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Monsieur Teste

LETTRE D’UN AMI2 MON ami, me voici loin de vous. Nous


nous parlions, et je vous écris. C’est, si l’on veut, une chose bien étrange.
Vous allez voir que je suis dans une disposition à m’émer-veiller. Le retour
même à ce Paris, après une assez longue absence, m’est apparu sous
quelque espèce métaphysique. – Je ne parle pas seulement du retour
matériel, noir sacrifice d’une nuit au vacarme et aux saccades. Le corps
inerte et vivant s’abandonne aux corps morts et mouvants qui le
transportent. Le rapide a une idée fixe qui est la Ville. On est le captif de
son idéal, le jouet de sa fureur monotone. Il faut subir des millions de
coups frappés à la cantonade, et ces rythmes et ces ruptures de rythmes,
ces battements et gémissements mécaniques, – tout le tapage forcené de je
ne sais quelle fabrique de vitesse. On est ivre de fantômes qui tournent, de
visions versées au néant, de lumières arrachées. Le métal que forge la
marche dans l’ombre fait rêver que le Temps personnel et brutal attaque et
désagrège la dure et profonde distance. Surexcité, accablé de sévices, le
cerveau, de soi-même, et sans qu’il le sache, engendre nécessai-rement
toute une littérature moderne…

C’est une classification pro-fonde qui se transforme. À peine le départ


résolu, et bien avant que le corps ne s’y mette, l’idée seule que tout va
changer autour de nous intime à notre système caché une modification
mysté-rieuse. De sentir que l’on s’en va, toutes choses encore tangibles en
perdent presque aussitôt leur existence prochaine. Elles sont comme
frappées dans les puissances de leur présence, dont quelques-unes
s’évanouissent. Hier encore, vous étiez près de moi, et il y avait en moi
une secrète personne déjà toute dispo-sée à ne plus vous voir de
longtemps. Je ne vous retrouvais plus dans le temps rapproché, et
cependant je vous tenais la main.

Tout à coup je me sentis à Paris, quelques heures avant que d’y être. Je
reprenais sensiblement mes esprits parisiens qui s’étaient un peu dissipés
dans mes voyages. Ils s’étaient réduits à des souvenirs ; ils redevenaient
maintenant des valeurs vi-vantes et des sources que l’on doit utiliser à
chaque instant.
Le dur murmure du train prêtait à ma distraction imagée l’accom-
pagnement de la rumeur d’une ruche.

Et le train filait toujours, rejetant violemment peupliers, vaches, hangars et


toutes choses terrestres, comme s’il avait soif, comme s’il courait à la
pensée pure, ou vers quelque étoile à rejoindre. Quel but suprême peut
exiger un ravissement si brutal, et un renvoi si vif de paysages à tous les
diables ?

Adieu. Je n’en finirais plus si je voulais vous donner à lire tout ce qui vint
se colorer et me confondre dans les derniers ins-tants de mon voyage.
Adieu. J’oubliais de vous dire que je fus ti-ré de tout ceci par le pied d’un
dur Anglais qui m’écrasa le mien sans nulle peine, cependant que le train
noir et suant stoppait. Adieu.

