Vous êtes sur la page 1sur 19

Chronique africaine :

À propos d’ouvrages récents sur l’Afrique antique

Entre 1891 et 1904, Stéphane Gsell, l’historien inégalé de l’Afrique romaine,


livra une Chronique archéologique africaine annuelle1, dans laquelle il se proposait
de « donner un résumé des découvertes d’antiquités faites dans l’Afrique du Nord
(l’Égypte exceptée) ainsi que des principales études parues […] sur l’histoire
ancienne de cette région »2. Il se trouva d’ailleurs un moment en compétition, tant le
bouillonnement intellectuel africain était fort, avec René Cagnat qui donnait aussi au
Bulletin du Comité des Travaux historiques une « Chronique d’épigraphie afri-
caine »3. La publication récente de plusieurs ouvrages consacrés à l’Afrique nous a
incitée, sans prétendre le moins du monde approcher l’excellence de ces prédéces-
seurs, à reprendre cet intitulé, qui manifeste la vitalité actuelle des études africaines4.
Certes, on ne saurait affirmer que l’élan formidable que donna à l’histoire
ancienne, au milieu du XIXe s., la découverte de l’Afrique romaine, s’est perpétué
jusqu’à nos jours ; presque deux siècles d’explorations assidues ont rendu caduque
l’exclamation de Gaston Boissier en 1891 : « Ce ne sont pas seulement quelques pans
de murs, quelques pavés de route, quelque tombe inconnue […], mais des villes
entières qui n’attendent que quelques coups de pioche pour revoir le jour. […] On a
tant recueilli (d’inscriptions) en Afrique, et de si importantes, qui jettent un jour si
nouveau sur la vie antique, qu’il est légitime de tout espérer »5. L’Afrique, compo-
sante fondamentale de l’Empire romain, livre toujours des nouveautés qui éclairent le
fonctionnement et les limites de ce laboratoire d’intégration, comme elle apparut aux
Européens dès leur arrivée sur le continent : l’expansion de la citoyenneté romaine, la
cohabitation entre cultes indigènes et cultes d’empire, la prospérité économique, la
gestion de l’eau en zones arides, la cohabitation entre tribus nomades et société séden-
tarisée... L’admiration éperdue exprimée alors par les Occidentaux, quand ils virent
dans les vestiges des réalisations romaines les prémisses de leurs propres projets, fait
désormais place à des constatations plus sobres et à des appréciations nuancées par

1
Revue africaine 36 (1892), p. 69-124 ; 37 (1893), p. 56-128 ; 38 (1894), p. 109-233.
Puis Mélanges de l’École française de Rome 15 (1895), p. 301-350 ; 16 (1896), p. 441-490 ;
(1897) : rien ; 18 (1898), p. 69-140 (à partir de cette année le sous-titre est « 3e rapport » et
ainsi de suite jusqu’au 9e et dernier ; 19 (1899), p. 35-83 ; 20 (1900), p. 79-146 ; 21 (1901),
p. 181-241 ; 22 (1902), p. 301-345 ; 23 (1903), p. 273-317 ; 24 (1904), p. 329-370.
2
Rev. af. 36 (1892), p. 69.
3
Elle parut au BCTH entre 1890 et 1900.
4
J’avais précédemment choisi, pour la même raison, le même intitulé pour une analyse
centrée sur Dougga : « Chronique africaine », A. Cl. 76 (2007), p. 221-229.
5
G. BOISSIER, [« Discours introductif à l’assemblée générale de clôture du Congrès des
Sociétés savantes »], BCTH (1891), p. LI.

L’Antiquité Classique 85 (2016),


p. 225-243.
226 M. DONDIN-PAYRE

l’évolution historique contemporaine : la notion de « romanisation » subit le contre-


coup de la contestation radicale de la mainmise d’une nation sur une autre, suscitant
des réflexions qui irriguent les analyses de nos sociétés contemporaines.
Le monde des musées d’Afrique du Nord est en première ligne dans ce pro-
cessus d’évolution. Loin de constituer un domaine protégé, à l’abri des tumultes poli-
tiques et diplomatiques, des musées emblématiques d’Afrique du Nord ont été, à
l’image du Bardo de Tunis6, remaniés, et ce remodelage de présentations qui dataient
souvent du XIXe s. a été l’occasion de restructurations qui dépassent la mise à jour
muséographique. Il reflète la position par rapport à un héritage culturel porteur
d’enjeux symboliques forts : la conception de musées, créés ex nihilo à la période
coloniale, fut imprégnée de l’idéologie qui superposait à la civilisation européenne
contemporaine la civilisation romaine qui en était un fondement. Les musées
d’Afrique du Nord, tous mis en place par la France à l’époque coloniale, incarnaient
les préoccupations du moment : promotion de l’action fédératrice et colonisatrice de
Rome coexistant avec une permanence, de mieux en mieux évaluée au fil du temps,
des civilisations antérieures. La collection de catalogues des musées d’Algérie et de
Tunisie, menée rapidement et efficacement par René-Marie Moulin du Coudray de La
Blanchère qui mobilisa ses collègues les plus compétents, reflète ces valeurs7 ; d’une
très grande qualité scientifique, elle comporte aussi des lacunes, que signalait René
Cagnat en 19198 : essentiellement la part minoritaire de « l’art arabe », auquel seul le
volume de Tlemcen était entièrement consacré9, sans que cette période soit tout à fait
négligée dans les autres livraisons, et la faiblesse de l’épigraphie antérieure à la
conquête romaine10. Les périodes antérieures et postérieures, n’étaient pas exclues ;
cependant les vestiges romains, les plus nombreux, ceux dont la signification retenait
le plus l’attention et que leur nature pérenne mettait en valeur, furent privilégiés11. En

6
Voir http://www.archi-mag.com/bardo.php.
7
Titre de la série : Description de l’Afrique du Nord. Musées et collections archéolo-
giques de l’Algérie et de la Tunisie, Paris, 1893-1928 : Alger, 1890 et suppl., 1928 ; St Louis de
Carthage, 1899-1915 ; Cherchel, 1895 et suppl., 1924 ; Constantine, 1892 et Collection
Farges, 1900 ; Guelma, 1909 ; Lambèse, 1895 ; Oran, 1893; Philippeville, 1898 ; Sfax, 1912 ;
Sousse, 1902 ; Tébessa, 1902 ; Timgad, 1903 ; Tlemcen, 1906 ; Tunis, Alaoui avec suppl. 1897-
1921.
8
CAGNAT (1919 : 27) : « Un seul des volumes de la série est consacré aux antiquités
arabes (Tlemcen) [W. MARÇAIS, Musée de Tlemcen, Paris, 1906] ; c’est que la Tunisie et
l’Algérie orientale sont assez pauvres à cet égard ». Voir A. LE BRUSQ, « Du musée colonial à
l’invention d’un patrimoine croisé ? », dans M. PABOIS & B. TOULIER (dir.), Architecture
coloniale et patrimoine, l’expérience française, Paris, 2005, p. 107-114 (en ligne) ; p. 110 : « Si
l’on constate la prééminence de l’intérêt pour les antiquités romaines, certaines collections
réunissent toutefois des antiquités musulmanes ».
9
W. MARÇAIS, o.c.
10
CAGNAT (1919 : 26) : « Les inscriptions libyques et néo-puniques ne sont pas rares […]
car le fond de la population se composait d’indigènes ; malheureusement, il ne reste plus beau-
coup de celles qui ont été mises au jour de ce côté depuis la conquête ».
11
M. DONDIN-PAYRE, « La mise en place de l’archéologie officielle en Algérie, XIXe s.-
début du XXe s. », dans Aspects de l’archéologie française au XIXe siècle (Rec. Mém. et Doc. sur
le Forez, Soc. de La Diana 28), 2000, p. 351-400.

L’Antiquité Classique 85 (2016)


À PROPOS D’OUVRAGES RÉCENTS SUR L’AFRIQUE ANTIQUE 227

un second temps, au tout début des années 1950, le Service des antiquités de la
Direction des Beaux-Arts du Gouvernement général d’Algérie publia une série four-
nie de petits guides sur les principaux sites archéologiques (Hippone, Djemila, Tipasa,
Timgad, etc.) qui, sous les plumes des meilleurs scientifiques de l’époque, décrivaient
les lieux et les musées12. En 1971 la maquette fut reprise à l’identique pour la mise à
jour du fascicule de Djemila13, puis, après un moment de délaissement, un éditeur
privé de Constantine (Araja éditions) publie depuis 2010 des livrets anonymes, moins
austères et moins précis que les précédents dont ils tirent la plupart de leurs informa-
tions, beaucoup plus attractifs, avec des illustrations en couleurs, des encarts éclair-
cissant des points généraux, une bibliographie ; ils incluent une partie sur les
musées14. Parallèlement à ces actions de vulgarisation modernes destinées à un public
de curieux et de touristes, certaines instances officielles ont entrepris, en collaboration
avec des partenaires étrangers, des opérations de mise en valeur du patrimoine
archéologique : par exemple, pour l’Algérie, le programme franco-algérien « Archéo-
logie à Lambèse, Tazzoult (Algérie) » qui a donné des résultats spectaculaires et
comporte un volet muséographique15. Les réhabilitations ne se limitent pas au classe-
ment et à la modernisation de la présentation des collections : la sélection des pièces à
montrer, le mode d’exposition, les explications, leur choix ou leur absence, tous ces
facteurs reflètent les conceptions politiques, philosophiques, religieuses… de la
société qui produit, finance, entretient les musées. L’ensemble des historiens euro-
péens ont mené dans les dernières décennies une réflexion équilibrée sur les réalisa-
tions et les échecs de cette action muséographique et archéologique européenne en

