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LA GAUCHE RÉFORMISTE ET LE LIBÉRALISME

Serge Audier

Altern. économiques | « L'Économie politique »

2008/4 n° 40 | pages 83 à 100


ISSN 1293-6146
ISBN 9782352400325
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L’Economie politique
Trimestriel - octobre 2008

a-t-elle encore des idées ?


Economie : la gauche
p. 83

La gauche réformiste
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et le libéralisme
Serge Audier,
maître de conférences à l’université de Paris IV-Sorbonne,
membre de l’Institut universitaire de France.

Q uel rapport entretient la gauche réformiste avec le


libéralisme ? Est-ce renier ses racines, ou au contraire
les retrouver, que d’affirmer un lien profond entre la
gauche et les idées libérales ? Ces questions, en
vérité, ne sont pas neuves, et, en un sens, elles n’ont cessé d’être
posées. Lorsque Bertrand Delanoë [2008] a affirmé être « socia-
liste et libéral », il s’est situé aussi dans une très longue histoire
de réflexions et de controverses. A droite comme à gauche, les
uns n’ont cessé d’établir une barrière entre les deux courants,
tandis que les autres ont souligné les filiations, voire les affinités.
Après tout, l’un des pères du socialisme républicain, Louis Blanc,
n’était-il pas un admirateur déclaré du libéral John Stuart Mill,
lequel reconnaissait, dans son autobiographie, avoir tiré de la
lecture des précurseurs du socialisme des leçons sur les limites
du « libéralisme » ? Et, à la fin du XIXe siècle, quand éclata en
Allemagne la querelle sur la « révision » du marxisme, le social-
démocrate Eduard Bernstein [1899] fera du socialisme l’héritier
légitime du libéralisme, en le définissant comme un « libéralisme
organisé ». Sans revenir sur la genèse de ces questions, cet
article se propose de retracer les enjeux des débats doctrinaux
et idéologiques que la gauche réformiste a affrontés depuis les
années 1960.

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Economie : la gauche
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p. 84 L’héritage de Bad Godesberg


Lorsque l’on évoque la nécessité – ou le danger – que la ­gauche,
en particulier française, rejette son « surmoi marxiste » et recon-
naisse enfin pleinement les vertus du marché et de la concur-
rence, on évoque souvent Bad Godesberg : selon la formule
consacrée, le Parti socialiste devrait faire ainsi « son Bad Godes-
berg ». De fait, le congrès de Bad Godesberg du Parti social-
démocrate allemand (SPD), en novembre 1959, a adopté un
programme de principe qui a fait date en rompant avec l’orien-
tation marxiste du programme de
Heidelberg de 1925. En ce sens,
Le programme de Bad Godesberg Bad Godesberg constitue à l’évi-
contient des ambiguïtés : s’il reconnaît dence une rupture dans l’histoire
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la positivité de la concurrence de la social-démocratie. Il marque
et du marché, il consacre tout un franc rejet du marxisme : le nom
un chapitre au rôle de la « propriété de Marx n’est même pas mentionné
commune », sorte de contrôle public parmi les multiples sources doc-
qui peut s’avérer nécessaire. trinales du SPD, qui est présenté
comme l’héritier de la morale chré-
tienne, de l’humanisme libéral et
de la philosophie classique. A dire vrai, ces choix parachèvent
une très longue évolution remontant à la période de Weimar.
Mais, avec Bad Godesberg, c’en est bien fini de la doctrine de la
« lutte des classes », ainsi que de l’horizon d’un dépassement du
capitalisme par une socialisation généralisée de l’économie. Non
seulement la Loi fondamentale de 1949 est reconnue comme la
base de la démocratie allemande, mais encore les vertus de la
concurrence et de la liberté d’entreprendre sont affirmées.

Est-ce à dire que la social-démocratie devient alors pleine-


ment « libérale » ? Telle est la conclusion suggérée par certains
interprètes. Toutefois, ainsi que l’a souligné l’historien Joseph
Rovan [1978], le sens de ce qui s’est joué alors n’est pas aussi
clair qu’on le croit, même si une logique est bien enclenchée.
D’abord, il faut faire la part du contexte. Par exemple, le rejet du
marxisme s’imposait d’autant plus qu’il était alors la doctrine
officielle de la République démocratique d’Allemagne (RDA) :
cette proximité constituait un « handicap terrible ». Surtout, le
programme de Bad Godesberg contient des ambiguïtés ou des
éléments d’incertitude : s’il reconnaît la positivité de la concur-
rence et du marché, il consacre tout un chapitre au rôle de la
« propriété commune », sorte de contrôle public qui peut s’avérer
nécessaire « là où il n’est pas possible de garantir par d’autres

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moyens un ordre sain des conditions dans lesquelles s’exerce le p. 85
pouvoir économique ». Une formulation lourde et opaque, sou-
ligne Rovan, qui semblait réintroduire, à certains égards, une
idée de collectivisation. En outre, le programme prévoyait aussi
un certain degré de contrôle public sur l’économie : tout n’était
décidément pas clair, et des mouvements de gauche pouvaient se
revendiquer de Bad Godesberg pour « modifier le système ».

