Vous êtes sur la page 1sur 200

Espace méditerranéen

F RANC O
POLY
P HONIE S 1 5

Collection dirigée par/


Series editors:

Kathleen Gyssels
et/and
Christa Stevens
E sp ace méditerranéen
Éc r it ures d e l’e x il , mig ran ces e t
di scours p ostcol oni al

S ou s l a direc tion de
Va ssi li ki L al ag i anni et Jean-Marc Moura

Amsterdam - New York, NY 2014


Illustration couverture : Jannis Psychopedis, The letter that never
arrived, 1985, 35x48 cm. Reproduite avec l’aimable autorisation de
l’artiste.

The paper on which this book is printed meets the requirements of


‘ISO 9706: 1994, Information and documentation - Paper for
documents - Requirements for permanence’.

Le papier sur lequel le présent ouvrage est imprimé remplit les


prescriptions de "ISO 9706:1994, Information et documentation
- Papier pour documents - Prescriptions pour la permanence".

ISBN: 978-90-420-3787-8
E-Book ISBN: 978-94-012-1036-2
© Editions Rodopi B.V., Amsterdam - New York, NY 2014
Printed in The Netherlands
Écrire l’exil et la migrance à l’ère postcoloniale

Jean-Marc Moura et Vasiliki Lalagianni

Depuis les années 1980, les études ethniques et postcoloniales ont in-
cité les chercheurs et les critiques littéraires à se tourner vers des littéra-
tures jusqu’alors négligées comme les littératures dites « migrantes » ou
d’immigration et les œuvres d’auteurs issus de « minorités », renouvelant
ainsi notre regard sur les cultures en déplacement, – « travelling cultures »
d’après les termes de James Clifford. Dans un monde contemporain
caractérisé par la fluidité des populations au sein du « village global »,
parler des cultures stables et figées, serait absurde et anachronique. La
conscience des frontières politiques, sociales, religieuses et culturelles qui
furent depuis longtemps source de conflits, semble extrêmement ambi-
guë à l’heure où s’intensifie la circulation des hommes, des marchandises
et des idées. Arjun Appadurai (1996) évoque un monde déterritorialisé,
une ère postnationale qui rendrait caduque l’altérité radicale aussi bien
que les concepts de marges et de centre propres aux discussions sur les
réalités (post)coloniales. Par son concept d’« ethnoscape », il souligne
l’existence d’espaces transitoires, d’identités en devenir : « [il] vise à offrir
une perspective dynamique sur des identités en constante réélaboration »
(2005 : 18). Ainsi, au fil des années, les textes littéraires postcoloniaux
sont incorporés dans une série de canons bien reconnaissables – « canons
of the noncanonical » d’après John Guillory (1993) – et nous pouvons dé-
sormais parler, surtout pour le Canada1, d’une institutionnalisation de
l’écriture migrante et de l’écrivain migrant qui se trouvait en situation
marginale, « paratopique »2 selon Dominique Maingueneau.

1 D’après Dominique Combe « si les littératures ‘de l’immigration’, à la différence des

littératures ‘migrantes’ au Québec, occupent une place secondaire dans les études litté-
raires francophones en France, c’est peut-être que ces littératures n’ont pas réussi à
s’imposer auprès non seulement de la critique mais des lecteurs » (2010 : 201). Dans le
sous-chapitre « Littératures de l’immigration en France » (pp.199-202) Combe aborde le
thème des définitions de ces littératures de l’immigration et des problèmes qui en décou-
lent .
2 Dominique Maingueneau définit ainsi l’inscription problématique d’un écrivain dans le

champ littéraire institutionnel : « L’appartenance au champ littéraire n’est donc pas


l’absence de tout lieu, mais plutôt la difficile négociation entre le lieu et le non-lieu, une
localisation parasitaire, qui vit de l’impossibilité même de se stabiliser. Cette localité para-
doxale, nous la nommerons paratopie » (1993 : 29).
6 JEAN-MARC MOURA ET VASILIKI LALAGIANNI

Le concept d’ « écriture migrante » – utilisé notamment par Pierre


Nepveu dans L’Écologie du réel 3 – vient désigner la littérature produite par
les auteurs qui ont connu des expériences liées à l’immigration et qui en
ont témoigné dans leur travail littéraire. Leurs ouvrages peuvent être
autobiographiques, proches de l’autofiction ou fictifs. Dans tous les cas,
« le narrateur / personnage entretient avec l’écriture un rapport particu-
lier puisque, par son intermédiaire, il entreprend d’acquérir une certaine
compréhension de la situation d’exclusion ou de marginalité dans la-
quelle il se trouve. L’écriture prend alors valeur d’élucidation de soi et du
monde à travers l’autoanalyse. » (Albert, 2005 : 153)
Pour Régine Robin, les écritures migrantes sont « des écritures de
l’entre-deux, de la béance, de l’interstice, ou selon la belle expression de
Jean-Claude Charles, de l’enracinerrance. Écritures du déplacement, du
passage, écritures appelées à se généraliser aujourd’hui » (cité par Du-
montet, 2008 : 106).
Ces écritures sont caractérisées par des thèmes liés à l’exil, à la langue,
au manque et au sentiment de vivre comme étranger dans un milieu cul-
turel autre. La notion de migrant met en jeu la nation, la société dans ses
différentes composantes, les cultures et les langues. L’appartenance à
diverses cultures engendre fréquemment un malaise. L’identité se situant
à la charnière de deux mondes différents, la voie de sa reconstitution
passe par l’altérité, qui est « à la fois rapport d’opposition et rapport de
complémentarité, à la fois collective et individuelle » (Laronde, 1993 :
20). L’exil se comprend alors, comme l’explique Shmuel Trigano (2005 :
19), comme « une expérience, de la perte, de la disparition, de l’absen-
ce » ; perte du lieu aimé mais également perte de l’être puisque l’exil « dé-
racine le moi ». L’auteur migrant, que son déplacement ait été imposé ou
librement choisi, se confronte à une langue étrangère ou bien à la même
mais avec des référents culturels tout à fait différents. Emprisonné dans
une situation de l’entre-deux, l’idée du retour au pays natal lui est tou-
jours présente. La nostalgie d’un lieu, unique et idéalisé, avec lequel le
sujet migrant confond son identité, peut devenir une obsession, ce
qu’Edouard Glissant appelle « la pulsion du retour », cette « envie
comme une démangeaison incontrôlable devant l’absence soudaine de
repères culturels et affectifs » (Dalembert, 1999 : 6). Le pays d’accueil

3 Pierre Nepveu affirme préférer le terme « écritures migrantes » à « immigrantes » car il

met l’accent sur une perspective esthétique, « une dimension évidemment fondamentale
pour la littérature actuelle » (1988 : 187). Le terme « migrant » insiste sur le mouvement,
la dérive, les « croisements multiples que suscite l’expérience de l’exil » plutôt que l’expé-
rience réelle de l’immigration.
Écrire l’exil et la migrance à l’ère postcoloniale 7

n’est alors pensé que par rapport à la terre natale. Le sujet, affligé par
cette conscience problématique du lieu, opère une sorte de double néga-
tion : de l’espace-origine comme de l’espace-hôte. Cette attitude,
d’ailleurs douloureuse, provoquée par des incertitudes identitaires issues
de situations exiliques ou migratoires, contribue au surgissement des for-
mes inédites de non-appartenance : ambiguïté culturelle ou hybridité,
ancrage dans l’entre-deux ou quête du non-lieu, du lieu atopique (Plaza,
1986). Dans la société d’accueil, l’écrivain migrant écrit à la frontière
d’une double réalité, ses écrits (connus aussi comme xénographies) con-
tiennent des sujets ayant rapport avec le déplacement, la rencontre avec
l’altérité, l’adoption d’une autre langue, l’appartenance et la départenance
(Rosello, 1993), bref, ils englobent toutes les caractéristiques de la littéra-
ture migrante.
Pourtant, bien que cela semble contradictoire, « pourquoi n’y aurait-t-
il pas d’exils heureux ? » se demande Jacques Mounier dans son étude
Exil et littérature (1986). Des exils qui, dépassant et déniant les expériences
traumatisantes, aboutiraient à créer un rapatriement intérieur, un espace
sécurisant où le sujet migrant, essayant de s’insérer dans sa nouvelle géo-
graphie, réconcilierait les lieux par l’écriture, créant ce troisième espace
de tension et de création dont parle Homi Bhabha (1994), un espace
transitoire où les déplacements mémoriels, le passé et le présent coexiste-
raient sans heurt. L’écrivain migrant peut découvrir « la curiosité et ap-
prend[re] la tolérance. Sa présence parmi les autochtones exerce à son
tour un effet dépaysant : en troublant leurs habitudes, en déconcertant
par son comportement et ses jugements, il peut aider certains d’entre eux
à s’engager dans cette voie de détachement par rapport à ce qui va de soi,
voie d’interrogation et d’étonnement » (Todorov, 1996 : 24-25). Le re-
cours à l’écriture peut ainsi « servir à acquérir une maîtrise de la situation
de marginalisation, avec, à terme, l’objectif d’en sortir et de s’intégrer
dans la culture d’accueil » (Albert, 2005 : 154).
Ainsi, l’expérience de l’exil conduit l’écrivain à errer à la frontière, à
hanter les marges du langage, à s’ouvrir à d’autres cultures, bref, à fic-
tionnaliser l’inquiétante étrangeté que crée le choc culturel4. Et lorsqu’il

4 Lamberto Tassinari signalait déjà en 1986 à travers les pages de la revue Vice Versa :

Magazine Transculturelle : « Que cache-t-elle, cette émigration, pour qu’on puisse la voir
comme une des causes de ce nouveau cosmopolitisme, et peut-être de ce nouvel huma-
nisme, qui commence à prendre forme dans nos villes ? Elle cache la fin de l’ethnicité.
[…] l’émigrant a une manière nouvelle de se percevoir par rapport à ses origines, à sa
terre, à sa langue, à sa présence ici […] sa perte du territoire d’origine est peut-être sa
damnation […] mais aussi sa grande force. Sans le savoir, sans même le soupçonner, les
premiers émigrants ont amorcé le processus transculturel. Leur migration a agi comme
8 JEAN-MARC MOURA ET VASILIKI LALAGIANNI

découvre en lui sa « patrie imaginaire » selon les mots de Salman Rush-


die, la « terre intérieure » d’Albert Memmi, la création littéraire apparaît
avec force ; c’est à travers elle que s’exprime l’expérience des migrations,
des exils et des errances. « Je crois », écrit Naϊm Kattan dans L’Écrivain
migrant, « que le choix d’accepter une deuxième naissance libère, engage
et permet un nouveau départ. L’écrivain commence alors par nommer le
lieu premier, le dire, l’affirmer afin qu’il ne devienne pas un arrière-plan,
un élément voué à l’oubli ou à l’oblitération, mais qu’il demeure une di-
mension de sa place dans l’actuel, le présent » (2001 : 32). C’est alors que
l’écriture, aidant le sujet migrant à s’éloigner d’une vision d’appartenance
monolithique, réussit à promouvoir des constructions identitaires nou-
velles, à favoriser l’émergence des cultures transnationales, à transformer
enfin la souffrance de l’exil en créativité .
À l’ère postcoloniale, les littératures de migrance et les littératures exi-
liques se sont considérablement développées dans les pays de la Méditer-
ranée qui ont connu sous des formes diverses le colonialisme, l’Empire,
la décolonisation et les guerres d’indépendance. Définie par Fernand
Braudel comme un « espace mouvement » autour de trois aires cultu-
relles, la chrétienté, le monde orthodoxe et la ‘oumma’ musulmane, la Mé-
diterranée, croisement complexe de cultures, a connu des affrontements,
des heurts et des bouleversements identitaires. Au-delà de la crainte et de
la méfiance, il existe une capacité d’invention renouvelée qu’alimente le
dialogue interculturel. La valorisation actuelle du multiculturalisme et,
plus encore, la conscience que littérature et culture ne peuvent plus
s’appréhender comme deux domaines autonomes et homogènes, nous
amènent à reconsidérer les textes littéraires des écrivains issus des pays
méditerranéens, qui manifestent en général une forte conscience cultu-
relle5. À la lumière de la critique postcoloniale, il s’agit d’analyser la di-
mension politique des textes littéraires et le rôle qu’a pu jouer la décou-
verte des cultures autres – à travers la migration, l’exil, l’expatriation –
dans le parcours de certains écrivains ou penseurs, travaillés par une
double appartenance.

une véritable bombe à retardement dont l’éclatement est l’émergence des nouvelles géné-
rations » (2006 : 28).
5 « L’auteur postcolonial a, de façon presque obligée, une conception forte de la littéra-

ture dans l’histoire, de ce qu’elle peut pour et dans la culture, de ce dont elle est capable
pour les relations interculturelles. C’est pourquoi l’on peut parler de conscience cultu-
relle » (Moura, 1999 : 43).
Écrire l’exil et la migrance à l’ère postcoloniale 9

Structure de l’ouvrage

Le présent recueil examine d’une manière que nous espérons nova-


trice les concepts d’exil, de migrance et d’identité, issues de la probléma-
tique coloniale et postcoloniale, dans leur rapport avec les littératures
francophones de l’espace méditerranéen. Il s’agit de textes témoignant
d’une volonté de porter un regard nouveau sur l’expression littéraire de
l’exil dans le contexte multiculturel des pays de la Méditerranée et des
Balkans. La diversité des champs littéraires qu’ils abordent permet de
développer une « poétique comparée » (Dominique Combe) du champ
littéraire francophone, et de montrer les liens entre la francophonie et le
comparatisme.
Dans le contexte de la Méditerranée francophone, la femme écrivaine
joue un rôle de plus en plus central en tant que productrice de textes lit-
téraires orientés vers la création d’un espace poétique, entre fiction et
réalité, imprégné de réflexion interculturelle, de bouleversement identi-
taire et de quête existentielle. De ce point de vue, l’œuvre de l’écrivaine
d’origine marocaine, Fatima Mernissi, étudiée par Margarita Alfaro
(Université Autonome de Madrid) propose un panorama riche, nouveau
par sa perspective biculturelle, qui se situe au cœur de la problématique
postcoloniale. Mernissi, sociologue formée à la Sorbonne, écrit, de retour
au Maroc, plusieurs ouvrages littéraires qui forgent son identité en tant
que femme écrivaine inscrite dans le monde actuel. Son autobiographie
fictionnelle, Rêves de femmes. Une enfance au harem (1996) et Le Harem et
l’Occident (2001) inaugurent un parcours poétique porteur de transforma-
tions exceptionnelles déjà préparé par Le Harem politique : le Prophète et les
femmes (1987), Sultanes oubliées : femmes chefs d’État en Islam (1990) ou Le
Monde n’est pas un harem (1991), entre autres. Partant de l’analyse du passé
et de l’héritage historique de la civilisation musulmane, elle évolue dans
sa réflexion vers la situation des femmes révoltées de sa génération prises
entre deux cultures : l’arabe et l’occidentale. Finalement, se construit un
double projet esthétique et éthique où « l’essentiel pour ceux qui n’ont
aucun pouvoir est d’avoir un rêve », celui de construire un monde nou-
veau en partant de la magie de la parole.
Les processus migratoires ont transformé la notion d’identité euro-
péenne et par extension sa/ses littérature(s). À partir de la deuxième
moitié du XXe siècle, on assiste en Europe au surgissement d’un univers
littéraire transnational, la littérature ectopique (Albaladejo, 2008), espace
de création pour des auteurs déterritorialisés qui sont en train de modi-
fier les canons littéraires, culturels et sociopolitiques des cultures et des
10 JEAN-MARC MOURA ET VASILIKI LALAGIANNI

langues aussi bien de départ que d’arrivée. En effet, nombreux sont les
intellectuels émigrés ou en exil qui, écrivant dans le bassin méditerra-
néen, en dehors de leur langue et de leur territoire d’origine, rendent
compte à travers leurs créations artistiques de cette réalité littéraire parti-
culière. Béatrice Mangada (Université Autonome de Madrid) examine
l’œuvre d’Andrée Chedid, prolifique écrivaine égypto-libanaise installée à
Paris depuis 1946, et qui, en 1985, écrit La maison sans racines. L’étude de
la dimension énonciative, spatiale et temporelle de ce récit sur les ori-
gines, le sentiment d’appartenance et la migrance dévoile une riche cons-
truction polyphonique ainsi qu’un temps et un espace témoignant à tra-
vers la fiction littéraire de la découverte au féminin de l’Autre. L’errance
topographique forcée et/ou volontaire, selon les personnages, favorise
l’exercice de la mémoire, de la réflexion et parfois de la dénonciation ; le
tout à travers de complexes enjeux narratifs et énonciatifs illustrant les
particularités d’une écriture francophone méditerranéenne où se retrou-
vent confrontés exil, migrance, mémoire(s) et témoignage du/au féminin.
Arzu Ildem (Université d’Ankara) étudie la représentation de l’exil et
de la solitude dans deux romans d’Abla Farhoud née au Liban et qui a
émigré au Québec dans son jeune âge. L’avantage d’Abla Farhoud était
son appartenance à la culture libanaise qui combine les langues arabe et
française. « L’écriture de Farhoud explore la mémoire, le passé, la vio-
lence, la douleur, l’impact de la famille sur le soi, le pouvoir tant privé
que collectif » écrit Lucie Lequin. Dans son premier roman intitulé Le
Bonheur à la queue glissante, Dounia, l’héroïne, née à Beyrouth, ne sait ni lire
ni écrire et ne parle que l’arabe. Elle utilise la culture orale de son pays
pour exprimer la lutte qu’elle a dû mener afin d’élever ses enfants dans
un pays étranger. Finalement elle prendra racine au Québec et dira « je
veux mourir là où mes enfants sont heureux ». Dans son dernier roman
intitulé Le Fou d’Omar, Abla Farhoud est à l’écoute de quatre voix mascu-
lines appartenant à une famille libanaise et musulmane récemment instal-
lée à Montréal. Dans ce récit, l’aliénation culturelle se double d’une alié-
nation mentale qui complique l’adaptation de la famille à son nouvel
environnement. Voix d’hommes qui font écho à des voix de femmes, et,
grâce à cette polyphonie, Abla Farhoud témoigne de la difficulté
d’émigrer.
C’est à l’œuvre d’une autre Libanaise célèbre qu’est consacrée l’étude
d’Ilaria Vitali (Université de Bologne) : née au Liban en 1937, vivant à
Paris depuis 1972, Vénus Khoury-Ghata est une auteure « polyédrique »
– romancière, poète, essayiste, journaliste et traductrice – qui a su exploi-
ter son exil comme un véritable laboratoire scripturaire. « Vivant au Li-
Écrire l’exil et la migrance à l’ère postcoloniale 11

ban » écrit Khoury-Ghata « j’aurais fait des enfants, et me serais abritée


dans les caves pour me protéger des bombardements. Je n’aurais pas écrit.
Je n’aurais pas ajouté une voix, la mienne, à la francophonie ». Ainsi,
l’errance géographique s’avère pour Khoury-Ghata nécessaire à l’écriture.
Dans ses romans et ses recueils de poèmes, elle promène son écriture
entre son pays d’origine et son pays d’accueil par un mouvement de va-
et-vient qu’elle nomme « nomadisme littéraire ». Ce terme se charge,
d’ailleurs, de résonances multiples : la « pensée nomade » théorisée par
Gilles Deleuze et Félix Guattari (Mille Plateaux : capitalisme et schizophrénie)
a été appliquée aux domaines les plus divers. L’expérience de l’émigra-
tion, ainsi que de la réalité autre du pays d’accueil parcourent l’espace
scripturaire de Vénus Khoury-Ghata selon des stratégies langagières spé-
cifiques, et notamment par le développement de ce que Lise Gauvin ap-
pelle « surconscience linguistique », qui ne fait que stimuler la capacité de
l’écrivain de créer sa propre langue d’écriture : « Le parcours des écri-
vains francophones est emblématique en ce qu’il les condamne, de
quelque lieu qu’ils proviennent, à penser la langue » (Littérature, no 21,
2001). Cette surconscience linguistique devient souvent chez Khoury-
Ghata, « strabisme langagier », maladie qui se révèle pourtant productive
du point de vue littéraire. L’écrivaine corrige en effet sa « pathologie »
par le biais de techniques et de stratégies métafictionnelles qui mêlent et
superposent le Liban et la France, le passé et le présent, les niveaux de la
fiction et celui de la réalité. Le résultat est une œuvre complexe, qui se lit
comme un tapis finement brodé, qui ne se contente pas de montrer son
dessin, mais fait entrevoir, parfois, son revers.
Au sein du paysage littéraire de langue française, les femmes d’origine
marocaine évoquent des expériences féminines remarquables dans des
textes riches et hybrides. Dans ces ouvrages récents, étudiés ici par Ali-
son Rice (Notre-Dame University), ces écrivaines évoquent des souve-
nirs qui montent jusqu’aux années précédant la fin du protectorat fran-
çais au Maroc, en 1956 ; elles prennent soin de peindre également la si-
tuation actuelle dans ce même pays « postcolonial », montrant les traces
actuelles de la présence impériale. Le travail de ces écrivaines prend
comme point de départ les lieux – et les mouvements – des femmes au
Maroc pour se concentrer ensuite sur l’importance de la migration en
général. Les navigations réelles de Rajae Benshemsi, Fatéma Hal, Leïla
Houari et Macha Méril autour du bassin méditerranéen inspirent des na-
vigations textuelles où s’exprime une profonde sensibilité à cet espace
qui s’ouvre actuellement à des convergences entre différentes croyances,
ethnies et langues qui se rencontrent autour de la mer.
12 JEAN-MARC MOURA ET VASILIKI LALAGIANNI

Longtemps demeurée à part au sein de l’Europe pour des raisons


géopolitiques et marquée par une histoire perturbée mais aussi par la plu-
ralité de cultures, la région des Balkans apparaît comme un lieu de con-
flits et de violence entre les ethnies dans l’imaginaire collectif de
l’Occident. L’exil, le déracinement et la guerre constituent de véritables
topoi des littératures balkaniques, où les événements historiques ont en-
traîné déportations, exodes et drames personnels. L’étude de Cheryl
Toman (Case Western Reserve University) est consacrée à cinq écri-
vaines croates et à deux écrivaines libanaises : Slavenka Drakulić, Du-
bravka Ugrešić, Rada Iveković, Vesna Kesić, Jelena Lovrić, Evelyne Ac-
cad et Etel Adnan. La guerre civile et ses atrocités se trouvent au centre
de leurs ouvrages où s’entremêlent histoire personnelle et histoire d’un
peuple. Dans leurs écrits ces écrivaines croates et libanaises analysent le
concept du nationalisme tout en admettant la nécessité que toutes les
ethnies vivent harmonieusement sur la terre des ancêtres. Ugrešić, Dra-
kulić, Accad, et Adnan font remarquer que les sociétés souffrant de
guerres et de conflits à répétition sont celles où la femme est considérée
inférieure à l’homme. Elles proposent donc comme solution l’accep-
tation de tous ces « Autres », homme et femme de toutes religions et de
toutes cultures. Ces écrivaines en exil s’identifient encore plus à ceux qui
sont concernés par l’exclusion dans leurs sociétés d’origine. Elles ont
tendance à formuler la définition d’un nationalisme d’inclusion qui re-
flète mieux la réalité de leurs pays respectifs.
L’étude de Vasiliki Lalagianni (Université du Péloponnèse) se con-
sacre à deux femmes déracinées, issues des pays balkaniques, Mimika
Kranaki et Aline Apostolska, qui ont transcrit leur expérience de mi-
grance et d’exil dans leurs ouvrages littéraires, est consacrée. Les romans
de ces écrivaines constituent les miroirs mémoriels d’une époque histo-
rique : la Grèce de la guerre civile et la Yougoslavie déchirées par la
guerre et le morcellement du pays. Réfugiée politique en France juste
avant l’éclatement de la guerre civile en Grèce (1945), Kranaki s’installe à
Paris où elle passera le reste de sa vie. Incarnation d’une identité déterri-
torialisée, Kranaki s’enracine dans l’écriture avec un effort pour trans-
former l’exil en créativité; on pourrait parler d’une écriture d’un moi han-
té, habité par les images de la terre natale et d’une écrivaine qui porte en
elle un « excès de mémoire ». Expatriée en France (1965) puis au Canada
(1998), la romancière Aline Apostolska a bien connu la déterritorialisa-
tion, l’acculturation et tous les problèmes d’identité que la situation exi-
lique entraîne. L’acte de composer une représentation littéraire du trauma
est spécifique, puisqu’elle affirme et témoigne de celui-ci dans chaque
Écrire l’exil et la migrance à l’ère postcoloniale 13

mot, chaque phrase ou ligne. Le texte qui en résulte est une expérience
traumatique et désarmante pour le lecteur. Par l’abysse de la perte et par
les transformations violentes et soudaines qui suivent l’événement tragique,
les deux écrivaines créent des ouvrages littéraires pathétiques transmet-
tant au lecteur la brutalité de leurs expériences.
Dénonçant l’arrivisme et la corruption des gouvernants, l’admi-
nistration inefficace, l’intolérance et le fanatisme, l’algérien Boualem San-
sal, dont l’œuvre est étudiée par Elena Brandusa-Steiciuc (Université
« Stefan cel Mare »), se fait le porte-parole d’un peuple victime de l’insa-
tiable soif du pouvoir de la classe politique, qui n’en peut plus de vivre
dans le dénuement et l’isolement, (Le Serment des barbares, L’Enfant fou de
l’arbre creux, Dis-moi le paradis). Un autre aspect de la société algérienne
contemporaine – le drame des jeunes migrants « aux ailes coupées », qui
ne rêvent qu’à quitter leur pays, où ils n’ont aucun avenir – constitue le
sujet du roman Harraga (2005), dont le titre désigne littéralement ces
« brûleurs de route ». Son plus récent roman, Le Village de l’Allemand
(2008), est un cri d’alarme contre le fanatisme religieux ; par son sous-
titre (« Le journal des frères Schiller ») il propose dès le paratexte la for-
mule romanesque de la fiction de l’authentique, se situant dans cette
zone d’interférence entre le témoignage (même fictif) et le réel ayant un
plus grand impact sur le récepteur. Finalement, le lecteur se rend compte
qu’il n’y a aucune différence, ni de fond ni de forme, entre les deux
formes d’intolérance et de violence dénoncées par Sansal – nazisme et
islamisme – et que, malgré la distance qui les sépare dans le temps et
l’espace, ces « trous noirs de l’histoire » sont « du pareil au même ».
Développer le « mythe » du peintre El Greco, tel qu’il apparaît à tra-
vers la littérature néohellénique, tel est le sujet de l’étude de Georges
Fréris (Université Aristote de Thessalonique). El Greco, personnage
éminent de la culture européenne qui a su exprimer deux identités,
grecque et espagnole (soit orientale et occidentale) en une et unique, fut
une figure centrale de la vie et de l’œuvre de Nikos Kazantzakis, le ro-
mancier grec de la première moitié du XXe siècle ; l’artiste est le héros
d’une des plus belles nouvelles de l’auteur francophone grec Dimitris
Analis. Dans son ouvrage Lettre au Greco Kazantzakis se met à la place de
l’artiste pour défendre son œuvre littéraire tout à fait originale, incom-
prise de son vivant, mais reconnue après sa mort, pour se comparer spi-
rituellement avec ce géant de la Renaissance européenne, convaincu que
c’était son ultime message pour expliquer la genèse de ses œuvres et pour
préciser leur signification philosophique, morale et religieuse. Tout cela
nous donne la mesure de cet ouvrage posthume considérable, à la fois
14 JEAN-MARC MOURA ET VASILIKI LALAGIANNI

document littéraire et confession spirituelle. Tout autre sera la préoccu-


pation de Dimitris Analis, qui, dans son recueil de nouvelles L’Autre
Royaume (2003) et plus précisément dans « Des ailes trop grandes », se
réfère au Greco. Analis se met indirectement à la place de El Greco pour
nous raconter sa vie. Il nous présente l’artiste à l’heure de la mondialisa-
tion, se confessant et justifiant pour quelle raison et dans quelles circons-
tances il a voulu quitter son patrimoine culturel et accepter celui de
l’Autre.
La thématique de l’exil et la recherche du paradis dans l’œuvre du
poète et dramaturge fanco-libanais Georges Schehadé est étudiée par
Antoine Sassine (Université Mount Royal, Calgary). Son œuvre drama-
tique et poétique est parsemée d’expressions, de métaphores, de sym-
boles et même de silences qui soulignent l’existence d’une soif fonda-
mentale inassouvie et d’une quête acharnée que l’être schehadéen ressent
au fond de son exil et qui le pousse inéluctablement à la recherche du
paradis. L’exil est ancré dans un sentiment de déracinement ressenti
comme une rupture avec le paradis de l’enfance. Chez l’auteur, le per-
sonnage est un voyageur en escale, un être de passage. D’où la quête
acharnée d’un retour dans le pays de l’enfance enchantée. Ce qui rend ce
retour presque improbable, c’est que cet « être de passage » semble avoir
oublié la voie de retour. Pourtant il s’acharne à retrouver ce chemin dont
il garde un souvenir profond et douloureux
Le texte de Louisa Christodoulidou (Université d’Égée) s’intéresse
au discours post-colonialiste de l’écrivain chypriote Kostas Montis, à
travers son ouvrage Portes fermées (1964). Sur la page de garde de son livre,
Montis note : « Une réponse à ‘Bitter Lemons’ de L. Durrell ». L’écrivain
anglais cherchait en effet à déprécier le combat mené par les Grecs de
Chypre auprès des lecteurs anglophones en contestant leur origine
grecque. Le propos colonialiste développé dans le récit de Durrell vient
renforcer la thèse de Gandhi selon laquelle le discours colonial vise à
démontrer la nécessité de coloniser un pays « sous-développé », peuplé
d’ « autochtones » par ailleurs « sympathiques » afin de les civiliser.
L’ironie et le sarcasme de Montis, parodie osée de l’écriture de Durrell,
constituent une stratégie efficace de la littérature postcoloniale qui, au
final, parvient à renverser le discours colonialiste. L’auteur chypriote ré-
ussit à introduire des failles dans le discours dominateur et colonialiste de
Durrell, à le saper, et en fin de compte, à invalider l’argumentaire général
de Bitter Lemons. L’écrivain peut ainsi ébranler jusque dans ses fonde-
ments le monologue impérialiste et faire entendre la voix du colonisé
Écrire l’exil et la migrance à l’ère postcoloniale 15

jusqu’alors condamné au silence. Les Portes fermées ont permis aux « op-
primés » (subaltern) de se faire entendre.
Adelaida Porras Medrano (Université de Séville) constate dans son
étude l’existence d’une série de caractéristiques communes, sur le plan
thématique chez plusieurs écrivains maghrébins de langue française qui
ont commencé à écrire, pour la plupart, avant la colonisation et dont le
discours se poursuit après l’indépendance. Afin d’illustrer les constantes
de ce discours postcolonial, l’auteur délimite un corpus formé par
l’œuvre de quelques auteurs représentatifs des littératures francophones
des trois pays du Maghreb : Driss Chraïbi, Tahar Ben Jelloun (Maroc),
Mohammed Dib, Rachid Boudjedra (Algérie), Albert Memmi et Musta-
pha Tlili (Tunisie).
Si la dénonciation des abus du colonialisme semble a priori la préoc-
cupation la plus importante, il faut reconnaître que celui-ci reste présent
dans les œuvres publiées après les libérations, soit comme un point de
repère incontournable, soit comme la cause des brassages culturels aux-
quels il a donné lieu et qui peuvent servir à définir le post-colonialisme.
En effet, le contact entre civilisations devient la caractéristique essentielle
des écrivains qui ont d’abord découvert l’Occident en tant que culture
imposée au colonisé. Plus tard, dans la diaspora formée par l’exil ou
l’émigration, ces écrivains se retournent vers ce même Occident dans
l’intention d’y trouver de nouvelles formules capables de restaurer leur
propre identité, brisée par le gouffre créé en eux par l’opposition irréduc-
tible entre la tradition islamique ou juive, dans certains cas, et la moderni-
té européenne. C’est sans doute la dialectique qui dérive de cette con-
frontation qui fonde, selon diverses modalités, des écritures contenant
aussi bien le rejet que l’adhésion à la culture d’adoption, la dénégation de
l’héritage autochtone que l’affirmation d’une spécificité transmise dans
(et malgré) une langue étrangère.
Dans ses travaux récents, Odile Cazenave (Boston University) revi-
site les configurations nouvelles qui se dégagent sur le plan des formes
esthétiques chez nombre d’auteurs diasporiques, tels Alain Mabanckou,
Sami Tchak, ou Abdourahman Waberi, Bessora, Fatou Diome, ou Leo-
nora Minao, dans les cinq à dix dernières années, que ce soit en termes
de direction du regard, d’écriture des axes spatiaux-temporels – « hier »
/« aujourd’hui » ; « ici »/« là-bas » – et autres éléments de l’inscription de
la jeunesse et de la migrance dans le contexte postcolonial. Le retour fait
partie de ces fondamentaux. Or, cette notion, absente ou reléguée à
l’arrière-plan dans la génération « Afrique sur Seine », désireuse de porter
le regard sur le hic et nunc implicite de l’expérience de migration, voire un
16 JEAN-MARC MOURA ET VASILIKI LALAGIANNI

regard dirigé sur demain, réapparaît aujourd’hui dans les romans franco-
phones des dernières années, mais dans une configuration nouvelle.
Dans le cadre de sa contribution, l’auteure explore l’inscription et recon-
figuration du retour, motif exilique et d’expatriation par excellence, en
prenant Le Village de l’Allemand ou le journal des frères Schiller (2008) de
Boualem Sansal, Passage des larmes (2010) de Waberi, « Partie de chasse »
de Boubacar Boris Diop (Slow/Lentement, 2010) et Celles qui attendant
(2011) de Fatou Diome comme points de départ. C’est aussi, à partir
d’une lecture croisée, l’occasion de dépasser le cadre strict de l’espace
méditerranéen tout en le réinscrivant en termes d’imaginaire et de réflé-
chir aux géographies et développements fictionnels nouveaux qui
s’esquissent ici.
La manière dont la préoccupation postcoloniale investit actuellement
les pratiques littéraires et la critique contemporaine, singulièrement dans
le domaine méditerranéen, est étudiée par Jean-Marc Moura (Université
Paris Ouest/Institut Universitaire de France). Dans le contexte franco-
phone, le projet postcolonial renvoie d’abord aux écrits d’Albert Memmi,
Frantz Fanon ou Aimé Césaire, présentés par les critiques postcoloniaux
comme des précurseurs. Pourtant, dans l’université française, la perspec-
tive postcoloniale s’est heurtée à plusieurs difficultés, et d’abord à un
soupçon assez général envers la « theory » américaine. Aujourd’hui, les
études littéraires postcoloniales se développent au plan européen, et,
pour la France, appellent notamment une histoire internationale des litté-
ratures, qu’elle se restreigne aux domaines francophones ou qu’elle em-
brasse plusieurs aires linguistiques. Dans la seconde moitié du XXe siècle,
un type de roman revient sur l’expérience coloniale et nourrit l’entreprise
mémorielle. Il se développe au niveau européen : Désert de J.M.G. Le
Clézio en est un bon exemple, que présente ici J.-M. Moura. De Mongo
Beti ou Ahmadou Hampâté Bâ, pour l’Afrique subsaharienne, à Moha-
med Dib ou Kateb Yacine pour le Maghreb, de nombreux « classiques »
francophones, ont livré des romans, parfois de première importance, sur
leur pays à l’époque coloniale. Il s’agissait de dire l’expérience indivi-
duelle et collective à l’ère coloniale ou durant les combats contre
l’occupation coloniale, tout en évitant le simple témoignage. Les auteurs
voulaient reconstituer une expérience existentielle dans la totalité de ses
aspects, dans son irréductible complexité. Parfois aussi l’auteur joue avec
les codes narratifs pour livrer des images anbiguës de sa société d’origine,
tel Ben Jelloun avec L’Enfant de sable.
Cette recherche collective relève des études postcoloniales, entrées
depuis peu dans le domaine des lettres francophones. Compris comme
Écrire l’exil et la migrance à l’ère postcoloniale 17

l’étude d’une situation d’écriture et pas uniquement d’une position sur


l’axe du temps, le postcolonialisme fournit une topique des études fran-
cophones : un type de discours et de questions dominants, mettant en
avant un certain nombre d’idées caractérisant les débats du moment his-
torique considéré, en l’occurrence la Méditerranée contemporaine. Les
trois tâches d’interprétation postcoloniale avancées par John Mc Leod
sont abordées ici par les auteurs :

Reading texts produced by writers from countries with a history of


colonialism, primarily those texts concerned with the workings and
legacy of colonialism in either the past of the present. Reading texts
produced by those that have migrated from countries with a history
of colonialism, or those descended from migrant families, which deal
in the main with diaspora experience and its many consequences. In
the light of theories of colonial discourses, re-reading texts produced
during colonialism; both those that directly address the experiences
of Empire, and those that seem not to.6

La critique postcoloniale s’est d’abord concentrée sur les littératures


issues des deux plus grands empires coloniaux européens au tournant du
XIXe siècle, anglophones et francophones, avant de s’intéresser aux
lettres lusophones (en Afrique) et aux littératures relevant de dynamiques
coloniales antérieures, hispanophones et lusophones d’Amérique latine.
A vrai dire, les lettres anglophones ont été beaucoup plus étudiées mais
la tendance actuelle est d’élargir ces études aux autres littératures d’ex-
pression européenne, et particulièrement les littératures francophones.
Les études postcoloniales francophones constituent ainsi un champ de
recherches en expansion et notamment dans la région méditerranéenne.
Aujourd’hui, les médias de masse exposent un ensemble de représen-
tations des cultures méditerranéennes, à travers lesquelles nous sont li-
vrés des stéréotypes chargés de résumer de manière emblématique les
diverses modalités culturelles. Internet, la télévision et les médias nous
transforment en voyageurs globaux consommateurs de clichés. Il semble

6 John Mc Leod (2000 : 33). « La lecture de textes écrits par des auteurs venant de pays
marqués par l’histoire coloniale, principalement les textes concernés par les actions et le
legs du colonialisme, dans le passé comme actuellement. La lecture de textes écrits par
ceux qui ont émigré de pays marqués par l’histoire du colonialisme, ou les descendants de
familles d’immigrants, qui traitent principalement de l’expérience de la diaspora et de ses
multiples conséquences. À la lumière des théories concernant les discours coloniaux, la
relecture de textes écrits pendant la colonisation ; à la fois ceux qui évoquent directement
l’expérience impériale et ceux qui ne paraissent pas a priori concernés par elle ».
18 JEAN-MARC MOURA ET VASILIKI LALAGIANNI

que ce soit l’une des tâches de la littérature comme de la critique que de


réagir à ceux-ci ou au moins d’en déjouer les faux-semblants. Les lectures
historiques, sociologiques, anthropologiques ne doivent toutefois pas
faire perdre de vue la qualité littéraire des œuvres considérées ni la néces-
sité de dégager une poétique des lettres postcoloniales. Il est possible
d’élaborer celle-ci à partir de l’analyse socio-discursive, en recourant no-
tamment à la notion de scénographie, qui réagit à l’instabilité énonciative
caractéristique de l’écriture francophone en contexte postcolonial, ce qui
est le cas de maintes régions de la Méditerranée. Il s’agit de cerner ainsi
un ensemble d’éléments à la fois liés aux formes textuelles et aux déter-
minations tant sociales qu’institutionnelles. On propose lors une base à
l’étude des diverses poétiques postcoloniales afin de caractériser les régu-
larités formelles de ces littératures sans les détacher des éléments institu-
tionnels et sociaux nécessaires à leur interprétation. Dans le domaine
méditerranéen, les études postcoloniales favorisent une histoire et une
critique de la littérature adaptées à une région aussi complexe en raison
des migrations de toutes sortes.
À la croisée des cultures et des langues de la Méditerranée, l’œuvre
des écrivains et des écrivaines francophones se donne à lire aujourd’hui
comme une contribution importante à l’appréhension actuelle de la mi-
gration, de l’errance, voire du nomadisme qui caractérisent l’extrême
contemporain. Les auteurs de cet ouvrage se sont donc attachés à mon-
trer les complexités de l’exil et de la migration dans le contexte postcolo-
nial méditerranéen avec l’espoir que ce volume contribuera à enrichir la
critique des littératures exiliques et migratoires, et qu’il permettra ainsi de
d’esquisser des axes de lecture nouveaux pour interpréter le discours
postcolonial qui prend forme dans les littératures francophones à l’ère de
la mondialisation.

Université Paris Ouest Université du Péloponnèse


Institut Universitaire de France
Écrire l’exil et la migrance à l’ère postcoloniale 19

Bibliographie

ALBERT, Christiane. L’Immigration dans le roman francophone contemporain.


Paris : Karthala, 2005.
APPADURAI, Arjun. Modernity at Large: Cultural Dimensions of Globaliza-
tion. Minneapolis : University of Minessota Press, 1996.
BHABHA, Homi. The Location of Culture. London : Routledge, 1994.
DALEMBERT, Louis Philippe, « L’homme qui ne voulait pas être chan-
gé en sel » cité par Joseph NDINDA, « Migration et atopie ou l’im-
possible retour dans L’Impasse et La Source de joie de Daniel Biyaoula »,
in P. FADIO et H. TCHUMKAM (éd.). Exils et migrations postcolo-
niales. De l’urgence du départ à la nécessité du retour. Yaoundé : éditions
Ifrikiya, 2011 : 149-176.
DUMONTET, Danielle. « Pour une poétique de l’écriture migrante » in
D. DUMONTET et F. ZIPFEL (eds.). Écriture migrante/Migrant Wri-
ting. Hildesheim/Zurich/New York : OLMS Verlag, 2008 : 87-108.
GUILLORY, John. Cultural Capital: The Problem of Literary Canon Forma-
tion. Chicago : University of Chicago Press, 1993.
KATTAN, Naim. L’Écrivain migrant. Essai sur des cites et des hommes. Mon-
tréal, Ed. Hurtubise, 2001
LARONDE, Michel. Autour du roman beur. Immigration et identité. Paris :
L’Harmattan, 1993.
LEOD, John Mc. Beginning Postcolonialism. Manchester : Manchester Uni-
versity Press, 2000, p.33.
MAINGUENEAU, Dominique. Le Contexte de l’œuvre littéraire. Paris :
Dumond, 1993.
MOUNIER, Jacques (éd.). Exil et littérature. Grenoble : E.L.L.U.G., 1986.
MOURA, Jean-Marc. Littératures francophones et théorie postcoloniale (1999).
Paris : Presses Universitaires de France, 2006.
PLAZA, Monique. Ecriture et folie. Paris, PUF, 1986.
ROSELLO, Mireille. « The ‘Beur Nation’ : Toward a Theory of ‘Depar-
tenance’ », Research in African Literatures, vol. 24, n° 3, Fall, 1993, pp.
13-24.
TASSINARI, Lamberto, « Sens de la transculture », in A.P. MOSSETTO
et J.F. PLAMONDON (sous la dir.de), Le Projet transculturel de « Vice
Versa », séminaire du CISQ, (2005), Bologna, Pendragon, 2006, p. 17-
30.
TODOROV, Tzvetan. L’Homme déplacé. Paris : Seuil,1996.
TRIGANO, Shmuel. Le Temps de l’exil. Paris : Rivage, 2005.
Le harem méditerranéen :
la femme écrivaine face à un espace de rêve ou
un espace d’exil culturel et personnel

Margarita Alfaro

Crois-tu que je serai heureuse quand je serai grande ?


― Bien sûr que tu seras heureuse ! s’est-elle exclamée. Tu deviendras
une dame moderne, instruite. Tu réaliseras le rêve des nationalistes.
Tu apprendras les langues étrangères, tu auras un passeport, tu liras
des milliers de livres et tu t’exprimeras comme une autorité religieuse.
À tout le moins, tu t’en tireras mieux que ta mère. Rappelle-toi que
moi, malgré mon manque d’éducation et le poids des traditions. J’ai
réussi à extorquer des petits bonheurs à cette maudite vie. Voilà
pourquoi je ne veux pas que tu songes sans arrêt aux frontières et aux
barrières. Je veux que tu penses surtout au plaisir, au rire et au bon-
heur. Voilà un bon projet pour une jeune fille ambitieuse ! (Mernissi,
1996 : 64)1.

Présentation2
Dans le contexte de la Méditerranée francophone, la femme écri-
vaine joue un rôle de plus en plus central en tant que productrice de
textes littéraires orientés à la création d’un espace poétique fictionnel et
cependant imprégné de réflexion interculturelle, bouleversement identi-
taire et quête existentielle en opposition à la dimension purement poli-
tique et revendicative d’une partie importante des écrivains et intellec-
tuels qui écrivent à partir de la perspective des indépendances (Babana-
Hampton, 2009 : 134-135). Le passage de la période de la colonisation à

1 Fatima Mernissi dialogue avec sa grand-mère maternelle, Yasmina, avec qui elle aura un

très bon rapport tout au long de son enfance. C’est sans doute sa grand-mère qui lui
apprend l’art d’écouter et de raconter des histoires ainsi qu’une manière positive de con-
templer la réalité où la peur et les frontières personnelles et idéologiques doivent être
absentes. Par contre, de sa grand-mère paternelle, Lalla Mani, elle apprend, l’importance
des normes, de la hiérarchie et du silence (Mernissi, 1996 : 11).
2 Le présent article s’inscrit au cadre des objectifs du projet de recherche I+D+i

FFI2010-21554.
22 MARGARITA ALFARO

une situation de décolonisation, soit entre les années 50 et les années 80


du XXe siècle, représente une manière différente de comprendre le post-
colonialisme dans le domaine de la littérature francophone. Une bonne
partie des écrivains maghrébins qui commencent à écrire à partir des an-
nées 80 ne sont plus imprégnés de lutte politique mais ils se consacrent,
en revanche, à la description sociale de la réalité en même temps qu’ils
cherchent une nouvelle esthétique et ouvrent la voie à un débat où puis-
sent se concilier les aspects économiques et les aspects humains (Bonn,
2002 : 433). Nous pouvons affirmer, par conséquent, l’existence des
mondes plausibles, issus de la fiction créatrice et de l’enquête sur le ter-
rain, qui représentent aujourd’hui un potentiel d’espaces ouverts à la
construction d’un territoire méditerranéen où la coopération et les rela-
tions de réciprocité entre deux univers de pensée et de connaissance sont
possibles. C’est ainsi que, depuis le processus de décolonisation, le
monde arabo-musulman se présente, face aux défis démocratiques du
monde occidental, comme un espace où l’on peut considérer la femme et
son territoire mental en tant que creuset de l’identitaire, au confluent de
sentiments et d’expériences contradictoires. La littérature écrite par des
femmes renforce l’écriture francophone dans la mesure où la langue
française sert d’inspiration à toute une première génération au féminin
qui s’exprime en faveur de la libération du pouvoir patriarcal et découvre,
par la voie de l’écriture, un monde tissé de tradition et modernité, de si-
lence et prise de parole (Mattews Green, 1996). De nos jours, une nou-
velle génération de femmes introduit leurs points de vue qui représentent
moins un modèle d’affrontement antagonique qu’un modèle dialogique.
D’après Marc Gontard, il y avait très peu de femmes qui écrivaient au
Maroc avant 1995, en revanche actuellement l’on peut constater une lit-
térature émergeante qui rompt avec l’écriture masculine : « il y a une véri-
table littérature féminine en cours de constitution » (Gontard, 2005 : 7-
8).
Si les exemples de femmes franco-magrébines de la première généra-
tion et de renommée internationale sont abondants – citons Assia Djebar
(1936-)3, d’origine algérienne, ou Hélé Béji (1948-)4, d’origine tuni-

3 Enseignante, romancière et cinéaste, elle est considérée comme l’une des meilleures

représentantes de l’écriture féminine au Maghreb. Elle est la première femme algérienne à


être admise à l’École Normale Supérieure de Sèvres, première femme algérienne à inves-
tir le monde cinématographique et théâtral, première algérienne à enseigner l’histoire et
les lettres à la faculté d’Alger puis de Rabat. Elle est élue membre de l’Académie Fran-
çaise en 2006.
Le harem méditerranéen 23

sienne –, nous bornerons notre analyse à l’étude de Fatima Mernissi


(1940-) – son prénom apparaît également comme Fatema – d’origine
marocaine. Mernissi encadre ses réflexions, bien entendu en partant de
son expérience de femme maghrébine, mais au sein du monde globalisé.
L’ère de la mondialisation, pense-t-elle, doit conduire la société actuelle
vers la croissance de la participation, le renforcement des liens et la liber-
té individuelle. Elle s’engage en faveur du dialogue et d’un nouvel ordre
civique en dehors de la hiérarchie établie par la tradition qu’elle a vécu
lors de son enfance. Son œuvre et son témoignage illustrent l’existence
d’une écriture francophone postcoloniale au Maroc, élargie au monde
entier, annonciatrice de l’épiphanie d’un tissu social conformé par des
individus qui luttent en faveur d’une esthétique créatrice fondée sur
l’imagination. De ses ouvrages et de sa position envers l’islamisme con-
temporain surgit la quête d’un nouveau civisme social et d’un nouveau
rapport de l’homme à la femme. La femme actuelle, d’après l’auteure,
doit se prendre en charge et lutter pour sa libération au moyen de la prise
de parole, manière d’atteindre l’égalité.
De ce point de vue, l’œuvre de Fatima Mernissi, prix Prince des Asturies
des Lettres en 20035, ouvre un panorama suggestif et singulier par sa
perspective biculturelle et multilingue inscrite au cœur d’un monde
transnational où la littérature sort de la notion canonique et s’intègre
dans un système plus vaste, la littérature cosmopolite. Mernissi, histo-
rienne et sociologue formée à la Sorbonne, obtient son doctorat à
l’université de Brandeis, aux États Unis, et, de retour au Maroc, elle écrit
plusieurs ouvrages de nature littéraire et anthropologique qui forgent son
identité en tant que femme écrivaine inscrite au monde actuel. Elle est
professeure à l’Université Mohamed V de Rabat et une des références en
Europe en ce qui concerne les rapports euro-méditerranéens et les
études coraniques dans le monde entier. Elle fait partie du Groupe de
recherche en faveur du Dialogue entre Peuples et Cultures issu de la
Commission Européenne.

4 Agrégée de lettres modernes, elle a enseigné la littérature à l’Université de Tunis, puis a


occupé un poste de fonctionnaire international à l’UNESCO. Elle a fondé en 1998 le
Collège international de Tunis.
5 Mernissi reçoit le prix au même titre que Susan Sontang (1933-2004). Son discours est

disponible sur internet : http://www.fundacionprincipedeasturias.org /premios/2003/


fatema-mernissi-susan-sontang.
24 MARGARITA ALFARO

Son autobiographie de fiction, Rêves de femmes. Une enfance au harem


(1996)6, publié avant en anglais en 1994, et Le Harem et l’Occident (2001)7,
offre, dans une perspective littéraire, un parcours poétique porteur de
transformations exceptionnelles déjà initié par Le Harem politique : le Pro-
phète et les femmes (1987)8, Sultanes oubliées : femmes chefs d’État en Islam
(1990)9 ou Le Monde n’est pas un harem (1991)10, entre autres ouvrages. Il
s’agit d’un univers de création où l’auteure dresse l’état des lieux en sui-
vant l’enquête historique, l’analyse sociologique, la réflexion sur l’actua-
lité et le statut de la femme dans les pays arabo-musulmans. En somme,
nous découvrons dans son œuvre une vision stimulante, un parcours
possible à suivre où les femmes méditerranéennes, en tant que déposi-
taires de valeurs culturelles, produisent des textes littéraires, miroir d’une
époque de transition révélatrice du passage d’une culture de l’exil à une
culture du rêve. L’ensemble de son œuvre a été traduit en plusieurs
langues.
Il faut souligner, par ailleurs, que Fatima Mernissi naît au sein d’une
famille traditionnelle du Maroc des années quarante. Elle connaît la vie
du harem où aura lieu sa formation en tant que personne, celle qui va lui
permettre de rester en contact avec « les rêves de femmes » qui
l’entourent et avec lesquelles elle va établir des liens affectifs qui devien-
dront sa force intérieure. Dès son enfance, elle prend contact avec les
préceptes de la religion musulmane; à l’âge des trois ans elle assiste à
l’école coranique, située dans la Médina de Fès, et elle intègre dès lors

6 La protagoniste, Fatima, raconte son expérience de vie et donne la parole aux personnes

qui ont participé de son évolution personnelle et formative.


7 Essai où Mernissi décrit deux représentations différentes du harem, l’une historique et

l’autre fruit de son expérience et imagination. L’auteure montre la véritable image du


harem en Orient qui s’éloigne des topiques étendus par les peintres de la fin du XIXe
siècle, notamment Ingres et Matisse, qui ont travaillé sur la sensualité de la femme et la
réclusion.
8 Il s’agit de son premier essai. Dès une autre perspective, Mernissi mène une enquête à

travers la littérature religieuse depuis la naissance de l’Islam en 622. Elle se pose la ques-
tion : « Est-ce qu’une femme peut diriger un État musulman ? », la réponse est affirma-
tive étant donné qu’au VIIe siècle dans la Médina les épouses du Prophète discutaient de
politique et allaient à la guerre.
9 Il s’agit d’un ouvrage où l’auteure interroge la situation de la femme dans les pays mu-

sulmans ainsi que son statut depuis les premiers khalifats jusqu’à l’actualité. Le contenu
historique montre l’évolution du monde arabe qui a subi des moments de splendeur et de
cruauté envers la femme et son rôle dans la société en Islam.
10 Sous forme dialogique, l’auteure maintient un entretient avec quatre femmes qui analy-

sent la situation de la condition féminine au Maroc : les femmes nées au harem, l’accès à
l’éducation supérieure, la femme en contexte rural et les conséquences de l’immigration.
Le harem méditerranéen 25

une leçon fondamentale, respecter et obéir les hudud (les frontières sa-
crées), sans que la peur soit l’instrument de réduction de l’espace de li-
berté. Cette première expérience formative se transforme simultanément
en noyau de réflexion et en principe d’action : « Depuis, rechercher les
frontières est devenu l’occupation de ma vie », affirme l’auteure (Mernis-
si, 1996 : 7).
Nous nous proposons d’articuler notre analyse selon une double
orientation, d’une part, nous retiendrons les éléments de la tradition évo-
qués en tant que piliers essentiels de l’œuvre de Mernissi, et d’autre part,
nous montrerons les aspects qui annoncent une conception nouvelle,
révélatrice d’une modernité au-delà de l’exil existentiel et du désarroi co-
lonial. En somme, le nouveau paradigme atteint par l’auteure offre une
vision et une attitude nouvelles où l’exil et le rêve s’opposent. Il est im-
portant de noter que, malgré une impossible similitude, le rêve et l’imagi-
nation acquièrent une dimension transformatrice de la société par oppo-
sition à l’exil qui symbolise la rupture définitive et la non-continuité avec
la tradition culturelle. L’auteure dresse, notamment, l’analyse du passé et
de l’héritage historique de la civilisation musulmane, sans pour autant
oublier le contexte historique du colonialisme qu’elle a connu dans ses
premières années de vie qui correspondaient aux derniers moments avant
l’indépendance. À partir de ce double contexte, civilisation musulmane et
influence occidentale, elle introduit sa réflexion à propos de la situation
des femmes révoltées de sa génération qui déambulent entre deux cul-
tures : l’arabe traditionnelle et l’occidentale et tissent des réseaux intercul-
turels interactifs. Le lecteur de son œuvre perçoit la construction d’un
projet idéologique inscrit au cœur d’une construction esthétique où
« l’essentiel pour ceux qui n’ont aucun pouvoir est d’avoir un rêve », le
rêve de construire un monde nouveau en partant de la magie de la pa-
role. Penser et écrire sont, finalement, le pont et le passage que l’auteure
offre en faveur de la reconstruction d’une nouvelle civilisation pour les
femmes, faite par les femmes.
Le diptyque : connaissance de la tradition, d’une part, et, de l’autre,
quête de la modernité, constitue un fil conducteur, à partir de la perspec-
tive heuristique que nous privilégions, au cours des différentes étapes de
notre réflexion.

Connaissance de la tradition

La tradition est décrite de manière fragmentée dans son récit auto-


biographique Rêves de femmes. Une enfance au harem. Tout au long des 22
26 MARGARITA ALFARO

chapitres, d’extension inégale, l’instance narrative raconte, à la première


personne, ses souvenirs d’enfance, imprégnés de descriptions des per-
sonnes qui habitaient au harem et des activités qui étaient faites en fonc-
tion des moments de la journée, des saisons et des habitudes religieuses.
Or, à côté de ce monde décrit en détail, se déploient des commentaires,
des segments réflexifs, qui configurent un autre récit, celui du défi
d’accepter d’abord la réalité telle qu’elle se présente et ensuite d’aller au-
delà des frontières de la réalité vécue. De même, la construction dialo-
gique, présente tout au long du texte, reflète le devenir intellectuel de
l’auteure qui dialogue avec des représentants très différents, du point de
vue socioculturel, de la société marocaine des années qui conforment la
transition d’une société colonisée à une autre qui construit son chemin
de liberté et son idéal de société modernisée. Une conscience critique se
manifeste à travers toute une galerie de personnages, notamment fémi-
nins, qui parlent entre eux, prennent position et agissent. Dès la perspec-
tive narrative domine la technique d’enchâssement, en rapport avec la
tradition des Mille et une nuits, qui contribue à rompre l’unité et à intégrer
des une multiplicité de points de vue, effets d’une polyphonie narrative
non négligeable aux yeux du lecteur.
Or, nous observons des procédés paratextuels, les notes explicatives
renvoyées à la fin du livre, qui constituent un fil conducteur de nature
métadiscursive où les explications d’ordre historique, linguistique, socio-
logique et même humoristique illustrent la présence d’une voix qui
cherche le métissage et l’hybridation. La trame s’organise donc autour de
récits polyphoniques transmis, pour la plupart, par les personnages fémi-
nins qui font partie de l’entourage familial de la jeune Fatima. Ces récits
sont souvent enchâssés, ayant pour effet d’intégrer des perspectives di-
verses sur les origines et les effets psychologiques de la vie du harem, sur
les implications sociales que ce mode de vie représente pour les femmes
marocaines et, enfin, sur les moyens de changer cette condition. Le ro-
man développe ainsi le thème de la quête identitaire féminine comme
faisant partie intégrante de l’acte de rêver d’une société juste et plus soli-
daire (Babana-Hampton, 2009 : 135).
Dans cette société où notre protagoniste se voit immergée, les deux
aspects les plus significatifs en rapport avec la tradition sont le harem et la
sulta, deux structures dont le poids sur l’univers au féminin symbolise la
représentation de la femme dans la société maghrébine.
Le harem est tout d’abord une architecture bien définie (une cour car-
rée, des salles, des étages et une terrasse) et donc un espace physique qui
comporte une hadada, une frontière surveillée, la porte ou le portail
Le harem méditerranéen 27

d’entrée qui garantit l’isolement. Le fait de sortir et d’entrer était toujours


lié au rite du passage, la communication était fort obligatoire la négocia-
tion aussi. D’ autre part, si le mot harem est une variation du mot haram,
qui signifie prohibition, le contraire, du point de vue sémantique, c’est
hala, ce qui est permis. Haram et hala sont les deux visages d’une même
réalité, le harem représente pour la vie d’un homme : « un espace proté-
gé, organisé, avec un code précis. Aucun homme ne peut y pénétrer sans
la permission de son propriétaire et, dans ce cas, il doit se conformer à sa
loi. Un harem est défini par l’idée de propriété privée et les lois qui la
réglementent » (Mernissi, 1996 : 61).
Dans la tradition islamique, il convient de distinguer entre le harem
impérial et le harem domestique. Le premier, caractérisé par le luxe, les
fastes et les centaines de femmes qui ont inspiré l’imaginaire occidental
des peintres du XIXe siècle. Or, le harem domestique ne comporte pas
nécessairement la présence de plusieurs femmes, il s’agit d’un espace pri-
vé pour une famille complète où l’homme habite avec sa femme (ses
femmes) qui reste isolée de l’extérieur. L’homme communique avec
l’extérieur et la femme vit enfermée, à l’intérieur, sans faire partie du
monde masculin. L’espace public a été compris traditionnellement dans
le monde musulman comme un espace limité à l’homme et donc interdit
à la femme. Symboliquement, d’après certains penseurs islamiques,
l’enfermement de la femme est lié au voile et représente de nos jours le
point de débat le plus polémique11, lié à une conception traditionnelle.
Depuis une centaine d’années, le port du voile est devenu objet de con-
troverse et représente de nos jours l’une des polémiques les plus en-
flammés où se font la concurrence des arguments, soit d’ordre théolo-
gique, soit de nature sociologique, en dehors de toute rationalité :

Cette fausse dichotomie résulte d’une mystification qui nous empêche


de voir que le débat actuel sur le voile n’a de religieux que la couche la
plus superficielle. Il est au fond essentiellement un débat politique
entre deux visions opposées de la société et de la place qu’on y ré-
serve aux femmes. C’est cette polarisation aliénante qui paralyse les
uns et les autres et qui nous empêche de dépasser la question du voile
pour en discuter les véritables enjeux. (Geadah, 2001 : 74-75)

11 À ce propos, l’écrivaine francophone, d’origine iranienne, Chahdortt Djavann (1967-)

exilée à Paris depuis 1993, exprime ses réflexions contre le voile islamiste dans son ou-
vrage intitulé Bas les voiles ! (2003) qui a soulevé des opinions opposées à propos de la
laïcité en Europe, notamment en France.
28 MARGARITA ALFARO

L’expérience de Mernissi est, bien entendu, en rapport avec le harem


domestique urbain. Son père habitait le harem avec une seule femme,
Chama, sa mère, et toute la famille de son père (son frère, l’oncle Ali, sa
femme et ses sept enfants ; les grands-parents paternels). Un harem où la
vie est marquée rigoureusement par des rythmes déjà établis sous le
poids d’une tradition qui empêchait l’intimité. Mernissi connaît, cepen-
dant, un autre type de harem qui se trouve à la campagne, en dehors de
la ville de Fès. C’est le harem où habite sa grand-mère maternelle, Yas-
mina, avec laquelle elle apprendra à se poser des questions, à comprendre
qu’il y a toujours, pour toute personne un « harem invisible » (les imposi-
tions et les lois sociales) ; à comprendre également que le plus important
est d’apprendre à être heureux malgré les harems visibles ou invisibles.
En outre, il exite chez Mernissi, une conception différente du harem,
de nature politique et aux résonances de dénonciation de la situation des
envahisseurs qui occupaient la Ville Nouvelle et qui n’accédaient pas à la
Médina, la vieille ville, bastion géographique des dominés. Le chapitre
intitulé le Harem français (chapitre 3) offre au lecteur la description des
étrangers, les Français, en tant que danger pour la population marocaine.
La Médina représentait pour les Français une frontière où ils se sentaient
prisonniers et limités dans leur liberté (Mernissi, 1996 : 25-26).
Il existe néanmoins une autre référence à l’idée d’autorité politique,
morale et religieuse qui s’impose au moyen de l’obéissance exercée, no-
tamment sur les femmes lors des périodes de guerre, afin que chaque
homme puisse avoir la tranquillité de ne pas voir les femmes de sa fa-
mille attaquées : la sulta. À partir de cette première conception du harem,
les Arabes auront pour but de conquérir des territoires et de chasser les
femmes dans les maisons protégées. De ce fait, le sultan se caractérisait
par le nombre de jeunes femmes, les jaryas, enfermées dans le harem. Le
palais de Bagdad à l’âge ancien en est un bon exemple, car c’est le harem
où il y avait le plus de femmes esclaves.
Mernissi apprend, toutefois, à l’école coranique, dès l’âge de 7 ans, la
différence entre la mémoire-histoire, livre d’histoire qui instaure des ri-
tuels d’autocongratulation en rapport avec les avatars politiques, et la
mémoire-souvenir, considérée de manière positive à tel point que, des
souvenirs fantasmés de son expérience, naît « la langue des libertés et des
épanouissements » (Mernissi, 1987 : 20). Elle apprend, également, l’inté-
rêt de se situer toujours à la wasat, ce qui définit le milieu quand il y a
deux extrêmes, un point central entre la raison et le plaisir, entre l’intel-
ligence et les sens. C’est dans ses ouvrages de réflexion historique, intitu-
lées Sultanes oubliées. Femmes chefs d’État en Islam (1990) et, plus récemment,
Le harem méditerranéen 29

L’Amour dans les pays musulmans (2009) où elle passe en revue les textes
historiques de la culture musulmane capables de rompre avec les stéréo-
types de longue date autour du monde arabo-musulman. Elle met au
cœur de son analyse la conception de l’amour, de la passion et de la sé-
duction, d’une part, et du langage et de la communication, d’autre part.
Mais seule l’imbrication de part et d’autre peut rendre possible le miracle
de conciliation et de dialogue, soit entre les hommes et les femmes, soit
entre les hommes de différentes cultures et situations en contrepoint du
fanatisme religieux.
Mernissi encadre sa réflexion sur l’amour au cœur de la tradition des
soufis, mystiques de l’Islam et maîtres des traités d’amour. L’amour, sen-
timent supérieur, arrache l’homme à lui-même pour aller à la rencontre
de l’autre et éprouver l’épanouissement d’ordre spirituel et humain :
« Aimer, c’est justement laisser tomber les défenses, et ne plus se soucier
des limites, brouiller les seuils, éliminer les barrières » (Mernissi, 1990 :
56). Finalement, elle tient à sacraliser le message d’Ibn Hazm, né au Xe
siècle à Cordoue, au moment où les khalifes omeyades perdaient leur
pouvoir. Il est l’auteur de divers ouvrages portant sur l’amour : Les Affini-
tés de l’amour et De l’amour et des amants : collier de la colombe sur l’amour et les
amants, de pleine actualité pour les jeunes du monde arabe. Pour Ibn
Hazm, deux fois vizir et emprisonné, face à la corruption et décomposi-
tion du pouvoir, seul l’amour en tant qu’attention à l’autre, et donc conçu
comme responsabilité individuelle, peut être capable de construire un
monde meilleur. Cette réflexion est soutenue par la polysémie du mot
amour en arabe classique, puisqu’il existe plus d’une centaine de mots qui
permettent d’exprimer toute la complexité de sentiments et de situations
autour de l’expérience amoureuse.

