Vous êtes sur la page 1sur 15

Les transferts théoriques comme Ars inveniendi.

« Science des œuvres » et science


de la politique
Par Anna Boschetti

Les formes de l'activité politique/2006

 Pages : 528
 ISBN : 9782130551508
 DOI : 10.3917/puf.cohe.2006.01.0485
 Éditeur : Presses Universitaires de France
 Pages 485 - 507

La confrontation entre domaines disciplinaires différents peut contribuer au progrès de


la science sociale car, en faisant « communiquer des secteurs de la pensée qui
d'ordinaire ne communiquent pas » [1] elle permet de dégager des homologies
structurales (et, partant, des mécanismes généraux) et, dans un même temps, de faire
émerger ce qui est spécifique à chaque champ et relève d'une étude historique, ou,
mieux, « génétique ». Les études littéraires et la science de la politique sont, à première
vue, des domaines disciplinaires très éloignés l'un de l'autre. Si l'on considère leur
fonctionnement, on remarque toutefois d'importantes et nombreuses analogies. Tous
deux peuvent jouer un rôle considérable de construction et de légitimation de l'ordre
social ; cet aspect est peut être moins évident mais aucunement négligeable pour ce qui
concerne l'histoire littéraire, qui a contribué de manière déterminante, par exemple, au
processus de construction des mythes identitaires nationaux. Ce sont également des
disciplines définies par l'objet plus que par l'approche et, faute de reconnaître des
principes épistémologiques partagés, elles se présentent comme des ensembles
hétéroclites de savoirs non coordonnés et non intégrés. Bien des « littéraires », en outre,
ont une attitude décidément sceptique et tiennent pour illusoire et malséant le projet
même d'une entreprise collective de connaissance scientifiquement fondée.

Principes théoriques généraux

L'œuvre de Pierre Bourdieu fournit des instruments précieux pour la confrontation entre
« disciplines », car c'est un mode de pensée systématique qui, appliqué à des objets très
divers, permet des transferts méthodiques de problèmes et de notions. Dans une théorie
qui se veut scientifique, tout se tient, chaque concept se définit en relation avec les
autres. Ainsi, pour vérifier la puissance heuristique et la validité de l'approche proposée
par Bourdieu, il faut tenir compte de l'ensemble des hypothèses, concepts et principes
qu'elle présuppose. Le concept de champ ne prend tout son sens qu'en le reliant aux
principes anthropologiques généraux que Pierre Bourdieu a progressivement élaborés et
formulés dans ses principaux ouvrages théoriques : Esquisse d'une théorie de la
pratique, La Distinction, Le Sens pratique, Les Règles de l'art, Méditations
pascaliennes. Cette « théorie de la pratique », en posant une relation d'interaction
circulaire entre l'homme et le monde, vise à dépasser des oppositions stériles telles que
subjectivisme/objectivisme, structure/histoire, finalisme/mécanisme,
individualisme/holisme, conscience/inconscient, etc. Elle souligne le rôle des agents
dans la construction de la réalité : importance du symbolique, rôle des discours, des
représentations, des formes d'institutionnalisation et de codification.

La cohérence entre structures cognitives et structures sociales indique que ces dernières
sont des schémas cognitifs réifiés, et que les catégories mentales sont des structures
sociales intériorisées, comme le rappelle la notion de « connaissance par corps » [2]
Cette anthropologie révèle l'aspect corporel, affectif du rapport au temps et au monde, et
demande au chercheur un « regard bifocal », capable de tenir compte à la fois des
structures objectives (les rapports de force, définis par la distribution des formes de
capital disponibles) et de la dimension subjective (la perception des agents) qui fait
partie de la réalité, puisqu'elle contribue à déterminer son mode de fonctionnement [3]

De plus, si les concepts et les représentations sont des produits des structures du monde
social façonnés par l'histoire, la première tâche du chercheur consiste à reconstituer la
genèse des concepts et représentations jouant un rôle dans son analyse. Puisque les
concepts et les représentations sont toujours des enjeux dans les luttes pour le pouvoir
d'imposition des principes de vision du monde, il faut les mettre en relation avec les
conditions sociales de leur production et de leurs utilisations. De là l'importance que
Pierre Bourdieu a toujours attribuée à l'histoire sociale des représentations du monde
social, en entendant par ce terme aussi bien les concepts que des formes incarnées et/ou
réifiées de représentation du monde social – telles que les gestes, les usages, les images,
les monuments, les rituels –, par lesquels les individus et les groupes se représentent [4]
En faisant de l'historicisation l'un des principaux instruments dont le chercheur dispose
dans sa lutte contre les fausses évidences, contre la naturalisation des concepts et le
risque de l'anachronisme ou de l'essentialisme, Bourdieu prolonge et développe un
enseignement sur lequel s'accordent la tradition de l'épistémologie française (notamment
Gaston Bachelard et Georges Canguilhem) ainsi que Durkheim, Weber et Elias. Il s'agit
en fait d'une double historicisation, concernant aussi bien les concepts et les points de
vue des agents qui sont les objets de l'analyse que les catégories mentales du chercheur
lui-même, à commencer par les classifications en usage dans les études littéraires,
politiques et historiques, qui semblent aller de soi, du fait du refoulement des processus
collectifs dont elles sont les produits.

Bourdieu a conféré à la réflexion épistémologique une importance sans précédents par


rapport à la tradition sociologique, celle-ci figurant à ses yeux la condition de possibilité
d'un travail scientifique et théorique rigoureux et cumulatif. Le Métier de sociologue,
qui s'efforce d'expliciter les principes d'une épistémologie des sciences sociales, ne
représente que la dimension la plus traditionnelle de cette réflexion. Car Bourdieu a
progressivement élaboré une conception élargie de la vigilance épistémologique, qui
implique l'objectivation des déterminations sociales s'exerçant sur le chercheur à son
insu, notamment celles liées à la structure du champ de production où il est situé, et à la
position qu'il occupe dans cet espace [5] Par ailleurs, la réflexion sur le fonctionnement
du champ scientifique a amené Bourdieu à reconnaître très tôt l'importance d'une
politique d'internationalisation de la recherche comme « recours contre les pouvoirs
temporels nationaux, surtout dans les situations de faible autonomie » [6]
Sciences sociales et littérature. Enjeux théoriques

Si l'on considère le fait que Bourdieu visait explicitement à élaborer les principes d'une
théorie générale du monde social, on peut être surpris par l'attention privilégiée qu'il a
consacrée à un objet comme la littérature ; cet objet est en effet considéré par la
tradition sociologique comme un domaine à part, marginal. La première formulation de
la notion de champ concerne la littérature, et Les Règles de l'art, qui retracent la genèse
du champ littéraire et proposent une formalisation de ses principes de fonctionnement,
constituent le principal exemple auquel il faut se reporter pour se faire une idée des
principes et du travail de reconstitution historique qu'implique la notion de champ.
L'importante place que la culture littéraire a occupée dans la formation du normalien
qu'a reçue Bourdieu ne suffit pas à expliquer ce choix. Il faut à la fois tenir compte des
enjeux théoriques qu'impliquait l'analyse de la littérature et du contexte intellectuel dans
lequel Bourdieu était situé.