En outre, certaines figures centrales qui ont porté la


rénovation du SPD, comme Willy Brandt, n’ont jamais accepté
une lecture platement libérale de Bad Godesberg. Dans
son livre-manifeste pour la social-démocratie européenne,
publié en 1975 avec Bruno Kreisky, alors Chancelier de la
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République autrichienne, et Olof
Palme, Premier ministre de Suède,
Brandt [1976] revient sur ce point. Willy Brandt insiste sur le fait
Il insiste sur le fait que Bad que Bad Godesberg ne se réduisait
Godesberg ne se réduisait pas à pas à une simple normalisation libérale
une ­simple normalisation libérale du SPD. Aussi dit-il regretter
du SPD. Aussi dit-il regretter que que l’opinion publique ait trop souvent
l’opinion publique ait trop souvent réduit ce tournant à « quelques clichés ».
réduit ce tournant à « quelques
clichés », alors que l’enjeu n’était
pas seulement de « jeter par-dessus bord la croyance miracu-
leuse en la socialisation ». Au contraire, les sociaux-démo-
crates, explique-t-il, voulaient fonder leur doctrine sur l’idée
que la liberté et la justice se conditionnent mutuellement : les
valeurs socialistes étaient définies comme la liberté, la jus-
tice et la solidarité, « considérés comme l’obligation mutuelle
découlant d’un lien commun ». C’est au nom du ­ triptyque
« Liberté, Justice (Egalité), Solidarité (Fraternité) » que Brandt
revendique même la filiation avec les idéaux des Lumières. En
outre, il souligne la nécessité d’attribuer un « rôle clé à la solida-
rité » : déjà le programme de Bad Godesberg confère à l’Etat une
tâche essentielle pour « créer les conditions permettant à chacun
de s’épanouir dans un sentiment de responsabilité individuelle et
de solidarité sociale ». Enfin, Brandt prône une réorientation qui
doit prendre au sérieux le slogan des ­écologistes : « de l’écono-
mie à l’écologie ». Sans être « anticroissance », la gauche devrait
viser à améliorer l’économie « d’un point de vue qualitatif » et
promouvoir des normes environnementales sévères au niveau
international, alors même que se déploie le « libre marché ».
Et, concernant la qualité de la vie, il examine l’impératif d’as- ›››

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p. 86 socier étroitement « l’humanisation des conditions de travail »


à « l’idée de codécision dans l’entreprise ».

Dans le même ouvrage, ces orientations sont, dans l’en-


semble, partagées par le Suédois Palme, qui souligne, pour sa
part, que la social-démocratie a pour tâche de dépasser à la fois
le « libéralisme conservateur », représenté par le capitalisme
américain, et le marxisme, incarné par l’URSS. Autrement dit, les
deux adversaires sont le « capitalisme privé » et le « capitalisme
d’Etat ». Contre le libéralisme conservateur, Palme soutient que
la crise des années 1930 a prouvé les impasses de la « conception
libérale de la démocratie » d’après laquelle « l’Etat démocratique
ne devrait pas intervenir dans l’économie de marché pour assurer
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le travail et la sécurité à ses citoyens ». Pour Palme, la social-
démocratie doit partir du constat que le marché est impuissant
à offrir des solutions aux problèmes que doit affronter l’huma-
nité : « Nous ne pouvons permettre que l’esprit de concurrence
et la volonté de profit décident en matière d’environnement, de
sécurité de l’emploi ou de développement technique » [Brandt
et al., 1976, p. 47].

Dans les années 1970, ce réformisme de gauche traçant une


voie entre capitalisme libéral et totalitarisme communiste exerce
une forte attraction. Brandt et surtout Palme ont ainsi suscité
l’attention du courant « eurocommuniste » : en Italie, Enrico
Berlinguer a noué des contacts – quoique inaboutis – avec le
leader suédois [Garzia, 2007]. Dans un livre d’entretiens publié
en 1980 avec des figures de la gauche européenne, le journaliste
Bruno Vespa [1980] peut aller jusqu’à affirmer que la plupart des
partis réformistes convergent vers une sorte de « Bad Godes-
berg commun » : « En France, Mitterrand se déclare non marxiste,
en Espagne, Gonzales prend ses distances avec Marx, en Italie le
PSI de Craxi refuse explicitement l’identification du socialisme au
marxisme. »

De fait, on trouve chez Bettino Craxi, le leader du Parti socia-


liste italien (PSI), des analyses convergentes. L’un de ses textes
les plus significatifs est sa préface à l’anthologie posthume des
écrits de Bruno Rizzi [1977], préfacée par Luciano Pellicani. Intel-
lectuel influent de la gauche socialiste réformiste, actif dans la
revue Mondoperaio, Pellicani exhume alors l’œuvre de Rizzi, un
ex-trotskiste qui fut un des plus précoces critiques du stalinisme,
notamment dans son livre La Bureaucratisation du monde, qui