La quête de la modernité

Avant tout, la modernité doit être comprise en liaison avec la possi-


bilité de rompre avec toutes les appartenances possibles (sociales, poli-
tiques, intellectuelles, économiques ou de genre). De ce point de vue, il
faut préciser que nous comprenons la modernité en tant que voie
d’affirmation de l’individu. De même, modernité ne doit pas se con-
fondre avec le développement ou la modernisation d’ordre matériel ou
technologique. Or, le progrès ne définit pas exclusivement la nouvelle
société mais sa capacité de régler le fait différentiel et d’introduire une
réflexion sur les hommes qui construise à la fois un projet personnel et
un projet social d’avenir (Touraine, 2007 : 150-155).
30 MARGARITA ALFARO

Nous devons commencer, en conséquence, par ébaucher la quête de


la modernité chez Mernissi qui se forge dans l’expérience de la tradition
et de l’appartenance culturelle. Dès ses premières années de vie, l’auteure
perçoit l’expérience du harem plutôt comme « le lieu de la famille » où
cohabitent le haram et le halal, ce qui est interdit et ce qui est permis. Elle
éprouve, néanmoins, au cœur du harem, son expérience de vie plutôt
comme un projet de liberté en suivant deux quêtes essentielles : la quête
du mouvement qui s’ouvre au voyage et la quête du bonheur qui se cons-
truit sur le rêve, l’onirique et l’imaginaire. Elle apprend dès son enfance
qu’ « Être libre voulait dire courir, partir, s’éloigner, découvrir. Courir,
galoper, même sans but, peut vous donner le goût du bonheur, le mou-
vement étant une joie en soi » (Mernissi, 1996 : 104).
Elle apprend également, des femmes qui l’entourent quand elle était
petite, le devoir de l’obéissance (les hudud) liée à la tendresse (le hanan).
Dans le cas de Mernissi, son imaginaire et les paysages mentaux qui la
caractérisent surgissent d’une expérience de métissage, d’un processus
d’hybridation qui pivote entre la tradition et un nouvel ordre toujours en
mutation, soit de la rencontre d’une autre culture : « Comment ne pas
être séduit par l’idée de passer d’une culture à l’autre, d’une personnalité,
d’un code, d’une langue à l’autre ? […] En fait, pour les enfants que nous
étions, l’idée de voyager entre deux civilisations, deux langues, était aussi
fascinante que d’ouvrir les portes secrètes » (Mernissi, 1996 : 174).
Tout au long de l’autobiographie de son enfance, elle établit, avec ta-
lent et humour, le chemin de sa libération. Dans un premier moment, à
l’intérieur de cet espace physique et humain, elle découvre le nuq et le
samar, disons « [la] capacité de l’être humain de traduire ses pensées en
mots pour communiquer avec autrui » (Mernissi, 2001 : 49). En effet, la
capacité de communication et d’expression des pensées en mots, restait
une des activités essentielles pour les hommes qui, d’une part, parlaient
de politique et les femmes et les enfants et qui, d’autre part, cherchaient
les moments pour se divertir au moyen de représentations théâtrales et
de sessions de contes. Sa mère lui apprend l’art de raconter et de parler
dans la nuit, elle se servira de l’expérience de Schéhérazade pour montrer
à sa fille l’importance des mots et des histoires. Dans la tradition maro-
caine, notamment, « Schéhérazade est perçue comme une courageuse
héroïne, l’une des rares figures mythiques de femmes qui ont le pouvoir
de changer les êtres et le monde, […] elle parvient à renverser les équi-
libres de pouvoir. […] [Elle est capable] d’analyser des situations désa-
vantageuses, d’élaborer des stratégies qui multipliaient les chances de
bonheur des femmes » (Mernissi, 1996 : 234). De même, Mernissi ap-
Le harem méditerranéen 31

prend de Chama, sa mère, l’importance des représentations où la voix et


le corps se transforment en outils d’expression qui conforment progres-
sivement une réflexion et une manière de vivre en liberté. Pour Mernissi,
d’après son expérience du théâtre au harem, le code gestuel « reste cette
écriture des rêves où le corps mime l’imaginaire » (Mernissi, 1996 : 108).
Or, si elle apprend de sa mère l’art du conte et des représentations,
elle hérite de sa tante Habiba, l’art de l’expression, du mot juste et de la
conquête du langage. Toute cette société féminine, « grande-s prêtresse-s
de l’imaginaire », attendait les soirées où avaient lieu les « séances-
révolte » pour faire appel à leur imagination et introduire la magie et le
rêve comme moyens pour détruire les frontières et les rendre inutiles.
Mernissi affirme :

Tante Habiba était certaine que chacune de nous possédait en soi une
sorte de magie, enfouie dans ses rêves les plus intimes. « Quand vous
êtes emprisonnée, sans défense, derrière des murs, coincée dans un
harem, disait-elle, vous rêvez d’évasion. Il suffit de formuler ce rêve
pour que la magie s’épanouisse. Les frontières disparaissent. Les rêves
peuvent changer votre vie, et peut-être le monde finalement. […] Elle
n’arrêtait pas de nous répéter que nous avions tous ce pouvoir inté-
rieur, et qu’il ne tenait qu’à nous d’en jouer. (Mernissi, 1996 : 110)

Cependant, c’est Yasmina, grand-mère maternelle de Fatima, femme


illettrée consacrée toute sa vie au travail et aux soucis de sa famille, qui
reste, avec sa mère Chama, l’une des références fondamentales tout au
long de l’évolution intellectuelle et personnelle de l’auteure. Mernissi ap-
prend d’elles l’art de devenir heureux malgré les murs visibles, le harem
physique, ou le harem que l’on porte en soi, les murs invisibles. C’est ce
dernier type de harem, celui de l’exil, souvent plus dur que les murs et les
barrières, contre lequel Fatima s’est révoltée depuis son enfance. Elle
s’interroge et elle réagit contre les habitudes, les traditions, la qa’ida. Fa-
tima adopte le sens du bonheur souhaité par sa mère, « un bonheur à
cent pour cent » (Mernissi, 1996 : 77). « Le bonheur, expliquait-elle, c’est
se sentir bien, léger, créatif, satisfait, aimé, amoureux, et libre. […] Une
femme heureuse est une femme qui peut exercer tous les droits, y com-
pris ceux de se déplacer et de créer, de se mesurer aux autres pour se
plonger dans la contemplation solitaire » (Mernissi, 1996 : 77).
32 MARGARITA ALFARO

Conclusion

En guise de conclusion, soulignons la culmination libératrice de


l’expérience du harem (méditerranéen) qui se manifeste chez Fatima
Mernissi de manière significative dans le voyage-ouverture et la commu-
nication-création. Le rêve de sa grand-mère Yasmina pour elle (et pour
les femmes), qui nous servait d’ouverture, a été de garder vivante la tradi-
tion mais aussi de « mener la vie comme une nomade ». D’une part, le
voyage et l’ouverture se consolident comme « une occasion magnifique
d’acquérir un pouvoir singulier, il suffit d’écouter ces êtres surprenants
qui surgissent des horizons inconnus : les étrangers ». C’est au moyen de
la rencontre avec les autres qui se fait la connaissance de soi. « Mieux tu
comprends un étranger, mieux tu te connais toi-même. Et mieux tu te
connais, plus grand est ton pouvoir » (Mernissi, 2001 : 7), disait sa grand-
mère Yasmina. Et de l’autre, le pouvoir de communication et de création
se trouve dans le potentiel du rêve et dans la possibilité d’exprimer
l’univers imaginaire au moyen des mots. De la même manière que Sché-
rézade réussit de nuit en nuit à vaincre la violence avec ses mots,
l’auteure se sert de la parole et du texte écrit pour aller à la rencontre de
la reconnaissance du pluralisme, à la confiance en l’autre et au dépasse-
ment de soi. Mernissi explore et fonde un parcours de dialogue épisté-
mologique et civique (Bubeck, 2000 : 209-221).
Nous pouvons affirmer par conséquent que l’œuvre à double portée,
de réflexion historique et de créativité littéraire, de Fatima Mernissi ouvre
la voie d’une sociologie de l’enquête, du dialogue fertile, de la mise en
question de l’autorité et de la disparition des frontières physiques et men-
tales. Une sociologie ouverte à une nouvelle réalité pour les femmes, en
dehors de leurs fonctions sociales. Les systèmes sociaux traditionnels ne
sont plus opératifs pour décrire un monde post-colonialiste et post-fé-
ministe. Face à un réseau d’objectivation de toutes les données sociales,
un autre réseau, celui de la subjectivation, s’impose. La construction de
soi en liberté vient de la responsabilité individuelle et de l’accès à la for-
mation. Face à une pensée de l’État, de la religion, des traditions sociales
et des conquérants du monde digitalisé, une autre pensée se manifeste,
celle du sujet, inscrite dans les actions collectives. En suivant l’exemple
de Mernissi, une possible recomposition du monde peut être envisagée :
l’altermondialisation.
C’est ainsi que Mernissi, en partant de l’expérience vécue dans le contexte
colonial des années 1950, nous conduit vers un changement culturel historique
qui atteint non seulement le Maroc actuel mais le monde contemporain
Le harem méditerranéen 33

(Touraine, 2006 : 135-139). Son expérience multiple du harem a fait


d’elle l’actrice de la transformation d’un champ culturel ancré depuis des siècles.
Serait-ce, en guise d’affirmation, que ses rêves d’enfance, ses promesses
dès lors, voient aujourd’hui une possibilité d’être atteintes ?

En observant Chama, je me promettais, quand je serais aussi


grande qu’elle, de faire du théâtre. J’éblouirais les foules arabes venues
m’admirer, et je leur dirais ce que ressent une femme ivre du désir de
rire dans une société qui cultive le deuil. Je les ferais pleurer sur toutes
les occasions perdues, les captivités absurdes, les illusions anéanties.
Puis, quand je les aurais bien ferrées, je leur chanterais, comme As-
mahan12 et Chama13, les merveilles de l’aventure individuelle doublée
de la peur qui l’accompagne, et de la nécessité d’éprouver les deux en
même temps. Je leur parlerais de la fascination de l’inconnu, de celle
du risque et de l’inaccoutumé. Je leur chanterais l’insolite et tout ce
qu’on ne contrôle pas. C’est-à-dire la seule vie qui est digne d’un être :
sans frontières sacrées ou pas. Une vie aux odeurs nouvelles qui ne
rappellent rien d’ancestral.
Oh, oui, je leur parlerais de l’impossible, d’un monde arabe dans
lequel hommes et femmes pourraient danser, chanter et discuter sans
aucune frontière, aucune angoisse les sépare.
Oh, oui, pour enchanter mon public, je recréerais, par des mots
magiques et des gestes appropriés, comme Asmahan et Chama sous
mes yeux, une planète sereine où les maisons n’auraient pas de portes,
et où les fenêtres donneraient, grandes ouvertes, sur des rues sans
danger. Je les aiderais à marcher dans un monde où la différence
n’aurait besoin d’aucun voile et où les corps des femmes bougeraient
naturellement, où leurs désirs ne généreraient aucune peur.
Je créerais pour mon public, et avec lui, de longs poèmes où
j’exalterais un territoire sans peur. La confiance serait un nouveau jeu

12 Princesse d’origine libanaise, mariée à son cousin, divorcée et morte très jeune, à l’âge

de 32 ans (1944), dans des circonstances mystérieuses. Actrice et chanteuse au Caire, elle
devient le symbole de la conquête du bonheur et de la libération de la femme au moyen
du rêve. Après sa mort sa vie aventureuse devient une légende pour toute une génération
d’hommes et de femmes qui cherchent se libérer et conquérir le monde.
13 Chama, mère de Fatima, montait des pièces de théâtre sur la terrasse du harem et la vie

d’Ashaman, la princesse chanteuse, était une de ses sujets favoris. À propos du théâtre
elle affirmait : « Le but de tout spectacle doit être de vous soutenir dans votre espoir, de
vous renforcer dans l’idée que changer votre vie est toujours possible » (Mernissi, 1996 :
104).
34 MARGARITA ALFARO

que nous pourrions explorer, et je leur avouerais humblement mon


ignorance de ses règles qu’il faudrait élaborer tous ensemble.
[…]
Je convaincrais ma petite audience émerveillée que le bonheur
peut fleurir partout, même chez nous, même dans les ruelles sombres
de la Médina assiégée ». (Mernissi, 1996 : 106-107)

Universidad Autónoma de Madrid

Bibliographie

BABANA-HAMPTON, Safoi. « Écrire marocain : Devoir d’imagination


et portraits du citoyen chez Abdellatif Laâbi, Fatéma Mernisse et Ghi-
ta El Khayat ». Nouvelles Études Francophones, vol. 24, nº 1, printemps
2009 : 129-142.
BONN, Charles. « La situación de la literatura magrebí y su lectura ». In
Historia de las literaturas francófonas. Bélgica, Canadá, Magreb (éds. Ana
González Salvador, Rosa de Diego, Marta Segarra). Madrid : Cátedra,
2002 : 421-433.
BUBECK, Diemut. « El feminismo en la filosofía política. El hecho dife-
rencial de las mujeres ». In Feminismo y filosofía (éds. Miranda Fricker et
Jennifer Hornsby). Barcelona : Idea Books, 2001 : 201-221 (traduc-
tion de l’anglais par Olga Fernández, 2000).
GEADAH, Yolande. Femmes voilées. Intégrismes démasqués. Montréal : VLB
Éditeur, 2001.
GONTARD, Marc (éd.). Le Récit féminin au Maroc. Rennes : Presses Uni-
versitaires de Rennes, 2005.
MATTEWS GREEN, Mary Jean et al. Postcolonial subjects: francophone wo-
men writers. Minneapolis : University of Minnesota Press, 1996.
MERNISSI, Fatema. Le Harem politique. Le Prophète et les femmes. Paris :
Albin Michel, 1987.
――. Sultanes oubliées. Femmes chefs d’État en Islam. Paris : Albin Michel,
1990.
――. Rêves de femmes. Une enfance au harem. Paris : Albin Michel, 1996 (tra-
duction de l’anglais, 1994, de Claudine Richetin et adaptation fran-
çaise de l’auteure).
――. Le Harem et l’Occident. Paris : Albin Michel, 2001.
――. L’Amour dans les pays musulmans. Paris : Albin Michel, 2009.
TOURAINE, Alain. Le Monde des femmes. Paris : Fayard, 2006.
――. Penser autrement. Paris : Fayard, 2007.
Le bassin méditerranéen, espace d’errances
topographiques et de dérives énonciatives
chez Andrée Chedid

Beatriz Mangada

Introduction

L’existence d’une littérature d’expression française dans le Proche


Orient et plus concrètement en Égypte et au Liban est constatée et ré-
pertoriée dans de nombreuses histoires de littératures francophones
(Joubert, 2006 ; Porras Medrano, 2002). Sous une perspective postcolo-
niale, l’insertion de ces deux littératures dans l’espace littéraire franco-
phone répond à des relations diplomatiques qui datent de bien long-
temps, plutôt qu’à un passé colonial, fait qui, en tout cas, a eu comme
résultat l’enrichissement de ce foyer commun de création, qu’est la Fran-
cophonie, à travers de nouveaux imaginaires, en aucun cas négligeables
(Moura, 1999 : 35). Ainsi, la Méditerranée, lieu de rencontres linguis-
tiques et culturelles, mais aussi et surtout, berceau de cultures millénaires
et carrefour de rencontres entre cultures occidentales et orientales, appa-
raît pour certains de ces écrivains francophones – et c’est le cas d’Andrée
Chedid – comme un topos créatif pour dire et chanter le dialogue intercul-
turel, si nécessaire, d’autre part, dans une Europe plurilingue et multicul-
turelle.
À cet égard, la relecture de Littératures francophones et théorie postcoloniale
nous permet de constater à quel point un nombre croissant d’écrivains
d’origine non-française, mais naturalisés français, ont du mal à être con-
sidérés comme écrivains français, alors qu’ils sont plutôt classés parmi les
écrivains francophones, faute d’un « canon » littéraire national plus
souple et réceptif (Moura, 1999 : 7). L’approche critique de l’écriture ro-
manesque d’Andrée Chedid, proposé ici, permettra d’illustrer et de justi-
fier le besoin de considérer une autre francophonie postcoloniale sans
racines ni frontières mais plutôt transculturelle, qui se nourrit, entre
autres, de traversées vitales et créatives au carrefour de langues et cul-
tures aussi bien occidentales qu’orientales, comme celles de notre écri-
36 BEATRIZ MANGADA

vaine. Pour Chedid, le dialogue entre un soi-même, intrinsèquement in-


terculturel, et l’Autre s’exprime ainsi :

Se lier avec l’Autre, s’ouvrir à l’étranger, à l’universel […]. Je me sens


d’ici autant que de là-bas. Paris est le lieu où j’ai vécu le plus long-
temps. J’y suis venue parce que je le souhaitais, je n’ai donc pas la
douleur de la nostalgie, le sentiment de l’exil. Et tout ce que j’ai
d’Orient en moi n’a jamais été déformé par l’usage de la langue fran-
çaise. (« Un siècle d’écrivains », 1998)

Un vécu multiculturel que nous retrouvons aussi chez son alter-ego


fictionnel, Kalya, personnage central de notre roman analysé, La Maison
sans racines :

Que sont-elles les racines ? Des attaches lointaines ou de celles qui se


tissent à travers l’existence ? Celles d’un pays ancestral rarement visi-
té, ou celles d’un pays voisin où s’est déroulé l’enfance, ou bien celles
d’une cité où l’on a vécu les plus longues années ? […] Hybride,
pourquoi pas ? Elle se réjouissait de ces croisements, de ces regards
composites qui ne bloquent pas l’avenir ni n’écartent d’autres univers.
(Chedid, 1985 : 79)

Avant d’entamer l’étude critique de ce neuvième roman d’Andrée Che-


did, nous proposons un bref repère bio-bibliographique qui permettra de
cerner le contexte de création littéraire de cette écrivaine.

Andrée Chedid, à la croisée de langues et cultures

Née au Caire en 1920, Andrée Chedid appartient à une famille liba-


naise installée en Egypte depuis les années 18601. Elle passera son en-
fance et une partie de son adolescence dans son pays natal. Elle étudie
d’abord dans une école catholique française2, puis elle suit des études de

1 Ce sont justement ces doubles racines, et ce choix de migration personnel, ce qui la

rend souvent difficilement classable. Pour Joubert, il s’agît d’une écrivaine francophone,
d’origines égypto-libanaise (Joubert, 2006 : 166) dont la plupart des romans se déroulent
dans son Égypte natal, alors que pour Porras Medrano, il serait préférable de la classer
parmi le corpus d’auteurs francophones libanais et par ses origines, et par ce recours
habituel au Liban comme décor pour un grande partie de ses écrits (Porras, 2002 : 236-
237).
2 Il faut rappeler à cet égard que les relations de la France avec les pays du Proche-Orient

datent de bien longtemps. En ce qui concerne plus spécifiquement l’Égypte, Joubert


Espace d’errances topographiques et de dérives énonciatives chez Andrée Chedid 37

journalisme à l’Université Américaine du Caire, occasion qui lui permet


de perfectionner son anglais. Elle se marie avec un médecin à 22 ans, et
en 1942, elle part vivre au Liban avec son mari pendant trois ans ; c’est
au cours de cette courte période libanaise que naîtra sa fille aînée, Mi-
chelle. Pendant toutes ces années, elle voyagera souvent à Paris où elle
s’installe définitivement auprès de sa famille en 1946 ; quelques années
plus tard, en 1962, elle obtient la nationalité française. En ce qui con-
cerne le choix de la langue de création, il faudrait remarquer que tout en
parlant l’arabe et tout en maîtrisant aussi bien la langue française que
l’anglaise, elle se décidera vite pour le français comme langue de création
artistique et seul, son premier recueil poétique, On the trails of my Fancy (Le
Caire, 1943), est écrit directement en anglais. Sa production romanesque,
poétique et dramatique peut être sans doute qualifiée de prolifique ; elle
compte presque soixante-dix ouvrages (vingt-et-un recueils poétiques,
huit pièces de théâtre, vingt-six romans et nouvelles et treize récits di-
vers) publiés tous en France. Elle occupe aujourd’hui une place de choix
parmi les auteurs français contemporains et ses nombreux ouvrages en
prose ou en vers lui ont valu d’importants prix littéraires, dont le Gon-
court de la nouvelle, le Prix Louise Labé et le Prix Goncourt de poésie
en 2003, puis, en 2009, le Grand Officier de la Légion d’honneur. Elle
décède en février 2011.

La Méditerranée comme maison sans racines dans La Maison sans


racines

Presque quarante ans après s’être installée à Paris, Andrée Chedid fait
paraître, en 1985, La Maison sans racines. Les marques para-textuelles per-
mettent, dès la première page, d’établir un pacte de lecture axé sur une
interculturalité manifeste. Les précisions relatives à la numération des
chapitres qui font référence aux chiffres romains et arabes, ainsi que les
poète cités nous parlent d’un passé multiculturel (Pérez de Dios, 2004 :

signale que l’expédition militaire de Napoléon Bonaparte en Égypte va favoriser des rela-
tions étroites entre les deux pays. Tout au long du XIXe de nombreux techniciens fran-
çais sont appelés pour moderniser, industrialiser le pays, puis aider à la construction du
canal de Suez. Les établissements scolaires vont alors accueillir non seulement les enfants
des français, venus s’y installer, mais aussi ceux de la haute société égyptienne. Au Liban,
le réseau de centres scolaires français est également important, ce qui permet de com-
prendre le bilinguisme franco-arabe de ce pays (Joubert, 2006 : 154). Pourtant, la famille
Chedid, s’installe en Égypte lors de la période de modernisation du pays ; Chedid ne
passera au Liban que trois ans. Elle ne connaît pas tellement le pays, mais elle a toujours
voulu le faire devenir cette toile de fonds récurrente de la plupart de ces romans.
38 BEATRIZ MANGADA

311) qui oblige le lecteur à accepter un jeu de rencontres de cultures qui


va se maintenir tout au long du roman. C’est le cas de la référence inter-
textuelle au vers du poète libanais Kahlil Gibran (1881-1931) « Ta mai-
son ne sera pas une ancre, mais un mât » qui permet de comprendre le
titre du roman dans sa signification profonde ; de contempler la mer mé-
diterranée et par métonymie le Liban comme « la » maison de Chedid,
mais aussi la maison de son alter-ego fictionnel, Kalya, une maison qui
n’a pas de racines uniques, une maison qui ne génère pas d’attaches, mais
qui, de génération en génération et civilisation après civilisation, elle va
édifier l’identité de l’être méditerranéen, aussi bien occidental qu’oriental.
Notre analyse critique de ce roman chedidien tiendra compte, d’une
part, de la dérive énonciative et de la construction d’un réseau de per-
sonnages axiaux pour le devenir du récit ; et d’autre part, nous nous arrê-
terons aux éléments temporels et spatiaux qui permettent non seulement
de reconstruire une topographie méditerranéenne, caractéristique des
romans de Chedid et qui nous plonge dans des sensations chromatiques,
sensorielles et lumineuses très particulières ; mais aussi, d’évoquer à tra-
vers la fiction un moment crucial de l’histoire du pays méditerranéen des
ancêtres d’Andrée Chedid. Notre étude se voudra forcément ternaire
étant donné la segmentation du récit principal en trois macro-structures
narratives, différentes typographiquement, mais aussi ancrées dans un
temps et un espace à chaque fois différent.

A. La marche

Le premier grand macro-segment narratif, auquel se réfère Andrée


Chedid comme « La marche », ouvre le roman. C’est un matin d’août
1975 et le lecteur se laisse emporter par le récit d’un narrateur extradiégé-
tique qui nous présente trois personnages féminins situés autour d’une
place comme unique scénario. Espace ouvert, espace de rencontre, lieu
d’espoir mais aussi lieu de tristesses, cette Place se veut le point de ren-
contre pour la jeune musulmane Ammal et son amie chrétienne Myriam
qui ont organisé un acte symbolique d’entente entre les deux principales
communautés religieuses de Beyrouth. Kalya, la troisième femme, ob-
serve dès le haut de la fenêtre d’un appartement la marche tranquille
mais firme des deux adolescentes. La couleur jaune de leurs habits
s’impose comme symbole de la force solaire, un rayonnement pourtant
fugace, car il ne dure que quelques instants ; la scène s’assombrit soudain,
lorsqu’un projectile atteint l’une d’elle. C’est alors que Kalya quitte à
toute vitesse l’appartement de sa tante Odette, personnage que le lecteur
Espace d’errances topographiques et de dérives énonciatives chez Andrée Chedid 39

aura l’occasion de connaître dans les deux macro-récits parallèles qui


vont démarrer par la suite, pour essayer de rejoindre les deux « figures
solaires » qui se sont effondrées en à peine un instant. Or, avant même
qu’elle n’ait franchi le seuil de la porte, un nouveau personnage entre en
scène, Sybil, la petite fille de Kalya veut suivre celle-ci ; mais la grand-
mère le lui interdit et postée au seuil de la porte, Sybil devient à son tour,
l’observatrice de cette deuxième marche, celle de Kalya, presque intermi-
nable et désespérée ; elle s’étalera au long de neuf chapitres, au bout des-
quels le lecteur apprendra finalement laquelle des deux adolescentes a été
atteinte. Cette marche va donc occuper un total de dix segments narratifs
courts qui vont s’enchevêtrer dans les deux autres macro-structures nar-
ratives et qui se différencient de ceux-ci par cette écriture en italique qui
se voudra désormais l’espace de la pensée de Kalya. En effet, au milieu
d’une marche qui semble interminable, sa pensée coule et les souvenirs
de son enfance, de ses étés auprès de sa grand-mère Nouza jaillissent
telles des images spéculaires de ce qu’elle est en train de revivre elle-
même auprès de sa petite fille.
Le temps semble s’être arrêté, la distance à parcourir est vraiment
courte et pourtant l’impression de lenteur, d’alourdissement de la narra-
tion est assurée par ces quelques instants interminables. Au long de ce
récit en italique, la dimension chromatique permet à Chedid de pointer
sur les effets produits par le contraste entre le jaune lumineux du soleil et
des deux jeunes symboles de l’espoir et cette nappe rouge qui ne cesse de
s’étendre sous elles, rappelant les affres de la guerre. La Place devient
grise, noire, silencieuse ; la tragédie va se déclencher dans cette ville de
son enfance et Kalya ne peut éviter de s’ériger en pont entre la vie (Sybil)
et la mort (Myriam et Ammal). Avant que le récit en italique ne rejoigne
l’ensemble de chapitres numérotés en chiffres arabes qui retracent les
évènements antérieurs à la grande marche, un long passage sans virgules,
ni points décrivent une succession presque à l’infini d’horreurs. L’amer-
tume est ainsi énoncée : « Avant n’est déjà plus. Tandis que Kalya se déplace
d’un point à l’autre du terre-plein, il ne reste plus que l’après. Devant elle, ce n’est
plus le vide de la page blanche. La page est souillée, éclaboussée. La mare de sang
s’élargit » (Chedid, 1985 : 216). La perspective bascule parfois, et c’est à
travers les yeux de Sybil que la propre marche de Kalya est contemplée.
Et pourtant la Place demeure toujours silencieuse et vide.
Finalement, vers la fin du neuvième chapitre en italique, Kalya atteint
les deux jeunes. Quelques secondes se sont à peine écoulées depuis le
début de toute la narration et pourtant la pensée en silence a élargi
presque éternellement ce court déplacement. Le lecteur est rassuré en
40 BEATRIZ MANGADA

apprenant que la jeune abattue se remettra, alors qu’au moment même


où la marche semble triompher, Sybil part en courant pour rejoindre sa
grand-mère et c’est alors qu’elle est atteinte de mort par un projectile. De
nouveau et toujours cette Place redevient sourde. L’inquiétude de Kalya,
transformée en joie lorsqu’elle apprend que les deux adolescentes vont
bien, finit en abattement. Douleur, tristesse, incompréhension, mais aussi
force de vie et toujours cet espoir et capacité à se relever et à continuer,
propres aux hommes méditerranéens, à ce peuple qu’est le Liban et au-
quel Kalya appartient ; c’est sa maison sans racines. À la fin du livre,
l’écharpe jaune de Sybil, tachetée de rouge, s’agite, s’envole et apparait
alors comme le meilleur symbole de l’espoir humain. Ainsi, nous lisons :

Harcelée par la brise, l’écharpe jaune, maculée de sang, garde dans


ses plis la clarté tenace du matin.
Le morceau d’étoffe s’élève, s’enfle, se rabat, rejaillit, s’élance,
flotte ; retombe à nouveau et s’envole de plus belle… (248)

On ne peut alors qu’évoquer ces simples vers de René Char, si aimés


de Chedid « Aller me suffit ».

B. L’été 1975

À la suite du premier chapitre du livre en italique et sans numéroter,


le récit change typographiquement et la lecture permet de découvrir au
lecteur le début d’un nouveau récit. Tout au long des 19 chapitres en
chiffres romains que composent cette nouvelle structure narrative, les
ancrages temporels sont précis et permettent en tout moment de conti-
nuer à situer le récit, l’été 1975, bien que cette fois-ci la scène nous situe
quelques semaines avant la marche des chapitres en italiques. D’un point
de vue des instances narratives, il s’agit toujours d’un narrateur à la troi-
sième personne ; en ce qui concerne l’extension des chapitres, celle-ci est
assez uniforme et les changements spatiaux vont porter le lecteur dans
un jeu de contraste entre l’extérieur et l’intérieur; ainsi, la terrasse et le
balcon s’érigent en poste d’observation du dehors, d’où contempler soit
la mer au fond comme toile de fond qui rappelle sans cesse le berceau
méditerranéen, soit la Place, qui attend encore le déroulement des évè-
nements décisifs, préconisés en partie par l’affrontement entre les deux
fils de Mario, Georges et Myriam : « [...] votre vieil humanisme n’a plus
sa place dans notre système. L’espoir de nous réunir tous n’est qu’une
source de tensions » (199). Alors que l’intérieur plus intime et frais de
Espace d’errances topographiques et de dérives énonciatives chez Andrée Chedid 41

l’appartement d’Odette favorise les conversations entre des personnages


déjà connus. On apprend alors que Kalya, photographe de profession, a
décidé, après de longues années en Europe, de passer l’été au Liban
« lointain pays de leurs ancêtres » (Chedid, 1985 : 18) auprès de sa petite
fille américaine, Sybil. Le temps avance avec dynamisme au milieu d’un
récit rythmé par une imbrication harmonieuse entre dialogues et passages
narratifs, alors que la spatialité se voudra changeante au gré des besoins
narratifs. Le départ de l’aérodrome, point de rencontre pour la grand-
mère et la petite-fille, se veut aussi le point de départ d’un voyage en taxi
qui offre l’occasion de porter trois regards différents sur le pays. D’une
part, le chauffeur de taxi veut montrer les beautés et vertus du pays et
apparaît aux yeux de la femme et de la jeune fille, comme un exemple
représentatif des gens de ces contrées. Sybil, par contre, découvre à tra-
vers son regard occidental et américain, l’exotisme et l’attrait des par-
fums, de la faune, des « effusions méridionales » (39), des paysages pitto-
resques de ce petit pays « petite terre de prédilection que l’enfant surprenait nichée
dans quelques lignes du livre d’histoire ou de géographie… » (18) ; mais c’est sur-
tout cette mer qui l’éblouit : « c’est la mer ; sans marées, sans embruns,
une mer offerte. Une plaine phosphorescente et liquide qui, parfois, se
démonte, bouillonne, se déchaîne ; puis s’apprivoise, d’un seul coup, ab-
sorbant jusqu’à la moindre écume, ne faisant entendre au bord du littoral
qu’un léger clapotis » (35) Cet attrait naïf mais sincère pousse Sybil à dire
« J’aime déjà. J’adore » (35). Par contre, un troisième regard, celui de Ka-
lya, semble vouloir redécouvrir, sans nostalgie, ce pays : elle « n’en avait
conservé que de brèves images. Celles de certains étés, lorsque fuyant
une Egypte torride où sa famille s’était établie depuis des décennies, sa
propre grand-mère Nouza l’emmenait en villégiature à la montagne. Cela
remontait à une quarantaine d’années. Traditions, nostalgies n’attachaient
pourtant pas Kalya » (22-23), lit-on.
Une fois dans l’appartement d’Odette, les moments heureux se suc-
cèdent (la danse au chapitre 4), mais aussi l’expression d’impressions
confrontées à l’égard du Liban et de la condition de l’émigrant (chapitre
6). Odette se rapproche du chauffeur de taxi avec sa vision idyllique du
pays, alors que Kalya, migrante « hybride », porte un regard plus réaliste,
et pourtant tendre envers ce pays. La conversation entre ces deux per-
sonnages favorise l’insertion de nouveaux micro-récits à l’intérieur des-
quels vont apparaître, au fur et à mesure, différents personnages impor-
tants de la famille comme l’érudit Mitry qui illustre le lecteur sur la com-
plexité religieuse du Liban (chapitre 7).
42 BEATRIZ MANGADA

Et pourtant, par ce jeu énonciatif d’emboitement de récits à l’intérieur


du dialogue entre Odette et Kalya, le lecteur comprend qu’au-delà d’une
simple conversation, les interlocutrices apparaissent comme de porte-
parole de générations bien différentes. Kalya se voudra la migrante, tolé-
rante, observatrice, agnostique et réflexive ; alors qu’Odette reflète
l’émigrée égyptienne, traditionnelle, conservatrice, croyante et qui vit par
les souvenirs.
Cette construction narrative, nous la retrouvons de nouveau au hui-
tième, neuvième et dixième chapitre. Il s’est produit un changement
temporel et spatial ; le temps du récit nous a fait avancer d’une journée ;
Odette a organisé, sur la terrasse, une rencontre matinale entre Mario, le
premier amour de Kalya et celle-ci ; l’espace extérieur de la terrasse
émane la tiédeur matinale et une lumière intense mais encore supportable
qui contraste avec l’intimité de l’appartement, plus obscur et frais. Pour-
tant au fur et à mesure que le jour avancera, le changement d’espace
s’imposera. Le récit se parsème alors de micro-récits rétrospectifs appar-
tenant à des personnages secondaires ; c’est le cas d’Angèle, la femme de
Mario au chapitre 11 ou de la rencontre entre Myriam et Ammal quand
elles étaient petites, toujours dans le même chapitre.
À la suite de cette rencontre chez Odette, le temps s’accélère ; aux
chapitres 13 et 14, quelques jours s’écoulent rapidement favorisant un
déplacement spatial de haut en bas ; on quitte alors l’hôtel et l’appar-
tement d’Odette pour découvrir un petit recoin de la Place : le bazar
d’Aziz. Ce personnage, que Sybil aime bien rencontrer favorise une fois
de plus le dialogue enrichissant entre cultures, entre le « ici » et le « là-
bas » (Chedid, 1985 : 1986). Malheureusement, la destruction du bazar et
la mort d’Aziz deviennent des actes épiphaniques de la fin du récit. Sybil
fait alors sa propre marche, à peine quelques jours avant celle de sa
grand-mère ; mais la sienne sera une marche rapide qui rapproche la
jeune fille de la dureté de la mort, de la réalité. Les récits en italique et en
chiffres arabes sont en train de se rapprocher. Le lecteur écoute de nou-
veau le même récit qu’au début du roman, mais cette fois-ci, tout a du
sens, lieu et espace coïncident.

C. L’été 1932

Parallèlement à cette double structure narrative qui retrace, sous deux


perspectives différentes mais complémentaires, les événements qui pré-
cédèrent le début de la guerre, La Maison sans racines offre un troisième
plan narratif qui se déclenche à partir des pensées de Kalya, lors de sa
Espace d’errances topographiques et de dérives énonciatives chez Andrée Chedid 43

marche particulière vers Ammal et Myriam, au milieu de la Place. Cette


nouvelle macro-structure narrative emboîtée dans le fil du récit s’organise
autour de quinze chapitres en chiffres romains. Nous assistons alors à un
changement énonciatif. Les nombreuses marques déictiques nous ren-
voient toujours à une première personne, à un « je » qui est le « je » de
Kalya. Le dédoublement spatial et temporel permet de retracer en à
peine quelques minutes – le temps que Kalya met à parcourir le terre-
plein – plus de quarante ans de souvenirs personnels, axés surtout autour
des souvenirs des différents membres de sa famille et très spécialement
ceux qui concernent sa grand-mère Nouza. La dimension temporelle se
veut pourtant floue, sans repères précis, en marge de quelques références
qui situent toujours la narration l’été 1932. C’est le temps du souvenir et
par conséquent le temps presque atemporel, la mémoire de Kalya se re-
construit autour d’un récit axé sur l’espace et les personnages. En effet, à
l’amplitude temporelle vient s’ajouter une dimension spatiale vaste, ce
qui explique le fait que si bien le récit démarre l’été 1932, lorsque les pa-
rents voyageurs de Kalya laissent celle-ci avec sa grand-mère Nouza3 en
Égypte, le lecteur ne tardera pas à revenir au Liban, au grand-hôtel où a
lieu le repas familial, ou à se trouver de nouveau de retour au Caire (cha-
pitre XV), occasion qui permet de dresser un cadre spatial lyrique du
bouillonnement de la cité natale de Chedid. Le Nil, « le fleuve des fleu-
ves » devient alors l’élément aquatique qui, de même que la mer Méditer-
ranée, inspire le calme et l’éternel retour ; Kalya nous dit alors : « Je m’en
repais les yeux, me répète que c’est le « fleuve des fleuves », me promets
d’en garder mémoire à travers tous les paysages de ma vie » (238). Un tel
réseau spatial est complété avec l’emplacement de la scène du chapitre
IX à Paris. La brève flânerie en ville de Kalya et de Nouza offre une
image de la ville de Paris comme un espace de liberté et de vie. En tout
cas, même si le plan spatial bascule souvent, la dimension topographique
de ce troisième récit s’ancrera surtout à Solar, endroit de vacances pour
Nouza et sa petite-fille Kalya. Espace statique ou en mouvement, peu
importe, ce qu’il faut sans doute remarquer c’est le fait que les change-
ments spatiaux répondent très souvent à l’apparition d’un nouveau per-
sonnage familial. Le frère de Nouza, Farid, devient le protagoniste du
repas en famille à l’hôtel (chapitre II) ; le grand salon devient alors un
endroit semi-ouvert, semi-clos, mais en tout cas un espace pour la parole,
pour les dialogues et les souvenirs variés ; par contre, la maison de Nico-

3 Parallélisme avec Sybil, mais aussi traces autobiographiques qui nous renvoient aux

propres vécus de Chedid.


44 BEATRIZ MANGADA

las, le grand-père de Kalya, permet au chapitre VIII de récupérer un es-


pace de tendresse et de sûreté ; c’est là-bas qu’eurent lieu des moments
heureux de son enfance, des souvenirs teintés de blancheur, car aussi
bien les habits que la chambre du grand-père de Kalya étaient blancs. La
présence dans le récit du cousin Mitry favorise les passages méta-
discursifs autour de la religion et de la nature. Il répondra aux questions
gênantes de la jeune Kalya dans sa cachette, endroit mystérieux, même
magique qui offre des lumières particulières et s’érige en endroit de créa-
tion et d’érudition (85). L’intertextualité est alors l’invité à ce chapitre à
travers des références à des poètes aussi bien occidentaux qu’orientaux.
La dimension actantielle du récit offre également un enjeu spéculaire
entre les deux couples de grand-mères et petites-filles, que nous avons
déjà signalé, et qui se renforce au fur et à mesure que le récit avance.
Nous retrouvons alors des explications aux goûts communs envers la
musique et la photographie, mais aussi à la mise en abîme de situations
parallèles comme le cadeau d’un pistolet, que Farid fait à Nouza, alors
que la scène se répète quarante ans plus tard, lorsque Georges, le fils de
Mario, en offre un à Kalya, la veille de la marche.
La reconstruction du passé de Kalya à travers ses nombreux souve-
nirs devient également l’occasion d’offrir un panorama complet de carac-
tères et de couches sociales à travers l’insertion de micro-récits intradié-
gétiques qui offrent de véritables portraits de la variété de la condition
humaine. C’est le cas, entre autres, des références à l’amour d’Anaïs, la
femme de chambre de Nouza (chapitres III et XIV), ou à la famille
d’Élias, le gardien des sépultures (chapitre VIII), ou encore à Constantin,
le cuisinier de Nicolas (chapitre VIII).
Peu à peu, le parcours familial se ralentit ; le temps suit alors le même
rythme que la vitalité de Nouza, un dynamisme, un élan juvénile qui
pourtant s’éteignent peu à peu. Le dernier chapitre de ce troisième récit
s’ouvre et se ferme avec un même chant poétique qui a Nouza pour
thème central. Les évènements tragiques des deux autres macro-
structures narratives ne tarderont pas à avoir lieu. La perte de sa petite-
fille Sybil est préconisée par Kalya ; elle parle alors ainsi de sa grand-mère
Nouza : « De tous les recoins de l’ombre, de tous les rivages de l’été, du
fond de toutes les tristesses, des bords de tous les sourires, des angles de
l’absence, de tous les déserts, de tous les ciels, Nouza ne cesse de surgir
aux carrefours de ma vie, les bras ouverts, pour me recevoir » (237). Ce
chaînon familial, clé dans la construction spéculaire entre Nouza et Ka-
lya, et Kalya et Sybil, apparaît comme garant de la transmission de géné-
ration en génération d’un savoir vivre particulier. Cette figure familiale
Espace d’errances topographiques et de dérives énonciatives chez Andrée Chedid 45

incarne la tendresse, la compréhension mais aussi la sagesse. Le chapitre


XV finit, et par extension les souvenirs de Kalya, avec un dernier passage
qui se veut une ode lyrique et un hommage : « Tendre, rétive Nouza, si
légère et si forte. Ma capricieuse et frivole grand-mère, fougueuse et in-
domptable. Ma fraîche, ma libre Nouza. Ma rivière, mon rocher » (241).

L’écriture de Chedid

Le parcours proposé à travers l’écriture romanesque d’Andrée Chedid


et plus concrètement à travers La Maison sans racines nous a offert la pos-
sibilité de retracer et de reconstruire dans ce roman chedidien une image
poétique de la mer Méditerranée et par métonymie du Liban comme es-
pace de rencontres dialogiques entre cultures. L’enracinement sans at-
taches que défend Andrée Chedid favorise l’universalité ; la défense d’un
sentiment d’appartenances multiples, en absence de conflits, prend
forme dans La Maison sans racines à travers ce dialogue entre le « ici », avec
ses contraintes et ses traditions (incarné par Myriam, Aziz le commerçant
et bien sûr Odette), et le « là-bas », espace de liberté et générateur d’un
regard de respect et d’admiration envers l’Autre (représenté par le per-
sonnage de Sybil qui rend possible ces rencontres dialogiques entre cul-
tures, au-delà des religions et des générations). Les circonstances vitales
et linguistiques d’Andrée Chedid ont favorisé cet emploi de la langue
française pour parler des multiples origines de l’humanité, du cycle fami-
lial comme recours au passé pour comprendre l’Histoire. Le multicultu-
ralisme et le multilinguisme de cette écrivaine se manifestent littéraire-
ment à travers le chant en français de l’espoir méditerranéen.
Le discours d’Andrée Chedid se veut simple, fluide, précis, épuré et
toujours poétique et sensible aux lumières et parfums méditerranéens et
orientaux. C’est un style qui s’écarte du ton de la dénonciation postcolo-
niale, pour prôner un humanisme vital, toujours encourageant ; une hu-
manité avec ses défauts – prenant forme dans le personnage de Farid –
mais aussi avec ses vertus – sous les personnages de Nouza, de Kalya – ;
une Humanité pleine de vitalité – c’est le cas de Sybil ou de Myriam et
Ammal – mais qui n’oublie pas pour autant la tristesse ; la mort de Nico-
las, de Nouza, d’Aziz et surtout celle de Sybil rappellent alors ce côté
tragique de la vie que Chedid compense avec l’image de l’écharpe qui
s’envole, comme métaphore poétique de l’espoir. Se relever pour conti-
nuer ou tout simplement « Aller me suffit » comme le disait René Char
en dans son poème « La Compagne du vannier » (Char, 1983 : 131).

Universidad Autónoma de Madrid


46 BEATRIZ MANGADA

Bibliographie

CHAR, René. Œuvres complètes. Paris : Gallimard, coll. « Bibliothèque de


la Pléiade », 1983.
CHEDID, Andrée. La Maison sans racines. Paris : Flammarion, 1985.
GÓMEZ, León (éd.), La literatura en la literatura. Actas del XIV Simposio
de la Sociedad Española de Literatura general y comparada. Madrid :
Centro de Estudios Cervantinos, 2004 : 305-312.
JOUBERT, Jean-Louis. Petit guide des littératures francophones. Paris : Na-
than, 2006.
MOURA, Jean-Marc. Littératures francophones et théorie postcoloniale. Paris :
Presses Universitaires de France, 1999.
PÉREZ DE DIOS, Sylvie. « Andrée Chedid : La escritura intercultural
múltiple ». In Magdalena GÓMEZ, León (éd.), La literatura en la
literatura. Actas del XIV Simposio de la Sociedad Española de
Literatura general y comparada. Madrid : Centro de Estudios Cervan-
tinos, 2004 : 305-312.
PORRAS MEDRANO, Adelaida (coord). Literaturas francófonas. Séville :
Mergablum, 2002.
« Un siècle d’écrivains », émission télévisée sur France 3, le 28 octobre
1998 et présentée par Bernard Rapp/INA (Institut National de
l’Audiovisuel) à Paris.
De Beyrouth à Montréal, Abla Farhoud :
la voix de l’exil et de la solitude

Arzu Etensel Ildem

Abla Farhoud est un nom connu de la littérature québécoise contem-


poraine. D’origine libanaise, elle a écrit des pièces de théâtre et des ro-
mans qui ont obtenu des prix littéraires au Québec et en France1. Dans la
plupart de ses œuvres, Abla Farhoud crée des personnages qui sont issus
comme elle de l’immigration. Comme l’écrivain elle-même, ses person-
nages sont à la croisée de deux cultures : la culture libanaise et la culture
québécoise. Le Liban est un espace multiethnique comme le Québec, ils
sont formés de plusieurs communautés et sont plurilingues. Nous ver-
rons que dans l’œuvre de Farhoud, cette ressemblance structurale sera
parfois un avantage pour les immigrés d’origine libanaise.
Abla Farhoud elle-même est un modèle d’immigration réussie. Elle a
su s’adapter au Canada en général et au Québec en particulier, et elle a
participé à la création de la littérature québécoise immigrée qui joue un
rôle de plus en plus important grâce à l’apport des immigrants originaires
de pays francophones (Haïti, le Liban, la Syrie) et non francophones (la
Chine, l’Inde). Dans les dernières décennies du 20ème siècle le nombre
d’écrivains migrants n’a cessé d’augmenter, ce qui a créé au Québec un
nouvel espace géographique, culturel et linguistique. Clément Moisan et
Renate Hildebrand ont étudié cette littérature qui est « un lieu de « re-
gard » sur soi et sur les autres, où se rencontrent le même et le différent,
le familier et l’étranger, le proche et le lointain. » (Moisan & Hildebrand,
2001 : 7)
Malgré les affinités entre les cultures libanaise et québécoise, la vie des
immigrés n’est pas toujours aisée. L’intégration à la société québécoise
des nouveaux venus constitue le fond des romans d’Abla Farhoud. Son
premier roman Le Bonheur a la queue glissante (1998) est l’histoire de Dou-
nia, une vieille dame de 75 ans qui a refait sa vie au Québec avec sa fa-
mille. Le dernier roman d’Abla Farhoud Le Fou d’Omar (2005) présente la

1 Abla Farhoud a reçu le prix Arletty, le prix de Théâtre et de Liberté de la SACD en

1993 et le prix Philippe-Roussillon en 1999


48 ARZU ETENSEL ILDEM

vie de la famille Lkhouloud à travers les voix de ses trois hommes. Les
personnages d’Abla Farhoud sont prisonniers de l’espace migrant qui est
composé à la fois du pays d’origine, laissé derrière mais toujours présent
d’une façon ou d’une autre, et du pays d’accueil qui est la réalité du quo-
tidien parfois violente et souvent douloureuse.
Dounia la protagoniste du premier roman d’Abla Farhoud ne sait ni
lire ni écrire et ne parle que l’arabe. Elle n’a appris au Canada que
quelques mots de français et d’anglais grâce à ses enfants et à ses petits-
enfants. Quand elle médite sur la vie, elle fait référence à la culture orale
de son pays qu’elle n’a jamais oubliée. Sa pensée est ponctuée de pro-
verbes libanais qui sont d’ailleurs présentés en français et en arabe à la fin
du roman. Le but de cette intervention est d’analyser l’exil et la migrance
dans Le Bonheur a la queue glissante premier roman d’Abla Farhoud et Le
Fou d’Omar, son dernier roman en suivant la voie tracée par les proverbes
de Dounia.

Les coups du destin sont plus nombreux que tout ce qui pousse
sur terre

L’exil qui est un malheur est un coup du destin. Dounia, petite fille,
vivait au village de son père. Son premier exil a été son départ pour le
village de son mari. Puis est venu l’exil outre-Atlantique. La décision du
départ prise par le mari, qui réunit en lui le savoir et le pouvoir, est impo-
sée aux membres de la famille. Le Liban a été tout au long des 19ème et
20ème siècles un pays d’émigration. Une importante diaspora libanaise vit
tant au nord qu’au sud du continent américain. Radwan Lkhouloud re-
proche à son père d’avoir voulu partir : « Mon père a prétexté la guerre
pour partir mais c’est pas vrai. Il voulait partir depuis longtemps. Le Li-
ban c’était trop petit pour lui. » (Farhoud, 2005 : 49)
Les premiers temps dans le pays où l’on arrive sont accablants. « Une
main en acier me serrait la gorge et une pierre lourde me pressait la poi-
trine. » (Farhoud, 1998 : 31) dit Dounia. Pour faire face à cette situation
difficile, les membres de la famille s’entraident : « Au début on se tenait
les coudes serrés, proches, proches les uns des autres. Une vraie famille
de manchots. » dit Radwan (Farhoud, 2005 : 80). Quel sentiment étrange
de partir « en sachant qu’on ne reviendra pas. » (Farhoud, 1998 : 54)
Pourtant on ne peut oublier le pays qu’on a laissé derrière. Un Grec qui
vit dans le quartier de Dounia a fait pousser un figuier dans son jardin et
il en est tout fier. « Que le chemin est long avant d’arriver à se déta-
cher » (Farhoud, 1998 : 44) pense Dounia. Se remet-on jamais de la perte
De Beyrouth à Montréal, Abla Farhoud 49

de son pays, de ce départ en laissant tout derrière soi ? Dans un cri poi-
gnant Radwan répond à cette question : « Nous sommes orphelins mon
frère, tout à fait orphelins. On a perdu notre pays d’enfance, puis notre
mère et, depuis un siècle notre père. » (Farhoud, 2005 : 183)

À chaque pays ses usages, à chaque porte sa clé

Le Québec a accueilli les deux familles libanaises. Dans les deux cas,
les pères de famille qui ont le génie du commerce ne tardent pas à bien
gagner leur vie. Ce n’est pas l’argent qui manque. Dounia découvre le
confort au Canada et assiste au miracle du robinet et de l’eau qui coule.
Les Québécois dont la famille de Dounia partage la maison sont des gens
aimables qui veulent améliorer les conditions des nouveaux venus. Dou-
nia apprécie leur aide : « La générosité des gens d’ici est plus discrète
parce qu’elle vient du désir de donner et non pas de la nécessité d’être
bien vu. » (Farhoud, 1998 : 75) La relation de Dounia avec Madame
Chevrette, l’assistante de son mari, lui est très bénéfique, elle apprend à
apprécier les qualités des gens de son pays d’accueil : « C’est ce que je
trouve de remarquable chez les gens d’ici : ils sont reconnaissants pour la
moindre petite chose qu’on leur donne. » (Farhoud, 1998 : 80) Si seule-
ment Dounia pouvait apprendre la/les langues du pays, elle pourrait sor-
tir de son isolement. Elle doit compter sur ses enfants pour communi-
quer avec les autres. Elle est incapable de s’assimiler à la société et elle est
« …tenu[e] à l’écart ». (Kristeva, 1988 : 34) La langue est une barrière
non seulement avec les autres mais aussi avec ses enfants et ses petits-
enfants : à mesure qu’ils s’adaptent au nouveau pays et apprennent la/les
langues du pays, ils s’éloignent d’elle. Dounia comprend bien que « les
études établissent une distance entre les parents et les enfants. »
(Farhoud, 1998 : 25) car elle ne parle pas les mêmes mots que sa fille
Myriam. Faire la cuisine devient une façon de communiquer avec sa fa-
mille. Elle exprime son amour pour ses petits-enfants en leur préparant
des plats de son pays natal : « mes mots sont les branches de persil que je
lave… » (Farhoud, 1998 : 14) « Cuisine et nourriture sont la langue d’ori-
gine, une langue méditerranéenne avec ses feuilles de vigne et de chou
roulées, ses poivrons et courgettes farcis. » (Montandon, 2006 : 85)
On parlait déjà français ou anglais au Liban dans la famille Lkhou-
loud, mais au Québec le père exige que ses enfants parlent l’arabe : « Ici,
il a viré boutte pour boutte comme ils disent, c’était l’arabe, juste l’arabe,
rien que l’arabe. » (Farhoud, 2005 : 30) La langue qui d’une part est la clé
du pays d’accueil est également le moyen de garder contact avec le pays
50 ARZU ETENSEL ILDEM

abandonné. Le père Lkhouloud « pas plus croyant qu’il ne faut »


(Farhoud, 2005 : 40) n’envoie pas ses enfants à l’école coranique. Pour-
tant il est primordial pour les parents libanais de faire passer les principes
éthiques de leur culture d’origine aux générations qui vont vivre dans le
pays d’accueil. Le métissage commence à partir du moment où les en-
fants peuvent établir un équilibre entre les usages d’ici et les normes de
là-bas. L’absence de cet équilibre risque d’amener le reniement d’une des
cultures ou l’aliénation.

Verrouille ta porte et fais confiance à ton voisin

Pour les immigrés qui ne connaissent pas le pays les voisins sont par-
fois un premier contact. Dounia a apprécié l’aide de la famille québécoise
lors de leur première année au Canada. Les observations du voisin de la
famille Lkhouloud servent d’introduction au roman Le Fou d’Omar. Lu-
cien Laflamme est ouvert aux nouvelles cultures et accepte la pluricultu-
ralité qu’il observe dans son quartier. L’approche dénuée de racisme de
Laflamme ne facilite pourtant pas la communication avec les immigrés.
Bien qu’ils ne lui adressent jamais la parole, Laflamme sait « qu’ils parlent
[sa] langue » (Farhoud, 2005 : 13) Un jour, il a surpris le français désuet
de Madame Lkhouloud. Laflamme remarque que les Lkhouloud ne res-
semblent pas à des Arabes « qui sont causeurs, hospitaliers et bavards »,
mais il est vrai que « depuis le 11 septembre leur image a pris une sé-
rieuse débarque, il faut dire qu’on les sent plus craintifs, sur leurs gardes.
Etre un jeune Arabe en ce moment, ce n’est pas une sinécure. »
(Farhoud, 2005 : 140) Laflamme réfléchit sur les idées reçues dans la so-
ciété québécoise. Quand un étranger vide son sac en plastique rempli de
déchets près de la porte d’entrée d’un immeuble, le Québécois est cho-
qué et il condamne l’ensemble des étrangers. « Quand c’est un voisin
francophone qui fait la même chose, on dit qu’il est mal élevé. »
(Farhoud, 2005 : 130) Le prétendu « clash » des civilisations ne fait pas
partie du quotidien de Lucien Laflamme. « Au début on voit tout ce que
n’est pas pareil, ce qui nous différencie de l’autre, et peu à peu, c’est la
ressemblance qu’on découvre. » (Farhoud, 2005 : 130)

Laisse ton mal dans ton cœur et souffre en silence ; le mal dévoilé
n’est que scandale et déshonneur

Dounia est analphabète. Son père qui était un homme lettré n’a pas
jugé sa fille digne de recevoir une éducation. Dounia souffre de son igno-
De Beyrouth à Montréal, Abla Farhoud 51

rance, elle a honte de ne connaître que quelques mots de français et


d’anglais à 75 ans. « Un prisonnier qui sait lire et écrire n’est pas en pri-
son » (Farhoud, 1998 : 30) tandis qu’elle, elle est enfermée dans les li-
mites qu’on lui a imposées. Avant de souffrir de l’émigration Dounia
était déjà la victime du système patriarcal de son pays où les femmes sont
confinées dans leur rôle séculaire de mères de famille dévouées et effa-
cées. « […] pour le pouvoir patriarcal, le bonheur des femmes est syno-
nyme de devoir où même la pensée d’un bonheur autre doit être oubliée.
Dès qu’elles deviennent femmes, les filles apprennent le silence. » (Le-
quin. 2004) Projetée au Québec par son destin Dounia aurait-elle été
heureuse si elle était restée dans son pays natal ? L’humiliation que son
mari lui a infligée devant son père a été le plus grand traumatisme de sa
vie « J’ai honte… Depuis cinquante années, j’ai honte. Même d’y penser,
j’ai honte. » (Farhoud, 1998 : 147) Elle s’en est voulu de ne pas avoir ré-
sisté. Elle s’est fatalement laissé dominer par son mari. Elle s’est réfugiée
dans le silence et elle s’est consolée en se dédiant à ses enfants. « Elle
trouve une affirmation identitaire au sein de sa famille car son rôle en
tant que mère et sa responsabilité envers autrui lui servent de valorisation
de son moi. » (Maddox, 2005 : 7) Il lui est arrivé de haïr son mari. En fait
elle haïssait le système patriarcal, elle se sentait coupable d’avoir cédé à ce
système et craignait de ne pas pouvoir se justifier auprès de ses filles.
L’émigration n’a fait qu’augmenter le malaise de Dounia. Son malheur
provenait de la marginalisation de la femme dans sa culture d’origine. Les
filles de Dounia échapperont à cette condition grâce à l’éducation
qu’elles recevront au Québec.