L'un des principaux défis auxquels Bourdieu était confronté, du fait de sa trajectoire,
consistait à élaborer les principes d'une théorie permettant à la science sociale de
progresser dans la connaissance du rôle du symbolique dans le fonctionnement du
monde social. Ce défi lui était suggéré par toutes les différentes traditions théoriques
que son parcours l'a amené à prendre en considération, notamment la conception de
l'épistémologie et de l'histoire des sciences incarnée par Bachelard et Canguilhem, la
réflexion néo-kantienne sur les formes symboliques élaborée par Cassirer et Panofsky,
l'analyse du langage proposée par Wittgenstein, l'anthropologie structurale de Lévi-
Strauss, inspirée du modèle de la linguistique saussurienne, et, pour ce qui est de la
sociologie, les apports de Durkheim et Weber, qui ont tous deux attaché beaucoup
d'importance à l'étude de la dimension symbolique des phénomènes sociaux. Par la
notion de « symbolique », Bourdieu désigne tous les aspects que ces différentes
traditions ont pris en considération : activité cognitive (sens) opposée aux rapports de
force ; sphère du « subjectif » (perception) opposée à ce qui est « objectif » (structure) ;
enfin, forme de valeur non réductible à la valeur économique au sens propre du terme.

Dans le champ littéraire, fondé sur la dénégation de l'économie et de la réalité, le rôle du


symbolique se manifeste de manière particulièrement évidente, surtout lorsque ce
champ a conquis un degré élevé d'autonomie, comme c'est le cas en France depuis la
seconde moitié du xixe siècle. Le champ littéraire, en outre, étant très peu
institutionnalisé et sans cesse exposé à des tentatives de subversion (surtout à partir de
la fin du xviiie siècle), forme un cas exemplaire pour l'étude des conditions du
changement. L'analyse de la littérature constitue un défi d'autant plus significatif pour la
science sociale que, sur ce terrain, elle rencontre des résistances exceptionnellement
tenaces. Selon la tradition humaniste, encore très forte dans des pays comme l'Italie et la
France, les produits de l'« esprit » – notamment la littérature et l'art, en tant que
manifestations singulières de la « personnalité » de leur « créateur » – échappent aux
catégories sociologiques et relèvent de formes de « compréhension » particulières. Par
la notion de champ, qui pose l'exigence de prendre en considération tout ce que les
biens symboliques doivent à l'histoire et au fonctionnement de l'espace spécifique où ils
sont produits, Bourdieu vise à fonder une véritable « science des œuvres », remettant en
question la prétention de fixer des limites a priori au domaine de la science. Montrer les
conditions sociales de possibilité de l'activité littéraire et artistique et du goût légitime,
c'était aussi remettre en question la conception sacralisante de la culture qui, faute de
tenir compte de l'inégalité des chances d'accès au capital culturel, fait de la culture un
signe d'élection et un instrument de domination et, de surcroît, empêche de comprendre
de manière adéquate le fonctionnement des phénomènes littéraires et artistiques.

Le contexte intellectuel des années 1960 et 1970 a sans doute lui aussi contribué à
pousser Bourdieu à s'occuper de littérature. Barthes, Foucault, Derrida, Lacan, Deleuze,
soit la plupart des plus célèbres maîtres à penser de cette époque, ont consacré beaucoup
d'attention à cet objet. Mais l'analyse structuraliste et « post-moderne », loin de remettre
en question la lecture « interne », permet de la renouveler et de la légitimer, en mimant
le langage de la science. C'étaient aux yeux de Bourdieu des formes de croyance qui
renforçaient la conception charismatique de la culture, et qu'il fallait combattre, car elles
jouent dans nos sociétés le rôle de « domestication des dominés » que tenaient dans la
société traditionnelle la religion ou la magie. S'imposait ainsi l'exigence de montrer que
la science sociale pouvait rendre compte aussi bien du fonctionnement du champ de
production que des produits, de leur réception et des traditions « théoriques » élaborées
pour rendre compte des phénomènes littéraires et artistiques et des catégories
esthétiques.

Bourdieu et la science de la politique

Les analyses que Bourdieu a consacrées au champ politique sont loin d'être aussi amples
et systématiques que ses travaux sur le champ littéraire, et cela peut sembler étrange
pour une œuvre où les enjeux scientifiques sont toujours, aussi, au sens le plus général
du terme, des enjeux politiques [7] La politique est un objet qui, à la différence de la
littérature, peut sembler aller de soi pour un sociologue, puisque social et politique
peuvent paraître indiscernables, alors que social et littéraire sont généralement
considérés comme opposés. D'un autre côté, la politique est un terrain dangereux pour
une théorie scientifique, comme le montrent les précédents de Marx et Durkheim : il y a
risque de donner des armes aux adversaires qui, sous prétexte que la théorie se mêle de
politique, peuvent la rabaisser au rang d'idéologie. Bourdieu n'a commencé à intervenir
dans la lutte politique qu'après avoir conquis une autorité scientifique indiscutée. Mais
cela n'a pas suffi à lui épargner des attaques qui, au nom de la neutralité de la science,
sont allées jusqu'à discréditer rétrospectivement toute son œuvre antérieure. Si, pour
reprendre les mots de Bourdieu, la sociologie de la littérature telle qu'il la concevait est
une « mission impossible » [8]. , une de ces utopies rationnelles nécessaires à la science
pour avancer, la sociologie se heurte à des obstacles peut-être encore plus formidables
lorsqu'elle analyse la politique. Il lui faut lutter contre l'illusion de l'accès immédiat et
du savoir spontané auxquelles restent attachées l'historiographie traditionnelle et la
philosophie de la politique, et elle doit lever le soupçon qui s'attache à la science lorsque
celle-ci s'occupe de la politique. Ainsi le projet d'une science de la politique est-il un
choix exigeant, qui implique beaucoup d'autonomie, de résistance et de
désintéressement, par rapport à la logique des profits académiques et mondains.

