y entrer n (61).
La perspective et le rythme, dans l'esprit ou ils sont ici abordés,
se situent a mi-chemin de l'énonciation et de la modalisation.

XI. Pour finir


Les différents points de vue que nous avons appliqués aux
modalités peuvent etre en partie rassemblés dans le tableau de la
page suivante.
En guise de conclusion, nous aimerions souligner trois points .
En premier lieu, cette ébauche de schéma modal, qui s'inscrit dans la
perspective ouverte par Greimas (62), est en concordance pour
l'essentiel avec les acquis de la linguistique structurale et avec leur
reformulation glossématique (63).
En second lieu, ce schéma semble en mesure d'éclairer quelque
peu la question en suspens de la lypologie discursive, qui devra tenir
compte de quelques évidences : la dimension du croire soutient le
discours fidéisle et son corrélat : le discours sceplique; le discours
élhique apparait comme le corrélat du discours hédonisle et le
discours palhémique est probablement l'interface, le lieu de leur
confrontation. Pour les modalités intenses, le discours épislémique

(60 ) Cohiers, tome 1 , op. cit.. p . 4 15.


(61 ) V . Brphdal, Essais de linguiscique générale. Copenhague. E .
.
Munksgaard 1943. p . !38.
(62) Du sens l . o p . cil., pp. 178-180.
(63) A une exception pres : la préséance du systeme sur le pro& - que nous
renversons , d'ailleurs paz souci de noncontradiction : les caractéristiques que nous
avons exploitées sont afferentes au procés. et a son extension. A cet egard , dans le
souci de clarifier la terminologie, nous suggérons la répartion suivante :

extension
/ \extensivite
extensionalite
/'--.
extense intense
/
extensif
l .
intensif
.
oscille entre connaissance validée et connaissance dé faile, ainsi que La modalisation est pour longtemps, et heureusement, une ques-
Valéry I'a établi dans les analyses saisissantes qu'il a données, dans tion ouverte : nous espérons avoir montré que les modalités rele-
les Cahiers, de la surprise. Enfin le discours pragmalique fait lui aussi vaient, pour ce qui concerne leur formalité, de l'épistémologie
osciller le sujet entre puissance et impuissance. Du point de vue générale de la linguistique, et que I'importance qui leur est conférée,
glossématique, la typologie n'est pas une réponse, mais une liste les effets de sens qui leur sont imputés, étaient aussi dans la dépen-
d'interrogations. Que si I'on se donne une conception forte du prin- dance de ces caractéristiques formelles - qui valcnt donc pour les
cipe d'immanence, la question est telle : si te1 discours est dit modalités comme pour le reste.
élhique, que deviennent. uofi passentu les autres dimensions ? Au
nom d'une immanence intraitable, sont-elles converties ? «Désac-
centuées u ? Marginalisées? Récessives ? La pertinence est-elle sélec- (Octobre 1987)
tive ? Exclusive ? Ou bien de l'ordre de la dominance ? Dans La
slralificalion du langage, Hjelmslev remarque incidemment : «Ce
n'est pas dire qu'il ne faille pas les distinguer; seulement séparer et
distinguer n'est pas la meme chosen (641, ce qui signifie qu'un effort
typologique doit intégrer dans te1 discours dominant, posé comme
centre organisateur, les autres dimensions. Bref, il s'agit de
discriminer des totalités significatives par les différences memes qui
les ordonnent les unes par rapport aux autres.
En dernier lieu, l'investigation des modalités n'a d'intéret que
dans la perspective des destins modaux, des parcours modaux, des
tensions intra-modales (65) et intermodales qu'elle met a jour. Nous
songeons a cette hésitation que connait le «coléreux», dans les
termes od Greimas I'a décrit (66). suspendu entre le désir de se
venger et celui de pardonner (67); nous songeons a la configuration
du reviremenl dans le théitre racinien selon les termes indiqués par
R. Barthes (68), véritable calaslrophe modale intervenant, semble-
t-il, sur toutes les dimensions : «etre, c'est non seulement 6tre
divisé. mais c'est etre retournéu.

(64 ) Essais linguirtiques. op. cit., p . 59.


(65) Nous entendons par la que I'unité correcte devrait Etre non pas une
modalité. mais le couple moda1 propre a chaque dimension : ainsi lorsqu'on parle
de vouloir, il conviendrait d'indiquer que devoir est présent, mais affecte d 'une
valeur nulle; celui qui prévoit s'attend a ne plus Etre surpris. et ainsi de suite. Nous
suivons Hjelmslev quand il recommande dans les Prolégom2nes de considérer la
proposition principale et la proposition subordonnée comme «une seule proposition
ayant les deux possibilites fonctionnelles.». op. cit., p . 93.
(66) Cf.ü~sens I I . op. c i ~ . pp.
, 240-244.
(67 ) Cette suspension est. pour Greimas , loin d 'Etre fortuite : a ( . .) On dira
plut6t que les sujets d'état sont par définition des sujets inquiets et les sujets de
faire des sujets velléitaires», ibid..p . 102.
(68) R . Barthcs. Sur Rocine, Paris, Seuil. 1965, pp. 50-54.
Achevé d'imprimer le 10 novembre 1989
a la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Limoges
Dép6t légal : novembre 1989
N O d'ordre dans la série des travaux de l'lmprimeur : 049