Mon âme est tournée vers celle de mon enfant et l’âme de mon en-
fant est de pierre

Dounia souffre pour son fils et par son fils. Abdallah, l’aîné de la fa-
mille, a subi de front les difficultés de l’émigration. On apprend qu’il pré-
sente des troubles psychologiques quand Dounia qui fait le récit de sa vie
à sa fille Myriam, refuse tout d’un coup de parler de lui. Elle reste iné-
branlable. « Souffrir de la souffrance de son propre enfant est sans pa-
reil. » (Farhoud, 1998 : 129) Celui qui n’arrive pas à s’intégrer à son nou-
vel environnement se détache du monde qui l’entoure, et cet état peut
aller jusqu’à l’aliénation mentale. Ce que Dounia ne dit pas à Myriam
c’est qu’un jour « on a entré » Abdallah de force à l’hôpital, et il en est
ressorti plusieurs mois après avec une marque sur le front : fou. S’il était
resté au village tout se serait passé différemment. On aurait dit qu’il
52 ARZU ETENSEL ILDEM

n’était pas commode, qu’il était spécial mais certainement pas qu’il était
fou. « J’ai souhaité ta mort, mon enfant, comme j’ai souhaité la mienne.
[…] Tous les deux, nous avons été cassés, quelque part, sur le trajet de
nos vies. » (Farhoud, 1998 : 143) On dit au Liban qu’un arbre trop sou-
vent transplanté donne rarement des fruits à planter. L’immigration a
détruit l’esprit, l’essence d’Abdallah et à travers lui le bien-être, le bon-
heur de sa mère.
La problématique de l’aliénation est au centre du dernier roman
d’Abla Farhoud. Radwan, le fils aîné de la famille Lkhouloud, a des pé-
riodes de folies pendant lesquelles on l’enferme dans un asile. Il en res-
sort chaque fois plus brisé et plus instable. Radwan se réfugie au sein de
sa famille. Après la mort de sa mère, son père veille sur lui avec dévoue-
ment. Radwan est la voix principale du roman et s’exprime dans un style
saccadé qui témoigne de son état mental. Parfois il dit des choses qui
n’ont pas de sens : « My father is dead and I’m not. Ça me fait rire. En
disant not, je vois nut. I’m a nut, you’re a nut. » (Farhoud, 2005 : 30) De
même qu’il est perdu entre sa culture arabe et sa culture québécoise,
Radwan va et vient entre l’anglais et le français, entre l’Amérique et le
Canada. « Americans are great, God is an American et les Arabes sont
des enfants de chienne et des pourris. » (Farhoud, 2005 : 26) Radwan
souffre d’être « un étranger et un musulman parmi les chrétiens »
(Farhoud, 2005 : 36), l’exil a fait de lui un être déraciné. « On a complè-
tement intégré cette espèce de honte et de malaise d’être ce qu’on est. Au
lieu de s’intégrer, au moins de s’adapter à notre nouvelle vie, on a intégré
le sentiment d’être jamais à la bonne place au bon moment. » (Farhoud,
2005 : 36) L’échec de l’intégration, de l’adaptation peut coûter la santé
mentale, pour peu qu’un émigré ait une sensibilité à fleur de peau. Une
femme peut se refaire des racines à l’aide de ses enfants comme les sœurs
de Radwan, mais un jeune homme est plus vulnérable, plus démuni.
Rawi, le frère de Radwan, vit son aliénation d’une façon différente : il
a renié ses origines. Rawi a fui sa famille et s’est forgé une nouvelle iden-
tité. Il veut faire partie du « mainstream ». « Une minorité se sent tou-
jours visible, surtout à ses propres yeux. Même si parfois la majorité
semblait oublier que nous venions d’ailleurs […] nous-mêmes, nous
n’arrivions presque jamais à l’oublier. » (Farhoud, 2005 : 102) Pour Rawi
l’oubli passait par le refus : il a rejeté sa culture. Rawi Omar est devenu
Pierre Luc Duranceau, écrivain québécois. Dans ses romans, il ne parle
jamais de lui-même. Pendant les interviews qu’il donne, il évite soigneu-
sement les questions personnelles. Le déni de l’identité est une réponse
au rejet de la culture d’accueil. Pendant son adolescence, Rawi s’est éloi-
De Beyrouth à Montréal, Abla Farhoud 53

gné de son identité culturelle. Dans son pays d’accueil le profilage racial
était remis à la mode. Arabes, musulmans, « tous potentiellement terro-
ristes. » (Farhoud, 2005 : 123) L’islamophobie qui est devenue une para-
noïa héritée des Américains aura empêché les immigrés d’assumer leur
identité culturelle.
Face à l’aliénation ou au reniement, l’écriture se présente comme une
voie de secours. Dounia aurait voulu écrire ses tourments. Myriam es-
sayera de le faire pour elle. Le Bonheur a la queue glissante est peut-être le
livre écrit par Myriam au nom de sa mère. Radwan lui aussi rêvait d’être
un écrivain « Ecrire tout sur la souffrance de mon père, de ma mère, la
mienne aussi » (Farhoud, 2005 : 32), le titre de son roman serait l’écrivain
fou. Il en veut à son frère Rawi de ne pas écrire sur eux. Il ne peut pas se
reconnaître dans les romans de son frère et il ne les lit pas. Pourtant, il
constate que les immigrés sont à la mode. « Ils appellent ça de l’écriture
migrante, c’est devenu un genre. » (Farhoud, 2005 : 71-72) Un clin d’œil
de l’auteur à ses lecteurs.

Celui qui est né est pris au piège et celui qui meurt se repose

Émigrer c’est vieillir et mourir loin de son pays. « Vieillir en terre loin-
taine c’est vivre dans le déracinement et la mutilation de soi, car avec
cette souvenance on est dans une perte, celle de son identité ». (Montan-
don, 2006 : 81) Dounia accepte de mourir loin de son pays : « Certains
immigrants disent : je voudrais mourir là où je suis né. Moi non. Mon
pays, ce n’est pas le pays de mes ancêtres, ni même le village de mon en-
fance, mon pays c’est là où mes enfants sont heureux. » (Farhoud, 1998 :
22) Son mari est mort avant elle. « Il avait pressenti que vivre sans moi,
c’était entrer dans un territoire inconnu, un nouvel exil. » (Farhoud,
1998 : 158) Plutôt que d’affronter une nouvelle solitude, la mort était
plus souhaitable pour lui. Dounia elle-même attend la mort à la fin du
roman comme un rendez-vous où elle retrouvera son mari dans un bon-
heur qu’ils n’ont pas su découvrir dans la vie réelle.
Le Fou d’Omar se révèle comme le discours funèbre prononcé par
Radwan à la mort de son père. Dès les premières lignes de son mono-
logue, on soupçonne qu’un grand malheur a bouleversé sa vie et cela ne
peut être que la mort de son père qui prenait soin de lui. Maintenant
Radwan doit s’acquitter de son devoir filial et accomplir le rite de
l’enterrement musulman. Il doit laver le corps de son père, l’enrouler
dans son linceul en récitant les prières appropriées et l’enterrer. Mais
comment enterrer un mort quand la terre est totalement invisible ?
54 ARZU ETENSEL ILDEM

Quand tout est couvert de neige ? L’unique solution pour Radwan est
d’enterrer son père dans la neige. Le cadavre préparé selon le rite mu-
sulman rejoint ainsi la neige canadienne. Le père Lkhouloud va reposer
dans son manteau blanc.
Vieillir et mourir loin de la terre natale devient le destin des émigrés.
De plus, ils ne peuvent pas compter sur leurs enfants dans leurs vieux
jours. Dans le pays où ils ont immigré les vieux sont envoyés à l’hospice.
Alain Montandon appelle cela « l’exil dans l’exil. » (Montandon, 2006 :
82) La grande famille, la présence des proches, tout cela n’existe plus. Et
quand ils mourront, ce ne sera pas la terre de leurs ancêtres qui les ac-
cueillera. Ils seront étrangers à jamais. Bientôt oubliés même de leurs
enfants, ils resteront seuls même dans la mort.

Conclusion

Dounia était handicapée par son manque d’éducation et discriminée


par la culture patriarcale de son pays d’origine. L’exil a exacerbé son
malheur. Elle a résisté aux difficultés de l’immigration grâce à l’amour de
ses enfants. Elle qui s’est tue toute la vie a pris la parole pour affirmer sa
présence auprès de ses enfants et assumer la vieillesse et la mort qui sont
inévitables. Le dernier roman d’Abla Farhoud contient un message plus
pessimiste. Entre temps, il y a eu le 11 septembre. Abla Farhoud souligne
l’impact de cet événement sur la communauté d’origine arabo-
musulmane des États-Unis et du Canada. Quand le jeune émigré refuse
le métissage, il souffre jusqu’à l’aliénation mentale, c’est le cas de Rad-
wan. Quand il accepte la transculture, il est amené à renier sa propre ori-
gine comme le fait Rawi. L’exil et la migrance sont présentés dans ces
romans comme une expérience pénible qui entraîne la solitude ;
l’aliénation qui est une forme extrême de marginalisation, guette le mi-
grant.

Université d’Ankara
De Beyrouth à Montréal, Abla Farhoud 55

Bibliographie

FARHOUD, Abla. Le Fou d’Omar. Montréal : VLB, 2005.


――. Le Bonheur a la queue glissante. Montréal : L’Hexagone, 1998.
KRISTEVA, Julia. Étrangers à nous-mêmes. Paris : Fayard, 1988.
LEQUIN, Lucie. « Abla Farhoud et la fragilité du bonheur ». Rocky
Mountain E-Review of Language and Literature, 58/1 (2004).
MADDOX, Kelly-Anne. « ‘Mon pays c’est mes enfants et mes petits-
enfants’ : exils et transcendance dans Le Bonheur a la queue glissante
d’Abla Farhoud ». Voix plurielles, 22 (2005) : 2-11.
MOISAN, Clément & HILDEBRAND Renate. Les Étrangers du dedans.
Québec : Editions Nota Bene, 2001.
MONTANDON, Alain. « Abla Farhoud : portrait d’une Libanaise en
exil ». Neohelicon, 33 (2006) : 81-90.
De l’errance géographique au nomadisme
littéraire : le cas de Vénus Khoury-Ghata

Ilaria Vitali

« Je suis libanaise et française à la fois. J’ai passé autant d’années au


Liban, autant d’années en France. Je vais d’une langue à une autre, d’un
pays à un autre. Je suis mère de deux enfants français et de deux enfants
arabes, d’une chatte blanche et d’une chatte noire. J’écris de la poésie, des
romans ; je raconte des histoires dans ma poésie et j’écris de la poésie à
travers mes romans. Donc, tout est double dans mon écriture, dans ma
vie »1.
Ces propos de Vénus Khoury-Ghata nous conduisent directement au
cœur de son œuvre, caractérisée par la dichotomie linguistique entre
l’arabe maternel et le français acquis, ainsi que par la coprésence de deux
imaginaires culturels, de deux pays, de deux genres littéraires différents.
Quoique marquée profondément par la dualité, l’œuvre de Khoury-
Ghata constitue une tentative de dépasser toute frontière par un par-
cours erratique qui ne se réduit pas au déplacement géographique, mais
qui devient principe esthétique, enjeu linguistique et littéraire. Cette étude
cherche à tracer l’évolution de cette œuvre nomade, en suivant les pas de
l’écrivaine qui dessinent sa topographie géo-littéraire. Pour commencer
ce voyage, quelques éléments biographiques sont un préalable essentiel,
l’œuvre de Vénus Khoury-Ghata étant imprégnée de souvenirs person-
nels ; nous verrons ensuite de quelle manière l’écrivaine parvient à trans-
poser ces éléments primordiaux aux niveaux stylistique et langagier.

Lignes de faille

La vie de Vénus Khoury-Ghata est marquée par les fractures. Née au


Liban en 1937, elle le quitte pour Paris en 1972, pour suivre son deu-
xième mari, Jean Ghata, médecin et chercheur reconnu, qui décède

1 Vénus Khoury-Ghata. « Il m’a fallu quitter un mari et un pays pour me sentir libre de

parler ». L’Internaute magazine, 12 octobre 2007. http://www.linternaute.com/sortir/livre


/auteurs/interview/venus-khoury-ghata/venus-khoury-ghata-interview-lecteur.shtml,
consulté le 28 mars 2011.
58 ILARIA VITALI

quelques années après, la laissant seule en France, un pays dans lequel


elle ne cesse de se sentir, comme elle l’avoue dans plusieurs ouvrages,
une étrangère2. Avant le départ pour la France, l’enfance libanaise de
l’écrivaine est vécue dans la dualité. « Je suis née entre prairies et bitume :
les hivers à Beyrouth, les vacances d’été à Bcharré, village de ma mère,
dans la montagne du Liban-Nord ». (Khoury-Ghata, 1993 : 95) Bcharré,
village natal de Khalil Gibran dont les échos se font entendre de temps à
autre, constitue un pôle majeur dans l’œuvre de Khoury-Ghata ; l’autre
pivot libanais est constitué par Beyrouth, terne prison après la liberté
estivale, royaume du père de l’écrivaine, militaire de carrière, qui exerçait
une discipline de fer sur sa famille. « Interdit d’écouter de la musique,
interdit de chanter, de danser, de lire des livres en dehors des manuels
scolaires. » (Khoury-Ghata, 1993 : 97). Peu à peu, ce père tyran, appelé
secrètement par ses enfants « l’Ogre », fera sombrer la famille dans la
folie, et deviendra, dans l’œuvre de Khoury Ghata, le symbole de tout un
pays en train de précipiter dans la guerre civile3. Cette première opposi-
tion entre Bcharré, terre natale de la mère et de Gibran, et Beyrouth, es-
pace carcéral dominé par le père, trace une dichotomie assez violente
entre le maternel et le paternel, et, qui plus est, entre la poésie – et par
extension l’écriture – et son absence la plus radicale.
Pendant l’adolescence, une autre fracture, violente, marque la vie de
l’écrivaine : son frère homosexuel, poète en herbe, exténué par les inter-
dictions du père qui lui défend d’écrire ses vers, sombre dans la drogue.
Le père prend alors une décision extrême : il le fait interner dans un hô-
pital psychiatrique, où il subit des électrochocs, puis une lobotomie, qui
le réduisent à l’état de larve4. C’est à cette époque, sur le silence du frère,
sur ses cahiers et avec son stylo, que Vénus Khoury-Ghata commence à
écrire.
Cette sorte de mythe fondateur, sans cesse repris et réélaboré dans la
machine poétique et narrative, est à l’origine de l’aventure scripturaire de
Vénus Khoury-Ghata5. Face à l’hospitalisation du frère et aux interdits

2 Elle le confirme, entre autres, dans le roman La Maison aux orties, paru en 2006, en

s’adressant à son mari après sa mort : « Tu m’emmènes dans ce pays puis tu le quittes. J’y
suis une étrangère ». (Khoury-Ghata, 2006 : 38).
3 « La cruauté d’un père très autoritaire conduit toute la famille au chaos et à la folie, tout

comme la guerre qui fait rage à l’extérieur » (Accad, 2006 : 35).


4 Vénus Khoury-Ghata raconte son histoire, entre autres, dans le roman Une maison aux

bords des larmes (1998).


5 Elle reproduira d’ailleurs ce même rituel juste avant la mort de son mari, pendant son

hospitalisation. « J’écrivais dans ta chambre, allongée sur ton lit, emmitouflée dans ta
De l’errance géographique au nomadisme littéraire : Vénus Khoury-Ghata 59

paternels, l’écriture devient pour elle pharmakon : médicament et poison à


la fois, elle soigne tout en révélant des cicatrices jamais guéries. Au
drame familial commence à faire écho le drame collectif du Liban, qui
emmènera l’écrivaine à choisir, entre autres, la voie de l’exil parisien.
Vénus Khoury-Ghata est aujourd’hui l’auteur d’une œuvre assez vaste
et polyédrique, dans laquelle les éléments biographiques s’imbriquent et
s’enchâssent sans arrêt. L’internement du frère poète, le joug paternel,
puis le déchirement de l’émigration, la mort de Jean Ghata, la mort col-
lective du peuple libanais noyé dans la guerre civile : tous ces événements
sortent du tissu autobiographique pour constituer les pierres d’angle de
nombreux ouvrages de l’écrivaine. Dès le début, son écriture paraît mar-
quée, tout comme sa vie, par une sorte de dualité. Son travail artistique
marche d’ailleurs comme un moteur à deux temps : l’auteur commence
par la rédaction d’un poème, puis un roman, portant sur les mêmes
thèmes, s’ensuit. C’est le cas, par exemple, du poème Orties (publié en
2004) et du roman La Maison aux orties (paru en 2006), que nous retrou-
verons dans la suite de cette étude. Cette schizophrénie scripturaire n’est
pas anodine. Comme le rappelle une autre écrivaine émigrée, la vietna-
mienne Linda Lê, « La révolution de soi commence avec le désir d’être
dualiste, […] toute vie est doublement vie […]. Écrire, c’est saisir la
chance de devenir sphinx, centaure, sirène, licorne – autant de figures
composites. Car le besoin d’écrire ne naît pas de la joie du trop plein,
mais d’un irréparable sentiment d’incomplétude. » (Lê, 2005 : 146). Ce
sentiment dichotomique ne doit pourtant pas être lu comme la volonté
de construire une œuvre à classes étanches, car si le parcours de Vénus
Khoury-Ghata est bâti sur une frontière entre deux langues et deux pays
différents, son œuvre constitue une tentative de transgresser et de sub-
vertir les démarcations géographiques et symboliques.

Les trois marques de l’exil

Khoury-Ghata a su exploiter son exil parisien comme un véritable la-


boratoire scripturaire. L’écrivaine a commencé sa carrière à Beyrouth,
comme journaliste, en arabe, mais ce n’est qu’en France, et à travers la
langue française, qu’elle est devenue l’écrivaine que nous connaissons
aujourd’hui. Elle semble d’ailleurs occuper une place à part si l’on consi-

robe de chambre blanche, avec ton stylo sur le cahier que tu avais emporté avec toi pour
écrire tes conférences » (Khoury-Ghata, 2006 : 60).
60 ILARIA VITALI

dère les autres écrivains libanais francophones, qui ne connaissent sou-


vent l’arabe que de manière superficielle.
Le mot « exil », appliqué à Vénus Khoury-Ghata, serait inapproprié si
on l’entend dans le sens de « bannissement », car l’écrivaine n’a jamais été
expulsée de son pays ; il convient alors de parler d’un « exil volontaire »6,
motivé par des raisons personnelles – le mariage avec le médecin Jean
Ghata – aussi bien que sociales et politiques – les germes de la guerre
civile libanaise. Si l’on observe de plus près cet exil, trois sont les élé-
ments majeurs qui le caractérisent : il est occidental, féminin, et il est
marqué par l’arabité de l’écrivaine.
La place particulière qu’occupe Khoury-Ghata par rapport aux écri-
vains libanais invite à la mettre en relation avec d’autres auteurs franco-
phones arabes de la Méditerranée, notamment les Maghrébins. En ce
sens, les mots de Mohamed Dib dans L’Arbre à dires permettent de
mieux saisir la portée de la première facette de l’exil citée plus haut, à
savoir son côté « occidental ». Dans son ouvrage, Dib affirmait, en effet,
qu’il n’y a d’exil qu’occidental pour les Arabes, car la racine trilitère con-
sonantique (gh-r-b) qui caractérise le mot ghurba (séparation, rupture,
exil) est la même qui indique l’Occident, al Maghreb :

Ainsi l’idée d’exil pour nous, du point de vue sémantique, se trouve


indissolublement liée à l’idée d’Occident. Aller (ou vivre) en exil re-
vient à dire : aller (ou vivre) en terre d’Occident. […] Quand bien
même l’exil nous conduirait vers l’Est, il se situerait pour nous, lin-
guistiquement parlant, à l’Ouest. Dans le substrat verbal et par consé-
quent mental […] il n’y a ainsi d’exil qu’occidental. (Dib, 1998 : 58-
59)7

Depuis son exil occidental, Vénus Khoury-Ghata ne se limite pas à


observer l’autre rive de la Méditerranée, elle la rejoint par son écriture, à
travers quantité de « manœuvres » linguistiques et stylistiques que nous
verrons par la suite.
Remarquons pour l’instant qu’au-delà d’être occidental, l’exil de Vé-
nus Khoury-Ghata est aussi un exil au féminin. En ce sens, son écriture
est doublement une écriture de l’ex-patriation, si on entend par le mot

6 Pour une réflexion sur les sens différents que le terme « exil » peut recouvrir, je renvoie

à Edward Saïd, Reflexions on exile (2001).


7 Et encore : « le substantif gharib et le verbe gharaba. Si le premier désigne concurrem-

ment l’étranger et l’exilé, le second a pour sens : aller vivre à l’Ouest, en Occident, autre-
ment dit s’exiler, s’expatrier ». (Dib, 1998 : 58-59).
De l’errance géographique au nomadisme littéraire : Vénus Khoury-Ghata 61

patrie « le lieu du paternel, du legs premier » (Chikhi, 2006 : 9). Une écri-
ture de déterritorialisation, donc, de déstabilisation, de de(con)struction
de l’ordre imposé par le père. Car si Khoury-Ghata écrit sur le silence de
son frère, elle écrit aussi contre le silence exigé par son père, puis par son
premier mari, épousé dans la hâte de quitter la maison paternelle,
d’échapper à l’Ogre. « Un mari autoritaire succéda au père autoritaire.
Homme puissant, commandant des milliers d’employés, il devait me
considérer comme une employée de plus pour me soumettre à ses dik-
tats. » (Khoury-Ghata, 2003 : 63)
On a beaucoup glosé sur la spécificité de l’écriture féminine et ce
n’est pas le but de cette étude d’entrer dans ce débat, je me limite pour-
tant à relever qu’un timbre féminin très fort caractérise l’œuvre de Khou-
ry-Ghata. Chez elle, on trouve, entre autres, une comparaison systéma-
tique de l’écriture aux arts « domestiques » légués par la mère (la cuisine,
le ménage…), et ces éléments, lus à la lumière de l’ex-patriation, acquiè-
rent une valeur ultérieure.8 L’écriture de Vénus Khoury-Ghata, écrivaine
et migrante, est donc « une parole » doublement « déplacée », pour em-
prunter les termes employés par Charles Bonn pour indiquer les écritures
migrantes (Bonn, 2004).
Si l’exil de Khoury-Ghata est celui d’une femme, il ne faut pas oublier
qu’il est aussi celui d’une femme arabe née dans les années trente, qui
choisit de traverser les frontières, d’être hors des cadres fixés par la tradi-
tion. Comme l’affirme une autre écrivaine francophone et méditerra-
néenne, la tunisienne Fawzia Zouari, la femme dans la culture arabe est
perçue, peut-être plus qu’ailleurs, comme « vecteur par excellence d’iden-
tité, creuset de mémoire, palimpseste des traditions, gardienne sacrée des
mythes et des superstitions » (Zouari, 1996 : 41). En choisissant de fran-
chir le seuil, de s’éloigner de son monde, la femme arabe est doublement
dehors. « Dehors » continue Zouari « parce que sortie des frontières géo-
graphiques et séculaires d’une tradition qui enfermait le champ de [s]on
existence dans les limites du ‘dedans’ ; dehors pour la seconde fois, en
franchissant le seuil d’une autre culture ; […] dehors, tout près du délit,
depuis le jour où [elle a] choisi d’écrire dans la langue d’une autre mère
que la [s]ienne, dans la langue de l’étrangère. » (Zouari, 1996 : 41-42).
L’acte d’émigrer se charge donc, en ce sens, d’une coloration trans-
gressive, presque subversive. Et pourtant, en tant que creuset de mé-
moire et gardienne des mythes, la femme arabe évoque aussi d’autres

8Voir à ce sujet le numéro thématique de la revue Francofonia, consacrée aux écrivaines


migrantes de langue française (n° 58, 2010).
62 ILARIA VITALI

images symboliques que Khoury-Ghata est prête à assumer dans son exil.
Notamment celle de la conteuse, de la porteuse d’histoires, incarnée par
l’image de la narratrice orientale par excellence : Shéhérazade. L’évoca-
tion de la sultane des aubes ne se réduit pas, chez l’écrivaine, à la repré-
sentation d’un Orient « de pacotille » au goût exotique ou orientaliste,
bien au contraire. De concert avec d’autres écrivains de la Méditerranée
arabe, Khoury-Ghata conçoit Shéhérazade à un niveau « hautement
théorique » (Khatibi, 1992), et son image investit la conception même de
l’œuvre littéraire. Shéhérazade représente la théorie fastueuse du récit, le
principe du conte comme séduction absolue, principe de la littérature
tout court. « Le principe littéraire le plus fondamental de tous les
temps, » affirme Tahar Ben Jelloun « c’est celui des Mille et une nuits. Ra-
conte-moi une histoire ou je te tue... Nous sommes condamnés à racon-
ter des histoires sous peine de disparition ». (Ben Jelloun, 1995 : 107).
Topos à facettes multiples, la « bibliothèque virtuelle » de Shéhérazade
est un récipient, un réservoir presque illimité d’histoires qui a séduit
nombre d’écrivains selon les époques et les pays, de Galland à Borges, en
passant par Calvino9. Au tournant du nouveau millénaire, Khoury-Ghata
joue elle aussi avec ces histoires, qu’elle plie à son discours, en multi-
pliant dans ses ouvrages les contes flamboyants, les anecdotes savoureux,
en enchâssant jusqu’au vertige des récits différents, peut-être pour rem-
plir par un trop plein « l’irréparable sentiment d’incomplétude » dont
parlait Linda Lê. Le but de l’écrivaine migrante semble celui de multiplier
les prises de vue sur l’Orient d’hier pour éclairer l’Orient d’aujourd’hui,
et qui plus est, pour le faire dialoguer avec l’Occident10. Par ses multiples
pratiques de décalage et de décentrement, elle semble d’ailleurs vouloir
échapper à une sorte d’« assignation à résidence » qu’elle soit géogra-
phique, sexuée ou identitaire.

9 De nombreuses études ont été consacrées à l’influence des Mille et une nuits dans la litté-

rature mondiale. Je me limite à citer ici Chaulet-Achour, Christane (éds.), Les 1001 Nuits
et l’imaginaire du XXe siècle, Paris : L’Harmattan, 2004 et Chraïbi, Aboubakr (éds.), Les Mille
et une nuits en partage, Paris : Actes Sud, 2004.
10 Elle a d’ailleurs affirmé, à plusieurs reprises, qu’il lui faut toujours « passer par

l’Orient » pour écrire ; elle serait, dit-elle, incapable de mettre en scène une histoire « pu-
rement française ». Voir, entre autres, l’entretien paru dans L’Internaute magazine le 12
octobre 2007.
De l’errance géographique au nomadisme littéraire : Vénus Khoury-Ghata 63

Nomadisme littéraire et surconscience linguistique : reconstruc-


tion d’une topographie géo-littéraire

En s’approchant de l’œuvre de Khoury-Ghata, le lecteur se trouve


vite impliqué dans des pérégrinations multiples, qui ont comme balises
symboliques Paris et Beyrouth. À ce cheminement du regard entre le
pays d’origine et le pays d’accueil, Vénus Khoury-Ghata a d’ailleurs don-
né un nom, celui de nomadisme littéraire :

Née entre deux langues qui n’ont aucune parenté entre elles, si diffé-
rentes que le beau dans l’une peut ne pas l’être dans l’autre, je fais du
nomadisme comme d’autres accomplissent leur périple quotidien
entre leur domicile et leur lieu de travail. L’arabe : ma maison. Le
français : mon lieu de travail. (Khoury-Ghata, 2008 : 17)

Ce terme, nomadisme, se charge de résonnances multiples : on pense


tout de suite à la « pensée nomade » théorisée par Deleuze et Guattari
dans Mille Plateaux : capitalisme et schizophrénie (1980), et qui a été appliquée
aux domaines les plus divers. On pense aussi à l’identité erratique et à la
poétique de la relation d’Édouard Glissant, ou encore à la nomadologie
philosophique de Rosi Braidotti, entendue non pas comme une simple,
voire banale, exaltation de l’errance, mais comme une critique et un dé-
passement des conceptions ethnocentriques de l’« identité à racine
unique » dont parle également Glissant.
Dans le cas de Vénus Khoury-Ghata, le nomadisme redonne un sens
plein à la condition de l’émigré, condition souvent interprétée de manière
déformée ou réductrice. L’espace exilique, conçu dans l’imaginaire cou-
rant comme lieu de douleur, de perte et de déchirement, se charge au
contraire, chez Vénus Khoury-Ghata, d’un côté libérateur, productif et
fécond. C’est l’écrivaine elle-même qui l’avoue : « Vivant au Liban,
j’aurais fait des enfants, et me serais abritée dans les caves pour me pro-
téger des bombardements. Je n’aurais pas écrit. Je n’aurais pas ajouté une
voix, la mienne, à la francophonie. » (Khoury-Ghata, 2006 : 165)
Le drame de l’émigration est ainsi atténué, nuancé par une mise en re-
lief de l’expérience scripturale ; le dépaysement devient nécessaire à
l’écriture. D’ailleurs, une autre écrivaine libanaise et migrante, Abla Fa-
hroud, l’a dit : « toute écriture est un trajet vers l’inconnu donc, toute
vraie écriture est migrante. » (Fahroud, 2000 : 54). De quelle manière
Vénus Khoury-Ghata parvient donc à réaliser, à moduler sa propre
« écriture migrante », voire son « nomadisme littéraire » ?
64 ILARIA VITALI

L’expérience de l’émigration se transmet d’abord dans son œuvre par


des stratégies langagières spécifiques, notamment par le développement
de ce que Lise Gauvin appelle surconscience linguistique. « Si chaque écrivain
doit jusqu’à un certain point réinventer la langue, la situation des écri-
vains francophones […] a ceci d’exemplaire que le français n’est pas pour
eux un acquis mais plutôt le lieu et l’occasion de constantes mutations et
modifications. » (Gauvin, 1997 : 5). Tout écrivain francophone est donc
obligé de « penser » la langue.
Cette surconscience linguistique prend des formes particulières chez
Vénus Khoury-Ghata, jusqu’à devenir ce qu’elle nomme strabisme lan-
gagier : « Quand j’écris, ma tête est pleine de phrases arabes. Je veux les
transporter en français et je bute sur une sorte de frontière. La langue
arabe permet l’émotion, elle est riche en métaphores tandis que le fran-
çais est beaucoup plus retenu. C’est comme si je payais une taxe. Je suis
atteinte de strabisme : je ne perds jamais de vue les deux langues. »11
Cette « maladie du regard » se révèle extrêmement productive du
point de vue littéraire. L’écrivaine corrige en effet sa « pathologie » en
faisant dialoguer ses deux imaginaires culturels et linguistiques, et plus
précisément en faisant filtrer l’arabe dans le français. Cette migration
langagière se transmet alors dans l’espace scripturaire par des stratégies
tel le code-switching, à savoir l’alternance intraphrasique de mots allogènes,
issus de la langue maternelle. Au niveau lexical, on remarque la présence
de plusieurs arabismes, car, comme l’affirme Khoury-Ghata : « L’arbre
pour moi est plus arbre, plus feuillu quand il s’appelle Chajarat. La tris-
tesse est plus intense quand elle s’appelle Hozn. La mer plus vaste quand
elle s’appelle Bahr. » (Khoury-Ghata, 2008 : 18) L’alternance codique est
toujours signalée par l’italique, comme pour souligner, une fois de plus,
l’impossibilité d’une fusion totale entre les deux langues : les mots arabes,
ces empreintes originaires, sont les marques qui restent après le voyage
transfrontalier de l’écrivaine nomade ; elles sont la fameuse « taxe » à
payer dont parle, à plusieurs reprises, l’auteur12. Au niveau syntactique,
on entend aussi le désir de Khoury-Ghata de mettre au diapason des
imaginaires prosodiques différents, avec des rythmes différents, la volon-

11 Khoury-Ghata, Vénus. « Il m’a fallu quitter un mari et un pays pour me sentir libre de

parler ». L’Internaute magazine, 12 octobre 2007. http://www.linternaute.com/sortir/livre/


auteurs/interview/venus-khoury-ghata/venus-khoury-ghata-interview-lecteur.shtml,
consulté le 28 mars 2011.
12 « Face à la page blanche, je paie un impôt pour franchir les frontières entre ces deux

langues, étant donné que je continue à penser en arabe et à écrire en français ». (Khoury-
Ghata, 2006 : 164).
De l’errance géographique au nomadisme littéraire : Vénus Khoury-Ghata 65

té de faire adhérer « les tournures de l’arabe à la phrase française, la pen-


sée arabe ample, vagabonde, serrée pour pouvoir être aux normes de la
phrase française connue par sa sobriété. » (Khoury-Ghata, 2008 : 17)
La langue d’adoption devient ainsi un prisme qui diffracte la langue
maternelle, tout en en démultipliant les sens dans un court-circuit poé-
tique. L’imbrication des mots arabes dans le tissu linguistique français,
tout comme la recherche d’un rythme arabe dans la prose ou dans la
poésie, produit donc un dépaysement productif, qui permet de dépasser
la dichotomie linguistique et identitaire en créant une sorte d’écriture
stéréophonique ; le texte même est mis en mouvement, en voyage, « en
transhumance ». D’ailleurs, d’après Audrey Lasserre et Anne Simon
(2008) c’est cela le but du nomade, qui :

ne se meut pas pour le simple plaisir du voyage et du dépaysement


sans risque. […] le nomade a un but, la fructification (du bétail, de lui-
même), sa vie se trace d’un point de départ à un point d’arrivée, qui
échangent leurs statuts sur le(s) chemin(s) du retour. Son corps va et
vient, réinventant sans cesse son itinéraire en fonction des aléas cli-
matiques, géographiques, politiques ou personnels rencontrés. (Las-
serre & Simon, 2008 : 14)

Chez Khoury-Ghata, l’itinéraire changeant entre pays d’origine et


pays d’accueil est un cheminement sans cesse réinventé entre l’Orient et
l’Occident, entre deux rives spatiales et symboliques de la Méditerranée,
qui se réalise par un savant tressage linguistique : « De roman en roman
et de recueil de poèmes en recueil, j’essaie de planter dans la langue fran-
çaise les ferments de la langue arabe, réunissant l’excessif et l’austère, le
vague et le précis, donnant à mon écriture le souffle de ce vent propre au
désert : le Khmasin. » (Khoury-Ghata, 2008 : 17) Dans son écriture, Vénus
Khoury-Ghata semble rejoindre une fois encore la tunisienne Fawzia
Zouari, qui a affirmé : « J’écris avec le souvenir d’une langue première et
le projet d’une langue seconde ». (Zouari, 1996 : 131)
Un autre outil, précieux, vient aider le « strabisme linguistique » de
l’auteur, à savoir la pratique de la traduction. Dans l’œuvre de l’écrivaine
ressort en effet – et d’une façon très nette – son expérience de traduc-
trice.13 Le strabisme est donc « soigné » par un travail de l’écriture qui
s’apparente, de plus en plus, à celui de la traduction :

13 Elle a traduit, entre autres, l’œuvre d’Adonis pour les éditions Mercure de France.
66 ILARIA VITALI

J’écris comme on traduit.


En tant que traductrice de mes pensées et de celles de nombreux
poètes arabes, je dirais que ma langue maternelle est trop riche pour
l’accorder au français trop cérébral. Je dois faire des combines, cher-
cher des équivalences aux mots dont j’ai la nostalgie. Le français que
j’écris porte les marques de tous les écarts que je n’ai pas pu surmon-
ter. (Khoury-Ghata, 2006 : 165)

À ces stratégies linguistiques, l’écrivaine ajoute un dernier outil stylis-


tique, la métafiction, grâce à laquelle elle arrive à superposer le Liban et la
France, aussi bien que le passé et le présent, le niveau de la fiction et ce-
lui du réel. Elle parvient ainsi à faire dialoguer des cultures et des civilisa-
tions diverses, tout en mettant en avant une renégociation des rôles dans
les rapports de force entre auteur et lecteur. La métalepse, pour emprunter
les termes de Genette, à savoir l’apparition de l’auteur dans le tissu de sa
propre fiction, transporte en effet le lecteur de la page écrite à ce qui
l’entoure : dans les ouvrages de Vénus Khoury-Ghata, nous voyons sou-
vent l’écrivaine assise à son bureau parisien, en train d’écrire l’histoire qui
se construit littéralement sous les yeux du lecteur. Cette pratique est ex-
ploitée foncièrement, par exemple, dans le poème Orties :

Noircir les pages jusqu’à l’épuisement des mots et surgissement de


ce personnage que je vois pour la première fois
Je ne connais pas son nom
inutile de le lui demander
il ne sait pas écrire
il ne sait parler non plus
il sait seulement qu’il est né du contact de la plume et du papier
[…]
Suspendue au milieu de la page
j’attends un deuxième personnage […]
sa parution ne saurait tarder
c’est visible aux remous qui agitent la ligne
au mouvement de vagues qui la traversent de bout en bout
[…]
Une vieille femme pliée jusqu’au sol arrache à mains nues
l’ortie qui a poussé sur la page puis la lance dans la marge
De l’errance géographique au nomadisme littéraire : Vénus Khoury-Ghata 67

elle s’arrête pour me crier qu’elle était ma mère (Khoury-Ghata,


2004 : 16-18)14

Par ce mouvement métatextuel, l’écrivaine ne se contente plus d’évo-


quer son passé libanais, mais le met en rapport constant avec son présent
d’« émigrée » à Paris. Le résultat est un chassé-croisé complexe, où des
éléments divers – réels ou fictifs, autobiographiques ou historiques,
arabes ou français – sont convoqués sur la scène du texte et y transitent
guidés par l’écrivaine, dans un mouvement constant de décalage et de
décentrement.
C’est grâce à ces stratégies multiples que l’auteur parvient à réaliser
son errance artistique, en dépassant le concept d’émigration géogra-
phique pour atteindre celui de nomadisme littéraire. D’ailleurs, comme
l’affirme une autre écrivaine errante, la vietnamienne Anne Moï, « La
pratique de langues multiples et l’adhésion aux cultures respectives neu-
tralisent le sentiment d’appartenance : on se transforme en étranger uni-
versel. On est soi et l’autre. » (Moï, 2006 : 17)15.
À la croisée des pays et des langues de la Méditerranée, l’œuvre de
Khoury-Ghata se donne à lire aujourd’hui comme une réflexion fonda-
mentale pour appréhender la migration, l’errance qui caractérisent
l’extrême contemporain. La dualité, fruit de « l’irréparable sentiment
d’incomplétude », est dépassée chez elle par la recherche constante d’un
passage, d’une voie qui puisse relier les langues, les rivages géographiques
et symboliques, le niveau de la fiction et celui de la réalité. C’est en cela
que se cache la force du nomadisme littéraire de Vénus Khoury-Ghata,
« étrangère universelle ».

Université de Bologne

14 Pour une analyse des enjeux de la métafiction chez Khoury-Ghata, voir Ilaria Vitali,

(2010).
15 Ces propos d’Anna Moï ne sont pas sans rappeler ceux d’Édouard Glissant qui, dans

Mahagony, par le biais de son alter ego Raphaël Targin, se disait « affecté par le monde » et
se déclarait donc « un malade universel ». (Glissant, 1987 : 41-42).
68 ILARIA VITALI

Bibliographie

ACCAD, Éveline. « La relation de Vénus Khoury-Ghata à l’écriture ». In


BOUSTANI, Carmen & JOUVE, Edmond (éds.). Des femmes et de
l’écriture. Le bassin méditerranéen, Paris : Karthala, 2006 : 31-36.
BEN JELLOUN, Tahar. « Tahar Ben Jelloun. Deux cultures, une littéra-
ture », entretien avec Pierre MAURY. Magazine Littéraire, Paris,
nº 329, 1995 : 107-111.
BONN, Charles. Migrations des identités et des textes entre l’Algérie et la France.
Paris : L’Harmattan, 2004.
BOUSTANI, Carmen. Effets du féminin : variations narratives francophones.
Paris : Karthala, 2003.
CHIKHI, Beïda. Destinées voyageuses. Paris : PUPS, 2006.
CORIO, Alessandro & VITALI, Ilaria (éds.). Expatriées, exilées, no-
mades…, numéro thématique de Francofonia, n. 58, printemps 2010.
DIB, Mohamed. L’Arbre à dires. Paris : Albin Michel, 1998.
FAHROUD, Abla. « Immigrant un jour, immigrant toujours ou com-
ment décoller une étiquette ou se décoller d’une étiquette ». In Anne
DE VAUCHER (éd.), D’autres rêves. Les écritures migrantes au Québec.
Venise : Supernova, 2000 : 45-58.
GAUVIN, Lise. L’Écrivain francophone à la croisée des langues. Paris : Kartha-
la, 1997.
GENETTE, Gérard. Métalepse. De la figure à la fiction. Paris : Seuil, 2004.
GLISSANT, Edouard. Mahagony. Paris : Gallimard, 1987.
KHATIBI, Abdelkébir, De la mille et troisième nuit. In Ombres japonaises.
Montpellier : Fata Morgana, 1992.
KHOURY-GHATA, Vénus. « Les Francophonies ». In International de
l’imaginaire, 21, (Cette langue qu’on appelle le français. L’apport des écrivains
francophones à la langue française). Paris : Babel, 2006.
――. La Maison aux orties. Paris : Actes Sud, 2006.
――. Orties. In Vénus KHOURY-GHATA. Quelle est la nuit parmi les nuits.
Paris : Mercure de France, 2004.
――. « Les larmes de ma mère ». In Nancy HUSTON et Leïla SEBBAR
(éds.). Une enfance ailleurs. 17 écrivains racontent. Paris : Belfond, 1993 :
93-104.
LASSERRE, Audrey et Anne SIMON (éds). Nomadismes des romancières
contemporaines de langue française. Paris : Presses Sorbonne Nouvelle,
2008.
LÊ, Linda. Le Complexe de Caliban. Paris : Christian Bourgois, 2005.
De l’errance géographique au nomadisme littéraire : Vénus Khoury-Ghata 69

MOÏ, Anna. Espéranto, désespéranto. La francophonie sans les Français. Paris :


Gallimard, 2006.
SAÏD, Edward. Reflections on Exile and Other Literary and Cultural Essays.
Londres : Granta Books, 2001.
VERCRUYSSE, Thomas. « Parole de la mère contre symbolisme du
père dans la poésie de Vénus Khoury-Ghata ». In Caroline AN-
DRIOT-SAILLANT (éd.), Paroles, langues et silences en héritage. Cler-
mont-Ferrand : PUBP, 2009 : 469-482.
VITALI, Ilaria. « (Horti)culture de l’exil : errances linguistiques et jardi-
nages littéraires chez Vénus Khoury-Ghata ». In Alessandro CORIO
et Ilaria VITALI (éds). Expatriées, exilées, nomades…, numéro théma-
tique de Francofonia, n. 58, printemps 2010 : 149-163.
ZOUARI, Fawzia. Pour en finir avec Shéhérazade. Tunis : Cérès Éditions,
1996.

Sitographie

Bibliothèque Francophones Multimédia de Limoges, <http ://www.bm-


limoges.fr/espace-auteur/khoury/auteur-biographie.php>, consulté
le 21 octobre 2010.

KHOURY-GHATA, Vénus. « Il m’a fallu quitter un mari et un pays


pour me sentir libre de parler ». L’Internaute magazine, 12 octobre 2007.
<http://www.linternaute.com/sortir/livre/auteurs/interview/venus
-khoury-ghata/venus-khoury-ghata-interview-lecteur.shtml>, consul-
té le 28 mars 2011.
Navigations textuelles des femmes marocaines
dans l’espace méditerranéen :
mémoires, mères, monde

Alison Rice

Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai pu découvrir d’autres


pays, d’autres continents. Oujda est alors devenu un tout petit
point sur le globe, comme un repère qui s’éloigne. Lors de mes
premiers déplacements à l’étranger, j’étais un peu perdue. Mais
l’idée d’apprendre des autres, de partager leurs passions et de pen-
ser qu’une seule vie ne suffira pas pour faire le tour du monde m’a
tout de suite enthousiasmée.
Fatéma Hal

Les femmes d’origine marocaine sont en train de marquer le paysage


littéraire de langue française d’une façon définitive, évoquant dans des
textes riches et hybrides des expériences des femmes dans leur terre na-
tale. Dans ces ouvrages récents, ces écrivaines évoquent des souvenirs
qui remontent aux années précédant la fin du protectorat français au Ma-
roc en 1956, mais elles prennent soin de peindre également la situation
actuelle dans ce même pays « postcolonial », montrant les traces de cette
présence impériale qui perdurent aujourd’hui. Ce que ces publications
dévoilent par rapport au vécu des ancêtres féminines comble un trou de
mémoire important dans l’histoire officielle des faits coloniaux et postco-
loniaux dans cette terre au bord de la Méditerranée. Le travail de ces
écrivaines prend comme point de départ les lieux – et les mouvements –
des femmes au Maroc pour ensuite se concentrer sur l’importance de la
migration dans un sens plus large. Leurs navigations réelles autour du
bassin méditerranéen inspirent des navigations textuelles qui montrent
une profonde sensibilité aux bonheurs ainsi qu’aux difficultés qui carac-
térisent cet espace qui s’ouvre actuellement à des convergences entre
différentes croyances, ethnies et langues qui se rencontrent autour de la
mer.
72 ALISON RICE

Dans son roman Marrakech, lumière d’exil (2003), Rajae Benchemsi met
en scène un retour au pays natal, où la narratrice parle à la première per-
sonne de son rapport aux femmes qui se trouvent dans la ville éponyme.
Elle explique pourquoi elle est venue dans cette ville plutôt que dans une
autre, en soulignant la signification d’une personne en particulier qui s’y
trouve cloîtrée dans un asile psychiatrique : « Seul l’état de Zahia justifiait
ma présence à Marrakech. J’ignore de quelle manière la douleur avait
pétri ce visage, autrefois beau et sensuel. Je n’en avais pas la moindre
idée. Je n’avais pour seule réponse que les dix années passées à Paris et
qui me séparaient d’elle » (35). Ce personnage appelé Zahia n’appartient
pas à la famille de la narratrice, mais leurs histoires familiales sont entre-
mêlées à un tel point que c’est comme si elles étaient apparentées, et afin
de « convoque[r] la lignée des femmes dont elle est issue », comme il est
écrit à la quatrième de couverture du livre, la narratrice doit retrouver
Zahia, sa mère, et les autres femmes de sa famille.
Comme la narratrice de son livre, Rajae Benchemsi est située entre la
France où elle a fait son doctorat sur Maurice Blanchot et le Maroc de
son enfance où elle vit aujourd’hui, et le portrait qu’elle peint de cette
société révèle la difficulté de revenir après une absence : « Je constatais
un peu plus chaque jour combien il m’était difficile de réduire la distance
qui me séparait de mes étudiants. Nous étions issus de milieux différents.
Nous avions une formation différente. Nous n’avions pas le même rap-
port à la langue française, dans laquelle pourtant se déroulait le cours »
(14). La narratrice revient dans son pays avec un autre regard, lié à ce
qu’elle décrit comme « une sensibilité d’exil » dans la citation sui-
vante : « Je me sens contaminée par une sensibilité d’exil. Sensualité de
mémoire où l’extérieur et moi communions avec l’étrangeté de ce qui
n’est pas moi. De ce qui n’est plus moi » (36). Malgré la difficulté de se
sentir scindée en deux, il y a des avantages dans le fait d’avoir passé du
temps de l’autre côté de la Méditerranée. C’est grâce à son expérience en
France qu’elle est capable de voir son pays d’origine avec une certaine
distance qui lui permet de discerner une sorte d’« exil » parmi ses compa-
triotes : « Tous ces êtres, disposés comme des pupilles de la nation dans
ce petit vestibule, étaient justement et véritablement des exilés du temps.
Tout était suspendu entre raison et déraison. Entre vie et mort. Entre
être et non-être » (40). Cet exil temporel qu’elle évoque en parallèle à son
propre sentiment d’exilée dans le pays d’origine est crucial, car cet état
d’« entre-deux » n’est pas unique à l’être ayant vécu en France, mais ap-
partient également à ceux qui habitent cette terre postcoloniale. Cette
disjonction temporelle démontre qu’on ne peut pas facilement diviser le
Navigations textuelles des femmes marocaines 73

temps colonial en un « avant » et un « après », mais que même dans cette


période de l’ « après », la présence française se fait sentir au Maroc.
Étant donné sa formation comme professeur de lettres, il n’est pas
étonnant que la narratrice s’intéresse à Bradia, une de ses ancêtres qui
avait fait des études « chez les bonnes sœurs », et « les quelques rudi-
ments d’instruction que la jeune femme avait acquis […] lui valaient une
grande estime » de la part de son mari Hammad, « [a]ncien élève de
l’université de la Qaraouiyyine, Hammad avait su enrichir d’un grand
amour des lettres sa culture islamique » (58). S’il était exceptionnel que
Bradia soit instruite, il était encore plus remarquable qu’elle boive et
qu’elle fume ; ces habitudes attiraient la condamnation de tout le monde
lors de son mariage car, si ce comportement-là pouvait s’expliquer pour
un homme à cette époque, il était inacceptable qu’une femme s’adonne à
ces activités. Comme son père était un homme important, les gens ont
compris qu’il imitait le colonisateur pour mieux s’en sortir : « Mais c’était
un homme. Et l’alcool dans sa bouche prenait le goût arrogant et civilisa-
teur de la modernité. C’était un homme en accord avec son temps.
Comment du reste aurait-il pu fréquenter les hautes sphères politiques de
la colonisation sans adopter ses propres règles de savoir-vivre ? C’était en
somme presque un devoir » (62). Bradia est donc une femme extraordi-
naire, qui va à l’encontre de tout ce qu’on attend des femmes dans un
monde colonial, et le fait d’avoir un père puissant l’aide à continuer à
vivre comme elle le désire, même après son mariage. Tel n’est pas le sort
de la plupart des femmes dans cette société, car elles ne peuvent pas tou-
jours agir de façon ouverte, mais elles ont néanmoins un pouvoir consé-
quent qui s’exerce de manière subtile.
Rajae Benchemsi se penche sur le monde des femmes au Maroc, dé-
voilant ainsi cet autre univers qui est occupé par des personnages qui se
trouvent à l’écart du monde des hommes : « Un univers féminin avec ses
règles internes et ses lois allait peu à peu s’organiser en marge de la socié-
té masculine » (64). La voix narrative prend en compte le développement
de cet univers féminin à travers des générations, et le fait de chercher
Zahia à l’asile psychiatrique et de ramener cet être fragile à la maison,
accompagnée de sa mère et de sa grand-mère, réunit des âges et des his-
toires différents : « Ces trois générations que je transportais m’impli-
quaient dans un temps qui n’était pas le mien mais celui de ma fa-
mille. […] J’étais confrontée aux strates de mon archéologie ou du moins
à une partie d’entre elles » (125). Elle ne peut qu’admirer l’optimisme et
le courage chez les aînées : « J’étais encore une fois fascinée par la géné-
rosité infinie de ces femmes d’autrefois. Leur foi, indéfectible, les rendait
74 ALISON RICE

accessibles à une extraordinaire vision du monde et de ses possibles »


(131). Plutôt que de se résigner à des problèmes auxquels elles sont con-
frontées, ces femmes se montrent fermes et sûres d’elles, une caractéris-
tique qui est transmise d’une génération à l’autre et qui rend solidaires la
mère Bahia et la fille Zahia dans une société plutôt hostile : « Elles
avaient, et la mère et la fille, dans l’exil des mots et de la parole, continué
de dire non. De signifier à cette société qui les avait broyées combien
leurs liens étaient plus puissants que ceux de l’injustice que leur avait ré-
servée le sort » (84).
Ce n’est pas un hasard si les femmes dans Marrakech, lumière d’exil se
réunissent autour d’une table pour partager un repas somptueux après le
retour de Zahia à la maison. C’est un plat délicieux qui amène la narra-
trice à exprimer un sentiment de fierté liée à sa culture : « À ma grande
surprise nous eûmes droit à un tajine aux olives de saison, du messlalla.
J’adorais ce plat pour son amertume. Accompagné de plusieurs petites
entrées dont un hachis de mauve, ce déjeuner, simple pourtant, me ren-
dit encore une fois fière de la tradition culinaire du Maroc » (111). Dans
son récit intitulé Fille des frontières (2011), Fatéma Hal explique l’énorme
signification de la tradition culinaire, de son lien à l’histoire nationale et à
l’évolution d’un peuple, en mettant l’accent sur le rôle des femmes dans
cette tradition :

Les cuisinières ont su imposer le respect de leur personne et de leur


fonction. Car l’acte de nourrir est un symbole fort. De lui dépendent
la vie ou la mort. La cuisine nous amène au cœur d’une civilisation.
L’art de la table et les mets racontent l’histoire d’un peuple, d’un pays,
d’une nation. Ces femmes sont architectes d’une civilisation alors
même qu’on continue d’ignorer leur importance. (34)

Elle attire l’attention sur le pouvoir qui est implicite dans l’acte de préparer
la cuisine, de nourrir les autres : « Car cuisiner est avant tout un acte
d’amour et un langage que les femmes ont développé par-delà les âges
pour exprimer leurs sentiments. Dans ce domaine, elles ont le pouvoir
absolu. Je ne suis pas devenue cuisinière par hasard… » (35). Fatéma Hal
est devenue cuisinière précisément parce qu’elle était consciente du pou-
voir de cet acte, mais elle ne cherchait pas à exercer un pouvoir qui do-
mine les autres ou qui les assujettit, mais plutôt un pouvoir qui donne
lieu à une parole d’amour qui franchit les barrières, qui passe les fron-
tières. Tout comme le livre de Rajae Benchemsi se concentre sur
l’univers des femmes et prête la parole à celles qui n’ont pas eu l’occasion
Navigations textuelles des femmes marocaines 75

de s’exprimer, le texte de Fatéma Hal rend hommage aux femmes de son


pays : « Qu’elles soient voisines, amies, cousines ou inconnues dont on
conserve les légendes, toutes ont peuplé mon univers et m’ont faite telle
que je suis aujourd’hui. En relatant leur histoire, je veux leur rendre ce
qu’elles m’ont donné. Surtout à la première d’entre elles, ma mère » (35).
L’univers des femmes qu’a connu la jeune Fatéma Hal au Maroc était
accentué par le manque du père qui était décédé : « J’ai toujours fréquen-
té des femmes. Mon univers, privé de père, était presque exclusivement
peuplé de figures féminines qui vivaient une histoire complexe, faite de
silences et de petits secrets dans les replis d’une société où l’homme croit
détenir le pouvoir absolu » (33). Née en 1952, l’auteur se penche sur les
incongruités temporelles de l’histoire des femmes dans sa famille. Si sa
mère n’a pas pu fréquenter l’école, ce n’était pas le cas pour sa grand-
mère : « Comme on ne lui accordait pas d’importance, ma mère ne fut
jamais scolarisée. Quand je pense que sa grand-tante avait décroché son
certificat d’études en 1912, j’en reste rêveuse… » (37). Et même des an-
nées après, la voix narrative affirme être la seule à aller à l’école dans son
quartier : « J’étais la seule fille à être scolarisée dans notre impasse. J’étais
même devenue l’ ‘écrivain de l’impasse’ quand bien même je savais à
peine lire et écrire » (65). Sa formation d’écrivain, et surtout de l’écrivain
soucieux de représenter l’expérience des autres, trouve alors ses débuts
dans la petite enfance. Fatéma Hal décrit avec éloquence le rôle indis-
pensable des femmes dans l’Histoire, insérant leurs histoires dans son
texte afin de souligner ce qui est si souvent éliminé des récits autorisés :
« L’histoire officielle est toujours écrite par des hommes pour les
hommes et taillée sur mesures par le pouvoir en place. Mais, dans
l’intimité des maisons, les femmes façonnent le quotidien avec des gestes
et des techniques qu’elles se sont transmises et qu’elles ont perfection-
nées génération après génération » (34). Le geste textuel que Fatéma Hal
effectue ici est en harmonie avec celui de Rajae Benchemsi, car chacune
met en scène les techniques de transmission du savoir et du savoir-faire
qui existent chez les femmes marocaines.
Si Fatéma Hal se décrit comme « Fille des frontières » dans le titre de
son livre, c’est grâce en partie au lieu particulier où elle est née, à savoir
une ville à la lisière, au bord de plusieurs entités différentes : « Je suis née
à Oujda, au nord-est du Maroc, à deux pas de la frontière algérienne.
Cette ville marque le début et la fin du pays. Quand on arrive d’Algérie,
c’est la porte d’entrée au royaume chérifien. Lorsqu’on arrive d’Espagne,
c’est l’Afrique qui vous ouvre les bras » (25). Ce lieu d’origine contient un
mélange de produits venant d’autres lieux, rappelant la proximité d’autres
76 ALISON RICE

cultures : « À Oujda, le souk du Fellah est ‘spécialisé’ dans les produits en


provenance d’Algérie et le souk Melilla tire son nom de l’enclave espa-
gnole toute proche » (28). La présence des Français sur le territoire ap-
pelle encore une autre civilisation et rappelle les distances qui les sépa-
rent, comme dans ce souvenir d’enfance :

Un jour, je me promenais avec ma mère non loin du quartier euro-


péen et j’aperçus derrière une grille une petite fille de mon âge qui
jouait dans le jardin. Je m’approchai. Elle portait une jolie robe
blanche et tout un tas de jouets l’entourait. Je serrai les barreaux de
toutes mes forces. Lorsqu’ils partiront, nous aussi nous aurons droit à tout ça,
pensais-je… (27)

Même si ce n’est pas la même atmosphère dangereuse qui existe de


l’autre côté de la frontière, là où la guerre fait des ravages en Algérie, le
protectorat au Maroc comporte des violences. Par exemple, les individus
qui naissent pendant cette période n’ont pas d’identité propre, n’ayant
pas d’actes de naissance, et c’est pour cela qu’ils doivent deviner ces dé-
tails cruciaux de leurs vies longtemps après le départ des Français : « sur
la plupart des documents officiels de l’époque, on peut lire ‘présumé né’.
Quoi de plus méprisant que ce terme ? Lorsqu’on entend ‘protectorat’,
on pense à protection, mais malheureusement ce régime politique niait
notre existence et engendrait peur et frustration » (27). Cette sensibilité
qu’exhibe Fatéma Hal à l’affront qu’une expression comme « présumé
né » contient, est liée à sa connaissance intime de sa culture d’origine
ainsi qu’à ses études universitaires à Paris, où elle a eu la chance de suivre
des cours à Paris VIII-Vincennes dans les années suivant sa fondation en
1968. Cette atmosphère de contestation et d’érudition lui a donné un
regard et un appareil critiques pour affronter les injustices propres à
l’histoire coloniale au Maroc.
Fatéma Hal évoque ce qu’on pourrait appeler des « malentendus
postcoloniaux » dans son récit, montrant que parfois la bonne volonté
des Français n’est pas bien comprise à cause de l’attitude condescendante
qui l’accompagne : « Les Français, lorsqu’ils voyagent dans leurs an-
ciennes colonies, ont parfois cet air condescendant qui déroute leurs
hôtes. Ils pensent nous faire un cadeau en parlant très mal notre langue »
(134). Dans un passage intrigant qui tourne autour d’une recette, l’auteur
illustre combien le désir chez les Français d’apprécier les traditions et les
coutumes de l’autre peut être mal compris :
Navigations textuelles des femmes marocaines 77

Lalla Kheira prépara le thé à la menthe à la façon de Berkane et servit


les messamnates accompagnés de confiture d’oranges et de petites
amandes dorées arrosées de miel, venu du massif des Béni-Snassen.
La jeune fille se régalait. Sa mère interrogea Lalla sur la recette des
merveilleux feuilletés. Tout en formulant sa question, Claudine fouilla
dans son sac, en sortit un petit carnet et un stylo, prête à prendre des
notes. Erreur fondamentale ! Confrontée à la civilisation orale,
l’étrangère venait de commettre l’irréparable ! Lalla était l’héritière de
gestes qu’il fallait des années pour maîtriser, et que Claudine voulait
enfermer dans son petit carnet. Du haut de sa civilisation lettrée, elle
voulait consigner – peut-être même piéger – une civilisation du verbe.
(135)

La cuisinière finit par encourager celle qui voulait transcrire sa recette à


revenir le lendemain, insistant poliment sur le fait qu’il faut « mettre la
main à la pâte » pour comprendre comment préparer cette spécialité.
Cette femme forte et ferme ne va pas permettre à l’autre d’enfermer dans
un petit cahier une activité remplie de sens et de pratique qui échappe à
l’observatrice venue d’ailleurs. Le compliment que Claudine veut faire à
Lalla Kheira n’est pas traduisible dans cette culture, car il équivaut à une
réduction de tout un savoir-faire à une liste d’ingrédients et d’ins-
tructions, vidée de la chaleur et de l’amour humains qui sont indispen-
sables à cette cuisine.
Sa compréhension de l’intelligence profonde, de cette intelligence
autre et de cette intelligence de l’autre qu’est la cuisine, est ce qui motive
Fatéma Hal à ouvrir un restaurant à Paris en 1984 qui porte le nom de sa
mère, Mansouria. Peu de temps avant sa mort, cette mère prononce ces
mots : « Tu as quitté ton mari et tes enfants pour aller à la faculté et per-
sonne n’a parlé de toi ni de tes études. Tu reviens à la cuisine et le monde
entier te connaît ! » (318). L’apparent paradoxe n’en est peut-être pas un ;
Fatéma Hal est devenue « l’ambassadrice de la cuisine marocaine dans le
monde ». Grâce à la profondeur de ce qu’elle appelle sa « pensée gastro-
nomique », une pensée qui tient compte du fait que la cuisine – comme
les idées – ne connaît pas de frontières, mais s’ouvre entièrement au
monde, elle a pu aller au-delà de nombreuses barrières. Elle l’a expliqué
de la façon suivante lors d’un colloque à Barcelone dédié à la cuisine mé-
diterranéenne : « En effet, lorsque vous vous mettez à chercher l’origine
d’un plat ou d’une technique de fabrication, vous allez de découverte en
découverte, et tous les préjugés tombent. Ainsi, les Français complète-
78 ALISON RICE

ment accros à leur foie gras seraient étonnés d’apprendre que cette re-
cette est née en Égypte ! » (296).
Il est significatif que la cuisine ait ouvert tant de portes pour Fatéma
Hal, car pour d’autres femmes, surtout celles qui ont vécu à une autre
époque, cet acte n’a pas signifié la liberté, mais plutôt la claustration. Tel
est le cas de la mère d’une autre écrivaine, Leïla Houari, qui cite sa mère
dans Les Rives identitaires : Récit nomade (2011) : « mon seul horizon sur
terre a été les murs de la cuisine… voilà ma vie, une cuisine et rien
d’autre » (20). Cette mère a désiré de toutes ses forces aller à l’école au
Maroc quand elle était jeune, mais son père, lui-même lettré, ne le lui
permettait pas : « Il avait juré que, lui vivant, aucun de ses enfants, en-
core moins une fille, n’irait étudier chez les Français. À l’époque, nous
étions sous protectorat. Sa fierté m’a coûté cher » (20). Dans un passage
particulièrement poétique, la narratrice se trouve dans un bateau sur la
Méditerranée avec cette mère et son père, c’est un passage transforma-
teur, un mouvement irrévocable vers l’autre rive et une autre vie : « Le
bateau glisse sur l’eau, l’écume rageuse postillonne aux visages des par-
tants. Eux sourient dans la béatitude de la terre promise. L’autre rive ne
peut les décevoir. Les larmes de la petite fille scellent un pacte profond
avec la mer. Elle jure que désormais elle lui confiera toutes ses peines,
toutes ses joies » (22). Ils vont vers l’Europe, vers « cette nouvelle
langue » qui est la langue de la future écrivaine mais qui demeure étran-
gère pour l’instant, vers l’espoir : « Ainsi donc, voici venu le temps du
pays derrière l’horizon » (23). Le père pose la question : « Tu vois les lu-
mières scintillantes là-bas ? » et puis il dit « Elles nous appellent mais
n’oublie jamais rien de ce que tu laisses derrière toi » (22).
L’auteur a bien pris en compte l’ordre de son père, ce texte étant la
preuve d’un désir de ressusciter ce passé, ce passage, et la douleur de
l’immigration, même quand elle est marquée de réussites. Leïla Houari
évoque les passeports multiples qui appartiennent à sa famille, à elle et à
sa fille, à son fils, à son mari, tous ayant différentes nationalités : « A
nous quatre, nous avons un carton de passeports. C’est fantastique, for-
midable, fabuleux. Un vrai loto aux yeux de ceux qui traversent le beau
détroit de Gibraltar… » (39). Les trois adjectifs employés dans cette cita-
tion pour décrire ces multiples appartenances sont un peu ironiques, car
ces identités ne sont pas si légères et si faciles que cela. Mais ces docu-
ments représentent de véritables trésors, comme elle l’avoue, aux yeux de
ceux qui ne rêvent que de traverser la mer, pour immigrer en Europe. La
chance qu’elle a connue, cette opportunité de mener une vie nomade, lui
donne accès à un confort et un mode de vie qui d’autres nés sur le conti-
Navigations textuelles des femmes marocaines 79

nent africain lui envie. Ce n’est pas pour autant que la narratrice de ce
récit n’éprouve pas de douleur.
Comme Fatéma Hal, Leïla Houari se tourne vers la cuisine. La voix
narrative de son texte explique ce que cela veut dire pour elle, lorsqu’elle
regarde son amie algérienne dans sa cuisine : « Elle hache les oignons,
l’ail, le persil plat, elle fait rissoler le tout dans un peu d’huile d’olive […]
Ces gestes, je les connais bien, je les pratique tous les jours, ils m’apaisent
quand ma tête bouillonne. La gourmandise atténue mon chagrin » (57).
Cette femme instruite, marquée par sa petite enfance au Maroc et des
années passées en Belgique, cette femme aux identités multiples, fait ré-
sonner la voix de sa mère dans le texte en français, montrant que cette
mère ne comprend pas non plus son choix d’apporter la cuisine maro-
caine à Paris. Selon son amie, sa mère interprète cet événement de la fa-
çon suivante : « C’est un peu normal, ma chérie, tu troques ton cerveau
pour cuisiner de la cervelle, elle ne t’a pas élevée pour ça » (58). Mais son
père comprend la valeur de créer un espace pareil, un bar à vins où les
gens se rassemblent, s’ouvrent aux autres, et bougent vers une reconnais-
sance, tout en apportant des bénéfices monétaires : « Quand il est venu
chez moi, il m’a dit de ne pas quitter cette ville, que le bar, c’était pas
mal, que les gens aiment se changer les idées dans ce genre de lieu sur-
tout avec de la nourriture un peu exotique, que ça pouvait rapporter des
sous » (59). Bien entendu, le mot « exotique » n’a pas toujours des con-
notations positives, et cette interprétation du succès de ce lieu de restau-
ration contient toutes les problématiques postcoloniales qui continuent à
hanter les relations entre la France et ses anciennes colonies. Cependant,
nous pouvons voir les mouvements de Fatéma Hal et de Leïla Houari
sous une lumière positive, car à travers leur cuisine et leurs livres, ces
femmes de lettres d’origine marocaine traduisent leur tradition, leur cul-
ture, leur héritage et leur amour pour un public français et francophone.
Leur compréhension du rôle de la cuisine et de la place des femmes dans
l’histoire est rapportée dans le fait de nourrir et le corps et l’esprit,
d’établir un lien profond entre des saveurs méditerranéennes et de tra-
duire dans les œuvres littéraires l’intelligence profonde qui les accom-
pagne.
Dans leur ouvrage intitulé La République coloniale (2003), Nicolas Ban-
cel, Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire affirment que « la colonisation
reste un véritable trou de mémoire » (135). Ils argumentent qu’il est im-
portant de redresser ce tort et d’explorer cette mémoire coloniale, car le
présent est influencé par le passé, qu’on en soit conscient ou pas : « Le
passé détermine à jamais le présent ; il contient la vérité de soi masquée
80 ALISON RICE

par le moment colonial mais qu’il est possible de retrouver une fois que
la table rase est faite des scories coloniales » (143). En mettant la table en
France, les écrivaines du Maroc ouvrent la possibilité de raconter ce qui
s’est passé entre les deux pays, et elles rendent réel l’espoir d’arriver à la
vérité de soi. Leurs écrits effectuent un travail indispensable, car ils
s’adressent à des histoires d’immigration et cherchent ainsi à établir des
points de repères qui manquent actuellement à la compréhension et des
immigrés en France et des Français. Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et
Sandrine Lemaire annoncent ce manque de repères dans La Fracture colo-
niale (2006) :