12
L. LESCHI, Djemila. Antique Cuicul, 1949 ; C. COURTOIS, Timgad, antique Tamugadi,
1951 ; E. SERRÉE DE ROCHE, Tébessa, antique Théveste, 1952 ; J. BARADEZ, Tipasa ville
antique de Maurétanie, 1952 ; E. MAREC, Hippone la royale, antique Hippo Regius, 1964 ;
tous : Gouvernement Général. Direction de l’Intérieur et des Beaux-Arts. Service des
antiquités, Alger.
13
P. A. FÉVRIER, Djemila, Ministère de l’Information et de la Culture. Direction des
Beaux-Arts, Monuments et sites, Alger, 1971, 118 p. (avec un résumé en arabe).
14
Qu’il s’agisse d’un musée de site, comme à Djemila, ou que les objets soient conservés
ailleurs, comme pour ceux de Tiddis, qui se trouvent au musée de Constantine. Ont été publiés
de 2010 à 2012, dans cette collection « Musées à ciel ouvert » : Cherchell, Djemila, Hippone,
Tiddis, Timgad, Tipasa, Madaure, la Qal’a des Beni Hammâd, soit un site arabe pour 7 essen-
tiellement romains. La maison d’édition publie des traductions en arabe d’ouvrages français en
ne citant que les noms des traducteurs : ainsi pour S. DAHMANI, en 2005, Les monuments
arabes de Tlemcen, qui est la traduction du livre, jamais remplacé, de W. et G. MARÇAIS, paru à
Paris en 1903. Cette situation est caractéristique de la difficulté qu’éprouve l’Algérie à investir
dans la connaissance et la préservation du passé, M. BOUCHENAKI, « Récentes recherches et
étude de l’Antiquité en Algérie », Antiquités africaines 15 (1980), p. 9-28.
15
Voir M. BOUTEFLIKA, K. KITOUNI-DAHO, A. MALEK, « La mission archéologique
franco-algérienne de Lambèse, Tazoult, Algérie », Les nouvelles de l’archéologie, en ligne
http://nda.revues.org/1481 ; en 2015 la mission archéologique associait Amina-Aïcha Malek,
CNRS-AOROC, École normale supérieure de Paris et Youcef Aibeche, Université de Sétif 2 ;
voir programme 2015 : TERMaghreb, table-ronde « Les architectures de terre au Maghreb », à
Tazoult-Lambèse http://www.univ-psl.fr/default/EN/all/news_fr/table_rondeseminaire.htm).

L’Antiquité Classique 85 (2016)


228 M. DONDIN-PAYRE

Afrique du Nord16, même si, en marge, les Anglophones ne se lassent pas de « décou-
vrir » et de fustiger destructions, choix inadéquats, occasions d’intervention man-
quées, vestiges disparus17. Ces accusations (le mot est employé délibérément car elles
sont formulées comme telles), conformes aux informations archivistiques exploitées
depuis longtemps, sont présentées comme des pièces à conviction démontrant le
mépris des Européens envers les pays qu’ils voulaient soumettre. Cette analyse est un
contre-sens absolu : certes, l’urgente nécessité d’aménager le territoire pour répondre
aux besoins militaires et civils entrava la protection des vestiges, mais l’instrumenta-
lisation des traces romaines au profit de la justification de la domination européenne,
la superposition des conquêtes antique et contemporaine de l’Afrique du Nord, la
volonté de mettre en évidence les traces des bienfaits des civilisations européennes,
tous ces dogmes bien connus impliquent que ces destructions furent le fruit non de la
préméditation, d’un désir d’effacer le passé, mais de la hâte et de la négligence ; si
elles furent très souvent le fait de l’armée, c’est parce que celle-ci s’est trouvée,
notamment par l’entremise du Génie, en charge de la conception et de l’agencement
des infrastructures pendant des décennies, et non par une volonté mauvaise des mili-
taires18. Cherchell, romaine Caesarea, Iol, capitale des rois de Maurétanie avant de
devenir une cité romaine resplendissante, constitue une illustration parfaite des aléas
suscités par ces enjeux : très vite, la ville fut l’objet d’aménagements portuaires et
militaires si drastiques qu’ils effacèrent complètement les traces de la ville arabe, et,
par conséquent, des bâtiments antérieurs qu’elle avait respectés19. Son histoire consti-
tue un cas d’école : en 1844, Cherchell figure parmi les villes dont les vestiges
antiques doivent être protégés par ordre du ministère de la Guerre20, ordre si peu suivi

16
Les publications sont trop nombreuses pour qu’on puisse les énumérer ; citons la publi-
cation des actes du 13e congrès de L’Africa romana. Geografi, viaggiatori, militari nel
Maghreb : alle origini dell’archeologia nel Nord Africa, Djerba 1998, Rome, 2000 ; pour
l’Algérie, M. DONDIN-PAYRE, « L’Armée d’Afrique face à l’Algérie romaine : enjeux idéolo-
giques et contraintes pratiques d’une œuvre scientifique au XIXe siècle », p. 725-746 ; et la syn-
thèse de N. OULEBSIR, Les usages du patrimoine : monuments, musées et politique coloniale en
Algérie, 1830-1930, Paris, 2004. Plus global, mais concerne aussi l’Afrique du Nord, Das
Grosse Spiel : Archäologie und Politik zur zeit des Kolonialismus (1860-1940), C. TRÜMPLER
(éd.), Dresde, 2008.
17
Exemple récent parfaitement démonstratif de ces excès, M. GREENHALGH, The Military
and Colonial Destruction of the Roman Landscape of North Africa, 1830-1900, Leyde, 2014.
18
DONDIN-PAYRE (2000).
19
Les premiers relevés : A. RAVOISIÉ, Exploration scientifique de l’Algérie pendant les
années 1840, 1841, 1842 publiée par ordre du Gouvernement. Beaux-arts : architecture et
sculpture, Paris, 1846, pl. 21-51.
20
Bulletin officiel des actes du Gouvernement. 1844. N° 165 jusqu’au n° 192 bis.
Ministère de la Guerre. Algérie, t. 4, Alger, s. d., p. 13 : « Circulaire n° 3 de M. le Gouverneur
Général à MM. les Généraux et Colonels commandant les divisions et subdivisions et à M. le
Colonel commandant supérieur du génie sur les précautions à prendre dans les endroits qui
peuvent receler des objets d’art. - Alger, le 20 janvier 1844, Les travaux de tout genre effectués
sur différents points de l’Algérie, et notamment à Cherchell, Constantine et Orléansville, ont
amené la découverte de plusieurs fragments de monuments antiques, à la conservation desquels
M. le Ministre de la Guerre attache le plus vif intérêt ».

L’Antiquité Classique 85 (2016)


À PROPOS D’OUVRAGES RÉCENTS SUR L’AFRIQUE ANTIQUE 229

(le démantèlement du théâtre pierre à pierre et le comblement de sa cavea sont restés


