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Pragmatique

La pragmatique est la branche de la linguistique qui s'intéresse aux éléments du langage dont la
signification ne peut être comprise qu'en connaissant le contexte.

Introduction
Objet de la pragmatique

La pragmatique s'intéresse ainsi, d'un côté, aux phénomènes de dépendances contextuelles propres aux
termes indexicaux, c'est-à-dire ceux qui, comme je, ici ou maintenant, ont leur référence déterminée par les
paramètres du contexte d'énonciation (voir notamment les travaux du philosophe et logicien californien
David Kaplan), ainsi qu'aux phénomènes de présupposition.

D'un autre côté, elle vise aussi à faire une théorie des inférences que l'on tire des énoncés linguistiques sur la
base de nos connaissances générales sur le monde et d'hypothèses sur les intentions des locuteurs. Elle
s'appuie en particulier sur la distinction introduite par le philosophe américain Paul Grice entre le sens pour
le locuteur et le sens proprement linguistique des énoncés. En France, à peu près à la même époque,
Oswald Ducrot (Dire et ne pas dire, 1972) développait des idées comparables. Dan Sperber, philosophe et
anthropologue français, et Deirdre Wilson, linguiste britannique, ont développé à partir de ces idées une
théorie pragmatique générale, connue sous le nom de théorie de la pertinence.

Les principaux travaux d'Oswald Ducrot portent d'une part sur la présupposition, c'est-à-dire sur le fait que
certaines expressions linguistiques, pour être utilisées de manière appropriée, requièrent que les locuteurs
partagent certaines croyances (par exemple, pour pouvoir dire de manière appropriée « Paul aussi est
venu », il faut que l'ensemble des participants à la conversation partagent la croyance que quelqu'un d'autre
que Paul est venu). D'autre part, Ducrot s'est intéressé à la façon dont certains énoncés véhiculent, au-delà
de leur signification littérale, certaines informations implicites. Toujours en France, la pragmatique est
envisagée par d'autres théoriciens comme une science de la communication (Jacques Moeschler et Anne
Reboul, La pragmatique aujourd'hui, 1998).

Dans cette perspective élargie, elle étudie l'usage du langage dans la communication et dans la
connaissance. Largement tributaire du cognitivisme, la pragmatique élargie considère les mécanismes
inférentiels dans la connaissance, la construction des concepts, l'usage non littéral du langage,
l'intentionnalité dans l'argumentation, etc. C'est par exemple le cas de l'approche pragmatique en
psychologie qui s'intéresse à l'étude des processus cognitifs et psychologiques en jeu dans les interactions
langagières en partant du principe que la conversation, en tant que lieu naturel d'expression des
comportements, constitue un cadre d'observation privilégié de l'intrication du cognitif et du social où l'on
peut espérer observer certaines heuristiques cognitives spécifiques de la gestion des mécanismes de
coopération. De même, de plus en plus de chercheurs considèrent dorénavant que l'analyse
conversationnelle, telle qu'elle est réalisée par l'approche pragmatique en psychologie, est déterminante en
matière de psychopathologie scientifique dans la mesure où elle contribue à l'explication de certains
processus mentaux, en partie infra-intentionnels, qui sont activés par les sujets communiquants.

La pragmatique peut être envisagée de deux points de vue :

1. Une pragmatique qui s'occupe de l'influence et des conséquences du langage sur le contexte
(extralinguistique) - optique proche de celle d'Austin (comment on modifie le monde en disant
quelque chose? / comment on agit sur le monde en disant quelque chose?)
2. Une pragmatique qui s'occupe de l'influence et des conséquences du contexte sur le langage (dans
quelle mesure ce qui est dit dépend des circonstances dans lesquelles il est dit?). Cette perspective
nous permet également de rendre compte de ce que l'on appelle « communication non verbale »
(distincte des comportements non verbaux (cf. Jean Corrase).

Contexte et cotexte

Deux notions sont à distinguer en pragmatique : Le contexte et le cotexte.

Le contexte englobe tout ce qui est extérieur du langage et qui, pourtant, fait partie d'une situation
d'énonciation. Dans le cadre du contexte, on englobe tous les éléments comme le cadre spatio-temporel,
l'âge, le sexe des/du locuteur(s), le moment d'énonciation, le statut social des énonciateurs etc. En gros,
toutes ces marques contextuelles sont inscrites dans le discours et elles font intégralement partie de la déixis.
Ce sont, comme on les appelle, des déictiques. En tout, nous pouvons énumérer cinq types de déictiques

1. Déictiques personnels: ce sont des outils de grammaticalisation des marques de personne dans une
situation d'énonciation correspondant aux participants. Nous pouvons placer dans cette catégorie les
déictiques « je », « tu », « nous », « vous » et « on ». Pour ce dernier, peu importe le fait qu'il nest
covalent avec un verbe de la troisième personne car il peut englober aussi bien des référents qui en
discours « défini » prendraient les marques de la première et de la deuxième personne du pluriel
et/ou du singulier.
2. Déictiques temporels: ce sont des marqueurs de temps qui situent l'énoncé par rapport au moment de
l'énonciation. (Exemples : «aujourd'hui », «il y a trois jours », «cet automne».)
3. Déictiques spatiaux : ce sont des marqueurs de lieu qui situent l'énoncé par rapport au moment de
l'énonciation. (Exemples : "ici", "là".)
4. Déictiques discursifs :
5. Déictiques sociaux (en relation étroite avec les déictiques de la personne):

Littéralement, cotexte signifie le texte autour d'un énoncé. D'un point de vue cognitif et conversationnel, le
cotexte peut être défini comme l'interprétation des énoncés immédiatement précédents, servant ainsi de
prémisse à la production d'un énoncé donné. Les phénomènes cotextuels renvoient pour leurs part aux liens
entre des différents énoncés entre eux (cohésion, anaphore, ...).

Histoire de la pragmatique
Au XIXe siècle

Aux Etats-Unis, dès le XIXe siècle, plusieurs penseurs, s’appuyant sur le scepticisme spéculatif, que
rencontrent souvent les prétentions à une connaissance spéculative valable de la réalité, ont soutenu l’idée
que la pensée ne saurait jamais aller au-delà d’une connaissance pratique. A l’échelle humaine, ce qui
tiendrait lieu d’une vérité théorique accessible, c’est l’efficacité : en gros, est vrai ce qui réussit, est faux ce
qui échoue. Sur cette base, William James (1842-1910) a développé une doctrine qu’il a appelé pragmatique
(du grec ‘pragma’ « action »). Son ami Charles S. Peirce (1834-1914) a, lui, employé le terme voisin de
pragmaticisme, et il a mis l’accent sur l’activité sémiotique de l’homme, donc sur l’emploi des signes. Tout
naturellement, sa réflexion, à laquelle on porte aujourd’hui beaucoup d’intérêt, a rencontré les signes
linguistiques et leur emploi.

Au XXeme siècle

Disciple de Peirce, son compatriote Charles W. Morris (1901-1979) a, dès avant la Seconde Guerre
Mondiale et sans trouver d’abord beaucoup d’écho, suggéré une nouvelle classification des principales
discipline étudiant les signes linguistiques :
 la syntaxe traite des rapports entre signes dans l’énoncé complexe
 la sémantique traite des rapports entre les signes et la réalité
 la pragmatique traite des rapports entre les signes et leur utilisateurs.

Ainsi est apparue, au moins en théorie, une nouvelle discipline linguistique où devaient trouver
systématiquement leur place non seulement les signes avec leurs composants et leur référents, mais aussi
ceux qui en font usage. On notera que dans la conception de Morris, sémantique et pragmatique sont
censées couvrir des domaines bien distincts.

Or, telle qu’elle a été pratiquée dans la période suivante, la sémantique, toujours plus ou moins réduite à
l’étude du sens descriptif, est restée engluée dans les difficultés signalées précédemment. Ella a bien su faire
reconnaître qu’elle était indispensable, malgré les efforts du structuralisme américain pour se passer d’elle;
elle s’est fait une place notable dans le générativisme de Noam Chomsky à côté de la syntaxe, mais les
techniques inspirées de la phonologie et appliquées sous des noms divers, analyse sémique, analyse
componentielle, etc., n’ont pas abouti à donner du sens une représentation satisfaisante. Comme il arrive
souvent dans des situations ainsi bloquées, on a entrepris de contourner les obstacles qu’une attaque frontale
ne parvenait pas à faire sauter. Autrement dit, le domaine auquel on s’intéressait a été considérablement
élargi. Et, sous l’impulsion de certains philosophes, on s’est souvenu des suggestions faites par les
pragmaticiens.

Analyse du langage ordinaire

A ce propos, il faut évoquer le courant de pensée appelé tantôt nouvelle analyse, tantôt école d’Oxford,
tantôt philosophie du langage ordinaire, avec les noms de Ludwig Wittgenstein (1888-1951) et de John L.
Austin (1911-1960). Jusque-là, les philosophes avaient plutôt tendance à se livrer à une critique en règle des
langues naturelles. Depuis Leibniz (1646-1716), ils leur reprochaient leurs ambigüités, leurs illogismes et
leurs imprécisions, se plaignaient que les philosophes, en les employant, se soient fourvoyés dans des
problèmes purement verbaux et souhaitaient les remplacer par une langue parfaite, entièrement transparente
et univoque, conçue à l’image des langues mathématiques. Seulement, les progrès de la réflexion logico-
mathématique, la découverte de théorèmes fondamentaux sur l’incomplétude des systèmes formels et sur la
réflexivité ont montré que cet idéal n’avait aucune chance d’être jamais atteint. Aussi les philosophes du
langage ordinaire, puis leurs disciples, se sont-ils mis modestement à l’étude des langues naturelles dans
leur emploi quotidien. Ce renfort a beaucoup compté pour les sciences du langage.

On a évoqué plus haut les affinités de la linguistique avec la psychologie. Or, depuis longtemps, cette
dernière, faute de savoir pénétrer dans l’esprit-cerveau, a préféré s’intéresser au comportement perceptible,
de façon à en tirer des renseignements indirects sur les mécanismes psychologiques qui, pour le piloter,
utilisent des informations et des stimuli provenant du monde extérieur. Du comportement global, le
comportement langagier est une partie capitale, qui distingue l’homme de toutes les autres espèces vivantes
connues.