Retour de Hollande

LE RETOUR DE HOLLANDE
Un voyage est une opération qui fait correspondre des villes à des heures. Mais le
plus beau du voyage et le plus philosophique est pour moi dans les intervalles de ces
pauses.
Je ne sais s’il existe de sincères amateurs du chemin de fer, des partisans du train
pour le train, et ne vois guère que les enfants qui sachent jouir comme il convient du
vacarme et de la puissance, de l’éternité et des surprises de la route. Les enfants sont
de grands maîtres en fait de plaisir absolu. Quant à moi, je me berce toujours, dès que
le bloc des wagons s’ébranle, d’une métaphysique naïve et mêlée de mythes.
*
Je quitte la Hollande… Tout à coup, il me semble que le Temps commence ; le Temps
se met en train ; le train se fait modèle du Temps, dont il prend la rigueur et assume
les pouvoirs. Il dévore toutes choses visibles, agite toutes choses mentales, attaque
brutalement de sa masse la figure du monde, envoie au diable buissons, maisons,
provinces ; couche les arbres, perce les arches, expédie les poteaux, rabat rudement
après soi toutes les lignes qu’il traverse, canaux, sillons, chemins ; il change les ponts
en tonnerres, les vaches en projectiles et la structure caillouteuse de sa voie en un
tapis de trajectoires …
*
Même les idées, toujours surprises, traînées comme étirées par le torrent des visions,
se modifient à la manière d’un son dont l’origine vole et s’éloigne.
Il m’arrive aisément que je ne me sente plus nulle part, et sois comme réduit à l’être
abstrait qui peut se dire en tous lieux qu’il pense, qu’il raisonne, qu’il dispose,
fonctionne et ordonne identiquement ; qu’il vit, et que rien d’essentiel n’est altéré ;
qu’il ne change donc point de place. Ne faudrait-il à ce pur logicien qui nous habite,
pour qu’il eût le sentiment du mouvement, qu’il observât des modifications bien
extraordinaires, des désordres inconcevables, et sans doute incompatibles avec la
raison ou la vie ?
C’est un grand miracle qu’il y ait en nous tant de mécanismes délicats assez
insensibles au transport.
Mais, au contraire, l’être total, l’âme réelle du voyageur de qui l’absence va finir,
quand chaque tour des roues le rapproche de sa maison, et qu’une boucle de sa vie va
se fermer, est la proie d’étranges effets de sa transition. Ce qu’elle quitte, ce qu’elle
éprouve dans l’instant, ce qu’elle prévoit et se prédit, se la disputent, se proposent et
s’échangent en elle-même. Elle oscille entre ses époques que la précision du départ
bien marqué, l’exactitude probable de l’arrivée séparent si nettement ; elle heurte au
hasard le regret, l’espérance, les craintes, et les perd et les retrouve dans ses
sensations. Son passé, son présent, son futur prochain sonnent en elle comme trois
cloches bien distinctes, dont toutes les combinaisons se réalisent, se répondent, se
brouillent et se composent curieusement. Jouant et reprenant sans fin tous
les thèmes de l’existence, un carillon d’événements — accomplis, — attendus, —
actuels, — accompagne le corps voyageur, habite une tête qui s’abandonne, l’amuse,
l’inquiète, emprunte les rythmes de la route, orchestre des rêves, égare, endort,
réveille son homme…

Que les lampes s’allument, et sur la vitre tout à coup se vient peindre un
fragment de visage. Un certain masque s’interpose, portrait d’homme qui
demeure lumineux et constant à la surface de cette fuite de plages sombres
et neigeuses.
Je m’apparais immobile et chaudement coloré sous le verre ; et si je m’approche un
peu de ce moi morcelé d’ombres qui me regarde, je l’éclipse, je m’abolis, je deviens
le chaos nocturne.

Les philosophes de tout temps ont goûté ces minimes expériences. Un prestige
fortuit, quelque effet simple et remarquable de dioptrique ou d’acoustique, un
incident singulier de leurs perceptions les induisent en rêveries qu’ils organisent à
loisir en méditation théorique. De l’éclairage d’une grotte, et des silhouettes qu’il
engendre, Platon tira sans trop de peine des conséquences admirables, et peut-être
funestes. Sa chambre noire naturelle nous a valu l’une des plus
célèbres transmutations de valeurs.
Le train freine et s’arrête aux abords de Paris. Il reprend doucement pour
le finale… Le trajet est une œuvre assez semblable à quelque symphonie. L’analogie
se poursuit jusque dans l’impatience des gens qui se couvrent, s’apprêtent, se lèvent,
gagnent les couloirs.

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