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fait de lui l’un des pères de l’antitotalitarisme de gauche. Dans p. 87
l’avant-propos de l’ouvrage, Craxi se félicite de l’avènement, dans
toute l’Europe, d’un socialisme pluraliste et libertaire, à travers
la montée de la thématique de l’autogestion : « Le processus de
révision s’élargit du camp socialiste au communiste. Ainsi, tandis
que Mitterrand et Martinet indiquent dans l’autogestion le modèle
économique pour dépasser la logique capitaliste sans glisser dans
la logique du collectivisme bureaucratico-totalitaire, Berlinguer
et Barca redécouvrent les fonctions
positives du marché et proclament
la volonté des communistes italiens Dans les années 1970, ce réformisme
de se réconcilier avec la tradition de gauche traçant une voie entre
libérale-démocratique, qui jusqu’à capitalisme libéral et totalitarisme
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présent avait été condamnée sans communiste exerce une forte
appel par les gardiens de l’ortho­ attraction. Brandt et surtout Palme
doxie en tant que mystification bour- ont ainsi suscité l’attention du courant
geoise » [Rizzi, 1977, p. 8]. Quant à « eurocommuniste ».
Pellicani, il rappelle dans sa préface
que Rizzi en est venu à une justifica-
tion du marché, traçant les traits d’un nouveau socialisme, liber-
taire et pluraliste. Pour Rizzi, l’existence du marché a le mérite
de multiplier les centres de gestion des ressources, permettant
d’ouvrir des marges de liberté et d’autonomie aux individus :
« L’existence de plusieurs unités économiques en concurrence
entre elles fragmentait le pouvoir et, par cela même, la structure
sociale prenait une structure polycentrique. Des contre-pouvoirs
se formaient et, grâce à eux, la société civile pouvait gagner une
relative indépendance vis-à-vis de l’Etat » [Rizzi, 1977, p. 21]. Tout
en assumant une forte identité socialiste, Pellicani considère
donc que « la gauche, si elle ne veut pas répéter les vieilles erreurs
et pousser dans la direction de l’Etat bureaucratique-totalitaire,
doit intégrer dans son bagage culturel les principes essentiels du
libéralisme » [Rizzi, 1977, p. 22]. C’est à cette condition qu’elle
pourra élaborer un modèle cohérent de « socialisme pluraliste et
libertaire », voire de « socialisme de marché ».

Le PS des années 1970
La mise en avant par Craxi et Vespa d’une orientation « auto-
gestionnaire » du Parti socialiste français et de Mitterrand peut
rétrospectivement étonner, mais il ne faut pas oublier que même
le PCF se voudra autogestionnaire. Au sein du Parti socialiste, le
Ceres de Chevènement en fera autant, et la préface de ce dernier
au livre de Didier Motchane [1973] abonde en ­professions de foi ›››

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p. 88 hyper-décentralisatrices et autogestionnaires ! La logique de


l’« union de la gauche », le retour de la thématique des « natio-
nalisations » – Pierre Rosanvallon [1983] parlera d’un idéal
« social-républicain » –, les propos enflammés sur la « rupture »
avec le capitalisme ne doivent pas occulter une réalité plus
complexe. L’opposition, souvent avancée depuis le discours
de Michel Rocard en 1977 [1], entre une « première gauche »,
jacobine et autoritaire, et une « deuxième gauche », libertaire et
décentralisatrice, n’est certes pas entièrement fausse, mais elle
[1] Lors du congrès de est caricaturale. Et la tendance actuelle à définir la « deuxième
Nantes du Parti socialiste,
en avril 1977. gauche » comme « libérale » tend à oublier que, encore dans
les années 1980, Rocard [1987]
affirmait, en s’appuyant sur Rosan-
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Chez Mitterrand, c’est moins vallon [1979], que le marxisme et
le libéralisme qui est condamné le « libéralisme utopique » étaient
que sa captation idéologique deux figures de l’économicisme :
par la bourgeoisie capitaliste, « Libéralisme et communisme par-
qui a retourné le « libéralisme ticipent de la même spéculation.
économique » contre les libertés.  Implicite pour l’un, explicite pour
l’autre, leur message est identique-
ment sous-tendu par le matérialisme
historique. » Quant à Mitterrand, parler d’antilibéralisme revien-
drait à méconnaître sa trajectoire. Un de ses grands gestes, on
le sait, a été son réquisitoire de 1964 contre le régime du général
de Gaulle que constitue Le Coup d’Etat permanent. Or, c’est bien
au nom des idéaux du libéralisme politique qu’il condamne la
concentration des pouvoirs dans le gaullisme. Le procureur du
Général cite même Montesquieu dans De l’esprit des lois : « Tout
serait perdu si le même homme exerçait ces trois pouvoirs : celui
de faire des lois, celui d’exécuter les résolutions publiques et celui
de juger les crimes ou les différends des particuliers. » Et, quand
il évoque le « libéralisme », c’est souvent pour dénoncer un affi-
chage mensonger. Ainsi note-t-il que, en 1819, la Restauration « se
veut libérale », alors même qu’elle ne l’est pas. C’est donc bien
le mensonge d’une certaine idéologie libérale qui est ici fustigé.
De même, lorsque, dans les années 1970, il défend son projet
d’une « charte des libertés », Mitterrand [1978] le fait en évoquant
« l’usure des grands principes énoncés par les Constituants de
1789 ». Selon lui, il faut restituer au peuple français « les acquis
que, par un habile transfert, la bourgeoisie s’était appropriés ».
Dans ces analyses, c’est moins le libéralisme qui est condamné
que sa captation idéologique par la bourgeoisie capitaliste, qui a
retourné le « libéralisme économique » contre les libertés : « Tout

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homme à l’esprit libre devrait s’écrier devant les châteaux forts p. 89
bâtis aux carrefours de la production et des échanges : “le libéra-
lisme, voilà l’ennemi”, puisque le droit public issu de la Révolution
a servi en fin de compte à traduire dans la langue du capitalisme la
très ancienne loi de la jungle » [Mitterrand, 1978, p. 48].

