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Guillaume Durand

Des événements aux objets

La méthode de l’abstraction extensive

chez A. N. Whitehead

Préface de Michel Malherbe


I give the name ‘event’ to a spatio-temporal happening. An event does not in
any way imply rapid change ; the endurance of a block of marble is an event.
Nature presents itself to us as essentially a becoming, and any limited
portion of nature which preserves most completely such concreteness as
attaches to nature itself is also a becoming and is what I call an event. By
this I do not mean a bare portion of space-time. Such a concept is a further
abstraction. I mean a part of the becomingness of nature, coloured with all
the hues of its content.

Alfred North Whitehead, The Principle of Relativity, with


Applications to Physical Science, Cambridge, Cambridge University
Press, 1922, p. 21.
Remerciements

Je tiens à remercier particulièrement mon directeur de thèse, M. Michel


Malherbe, pour son soutien constant, son écoute, ses conseils et ses lectures
critiques, enfin, pour la liberté et la confiance qu’il m’a accordées.

Je remercie MM. Jean-Marie Breuvart, Jean Douchement, Jean-Claude


Dumoncel, Sébastien Gandon, Ivor Grattan-Guinness, François Schmitz et
Michel Weber pour leur disponibilité, leur soutien et leurs lectures.

Je n’oublie pas les rencontres et les nombreux échanges lors des


séminaires des Chromatiques Whiteheadiennes, dont l’apport est
inestimable. Les Séminaires du Département de Philosophie de l’Université
de Nantes auront aussi joué un grand rôle dans la conduite de mon travail.

Je remercie Danièle et Ingrid Durand, David Gatté, Denis Moreau, Franck


Robert et en particulier, Michel Sureau, pour leurs lectures et leurs
corrections attentives. Enfin, un grand merci à Patrick Van Dieren.

A mes Amis de « Philosophia » pour leur soutien et leur compréhension.

A tous mes proches,

A Cha.
Préface

Michel Malherbe

Toute science a sa métaphysique, disait d’Alembert, combattant la


mauvaise métaphysique, celle des essences et des systèmes. Il faut en effet
savoir par où l’on commence. Et l’on ne peut commencer que par la
science, c’est-à-dire par la nature ; mieux, l’on ne peut commencer que par
l’expérience. Et l’ordre est le suivant : de l’expérience immédiate aux
objets de la nature, en passant par tous les degrés ou les types d’abstraction,
et de là aux notions les plus spéculatives. Il faut avoir grimpé l’échelle
ascendante avant d’en redescendre, à des fins de système. D’où deux
conséquences : 1) on ne saurait rompre l’attache qui lie en quelque mesure
au donné perceptuel les objets de la science de la nature, la séparation du
monde commun et du monde de la science étant un scandale
philosophiquement inacceptable. 2) La philosophie de la nature doit
précéder la métaphysique spéculative ou l’ontologie.
L’œuvre de Whitehead suit un tel ordre : d’abord, des études de physique
et de mathématiques ; puis, pendant la période londonienne, l’élaboration
d’une philosophie de la nature ; enfin, tandis que le philosophe fait une
dernière carrière à Harvard, la construction d’une métaphysique spéculative
qui culmine dans la vaste synthèse de Procès et réalité. Une telle
périodisation a, certes, quelque chose de grossier, mais elle scande le
mouvement créatif de l’invention whiteheadienne et l’effort d’une
spéculation puissante qui, lourde du poids de la réalité, travaille à en
acquérir l’intelligence. Toute bonne spéculation, en effet, se garde de
commencer par les axiomes et le système : il lui faut d’abord pétrir comme
une pâte la réalité elle-même, afin d’en faire son aliment.
Guillaume Durand dans son ouvrage a eu aussi la sagesse de s’en tenir à
cet ordre, c’est-à-dire, de prendre pour objet cette philosophie de la nature
qui précède chez Whitehead la métaphysique spéculative, et d’y borner son
étude, sans rien emprunter aux analyses plus tardives de Procès et réalité.
On appréciera chez lui sa prudence : une prudence plus que nécessaire,
quand on sait avec quelle rapidité trop de commentaires s’installent dans
Procès et réalité et s’abandonnent alors à l’ivresse rhétorique d’un anti-
substantialisme qui est développé à bon compte. Patiemment, Guillaume
Durand aborde les trois œuvres majeures de la période londonienne :
l’Enquête sur les principes de la connaissance naturelle, le Concept de
nature et le Principe de relativité, afin d’en faire l’étude interne et
systématique. Whitehead emploie des outils : la nouvelle logique

5
PREFACE

mathématique, et il s’interroge sur des savoirs : la nouvelle physique. Le


commentaire doit donc passer par là, avant d’accéder aux catégories de
l’être.
Whitehead a toujours refusé la bifurcation, c’est-à-dire, de rendre compte
des objets de la science en oubliant le champ perceptif. Aussi, si le champ
perceptif est naturellement premier, faut-il expliquer comment les objets de
la science sont construits. Et si l’expérience prise radicalement n’est qu’un
flux d’événements, il faut examiner encore la façon dont les objets de la
perception commune sont constitués. La question générale est donc celle de
l’objet. Et, comme l’objet s’offre identique à lui-même et constitue un arrêt
dans le flux événementiel, la première tâche d’une philosophie de
l’événement est d’expliquer la présence dans le monde des objets de la
perception et de la connaissance. Evénements et objets ne sont pas de
même niveau ; et l’on n’a pas cette facilité que possèdent les philosophies
de la substance, de pouvoir mettre sur le même pied les substances et les
idées. Guillaume Durand détaille la solution apportée par Whitehead, une
solution dans son fond assez classique, celle de l’abstraction, même si la
méthode est originale ; une solution qui suppose aussi que l’on réussisse à
conjuguer et un empirisme radical qui s’en tient strictement aux
événements et à leurs relations spatio-temporelles, et une logique des
classes animant la méthode de l’abstraction extensive, laquelle méthode
repose sur l’équivalence entre des termes pourvus d’une identité (quelle
qu’elle soit) et des suites (routes d’approximation) ou des classes
abstractives – ce pour quoi il faut poser le principe fondamental de
convergence. Et l’ordre exige un premier travail sur les événements (sorte
de tranche de la nature composée de relata et de relations) un travail qui,
fort de la relation fondamentale d’extension, y discerne des rythmes ou des
configurations plastiques formant des classes abstractives, par le moyen de
la relation de K-égalité ; l’on dégage ensuite les éléments abstractifs, à
l’aide des relations d’égalité et de congruence ; de là surgissent les figures
sensibles et géométriques, qui sont les éléments-limites des séries
obtenues ; et de ces premiers objets abstraits, l’on obtient les différents
types d’objets, sensibles, perceptuels et scientifiques, en usant de la
méthode de l’abstraction extensive. Cette méthode, fort abstraite, n’a pas
pour tâche de développer le calcul logique, mais de fournir un modèle
physique à la philosophie de la nature. Et qu’on ne s’offusque pas de la
rencontre de l’empirisme et de la logique : ces deux partis font
ordinairement bon ménage.
Whitehead n’est pas Carnap. Son intention n’est pas de fournir une
construction logique du monde, mais une philosophie de la nature. Et de ce
fait, outre les problèmes logiques spécifiques au modèle proposé, les
questions « métaphysiques » abondent. A commencer par celle-ci que