Mais parler c’est agir. Cette constatation a induit une conception élargie du langage et des langues. Dans
cette optique, il ne suffit pas de les ramener à des systèmes d’éléments dénommés signes et de les étudier à
l’image des constructions mathématiques. Le langage et les langues sont fait pour être mis en œuvre et pour
servir les buts variés de l’activité humaine, la description de la réalité n’en étant plus qu’un parmi d’autres.
Comme cette nouvelle manière de voir s’accordait avec les idées que défendaient les philosophes du
langage ordinaire, l’appellation de pragmatique s’est progressivement imposée. Toutefois, il reste beaucoup
d’incertitude sur le domaine de la discipline, sur ses méthodes, sur sa place exacte dans la linguistique,
surtout par rapport à la sémantique.
La pragmatique est la branche de la linguistique qui s'intéresse aux éléments du langage dont la
signification ne peut être comprise qu'en connaissant le contexte. Cette discipline est née au XIXe siècle aux
États-Unis mais a commencé à se développer surtout après la seconde guerre mondiale.

Méthode de la pragmatique
Le statut du sens

La linguistique, étant une science empirique qui s’occupe des faits fournis par l’expérience, se définit par :

 la partie de la réalité qu’elle étudie, à savoir le langage articulé des êtres humains ;
 les connaissances qu’on a sur ce domaine ; on peut les appeler les ‘représentations’ qu’on se forme
du langage. De ces représentations, les unes sont intuitives et spontanées, ce sont celles de tout le
monde, car chaque être humain a des idées sur le langage, en particulier sur le sien. Les autres, les
seules à être proprement scientifiques, sont le résultat d’une élaboration plus ou moins longue et
complexe. Ainsi on peut considérer que les ‘grammaires’ fabriqués par les spécialistes du langage,
qu’ils appellent grammairiens ou linguistes, sont les représentations scientifique du langage aux
diverses époques. Il en est de même des ‘théories’ linguistiques. Les épistémologistes sont cependant
d’accord pour penser qu’aucun domaine de la réalité n’est complètement connu ni connaissable par
un être humain, aussi savant soit-il. Le langage n’échappe pas à cette règle.
 les méthodes permettant de construire les représentations scientifiques, puis de les apprécier, c’est-à-
dire de déceler leurs qualités et leurs insuffisances. Ici encore, il y a lieu d’estimer que ces méthodes
elles-mêmes ne sont pas et ne seront jamais d’une efficacité parfaite.

On peut suivre Saussure, et bien d’autres linguistes, quand ils disent que le langage comporte deux faces :
l’une constituée de sons ou de lettres, plus rarement de gestes (cas de la « langue des signes » pratiquée par
les malentendants), et qualifiée de matérielle parce qu’elle est perçue par les organes sensoriels que sont
l’ouïe et la vue (le toucher pour l’alphabet Braille des non-voyants) ; l’autre, la face sémantique, qui siège
dans l’esprit (ou le cerveau) des usagers et qui n’est pas matériellement communicable. Concrètement, tous
les énoncés, qu’ils soient oraux, écrits ou gestuels, relèvent de la face « matérielle », et seulement d’elle.
Quand on dit qu’ils ‘ont’ un sens, on utilise le verbe ‘avoir’ avec une valeur figurée. En fait, ‘les usagers
leur attribuent un sens qu’ils construisent chacun pour sa part dans son esprit’. En conséquence, d’un
individu à l’autre, les sens affectés au même énoncé ne peuvent pas coïncider à tous les coups, il arrive que
le locuteur et l’auditeur lui donnent des sens différents. Toutefois, alors que l’absence complète de
coïncidence entraînerait l’impossibilité complète de communiquer par le langage, cette communication, sans
être parfaite, existe incontestablement. Il demeure donc tout à fait exact que les énoncés sont faits pour le
sens et visent à l’unité du sens, bien qu’ils ne le comportent pas matériellement.

Le sens fait partie des phénomènes psychologiques, ce qui implique que le domaine de la linguistique est, au
moins pour une partie essentielle, commun à cette science et à la psychologique. Selon les options
métaphysiques que l’on adopte, les phénomènes psychologiques sont à rapporter soit à une « substance »
particulière, différente de la matière et qu’on peut appeler esprit (en un sens spécial et très fort du terme),
soit au fonctionnement du système nerveux cérébro-spinal, spécialement du cerveau (certains parlent alors
d’esprit-cerceau), soit aux deux à la fois ; pour notre part, nous sommes partisans d’un « matérialisme
scientifique » qui va bien avec la seconde position, tout en constatant que les autres options sont après tout
légitimes, et entraînent rarement dans la pratique un comportement différent des chercheurs.

Difficultés de la sémantique
D'une manière générale, la sémantique est une branche de la linguistique qui étudie les signifiés. Le mot
sémantique a été inventé à la fin du XIXe siècle par le linguiste français Michel Bréal, auteur du premier
traité de sémantique.

En particulier, la sémantique possède plusieurs objets d'étude :

 la signification des mots composés,


 les rapports de sens entre les mots (relations d'homonymie, de synonymie, d'antonymie, de
polysémie, d'hyperonymie, d'hyponymie, etc.),
 la distribution des actants au sein d'un énoncé,
 les conditions de vérité d'un énoncé,
 l'analyse critique du discours,
 la pragmatique, en tant qu'elle est considérée comme une branche de la sémantique.

Le terme de sémantique est utilisé en opposition à celui de syntaxe dans l'étude des langages de
programmation en informatique, pour laquelle elle a été développée de manière formelle (voir sémantique
des langages de programmation). Il y a entre la sémantique et la syntaxe le même rapport qu'entre le fond et
la forme.

Différence entre l'analyse sémantique et l'analyse lexicale

à compléter

L'analyse lexicale va s'intéresser au mot dans son ensemble et elle s'y intéressera par rapport à un énoncé.
On ne peut par exemple pas faire d'analyse lexicale du mot "petites" s'il n'est pas inclus dans un énoncé, en
relation avec d'autres mots compléments ou chefs de groupe ou encore en relation avec d'autres mots ayant
des connotations similaires ou opposées.

À savoir : un sème est la plus petite unité de sens.

La sémantique peut s'intéresser à un mot pour le mot. On analysera ainsi le mot "petites" :

PETIT (Adj. => qui n'est pas grand) + E (marque de féminin) + S (marque de pluriel)

Pour le mot "petites" nous avons donc 3 sèmes.

À partir de ce même mot, d'autres analyses sont possibles sans forcément mettre en lumière un énoncé
entier. (cf introduction)

Applications au forage de données

Les méthodes de forage de données (en anglais data mining) permettent de dégager du sens d'un ensemble
de données d'allure a priori disparates (voir aussi intelligence artificielle) et donc créent de la sémantique.
La sémantique dégagée prend généralement trois formes (traduction par des signifiants formels) issues de
l'intelligence artificielle :

 Le tableau
 Le graphe (réseau maillé d'objets, de concepts, etc.)
 L'arbre (cas particulier de graphe nécessitant une théorie et une exploitation spécifiques)
Ce sont des signifiants, au sens où ils représentent les connaissances. De telles structures sont ensuite
annotées dans les données de départ, chaque donnée portant alors la marque de son appartenance à une
branche de l'arbre, une case du tableau, etc. L'analyse reprend alors à un niveau de compréhension plus
complexe.

L'audit de découverte des connaissances

Toutefois, la machine ne manipulant que des signifiants, il est impératif que la démarche de forage de
données fasse intervenir un expert humain du domaine. Celui-ci va restituer la sémantique extraite et lui
donner du sens, de la valeur. Trois critères sont exhibés à cette fin :

 Est-ce connu ?
 Est-ce explicable ?
 Est-ce utile ?

L'idéal est d'avoir un triplet NON/OUI/OUI.

Un tel projet est appelé "audit de découverte des connaissances ", en anglais KDD, Knowledge Discovery in
Databases.

Finalement, la sémantique extraite tient le rôle d'une cartographie de l'information, elle permet de situer les
informations les unes par rapport aux autres. Ce rôle "cartographique " permet de stocker l'information, de la
ranger et plus tard de la retrouver. Tout modèle, jeu de catégories, topique freudienne est alors de facto une
cartographie de l'information, c'est-à-dire un contexte formalisé.

Ce sont en fait des données sur les données, des métadonnées. Des architectures informatiques spécifiques
permettent de gérer ces métadonnées, on parle de client ou de serveur de métadonnées. Un système connu
est le Dublin Core Metadata Initiative (DCMI).
(voir Dublin Core)

Le Web sémantique est un projet du même type que DCMI, visant à créer, gérer et exploiter des
métadonnées systématiques pour chaque page web. Ainsi le contenu de chaque page web étant explicité vers
des signifiants, la machine serait capable de raisonner sur la pertinence du contenu et non plus sur des
statistiques lexicales. Cela peut avoir des conséquences remarquables sur les technologies de recherche
d'informations, ainsi que l'allure et le fonctionnement des moteurs de recherche.

Cas particulier de la fouille textuelle

La fouille textuelle (text mining, en anglais), consiste à transformer un objet "texte" en un objet "tableau",
"arbre" ou "graphe" à l'aide de traitements sémantiques ou syntaxiques puis à appliquer des techniques de
data mining sur cet objet formalisé. Les attendus sont généralement :

 Le résumé automatique
 L'indexation automatique
 La génération d'index de livre (vedettes et sous-vedettes)
 L'extraction et la cartographie de concepts
 La classification automatique
 Le rapprochement entre textes
Il est à préciser que l'approche sémantique a une littérature plus féconde que l'approche syntaxique : même
si cette dernière a des résultats supérieurs, les ressources de calcul demandées font souvent pencher la
balance en faveur de l'analyse sémantique.

L'analyse sémantique transforme un ensemble de textes en une matrice lexicale :

 En ligne, chaque texte


 En colonne, chaque mot-clé apparaissant au moins une fois dans l'un des textes
 Dans les cases, un ratio numérique mesurant à la fois la fréquence d'apparition d'un mot-clé dans un
texte et la fréquence d'apparition du mot-clé dans le corpus.

Cas particulier des ontologies

Le terme "ontologie" a une signification philosophique, mais en gestion des connaissances, il représente la
forme probablement la plus évoluée de représentation sémantique des connaissances.
Il s'agit d'une sorte de "superthésaurus" destiné à indexer toutes les productions documentaires, stockées,
entrantes ou sortantes dans un groupe social donné, typiquement une entreprise. Ainsi, un courrier
électronique, un ouvrage de référence, un document de travail partageant les mêmes thèmes seront
automatiquement mis en lien, donc mis en contexte, dégageant ainsi des connaissances sémantiques.

La structuration d'une ontologie est pratiquement un métier en soi, à l'instar de la conception et de la


maintenance des thésaurus de bibliothèques. La construction est toujours collective et par agglomération de
domaines de compétence.