Le livre collectif Liberté, libertés, préfacé par Mitterrand


[1976] et dirigé par Robert Badinter, contient les réflexions du
« Comité pour une charte des libertés », dont le contenu est en
vérité résolument libéral sur le plan politique, social et sociétal,
dans le sillage de l’antigaullisme de gauche et des aspirations
libertaires de Mai 68. La logique des contre-pouvoirs et l’exi-
gence d’une extension des droits fondamentaux est sans cesse
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affirmée : droits des femmes, mais aussi droits des étrangers,
des prisonniers, des malades, etc. ;
droit à l’information, à une justice
impartiale, à la culture, au loisir, Le socialisme est présenté comme
etc. Sur le plan socio-économique, un dépassement des limites historiques
le « droit au travail » et le « droit à du libéralisme. Et la sincérité
l’emploi » sortent de l’orbite libérale du « libéralisme » de la bourgeoisie
classique, sans que pour autant le est mise en doute, comme s’il s’agissait
discours assume une posture antili- surtout d’un pseudo-libéralisme
bérale. Le socialisme est plutôt pré- dissimulant la domination capitaliste.
senté comme un dépassement des
limites historiques du libéralisme.
En outre, la sincérité du « libéralisme » de la bourgeoisie est mise
en doute, comme s’il s’agissait surtout d’un pseudo-libéralisme
dissimulant la domination capitaliste : « La grande bourgeoisie
n’est pas libérale par nature, ni par vocation, mais en fonction
de ses intérêts ; elle est libérale tant que la machine à extraire de
la plus-value fonctionne comme par-devant » [Mitterrand, 1976,
p. 30]. Aussi la lutte du monde des travailleurs doit-elle « extirper
la mystification libérale à la racine même ».

Sur le plan économique, si le livre souligne l’utilité des


nationalisations, il n’en valorise pas moins le droit de pro-
priété : « Modelé depuis 1789, le droit de propriété ne paraît
guère appeler de nouvelles proclamations. » L’objectif est
d’adapter ce droit à l’économie moderne, en universalisant
le « droit d’entreprendre ». La possibilité pour tous d’accé-
der au marché suppose, en effet, que chacun puisse obtenir
les moyens de devenir entrepreneur, c’est-à-dire la possibilité
d’en appeler au crédit : « Pour libérer les petites et moyennes ›››

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p. 90 entreprises de cette sujétion secrète et assurer effectivement


le droit d’entreprendre, il est nécessaire que le crédit échappe
au contrôle des intérêts privés. Et que le marché ne soit plus
soumis au pouvoir de quelques-uns » [Mitterrand, 1976, p. 100].
En outre, il faudra créer un « nouveau type d’entreprises » :
« A côté des entreprises publiques caractérisées par leur taille
et leur puissance, dont la collectivité doit avoir la maîtrise, et
des entreprises privées, qui continueront d’être le plus grand
nombre, il peut exister sur le marché un secteur d’entreprises
non nationalisées qui ne seraient pas pour autant capitalistes,
au sens économique du terme » [Mitterrand, 1976, p. 101]. Il est
enfin précisé que ce droit d’entreprendre s’exercera dans le
cadre d’une « économie de la concurrence » : ce sera le marché
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qui continuera de régler les rapports des entreprises, même
s’il devra être canalisé, dans ses fluctuations de prix et dans
son évolution, par une « planification souple » décidée démo-
cratiquement à tous les niveaux.

Le libéralisme de la troisième voie


Les années 1970 marquent ainsi, en Europe – et, de manière
­certes beaucoup plus ambiguë, en France –, un moment impor-
tant, mais fragile et provisoire, dans la recherche d’une troi-
sième voie social-démocrate, à la fois non capitaliste et anti-
communiste. Avec le basculement économique et politique
mondial des années 1980, puis, dans les années 1990, avec la
fin du communisme et l’avènement de la « globalisation » dite
« néolibérale », la relation d’une partie de la gauche au libéra-
lisme se reformule en profondeur. C’est dans ce contexte que
se dessine une évolution souvent définie comme « libérale »,
avec les New Democrats de Bill Clinton et le New Labour de
Tony Blair. En lançant, en 1996, la réforme du Welfare State qui
institue le workfare – l’obligation de travailler en échange de
prestations à durée limitée –, les New Democrats ont impulsé
une mutation que méditeront les travaillistes. La « Third Way »
s’est ainsi positionnée en rupture avec le « néolibéralisme »,
mais aussi avec la « vieille » social-démocratie. Son discours
« modernisateur » a insisté sur la nécessité de s’adapter à la
globalisation libérale, porteuse de dangers mais aussi d’oppor-
tunités. En un sens, la « troisième voie » constitue donc bien un
tournant libéral : certains ont même parlé d’un « néolibéralisme
de la seconde génération », qui consoliderait les acquis de la
période Thatcher. On cite volontiers, à cet égard, les mots d’un
des artisans du New Labour, Peter Mandelson, affirmant que

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« nous sommes tous thatchériens maintenant ». Le but de Blair, p. 91
en tout cas, a été de convertir l’Europe, en particulier l’Allema-
gne de Gerhard Schröder, à la « troisième voie » que reformulera
Bodo Hombach [1998] autour du thème du « Nouveau Centre ».
En 1999, le manifeste commun Blair-Schröder, qui n’aura pas le
succès escompté, The Third Way-Die Neue Mitte, prône des choix
catalogués comme « libéraux » : dynamisme entrepreneurial,
libération de la créativité et de l’innovation, responsabilité de
l’individu, politique fiscale visant la croissance et l’investisse-
ment, adaptation à l’économie de la connaissance. Le livre du
sociologue Anthony Giddens théorisant la troisième voie [1998]
sera aussi traduit en italien et préfacé par Romano Prodi, qui
soulignera alors la nouveauté du projet par rapport aux idées
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de Keynes et de Beveridge.