6
PREFACE

Whitehead ne pouvait ignorer : si l’événement n’est pas lui-même un objet,


il est dépourvu d’identité ; mais pour qu’il soit, il faut lui accorder au
minimum l’unité. Or il est pris dans un flux, dans un continuum spatio-
temporel, c’est-à-dire, déjà dans un jeu de relations. Par où l’on retombe
sur le dilemme bradleyen de la relation et des relata. Mais, par ailleurs, sans
doute pour combattre l’idée ruineuse d’un pur flux qui serait lui-même une
sorte de substrat, Guillaume Durand insiste sur le fait que chez Whitehead
la duration (une coupe de la nature illimitée dans l’espace, limitée dans le
temps) n’est pas indivise, qu’elle est déjà une multiplicité, sous forme de
continuum, tissée de relata entrant dans des relations en très grand nombre,
et donc qu’il y a en cela de la distinction permettant une récognition
primitive. Cette récognition est corrélée à une attention sensible (sense-
awareness) qui est elle-même un événement, manière d’éviter de traiter
l’événement appréhendé sur un mode subjectif. Et les constantes de
l’externe qui s’appliquent à l’événement primitif aident à cela, puisqu’elles
permettent de différencier les entités ultimes et leurs relations et de les
traiter comme des unités. Toute la difficulté de l’appréhension se trouve là :
il y a une première abstraction ou extraction : discerner sur le continuum
des unités délimitées. Mais comment éviter un commentaire idéaliste ? Il
faudrait dire que ce discernement est lié à la saisie immédiate des relations
entre les unités. Mais peut-on saisir une relation autrement que par
l’intellect ? Et cela est vrai même pour la relation fondamentale d’extension
qui est le facteur de la différenciation des termes dans l’espace et dans le
temps. L’on est toujours déjà entré dans l’abstraction. Où est la différence
entre la méthode et la nature ?
Les rythmes. Dans l’immense travail de clarification opéré par Guillaume
Durand, la partie la plus aventureuse est, de son propre aveu, celle
consacrée aux rythmes, puisqu’il bâtit son interprétation sur des
suggestions de Whitehead. La fonction théorique des rythmes est claire : ce
sont des intermédiaires entre les événements (qui sont des unités) et les
objets (qui sont des identités). Il faut que des unités semblables s’agrègent
pour que l’on puisse dire que c’est le même objet qui se présente dans ces
divers événements. On pourrait traiter cela sur le mode de l’association ou
d’une genèse passive. Mais Whitehead le traite sur le mode de
l’approximation. La construction des classes abstractives est rythmique
(puisque l’identité est le résultat de cette construction et non son ressort) :
c’est une mise en phase des événements. C’est l’embryon de la créativité.
La chose peut être prise métaphysiquement. Il faut aussi la prendre
méthodiquement : l’on a la constitution de classes ou de séries convergeant
vers un élément-limite, de simplicité idéale (le caractère intrinsèque),
exprimant dans le simple la configuration complexe du tout (le caractère
extrinsèque), c’est-à-dire, la relation d’extension qui lie entre eux les

7
PREFACE

différents membres de la classe abstractive. L’élément idéal n’est que le


point de convergence facilitant la qualification de la série et ce faisant le
tout, puisque le tout n’a d’autre qualification que la modalité de la relation
d’extension qui le caractérise. Ainsi, le passage à l’objet est-il à la fois
rythme et règle d’approximation. Faut-il voir en cela une forme de
schématisme ? Quoi qu’il en soit, c’est parvenir à un résultat passablement
ambigu ou impur. Il est vrai qu’on pourrait dire que cette impureté est
caractéristique de toute philosophie de la nature, qui est inéluctablement un
mixte d’épistémologie et de métaphysique ou, plus précisément, une
épistémologie naturalisée dont les principes ne sauraient être développés
que sur un mode métaphysique. L’examen des moments suivants de
l’abstraction extensive pourrait confirmer ce sentiment.
Guillaume Durand est un lecteur attentif, un commentateur qui se veut
exact, un philosophe aussi, à l’image de son maître, Whitehead. Une bonne
étude est celle où l’on perçoit quelque chose de la respiration de la
philosophie traitée. Et comme, lorsqu’on respire bien, on se prend d’une
envie de marcher, le lecteur du présent ouvrage ne résistera sans doute pas
à son inclination, il parcourra un territoire semé d’obstacles, mais riche de
larges perspectives… métaphysiques.

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Glossaire

Pour les œuvres et articles de Whitehead non traduits en français, nous


proposons nos propres traductions. Les termes anglais dont le sens et la
traduction peuvent poser problème sont soulignés entre crochets dans le
texte cité et commentés le plus souvent en notes de bas de page pour les
plus importants.
Pour les œuvres dont existait déjà une traduction française, nous avons
repris ces traductions, en donnant la référence à l’édition anglaise et en
proposant, quand nous le jugions nécessaire, quelques modifications, là
encore, indiquées dans les notes.

Abstractive class……………………….………………………………………Classe abstractive


Abstractive element……………………………………………..……………..Elément abstractif
Abstractive set….…….………………………………………………………Ensemble abstractif
Actuality…………………...………………..………………………..…………………..Actualité
Adjectival particle………………………………………..…….……………...Particule adjective
Adjective, pseudo-adjective……………………..……………….……...Adjectif, pseudo-adjectif
Area……………...……………………….…………………..……………………………….Aire
Becoming…………………………..……………………………..………...……………..Devenir
Cogredience, cogredient…………………………………………..…….Cogrédience, cogrédient
Collinear…………..……………………………………………….…………………...Colinéaire
Concreteness..…………………………………………….…………………………...Concrétude
Conditioning event………………………..……………..…...…………Evénement conditionnant
Constants of Externality…………….…………………………….....…...Constantes de l’externe
Convergence, converge……...……..……………………………..………Convergence, converge
Convoyance……………..….………………………………..……………………….Convoyance
Corpuscle……….………………………………………..……………………………Corpuscule
Covering………………….…………………………………..…………………….Recouvrement
Creative advance………….………………………………………..…………..Avancée créatrice
Dissection…..………….……………………………………………………………….Dissection
Duration……….……………………..……………………………………...…Duration et Durée
Enclosure…………….………………………………………..…………………………Inclusion
Enjoyment………………………………………..………………………………..…...Jouissance
Event-particle……………………………………………………….……….Evénement-particule
Extending, extend over………..…………………………….………Recouvrement, s’étendre sur
Extensive abstraction……….…………………………………..…………..Abstraction extensive
Extensive continuum………….…………………………………..…………..Continuum extensif
Fact…………………..……………………………………………..………………………….Fait
Feeling……..………………………………………………………..……………………….Sentir
Flat……….………………………………………………………..…………………………..Plat
Historical route………….………………………………………..………………Route historique
Ingression, ingredient……………..……………………………..…………Ingression, ingrédient
Injonction, injoin………….……………………………………...………….Injonction, injoindre
Instant……………..……………………………..…………………………………………Instant
Instantaneous……………………………………..….…………………………………Instantané
Interpoint…………………………..………….………………………………………...Interpoint