En ce qui concerne l’immigration, […] quasiment aucune date « réfé-


rence » ne résonne au sein des populations sondées. C’est une histoire
virtuelle, sans repères chronologiques stables, quels que soient les ori-
gines familiales, le lieu de vie, le niveau d’études et l’âge des per-
sonnes sondées. Cette absence de point de repère sur le temps long
(cinquante ans, un siècle, depuis la Révolution française…) semble
souvent nourrir, chez les « Français de souche », le sentiment d’une il-
légitimité de la présence d’immigrés issus de l’ex-Empire (qui portent
l’image la plus négative, à commencer par les Maghrébins) et, pour les
immigrés et descendants d’immigrés, une réelle difficulté à se sentir
liés à l’histoire de France. Cette double fracture de la mémoire nous
semble pouvoir éclairer des problèmes de discrimination évidents et
participe probablement aux processus de repli identitaire dans les
quartiers (islam, identité recomposé…) identifiés par plusieurs autres
études. (255)

Le travail textuel des femmes d’origine marocaine pour retrouver les fi-
liations féminines et pour rétablir les dates oubliées de leurs histoires aide
à réparer la double fracture de la mémoire si puissamment évoquée par
ces trois chercheurs. Ces femmes qui ont traversé la mer dans plusieurs
sens luttent dans leurs écrits contre la folie qui est liée à la société postco-
loniale. Elles se battent contre la claustration, la peur, et les croyances
rigides auxquelles les femmes ont souvent été victimes, et mettent en
avant dans les ouvrages littéraires le savoir et les coutumes qu’ont été
perpétués par les femmes fortes et intelligentes qui ont su garder leur
tradition, tout en s’adaptant à un monde moderne qui porte des traces
d’un passé métissé de diverses influences. Ces femmes, comme les
« mères » qui les inspirent, cherchent des identités « féminines » appro-
priées à leur temps, et lient dans leur travail des univers – à la fois séparés
Navigations textuelles des femmes marocaines 81

et contigus – en montrant leurs différences et leurs continuités avec


aplomb. Leurs identités multiples portent la trace des convergences
uniques qui existaient et qui continue à exister dans ce lieu de naissance
qu’est le Maroc. Un dernier texte met en scène l’importance de ce pays
qui unit les femmes du monde arabe, du monde méditerranéen et du
monde francophone.
Dans Jury (2011), l’actrice Macha Méril décrit une semaine passée au
Maroc, pays de sa naissance et des premières années de son enfance.
C’est la première fois qu’elle retourne à Rabat, la ville où elle a vécu dans
les années quarante, un endroit qui était un véritable « jardin à la fran-
çaise, les arbres se succédaient le long des boulevards, tous égaux » (14).
Elle s’y rend grâce à une invitation pour servir comme présidente d’un
jury qui juge des films réalisés par des femmes de divers pays. Les mots
qu’elle a composés pour la quatrième de couverture de son livre fournis-
sent un résumé de ce moment qui « a marqué [sa] vie à jamais » :

Un festival de cinéma au Maroc. Six femmes d’horizons totalement


différents, enfermées pendant six jours dans le huis clos d’un jury.
Une Égyptienne, une Marocaine, une Portugaise, une Italienne, une
Camerounaise et moi, la présidente du jury. Au fur et à mesure des
projections, des différences se dessinent, de plus en plus violentes.
Les opinions divergentes, les passions se déchaînent…

On voit dans cette brève description que les femmes du jury viennent
toutes des pays du pourtour du bassin méditerranéen, avec l’exception de
celle qui vient du Cameroun, un pays francophone. L’Égyptienne n’est
pas francophone, et la Marocaine préfère s’exprimer en anglais, étant
donné qu’elle habite Londres, mais la langue française est la langue offi-
cielle du jury, la langue dans laquelle la plupart des décisions et des déli-
bérations s’exprime. Comme les commentaires sur le dos du roman
l’expliquent, les rapports entre ces femmes ne sont pas toujours tran-
quilles, et le rêve qui caractérise l’idée du livre que Macha Méril espère
pouvoir écrire à la suite de cette expérience se brise.
L’auteur explique qu’elle espérait trouver une sororité avec les autres
membres du jury au Maroc : « Je voulais raconter une fable dont les prin-
cesses seraient six sœurs éparpillées d’est en ouest qui se retrouvent à
l’occasion de ce festival, confrontent leurs expériences, leurs espoirs,
leurs bonnes et leurs mauvaises fortunes » (215). Mais ce conte de fée
qu’elle avait imaginé n’est pas fidèle à la réalité des échanges difficiles
entre les femmes réunies à cette occasion : « Je suis proche de ces
82 ALISON RICE

femmes, j’ai appris à les connaître, elles m’intéressent, elles me passion-


nent, mais un voile est tombé sur mes yeux, je suis sous une burqa de
chagrin » (215). Macha Méril fait allusion au fait que le Maroc est un pays
musulman dans cette phrase, mais elle ne s’attarde pas sur les différences
religieuses qui l’éloignent de certaines femmes appartenant au jury. Elle
passe rapidement à une autre proposition de lecture de la situation : « À
moins que le sujet soit là, un conte post-colonial. La parabole d’un vieux
pays affaibli (moi) enseignant la liberté à un peuple jeune (elles) pour
qu’il brise la tutelle et prenne le pouvoir à son tour » (215). Le déroule-
ment du livre démontre qu’il ne faut pas une rupture abrupte et totale
avec le passé pour s’établir dans le présent postcolonial. Au contraire, il
est indispensable de revisiter le passé et de travailler avec, afin de mieux
aller de l’avant. Comme Fatéma Hal l’affirme dans Fille des frontières, « On
me demande parfois comment je me suis si bien ‘intégrée’ en France. Je
n’aime pas ce mot. Je suis restée moi-même avec mon histoire, je suis
fière de mes origines » (316-317). Elle est peut-être mieux « intégrée »
parce qu’elle connaît son histoire et n’a pas honte des origines qu’elle
intègre, justement, dans sa vie parisienne.
En dépit des crises qui les accablent à certains moments, les femmes
qui font partie du Jury arrivent à accorder une place primordiale aux
prises de paroles, privilégiant le dialogue et l’échange qui permettent de
surmonter à des différences d’âge et de perspective qui pourraient les
diviser. Enfin, « les passions » qui « se déchaînent » au cours de leurs dis-
cussions et de leurs débats mènent à la création d’une identité de groupe
qui lie ces individus au-delà des différences qui les séparent. C’est une
entité soudée, solide et solidaire qui présente les prix à la fin du festival,
c’est un jury composé de femmes qui s’apprécient et qui se soutiennent,
qui se comprennent malgré le fait qu’elles viennent de divers pays et ap-
partiennent à des croyances et des générations différentes. Ce livre est
l’incarnation d’une vision optimiste où la mémoire coloniale peut être
ressuscitée pour donner lieu à des résultats importants, à un sentiment de
catharsis. Cette histoire est à l’instar de la littérature en langue française
des femmes d’origine marocaine aujourd’hui, une écriture qui se trouve
entre deux rives de la Méditerranée, une position qui s’ouvre au monde
entier.

Université de Notre Dame


Navigations textuelles des femmes marocaines 83

Bibliographie

BANCEL, Nicolas, Pascal BLANCHARD et Françoise VERGÈS. « Les


enseignements de l’étude conduite à Toulouse sur la mémoire colo-
niale. » In Nicolas BANCEL, Pascal BLANCHARD et Françoise
VERGÈS (éds), La Fracture coloniale. La société française au prisme de
l’héritage colonial. Paris : La Découverte, 2006 : 251-258.
――. La République coloniale. Paris : Albin Michel, 2003.
BENCHEMSI, Rajae. Marrakech, Lumière d’exil. Paris : Sabine Wespieser
éditeur, 2002.
HAL, Fatéma. Fille des frontières. Paris : Éditions Philippe Rey, 2011.
HOUARI, Leïla. Les Rives identitaires : Récit nomade. Paris : L’Harmattan,
2011.
MÉRIL, Macha. Jury. Paris : Albin Michel, 2011.
Écrire la guerre, la migration et l’exil :
voix des femmes du Liban et de Croatie

Cheryl Toman

L’écrivain en exil, homme ou femme, aborde le sujet de son pays na-


tal en guerre selon une perspective privilégiée car l’exilé profite d’une
certaine autorité que lui confère son expérience dans le pays et en même
temps, le fait d’en être éloigné lui permet d’analyser des événements
d’un œil plus critique, d’une façon plus objective. Quant à l’écrivaine
précisément, elle dépeint son pays en guerre différemment de l’écrivain
et on trouve chez elle certains éléments qui sont absents dans les ou-
vrages écrits par son homologue masculin. Pour lui, la guerre est parfois
nécessaire, surtout pour protéger une patrie comme démontre ce petit
poème intitulé « Croatie éternelle », écrit par Igor Zidic :

Des maisons
incendiées
s’érige
la maison neuve
de la Patrie (Sanader & Stamac, 1996 : 110)

L’écrivain, homme ou femme, regrette la destruction des lieux et la


souffrance de ses compatriotes, mais l’écrivaine précisément a tendance à
refuser catégoriquement la guerre en proposant autrement une analyse
des problèmes internes non seulement pour pouvoir prévoir à l’avenir les
circonstances qui mènent à la guerre, mais aussi pour gérer le conflit
existant. Souvent, l’écrivaine fait le lien entre la sexualité et la guerre dans
sa culture et l’identifie comme une source éloignée du conflit. L’écrivain
par contre soutient souvent les institutions politiques et sociales de sa
société patriarcale et donc il pourrait interpréter cette approche de
l’écrivaine comme une attaque flagrante contre la nation. Tel était le cas
des cinq « sorcières »1 en Croatie – cinq écrivaines (Slavenka Drakulić,

1 Le mot vjestica (sorcière) en croate est une des pires insultes machistes contre une

femme.
86 CHERYL TOMAN

Dubravka grešić, Rada Iveković, Vesna Kesić, et Jelena Lovrić) que les
médias croates ont cataloguées comme ennemies de l’état dans les années
1990 pour avoir osé s’exprimer sur les causes profondes de la guerre en
ex-Yougoslavie. Dans leurs écrits, ces cinq femmes avaient identifié une
misogynie profondément enracinée dans la culture balkanique qui ex-
plique en partie ce qui s’était passé pendant la guerre dans les camps de
viol. Certains essais comme Kultura lazi [Culture du mensonge] de Du-
bravka Ugrešić et Café Europa de Slavenka Drakulić – tous les deux pu-
bliés en 1996 – entament ce sujet directement. À travers sa protagoniste
serbo-musulmane, Drakulić explore cette misogynie encore plus dans
son roman intitulé Je ne suis pas là (2001) en racontant l’histoire de cette
survivante de viol qui doit lutter contre les conséquences d’une politique
militaire qui avait fini par autoriser le viol comme stratégie officielle de la
purification ethnique.
Depuis le début des années 1990, Ugrešić et Drakulić vivent à
l’étranger, à Amsterdam et à Stockholm respectivement. Bien qu’Ugrešić
ait décidé de quitter son pays natal de son propre gré, Drakulić a dû
s’enfuir avec sa fille au cœur de la guerre à cause de son soi-disant ma-
riage mixte avec un Serbe et donc elle était initialement réfugiée poli-
tique. Après la fin de la guerre des Balkans pourtant, Ugrešić et Drakulić
ont choisi toutes les deux de vivre en exil au lieu de retourner dans un
pays qu’elles ne reconnaissent plus comme le leur.
Au Liban où une guerre civile s’était déclenchée en 1975, une guerre
dont le pays n’est pas encore complètement remis, plusieurs écrivaines
libanaises avaient devancé leurs homologues croates ayant fait allusion
dans leurs textes au lien entre la sexualité et la guerre dans la culture
arabe. Deux auteures en particulier, Evelyne Accad et Etel Adnan, ont
souvent écrit leurs textes sur la guerre hors du Liban. Bien qu’il y ait eu
des périodes de la guerre où Accad et Adnan étaient dans leur pays natal,
leurs carrières dans l’enseignement et dans les recherches, leurs projets
créatifs, et leurs rapports personnels les ont obligées à vivre en exil aux
États-Unis surtout mais aussi en France. Mais cet exil choisi leur a per-
mis pourtant de voir certaines perspectives à propos de la guerre qui
étaient absentes dans les ouvrages de leurs compatriotes qui vivaient uni-
quement au Liban pendant ces années de conflit. En plus de son roman,
Coquelicot du massacre (1988) et de ses nouvelles précisément sur la guerre
dans Femmes du crépuscule (2008), Accad est très connue pour son ouvrage
critique qui s’intitule Des femmes, des hommes, et la guerre (1993) dans lequel
elle explique le rapport entre la condition des femmes et une propension
à la guerre. Elle écrit :
Écrire la guerre, la migration et l’exil : voix des femmes du Liban et de Croatie 87

Pour moi, la sexualité est fondamentalement impliquée dans les moti-


vations des guerres, et si les problèmes posés par les femmes étaient
pris en compte, les guerres pourraient être évitées ; les luttes révolu-
tionnaires et les mouvements de libération prendraient une voie diffé-
rente. La justice ne peut triompher par l’injustice. (43)

Mais c’est dans son essai « Beirut the City that Moves Me » [Beyrouth,
la ville qui m’émeut] (2002) que Accad décrit le mieux son affection pour
le Liban et sa vie hors de son pays. C’est précisément son exil qui permet
à Accad d’aborder plusieurs sujets d’une façon plus objective dans ses
écrits, des sujets tels que les avantages du multiculturalisme que la guerre
essaie de défier directement. De façon similaire, le roman Sitt-Marie Rose
(1977) d’Etel Adnan montre les effets les plus dramatiques du sectarisme
religieux et du nationalisme extrémiste à travers son personnage qui
s’appelle tout simplement Marie-Rose, une institutrice dans une école
pour enfants sourds et muets, assassinée par une milice chrétienne. Le
roman et sa protagoniste s’inspirent de l’histoire vraie de Marie-Rose
Boulos, une Syrienne qui avait immigré au Liban pour travailler dans une
école pour enfants handicapés mais qui a aussi dirigé des projets humani-
taires dans les camps palestiniens de Beyrouth, un acte d’amour qui enra-
geait ceux qui l’ont assassinée par la suite. Se servant d’une approche
complètement différente, Adnan a écrit son essai « To Write in A
Foreign Language » [Écrire dans une langue étrangère] (1996) pour mon-
trer sa propre transformation en écrivaine en exil – une transformation
plutôt positive selon Adnan – grâce aux lieux où elle habite où on trouve
justement une vraie appréciation du multiculturalisme. Les lecteurs de
tous les ouvrages cités remarqueront que toutes ces auteures essaient de
démontrer que l’acceptation d’une société multiculturelle et l’amélio-
ration de la condition de la femme sont en effet liées. L’acceptation de
l’Autre doit commencer d’abord dans la famille – dans les rapports fami-
liaux et intimes entre homme et femme – avant qu’on puisse espérer ac-
cepter l’Inconnu avec qui on n’a peut-être pas initialement de liens affec-
tifs. C’est pour cette raison que ces quatre auteures croient que si l’on
arrivait à améliorer la condition des femmes dans leurs cultures, on aurait
éventuellement moins de conflits et de guerres en général.
Dans son essai Kultura lazi, Dubravka Ugrešić donne un résumé de
son article « Der Saubere Kroatische Luft » [Air croate pur] édité en 1992
dans l’hebdomadaire Die Zeit et elle y explique comment ce texte avait
provoqué son exil (1998 : 59-63). Dans son article publié d’abord en al-
lemand, Ugrešić avait exposé et condamné un nationalisme croate per-
88 CHERYL TOMAN

vers exigeant la « pureté » des citoyens. Bien que l’article n’ait jamais paru
dans la presse croate en fait, la réaction contre elle dans son pays natal
était brutale. Dans Kultura lazi, l’essai qu’elle a écrit quatre ans après
l’article en question, Ugrešić ajoute ce commentaire en post-scriptum :
« Ses compatriotes furieux – qui proclament cette auteure menteuse, trai-
tresse, ennemie publique, et sorcière – ont fourni des munitions pour
renforcer les attaques contre l’auteure, et l’auteure dévorée par son
propre pays est partie pour continuer sa vie en exil » (64).2
Ugrešić a senti cette même hostilité provoquée par son article lors
d’une visite en Croatie en 1996, juste avant la parution de Kultura lazi.
Selon l’analyse d’Ugrešić dans son essai, la façon dont ses compatriotes la
traitaient après son exil, c’est l’aboutissement logique d’une politique de
manipulation. C’est-à-dire, la menace du nettoyage ethnique pesait telle-
ment sur les Croates que le gouvernement se servait de cette peur collec-
tive pour renforcer un nationalisme dangereux qui empêchait ses ci-
toyens d’analyser d’un œil critique les défauts et les échecs de leur propre
société (1998 : 64). Une telle stratégie est incapable d’aider à cicatriser les
blessures de la guerre et assure sans doute le contraire – la vengeance et
une répétition éventuelle des atrocités.
Ugrešić cite cet exemple de sa propre vie pour montrer le côté positif
de son exil. Elle constate : « Je ne suis pas convaincue que chaque exil
soit traumatisant, au contraire. Je considère cette décision comme une
des meilleures que j’aie jamais prise. Je n’ai d’autre bagage que ma vie. Ce
sont en effet des pays répressifs qui sont beaucoup plus traumatisants
(272).
Dans Café Europa pourtant, Slavenka Drakulić considère l’exil comme
une « échappatoire imaginaire » (44) où l’exilé est condamné à communi-
quer unilatéralement avec ceux qu’il avait laissés. Elle constate :

Les amis sont là ; ils sont dans le besoin, la souffrance les empêche de
répondre. Et si on n’accepte pas cette communication unilatérale, ils
vont sûrement vous dire que vous les avez oubliés, que vous n’avez
plus besoin de leur amitié puisque votre vie maintenant est une partie
de plaisir. J’ai besoin d’eux. Mon secret, c’est que ça ne me plaît pas,
ce qu’ils considèrent ma chance. Je n’aime pas trop la vie à l’étranger.
(45)

2 Certains textes cités dans cet article sont disponibles uniquement en anglais ou en
croate. Pour traduire leurs extraits vers le français, je me servais plutôt des textes en an-
glais.
Écrire la guerre, la migration et l’exil : voix des femmes du Liban et de Croatie 89

Les raisons personnelles pour l’exil d’Evelyne Accad et d’Etel Adnan


sont très différentes par rapport à celles de leurs homologues croates.
C’est-à-dire, la guerre civile au Liban n’en était pas la cause principale et
pourtant il faut dire que le conflit prolongé y jouait un rôle définitif. Mais
dans un pays tel que le Liban, petit mais multiculturel, il est bien possible
de se sentir exilé dans son propre pays. Cette réalité est bien évidente et
se manifeste dans le choix de langue. Le Liban est arabophone, franco-
phone, et anglophone à la fois mais cela ne veut pas dire que les Libanais
savent ou veulent parler couramment les trois langues. Parfois, l’acte de
refuser ou d’accepter de parler une langue reflète les divisions culturelles,
religieuses, et sociales toujours présentes dans le pays et celui qui se dé-
clare « anglophone » ne s’identifie pas forcément à tout ce qui se passe
dans la communauté francophone et vice versa. Ce phénomène explique
la raison pour laquelle le roman Sitt Marie-Rose d’Etel Adnan était bien
reçu dans les quartiers arabophones et anglophones de Beyrouth-Ouest
où la plupart des habitants sont musulmans tandis que dans les quartiers
chrétiens qui sont plutôt francophones, le même livre n’a pas été unani-
mement salué par la critique.
Il est bien possible de rencontrer aujourd’hui au Liban des membres
d’une génération plus âgée qui ne sont pas arabophones, surtout parmi
ceux qui ont fait leurs études dans des écoles liées au système scolaire
introduit pendant le mandat français, une période où l’arabe était la
langue associée à une classe ouvrière non-instruite. C’était bien le cas
pour Etel Adnan qui n’a jamais appris l’arabe pendant sa scolarisation.
Evelyne Accad l’avait étudié tard dans son adolescence, mais elle n’a ja-
mais acquiert une assez bonne maîtrise de la langue pour se permettre
d’écrire ses textes en arabe. Dans son essai, « To Write in A Foreign
Language », Adnan aborde le sujet de l’exil et comment il correspond à
l’usage d’une langue. Elle écrit :

Me sens-je exilée ? Oui, en effet. Mais tout cela me semble si loin, et


cela a duré si longtemps que c’est maintenant dans ma nature and je
ne peux pas dire que j’en souffre très souvent. Il y a même des mo-
ments où j’en suis heureuse. Pour moi, la vie, c’est le présent perpé-
tuel. Alors je suis restée « dehors » : La langue arabe m’est un paradis
interdit. Étrangère et indigène à la fois, c’est mon rapport avec le
même pays et la même langue maternelle. (7)

Dans son essai, « Beirut : The City that Moves Me », Evelyne Accad
parle de sa découverte de la ville de Chicago aux États-Unis et comment
90 CHERYL TOMAN

cette ville lui fait reconnaître les complexités de sa propre identité. Accad
décrit Chicago comme une métropole tentaculaire où la richesse est évi-
dente dans ses gratte-ciel de luxe qui sont typiques dans une telle ville
cosmopolite, mais ces bâtiments qui s’élancent vers le ciel contrastent
vivement avec les bidonvilles, la pauvreté, et la violence du côté sud de
cette même ville. Son expérience avec Chicago lui a permis d’analyser
succinctement sa ville natale de Beyrouth avec toutes ses divisions so-
ciales et sa banlieue sud qui se trouve également dans un cycle de brutali-
té et de disparité économique. Bien que l’exil ait permis à Accad de trou-
ver des réponses à certaines questions philosophiques, d’autres ont surgi
pour elle, des questions qui ne se seraient peut-être pas révélées si elle
était restée au Liban. Elle écrit :

Ayant vécu la guerre de première main mais aussi de loin, j’essaie


d’expliquer sa cruauté d’une façon scientifique et existentialiste.
Comme les mêmes oppressions qui ont provoquée ma fuite du Liban
à l’âge de 22 ans sont étroitement liées au conflit interne, je me sens
donc poussée à faire les rapprochements entre le rôle de la femme et
les relations entre les hommes et les femmes et la guerre. (2002 : 87)

Le statut de la femme est certainement problématique en Croatie et


au Liban. Dans les deux sociétés, la femme n’a pas du tout les mêmes
droits que l’homme et elle est exclue de la plupart des débats sur la poli-
tique générale. Elle observe ce qui se passe dans son pays mais elle n’a
aucun vrai pouvoir pour changer quoi que ce soit. Donc, elle ne participe
pas à une guerre dans son pays – elle devient plutôt sa victime. Sur ce
point, Ugrešić déclare catégoriquement : « L’homme a inventé la guerre
et il l’a provoquée » (120). Comme le sexisme et la xénophobie sont tous
les deux basés sur le mépris d’un(e) Autre, il n’est pas surprenant de
trouver l’évidence des deux dans la même société. Il est donc logique que
ces quatre auteures – Ugrešić, Drakulić, Accad, et Adnan – font remar-
quer que les sociétés qui souffrent de guerres et de conflits à répétition
sont celles où la femme est considérée inférieure à l’homme. Elles pro-
posent donc comme solution l’acceptation de tous ces « Autres »,
homme et femme de toutes religions et de toutes cultures. En tant
qu’écrivaines en exil, elles s’identifient encore plus à ceux concernés par
l’exclusion dans leurs sociétés d’origine et donc ces écrivaines ont ten-
dance à formuler une définition d’un nationalisme d’inclusion qui reflète
mieux la réalité de leurs pays respectifs.
Écrire la guerre, la migration et l’exil : voix des femmes du Liban et de Croatie 91

Bien que chaque auteure entame le sujet du nationalisme différem-


ment, elles refusent toutes une définition qui exige une admiration in-
conditionnelle de son pays. Comme Ugrešić explique dans Kultura lazi,
malgré le fait que la Yougoslavie avait adopté un socialisme durant 50
ans qui soulignait l’égalité entre l’homme et la femme, c’était un échec
total sur ce plan-là. L’idéologie socialiste dans ce contexte avait réussi
plutôt à établir une ambiance « politiquement correcte » qui cachait une
misogynie profondément enracinée dans la culture yougoslave. Selon
Ugrešić, la soi-disant démocratisation des pays de l’ex-Yougoslavie a
donné à l’homme la liberté de montrer son mépris pour la femme, sur-
tout pour celle qui osait exprimer des points de vue considérés comme
anti-nationalistes et anti-guerre (1998 : 77). Certes, Ugrešić a condamné
les grossesses forcées et les violences sexuelles autorisées dans les camps
faisant partie de la politique de « nettoyage ethnique » dans les Balkans,
mais ce qui a réellement sali sa réputation en Croatie, c’était plutôt le fait
qu’elle avait osé inclure des femmes serbes dans sa liste des victimes de
cette politique.
Slavenka Drakulić prétend que la chute du système socialiste dans
l’ex-Yougoslavie avait provoqué une réaction intéressante parmi ses
peuples : « Le nationalisme et la religion sont devenus des supports, des
béquilles sans lesquelles les gens ne pouvaient plus avancer, quelque
chose de connu et de sûr qui leur donnait la nouvelle identité dont ils
avaient besoin » (1996, 105). Dans son roman Je ne suis pas là, un texte qui
rappelle Sitt Marie-Rose d’Etel Adnan, Drakulić raconte l’histoire d’une
institutrice qui vit dans une société déjà empoisonnée de préjugés xéno-
phobes et misogynes quand la guerre s’éclate. Mais Drakulić nous décrit
précisément l’horreur des viols collectifs et massifs par des soldats. Déjà
pendant le trajet en car entre son village récemment « nettoyé » et le
camp de viol, l’institutrice qui s’appelle tout simplement S. explique
comment le corps de la femme devient une sorte de territoire à conquérir
et à posséder :

L’image de femme grimpant tranquillement dans l’autobus, l’une


après l’autre, comme si elles partaient en excursion. Et les relents de
sa propre transpiration. Le car démarre et S. s’aperçoit qu’elle baigne
dans sa sueur. Elle le sent couler le long de son visage, sous ses ais-
selles, sur son ventre, entre ses jambes. Elle se sent mal à l’aise. Et
c’est peut-être cette sensation de malaise physique qui restera le plus
profondément gravée dans sa mémoire. C’est le premier signe indi-
92 CHERYL TOMAN

quant qu’elle n’est plus seule maîtresse de son corps, et il lui faudra
désormais en tenir compte. (21)

Ce parcours tragique et émouvant d’une Serbe musulmane a surpris


énormément de lecteurs vu que ce roman avait été écrit par une auteure
croate. Évidemment il est fort probable que ce texte n’aurait pas pu être
publié en Croatie à l’époque et donc le fait que Drakulić vivait en exil
avait facilité sa parution. Mais il est plus important de noter comment sa
vie en exil l’avait sensibilisée encore plus et lui a permis de refuser publi-
quement un nationalisme virulent qui aurait été incapable de voir ce per-
sonnage comme victime de viol, quelle que soit son identité ethnique.
Dans son essai, Ceci n’est pas un livre (2003), Dubravka Ugrešić écrit :

[N]ationalisme et exil sont indissociables, pour la simple raison qu’ils


sont incompatibles. L’exilé devra se remémorer encore qu’échapper
au collectivisme suppose l’individualisme, qu’il a préféré à la fausse
continuité nationale […] et donc, la liberté du déracinement à ses
« racines ». (186)

Il paraît en effet que plusieurs écrivaines suggèrent que le féminisme et le


nationalisme sont deux idéologies mutuellement exclusives. Mais dans
son essai en quatre tomes intitulé From Eve to Dawn, Marilyn French
constate : « Evelyne Accad a conseillé vivement aux Libanais d’adopter
et le nationalisme et le féminisme – le premier pour pouvoir surmonter
les oppositions politiques et unifier le pays et le dernier pour changer le
système de valeurs actuel qui favorise la ‘propriété-jouissance’ » (474).
Dans Des hommes, des femmes et la guerre, Accad dit que le nationalisme
tel qu’elle le définit est une nécessité car il faut tout simplement croire en
son pays et l’aimer (28). Et pourtant le nationalisme doit avoir certaines
limites. Par exemple, on ne peut pas admirer son pays sans conditions et
il faut distinguer entre le nationalisme et la notion d’un patriotisme où le
patriarcat et la domination y sont inextricablement liés. Le nationalisme
qu’Accad voudrait attribuer au Liban, c’est le libanisme, ou « le choix de
l’appartenance à une culture conçue comme pluraliste et acceptant les
différences de l’Autre » (1993 : 41). Cette définition nécessite la participa-
tion de la femme dans sa société. Accad prétend que cette définition du
nationalisme ne s’est jamais réalisée jusqu’à présent et elle suggère qu’il
faut un mouvement « fémihumaniste » pour l’atteindre. Accad concep-
tualise ce fémihumanisme « avec un nationalisme réformé, débarrassé du
chauvinisme mâle, de la guerre, de la violence » (41). Elle envisage une
Écrire la guerre, la migration et l’exil : voix des femmes du Liban et de Croatie 93

société où les hommes et les femmes travaillent en toute complémentari-


té pour que les choses changent. Accad elle-même hésite à se servir du
terme « nationalisme » pour décrire son idée et elle se demande quelle
entité politique pourrait conduire à l’unité : « Le patriotisme ? Le matrio-
tisme ? Le nationalisme ? Un mélange de ces notions ? » (30).
Toujours dans la même veine, Ugrešić explique que les idéologies qui
existent en Croatie ainsi que dans d’autres ex-républiques yougoslaves
sont diamétralement opposées aux idées du pluralisme culturel et de
l’acceptation de l’Autre qui étaient fondamentalement au cœur du natio-
nalisme yougoslave. Même si la vraie tolérance ethnique et religieuse ne
s’est jamais produite pour la majorité des Yougoslaves, ce qui est impor-
tant actuellement, c’est plutôt la valeur qu’on pourrait attribuer à cette
notion pour reconstruire les sociétés balkaniques et pour assurer un ave-
nir sans conflit (Toman, 2007 : 41). Selon Ugrešić, les principes du na-
tionalisme yougoslave étaient prometteurs, indiquant les moyens d’éviter
les guerres. Par contre, Ugrešić croit que le nationalisme croate post-
guerre alimentait les peurs, les préjugés, et la colère engendrés par le net-
toyage ethnique dans la région. Selon Ugrešić, la Croatie s’est recons-
truite « sur une notion de la destruction éventuelle » (153). Elle constate
que parmi les conséquences de la guerre sont des pays plus pauvres et
des peuples plus malheureux. Au lieu de la vraie démocratie, on voit plu-
tôt des « communautés totalitaires » (44).
Ugrešić consacre un chapitre entier de son essai Ceci n’est pas un livre
au sujet de l’écrivain en exil. Pour elle, « l’exilé est celui qui a refusé de
s’adapter » (182). Si l’on croit à cette définition, partir en exil devient un
acte de défi, et l’exilé devient donc une sorte de rebelle. Ugrešić explique
par exemple qu’elle avait quitté la Croatie parce qu’elle ne pouvait plus
s’adapter à « la terreur qu’exerce le mensonge dans la vie tant publique,
politique, culturelle que de tous les jours » (182). Dans Café Europa, Dra-
kulić s’entend avec Ugrešić à ce sujet : « ‘Nous’, cela veut dire ‘peur’, ré-
signation, soumission […] ‘Je’ veut dire qu’on laisse développer la possi-
bilité pour l’individualisme et la démocratie » (4).
Et pourtant Ugrešić dit que le véritable exilé rentre rarement dans son
pays (177). C’est-à-dire, il n’y a pas de retour définitif et tel est le cas pour
les quatre écrivaines de cette étude. Dans ce cas-là, questionne-t-on
l’autorité et l’identité de l’auteur en exil ? Dans son roman Coquelicot du
massacre, Evelyne Accad déclare à travers sa protagoniste quasi-autobio-
graphique : « Je me sens très libanaise » (154). Et pourtant, lors d’un re-
tour à Beyrouth dix ans après la fin de la guerre, Accad a fait cette re-
marque : « Rien n’a vraiment changé depuis mon enfance. Le côté
94 CHERYL TOMAN

sombre de notre histoire semble se répéter sans qu’on puisse la contrô-


ler. On n’a pas réussi à tenir les promesses de la modernisation, et le
chaos et la maladie nous hantent plus que jamais » (2002 : 89). Et même
Etel Adnan termine son essai en disant « Les leçons de ce siècle nous ont
appris à rester seuls, à couper tous les liens, à ne jamais faire un retour en
arrière, à conquérir la lune, et c’est exactement ce que j’ai fait. » (1996 : 7)
On ne peut pas déterminer invariablement quelle sera la perception
de l’écrivain en exil dans son pays d’origine. Quand on parle de la littéra-
ture libanaise au Liban, Accad et Adnan y sont généralement acceptées
parmi ses auteurs et en fait, le Liban est fier de ses écrivains de la diaspo-
ra en général. Par contre, Ugrešić et Drakulić sont marginalisées en Croa-
tie et ne contribuent plus à une littérature croate nationale bien qu’on les
considère toutes les deux à l’étranger comme des écrivaines croates. En
effet, les femmes qui écrivent et publient en Croatie ne sont pas nom-
breuses. Milana Vuković Runjić explique que c’est le machisme dans la
littérature contemporaine croate qui exclut toute femme qui ne joue pas
son rôle traditionnel dans la société (2005 : 23). Cependant on ne peut
pas dire que la société libanaise est moins machiste par rapport à la Croa-
tie. Comment expliquer donc la différence de réception à propos de ces
auteures dans leurs pays respectifs ? Personne ne conteste le fait que le
Liban avait survécu une guerre civile. Par contre, la Yougoslavie n’existe
plus et cette situation a causé un dilemme pour ceux qui refusaient de
construire une identité qui correspondait à une nouvelle patrie. L’écrivain
qui ne s’y conforme pas disparaît comme son ancien pays et l’exil en est
l’aboutissement logique. Mais à l’étranger, on continue à associer ces
écrivaines avec leurs pays d’origine, qu’elles le veuillent ou non. Ugrešić
explique :

Une fois qu’il s’est affranchi de son milieu, l’écrivain en exil s’aperçoit
soudain qu’il est pris à un piège tragicomique. À l’étranger, en effet,
on ne le catalogue pas autrement que comme le représentant du pays
qu’il a quitté. Bien que je n’existe plus en Croatie en tant qu’écrivaine,
on me présente partout ailleurs, presque sans exception comme un
auteur croate. À l’étranger, je suis devenue une écrivaine plus croate
que je ne l’aurais jamais été si j’étais restée en Croatie. Autrement dit,
je suis devenue ce que je ne suis pas. (2005 : 187)

Malgré l’adversité et la souffrance vécues, l’écrivain en exil sera tou-


jours associé avec cette identité qu’il avait refusée publiquement tant de
fois parce qu’on ne saurait pas quelle autre identité on pourrait lui attri-
Écrire la guerre, la migration et l’exil : voix des femmes du Liban et de Croatie 95

buer (187). Cette dernière phrase d’Ugrešić montre cette frustration


presque inévitable qu’ éprouve l’écrivain en exil.

Case Western Reserve University

Bibliographie

ACCAD, Evelyne. Femmes du crépuscule. Paris : L’Harmattan, 2008.


――. « Beirut: The City That Moves Me ». World Literature Today, 76:1
(Winter 2002). 85-89.
――. Des hommes, des femmes, et la guerre: fiction et réalité. Paris : Côté-femmes,
1993.
――. Coquelicot du massacre. Paris: L’Harmattan, 1988.
ADNAN, Etel. « To Write in a Foreign Language ». Electronic Poetry Re-
view. http://www.poetry.org/issues/issue1/alltext/esadn.htm. 1996.
――. Sitt Marie Rose. Paris: Des Femmes, 1977.
DRAKULIĆ, Slavenka. Je ne suis pas là. Paris : Belfond, 2002.
――. Café Europa. New York: Penguin Books, 1999.
FRENCH, Marilyn. From Eve to Dawn: A History of Women. Volume 4: Re-
volutions and Struggles for Justice in the 20th Century. New York: The Femi-
nist Press, 2008.
RUNJIĆ, Milana Vuković. « The Land of Macho Literature: Contempo-
rary Publishing in Croatia ». The Believer. 3/9 (November 2005): 23-26.
SANADER, Ivo et Ante STAMAC (éds). En ces temps du Terrible : Antho-
logie de la poésie croate de guerre (1991-1004). Paris : Éditions Autres
Temps, 1996.
TOMAN, Cheryl (ed). On Evelyne Accad: Essays in Literature, Feminism, and
Cultural Studies. Birmingham, AL: Summa, 2007.
UGRESIĆ, Dubravka. Ceci n’est pas un livre. Paris : Fayard, 2005.
――. The Culture of Lies. University Park: The Penn State University Press,
1998.
ZIDIC, Igor. « Croatie éternelle ». Ιn Ivo SANADER et Ante STAMAC
(éds), En ces temps du Terrible : Anthologie de la poésie croate de guerre (1991-
1004). Paris : Éditions Autres Temps, 1996 : 110.
Exil et mémoire traumatique dans les écrits de
Mimika Kranaki et d’Aline Apostolska

Vasiliki Lalagianni

J’essaie de me créer un visage, un masque.


Autrefois, d’entrer dans un modèle […]
En l’occurrence le modèle serait Ulysse.
M. Kranaki, Journal d’exil 1

Les conflits entre les ethnies, le déracinement et la guerre constituent


de véritables topoi des littératures balkaniques, où les événements histo-
riques ont entraîné déportations, exodes et drames personnels. Deux
femmes déracinées, l’écrivaine grecque Mimika Kranaki et la yougoslave
Aline Apostolska ont transcrit leur expérience de migrance et d’exil dans
des ouvrages littéraires qui constituent des miroirs mémoriels d’une
époque historique : la Grèce de la guerre civile et la Yougoslavie déchirée
par la guerre sanglante entre ses ethnies et le morcellement du pays. Les
itinéraires de ces deux écrivaines migrantes sont caractérisés par un pro-
cessus de non-retour, du nostos impossible, qui entraîne un exil intérieur
vécu d’une façon douloureuse.
La Deuxième Guerre mondiale et la guerre civile qui la suivit provo-
quèrent en Grèce de grands changements sociopolitiques et laissèrent le
pays en ruines. Pour fuir les autorités, beaucoup de résistants grecs et
une grande partie de l’intelligentsia marxiste ont quitté précipitamment le
pays et se sont dispersés surtout en Europe, évitant ainsi les persécutions
politiques. C’est pendant cette période d’instabilité qu’un groupe de
jeunes dont la plupart appartenait au Parti communiste et avait participé
à la Résistance, fuit la Grèce grâce à l’aide de l’Institut français d’Athènes
qui leur attribua le titre de « boursiers » du gouvernement français. Em-
barqués à bord du bateau britannique le « Mataroa », en 1945, ces jeunes
gens avaient comme destination Paris, une ville considérée, à l’époque,
comme une terre ouverte et accueillante pour les immigrés et les exilés.
L’identité de l’exilée confère à Kranaki une liberté d’expression, une ai-
sance à fréquenter les milieux littéraires parisiens, surtout ceux de la
gauche; elle participe aux mouvements sociaux de l’époque, elle fré-

1 Mimika Kranaki (2007), Mataroa à deux voix. Journal d’exil. Athènes : Éditions du Musée

Benaki, édition bilingue, coll. « Témoignages », p. 26.


98 VASILIKI LALAGIANNI

quente Jean-Paul Sartre et les milieux existentialistes, et se trouve au


cœur des événements de mai ’68. Son texte autobiographique Mataroa à
deux voix. Journal d’exil sera publié dans la revue de Jean-Paul Sartre Les
Temps Modernes en août 1950. La même année fut aussi publié le recueil
de nouvelles Cirque tandis que son roman Contre-Temps, écrit en grec avec
un titre français fut publié en 1947 à Athènes, lorsque son auteure se
trouvait à Paris. En 1992, son roman Philhellènes. 24 lettres d’une Odyssée fut
publié à Athènes et son récit autobiographique intitulé Autographie en
2004 juste un peu avant sa mort2. Romancière et essayiste, elle a publié
aussi beaucoup d’ouvrages philosophiques et des critiques littéraires.
Tout au long de sa vie en France, l’écrivaine opère un va-et-vient conti-
nuel entre le grec et le français, sa langue maternelle et sa langue
d’adoption. Elle utilise pour l’autobiographie et la fiction sa langue ma-
ternelle, la langue de cœur et pour ses ouvrages scientifiques le français,
la langue de l’intellect. E. Oktapoda-Lu constate qu’une dualité « inhé-
rente à l’individu Kranaki se reflète dans l’activité professionnelle et la
carrière littéraire de l’auteur : coexistence en une seule personne d’un
écrivain grec et d’un écrivain français » (Oktapoda-Lu, 2005 : 195).
Mais ce choix entre les deux langues ne se fait pas sans douleur ; la
protagoniste du roman Contre-Temps vit d’une façon douloureuse son
expatriation à Paris, comme, d’ailleurs, tous les personnages fictifs de
Kranaki qui communique dans ses textes ainsi que dans ses entretiens,
son expérience de déracinement géographique et linguistique, ce « re-
charge et décharge d’identité » (Sibony, 1991 : 31). Ayant pour base do-
cumentaire son voyage sur le bord du « Mataroa », elle se souvient de sa
vie en Grèce pendant cette époque très perturbée qui a abouti à la guerre
civile. Elle transcrit dans le récit Mataroa à deux véoix. Journal d’exil ses
expériences traumatisantes du départ autant que les premiers temps des
« boursiers » sur la terre étrangère, à Paris.

Il n’y eut personne […] pour nous crier « Attention à l’irréparable »


lorsque le bateau prit le large et que les côtes du Péloponnèse dispa-
rurent derrière la poupe. Comment se douter que c’était le dernier re-
gard vers la Grèce. […] Mais nous aurions vu d’emblée à quoi nous

2 Kranaki publie aussi le recueil de textes critiques intitulé Hétérographies en 1950 et beau-
coup d’autres ouvrages sur la critique littéraire, la philosophie, la Grèce (textes histo-
riques, chroniques et guides de voyage). Elle obtient un Doctorat de philosophie à la
Sorbonne où elle a enseigné la philosophie allemande pendant des années ; elle a travaillé
aussi comme critique littéraire.
Exil et mémoire traumatique chez Mimika Kranaki et Aline Apostolska 99

nous engagions, sans le découvrir par couches successives de déses-


poir. (Kranaki, 2007 : 12)

En soulignant que chaque sujet est un cas particulier, le psychologue


Raaja Stitou indique que « certains exilés vont transformer la souffrance
de l’exil en créativité, certains vont rejeter tout ce qui les rattache à leur
culture antérieure et fonctionnent dans l’emprunt en visant à la réassu-
rance, d’autres sont submergés par la nostalgie de l’ailleurs originel » (Sti-
tou, 1997 : 17). Dans ce dernier cas, la difficulté à effectuer un passage
vers la culture du pays d’accueil instaure un « désinvestissement du pré-
sent » et la production de signes d’appel sur le monde de l’abandon ou
du préjudice, des signes qui viennent souvent s’appuyer sur des fractures
préexistantes dont témoigne la métaphore freudienne du cristal qui se
brise. C’est alors que « les signes de désadaptation viennent faire appel
d’une souffrance qui ne trouve parfois ni mots pour se dire, ni lieux pour
être reconnue et entendue » (Stitou, 1997 : 17).
Dans le roman Contre-Temps que Kranaki a écrit à l’âge de vingt-sept
ans, les thèmes de l’errance, du double et du déracinement prédominent.
Le moi de l’écrivaine et celui du personnage principal y sont en perma-
nente relation. Ici, le moi s’avère conflictuel et se définit comme étranger
à un système culturel, à l’autre et à soi-même, pour reprendre la formule
de Julia Kristeva (1988). La romancière recourt au récit à la première per-
sonne qui prend souvent la forme d’un récit rétrospectif où le person-
nage, Cybèle, entreprend de raconter sa vie d’exilée.

Paris s’était à nouveau dénudé. Les murs des maisons tremblaient de


froid et les fenêtres mal jointes restaient orphelines. Pour la première
fois Cybèle remarqua […] combien étaient solitaires les bords du
fleuve et les allées […] combien le ciel ressemblait à un sol de béton
dur. (Contre-Temps, 210)

L’espace de l’exil étant différent de celui du pays natal, le rapport de


l’exilée à l’espace devient conflictuel. Le pays d’accueil n’est pensé que
par rapport et en confrontation symbolique avec la terre natale. « L’acte
de composer une représentation littéraire du trauma est spécifique,
puisqu’elle affirme et témoigne de celui-ci dans chaque mot, chaque
phrase, ou ligne. Le texte qui en résulte est une expérience traumatique et
désarmante pour le lecteur. Par l’abysse de la perte et par les transforma-
tions violentes et soudaines qui suivent l’événement tragique, l’écrivain
crée un ouvrage littéraire fort quant à sa capacité de transmettre au lec-
100 VASILIKI LALAGIANNI

teur la brutalité de son expérience. Tels sont les romans et les textes
autobiographiques de Kranaki où la question de la mémoire et du retour
au pays, reflètent le désarroi dans lequel l’écrivaine vit sa situation exi-
lique » (Lalagianni, 2010 : 111) .
C’est l’exil, comme culmination d’un long traumatisme3 vécu pendant
la guerre civile et les années qui l’ont suivie, qui pousse Kranaki à cher-
cher un espace propre à elle, – « la terre intérieure » que tout exilé porte
en lui, écrit Albert Memmi. « La nostalgie devient possible en même
temps que l’utopie. L’homologue de l’avenir imaginé est le passé fictif.
Mais il existe une optique cruciale selon laquelle la puissance du passé est
différente. Elle a produit des objets, des images et des textes qui peuvent
être vus comme des talismans forts de ce qu’étaient les choses dans le
passé […] » (Chasse & Shaw, 1989 : 9)4. Les personnages de Kranaki, et
l’écrivaine-même, comme elle l’avoue dans ses interviews, se sent l’obli-
gation de se faire fabriquer des reproductions des monuments grecs et
des paysages du pays, accumuler dans leur appartement à Paris tout ce
qui peut leur rappeler le pays perdu, en effectuant ainsi un « retour »
imaginaire vers le passé, vers le « là-bas » : affiches, photographies, sou-
venirs, petits objets divers. De tous les objets aimés qui nous relient au
passé, « la photographie fut identifiée comme le cas paradigmatique par
excellence du moment de la nostalgie : photographier est un art élé-
giaque. Les photographies sont des memento mori. Prendre une photogra-
phie signifie participer à la mortalité d’une autre personne (ou d’une
autre chose). Plus précisément, en découpant ce moment et en le gelant,
toutes ces photographies prouvent l’écroulement, la fonte du temps »
(Chasse & Shaw, 1989 :9). C’est exactement ce temps qui pèse sur les
épaules de Kranaki, qui, durant ces années d’exil à Paris, forcé au début,
choisi par la suite, a tenté à de nombreuses reprises de retourner dans
son pays natal. La trame narrative du Contre-Temps (1947) aux Philhellènes
(1992) intègre le désir, presque obsessionnel, qu’Edouard Glissant ap-
pelle « la pulsion du retour », « une envie comme une démangeaison in-
contrôlable devant l’absence soudaine de repères culturels et affectifs »
(Dalembert, 1999 : 6).
Du Contre-Temps à Philhellènes, l’attention se porte de l’individu à la so-
ciété, de l’exil comme expérience personnelle à sa description comme
représentation symbolique. La solitude des personnages du roman Contre-

3 Sur le trauma et la création littéraire, cf. Cathy Caruth, Trauma: Explorations in Memory,
Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1995.
4 Sauf indication contraire, toute traduction du grec en français et de l’anglais en français

est due à l’auteure de l’article.


Exil et mémoire traumatique chez Mimika Kranaki et Aline Apostolska 101

Temps évolue vers un sens d’exil total dans le récit autobiographique Les
Philhellènes.24 lettres d’une Odyssée. Ce texte représente une situation exi-
lique totale, les personnages vivant l’exil à l’extrême comme style de vie.
Il s’agit d’un récit autobiographique sous la forme d’un roman épistolaire
où l’écrivaine correspond avec ceux qui partagent ses idées, que ce soient
des camarades restés en Grèce ou ceux qui sont expatriés, comme elle,
en France. La solitude, dans certains chapitres des Philhellènes, revêt un
rôle didactique, elle consiste en un processus éducatif, intériorisé. La
problématique identitaire et la réflexion philosophique sur la nature du
migrant et de l’exilé et sur le retour au pays, constituent les axes capitaux
du récit. Cet ouvrage au titre significatif qui renvoie à l’Odyssée homé-
rique avec ses 24 rapsodies, roman de souffrance individuelle et roman
d’Histoire, unit les souvenirs personnels et les réminiscences historiques
et culturelles dissimulées sous l’apparence de la fiction. L’histoire est
construite autour des souvenirs, des remords, des réminiscences et des
obsessions du passé.
Dans les Philhellènes, il y a des départs imaginaires, des départs-fantasmes
qui activent des souvenirs et établissent des analogies avec le premier
départ, vécu d’une façon douloureuse (Lalagianni, 2010 : 115). Bien
qu’au début, le retour au pays natal fût une certitude, après une décennie
à l’étranger, ce retour au pays semble être difficile : « Après un temps
passé à l’étranger, c’est déjà tard pour retourner [...]. Le retour au pays,
c’est un nouvel exil » (Kranaki, 1997). Mimika Kranaki renonce au retour
tant désiré et fait de ce texte le seuil de son insertion dans le milieu
d’accueil ; son texte devient le lieu où se joue la « re(de)territorialisation »,
pour employer un vocabulaire deleuzien.
L’appartenance à deux cultures débouche sur un malaise. Se retrouver
à Athènes avec son passé et ses souvenirs, revoir ses amis, revisiter ses
endroits familiers ne représentent point pour l’écrivaine une forme de
fixité identitaire ; elle se sent étrangère dans sa propre ville natale.
« L’Odyssée a recommencé dans Ithaque, dans mon propre pays, l’exclu-
sion de l’étranger que j’ai connue en France a recommencé ici » (Philhel-
lènes, 351), écrit-elle lors de son premier voyage en Grèce après le premier
départ, étant obligée de « reconquérir » sa langue, de retrouver ses re-
pères culturels dans un pays qui a changé profondément. La mémoire de
Kranaki est habitée par la Grèce ; on pourrait parler d’une écriture d’un
moi hanté, habité par les images de « là-bas ». Tous ses livres parlent de
la Grèce et projettent, inconsciemment, l’image du pays qui est une
image recréée par l’écriture.
102 VASILIKI LALAGIANNI

« Retrouver un certain équilibre dans l’exil, écrit Edem Awumey, sup-


poserait un rétablissement des liens avec le bercail ou la redéfinition, le
repositionnement de la figure errante dans un présent qui synthétise l’ici
et l’ailleurs, un présent qui reconstruit un monde où tout coïncide : les
repères de l’exilé et les balises de la société » (Awumey, 2007 : 242). Cet
équilibre tant désiré par l’écrivaine à sa maturité ne semble pas avoir été
réalisé, du moins à travers les pages de ses romans et de ses textes auto-
biographiques. Restant « figée » dans son passé grec, Mimika Kranaki
constitue pour les lettres néohelléniques l’incarnation d’une identité dé-
territorialisée, du nostos et de l’impossible retour.
La problématique de la migrance se trouve au centre des ouvrages
fortement autobiographiques de la romancière francophone d’origine
yougoslave Aline Apostolska : Tourmente (2000), Lettre à mes fils qui ne ver-
ront jamais la Yougoslavie (2000), L’Homme de ma vie (2003), Neretva (2005).
Née à Skopje, elle s’établit à Paris à l’âge de 9 ans et en 1998 à Montréal,
dont elle a fait sa terre d’accueil. Dans ses livres, elle évoque la Yougo-
slavie de son enfance désormais déchirée par des guerres meurtrières qui
ont abouti à la création de nouveaux États. Les personnages de ses ro-
mans vivent la rupture, le déracinement et l’exil, ils échouent dans leurs
relations à cause des différences de culture et de l’impossibilité d’une
adaptation dans le pays d’accueil. Bien que les romans d’Apostolska ne
puissent pas être caractérisés comme de vraies autobiographies au sens
où le propose Philippe Lejeune (1975 : 14), chez elle, l’enchevêtrement
des événements personnels et des épisodes historiques participe à la dy-
namique du récit et sert la cohérence interne du projet narratif. Ainsi,
« au Récit qui raconte une terre lointaine, sa terre d’origine, fait écho
l’histoire de l’exil d’Aline, en alternant fructueusement sa voix person-
nelle à la destinée collective d’un peuple et d’une terre nouvellement à la
recherche difficile d’une identité » (Marchese, 2007 : 177).
La remémoration de l’enfance, du temps passé et des figures fami-
liales qui y sont associées, nourrit les textes de l’écrivaine; le récit Lettre à
mes fils qui ne verront jamais la Yougoslavie, issues de la mémoire affective,
semblent raconter le passé personnel d’Apostolska en même temps que
le destin de son pays. Gilles Dupuis décrit et délimite les axes théma-
tiques majeurs de l’écriture migrante : « L’exil (intérieur et extérieur), le
déracinement (voire le double déracinement), la perte de l’identité et de
la mémoire individuelle et collective, une pratique culturelle et linguis-
tique de métissage et de l’hybridation ainsi qu’une poétique de l’auto-
fiction constituent les traits formels plus souvent exploités par les écri-
tures migrantes » (Dupuis, 2005 : 117). Dans la Lettre, à travers la remé-
Exil et mémoire traumatique chez Mimika Kranaki et Aline Apostolska 103

moration et la reconstruction du passé, Apostolska évoque une Yougo-


slavie charmante, celle de son enfance :

Des odeurs, des saveurs, des sons, des images remontent à la surface,
principalement des images de cours d’eau, telle une mosaїque mou-
vante et irisée. Et puis des visages, des sourires, des mots changés,
des regards d’hommes et des femmes que j’ai aimés, que j’aime tou-
jours et qui, même démembrés au fond d’un charnier pestilentiel,
continuent à vivre en moi… (Lettre, 9)

La mémoire devient nécessaire pour reconstituer la matrice, le temps


primordial de l’enfance, son pays d’enfance. « J’ai compris », écrit-elle
dans la Lettre à mes enfants, « que si je pleurais la perte de mes racines you-
goslaves, c’est qu’elles existaient. Et qu’elles sont aussi les vôtres, mes
enfants » (p. 12). C’est dans le but de transmettre ses racines à ses enfants
qu’Aline Apostolska entreprend ce travail de remémoration, de recons-
truction de l’origine que, malgré son exil d’enfant, elle redécouvre plus
forte que jamais une fois qu’elle est mère. « En confondant mémoire per-
sonnelle et mémoire collective, sa propre histoire, celle d’une fille qui a
quitté son pays pour rejoindre ses parents désormais établis en France, à
l’Histoire, Aline Apostolska reconstruit non seulement son passé, mais
aussi celui d’un pays qui n’existe plus » (Marchese, 2005 : 2010). Lorsque
un migrant est confronté à un non-lieu, à une absence de lieu, « il ne
trouve même pas le lieu chimérique de l’utopie, parce que la question qui
le traverse est décalée de la totalité symbolique. L’ ‘atopie’ pourrait dési-
gner ce type du non-lieu […] atopique, qui n’est relatif à aucun lieu don-
né » (Plaza, 1986 : 119). « A nowhere woman sitting in a nowhere place
in a nowhere land…ce genre de pays qui n’existe nulle part et auquel on
accoste, un jour, en suivant les battements de son cœur » (Lettre, 16).
Question multidimensionnelle et dynamique à travers laquelle
s’exprime par excellence l’identité, le choix de la langue prend aussi une
place importante dans ce phénomène de la double identité de l’écriture
qui reflètent la situation de « l’entre-deux ».

Le français est la langue de mon intellect, celle dans laquelle, depuis


toujours, s’exprime ma conscience. Elle est ma langue de jour, ma
langue d’amitié, de découvertes, d’émerveillements et de contacts.
[…] Le français est la langue dans laquelle je parle à mes enfants. Au-
cune autre n’aurait pu assurer ce lien […]Mais quiconque parle en
slave, glissant sur les mélopées mélancoliques, parle à mon cœur […].
104 VASILIKI LALAGIANNI

Slave parle à mes yeux, à mes souvenirs, à mes rêveries, à ces larmes
d’impuissance et de rage qui, trop longtemps sans doute parlèrent à
ma place. Les larmes qui montent au cœur de la petite fille yougoslave
qui vit encore en moi et que l’on a sommé de se taire. (Lettre, 12-13)

Expatriée à l’étranger depuis son enfance, Apostolska a bien connu


l’acculturation et tous les problèmes d’identité que la situation exilique
entraîne. « Éloignés du lieu des leurs ancrages narcissiques et de leurs
repères symboliques, coupés des parfums et saveurs du pays natal, les
migrants se retrouvent dans un contexte étranger qui n’est plus soutenu
par du familier. Ce déplacement vient réactiver les blessures infantiles et
rendre plus lancinante la séparation d’avec ‘l’objet du désir’ », souligne
Raaja Stitou (Stitou, 1997 : 13). C’est alors que « plusieurs positions sub-
jectives peuvent être adoptées face à un monde nouveau dont les codes
sont inconnus » (Stitou, 1997 : 29).

[…] la Yougoslavie, de par sa position géographique, reste en soi une


terre d’exil. Depuis des millénaires, cette terre porte en elle les deux
principes fondateurs de l’évolution humaine, la loi inévitable du
mixage et de la migration […] Comme tous les « frontierland », ce ter-
ritoire si particulier des Balkans n’offre aucune chance d’enracine-
ment. Le déracinement, le mixage, l’errance restent une marque bal-
kane. (Lettre, 82)

Chez Apostolska, l’importance de la problématique identitaire ne découle


pas seulement de son statut de migrante, mais aussi d’une réflexion pro-
fonde sur la nature et l’identité féminine et sur les rapports interperson-
nels. Les romans autobiographiques L’Homme de ma vie (2003) et Neretva
(2005) prouvent que l’écrivaine a aussi connu la période « post-exil »,
c’est-à-dire la situation de l’écrivain qui « accepte » sa condition d’exilé,
étant passé d’une vision « militante » de la littérature à une vision « diver-
tissante », selon la terminologie d’Alexis Nouss (2005). Ses deux récits
constituent une réflexion différente sur le genre autobiographique : une
réflexion sur l’identité féminine, sur les relations mère/enfants, sur la
mort. Dans ces deux romans, c’est l’exil intérieur qui pousse les person-
nages à s’interroger sur leur identité, à entreprendre un voyage vers leur
for intérieur. Restituant le passé avec rigueur et poésie, Aline Apostolska
dans Neretva parvient à dépeindre la Yougoslavie multiculturelle du
temps passé, incarnation vivante de l’idéal fédéral auquel prétendait ce
20e siècle d’avant le resurgissement des nationalismes. C’est une version
Exil et mémoire traumatique chez Mimika Kranaki et Aline Apostolska 105

personnelle de l’Histoire yougoslave. La quête de soi se poursuit dans le


roman Tourmente, autre ouvrage personnel d’Apostolska, tout émaillé des
évènements de sa vie, des moments de son écriture, des lieux qui habi-
tent l’écrivain, des déplacements et des rencontres qui l’ont changée et
évoluée comme femme et écrivaine. Ainsi, à travers l’écriture et la remé-
moration de son passé, Apostolska offre un portrait de la femme qu’elle
est devenue aujourd’hui, artiste, écrivaine, mère. Son parcours artistique,
ses voyages, ses migrations, ses réflexions suggèrent que l’exil est une
« seconde peau » (Lettre, 75), une condition existentielle dont on ne peut
pas se débarrasser.
Deux écrivaines issues de pays balkaniques, sensibles aux problèmes
politiques et sociaux de leur terre natale, transcrivent dans leurs écrits
tant leurs propres angoisses que les aspirations des habitants de leur pays.
Le dénominateur commun à leur œuvre est qu’elles mettent en scène
« une rupture avec l’espace d’origine » et en même temps « une confron-
tation avec la société d’accueil dans laquelle l’immigré doit vivre » (Al-
bert, 2005 : 12). Ayant éprouvé jusque dans leur moi le plus profond ce
que Nancy Huston appelle « étrangéité » (1988 : 9)5 pour désigner son
propre sentiment d’avoir incorporé l’altérité en soi-même, Mimika Kra-
naki et Aline Apostolska s’occupent dans leurs écrits de la transgression
des frontières qu’elles soient géographiques, politiques, linguistiques ou
psychologiques, et mettent en évidence les problèmes dus à l’expatriation
que toutes les deux ont bien connue d’une façon douloureuse.