Certaines idées du New Labour – attention privilégiée aux


individus et non plus aux classes, distance vis-à-vis des syndi-
cats, rejet de l’« assistanat » et bilan critique du Welfare State,
réconciliation avec la culture de l’entreprise, valorisation du
« mérite » et de la « réussite », promotion de partenariats public-
privé, considérations sur le caractère périmé du keynésianisme,
etc. – sont souvent mobilisées pour étayer le diagnostic d’une
orientation libérale, voire néolibérale. D’autres analystes du
New Labour rejettent la thèse d’un néolibéralisme implicite et
invitent à plus de prudence, en mettant en avant l’augmentation
des dépenses publiques, la création d’un salaire minimum, etc.
Sans revenir ici sur ce débat, il faut en tout cas souligner que,
sur le plan idéologique, le New Labour, contrairement à ce que
l’on dit souvent, n’a pas exhibé un logiciel idéologique purement
libéral.

Tony Blair lui-même a été marqué, à Oxford, par un socia-


lisme chrétien, notamment sous l’influence de la pensée
religieuse de John Macmurray. Et l’idéologie du New Labour
évoque souvent les valeurs de la morale et les idéaux de la
« communauté ». Quant à Giddens et à ses proches, ils se
réfèrent parfois au New Liberalism, qui a été, depuis la fin du
XIXe siècle, l’une des matrices doctrinales du Welfare State.
Les thèmes de la « responsabilité », de la corrélation des
droits et des devoirs, se veulent aussi fidèles à cette tradition-
là, très librement interprétée. En outre, Giddens et ses proches
se réclament du travail de « révision » du marxisme qu’avait
effectué Bernstein. ›››

Octobre-novembre-décembre 2008
L’Economie politique

a-t-elle encore des idées ?


Economie : la gauche
Serge Audier

p. 92 Selon l’un des idéologues du New Labour et conseiller


de Blair, Patrick Diamond [2004 ; Diamond et Browne, 2003],
c’est bien dans certains pans de la social-démocratie et du
travaillisme que le New Labour vient puiser son inspiration.
Aussi Diamond ne cesse-t-il d’évoquer le « révisionnisme » de
Bernstein, qui resterait un modèle par sa façon de concevoir
la social-démocratie comme un projet réformiste, en constante
évolution face aux transformations du monde. Surtout, la
vision de Bernstein, qui rejette le catastrophisme marxiste
et le dogme de la lutte des classes, lui paraît ouvrir une voie
d’actualité. Concernant l’histoire
anglaise, Diamond trouve un digne
Les théoriciens de la « Nueva Via » successeur des idées de Bernstein
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de Zapatero ont ainsi cherché, comme en la personne d’Anthony Cros-
ceux de la Third Way, à contrer land, une grande figure intellec-
l’hégémonie des idées néolibérales tuelle du travaillisme, auteur d’un
en récusant les caricatures livre important des années 1950,
d’un socialisme étatiste et inefficace. The Future of Socialism [1956]. Sa
pensée serait même la matrice des
idées du New Labour. Elle aurait le
mérite de bien distinguer, dans le socialisme, d’un côté, les fins
et les valeurs, de l’autre, les moyens concrets de réalisation.
C’est ainsi que Crosland a mis en question les vertus du dogme
des nationalisations. Autre point de convergence : Crosland
aurait refusé une approche « classiste », en pointant l’effrite-
ment de la classe ouvrière et la montée des classes moyennes.
Sa vision serait plus individualiste, centrée sur l’égalité des
chances et l’éducation.

On peut se demander si ces généalogies ne sont pas trop


rapides et idéologiques. Il est possible aussi de s’interroger sur
le « libéralisme » du blairisme. Ainsi, l’historien Desmond King
[1999] a décrit les « politiques sociales illibérales » des gauches
américaine et anglaise : le workfare instituerait une sorte de
paternalisme et de coercition contraires à l’idéal libéral. Sur-
tout, le sociologue de gauche libéral Ralf Dahrendorf [2003]
a critiqué l’idée de Giddens qu’il n’y aurait « pas de droit sans
responsabilité ». Une thèse « dangereuse » et « illibérale », car si
le citoyen a des droits et des devoirs, chacun a sa consistance
propre : ainsi, le droit d’expression ne dépend pas du fait de
payer ses impôts. En outre, la Third Way conférerait au « tra-
vail » une centralité problématique qui en fait un élément de
contrôle social.

L’Economie politique n° 40
L’Economie politique

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Economie : la gauche
Serge Audier
La Nueva Via espagnole p. 93
Quoi qu’il en soit, la « troisième voie » est désormais en crise
et semble même en fin de cycle. En Allemagne, le SPD sort de
l’expérience du « Nouveau Centre » très fragilisé, face à une
gauche réunie autour du Linke d’Oskar Lafontaine. C’est plutôt
en Espagne et en Italie que, plus récemment, a été affrontée, sur
le plan doctrinal, la question du rapport entre la gauche et le libé-
ralisme. L’exemple du Parti socialiste espagnol (PSOE) est à cet
égard intéressant. Dans un livre d’entretiens, le Premier ministre
José Luis Zapatero [2006] a souligné à la fois ses proximités et ses
distances avec le New Labour. Sans doute reconnaît-il, d’abord,
que bien des idées du blairisme sont « exportables ». Il revendi-
que ainsi une distance vis-à-vis du « vieux socialisme », celui du
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« tax and spend » (« imposez et dépensez ») ou de la dépense
publique illimitée : « Mon socialisme n’est pas même celui d’un
Etat gérant beaucoup d’entreprises publiques dans des secteurs
dans lesquels l’initiative privée obtient des meilleurs résultats. Je
pense qu’il faut établir des règles du jeu claires et transparentes
pour les entreprises et qu’il faut une vigoureuse gestion financière
du budget de l’Etat » [Zapatero, 2006, p. 78]. En même temps, il
souligne que son budget de 2006 prévoit une forte augmenta-
tion des dépenses pour les retraites, la santé, l’instruction et les
grandes infrastructures publiques.