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GLOSSAIRE

Intersection, intersect……………..………………….…………………..Intersection, intersecter


Kinematic route…….………………………………..………………………...Route cinématique
Level……………….………………………………..……………………………………….Level
Linear concept, punctual–………….………………………...Concept linéaire, concept ponctuel
Location………………..…………………………..…………………………………Localisation
Matrix…………..…………………………………………..……………………………...Matrice
Member……………………….…………………………..………………………………Membre
Moment…………………….……………………………..………………………………Moment
Momental…………..…………………………………………………………..…..…..Momentuel
Momentary………..…………………………..……………………………………….Momentané
Normality, normal……..………………………………………..……………...Normalité, normal
Null-tracks…….………………………………………………..……………………...Null tracks
(Linear) Objective real………….……………………………..…………..Réel objectif (linéaire)
Path………….……………………………………………………………………...……….Trajet
Pattern…………………………………..……………………………………..……Configuration
Perceptual Object………..………………………………………………..……...Objet perceptuel
Percipient Object……...…………………………………………….…………….Objet percevant
Percipient Event………….………………..………………………………..Evénement percevant
Place……….……………………………………………..…………………………………...Lieu
Plane……………..…………………………………..………………………………………..Plan
Process…..………………………………………………………………..………………...Procès
Overlapping, overlap……………..……………………….……Chevauchement, (se) chevaucher
Point-track………………………..……………………….…………………………...Point-track
Potentiality………………..………………………………………………..………….Potentialité
Principle of Aggregation…………..……………………………..………...Principe d’agrégation
Principle of convergence…………….………………………………….Principe de convergence
Principle of kinematic symmetry……………..……………......Principe de symétrie cinématique
Punct………………..………………………………………..………………………………Punct
Recognition, sense–, primary–……………..……………...…Récognition, – sensible, – primaire
Rect…………………………………..……………………..…………………………………Rect
Relatedness………………….……………………………..……………………….Relationnalité
Regularity, regular………………..……………………….………………….Régularité, régulier
Route……………………..…………………..…………….………………………………..Route
Route of approximation……………………..…………………..………...Route d’approximation
Sameness……………..…………………………………………..………………………..Mêmeté
Sense-awareness………….…………………………………………..……...…Attention sensible
Sense-object………..………………………………………………..……………...Objet sensible
Sense-presentation…………………………………………………..……..Présentation sensible
Sense-figure………………………..………………………………….…………..Figure sensible
Significance………………..………………………………………….……………….Signifiance
Situation………………..…………………………………………….…………………..Situation
Station………….……………………………………………………..……………………Station
Stream….……………………………………………………………..…………………..Courant
Thought-object of perception………………….……………………..Objet-pensée de perception
Time-system…………………………..……………………………….………..Système temporel
Time-less space………………………..………………………………..……...Espace intemporel
Ultimate Existents……………….……………………………………..……….Existants Ultimes
Vagrant…………………..……………………………………………..…………………...Errant
Nous avons conservé les termes latins utilisés par A. N. Whitehead :
terminus, termini ; relatum, relata, locus, loci, etc.

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Abréviations

Nous utilisons les références conventionnelles suivantes, standardisées


par la revue Process Studies :

UA A Treatise on Universal Algebra. With Applications


MCMW On Mathematical Concepts of the Material World
PM Principia Mathematica
IM An Introduction to Mathematics
TRE La théorie relationniste de l’espace
OT The Organisation of Thought
ASI The Anatomy of Some Scientific Ideas
PNK An Enquiry Concerning the Principles of Natural Knowledge
CN The Concept of Nature
R The Principle of Relativity
UC Uniformity and Contingency
SMW Science and the Modern World
RM Religion in the Making
PR Process and Reality
AE The Aims of Education and Other Essays
FR The Function of Reason
AI Adventure of Ideas
MT Modes of Thought
ESP Essays in Science and Philosophy

11
Introduction
INTRODUCT ION

D’Alfred North Whitehead, on ne retint longtemps, en France comme en


Angleterre, que la collaboration avec Bertrand Russell dans cette
magistrale tentative d’axiomatisation des mathématiques que sont les
Principia Mathematica1. Or, même dans ce cadre, cette collaboration fut
minimisée, à tel point que Bertrand Russell fut obligé de revenir plusieurs
fois sur le rôle fondamental joué par son ancien professeur de Cambridge2.
L’œuvre de Whitehead, mathématicien, physicien puis philosophe, est
pourtant aussi colossale, riche et diversifiée que celle de Descartes ou de
Leibniz, comprenant des écrits de physique3, de mathématiques, de logique
mathématique, de philosophie des sciences de la nature, d’histoire des
sciences et de la religion4, et enfin de métaphysique, dont Procès et Réalité5
reste la référence. Si Whitehead n’avait pas exigé que tous ses papiers
soient brûlés après sa mort, on aurait peut-être aussi conservé, entre autres,
les traces de ses cours d’esthétique, restés célèbres, ainsi que l’ensemble de
ses correspondances6.
On distingue7 trois périodes dans l’ensemble de son œuvre :
— Une première période, la plus logico-mathématique, dont les repères
principaux sont A Treatise on Universal Algebra (commencé en 1891 et
publié en 1898), écrit sous l’influence en particulier des Ausdehnungslehre
de Grassmann8, On Mathematical Concepts of the Material World
(présenté en 1905 devant la Royal Society de Londres et publié en 1906),
deux articles sur la géométrie : The Axioms of Projective Geometry (1906),
et The Axioms of Descriptive Geometry (1907) ; et bien sûr les trois
volumes des Principia Mathematica (1910-1913) qui l’occupèrent plus de
huit années9. Le mémoire de 1905, que Whitehead considérait lui-même,
aux dires de Victor Lowe, « comme l’un de ses meilleurs travaux »10,
préfigure – comme nous essayons de le montrer dans la première partie de
notre étude – les bases de la philosophie de la nature élaborée durant la
seconde période londonienne (1910-1924).
— Une seconde période, beaucoup plus courte mais très riche. Après un
premier livre qui a l’aspect d’un simple ouvrage de vulgarisation des
mathématiques11, An Introduction to Mathematics (1911), Whitehead se
tourne résolument vers la philosophie des sciences de la nature : des
premiers ouvrages et articles de transition et de préparation12 – La théorie
relationniste de l’espace (1916) et The Organisation of Thought (1917) –
aux trois œuvres majeures de la philosophie de la nature qu’est la trilogie :
An Enquiry Concerning The Principles of Natural Knowledge (1919), The
Concept of Nature (1920) et The Principle of Relativity (1922) 13.
— Enfin, en 1924, alors que Whitehead a soixante-trois ans et est proche
de la retraite, le département de philosophie de l’Université de Harvard lui