En fait, l'œuvre de Bourdieu a beaucoup contribué, directement et indirectement, à


enrichir et à perfectionner les outils conceptuels de la science de la politique. L'analyse
des mécanismes de reproduction de la culture, à travers les recherches sur le système
d'enseignement et le champ des grandes écoles, a amené Bourdieu à aborder par un biais
insolite et heuristique la question du fonctionnement du pouvoir et de l'État. Avec la
notion de « champ du pouvoir », il a proposé une manière nouvelle de penser l'État,
comme produit de l'interaction de plusieurs champs ou sous-champs (grandes
entreprises, sommets de la bureaucratie, de l'armée, de l'Église, de la magistrature, de
l'Université, des médias, etc.), chacun doté d'une autonomie relative [9] Dans ses textes
sur le champ religieux, Bourdieu a lui-même dégagé les avantages que présente la
notion de champ par rapport à la vision de Weber, dont il se démarque également par le
concept de violence symbolique qui rend compte des aspects les moins visibles et les
plus efficaces du pouvoir [10] En outre, en distinguant des formes diverses de capital,
Bourdieu offre des outils permettant de saisir la complexité de la structure sociale et
d'expliquer son fonctionnement de manière beaucoup plus précise et satisfaisante que la
notion de capital de Marx ou celle, relativement vague, de « capital humain » proposée
par Gary Becker. La notion de « champ du pouvoir » et la réflexion de Bourdieu sur des
notions comme celles de « classe » et de « groupe » représentent également un acquis
par rapport à Elias, qui décrit la genèse de l'État parlementaire comme l'effet de l'action
d'un « groupe »[11], . À plus forte raison cette conception se démarque des théories
abstraites élaborées par des philosophes, tels qu'Althusser et Foucault, décrivant l'État
comme un dispositif à la fois omniprésent et insaisissable, exerçant une emprise
inéluctable sur les corps et les cerveaux. Dans les années 1990, avec des métaphores
comme « la main gauche et la main droite de l'État », Bourdieu a souligné la duplicité
structurale des fonctions de l'État parlementaire, où la référence à l'universel, qui
légitime la violence du pouvoir, peut aussi, sous certaines conditions, favoriser le
respect des principes démocratiques et la défense de l'« État social ». De même, il a
relevé la duplicité, sur le plan éthique et intellectuel, de phénomènes tels que
l'autonomisation des champs qui, d'une part, peut aboutir à un effet de dépossession des
profanes, de l'autre, rend possible l'émergence d'intérêts et de points de vue antagonistes
et critiques à l'intérieur du champ du pouvoir [12]

Dans Les Règles de l'art, Bourdieu se réfère au champ littéraire français et propose


d'abord une reconstitution historique de la genèse du champ. Il n'a rien fait d'équivalent
pour ce qui concerne le domaine de la politique, mais en parlant de « champ politique »
il a implicitement posé l'exigence, pour la science de la politique, de s'interroger sur son
objet et sur le processus historique dont le mode de fonctionnement de cet objet est le
produit. Le premier problème à aborder, dans cette perspective, est la définition même
de la notion de champ. Dans Réponses, Bourdieu en a proposé la version suivante : « Au
risque de paraître sacrifier à la tautologie, je dirai qu'on peut concevoir un champ
comme un espace dans lequel s'exerce un effet de champ, de sorte que ce qui arrive à un
objet qui traverse cet espace ne peut être expliqué complètement par ses seules
propriétés intrinsèques. Les limites du champ se situent au point où cessent les effets de
champ. » [13] Cette proposition souligne la fonction fondamentale du concept de
champ : il s'agit de prendre méthodiquement en compte les effets de la division du
travail et de la professionnalisation. Dans Les Règles de l'art, il y a un glissement vers
une acception implicitement réaliste et normative, qui restreint arbitrairement
l'application du concept, en fixant comme critère la revendication d'autonomie telle
qu'elle se manifeste en France chez les tenants de l'art pour l'art : l'époque de Baudelaire
et de Flaubert est décrite comme « la phase critique de la constitution d'un champ
autonome revendiquant le droit de définir lui-même les principes de sa légitimité » [14]
Sans doute convient-il de s'en tenir à la première acception, la plus générale, permettant
d'appliquer la notion de champ à tous les cas où la professionnalisation est assez
avancée pour produire des effets qu'il faut prendre en compte pour expliquer les
stratégies des producteurs et les propriétés des produits. Ces effets sont,
fondamentalement, l'instauration d'un mode de fonctionnement et
d'un nomosparticuliers, des principes de vision et de division spécifiques, et une
coupure plus ou moins accentuée par rapport aux profanes, jusqu'aux cas limites des
poètes n'écrivant que pour les poètes, des mathématiciens ne pouvant être compris que
par leurs collègues.

Les Règles de l'art et les « règles » de la politique

Dans le chapitre « Le point de vue de l'auteur », Les Règles de l'art formulent un


modèle théorique visant à expliciter des principes de fonctionnement et d'analyse
valables, en général, pour tous les champs culturels. Par un exercice inévitablement
sommaire et schématique (mais non dénué d'intérêt, s'il permet de faire entrevoir la
fécondité de ces transferts théoriques), on peut se servir de ce modèle pour essayer de
dégager quelques homologies structurales et fonctionnelles entre le champ littéraire et le
champ politique et, du même coup, des traits distinctifs.

La première question que l'analyse d'un champ doit aborder, selon Bourdieu, c'est celle
du degré d'autonomie que détient le champ analysé, à une époque donnée de son
histoire, au sein du champ du pouvoir. Aucun champ n'étant totalement autonome, tout
champ est le lieu d'une tension bipolaire entre autonomie et hétéronomie, entre intérêt
au désintéressement et intérêt au profit économique et mondain (médiatique,
aujourd'hui). Le champ politique, à la différence du champ littéraire, fait partie des
champs dominants au sein du champ du pouvoir, mais il peut être plus ou moins
indépendant par rapport aux autres champs du pouvoir, notamment par rapport au
champ économique. Le degré d'autonomie se mesure au degré auquel s'instaure une
opposition entre les principes de hiérarchisation du pôle le plus autonome et ceux du
pôle le plus hétéronome, et au degré auquel le nomos des producteurs les plus
autonomes (désintéressement économique et mondain, indépendance à l'égard d'autres
pouvoirs) s'impose même aux hétéronomes. En adoptant ces indicateurs, le champ
littéraire apparaît sans doute comme plus autonome que le champ politique :
l'opposition entre hiérarchies internes, autonomes et externes, hétéronomes, est
beaucoup plus accentuée, de même que les effets de réfraction et de dénégation ; au
point que Bourdieu peut affirmer que le nomos fondamental du champ littéraire est le
désintéressement, la dénégation de l'intérêt économique. Le nomos du champ politique
s'en rapproche, par certains aspects, dans la mesure où l'homme politique doit, lui aussi,
donner des preuves de son désintéressement matériel et mondain, de son indépendance
vis-à-vis du pouvoir économique (on pense notamment aux partis qui prétendent
représenter les dominés).