Université du Péloponnèse

5 « Étrangement, l’étranger nous habite. Il est la face cachée de notre identité, l’espace qui

ruine notre demeure, le temps où s’abîment l’entente et la sympathie » écrit aussi Julia
Kristeva (1988 : 9).
106 VASILIKI LALAGIANNI

Bibliographie

ALBERT, Christian. L’Immigration dans le roman francophone contemporain.


Paris : Karthala, 2005.
APOSTOLSKA, Aline. Lettre à mes fils qui ne verront jamais la Yougoslavie,
Montréal : isoète/Rivages d’Encre, 1997.
AWUMEY, Edem. Le Périple du moi : mouvements et situations d’exil, « Pa-
labres », dossier « L’immigration et ses avatars », vol. VII, 1/2, 2007:
223-242.
CHASSE, Malcolm & Christopher SHAW, The Dimensions of Nostalgia,
dans The Imagined Past: History and Nostalgia. Manchester : Manchester
University Press, 1989.
DUPUIS, Gilles. Littérature migrante, Vocabulaire des études francophones. Les
concepts de base. Limoges : Presses Universitaires de Limoges, 2005.
DALEMBERT, Louis Philippe. « L’homme qui ne voulait pas être chan-
gé en sel ». Notre Librairie, no 138/139, 1999/2000 : 6-11.
HUSTON, Nancy. Lettres parisiennes. Autopsie de l’exil. Paris : Barrault,
1986.
KRANAKI, Mimika. Contre-Temps. Athènes : Hestia, 1947.
――. Les Philhellènes. Vingt-quatre lettres d’une Odyssée, Athènes : Ikaros,
1992.
――. Mataroa à deux voix. Journal d’exil, Athènes : Éditions bilingue, Musée
Benaki, coll. « Témoignages », 2007.
――. Interview avec Kostas Dadinakis (en grec), in Diavazo, no 380, dé-
cembre 1997.
KRISTEVA, Julia. Étrangers à nous- mêmes, Paris : Fayard, 1988.
LALAGIANNI, Vasiliki. « Exil, autobiographie et mémoire chez l’écri-
vaine grecque Mimika Kranaki ». Francofonia, no 58, (Primavera 2010),
107-119.
LEJEUNE, Philippe. Le Pacte autobiographique. Paris : Seuil, 1975.
MARCHESE, Elena. « Entre fiction et autobiographie: L’exil selon Aline
Apostolska » in E. OKTAPODA-LU & V. LALAGIANNI (éd.), La
Francophonie dans les Balkans. Les Voix des femmes. Paris : Publisud,
2005 : 201-218.
――. « D’exil en exil : quelques exemples dans la littérature migrante au
Québec » in Eidolon, dossier « 1985-2000 : vingt années d’écriture mi-
grante au Québec. Les voies d’une herméneutique », sous la direction
de Marc ARINO et de Marie-Lyne PICCIONE, no 80, 2007 : 167-
179.
NOUSS, Alexis. Plaidoyer pour un monde métis. Paris : Textuel, 2005.
Exil et mémoire traumatique chez Mimika Kranaki et Aline Apostolska 107

OKTAPODA-LU, Efstratia. « Mythes de la double identité ou l’Odyssée


de Mimika Kranaki ». Francofonia, no 14, 2005 : 189-202.
PLAZA, Monique. Ecritures et folie. Paris : PUF, 1986.
Revue Diavazo, Mimika Kranaki : Interview avec Kostas Dadinakis (en grec),
Diavazo, no 380, décembre 1997.
SAID, Edward. Reflections on Exile. London : Granta Books, 2001.
SIBONY, Daniel. Entre-deux, l’origine en partage/ Paris, Seuil, 1991.
STITOU, Raaja. « Universalité et singularité de l’exil ». Psychologie clinique,
dossier « Les Sites de l’exil » sous la direction de O. DOUVILLE et
M. HUGUET, no 3, (printemps 1997), 13-30.
Déchantement postcolonial et migrance
dans les écrits de Boualem Sansal

Elena-Brandusa Steiciuc

Boualem Sansal appartient à la génération d’écrivains algériens qui,


trois décennies après l’Indépendance, dénoncent la dérive du système
socio-politique et économique de leur pays, un système qui « laisse de
moins en moins place aux illusions » (Bonn, 1997 : 206). En effet, le
temps n’est plus aux « lendemains qui chantent » et pour beaucoup
d’auteurs « l’écriture référentielle prend la pas sur le formalisme » (Mou-
ra, 2007 : 155), ce qui est le cas de Rachid Mimouni, évoqué par Jean-
Marc Moura dans l’étude citée. L’actualité sanglante des années 90 ins-
pire donc à des auteurs comme R. Mimouni ou R. Boudjedra des témoi-
gnages courageux et une littérature fortement ancrée dans le réel. Pen-
dant la dernière décennie du XXe siècle, ce pays n’est plus un modèle de
socialisme tiers-mondiste, le nationalisme est érodé et l’absence d’espoir
pousse de plus en plus de jeunes à s’exiler.
La pauvreté et l’injustice sociale sont – on le sait – les principales rai-
sons des mouvements migratoires, à toutes les époques et sur tous les
continents, qu’il s’agisse des paysans irlandais affamés en partance pour
le Nouveau Monde ou bien des Roms, autrement dit tsiganes roumains ou
bulgares, cherchant avec insistance ! – un peu de soleil au pied de la Tour
Eiffel.
Une table ronde organisée au mois de mars 2010 à l’Université de
Bouzaréah par le Centre de recherche en économie appliquée pour le développement1,
a focalisé sur ces thèmes d’actualité : « Migrants, migrance, el-Harga ».
Parmi les intervenants, Aissa Kadri, Directeur de l’Institut Maghreb-
Europe à l’Université Paris VIII signalait l’existence de véritables réseaux
dans l’immigration : ethnique, idéologico-politique ; corporatif et on
pourrait se demander par quel hasard le point de vue du sociologue est
précédé et confirmé par celui du romancier ?
Car Boualem Sansal, l’auteur sur lequel porte ma recherche, a donné
une très fine radiographie des phénomènes complexes auxquels son pays

1 Sur cet évenement nous renseigne le site www.algérie360.com


110 ELENA-BRANDUSA STEICIUC

est confronté – la corruption et l’arrivisme des gouvernants, l’intolérance


et le fanatisme – dont le déchantement général et l’immigration clandes-
tine ne sont que les conséquences.
D’ailleurs, toute la production romanesque de cet ancien haut fonc-
tionnaire du Ministère de l’industrie, limogé pour son attitude trop cri-
tique, est une interrogation de plus en plus angoissée sur le présent et
surtout l’avenir de l’Algérie, depuis son début à 50 ans et jusqu’à son plus
récent roman, Le Village de l’Allemand (2008).
Son premier volume, Le Serment des barbares (1999, Prix du Premier Ro-
man et Prix tropiques), annonçait, dès le titre, une vision très acide à l’égard
du régime algérien. Une année plus tard, L’Enfant fou de l’arbre creux (Prix
Michel Dard) – roman politique, roman d’aventures, roman de la quête de
l’identité –, était une réflexion amère sur le grand bouleversement poli-
tique suivant la guerre d’indépendance des années 60, qui n’aura profité
qu’à des privilégiés. Ce roman attirait l’attention d’un public international
sur des détails méconnus ou tout simplement ignorés.
La diatribe du romancier continue par Dis-moi le paradis (2004), où
Boualem Sansal renoue avec une formule narrative vieille de quelques
siècles, celle du Décaméron de Boccace pour dénoncer impitoyablement la
crise du pays, à la suite du détournement de la révolution par un groupe
de « patriotes ».
Un autre aspect de la société algérienne de l’extrême contemporain –
le drame des jeunes migrants « aux ailes coupées », qui ne rêvent que de
quitter leur pays, où ils n’ont aucun avenir –, constitue le sujet du roman
Harraga (2005), dont le titre désigne littéralement les « brûleurs de
route ». Après avoir détruit les papiers, donc dépourvue de toute identité,
cette masse anonyme de clandestins va de danger en danger, espérant
traverser la Méditerranée et arriver en Occident, l’espace de toutes les
illusions.
Le roman Harraga est donc inspiré par la migration d’individus ou de
communautés entières d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre, et un
épisode significatif de la diégèse focalise, comme nous allons le voir, sur
le parcours migratoire, très dangereux, de nombreux Africains, via
l’Algérie et le Maroc, vers l’Europe. Leur condition existentielle c’est
l’exil, qui projette tous ces déshérités dans un nouveau temps et un nou-
vel espace, celui de l’au-delà des origines fixes et du passé individuel, un
temps et espace de la pure potentialité, où l’on assiste à une pérennisa-
tion du provisoire. La réflexion de Homi K. Bhabha est édifiante à cet
égard :
Déchantement postcolonial et migrance dans les écrits de Boualem Sansal 111

Être dans l’ « au-delà », donc, c’est habiter un espace « entre-temps »,


comme vous le dira n’importe quel dictionnaire. Mais habiter dans
l’ « au-delà », c’est aussi, comme je l’ai montré, faire partie d’un temps
révisionnaire, d’un retour au présent, pour redécrire notre contempo-
ranéité culturelle ; ré-inscrire notre communauté humaine historique ;
toucher le bord le plus proche du futur. (Bhabha, 2007 : 38)

Le texte du roman est d’ailleurs émaillé de ce terme, harraga, son titre,


qui pourrait être décrypté à plusieurs niveaux, à partir du plus concret
(les jeunes migrants qui, avant de passer la frontière, brûlent leurs pa-
piers, pour ne pas être identifiés) et jusqu’au niveau métaphorique, dési-
gnant tout rebelle qui préfère une liberté douloureuse à une vie casanière,
statique, la bouche muselée et le cœur endormi. Finalement, ce statut de
harraga semble être le sort des habitants de ce pays, soumis aux aléas de
l’histoire, comme le constate Sansal :

[…] on quitte davantage ce pays qu’on n’y arrive. Il n’y a pas de lo-
gique à cela, engendrer du vide n’est pas dans la nature de la terre,
chasser ses enfants n’est pas le rêve d’une mère et personne n’a le
droit de déraciner du lieu où il est né. C’est une malédiction qui se
perpétue de siècle en siècle, depuis le temps des Romains qui avaient
fait de nous des circoncellions hagards, des brûleurs de fermes,
jusqu’à nos jours où faute de pouvoir tous brûler la route nous vivons
inlassablement près de nos valises. […] Nous sommes tous, de tout
temps, des harragas, des brûleurs de routes, c’est le sens de notre his-
toire. (80-81)

Toute cette migration souvent soldée de morts et de disparus apparaît


dans ce roman comme un leitmotiv, dans les interstices d’une histoire qui
occupe le premier plan et qui, comme on le dit dans un avertissement Au
lecteur, « serait des plus belles si elle était seulement le fruit de l’imagi-
nation » (11) : c’est l’histoire de Lamia, pédiatre dans un grand hôpital
algérois, le Parnet, qui attend en vain des nouvelles de son frère cadet,
Sofiane, un adolescent parti vers l’eldorado européen, via Oran.
Vivant seule dans une maison d’avant la colonisation française, en-
core célibataire à 35 ans (et donc suspecte !), la narratrice traverse un
douloureux exil intérieur, concept que Roland Jaccard définit comme un
« retrait de la réalité chaude, vibrante, humaine, directe » (Jaccard, 1995 :
8), mais en égale mesure repli sur soi et fuite dans l’imagination.
112 ELENA-BRANDUSA STEICIUC

Lamia est isolée par rapport à son milieu professionnel – cible de ses
critiques acides –, par rapport à ses voisins, à ses concitoyens ou à ses
compatriotes qui « savent tout, tout le temps, avant tout le monde » 109)
mais qui se complaisent à accepter « la peste verte », le fanatisme et
l’intolérance des islamistes. Visiblement un alter ego fictionnel de l’auteur,
ce personnage féminin crie sa désillusion et dénonce les tares du système
politique, social et économique algérien, dans un discours qui n’est pas
sans rappeler l’écriture de Rachid Mimouni, devancier et ami de Boualem
Sansal :

Je ne vois pas, je me le demande, ce qui tue, on ne sait pas toujours le


nommer. La pauvreté des jours ? La bêtise ambiante ? Oui, c’est cela, mais
il y a plus fort, le traficotage, la religion, la bureaucratie, la culture du
crime, du coup, du clan, l’apologie de la mort, la glorification du ty-
ran, l’amour du clinquant, la passion du discours hurlé. Est-ce tout ? Il
y a le mauvais exemple. Il vient de haut, du gouvernement qui prend
son inculture pour un diamant légendaire, sa barbarie pour du raffi-
nement, ses bricolages pour de formidables stratégies d’Etat, ses dé-
tournements pour de légitimes rémunérations. (Moura, 2007 : 204)

Des pages à ne pas rater ont pour cible l’Algérie au quotidien, surtout
la capitale, avec ses transports en commun, les bus qui tombent en panne
« six fois par semaine » (89) ou le métro qui, avec « la seule et unique
bouche », « a fait le bonheur et le cauchemar de cinq présidents, vingt
gouvernements et deux mille députés parfaitement insignifiants » (211) ;
avec la restauration problématique, dont on critique justement le manque
aux lois élémentaires d’hygiène, tout en grossissant certains traits (« À
Alger il y a une usine à bouffe par habitant et personne pour débarrasser
les rues. […] Plus la misère augmente, plus il s’ouvre de gargotes et plus
il y a de foules qui mangent sur le pouce, c’est à n’y rien comprendre ! »,
(101) ; avec l’aéroport d’Alger qui « n’a pas son pareil » car « tout ce que
l’aviation marchande a accumulé de dangereux bricolages au sol depuis
Icare y trouve sa place » (221).
Au sein de ce désastre généralisé, Lamia se fait de la solitude un bou-
clier, mais l’arrivée de Chérifa, – jeune fille enceinte, en rupture de ban,
messagère de Sofiane –, l’oblige à abandonner sa vie casanière. Cette
adolescente pittoresque donne à Boualem Sansal l’occasion de se pen-
cher, à nouveau, sur la condition féminine en Algérie, car la jeune Ora-
naise arrive dans la capitale ne pouvant plus supporter le fanatisme de ses
Déchantement postcolonial et migrance dans les écrits de Boualem Sansal 113

parents et de leur milieu, où les filles quelque peu émancipées courent de


grands risques :

Je l’ai fui, c’était l’enfer. Les parents me cassaient les pieds, ils veulent
que je reste à la maison, que je porte le hidjab, que je me terre. Les
émirs rôdaient dans les parages, ils égorgeaient les filles. L’imam a dit
qu’elles le méritaient, c’est un imbécile ! Ils veulent qu’on soit des mu-
sulmanes tout le temps, c’est pas une vie ! (95)

Chérifa, qui reste une harraga dans le cœur, une inadaptée à la vie
stable, quittera bientôt le nid offert par « tata Lamia » et accouchera dans
un couvent pas loin de la Méditerranée, Notre-Dame-des-Pauvres, pour
mourir peu après et cette mort va de pair avec la disparition tragique des
jeunes harraga africains de l’épisode inclus dans le quinzième chapitre du
roman.
Située au milieu du texte, cette séquence aux fonctions de mise en
abyme rétroprospective, pour nous en tenir à la terminologie de Lucien
Dällenbach, présente l’odyssée d’un groupe de migrants africains, en
amont et en aval, depuis leur village et jusqu’au moment où ils payent de
leur vie le rêve de la Terre promise. L’astuce textuelle est d’inclure dans
le roman, par la bouche de Lamia – qui raconte presque en temps réel –,
un grand reportage de la chaîne Arte, au cours duquel on assiste à un
exode des plus cruels de l’époque contemporaine. Cette fiction du « do-
cument authentique » utilise le code narratif de la télévision (qui renvoie
à un contexte politique immédiat) et elle entrecroise le fil du récit princi-
pal, l’enrichissant de significations par le jeu de la spécularité ; elle mérite
de s’y attarder un peu, car c’est peut-être la séquence où la prose de San-
sal se nourrit le plus du réel non-fictionnalisé, pour donner plus de poids
à sa dénonciation.
La caméra accompagne le voyage de deux jeunes africains, prêts à
partir et qui donnent leur accord pour être filmés, Ahmadou et Abou-
bakr. Le point de départ est un hameau du Ténéré, où il ne reste que les
femmes, les enfants et les vieillards, car tous ceux qui sont en âge de tra-
vailler tentent leur chance ailleurs. Ahmadou et Aboubakr, quant à eux,
vont affronter les pires obstacles le long d’un parcours de trois mille ki-
lomètres. Ils sont bernés par le passeur algérien, qui leur réclame « mille
dollars par tête » (191), ils passent en cachette la frontière marocaine,
sous les balles des chaouch, pour traverser le détroit de Gibraltar « sur des
felouques réformées cédées à cinq cents dollars la pièce » (191), sans
avoir un seul instant la garantie que leur entreprise aboutira.
114 ELENA-BRANDUSA STEICIUC

La composition ethnique du groupe de harraga – masse anonyme, car


dépourvue d’identité que l’auteur ne manque pas de remarquer – , est
l’indice de la généralisation de cette condition : à côté des deux héros du
début, il y a : « un Ghanéen, deux Togolais dont le jeune fille enceinte,
un Soudanais, un Ivoirien, un Sénégalais, un Congolais et un Guinéen. »
(199)
Le voyage de ces déshérités du sort vers le nord n’est profitable qu’à
des personnages crapuleux, qui font de leur tragédie une véritable mine
d’or, avec le concours bienveillant des autorités, disposées à fermer l’œil
devant les trafiquants, comme le « susnommé hadj Saïd, alias Bouza-
hroun, le Chanceux ». Pour faire le portrait du « richissime nabab et ex-
terroriste » (197) la plume du romancier est plus acide que jamais, car ce
mafieux louche, qui pose avec son cellulaire dernier cri et ses jumelles,

possède une flotte de cent camions, une milice de mille pistoleros et


jouit de l’autorité de mobiliser l’armée et la douane en cas de guerre.
Pour les grands coups, il sonne Alger, tel numéro ou tel autre,
jusqu’au premier de la liste. (197)

Durant toute l’étape entre Bordj Béji Mokhtar et le Maroc, les clan-
destins sont chargés pêle-mêle dans la benne d’un camion qui le plus
souvent quitte la piste, pour éviter les check-points, car « le gouverne-
ment ne badine pas avec les vagabonds étrangers » ; ensuite on approche
la frontière marocaine et la caméra filme une communauté de harragas
établis depuis plusieurs années aux abords de Ceuta, l’enclave espagnole.
Ce campement a ses propres lois, la ségrégation est un principe essentiel,
« basée sur la couleur de peau, la nationalité, la religion, le patois, la tri-
bu. » (202)
Le voyage finit par l’accident de l’embarcation qui traverse le détroit :
la felouque antédiluvienne, n’est que la barque de Charon, car elle se
brise sur les récifs et ses occupants trouvent la mort, paradoxalement, « à
quelques brasses de la côte », après avoir survécu aux tempêtes de sable
et à « l’immensité du désert ». La seule à poser le pied sur terre est la
jeune Togolaise « enceinte de plusieurs mois, belle comme le soleil »,
mais l’accueil de l’Europe est des plus froids : ce personnage féminin
anonyme, hautement symbolique par la perte du nom (et donc sans iden-
tité, dans la perception européenne) sera renvoyé dans son pays, comme
le déclare un brigadier de gendarmes espagnol.
Déchantement postcolonial et migrance dans les écrits de Boualem Sansal 115

La migration et l’exil sont les deux constantes des littératures du


pourtour méditerranéen écrites en français et un grand nombre2 d’écri-
vains dénoncent ces phénomènes, eux-mêmes, parfois, « ballotés dans les
cahots de l’exil » (Xuereb, 1995). Cette problématique très complexe est
précisément un axe fondamental de l’écriture de Boualem Sansal, et sur-
tout du roman Harraga, où le romancier, tout en critiquant les pratiques
et les discours de son pays, réfléchit à une tragédie planétaire.

Université Stefan cel Mare de Suceava

Bibliographie

BHABHA, Homi. Les Lieux de la culture. Paris : Payot, 2007.


BONN, Charles, GARNIER, Xavier et LECARME, Jacques (dir.). Litté-
rature francophone. 1. Le roman. Paris : Hatier, 1997.
DÄLLENBACH, Lucien. Le Récit spéculaire. Essai sur la mise en abyme. Pa-
ris : Seuil, 1977.
JACCARD, Roland. L’Exil intérieur. Schizoïdie et civilisation. Paris : PUF,
1975.
MOURA, Jean-Marc. Littératures francophones et théorie postcoloniale. Paris :
PUF, 2007.
SANSAL, Boualem. Harraga. Paris : Gallimard, 2005.
XUEREB, Jean-Claude. « Dérives convergentes de l’exil ». SUD. Cahiers
trimestriels, Hors série, Marseille, 1995.

Sources électroniques

www.algérie360.com/page consultée le 29 octobre 2010.

2 Sur la problématique de la migration clandestine, voir aussi Najib Redouane (dir.) Clan-
destins dans le texte maghrébin de langue française, Paris, L’Harmattan, 2008, sur les auteurs :
Nasser-Eddine Bekkali-Lahbi, Mahdi Binebine, Fawzi Mellah, Youssouf Amine Elalamy,
Salim Jay, Mohamed teriah, Moulay Hachem El Amrani, Boualem Sansal, Tahar ben
Jelloun, tous préoccupés par le phénomène.
Le « mythe » de El Greco exilé
dans la culture néohellénique

Georges Fréris

Nous avons choisi de développer le « mythe » du peintre El Greco,


tel qu’il apparaît à travers la littérature néohellénique, pour plusieurs rai-
sons. D’abord parce que ce personnage éminent de la culture euro-
péenne a su exprimer deux identités (grecque et espagnole, soit orientale
et occidentale) en une et unique, puis il préoccupa la vie et l’œuvre de
Nikos Kazantzakis1, romancier grec de la première moitié du XXe siècle
et enfin parce que ce même artiste, El Greco, est le héros d’une des plus
belles nouvelles d’un auteur francophone grec de notre époque, de Dimi-
tris Analis2. C’est pourquoi avant de procéder à l’analyse de la vision de
El Greco « exilé » dans l’œuvre de deux auteurs grecs3, j’aimerais préciser
ce qu’est ce mythe et pourquoi il est devenu sujet mythique dans la cul-
ture néohellénique.
Sachant très bien que la définition du mythe est plurielle – chaque
discipline le définit selon sa vision – je partage la définition de Platon, qui
fut le premier à soutenir que le mythe est synonyme de logos4, c’est-à-

1 N. Kazantzakis, Lettre au Greco. Souvenirs de ma vie (1956) (publication posthume en

1961), trad. par Michel Saunier, Paris, Plon, 1961. Dans ce travail, nous avons consulté le
texte grec, Ν. Καζαντζάκης, Αναφορά στον Γκρέκο, Αθήνα, εκδ. Ελ. Καζαντζάκη 1964 et
toutes les citations sont traduites par l’auteur de cet article.
2 Voir la nouvelle de Dimitri T. Analis, « Des ailes trop grandes » in L’Autre Royaume,

Paris, La Différence, 2003.


3 El Greco est aussi le titre d’un film grec de production internationale (gréco-espagnole,

de 2007, où pour la première fois nous avons aussi une approche de l’artiste exilé, qui a la
possibilité de dépasser son horizon national pour créer une œuvre au-délà de ses concep-
tions d’origine et de celles du pays d’accueil. La mise en scène est de Yannis Smaragdis, le
scénario de Jackie Pavlenko et de Yannis Smaragdis. Jouent les acteurs : Nick Ashdon
(dans le rôle de El Greco), Juan Diego Botto, Lakis Lazopoulos, Dimitra Matsouka, Laia
Marull, Sotiris Moustakas et Katerina Helmi.
4 Au sens de l’ordre, de vouloir expliquer un « mystère ». À l’encontre de l’Histoire, le

mythe n’est qu’une simple narration dont on ne peut vérifier empiriquement l’authen-
ticité; en marge de la vérité, il sera conçu comme un discours faux. C’est pourquoi Platon
considère le mythe inférieur à la réflexion philosophique. C’est un mensonge dont la cité
a besoin. Le mythe suscite aujourd’hui moins de malentendus, représentant une forme
118 GEORGES FRERIS

dire que mythos et logos s’opposent tout comme le récit dont on ne peut
mesurer l’exactitude s’oppose à l’argumentation, susceptible d’être vali-
dée étape par étape. Si bien que selon l’helléniste moderne, Jacques La-
carrière, le mythe est « la fabuleuse et mystérieuse histoire de l’homme
révélée et narrée par lui-même » (Lacarrière, 2002 : 15), définition qui
correspond à ce que Roland Barthes, quelques années auparavant, avait
caractérisé comme une parole, comme un système de communication5.
R. Barthes accorde au mythe la fonction de déformer et non de faire dis-
paraître une vérité, par un discours bien articulé qui n’est ni mensonge, ni
aveu, mais un mouvement nuancé de la pensée, transformant le raison-
nement de ce discours en histoire et ce récit se métamorphosant à son
tour en contingence éternelle, toujours par le langage. C’est pourquoi le
mythe, soutient-il, en particulier littéraire, aime se décaler d’un cran du
système formel des premières significations de l’archétype, se déplaçant
librement dans l’espace et dans le temps, pour se perdre dans l’histoire
des choses et des événements; à leur tour, ceux-ci ne parviennent plus à
se souvenir de leur fabrication et deviennent, en fin de compte, une réali-
té symbolique qui essaie de clarifier notre monde quotidien, donnant aux
choses et aux événements une clarté qui n’est pas celle d’une explication
sûre, mais soit celle d’un constat, soit d’une manière d’attester un fait.

non négligeable de persuasion qui alimente tout enseignement. Ces bons offices, le mythe
les remplit grâce à la charge émotive dont il est le véhicule. Le mythe charme son audi-
toire et suscite l’adhésion collective. Il conserve ainsi son rôle, à peu près archaïque,
d’instrument privilégié de la transmission de la culture et des modèles valorisés. Convo-
qué dans un contexte culturel nouveau, le mythe se fait plutôt l’émissaire de vérités diffi-
cilement accessibles à convaincre. On lui reconnaît tout de même, dans cet usage « plato-
nicien », de nombreuses fonctions qu’il semble remplir dans nos sociétés contempo-
raines. Sur le sujet, voir l’étude de Luc Brisson, 1982. D’autre part, Aristote dans sa Poé-
tique, envisage le mythe dans l’effet qu’il procure à l’auditoire, c’est-à-dire qu’il lui im-
plique une organisation interne fortement structurée, un assemblage soigné de séquences
narratives bien précises. Il ne faut donc s’étonner guère de constater que cette divergence
de vues, dans la réflexion sur le mythe, affecte aujourd’hui les sciences sociales. Aristote
apparaît être le précurseur du formalisme et, indirectement, du structuralisme, les deux
courants intellectuels sur la contribution essentielle de la compréhension du mythe.
5 « Le mythe ne nie pas les choses, sa fonction est au contraire d’en parler ; simplement, il

les purifie, les innocente, les fonde en nature et en identité, il leur donne une clarté qui
n’est pas celle de l’explication, mais celle du constat : si je constate l’impérialité française
sans l’expliquer, il s’en faut de bien peu que je ne la trouve naturelle, allant de soi : me voici
rassuré. En passant de l’histoire à la nature, le mythe fait une économie : il abolit la com-
plexité des actes humains, leur donne la simplicité des essences, il supprime toute dialec-
tique, toute remontée au-delà du visible immédiat, il organise un monde sans contradic-
tions parce que sans profondeur, un monde étalé dans l’évidence, il fonde une clarté
heureuse : les choses ont l’air de signifier toutes seules. » (Barthes, 1957 : 217)
Le « mythe » de El Greco exilé dans la culture néohellénique 119

Ainsi, le mythe littéraire passe de l’histoire à la nature humaine, abolit la


complexité des actes humains, auxquels il donne la simplicité des con-
cepts. C’est la raison pour laquelle très souvent le mythe contient bien
plus de choses, de sentiments, de raisonnements de ce qu’il dit ou laisse
entendre.
Partant de cette définition rationnelle qui n’abolit pas les précé-
dentes6, on constate que le mythe, texte littéraire, nous rappelle
l’antériorité du premier mythe, constitué par des textes oraux sacrés ou
pas, par rapport au second et par conséquent pour nous situer dans ce
labyrinthe autour de la notion du mythe, nous nous fondons sur le prin-
cipe de P. Brunel que « le mythe, langage préexistant au texte, mais diffus
dans le texte, est l’un de ces textes qui fonctionnent en lui »7. D’après
André Siganos tout « texte fondateur, non littéraire, qui reprend lui-
même une création collective orale archaïque décantée par le temps »
devient un mythe littéralisé tandis qui considère comme mythe littéraire
tout «texte fondateur [qui] se passe de tout hypotexte non fragmentaire
connu, création littéraire fort ancienne qui détermine toutes les reprises à
venir, en triant dans un ensemble mythique trop long » ou encore « le
texte fondateur [qui] s’avère être une création littéraire individuelle ré-

6 Celles d’André Jolles pour qui le mythe est « un récit d’origine religieuse qui raconte les

événements tels qu’ils se seraient produits dans des temps anterieurs. […] Par rapport à
l’allégorie et au symbole, le mythe possède plus d’une forme descriptive, il possède une
forme narrative », (Jolles, 1972 : 34) ou de Claude Lévi-Strauss pour qui le mythe exprime
un événement « avant la création du monde » ou « pendant les premiers âges » et c’est
une sorte de « recherche du temps perdu », (Lévi-Strauss, 1964 : 54) ou de Paul Ricœur qui
soutient que le mythe est « un symbole développé en récit », bien structuré et très symbo-
lique qui laisse à penser, (Ricœur, 1960 : 25) ou encore de Sigmund Freud pour qui le
mythe se confond avec le conte et fait partie d’un élément exprimé du subconscient ou
du rêve (Freud, 1967 : 125), ni même d’André Green pour qui le mythe se présente
comme une interprétation du rêve, car mythe et rêve sont porteurs d’une extraordinaire
sollicitation à l’interprétation (Green, 1980 : 100-101), ni de Mircea Eliade qui affirme
que le mythe est une histoire inventée pour répondre à une question ou à une angoisse.
Le mythe individuel répond aux problèmes personnels, exactement comme les mythes
religieux, sur le plan collectif, donnent des réponses que les groupes ou sociétés appor-
tent à leur angoisse (Eliade, 1968 : 30).
7 On partage donc la conception de Northrop Frye qui soutient que « la structure arché-

typale » du mythe peut se retrouver dans la création poétique et que la mythocritique doit
surtout s’intéresser « à l’analogie qui peut exister entre la structure du mythe et la struc-
ture du texte » (Brunel, 1992 : 67). On peut donc appliquer la définition souple de la
structure du mythe de Gilbert Durand selon lequel celui-ci est « un système de forces
antagonistes » (Durand, 1979 : 27), où l’on trouve une réponse-modèle où le mythe litté-
raire est avant tout une notion qui répond à trois notions : à celle de la répétition, de la
relation et de l’analogie, soit que le mythe littéraire devient littéralisé, c’est-à-dire qu’il met
en évidence une parenté entre le mythe et le texte.
120 GEORGES FRERIS

cente » (Siganos, 1993 : 32). On conclut que le mythe littéraire est une
sorte de ferment pour la littérature, un ferment qui défie le temps, qui ne
nie ni les événements, ni les situations réelles, mais bien au contraire qui
aime s’en occuper, parlant d’eux, essayant de les purifier, de les innocen-
ter, de les rendre éternelles.
Ainsi conçu, le mythe littéraire se présente aujourd’hui sous deux
formes bien distinctes : celle de la parodie ou de la démythification et de
la rémythification ou de la tentative de redonner un nouveau sens au
mythe. L’écrivain qui s’occupe d’un mythe en littérature, est de nos jours
bien conscient du sens mythique archétypal, mais il joue avec ce mythe à
sa guise, introduisant des variantes ou le faisant confronter à d’autres
éléments mythiques, soit comme soutient P. Brunel « au syncrétisme my-
thique, bien connu des mythologies, se substitue ici un syncrétisme poé-
tique dont l’écrivain est apparemment le seul responsable » (Brunel,
1992 : 77). C’est-à-dire qu’il y a une sorte d’irradiation qui trouve sa
place, soit dans l’ensemble de l’œuvre d’un écrivain, soit dans le mythe
lui-même, et ainsi l’élément mythique primitif rayonne dans un autre
texte qui n’est pas explicite, ou bien il constitue une sorte de structure
sous-jacente à « la mémoire et à l’imagination d’un écrivain qui n’a même
pas besoin de le rendre explicite » (Brunel, 1992 : 84).
Appliquant ce raisonnement théorique au « mythe »8 que créa le grand
peintre grec de la Renaissance espagnole, Εl Greco (de son vrai nom
Dominikos Theotokopoulos 1541-1614), par son œuvre, ayant vécu la
plus grande partie de sa vie loin de sa patrie, la Crète, et ayant été ignoré
à son époque et surtout après sa mort, ne laissant pas d’imitateurs, on
trouve deux écrivains grecs du XXe siècle qui ont été influencés par son
itinéraire artistique, N. Kazantzakis et D. Analis. Peut-être parce que tous
les deux ont vécu l’exil comme El Greco, Dominikos Théotokopoulos,
qui a été obligé de quitter son île natale occupée par les Otomans, pour
l’Italie et Tolède en Espagne, vivant loin des siens, dans un tout autre
contexte culturel que celui transmis par sa langue et sa culture maternelle.
En plus, il a imposé à l’étranger un style personnel, ayant su adopter et
adapter tous les éléments de ses maîtres, le Tintoret et le Titien à son

8 Nous mettons le terme entre en guillemets, parce que c’est la première fois, à notre
connaisssance, qu’un intellectuel néo-grec, El Greco, a vécu l’exil comme source de créa-
tion artistique, et sa situation socio-culturelle a donné naissance, bien plus tard, au mythe
littéraire de « El Greco exilé » dans la littérature néo-hellénique. El Greco est devenu une
sorte de « symbole-mythe » de l’artiste dont l’expatriation lui permet de mieux créer par
l’intermédiaire de l’interculturel, soit de deux cultures ou de plusieurs mentalités socio-
culturelles.
Le « mythe » de El Greco exilé dans la culture néohellénique 121

œuvre picturale, synthèse du maniérisme renaissant italo-espagnol et d’art


byzantin, caractérisé par des formes allongées et des couleurs vivantes
vives. Bien qu’il fût célébré de son vivant, il a été oublié, puis redécou-
vert par les romantiques français9, et sa peinture extravagante a fini par
influencer un grand nombre de peintres du XXe siècle, dont Cézanne,
Picasso et Jackson Pollock10, tandis que la littérature s’est occupée de sa
personnalité et de son œuvre11.
Il était normal que cet artiste, dont on continue à admirer l’œuvre
mais à ignorer sa vie – et selon Apollinaire, comment « l’inspiration qui
animait le candiote dont les œuvres si dépouillées unissent aux beautés
de l’hellénisme toutes les splendeurs de la foi chrétienne » (Apollinaire &
L.C., 1973 : 13) –, ait intéressé la culture grecque. Ce qui fut le cas de
Nikos Kazantzakis12, écrivain originaire de Crète. Il resta jusqu’à la fin de

9 En plein XIXe siècle paraît le thème de la folie de El Greco, traité surtout par Théophile

Gautier (Voyage en Espagne, Paris, Gallimard, coll. Jeunesse, 1961, p. 96-97 & 217), sans la
moindre preuve médicale ou autre, ainsi que de son astigmaticisme, chez Maurice Barrès
(Le Greco ou le Secret de Tolède, Paris 1910). En 1955, un médecin espagnol de Tolède, Gre-
gorio Marañón, soutint que la spiritualité des personnages peints de El Greco provenait
des fous, et pour cette raison, il a habillé de robes les patients de l’asile de Tolède et les a
photographiés dans des poses de ses tableaux.
10 Paul Cézanne fut un des premiers peintres modernes à être influencé par El Greco,

surtout dans la prolongation des visages, alors que Pablo Picasso, surtout dans sa période
bleue, a reçu un grand impact de l’artiste crétois ; ses tableaux L’Enterrement de Casagemas
(1901) Les Demoiselles d’Avignon (1907) et L’Autoportrait (1950) renvoient à L’Enterrement du
Comte Orgaz (108-14), à L’Ouverture du Cinquième Sceau de l’Apocalypse (1586-88) et au por-
trait de Jorge Manuel Théotokopoulou (1600-05) de El Greco. Voir sur cette question l’œuvre
en grec de Efi Fountoulaki, Retour de El Greco (Epanafora ston Greco), Athènes, Kastaniotis
2005, où elle démontre comment son œuvre devint une affaire de discussion pour l’art en
plein XIXe siècle à cause de l’utilisation de la couleur, puis le Symbolisme français qui l’a
considéré comme le maître du rêve, tandis que les intellectuels madrilènes ont fait de lui
le porte-drapeau de l’âme castillane mystique et nationaliste, alors que les Modernistes de
Barcelone l’exemple par excellence du « mal fin-de-siècle » représentant toutes les contra-
dictions du début du XXe siècle. En Allemagne, par contre il a été reconnu comme un
peintre expressionniste ayant une tendance prophétique, à cause de la lumière « prove-
nant de l’intérieur (centre) de ses œuvres ». Jackson Pollock, un des pricipaux représen-
tants de l’expressionnisme abstrait a composé plus de 60 œuvres jusqu’en 1943, inspirées
de compositions de El Greco.
11 Son art préoccupa l’esprit philosophique de son époque, soit le conceptualisme théolo-

gique et mystique de Saint Jean de la Croix, Sainte Thérèse d’Avila et le poète Luis de
Góngora qui lui dédicaça l’Épitaphe, alors que le poète Fray Hortensio Felix de Paravici-
no lui a dédié des poèmes, tandis que bien plus tard, pour d’autres raisons, le poète Rai-
ner Maria Rilke, qui a découvert son œuvre en 1912, en Espagne, écrira les poèmes Him-
melfahrt Mariæ I-II, inspirés du tableau L’Immaculée Conception de El Greco (1607-13).
12 « D’abord Crétois et ensuite Grec », même s’il fut un voyageur infatigable (France, Espagne,

Russie, Japon, Chine), il ne se détacha pas pour autant de son île, centre spirituel de son
122 GEORGES FRERIS

sa vie un homme d’action et un érudit, « un homme véritable est celui qui


résiste, qui lutte et qui n’a pas peur au besoin de dire Non, même à
Dieu » écrira dans Lettre au Greco, œuvre qui est une sorte d’autobio-
graphie. Ayant une grande admiration pour El Greco, il se compare à lui,
car il considère qu’il vit et compose son œuvre littéraire, comme El Gre-
co loin de son île, son talent étant incompris et mal reconnu, comme
celui de El Greco. Kazantzakis trouve naturel qu’il narre, qu’il rapporte
au grand artiste de la Renaissance, sous forme de chapitres, les différents
aspects de sa vie centrée sur la quête d’authenticité et de vérité à travers
le monde, sur des terrains glissants (guerres balkaniques, guerre
d’Espagne, Russie et Chine en révolution). Il alla de pays en pays, de
doctrine en doctrine, épousant bien des causes qui touchaient son cœur
(communisme, socialisme, christianisme, libéralisme)13 tout comme El
Greco qui passa de l’art byzantin de style grec, épuré sur fond en or, con-
forme à la théologie orthodoxe, à la peinture maniériste de l’école de Ve-
nise et sa période créative à Tolède, transportant les techniques de
l’icône, et en y ajoutant les théories maniéristes, l’idée que l’on a à
l’intérieur de soi de la lumière intérieure représentée sur un fond de terre
sombre, selon la technique du bolus byzantin, décrivant des visages es-
tompés, des décors ébauchés dans l’ombre, préoccupé de communiquer
l’essentiel. De même, Kazantzakis, se considérant exilé, émigré de son
pays et de la situation socio-politique, reconnaît que son œuvre littéraire
a été illuminée et dynamisée par l’intervention spirituelle, non pas divine,
comme celle de El Greco, mais par la puissance de l’âme, cette âme qui
pousse à s’élever à la cîme qu’elle peut atteindre, à la cîme qu’il ne peut
atteindre […] là où elle ne croit pas (Kazantzakis, 1964 : 23). « Ma Lettre
au Greco n’est pas une autobiographie ; ma vie personnelle n’a de valeur,
et celle-ci relative, seulement pour moi, et pour personne d’autre ; la

univers. Son enfance fut marquée par les insurrections crétoises qui obligèrent sa famille
à se réfugier au Pirée ou à Naxos. Étudiant en droit à Athènes, il débuta dans les lettres
avec une oeuvre dramatique. Deux ans plus tard, en 1908, il suivit, au Collège de France,
les cours d’Henri Bergson, terminant sa thèse sur Nietzsche. Nihiliste, il comprit que,
pour gouverner sa propre démesure, son furieux goût de vivre et d’identifier, il devait
s’imposer une discipline qu’il chercha dans les religions comme dans le marxisme, ainsi
qu’en fait foi un ouvrage philosophique : L’Ascèse (1927) où Dieu lui apparaissait êttre en
péril dans tous les êtres, son salut étant en cause à chaque moment, l’acte sauveur se
situant au-delà des critères moraux.
13 N. Kazantzakis a été influencé par l’héritage grec (Ulysse, Dionysos, Prométhée et

Homère), par la culture crétoise (révolution crétoise et El Greco), par le christianisme


(Jésus-Christ, Saint-François d’Assise et Dante), par les types littéraires (Don Quichotte
et Faust), par les représentations des Messies (Bergson, Nietzsche, Lénine et Schweitzer),
par l’Orient (Mahommet et Bouddha).
Le « mythe » de El Greco exilé dans la culture néohellénique 123

seule valeur que je lui reconnais en celle-ci : sa lutte, marche après


marche, pour s’élever et d’atteindre au plus haut degré par la force et
l’entêtement ce que j’ai appelé, moi, le Regard Crétois », pour ajouter
aussitôt : « Je fais appel à la mémoire pour qu’elle se souvienne, je re-
cueille ma vie, dans le vent, je me tiens comme un soldat devant le géné-
ral et je fais mon Rapport au Greco; parce qu’il est formé à partir de la
même terre que moi, et mieux que tous les combattants qui vivent ou qui
ont vécu, il peut ressentir ce que je ressens. N’a-t-il pas lui aussi laissé la
même trace rouge sur les pierres ? » (Kazantzakis, 1964 : 15-16).
Lettre au Greco est un récit fascinant où Kazantzakis nous avoue que
son enfance, à la fin des années 1880 et 1890, a respiré l’air féroce des
combats qui déchiraient Grecs et Turcs, forgeant l’âme trempée des Cré-
tois, tout comme celle de El Greco la veille de l’occupation de l’île par les
Ottomans. L’île natale, la Crète, lui apparaît comme une terre d’aventures
extrêmes et d’inspiration permanente. La spiritualité y a absorbé l’histoire
des civilisations qui s’y sont implantées. L’imagination y fait éclater la
liberté et le non-conformisme qui animent tout grand écrivain, avec une
luxuriance que Kazantzakis retourne au peuple dont il vient, comme ce
fut le cas de El Greco, qui n’oublia jamais ses origines grecques et cré-
toises, qui resta libre, qui a même osé s’opposer à l’Inquisition, déplaire
au Roi, vivre loin de la cour royale de l’Escurial, indépendant, en compa-
gnie de Jeromina de las Cuevas, sa compagne, sans jamais se marier avec
elle, mais ayant reconnu le fils qu’il a sans doute eu avec elle.
N. Kazantzakis se met à la place de l’artiste, de El Greco, pour dé-
fendre son œuvre littéraire tout à fait originale, incomprise de son vivant,
mais reconnue après sa mort, pour se comparer spirituellement avec ce
géant de la Renaissance européenne, convaincu que c’était son ultime
message pour expliquer la genèse de ses oeuvres et pour préciser leur
signification philosophique, morale et religieuse. Tout cela nous donne la
mesure de cet ouvrage posthume considérable, à la fois document litté-
raire et confession spirituelle d’un des plus grands écrivains que l’Europe
et la Grèce aient jamais produits. Se comparant à El Greco, exilé en Es-
pagne, à la fin de sa Lettre au Greco, il fait dire à l’artiste :

Certains m’appellent hérétique, qu’ils m’appellent ainsi; moi, j’ai ma


Sainte Écriture à moi; celle-ci dit ce que l’autre a oublié ou bien n’a
pas osé de dire ; je l’ouvre et je lis dans Genèse : Dieu a créé le monde,
et le septième jour, il se reposa ; il appela alors sa dernière créature,
l’homme, et lui dit : « Écoute, mon fils, reçois ma bénediction : moi,
j’ai créé le monde, je ne l’ai pas terminé, je l’ai laissé à moitié fait ; toi,
124 GEORGES FRERIS

continue la création; brûle le monde, fais-en un feu et rend-le-moi ;


avec moi, il deviendra lumière. (Kazantzakis, 1964 : 503)

Tout autre sera la préoccupation de Dimitris Analis14, écrivain fran-


cophone grec, qui dans son recueil de nouvelles, L’Autre Royaume, en
2003, et plus précisément dans « Des ailes trop grandes » il se réfère à El
Greco. Analis, qui écrit en français, se met indirectement à la place de El
Greco pour nous raconter sa vie. Il nous présente l’artiste à l’heure ac-
tuelle de la mondialisation, se confessant et justifiant pour quelle raison
et dans quelles circonstances il a voulu quitter son patrimoine culturel et
accepter celui de l’autre, soit de passer de Crète à Tolède, par Venise et
Rome, ou de l’orthodoxie au catholicisme, de la fierté crétoise à l’orgueil
castillan, de la langue grecque à l’espagnol. Analis qui a vécu longtemps à
l’étranger, qui a préféré écrire ses textes littéraires en français qu’en grec,
n’est ni nationaliste, ni fanatique. Le El Greco d’Analis ne cherche pas
comme chez Kazantzakis à s’imposer à l’Autre, par la force de son âme,
ni à convaincre l’autre par l’exposition de ses idées, mais à construire un
pont entre deux mondes qui se haïssent, qui se considèrent ennemis,
entre deux mentalités opposées. Analis voit d’une certaine distance un
monde clos, et sans se laisser emporter par n’importe quelle passion, il
lutte pour rester lui-même, en adoptant le comportement de l’Autre qui
l’accepte, découvrant à son tour une autre altérité. Il ne nie pas son édu-
cation centrée sur le mépris des « gens qui viennent de Rome, ces héré-
tiques, ces hommes du pape excommunié resplendissants dans leurs uni-
formes, fiers comme le fauve de leur bannière, condescendants envers
notre peuple et ses prêtres et se moquant de la pureté de notre dogme et
de la sombre simplicité de nos églises » ou son dégoût des toiles de ces
gens « qu’ils accrochent dans leurs lieux de culte [qui] n’apporteront ja-
mais la lumière de la vraie foi, ni la vérité unique du monde, mais la
mondanité », car ils n’ont d’autre règle que « la beauté humaine, faisant
poser, pour représenter la Sainte Vierge et les saintes, la boulangère du
quartier, leur maîtresse ou des filles publiques, et ignorent le visage de
Satan qui nous observe derrière le regard de ces femmes » (Analis, 2003 :

14 Spécialiste de questions géostratégiques et des problèmes des minorités dans les Bal-

kans, Analis a fait des études de droit à Paris, à Lausanne et à Genève. Pendant la junte, il
a travaillé à la Presse Suisse, au Monde et aux Nouvelles Littéraires. Son œuvre littéraire est
composée de huit recueils poétiques, de six essais et d’un recueil de nouvelles L’Autre
royaume. Traducteur grec de Julien Gracq et d’Yves Bonnefoy, Analis choisit la langue
française pour s’exprimer en littérature. Ses recueils, parmi lesquels L’Autre Royaume ou
Hommes de l’autre rive, s’interrogent sur la question du poète et l’usage de la langue.
Le « mythe » de El Greco exilé dans la culture néohellénique 125

42), pour conclure : « Nous avons un dogme oriental qui nous unit mais
qui nous abrutit, la foi mais pas de chevaliers de la foi. Un univers sans
ordre ni loi autre que la conspiration et la manigance. Régnait et règne
encore, cette mentalité de l’esclave qui se croit supérieur au maître »
(Analis, 2003 : 45).
Devant ce climat de rivalité, Analis trouve l’occasion de développer
un discours interculturel, fondé principalement sur la question de plus en
plus pressante de la « rencontre des cultures », conséquence de la mobili-
té des personnes et de la porosité croissante des identités nationales.
Conscient de vivre actuellement dans l’osmose des cultures rendue pos-
sible par les voyages, la technologie et l’interconnexion des économies et
des cultures contemporaines, Analis met El Greco à dialoguer entre son
passé et son avenir, faisant émerger l’interculturel comme moyen de
promotion de la compréhension mutuelle pour un meilleur avenir. « Un
abîme sépare les Grecs qui peignent leurs saints désincarnés des Latins
qui les représentent jouissant dignement du martyre et y prenant parfois
plaisir. Mais leurs anges ont des ailes trop courtes. Il leur en faudrait de
longues et minces, capables de soulever l’orage et la nuit qui nous unis-
sent à l’éternité », conclut-il, pour ajouter peu après : « Ils me reprochent
de peindre des ailes15 trop grandes et surtout trop longues. Peut-on ima-
giner les ailes courtes ? D’ailleurs, qui les a vues les vraies, celles des
anges ? Qui a parlé avec les habitants du ciel et mesuré leurs ailes ? Cha-
cun les peint selon sa vision. Moi, je les fais grandes, d’ailleurs elles ne
sont jamais assez grandes. Mieux vaut tomber de très haut que de voler
comme un moineau » (Analis, 2003 : 54, 69-70).
Analis cherche à traiter des différents points de vue avec le désir de
comprendre ceux qui ne voient pas le monde de la même façon que lui et
d’apprendre de ceux-ci. Il pratique un « dialogue » efficace comme une
interaction enrichissante qui ouvre l’esprit et encourage le partage respec-
tueux des idées, et une exploration des différents processus de pensée
par lesquels on aborde et on comprend les choses. Cette interaction ac-
croît les occasions pour une connaissance élargie et approfondie de soi-
même et de notre vision du monde. En tant que processus, le dialogue
interculturel encourage les gens à identifier les frontières qui les définis-
sent et les invite à communiquer à travers ces frontières et même à les
remettre en question. Ainsi Analis arrive à nous présenter El Greco ne
reconnaîssant plus ses deux identités provenant de deux mondes oppo-

15 Allusion à l’image de l’albatros de Baudelaire, que Dimitri Analis met comme motus à

sa nouvelle.
126 GEORGES FRERIS

sés, de deux doctrines hostiles entre elles, préférant une synthèse, celle de
son art, celle de son interaction qui a formé son œuvre.
Analis nous présente El Greco avant de mourir, se confessant et
communiant, ayant oublié qu’il était « depuis longtemps catholique ro-
main ». « L’hostie était mince et sèche, mais c’est le goût du pain et du
vin crétois que j’ai soudain senti dans ma bouche » (Analis, 2003 : 76) lui
fait dire Analis, pour mieux exprimer la synthèse finale de la rencontre de
l’exilé avec l’autre, de la conciliation de deux dogmes, de deux points de
vue, de deux idéologies, de deux conceptions.
Dans les deux cas, nous avons à faire avec une errance, deux écrivains
grecs qui se rapportent au chemin fictionnel d’exil-errance d’un peintre
d’origine grecque. Le but de ce décor fonctionne comme un prétexte. En
réalité, nos deux écrivains nous décrivent leur propre errance sur des
parcours où se croisent des cultures identitaires qui disparaissent, où se
croisent des points de vue qui sont en partie ou entièrement adoptés par
les créateurs, où se croisent et disparaissent des modes de vie pour re-
chercher un nouveau refuge que de fuir continuellement. Ici nous avons
un discours littéraire où toutes les contradictions identitaires sont dépas-
sées, le voyage identitaire devenant un espace complexe et difficile et où
les modes de vie issues d’un patrimoine culturel ouvrent le regard du
héros narrateur sur une autre réalité.
Dans les deux cas, nous avons un exil voulu, un voyage, une sorte
d’expatriation désirée. Elle est la suite logique d’une quête de savoir qui
conduit nos deux écrivains à comprendre le comportement intérieur d’un
ancêtre. Ce voyage imaginaire correspond à une réalité, à la rencontre
avec l’Autre, et l’écriture fait part d’une terre non pas étrange mais nou-
velle, d’une culture qui se greffe pour mieux rendre l’inexplorable,
l’inconscient. L’imaginaire réunit la Grèce et le monde, en particulier oc-
cidental chez Analis, au sein d’un unique présent. Sous la plume de N.
Kazantzakis, son narrateur n’a pas à proprement parler de sentiment
d’exil, la Crète étant présente partout dans le monde, la reconnaissant et
la rencontrant par-çi et par-là, ce qui lui a permis de ne pas se sentir trop
dépaysé. Le narrateur de Lettre au Greco, essaie de se justifier et
d’expliquer son périple idéologique et géographique, de se scruter une
identité16. Par contre, le narrateur d’Analis finit par cerner, par faire sien

16 Kazantzakis écrit dans Lettre au Greco, sa rencontre avec l’écrivain roumain d’expression

française, Panaït Istrati, l’appelant à changer de conception, à changer de vie, d’identité,


comme fit le héros romanesque de l’auteur roumain, Andrianos Zografi : « Le Roumain
Andrianos Zografi est mort, dis-je, et j’ai attrapé le bras squelettique d’Istrati, comme si
j’avais voulu le consoler ; Vive le Russe Andrianos Zografi, ! Pars, enfin, Panaït, des qua-
Le « mythe » de El Greco exilé dans la culture néohellénique 127

le lieu d’exil choisi, le monde occidental, lieu pluriel et hétéroclite.


L’écriture dans son cas fait de cet univers une terre qui définit pour une
bonne part le rapport à l’Autre. Chez Analis, cet univers devient un cadre
acquis, possédé et la question d’un retour au pays natal n’effleure aucu-
nement la pensée et le discours du personnage. Kazantzakis et Analis
réconcilient le passé d’une Grèce millénaire et le présent de l’immi-
gration. Il s’agit d’une écriture métisse qui ne nie pas les particularités
culturelles mais qui s’impose au Carrefour des deux ou plusieurs mondes.
Dans les deux cas, la narration évolue dans une sorte d’interstice, une
sorte de zone libre, débarassée des clichés où les créateurs façonnent l’ici
et l’ailleurs, le passé et l’actuel. On se détache ici du projet de la grécité17
car si cette dernière recrée la Grèce, la génération actuelle d’écrivains
grecs écrit plutôt le rapport particulier d’un écrivain, d’un moi et cette
entité culturelle qui est la Grèce. La fiction de Kazantzakis ou d’Analis
bouscule et remet en cause les frontières, même si en toile de fond, appa-
raissent l’île de Crète ou la ville de Tolède.
En guise de conclusion, on peut soutenir que l’expérience de l’exil ou
de l’expatriation a modifié le sens de l’appartenance des deux auteurs
grecs. L’espace identitaire est ce présent, cette actualité qui cumule la
Grèce de toutes les géographies. Car n’oublions pas que pour avoir été
banni, serré dans des limites territoriales, la réaction de nos écrivains sera
de faire éclater les limites, d’aller, par la fiction, très loin dans leur dépas-
sement, leur subversion, comme ce fut le cas de El Greco jadis, en pleine
Renaissance, recommençant à zéro. Nikos Kazantzakis au XXe siècle, a
élargi les frontières crétoises et helléniques, tandis que Dimitris Analis, à
l’aube du XXIe siècle, s’est créé une identité à l’exemple de El Greco,
tirant « les leçons de l’art et de la vie » (Analis, 2003 : 69)18 de sa nouvelle
patrie langagière.
L’exil a permis à Kazantzakis et à Analis de procéder à un discours
débarrassé des stéréotypes idéologiques « nationaux » ou « régionaux »,

tiers des ruelles étroites de Braïla, l’inquiétude et l’espoir du monde se sont étendus, An-
drianos aussi s’est étendu; que le rythme pareusseux de sa vie se mêler au rythme univer-
sel de la Russie, qu’il reçoive enfin une cohésion et une foi » (Kazantzakis, 1964 : 402).
17 Idée pratiquée en particulier par la génération littéraire néohellénique des années ’30

(Séféris, Ritsos, Elytis, Myrivilis, Théotocas, Venezis et alii), bien que cette idée de
l’hellénisme domine toute la littérature néohellénique, à partir de la naissance du nouvel
état grec, en 1830.
18 Analis fait dire à El Greco, dans sa nouvelle : « Quant à mes amis de Crète endormis

sur leurs icônes, s’ils savaient que je suis devenu catholique, ils se signeraient d’envie et
d’horreur. Hélas, ma première patrie meurt parce qu’elle ne sait pas tirer les leçons de l’art
et de la vie ». (Analis, 2003 : 69)
128 GEORGES FRERIS

de faire un nouveau commencement considérant les concepts de l’exil


comme des évidences essentialistes de leur existence, sans ignorer
l’« essence » de l’aire culturelle minoritaire à laquelle ils appartiennent. Le
discours littéraire de N. Kazantzakis part de et revient à son île natale,
riche d’expérience de tous points de vue, alors que celui d’Analis, part de
son point d’arrivée. Dans les deux cas, on remarque une certaine séduc-
tion pour l’ailleurs, une tendance à souligner le nouveau, à faire émerger
et justifier cette terra incognita personnelle, par une écriture ou une idéo-
logie qui bouscule les normes, les canons de la culture-source. Pour ces
deux écrivains grecs, l’exil n’est pas une clôture. Consubstantiel à la no-
tion de la littérarité, l’exil leur permet de s’affranchir du poids de localisa-
tions purement géographiques, sociologiques, idéologiques pour devenir
par le discours littéraire une vision ouverte du monde contemporain, une
sorte de regard relatif du monde, et non une position absolue reçue.
L’exil enrichit le symbolisme intérieur de ces deux auteurs grecs, par
l’intermédiaire d’un imaginaire à propos d’un personnage réel grec, de El
Greco, artiste européen qui combina parfaitement deux mondes cultu-
rels, devenu vrai mythe moderne qui nous permet par sa complexité de
repenser l’un des concepts les plus mouvants de notre postmodernité, du
discours de l’exil dans toutes ses expressions.

Université Aristote de Thessalonique

Bibliographie

ANALIS, Dimitri T. « Des ailes trop grandes ». L’Autre Royaume. Paris :


La Différence, 2003.
APOLLINAIRE, Guillaume et L.C. (Leroy Clinton). Chroniques d’art
1902-1918. Breunig, Paris : Gallimard, Folio, 1993.
BARTHES, Roland. Mythologies. Paris : Seuil, 1957.
BRISSON, Luc. Platon, les mots et les mythes. Paris : Maspero, 1982.
BRUNEL, Pierre. Mythocritique. Théorie et parcours. Paris : PUF, 1992.
DURAND, Gilbert. Figures mythiques et visages de l’œuvre. Paris : Berg Inter-
national, 1979.
ELIADE, Mircea. Aspects du mythe. Paris : Gallimard, 1968.
FREUD, Sigmund. L’Interprétation des rêves. Paris : PUF, 1967.
GREEN, André. Le Temps de la réflexion. Paris : Gallimard, 1980.
JOLLES, André. Formes simples. Paris : Seuil, 1972.
Le « mythe » de El Greco exilé dans la culture néohellénique 129

ΚAZANTZAKHΣ, Ν. Αναφορά στον Γκρέκο. Athènes : εκδ. « Ελ.