Les théoriciens de la « Nueva Via » de Zapatero ont ainsi


cherché, comme ceux de la Third Way, à contrer l’hégémonie des
idées néolibérales en récusant les caricatures d’un socialisme
étatiste et inefficace. Mais leur stratégie se différencie aussi du
blairisme. Accusés, au sein même du PSOE, de dériver vers le
modèle, trop libéral, du New Labour, les partisans de la Nueva
Via ont souligné l’impératif de démocratisation de la société et
d’émancipation des individus. Comme le souligne le socialiste
José Andrés Torres Morra [in Zapatero, 2006], tandis que le mot
d’ordre de la génération de Felipe Gonzalez était « moderniser »,
celui de la génération de Zapatero est « démocratiser ». A cet
égard, les partisans de Zapatero se veulent moins « libéraux »
que ne l’était le socialisme de Gonzalez : la génération des
années 1980, souligne Torres Morra, était « imprégnée d’objectifs
libéraux et de culture libérale au bon sens du terme », c’est-à-dire
« libérer l’économie, la société, les comportements individuels ».
Cette tâche étant en partie accomplie, l’essentiel se jouerait
désormais ailleurs, à savoir dans le renouveau de la citoyenneté.
Se référant à la pensée des philosophes Jürgen Habermas, Philip ›››

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Economie : la gauche
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p. 94 Pettit et John Rawls, les nouveaux socialistes réunis autour de


Zapatero souhaitaient construire une « démocratie des citoyens »
dans le cadre d’une bataille pour une nouvelle « hégémonie
idéologique de la gauche » : non pas la vieille idée marxiste
de l’antithèse entre socialisme et capitalisme, mais « l’idée de
développer et d’approfondir la démocratie jusqu’à ses dernières
limites ». Relèveraient de cette ambition le projet d’une pleine
égalité entre hommes et femmes, le mariage homosexuel, les
droits des minorités et une conception profondément laïque de
la politique. C’est dans ce cadre que Zapatero [2002] a formulé
l’impératif que la gauche moderne dépasse les limites historiques
de la social-démocratie, laquelle aurait finalement trop concentré
son projet sur l’économie et le secteur public d’Etat, aux dépens
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de la société et du progrès démocratique.

Aussi Zapatero tient-il à différencier ses positions de celles


des libéraux, y compris au niveau sociétal. Par exemple, sur le
mariage homosexuel, il répond au très libéral Mario Vargas Llosa
que son projet n’est pas « libéral », mais bien « socialiste » : en
visant l’émancipation de « tous les êtres humains », il accomplit
bien une « cause socialiste ». Et il préfère se référer, comme l’avait
fait déjà Felipe Gonzales, à une tradition de gauche typiquement
espagnole, celle du « socialisme libertaire », très antimarxiste
sans être « libérale ». Il est non
moins significatif que la Nueva Via
Zapatero dénonce les impasses de Zapatero se soit réclamée d’une
du « libéralisme économique », idéologie dite « républicaine », et
dont la limite, sur le plan moral non pas « libérale », qui serait plus
et politique, est d’engendrer conforme à la spécificité du socia-
chez les citoyens un sentiment lisme espagnol. Le livre de référence
d’insécurité et d’incertitude. du PSOE a ainsi été Republicanism,
du théoricien irlandais et professeur
à Princeton Philip Pettit [1997]. Pour
Zapatero, la gauche doit renouer avec la notion républicaine
de la liberté issue de l’« humanisme civique », dont les thèses
s’insèrent dans la tradition socialiste « beaucoup mieux que
l’idée de liberté comme simple “non-interférence”, qui est typique
des libéraux ». La théorie républicaine de la « non-domination »
– c’est-à-dire centrée sur l’idée qu’être libre, c’est ne pas être
soumis à l’arbitraire d’autrui, qu’il s’agisse de son patron ou de
son mari – serait « compatible avec l’Etat, les lois et le gouver-
nement », et même exigerait leur intervention. Dans ce cadre,
Zapatero dénonce les impasses du « libéralisme économique »,

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Economie : la gauche
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dont la limite, sur le plan moral et politique, est d’engendrer chez p. 95
les citoyens un sentiment d’insécurité et d’incertitude, « en proie
aux forces du système », alors qu’ils devraient pouvoir construire
une « démocratie forte ». Mais Zapatero tient à distinguer aussi ce
libéralisme-là du « libéralisme politique » de John Rawls et Ronald
Dworkin, qu’il évoque favorablement, car attaché à plus d’égalité
et de citoyenneté.

La voie italienne
Davantage encore qu’en Espagne, c’est en Italie qu’est en train
de s’inventer, dans le contexte d’une grave crise politique et
doctrinale, une orientation « libérale » de la gauche, avec la
création du Parti démocrate. Son net échec électoral en 2007
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et ses incertitudes théoriques et programmatiques en font
une entreprise très risquée, dont il est difficile de tirer encore
un bilan. En tout cas, il est clair que certains des théoriciens
du Parti démocrate vont très loin
dans un sens résolument libéral,
tandis que d’autres plaident pour Certains des théoriciens du Parti
une nouvelle synthèse idéologique : démocrate vont très loin
les approches sont diverses [cf. Fas- dans un sens résolument libéral,
sina et Visco, 2008]. Parmi les plus tandis que d’autres plaident pour
libéraux, le sénateur Antonio Polito une nouvelle synthèse idéologique :
a contribué à introduire les idées du les approches sont diverses.
New Labour. Membre du think tank
Policy Network, fondateur du jour-
nal Il Riformista, il a plaidé pour un Parti qui se situe « au-delà du
socialisme » et qui serait même un « parti (libéral) démocratique ».
Selon lui, la gauche n’aura de chances de retourner au pouvoir
que « quand elle apprendra à aimer le marché, et pas seulement
à le tolérer, parce que c’est désormais le marché et son efficacité
qui déterminent le succès et l’insuccès d’une nation dans le monde
globalisé » [Polito, 2007, p. 83].