La politique a partie liée avec l'État et peut en dépendre directement dans ses moyens
matériels, comme c'est le cas lorsque les hommes politiques sont rémunérés par l'État et
que les partis reçoivent un droit au financement public. Tandis que l'écrivain, n'ayant
droit en tant que tel à aucun soutien public, peut revendiquer son autonomie, s'appuyer
sur son indépendance à l'égard de l'État et assumer cette posture pour revendiquer un
rôle critique. Mais, par ailleurs, il est exposé aux pressions que peut exercer le marché,
par les gains très irréguliers offerts par le journalisme et l'édition, auxquels il est
contraint de recourir, s'il n'est pas rentier ou enseignant, puisqu'il est rare qu'il parvienne
à vivre de son œuvre. Dans le cas de la politique, il ne saurait y avoir des producteurs
pour producteurs : les hommes politiques sont justiciables du verdict électoral. La
fermeture par rapport aux profanes est plus difficile en politique et ne saurait en tout cas
être revendiquée. Comme dans le champ religieux, très proche par bien des aspects, il y
a toujours référence simultanée au champ social dans son ensemble et aux autres
champs du pouvoir, même si, en réalité, les intérêts des profanes ne sont pris en compte
qu'autant qu'ils épousent les intérêts spécifiques des professionnels. En politique et en
littérature, l'entrée de non-professionnels constitue le cheval de Troie par lequel
l'autonomie est menacée. Il y a aussi, dans les deux champs, des « personnages
doubles », en porte-à-faux entre logique économique et logique symbolique, tels que les
éditeurs et les agents littéraires, et tels que les hommes politiques qui, dans les appareils
de parti, sont chargés de la gestion financière.

Illusio et enjeux

Le degré de codification du droit d'entrée étant très faible en littérature et en politique,


ces deux champs offrent des débouchés à des agents très hétérogènes. La lutte pour la
définition et la redéfinition des confins y est particulièrement intense, bien qu'elle soit
moins apparente, plus déniée dans le cas de la littérature, alors qu'elle est plus visible
dans la vie politique, notamment lorsque de nouveaux partis ou mouvements politiques
cherchent à s'imposer. La condition fondamentale de possibilité de cette lutte et du
fonctionnement du champ, c'est l'illusio, la croyance dans le jeu, l'intérêt pour le jeu et
pour ses enjeux. L'intérêt pour la politique peut sembler quelque chose qui va de soi,
dans tout groupe humain, puisque la lutte pour le pouvoir est un invariant
anthropologique, alors que la croyance dans l'art et la littérature apparaît plus
manifestement comme le produit d'un processus historique. En réalité, la croyance dans
l'existence et dans l'importance sociale de ce que nous désignons comme « la politique »
– en entendant par là un type spécifique d'activité – est, elle aussi, une création
historique collective. L'investissement dans la politique suppose une illusio spécifique :
la croyance dans l'importance de la politique, dans son efficacité, c'est-à-dire dans la
possibilité d'agir sur le monde. La science de la politique doit tenir compte des
conditions sociales de possibilité de la croyance dans la politique, et du fait que cette
croyance ne va pas de soi.

Les enjeux de la lutte politique sont fondamentalement les mêmes que ceux qui sont au
cœur de la compétition dans les champs culturels : ce sont la connaissance et le pouvoir.
Il s'agit toujours d'un jeu double et d'un double jeu, avec la différence qu'en politique
l'enjeu du pouvoir est déclaré comme tel, alors que dans les autres champs culturels
(religion, philosophie, science, littérature, art, droit, etc.), il est dénié. Mais c'est
toujours une lutte de classements, visant à maintenir ou à changer la perception du
monde social, en conservant ou en modifiant les catégories de perception du monde.
L'action politique cherche à objectiver et à faire exister des classements qui sont des
classements sociaux.

Dans le champ littéraire, les enjeux de pouvoir et de connaissance prennent des formes
d'autant plus spécifiques et méconnaissables que le degré d'autonomie est plus élevé.
Pour comprendre la logique des pratiques, notamment lorsqu'il s'agit des positions les
plus autonomes, il faut tenir compte de cette spécificité. Le pouvoir de l'écrivain, c'est le
pouvoir de faire accéder à l'existence et la reconnaissance sociale, une forme de
connaissance qui s'oppose aux représentations produites par la religion, la science et la
politique, en ce que la connaissance littéraire ne demande pas à être complètement prise
au sérieux. C'est, comme l'observe Bourdieu à propos de Flaubert, une compréhension
déniante : la littérature offre une connaissance par procuration, qui permet de
comprendre différemment que ne le permet l'expérience directe. Auteur et lecteur vivent
toutes les vies et ne les vivent pas vraiment. La littérature offre, sur le mode imaginaire,
une issue à l'exigence de dépasser les limites de l'existence. Mais elle a aussi le pouvoir
de contribuer à la construction du sens du monde, car elle permet de voir celui-ci
autrement ou de concevoir de nouveaux mondes possibles. Ce pouvoir tient à une
disposition qui peut être considérée comme une qualité requise, une condition de ce que
l'on appelle « vocation » littéraire et artistique : les écrivains et les artistes, à la
différence des hommes politiques et des entrepreneurs, ne prennent pas le monde
complètement au sérieux, du fait qu'ils mettent en question le statut de ce que l'on
appelle communément la réalité. L'expérience de la réalité comme illusion et comme
construction est ce qui rend possible leur illusio spécifique et leur investissement dans
l'œuvre [15] Cela vaut également pour le philosophe et le savant, dans la mesure où ils
reconnaissent et accordent de l'importance au rôle que joue le symbolique dans la
construction du monde social. L'idéalisme absolu, en philosophie, porte à son extrême
limite cette position, car il fait du monde une pure construction du sujet ou de l'esprit
objectif.