15
INTRODUCT ION

propose un poste de Professeur. C’est aux Etats-Unis que les écrits de


Whitehead se tournent résolument vers la métaphysique : Science and the
Modern World (1925), Religion in the Making (1926), Symbolism, Its
Meaning and Effect (1927), Process and Reality (1929), Adventure of Ideas
(1933), Modes of Thought (1938) et enfin, Essays in Science and
Philosophy (1947).
Cette étude est centrée sur la seconde période des écrits de Whitehead : la
philosophie naturelle ou philosophie de la nature14. Celle-ci ayant été
étudiée le plus souvent de manière rétroactive comme une simple
préparation inachevée des œuvres métaphysiques plus tardives, il nous a
semblé important de restituer aux œuvres de cette période à la fois leur
originalité et leur unité15. Au lieu de penser la philosophie de la nature via
la métaphysique ultérieure, c’est le chemin inverse que nous empruntons,
des premiers écrits « philosophiques », en particulier les Concepts
Mathématiques16, jusqu’au Principe de Relativité17. Si l’on suit les propres
commentaires de l’auteur, les trois œuvres majeures de la philosophie de la
nature se complètent et doivent être lues ensemble. Whitehead écrit ainsi
dans la préface de Concept de nature en avril 1920 :
Ce volume sur Le Concept de nature constitue un livre indissociable de mon
précédent ouvrage, Enquête sur les principes de la connaissance naturelle.
Chaque livre peut être lu séparément, mais ils se complètent l’un l’autre.
Pour une part, le présent livre remédie à des omissions du précédent ; pour
une autre, il parcourt le même terrain en l’exposant d’une autre manière.
D’un côté, la notation mathématique a été soigneusement évitée et on a tenu
pour établis les résultats des déductions mathématiques. Certaines
explications ont été amendées et d’autres placées dans un éclairage nouveau.
D’un autre côté, des points importants de l’ouvrage précédent ont été passés
sous silence là où je n’avais rien de neuf à dire. Au total, alors que l’ouvrage
antérieur se fondait principalement sur des idées directement tirées de la
physique mathématique, le présent livre se limite plus étroitement à certains
domaines de philosophie et de physique, et exclut les mathématiques. Les
deux ouvrages se rejoignent dans leurs approches de certaines particularités
de l’espace et du temps. Je n’ai pas le sentiment que mes vues aient changé
en rien. Elles ont reçu ici certains développements18.

A cette complémentarité particulière des deux premiers ouvrages de la


trilogie – l’Enquête pour le versant mathématique, Concept de nature pour
le versant plus philosophique – il faut ajouter celle du Principe de
relativité, où l’on trouve les applications physiques essentielles de la
philosophie de la nature. Dans ce dernier livre de la seconde période,
l’enjeu est l’exposition d’une « interprétation alternative à la théorie de la
relativité »19. La première partie de l’ouvrage reprend ainsi les principes de
l’Enquête et du Concept de Nature avec quelques changements notables

16
INTRODUCT ION

dans la terminologie ainsi que des précisions et des avancées concernant


certaines thèses des œuvres précédentes20. Les deux parties suivantes
exposent de manière très technique la déduction de la théorie
whiteheadienne de la relativité générale. En août 1924, dans la préface à la
seconde édition de l’Enquête, Whitehead écrit lui-même :
Depuis la publication de la première édition de ce livre en 1919, j’ai
également traité des divers sujets qui y sont contenus dans Le Concept de
nature et dans Le Principe de relativité. Dans un avenir prochain, j’espère
incarner le point de vue de ces volumes dans une étude métaphysique plus
complète21.

Les trois œuvres londoniennes forment une unité, mais une unité ouverte,
semble-t-il, tout entière tournée vers la véritable synthèse, conséquence
nécessaire mais recherchée dès la philosophie de la nature : la
métaphysique de Procès et Réalité. Beaucoup de commentateurs
soutiennent cette idée, au risque de perdre l’unité propre et particulière de
la philosophie de la nature22. Une toute autre lecture sera défendue :
1. Une lecture purement intrinsèque, qui exclura, selon les exigences de
Whitehead lui-même, toute interrogation ou irruption dans le champ
métaphysique :
La discussion sur la déduction des concepts scientifiques des éléments les
plus simples de notre connaissance perceptuelle nous amène immédiatement
à la théorie philosophique. Berkeley, Hume, Kant, Mill, Huxley, Bertrand
Russell et Bergson, parmi d’autres, ont initié et nourri des discussions
pertinentes. Mais cette enquête est touchée par un seul côté du débat
philosophique. Nous sommes concernés seulement par la Nature, c’est-à-
dire, par l’objet de la connaissance perceptuelle, et non par la synthèse du
sujet connaissant et du connu. Cette distinction est exactement celle qui
sépare la philosophie naturelle de la métaphysique23.

2. Une lecture systématique et structurale de la trilogie, avec pour pilier


fondamental du système, l’Enquête sur les principes de la connaissance
naturelle. Whitehead élabore un nouveau concept de nature, événementiel,
qui se base sur un unique type d’entités et de relations (les événements et la
relation d’extension), auquel il faut ajouter un ensemble d’hypothèses,
d’axiomes, de propositions et de déductions. L’ensemble forme ainsi un
système axiomatique cohérent, qui constitue l’une des lignes de force
essentielles de la trilogie. L’enjeu de ce nouveau concept, en alternative au
concept classique du monde matériel24, est de définir l’identité – qui prend
différentes formes et différents degrés d’abstraction selon les différents
types d’objets25 – à partir des événements et de leurs relations.

17
INTRODUCT ION

Evénements et objets
La philosophie whiteheadienne de la nature se présente comme une
philosophie de l’événement, qui conduit dans Procès et Réalité à une
métaphysique de l’événement : comme le dit Gilles Deleuze, « Il fallut
attendre longtemps, longtemps, pour que (…) cette espèce de cri retentisse
à nouveau : tout est événement »26. Tout est événement : un événement ne
se réduit pas aux seuls faits accidentels, dramatiques, et fugitifs du type : «
Un homme est écrasé dans une rue » ou « Il y a concert ce soir ». Mais la
grande Pyramide, l’Obélisque de Cléopâtre sur le quai de Charing Cross, la
persistance d’un bloc de marbre sont des événements, c’est-à-dire des
hypervolumes à quatre dimensions, des « durations »27, purement
singuliers, originaux, qui ne peuvent jamais revenir, et qui ne peuvent pas
non plus changer : le changement supposerait une permanence, une chose,
sujet ou substrat du changement ; un événement ne change pas, il passe,
c’est tout. L’événement n’est pas ce qui arrive à quelque chose, mais ce qui
advient dans l’expérience sensible et ce dans quoi on reconnaît des
caractères de récurrence et de permanence, ces caractères que Whitehead
nomme les objets. Whitehead semble d’abord inverser la relation
aristotélicienne entre la substance et l’accident : ce qui est premier, et en un
sens substance, c’est l’événement, et ce qui est dit revenir, perdurer est un
caractère reconnu dans les événements, un objet, « Tiens le voilà
encore ! », « Bonjour Théétète ! »28 :
S’il nous faut partout chercher la substance, je la trouverai quant à moi dans
les événements qui sont en un sens la substance ultime de la nature29.