C’est surtout l’éditorialiste de La Repubblica puis du Corriere


della Sera Michele Salvati qui a été l’un des premiers à défendre
l’idée d’un Parti démocrate qui incarnerait un « libéralisme de
gauche ». D’après lui, « si on accepte l’économie de marché et si
on refuse les transformations radicales suggérées par la pensée
socialiste et mises en œuvre par le communisme, le problème est
toujours celui de créer une société décente, un compromis accep-
table entre les exigences de destruction créatrice des marchés, du
progrès technique, de la valorisation des capitaux, d’un côté, et, ›››

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Economie : la gauche
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p. 96 de l’autre, les exigences de stabilité, de sécurité, de perception


diffuse de l’égalité des opportunités, et de fairness redistributrice,
sans lesquelles la société ne tient pas ensemble ou en tout cas
nous plaît peu » [Salvati, 2003, p. 119]. Aussi Salvati [2007]
va-t-il jusqu’à affirmer que le Parti démocrate doit incarner la
« révolution libérale » – une expression qui, dans le contexte
de l’Italie, a des connotations de gauche. C’est en effet une
grande figure intellectuelle de l’antifascisme et de la gauche,
souvent célébrée par le Parti communiste, Piero Gobetti, qui
avait été, dans les années 1920, à
l’initiative de la revue La Révolution
Non sans susciter l’étonnement, libérale. Mais le sens qu’il donnait
l’ex-communiste Massimo D’Alema au mot « libéralisme » était assez
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a déclaré publiquement : particulier : cet ami de Gramsci
« Je suis un libéral. » voyait en Marx un « libéral » exem-
plaire par sa théorie de la lutte des
­c lasses ! Il n’en reste pas moins
vrai que cette figure continue d’être importante dans la ­gauche
italienne. Un ancien communiste, Paolo Flores d’Arcais, le
directeur de la revue de la gauche intellectuelle, MicroMega, a
ainsi défendu, en pleine période de berlusconisme, la mémoire
du « libéralisme » de Gobetti contre un capitalisme italien miné
par la corruption et les liens incestueux entre sphère politique
et milieux économiques.

Mais c’est aussi parmi les politiques que, dès les années 1990,
une certaine attraction pour les idées libérales s’est manifestée.
Il y a même eu, chez quelques figures de gauche, une brève
séquence de fascination pour les idées du New Labour [Romano,
2005]. Et le terme « libéralisme » a été assumé par des figures
importantes. Non sans susciter l’étonnement, l’ex-communiste
Massimo D’Alema, peu de temps après avoir été élu secrétaire
du Parti démocrate de la gauche (PDS), a ainsi déclaré publique-
ment : « Je suis un libéral. » Mais c’est surtout le nouveau leader
de la gauche, Walter Veltroni, qui assume, et de longue date,
un positionnement que l’on peut dire « libéral », dans un sens
toutefois plus proche de la gauche américaine démocrate et
progressiste que de la doctrine du New Labour de Blair.

Par exemple, la préface de Veltroni à la traduction du livre de


Barack Obama The Audacity of Hope témoigne de son adhésion
à certaines orientations des démocrates, en particulier celles
de Obama, dans lequel il voit le digne héritier de l’idéalisme de

L’Economie politique n° 40
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Economie : la gauche
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Robert Kennedy : « Son idée est qu’il est possible de redessiner, p. 97
en les adaptant aux exigences et aux demandes du nouveau
siècle, cette entente sociale vers laquelle Roosevelt sut guider la
nation, par un pacte entre le gouvernement, le monde des affai-
res et les travailleurs » [Veltroni, 2007, p. 8]. Dans sa campagne
électorale, qui reprendra le slogan d’Obama « Yes, We Can »,
Veltroni plaidera d’ailleurs lui-même pour une « alliance des
producteurs », en référence aussi à une tradition de la Péninsule
remontant à l’entre-deux-guerres. En tout cas, ce que les new
dealers ont fait en leur temps, en réglementant les banques,
en soutenant les travailleurs par la prévoyance sociale et en
relançant l’économie, resterait d’actualité, souligne Veltroni,
pour la gauche d’aujourd’hui. Et les idéaux des démocrates
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– « garanties d’égales opportunités pour chacun, citoyenneté
responsable et communauté ouverte » – resteraient plus que
jamais valables.