L'articulation de base d'une ontologie est la suivante :

 C'est un arbre sémantique


 Chaque mot-clé est affublé de lexicons : synonymes, homonymes, hyperonymes, traduction dans
d'autres langues, etc. Ce microréseau autour d'un mot-clé est appelé concept ou classe
 Chaque concept est à considérer comme une catégorie de thésaurus, donc avec des catégories plus
larges ou plus étroites. Ce lien d'appartenance est interprété comme un lien logique.
 Chaque concept peut avoir des instances, soit des éléments appartenant à cette catégorie.

Exemple : OISEAU > AIGLE {aigle royal}. La machine peut alors inférer que l'aigle royal est un oiseau.

 Les liens entre concepts peuvent être beaucoup plus complexes que la simple subordination, sortant
ainsi du cadre du thésaurus. Si les concepts sont assimilables à des groupes nominaux, les liens sont
assimilables à des groupes verbaux : on regroupe ces liens en catégories de liens. La structure du
réseau est parfois appelée topic map en anglais.

En pratique, on pourrait ainsi traduire automatiquement un manuel d'histoire en ontologie, en considérant


cinq types de concepts (date,lieu, évènement, personne physique, personne morale) et une trentaine de
catégories de liens verbaux.

 En plus des lexicons, les instances peuvent pointer vers des ressources ou URI. Généralement, ce
sont les documents que l'on cherche à indexer.

Pour la machine, raisonner sur les connaissances ainsi représentées revient à se "balader" dans le réseau de
concepts, à la manière d'un réseau routier. Il existe des algorithmes spécifiques, par exemple les chercheurs
de chemins (Pathfinder), qui cherchent le plus court chemin d'un concept à l'autre en respectant un critère
d'économie : "plus petit nombre de concepts", "plus grand nombre de langues", "plus grand nombre de
synonymes", etc. Les résultats peuvent être spectaculaires, surtout si l'on garde présent à l'esprit que le point
de départ et le point d'arrivée ne sont pas les concepts, mais bien les URI indexés (documents de
l'entreprise).

Sémantique et psycholinguistique : le cas de WordNet

à compléter
L'université de Princeton
synonymie et "synsets"
hyperonymie, définition, observation de l'apprentissage de la langue chez les enfants

Ouvrages
 John Langshaw Austin, Quand dire, c'est faire (Seuil, 1991, ISBN 2020125692)
 Rudolf Carnap, Le dépassement de la métaphysique par l’analyse logique du langage in : Antonia
Soulez, Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits. (PUF, 1985, ISBN 2130388523)
 Noam Chomsky, Questions de sémantique (Seuil, 1975, ISBN 2020027488)
 Paul Grice, "Meaning," The Philosophical Review 66: 377-88. (1957)
 John Lyons, Eléments de sémantique (Larousse, 1978, ISBN 2030703443)
 Bernard Normier, L'apport des technologies linguistiques au traitement et à la valorisation de
l'information textuelle, Éditions ADBS, 2007 (ISBN 9782843650925) ;
 Gérard Sabah, L'intelligence artificielle et le langage, Hermès, 1988, 1989, (ISBN 2-86601-134-1) (ISBN
2-86601-187-2)
 Alfred Tarski in Gilles-Gaston Granger'et al., Logique, sémantique, métamathématique, 1923-1944
(Armand Colin, 1974)
 Irène Tamba, La sémantique (PUF, Que sais-je ?, 2005, ISBN 2130548563)
 (en) Anna Wierzbicka, Semantics : Primes and Universals, Oxford University Press, 19996 (ISBN
0-19-870003-2)

 glissement sémantique
 propriété sémantique
 classe sémantique
 trait sémantique
 progression sémantique
 champ sémantique, dénotation et connotation
 sens et dénotation
 sémantique musicale
 sémantique générale
 sémiotique
 sémiotique visuelle
 web sémantique : une extension du web qui via une formalisation du sens des contenus (description
du sens des pages dans un langage compréhensible par une machine) permet par exemple de les
rendre accessibles à des processus automatisés.
 Natural Semantic Metalanguage : à la recherche des primitives sémantiques avec Anna Wierzbicka
 Combinatoire sémantique
 Lexical markup framework: LMF, travaux de normalisation ISO des lexiques du TAL

L’ennui est que les phénomènes psychologiques ne sont pas ou pas encore directement accessibles aux
disciplines scientifiques dans leur état actuel. Les techniques dont elles disposent restent mal adaptées à cet
objet. C’est pourquoi le grand problème auquel se heurtent les linguistes est bien celui du ‘sens’, partie du
langage dont traite la sémantique. Les insuffisances que le linguiste américain Leonard Bloomfield (1887-
1949) et ses disciples ont relevées dans cette discipline il y a quelque cinquante ans, n’ont toujours pas été
éliminées.

Réfléchissons un peu sur la méthode. En sémantique, on en est réduit à tenir un discours sur le sens, avec
cette difficulté supplémentaire, propre à toutes les spécialités de la linguistique, que, ce faisant, on se sert du
langage pour décrire le langage. De fait, à peu près tous les exemples de l’acte de langage constituent des
‘expériences mentales’, dites encore ‘expériences imaginaires’. Cela veut dire que nous fabriquons des
énoncés, que nous leur prêtons des interprétations, que nous leur inventons des réponses pour confirmer ces
interprétations. Scientifiquement c’est une étrange façon de faire. En physique, où on n’a pas le droit
d’‘imaginer’ des expériences, mais où on les ‘fait’ à l’aide d’appareils, elle serait condamnée sans appel,
comme totalement dépourvue d’objectivité. Mais en linguistique, comme dans d’autres sciences humaines,
on ne peut jamais l’éviter complètement : l’aspect sémantique des faits étant, pour l’instant, inaccessible aux
procédés d’enregistrement, on est bien obligé de la décrire verbalement ; ou alors il faudrait ne pas en tenir
compte, ce qui amputerait, d’une de ses parties majeures, le domaine étudié.

La seule amélioration qu’on puisse exiger consisterait à rechercher les énoncés et leurs réponses dans la
réalité, au lieu de les imaginer. C’est du reste une pratique courante dans certains secteurs de la linguistique,
par exemple en sociolinguistique, où on se livre à des enquêtes et à des enregistrements « sur le terrain ».
Mais elle ne dispense pas ensuite des interprétations subjectives. Dans la présente section, son bénéfice
serait mince. L’expérience montre qu’il faut un énorme travail pour collecter suffisamment de données, avec
des résultats qui ne sont pas toujours à la mesure des efforts consentis. Aussi les pragmaticiens inventent
leurs exemples, ou ils les empruntent à leurs prédécesseurs. Les enquêtes de terrain viendront plus tard,
quand on aura le sentiment que les expériences purement mentales ont épuisé leur fécondité.

Au total, le spécialiste prend comme appui sa propre compétence d’usager du langage, son aptitude à
comprendre les énoncés qu’il étudie. La seule autre garantie qu’il ait, c’est l’assentiment de ses lecteurs,
surtout des autres spécialistes, sur les analyses qu’il propose. Mais eux aussi le donnent ou le refusent
d’après leur « sentiment linguistique » d’usagers. Au fond, on ne va pas au-delà d’une coïncidence de
subjectivité. Telle est à ce jour la condition du linguiste.

L’illusion descriptive

Le terme de sémantique n’a pas plus d’un siècle, mais de tout temps on a fait de la sémantique sans le savoir
chaque fois qu’on a presque toujours privilégié, pour des raisons qu’il serait trop long d’énumérer ici, un des
aspects du sens : le sens appelé descriptif (ou encore constatif), c’est-à-dire le sens donné à un énoncé quand
le locuteur à pour but de décrire « un état de choses », une partie de la réalité. On savait bien qu’à une telle
fonction du langage, appelé souvent assertive, il fallait opposer le langage dit ‘actif’, mais il paraissait tout à
fait secondaire.

Or il arrive couramment que le sens ne soit pas, ou pas complètement, du type descriptif. Supposons
l’énoncé : ‘Son exposé a la note 12’. Si c’est un étudiant qui parle d’un camarade, il s’agit bien d’une
description de la note attribuée par un professeur à l’exposé. Mais si la phrase est incluse dans un roman, il
n’y a en réalité aucun exposé et aucune note ; le monde qu’elle ‘fait mine’ de décrire est purement
imaginaire, et ni l’auteur ni les lecteurs ne sont dupes. Enfin si celui qui parle ainsi est un examinateur en
train d’apprécier l’exposé dans un jury, il ‘fixe la note’ du fait même qu’il prononce la phrase. Rien pourtant
dans la lettre de l’énoncé ne nous indique de quel sens il s’agit ; c’est à l’usager de le deviner.

On voit quelle est la variété des sens possibles pour une même phrase. Le sens descriptif est très fréquent,
absolument essentiel, mais il ne bénéficie d’aucune exclusivité. Croire qu’il est le seul, ou le seul important,
c’est tomber dans ce qui s’appelle ‘illusion descriptive’. Le langage n’est pas seulement, comme on dit,
‘vériconditionnel’, c’est-à-dire visant à être ‘vrai’ en décrivant la réalité telle qu’elle est ou qu’on croit
qu’elle est. Il comporte d’autres sortes de sens, qui souvent ne peuvent être qualifié ni de vrai ni de faux, il
‘sert’ à autre chose. Au lieu de se borner à reproduire la réalité, il permet d’agir sur elle, et en premier lieu
sur l’interlocuteur (qui fait partie lui-même de la réalité !).

Le meneur de jeu dans le langage


Énoncé et énonciation

Parmi les linguistes français, Emile Benveniste (1902-1976) paraît avoir été le premier à relever
systématiquement dans ses articles des faits analogues à ceux que d’autres ont, à la même époque ou plus
tard, rangés sous la rubrique pragmatique. On lui attribue tout du moins et avec raison, le mérite d’avoir
clairement séparé l’énoncé et l’énonciation et souligné l’intérêt d’étudier cette dernière.

Utilisons une métaphore éclairante : dans la fabrication des objets, on ne doit pas confondre la production, le
produit, son utilisation, sans compter le(s) producteur(s) et le(s) utilisateur(s). De même, à propos du
langage, il convient de distinguer l’acte par lequel on produit un énoncé, l’énoncé lui-même (« matériel »
puisqu’on peut l’enregistrer), l’acte par lequel on le comprend, mais aussi l’énonciateur qui le produit, le ou
les destinataires qui le comprennent. La comparaison avec la fabrication des objets matériels s’arrête là, car
l’activité langagière comporte l’affectation de sens dont nous avons parlé et à quoi rien ne correspond dans
les domaines non sémiotiques.