Or, de même que les théories de la relativité, la théorie restreinte puis


générale, se caractérisent en fait par une recherche de l’invariance – dans la
relativité restreinte, la vitesse de la lumière – de même, une des figures
fondamentales de la philosophie whiteheadienne de la nature est la Théorie
des objets, définis comme les « éléments naturels qui ne passent point »30 :
Nous comparons des objets dans les événements chaque fois que nous
pouvons dire : « C’est encore là. » Les objets sont les éléments dans la
nature qui peuvent être encore31.

La philosophie de la nature, de l’Enquête au Principe de Relativité, est


animée par la recherche de ces éléments d’identité dans le passage de la
nature ou l’avancée créatrice : si tout est, de manière ultime, événement,
comment rendre compte ensuite du simple fait que nous différencions,
reconnaissons et identifions des éléments dans l’expérience sensible ou
dans la nature ? Cette nuance de couleur particulière (appelée « objet
sensible »), cet arbre (appelé « objet perceptuel »), ce chat que je reconnais

18
INTRODUCT ION

comme étant le même, hier et aujourd’hui (appelé « objet physique »), cette
molécule et cet électron (appelés « objet scientifique »). Ces différents
types d’objets doivent être pensés et articulés aux événements dans un
concept de nature cohérent et adéquat à l’expérience sensible. Le problème
général et fondamental de la philosophie de la nature est donc le suivant :
comment penser les objets et leur récognition au sein d’une philosophie de
l’événement ?32 Comment penser et exprimer ces entités dans leurs
relations aux événements et au passage de la nature ?
Les objets semblent, contrairement à l’enjeu moniste et logiciste soutenu
en 1905 dans les Concepts Mathématiques :
1. Contre le rasoir d’Occam, multiplier des entités non nécessaires. De
1905 à 1922, Whitehead cherche à remplacer la trinité matérialiste
classique des instants, des points et des particules de matière par un seul
type d’entités et de relations : dans les Concepts Mathématiques, les entités
linéaires ou « linear objective reals »33, puis, à partir de l’Enquête, les
événements et la relation homogène d’extension :
L’hypothèse fondamentale élaborée au cours de cette enquête est que les
faits ultimes de la nature, dans les termes desquels toute explication
physique et biologique doit être exprimée, sont des événements liés par
leurs relations spatio-temporelles, et que ces relations sont dans l’ensemble
réductibles à cette propriété qu’ont les événements de pouvoir contenir (ou
s’étendre sur) d'autres événements qui en sont des parties34.

2. Conduire à un dualisme ontologique entre des entités purement


singulières, originales et fugitives, et des entités fixes, immuables, voire
éternelles (à partir de 1925, dans La Science et le Monde Moderne35, puis
dans Procès et Réalité). L’ontologie whiteheadienne ne semble plus alors
qu’un pâle retour à un platonisme des plus naïfs, que Whitehead exclut
pourtant encore lui-même à la fin de sa vie36.

Une théorie de l’abstraction


Ce dualisme apparent entre les événements et les objets, au sein de la
philosophie de la nature, n’est quasiment jamais discuté ou interrogé par les
commentateurs. Pourtant – et c’est là encore un point rarement souligné –
les objets sont définis par Whitehead lui-même comme abstraits, eu égard à
l’expérience sensible ultime concrète, définie invariablement comme un
événement :
[…] le fait immédiat pour la conscience sensible est l’occurrence entière de
la nature. C’est la nature comme événement présent pour la conscience
sensible, et dont l’essence est de passer37.

19
INTRODUCT ION

Objets et événements ne sont donc pas pensés sur le même plan au sein de
la nature : les objets ne sont pas de simples données, mais sont de nature
dérivée et abstraite. Par conséquent, ils n’appartiennent pas à l’espace et au
temps au même titre que les événements :
Les événements (en un sens) sont l’espace et le temps, c’est-à-dire, l’espace
et le temps sont des abstractions des événements. Mais les objets sont
seulement de manière dérivée dans l’espace et le temps en raison de leurs
relations aux événements38.

Un article important, The Anatomy of Some Scientific Ideas39, prépare


sans ambiguïté ce terrain empiriste. Dans la lignée de Hume, les différents
types d’objets, différenciés par l’auteur selon leur degré d’abstraction
spécifique et leur mode de construction, sont tous définis – y compris les
couleurs particulières (les « objets sensibles » les plus simples) – comme
des objets complexes, construits à partir d’une expérience simple et
primitive : un flux perceptif. A ce donné, qui est de manière essentielle une
durée, nous appliquons instinctivement deux principes : le principe de
convergence – base fondamentale et concrète de la méthode de
l’abstraction extensive – et le principe d’agrégation40. Whitehead
développe une théorie empiriste de l’abstraction, dans laquelle le processus
abstractif entier se situe en deçà de la distinction véritable du sujet et de
l’objet. L’abstraction n’est pas intellectuelle mais instinctive et quasi
immédiate ; les objets sont abstraits mais ne requièrent pas de jugement ou
de synthèse intellectuelle41. On retrouve cette même problématique au cœur
de l’Enquête :
Si nous suivons la route de la dérivation de la connaissance de l’analyse
intellectuelle de l’expérience sensible, molécules et électrons sont la
dernière étape dans une série d’abstractions42.

Des objets sensibles aux objets scientifiques, la découverte des objets est
décrite comme une « ascension »43 vers l’abstrait, une recherche de la plus
haute simplicité dans les événements et dans les relations appréhendés dans
l’expérience première comme infiniment complexes. Là encore, le principe
de base est la mise entre parenthèses de l’esprit ou de toute forme
intellectuelle de synthèse. Au cœur de la théorie des objets, on trouve donc
une théorie de l’abstraction (liée à une théorie de la récognition), qui
s’enracine dans deux courants philosophiques – inséparables dans la
trilogie – l’ensemble formant un tout original et singulier :
1. Un empirisme radical ;
2. Le logicisme et la logique des classes, incarnés, de manière très
particulière, par la méthode de l’abstraction extensive.