Mais c’est surtout dans son livre, réédité en 2007, sur la


doctrine économique et sociale de Robert Kennedy que Vel-
troni [1993] explicite sa vision de la gauche. Ce qu’il admire
chez Kennedy, c’est une attention aux plus défavorisés et aux
victimes du racisme et de la discrimination, ainsi qu’une nou-
velle conception des rapports entre l’Etat et le marché, dans
laquelle s’inscrit une volonté constante de lutter contre le poids
des monopoles. A propos du plan
que Kennedy avait présenté, en
tant que sénateur, pour réhabiliter « Il est possible de redessiner,
le ghetto de Bedford-Stuyvesant en les adaptant aux exigences
– une zone de Brooklyn dévastée et aux demandes du nouveau siècle,
par la pauvreté, le chômage, etc. –, cette entente sociale vers laquelle
Veltroni souligne que, le budget Roosevelt sut guider la nation,
fédéral étant insuffisant pour sou- par un pacte entre le gouvernement,
tenir l’effort nécessaire, l’objectif le monde des affaires et les travailleurs. »
des démocrates a été de canaliser
dans cette zone, par des incitations
fiscales, des investissements privés pour créer des travaux et
des revenus nouveaux. Selon Veltroni, cette idée d’une « copar-
ticipation du public et du privé » constituait une « anticipation
de cette “économie de la solidarité” qui apparaît aujourd’hui une
exigence décisive ». Plus largement, la « guerre à la pauvreté »
demandait une autre orientation de la dépense publique et le
renforcement de la capacité de la main de l’Etat à activer des
énergies privées en vue de projets à finalité sociale. En ce sens, ›››

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Economie : la gauche
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p. 98 reconnaît Veltroni, les recettes de Kennedy n’étaient pas celles


du New Deal traditionnel : il exigeait « un Etat non pas interven-
tionniste, mais capable de susciter, de planifier et de finaliser, et il
rappelait la nécessité d’une intelligente utilisation des ponctions
fiscales pour susciter les possibilités d’investissements privés
pour le développement » [Veltroni, 1993, p. 20].

Une orientation de ce type, qui reste à préciser, a-t-elle une


chance d’être victorieuse sur le plan électoral, et, si elle l’est,
offrira-t-elle des outils pertinents pour une politique de gauche ?
Pour le moment, le bilan est très mitigé : non seulement le Parti
démocrate italien a échoué, mais il a contribué à affaiblir les
autres forces plus à gauche. Et il n’est pas sûr que ce modèle soit
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exportable, car la question du libéralisme se pose différemment
pour les nations qui ont une sensibilité de gauche plus antilibé-
rale que l’Italie. Ainsi, en France, il est d’autant plus difficile, pour
la gauche réformiste, d’afficher ses points de rencontre avec le
« libéralisme » que cette notion demeure très péjorative dans
une large partie de l’opinion, et ce bien au-delà de la gauche.
Même à droite, il n’y a que peu d’hommes politiques d’envergure
à assumer une identité « libérale ». Et ce n’est pas sur cette base
idéologique que le futur président Sarkozy a fait explicitement
campagne. En outre, à gauche, le « libéralisme » a été amplement
capté par les partisans du blairisme et du centrisme, qui ont repris
à leur compte l’expression dépréciative de « social-libéralisme ».
Ainsi, selon le politologue François Miquet-Marty, l’expression
désigne une « sensibilité blairiste » : « Ses membres se déclarent
prioritairement proches des idées libérales et social-démocrates,
souhaitent des baisses d’impôt et la réduction des dépenses de
l’Etat, et considèrent que ce dernier joue un rôle trop important dans
la société française » [Miquet-Marty, 2006, p. 11]. L’un des rares
hommes politiques à assumer de longue date cette identité, et
qui est devenu depuis ministre du gouvernement Sarkozy, Jean-
Marie Bockel [1999], avait plaidé pour une « troisième gauche »
dite « social-libérale », qui rejoignait pour l’essentiel les thèses
du New Labour. Bockel est même allé jusqu’à soutenir explicite-
ment que si la France avait connu la grande vague ultralibérale
de Reagan et de Thatcher, sans doute aurait-elle souffert, mais
cela aurait permis salutairement à la gauche de se recentrer et
de permettre à la droite d’être vraiment de droite !

On comprend que ce type de position ait renforcé certains


dirigeants de gauche dans leur prudence. Ainsi, alors même que

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Economie : la gauche
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le thème du « social-libéralisme » montait en puissance, Lionel p. 99
Jospin [2005] a tenu à donner son point de vue sur le rapport
que la gauche devait entretenir avec le libéralisme. Selon lui,
« le socialisme n’est pas un libéralisme, même social ». Pour
les socialistes, ce serait une erreur, prévient-il, que d’assumer
une identité politique et économique « libérale », car, dans le
contexte contemporain, le socialisme incarne « la légitimité de
l’intérêt général » contre une « volonté libérale de dissolution du
politique ». Certes, Jospin concède que le libre jeu du marché,
« fondement économique du libéralisme », a pu avoir du sens et de
la pertinence, au prix cependant de graves souffrances ­sociales,
à l’époque où la trame du tissu économique était surtout consti-
tuée de petites unités. Mais cette vision libérale n’aurait plus
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guère de signification à présent que l’économie mondiale est
dominée par de géantes multinationales : « Une totale liberté
laissée à de très grands groupes, parfois plus riches que certains
Etats, comporte un risque majeur de domination qui fait voler en
éclats le principe de régulation naturelle du marché cher aux libé-
raux » [Jospin, 2005, p. 307].

Il semble que, depuis la défaite électorale de 2007, une


partie de la gauche réformiste s’interroge de nouveau sur cette
question. Ainsi Julien Dray [2008] déplore-t-il que la gauche
se soit fait voler l’idée de liberté, « la droite confisquant à son
profit le terme “libéral” » ; de son côté, Vincent Peillon [2008] a
regretté que les socialistes se soient laissé caricaturer comme
étatistes et collectivistes, alors qu’ils ont été historiquement
porteurs d’un projet d’émancipation pour chacun. Et c’est
aussi au nom d’un héritage de combats « pour les libertés » que
Delanoë [2008] a revendiqué le terme. Mais sera-t-il entendu
en ce sens ? ■

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pour le socialisme, Paris, Seghers. • Zapatero, José Luis R. (2006),
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L’Economie politique n° 40