La déixis

La Deixis : est une notion linguistique directement empruntée du grec deiktikos, qui signifie "action de
montrer". La deixis est l'une des façons de conférer son référent à une séquence linguistique.

La deixis s'oppose à :

 l'anaphore à la différence de la deixis, n'implique pas de rapport avec d'autres éléments du contexte.
Je peux dire en effet "ce chat va se faire écraser" en désignant simplement ce chat sans que celui-ci
ait été déjà mentionné antérieurement. Dans ce cas, le déterminant démonstratif connaît un emploi
déictique : il désigne un référent présent dans la situation d'énonciation ou accessible à partir d'elle.
Il peut alors être accompagné d'un geste, d'une mimique ou d'un mouvement qui facilite
l'identification. Toutefois, dans "J'ai vu un chat. Ce chat s'est fait écraser.", ici le déterminant
démonstratif est anaphorique, i. e. qu'il identifie un référent (chat) déjà évoqué antérieurement.

 l'embrayage, qui se satisfait des seules indications fournies par l'acte même de l'énonciation. Dans
je veux cette voiture, le référent je, qui est dit "embrayeur du discours" parce qu'il manifeste dans
l'énoncé la présence du sujet de l'énonciation, est clairement identifié par le fait que c'est moi qui
énonce la phrase. Par opposition, le déterminant déictique cette nécessite, comme nous l'avons dit,
un geste de monstration (cette voiture que je montre du doigt parmi tant d'autres) ; même chose avec
Regarde-le, où cette fois-ci le pronom est pris dans un emploi déictique (ou anaphorique... là encore,
tout dépend du contexte dans lequel la phrase est énoncée).

Il faut distinguer deux types d'emploi de la deixis : la deixis dite in praesentia, et celle dite in absentia.

La deixis in praesentia fait emploi de la situation immédiate (Olivier, ferme bien la/cette voiture ! ; (avec
pronom sans antécédent) Attention, ne t'approche pas ! Il est dangereux !)).
La deixis in absentia se retrouve dans des expressions situationnelles indirectes qui sont :

 la référence ostensive indirecte : le locuteur vise un objet présent dans la situation d'énonciation pour
renvoyer au véritable référent. Ex. : Cet automobiliste a dû être pressé. Le locuteur pointe
l'automobiliste, tout en laissant suggérer que c'est la voiture qui est mal garée, la voiture étant le
véritable référent ici.
 la référence démonstrative non gestuelle indirecte : soit l'exemple Ce train a toujours du retard.,
prononcé sur le quai d'une gare, sans mention antérieure, par un locuteur qui attend le même train
que son interlocuteur.
 la référence générique : soit démonstrative (Donne-moi ce livre!), soit pronominale (Attention, ils
sont dangereux ! prononcé en présence d'un référent spécifique (des chiens par ex.) pour avertir du
danger qu'ils représentent en général).
 la référence définie (de situation plus large) : l'identification du référent est acquise par la prise en
compte d'éléments constitutifs de la situation d'énonciation ; soit l'exemple Le président Chirac s'en
prend au chef de l'État. Ici importe le pays dans lequel l'énoncé est prononcé pour ainsi identifier
clairement le référent "chef de l'État".
 l'emploi du pronom personnel il sans antécédent pour viser un référent non présent : Il va venir tout
de suite  ! (prononcé par la secrétaire du docteur X au patient qui l'attend).

Remarque : certaines grammaires ne distinguent pas la "deixis" et l"embrayage", ou les "déictiques" et les
"embrayeurs" (pour de plus amples détails, voir Georges Kleiber, L'information grammaticale).

Expressions déictiques

Les deictiques sont définis comme des unités linguistiques dont le sens implique obligatoirement un renvoi
à la situation d'énonciation pour trouver le référent visé. Comme on l'aura déjà fait remarquer, les déictiques
peuvent également être appelés "embrayeurs" ou "symboles lexicaux", ces trois termes ne se recouvrant pas
totalement.

Les déictiques manifestent le fonctionnement réflexif du langage (leur sens codé renvoie à leur propre
utilisation dans les énoncés).

Tandis que nous évincerons le cas du pronom personnel sujet comme déictique lorsque celui-ci est
représentant (il possède un antécédent) ou nominal (je, tu, nous, vous, qui renvoient directement à
l'énonciation), puisque nous lui réservons la dénomination d'"embrayeur"), il est possible d'énumérer ces
unités linguistiques relevant de la deixis :

 les pronoms personnels non représentants (sans antécédent): Regarde-le !.


 les déterminants et pronoms démonstratifs : Donne-moi ce livre. Regarde celui-là !, où ce et celui-là
servent à constituer des syntagmes nominaux qui réfèrent à un objet présent dans la situation
d'énonciation.
 les adverbes de lieu et de temps : Viens ici ! Quel beau temps aujourd'hui !. Les deux compléments
sont respectivement repérés par rapport au site et au moment de l'énonciation.
 plus largement des expressions : Fais attention au chien  !

Autre sens possible de la " Deixis " 

L'ensemble des repères internes d'un texte, tel l'énonciateur , le temps du récit ou du dialogue, ou encore le
lieu d'énonciation constituent la deixis d'un texte, et ces élèments sont capitaux, en traduction par exemple,
car ils apportent des élèments plus que précieux pour saisir au mieux l'éxegèse du texte en question. On peut
également, dans un certain contexte parler de la "deixis personnelle" , c'est à dire le sexe, le lieu de
résidence et l'époque à laquelle vit l'individu en question.

Cf "VERSUS: LA VERSION REFLECHIE Repérages et Paramètres" de Michel Ballard p. 22 § 1

Nous allons maintenant regrouper un certain nombre de suggestions présentées à divers moments par divers
linguistes, et dont il n’est pas question de faire ici l’historique. Saussure avait déjà proposé un « circuit de la
parole » et Roman Jakobson, bien plus récemment, un schéma de la communication linguistique. Ce dernier
avait en outre souligné l’importance d’éléments qu’on retrouve pratiquement dans tous les systèmes
linguistiques, qu’on peut donc tenir pour des ‘universaux’ du langage et dont le fonctionnement sémantique
est inséparable de la situation d’énonciation. Il les a dénommés « embrayeurs » (en anglais ‘shifters’), terme
auquel on préfère souvent aujourd’hui une appellation emprunté à Peirce, celle de « déictiques ». Ainsi les
pronoms personnels, objet d’une étude souvent citée de Benveniste, sont à ranger parmi les déictiques.

Déictique est l’adjectif correspondant à ‘déixis’, dont l’explication, en grec, est « action de montrer ». Elle
s’applique à une famille d’opérations sémantiques inséparables de la situation où l’énoncé est produit, donc
de l’énonciation. Supposons qu’en réponse à une invitation, j’accepte en prononçant le très court énoncé :
‘J’irai’. On y trouve deux éléments déictiques. Le plus apparent est le pronom personnel ‘je’ (repris
d’ailleurs par la désinence verbale ‘-ai’, du fait que le verbe s’accorde avec son sujet). Pour savoir qui est
désigné par ‘je’, pour identifier cette « première personne », il faut savoir qui prononce l’énoncé. Or ce
renseignement est normalement fourni par la situation d’énonciation : l’auditeur entend et généralement
(mais pas dans l’obscurité ni au téléphone !) voit la personne qui parle ; elle lui est ainsi « montré » par la
situation, d’où le terme de ‘déixis’. Le déictique ‘je’ invite donc l’auditeur à compléter le sens en se
reportant à la situation. Pour comprendre, on a en effet besoin d’une ‘indication’ que les mots de l’énoncé ne
donnent pas. Quant au second déictique de l’énoncé, c’est tout simplement le morphème de futur ‘-r-’. Par
lui-même, il veut dire que le procès signifié par le verbe aura lieu dans l’avenir. Mais l’avenir est une notion
relative. Il suppose un moment donné ‘après lequel’ il est situé. Quel est ce moment donné ? De nouveau, il
est précisé par la situation d’énonciation : il s’agit du moment ‘présent’, qui est l’instant où l’énonciateur est
en train de parler. Mais nous y sommes tellement habitués que nous n’en prenons plus conscience et que
l’avenir comme nous paraissent des notions allant de soi.

Quand la situation d’énonciation n’est pas connue, il faut, sinon renoncer tout à fait aux déictiques, du
moins les préciser par des renseignements objectifs, par exemple, dans un écrit, en fournissant la date et en
signant, de manière à permettre au lecteur de localiser le présent et d’identifier la personne désignée par ‘je’.
Le contexte sert alors de situation, ce qui explique que certains déictiques, comme les démonstratifs (‘ce’,
etc.), peuvent indifféremment servir à montrer ce qu’on a sous les yeux dans la réalité (‘Où conduit cette
route ?’) ou à renvoyer à des mots du contexte (‘J’ai eu un coup de téléphone de Pierre’ ; ‘ce vieil ami m’a
donné de bonnes nouvelles’). Dans le second cas, on parle communément d’emploi ‘anaphorique’.

Très schématiquement, on peut dire que tout locuteur, en prenant la parole, établit un ensemble de trois
coordonnés (‘ego-nunc-hic’, dit-on avec des mots latins) liées à la situation d’énonciation et manifestées par
les déictiques. Il fixe ainsi :

 un repère subjectif, la « première personne », le ‘je’ (‘ego’ en latin), par rapport auquel se
déterminent d’une part la « deuxième personne », c’est-à-dire le destinataire de l’énoncé, donc ‘tu’
(ou ‘vous’), d’autre part le reste, ce ou ceux qui ne participent pas au dialogue, mais dont on parle, la
« troisième personne » (la personne absente, disent les grammaires arabes) ;
 un repère temporel, le ‘maintenant’ (‘nunc’ en latin), moment de l’énonciation, soit un présent avant
et après lequel se situent respectivement le passé et l’avenir ;
 un repère spatial le ‘ici’ (‘hic’ en latin), c’est-à-dire l’endroit où se trouve l’énonciateur, ce qui
permet de définir la proximité et l’éloignement.

L’énonciateur

Ainsi s’établit une sorte de hiérarchie fonctionnelle, où l’énonciateur bénéficie sur le destinataire d’un
privilège très net. L’énonciateur a en effet, au moins momentanément (tant qu’il a la parole), l’initiative ; le
destinataire ne peut qu’essayer de le suivre. Une analyse attentive fait d’ailleurs apparaître l’importance
qu’a dans le langage la « subjectivité », c’est-à-dire le rôle qui revient au sujet parlant (où écrivant) : non
seulement, comme nous venons de le voir, il occupe grammaticalement un rôle central, mais encore c’est lui
qui infléchit le cours du dialogue, choisit ce qui est dit et la façon de le dire, peut donner ses jugement,
pourtant personnels, comme des évidences, tend ou détend l’atmosphère, etc. Cet avantage l’autorise même,
quand il est à court d’arguments valables, à en invoquer un qui est au fond absurde, mais qui révèle bien une
dominance provisoire : ‘Puisque je te le dis…’ On comprend que l’interlocuteur ait intérêt à ne pas
demeurer trop longtemps dans la condition d’auditeur et à prendre lui-même à son tour la parole. Celui qui
reste trop souvent muet a vite conscience de son état d’infériorité.