20
INTRODUCT ION

1. L’enjeu fondamental qui traverse tous les écrits de Whitehead, de 1905


à 1922, est de montrer comment les concepts fondamentaux de la
géométrie – les points, les lignes, les surfaces – et de la physique (pré-
relativiste et relativiste) – l’espace, le temps, l’espace-temps, les particules
de matière, les électrons – sont des entités abstraites ou dérivées des
éléments les plus concrets de l’expérience sensible : à partir de 1919, les
événements. L’Enquête sur les principes de la connaissance naturelle fait
écho, de par son titre même, aux enquêtes des empiristes classiques,
conjuguant au sein d’une même formule l’Enquête sur l’entendement
humain de Hume et les Principes de la connaissance humaine de
Berkeley ; ce dernier étant placé en exergue de l’Enquête44 :
PHILONOUS. Je ne suis pas pour imposer n'importe quel sens à vos mots :
vous êtes libre de les expliquer comme il vous plaît. Seulement, je vous en
conjure, faites-moi comprendre quelque chose par eux. (The first Dialogue
between Hylas and Philonous)

L’Enquête vise à donner des principes concrets aux sciences de la nature,


c’est-à-dire un sens empirique aux principaux concepts et aux théories
scientifiques les plus abstraites, des lois de la dynamique newtonienne aux
équations du champ électromagnétique de Clerk Maxwell, jusqu’aux
principales équations des théories spéciales et générales de la relativité45.
L’enjeu de la philosophie de la nature, de l’Enquête au Principe de
Relativité, est une « réorganisation de la physique spéculative »46.
Réorganisation de la physique, et non pas simple rejet critique :
La divergence est purement une question d’interprétation. Nos mesures de
temps et d’espace peuvent dans la pratique aboutir à des combinaisons
élaborées des méthodes primaires de mesure qui sont expliquées dans ce
travail47.

On a adopté la méthode d’utilisation de la théorie des tenseurs propre à


Einstein, mais son application est mise en œuvre dans des applications
différentes et en partant de postulats différents. Ceux de ses résultats qui ont
été vérifiés par l’expérience, sont retrouvés aussi par mes méthodes. (…)
j’estime qu’il a enfermé le développement de sa brillante méthode
mathématique dans les bornes étroites d’une très douteuse philosophie48.

Exprimer les concepts scientifiques dans les termes des perceptions


immédiates49 – les événements et leurs relations d’extension – doit
permettre de dépasser les bifurcations modernes de la nature, entre la
nature perçue et la nature du scientifique50. A ce titre, la philosophie
naturelle constitue un empirisme radical, plaçant le second Whitehead dans
la lignée des empiristes anglo-saxons, et du fait de la place occupée par la

21
INTRODUCT ION

méthode de l’abstraction extensive, comme l’influence première et


fondamentale des travaux du premier Russell51, ou encore de Carnap52.
2. La réponse à ce défi empiriste – la théorie de l’abstraction déployée –
passe par la construction d’un modèle logico-mathématique, d’apparence
très abstraite et technique, appelé la méthode de l’abstraction extensive.
Une méthode hypothético-déductive, une axiomatique au cœur d’un
empirisme radical, dont la nature devient ambiguë, de par l’abstraction et la
technicité du modèle, reconnues d’ailleurs par l’auteur lui-même. La
méthode s’est exposée aux critiques les plus sévères : les critiques et
suggestions de T. De Laguna53, les commentaires et critiques de B. Russell
dans Notre Connaissance du Monde extérieur et dans la préface à La
Géométrie dans le Monde sensible54 de J. Nicod, lequel propose aussi une
lecture particulière de la méthode et surtout une succession de défenses, de
critiques et de réponses aux critiques dont les principaux acteurs sont C.D
Broad, V. Lenzen (auquel répond A. E. Murphy), N. Lawrence, A.
Grünbaum (auquel répond W. Mays), E. Nagel, puis V. Lowe55 ; il faut
ajouter les commentaires de L. S. Stebbing56, puis plus récemment de J.
Vuillemin57.
L’ancêtre de la méthode est en particulier la théorie des points
d’intersection développée dans les Concepts Mathématiques58 : les points,
définis alors comme des entités complexes, sont exprimés dans les termes
des entités simples et ultimes du monde matériel, des classes de lignes
droites, infinies, qui se croisent. La thèse logiciste des Principia
Mathematica, alors en cours d’élaboration, est appliquée pour la première
fois aux concepts physiques du monde matériel59. On trouve la première
ébauche véritable de la méthode dans La théorie relationniste de l’espace60,
appliquée encore seulement de manière abstraite à de purs volumes
spatiaux en relation d’inclusion. La forme complète et véritablement
empiriste de la méthode, appliquée aux événements, est exposée dans
l’Enquête, puis reprise et complétée dans Concept de nature. Enfin, une
partie entière de Procès et Réalité61 sera consacrée à la méthode, mais
remaniée, du fait même du contexte métaphysique, et rebaptisée la
connexion extensive, suite aux suggestions critiques de Théodore de
Laguna. En quoi consiste précisément la méthode ?
Le modèle mathématique de la méthode est la théorie des coupures de
Dedekind62, qui consiste à définir un nombre irrationnel par la série des
nombres rationnels qui l’approchent comme une limite. On considère cette
série particulière comme logiquement équivalente à cette limite qu’elle
définit de manière univoque63. Il faut souligner aussi l’analogie entre la
définition par B. Russell – dans les Principles of Mathematics64 – du
nombre cardinal comme ensemble de classes et la construction

22
INTRODUCT ION

whiteheadienne du point dans La théorie relationniste de l’espace. Dans les


deux cas, l’enjeu est d’éviter toute inférence métaphysique : tant que le
nombre cardinal est inféré à partir des collections, au lieu d’être construit
en termes de collections, il demeure une entité métaphysique douteuse. On
évite l’inférence en définissant le nombre cardinal comme la classe de
toutes les collections également nombreuses. La méthode whiteheadienne
consiste de la même manière à définir le point euclidien dans les seuls
termes de classes de volumes convergents, soit des « classes géométriques
inclusion-sérielles »65, « égales » et sans tangence : un point est défini par
une classe spécifique de volumes et les rapports entre les points sont définis
par les rapports entre les classes de volumes. Le point euclidien est une
entité inférée dont on peut faire l’économie : la « géométrie des
volumes »66 a pour unique terme des classes de volumes et pour relations
des relations entre volumes ; « Aucune autre entité n’est nécessaire »67
souligne Whitehead dans la théorie relationniste. Or, le problème est bien
plus complexe dans la philosophie de la nature68 : les outils de base de la
méthode – les événements et la relation d’extension – ainsi que les entités
construites les plus abstraites, sont ancrés dans l’expérience la plus
concrète.
A partir de 1917, dans L’Anatomie, mais surtout dans l’Enquête et
Concept de Nature, la méthode de l’abstraction extensive n’est plus un
simple algorithme, purement conceptuel, mais elle s’enracine au cœur de
l’expérience sensible. Elle repose ainsi sur une procédure instinctive et
immédiate – le principe naturel de convergence – pilier fondamental de la
théorie whiteheadienne de l’abstraction :
La procédure approximative de la vie ordinaire est de chercher la simplicité
de relations parmi les événements par la considération d'événements
suffisamment limités en extension, à la fois quant à l'espace et quant au
temps ; les événements sont alors « assez petits ». La procédure de la
méthode de l’abstraction extensive consiste à formuler la loi par laquelle
l'approximation est réalisée et peut être indéfiniment continuée. La série
complète est alors définie et nous avons une route d'approximation69.