Structure et interaction

Dans Les Règles de l'art, Bourdieu a souligné les avantages de sa vision structurale par
rapport à l'approche proposée par la sociologie de la religion de Weber, qui part de
l'observation des relations immédiatement visibles entre les agents pour tenter de les
ramener à une typologie [16] Selon un mode de pensée « relationnel », pour comprendre
le point de vue du sujet, il faut partir de l'objectivation des structures du monde social,
et de la position que le sujet y occupe. Le monde est déjà là lorsque les agents y font
leur entrée. Les différents champs de production sont des espaces structurés et
hiérarchisés qui orientent la perception et les choix des agents à travers des oppositions
et des affinités définissant la probabilité et la forme des interactions (alliances, lutte,
etc.). Ainsi l'espace des positions tend-il, en phase d'équilibre, à commander les « prises
de position » (ou « stratégies ») des agents, et ces effets structuraux sont loin de se
réduire au réseau des interactions observables. Tout agent qui participe au jeu et en
reconnaît les enjeux est, de ce fait, contraint de prendre position par rapport à l'état du
champ, c'est-à-dire par rapport aux possibles, aux hiérarchies et aux luttes qui le
définissent. Les nouveaux entrants, par exemple, ne peuvent accéder à la reconnaissance
qu'en mettant en cause la définition dominante de l'excellence. Ainsi, l'effort pour se
démarquer de leurs devanciers joue à coup sûr un rôle certain et capital dans leurs choix.
Très souvent, toutefois, cette relation est loin d'être évidente, parce qu'elle ne se
manifeste pas uniquement par des emprunts, mais par des stratégies de prise de
distance [17]

Il est donc absurde de prétendre « déduire » les choix d'un individu de ses propriétés
sociales, considérées à l'état isolé : il faut reconstituer la structure du champ, par rapport
à laquelle la distribution de ces propriétés devient significative. L'effet des dispositions
et celui des déterminations externes (changements morphologiques, déterminations
économiques) ne sont pas mécaniques : ils se retraduisent selon la structure de l'espace
des possibles (et des contraintes probables), qui agit comme un « révélateur des
dispositions ». Cet effet de retraduction ou de restructuration implique que les enjeux et
les stratégies se définissent par rapport à l'état du champ, et que les facteurs externes
n'agissent que d'une manière indirecte, retraduite. Par exemple, le discrédit du Régime
soviétique, après 1956, se retraduit en discrédit de la littérature « engagée ». La
structure des positions oriente les choix en ce qu'elle implique à la fois des possibilités
et des limites, qui sont perçues par les agents selon leurs dispositions, socialement
constituées. En littérature il y a, à tout instant, un état de l'espace des possibles, une
« bourse des valeurs » : problèmes, thèmes, techniques littéraires sont au centre de
l'attention, plus ou moins légitimes. De même, en politique, problèmes à résoudre,
lacunes structurales, directions potentielles, alternatives pratiques entre projets
concurrents. En ce sens l'état du champ fonctionne, dit Bourdieu, comme une sorte de
« transcendantal historique », qui constitue à la fois un mécanisme de censure et un
moyen d'expression (Ars obligatoria et ars inveniendi). Et le sens et la valeur des prises
de position changent lorsque change l'univers des possibles (le recours à l'alexandrin a
un sens très différent en 1890, 1920 et 2005, de même que la notion de République en
1789, 1848, 1871 et aujourd'hui [18]. Ainsi, contrairement à l'approche marxiste qui
prétend expliquer les conduites par la « classe sociale », l'analyse structurale doit faire
émerger la relation entre trois espaces structurés et hiérarchisés : l'espace des
dispositions, l'espace des positions et celui des « prises de positions » ; considérés
comme trois systèmes d'écarts différentiels, entre lesquels ilya un rapport d'homologie,
qui s'explique par le fait que les dispositions sont façonnées par les expériences du sujet,
elles-mêmes liées à sa position sociale. Cette conception structurale demande une
rupture difficile avec la perception spontanée du monde social, où tout incline à faire du
sujet, de la « personne », le principe d'explication des faits. Ainsi, si la prosopographie
constitue une étape fondamentale dans la récollection des propriétés des agents, ces
propriétés ne prennent tout leur sens que rapportées à la structure de distribution des
différentes formes de capital, dans un champ donné, tel qu'il se présente à un moment
déterminé.

Formes de capital

Pour reconstituer la structure interne d'un champ, il faut prendre en compte la


distribution des formes de capital efficientes dans ce champ, ainsi que les cotes de ces
formes de capital. Le capital culturel incorporé constitue, en politique et en littérature, la
principale qualité requise pour l'accès à la maîtrise du jeu. Le capital économique et le
capital social peuvent jouer un rôle considérable, l'un pouvant, par exemple, favoriser
l'autonomie, l'autre, faciliter l'intégration dans le champ et le succès. Le capital
symbolique spécifique consiste, pour l'écrivain, dans la reconnaissance des pairs. C'est
un capital personnel. Le capital politique est également, pour une part, un capital
personnel lié à la « réputation ». Mais c'est une forme de prestige plus hétéronome que
la consécration littéraire, car il dépend de la reconnaissance d'un public beaucoup plus
hétérogène que celui de l'écrivain. Comme le montrent bien des exemples historiques
d'écrivains célèbres qui ont activement participé à la vie politique, la gloire littéraire
peut, à certaines conditions, fonctionner comme un capital personnel légitime dans la
lutte politique, alors que la réputation acquise dans la vie politique ne saurait être
convertie en titre de légitimité littéraire. En général, le « taux de change » du capital
politique dans des champs très spécialisés et autonomes est nul, alors que n'importe
quelle forme de capital symbolique spécifique peut, à certaines conditions, être le
tremplin d'une carrière politique, ce qui rappelle le faible degré d'autonomie
caractérisant le champ politique. Le poids de l'homme politique dans son parti tient à
son capital personnel, de même que le poids d'un écrivain dans un groupe, une revue ou
une institution. Mais il y a aussi, dans les deux champs, un capital institutionnel, qui est
un produit de l'histoire. En politique, il est constitué par le poids électoral du parti. Les
partis tendent d'autant plus à fonctionner comme des appareils bureaucratisés qu'ils sont
constitués de gens dépourvus de capital personnel, qui doivent donc tout au parti. Des
effets analogues peuvent se produire dans le fonctionnement d'instances telles que les
revues, les maisons d'édition, les académies, les groupes, lorsqu'elles sont consacrées et
institutionnalisées.

À la différence du capital littéraire, le capital politique est vulnérable au scandale :