célèbres 21 ) que leur sort fut l’objet d’une longue discussion dans une séance de
l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en décembre 185822. Dans le cadre de la
circulaire de Napoléon III prescrivant la constitution de musées en Algérie « aux frais
des municipalités » (31 décembre 1858), le numismate P. de Lhotellerie s’efforça de
récupérer le plus grand nombre d’objets qu’il mit à l’abri23. Son dévouement se heurta
à un obstacle imprévu : Adrien Berbrugger, fondateur et directeur du musée
d’Alger/Icosium, qui peinait à approvisionner son établissement, entendait accaparer
les plus belles pièces mises au jour dans le nouveau territoire. Pourfendeur des
musées « locaux », il s’empara notamment de statues et d’inscriptions de Cherchell24,
21
Le théâtre avait été dessiné par l’architecte Amable Ravoisié avant sa destruction ; voir
J.C. GOLVIN, P. LEVEAU, « L’amphithéâtre et le théâtre-amphithéâtre de Cherchel : monuments
à spectacle et histoire urbaine à Caesarea de Maurétanie », MEFRA 91 (1979), p. 817-843.
22
Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres XXII (1858), p. 37-39 :
« M. Guigniaut lit une lettre datée de Cherchell, le 24 décembre 1858, dans laquelle M. Beulé
l’entretient de découvertes importantes qu’on a faites dans cette ville, et lui donne la descrip-
tion de plusieurs statues, d’un beau travail, en déplorant le manque de ressources nécessaires
pour continuer les fouilles et même pour ménager un abri suffisant aux précieux objets qu’on
en a déjà tirés. […] Il est donc à désirer que l’Académie appelle sur ce point l’attention du
Gouvernement. […] M. L. Renier appuie la proposition ; seulement il fait remarquer qu’on était
averti déjà de l’importance de cette localité pour l’archéologie ; le maréchal Randon avait
envoyé des soldats et fait commencer des fouilles [en 1856]. Cherchell pourrait fournir les
éléments d’un des plus beaux et des plus riches musées d’antiquités de toute l’Afrique. » En
1853-54, le gouverneur Randon, à la suite d’une enquête auprès des commandants de division
et des préfets, avait ordonné la constitution de collections archéologiques à Alger, Cherchell,
Philippeville, Bône, Constantine (ANOM F80 1589).
23
Qu’ils aient été trouvés dans le cadre de fouilles officielles ou par hasard : G. MARÇAIS,
La Vénus de Cherchell, Paris, 1952, décrit la façon dont la célèbre statue fut sauvée, grâce à un
officier qui rencontra lors de sa promenade vespérale un ouvrier emportant dans une brouette la
statue destinée au four à chaux, qu’il détourna vers le dépôt archéologique en donnant une
piécette. Voir V. WAILLE, « Sixième note sur les fouilles de Cherchel (exploration du palais des
thermes), communiquée par M. Georges Perrot », Comptes rendus des séances de l’Académie
des Inscriptions et Belles-Lettres 33 (1889), p. 360-368.
24
A. BERBRUGGER, Bibliothèque-musée d’Alger : livret explicatif des collections diverses
de ces deux établissements, Alger, 1860, mentionne, provenant de Cherchell, p. 71-72, nos 198 à
202 des statues de Neptune, un torse de Vénus, une jeune fille, un Hermaphrodite, une statuette
de Vénus en bronze. « En vertu d’un ordre écrit du Gouverneur général cette statue, les trois
suivantes, ainsi que la statuette, ont été apportées au musée d’Alger » ; le Neptune fut « trouvé
dans les thermes occidentaux en 1856 par M. de Lhotellerie [le conservateur] sur un terrain
appartenant à l’État et au moyen de fouilles faites avec des fonds qui n’appartenaient pas à la
commune » ; la raison de l’exportation vers Alger des autres objets n’est pas donnée, les deux
derniers avaient été découverts par le conservateur, le torse de Vénus en 1846 par le Génie. De
même, Berbrugger récupéra une inscription « dérobée à la collection archéologique de
Cherchell [...], tombée entre les mains du dr Foley ; (la pierre fut) réclamée à sa veuve après son
décès » par Berbrugger, bien que celui-ci ait su qu’elle en complétait une autre, déposée à
Cherchell (ibid., p. 45, n° 349 ; p. 51-52, n° 90). De même, plusieurs milliaires (p. 41, n° 183 ;
p. 43, n° 73) furent transportés à Alger, alors que l’importance scientifique de leur maintien sur
place était constamment soulignée.

L’Antiquité Classique 85 (2016)


230 M. DONDIN-PAYRE

bien que la population ait tenté de s’opposer physiquement à leur départ25. Des locaux
de fortune furent successivement réquisitionnés et les objets régulièrement démé-
nagés, jusqu’à ce que Lhotellerie, découragé, démissionne en 1869, donnant à la
municipalité l’occasion de supprimer le poste de conservateur. Victor Waille26 prit en
charge la collection qu’il enrichit par le produit des fouilles qu’il dirigeait. Alors, la
commune construisit un musée, qui, d’un agencement de portiques autour d’une cour
à ciel ouvert27, devint, au début du XXe s., un élégant bâtiment, édifié sur les plans de
l’architecte Paul Régnier autour d’un patio central28. Ses larges galeries lumineuses,
pavées de marbres africains de diverses couleurs, mettaient en valeur la majestueuse
statuaire d’époque numide qui faisait la renommée de Caesarea, ses murs couverts de
mosaïques attestaient de la continuité de la splendeur civique à l’époque romaine.
Endommagé en 1980 par un séisme, il aurait dû, grâce à un projet de coopération
germano-algérien, être réhabilité, d’autant qu’il avait été élevé au rang de musée
national en juin 198129. L’entreprise ayant échoué, une nouvelle convention conclue
entre les mêmes partenaires en 200730 prévoit une restructuration totale. Comme pour
toutes les opérations similaires mises en œuvre dans les musées d’Afrique du Nord31,
ces réaménagements sont l’occasion de rééquilibrer la présentation des collections
aux dépens de la période romaine, pour mettre en évidence toutes les autres phases
traversées par l’Afrique, minorées auparavant. À Cherchell, la réorganisation qui se

25
J. TOUTAIN, [CR de P. GAUCKLER, Le Musée de Cherchel, Paris, 1895], Revue critique
d’histoire et de littérature 29 (3 juin 1895), p. 427-428, regrette la dispersion des trouvailles de
Cherchell, y compris au musée du Louvre.
26
Victor WAILLE (1852-1907), fils du gérant de la revue catholique L’Avenir (Lacordaire,
Lamennais), élève de l’ENS, professeur à l’École des lettres d’Alger.
27
Que S. Gsell qualifiait en 1896 de « cour assez malpropre flanquée de trois méchants
préaux où une foule de débris sont entassés pêle-mêle », Promenade archéologique aux envi-
rons d’Alger (Cherchel, Tipasa, tombeau de la Chrétienne), Paris, 1926, p. 35.
28
Paul Régnier (1858 – Alger, 1938), ingénieur, centralien, architecte, s’installa en 1888 à
Tarzout, dans l’ouest algérien ; il y créa un vignoble où il accueillit des compagnons anar-
chistes (il était gendre de l’anarchiste Élisée Reclus). Au début du XXe s., il reprit son activité
d’architecte et, outre au musée de Cherchel, et participa à de nombreuses réalisations dont le
musée du Jardin d’essai d’Alger.
29
La réalisation du projet fut entravée par le départ de l’équipe allemande, menacée par
l’insécurité. Parallèlement, le parc des mosaïques (parc Bocquet) fut créé pour rassembler les
mosaïques découvertes dans les années 1960, dont certaines furent restaurées avec l’aide finan-
cière des USA ; exposées aux intempéries et non entretenues, ce qu’on peut en voir est
aujourd’hui (vues en 2014) est en très mauvais état.
30
Les partenaires sont l’Institut allemand d’archéologie et l’Office national de gestion et
d’exploitation des biens culturels protégés algériens.
31
Le protocole de réaménagement du musée du Bardo (rouvert en 2012), effectué en
collaboration avec la Banque mondiale, était régi par ces objectifs : « La nouvelle présentation
se veut être un témoignage de l’identité culturelle de la Tunisie à travers les six départements
nouveaux qui sont dédiés à la Préhistoire, à la civilisation phénico-punique, au monde numide,
à la collection sous-marine de Mahdia, à l’Antiquité tardive et à la civilisation de l’Islam depuis
quinze siècles » (T. GHALIA, conservateur en chef ; en ligne : http://www.bardomuseum.tn/
index.php?option=com_content&view=article&id=59&Itemid=67&lang=fr).

L’Antiquité Classique 85 (2016)


À PROPOS D’OUVRAGES RÉCENTS SUR L’AFRIQUE ANTIQUE 231

poursuit dans un musée actuellement bouleversé32, a, exceptionnellement, donné lieu


à la publication d’un petit fascicule dont le titre (1 : Royaume numide) laisse à penser
qu’il serait suivi par d’autres, appliqués à d’autres périodes, quoique le contenu dis-
cordant du volume laisse planer le doute33. La première remarque est que ce livret,
presque uniquement écrit en français34, est rédigé dans une langue si incorrecte, avec
si peu de respect de la grammaire, des accords, du vocabulaire qu’il est évident que le
travail de(s) traducteurs dont le(s) nom(s) ne sont pas donné(s) n’a été ni vérifié ni
édité par un francophone. Les phrases en arrivent à être incompréhensibles : « Dans le
cadre d’un concept général élargi pour le complexe du nouveau musée national dans
le centre de Cherchel au carré des trois bâtiments à conserver avec le Musée, la
Gendarmerie et la Mairie, il se propose actuellement l’intégration de la Gendarmerie,
qui venait d’être libéré par sa fonction primaire35 » doit vouloir dire que, le musée
devant être agrandi, il devrait intégrer au moins la gendarmerie désaffectée, et peut-
être, mais même la consultation des fig. 12 et 17 (p. 101, 107) n’éclaircit pas la ques-
tion, la mairie, enclavée dans ce pâté de maisons. Assurément l’incapacité de l’auteur
de cette chronique est en cause, mais les nombreuses reproductions de croquis et de
notes extraits des carnets des spécialistes nous sont restés parfaitement incompréhen-
sibles, sans que les légendes en éclairent l’objet : « Comparaison du couple de
décrochage avec le moment de stabilité concernant une nouvelle dimension du socle »
(fig. 8a, p. 98) ; ou « Force-H sur cadre, a. en parallèle avec l’axe b. [aucune de ces
lettres n’est portée sur le dessin], b. torsion au poignée [poignet ?] » (fig. 9, p. 100).
La totalité des dix textes en français est à l’avenant, de sorte qu’il est difficile, voire
impossible, de comprendre le projet. Il semble que trois objectifs principaux sont
recherchés : l’agrandissement et la rationalisation de l’installation des services admi-
nistratifs et techniques ; la restauration et la protection de la statuaire, contre les
séismes notamment ; l’introduction d’une thématique dans la présentation de cette
statuaire, conçue en fonction de critères esthétiques et non historiques (C. Landwhehr,
p. 1-5). De fait, bien qu’aucune liste n’indique les domaines de compétence des parti-
cipants, il ressort que la statuaire est la préoccupation essentielle (unique ?) des parte-
naires allemands (p. 109-123, étude sur la nature des marbres qui n’aurait sa place que
dans un ouvrage purement technique ; une autre, sur le même sujet, par des parte-
naires italiens, p. 53-61, est plus accessible et informative sur l’origine des matériaux
et les contacts commerciaux et artistiques), si bien qu’on doit craindre la disparition
des lieux d’exposition de tout autre type d’objet. Plusieurs des contributions ne

32
Vu en 2014 ; peu d’œuvres sont visibles, les opérations de moulage des pièces et de
restauration occupent une grande partie des galeries dont les murs et l’espace d’exposition sont
presque vides.
33
AMEDICK & FRONING (2012).
34
Une contribution, par trois Italiens, est en anglais (D. ATTANASIO, M. BRNO, P. ROCCHI,
« The Sculptural and Architectural White Marbles of Caesarea Mauretaniae (Cherchel,
Algeria) », p. 53-68), une autre, par trois géologues allemands, en allemand (H. ETTL,
L. SATTLER, H. SCHUH, R. SOBOTT, « Materialuntersuchungen, insbesondere Ultraschall-
messungen an Bildwerken aus Marmor im Museum von Cherchel, Algerien », p. 109-122.
35
P. 89 ; orthographe, majuscules et ponctuation strictement respectées dans la
transcription.