Un tel procédé réunit autant les lois de la physique classique – exprimées


par des équations différentielles – que l’expérience commune. Ce que
Whitehead désigne comme la « loi de tendance vers la simplicité par
diminution de l’extension »70 :
Si A et B sont deux événements, et A′ une partie de A, et B′ une partie de B,
alors, à beaucoup d’égards, les relations entre les parties, A′ et B′, seront
plus simples que les relations entre A et B. Tel est le principe qui préside à
toute tentative d’observation exacte71.

23
INTRODUCT ION

C’est cette convergence naturelle de la perception qui nous conduit, selon


différentes routes d’approximation, aux entités fondamentales de la
géométrie et des sciences de la nature.

Fig. 1 : Classe abstractive

En exprimant le point P par exemple (fig. 1), en termes de classe


d’événements convergents – représentés ci-dessus de manière inadéquate
en deux dimensions par une série de carrés concentriques – le point-
événement (ou événement-particule) perd sa nature d’entité simple et
indépendante, atomique, pour devenir une entité complexe, fonction
d’entités interdépendantes et relatives à un « sujet » percevant, lui-même
désigné à partir de l’Enquête comme un événement72. L’objet géométrique
qu’est le point est alors exprimé dans les termes de l’expérience sensible
comme une classe d’événements ou classe abstractive ; considéré en lui-
même et isolément, il n’est qu’une entité « idéale »73 de la pensée. Or – et
c’est sans doute là un des points les plus complexes – l’idéalité d’un tel
concept ne renvoie pas à « rien » dans la nature perçue ; l’idéalité vient du
fait que le concept de point a perdu dans la pensée son caractère essentiel
de relata, caractère que la méthode de l’abstraction extensive est
précisément chargée de lui redonner :
Ainsi un électron est abstrait parce que vous ne pouvez effacer la structure
totale des événements et retenir cependant l’électron dans l’existence. De la
même façon, le rictus du chat est abstrait ; et la molécule est réellement dans
l’événement au même sens où le rictus est réellement sur la face du chat74.

[…] les abstractions de la science sont des entités qui sont réellement dans
la nature, bien qu’elles n’aient pas de signification si on les isole de la
nature75.

Dans la philosophie de la nature, une entité abstraite n’est pas une entité
purement fictive ou purement intellectuelle. Ceci vaut à la fois pour les
entités à la base du concept – les événements et la relation d’extension (les
événements ne sont pas non plus de simples données sensibles ; ils
supposent une appréhension, une saisie, liée à un événement percevant) – et

24
INTRODUCT ION

les entités construites au moyen de la méthode : les entités dites « idéales »


comme les moments, les événements-particules, les points…etc. Pour
toutes ces entités, des plus concrètes aux plus abstraites, Whitehead ne
cesse de rejeter le terme de « fiction commode » :
Foin de ces machineries compliquées d’une nature conceptuelle, faite
d’affirmations sur des choses qui n’existent pas en vue de communiquer des
vérités relatives à des choses qui existent. Je soutiens la position évidente
selon laquelle les lois scientifiques, si elles sont vraies, sont des énoncés
portant sur des entités dont nous prenons connaissance comme étant dans la
nature […] Ainsi les molécules et les électrons de la théorie scientifique,
dans la mesure où la science a correctement formulé ses lois, sont tous des
facteurs qu’on doit trouver dans la nature76.

La philosophie de la nature, via la méthode de l’abstraction extensive,


propose alors une échelle, une hiérarchie continue, des entités les plus
concrètes aux entités les plus abstraites, du flux ultime aux événements
finis, jusqu’aux points euclidiens. Les critiques par exemple de N.
Lawrence concernant le double statut paradoxal (conceptuel et réaliste77)
des entités construites au moyen de la méthode reposent sur une
incompréhension fondamentale : la méthode de l’abstraction extensive ne
conduit pas à l’économie pure et simple des entités inférées, mais à la fois à
leur économie et à l’affirmation de leur existence. Deux projets
« directement contradictoires »78, souligne Jules Vuillemin. Or, ce sont
pourtant ces deux points de vue qu’il faut tenir ensemble : la simple
économie des entités abstraites ou idéales serait synonyme de bifurcation –
en faisant des concepts scientifiques de pures fictions – et l’affirmation de
l’existence de telles entités isolées et indépendantes conduirait elle aussi à
la bifurcation, en demeurant inadéquate à notre expérience. En exprimant
les entités idéales de la géométrie et de la physique dans les termes des
événements, on ne renonce ni à l’existence de ces données, ni à l’économie
d’entités abstraites. L’enjeu est de ré-exprimer ces entités dans leur
signification concrète de relata.
Cet enjeu d’articulation et de sémantique nouvelle est au cœur de la
théorie des objets : Whitehead semble là encore soutenir en même temps
leur statut d’entités abstraites et d’éléments naturels. De la même manière,
la méthode de l’abstraction extensive doit nous permettre de comprendre et
d’exprimer ces éléments de récurrence et de permanence – les objets – au
moyen des événements. En considérant les objets indépendamment des
événements, on opère la même abstraction que pour les entités
géométriques. Là encore, nous allons jusqu’à les poser comme premiers
ontologiquement, c’est-à-dire comme substrats des événements :

25
INTRODUCT ION

L’entité a été séparée du facteur qui est le terminus de la conscience


sensible. Elle est devenue le substrat de ce facteur, et le facteur s’est dégradé
en attribut de l’entité. […] Ainsi ce qui est seulement une procédure de la
pensée, […], a été transformé en un caractère fondamental de la nature79.

L’enjeu de la méthode est de ré-exprimer dans les termes les plus proches
de l’expérience – c’est-à-dire événementiels et relationnels – ces différents
types d’entités abstraites.

