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Lettre ouverte à Monsieur le Ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer

En tant que parente d’élèves inscrits dans un lycée français, je me permets de vous faire
parvenir la lettre ouverte que je vous adresse et que j’essaierai de diffuser comme il se doit. 

Suite à votre annonce concernant le baccalauréat 2020, qui sera uniquement validé en contrôle
continu, je ne peux m’empêcher de réagir sur certains points qui me plongent dans le
désespoir. 

Permettez-moi Monsieur le Ministre de vous dire, que comme de nombreux tunisiens, j’ai
fait de lourds sacrifices afin de payer les études de mes enfants inscrits dans une école
française (Ecoles Françaises à Tunis ,du réseau de l’AEFE Tunisie).En effet, j’étais à la quête
d’un enseignement de qualité auquel j’ai accordé une confiance aveuglée, par l’illusion de ne
pas violer l’un des principes fondamentaux qui est celui de l’égalité des chances.

Monsieur le Ministre, cette crise sanitaire ne peut que nous amener à penser autrement mais
en même temps de façon plus réfléchie afin de prendre une décision exceptionnelle dans ces
circonstances exceptionnelles qui ne rendrait pas la solution envisagée, un jeu de hasard pour
nos élèves.

Monsieur le Ministre, instauré par Napoléon Ier, le 17 mars 1808, l’examen du baccalauréat
révélateur des réalités pédagogiques, demeure au centre des enjeux importants pour l’élève.
En dépit de ses insuffisances, cet examen constitue un cadre national permettant d’ajuster
toutes les dérives possibles qui portent atteinte à l’équité et à l’égalité des chances entre les
élèves. Par conséquent, se baser sur le contrôle continu pour distinguer les bacheliers est une
aberration que ces circonstances exceptionnelles ne peuvent guère justifier. En effet,
Jouvanceau1, (1989) ; Chatel2, (1994) et Murat3, (1998) montrent que les corrélations relevées
entre les scores obtenus à des tests de compétences scolaires et des notes d’épreuves du
baccalauréat sont faibles. Par ailleurs, la relation entre les notes obtenues en cours d’année et
les notes au baccalauréat n’est pas non plus parfaite. C’est aussi le cas pour le collège où
l’examen des corrélations entre les notes au brevet, le contrôle continu et l’épreuve commune
sont faibles. Ces relations imparfaites s’expliquent par le fait que la notation est toujours
contextualisée : elle dépend de l’enseignant, de la classe, de l’établissement et de l’élève en
particulier.

Monsieur le Ministre, mettre le sort des élèves entre les mains des enseignants à travers le
contrôle continu n’est-il pas trop risqué vu les enjeux du baccalauréat ? Les enseignants ont-
ils tous la même motivation, la même pédagogie, le même niveau, etc… ? Les élèves de la
terminale auront t-il la motivation d’aller au lycée et de travailler, après cette décision ? Et le
contrôle continu n’amènera t-il pas directement à des évaluations « maison », synonyme

1
Jouvanceau P. (1989), “ L’épreuve anticipée du baccalauréat et l’évaluation ”, Education et
Formation, 18, pp.13-21.
2
Chatel E. (1994). Qu'est-ce qu'une note : recherche sur la pluralité des modes d'éducation et
d'évaluation. Les dossiers d'Education et Formations, 47, 1994, pp. 183-200.
3
Murat F. (1998). Les différentes façons d’évaluer le niveau des élèves en fin de collège.
Education et Formation, 53, pp.35-49.
1
d’inégalité entre les établissements ? Cela n’augmentera t-il pas le fléau des cours particuliers
déjà enracinés dans la culture des élèves et des parents mais aussi des enseignants ? Et les
parents, ne vont t-il pas faire pression sur les enseignants, prétextant que leurs enfants sont
mal évalués si ces derniers auront de mauvaises notes ? Malheureusement, c’est ce qui se
passe actuellement en Allemagne à cause du contrôle continu.

Par ailleurs, en disant qu’ «  il appartiendra au Jury d’examen d’étudier le livret scolaire des
élèves pour valoriser un engagement, valoriser les progrès et tenir compte des différences
entre établissements et sur cette base hausser ou baisser les notes obtenues au titre du contrôle
continu  en fonction de l'assiduité », permettez-moi de vous interroger ,qui est le jury ? Est-il
interne ou externe ? L’examen du livret scolaire portera-t-il sur tout le parcours de l’élève ou
se contentera-t-il uniquement de l’année de terminale ? Peut-être que l’élève en question n’a
pas entretenu de bons rapports avec l’un de ses professeurs cette année. D’ailleurs, comment
le jury va-t-il tenir compte des différences entre les établissements ? A mes connaissances,
légalement une note ne peut être changée et en cas de changement un rapport justificatif et
détaillé doit être présenté à l’élève. Par exemple, comment un jury pourra-t-il convaincre un
élève et ses parents de la baisse de la note au sein d’un même établissement et entre différents
établissements? Ainsi, il est nécessaire de vous rappeler que toute solution envisagée doit
impérativement obéir à des considérations purement scientifiques et ne doit aucunement se
heurter à des choix aléatoires, ou à une logique d'aliénation et d'aveuglement.

Monsieur le Ministre, le confinement des élèves pourrait s’arrêter en Mai ou en Juin. Dans ce
cas, on pourrait choisir la solution prise en Mai-1968 ,où la décision était de faire des
épreuves uniquement orales, surtout que la nouvelle réforme du baccalauréat se base
essentiellement sur l’oral. De plus, je trouve que c’est prématuré d'annuler l'examen du bac
pour nos élèves de l’enseignement français, d’autant plus que le ministre de l’éducation
tunisienne a parlé d’une possibilité de reporter le baccalauréat en Juillet, ou même en
Septembre sans toutefois l’annuler. Si, en Tunisie, le confinement ne durera pas longtemps,
pourquoi ne pas passer l’examen du baccalauréat ? Pourquoi ne pas s’adapter à la réalité des
différents pays afin d’assurer la qualité et l’équité ? Sommes-nous pas dans des circonstances
exceptionnelles exigeant des mesures exceptionnelles ? De plus, pourquoi ne pas laisser le
libre choix à nos élèves de passer les épreuves orales comme les candidats libres ? Si la
Tunisie maintiendra l’épreuve du bac, y aura-t-il un ajustement du score pour les élèves
inscrits dans des établissements français qui comptent rester en Tunisie et s’inscrire dans les
établissements supérieurs tunisiens ? Seront-ils laissés à leur sort ? Est-ce normal de bâcler le
baccalauréat (en tant que pilotage national) de cette sorte ?

Monsieur le ministre, j’espère avoir suscité de l’intérêt chez vous par rapport à mes propos
qui n’ont d’autres ambitions que de permettre à nos enfants de réussir au mieux de leurs
potentialités dans un cadre égalitaire.

Parente d’élèves inscrits dans des établissements français en Tunisie

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