Cependant, qui est ‘je’ ? Cette question paraît comporter une réponse évidente, mais ce n’est pas le cas.
Voyons en effet que ‘je’ peut désigner en dehors du sujet parlant. On passera rapidement sur certains cas
souvent évoqués comme le ‘discours rapporté’ au style direct. Rapportant ou faisant comme s’il rapportait
les paroles d’autrui, le locuteur peut répéter le ‘je’ de cette tierce personne ; on a alors une ‘citation’ ou ‘
mention’, que l’usage à l’écrit est de mettre entre guillemets (‘Il m’a dit : « Je viendrai »’, exemple où les
deux pronoms de première personne ‘me’ et ‘je’ ne visent pas le même individu, mais où ‘il’ et ‘je’ ont
même référence). Moins connu et pourtant usuel est ce que nous appellerons le ‘discours anticipé’, où le
locuteur formule par avance les paroles que son auditeur aura il prononcer. Ainsi un président de tribunal
invitera en ces termes chaque témoin à prêter serment : ‘Dites : « Je le jure ». Il peut encore arriver qu’on
s’adresse à un indiscret en lui disant ‘De quoi je me mêle ?’, ce qui est une sorte d’agression verbale, où on
s’empare illégitimement, sinon du moi d’autrui, au moins du déictique le désignant.

En fait, ‘je’ renvoie aussi à l’énonciateur et, malgré les apparences, ce terme d’énonciateur, avec lequel le
terme de locuteur (ou de scripteur) a l’air de faire double emploi, ne désigne pas toujours la même personne
que lui. L’énonciateur est le responsable du discours tenu, bien plutôt que le sujet parlant ou écrivant. C’est
seulement dans la mesure où le plus souvent le responsable et le locuteur effectif s’identifient que cette
double référence de ‘je’ ne fait pas de problème. D’autre part, on devra éviter la confusion entre la notion
‘linguistique’ de sujet parlant, ou de subjectivité, et la notion ‘philosophique’ ou ‘psychologique’ de sujet,
même si, au moment de l’apprentissage du langage, l’assimilation du système déictique contribue sans
aucun doute à la constitution du sujet psychologique.

Il faut donc être conscient des difficultés que soulève la notion d’énonciation. Il arrive, plus souvent qu’on
ne pourrait croire, que l’énonciateur soit incertain ou même multiple. Il est incertain, par exemple, quand le
locuteur ou le scripteur n’est manifestement qu’un porte-parole, mais qu’il n’est pas précisé de qui. C’est de
plus en plus fréquent dans le monde contemporain, où nous sommes assaillis de messages impératifs
véhiculés par des machines, des haut-parleurs, des affiches sans que l’autorité responsable soit nommée.

Il est multiple, auquel cas on parle de ‘polyphonie’ chaque fois que, dans un énoncé, la responsabilité de ce
qui est dit incombe à plusieurs instances. Ainsi le locuteur qui cite un proverbe à l’appui d’une appréciation
le prend en son compte, mais en même temps il rappelle que ce n’est pas lui qui l’a inventé, si bien que
l’opinion commune, la sagesse des notions comme on dit, se trouve également en cause : elle est ainsi
associé au locuteur dans la responsabilité de l’énonciation.
Nous venons de mettre en garde contre les simplifications abusives, qui enfermerait le fonctionnement
langagier dans le cadre déictique étroitement conçu. Le langage est plus subtil, il permet d’autres effets.
Toutefois, ce sont des effets indirects, qui ne remettent en cause ce qui a été dit sur les bases de la déixis. De
l’examen des déictiques et de la constatation de leur fréquence, on pourra donc tirer la conclusion que les
langues sont faites avant tout pour fonctionner ‘en situation’. Comme le langage est un jeu qui se joue
normalement à deux (ou plus), la conversation face à face, le dialogue semble bien le plus typique de ses
modes d’utilisation. Il en autorise d’autres, comme l’écriture, le monologue, le discours unilatéral, mais ils
ne sont pas aussi fondamentaux et ils comportent, ne serait-ce que par le recours aux temps verbaux, eux-
mêmes déictiques comme nous l’avons vu, des éléments dont l’origine est certainement à chercher dans les
emplois conversationnels. C’est pourquoi les pragmaticiens mettent volontiers l’accent sur le langage
« ordinaire », celui de l’usage quotidien.

Les actes de langage


Classification

Austin, après avoir étudié les actes accomplis grâce aux énoncés « performatifs », qui, dans le langage, lui
paraissaient les plus dignes d’intérêt, s’est aperçu que le terme même d’acte était extrêmement extensible et
il a proposé une classification englobant. Il propose d’appeler « locutoires » une première série d’actes, ceux
sans lesquels il n’y aurait aucune mise en œuvre du langage : par exemple concevoir des phrases, choisir des
mots, les ordonner en phrases, leur attribuer du sens, les prononcer ou les écrire, les entendre ou les lire, les
comprendre, etc. Il s’agit ici des formes multiples que prend l’activité langagière dans l’organisme humain
(rappelons que nous avons accepté de considérer comme organique ce qui est d’ordre psychologique aussi
bien que ce qui est d’ordre musculaire ou sensoriel).

La seconde catégorie est celle des actes « illocutoires », c’est-à-dire des actes contenus dans le langage.
Avec le langage, on peut en effet accomplir une multitude d’actions, si nombreuses que nul n’en a établi une
liste complète : décrire, interroger, répondre, ordonner, juger, promettre, prêter serment, certifier, parier,
s’excuser, pardonner, condamner, féliciter, blâmer, remercier, saluer, inviter, insulter, menacer, argumenter,
conclure, avouer, présenter une enquête, nommer à un poste, etc. Les actes illocutoires vont donc bien au-
delà de la simple description du réel à laquelle on s’intéressait classiquement. Décrire n’est qu’une des
activités que permet le langage.

La notion d’acte illocutoire est proche de celle de sens, mais seulement à condition que cette dernière ne soit
pas étroitement conçue. Le sens doit englober non seulement ce qu’on appelle couramment, d’un mot
imagé, le « contenu », disons le sens des mots, mais aussi la « force illocutoire » de l’énoncé, autrement dit
l’acte ou les actes illocutoires que dans « une énonciation donnée », il sert à accomplir. Car « un même
énoncé peut avoir des forces illocutoires différentes selon les énonciations ».

Notons aussi que certains des actes évoqués ici impliquent forcément les recours au langage, ils sont donc
toujours illocutoires. Ainsi il est difficile de promettre autrement qu’en se servant de mots. Au contraire,
pour d’autres, on a le choix : on peut saluer en disant ‘Bonjour’ ou ‘Salut’, donc en accomplissant un acte
illocutoire, mais tout aussi bien en faisant un geste (embrasser, serrer la main, retirer son chapeau…) ou
encore en recourant à la fois à une formule et à un geste (serrer la main et dire ‘Bonjour’). Cette remarque
corrobore la légitimité du rapprochement qu’ont effectué les pragmaticiens entre langage et action.

La troisième et dernière catégorie vise les actes « perlocutoires », tous ceux, en nombre indéterminé, qu’on
cherche ou qu’on peut chercher à accomplir au moyen du langage : faire comprendre, persuader, consoler,
instruire, tromper, intéresser, impressionner, mettre en colère, calmer, faire peur, rassurer, se concilier,
influencer, troubler, etc. Ici encore, certains des actes ne peuvent guère être réalisés que par voie langagière,
ainsi ceux de persuader ou d’instruire, alors que d’autres peuvent s’obtenir aussi bien ou mieux par d’autres
moyens, par exemple faire peur.

Entre les actes illocutoires et les perlocutoires, la distinction est parfois délicate. On serait tenté de définir
les premiers comme les actes de langage qui ne peuvent échouer, justement parce qu’ils sont inséparables du
langage : si, selon une formule familière aux pragmaticiens, dire c’est faire, il suffit d’avoir dit pour avoir
fait. Ainsi la promesse est constituée dès qu’on a émis les paroles convenables (par exemple ‘je promets’) et
il faut la distinguer de son exécution : sera-t-elle tenu ou non, c’est en effet une toute autre question. De
même un ordre est donné dès qu’on a dit ‘j’ordonne’, même si ensuite il n’est pas exécuté : ordonner, c’est-
à-dire exiger l’obéissance, est illocutoire, tandis qu’obtenir cette obéissance ne l’est pas ; c’est ou ce peut
être (car il existe pour l’obtenir d’autres moyens que le langage) perlocutoire. Les actes perlocutoires, de
leur côté, connaissent donc couramment l’échec, comme la plupart des activités humaines.

Malheureusement ce critère un peu simpliste ne fonctionne pas toujours. De nombreux actes illocutoires ne
peuvent être valablement accomplis que par des personnes qualifiées placées dans une situation bien
déterminée et pas par n’importe qui, ni dans n’importe quelle circonstance. Ils sont alors – on dit en
pragmatique – soumis à des conditions de réussite. (en anglais « felicity »). Voici des exemples. Décréter
fait partie des actes illocutoires : un décret se présente sous la forme d’un document écrit. Mais seuls sont en
état de décréter des gens investis d’une autorité particulière, président de la République ou ministres. Et
encore faut-il qu’ils se mettent dans les conditions de validité requises : ainsi certains décrets présidentiels
ne sont-ils valables que contresignés par le Premier ministre. De même une nomination (‘M. Untel est
nommé directeur de tel service’) ne peut être faite que par une personne qui en a le pouvoir. De nombreux
actes illocutoires – mais pas tous – dépendent donc d’un cadre juridico-social approprié.