L’Antiquité Classique 85 (2016)


232 M. DONDIN-PAYRE

correspondent pas au titre : deux, très brèves, sur la numismatique, sont remarquables
par leur absence de contenu 36 ; quatre se rapportent à la structure urbaine de
Iol/Caesarea 37 , sans renouveler les apports des connaissances sur la question 38 .
Dépourvu d’index, sans référence d’origine des archives reproduites, confus dans sa
conception et son expression, excessivement technique ou totalement vague, ce livret
ne permet de comprendre ni l’évolution de la conservation des vestiges et de la
muséographie, ni l’histoire et l’avenir de la ville39.
Pourtant, le fait urbain est une caractéristique fondamentale de l’Afrique
romaine ; aujourd’hui encore les vestiges somptueux de villes, comme des mirages
émergés de paysages souvent arides, frappent les esprits. Si l’urbanisation n’était pas
inconnue dans l’Afrique pré-romaine, le lien entre vie citadine et civilisation romaine
entraîna une sédentarisation forcée des tribus, un bornage de leurs terrains de par-
cours, un développement des agglomérations, leur monumentalisation et leur insertion
dans un réseau administratif civique sophistiqué. Paradoxalement, cette Afrique,
pourtant grenier à blé, à vin et à huile de Rome, a donc soulevé plus d’intérêt par ses
villes, qui s’élevaient, miraculeusement conservées, dans des paysages délaissés et
inféconds quand elles furent découvertes, que par ses campagnes qui avaient fait vivre
la plèbe africaine et une partie de celle de Rome. Des œuvres, comme l’Atlas archéo-
logique de l’Algérie de Stéphane Gsell 40 , ont fait le point en leur temps sur les
connaissances, jusque dans les lieux les plus reculés, mais prospections, trouvailles
fortuites, relevés systématiques ont affiné la maîtrise d’un terrain dont, parallèlement,
les aménagements ont effacé une partie des traces antiques. Depuis la fin du XXe s.,
diverses entreprises, en Libye41, en Tunisie42, en Algérie43 ont été conçues pour mettre
en évidence la symbiose entre les concentrations humaines et les ressources naturelles
qu’elles exploitent. Parmi ces projets, Rus africum se signale par sa continuité : ce
36
P. 11-13 ; 15-16.
37
P. 24-25 ; 31-38 ; 39-52 ; 123-133.
38
Le point est fait par P. LEVEAU, Caesarea de Maurétanie. Une ville romaine et ses
campagnes, Rome, 1984.
39
Sur Cherchel, l’ouvrage de P. Leveau mentionné ci-dessus, le premier catalogue,
P. GAUCKLER, Musée de Cherchel, Paris, 1895 et ses planches somptueuses, les dessins
d’A. RAVOISIÉ, Exploration scientifique de l’Algérie : pendant les années 1840, 1841, 1842,
Paris, 1846 ; les guides de S. GSELL, M. LEGLAY, E.S. COLOSIER, Cherchel. Antique Iol-
Caesarea, Alger, 1952, ou Cherchel. Iol/Caesarea, Constantine, 2005, avec de très belles illus-
trations en couleurs ; tous ces livres donneront aux personnes intéressées une image suggestive
de la ville et de son passé.
40
S. GSELL, Atlas archéologique de l’Algérie ; 
édition spéciale des cartes au 200.000e
du Service géographique de l’Armée, Alger, 1911; Gsell faisait chaque année une tournée en
Algérie, à pieds, puis à cheval, puis en automobile, pour effectuer les relevés et alimenter les
notices de l’Atlas.
41
G. BARKER, D. GILBERTSON, B. JONES, D. MATTINGLY, Farming the desert. The
UNESCO Libyan Valleys Archaeological Survey, Paris/Tripoli, 2 vol., 1996.
42
P. ORSTED, J. CARLSEN, H. BEN HASSEN, L. LADIJMI SEBAÏ, Africa Proconsularis:
Regional Studies in the Segermes Valley of Northern Tunisia, Aarhus, 2000.
43
Voir la thèse de Philippe Leveau (note 38 ci-dessus) dont le titre est significatif, « une
ville romaine et ses campagnes ».

L’Antiquité Classique 85 (2016)


À PROPOS D’OUVRAGES RÉCENTS SUR L’AFRIQUE ANTIQUE 233

titre désigne une série d’ouvrages, qui, commencée il y a deux ans, compte quatre
volumes, prenant en compte non seulement les traces d’occupations agricoles, mais
toutes les marques que les activités humaines ont apposées sur le paysage rural aux
alentours de Dougga (Proconsulaire/Tunisie). Cette mise en forme de résultats des-
tinés à être reportés sur la feuille correspondante de la carte archéologique du pays44
établit le bilan des prospections systématiques des territoires de Dougga et de
Teboursouk menées conjointement depuis les années 1990 par l’Institut national du
Patrimoine et l’Université de Trente. Le recensement et la description complète des
sites, leur histoire, les éléments qui permettent d’en établir la chronologie, y compris
l’épigraphie, sont passés en revue et abondamment illustrés dans le premier volume45.
Le deuxième volume46 traite de l’aqueduc qui, traversant la campagne à l’ouest de
Dougga sur 11 km, alimentait depuis les années 180, le chef-lieu, sans avoir un
impact direct sur le paysage du territoire civique puisqu’il est en grande partie sou-
terrain. Le dernier volume paru, toujours consacré aux alentours de Dougga, s’attache
au réseau routier 47 . La densité et l’état des voies, traversant des zones devenues
désertes, furent une des sources d’émerveillement des Européens dès leurs premiers
contacts avec l’Afrique du Nord. Par conséquent, la connaissance du maillage viaire
doit faire appel aux écrits des pionniers du XIXe s., tant pour le recensement des
milliaires dont les données épigraphiques ont immédiatement attiré l’attention, que
pour celui des ouvrages d’art dont certains ont disparu et disparaissent encore de nos
jours, parce que, devenus obsolètes, ils souffrent du manque d’entretien, ou, à
l’inverse, beaucoup plus fréquemment, parce que, à travers les siècles, les itinéraires
sont restés identiques et que la modernisation des infrastructures a entraîné la dispa-
rition des vestiges antiques (routes repavées, goudronnées ... ; exemple frappant du
pont du site 370, p. 69-74, en excellent état jusqu’à la toute fin du XXe s. mais devenu
invisible depuis la modification du tracé du franchissement). L’attention précise
portée à la cohérence des tracés, notamment au franchissement des cours d’eau, en
faisant si nécessaire appel aux représentations imagées (mosaïques, p. 21) pour pallier
le manque ou la disparition des témoignages, le nombre des photographies, parfois
spectaculaires mais jamais gratuites (ex. : p. 39, n° 15, le barrage), le soin mis à exa-
miner la cohésion des sources, quelles que soient leurs natures, des textes et dessins
anciens aux vues contemporaines, la volonté de mettre à disposition du lecteur tous
les documents disponibles (le choix de transcrire les textes, archéologiques ou épigra-
phiques), toutes ces caractéristiques font de ce volume un instrument de connaissance

44
Projet : Carte Nationale des Sites Archéologiques et des Monuments Historiques de
Tunisie, dir. S. AOUNALLAH. Dougga est la feuille 33.
45
M. DE VOS RAAJMAKERS & R. ATTOUI (éd.), Rus Africum. Tome I. Le paysage rural
antique autour de Dougga et Téboursouk : cartographie, relevés et chronologie des établisse-
ments, Bari, 2013.
46
M. DE VOS (éd.), Rus Africum. Tome II. Le paysage rural antique autour de Dougga :
l’aqueduc Aïn Hammam-Thugga, Bari, 2013. Un autre volume de la série est un catalogue
d’exposition : Rus Africum : terra, acqua, olio nell’Africa settentrionale : scavo e ricognizione
nei dintorni di Dougga (Alto Tell Tunisino). Trento, 23 novembre 2000-7 gennaio 2001, Trente,
2000.
47
VOS RAAJMAKERS & ATTOUI (2015).