Καζαντζάκη », 1964.
LACARRIÈRE, Jacques. Au cœur des mythologies. Paris : Gallimard, 2002.
LÉVI-STRAUSS, Claude. Mythologiques I, Le cru et le cuit. Paris : Plon,
1964.
RICŒUR, Paul. Finitude et culpabilité II, La Symbolique du Mal. Paris : Au-
bier-Montaigne, 1960.
SIGANOS, André. Le Minautore et son mythe. Paris : P.U.F., 1993.
L’exil et la quête du paradis
dans l’œuvre de Georges Schehadé

Antoine Sassine

Introduction

En parcourant l’œuvre du poète et dramaturge franco-libanais


Georges Schehadé, lauréat du premier Grand Prix de la Francophonie en
1986, on observe immédiatement chez l’être schehadéen l’existence
d’une soif fondamentale inassouvie et d’une quête acharnée qu’il mène
pour retrouver un paradis perdu. Fragilisé et déséquilibré par un exil subi
dans un univers qui, dans la plupart des cas, ne lui appartient pas, il se
sent incapable d’apprivoiser son milieu social ou d’y vivre selon ce qui lui
est dicté par sa volonté personnelle.
Cette quête assoiffée de paradis s’impose avec des référents puissants
et reflète l’état d’un voyageur en escale, d’un être de passage, d’un ange
déchu cherchant à réintégrer son royaume perdu. Elle traduit donc l’effet
d’une expatriation subie, ou d’un bannissement du pays d’origine, donc
d’un déracinement douloureux. Au fond, une instabilité fondamentale
l’accule à succomber constamment à la tentation de retrouver un ailleurs
dont il garde une nostalgie profonde. Ce qui rend cette nostalgie plus
douloureuse, c’est que l’être a oublié la voie qui puisse le reconduire dans
ce pays édénique. Pourtant, il garde un souvenir aigu de l’existence de
cette source vitale dont l’accès s’est transformé en une quête absolue.
Dans une étude consacrée à l’œuvre de Schehadé, Salah Stétié
remarque que « les personnages schehadéens, s’ils ont si souvent cet
aspect un peu hagard de pantins désarticulés, c’est aussi qu’ils ont faussé
leur centre de gravité et qu’il ne s’en consolent guère. » (Stétié, 1972 : 98-
99)
Cette absence d’un axe due à la perte du « centre de gravité » prend
naissance dans une nostalgie d’un pays perdu. Chez Schehadé, le
déracinement n’est point le résultat d’une expulsion forcée de la patrie
d’origine. Au contraire, c’est un sentiment intérieur, né d’un déséquilibre
fondamental ressenti au plus profond de leur être et auquel sied la
définition heideggérienne de la nostalgie, soit « la douleur que pose la
132 ANTOINE SASSINE

proximité du lointain. » (Maggiori, 1998)


Tiraillé donc entre le souvenir d’un pays édénique lointain et
l’espérance future de rejoindre ce pays, entre le passé d’un enchantement
perdu et la promesse d’un avenir destiné à le mener au paradis, le
personnage schehadéen vit dans un paradoxe d’ubiquité et d’altérité. Pris
dans cette dialectique temporelle et spatiale, il ressent son exil comme
une désaxation identitaire causée par la nostalgie d’un pays perdu dont il
a été privé. Déraciné de son paradis, assoiffé de rejoindre sa terre
d’origine, il voudrait de toutes ses forces assouvir son désir d’unité en
retrouvant ses racines originelles.
Dans cette étude, je me propose d’étudier, à travers l’œuvre poétique
et dramatique de Georges Schehadé, la thématique du déracinement
temporaire loin du paradis de l’enfance et la quête de l’enracinement
identitaire au paradis grâce au sentiment de l’amour, – donc à la
médiation de la femme – au rêve, et même à la mort, tout en soulignant
toutefois que la notion de paradis existe déjà dans certaines œuvres du
poète.
La lecture des premiers poèmes de Schehadé publiés en 1938, permet
de noter que l’être schehadéen se sent exister dans un monde qui n’est
pas le sien vers lequel il se dirige « Moi sans bâton ni route / Je marche
derrière les grands paradis. » (P : 25)1
On pourrait même dire que l’auteur entretient le culte de la quête du
paradis et installe une poétique du déracinement qui sous-entend une
thématique génératrice d’une perpétuelle quête et fondatrice de cette
patrie promise, sa « véritable origine » située dans un pays lumineux
céleste : « Nous voyagerons vers les halos / Notre véritable origine. » (P :
22)
Ainsi, tout naturellement, s’élabore la notion du déracinement et de la
quête de l’homme dans l’œuvre de Schehadé : non pas dans la perspec-

1 Sigles et abréviations
Pour limiter la prolifération des notes dans cette étude, les références aux œuvres de
Schehadé, mentionnées dans la bibliographie, figurent immédiatement après les textes
cités, entre parenthèses, et selon les sigles ci-dessous, suivis de la pagination :
P - Les Poésies, Gallimard, 1938.
MB - Monsieur Bob’le, Gallimard, 1951.
SP - La Soirée des Proverbes, Gallimard, 1954.
HV - Histoire de Vasco, Gallimard, 1957.
VL - Les Violettes, Gallimard, 1960.
VY - Le Voyage, Gallimard, 1961.
EB - L’Emigré de Brisbane, Gallimard, 1965.
N - Nageur d’un seul amour, Gallimard, 1985.
L’exil et la quête du paradis dans l’œuvre de Georges Schehadé 133

tive d’une nostalgie plus ou moins diffuse, mais à la façon d’une poten-
tialité toujours en éveil au cœur de la vie quotidienne et ressentie à la fois
comme une promesse et une espérance. Cette promesse s’annonce déjà
dans un poème où Schehadé admet déjà que ses personnages « […] ne
savent pas qu’ils ne vont plus revoir / Les vergers d’exil et les plages
familières. » (P : 65)
C’est loin des « vergers d’exil » que se déploiera la vie espérée. Pour le
moment, l’être schehadéen porte au plus profond de son âme une
appartenance incontestable à un « autre monde » dont il garde un « sou-
venir » profond : « Tant de magie pour rien / Si ce n’était ce souvenir
d’un autre monde » (P : 65).
Une douceur rafraîchissante se dégage de la poésie de Schehadé où,
malgré le petit pincement de cœur ressenti en l’absence du paradis
convoité, le personnage vit dans l’attente ardente de ce retour à l’éden
céleste. Mais chez ce poète, il existe aussi un paradis terrestre dont l’être
s’est éloigné car il n’a pas su la sauvegarder vivante dans son existence. Il
s’agit du déracinement hors du pays de l’enfance.

Déracinement hors de l’enfance

Selon Schehadé, on vit dans le paradis quand on ne quitte point


l’esprit d’enfance. Un déraciné, c’est celui qui a perdu l’esprit d’innocence
et de spontanéité qui caractérise l’esprit d’enfance. Comme on pourrait le
constater dans sa poésie, l’enfant ne cesse de sommeiller dans le cœur de
l’adulte : « C’est mon cœur qui est mon enfant. » (P : 99)
Pour réveiller l’enfant, il suffit d’écouter perpétuellement « cette voix
dans mon enfance comme une pomme » (P : 43) et de continuer à
arroser les racines vives de l’enfance dans l’existence humaine. Car
l’enfance est un état psychique qui se situe au-delà de l’âge. Dans la
thématique de Schehadé, elle représente une manière de vie privilégiée.
En définissant subtilement le « cœur » comme « mon enfant », l’écrivain
ne proclame-t-il pas l’enfance comme une dimension ineffaçable de l’être
et ne met-il pas d’ailleurs l’homme en garde contre le style de vie
desséchant de l’adulte ?
Là se trouve toute la qualité essentielle de la vie que l’on découvre
aussi dans l’œuvre dramatique de Schehadé, qualité qui caractérise les
personnages les plus représentatifs de la philosophie existentielle de
l’auteur : il existe dans l’enfance un état particulier, une disponibilité
indéfinissable qui rend naturel et quotidien un échange entre l’être et
l’univers. À l’expérience trompeuse de l’adulte, Schehadé oppose cette
134 ANTOINE SASSINE

merveilleuse capacité que possède l’enfant d’entrer en connivence avec le


monde. Peut-être est-il préférable d’associer cette incomparable vertu à
un état d’innocence, d’inexpérience, mais au sens le plus fécond et et le
plus positif du mot. Similitude d’essence entre l’enfant et l’univers; ainsi
se définit le paradis : non comme un lieu idéal à conquérir de vive force,
mais comme une éventualité prometteuse de bonheur. Cependant, chose
essentielle, cette fusion lumineuse promise déjà dans la poésie n’entraîne
point l’abolition du moi; au contraire elle enrichit la vie de l’adulte et sa
conscience de son identité.
Dans sa préface aux Poésies de Schehadé, Gaëton Picon souligne que la
poésie de Georges Schehadé est l’expression d’un

projet de désir [qui] n’est autre qu’un passé à retrouver, le temps


véritable est celui d’un futur de réminiscence, comme étant un jardin
d’enfance. Je dirais plutôt d’une vie qui n’a pas un autre âge que
l’enfance. [...] Il ne s’agit pas d’une enfance, mais de l’époque
immobile où l’enfant, l’homme adulte, la femme sont les citoyens à
droits égaux d’une capitale fabuleuse que le dramaturge appellera
Paola Scala ou Belvento. (P : 6)

Il conclut ses remarques en affirmant que « l’enfance n’est pas l’objet


d’une nostalgie; c’est la voix inflexiblement ingénue d’une vie qui n’a pas
d’autre sol. » (P : 6)
Ainsi Picon pose le sentiment de l’exil comme éloignement du monde
de l’enfance qui constitue un état essentiel et intégral de la condition
humaine. L’identification de l’être au jardin miraculeux reste perçue
comme une connaissance apaisante grâce à quelque lueur qui ne cesse de
scintiller dans l’âme de l’adulte. Et c’est sans doute dans cette
coïncidence du moi et du monde que l’idée du paradis témoigne de sa
vérité incomparable. Elle ne serait jamais plus retrouvée si l’adulte, pris
dans les pièges d’une culture dite moderne, étouffe la lueur scintillante de
l’enfance et abandonne la nécessité de la nourrir dans sa vie. Car si
l’adulte ignore cette vérité essentielle, très tôt survient le retranchement,
et le bannissement hors de cet état de grâce qu’est l’esprit d’enfance.
Cette exclusion coïncide avec l’accession à l’âge d’homme. Un lien se
trouve rompu. Chez tous ceux, fort rares, qui en ont gardé la conscience
douloureuse, l’esprit d’enfance peut au contraire demeurer à la façon
d’un secours indispensable. Ils préservent en eux une lascinante
insatisfaction mêlée à une promesse encore indistincte.
Ce qui est perdu pour l’être schehadéen, ce n’est pas uniquement un
L’exil et la quête du paradis dans l’œuvre de Georges Schehadé 135

état de grâce, c’est une irremplaçable unité. On verra que le


retranchement entre son âme et l’âme universelle est ressenti comme une
mutilation invisible, mais perpétuellement saignante dans la dramaturgie
schehadéenne. Désormais, une soif exigeante ne pourra plus être apaisée.
C’est pourquoi l’individu cherche, plus ou moins consciemment, à
éveiller et rétablir l’harmonie perdue.
Schehadé n’est point le seul écrivain dont l’œuvre soit consacrée à la
recherche du paradis perdu. Une lecture de la deuxième méditation de
Lamartine intitulée L’Homme suffit pour illuster l’appartenance de ce
poète aussi à la race des écrivains qui se sont préoccupés d’élucider cette
quête de la terre paradisiaque perdue. Lamartine donne une très belle
image de l’homme séparé de son paradis :

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,


L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux;
Soit que, deshérité de son antique gloire,
De ses destins perdus il garde la mémoire;
[...]
Tout mortel est semblable à l’exilé d’Eden :
Lorsque Dieu l’eut banni du céleste jardin. (Lamartine, 1950 : 27)

Sur cette quête « du céleste jardin » se greffe aussi, chez Schehadé,


l’obsédante interrogation de l’homme sur son existence. Le monde
évoque, à travers un cri dont l’harmonie est constamment répétée, un
univers cosmique où l’être ressent les plus profondes vibrations et les
plus secrètes pulsations d’une terre originelle dont il a été banni et qui le
tient encore soumis à ses puissances éternelles.
Ce souvenir omniprésent s’éveille avec une soif captivante exigeant
satistaction et par là, sacrifice, souffrance et déchirure. C’est un être
déraciné, surtout au niveau métaphysique. Les personnages de Schehadé,
sans pour autant ressentir le sentiment étouffant de L’Étranger de Camus
face à l’existence humaine, ont sauvegardé, enfouie en eux, la soif d’une
communion fraternelle dans le monde. Ils aspirent à retrouver une
époque où aucune noirceur, aucune frontière ne s’interposerait entre leur
moi profond et ce monde dont ils continuent à faire partie intégrante.
Le personnage ne connaît jamais la plénitude car il est en constante
proie à l’appel du lointain. Il espère retrouver sa « terre éternelle » dans
un enracinement futur : « Nous irons un jour enfants de la terre / [...] à la
découverte du ciel [...] / Comme ceux qui dorment dans la terre éternelle
(P : 88) ou « à l’extrémité d’une terre d’élégie » (P : 90).
136 ANTOINE SASSINE

Outre la promesse d’un enracinement dans l’avenir, l’être schehadéen


se tourne vers le passé pour exprimer sa nostalgie d’un pays perdu dont il
garde encore le souvenir. Ce pays est immanquablement l’Orient qui
constitue le pays d’origine de Schehadé lui-même. Aussi se réfère-t-il
constamment dans sa poésie aux « barques de Macédoine » ou au « roses
d’Alexandrie » (P : 28). Il demande aussi au lecteur de se rappeler « la
Mésopotamie » qui « rattache les origines du monde/à une fleur de
félicité ». (P : 29)
En nommant l’Orient lieu des « origines », Schehadé signifie la prise
de conscience de son exil en Occident et l’interprétation métaphysique
donnée au mot Orient. La résonance orientale de cette patrie montre,
comme l’un des éléments essentiels de son imaginaire poétique,
l’omniprésence du thème du déracinement métaphysique fondamental et
l’appartenance du personnage à ce pays lointain. Ce lieu se voit alors
investi, marqué du signe de la reconnaissance par Schehadé lui-même de
l’orientalisation de sa pensée et de sa vision du paradis.
Mais cet Orient ne s’aborde qu’à travers les épreuves de la descente
aux enfers, image du drame spirituel. Si le lieu oriental est étymologi-
quement, pour reprendre les termes de Carl Jung – celui d’une « Aurora
consurgens » (Jung, 1970 : 477) ou celui du jaillissement de l’aube qui ne
devient accessible qu’à l’être qui a traversé victorieusement les ténèbres
de la Nuit, qui s’est donc éloigné du Couchant, soit l’Occident. L’être
schehadéen recherche l’Orient de la lumière, l’aube de la renaissance du
Moi, de son moi déraciné qu’il voit cerné par les ténèbres de l’exil et qu’il
sait susceptible d’être délivré grâce à un retour à cet Orient. Ce désir
prend le sens ambigu de la quête d’une dissolution du moi déraciné,
incarnation occidentale de l’être, en vue de la victoire du moi oriental,
visionnaire.
Même dans le dernier recueil de poésie, Le Nageur d’un seul amour
publié en 1985, donc 47 ans après les premiers poèmes, le même
souvenir lancinant d’une période angélique réapparaît avec la même
nostalgie douloureuse et le même sentiment de déracinement : « C’était
l’époque des anges / Oh je me souviens / La Terre heureuse avait le jour
et la nuit pour enfants. » (Schehadé, 1985 : 9)
« Ce qui frappe dans cette poésie... c’est la constante référence au
mythe du pays perdu, ou plutôt son instinctive et perpétuelle recréation »
et il continue : « poésie d’exil, certes, et toute tournée vers les paradis
perdus. » (Robin, 1957 : 49)
Dans la poésie de Schehadé, on entend souvent des cris nostalgiques,
des plaintes sourdes qui sont tous liés à un souvenir d’un ailleurs perdu
L’exil et la quête du paradis dans l’œuvre de Georges Schehadé 137

mais obsédant et constamment présent : il y a une dialectique de l’ici et


de l’ailleurs qui tiraille l’esprit du personnage et le paralyse : « Ce ne sont
là que quelques plaintes parmi d’autres, mais toutes liées à une
impatience contre la trop parfaite clôture de l’ici. » (Richard, 1964 : 144)
L’ici ne dit jamais la plénitude chez Schehadé, il dit l’absence d’un
ailleurs convoité, jamais conquis. L’ici traduit la cassure, le déchirement,
l’exil, la souffrance de ne pas être là, au paradis. Cet élan vers un futur
convoité « Quand je serai au plus loin de la terre. » (P : 24) ; « Que je sois
là et tout sera fini. » (P : 20) ; « Je marche derrière les grands paradis. »
(P : 25) Ou ce cri qui traduit, avec la franchise d’un fantasme, le vœu
d’une union recréée dans le creux d’un lointain sacral, originel : « Dormir
entre les jambes de Dieu par un Noël natal. » (P : 46)
L’évocation de ce lointain heureux, situé « à l’extrémité d’une terre
d’élégie » (P : 90), force le personnage à vivre « ce double espace »,
(Richard, 1964 : 146). Son moi n’arrive point à « vivre au centre de ce
double appel » (Richard, 1964 : 146-147).
Comme nous le verrons dans son théâtre, ce souvenir de « la terre
heureuse » hante l’âme de ses personnages et les invite sans cesse à tenter
de retrouver cet autre monde qui n’est autre que celui de l’enfance et de
l’innocence perdues.
De son théâtre, Schehadé dit qu’il est « comme des fleurs japonaises.
Tout fleurit soudainement puis ça disparaît. Il ne reste plus rien. Théâtre
de légèreté, oui. Mais ça tient. C’est résistant comme des souvenirs
d’enfance. » L’auteur déclare aussi que ses personnages féminins sont
« des figures d’innocence : Marguerite, Follète, Ficelle, la petite Anna. »
(Langlois, 1973 : 81) Il y aussi, on le verra, l’angélique Pierrette qui, dans
Les Violettes portera le goût du paradis dans la vie desséchée du savant
Kufman.
En effet, ces « souvenirs d’enfance » donnent naissance à deux types
de déracinements chez Schehadé : le déracinement temporaire suivi d’un
re-enracinement et un déracinement permanent nuancé chez certains
personnages, comme Monsieur Bob’le, Argengeorges, Vasco et
Christopher. Dans la plupart des cas, le personnage déraciné ou enraciné
vacille entre les deux états avant de s’installer définitivement dans un état
permanent. D’où la dualité fondamentale créée par le sentiment d’exil qui
domine la vie quotidienne du personnage schehadéen.
Disons que le déracinement permanent ou l’éloignement du pays
édénique perdu existe chez les personnages secondaires de Schehadé
pour illustrer ou pour amplifier l’existence ou la récupération éventuelle
du paradis chez les personnages principaux. Ce déracinement permanent
138 ANTOINE SASSINE

n’exprime pas, pensons-nous, la métaphysique dramatique de l’auteur,


car le message profond de Schehadé demeure un message d’optimisme
prometteur de paradis à la fois terrestre et céleste au-delà de la mort. Ce
sont ces êtres qui ont voulu perdre l’esprit d’enfance qui les rattache aux
racines fondamentales du paradis. Ce sont ceux qui n’entendent plus
l’appel du paradis perdu et qui sont sans aucun espoir de rédemption. On
peut penser aux personnages secondaires de la Soirée des Proverbes,
assoiffés d’enfance, de ceux de l’Histoire de Vasco, à Adam, Colombo et le
baron Fernagut dans Les Violettes, que Mlle Justini caractérise « Hommes
en nickel » (VL : 184) parce qu’ils sont dévorés par leur propre passion
suicidaire et fatalement condamnés à périr dans les feux d’une explosion
universelle.
Mais le déracinement permanent n’est point une thématique
fondamentale dans l’œuvre de Schehadé. L’imaginaire de ce méditerra-
néen enraciné demeure ancré, comme nous l’avons dit plus haut, dans
une espérance clairement formulée annonçant l’existence éventuelle du
paradis. Car l’esprit d’enfance, terre éternelle du paradis, est récupérable à
chaque instant chez Schehadé. Il suffit de vouloir aller à sa rencontre, le
récupérer ou le ressusciter par une certaine ascèse spirituelle qui se
pratique quotidiennement dans son théâtre.
Nous allons pouvoir démontrer que, malgré un déracinement
temporaire qui cerne la vie du personnage principal, il y a toujours un
retour à l’esprit d’enfance qui se concrétise par l’intermédiaire de la
femme médiatrice qui éveille l’homme déraciné à l’amour et l’entoure de
son affection, ou grâce à l’intervention ou à l’intercession du rêve et
même dans la mort, destination définitive et terre promise du paradis
éternel chez Schehadé. Nous terminerons cette analyse en soulignant la
potentialité de l’enracinement permanent.

A. Déracinement temporaire et rôle de la femme médiatrice dans


la réintégration du paradis

Tout semble indiquer que le déracinement chez Schehadé est


temporaire, c’est-à-dire qu’il est souvent suivi d’un re-enracinement dans
le pays édénique souhaité. Quelles que soient les étapes initiatiques
difficiles que le héros traverse dans sa vie, une rencontre fortuite ou une
découverte inattendue suffira pour le ramener à son paradis.
La femme occupe dans l’œuvre de Schehadé une place privilégiée
mais assez énigmatique, voire ambiguë. Figure le plus souvent marginale,
elle représente tout de même dans chaque pièce une source génératrice
L’exil et la quête du paradis dans l’œuvre de Georges Schehadé 139

d’enracinement. Le héros subit souvent son influence bénéfique sans


pour autant parvenir à l’élucider totalement. Kufman, dans Les Violettes,
ne s’écrie-t-il pas, après sa longue pérégrination étouffante dans le
monde scientifique : « Si la terre ressemble à une jeune fille, [...] il doit y
avoir, certainement, un peu d’espérance. » (VL : 194)
En fait, la femme semble surtout jouer le rôle de médiatrice entre
l’univers spirituel avec ses puissances mystérieuses et la dimension
intelligible et pratique de la vie ; sa raison d’être serait d’unir au cœur de
sa nature complexe les diverses manifestations de l’esprit d’enfance. Le
mystère de l’existence s’incarne en elle, peut-être prend-il sa source dans
ce qui n’a jamais cessé de la relier aux forces vitales dont l’homme, trop
volontiers, accepte de se retrancher. Comme l’enfant, mais de façon
moins immédiate ou spontanée, plus incantatoire, la femme garde ici le
rare pouvoir de communiquer avec l’inexplicable, de le rendre naturel,
sensible. Un peu à la façon de Pierrette dans Les Violettes, elle sait, par
intuition, retrouver, grâce à de mystérieuses alliances, le contact avec les
forces cachées du monde : elle demeure en relation avec les plus beaux
instincts humains et les cheminements spirituels de l’âme humaine,
souvent incompréhensibles pour l’homme adulte. Peut-être même
possède-t-elle l’indéfinissable pouvoir d’agir sur cet homme perdu dans
les méandres étouffants d’une vie professionelle qu’il prend presque
toujours trop au sérieux.
La plupart des personnages féminins revêtent chez Schehadé une
importance mal élucidée, mais capitale, qui les relie étroitement aux
finalités profondes du récit dramatique. Longtemps avant le héros, elles
détiennent des clefs qu’il ne possédera qu’imparfaitement. Ainsi la
resplendissante Pierrette des Violettes, véritable divinité de la terre,
porteuse d’ « espérance », capable d’apprivoiser les forces vitales de
l’homme, revêt une grandeur mythique qui donne à la pièce sa véritable
dimension dans la thématique schehadéenne de l’enracinement dans un
paradis terrestre.
La première manifestation de ce déracinement temporaire est
particulièrement évidente dans Les Violettes. Dans une pension, qualifiée
de « banlieue tranquille où poussent les violettes » (VL : 52) arrive le
professeur Kufman qui inspire « je ne sais quoi d’inquiétant » (VL : 58)
et qui représente « le Diable » pour le personnage Aristote parce que « ce
... savant veut faire sauter la planète ... avec des violettes » (VL : 59).
Dans cette pièce le déracinement du professeur Kufman est de nature
plutôt intellectuelle. C’est un sentiment de dessèchement profond causé
par les sinuosités de la recherche scientifique et par l’abandon
140 ANTOINE SASSINE

involontaire des émotions et des sentiments humains. Rien n’indique au


début de la pièce la profondeur du vide émotif dans lequel vit ce savant.
Ce n’est qu’à la fin que nous découvrons l’immensité de l’exil intérieur
dont il souffre. En effet, en découvrant l’amour que lui témoigne la jeune
fille Pierrette, il libère sa douleur en avouant un sentiment de vide
étouffant et de perte fondamentale : « Et ce que je suis devenu malgré
moi. Les chiffres m’ont perdu... Je n’ai plus de chair! Je n’ai plus de sang!
... Plus de cœur! ...Molécules m’ont perdu... A présent je suis lancé sur
une route qui longe l’enfer, avec ma conscience comme une lanterne à la
main [...] Et fouetté, fouetté par je ne sais qui ! » (VL : 195)
L’« enfer » de la science l’a vidé de son humanité et l’a transformé en
un robot fonctionnant selon une certaine programmation intérieure. Au
bout de son errance douloureuse dans la science, il se confie à Pierrette
en disant : « je suis à la recherche d’un équilibre ». (VL : 196)
Grâce à cette jeune fille qui lui dessine une maison et un arbre sur un
tableau, Kufman retrouve son « équilibre » en saisissant le message
mystérieux que portent ces deux symboles d’enracinement dans une vie
paisible et heureuse, nourrie de l’amour d’une femme qui le ramène aux
sources intarissables de l’enfance. Aussi met-il fin à son errance
douloureuse en se découvrant « apaisé [...] à cause d’une maison et d’un
arbre » (VL : 197) car il trouve « enfin quelqu’un [...] qui s’occupe de
[son] bonheur ». C’est à ce moment qu’il abandonne la science et décide
de réintégrer le paradis perdu symbolisé par l’amour de Pierrette, certes,
mais aussi par l’arbre et la maison, deux autres points d’ancrage signifiant
la permanence et l’intimité. Ainsi grâce à la médiation salutaire de la
femme, et à l’amour qu’elle fait naître dans le cœur de Kufman, le savant
s’efface et l’homme renaît, se ré-humanise, et comme une plante qui
desséchait, il reprend vie et commence à sentir. Il retrouve enfin son
enracinement dans l’amour et quitte l’auberge en compagnie de Pierrette.
En découvrant le sentiment amoureux, il échappe à l’exil et retrouve sa
substance humaine et son « équilibre ».
La femme médiatrice joue aussi un rôle important dans l’enraci-
nement de Christopher, héros principal du Voyage. La découverte et la
réintégration du paradis, vécues par Kufman, et rendues possibles grâce
au pouvoir de l’amour, s’avèrent aussi indispensables pour arracher
Christopher à son déracinement. Ainsi, dès la première scène, l’auteur
insiste à nous présenter un personnage qui, à deux reprises, « regarde
obstinément la mer » (VY : 14) et, de nouveau, « insensiblement, délaisse
son travail et fixe de nouveau la mer. » (VY : 16) Ce geste marque
l’insatisfaction profonde du jeune homme et son désir d’échapper à son
L’exil et la quête du paradis dans l’œuvre de Georges Schehadé 141

exil. Car il s’agit d’un exil déchirant qui accule le héros à entreprendre un
voyage afin de retrouver son pays perdu. D’où le titre significatif de la
pièce. Un peu plus loin, Schehadé nous donne une image du déraciné
universel : Christopher passe son temps « assis sur une barrique », « près
d’un navire ancré qui sent fortement le voyage ». (VY : 32-33)
Ainsi on comprend que le héros ressent un manque vital et rêve de se
déraciner pour « s’établir ailleurs », (VY : 43), pour aller « chercher si loin
le bonheur, alors qu’il est ici, tout près », (VY : 20-21) selon l’expression
de Georgia, la jeune fille qui entoure Christopher de son amour sans que
celui-ci s’en rende compte. Il se sent déraciné et hanté par l’immensité et
le mystère de la mer. Rappelons ici que l’instabilité de la mer contraste
solidement avec l’image de la stabilité et de la permanence véhiculée par
la maison et l’arbre dans Les Violettes. Christopher est aveuglé par sa
passion pour le voyage, passion qui ne tardera pas à le ruiner sans qu’il
puisse effectuer ce voyage rêvé. Là encore, au lieu de se libérer de sa
quotidienneté étouffante, le personnage fausse son chemin et n’arrive pas
à effectuer son voyage. Christopher en garde un sentiment d’échec
douloureux.
Salah Stétié dit que « dans Le Voyage, c’est la souffrance du prisonnier
universel qui est dite, de celui-là qu’une lourde chaîne retient et qui
jamais, au grand jamais, ne connaîtra ce départ qu’il aura désiré, pourtant
de toutes ses forces, et qui laissera sur ses lèvres tel sel d’absence dont
nous connaissons tous le goût violent. » (Stétié, 1972 : 94). Mais, chose
commune chez Schehadé, Christopher, malgré « le goût violent » de cet
échec, saura, grâce à la femme médiatrice, retrouver la voie du bonheur
et de l’enracinement. Il apprendra à ne plus arpenter seul le chemin de la
mer mais celui « d’une allée qui tournait résolument le dos à la mer »
(VY : 242) en compagnie de Georgia.
Cette quête initiatique fait éclater la structure symbolique du voyage
comme un pénible cheminement du personnage afin d’atteindre le pays
édénique personnifié par la femme et son amour loin des passions
irréalisables de l’imagination incontrôlée de l’homme.
Un autre déracinement temporaire suivi d’un retour au paradis de
l’enfance s’effectue encore une fois dans L’Émigré de Brisbane. Le retour
de Jef Galard dans son pays natal « après une si longue absence » (EB :
18) vécue dans la solitude de l’exil et la douleur du déracinement, « pour
y mourir et accomplir un vœu » (EB : 69) correspond, même au-delà de
la mort, non seulement à une tentative de rejoindre le paradis perdu de
son enfance, mais aussi à un retour « pour voir son fils » (EB : 60) donc
retour dicté par l’amour paternel et par l’amour de la femme aimée, la
142 ANTOINE SASSINE

mère de son fils. Ce sont là deux symboles de son enracinement premier


dans le paradis de son enfance. Il rentre dans son pays natal pour
retrouver la femme qu’il aimait : « C’est un amoureux qui est revenu à
Belvento... la revoir avant de mourir ». (EB : 31)
Même au-delà de la mort qui accueille l’Émigré, et même si la femme
aimée n’est pas identifée, un enracinement symbolique s’effectue tout de
même dans l’enfance car, pendant toute la pièce, une photo de l’émigré
« le représentant dans ses jeunes années » (EB : 22) est « suspendue et
poignardée » (EB : 37) à un arbre. En plus, une certaine harmonie
universelle règne autour de ce « mort endormi » (EB : 39) car « les chiens
geignaient à ses pieds doucement » (EB : 39) alors qu’« un cheval
l’attendait » (EB : 39) et que la petite Anna, l’ange gardien de l’Émigré,
« dort sous cette photographie comme une petite infirmière ». (EB : 49)
C’est encore la petite Laura qui illustre cette communion humaine entre
l’enfance qu’elle représente et la vieillesse de l’émigré : « Maintenant je
suis près de vous, monsieur Galard. Et je ne crains plus rien. Qu’est-ce
qu’un cimetière, sinon, un petit jardin. Et des histoires, des histoires.
(EB : 149-150) Ce n’est qu’à la dernière scène que toute la grandeur de
cet enracinement dans le monde de l’enfance éclate : on assiste à l’arrivée
du même émigré « redevenu un enfant » parce que « les vieux arbres le
reconnaissent [...] qui l’ont vu autrefois. » (EB : 178). Ainsi l’enraci-
nement dans le monde de l’enfance s’accomplit dans toute sa plénitude
et dans toute sa profondeur.

B. Enracinement permanent

Après avoir étudié le déracinement temporaire et le retour éventuel


du personnage à l’esprit d’enfance, source de l’enracinement perpétuel, il
faudrait maintenant souligner que dans le théâtre de Schehadé, il existe
aussi des êtres qui n’ont jamais connu un autre pays que celui du paradis.
Ces êtres ont su garder intactes la pureté de leur esprit et la fraîcheur de
leur cœur en dépit des épreuves du vieillissement et même au-delà de la
mort.

1. Enracinement dans le paradis terrestre

Toute l’œuvre de Schehadé constitue une célébration de la volonté


humaine : vivre dans le paradis est possible pourvu que l’état d’enfance et
d’innocence soit sauvegardé. Selon l’auteur, il suffit de vouloir et de
souhaiter « très fort » la réalisation d’un désir et ce désir finit par se
L’exil et la quête du paradis dans l’œuvre de Georges Schehadé 143

réaliser. Même le retour au paradis perdu est possible s’il est intensément
recherché. Christopher dans Le Voyage en est convaincu : « Quand on
désire très fort une chose, lorsqu’on lui tend toujours les mains, elle finit
par descendre pour vous sur terre. Elle vient vous trouver. » (VY : 76)
Dans l’univers shehadéen il y a une condition essentielle pour l’enra-
cinement permanent dans le paradis. C’est celle basée sur la nécessité de
vouloir et de savoir rejeter l’influence du Temps, et surtout sa manifes-
tation la plus visible, c’est-à-dire l’effet du vieillissement sur l’esprit
humain. Le déraciné, nous l’avons vu, est l’être qui s’est éloigné de
l’esprit d’enfance. Il arrive souvent que cette volonté de vivre le paradis
s’assoupisse et que l’on ne voie pas constamment la beauté et le bonheur
qui abondent dans le monde, malgré la vieillesse et la dégénérescence
physique. On devrait, nous dirait Schehadé, garder intacte cette
disponibilité à l’éveil de cette volonté qui sursaute dans son assoupis-
sement, s’éveille graduellement dans l’esprit du personnage et réclame
son assouvissement. C’est le cas des personnages comme Monsieur
Bob’le, Argengeorge et Vasco.
Mais c’est surtout dans Monsieur Bob’le, sa première pièce, qu’on
ressent la sensation physique que le paradis terrestre existe réellement. Il
suffit de feuilleter cette pièce, et surtout Le Trémendour, « livre de la
sagesse » que Monsieur Bob’le lègue à ses amis villageois, pour se rendre
compte que les êtres sont profondément enracinés dans ce paradis.
Quand on écoute ces simples vérités fondamentales sur l’existence: « Le
bonheur du cœur est une petite cuillère, un objet de tous les instants. »
(MB ; 129) « Le sommeil, c’est la perfection de la vie, parce qu’il est plein
de songes […] et sans âge » (MB : 30) ou encore : « Celui qui rêve se
mélange à l’air. » (P : 80 ; MB : 290)
On a une idée plus claire de ce monde édénique dans lequel baigne
Monsieur Bob’le, le personnage principal. En effet, cet homme, âgé de
cinquante ans, vit paisiblement entouré des siens, dans son village natal
Paola Scala, où « tout est ennui, tout est bonheur » et où cette commu-
nauté mene une « existence simple et merveilleuse » (MB : 22) mais
Monsieur Bob’le décide de partir pour aller s’installer daus une île qui
n’est autre qu’un autre paradis car « Quand vous débarquez dans cette
île, […] le soleil vous prend pour le prince d’un royaume, il n’ose ni vous
toucher, ni vous vieillir. En somme, l’existence ici serait un songe ».
(MB : 143)
Cette île si magique, quoique prometteuse d’éternité et d’immortalité,
ne tardera pas à surgir dans l’âme du personnage. Après une année
144 ANTOINE SASSINE

d’absence, on apprend que Monsieur Bob’le souffre de « l’exil » car « il


est tout seul là-bas. » (MB : 268)
L’exil, dans sa signification la plus profonde, est silence, solitude, et
souffrance intérieure. C’est pourquoi le personnage ressent le déracine-
ment et la nostalgie de son village natal, lieu de son enracinement
premier, et il décide de rentrer chez lui. Immobilisé, en plein voyage, par
une maladie et se trouvant incapable de revoir ses amis, Monsieur Bob’le
les fait venir lui, en rêve. L’un d’eux, José Marco, tente de le guérir. Et
Monsieur Bob’le de répondre : « On ne guérit que les anges el les dieux :
je suis un homme, n’espère pas me guérir. » (MB : 236)
Ce qui est important à comprendre dans la parole de Monsieur
Bob’le, c’est que l’être humain devrait accepter sa condition de mortel,
qu’il ne doit pas chercher l’immortalité, mais une vie animée par l’esprit
d’enfance, le rêve et l’amour. Il est aussi essentiel de souligner que la
mort, dans la pensée de Schehadé, n’est pas perçue comme une fin ou
une plongée dans le néant mais « une grande fête » (MB : 240) ou comme
réintégration du royaume édénique destiné à l’homme. N’oublions pas,
non plus, que « dans ce pays, la métempsychose est souveraine » (HV :
16) disait César dans Histoire de Vasco, donc la mort n’est qu’un moyen de
transmigration de l’âme dans un autre corps, peut-être donc le seul
moyen de son immortalité.
Dans Monsieur Bob’le, « tout respire le simple amour des choses de la
terre [...]. Le mythe du village, où la vie est simple et facile, où des
rapports d’innocence s’établissent spontanément entre les choses et les
êtres, où « les hommes et les arbres se saluent », où « l’on peut vivre d’air,
si on se lève tôt », suffit ici à assouvir cette « nostalgie des origines. »
(Robin, 1957 : 52)

2. Enracinement dans la mort

Cette même soif des origines se présente aussi dans La Soirée des
Proverbes, qui met en scène des personnages victimes de l’influence
irréductible du viellissement. Ils sont déjà marqués par le temps et se
sentent exilés à jamais de leur enfance et de leur pureté et désirent se
rendre pour tenter de revivre leur passé et de « retrouver l’éternité » en
remontant le temps. Vivant dans une parfaite communion avec le monde
mais inttrigué par leur désir si profond, le jeune Argengeorge décide de
participer à leur quête de ce pays paradisiaque où « la vieillesse a quitté la
terre, le vin est redevenu grappe. » (SP. 130) et de vivre aussi leur désir
d’effectuer un voyage imaginaire dans cette « contrée déserte ou le
L’exil et la quête du paradis dans l’œuvre de Georges Schehadé 145

bonheur, depuis toujours, attend…. ses premiers compagnons ! » (SP :


159-160)
Malheureusement leur tentative débouche sur un échec et
Argengeorges découvre toute l’angoisse de l’exil existentiel que ces
personnages ressentent au plus profond de leur être. C’est un sentiment
d’une perte douloureuse, d’un déracinement forcé et imposé par le
vieillissement qui les déshumanise. Leur furieuse nostalgie du paradis
perdu et de l’enfance enchantée plonge les personnages dans un exil
douloureux et insupportable qui n’aboutit à rien, et qui devient si
contagieux qu’il atteint le le jeune Argengeorges. En effet, en observant
leur désespoir et l’effet dégénérateur du vieillissement, Argengeorges
ressent lui aussi l’éventuel déracinement intérieur qui le guetterait s’il se
laissait entraîner dans ce gouffre. Quoique pénible, cette découverte
débouche sur la connaissance de son moi futur et sur le désir de son
enracinement dans la pureté de l’enfance, même au prix de la mort. Aussi
se laisse-t-il tuer par le chasseur Alexis, son double vieilli, pour préserver
sa jeunesse et son innocence et pour éviter l’horreur de la vieillesse et de
l’exil intérieur qui anéantissent lentement les autres personnages. À la fin
de La Soirée des Proverbes, « il nous reste, malgré tout, la vivace nostalgie
d’une saison perdue, et, sur le monde défait, la promesse surnaturelle de
la neige. » (Robin, 1957 : 55)

3. Enracinement dans le rêve

Nous avons déjà démontré que l’enfance et l’amour, souvent grâce à


la médiation de la femme aimante, offrent un aboutissement privilégié au
déracinement temporaire du personnage schehadéen. Mais une autre
dimension de l’enfance, à savoir le rêve, se révèle comme une autre
manifestation de l’enracinement permanent.
Schehadé promet déjà dans sa poésie que « celui qui rêve se mélange
à l’air » (P. 80; MB : 290). Mais, promesse plus solennelle encore, celle de
l’immortalité et de l’enracinement total dans la terre éternelle de la
jeunesse : « Qui habite les songes ne meurt jamais ». (P : 97). Cette notion
de « rêve » demande à être précisée. Il s’agit de toute autre chose qu’une
évasion hors des espaces du réel. Loin d’être une illusion, le rêve apparaît
comme un moyen privilégié offert à la conscience pour s’enraciner dans
la chair du réel, car « Le sommeil, c’est la perfection de la vie, parce qu’il
est plein de songes. » (MB : 30)
En commentant ce vers : « Qui habite les songes ne meurt jamais »
(P : 97) Pierre Robin dit : « Une promesse d’immortalité était déjà faite,
146 ANTOINE SASSINE

non sans quelque solennité, aux habitants du songe » (Robin, 1974 : 103)
Dans Histoire de Vasco, le rêve est la charpente essentielle de cette
pièce. Vasco est un adulte toujours enraciné dans l’innocence et l’esprit
d’enfance. Il s’ouvre à l’amour grâce à la médiation de Marguerite qui,
dans un rêve, se fiance à un coiffeur et, une fois éveillée, se met à la
recherche de cet homme. Le rêve envahit et s’installe non seulement
dans la vie de la jeune fille, mais se propage aussi pour constituer une
force qui inspire le courage de Vasco lui-même, le fiancé choisi.
Schehadé croit qu’« il y a une réalité intuitive plus réelle que l’autre »
(Langlois, 1973 : 79) Le rêve de Marguerite se transforme en cette
« réalité intuitive » qui assujettit « l’autre » à sa magie.
L’imagination shehadéenne, douée de cette capacité d’établir des
rapprochements improbables, autorise à prévoir alors qu’on trouvera, au
sein du rêve, des faits authentiques alliés à des données vitales de la vie
humaine. D’où le processus de cristallisation de l’amour qui se manifeste
dans l’esprit de Vasco par des illuminations intérieures de plus en plus
fréquentes illustrant la puissance du rêve et son envahissement progressif
du cœur du protagoniste. Harmonieusement au niveau sentimental,
c’est-à-dire qu’il pénètre le cœur de Vasco et devient sa préoccupation
constante. C’est cette ouverture inconsciente à l’amour qui, par le même
mécanisme psychique, facilite le cheminement intérieur de son esprit. En
effet, se rendant compte qu’il est chargé d’une mission de guerre, il
décide de jouer pleinement son rôle. Il s’affirme en tant qu’homme libre
et cesser d’être le jouet des forces extérieures. D’où sa décision libre de
choisir la mort qui lui assure l’admiration, et l’amour de Marguerite. Et
par ce même processus, il arrive à affirmer son enracinement dans la
pureté et l’innocence.

Conclusion

La quête de l’enracinement chez Schehadé est une aventure initiatique


s’assimilant à une sorte d’élévation spirituelle qui culmine dans la
découverte de nouvelles émotions, surtout celle de l’amour et de la
récupération ou la sauvegarde de l’esprit d’enfance grâce à la médiation
salutaire de la femme. Cette ascension du déracinement à l’enracinement
offre une nouvelle voie dans la vie du personnage désaxé et désorienté
par son exil. Car pour accéder au paradis, il faut aussi subir des épreuves
difficiles puisque « le bonheur n’est pas un élément simple […] il
comporte des routes claires et des labyrinthes. » (VY : 238)
Le personnage de Schehadé croit profondément à ce que Mircea
L’exil et la quête du paradis dans l’œuvre de Georges Schehadé 147

Eliade appelle la « perfectibilité progressive » et « la croyance en une


évolution illimitée. » (Eliade, 1971 : 94)
Le rêve, l’esprit d’enfance et l’amour de la femme sont les racines
profondes d’une vie humaine couronnée de bonheur, de pureté et de
simplicité, une vie où le Temps et le vieillissement ne constituent aucune
interférence. Même la poésie, dimension spirituelle du rêve et de l’esprit
d’enfance, peut offrir un moyen efficace pour apprivoiser les mystères de
l’univers et pour mieux réintégrer le paradis car « je suis convaincu, dit
Schehadé, que la racine la plus forte chez l’homme, c’est la poésie. »
(Langlois, 1973 : 79)
Il est impératif donc que la quête de l’enracinement s’effectue
intuitivement chez l’être déraciné, car c’est par cette intuition glorifiée
par Schehadé qu’on appréhende la véritable valeur de l’existence
humaine. Dans sa poésie et dans son théâtre, l’auteur donne « l’intuition
d’un paradis possible, comme une immense enfance retrouvée à même
les choses visibles et le cœur réconcilié. » (Stétié, 1976 : 327)
Par la bouche d’un personnage de L’Émigré de Brisbane, Schehadé
semble nous donner une solution idéale au mal de l’exil, de la vieillesse et
de la solitude : « On ne vieillit jamais quand on est deux. La vieillesse est
d’abord une solitude. » (EB : 86)

Mount Royal University

Bibliographie

ELIADE, Mircea. La Nostalgie des origines, méthodologie et histoire des religions.


Paris : Gallimard/NRF, 1971.
JUNG, Carl G. Psychologie et Alchimie. Traduction française, Paris : Bu-
chet-Chastel, 1970.
LAMARTINE, Alphonse de. Méditations poétiques. Paris : Classiques
Hatier, 1950.
LANGLOIS, Yvon. « Interview avec Schehadé », Présence francophone, no.
7, Automne 1973 : 77-81.
MAGGIORI, Robert. Libération, 29 janvier 1998, L’Ennui. Féconde
mélancolie, sous la direction de Didier Nordon dans la collection
« Mutations », no 175, janvier 1998.
RICHARD, Jean-Pierre. Onze études sur la poésie moderne. Paris : Éditions
du Seuil, 1964.
ROBIN, Pierre. Poésie et théâtre de Georges Schehadé. Beyrouth : Éditions du
Cénacle libanais, 1957.
148 ANTOINE SASSINE

SCHEHADÉ, Georges. Le Nageur d’un seul amour. Paris : Gallimard/


NRF, 1985.
――. L’Emigré de Brisbane, Gallimard, Paris, 1965.
――. Le Voyage, Gallimard, Paris, 1961.
――. Les Violettes, Gallimard, Paris, 1960.
――. Histoire de Vasco, Gallimard, Paris, 1957.
――. La Soirée des Proverbes, Gallimard, Paris, 1954.
――. Monsieur Bob’le, Gallimard, Paris, 1951.
――. Les Poésies, Gallimard, Paris, 1938.
STÉTIÉ, Salah in Littératures de langue française hors de France, Anthologie
didactique. Sèvres : Fédération internationale des professeurs de fran-
çais, 1976.
――. Les Porteurs de feu et autres essais. Paris : Gallimard/ NRF, 1972.
Trauma, identité nationale et discours post-
colonial dans Portes Closes de Costas Montis

Louisa Christodoulidou

Mes tiroirs sont restés tels que je les ai laissés voilà vingt ans,
pleins de nouvelles inachevées, de plans, de débuts, de titres de
nouvelles. Jusqu’au jour où, soudain, la Révolution est venue
s’insinuer, souveraine en moi, assembler (à la va-vite, soit ! à la va-
vite) ce qui était éclaté. Jusqu’au jour où ce n’était plus possible, il
fallait que quelqu’un prenne enfin la parole. Quelqu’un qui avait
vécu ces quatre années à nulle autre comparables.
(Montis, 1964 : 3).

Chypre célèbre cette année (2010) le cinquantième anniversaire de la


proclamation de l’île comme République Indépendante, après quatre-
vingt-huit ans de colonisation britannique (1878-1960). Ce contexte nous
a semblé une excellente occasion d’aborder certaines questions qui tou-
chent à la période de la lutte menée par les Chypriotes contre les Britan-
niques pour la libération de leur territoire (1955-1959), en nous centrant
principalement sur le discours post-colonialiste de Costas Montis et, en
l’occurrence, sur Portes Closes [Klistes Portes], une œuvre, dans laquelle les
éléments autobiographiques sont manifestes et qui se propose de réfuter
les thèses développées dans Citrons amers [Pikrolemona] de Laurence
Durrell. Ce qui est important, c’est que, dans Portes Closes, le jeune narra-
teur raconte les événements, non pas comme un simple observateur ex-
térieur, mais comme un acteur directement impliqué dans la Lutte pour
la Liberté et l’Union avec la Grèce.
La « chronique romancée » (Papaleontiou, 2000 : 146) de Durrell, Ci-
trons amers, parut en 1957, et la nouvelle de Montis, Portes Closes, en 1964.
La date de parution des deux ouvrages a son importance, puisque la
première fut publiée au cœur de la lutte armée, alors que, à la date où
parut la seconde, la Lutte contre le colonialisme avait pris fin et les Trai-
tés de Zurich et de Londres avaient été signés.
On sait que la Lutte, avant de prendre la forme d’un conflit armé, est
passée par différents stades : expectative, protestations, envoi de « léga-
150 LOUISA CHRISTODOULIDOU

tions » à Londres, insurrection et incendie du Gouvernorat britannique,


en 1931, avant d’en arriver à la lutte armée, qui prit la forme d’une guéril-
la, quand les Chypriotes se rendirent compte que l’ajournement continuel
des promesses correspondait, en fait, de la part des colonialistes britan-
niques à une entreprise de duperie destinée à empêcher toute solution à
la question nationale dans l’île.
Signalons entre parenthèses qu’avant la nouvelle-chronique de Mon-
tis, Rodis-Roufos1 avait publié Époque d’Airain [Chalkini Epochi], dans
lequel il paraphrase et parodie Citrons amers : le titre devient Raisins verts et
acides tandis que l’auteur, rebaptisé Maurice Ferrel (Pavlidou, 1994 : 17 ;
Zafiriou, 1999 : 438), « figure jumelle » (Papaleontiou, 2000 : 159) de
Montague Harry (Roussou – Sinclair, 1997 : 43), tous deux présentés
« avec une bonne dose d’ironie comme le reflet d’une modération soi-
gneusement calculée qui vise à ne déplaire à personne et qui, en re-
vanche, atteint de nombreux objectifs » (Roussou-Sinclair, 1997 : 44).
Signalons qu’un chapitre avait été censuré et retiré entièrement, à la re-
quête de la maison d’édition britannique (Heinemann, 1960), et ne figu-
rait pas non plus dans l’édition grecque2. Dans ce chapitre, Roufos, af-
firmait sans détours et sur le mode de la raillerie, son opposition à
l’attitude qu’avait adoptée Ferrel face aux prétentions nationales du
peuple chypriote.
Chypre a été un pôle d’attraction pour de nombreux conquérants et
ce n’est pas un hasard si elle est un pays « toujours occupé », à l’excep-
tion des années 1960-1974. L’île fut caractérisée par Durrell, « d’un point
de vue géographique et politique », comme « la colonne vertébrale de
l’Empire » qu’il « fallait donc conserver au prix de n’importe quel sacri-
fice » (Durrell, 1959 : 225-6), mais également comme un « merveilleux
paradis terrestre » (Michailidis, 1985 : 28), renvoyant à un pays exotique.
Pour l’Angleterre, Chypre « était/un gros éléphant, et était estimée
comme une richesse » (Michailidis, 1985 : 29), autrement dit elle avait la
valeur et l’utilité d’un Éléphant blanc3, expression qui, dans la langue
diplomatique, signifiait qu’on pouvait acquérir un objet ayant une valeur

1 Rodis Roufos était membre du corps diplomatique. Haut diplomate au consulat de

Grèce à Nicosie (1954-1956), il ne voulait manifestement pas déplaire à ses amis anglais.
2 Daskalopoulos Dimitris cite, en annexe, la traduction grecque du chapitre qui a été

retiré, in Encre Sympathique (1999 : 98-103).


3 Ce point de vue a été fort pertinemment exposé par Michailidis, en 1903, dans son

poème satirique : « Romios et John Poullis. Johnnis et Kakoullis » : il dit « qu’à la


Chambre des Lords, […] on débattait de l’éléphant blanc » / – Par éléphant blanc, ils
entendaient l’île si belle, / qui de l’Orient aux temps antiques, / était l’admirable paradis »
(Yiagoullis, 1985 : 25-28).
Trauma, identité nationale et discours post-colonial dans Portes Closes 151

marchande plus grande que son utilité, étant donné que les services qu’il
est à même de vous rendre sont équivalents à ceux que vous offre un
éléphant gris, qui est moins cher (Papageorgiou, 1996 : 87).
La nouvelle fut écrite en 1964 par Montis dans l’intention évidente
de revenir en arrière, fût-ce au prix d’« un raccord douloureux avec un
passé ‘écartelé’ qui permet de mieux comprendre le présent traumatique »
(Bhabha, 2006 : 63).
Par delà le fait que « le retour à la scène colonialiste révèle une rela-
tion de rivalité mutuelle entre colonisateur et colonisé » (Bhabha, 1994 :
63) d’autres raisons ont conduit Montis à entreprendre un méta-récit des
moments dramatiques et « sans pareil » (Montis, 1964 : 3) de la « révolu-
tion », comme il persiste à appeler la Lutte : le vécu historique et l’expé-
rience traumatisante que constitue le démenti du rêve unitaire de Chypre
avec la Grèce, avec la signature des Traités de Zurich et de Londres, qui
ont débouché sur une Autonomie boiteuse4.
Et bien entendu, il veut réfuter5 tout ce qui a été dit de méprisant,
d’insidieux ou de faux mais aussi consigner tout ce qui a été passé sous
silence et occulté par le discours colonialiste dominant de Durrell : en
effet, sur la page de garde de son livre, Montis note non sans emphase :
« Une réponse à Citrons amers de L. Durrel ». Ainsi a pu se faire entendre
la voix puissante des anciens colonisés, des « subalternes »6.
Le fait est que, dans le texte proprement dit de Portes Closes, on ne
trouve nulle part d’autre référence explicite ou d’allusion au nom de
l’écrivain britannique pas plus qu’au titre de sa chronique, en dehors de
celle que nous avons mentionnée. Un indice intertextuel indirect peut,
éventuellement, se dissimuler dans la lettre pleine d’invention, enchâssée
dans le récit, et adressée au soldat irlandais tué à Chypre, qui est mis indi-
rectement en parallèle avec Durrell, sous-entendant peut-être que son

4 Comme l’avait qualifiée Yorgos Kechagioglou.


5 « Les colonisateurs soutiennent et mettent en avant la supériorité de leur culture et les
(anciens) colonisés, à leur tour, font usage des textes littéraires pour répondre, évinçant
du centre les textes des premiers et leur substituant les leurs, créant ainsi de nouveaux
centres. Ils inaugurent ainsi un dialogue, qui leur permet, d’une part, de faire entendre
leur propre voix, jusque là condamnée au silence, et, d’autre part, d’ébranler les fonde-
ments du monologue impérialiste. » (Herodotou, 2008 : 250) Maria Herodotou, dans ses
articles qui renvoient à une vaste bibliographie, a traité de façon pénétrante de questions
liées au discours impérialiste/post-impérialiste dans la littérature chypriote.
6 Le terme « subalterne » a été introduit par Antonio Gramsci, puis emprunté par Gayatri

Spivak pour parler de ceux qui ont vécu sous des régimes colonialistes et qui ne jouis-
saient pas de la liberté d’expression.
152 LOUISA CHRISTODOULIDOU

origine irlandaise7 aurait dû le mener sur d’autres chemins – comme cela


est du reste « suggéré » pour le soldat, désormais mort- s’agissant de
l’attitude à adopter vis-à-vis de Chypre colonisée. Cependant le lecteur
avisé et attentif reconnaîtra une à une les réponses – piques – stigmatisa-
tions de Montis, qui, s’insinuant dans le texte, en douceur, de façon à la
fois digne et insidieuse, renversent l’écriture colonialiste dominante, tout
en revendiquant parallèlement le passé grec8 et l’histoire de Chypre dont
Durrell a voulu priver l’île, en adoptant des pratiques colonialistes.
Certes, ce dernier, dans un instant d’autocritique sincère mais très crue,
qui trahit les intentions des colonialistes, avoue : « Je ne pouvais pas ne
pas penser avec amertume que si nous avions été assez honnêtes pour
reconnaître la grécité de Chypre depuis le début, nous n’aurions peut-être
pas eu besoin d’abandonner l’île ou de combattre pour elle. À présent, il
était trop tard » (Durrell, 1959 : 243).
L’écrivain britannique, adoptant de façon caractéristique le discours
colonialiste habituel dans lequel entre une bonne part de préméditation,
propose une approche tout à fait modérée du colonisé insurgé, en
l’occurrence, le Grec de Chypre, mais c’est, de toute évidence, pour
mieux servir son objectif à plus long terme, qui n’est autre que de faire
passer de façon anodine la pensée colonialiste du régime autoritaire. Il
avoue, non sans cynisme que, s’il a été impossible « d’imposer les mœurs
britanniques (Durrell, 1959 : 157) et de faire entrer à Chypre « tout
l’éventail des possibilités politiques et culturelles » de l’Empire britan-
nique, c’était leur faute». Par conséquent, « l’étude impressionniste des
états d’âme et du climat psychologique qui régnait à Chypre dans les an-
nées troublées 1953-1956 » (Durrell, 1959 : 9), ainsi que les références
s’inscrivant dans la tradition des grands voyageurs (Papaleontiou, 2000 :
147), qui se glissent dans le texte – souvent intéressantes, du reste, il faut

7 « Né en Inde, d’une famille de missionnaires irlandais, [Durrell] constitue un exemple

typique d’écrivain globe-trotter qui tire parti des expériences et du vécu des pays dans
lesquels il réside un temps. » (Daskalopoulos, 1999 : 87)
8 « À la faveur d’un instant insaisissable, nous avons revu devant nous, non pas imprimée

et figée en de belles images colorées, mais vivante, échevelée, farouche, la Révolution


grecque débouler avec les sourcils de Kolokotronis (quel nuage, ces sourcils !), touffus
comme nous les avions dessinés, avec le glaive tranché de Diakos, gauchement énorme
(inconsciemment énorme), comme nous l’avions esquissé dans notre cahier, avec le Hani
de Gravia, Missolonghi et Maniaki. On aurait dit que les chevaux hennissaient, que les
cimeterres volaient au vent, l’air s’emplissait de cris. C’était la répétition de l’Histoire la
plus rapide (rapide ? que dis-je ? elle s’est faite en un instant) la plus bouleversante (la
plus haute en couleurs, la plus ardente) que l’on eût pu imaginer » (Montis, 1964 : 6-7).
Trauma, identité nationale et discours post-colonial dans Portes Closes 153

en convenir – ne sont qu’un alibi et ne trompent personne quant à


l’objectif à long terme que poursuit Durrell. Selon Boehmer,

l’Empire britannique, avant même de commencer son expansion dans


de nouveaux pays, s’est fondé sur les textes des voyageurs, textes de
commerçants, de gouverneurs et de colons, pour décider de la con-
quête d’un territoire donné. […] Les futurs occupants étudiaient les
textes des autochtones non seulement pour acquérir les connais-
sances indispensables à propos de leurs « sujets », mais aussi pour
trouver des moyens de contester leur valeur, afin de justifier
l’imposition de leur propre loi. (Boehmer, 2005 : 12-14)

Elle considère ce processus comme une occupation textuelle (« textual


take-over ») (Boehmer, 2005 : 19).
Durrell, quant à lui, collectait un matériel, non pas tant parce qu’il
était intéressé par l’histoire et la culture du pays, qu’il sous-estimait,
comme il le déclarait ouvertement et l’a prouvé par ses actes, que pour se
faciliter la tâche, en tant que représentant du colonialisme, tâche qui con-
sistait à mieux comprendre le vassal grec « sous-développé » de Chypre,
puis à le soumettre et ensuite à le persuader que c’est une bonne chance
pour lui de continuer à être colonisé par un peuple civilisé.
Le poste d’attaché de presse qu’il occupe pour le British Information
Office (ce qui implique aussi le contrôle d’une station de radio), dont
l’unique objectif était de diffuser la propagande britannique à l’encontre
de la revendication du peuple chypriote en faveur de l’autonomie, de
l’autodétermination et du rattachement à la Grèce, ne laisse subsister
aucun doute à ce sujet. Dans une lettre manuscrite qu’il adresse au gou-
verneur britannique, concernant son recrutement sur le poste en ques-
tion, il écrit qu’il « aiderait à enrayer, voire à éradiquer le sentiment uni-
taire » (Papastavrou, 2004 : 463) Si l’on en croit les commentaires de la
Commission de Recrutement, notifiés au ministre des Colonies, le Dé-
partement en question a pour mission d’

expliquer au peuple chypriote les décisions et les intentions du gou-


vernement, de signaler au gouvernement les réactions et méconten-
tements éventuels du peuple relativement à sa politique et, en dissi-
pant les malentendus et en diffusant les informations, de mettre en
place un climat que le peuple de Chypre interprétera comme positif si
bien qu’il estimera l’intérêt que lui porte le gouvernement. (Papasta-
vrou, 2004 : 463)
154 LOUISA CHRISTODOULIDOU

Signalons que c’est du reste à ce moment-là que Georges Séféris prend


ses distances aves son ami intime « philhellène et cynique » (Séféris,
2002 : 78) étant donné que les « amis de l’autre guerre » (Séféris, 2002 :
103) pour reprendre les vers de Séféris, ont trahi leurs alliées.
Durrell écrit pour sa part, en se référant à la lutte armée contre la co-
lonie britannique, que « la guerre se tournait contre un ami traditionnel et
très cher et que le manque de compréhension historique dont elle faisait
preuve était incompréhensible » (Durrell, 1959 : 222).
Le fonctionnaire « paternaliste de la Couronne britannique adopte le
discours du colonialisme pour éclairer les choses » (Papaleontiou, 2000 :
147), à sa guise bien sûr, et s’efforce ingénieusement de déprécier le
combat mené par les Grecs de Chypre contre la colonisation anglaise, en
essayant d’égarer l’opinion publique, en appliquant à ceux-ci avec très
grande condescendance le qualificatif d’ « autochtones sympathiques » et
conteste leur origine grecque ; ailleurs, il raille les paysans pour leurs fa-
çons de se comporter et leur habillement (Durrell, 1959 : 36). À travers le
tracé de la ligne de démarcation, l’auteur tentait de prouver la différence
absolue entre « soi » et l’ « autre ». Tout cela témoigne très clairement
d’une tendance à présenter Chypre comme une entité non structurée qui
demande à être civilisée. Nous n’en voulons pour preuve que le qualifica-
tif d’« indigènes sympathiques » que l’on trouve sous sa plume. Le dis-
cours colonialiste, tel qu’il est développé dans le récit de Durrel, vient
donc corroborer la thèse de Gandhi (1998 : 143), selon laquelle tout dis-
cours de ce type vise à démontrer la nécessité de coloniser un pays
« sous-développé », peuplé d’ « autochtones » par ailleurs « sympa-
thiques », afin de le civiliser. Dans une telle optique, les colonialistes sont
présentés sous un beau jour, comme les sauveurs du pays, puisque la
conjoncture imposait soi disant la colonisation, leur supériorité étant une
donnée incontestable.
En outre, le discours apologétique9 qui parcourt Citrons amers, ainsi
que les contradictions que présente l’œuvre sur différentes questions,
ponctuelles ou essentielles, mettent davantage encore en lumière la fai-
blesse du discours colonialiste. À un endroit, l’écrivain britannique sou-
tient que « la question de l’Union [‘Enossis’] touchait le sentiment le plus
profond dans le cœur des Grecs et que, quoi qu’on en dise (et si hysté-
rique que soit ce discours), il exprimait des aspirations sincères » (Durrell,
1959 : 184) ; dans un autre passage, il reste sans voix, qualifiant d’« aber-

9 Comme l’avait décelé Rodos Roufos dans Époque d’Airain (Pavlidou 1994 : 17 ; Zafiriou,

1999 : 438).
Trauma, identité nationale et discours post-colonial dans Portes Closes 155

rantes » les allégations d’un haut fonctionnaire britannique, qui préten-


dait que « les Chypriotes ne pouvaient revendiquer aucune grécité,
puisqu’ils ne parlaient pas grec, qu’ils étaient des Orientaux métissés et
que le sentiment unitaire était insufflé par une poignée de popes fana-
tiques et n’avait aucun appui purement populaire » (Durrell, 1959 : 138-
9) ; ailleurs, il soutient que, du fait de « la probité politique » des Britan-
niques, les Chypriotes étaient dans des dispositions d’esprit amicales à
leur égard et qu’un référendum le prouverait, mais il prend toutefois soin
de souligner que les voix de la fraction turco-chypriote contribueraient à
son succès, puisqu’elles représentaient « une voix sur cinq » (Durrell,
1959 : 138), révélant ainsi l’intention claire des Britanniques d’impliquer
l’élément ottoman, pour servir leurs projets perfides et garantir ainsi leur
présence à vie dans l’île.
Durant les années où ils exercèrent leur domination sur l’île, les Bri-
tanniques, essayaient systématiquement de démontrer que les Chypriotes
n’étaient pas des Grecs et, pour ce faire, recouraient à des procédés et à
des stratégies visant à long terme dés-helléniser l’île. Le régime colonia-
liste, de soi-disant « protectorat » à Chypre, a fonctionné de manière à
éliminer, par divers moyens pernicieux, tout élément grec. Il est allé
jusqu’à impliquer la question de l’idiome chypriote pour démontrer que
les Chypriotes ne sont pas Grecs. Les Britanniques ont essayé de faire du
dialecte une langue, pour mieux le scinder du grec communément parlé.
On assiste, de fait, à une « tentative du Protectorat pour tuer à petit feu la
(dangereuse) langue grecque, pour la momifier » (Aguelatos, 1998-99 :
104).
Montis met en avant, en toute conscience, son attachement à la Mé-
tropole grecque et il est aisé de comprendre ses motivations. Se sentant à
l’évidence menacé dans son identité raciale, l’auteur ne manque pas une
seule occasion de revenir sur l’origine grecque des Chypriotes, de la pré-
senter dans sa diachronie ; il exprime, par ailleurs, l’émotion que lui pro-
cure la voix de la radio athénienne ; il précise que « l’Union [était] la re-
vendication de libération » du peuple chypriote, « qu’il n’y avait pour [lui]
qu’un seul Consulat », le consulat de Grèce, affirmant de cette façon son
identité grecque. Il écrit :

Nous nous levions dès quatre heures du matin pour chanter les ma-
tines sur le parvis de l’Archevêché et devant le Consulat (« pour nous
il n’y avait qu’un seul Consulat »), pour défiler ensuite avec des dra-
peaux grecs, des trompettes et tambours (quelle joie à l’idée que notre
père et mère et tout le voisinage allaient nous voir !) (les tambours de
156 LOUISA CHRISTODOULIDOU

retentir à nos quinze ans et eux de retourner en arrière, les trompettes


de sonner à nos quinze ans, et eux de retourner en arrière les trom-
pettes de sonner à nos quinze ans) nous bousculer à Phanéroméni
puis crier vive l’Union, la revendication de libération qui a retenti, à
certains moments, comme un objectif et une antienne nationale, dans
tout le monde grec demeuré en dehors des frontières de la patrie
libre. (Montis, 1964 : 5)

Montis signale ce que Durrell « a oublié », dans son parti-pris, de no-


ter, que les Britanniques avaient exploité à leur avantage le mot d’ordre
qui dominait pendant toute la colonisation britannique, quand les Chy-
priotes revendiquaient à maintes reprises le rattachement à la Grèce10.
Pour les inciter à s’engager dans la Seconde Guerre Mondiale comme
volontaires, ils leur assuraient qu’en combattant pour la Grande-
Bretagne, c’était en fait pour la Grèce qu’ils combattaient : « (Vous ne
vous rappelez pas ce que disaient leurs premiers ministres, ce qu’écri-
vaient leurs journaux ? Même sans la Grèce. Nous. Nous pourquoi
avons-nous combattu, que nous ont-ils promis pour que nous nous bat-
tions ?) » (Montis, 1964 : 10). Aux allégations de Durrell selon lesquelles
l’insurrection concernait uniquement une bande de « terroristes », Montis
objecte que la Lutte était l’affaire de Chypre tout entière :

Les Anglais avaient été surpris […] Ainsi, comme l’insurrection mon-
tait dans les villes et les villages, dans les montagnes et les plaines, et
emportait au passage hommes jeunes et vieux, femmes et enfants,
frappait aux portes et grimpait sur les toits et laissait présager de la
suite, ils n’ont pas pu y faire face et, dans leur embarras, alors qu’il y
avait déjà une armée nombreuse stationnée dans l’île, ils ont fait venir
sans cesse de plus en plus d’hommes et aussitôt après, toujours plus
et toujours plus. (Montis, 1964 : 18)

Les mesures sévères (couvre feu, assignation à résidence) qui furent


prises pour réprimer l’insurrection et les châtiments cruels utilisés (camps
de concentration, tortures, fusillades, pendaisons) prouvent à quel point
les colonialistes avaient pris au sérieux l’Organisation des Combattants
chypriotes ; elles révèlent aussi dans quel camp, en fin de compte,

10 Les Britanniques, à leur arrivée dans le port de Larnaca, en 1878, avaient déclaré que

leur présence à Chypre était provisoire et correspondait à une phase transitoire en atten-
dant le rattachement de l’île à la Grèce.
Trauma, identité nationale et discours post-colonial dans Portes Closes 157

s’exerçait le terrorisme. Et, jouant sur les mots pour décrire l’épouvante
qu’inspiraient les actes des combattants, Montis écrit :

– Ils ont été terrorisés ! (N’en parlons pas maintenant [mais] ne le ré-
utilisez plus ce verbe – notre Lutte, ils l’appelleront, ils l’ont déjà ap-
pelée « terrorisme ».) La vérité c’est que, de toute évidence, ils ont
aussitôt pris très au sérieux le mouvement. (Montis, 1964 : 20)

Montis, souvent, se focalise sur le thème de la maturité des enfants,


due à leur implication dans les combats, voulant réfuter les allégations de
Durrell, qui, s’aveuglant lui-même, voyait, d’une part, les enfants, comme
des personnages comiques de cinéma, comme des comédiens amateurs
qui rappelaient les vieilles comédies à succès de Keaton et, d’autre part,
envisageait les manifestations comme « des jeux habilement mis en scène
entre des gendarmes et des voleurs le long du précipice » (Durrell, Citrons
amers : 192), et raillant leur vaillance d’un ton persifleur, mais à la fois
perplexe et alarmé, Durrell écrit que se tenaient

au Gouvernorat des conseils où régnait l’embarras […] et où ces


scènes caractérisées par leur évidente légèreté et leur comique (qui a
jamais entendu parler d’une révolution de potaches) étaient prises en
compte avec le plus grand sérieux. Il y avait si peu de têtes fracassées
et tant de bouteilles cassées que toute l’atmosphère était imprégnée
d’un ton insouciant de carnaval. (Durrell, 1959 : 192)

L’ironie et le sarcasme de l’écriture de Montis, qui s’insinuent avec


une grande maestria dans sa nouvelle, fonctionnent, d’une part, comme
une parodie11 osée de l’écriture de Durrell, et de l’autre, constituent une
stratégie efficace de la littérature poscoloniale de ce « courant littéraire
majeur de cette fin de siècle » (Moura, 1998 : 173) : celle-ci parvient à
creuser des brèches dans le discours dominateur colonialiste, à le saper,
et en fin de compte, à frapper de nullité tout l’argumentaire de Citrons
amers.
Ce dialogue entre Citrons amers et Portes Closes permet, d’une part, de
mettre au jour l’hypocrisie de Durrell, et, d’autre part, de démontrer et de
vilipender le pouvoir colonialiste. Montis est parvenu à ébranler jusque
dans ses fondements le monologue impérialiste mais aussi à faire en-

11 C’est le pastiche également qu’avait adopté dans Époque d’Airain Rodis Roufos qui,

initialement, avait écrit son roman en langue anglaise. On notera le ton persifleur, sati-
rique grâce auquel il réfute la chronique de Durrell et la parodie.
158 LOUISA CHRISTODOULIDOU

tendre la voix du colonisé jusqu’alors condamné au silence. Les Portes


Closes ont atteint leur objectif, la subversion textuelle de la pensée colo-
nialiste12, et ont permis aux « subalternes » (subaltern) de se faire en-
tendre.
Le pouvoir littéraire textuel a été mis en évidence par plusieurs spé-
cialistes de la théorie post-colonialiste : Boehner, Gandhi, Moura, Said et
d’autres. Les « armes » textuelles, d’un côté et de l’autre, sont réduits à
des stéréotypes, codes et symboles qui contribuent à nouer un dialogue
intéressant, à travers lequel se font jour, d’une part, la tentative des colo-
nialistes de convaincre de la nécessité de coloniser un pays, et, d’autre
part, la volonté des colonisés de jeter des ponts entre le passé au présent,
de manière à le comprendre et l’interpréter, à contrer le monologue co-
lonialiste et, par conséquent, à l’invalider. Il est intéressant de noter que
le couple bipolaire : « Nous / Les autres » s’inverse selon le camp qui
« parle » chaque fois.
Notons que le poème de Montis intitulé : « Ultime peur », qui « a une
importance organique dans l’ensemble de son oeuvre, puisque sa lecture
nous révèle, sous forme d’ébauche, ce que sera la nouvelle Portes Closes »
(Ziras, 1999 : 391), décrit le démenti des rêves nationaux, parlant déjà de
« Portes closes » mais aussi d’ « étendards » qu’ils ont abandonnés ; il
entend, bien sûr, par là les Accords de Zurich et de Londres dont la si-
gnature a conduit alors au retrait provisoire de la revendication du Ratta-
chement à la Grèce. Depuis, l’invasion turque de 1974 ne l’a-t-elle pas
définitivement annulée ?