L’argumentation

On peut sans doute ranger parmi les actes illocutoires « l’argumentation », que les travaux d’Oswald Ducrot
et Jean-Claude Anscombre ont mise en relief. Selon eux, c’est, au moins autant que la description, une des
fonctions essentielles du langage. Elle consiste à appuyer un certain nombre d’autres qui vont dans le même
sens. Les destinataires, en effet, ne sont pas disposés à admettre le contenu de n’importe quel énoncé, ils
attendent souvent des justifications avant d’accorder leur adhésion. En dépit de l’adage « Qui ne dit mot
consent », les locuteurs savent fort bien que le silence des auditeurs peut être lourd de scepticisme.
Autrement dit, il faut les persuader, acte perlocutoire comme nous l’avons dit. Sa réussite est suspendue à
l’efficacité de l’argumentation présentée. Par exemple, on n’acceptera un jugement tel que Pierre est un
honnête garçon, sauf si c’est une opinion très généralement reçue et donc incluse dans la compétence
encyclopédique des gens (à l’exception de l’intéressé !), que si l’auteur du jugement peut citer des faits où
Pierre a montré la qualité qu’on lui prête ainsi.

Ducrot et Anscombre ont établi qu’on pouvait difficilement définir certains éléments linguistiques sans faire
entrer en compte leurs « orientations argumentatives ». Soit l’énoncé Pierre est riche, mais honnête.
Pourquoi mais, étant donné que cette conjonction semble indiquer une opposition (aussi l’appelle-t-on
communément adversaire « qui s’oppose ») alors que la richesse, situation de fait, et l’honnêteté, vertu
morale, ne sont pas sur le même plan ? L’explication serait que mais indique une inversion d’orientation
argumentative. Etre riche est, dans l’opinion générale, une présomption en faveur de la malhonnêteté :
l’origine d’une fortune est a priori suspectée. Ici, la conclusion soutenue, Il est honnête, ne découle pas, bien
au contraire, de l’argument précédemment donné, qui apparaîtra alors comme une sorte de concession faite
à la réalité. On aura donc sans doute besoin d’autres arguments, ceux-là positifs, pour la rendre acceptable.
La performativité

Austin avait prêté une attention particulière à un certain type d’énoncé qu’il avait qualifié de « performatif »
(de l’anglais ‘to perform’ = faire, accomplir). La différence entre les énoncés performatifs, comme ‘Viens
ici !’ ou ‘Je promets de venir’ et les autres, dits « constatifs », comme ‘On m’a téléphoné sur cette question’,
tient à ce qu’on a appelé depuis la « direction d’ajustement ». Les énoncés constatifs ont pour but de décrire
le réel, donc de s’ajuster à lui ; le réel reste, après l’émission de l’énoncé, ce qu’il était auparavant. Au
contraire, les énoncés performatifs, agissant sur lui, le modifient : après un énoncé performatif, il n’est plus
tout à fait ce qu’il était auparavant ; cette fois-ci, c’est donc le réel qui s’ajuste à l’énoncé : dans les
exemples qui viennent d’être proposées, il comporte désormais la promesse ou l’ordre créé par voie verbale.

Paradoxalement, Austin a ensuite renoncé à isoler la catégorie des énoncés performatifs. En effet, à la
réflexion, ses limites peuvent paraître incertaines. Prenons un énoncé constatif, tel que : ‘On vous appelle au
téléphone’. En apparence, il ne fait que décrire une situation. Mais à y regarder de plus près, il modifie la
réalité. Grâce à lui, on est passé d’un monde où le destinataire n’était pas prévenu de l’appel téléphonique à
un monde où il l’est. Sur un point, l’énoncé, visant à représenter le réel, s’ajuste à lui ; sur un autre, c’est
l’inverse, puisqu’il a pour effet d’enrichir les connaissances du destinataire. L’énoncé, tout en restant
constatif, a donc un aspect performatif. L’énonciation d’une seule et même phrase fait alors d’une pierre
deux coups : elle « décrit » et elle « informe », actes qui appartiennent à des catégories différentes. Il faut
retenir que très couramment « une énonciation unique a ainsi des effets multiples », sa force illocutoire est
complexe.

Malgré les scrupules d’Austin, les pragmaticiens ont pourtant conservé l’étiquette de performatif. Ils
appliquent à des énoncés, des énonciations, des verbes, etc., quoique d’une façon qui n’est pas toujours
d’une parfaite cohérence. Tantôt performatif signifie « qui réalise effectivement tel acte par voie verbale (il
vaudrait mieux dire « performant »), tantôt il signifie « qui est susceptible de réaliser l’acte par voie
verbale ». Car, comme on le voit sur des exemples, un même énoncé peut réaliser ou ne pas réaliser l’acte.
Dès lors il est ou il n’est pas performant, cela dépend de l’énonciation. Quand ‘Ça va’ répond à une
interrogation sur l’état de santé de l’interlocuteur, c’est une simple information, et on ne parlera pas dans ce
cas d’énoncé performatif ; quand il répond à ‘Je m’excuse’, il constitue le pardon sollicité, on le classera
donc parmi les énoncés performatifs.

Analysons quelques exemples de cette catégorie. On peut inviter quelqu’un à aller au cinéma en lui disant :
‘Viens au cinéma avec moi’. C’est un énoncé performatif (et même performant), grâce au quel on ‘fait’
(acte !) l’invitation. L’emploi de l’impératif, mode qui exprime l’ordre (latin « impero » ‘j’ordonne’) ou plus
exactement l’incitation, amicale (comme ici) ou contraignante, est alors responsable du caractère
performatif revêtu par l’énonciation. Mais le même effet peut être obtenu à l’aide d’un énoncé tout
différent : ‘Je t’invite à aller au cinéma’. L’énoncé est performatif, comme le précédent, et en outre il inclut
un « verbe performatif » (susceptible de performer), le verbe ‘inviter’.

Sont classés dans la catégorie des verbes performatifs tous les verbes désignant un acte performatif, mais
qui en même temps peuvent servir à l’accomplir, à la condition expresse d’être à la première personne s’ils
ont la forme active (‘Il t’invite à aller au cinéma’ n’est pas un énoncé performatif ; tout au plus peut-il servir
à transmettre l’invitation d’autrui) ou d’avoir la forme passive (dire ‘C’est promise’ est une façon courante
de promettre). Curieusement les verbes désignant un acte performatif ne sont pas tous des verbes
performatifs : on n’insulte pas quelqu’un en lui disant ‘Je t’insulte’, mais en employant des injures.

Quand il utilise un verbe performatif dans un énoncé tel que ‘Je t’invite à aller au cinéma’, l’énonciateur
décrit sa propre action, puisque le mode utilisé est l’indicatif, ainsi dénommé parce qu’il sert à fournir des
« indications » sur ce qui se passe. Mais cette action consiste justement à dire ‘Je t’invite à aller au cinéma’.
On dit ce qu’on fait, mais on le fait en le disant. À y bien réfléchir, c’est tout à fait paradoxal. Les logiciens
se méfient de ce type de formules qui décrivent leur propre emploie, qui sont – disent-ils – « réflexives »,
car ils démontrent qu’elles peuvent aboutir à des « paradoxes », c’est-à-dire à des contradictions internes.
Malgré le risque, les langues naturelles n’hésitent pas à en faire usage et s’en portent fort bien. Elles
fonctionnent efficacement, mais selon des mécanismes qui, comme l’a souligné Wittgenstein, ne sont pas
toujours ceux de la logique. Il n’appartient donc pas aux logiciens de les régenter.

Pour accepter l’invitation d’aller au cinéma, l’usager a à sa disposition bien des manières de dire (les
langues sont très riches !). Il peut dire ‘J’accepte’, en faisant usage d’un verbe performatif, mais il peut aussi
bien utiliser l’énoncé : ‘J’irai’. Au premier abord, il a l’air de décrire simplement une action future, et cette
interprétation serait suffisante s’il s’agissait de répondre à la question : ‘As-tu l’intention d’aller demain au
cinéma ?’ Relevons au passage que ‘décrire’ n’est, pas plus que ‘insulter’, un verbe performatif, et,
qu’habituellement, un énoncé descriptif ne signale pas qu’il décrit. C’est au destinataire d’en prendre
conscience ; comme nous nous en sommes aperçues, une partie du sens attribué aux énoncés ne correspond
à aucun mot ou à aucune expression explicite. Et dans le cas présent, où il s’agit de répondre à une
invitation, l’auditeur comprendra que l’énonciateur accepte sans que rien le dise explicitement.

Il est temps de proposer un classement des énoncés performatifs (c’est-à-dire, sinon performants, à tout le
moins susceptibles de l’être). On distinguera :

 les énoncés à « performativité lexicalement dénommé » : donc ceux qui comprennent un verbe
performatif (type ‘J’accepte’) ou, mais bien plus rarement, du moins en français, un mot d’une autre
classe désignant l’acte accompli (par exemple ‘Rectification !’ pour indiquer qu’on modifie ce qu’on
vient de dire) ;
 les énoncés à « performativité indiquée autrement » : cette indication peut consister en un procédé
grammatical, ainsi l’usage du mode impératif pour inciter l’auditeur à faire telle ou telle chose de la
tournure interrogative pou poser une question ; mais il existe aussi des interjections spécialisées :
‘chut’ demande le silence, ‘halte !’ constitue une injonction d’avoir s’arrêter, ‘bis’ invite à donner
une nouvelle exécution d’un morceau de musique ou d’un spectacle, etc.
 les énoncés à « performativité non exprimée » : ils sont de types très variés, allant des énoncés
déclaratifs comme ‘J’irai’ examiné plus haut jusqu’à des formules toutes faites (‘Pardon’, pour
demander pardon ; ‘Faute !’ au tennis pour signaler qu’on juge qu’une faute a été commise, etc.), en
passant par les fausses interrogations comme ‘Pouvez-vous me passer le sel ?’ où il s’agit en réalité
d’une requête : l’interlocuteur est sollicité de passer le sel. ‘Ici !’ peut indifféremment être une
réponse à une question, donc descriptif, une exclamation ou un ordre d’une énergique breveté –
l’intonation pouvant marquer la différence.

Dans la première de ces trois catégories, on ne trouve que des énoncés qui ne sont pas toujours performants,
même s’ils le sont en général. Tout dépend alors de l’énonciation, du contexte verbale (« cotexte ») où elle
intervient, de la situation concrète où se trouvent les interlocuteurs. De tels énoncés sont en effet de forme
déclarative, donc apparemment descriptifs, et ils peuvent, dans un contexte approprié, ne revêtir que cette
fonction.

Dans la troisième, le caractère performatif devrait être foncièrement épisodique, si bien que d’autres
interprétations restent possibles. En fait, dans certaines tournures, il est si fréquent qu’il en devient
conventionnel. Il en est d’ailleurs qui, prises à la lettre, recevraient difficilement un sens raisonnable. Ainsi
une simple réponse verbale, par ‘oui’ ou ‘non’, à la question ‘Pouvez-vous me passer le sel ?’, aurait toute
chance de paraitre absurde, en dehors de circonstances tout à fait exceptionnelles. Cela montre bien qu’il ne
s’agit pas d’une vraie question. La force illocutoire est autre.