l'homme politique est tenu à des mœurs irréprochables. Autre différence : dans un
champ littéraire autonome, l'écrivain pur peut être discrédité par un succès fort rapide et
très vaste, qui n'est pas dû aux compétents, mais au grand public, très hétérogène et
dépourvu de compétence spécifique. Au contraire, pour le politique, ce qui compte, en
dernière instance, c'est la quantité, le nombre des voix, même si la qualité, c'est-à-dire la
composition sociale des « supporters », peut avoir des effets quantitatifs, en
fonctionnant pour les électeurs comme indicateur pratique du degré de proximité ou de
distance. Politique et littérature sont tous deux des métiers risqués. L'insuccès est
ambigu en littérature (il y a toujours la possibilité de la gloire posthume), alors que c'est
un échec tout court en politique. L'accès à la consécration et la canonisation par l'école
peuvent transformer l'écrivain en « classique », en conférant à son œuvre, et au capital
symbolique qui lui est associé, une forme de survie. De même, grâce aux historiens, les
hommes politiques qui ont joué des rôles importants peuvent échapper à l'oubli et leurs
positions peuvent être utilisées comme des références ou des repoussoirs dans les luttes
du présent. Les effets de retraduction ou de réfraction, dus à la logique spécifique du
champ, se manifestent en politique sous des formes moins apparentes qu'en littérature.
Mais les pratiques politiques se définissent, elles aussi, par rapport au nomos du champ
et à des possibles (institutions, langage et problématique) qui sont le résultat de toute
l'histoire du champ. Il y a un processus de construction du personnage de l'homme
politique, à travers des documents (biographies, historiographie, débats, etc.) et des
monuments (statues, tableaux, noms de rue, etc.). Les cotes sont variables, sans cesse
soumises à révisions (mises en question, réhabilitation, redéfinition). Le discrédit de la
politique a d'importants effets sur son fonctionnement et le recrutement des
professionnels. Le sentiment que l'on désigne par le mot « vocation » est l'effet de
l'accord entre l'habitus et les possibles que présente le champ de jeu choisi. C'est cet
accord qui dispose un agent à reconnaître comme fait pour lui, attirant, un certain rôle
social. La dévaluation de la politique permet donc de comprendre la crise des
« vocations » et du militantisme politique.

Trajectoire versus biographie

Dans « L'illusion biographique », Bourdieu a souligné ce qui distingue la notion de


trajectoire construite (qui implique la reconstitution de la série des positions successives
occupées par les agents dans un espace-temps structuré) par rapport à la biographie et à
l'autobiographie, dans toutes ses variantes, du « récit de vie » à la biographie officielle,
y compris la démarche que Sartre a présentée dans Questions de méthode et mise en
œuvre dans Les Mots et L'Idiot de la famille [19] En effet, bien que Sartre s'efforce de
prendre en considération les « médiations » entre le sujet et le monde social, il s'en tient
aux deux aspects (la famille, concernant l'« ontogenèse », et la classe, pour ce qui est de
la « philogenèse ») sur lesquels ont focalisé leur attention, respectivement, Freud et
Marx, sans voir que l'habitus de classe, la vision du monde, le style de vie et la structure
des relations familiales tiennent à la position et à la trajectoire de la famille dans
l'espace social où elle est située. Qui plus est, Sartre ne prend jamais en considération
les déterminations associées à la position occupée par les écrivains dans leur champ de
production. Ainsi n'échappe-t-il pas au « court-circuit » caractéristique des analyses
marxistes qui, selon l'exemple de György Lukács et de Lucien Goldmann, prétendent
expliquer les propriétés des œuvres en les ramenant directement aux propriétés sociales
des producteurs et/ou de leurs destinataires.

En retraçant un tableau des trajectoires intragénérationnelles et intergénérationnelles au


sein d'un champ, on peut cerner des familles de trajectoires et des régularités les
caractérisant. Puisque, dans une société complexe, un agent peut simultanément
appartenir à plusieurs champs (il suffit de penser à des positions catch-all telles que les
ont réalisées, dans le champ intellectuel de leur époque, Sartre et Bourdieu), on ne
saurait négliger de prendre en compte les effets de cette multipositionnalité, tels que, par
exemple, les effets du cumul de formes diverses de capital acquises dans différents
champs, ainsi que la possibilité d'exporter ces ressources d'un champ à l'autre.
Lorsque la science de la politique s'occupe d'écrivains qui ont joué un rôle politique, tel
que Lamartine ou Victor Hugo, elle ne saurait ignorer tout ce que leurs prises de
position politiques doivent à la référence au champ littéraire, à ses hiérarchies et à ses
règles du jeu. Les travaux de Robert Darnton sur l'Ancien Régime et de Christophe
Charle sur l'époque de l'Affaire Dreyfus ont renversé l'approche traditionnelle, en
faisant émerger le rôle majeur que les transformations et les luttes internes au champ de
production culturelle ont pu jouer dans les crises politiques et dans leurs issues. Les
historiens qui utilisent comme « sources » des textes littéraires (i.e. des textes pensés et
produits comme littéraires par leur auteur) devraient également tenir compte des effets
de champ spécifiques qui ont orienté la production de ces textes, aussi bien dans leur
forme que dans leurs « contenus ».

L'offre et la demande

L'homologie structurale entre l'espace des producteurs et l'espace des consommateurs


est, selon Bourdieu, ce qui permet, en principe, d'expliquer le sens de l'orientation
spontané orchestrant la relation entre l'offre et la demande dans tous les marchés, du
marché des biens culturels au marché politique. Mais ce sens du jeu demande une
maîtrise pratique qui, du fait de la professionnalisation du champ, devient de moins en
moins accessible aux profanes. Même les prises de position politiques des intellectuels
et celles intellectuelles des hommes politiques sont exposées à des malentendus lorsque,
faute d'une compétence spécifique, ils se laissent guider par la perception d'une analogie
de position. C'est notamment le cas des avant-gardes littéraires qui, tels les surréalistes
vers 1927, ont considéré comme allant de soi l'adhésion au Parti communiste, du fait
que ce parti semblait occuper dans le champ politique la même position d'avant-garde
révolutionnaire qu'ils revendiquaient dans le champ littéraire ; quitte à découvrir que
leur habitus et leur conception de l'art étaient loin de s'accorder avec ceux des dirigeants
communistes. Dans des domaines qui, comme la politique ou l'art, requièrent une haute
compétence spécifique, ceux qui n'ont pas de capital culturel sont voués aux méprises,
au malaise, aux oscillations, aux réactions de rejet, voire d'hostilité. L'humeur
antipolitique qu'exploite le populisme est le pendant des réactions iconoclastes qu'ont
souvent déclenchées les ruptures et les provocations de l'art depuis que, au début
du xxe siècle, il a remis en question les conventions de la représentation réaliste et
accentué la rupture par rapport aux habitudes des profanes, ainsi que la dépossession de
ces derniers [20] Dès lors, l'analyse ne saurait rendre compte des préférences et des
refus, concernant la politique, qu'en reconstituant finement les propriétés des trajectoires
permettant d'expliquer les « points de vue » divers, voire antagonistes, de gens occupant
des positions à première vue proches, comme l'ont fait Bourdieu et ses collaborateurs
dans la Misère du monde. L'analyse de la « réception » des œuvres culturelles demande
également la reconstitution de l'écart entre les schèmes de perception et d'appréciation
des producteurs et ceux de leurs lecteurs, élément d'autant plus nécessaire que la
distance temporelle (dans le cas des œuvres du passé) et/ou culturelle entre l'espace
d'origine et l'espace d'accueil (dans le cas de la circulation transnationale des textes)
sont plus grandes.