Université d’Egée

Bibliographie

AGUELATOS, Dimitris. « Aspects de la satire dans les îles de


l’Heptanèse et à Chypre : D. Solomos et V. Μichailidis » [Opseis tis
satiras sta Eptanisa kai tin Kypro : D. Solomos et B. Michailidis ]. Pe-
riplous, 46/47 (1998-1999) : 104.
BHABHA, K. Homi. « Representation and the colonial text : Some fo-
cus of mimeticism ». In Franc GLOVERSMITH (éd.), The Theory of
Reading. Brighton : Harvester, 1984 : 93-122.
――. The Location of Culture. London : Roudledge, 1994.

12 Le front se déplace à présent dans l’écriture littéraire.


Trauma, identité nationale et discours post-colonial dans Portes Closes 159

BOEHMER, Elleke. Colonial and Postcolonial Literature, Oxford : Oxford


University Press, 2005.
DASKALOPOULOS, Dimitris. « Ρodis Roufos-Laurence Durrell. Les
citrons amers d’une époque d’airain » [Rodis Roufos-Laurence Dur-
rell. Ta pikrolemona mias Chalkinis epochis]. In Dimitris DASKALO-
POULOS, Sympathitiki Melani. Athènes : Ermis, 1999 : 85-103.
DURRELL, Laurence. Citrons amers (trad. Em. Chourmouzios). Athènes :
Grigoris, 1959.
FANSHAWE, Martin. Cyprus as a naval station and a Place of Arms. London,
1879. In Stefanos PAPAGEORGIOU. La Première Période de la domina-
tion britannique à Chypre [I proti periodos tis agglokratias stin Kypro].
Athènes : Papazisis, 1996.
GANDHI, Leela. Postcolonial Theory. A critical Introduction. New York : Co-
lumbia University Press, 1998.
HERODOTOU, Maria. « La subversion textuelle de la pensée colonia-
liste dans des œuvres en prose chypriotes » [I kimeniki anatropi tis
apoikiokratikis skepsis se kypriaka pezografimata ]. In Porfyras, 128
(2008) : 250-264.
MOURA, Jean-Marc. « La littérature postcoloniale, ‘Nouveau roman’ de
l’âge global » : In Jean-Marc MOURA, L’Europe littéraire et l’ailleurs. Pa-
ris : PUF, 1998 : 173-195.
MONTIS, Costas. Portes Closes, Nicosie : Edition du Conseil National de
la Jeunesse de Chypre, 1964.
PAPALEONTIOU, Lefteris. « Des Citrons amers de Laurence Durrell à
Époque d’airain de Rodis Roufos. Discours colonialiste et contre-
discours » [Apo ta Pikrolemona tou Laurence Durrell sti Chalkini Epochi
tou Rodi Roufou. Apikiokratikos logos kai antilogos]. In Lefteris PA-
PALEONTIOU, Stochastikes Prosarmoges, Athènes : Gavriilidis, 2000 :
146-163.
PAPASTAVROU-KORONIATI, Varvara. « Dossier secret : Laurence
Durrell, Chypre et les Citrons amers ». In Akti, 60 (2004) : 463.
PAVLIDOU, Théodora. « Raisins verts et citrons amers » [Xina stafylia
kai pikra lemonia]. In O Phileleftheros, (25/26 mai 1994) : 17.
ROUSSOU-SINCLAIR, Mary. « À propos des sous-entendus d’Époque
d’airain de Rodis Roufos : petit commentaire sur les stratégies de la lit-
térature post-coloniale » [Me aformi ta paralipomena tis Chalkinis Epo-
chis tou Rodi Roufou : mikro sholio stis stratigikes tis meta-apikiakis lo-
gotehnias]. Mikrofilologika, 2 (1997) : 43.
160 LOUISA CHRISTODOULIDOU

SÉFÉRIS, Georges. « Aux environs de Kérynia (Esquisse pour une


‘idylle’) ». In Chr. Papazoglou (éd.), Journal de Bord, III, Au monde de
Chypre, mémoire et amour. Paris : Publications Langues’O, 2002 : 78.
――. « Salamine de Chypre ». In Chr. Papazoglou (éd.), Journal de Bord, III,
Au monde de Chypre, mémoire et amour. Paris : Publications Langues’O,
2002 : 103.
――. « Salamine de Chypre » [Salamina tis Kypros], Poèmes. Athènes : Ika-
ros22 2007 : 264.
YIAGOULLIS, K. G. (ed.). Vassili Michailidi : Romios kai Tzon Poullis.
Tzonis kai Kakoullis. Nicosie : Bibliothèque des poètes chypriotes po-
pulaires : 1985.
ZIRAS, Alexis. « Aspects de la vie immédiate dans la prose de Kostas
Montis » [Opsis tis amesis zois stin pezografia tou Costa Monti]. In I
lexi, 152 (1999) : 389-401.
ΖAFIRIOU, Lefkios. « Costa Monti : Portes Closes – Une réponse aux
Citrons amers de laurence » [Costa Monti: Klistes Portes – Mia apantisi
sta Pikrolemona tou Laurence Durrell]. In I lexi, 152 (1999) : 436-443.
Le discours postcolonial chez quelques écrivains
maghrébins de langue française :
autour des libérations

Adelaida Porras Medrano

Plusieurs facteurs de type extra-littéraire – nous en signalerions sur-


tout trois – semblent déterminer la création littéraire en langue française
dans les pays du Maghreb, pendant et après la colonisation. Inutile
d’insister sur des faits historiques connus de tous, mais qui constituent
pourtant un point de repère incontournable. En effet, les différences
essentielles qui marquent les régimes coloniaux dans ces trois pays, ainsi
que le degré de virulence de chaque processus de libération ont joué un
rôle de premier plan dans l’éclosion d’abord, et le développement ensuite
de cette ou ces littératures (au pluriel, dans le cas où l’on préfère garder le
découpage national).
Un deuxième aspect, inséparable du fait colonial, s’avère, à notre avis,
déterminant : le niveau d’acculturation de l’écrivain, défini par les rap-
ports qu’il entretient avec sa culture d’origine et ceux qu’il établit avec la
culture de l’autre, colonisateur ou habitant de l’ancienne métropole. Ce
contact entre civilisations, souvent traumatique, devient l’une des carac-
téristiques essentielles des auteurs qui ont d’abord découvert l’Occident
en tant que culture imposée dans son irruption sur le terrain du colonisé,
plus tard dans la diaspora procurée par l’exil ou l’émigration.
En fait, l’opposition irréductible entre la tradition islamique et une
soi-disant modernité européenne fournit aux auteurs un spectre riche et
multiple de manifestations qui contiennent aussi bien le rejet que
l’adhésion à la culture d’adoption, la dénégation de l’héritage autochtone
que l’affirmation d’une spécificité que l’on transmet dans une langue
étrangère. Celle-ci – la langue étrangère – étant perçue par conséquent
comme l’une des marques de l’oppression exercée sur le colonisé, mais
aussi comme outil de dénonciation et/ou de libération.
La prise de distance par rapport aux racines, dans l’intention de trou-
ver de nouvelles formules capables de restaurer une identité brisée,
s’avère donc un processus toujours douloureux, qui peut être éprouvé
162 ADELAIDA PORRAS MEDRANO

comme trahison, reniement ou même sacrilège. Cette oscillation que


l’écrivain ressent entre les différentes composantes de son individualité,
se concrétise, dans des réalisations fort diverses, par un profond senti-
ment d’hybridation qui permet, à son tour, la dénonciation des situations
postcoloniales jugées intolérables et dont le but est de mettre en évidence
les abus commis par ceux que l’on a appelés « les nouveaux maîtres du
tiers monde ».
Cette dénonciation, ou plutôt, le rapport que l’écrivain maintient avec
le nouvel ordre établi après les libérations, constitue un troisième axe
extralittéraire, lourd de répercussions sur la création littéraire, aussi bien
sur le plan thématique (la situation du pays après l’indépendance deve-
nant un sujet de prédilection pour beaucoup d’auteurs) que sur des as-
pects formels, considérés des académismes hérités et contre lesquels on
voudrait s’insurger. Nous signalerions, à titre d’exemple, les tentatives
d’estompage des frontières des genres littéraires, l’hybridation linguis-
tique ou les manifestations que l’on a qualifiées de « terrorisme littéraire »
et « guérilla linguistique » du groupe réuni autour de la revue Souffles à la
fin des années 60 au Maroc.
D’autre part, la trajectoire individuelle de chaque auteur et, surtout,
leur prise de position idéologique et leur formation littéraire, se superpo-
sent aux facteurs mentionnés et constituent autant de données nullement
méprisables, dont il faut tenir compte à l’heure de caractériser le discours
postcolonial maghrébin.
En effet, l’intertextualité caractéristique de bon nombre d’écrivains
met en évidence leur formation française (impossible de ne pas déceler la
trace de Céline chez Boudjedra, par exemple). Sur un autre plan, la for-
mation en psychiatrie sociale de Ben Jelloun, en art de Meddeb ou en
philosophie de Mustapha Tlili, auteurs complètement intégrés à la société
occidentale (France et États-Unis), laissent des traces aisément repérables
sur leur production. De même, des aspects d’ordre idéologique, tel que
les faits qui ont provoqué l’expulsion de Dib d’Algérie, la prise de dis-
tance de Chraïbi par rapport à la tradition islamique, ou la condition juive
de Memmi sont inséparables des données biographiques qui sont à la
base de leur œuvre.
Cependant, malgré les évidentes particularités qui définissent la spéci-
ficité de chaque écrivain, on peut parler d’une série de traits qui permet-
tent de définir les caractéristiques du discours postcolonial qui, en gros,
n’est pas essentiellement différent de celui de la période coloniale.
C’est justement Albert Memmi, que nous venons de nommer, qui,
dans son Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres paru chez
Autour des libérations 163

Gallimard en 2004, publié presque 50 ans après son célèbre Portrait du


colonisé, précédé du Portrait du colonisateur (1957), considère la décolonisation
comme un grand échec, essentiellement à cause de la liaison qui existe
dans les nations libérées entre pauvreté, tyrannie et corruption.
À partir d’un triple portrait – le nouveau citoyen, le décolonisé de-
meuré dans son pays d’origine ; l’immigré vivant à l’étranger ; et le fils de
l’immigré, né dans le pays d’accueil –, Memmi parle des tentations pas-
séistes, des recours aux mythes politiques et religieux, aux intégrismes et
à la violence. Quelques-unes de ces caractéristiques peuvent aussi servir à
définir le discours postcolonial, qui, en fait, présente certains points de
contact avec celui de la période coloniale. Les lignes qui suivent se pro-
posent donc comme une réflexion, qui ne prétend pas à l’exhaustivité,
autour des traits communs que nous avons cru repérer dans une série de
textes représentatifs de la littérature maghrébine en langue française
composée autour des libérations.
On peut d’abord parler d’un discours extraverti, qui était l’une des
marques essentielles de l’époque coloniale, un discours bipolaire dont le
sujet représenté n’est pas celui à qui ce discours s’adresse. Un discours
conçu pour un public européen qui met en place un personnage privilé-
gié : l’immigré.
C’es le cas de La Réclusion solitaire (1976), roman dans lequel Ben Jel-
loun met en scène un émigré marocain qui habite à l’intérieur d’une va-
lise, allégorie de la solitude et de l’isolement dans le pays étranger. Dans
Habel (1977) de Dib, le personnage principal est un jeune immigré qui
évolue à l’intérieur d’une ville chargée de résonances symboliques, mena-
cé par l’ombre de la folie. Les Yeux baissés (1991) et Les Raisins de la galère
(1996), aussi de Ben Jelloun, plus tardifs, réfléchissent sur l’immigration
féminine.
Mais déjà le roman ethnographique, vers la fin de la période coloniale,
essaie de montrer à la métropole la réalité du Maghrébin avec des romans
à prétention réaliste, respectueux des académismes, sans la volonté
d’innovation formelle qui sera la marque de la génération suivante et
dont les personnages sont pour la plupart des types traditionnels (pay-
sans, fellahs, ou habitants de la grande ville algérienne), parmi lesquels
apparaît aussi l’immigré. De même, l’un des romans emblématiques de
Chraïbi publié au lendemain de l’indépendance, Les Boucs (1955), pré-
sente la situation des immigrés maghrébins en France.
On pourrait citer également Ombre gardienne (1961) de Dib, composé à
la veille de la libération. Applaudi par la critique et les écrivains comme
Malraux et Aragon, à qui l’on doit la préface, ce premier recueil poétique
164 ADELAIDA PORRAS MEDRANO

de Dib est conçu comme un diptyque axé sur deux univers opposés –
l’Europe et l’Algérie – dont le parcours retrace l’expérience de l’auteur.
Des motifs caractéristiques de l’exil, comme la solitude1, l’aliénation2 ou
la description d’un entourage urbain triste et gris, projection de la mélan-
colie du déraciné3, définissent la partie européenne de l’ensemble (Porras,
2006 : 161-163).
D’un autre côté, ce discours peut être aussi critique, vis-à-vis de soi
et/ou de l’autre, colonisateur ou nouveau détenteur du pouvoir. En effet,
le fait colonial implique une recrudescence de la tradition islamique
contre laquelle certains écrivains réagissent. Deux romans exhibent de
façon particulièrement évidente cette critique vis-à-vis de soi: Le Passé
Simple (1954) de Chraïbi et La Répudiation (1969) de Boudjedra.
Ce sont des récits autobiographiques où les personnages essaient de
se soustraire à l’autorité paternelle. Axés sur la révolte face à la tradition
islamique, ces romans, construits comme des confessions où le narrateur
raconte sa vie, insistant sus les rapports familiaux qui ont marqué son

1 Je suis le compagnon idéal des statues ;


Dans les jardins publics peu fréquentés j’observe
Leurs lèvres où s’arrête une parole tue,
Leurs mouvements de pierre aux étranges réserves.
[…]
Elles seules surtout vous prennent en pitié ;
Il se forme entre vous Dieu sait quelle amitié,
J’ai vu pleins de douleur leurs yeux vides et tendres.
« Les statues » (Dib, 2003 : 46)
2 Si ce n’est pas ce froid, qu’est-ce qui me signale ?
Le rêve mal dissous, l’ombre noire et la voix
Qui font pleurer l’enfant, ou la brume hivernale ?
C’est moi… moi, l’importun qui vous barre la voie.

Je ne suis ni mort ni vif, ailleurs est mon domaine.


L’enfer du ferrailleur est moins que moi rongé,
Moins diffus le retour inquiet d’une âme en peine ;
Le regard qu’on lui jette éloigne l’étranger.
« Etranger » (Dib, 2003 : 45)
3 Soirs tendres de Paris, que vous m’êtes amers ;
Pour l’exilé, Paris obscur c’est un enfer,
Quand le ciel gris et rose au-dessus de la Seine
Se repose en tremblant tout son cœur crie et saigne
« Complainte » (Dib, 2003 : 42)
Autour des libérations 165

enfance, essaient de transgresser l’orthodoxie islamique, afin de mettre


en valeur le refus des impositions dont les personnages se sentent les
victimes. L’inceste, l’homosexualité, l’alcoolisme, la révolte contre le père
qui conduit à la haine et au désir de la mort, deviennent de ce fait des
sujets de choix des textes.
Les issues proposées se réduisent au départ pour l’Occident, qui re-
présente une libération individuelle face à l’échec collectif, ou à la folie,
dans laquelle le narrateur sombre en essayant de remettre en place les
bribes d’un passé marqué par l’incohérence que la démarche de l’écriture
reproduit.
Dans Le Passé simple, Chraïbi dresse l’image d’un père tout-puissant –
le Seigneur –, qui utilise le pluriel de majesté quand il parle, incarnation
de l’Islam, à qui se trouvent soumis tous les membres de sa famille, dans
une obéissance marquée par la terreur, créant ainsi l’archétype du père
abominable.
La libération du fils, à qui Chraïbi a cédé son propre prénom, Driss,
et qui arrive finalement à s’arracher à la lumière aveuglante de l’Islam
grâce à l’exil, implique cependant une amputation : en abandonnant le
Maroc il choisit la brisure engendrée par une révolte longtemps réprimée
qui éclate maintenant dans la violence du rejet, manifestation en même
temps d’une crise sans issue, celle d’une identité conflictuelle (Porras,
2001 : 22).

Ceinturé sur mon siège, je ne verse pas une larme. Les derniers
mots que j’ai entendus sont : « Notre fils bien-aimé ». L’avion frémit,
vibre, se déplace, suit la piste, prend de la vitesse, décolle.
Je délie ma ceinture. Je vais au cabinet de toilette. Je regarde Casa-
blanca fuir et se rapetisser. A moi maintenant de jouir. […] Je pisse
dans l’espoir que chaque goutte de mon urine tombera sur la tête de
ceux que je connais bien, qui me connaissent bien et qui me dégoû-
tent. (Chraïbi, 1954 : 272-273)

La Répudiation implique un nouveau parcours autobiographique et


thérapeutique, au cours duquel le narrateur essaie de mettre en ordre des
souvenirs épars et des hallucinations cauchemardesques (Porras, 2001 :
22). Le narrateur-acteur joue avec l’idée d’un assassinat symbolique de
l’image paternelle et dénonce la complicité du pouvoir, après l’indépen-
dance, avec les forces qui attachent l’Algérie au passé. La répudiation de
la mère, soumise au despotisme patriarcal, devient métaphore de l’oubli
du peuple, éloigné de l’idée de la Révolution (Baena & Porras, 2001 : 83).
166 ADELAIDA PORRAS MEDRANO

Les sillons que creusaient les larmes devenaient plus profonds.


Abasourdis, nous assistions à une attente définitive. En fait, nous ne
comprenions rien. Ma ne savait ni lire ni écrire; elle avait l’impression
de quelque chose qui faisait éclater le cadre de son propre malheur
pour éclabousser toutes les autres femmes, répudiées en acte ou en
puissance, éternelles renvoyées faisant la navette entre un époux ca-
pricieux et un père hostile qui voyait sa quiétude ébranlée et ne savait
que faire d’un objet encombrant. Mais les valeurs nécessitaient des
sacrifices et tout le monde était d’accord pour les assumer jusqu’au
bout : les femmes – elles n’étaient pas les dernières ni les moins en-
thousiastes –, les hommes, les cadis et les gros commerçants. Ma re-
prenait alors sa place parmi les traditions envahissantes et réintégrait
les dimensions de l’ordre. Aussi la société reprenait-elle son souffle et
psalmodiait-elle d’une voix triomphante. Le peuple, lui, battait des
mains et se réservait des lendemains de fête.
Ma était donc répudiée. (Boudjedra, 1969 : 38)

Cette critique de soi conduit, comme on l’a vu, à une réflexion sur la
situation de la femme, thématique reprise avec un humour parfois âcre
par Chraïbi dans La Civilisation, ma Mère !... (1972), roman qui met en évi-
dence l’abîme creusé par la tradition entre l’espace public de l’activité
masculine et celui intime de la féminité. Le fait de traverser le seuil de la
maison devient donc un acte symbolique de libération. Un autre récit de
la même époque, La Chrysalide (1976) de Aïcha Lemsine, offre un point
de vue féminin à propos de la polygamie et des pratiques traditionnelles
concernant le mariage.
Très souvent ce discours critique, surtout quand il vise l’autre, coloni-
sateur ou nouveau détenteur du pouvoir, devient un discours violent.
L’un des cas les plus représentatifs de cette tendance est celui de Musta-
pha Tlili, dont les textes sont marqués par leur violence non seulement
thématique mais aussi formelle.
Son œuvre, produite entièrement après l’indépendance de la Tunisie,
son pays d’origine, se caractérise par la mise en place de récits fragmen-
taires et multiples qui mettent en relief le déchirement des personnages et
la fracture de leurs identités. L’angoisse – thème récurrent – se projette
sur le motif de l’exil qui mène le narrateur-acteur à des solutions radicali-
sées qui supposent un refus des efforts d’assimilation ou d’intégration
dans la culture de l’Autre.
La Rage aux tripes (1975), tel que le suggère le titre, se situe sous le
signe de la violence, conséquence des processus de colonisation. Le récit
Autour des libérations 167

se focalise sur une vision tragique : celle de l’intellectuel Jalal Ben Chérif,
jeune Algérien, correspondant d’un journal français à New York, L’Hu-
manité socialiste, au moment de l’énonciation, ancien étudiant à Paris et
combattant héroïque de la guerre d’Algérie. Le héros est voué à la soli-
tude intérieure, suite d’une chaîne de morts tragiques : son père, pendu ;
sa mère, brûlée vivante par les Français ; Ingrid, une jeune Finlandaise
qui restera l’amour de sa vie, « pulvérisée en mille morceaux par un cock-
tail Molotov » et Patrick, qu’il appelle « mon frère », l’ami par excellence,
tués par les partisans algériens (les Frères) dans une embuscade ordonnée
par Jalal lui-même quand ils sont allés le joindre en Algérie.
Dans Le Bruit dort (1978), qui reçoit l’influence de Le Scorpion (1969)
de Memmi, l’auteur joue avec la technique du récit à l’intérieur du récit.
Cette fois-ci, le jeune Tunisien Adel Safi choisira finalement l’activité
révolutionnaire au Kamputchea. De même, dans Gloire des sables (1982),
l’Algérien Youcif Mountasser, nouvelle victime de l’exil, abandonne les
États-Unis dans un mouvement de quête des racines et de retour à
l’Islam. Le besoin de purification le mène à un comportement suicide, de
sorte qu’il meurt, avec d’autres terroristes, dans la mosquée de La
Mecque.
Les deux derniers romans de Tlili, La Montagne au lion (1988) et Un
après-midi dans le désert (2008), rédigés à un intervalle de 20 ans, s’expli-
quent l’un l’autre tout en offrant une fresque sociologique de la vie dans
un coin isolé du désert tunisien pendant la seconde moitié du XXe siècle.
En effet, l’action de La Montagne au lion a lieu au cours des années qui
suivent l’indépendance, alors que celle de Un après-midi dans le désert se
situe à l’époque de la colonisation française et au cours de années 80-90,
en recouvrant par conséquent les événements racontés dans le premier
des deux romans, qui constituent, bien entendu, le centre chronologique
du second.
L’héroïne en est une vieille femme : Horia el Garib, descendante des
Seigneurs savants-guerriers qui ont dû abandonner au XVe siècle
l’Andalousie, installés ensuite à côté de la montagne qui donne son titre
au premier roman. Le gouvernement en place, cherchant à exproprier la
vieille femme pour de bas motifs mercantiles, va transformer en terre
d’exil ce lieu d’ancrage ancestral, sauvegardé par le pouvoir colonial anté-
rieur. A la fin du récit, l’héroïne et son fidèle serviteur passent à l’acte eux
aussi, engagés dans une folle action meurtrière où ils perdent la vie. On
peut donc parler d’une idéalisation du passé colonial (« l’époque des
Français »), plus respectueux de la tradition autochtone que les régimes
postcoloniaux (Porras, 2009).
168 ADELAIDA PORRAS MEDRANO

Finalement, ce parcours synthétique permet d’en dégager une conclu-


sion qui semble s’imposer : les types de discours dont nous venons de
parler – extraverti, critique, violent – constituent autant de marques de la
quête d’un réseau de repères dans la construction d’une véritable identité
individuelle et collective (nationale). Cette quête de soi donne très sou-
vent lieu à une thématique passéiste (la tentation dont parle Memmi à
propos du décolonisé). Ce retour au passé repose essentiellement sur
l’évocation de trois périodes : la splendeur andalouse, le Maghreb préis-
lamique et, paradoxalement, tel que nous venons de le voir chez Tlili, la
colonisation. Mais la réflexion sur les époques révolues n’est pas uni-
voque, de sorte que le discours passéiste présente à son tour deux ver-
sants : l’idéalisation et/ou la démythification, tendances que l’on trouve
réunies chez l’écrivain marocain Driss Chraïbi.
Celui-ci, dans sa trilogie tellurique (Une enquête au pays, 1981; La Mère
du printemps, 1982 ; et Naissance à l’aube, 1986), narre l’histoire de la tribu
berbère des Aït Yafelman depuis l’époque préislamique jusqu’à nos jours.
Il tente d’explorer un passé où l’homme serait en symbiose avec la na-
ture, mettant sa propre identité à l’abri de l’emprise d’une force exté-
rieure, représentée par l’Islam. L’auteur bouleverse l’ordre chronolo-
gique, et situe dans le troisième récit une étape primordiale dans
l’évolution de la communauté berbère, soit son arrivée en Espagne sous
les ordres du général Tarik.
Dans Une enquête au pays, l’inspecteur Ali retrouve sa véritable identité
dans la découverte d’un passé préhistorique, utopique, dans une tradition
préislamique que la tribu berbère des Aït Yafelman (les fils de la terre) a
su garder. L’opposition s’établit entre l’ordre imposé par les « nouveaux
maîtres du tiers monde » et une tradition préislamique, entre un pseudo-
progrès identifié uniquement au confort matériel et un désir de retour
aux origines, de récupération d’une véritable identité, manifestés à travers
une image tellurique, celle de la caverne ancestrale, qui implique une im-
brication élémentaire entre l’homme et la terre (Porras, 1997 : 233) :
« […], bien avant les religions et les civilisations et l’Etat, il y avait eu la
vie terrienne des hommes » (Chraïbi, 1981 : 205).
La Mère du printemps, qui renferme de façon plus évidente une critique
de l’Islam, remonte à l’époque de la conquête arabe du nord de l’Afrique,
présentant les Arabes comme d’anciens colonisateurs qui ont imposé leur
foi au fil de l’épée. Les Aït Yafelman se soumettent à ce nouvel ordre, de
même que feront plus tard les peuples colonisés.
Dans Naissance à l’aube Chraïbi redéfinit complètement le mythe du
guerrier, en faisant allusion à ses différentes prouesses, depuis l’incendie
Autour des libérations 169

des vaisseaux pour empêcher toute fuite de ses troupes jusqu’à la victoire
écrasante sur les Wisigoths, en passant par sa harangue aux soldats pour
les exciter au combat.

Le général Tariq Bnou Ziyyad avait brûlé ses vaisseaux. Debout au


bord du rocher qui allait porter son nom tout au long de l’Histoire, il
lança une proclamation de foi, en deux phrases granitiques :
― Fils d’Adam et de l’Islam, l’ennemi est devant vous et la mer est
derrière vous. Il ne vous reste qu’à vaincre ou à mourir. [...]
Face à lui, groupés en croissant de lune, trois mille guerriers de
l’Atlas découvrirent leurs dents jusqu’aux gencives : c’était leur façon
d’exprimer la fierté qu’ils éprouvaient de leur chef. (Chraïbi, 1986 : 81)

Tarik est berbère tout comme les tribus qu’il est parvenu à réunir au
nom de l’Islam après des siècles de luttes intestines. Le texte le dépeint dans
toute sa dimension humaine, aspect que l’auteur développe sans crainte de
s’éloigner du personnage historique4, et ce afin d’insister sur son souci
d’instaurer un nouvel ordre social, fondé sur la solidarité et l’union des
peuples. Cependant, Chraïbi fera en sorte que ce soit Moussa ibn Noussaïr
– le supérieur hiérarchique de Tarik et le représentant officiel de l’Islam –
qui mette fin au projet utopique de celui-ci, en le destituant et en
l’emprisonnant. Le héros s’emploie corps et âme à la fondation de la ville de
Cordoue, symbole de l’apogée de la gloire musulmane ; cette noble tâche
est donc ternie par une première trahison qui représente la corruption à
laquelle la religion du prophète aboutira irrémédiablement. Une religion,
artifice du pouvoir, et, par conséquent, sujette aux caprices de l’autorité.

Deux jours plus tard, Tariq Bnou Ziyyad était chargé de chaînes sur
l’ordre de son supérieur hiérarchique, le général Moussa ibn Noussaïr,
gouverneur de l’Ifriqiyya. Dans les ténèbres de sa geôle, il eut tout loisir
de s’interroger sur le rayonnement de l’Islam, présent et futur. Sans
acrimonie, froidement. L’homme qui venait de le mettre aux fers était
musulman comme lui, de cœur et de parole. Tous deux œuvraient de
toute leur foi à l’édification du Royaume de Dieu. Mais pourquoi ce

4 « Cet actant possède une référence historique et réelle, [...] Il s’agit d’un esclave affranchi
nord-africain envoyé par Muza à la tête d’un groupe d’éclaireurs. [...] Muza laisse Tariq
poursuivre la conquête et ce dernier quitte Tanger avec une armée de 9000 Berbères en 711,
traverse le détroit et est à l’origine du nom de Gibraltar (Djebel al-Târiq). Tariq était décidé à
triompher dans cette entreprise et, selon les légendes, il incendia ses vaisseaux pour que ses
partisans sussent qu’il n’y avait aucune autre issue que la victoire. » (Baena, 1995 : 505)
170 ADELAIDA PORRAS MEDRANO

royaume, avant de naître, dévorait-il ses enfants, à commencer par ceux


qui avaient défriché pour lui la voie et lui avaient apporté leur première
pierre ? Et, s’il naissait jamais, où trouverait-il donc sa place dans la
volonté de puissance, dans le mépris et la dévalorisation de la personne
humaine ? (Chraïbi, 1986 : 144-145)

Chraïbi assène ainsi un coup terrible à la tradition islamique, en faisant


de Cordoue – que Tarik a l’intention de transformer en siège d’une nouvelle
communauté de croyants (la Oumma) mus par la fraternité – le théâtre de la
première trahison de la période la plus glorieuse de la civilisation arabe. En
attribuant aux Berbères tout le mérite de la conquête et en démythifiant
ainsi le passé musulman, la thématique passéiste sert à l’auteur de prétexte
pour faire la critique des piliers idéologiques de sa civilisation ; parallè-
lement, il démontre qu’un autre type d’existence est possible, cristallisée
autour de la naissance d’un enfant qui donne son nom à l’ouvrage et qui
garantit la continuité de la communauté Aït Yafelman malgré l’omnipré-
sence islamique (Porras, 2003).
En conclusion, l’image dénaturée de l’al-Andalus (blessure cuisante s’il
en est) démythifiant la splendeur de la civilisation arabe, est à mettre sur le
compte du rejet d’une tradition imposée – tant idéologique et sociale que
littéraire – perçue comme oppressive. Ces ouvrages permettent donc
d’établir une double dynamique des plus éloquentes, puisque les vainqueurs
de la conquête médiévale sont à leur tour conquis, à l’époque contempo-
raine, par les anciens vaincus. La conquête de l’Islam, qui favorise l’essor de
la civilisation arabe, est contrebalancée par l’expansion coloniale, et met à
nu l’opposition irréductible entre tradition et progrès, source de conflit dans
le Maghreb contemporain. Le regard jeté sur le passé implique souvent une
attitude iconoclaste qui prétend détruire un héritage séculaire, considéré
comme déviant et vicié. Ce processus est, de surcroît, doublement illustra-
tif ; en effet, l’insistance sur les contradictions historiques n’est qu’un pré-
texte pour dénoncer celles du moment présent.

Universidad de Sevilla
Autour des libérations 171

Bibliographie

BAENA, Violeta. Estructuras narrativas y simbólicas en la trilogía telúrica de Driss


Chraïbi. Thèse doctorale. Université de Séville, 1995.
――. et Adelaida PORRAS. « Espacio y desmitificación en La Répudiation
de Rachid Boudjedra ». In Concepción PÉREZ, Gracia CABALLOS
et Anna RAVENTÓS (Éds.), Creación Espacial y Narración Literaria.
Coloquio Internacional de Narratología. Sevilla : Grupo de Investigación
Temático-Estructural, 2001 : 83-89.
BEN JELLOUN, Tahar. Les Raisins de la galère. Paris : Fayard, 1996.
――. Les Yeux baissés. Paris : Le Seuil, 1991.
――. La Réclusion solitaire. Paris : Denoël, 1976.
BOUDJEDRA, Rachid. La Répudiation. Paris : Denoël, 1969.
CHRAÏBI, Driss. Naissance à l’aube. Paris : Le Seuil, 1986.
――. La Mère du printemps (L’Oum-er-Bia). Paris : Le Seuil, 1982.
――. Une enquête au pays. Paris : Denoël, 1981.
――. La Civilisation, ma Mère ! ... Paris : Denoël, 1972.
――. Les Boucs. Paris : Denoël, 1955.
――. Le Passé simple. Paris : Denoël, 1954.
DIB, Mohammed. Habel. Paris : Le Seuil, 1977.
――. Ombre gardienne. Paris : Gallimard, 1961. Ombre gardienne (Réédition).
Paris : La Différence, 2003.
LEMSINE, Aïcha. La Chrysalide. Paris : Éd. des Femmes, 1976.
MEMMI, Albert. Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres.
Paris : Gallimard, 2004.
――. Le Scorpion. Paris : N.R.F. 1969.
――. Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur. Paris : Corréa,
1957.
PORRAS, Adelaida. « Las voces del exilio en Mustapha Tlili ». In
Margarita ALFARO, Yolanda GARCÍA, Beatriz MANGADA, Ana
PÉREZ et Ana RUIZ (éds.), Interculturalidad y creación artística. Espacios
poéticos para una nueva Europa. Madrid : Calambur, 2009 : 179-192.
――. « La evolución poética de Mohammed Dib: de Ombre Gardienne a
Formulaires ». In Thélème: Revista Complutense de Estudios Franceses, 21
(2006) : 159-168.
――. « La littérature maghrébine ou le regard de l’Islam ». In Mercè
BOIXAREU et Robin LEFERE (éds), L’Histoire de l’Espagne dans la
littérature française. Paris : Honoré Champion, 2003 : 851-862.
172 ADELAIDA PORRAS MEDRANO

――. « Sous les soleils du Maghreb. Configuration et fonctionnement de


l’image solaire chez Mohammed Dib, Driss Chraïbi et Rachid
Boudjedra ». In LittéRéalité, XII, 1 (2000) : 17-28.
――. « Tradición y modernidad en la narrativa magrebí contemporánea
de lengua francesa: el caso de Driss Chraïbi ». In Thélème: Revista
Complutense de Estudios Franceses, 12 (1997) : 227-234.
TLILI, Mustapha. Un Après-midi dans le désert. Paris : Gallimard, 2008.
――. La Montagne du lion. Paris : Gallimard, 1988.
――. Gloire des sables. Paris : Alésia (Garnier), 1982.
――. Le Bruit dort. Paris : Gallimard, 1978.
――. La Rage aux tripes. Paris : Gallimard, 1975. La Rage aux tripes (réédi-
tion). Suivi de « Rage et sang pour une grande bataille ». Paris : Gallimard,
1995.
Dire le retour sans le dire tout en le disant :
Nouvelle configuration des motifs exiliques et
d’expatriation

Odile Cazenave

Dans Afrique sur Seine : une nouvelle génération de romanciers africains à Paris
(2003), je me suis attachée à dégager les tenants d’écritures émergentes
qui voulaient se démarquer du pacte implicite de l’engagement en littéra-
ture africaine et explorer d’une manière plus personnelle leur propre
voie/voix, en identifiant essentiellement trois directions : une écriture du
refus de l’Afrique, une écriture qui explorait un décalage identitaire face à
l’impossibilité de réconcilier deux ensembles de valeurs, codes et modes
philosophiques et culturels, enfin, une écriture qui explorait les configu-
rations de l’expérience de migration dans le contexte individuel mais aus-
si collectif.
Dans un certain nombre de mes travaux plus récents, notamment,
« Du Pays sans Ombre et Cahier Nomade à Passage des Larmes : parcours
d’une écriture diasporique », « D’ ‘Il n’y a pas de retour heureux’ à
‘L’Énigme du retour’ : nouvelles configurations dans l’écriture diaspo-
rique »1, j’ai voulu revenir sur certains points, en particulier les configura-
tions nouvelles qui me paraissaient se dégager sur le plan des formes es-
thétiques chez nombre d’auteurs diasporiques, tels Alain Mabanckou,
Sami Tchak, ou Abdourahman Waberi, Bessora, Fatou Diome, ou Leo-
nora Minao, dans les cinq à dix dernières années, que ce soit en termes
de direction du regard, d’écriture des axes spatiaux-temporels – « hier » /
« aujourd’hui » ; « ici » / « là-bas » – et autres fondamentaux de l’inscrip-
tion de la jeunesse et de la migrance dans le contexte postcolonial. Le
retour fait partie de ces fondamentaux. Or, il me paraît que cette notion,
absente ou reléguée à l’arrière-plan dans la génération Afrique sur Seine,

1 « Du Pays sans Ombre et Cahier Nomade à Passage des Larmes : parcours d’une écriture

diasporique », Mar Garcia (ed.) Abdourahman Waberi le révolté, Presses univeraitaires de


Lille (forthcoming) ; « D’ ‘Il n’y a pas de retour heureux’ à ‘l’énigme du retour’ :
Reconfigurations de l’écriture diasporique » Volume Hommage, Cilas Kemidjo (ed.),
(forthcoming) ; voir aussi Odile Cazenave and Patricia Célérier, Contemporary Francophone
African Writers and the Burden of Commitment University of Virginia Press, 2011, Chapitre 3.
174 ODILE CAZENAVE

dans un désir de porter le regard sur le hic et nunc implicite de l’expérience


de migration, voire un regard dirigé sur demain, reparaît aujourd’hui dans
la fabrique textuelle des romans francophones des dernières années mais
dans une configuration nouvelle, en tant qu’élément constitutif du tissu
de la narration.
Dans le cadre de cet article, j’aimerais explorer plus avant l’inscription
et la reconfiguration du retour, jusqu’ici motif exilique et d’expatriation
par excellence, en prenant Le Village de l’Allemand ou le journal des frères
Schiller (2008) de Boualem Sansal, Passage des larmes (2010) de Waberi,
« Partie de chasse » de Boubacar Boris Diop (Slow/Lentement, 2010) et
Celles qui attendent (2011) de Fatou Diome comme points de départ. C’est
aussi, à partir d’une lecture croisée, dépasser le cadre strict de l’espace
méditerranéen tout en le réinscrivant en termes d’imaginaire. C’est aussi
ce faisant proposer de réfléchir aux géographies et développements nou-
veaux à travers ces écritures qui s’esquissent ici.
Le choix de faire entrer en « conversation » Le Village de l’Allemand ou
le journal des frères Schiller et Passage des larmes peut a priori surprendre2. Or,
que ce soit dans la figuration de la violence – d’une violence éclatée
(mort violente du père en Algérie; qui renvoie à la seconde guerre mon-
diale et aux camps de concentration; surveillance d’un groupe terroriste
et mort du narrateur surveillé pour Passage des Larmes), dans l’évocation
d’un « ici » ou d’un « là-bas » dédoublé, ou dans une auto-écriture du
journal et la place qu’il prend ici dans la narration à travers les superposi-
tions de voix (journal de Rachel/de Malhrich ; lecture du journal de Ra-
chel qui amène Malrich à l’écriture de son propre journal pour Le Village
de l’Allemand ; cahiers de Djib ; de celui qui le suit ; extraits de Walter
Benjamin, etc. pour Passage des larmes), l’un et l’autre romans se distin-
guent dans leur fragmentation et éclatement d’une écriture qui se cristal-
lise sur un retour là-bas, sans que ce retour soit thématiquement associé à
une quelconque nostalgie, à un quelconque désir de retour3.
Or, Le Village de l’Allemand offre sur ce point une modification et de
l’espace imaginaire et de l’« ici »/« là-bas » qui passe par une écriture

2 Le Village de l’Allemand sera désormais indiqué comme LVA ; Passage des Larmes comme

PL pour les citations.


3 Dans « D’Il n’y a pas de retour heureux à l’énigme du retour : Reconfigurations de

l’écriture diasporique » j’ai montré en quoi avec un roman tel que Le Ventre de l’Atlantique
(2003), Fatou Diome faisait rupture avec les romanciers Afrique sur Seine en re-
introduisant les aces spatio-temporels à travers les conversations téléphoniques entre
frère et sœur et la façon dont la France et le Sénégal, le passé et le présent d’autre part
étaient ainsi convoqués.
Dire le retour sans le dire tout en le disant 175

fragmentale, éclatée à travers la figure des deux frères d’une part, des
parents de l’autre, et la superposition du journal de chacun des deux
frères, sachant que la lecture du journal de Rachel (qui s’est suicidé) par
Malrich, est donné comme l’élément catalyseur et point de départ à son
propre journal, Malrich devenant le narrateur qui porte l’ensemble de la
narration, là où sa persona ne laissait en rien le supposer : « J’ai lu et relu
le journal de Rachel. C’était tellement colossal, tellement noir, que je n’en
voyais pas le bout. Et tout à coup, moi qui avais horreur de ça, je me suis
mis à écrire comme un dingue » (LVA 18).
Deux personnages en effet qui quoique frères et habitant tous deux
en France, montrent un parcours très distinctement marqué :

Rachel, je le voyais peu, je l’évitais, il me pompait avec son prêchi-


prêcha. ... Il avait sa vie, j’avais la mienne. Il était cadre dans une
grosse boîte américaine, il avait sa nana, son pavillon, sa bagnole, sa
carte de crédit, ses heures étaient minutées, moi je ramais H24 avec
les sinistrés de la cité. Elle est classée ZUS-1, zone urbaine sensible de
première catégorie. Pas de répit, on sort d’un crash, on tombe dans
l’autre. (LVA 11)

L’écriture de chaque journal, ainsi que Malrich le souligne, reproduit


ces distinctions, dans le vocabulaire, la teneur et longueur des phrases,
mais aussi dans ce qui est donné comme leur cheminement spécifique à
l’un et l’autre, définition minimale de l’écriture du texte : « J’ai eu du mal
à lire le journal de Rachel. Son français n’est pas le mien. Et le diction-
naire ne m’aidait pas, … Un vrai piège, chaque mot est une histoire en
soi imbriquée dans une autre » (LVA 19).
À travers le profil de chaque frère, Boualem Sansal est à même de dé-
linéer le parcours de jeunes Algériens en France et ce faisant de débouter
un certain nombre de stéréotypes quant à la France, y compris de la réus-
site professionnelle comme panacée; mais aussi quant à l’Algérie et des
perceptions tout aussi faussées à travers le prisme déformant de rituels et
d’une hypothétique authenticité :

Ce que je sais de l’Algérie, je l’ai lu par les médias, par mes lectures,
les discussions avec les copains. Au temps où j’habitais la cité, chez
tonton Ali, j’en avais une perception trop vraie pour être réelle. Les
gens jouaient à être algériens, plus que la vérité ne pouvait le suppor-
ter. Rien ne les obligeait mais ils sacrifiaient au rituel avec tout l’art
possible. Emigré on est, émigré on reste pour l’éternité. (LVA 21)
176 ODILE CAZENAVE

Cette première mise au point effectuée, de reconnaissance des a priori,


Sansal, à travers la voix narrative de Malrich, est à même de revenir sur
ce qu’est l’Algérie d’aujourd’hui, sur la responsabilité morale de ses diri-
geants : « L’Algérie était autre, et déjà il était de notoriété mondiale que
ses grands dirigeants l’avaient saccagée et la préparaient activement à la
fin des fins » (21).
À travers le drame de l’assassinat de ses parents et d’une partie du vil-
lage, l’auteur introduit la figuration des violences dans l’Algérie postcolo-
niale des années 90 à aujourd’hui. La violence pénètre le texte avec pour
effet de reconfigurer tout à la fois les deux espaces d’« ici » – l’univers de
la cité, de l’Hexagone – et de « là-bas », l’Algérie représentée par le village
parental, marqué paradoxalement par la figure paternelle de l’étranger. À
l’ennui du premier, au calme du second, fait place une violence incom-
mensurable, violence historique, de l’Holocauste; de l’Algérie coloniale et
postcoloniale, de l’Hexagone. À travers le voyage et le retour physique de
Rachel, puis de Malrich, leur remontée dans le temps pour appréhender
le passé de leur père, se repose la même question : celle de la responsabi-
lité morale du bourreau et de la dette morale de sa descendance ; de si
l’on peut refaire et réparer l’Histoire; sans qu’une part de sa propre hu-
manité ne soit remise en question. Par-delà l’exemple du père, de ses
crimes contre l’humanité, Sansal pose la question de l’Histoire, de répara-
tion et de comment l’on avance aujourd’hui une fois que l’on a fait face à
la responsabilité d’hier? À travers la souffrance de Rachel, les questions
tourmentées de Malrich, c’est poser plus largement la question de
l’Algérie de demain4.
À la première douleur, de victime, de fils de victime, se substitue en
effet celle d’une amplitude plus large encore, à l’échelle d’un événement
dont la portée dépasse le narrateur comme elle a dépassé son frère Ra-
chel : que leur père soit un ancien officier nazi et donc, qui de victime
devient paradoxalement, a posteriori, bourreau. En convoquant un autre
événement historique, réel, des camps de concentration et de l’Holo-
causte, en déplaçant la violence contemporaine pour la placer dans un
cadre plus large, antérieur, Sansal engage le lecteur à repenser les figura-
tions de la violence, en Algérie, des agents et actants, de la responsabilité
de chaque partie, et par-delà de ce qui participe de la violence, dans la
complexité de ses configurations.

4Dans Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut (2010), Yahia Belaskri pose la question sous
une autre forme, soit une confluence des violences de l’Algérie.
Dire le retour sans le dire tout en le disant 177

Dans ce contexte, le retour physique de Rachel d’une part, de Mal-


hrich d’autre part dans le village de leurs parents, réintroduisent naturel-
lement l’Algérie dans l’univers des personnages qui évoluent en France.
« Là-bas » est réintroduit dans l’« ici » pour le busculer au point de faire
s’effondrer l’univers de Rachel comme celui de Malrich. Pour l’un et
l’autre, leur retour consiste d’abord à constater leur décalage, une non-
appartenance : « J’étais un étranger qui débarquait par hasard. J’étais aussi
le fils du village, revenu sur les traces de mon frère, à la recherche de
notre père, de notre mère, de notre vérité » (LVA 181).
À travers l’écriture éclatée, fragmentaire et fragmentale du journal de
l’un comme de l’autre, en en soulignant le caractère inhabituel – non plus
auto-écriture de soi, de son expérience d’expatriation, mais exploration
diachronique, essai de comprendre l’histoire de leur père et de la notion
de responsabilité dans un crime contre l’humanité, et par-delà l’Histoire
avec un H majuscule, écriture thérapeutique mais aussi écriture du cri,
mue par la lecture d’un autre journal, journal dans le journal, l’auteur re-
visite et transforme la donne de base des motifs associés à ce qui est ex-
périence d’expatriation ou de migration. Dans ce contexte, le retour perd
sa fonction première de motif exilique et procède d’abord d’une esthé-
tique et inscrire à travers le voyage retour d’une part, l’écriture du journal
d’autre part, le politique au cœur de l’écriture de Sansal.
Le thème de l’exil, de l’expatriation, et du retour, prennent également
dans le dernier roman de Waberi, ainsi que je l’ai analysé dans « Du Pays
sans Ombre et Cahier Nomade à Passage des Larmes : Parcours d’une écriture
diasporique », une configuration intéressante dans sa réitération de ce qu’
« il n’y a pas de retour heureux ». Construit comme un journal et des ca-
hiers de note qui servent de base à l’enquête menée par Djib le narrateur
(venu du Canada et envoyé par une compagnie nord-américaine pour
laquelle il est censé suivre les faits et gestes d’un groupuscule terroriste
opérant à partir de Djibouti), la narration se complexifie rapidement avec
la superposition de niveaux supplémentaires de narration : cahier du per-
sonnage qui suit Djib à son tour dans ses déambulations autour de Dji-
bouti, « livre de Ben », extraits de Walter Benjamin, écriture qui remonte
à la surface, comme une écriture sympathique, injonctions et conversa-
tion (imaginaire) de Djib avec Benjamin. Par-delà ces multiples niveaux
d’écriture, et séries d’emboîtements, c’est aussi obliquement inscrire en
intertexte, L’Afrique Fantôme de Michel Leiris ; revoir implicitement et
subvertir ce faisant l’inscription du colonial, revenir par-delà à la percep-
tion occidentale de la Corne de l’Afrique, de la place de l’Islam, et dans le
contexte contemporain, du terrorisme. C’est aussi thématiquement revisi-
178 ODILE CAZENAVE

ter le mythe de la gémellité, ce que Le Village de l’Allemand nous invite


également à faire à travers la figure des deux frères.

Point de retour du fils prodigue donc; bien au contraire puisque


les déambulations de Djib, suivi de son ombre, permettront d’identi-
fier le chef du groupe comme n’étant autre que le frère même du nar-
rateur qui lui, fait la fierté de la famille.
Point de nostalgie si ce n’est pour revenir sur ce qui renvoyait déjà
à son sentiment d’exclusion et expliquer en fait les raisons de son dé-
part : « Je suis revenu à Djibouti pour des raisons professionnelles et
non pour m’inviter à la table de la nostalgie ou rouvrir de vieilles bles-
sures ». (PL 13)

Dans la conclusion à cet article je plaçais l’accent sur l’œuvre de Waberi


comme emblématique dans son évolution des transformations récentes
de l’écriture diasporique dans sa manière tout à la fois de reconfigurer la
notion de littérature centrale et périphérique, de nous inviter à travers les
jeux d’intertextualité à repenser la notion de canon, mais aussi de décen-
trer plus avant les axes géographico-culturels : si tant est que Paris/
l’Hexagone reste un espace de vie et d’écriture5, il cesse d’être nécessai-
rement un espace de l’imaginaire. « L’inscription de Paris en littérature,
les implications que Paris comme espace de création ont signifiées pour
les littératures en exil et les mouvements d’avant-garde nés dans son es-
pace, inversement comment ces littératures et ces mouvements ont con-
tribué à propulser la littérature française à son tour, ainsi que l’a exploré
Pascale Casanova dans La République Mondiale des Lettres, n’opèrent plus
comme condition sine qua non, et sont pour le moins à réévaluer » (Caze-
nave, 2003). Lorsque la narration opère sur la base d’une dichotomie – ce
avec quoi, dans une démarche postcoloniale, ainsi que Patricia Célérier et
moi-même l’avons analysé dans Contemporary Francophone African Writers
and the Burden of Commitment (2011), bon nombre d’écrivains diasporiques
tels Waberi mais aussi Sami Tchak, Kossi Efoui, Tierno Monénembo,
Kagni Alem, essaient de rompre – la dite dichotomie ici/là-bas ne ren-
voie plus nécessairement ni automatiquement, à Paris/l’Hexagone – la
ville/le pays d’origine. Or, une lecture croisée de Passage des larmes et Le
Village de l’Allemand nous permet de pousser plus avant l’argument d’un

5 Plusieurs auteurs francophones sont aujourd’hui installés ou en visite prolongée aux

États-Unis et au Canada : c’est le cas par exemple d’Alain Mabanckou, de Waberi, Patrice
Nganang, Emmanuel Dongala, Maryse Condé, Dany Laferrière, Marie-Celie Agnant,
Angèle Kingué, Frida Ekotto, Nathalie Etoke.
Dire le retour sans le dire tout en le disant 179

processus transformationnel : la complexification du motif du retour


procède d’une esthétique mais aussi d’une écriture renouvelée du poli-
tique qui, de roman engagé se fait engageant.

Quand l’espace méditerranéen devient synonyme d’un « ici » dont


on veut repartir

À l’exception peut-être de son recueil de nouvelles, La Préférence natio-


nale (2000), l’ensemble de l’oeuvre de Fatou Diome que ce soit Le Ventre
de l’Atlantique (2003), Ketala (2005) ou Inassouvies, nos vies (2008), ses ro-
mans constituent autant d’explorations de stratégies textuelles pour
rendre compte tout à la fois de l’instantanéité entre « ici » et « là-bas » et
des décalages de perception quant à la vie « d’ici » et « de là-bas », réin-
troduisant ce faisant l’axe temporel d’hier/aujourd’hui.
Celles qui attendent (2010) poursuit cette exploration plus avant, tout en
changeant d’orientation dans la mesure où l’accent porte à présent sur le
lieu de départ et celles/ceux (mais essentiellement celles) qui restés sur
place construisent une vie liée à l’espoir que portent en eux sont qui sont
partis pour là-bas (inscrit comme « ici » dans les romans de la génération
Afrique sur Seine). À travers les personnages de deux personnages fémi-
nins, Bougna et Arate, on retrouve le regard de la mère lorsqu’elle ap-
prend les charges retenues contre son fils dans Le Docker Noir
d’Ousmane Sembène, ce même regard de tristesse enveloppé de silence,
regard de tristesse, mais aussi de détermination et prête à tous les sacri-
fices6.

Bougna parvient à sortir de l’expectative, déterminée à construire


l’échelle censée mener à ses ambitions : l’Europe ! Son fils aussi irait
en Europe, tout comme les autres ! (60)
… C’est ainsi que Bougna avait appris le chemin dérobé par lequel
son fils pouvait, lui aussi, tenter d’atteindre l’Europe. … Maintenant,
elle connaissait la combine, savait à qui s’adresser et combien il fallait
payer. Le problème, c’était l’argent. (Celles qui attendent, 70)

6Le développement qui suit sur Celles qui attendent en écho avec « Partie de chasse » de
Boubacar Boris Diop, reprend des éléments de l’article « D’Ici Là, d’ici à là : pour une
nouvelle écriture du politique chez Boubacar Boris Diop », Eds. Bachir Diagne et Nasrin
Quader, forthcoming ; initialement présenté dans le cadre du Colloque Boubacar Boris
Diop, Northwestern University, May 7-8, 2011.
180 ODILE CAZENAVE

Plus que la réinscription du départ et de l’expérience de migration


économique, c’est d’abord sur celles et ceux restés sur place qu’est mis
l’accent, dans leur sacrifices financiers et la douleur de l’incertitude et de
l’attente7.
Dans la continuation du Ventre de l’Atlantique, le lieu de destination,
du départ pour l’étranger ne se résume plus à l’Hexagone, mais introduit
la possibilité de l’Espagne ou de l’Italie et du travail de saisonniers dans
les îles de la Méditerranée. À cet égard, « Partie de chasse » évoque un
lieu précis, Rosarno et la Calabre, et un fait divers particulier : la chasse à
l’homme à la suite de manifestations d’immigrés africains protestant
contre leurs conditions de travail8.