Seule la seconde catégorie ne comporte en principe des énoncés constamment performants. C’est pourtant à
elle que la pragmatique s’est le moins intéressée, sans doute parce que ce domaine présentait pour elle
moins de difficulté : les méthodes plus traditionnelles pouvaient s’y appliquer.
Le sens implicite
Les composants du sens

Nous nous sommes placés le plus souvent jusqu’ici du point de vue de l’énonciateur. Parmi les fonctions de
sa charge, il a en effet le privilège de choisir les énoncés qu’il va utiliser et d’en déterminer le sens. Mais il a
aussi à se faire comprendre. Sous peine de violer les règles du jeu langagier, qui stipulent que la tache du
destinataire ne consiste pas à résoudre au hasard des devinettes, il revient à l’énonciateur de s’assurer que
son partenaire a les moyens de reconstituer le sens. Nous aurons donc aussi à les examiner. Mais
auparavant, il faut revenir sur les différents composants de ce qu’est le sens (conçu en un sens très large).

On se dispensera d’insister sur le sens conventionnel des mots, décrit dans les dictionnaires. Il relève de la
sémantique classique, de même que la combinatoire permettant d’attribuer à la phase un sens global à partir
de celui des mots. Les techniques d’étude ont été signalées alors. Pour la même raison, nous ne parlerons
pas ici des problèmes posés par la référence, autrement dit de la question des rapports entre les énoncés et
leurs éléments d’une part, les constituants de la réalité d’autre part. Même s’ils sont loin d’être
complètement éclaircis, ils paraissent à peu près du même ordre pour tous les énoncés, performatifs ou non.
Soulignons cependant de ce point de vue que les énoncés performatifs, dans la mesure où ils évoquent non
seulement la réalité ou les représentations que nous en avons, mais encore soit du purement imaginaire, soit
ce qu’on voudrait voir se produire, contribuent aux difficultés de la sémantique.

Toutefois, une série de distinctions sémantiques avaient été et elles conservent ici toute leur utilité. D’abord
au sens posé, qui est à peu près le sens conventionnel, le contenu des mots, il avait fallu opposer le sens
présupposé, le critère étant qu’en général, et contrairement au sens posé, les présupposés ne sont pas
modifiés quand l’énoncé prend une forme négative ou interrogative. À cette paire, on avait ajouté l’implicite
qu’ici nous appelons, d’un terme plus imagé, le « non-dit ». En ce domaine, comme en bien d’autres, la
terminologie n’est guère fixée : on parle aussi, par exemple, de « sous-entendus » ou de « inférences », et
d’un spécialiste à l’autre, les définitions et les usages peuvent varier sensiblement. De plus, comme nous
allons voir, la force illocutoire est également à prendre en compte, alors qu’elle n’est pas toujours, loin de là,
signifiée expressément par un mot ou une expression.

Le sens

D’une façon générale, on s’aperçoit que les destinataires tirent des énoncés plus des renseignements qu’il
n’en figure explicitement dans les mots. Si je lis sur la porte d’une épicerie un écriteau ‘Ouvert le
dimanche’, je considérerais qu’il signifie ‘Ouvert’ même le ‘dimanche’, donc le dimanche, mais aussi les
autres jours. À l’inverse, sur un bureau administratif l’inscription ‘Ouvert du lundi au vendredi’,
apparemment parallèle à la précédente, donnera lieu à une interprétation différente, comme s’il y avait
‘Ouvert’ seulement ‘du lundi au vendredi’, donc pas le samedi ni le dimanche. De tels exemples regardent le
contenu de l’énoncé. Mais d’autres, déjà donnés, concernent dans l’énonciation l’acte de langage effectué en
utilisant l’énoncé, sa force illocutoire. Il est apparu que le même énoncé ‘Son exposé a la note 12’ pouvait
être compris différemment, comme une constatation, comme une invention ou encore comme une notation.
De même, selon les circonstances, ‘Ça va’ sert à donner des nouvelles ou à pardonner. Autre exemple : ‘Il
pleut’ peut constituer un renseignement désintéressé sur le temps qu’il fait, mais tout aussi bien aussi un
argument pour ne pas sortir, ou encore un avertissement d’avoir à se munir d’un parapluie.

On pourrait multiplier à l’infini les faits de ce genre. Contenons-nous d’un dernier exemple. En remarquant
que ‘La poubelle est pleine’, ce qui, dans la forme, a l’air d’être une simple constatation, on peut accomplir
bien des actes annexes : solliciter l’auditeur de vider la poubelle, lui reprocher de ne pas l’avoir fait à temps,
se plaindre d’une grève des éboueurs et de ses conséquences fâcheuses, etc. Rien d’explicite ne signale ces
actes, et pourtant le destinataire en a bien conscience, comme le montrera la diversité de ses réactions. S’il
prend l’énoncé pour une requête d’avoir à vider la poubelle, il pourra rétorquer : ‘Ce n’est pas mon tour de
la vider’. S’il le considère comme une accusation de retard, on aura une réponse telle que : ‘J’ai oublié de la
vider’, à interpréter comme une excuse. Enfin, s’il y voit une allusion à la grève des éboueurs, cette façon de
comprendre se manifestera éventuellement par : ‘J’ai entendu dire que la grève va se terminer’. Or, la
plupart du temps, de telles réactions ne surprendront pas l’auteur de l’énoncé initial. Cela montre bien qu’il
prévoyait la façon dont son énonciation serait reçue.

On aura remarqué qu’ici encore nos exemples se présentent de prime abord comme des constatations, mais
que le sens qu’ils peuvent revêtir déborde largement la description pure. Cependant qu’en est-il de la
description elle-même ? Elle recourt, a-t-il été dit, au mode indicatif. Or, bien des linguistiques, tel André
Martinet, ont remarqué que, dans la plupart des langues, il n’y a pas de marque d’indicatif, alors que les
modes non-indicatifs, par exemple le subjonctif, en comportent en général une : en français, le subjonctif
peut se caractériser par un suffixe ‘-i-’ (‘chant-i-ons’ ; ce suffixe est homonyme d’une des variantes du
suffixe d’impératif), un radical caractéristique (‘fasse’ opposé à ‘fais’ ou ‘fait’), parfois les deux (‘fass-i-
ons’). On peut bien considérer que l’indicatif a une marque zéro, mais il est au moins aussi tentant d’y voir
un non-mode, la forme fondamentale du verbe, sans spécification modale. Selon cette interprétation, l’acte
de description lui-même relèverait du non-dit dans la plupart des cas.

Le calcul interprétatif du sens

Comment les destinataires parviennent-ils à établir le sens d’une énonciation quand ce sens est ainsi
l’aboutissement d’une « dérivation », c’est-à-dire quand il n’est pas lié au signifiant par un rapport immédiat
stocké dans la mémoire, mais résulte d’une sorte de raisonnement, généralement automatique et
inconscient ? On considère que pour faire ce raisonnement, parfois appelé « calcul interprétatif », ils
utilisent, outre l’énoncé lui-même, diverses sources d’information et se conforment à diverses règles.

D’après ce qu’on pense aujourd’hui, où une tendance assez répandue conçoit l’esprit comme un ensemble
de systèmes appelés souvent, d’un terme traditionnel, facultés (conception « modulaire » de l’esprit-
cerveau), tout usager du langage possède diverses compétences étant un ensemble organisé de
connaissances et de mécanismes psychologiques. Ainsi distingue-t-on :

 la compétence linguistique ;
 la compétence encyclopédique ;
 la compétence logique ;
 la compétence rhétorico-pragmatique ;

Par compétence linguistique, on entend la maitrise d’une langue, de sa prononciation, de son lexique, de sa
syntaxe, etc. ; par compétence logique, l’aptitude à faire des raisonnements d’ordre logique, à déduire, à
apercevoir les tenants et les aboutissants d’une idée, à relier les idées entre elles, etc. ; par compétence
encyclopédique, les connaissances d’ordre varié portant sur l’infinie diversité des sujets dont une langue
permet de parler (étant donné qu’il est à peu près impossible de comprendre un énoncé, aussi clair soit-il,
sur un sujet dont on ignore à peu près tout) ; par compétence rhetorico-pragmatique, les mécanismes dont il
va maintenant être question. On peut ranger sous la rubrique « compétence de communication » l’ensemble
de ces diverses compétences, mais il faut être conscient qu’une appellation aussi générale englobe aussi les
moyens non linguistiques de communication. Inutile d’ajouter que d’un individu à l’autre, les compétences
varient. On présumera sans peine que la compétence logique d’un mathématicien est plus étendue que celle
du commun des mortels.

Reprenons l’exemple de ‘La poubelle est pleine’ et supposons que le locuteur, en prononçant la phrase, lui
attribue la force illocutoire d’une requête de vider la poubelle. Comment le destinataire peut-il comprendre
qu’il s’agit bien d’une requête, puisque ce n’est dit nulle part et que d’autres interprétations seraient a priori
possibles ? Il attribue une première interprétation à l’énoncé en vertu de sa compétence linguistique : il peut
hésiter sur le caractère descriptif de l’énonciation, mais supposons qu’il l’admette en l’absence d’indice
poussant à comprendre autrement. Il sait, par sa compétence encyclopédique, que les ordures ménagères se
mettent habituellement dans la poubelle familiale, que la présence d’ordures en dehors de la poubelle est
dommageable ou considérée comme telle, qu’il existe aussi pour les ordures un récipient extérieur, dont les
éboueurs municipaux évacuent régulièrement le contenu, qu’on a coutume de vider la poubelle dans ce
récipient, que lui-même peut le faire et l’a déjà fait. Sa compétence logique lui permet d’établir un lien entre
ces connaissances : on vide la poubelle dans le récipient extérieur de façon à laisser de la place pour de
nouvelles ordures, et on peut toujours le faire puisque ce récipient est à son tour régulièrement vidé. Reste à
déterminer comment, de cet ensemble de connaissances et de rapports logiques (ou pseudo-logique), on
passe à l’interprétation que c’est au destinataire de l’énonciation qu’il revient de vider la poubelle. Les
pragmaticiens suggèrent que la compétence rhétorico-pragmatique comporte la règle suivante : décrire une
situation dommageable à quelqu’un qui est en mesure de la faire cesser, c’est inciter cette personne à la faire
cesser. Dès lors, le sens souhaité s’obtient facilement.