Les conditions du changement

Si Bourdieu n'a jamais cessé d'analyser les mécanismes par lesquels l'ordre social se
reproduit, c'était aussi dans l'intention de comprendre comment, à quelles conditions, il
peut être remis en question, voire modifié. Le transfert et le cumul d'acquis tirés de
l'étude de champs différents ont joué un rôle très important dans cette réflexion qui met
à contribution les résultats de recherches à première vue distantes entre elles, comme les
travaux sur l'Algérie et sur le Béarn, Homo academicus, Les Règles de l'art, Les
Structures sociales de l'économie. Ainsi Bourdieu ne s'en tient-il pas à une explication
simple, mais invite-t-il à prendre en considération l'ensemble des facteurs qui peuvent
contribuer à produire la crise des principes de vision et de division en vigueur. Les
recherches sur le champ littéraire invitent à reconnaître le principal moteur du
changement dans un phénomène structural : la lutte de succession, qui amène les
prétendants à remettre en question la légitimité des dominants et de l'ordre qu'ils
incarnent. Dans cette perspective, la querelle entre orthodoxie et hérésie qui caractérise
l'histoire des religions n'est que la forme spécifique d'un phénomène général, observable
dans tout champ, fondé sur l'antagonisme entre ceux qui ont intérêt à conserver l'ordre
légitimant leur pouvoir et ceux qui ont intérêt à redéfinir cet ordre ou à le saper. Mais il
faut prendre en compte d'autres facteurs susceptibles de favoriser la disposition à la
subversion et le succès des prétendants, par exemple un changement « morphologique »,
comme la croissance et la différenciation des producteurs et du public. Une partie de
ceux qui font leur entrée dans le champ sont caractérisés par des propriétés sociales et
des dispositions qui les opposent aux occupants des positions dominantes ; et leur lutte
peut être renforcée par la rencontre entre leur position et les attentes de nouvelles
fractions du public. Au principe des changements qui sont perçus comme des
« mouvements » collectifs (voire des révolutions, artistiques ou politiques, lorsqu'ils
sont radicaux et généralisés), il y a souvent plusieurs crises et agissements
concomitants, affectant des champs divers, et indépendants dans leur origine, comme le
montre l'analyse de mai 68 proposée dans Homo academicus [21] . La même hypothèse
s'applique, transposée, aux grands bouleversements collectifs qui scandent l'histoire
littéraire, tels que le romantisme ou les avant-gardes artistiques du début du xxe siècle.
Un des facteurs de changement que Les Structures sociales de l'économieinvitent à
prendre en considération, c'est l'émergence de champs nouveaux, produits soit par le
développement de spécialisations inédites (comme c'est le cas dans le secteur de
l'informatique) soit par le regroupement de champs divers (par exemple, la fusion entre
informatique et télécommunications) [22] Les analyses de La Noblesse d'État montrent
enfin l'emprise qu'exerce l'État, par ses interventions et par ses lois, sur les modes de
production et de reproduction disponibles.

L'analyse des mécanismes de la lutte littéraire et des facteurs de consécration et


d'institutionnalisation des positions et des œuvres a permis, par ailleurs, de mettre en
question bien des classifications reproduites sans examen par l'histoire littéraire et
culturelle (classicisme, romantisme, réalisme, naturalisme, symbolisme, modernisme,
existentialisme, structuralisme, postmodernisme, etc.), ainsi que par l'historiographie
politique. La notion de « mouvement », que mobilisent ces classifications, apparaît
comme une de ces fausses évidences dont on a le plus de mal à se délivrer (car elles ont
toute la force des habitudes mentales les plus universellement partagées et des fonctions
sociales qu'elles remplissent) et qu'il est urgent d'historiciser, car, en procurant l'illusion
du savoir immédiat, elles occultent la complexité des phénomènes. L'étude de la genèse
et de l'usage historique des classifications permet de faire apparaître les conditions
sociales de possibilité de ces représentations que l'on désigne par le terme de
« mouvements ». L'analyse des prises de position montre, en outre, qu'il s'agit en fait,
très souvent, d'entreprises éclectiques dont la cohésion instable est fondée surtout sur
des refus partagés et des convergences provisoires d'intérêts, voire des malentendus.
L'effet d'une mobilisation collective autour d'un programme commun est engendré par
des stratégies d'institution telles que le regroupement, l'association, la dénomination, la
fondation de revues, le lancement d'étiquettes, de mots d'ordre, de manifestes ou le
recours à des manifestations publiques [23]

Bourdieu et d'autres chercheurs s'inspirant de sa démarche ont consacré beaucoup


d'attention, également, aux conditions sociales de possibilité des dispositions à
l'innovation chez les agents. Le poids de celles-ci est particulièrement important
lorsqu'il s'agit d'une position à faire. Ce que porte au jour l'analyse des propriétés et des
trajectoires des grands « révolutionnaires », dans le domaine de l'art, de la littérature et
de la science, ce sont de formidables tensions, culturelles et sociales, produisant des
habitus « clivés », combinaisons paradoxales de traits apparemment contradictoires, tels
qu'un degré très élevé de compétences spécifiques et la propension au risque et à la
subversion. C'est notamment par sa propension à transgresser des frontières, telles les
frontières disciplinaires et nationales faisant obstacle à la circulation des idées et à la
confrontation, que l'œuvre de Bourdieu est par elle-même un cas de figure illustrant la
fécondité des transpositions théoriques et méthodologiques qui permettent de construire
différemment les objets, d'en entrevoir de nouveaux ou de jeter un éclairage inédit sur
des objets à première vue familiers.

Notes

[1]« La sociologie et la linguistique » : entretien avec Jacques Bauduin, « Magazine des