Leurs choses là-bas ne commencent jamais comme ils l’annoncent à


la radio, pensa Mère Diaton. Le fiel, ca cuit et recuit longtemps dans
les cœurs. Et puis un jour des gamins disent ce serait drôle si on
s’amusait à tirer sur les Nègres de la plantation. La haine, elle vient
toujours de bien plus loin que les étrangers. … Les chiens errants, on
les appelle dans la ville. Ils font peur à tout le monde et tout le monde
a peur d’eux. (61)

À travers cette nouvelle (également « Black Blues », première nouvelle


du recueil Lentement/Slow), Boubacar Boris Diop revient sur l’expérience
de migration et d’expatriation pour les placer dans le contexte contempo-
rain des départs en pirogue vers les rives espagnoles et italiennes et le
contexte sociopolitique du pays qui fait que la jeunesse sénégalaise – et
africaine en général – se voit poussée à de tels risques et extrémités.
Les mécanismes mis à plat dans mon travail Afrique sur Seine sont au-
jourd’hui à revisiter et à réévaluer : Là où Ousmane Sembène dénonçait
dans Voltaïque – et son adaptation à l’écran, La Noire de… (1966) – la
fascination pour la France et le mythe de l’Occident, le rêve de Diouana
de partir en France, Boubacar Boris Diop s’applique à dénoncer la nais-
sance d’un nouveau mythe, celui du rêve de partir.

7 La question de ce départ inéluctable comme chance d’ascension sociale et d’espoir non


seulement pour un/e jeune Africain/e, mais pour toute sa famille et pour la communauté
en général, traverse également les trois nouvelles du recueil, Trois femmes puissantes (2009)
de Marie N’diaye.
8 Le 8 janvier 2010, dans ce qui correspond à une véritable chasse à l’immigré africain,

près de 250 immigrés sont transférés sur l’île de Capo Rizzuto et 600 autres trouvent
refuge dans une usine désaffectée en attendant de pouvoir repartir.
Dire le retour sans le dire tout en le disant 181

Çà, c’est elle avec son boubou à l’effigie du Président. Medun lui avait
expliqué, sûr de lui : Mère Diaton, si vous votez tous, ici à Ngor, pour
cet homme, plus personne n’essaiera d’aller aux Baléares ou en Sicile
dans de petites pirogues. Et Meudon ajoutait en riant : la seule île où
nous irons ce sera celle que tu vois là, en face de nous ! (61)

Au détour d’une phrase laconique, éclate la vérité d’une réalité in-


contournable : « […] Mais le rêve de Meudon a été trahi. Il est parti cueil-
lir des oranges dans un pays inconnu » (61)9. À travers cette simple
phrase, c’est toute la dynamique des imaginaires du lointain lié à une
économie transnationale et la nécessité de s’expatrier pour assurer son
devenir, ce qu’analyse très bien Achille Mbembe comme suit : « Face aux
contraintes résultant d’une réduction drastique de la circulation fidu-
ciaire, un fait central du dernier quart du XXe siècle est l’émergence de
pratiques consistant à aller désormais gagner de l’argent au loin. Les
nouvelles dynamiques d’acquisition du gain, occasionnées par la rareté de
l’argent, ont conduit à une revivification sans précédent des imaginaires
du lointain et de la distance » (« Afrique : la case sans clés », Sortir de la
grande nuit, 186).
Ainsi, le rêve du départ pour la France, l’Espagne ou l’Italie, n’est
pas de l’ordre du rêve, mais bien de l’ordre du subi, de l’inéluctable; si
rêve il y a, ce serait bien plus celui de rester. Le bilan dressé par l’auteur
est celui d’une nouvelle réalité, celle de l’exode : le pays, dont l’île de
Ngor vidée de ses forces humaines, parti vers un occident, prometteur
ou non : « Le village de Ngor reste vide d’humains et surpeuplé d’objets.
… À Ngor, il ne reste que les vieilles personnes et les enfants. On dirait
des petites sœurs qui n’ont jamais eu de grands frères. Les petites sœurs
de personne » (63).
Si le doigt est mis sur la souffrance de part et d’autre autour d’un
exode qui reste donné comme nécessaire de la jeunesse qui quitte son
pays, l’auteur souligne également un esprit de résilience et de résistance
de la part de celles et ceux restés sur place : « ça lui fait penser à son
Meudon. Il a disparu d’ici et ils cherchaient à le faire disparaître de là-bas.
Jamais ils n’y arriveront » (65). À travers ces reconfigurations et le laco-
nique de l’émotion, Boubacar Boris Diop, comme Fatou Diome, inscrit
le politique au cœur même du texte.

9 Les deux paragraphes qui suivent renvoient à l’article « D’ici là à, d’ici à là », opus déjà
cité.
182 ODILE CAZENAVE

Conclusions

Une lecture comparée du Village de l’Allemand avec Passage des larmes,


de Celles qui attendent avec « Partie de chasse » de Boubacar Boris Diop,
permet de dégager certaines reconfigurations clés autour des motifs exi-
liques et d’expatriation, du départ et du retour, d’ici et de là-bas.
À la dichotomie que l’on trouve dans des textes tels que Garçon man-
qué et Mauvaises Pensées de Nina Bouraoui, La Transe des insoumis de Malika
Mokeddem ou La Disparition de la langue française d’Assia Djebar dans la
représentation de la France/l’Algérie, « ici »/« là-bas », Boualem Sansal
complexifie l’inscription des axes spatio-temporels de la migrance pour
rendre compte du contexte postcolonial où les schèmes binaires ne fonc-
tionnent plus exclusivement, où demain n’est envisageable qu’après avoir
accepté un face-à-face avec l’Histoire coloniale et postcoloniale, des an-
nées 90 en particulier. Le Village de l’Allemand inscrit le malaise d’une jeu-
nesse de part et d’autre de la Méditerranée. Pour l’une comme pour
l’autre, le devenir s’accompagne d’un mal-être similaire lié à la façon dont
ces deux univers entrent en intersection : le refus de faire face au poids
d’une histoire coloniale et ses conséquences ; l’impossibilité de se penser
hors des schèmes de la violence. Cette violence, y compris textuelle, se
retrouve dans Passage des larmes, Celles qui attendent et « Partie de chasse » à
travers les motifs de migrance. Que ce soit l’un ou l’autre texte, écrivains
diasporique ou écrivains du continent, ces écritures montrent certaines
récurrences : l’esthétique du fragment, de la reconfiguration des motifs
exiliques et d’expatriation, de la migrance, du retour, la réécriture de soi à
travers le journal, ne sont plus le propre strictement d’écrivains de la
diaspora. Là où dans mon travail je plaçais d’abord l’accent sur l’écriture
de soi dans les écritures émergentes des années 90, chez les « enfants de
la postcolonie » (selon la désignation de Waberi), les démarches esthé-
tiques qui se dégagent des romans ci-sélectionnés, signalent aujourd’hui
moins un désir d’exploration personnelle ou un désir de réappropriation
de son paysage originel, qu’une écriture du politique. Inversement,
l’écriture du politique passe d’abord par une politique des formes esthé-
tiques sans que là non plus, ce ne soit spécifique des écrivains du conti-
nent (Maghreb et Afrique Sub-saharienne).

Boston University
Dire le retour sans le dire tout en le disant 183

Bibliographie

CAZENAVE, Odile. Afrique sur Seine. Une nouvelle génération de romanciers


africains à Paris. Paris : L’Harmattan, 2003.
――. « D’Ici Là, d’Ici à là : pour une nouvelle écriture du politique chez
Boubacar Boris Diop » Volume Boubacar Boris Diop, Eds. Bachir
Diagne and Nasreen Qader, Présence Africaine(forthcoming)
――. « Du Pays sans Ombre et Cahier Nomade à Passage des Larmes : Parcours
d’une écriture diasporique », Mar Garcia (ed.), Abdourahman Waberi le
révolté, Presses universitaires de Lille (forcoming)
――. « D’ ‘Il n’y a pas de retour heureux’ à ‘ l’énigme du retour’ : Recon-
figurations de l’écriture diasporique », Vol. Hommage, éd. Cilas Ke-
midjo, (forthcoming)
―― et Patricia CÉLERIER. Contemporary Francophone African Writers and
the Burden of Commitment. Charolottesville et Londres : University of
Virginia Press, 2011.
DIOME, Fatou. Celles qui attendent. Paris : Flammarion, 2010.
――. Le Ventre de l’Atlantique. Paris : Editions Anne Carrière, 2003.
――. La Préférence Nationale. Paris : Présence Africaine, 2001.
DIOP, Boubacar Boris. « Partie de chasse », Lentement/Slow. Paris : Les
Éditions du regard/ Éditions VMCM, 2010.
KOM, Ambroise. « Il n’y a pas de retour heureux », Mots pluriels, no 20.
février 2002. http://www.arts.uwa.edu.au/MotsPluriels/MP2002ak
.html.
MBEMBE, Achille. Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée.
Paris : Éditions La Découverte, 2010.
SANSAL, Boualem. Le Village de l’Allemand ou le journal des frères Schiller.
Paris : Gallimard, 2008.
WABERI, Abdourahman. Passage des larmes. Paris : Éditions JC Lattes,
2009.
De la critique et des lettres postcoloniales
dans l’aire euro-méditerranéenne
Désert de J.M.G. Le Clézio et L’Enfant de sable de
Tahar Ben Jelloun

Jean-Marc Moura

L’espace méditerranéen constitue un point d’observation privilégié


des relations postcoloniales et des développements littéraires qui les ac-
compagnent et les expriment. En tant qu’interface entre deux ensembles
spatiaux très différents, relevant en fait du clivage planétaire entre le
Nord et le Sud, il est une frontière culturelle entre Europe et Maghreb/
Machrek, une frontière religieuse mais aussi démographique et socio-éco-
nomique. Le Processus de Barcelone (initié en 1995 et visant à créer une
zone de libre-échange et de développement durable) a pris la forme, en
2008, d’une Union pour la Méditerranée qui semble connaître, à l’heure
actuelle, bien des difficultés.
Espace du voyage par excellence, il constitue depuis des millénaires
une ouverture au mythe exotique le plus notoire, celui de l’Orient, qui a
inspiré tant d’écrivains, de peintres et de musiciens. Il est tributaire au-
jourd’hui des grandes dynamiques du monde moderne : espace colonial,
notamment pour les Français, espace de migration (d’abord migration
coloniale de la métropole vers les territoires du Sud, puis migration du
Sud vers le Nord, à partir de la seconde moitié du XXe siècle), espace
enfin d’un voyage plus plaisant mais aux innombrables conséquences pas
toujours heureuses, le périple touristique, qui pèse sur le devenir des
zones littorales et qui est d’une importance économique (et écologique)
majeure. Enfin, pour un Français, il est associé à la dynamique franco-
phone puisqu’il constitue le lieu de circulation entre les pays franco-
phones du Maghreb et de l’Afrique occidentale. La littérature contempo-
raine est le signe pluriel de cette complexité principalement liée aux dy-
namiques postcoloniales. Je voudrais donc présenter les perspectives
d’études postcoloniales dans le domaine francophone à l’heure actuelle,
avant d’envisager à leur lumière les œuvres de deux auteurs ayant pris
l’espace méditerranéen pour cadre de leurs romans, singulièrement la
186 JEAN-MARC MOURA

circulation entre la France et le Maroc, et traitant de deux types d’exils,


celui de l’immigré en France (pour Le Clézio), celui du genre pour Ben
Jelloun puisque son héroïne est condamnée à être séparée de sa condi-
tion de femme.

Perspectives postcoloniales francophones

En France aujourd’hui, on constate une sorte de surabondance cri-


tique concernant le thème colonial : tout d’abord, une sollicitation des
faits de la colonisation, où l’histoire et la mémoire entretiennent des rap-
ports compliqués – ainsi, la loi de 2005 sur « l’œuvre positive » de la
France – sans doute parce que l’effort d’intelligibilité a été pris de vitesse
par des expressions revendicatives publiques (mouvement des « Indi-
gènes de la République »). Tout cela indique les difficultés à affronter le
passé colonial à l’heure où la République française institue une « Journée
des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et leur abolition » (10
mai), crée un Musée des arts et des civilisations non occidentaux et une
Cité de l’histoire de l’Immigration (Coquio, 2008).
On peut affirmer que l’influence postcoloniale est présente à l’état
diffus dans nombre de secteurs de la recherche en sciences sociales et
que les travaux sur la mémoire coloniale et sur l’institution imaginaire des
identités collectives se développent1. En ce sens, le projet des postcolonial
studies a réussi puisque les sciences sociales se « postcolonialisent » avec,
cependant, la double critique française : on les accuse de verser dans la
repentance ou de diviser la République en pointant vers le communauta-
risme. Toutefois, ces débats s’organisent différemment dans le domaine
littéraire.

1 En témoignent les travaux de l’Association pour l’Histoire de la Connaissance de

l’Afrique Contemporaine, ceux de Pascal Blanchard et Nicolas Bancel, les recherches du


Centre Alberto Benveniste (EPHE-Sorbonne), animées par Esther Benbassa et Sébastien
Ledoux (colloque des 28 et 29 mai 2010 sur « Les traces postcoloniales en France. Néga-
tion coloniale, trous de mémoire ou trop de mémoire ? »), les débats-rencontres organisés
par Dominic Thomas au Musée du Quai Branly, au mois de mars 2010, ainsi que le sémi-
naire sur le postcolonial animé par Antoinette Nouailhet-Bailletas et Claire Joubert à
l’Université de Paris VIII (Le Postcolonial, C. Joubert Ed., Presses de l’Université de Paris
VIII, Actes à paraître en 2013).
.
De la critique et des lettres postcoloniales dans l’aire euro-méditerranéenne 187

Critiques des postcolonialismes

L’étude littéraire est liée aux débuts du postcolonial : le professeur de


littérature comparée Edward Said présentait l’orientalisme comme sou-
bassement épistémique de l’impérialisme européen au Moyen-Orient
(Said, 1978) et proposait d’ « intégrer l’impérialisme aux études littéraires
modernes » (Said, 2000). Dans le contexte francophone, le projet ren-
voyait aux écrits d’Albert Memmi, Frantz Fanon ou Aimé Césaire, pré-
sentés par les critiques postcoloniaux comme des précurseurs.
Mais à partir des années 1990, les postcolonial studies sont contestées et
notamment par des intellectuels marxistes, qui y voient une démarche
anhistorique et idéaliste, centrée sur la textualité (Ahmad, 1994). Les au-
teurs dénoncent le caractère illusoire d’une critique enfermée dans une
problématique du discours et de la représentation, et qui « ne s’intéresse
qu’au langage et non à la réalité des formes de domination et
d’oppression. » (Pouchepadass, 184)
Loin d’être l’apanage des seuls marxistes, les critiques (qui viennent
d’ailleurs souvent du champ postcolonial lui-même) concernent diffé-
rents aspects postcoloniaux. D’abord, on va présenter l’intellectuel post-
colonial comme engagé dans une gratifiante activité épistémologique
mais complètement séparé des populations qui vivent au quotidien une
condition économique et sociale de dominés, à la périphérie du monde
riche. Ce qu’explique Kwame Anthony Appiah :

La postcolonialité est la condition de ce que nous pourrions appeler


un peu méchamment une intelligentsia compradore : un groupe rela-
tivement restreint d’écrivains et de penseurs de style occidental et
formés à l’occidentale, qui servent d’intermédiaires dans le négoce des
produits culturels du capitalisme mondial avec la périphérie. (Appiah,
149)

La problématisation de la position sociale et institutionnelle de


l’auteur et du chercheur revêt une acuité particulière dans la mesure où
les auteurs « prétendent parler au nom des victimes de l’impérialisme
passé et présent de l’Occident depuis les centres de savoir de cette ‘mé-
tropole’ dont ils ont assimilé les traditions intellectuelles, où ils occupent
des positions de confort et de prestige, et à laquelle peut-être ils procu-
rent un alibi en distribuant à l’intelligentsia progressiste locale le discours
radical en trompe-l’œil qu’elle a envie d’entendre. » (Pouchepadass, 189)
188 JEAN-MARC MOURA

Un tel débat a le mérite de poser la question du statut de l’intellectuel,


singulièrement postcolonial, par rapport aux « subalternes » privés de
parole des pays du Sud. Il a pour conséquence de mener à des démarches
plus soucieuses des pratiques des pays pauvres, s’éloignant des questions
de textualité (Young, 2003).
L’anhistoricisme du postcolonialisme est également dénoncé : avec
l’orientalisme, Said attaquait la réduction d’une culture à une essence, qui
en résumerait ou en expliquerait tous les aspects. Il concentrait son pro-
pos sur les clichés qui figeaient l’Orient islamique en une entité homo-
gène. Mais en attaquant l’essentialisation de l’Orient, L’Orientalisme con-
tribuait paradoxalement à essentialiser l’Occident, d’autant que Said ne
traitait pas de la réalité empirique des relations Européens/non-
Européens, mais de la perception occidentale des civilisations extra-euro-
péennes. Frederick Cooper a ainsi pu faire le constat amusé que dans le
discours postcolonial, qui présente l’Europe sous la forme d’un modèle
abstrait de la modernité, des Lumières et du libéralisme bourgeois, ce
sont les Européens qui deviennent le peuple sans histoire (Cooper, 407).
Le fait que dans certaines études, le monde colonial soit présenté sous
les espèces de notions génériques délestées de tout contexte (la « colonia-
lité » et la « postcolonialité ») a mené Ann Mc Clintock à critiquer cer-
tains universels singuliers (« la condition » postcoloniale, « la situation »
postcoloniale, « l’Autre » postcolonial…), car ils tendent à présenter une
« colonialité » homogène et déterritorialisée, demeurée immuable jus-
qu’aux décolonisations (Mc Clintock, 295), ce qui masque les différences
voire les contradictions entre périodes et régions. Il est clair, par
exemple, que la situation postcoloniale maghrébine ne peut être assimilée
à celle des Caraïbes, en dépit de Fanon.
Cet anhistoricisme a souvent été attribué à l’héritage littéraire du
postcolonialisme (les chercheurs sont fréquemment des spécialistes de
littérature comparée, et les études postcoloniales dans les universités oc-
cidentales sont principalement implantées dans les départements litté-
raires d’études anglaises). Cette perspective a certes été nuancée par une
thématique du syncrétisme et de l’hybridité – les travaux de Homi K.
Bhabha – mais elle s’est vue critiquée parce qu’elle pécherait par idéa-
lisme et par une certaine obscurité.
Enfin, l’échec apparent des postcolonialismes à rencontrer concrète-
ment les solidarités et les luttes anti-impérialistes contemporaines fait
problème. D’autant que ces théories sont très lentes à essaimer hors des
frontières du monde anglophone.
De la critique et des lettres postcoloniales dans l’aire euro-méditerranéenne 189

Les débats nourris ont conduit à une perplexité générale manifestée


de deux manières :
a. le constat d’un certain épuisement du paradigme postcolonial : en
tant que critique institutionnalisée, le postcolonialisme continuerait à
produire des connaissances mais ne pourrait plus être considéré comme
réellement novateur.
b. l’émergence, sur le terrain de la critique des formes de domination
de l’âge moderne, d’une problématique concurrente, celle des globalization
studies. La question est alors celle du rôle des postcolonial studies dans les
débats récents sur les formes planétaires de la diffusion intellectuelle,
idéologique et politique.
Les recherches récentes sur la « littérature mondiale », proposant un
changement d’échelle des lectures (travaux de Pascale Casanova et de
Franco Moretti notamment) engagent ainsi une réflexion sur un espace
littéraire mondial dont on identifie les déplacements, transferts, appro-
priations – les travaux sur les circuits internationaux de la traduction de-
venant un objet d’étude privilégié. Il ne s’agit toutefois pas vraiment de
travaux postcoloniaux.
Dès lors, on assiste à une réorganisation progressive de la théorie et
de la méthodologie postcoloniales. Les recherches se développent autour
de nouveaux intitulés programmatiques, liés aux phénomènes contempo-
rains de la circulation globale des hommes, des capitaux et des idées à
travers les frontières nationales : Diaspora Studies, Migration Studies (Aymes,
2006) dont l’un des équivalents français serait les travaux sur les littéra-
tures des migrations. Pour l’espace méditerranéen, on peut notamment
se reporter aux deux volumes de Migrations des identités et des textes entre
l’Algérie et la France, dans les lettres des deux rives (Bonn, 2004).
Toutes ces critique ont été reprises et développées dans plusieurs ou-
vrages récents de Jean-Loup Amselle, Jean-Claude Guillebaud et, le plus
sévère, dans l’article de Jean-François Bayart, « En finir avec les études
postcoloniales », prolongé par un ouvrage, où il traite de ce qu’il baptise
un « carnaval académique ». Il y décrit les limites de ces recherches : indé-
finition générale de leur domaine, vogue intellectuelle qui masque une
tradition française ancienne d’examen critique du fait colonial, dé-
historicisation du fait colonial, qui est substantivé, et des continuités ou
des discontinuités moment colonial-moment postcolonial. Selon Bayart,
ces études ne parviennent pas à incarner la révolution copernicienne
qu’elles entendaient promouvoir, puisque :
190 JEAN-MARC MOURA

Si l’on veut comprendre l’historicité propre des sociétés en


s’émancipant de l’ « historicisme » de l’épistémè occidentale – et jamais
cette tâche n’a été aussi impérative –, il faut d’abord libérer nos pro-
blématiques de l’interaction coloniale dans laquelle elles persistent à
consigner ces sociétés. (Bayart, 140)

Pour le domaine des sciences sociales, singulièrement de la politique


africaine, le propos n’est probablement pas contestable. Mais dans le
domaine de l’histoire, de la critique et de la théorie littéraires, les études
autorisent un questionnement original et bienvenu des effets colo-
niaux/impériaux sur les dispositions scripturales et lectoriales, sur les
usages des codes littéraires et langagiers, sur les modes de représentation
du réel. Pour les lettres d’expression européenne, singulièrement franco-
phones, les corrélations et effets coloniaux voire post-coloniaux restent à
étudier en profondeur, en particulier pour les circulations et migrations
entre France et Maghreb.

I. Les études postcoloniales aujourd’hui

Les études postcoloniales se situent au carrefour de l’analyse du dis-


cours, de la sociologie littéraire et de la sociocritique (Duchet, 2005). Les
textes littéraires sont appréhendés à travers l’activité sociale qui les porte,
on repère les dispositifs d’énonciation des textes, tâche qui rencontre
l’analyse du discours (telle qu’elle a été présentée par Dominique Main-
gueneau) voire l’analyse sociodiscursive (Angenot, 148-149), et la socio-
logie littéraire (statut social de l’écrivain, stratégies qu’il entraîne, par
exemple, dans le cas de la littérature coloniale entendue comme littéra-
ture du colonat, ainsi, les « Algérianistes » de Robert Randau).
Cela peut donner lieu à une étude institutionnelle de la francophonie,
organisant certaines régularités de la production francophone selon des
stratégies d’agents engagés dans un « système » littéraire (ainsi, les ro-
manciers d’expression française issus d’espaces non francophones, de
Vassilis Alexakis à Nancy Huston (Porra, 2011). Pierre Halen a proposé
une topologie de l’institution francophone (Halen, 2001) qui fournit un
cadre général pour rapporter l’ethos d’une œuvre à ses déterminations
institutionnelles (Moura, 2010).
Les textes littéraires peuvent aussi être lus comme une pratique esthé-
tique contribuant à l’élaboration et au fonctionnement des imaginaires
sociaux. Cette perspective sociocritique réintroduit la littérature dans son
réseau interdiscursif, selon les termes :
De la critique et des lettres postcoloniales dans l’aire euro-méditerranéenne 191

— d’une poétique : l’étude des scénographies des œuvres (la situation


d’énonciation qu’une œuvre littéraire s’assigne et se construit ; le rapport
imaginaire manifesté par l’œuvre aux conditions réelles de la vie, Main-
gueneau, 2005) : poétique de l’autobiographie, du récit de vie, en milieu
colonial ; poétique de la fiction historique ou de l’essai culturel.
— d’une prise en compte de la conscience linguistique, cardinale pour un
auteur qui écrit dans un contexte manifestement plurilingue. Ces littéra-
tures de l’intranquillité quant à la langue (Gauvin, 2004) posent le pro-
blème des tensions entre les langues et entre les univers symboliques :
français/arabe (Maghreb), français/créole (Caraïbes, océan Indien)…
Les recherches actuelles sur le plurilinguisme sont particulièrement inté-
ressantes (Grutman, 1997; Maracz, Rosello, 2012).
Les analyses, orientées vers la littérature qui est consacrée aux repré-
sentations de l’altérité, s’organisent à tous les niveaux d’un texte, selon
des procédures diverses, allant de l’étude génétique2 aux analyses des
structures narratologiques et sémiotiques du texte et des données énon-
ciatives. L’étude postcoloniale constitue ainsi une topique d’étude fran-
cophone concernant aussi bien les œuvres canoniques que les textes con-
temporains.
Ce travail consiste en une étude de « l’empire de l’imagination »,
des images et des mythes de la domination qui investissent la fiction eu-
ropéenne. Il rencontre deux orientations comparatistes :
— les études d’imagologie, correspondant au fond à une histoire des
idées sur l’altérité culturelle, par exemple les travaux sur la notion de tiers
monde dans la pensée et les lettres contemporaines (Moura, 1992 ; Segura,
2005).
— l’histoire littéraire de l’exotisme occidental : il s’agit de recherches
menées sur les représentations littéraires de l’altérité, par exemple sur les
œuvres de Le Clézio et de Ben Jelloun.

II. La Méditerranée postcoloniale : Le Clézio, Ben Jelloun

Les œuvres de Le Clézio et de Ben Jelloun trouvent leur place dans


une histoire postcoloniale des lettres exotiques. Toutes les dynamiques
modernes liées à l’espace méditerranéen s’y retrouvent.
Elles sont concentrées sur la circulation et les échanges entre France
et Maroc. Désert de J.M.G. Le Clézio concerne le regard français sur la

2 Encore rare, mais notamment menées dans le cadre de l’Institut des Textes et Manus-
crits Modernes, à Paris. Voir aussi Corcoran, 2008.
192 JEAN-MARC MOURA

colonisation, puisque le roman conte l’histoire d’une jeune immigrée,


Lalla, venue à Marseille vers 1980, qui est la descendante des nomades
marocains du début du XXe siècle massacrés par les soldats du colonia-
lisme français. Le roman est également un exemple de l’exotisme litté-
raire, à la fin du XXe siècle (chez un auteur qui se veut « d’expression
française » plutôt que « français ») et un exemple de la relation occiden-
tale à l’espace primitif par excellence qu’est le désert.
L’Enfant de sable, écrit par l’auteur marocain le plus célèbre en France,
touche à la problématique francophone, à celle de l’orientalisme contem-
porain ainsi qu’à une question relevant des « gender studies », puisqu’il
conte l’histoire d’une fille que son père fait passer pour un garçon, afin
d’avoir un héritier, alors que son épouse ne lui a donné que des filles. Les
deux romans prennent pour cadre le Maroc, c’est-à-dire un pays lié à la
conquête coloniale française qui est aussi la partie de l’Afrique la plus
proche de l’Europe (14 km entre les deux rives du détroit de Gibraltar),
zone à la fois d’influence et de résistance à l’hégémonie européenne.
Ils sont publiés à une période qui voit la parution de grands récits
exotiques tels Die Schrecken des Eises und der Finsternis (« Les Effrois de la
glace et des ténèbres ») de l’Autrichien Christof Ransmayr et où des écri-
vains du voyage comme Nicolas Bouvier ou Bruce Chatwin sont recon-
nus. Les années 1980 sont aussi le moment où « tiers monde » cède la
place à « Sud » (Moura, 1992), la substitution lexicale venant désigner une
organisation mondiale non plus gouvernée par deux blocs idéologiques
mais multipolaire. A cette époque, où s’apaisent les tensions nées de la
décolonisation, s’affirme un système de communication mondiale ultra-
rapide. Mais le critère le plus important est celui de la génération.
Comme l’a remarqué Eric Hobsbawm, en 1977 (aux deux tiers du
XXe siècle), la plupart des figures marquantes du monde de la culture ont
connu ou sont nées durant « l’ère des empires » (1875-1914). Celle-ci
joue alors un rôle déterminant dans la pensée en raison du lien direct que
les acteurs importants de l’intelligentsia entretiennent avec lui3. Puis, à
partir de 1980 – la mort de Jean-Paul Sartre, figure du tiers-mondisme,
en est le signe –, un autre rapport s’engage avec le passé colonial. Le
changement est décisif pour le roman exotique comme pour les lettres
francophones où s’affirment des auteurs (et des chercheurs) qui n’ont
pas vécu la colonisation voire la période succédant immédiatement à

3 Les derniers chefs d’Etat de premier plan qui ont connu 1914 sont morts dans les an-

nées soixante-dix : Mao, Tito, Franco, de Gaulle, Salazar.


De la critique et des lettres postcoloniales dans l’aire euro-méditerranéenne 193

l’indépendance, et donc pour les rapports de ces deux domaines de la


création littéraire.
Cette transformation se joue sur le fond d’une accélération et d’une
multiplication des voyages. Dans un monde saturé de voyages,
d’informations et d’images des pays lointains se développe désormais un
récit exotique bien particulier. La conséquence en a été manifestée avec
violence par Claude Lévi-Strauss au début de Tristes Tropiques : « Je hais
les voyages et les explorateurs » (1955 :1). L’anthropologue déplore ainsi
la multiplication des périples qui menace la diversité exotique. L’exotisme
doit ainsi s’adapter à la prolifération de ce qui naguère constituait sa con-
dition même d’apparition.
L’une des plus saisissantes illustrations de la disparition de « l’exo-
tisme » apparaît dans le premier roman de Georges Perec, Les Choses. Les
deux personnages, Jérôme et Sylvie, vont vivre à Sfax en Tunisie. Mais ce
lieu, relevant traditionnellement de l’orientalisme, est vidé de toute sé-
duction pittoresque. Il devient un monde incompréhensible et sans grâce
ni couleur où « Rien, finalement, ne les attirait dans cette succession
d’échoppes misérables, de magasins presque identiques, de souks confi-
nés, dans cette incompréhensible alternance de rues grouillantes et de
rues vides, dans cette foule qu’ils ne voyaient aller nulle part. » (115). Il
n’est donc guère étonnant que Perec, plus tard, s’attache à explorer
« Non plus l’exotique, mais l’endotique » avec L’Infra-ordinaire (Perec,
1989, 12).
Concentrés sur l’espace méditerranéen entre Maroc et France, nos
deux romans s’attachent au cadre du désert, lieu de l’oubli des méfaits de
la civilisation pour un Le Clézio primitiviste, espace lié à la métaphore du
sable pour Ben Jelloun (le titre du roman de ce dernier est probablement
emprunté à José Luis Borges et son El Libro de arena, 1975). Le désert,
associé à l’image de l’Orient pour un lecteur européen, est aussi celui du
mystique, permettant le retrait et l’ascèse, et l’image du sable renvoie au
problème de l’identité de l’héroïne qui se cherche et ne se trouve pas,
s’effritant telle une construction de sable.
Au plan d’une poétique, les deux œuvres relèvent de types textuels
singuliers. Désert appartient à un type de roman exotique que j’ai appelé
« voyage rétrospectif ». L’Enfant de sable conjugue clichés de l’orientalisme
et structures narratives déroutantes.
194 JEAN-MARC MOURA

Le Voyage Rétrospectif

Ce type de roman évoquant des aventures exotiques passées est re-


présenté par bien des récits, du Chercheur d’or de Le Clézio, relatant un
voyage accompli au tournant du XIXe siècle vers l’île de Rodrigues en
vue de retrouver un trésor caché ; à Die Schrecken des Eises und der Finsternis
de Christof Ransmayr, prenant pour sujet une expédition du XIXe siècle
vers les régions arctiques. L’exploration critique du voyage passé corres-
pond à un courant attesté un peu partout en Europe. J’ai utilisé à son
égard l’expression de métafiction du voyage (Moura, 2003), en référence
à une forme centrale du roman post-moderne, la « historiographic metafic-
tion » (Hutcheon, 1988).
L’action du scripteur, déclenchée et nourrie par un récit de voyage,
met la bibliothèque au premier plan. Le voyage fictif se joue dans la con-
frontation permanente de la relation passée et de l’expérience actuelle
(imaginaire ou pas).
Les modalités de ce voyage rétrospectif sont multiples. Au plan géné-
ral, les oeuvres se caractérisent par la sollicitation d’archives, de docu-
ments. S’y produisent des effets de collision des temporalités (temps pré-
sent/temps passé/temps de la fiction) qui les éloignent de la dimension
de chronique qu’on est d’abord tenté de leur reconnaître. Un voyage réel
se voit transformé en légende et les récits témoignent donc des pouvoirs
de la fiction, sa capacité à transformer le passé en un fascinant récit.
Désert, évoquant la conquête du Maroc par les Français, se présente
ainsi comme le déploiement narratif d’une aventure collective oubliée. Le
roman se construit au nom de la véracité, notamment d’un oubli des
peuples sans écriture, négligés des chroniqueurs (les nomades maro-
cains). La réécriture consiste dans la reconstitution et l’amplification
d’une expérience demeurée presque inconnue. Par la fiction, il s’agit de
dire ce qui n’a jamais été dit, de révéler ce qui dormait dans le texte ano-
din et poussiéreux d’un document.
À l’instar de Désert, les récits insistent souvent sur l’incapacité du re-
gistre référentiel à relater une expérience doublement étrangère, passée et
parfois d’une intensité extraordinaire. Ils constatent l’absence d’un dis-
cours contemporain sur une expérience profondément significative et
veulent réécrire l’histoire officielle du point de vue des oubliés.
Ces réécritures s’inscrivent dans un mouvement d’intérêt pour
l’histoire de l’Autre qui caractérise les débats intellectuels occidentaux
(Pasquali, 28). Elle consiste en une reconstruction de la figure de l’Autre
De la critique et des lettres postcoloniales dans l’aire euro-méditerranéenne 195

(on réécrit l’histoire à partir de son point de vue) qui prend simultané-
ment son deuil.
Cette littérature du voyage est sans doute une réaction contre une
condition, presque universelle en Occident, la condition touristique. On sait
l’importance du tourisme dans notre société et sa croissance rapide
(d’après l’Organisation Mondiale du Tourisme, nous serons plus d’un
milliard de touristes en 2020). Le touriste, voyeur plus que voyageur, as-
pire à reconnaître les clichés « typiques » colportés par les livres d’images
de l’enfance, les magazines, le cinéma… C’est la reproduction et la répé-
tition de cette émotion qu’il recherche à travers la quête d’une « authenti-
cité » mise en scène, et pas du tout une rencontre avec la réalité ou la
vérité d’un pays. Il voyage pour reconnaître les sites vus dans les médias,
exactement comme on va au musée pour reconnaître des œuvres deve-
nues canoniques. Le tourisme appelle la muséalisation des modes de vie,
c’est pourquoi il est si jaloux de l’authenticité supposée de la culture des
autres, dont l’immobilisme est un gage de sa tranquillité d’esprit (Vander
Gucht).
À l’instar de Désert, les œuvres du voyage rétrospectif cherchent
d’autres manières de voyager, à l’écart d’un ailleurs-musée ou d’un ail-
leurs-confort, pour s’attacher aux conditions changeantes de la migration
et de l’exil.
Le roman de Ben Jelloun s’ancre, lui, dans la tradition populaire ma-
rocaine du conte oral (le roman débute sur la place Djema El Fnaa de
Marrakech, lieu archétypal des conteurs). Il reprend des thématiques ty-
piques du conte, le motif très ancien de la huitième fille qui se déguise en
homme, ainsi que les thèmes de la métamorphose et de l’androgynie. On
y reconnaîtra une continuité avec les Mille et une Nuits, mais alors que
Schéhérazade raconte pour survivre, l’héroïne du roman se défait à me-
sure que le récit avance et son histoire finit par lui échapper. Il s’agit ici
de clichés de l’orientalisme pris dans les structures d’une narration re-
torse.
Les narrateurs sont multipliés (ils sont au nombre de sept, huit si l’on
inclut la narratrice de La Nuit sacrée, le roman qui suit L’Enfant de sable).
Ce récit emboîté (selon le principe des poupées russes, utilisé par Borges
dans « Las ruinas circulares », Ficciones, 1944), multiplie les niveaux d’inter-
prétation du récit. Le conteur devient celui qui est conté, dans un récit
général où narrateur et lecteur pourraient être contenus en un jeu de re-
flets à l’infini. Par ce jeu « post-moderne », tout récit originel est perdu de
vue, déniant toute possibilité d’un discours originaire fondateur du sens.
196 JEAN-MARC MOURA

La « conscience linguistique » marque le roman du Marocain, où la


langue arabe, populaire et classique, vient perturber, distordre le français
du texte. Ben Jelloun l’a suggéré, lors d’une interview :

Ce qu’il y aurait d’autobiographique […] c’est ce problème d’ambi-


guïté et d’ambivalence sur deux cultures et sur deux langues, comme
lui [Ahmed] il est sur deux sexes, deux univers. Je pense aussi que
l’écrivain vit cette espèce de double ; intérieur et extérieur… Je ne sais
pas si dans mon cas l’intérieur c’est la langue arabe, et l’extérieur c’est
la langue française. (Ben Jelloun, 1986, 69)

La dualité, l’ambiguïté de l’androgyne correspondraient à la poétique du


récit. Elle permettrait une critique de la culture patriarcale, qui réduit la
femme à un objet sexuel, mais en même temps, elle métaphoriserait la
condition de l’être postcolonial, entre deux cultures.
Les deux romans s’inscrivent ainsi dans une histoire littéraire franco-
phone transnationale, orientée vers une production littéraire écrite dans
une langue mais selon des modalités internationales et pluriculturelles.
Les deux auteurs ont d’ailleurs pris acte de ce fait, ils ont été les signa-
taires du Manifeste de quarante-quatre écrivains en faveur d’une langue française qui
serait « libérée de son pacte exclusif avec la nation » (Le Bris et Rouaud, 2007).
On sait que celui-ci en appelle à une « révolution copernicienne » : le
centre français se verrait dissous et au système littéraire d’hier, littérature
française/littératures francophones, se substituerait une « littérature-
monde en français » transnationale, l’enjeu étant « Fin de la francopho-
nie, et naissance d’une littérature-monde en français ». L’épanouissement
actuel de celle-ci (manifesté par les prix littéraires, en 2006, voire en
2008) ferait de la francophonie « de la lumière d’étoile-morte » et permet-
trait de la désigner comme le « dernier avatar du colonialisme. » Il
marque donc le désir d’une post-francophonie, qui serait de fait une franco-
phonie générale, où la France deviendrait un pays francophone parmi les
autres.
À cet égard, certains signes sont encourageants, et d’abord une évolu-
tion lexicologique : le terme « francophone » oscille désormais nettement
entre dénomination spécialisante et sens très large, « qui est d’expression
française ». On constate en outre, depuis quelques années, la création de
chaires de littératures francophones dans l’université française, qui mar-
quent la reconnaissance académique de littératures naguère qualifiées de
« connexes », avec un nombre croissant de chercheurs s’orientant vers
leur étude.
De la critique et des lettres postcoloniales dans l’aire euro-méditerranéenne 197

Toutefois, aujourd’hui, le danger ne paraît guère provenir de la littéra-


ture française « abstraite » et coupée du monde, dénoncée par le Manifeste.
Cette « littérature de laboratoire » a perdu de sa superbe. Les transforma-
tions récentes du monde de l’édition sont autrement plus inquiétantes : la
concentration entre quelques grandes firmes, qui font disparaître les mai-
sons indépendantes, et privilégient le bénéfice rapide, la culture du livre
sur les sujets « vendeurs » et le fait que les livres deviennent souvent de
vulgaires suppléments des médias. Alors que les directeurs littéraires se
muent en agents commerciaux, les ressources éditoriales et financières
tendent à se concentrer sur les livres à fort potentiel économique. Ces
métamorphoses de l’édition, désormais dominée par les spécialistes du
marketing, favorisent la production de livres standardisés (Schifrin, 1999)
et constituent le phénomène le plus inquiétant pour la littérature désor-
mais.
Que la littérature soit ouverte au monde, quoi de plus normal ? Qu’on
cesse de reléguer les écrivains éloignés de la métropole française dans la
périphérie littéraire, certes. Mais surtout il conviendrait que les auteurs
sachent échapper aux livres d’élevage qu’on nous prépare un peu partout.
Qu’ils esquivent les débats médiatiques où l’on stimule la consommation
bien plus que l’imagination. Les œuvres de Le Clézio et de Ben Jelloun
ont su s’ouvrir au monde, en l’occurrence méditerranéen, en évitant, au
moins en partie, les pièges de la littérature de laboratoire ou de l’écriture
standardisée. A ce titre, elles constituent des exemples d’écritures fran-
cophones abordant les nouvelles modalités de la migration et de l’exil, y
compris sur le mode métaphorique.

Université de Paris Ouest-Nanterre-La Défense


Institut Universitaire de France
198 JEAN-MARC MOURA

Bibliographie

AHMAD, Aijaz. In Theory: Classes, Nations, Literatures. Londres : Verso,


1994.
AMSELLE, Jean-Loup. L’Occident décroché. Enquête sur les postcolonialismes.
Paris : Stock, 2010.
ANGENOT, Marc et alii (éds). Théorie littéraire. Problèmes et perspectives.
Paris : P.U.F., 1989.
APPIAH, Kwame Anthony. In My Father’s House: Africa in the Philosophy of
Culture. Oxford : Oxford U.P., 1992.
AYMES, Marc. « The Location of Postcolonial Studies ». Labyrinthe, 24
(2), 2006.
BAYART, Jean-François. « En finir avec les études postcoloniales ». Le
Débat, 154, mars-avril 2009.
――. Les Etudes postcoloniales. Un carnaval académique. Paris : Karthala, 2010.
BEN JELLOUN, Tahar. L’Enfant de sable. Paris : Seuil, 1985.
――. La Nuit sacrée. Paris : Seuil, 1987.
――. Entretien. Horizons maghrébins, 6, 1986.
BONN, Charles. Migrations des identités et des textes entre l’Algérie et la France,
dans les lettres des deux rives. Paris : L’Harmattan, 2004.
CASANOVA, Pascale. La République mondiale des lettres. Paris: Seuil, 1999.
COOPER, Frederick. « Postcolonial Studies and the Study of History »,
in A. LOOMBA, A. et al. (éds). Postcolonial Studies and Beyond. Dur-
ham : Duke U.P., 2005.
COQUIO, Catherine (éd.). Retour du colonial ? Paris : Librairie L’Atalante,
2008.
CORCORAN, Patrick. « Bâtardise de la politique : pour une critique gé-
nétique des Soleils des indépendances ». Francophone Postcolonial Studies, 6.1,
été 2008.
DUCHET, Claude « Entretien avec C. Duchet », par Ruth Amossy. Litté-
rature, 140, décembre 2005.
GAUVIN, Lise. La Fabrique de la langue. De François Rabelais à Réjean Du-
charme. Paris : Seuil, coll. « Points », 2004.
GRUTMAN, Rainier. Des langues qui résonnent. L’hétérolinguisme au XIXe
siècle québécois. Québec : Fides, 1997.
GUILLEBAUD, Jean-Claude. La Confusion des valeurs. Paris : Seuil, 2009.
HALEN, Pierre. « Notes pour une topologie du système littéraire fran-
cophone ». In P.S DIOP et H.J. LÜSEBRINK (éds). Littératures et so-
ciétés africaines. Mélanges offerts à Jànos Riesz. Tübingen : Gunter Narr
Verlag, 2001.
De la critique et des lettres postcoloniales dans l’aire euro-méditerranéenne 199

HOBSBAWM, Eric. The Age of Empire. Londres : Weidenfeld & Nicol-


son, 1987.
HUTCHEON, Linda. A Poetics of Postmodernism. History, Theory, Fiction,.
Londres : Routledge, 1988.
LE BRIS, Michel, ROUAUD, Jean (éds). Pour une littérature-monde, Paris :
Gallimard, 2007.
LE CLEZIO, Jean-Marie Gustave. Désert. Paris : Gallimard, 1980.
――. Le Chercheur d’or. Paris : Gallimard, 1985.
LEVI-STRAUSS, Claude. Tristes Tropiques. Paris : Plon, 1955.
MC CLINTOCK, Ann. « The Angel of Progress: Pitfalls of the Term
‘Post-Colonialism’ ». In P. WILLIAMS et E. CHRISTMAN (éds), Co-
lonial Discourse and Post-Colonial Theory: A Reader. New York : Columbia
U.P., 1994. 291-304.
MAINGUENEAU, Dominique. Le Discours littéraire. Paris : A. Colin,
2005.
MARACZ, Laszlo et Mireille ROSELLO. Multilingual Europe and Multicul-
tural Europeans : Concepts and Consequences of European Multilingualism,
Amsterdam : Rodopi, « European Studies », 2012.
MORETTI, Franco. « Conjectures on World Literature », New Left Review
1, January-February 2000.
MOURA, Jean-Marc. L’Image du tiers monde dans le roman français contempo-
rain Paris : P.U.F., 1992.
――. Exotisme et lettres francophones, Paris : P.U.F., 2003.
――. « French-Language Writing and the Francophone Literary System ».
Contemporary French and Francophone Studies, vol. 14 issue 1, janvier
2010.
PASQUALI, Frédéric. « Récits de voyage et critique : un état des lieux ».
Textyles, « Voyages, ailleurs », 12, 1995.
PEREC, Georges. Les Choses. Paris : Julliard, 1965, « 10/18 ».
――. L’Infra-ordinaire. Paris : Seuil, 1989.
PORRA, Véronique. Langue française, langue d’adoption. Une littérature « invi-
tée » entre création, stratégies et contraintes (1946-2000). Hildesheim-Zürich-
New York : Georg Olms Verlag, 2011.
POUCHEPADASS, Jacques. « Le projet critique des postcolonial stu-
dies », in SMOUTS, Marie-Claude (éd.). La Situation postcoloniale. Pa-
ris : Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 2007.
RANDAU, Robert. Les Algérianistes (1911). Paris : Tchou éditeur, 1979.
RANSMAYR, Christoph. Die Schrecken des Eises und der Finsternis. Vienne :
Christian Brandstätter, 1984.
SCHIFRIN, André. L’Édition sans éditeurs. Paris : Fabrique, 1999.
200 JEAN-MARC MOURA

SEGURA, Maurizio. La Faucille et le condor. Le discours français sur


l’Amérique latine (1950-1985). Presses de l’Université de Montréal,
2005.
SAID, Edward. Orientalism. London: Vintage Books, 1978.
――. Culture et impérialisme. Paris : Fayard, 2000.
VANDER GUCHT, Daniel. Ecce homo touristicus. Loberval: Labor, 2006.
YOUNG, Robert. Postcolonialism. A Very Short Introduction. Oxford : Ox-
ford U.P., 2003.
Contributeurs et contributrices

Margarita Alfaro est professeure titulaire de littérature française mo-


derne et contemporaine à l’Université Autonome de Madrid et Vice-
Rectrice de relations institutionnelles et de coopération de la même uni-
versité. Elle a écrit plusieurs articles et participé à des conférences inter-
nationales. Parmi ses publications les plus récentes : « Nuevas poéticas
francófonas en Europa. Autobiografía y creación literaria en la literatura
suiza contemporánea : la experiencia de la inmigración italiana », in Mar-
garita Alfaro et alii, Interculturalidad y creación artística. Espacios poéticos para
una nueva Europa (Calambur, Ensayo, 2009) ; « Littérature de l’immi-
gration ou littérature nationale. Le sens plurivoque de la migration chez
Adrien Pasquali », in Espaces de la Francophonie en débat (Oporto, APEF,
2007) ; « Exil et création littéraire au sein de l’Europe contemporaine »,
in J. Ceccon et Molly Lynch (dir.), Latitudes. Espaces transnationaux et imagi-
naires nomades en Europe (CRTF, Encrage Université, 2008), etc. Son do-
maine de recherche : littérature française contemporaine, littératures
francophones et littérature interculturelle francophone en Europe.

Elena-Brandusa Steiciuc est professeure à l’Université « Stefan cel


Mare » en Roumanie, où elle commence à enseigner en 1990 (depuis
2000 : professeure associée à l’Université « Al. I. Cuza » Iasi). Elle a pu-
blié plusieurs volumes en Roumanie : Introduction à la littérature québécoise
(2003) ; Literatura de expresie franceza din Maghreb. O introducere (2003) ; Ho-
rizons et identités francophones (2006) ; La Francophonie au féminin (2007) ;
Fragments francophones (2010). Auteure de plusieurs articles publiés en
Roumanie et à l’étranger. Elle a participé à de nombreux colloques et
congrès internationaux. Membre du comité scientifique dans plusieurs
revues. Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques (2004). Prési-
dente de l’ARDUF (Association Roumaine des Départements Universi-
taires Francophones) depuis 2010. Elle a traduit en roumain nombreux
auteurs français et francophones (Patrick Modiano, Vl. Jankélévitch, Pa-
trick Chamoiseau, Assia Djebar, Tahar Ben Jelloun, Daniel Maximin,
Olivier Rolin, etc.). Son domaine de recherche actuelle : littératures et
identités de « l’entre-deux ».
202 Contributeurs

Odile Cazenave est Professor of French à Boston University où elle


enseigne les études francophones. Au cours de sa carrière, elle a enseigné
à l’Université de Yaoundé, au Cameroun, à UTK Tennesse, et a égale-
ment été Visiting Professor à Wellesley College, MIT, Harvard et Brown
University. Elle est l’auteur de plusieurs essais : Femmes rebelles : naissance
d’un nouveau roman africain au féminin (1996), publié en traduction, Rebellious
Women chez Lynne Rienner (2000) ; Afrique sur Seine. Une nouvelle génération
de romanciers africains à Paris (2003), disponible en traduction : Afrique sur
Seine. A New Generation of African Writers in Paris (Lexington Books,
2005) ; Contemporary Francophone African Writers and the Burden of Commit-
ment (forthcoming, University of Virginia Press, en co-écriture avec Pa-
tricia Célérier). Editrice invitée pour « Présence Francophone 58 »,
« Francophonies, Ecritures et Immigration », également pour un numéro
special de « Cultures Sud 172 », « L’engagement au féminin » (en co-
édition avec Tanella Boni), Cazenave a publié de nombreux articles sur
les écrivains femmes, les questions d’identités postcoloniales, de déraci-
nement et de migration dans le contexte de la mondialisation.

Louisa Christodoulidou enseigne la littérature néohellénique et chy-


priote à l’Université d’Égée. Elle a fait ses études doctorales à l’Univer-
sité de la Sorbonne-Paris IV où elle a obtenu un DEA et un Doctorat en
littérature néo-hellénique. Ses domaines de recherche : la littérature néo-
hellénique et chypriote, les représentations des mythes antiques grecs
dans la littérature, le roman historique, les identités/les altérités, la fran-
cophonie. Elle a participé à de nombreux colloques et certains de ses
travaux ont été publiés dans des œuvres collectives et des revues en
Grèce, en Égypte, en Espagne, en France et en Roumanie. Elle est
membre de la Société Européenne des Études néo-helléniques, de la So-
ciété des Néo-hellénistes des Universités Francophones et de la Société
des Études Chypriotes.

Arzu Etensel Ildem est professeur de langue et littérature françaises au


Département de français de l’Université d’Ankara. Elle a fait ses études
doctorales à l’Université d’Ankara. Elle a commencé à enseigner la
langue et la littérature françaises à l’Université d’Ankara en 1977. Elle a
obtenu un Diplôme de didactique des langues de l’Université de la Sor-
bonne-III. Au cours de son doctorat, elle a travaillé sur la critique de
Marcel Arland. Elle a fait une maîtrise de langue et littérature espagnoles
à l’Université Libre de Bruxelles. Entre 2003 et 2005, elle a donné des
cours et des séminaires sur le Voyage en Orient et les Turqueries dans la
et contributrices 203

littérature française aux Pays-Bas (Universités d’Utrecht et de Leyde).


Elle a écrit un livre en turc sur l’image comparée du Turc et du Grec
chez les voyageurs français du XIXe siècle. Elle a publié de nombreux
articles sur la littérature de voyage, la littérature comparée, la littérature
française des XIXe et XXe siècles. Ses domaines privilégiés de recherche
sont la littérature de voyage, le théâtre de Jean Giraudoux, la littérature
francophone antillaise et la littérature canadienne francophone.

Georges Fréris est professeur de littérature comparée à l’Université


Aristote de Thessalonique où il dirige le Laboratoire de littérature com-
parée qui publie la revue annuelle Inter-Textes. Il est le coordinateur de
deux programmes euporéens inter-universitaires : du Master, « Cultures
Littéraires Européennes » (CLE) et du « Doctorat d’Études Supérieures
Européennes » (DESE). Son domaine de recherche est la francophonie
littéraire grecque, les rapports entre idéologie et littérature, l’évolution
des mythes littéraires et la poésie érotique. Actuellement, il coordonne un
programme européen sur le rôle de la littérature d’émigration en Europe
et il prépare un dictionnaire gréco-français de personnalités grecques qui
ont contribué à l’essor de la francophonie en Grèce. Actuellement il tra-
vaille sur la vision de la Grèce dans la littérature francophone de
l’Afrique Centrale et de l’Afrique Noire à travers la littérature néo-
hellénique.

Vasiliki Lalagianni est professeur en littératures et cultures euro-


péennes à l’Université de Péloponnèse. Elle a consacré sa thèse à l’œuvre
romanesque et poétique d’Anna de Noailles (Université de Metz, 1989).
Elle a fait des études postdoctorales sur l’écriture féminine (Paris 8). Elle
fut membre élu du Conseil Administratif du CIEF (2004-2007). Elle a
participé à diverses conférences mondiales et publié des articles sur la
francophonie en Europe, l’écriture féminine, la littérature de migrance et
la littérature de voyage (French Forum, Dalhousie French Studies, Francofonia,
etc.). Elle a édité le livre Femmes écrivains en Mediterranée (Publisud, 1999) et
co-édité l’ouvrage La Francophonie dans les Balkans. Les voix des femmes (Pu-
blisud, 2005). Elle a publié le livre Voyages des femmes en Orient au XIXe
siècle (Athènes, Roés, 2007, en grec). Aujourd’hui, elle travaille sur
l’écriture féminine, la littérature de voyage et les littératures de l’exil et de
la migration.

Beatriz Mangada enseigne la littérature française et francophone à


l’Université Autonoma de Madrid. Elle a consacré sa thèse à l’œuvre ro-
204 Contributeurs

manesque d’Hélène Brodeur (Université Autonoma de Madrid, 2001).


Elle a participé à des conférences mondiales et elle a publié des articles
sur les littératures francophones. Elle est l’auteur de deux livres : Hélène
Brodeur (Ottawa, Éditions David, 2002) et Más allá de la frontera : Cinco voces
para Europa (Madrid, Calambur, 2007). Elle participe actuellement dans
un projet de recherche du Ministère de l’Éducation en Espagne concer-
nant les manifestations littéraires issues de l’expérience de l’exil. Elle est
membre du Groupe de Recherche ELITE (Espacios literarios trans-
nacionales en Europa). Actuellement elle travaille sur Leϊla Sebbar et
Andrée Chedid.

Jean-Marc Moura est professeur de littératures francophones et com-


parées, à l’Université de Paris Ouest-Nanterre-La Défense et membre de
l’lnstitut Universitaire de France. Docteur en littérature générale et com-
parée (Paris III-Sorbonne Nouvelle), il a enseigné à l’Université de Stras-
bourg II, à l’Université de Paris III-Sorbonne Nouvelle et à l’Université
de Lille III. Il a été Fellow de l’Académie Royale Flamande de Belgique
(2011-12). Parmi ses publications : L’Image du tiers-monde dans le roman fran-
çais contemporain (PUF, 1992), Lire l’Exotisme (Dunod, 1992), La Littérature
des lointains (Champion, 1998), L’Europe littéraire et l’ailleurs (PUF, 1998),
Littératures francophones et théorie postcoloniale (PUF, 1999), Exotisme et lettres
francophones (PUF, 2003), Le Sens littéraire de l’humour, (PUF, 2010). Il tra-
vaille actuellement à une histoire des littératures d’expression européenne
de l’Atlantique au XXe siècle.

Adelaida Porras Medrano est « profesora titular » du Département de


philologie française de l’Université de Séville, où elle enseigne la littéra-
ture française et les littératures francophones (franco-canadienne et
maghrébine). Elle a aussi enseigné à l’Université Complutense de Madrid
pendant sept ans. Depuis sa thèse, consacrée à l’œuvre romanesque de
Maurice Barrès (1988), elle a réalisé des recherches concernant le roman
de la terre en France (Henri Bosco), celui du terroir au Québec (Louis
Hémon, Ringuet, Guèvremont, etc) et l’œuvre romanesque et poétique
de plusieurs écrivains maghrébins de langue française (Feraoun, Sefrioui,
Chraïbi, Dib, Boudjedra, Tlil, et d’autres). Elle a édité le livre Literaturas
francófonas (Mergablum, Sevilla, 2002) et publié des articles dans des re-
vues telles que Études canadiennes / Canadian Studies, Expressions maghrébines,
LittéRéalité ou Thélème. Actuellement, elle se consacre aussi à la création
littéraire et vient de publier un recueil de nouvelles (Perlas australianas,
Alfar, Sevilla, 2009).
et contributrices 205

Alison Rice est Assistant Professor of Romance Languages and Litera-


tures au College à l’Université Notre Dame où elle enseigne les littéra-
tures francophones (XXe et XXIe siècles). Elle a fait ses études docto-
rales à l’Université de Californie, à Los Angeles. Ses domaines de re-
cherche : autobiographie, théorie critique, écriture féminine contempo-
raine, francophonie. Son livre Writing from the Maghreb (Lexington Books,
2006) examine les ouvrages d’Hélène Cixous, Assia Djebar et Abdelkébir
Khatibi. Alison Rice a publié de nombreux articles dans des revues an-
glophones et francophones (International Journal of Francophone Studies,
Women in French, etc) et a participé à des nombreux Colloques. Son essai
« The Improper Name: Ownership and Authorship in the Literary Pro-
duction of Assia Djebar » (Verlag Königshausen & Neumann) a reçu le
Prix « Florence Howe Award for Feminist Scholarship » (2002). Actuel-
lement elle travaille sur le projet « Métronomes : Women Writers in Pa-
ris », une série d’interviews filmés, où des femmes écrivains franco-
phones parlent de leur travail.

Antoine Sassine est professeur titulaire d’études francophones et de


cultures méditerranéennes à l’Université Mount Royal à Calgary. Il a oc-
cupé le poste de directeur du Département de Langues et de Cultures.
Membre de plusieurs associations professionnelles canadiennes et inter-
nationales, il a aussi publié des articles sur les auteurs québécois Louis
Fréchette, Gabrielle Roy, Saint-Denys Garneau, des écrivains et des
poètes français tels que Jean-Jacques Rousseau, Pierre Torreilles, et fran-
cophones comme Georges Schehadé, Amin Maalouf, Andrée Chedid,
Tahar Ben Jelloun, et Nadine Ltaif. Il a aussi publié des interviews avec
Amin Maalouf, Andrée Chedid et Nadine Ltaif ainsi qu’une étude socio-
logique sur les symboles de la dualité identitaire canadienne. Il a participé
à des colloques consacrés au rayonnement du français dans plusieurs
pays méditerranéens.

Cheryl Toman est professeure titulaire à Case Western Reserve Univer-


sity à Cleveland dans l’Ohio aux États-Unis. Elle est spécialiste en fran-
cophonie du monde arabe et africain. Son premier livre s’intitule Contem-
porary Matriarchies in Cameroonian Francophone Literature (Summa, 2008). Le
livre On Evelyne Accad: Essays in Literature, Feminism, and Cultural Studies
(Summa, 2007) a été publié sous sa direction. Elle a également publié de
nombreux articles dans des revues telles que Research in African Literatures,
The French Review, Arab Studies Quarterly, World Literature Today, Women in
French Studies, French Literature Series, Dalhousie French Studies et The Interna-
206 Contributeurs

tional Journal of the Humanities. Deux numéros sous sa direction viennent


de paraître : un sur la femme, la guerre, et le conflit dans Women’s Studies
International Forum et un autre sur la femme, l’engagement, et les arts pour
Al-Raida. Elle a traduit aussi le roman Rencontres essentielles, un roman de la
première romancière d’Afrique subsaharienne, Thérèse Kuoh-Moukoury
(MLA Texts and Translations Series, 2002). Aujourd’hui, elle est sur le
point de finir un livre sur les romancières gabonaises.

Ilaria Vitali est docteur en littérature française et comparée (Université


Sorbonne-Paris IV et Université de Bologne). Elle enseigne à l’Université
de Bourgogne. Elle est l’auteure de nombreuses études consacrées aux
littératures migrantes, postcoloniales et à l’écriture en exil. Elle a publié
plusieurs articles sur Salim Bachi, Vénus Khoury Ghata, Bessora, Rachid
Djaïdani, Mabrouck Rachedi et le Collectif « Qui fait la France ? » Elle a
aussi dirigé des ouvrages collectifs (avec A. Corio, Expatriées, exilées, no-
mades…, Olschki, 2010 ; avec C. Imbroscio, Les Manifestes littéraires au
tournant du XXIe siècle, Olschki, 2010). Elle a présenté des communica-
tions à des colloques internationaux en France, en Suisse, en Italie, en
Espagne, au Maroc, au Canada et aux États-Unis et elle a collaboré à de
nombreuses revues internationales. Elle s’intéresse à la littérature postco-
loniale et aux défis traductologiques qu’elle pose. Parmi les auteurs
qu’elle a traduits figurent Bessora, Rachid Djaïdani, Marie NDiaye, Sa-
muel Benchetrit, Shan Sa et Mabrouck Rachedi.
Table des matières

Écrire l’exil et la migrance à l’ère postcoloniale


Jean-Marc Moura et Vasiliki Lalagianni 5

Le harem méditerranéen : la femme écrivaine face à un espace


de rêve ou un espace d’exil culturel et personnel
Margarita Alfaro 21

Le bassin méditerranéen, espace d’errances topographiques et


de dérives énonciatives chez Andrée Chedid
Beatriz Mangada 35

De Beyrouth à Montréal, Abla Farhoud : la voix de l’exil et


de la solitude
Arzu Etensel Ildem 47

De l’errance géographique au nomadisme littéraire :


le cas de Vénus Khoury-Ghata
Ilaria Vitali 57

Navigations textuelles des femmes marocaines dans l’espace


méditerranéen : mémoires, mères, monde
Alison Rice 71

Écrire la guerre, la migration et l’exil : voix des femmes du Liban


et de Croatie
Cheryl Toman 85

Exil et mémoire traumatique dans les écrits de Mimika Kranaki


et d’Aline Apostolska
Vasiliki Lalagianni 97

Déchantement postcolonial et migrance dans les écrits de


Boualem Sansal
Elena-Brandusa Steiciuc 109
208

Le « mythe » de El Greco exilé dans la culture néohellénique.


Georges Fréris 117

L’exil et la quête du paradis dans l’œuvre de Georges Schehadé


Antoine Sassine 131

Trauma, identité nationale et discours post-colonial dans


Portes Closes de Costas Montis
Louisa Christodoulidou 149

Le discours postcolonial chez quelques écrivains maghrébins de


langue française : autour des libérations
Adelaida Porras Medrano 161

Dire le retour sans le dire tout en le disant : Nouvelle configuration


des motifs exiliques et d’expatriation
Odile Cazenave 173

De la critique et des lettres postcoloniales dans l’aire euro-


méditerranéenne. Désert de J.M.G. Le Clézio et L’Enfant de sable de
Tahar Ben Jelloun
Jean-Marc Moura 185

Contributeurs et contributrices 201