Tout cela peut paraître simpliste ou incertain. Il est cependant probable que le sens adéquat ne peut être
reconstitué que par des mécanismes de ce genre, fonctionnant à partir des connaissances et des règles que
nous avons rappelées. Peu de chose suffit du reste à favoriser une force illocutoire différente : par exemple
la connaissance d’un tour de rôle entre les personnes de la famille chargées de vider la poubelle et du jour
où on est. Si ce n’est pas le jour du destinataire, le sens ‘Vide est la poubelle’ devient bien moins
vraisemblable, et il peut s’agir d’une réflexion du type ‘On ne peut jamais compter sur lui’ sur l’incurie d’un
tiers. Mais à son tour, la connaissance de l’estime, haute ou piètre, en laquelle le locuteur tient le défaillant
favorisera ou défavorisera ce dernier sens. On laisse le soin au lecteur de poursuivre l’expérience mentale,
en imaginant des variantes à cette situation et en en déduisant le sens émergeant alors.

La règle qui a été suggérée demeure cependant d’application assez restreinte et on se demandera si la
compétence rhétorico-pragmatique peut être décrite comme un simple conglomérat de telles règles. Il est
souhaitable, pour expliquer son efficacité, de découvrir des principes plus généraux, entretenant de
préférence entre eux une liaison organique. C’est à eux que nous en venons maintenant

Les lois du discours

Enumérons-en plusieurs, en nous inspirant des analyses d’Oswald Ducrot, qui leur donne ce nom. Elles
expliquent le choix d’une expression ou d’un sujet plutôt que d’un autre, mais guident aussi l’auditeur dans
sa reconstitution du sens, car le locuteur, censé les respecter, n’est pas libre d’affecter à un énoncé un sens
qui les enfreindrait. Ces lois sont en effet des sortes de conventions, analogues aux règles d’un jeu : qui
prend part au jeu en accepte les règles, sinon il se rend coupable de tricherie. De même, qui se sert du
langage se soumet à ses lois, sous peine de se marginaliser.

La première est la loi de la « sincérité ». On est tenu de ne dire que ce qu’on croit vrai et même que ce qu’on
a des raisons suffisantes de tenir pour tel. Autrement on s’expose à l’accusation de parler à la légère. Sans
cette convention, aucune espèce de communication, même le mensonge, ne serait possible, puisque
l’auditeur n’accorderait a priori aucune confiance au locuteur. Apparemment, elle va de soi. Mais elle ne
vaut que dans la mesure où le langage a fonction descriptive. Lorsque la fonction est autre, par exemple
dans un roman, où les descriptions sont par convention illusoires, elle est sans objet. Il est donc normal que
certains indices révèlent au destinataire si oui ou non elle s’applique. C’est bien pourquoi on fait souvent
figurer les indications « Roman » ou « Nouvelle » sur la couverture des livres qui appartiennent à ces
genres. Mais comme la littérature d’imagination est aujourd’hui dominante, on se dispense souvent de les
donner. Il y a donc des possibilités de méprise, en particulier à l’oral où les indices, à supposer qu’ils
existent, sont de toute façon plus fugitifs. La plaisanterie, dont le sel consiste à « faire comme si » ce qu’on
disait était vraie alors que ce ne l’est pas, consiste de ce point de vue un domaine à haut risque : l’auditeur
peut prendre l’énoncé « au sérieux », ce qui entraine de fâcheux quiproquos.
En second lieu, le fonctionnement du langage est soumis à une loi d’intérêt, selon laquelle on n’est en droit
de parler à quelqu’un que de ce qui est susceptible de l’intéresser. Ainsi s’expliquerait la difficulté
d’engager la conversation avec un inconnu : on ne sait pas quel sujet aborder avec lui sens violer la
convention d’intérêt. Aussi existe-t-il des sujets passe-partout, censés intéresser tout le monde et bien
commodes pour nouer connaissance, le temps qu’il fait par exemple. Tout le monde est concerné par le
chaud, le froid, la pluie, le soleil… Mais il est des privilégiés qui échappent à cette existence. Ce sont les
dépositaires de l’autorité, dont la parole s’impose à tous comme si elle était de soi intéressante. C’est ainsi
que les enseignants, en tant que représentants qualifiés de la société, ont droit à la parole devant leur
auditoire scolaire. Si, à ce qu’ils disent, celui-ci ne prend pas effectivement intérêt, il n’a d’autres ressources
que de penser à autre chose ou de donner un exutoire à son mécontentement sous forme de chahut.

A peu près tous les principes qu’on peut invoquer connaissent en effet des exceptions, qu’on ne peut
expliquer (quand on le peut) qu’en recourant à d’autres principes, parfois, comme nous le verrons,
franchement contradictoires. Ainsi en est-il justement de la loi de « informativité ». D’après elle, un énoncé
doit apporter à son destinataire des informations qu’il ignore. Sinon, le locuteur s’expose à des ripostes du
type ‘Je le sais déjà’ ou ‘Tu ne m’apprends rien’. Pourtant, en parlant de la pluie et du beau temps, on
n’enseigne généralement rien à son interlocuteur. Tout se passe comme si devant une urgente obligation de
parler et devant la nécessité de satisfaire les principes régissant la parole, on donnait la priorité à la
convention d’intérêt sur la convention d’informativité.

Par ailleurs, un énoncé bien formé, s’il doit contenir de l’information neuve, doit aussi rappeler des choses
déjà sues. Dans le cas contraire, il semble que la trop grande information, dépassant les capacités
d’assimilation de l’auditeur, gène la compréhension. Les linguistes ont distingué à ce point de vue dans tout
énoncé le « thème » et le « rhème » (on dit aussi, au lieu de rhème, « focus » ou « propos »), le thème
reprenant le déjà connu et le rhème constituant l’apport original exigé par le principe d’information. Si on
met en parallèle le point de vue énonciatif et le point de vue grammatical, on constate que, dans les langues
à sujet comme le français, il y a affinité entre la partie sujet et le thème, la partie prédicative et le rhème.

D’autre part, l’expression de l’information semble obéir à une loi dite de « exhaustivité », stipulant que le
locuteur est tenu de donner, dans un domaine donné, l’information maximale compatible avec la vérité.
Entendant dire quelqu’un qu’il a trois enfants, on comprendra qu’il n’en a pas quatre, ce qui pourtant n’est
pas explicite. Or, il existe une loi exactement inverse, celle de la « litote ». La litote consiste à dire moins
qu’on ne veut laisser entendre. Ainsi Chimène adresse à Rodrigue un ‘Va, je ne te hais point’ qui en réalité
signifie qu’elle l’aime, et qu’il comprend ainsi ; un tel énoncé signifierait qu’il lui est indifférent, si c’était la
loi d’exhaustivité qui s’appliquait. Mais on est loin d’avoir encore répertorié tous les mécanismes expliquant
pourquoi de ces lois c’est tantôt l’une tantôt l’autre qui s’applique. De même, à ce jour, nul n’a fourni une
liste complète des lois de discours.

Les maximes conversationnelles

Le linguiste philosophe américain H. Paul Grice a lui aussi dégagé des « maximes conversationnelles »
auxquelles les interlocuteurs seraient tenus de se conformer. Elles sont au nombre de quatre – quantité,
qualité, pertinence et manière – et dépendraient toutes d’un principe très général de coopération, applicable
à l’ensemble du comportement humain et donc à la conversation. Nous n’entrerons pas dans le détail,
d’autant plus qu’elles recouvrent en partie les lois du discours décrites ci-dessus. Sous la forme que Grice
leur donne, elles ont du reste un champ d’application restreint, car elles ne valent que pour les aspects
descriptifs (vériconditionnels) de la conversation.

Mais Grice s’est efforcé de montrer comment l’auditeur pouvait prendre appui sur elles pour déceler ce qui
ne figurait pas dans un énoncé. Quand l’énoncé les enfreint, il doit supposer que l’infraction est seulement
apparente, puisque autrement le locuteur n’aurait pas appliqué le principe de coopération, dont dépendent
les maximes elles-mêmes. Il faudra donc chercher une hypothèse sémantique selon laquelle elles sont
respectées, bien que seulement dans la mesure du possible. Si à une question sur l’adresse de quelqu’un, on
répond ‘Il habite quelque part dans le Midi’, la réponse ne comporte pas toute la précision qu’exigent les
maximes de quantité et de pertinence ; mais le locuteur n’en a pas dit davantage à cause de la maxime de
qualité, qui oblige à n’avancer que ce qu’on sait de source assurée. Autrement dit, il a violé certaines
maximes pour en respecter une autre. Et l’auditeur est fondé à considérer que le sens à reconstituer inclut
d’une certaine façon ‘Je n’en sais pas plus’.

L’explication, bien sûr, n’est que partielle. Car l’énoncé aurait pu être tout aussi bien ‘Je ne sais pas au
juste’, et son interprétation n’aurait pas soulevé de problème. Pourquoi choisit-on de faire compliqué alors
qu’on aurait pu faire simple ? Dans le cas examiné, on peut donner une réponse : le locuteur profite de la
situation pour indiquer brièvement ce qu’il sait, même si c’est insuffisant pour satisfaire le destinataire.
Dans d’autres cas, l’avantage est pour le locuteur de pouvoir éventuellement refuser la responsabilité du
sens non-dit. Plus l’écart est grand entre le sens conventionnel, donc explicite et le sens indirect, donc
implicite, qu’on peut prêter à l’énoncé, plus le locuteur a la possibilité d’affirmer de bonne ou de mauvaise
foi, qu’il n’a pas envisagé le sous-entendu en question. Le langage offre des ressources multiples pour
suggérer sans dire. Mais on ne voit pas toujours aussi clairement les raisons qui poussent à inclure dans
l’énoncé du sens non-dit, au lien de s’exprimer explicitement. De toute manière, l’interprétation se fait aux
risques et périls du destinataire. La nécessité où il est mis de reconstituer du sens non-dit l’oblige à une
démarche plus ou moins contournée et plus ou moins incertaine. Ainsi se trouve renforcée la dominance
signalée plus haut de l’énonciateur sur le destinataire.

Références
 Bernicot J., Trognon A., Musiol M. & Guidetti M. (éds.) (2002), Pragmatique et Psychologie,
Nancy, Presses Unviversitaires de Nancy.
 Ghiglione, R. et Trognon, A. (1999), Où va la pragmatique  ? De la pragmatique à la psychologie
sociale, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.
 Grice, H.P. (1979), « Logique et conversation », dans Communication, 30, 57-72.
 Levinson, S. (1983), Pragmatics, Cambridge : Cambridge University Press.
 Moeschler, J. et Reboul, A. (1994), Dictionnaire encyclopédique de pragmatique, Paris, Éditions du
Seuil. (ISBN 2-02-013042-4)
 Recanati, F. (1981), Les énoncés performatifs, Paris, Éditions de Minuit.

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