L’Antiquité Classique 85 (2016)


234 M. DONDIN-PAYRE

et de travail sur l’Africa dont l’intérêt est proportionnel au travail accompli sur le
terrain. Le traitement du mur-barrage d’Aïn Younès (p. 52-65) en est une illustration
probante : relevé et interprétation des lettres des blocs, dessins architecturaux
détaillés, coupes... Quelques carences écornent à peine ce bilan ; la principale est la
difficulté de repérage des lieux : il faut consulter la carte pour trouver l’emplacement
des sites mentionnés hors de leur contexte géographique ; des remarques sont mala-
droites : le diagnostic « Carton a été influencé par l’esprit colonial » (p. 119) parce
que ce médecin militaire a interprété comme étant de nature défensive deux établisse-
ments ruraux est tout à fait juste, mais il aurait fallu l’expliciter et noter l’universalité
de cette distorsion. D’ailleurs, quand le même savant prend des tables calcaires pour
des restes de mégalithes (p. 131), il n’est pas tant « aveuglé » que toujours imprégné
par le contexte contemporain qui accordait aux mégalithes une signification
européanéo-centrée48. Du point de vue de la forme, si le style est globalement soigné,
le français est parfois maladroit (ex. : p. 60 « ductus non très régulier ») ou fautif
(p. 7 : « orthographie » ; accords non faits, ex. : p. 75 « a disparue » ; orthographe
d’usage non respectée, ex. : p. 126, « un débris »), une hésitation entre italiques et
droit dans la transcription des inscriptions, alors que l’épigraphie fait l’objet d’une
grande attention : l’index des lieux manque, mais la liste des épigraphes est dressée
(p. 153-154).
Il est vrai que, à côté des textes littéraires, l’épigraphie africaine est un gise-
ment exceptionnel de sources pour l’histoire antique ; sa révélation résonna comme
un coup de tonnerre dans le monde savant du milieu du XIXe s. : Inventiones titulorum
Africanorum epigraphiae non solum Africanae, sed Latinae universae statum
mutaverunt, écrivait Mommsen49. L’Afrique, coupée de l’Europe par la domination
turque et la piraterie, était très mal connue des savants ; les rares voyageurs, surtout
espagnols ou français, qui s’y étaient aventurés, étaient des généralistes qui avaient
éventuellement copié au passage, sans les comprendre, quelques inscriptions, aussi
peu fiables dans leur texte que dans leur présentation. Partis le plus souvent pour la
Régence de Tunis, plus accessible, ils n’avaient fait que des incursions dans la future
Algérie. La constitution d’une science épigraphique et l’occupation française en
Afrique allèrent de pair : dès le débarquement français à Alger, avec l’exploration du
pays par les militaires, puis par les fonctionnaires et les ecclésiastiques, les instruc-
tions de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres prescrivant le recueil des
inscriptions50 furent mises en œuvre. Les inscriptions étaient publiées par dizaines

48
M. DONDIN-PAYRE, « Gaulois des Gaules et Gaulois d’Afrique, de la réalité à l’imagi-
naire : naissance et développement d’un mythe de migration », dans L’Africa romana 16,
Sassari, 2006, p. 857-869.
49
CIL VIII, 1, 1881, p. XXVII.
50
M. RAOUL-ROCHETTE, Rapport sur les recherches archéologiques à entreprendre dans
la province de Constantine et la régence d’Alger, p. 139 : « Copier toutes les inscriptions, et
relever même les moindres fragments de ce genre, qui contiennent des noms de villes ou qui
sont relatives à l’administration publique. Parmi les inscriptions tumulaires, choisir de préfé-
rence celles qui peuvent présenter quelque intérêt pour la géographie ou pour l’histoire. Réunir
les pierres ou briques qui en contiennent, et, dans les endroits occupés par l’armée, les déposer
dans une localité où elles seront à l’abri de la destruction. Quant au procédé le plus propre à

L’Antiquité Classique 85 (2016)


À PROPOS D’OUVRAGES RÉCENTS SUR L’AFRIQUE ANTIQUE 235

dans toutes sortes de revues, y compris dans celles qui étaient destinées au grand
public51. Trois noms incarnent cette formidable révélation que fut l’épigraphie antique
africaine : Adrien Berbrugger, fondateur de la bibliothèque et du musée d’Alger ainsi
que de la Revue africaine, le capitaine Adolphe Delamare52, Léon Renier qui, en 1850
et en 1854, se vit confier deux missions d’exploration en Algérie53, qu’il consacra
intégralement à l’épigraphie, notamment à celle de Lambèse, dont, avec Delamare, il
consigna plus de 1 500 textes54. Le premier en Europe, Renier employa le mot « épi-
graphie » dans un titre d’ouvrage, Mélanges d’épigraphie (1854), mais c’est surtout la
parution des Inscriptions romaines de l’Algérie55, dont aucun des 4 417 textes n’avait
été intégré auparavant à un recueil, et dont la plupart étaient totalement inédits, qui fit
de lui le pionnier de l’épigraphie en France56, bien qu’il n’ait jamais atteint le niveau
de la plupart des épigraphistes allemands57. Les auteurs du CIL ne lui pardonnèrent
pas d’avoir refusé de transmettre à l’Académie de Prusse, sur fonds de rivalité armée
franco-prussienne, pour qu’ils soient intégrés au Corpus, les textes dont il était seul
dépositaire, et dont une grande partie avait disparu quand Gustav Heinrich Wilmanns
partit en mission pour le CIL, rassemblant au total 11 000 inscriptions58. Bien évidem-

lever des empreintes d’inscriptions, la commission croit devoir recommander celui qui a été
indiqué à une autre époque, dans les instructions mêmes de l’Académie. Il consiste à prendre de
la plombagine en poudre impalpable, du papier mince, fort et compact, un tampon en peau
retournée. Après avoir appliqué le papier sur la pierre, on passe rapidement dessus le tampon
imprégné de poudre. Avec quelque habitude, on obtient en un moment une copie parfaite de
l’inscription dans le sens de l’original et supérieure au dessin le plus soigné ».
51
Th. MOMMSEN, CIL VIII, 1, p. XXVII, cite particulièrement parmi ses sources Le Moni-
teur algérien et le Journal des Savants
52
Theodor Mommsen, peu porté au compliment, définissait Delamare ainsi : Officio
Delamarius struenue et religiose functus est delineatis quotquot viderat titulis, ut quod iure
expectari poteste a viro ad haec studia non data opera exculto, id Delamarius recte et plene
praestiterit, multaque is descripsit mos pessumdata, ut saepe vel hodie ab eo pendeamus, CIL
VIII, p. XXIX.
53
Rapports au Ministre, Archives des missions scientifiques, 1850, 1851, 1854.
H. WALLON, « Notice sur la vie et les travaux de M. Charles-Alphonse-Léon Renier, membre
ordinaire de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, séance du 14 novembre 1890 »,
Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres 34 (1890), p. 503-
541.
54
Une grande partie de ces pierres disparut immédiatement, réutilisée dans le pénitencier
que le Gouvernement avait décidé d’établir sur une partie du camp de la 3e légion. A.E.A.
DELAMARE, Inscriptions antiques recueillies par M. de la Mare sur la route de Constantine à
Lambèse, Paris, 1850.
55
14 fascicules parus de 1855 à 1858, in-4°. Renier avait prévu d’éditer un second
volume, mais ne réalisa pas ce projet.
56
En 1861, la chaire d’épigraphie et d’antiquités romaines fut créée pour lui au Collège
de France.
57
Comme Mommsen le souligne : Deficiunt enim adhuc tam praefatio indicesque praeter
primum nominum gentiliciorum quam commentaria, quae secondo operis volumine addere
editor destinarat, CIL VIII, 1, Berlin, 1881, p. XXIX.
58
Comme tous les pratiquants universitaires de l’épigraphie à la fin du XIXe s., Wilmans
était un philologue ; professeur en 1872 à l’université de Strasbourg, il fut envoyé en 1873 en

L’Antiquité Classique 85 (2016)


236 M. DONDIN-PAYRE

ment, depuis ces pionniers, la situation s’est modifiée, mais la moisson épigraphique
est sans cesse réactualisée, la fécondité des provinces africaines en témoignages
gravés sur pierre ne se démentant pas. Le cas de Carthage est à la fois exemplaire et
exceptionnel de ce point de vue : la superposition des villes au fil des siècles a fait
que cette colonie romaine prestigieuse, à la vie culturelle intense, a livré essentielle-
ment, mis à part dans les cimetières des officiales59, des pierres mutilées. Comme
toutes les collections épigraphiques africaines, celle-ci a fait l’objet de publications
dans les revues savantes fleurissantes au XIXe s., puis d’une insertion dans le CIL VIII,
puis de reprises et de publications des nouveautés dans divers corpora, essentielle-
ment dans les Inscriptions latines de la Tunisie60. Depuis 1973, deux archéologues
tunisiennes spécialisées en épigraphie, Zeïneb Benzina Ben Abdallah et Leïla Ladjimi
Sebaï, se sont attelées à la tâche de localiser, lire et commenter toutes les pierres
latines connues de Carthage. Outre plusieurs ouvrages sur divers sites de Tunisie, la
première a publié en 1986 le Catalogue des inscriptions latines païennes du musée du
Bardo 61 , et, avec la seconde, l’Index onomastique des inscriptions latines de la
Tunisie62 qui palliait une lacune des corpora précédents. Le très imposant volume63
qu’elles livrent aujourd’hui constitue donc le résultat d’une recherche de plusieurs
décennies : cette édition de 550 inédits ouvre des lignes de recherches sur les apports
historiques de l’épigraphie de la riche et puissante colonie romaine (p. 4-9 ; 77
n° 104 ; 83-84 n° 114 ; 298 n° 527 etc.). Le livre se clôt par un bilan complet de l’épi-
graphie publiée de Carthage (p. 319-387), désormais instrument de travail fonda-
mental pour l’histoire du site à l’époque romaine. Pour mener à bien cet inventaire, il
fallut repérer les pierres qui avaient été, selon la coutume des siècles antérieurs,
transportées ici et là au gré des visites, des explorations, des cadeaux diplomatiques,
et dispersées, essentiellement mais pas seulement, dans des musées européens (Paris,
Autun, aussi Leyde, le British Museum…, voir p. 2-3). Le catalogue présente pour
chaque pierre, complète ou non, une photo, une description, une lecture, un déve-