sciences humaines », RTBF1, 14 novembre 1982, version française inédite.
[2]P. Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Le Seuil, 1997, p. 153-193 (chap. 4).
[3]Voir P. Bourdieu, « La double vérité », ibid., p. 225-244.
[4]P. Bourdieu, « Comment se représente-t-on le monde social ? », Actes de la
recherche en sciences sociales, n° 154, septembre 2004, p. 5-6.
[5]P. Bourdieu, « L'objectivation participante », Actes de la recherche en sciences
sociales, n° 150, 2003, p. 43-58 ; et voir aussi Science de la science et réflexivité, Paris,
Éd. Raisons d'Agir, coll. « Cours et Travaux », 2001.
[6]P. Bourdieu, « Le champ scientifique », Actes de la recherche en sciences sociales,
n° 2-3, juin 1976, p. 88-104 ; Science de la science et réflexivité, op. cit., p. 150. Sur
cette politique d'internationalisation, on peut lire A. Boschetti, « Intérêt à l'international
et intérêt à l'universel », dans M. Einfalt, U. Erzgräber, O. Ette, F. Sick, Intégrité
intellectuelle, Heidelberg, Winter Universitätsverlag, 2005, p. 515-522.
[7]On peut voir P. Bourdieu, Propos sur le champ politique, Lyon, PUL, 2000. Cet
ouvrage rassemble un entretien de P. Fritsch avec P. Bourdieu et plusieurs interventions
de ce dernier, ainsi qu'une « bibliographie des principaux travaux de P. Bourdieu sur les
questions de politique ». Dans son introduction (p. 7-31), Philippe Fritsch propose un
historique des écrits que Pierre Bourdieu a consacrés à la politique et esquisse une mise
au point des questions et des problèmes que cette réflexion a fait émerger.
[8]P. Bourdieu, « Le critique ou le point de vue de l'auteur », dans M. Zink
(dir.), L'Œuvre et son ombre. Que peut la littérature secondaire ?, Paris, Éd. de Fallois,
2002, p. 134.
[9]La notion de « champ du pouvoir » est esquissée dans l'article « Champ du pouvoir,
champ intellectuel et habitus de classe » (Scolies, n° 1, 1971), puis progressivement
élaborée et précisée, notamment dans le grand article de 1976, « La production de
l'idéologie dominante », cosigné avec Luc Boltanski (Actes de la recherche en sciences
sociales, n° 2-3, 1976), dans La Noblesse d'État et dans Les Structures sociales de
l'économie.
[10]P. Bourdieu, « Une interprétation de la théorie de la religion selon Max
Weber », Archives européennes de sociologie, vol. 12, n° 1, 1971, p. 3-21 ; et « Genèse
et structure du champ religieux », Revue française de sociologie, vol. 12, n° 3, 1971, p.
295-334.
[11]Voir par exemple, P. Bourdieu, « Espace social et genèse des classes », Actes de la
recherche en sciences sociales, n° 52-53, juin 1984, p. 3-12. Voir A. Garrigou, B.
Lacroix (dir.), Norbert Elias. La Politique et l'Histoire, Paris, La Découverte, 1997 ; B.
Lacroix, « La contribution de Norbert Elias à l'analyse de la construction sociale de
l'État parlementaire », dans Le Temps des savoirs. Revue interdisciplinaire de l'Institut
universitaire de France, Paris, Odile Jacob, 2002, vol. 4 (« Le code »).
[12]Voir P. Bourdieu, Méditations pascaliennes, op. cit., p. 218-224.
[13]P. Bourdieu, Réponses, Paris, Le Seuil, 1992, p. 76.
[14]P. Bourdieu, Les Règles de l'art, Paris, Le Seuil, 1992, p. 94. Position reprise, infra,
p. 97, où Baudelaire est présenté comme celui qui a vécu toutes les contradictions
« inhérentes au champ littéraire en voie de constitution ».
[15]Voir les considérations que P. Bourdieu a consacrées à ces questions dans « Le
pouvoir de l'écriture », Les Règles de l'art, op. cit., p. 50-62.
[16]Ibid., p. 299.
[17]Qu'il me soit permis de citer des exemples tirés de mes propres recherches. Faute
d'avoir procédé selon cette vision structurale dans mon analyse de la trajectoire littéraire
de Sartre, je n'ai pas accordé l'attention systématique qu'elle exigeait à la relation de
l'œuvre avec trois modèles, Gide, Proust et Malraux, « incontournables » pour Sartre, du
fait de la position dominante que ces auteurs occupaient dans le roman français au début
des années 1930. En effet, comme j'ai pu le vérifier par la suite, l'exigence de se définir
en s'opposant à ces modèles a contribué de manière déterminante à forger la
problématique littéraire de Sartre (A. Boschetti, « Sartre and the Age of American
Novel », dans Situating Sartre in Twentieth-Century Thought and Culture, New York,
St. Martin's Press, 1997, p. 71-92). Instruite par cette expérience, dans mes recherches
sur l'avant-garde poétique au début du xxe siècle, j'ai procédé en reconstituant
systématiquement la structure du champ et ses transformations, ce qui m'a permis de
faire émerger des aspects jusque-là inaperçus. J'ai montré, par exemple, en reconstituant
la structure du champ, que la confrontation avec Mallarmé, le plus prestigieux de ses
devanciers, avait joué un rôle majeur dans la genèse de la poétique d'Apollinaire,
contrairement à ce que soutenait la critique apollinarienne autorisée, qui s'en tenait au
recensement des « influences » directes (A. Boschetti, La Poésie partout. Apollinaire,
« homme-époque  », Paris, Le Seuil, 2001, p. 79-91).
[18]Voir B. Lacroix, « Retour sur 1848. Le suffrage universel entre l'illusion du “jamais
vu” et l'illusion du “toujours ainsi” », Actes de la recherche en sciences sociales, n°
140, décembre 2001, p. 41-50 ; « Du coup de force au coup d'État. Contribution à
l'étude du travail de mise en forme des événements du 2 décembre 1851 »,
dans « Comment meurt une République ? » Autour du 2 décembre 1851, Paris,
Créaphis, 2004, p. 37-50.
[19]P. Bourdieu, « L'illusion biographique », dans Raisons pratiques, Paris, Le Seuil,
1994, p. 81-89.
[20]Voir D. Gamboni, The Destruction of Art. Iconoclasm and Vandalism since the
French Revolution, Londres, Reaktion Books, 1997.
[21]Voir aussi B. Lacroix, L'Utopie communautaire. Histoire sociale d'une révolte,
Paris, PUF, 1981 ; analyse exemplaire qui fait émerger la complexité des conditions
sociales de possibilité qu'il faut prendre en compte pour expliquer des phénomènes que
l'on a l'habitude de classer hâtivement comme des « crises » et/ou des « mouvements ».
[22]Voir P. Bourdieu, « Principes d'une anthropologie économique », dans Les
Structures sociales de l'économie, Paris, Le Seuil, 2000, p. 233-270.
[23]Dans Sartre et Les Temps modernes et dans La Poésie partout, j'ai notamment
cherché à faire émerger les conditions structurales des transformations examinées, ainsi
que le rôle qu'ont joué des alliances et des stratégies d'institution spontanées dans la
naissance et dans le succès des « mouvements » et des classifications enregistrés par
l'histoire littéraire et intellectuelle des périodes étudiées.

Plan de l'article

1. Principes théoriques généraux


2. Sciences sociales et littérature. Enjeux théoriques
3. Bourdieu et la science de la politique
4. Les Règles de l'art et les « règles » de la politique
5. Illusio et enjeux
6. Structure et interaction
7. Formes de capital
8. Trajectoire versus biographie
9. L'offre et la demande
10. Les conditions du changement