Italie, à Malte, puis à Tunis, enfin en 1876-1877 en Algérie. Il y contracta une maladie dont il
mourut en 1878, à l’âge de 32 ans, sans avoir pu terminer la rédaction du CIL que Mommsen
mena à son terme, tout en lui en laissant la paternité : Wilmannsio debebitur quidquid hoc
volumen boni et novi habet, nomenque auctoris cum ipso volumine in honore manebit,
Th. MOMMSEN, Praefatio, CIL VIII, 1, Berlin, 1881.
59
La nécropole des officiales, membres esclaves et affranchis de l’administration provin-
ciale impériale, fut fouillée par le père Delattre à partir de 1888 ; J. FREED, « Le père Alfred-
Louis Delattre (1850-1932) et les fouilles archéologiques de Carthage », Histoire, monde et
cultures religieuses 8 (2008), en ligne, http://www.cairn.info/revue-histoire-monde-et-cultures-
religieuses-2008-4-page-67.htm.
60
Les Inscriptions latines de la Tunisie furent publiées par A. MERLIN, Paris, 1944, sous
le patronage de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, financées par la Fondation
Dourlans, dont le bénéfice était affecté entre autres à l’Année épigraphique.
61
Z. BENZINA BEN ABDALLAH, Catalogue des inscriptions latines païennes du musée du
Bardo (coll. de l’École française de Rome 92), Rome, 1986.
62
Z. BENZINA BEN ABDALLAH & L. LADJIMI SEBAÏ, Index onomastique des inscriptions
latines de la Tunisie. Suivi de l’index onomastique des inscriptions latines d’Afrique (Et. d’Ant.
Afr.), Paris, 1983.
63
BENZINA BEN ABDALLAH & LADJIMI SEBAÏ (2011).

L’Antiquité Classique 85 (2016)


À PROPOS D’OUVRAGES RÉCENTS SUR L’AFRIQUE ANTIQUE 237

loppement, une traduction, un commentaire (par définition, pas de lemme puisqu’il


s’agit d’inédits). On regrettera que des textes non anodins mais complexes ne soient
l’objet d’aucune tentative d’élucidation (p. 163, n° 248, assurément un carmen), alors
que les épitaphes élémentaires sont traduites. On émettra aussi des réserves sur cer-
taines lectures ou interprétations. Pourquoi proposer après NVM(ini) de lire SA[ncto,
qui serait tout à fait extraordinaire, alors que SA[crum est parfaitement banal (p. 24,
n° 13). Il faut bien lire Sabana, élément onomastique déjà connu comme sobriquet (à
Rome, CIL VI, 10117 ; à Larinum, AE 1997, 332) ; la correction en Sabina est super-
flue (p. 172, n° 265). Il est impropre de qualifier de « couple d’étrangers »
Q. Antonius Strato et son épouse Gellia Prima (p. 183, n° 283), sous prétexte que les
noms du mari ne sont pas attestés à Carthage : du point de vue juridique, le vocable
« étranger » est inadéquat pour deux citoyens romains, qui sont partout « chez eux »
dans l’Empire, et dont, de plus, les attaches africaines sont très probables puisque
cette onomastique masculine est présente en Afrique hors de Carthage. La mobilité,
dans le cadre africain comme à l’intérieur de l’Empire romain, est un fait bien connu
et étudié64, d’autant mieux que de nombreux citoyens romains d’Italie se sont installés
en Afrique dès la République65. Si pareil lien était tissé dans tous les cas (pas d’attes-
tation à Carthage même => « étranger »), le citoyen N. Gallius Pupulus (p. 182-183,
n° 282 A) serait aussi étranger. Attardons-nous un peu sur cette simple épitaphe :
comme partout dans le volume, DMS est traduit par « aux dieux Mânes consécration »
alors que la formule compréhensible et correcte est « consacré aux dieux Mânes » ; on
fera la même observation pour « pieux a vécu ». Une traduction qui suit l’ordre des
mots latins sans adaptation n’a guère d’intérêt et conduit à des confusions : ainsi
Gellia Prima n’est pas la « pieuse épouse » de Q. Antonius Suto (n° 283, p. 183) car
l’adjectif eût été placé avant le nom (pia coniux et non coniux pia) ; le mot pia ouvre
la formule pia uixit [annis], que le mari ne jugea pas utile de compléter. Revenons à
Gallius Pupulus. Le doute exprimé sur la lecture de la lettre précédant le gentilice
n’est pas de mise puisque Numerius est parfaitement attesté comme prénom, y
compris en Afrique du Nord où il est aussi employé comme gentilice ou nom unique
(eg. : CIL VIII, 3304, C. Numerius Victor, ou 4400 = 8764, Numerius Catullinus). Le
cognomen Pupulus est un diminutif de Pupus66, lui-même palliatif éventuel d’un sur-
nom absent pour un tout petit enfant, qui n’implique pas que le défunt est « très jeune,
probablement un nourrisson » ; la plaque est brisée sous cette ligne, mais on voit bien
les parties supérieures des caractères de la suivante, qui précisait l’âge de la mort, qui
a pu survenir n’importe quand, y compris à un stade avancé (p.ex. : au Bardo, Pupla
morte à 87 ans, AE 1996, 1771 = ILPBardo 1, 39 ; Licinia Pupula épouse d’un soldat
mort à 36 ans, CIL VI, 2760). L’explication de cette évaluation onomastique globa-
lement approximative réside dans une méthode de recherche désuète : le recours aux
publications imprimées doit désormais être, non supplanté, mais systématiquement
complété par la consultation des ressources informatiques qui donnent des listes

64
J.-M. LASSÈRE, « La mobilité de la population. Migrations individuelles et collectives
dans les provinces occidentales du monde romain », L’Africa romana 161, Rome, 2006, p. 57-
92, avec une considérable bibliographie.
65
LASSÈRE (1977).
66
I. KAJANTO, The Latin cognomina, Helsinki, 1965, p. 300.

L’Antiquité Classique 85 (2016)


238 M. DONDIN-PAYRE

beaucoup plus exhaustives et sans cesse mises à jour ; la plus pratique et la plus
régulièrement actualisée est l’Epigraphik-Datenbank Clauss-Slaby (http://db.edcs.eu/
epigr), d’accès totalement libre. Alors, Vranius/a (p. 237 n° 384) se révèlera être non
plus une rareté (« une fois en Afrique, inédit dans le reste de l’Empire romain »), mais
un élément onomastique qui fait l’objet de plus de 80 occurrences, jusqu’à des dates
tardives, notamment dans le milieu servile et affranchi ; il est employé en Afrique
même (Cherchell, AE 1946, 102 ; un décurion de Timgad, CIL VIII, 2403 ; Ksar (?),
CIL VIII, 27391 ; trois fois – et non une – à Sigus, ILAlg 2, 6801 et 6668 ; deux à
Sousse, ILAfr 66, 2 et ILTun 201, 149 ; une à Thibilis, ILAlg 2, 4724 ; à Cuicul, ILAlg
2, 8293 ; enfin à Gori, ILTun 769). Il est désormais bien établi qu’un élément ono-
mastique n’est jamais gentilice, nom unique ou surnom en lui-même, mais que sa
fonction dépend de sa place dans la nomenclature : Sannacrio, surnom du jeune
citoyen défunt Vranius, est connu par son emploi, à Carthage, comme nom unique
pérégrin (CIL VIII, 24809) ; il en découle que Vranius est originaire de Carthage,
donc que le fait que son gentilice n’y est pas attesté n’implique pas qu’il y est un
« étranger ». Ces remarques sont inspirées par le regret que les efforts considérables
des deux auteures n’aient pas fourni des résultats au niveau de leur persévérance, mais
cette publication qui met à disposition du public savant des témoignages épigra-
phiques carthaginois jusque-là inconnus garde tout son mérite.
Carthage occupe bien évidemment une place de choix67 dans la synthèse que
présente François Baratte pour la partie orientale du continent, curieusement désignée
comme Tripolitaine et Tunisie68, association entre une entité étatique contemporaine
– la Tunisie –, et une dénomination antique – la Tripolitaine –, qui devait sa désigna-
tion à sa constitution autour de trois villes, Oea, Sabratha et Lepcis Magna. L’illustra-
tion abondante et de très grande qualité de ce somptueux volume, destiné à un lectorat
cultivé, met en valeur, dans ces campagnes devenues rudes (fig. 99, p. 95-96, et
fig. 64, p. 68, les environs de Dougga), les impressionnants restes urbains, y compris
les édifices chrétiens (l’église de Hr Gousset, fig. 123, p. 128), et d’époque byzantine :
la basilique d’Haïdra (fig. 113, p. 120), les aménagements destinés à fournir l’eau
indispensable à ces populations regroupées (le sanctuaire de Zaghouan, fig. 80, p. 84 ;
l’aqueduc de Carthage, fig. 81, p. 85 ; les thermes de Mactar, fig. 43, p. 52). L’autre
manifestation frappante de la personnalité de l’Afrique romaine qui éclate à la lecture
de ce volume est la réalisation de mosaïques. Il n’est guère étonnant que le premier
tapis de mosaïque dont la France eut connaissance, sous le règne de Louis Philippe,
qui figurait le triomphe de Neptune et Amphitrite, trouvé en mai 1842 au Coudiat Aty
à Constantine, souleva un enthousiasme tel qu’il fut transporté au musée du Louvre
sur ordre du roi, par le capitaine Delamare69. Les mosaïques représentent les défunts
(tombes chrétiennes, p. 129), mettent en scène les dieux (p. 60), rendent compte des

67
Outre les p. 36-38 qui sont consacrées à la ville de Carthage, nous avons noté les
fig. 31, 35, 57, 58, 75, 80, 81, 103, 109, 131, 134.
68
BARATTE (2012).
69
M. DONDIN-PAYRE, Le Capitaine Delamare : la réussite de l’archéologie au sein de la
Commission d’exploration scientifique de l’Algérie (Mémoires de l’Académie des Inscriptions
et Belles-Lettres, XV), Paris, 1994, documents 2 à 5, et pl. 28-29 ; Fr. BARATTE, « Le tapis géo-
métrique du triomphe de Neptune de Constantine », MEFRA 85 (1973), p. 313-334.

L’Antiquité Classique 85 (2016)


À PROPOS D’OUVRAGES RÉCENTS SUR L’AFRIQUE ANTIQUE 239

activités quotidiennes (jeux du cirque, chasse, p. 90-91), reproduisent les habitations


(p. 63). Sans elles, des pans considérables de l’Afrique romaine resteraient abstraits.
L’auteur a, grâce à sa profonde connaissance du pays et à son érudition, accompagné
ce gisement pictural exceptionnel (citons l’image spectaculaire des carrières de
Chemtou, fig. 110, p. 11), d’un texte dense et structuré (p. 89-95, la mosaïque) qui
met en relief le paradoxe d’une Afrique agricole si urbanisée, d’une vie religieuse
intense, associant cultes indigènes et religion romaine, supplantée par un christia-
nisme précoce, de paysages qui semblaient éternels balayés par la conquête arabe au
e
VIII s. (p. 140).
La première image du livre, la stèle des dieux de Chemtou (p. 11, fig. 2), se
trouve aussi dans la synthèse magistrale sur l’Afrique romaine de Jean-Marie
Lassère 70 . Cette convergence n’est pas le fruit du hasard : J.-M. Lassère, comme
Fr. Baratte spécialiste de cette Afrique du Nord où il était né, dont étaient imprégnés
son cerveau et son âme, eut à peine le temps, avant sa mort, de terminer ce bilan de
toute une vie d’historien. La passion, l’érudition, l’humanité et la profonde honnêteté
de ce regretté collègue transparaissent tout ensemble dans cette synthèse. Ses propos
sont appuyés sur une documentation multiforme : assurément l’épigraphie dont il était
un remarquable spécialiste 71 , les textes littéraires et historiques, mais aussi les
musées, l’archéologie, la numismatique, enfin le pays lui-même, les paysages, les
populations, les climats. Il admet que la période pré-romaine, qui fait l’objet de deux
premiers chapitres (p. 21-78), aurait mérité plus que les quelques dizaines de pages
qu’il lui consacre. Mais, ne se sentant pas prêt à traiter d’une façon qui lui paraissait
adéquate ce sujet, dont, pourtant, il avait suivi les approfondissements, il préférait ne
pas faire illusion. Cet ouvrage veut être non l’exposé de théories spectaculaires, mais
une mise au point claire, essentiellement chronologique, à jour, avec bibliographies –
un objectif plus modeste que la magistrale synthèse de Stéphane Gsell en 8 volumes
(Histoire ancienne de l’Afrique du Nord, Paris, 1913-1929), que l’avancement de la
connaissance rendrait sans doute impossible aujourd’hui. J.-M. Lassère reste dans la
ligne de sa thèse d’État, Ubique populus. Peuplement et mouvements de population
dans l’Afrique romaine72 : accueilli avec un certain scepticisme, cet ouvrage, comme
toutes les productions d’exception, ne cesse de distiller des apports si novateurs qu’il
est plus utilisé et cité aujourd’hui que dans la décennie qui a suivi sa parution ; la
pertinence et la finesse de l’analyse du processus de formation de la personnalité des
Romano-Africains qui se voulaient l’âme de Rome tout en gardant leurs traits
spécifiques constituent toujours les lignes directrices de sa pensée. Se conformant à
une théorie qu’il ne voyait aucune raison d’abandonner ou de corriger bien qu’elle fût
en décalage par rapport au courant dominant, J.-M. Lassère, comme le rappelle son
titre « Africa, quasi Roma », inspiré par une citation tardive73, considère les relations
entre Rome et les populations non comme une sujétion tarissant les coutumes, les

70
LASSÈRE (2015).
71
J.-M. LASSÈRE, Manuel d’épigraphie romaine, 2 vol., Paris, 2005, qui remplace
R. CAGNAT, Cours d’épigraphie latine, Paris, 1898, nombreuses rééd.
72
LASSÈRE (1977).
73
De l’auteur chrétien Salvien, fin du IVe s. – déb. du Ve s.

L’Antiquité Classique 85 (2016)


240 M. DONDIN-PAYRE

croyances, les ressources indigènes, mais comme une imbrication enrichissante pour
les deux parties, à laquelle les soumis résistèrent par moments, quoiqu’ils n’aient pas
été sans tirer des avantages de leur inclusion dans l’Empire. Cette interaction entre un
pays, les hommes qui y étaient implantés et les apports extérieurs constitue la pierre
angulaire de la réflexion de J.-M. Lassère : la sujétion romaine fut à l’origine d’un
brassage qui déboucha sur un « équilibre institutionnel », une économie florissante,
une « civilisation romano-africaine ». Ce titre de chapitre (p. 283-317) résume la
pensée de l’auteur : l’implantation de Rome, de son autorité, de ses structures
urbaines, de ses réseaux de communication matérielle et intellectuelle donna
naissance à un monde unique parce qu’il associait les apports romains, en partie
imposés, en partie adoptés spontanément, aux pratiques indigènes. Cette interrogation
sur l’équilibre entre les différentes composantes de la population, les groupes
disposant du pouvoir politique, économique, culturel conclut toujours les
développements. Ainsi sur les institutions, domaine où, a priori, l’autorité romaine
s’exerça le plus fortement : « Le droit romain, la pratique administrative de Rome,
étaient l’élément fédérateur, la solution ultime, […] mais, au fond des campagnes où
peu de choses avaient changé, tout se réglait selon les consuetudines » (p. 424). Cette
capacité à envisager les choses non pas dans l’abstraction mais concrètement, dans
leur déroulement vécu, n’est certes pas propice à des développements théoriques,
mais, associée à la connaissance intime du pays, elle fait revivre le quotidien :
« Malgré cette diversité, la vie se déroule un peu partout au même rythme, selon les
mêmes attraits. La recherche de l’ombre, celle de la fraîcheur des eaux, celle des ren-
contres, des harangues ou des chicanes, des spectacles. […] À défaut des colonnades
des grandes rues, dont les petites cités n’ont pas toujours pu se doter, il y a celles du
forum, dont les grammatici trop peu fortunés pour rassembler leurs élèves dans un
local viennent chaque jour occuper un recoin se bornant quand ils le peuvent à tendre
un rideau pour dérober à leurs disciples les distractions qu’offre la place publique »
(p. 285). Cette scène, vivante comme une peinture, n’est pas une rêverie romantique
mais la restitution vivante et savante du passé, comme l’attestent les abondantes
notes, les références, les nuances (eg, p. 267-268 : la délicate question des effectifs
serviles). Ce panorama souligne la personnalité de l’Africa romaine, sans tomber dans
un régionalisme, fréquent aujourd’hui : l’Afrique, élément fondamental de l’Empire,
est insérée dans le schéma général, sans que les particularismes locaux soient
négligés : les particularités du costume (p. 153, fig. 23), la diversité des types humains
et de leurs représentations (p. 29, fig. 1 et 2, masque mortuaire d’un Berbère et deux
têtes de Libyens ; p. 62, fig. 11 : « Hermès de Carthage représentant deux types
d’Ethiopiens » ; p. 299, fig. 59 et p. 300, fig. 60) ; les paysages ; l’évolution spéci-
fique (la durée de la prospérité africaine qui se prolongea au-delà de la « crise du
e e
III s. » qui frappa l’Empire), à laquelle plus de 200 pages sont consacrées (3 partie,
p. 497-735). Cette synthèse, voulue comme un instrument de travail, comprend une
analyse commentée des sources (p. 765-772), une chronologie (p. 759-764), des
tableaux (p. 11-112, les proconsuls). À l’évidence, elle est beaucoup plus austère que
le volume de Fr. Baratte, et on ne peut que déplorer les obstacles qui s’opposent à son
utilisation aisée : les minuscules caractères, la disposition en colonnes, l’emploi d’un
vocabulaire très pointu (p. 87 : tanistry), l’absence de traduction de tous les textes
(p. 311, fig. 63 : la dédicace de la bibliothèque de Timgad). Les illustrations, d’une

L’Antiquité Classique 85 (2016)


À PROPOS D’OUVRAGES RÉCENTS SUR L’AFRIQUE ANTIQUE 241

qualité technique déplorable, souvent floues (p. 217, fig. 38), trop petites, à peine
lisibles, perdent une grande partie de leur intérêt, en dépit de leur sélection judicieuse
et originale (de nombreux clichés personnels soigneusement légendés, p.ex., p. 44
fig. 88 : « la carrière de l’Oued el-Hay, au premier plan un olivier : ainsi se trouvent
résumées les richesses de la steppe »). Dans cette optique, revenons à la stèle des
dieux de Chemtou, présente dans les deux ouvrages : dans celui de Fr. Baratte, elle est
claire, en couleurs (p. 11, fig. 2), légendée « relief libyque » avec la localisation et
une datation large – « Ier s. av.-Ier s. ap. J.-C. » ; dans celui de J.-M. Lassère (p. 37,
fig. 6), floue, en noir et blanc, elle passe inaperçue alors qu’elle est finement analysée
comme une représentation de sept dieux et d’une déesse, exécutée entre les règnes de
Massinissa (v. 238-148) et Juba I (50-46) ; la précision érudite est abolie par la
négligence d’édition. Aucun de ces deux livres n’est pourvu d’indexation et les deux
ont une table des matières très laconique, mais ce qui est admissible quand le lectorat
visé est un public averti, qui feuillette les pages pour admirer les photographies et en
comprendre la signification grâce au texte (Baratte), l’est moins dans une somme
spécialisée (Lassère). Sans doute la disparition de J.-M. Lassère avant que le livre
n’ait été terminé constitue une explication partielle à ces manques qui compliquent
l’exploitation d’un ouvrage aussi dense.
S’il fallait encore une preuve que l’Afrique du Nord reste un terrain privilégié
d’observation et de réflexion sur l’histoire provinciale romaine, la Bibliographie
Analytique de l’Afrique Antique (BAAA) la fournirait. Initialement mise en œuvre
dans la continuité des publications sur l’archéologie algérienne, développée depuis
spatialement et chronologiquement, la BAAA, qui peut paraître insolite dans un
contexte dominé par les bases informatiques, vient de livrer (2008 [2014]) son 42e
fascicule imprimé 74 : cette revue raisonnée des publications concernant toute
l’Afrique, de la préhistoire à la période byzantine, montre la vigueur (presque 1 000
titres pour cette dernière livraison) et la diversité des études africaines. Loin de n’être
qu’une compilation, elle organise les titres par rubriques et les commente, en en
mettant en valeur les plus fondamentaux ; elle attire l’attention sur les plus difficiles à
repérer, ceux qui sont inclus dans des ouvrages où on ne les attendrait pas (p. ex., nos
588 ; 869-870 ; 898) ou sur les contributions africaines insérées dans des ouvrages
généraux (rubrique « études thématiques »). Il ne faut pas attendre des comptes
rendus critiques, les auteurs préférant mettre en évidence les apports des travaux ; tout
juste parfois un adjectif ou une formule discrète attire l’attention sur les mérites parti-
culiers d’une publication (n° 417, « intéressante étude » ; n° 451 « gros ouvrage très
érudit, moment important de la recherche », n° 627 « les photos sont très belles et
permettent d’avoir une idée du document, ce qui est rare »), comme sur l’étrangeté de
certaines pratiques (n° 216, la bibliographie posthume de P. Salama, qui « mentionne
même deux travaux “à paraître” et quatre “inédits” »). Cet énorme effort de dépouille-
ment, dont le résultat est présenté sous une forme rédigée qui lui confère un agrément
très appréciable, apporte aussi des analyses approfondies sur des sujets fondamentaux,
comme le fonctionnement de l’Empire (p. ex. : les cités, leurs institutions, leur évolu-
tion, nos 716-722) ou les pratiques sociales (index, rubrique « évergétisme » p. 138).

74
BRIAND-PONSART & COLTELLONI-TRANNOY (2014).

L’Antiquité Classique 85 (2016)


242 M. DONDIN-PAYRE

Nous terminons volontairement cette chronique par ce fascicule, qui peut


paraître modeste par rapport à certains des autres volumes évoqués, mais qui résume à
lui seul la vitalité des études africaines.

CNRS – Paris Monique DONDIN-PAYRE

Bibliographie

Ouvrages recensés

AMEDICK & FRONING (2012) = Rita AMEDICK & Heide FRONING (éd.), La réorganisation du
Musée de Cherchel. Phase 1 : Le royaume numide. Actes de la conférence du Goethe-
Institut Algérie tenue à Alger, le 2 novembre 2009. Wiesbaden, Harrassowitz Verlag, 2012.
1 vol. 17 x 23,5 cm, 143 p., fig. dans texte. Prix non indiqué. ISBN 978-3-447-06610-5.
BARATTE (2015) = François BARATTE, L’Afrique romaine. Tripolitaine et Tunisie. Paris, Picard,
2012. 1 vol. 30,5 x 24,5 cm, 144 p., 135 fig. Prix : 66 €. ISBN 978-270-840911-8.
BENZINA BEN ABDALLAH & LADJIMI SEBAÏ (2011) = Zeïneb BENZINA BEN ABDALLAH et Leïla
LADJIMI SEBAÏ, Catalogue des inscriptions latines païennes inédites du Musée de Carthage.
Rome, EFR, 2011. 1 vol. 22 x 28 cm, 400 p., ill. n/b (coll. EFR 443). Prix : 98 €. ISBN
978-2-7283-0876-7.
BRIAND-PONSART & COLTELLONI-TRANNOY (2014) = Claude BRIAND-PONSART et Michèle
COLTELLONI-TRANNOY, Lluis PONS PUJOL (coll.), Bibliographie Analytique de l’Afrique
Antique, XLII (2008). Rome, École Française de Rome, 2014. 1 vol. 21 x 27 cm, 145 p.
Prix : 25 €. ISBN 978-2-7283-1109-5.
LASSÈRE (2015) = Jean-Marie LASSÈRE, Africa, quasi Roma. 256 av. J.-C. – 711 apr. J.-C.
Paris, CNRS, 2015, 778 p., 1 vol. 24 x 17 cm, 115 fig. dans texte, 9 pl. Prix : 45 €. ISBN
978-2-271-07673-1.
VOS RAAJMAKERS & ATTOUI (2015) = Mariette DE VOS RAAJMAKERS et Redha ATTOUI (éd.), Rus
Africum. Tome III, Rus Africum. La via a Karthagine Thevestem, ses milliaires et le réseau
routier rural de la région de Dougga et Téboursouk. Bari, 2015. 1 vol. 21 x 30 cm, 156 p., fig.
dans texte (Bibliotheca Archaeologica 37). Prix : 35 €. ISBN 978-8-872-28765-1.

Titres abrégés

AE : L’Année épigraphique, Paris, 1888-


ANOM : Archives nationales d’outre-mer, Aix-en-Provence.
CIL : Corpus Inscriptionum Latinarum, Berlin, 1853- ; Volume IV, Inscriptiones urbis Romae
Latinae, 1871-2000. ; Volume VIII, Inscriptiones Africae Latinae, 1881-1959.
ILAlg : Inscriptions latines d’Algérie, E. Albertini, X. Dupuis, S. Gsell, Jh.-G. Pflaum,
J. Zeiller, (éd.), Paris/Alger, 1922-2003.
ILPBardo : Z. Ben Benzina, Inscriptions latines païennes du Bardo, Rome, 1986.
ILTun : A. Merlin, Inscriptions latines de la Tunisie, Paris, 1944.

CAGNAT (1919) = R. CAGNAT, « Musées archéologiques de l’Afrique de Nord », Journal des


savants 17 (1919), p. 18-29.

L’Antiquité Classique 85 (2016)


À PROPOS D’OUVRAGES RÉCENTS SUR L’AFRIQUE ANTIQUE 243

DONDIN-PAYRE (2000) = M. DONDIN-PAYRE, « L’Armée d’Afrique face à l’Algérie romaine :


enjeux idéologiques et contraintes pratiques d’une œuvre scientifique au XIXe siècle », dans
L’Africa romana. Geografi, viaggiatori, militari nel Maghreb : alle origini
dell’archeologia nel Nord Africa, Djerba 1998, Rome, 2000, p. 725-746.
LASSÈRE (1977) = J.-M. LASSÈRE, Ubique populus. Peuplement et mouvements de population
dans l’Afrique romaine de la chute de Carthage à la fin de la dynastie des Sévères (146
a.C.-235 p.C.), Paris, 1977.

L’Antiquité Classique 85 (2016)