Le concept événementiel de nature


Cette lecture de la philosophie whiteheadienne de la nature repose sur
deux principes fondamentaux :
1. La méthode de l’abstraction extensive, souvent laissée de côté par les
commentateurs80, ou encore réduite à un simple algorithme81, occupe une
place centrale : cœur de la théorie de l’abstraction, elle est essentielle pour
comprendre la récognition des objets et leur nature ;
2. Les différents types d’objets sont abstraits des événements, au moyen
d’un véritable procès abstractif dont le moteur essentiel est le principe
naturel de convergence. Ce principe guide toute expérience et constitue la
base concrète de la méthode de l’abstraction extensive82.
De l’Enquête au Principe de Relativité, l’élaboration d’un concept
événementiel de nature constitue alors l’une des principales lignes de force
de la recherche whiteheadienne. L’enjeu fondamental de ce nouveau
concept est de montrer comment l’identité – qui prend différentes formes et
différents degrés d’abstraction selon les différents types d’objets – est
abstraite des événements et de leurs relations ; plus encore, de définir
l’identité, grâce à la méthode, dans les termes des événements. La
construction d’un tel concept comprend alors au moins cinq étapes
essentielles, des éléments les plus concrets aux entités les plus abstraites,
liées aux principales étapes de la méthode de l’abstraction extensive, et qui
correspondent aux principales parties de notre étude :

Fig. 2 : Des événements aux objets

26
INTRODUCT ION

Les notions et étapes fondamentales de ce procès abstractif – dont nous


distinguerons par la suite différents modes relatifs aux différents types
d’objets – sont les événements (I), les rythmes (II), les relations d’égalité et
de congruence reconnues immédiatement entre les événements (lesquelles
assurent les transitions entre les étapes II-III et III-IV), les éléments
abstractifs (III), puis les différents types de figures (IV), sensibles, puis
géométriques, dont Whitehead soutient dans l’Enquête qu’elles sont « la
fondation de notre connaissance naturelle » 83 ; enfin, l’ultime étape : les
trois types d’objets principaux de la philosophie de la nature (V).
Du plus concret au plus abstrait, les différentes étapes de la méthode de
l’abstraction extensive sont au cœur de ce processus : les événements liés
par la relation d’extension – point de départ ou axiomatique de la méthode
(I) ; la définition des classes abstractives (II), puis des éléments abstractifs
(III) ; la convergence des séries, rendue possible par les relations de
congruence et d’égalité entre les classes, d’où sont abstraits les éléments-
limites de ces séries : les figures sensibles et géométriques, premiers types
d’objets abstraits des événements dans l’Enquête (IV) ; enfin, abstraits eux-
mêmes de ces différentes figures, les objets sensibles, perceptuels et
scientifiques (V)84.
De manière générale, le procès abstractif se présente de la manière
suivante : (I) le fait immédiat de l’expérience sensible est un événement,
une duration, ou encore, un « tout complet de nature »85 ; c’est toute la
nature qui passe, pendant une certaine durée. Cette tranche concrète de
nature n’est pas un pur passage indivis mais comporte au contraire une
infinité complexe de relata et de relations, des événements finis86 liés par la
relation générale et fondamentale d’extension. (II) Ce flux ultime montre
de lui-même87 une structure et des formes, appelées dans l’Enquête :
« rythmes »88. C’est là pour nous l’une des notions clés du concept
événementiel de nature, qui permet de penser et de fonder véritablement
différentes sortes d’identité, au moyen des seuls événements et de leurs
relations. Les rythmes ne sont pas des formes fixes, ni transcendantes, mais
des formes particulières qui se font dans et par le flux, indissociables de ce
flux et par-là-même totalement dépendantes de ce flux. Un rythme, dans la
lignée du « ρυθµος » des atomistes grecs, est une configuration particulière
que prend le mouvant, une manière de fluer :
[…] un type unique d’élément naturel, ni un pur événement, ni un pur objet
[…] 89

De ces premières formes ou configurations spatio-temporelles, produites


par le passage de la nature, et en elles-mêmes toujours singulières90, seront
abstraites – au moyen de la méthode – des formes plus stables : les
différents types de figures, dont il faudra là encore distinguer différents

27
INTRODUCT ION

degrés d’abstraction, des plus concrètes, les éléments abstractifs (III), aux
plus abstraites, les figures sensibles et géométriques, posées comme
récurrentes et permanentes91 (IV). Ce procès abstractif, des rythmes aux
figures, est permis par des analogies92 reconnues immédiatement dans
l’expérience, ou plus précisément, par des relations sensibles de
congruence et d’égalité entre les propriétés extensives des événements.
Enfin, au terme de cette série d’abstractions, seront abstraits les trois types
principaux d’objets : les objets sensibles, abstraits des figures sensibles ; les
objets perceptuels et physiques, abstraits des figures géométriques et des
ensembles de figures géométriques, et les objets scientifiques, comme les
électrons, abstraits des éléments abstractifs du cœur de la méthode (V).
Une telle construction n’est pas sans rappeler le mythe platonicien du
Timée – référence fondamentale dans la cosmologie de Procès et Réalité –
mais dans la philosophie de la nature, elle est encore limitée à la
constitution des objets dans l’expérience :
Je dois répéter que dans ces conférences le caractère ultime de la réalité
n’est pas notre affaire. Il est tout à fait possible que dans la vraie philosophie
de la réalité il y ait seulement des substances et des attributs (…) Je ne crois
pas que tel soit le cas ; mais polémiquer là-dessus n’est pas maintenant mon
affaire93.

L’objet de la philosophie naturelle, ne cesse de répéter Whitehead, la


nature, est ce dont nous avons l’expérience dans la perception,
indépendamment du sujet ou de l’esprit percevant, qui appartient seulement
à la nature en tant qu’événement percevant, autrement dit, comme simple
point de vue perceptif. L’esprit, ou ce que Whitehead nomme dans
l’Enquête, « l’objet percevant », sont exclus provisoirement, ou plutôt, dans
un geste proche du geste husserlien, mis entre parenthèses :
Notre pensée de la nature est homogène quand nous y pensons sans penser à
la pensée ou à la conscience sensible, et notre pensée de la nature est
hétérogène quand nous y pensons en pensant conjointement soit à la pensée,
soit à la conscience sensible, soit aux deux. (…) Je m’occupe exclusivement
des généralisations de très large portée qui peuvent être faites touchant ce
qui est connu de nous comme étant ce que la conscience sensible livre
directement94.

Faire intervenir l’esprit ou la conscience sensible pour expliquer les


entités naturelles et leurs relations serait l’aveu d’un échec pur et simple,
dont le plus cuisant est sans aucun doute, selon Whitehead, la critique
kantienne. Il s’agit d’affirmer au contraire un mode de pensée pré-
kantien95, et par-là-même de refuser toute bifurcation de la nature.
L’abstraction ou la « diversification de la nature »96 fait appel à une

28
INTRODUCT ION

subjectivité minimale, l’événement percevant, dont la relation première à la


nature est nommée sense-awareness et que nous traduirons et
comprendrons – dans ce contexte – par attention sensible : le fait immédiat
de l’expérience sensible montre de lui-même des contrastes et des relations
que l’attention sensible, au moyen du principe naturel de convergence,
vient seulement préciser et simplifier. La tâche la plus difficile est d’éviter,
dans les différentes étapes de ce procès abstractif, toute discontinuité ou
saut qui entraînerait à nouveau la bifurcation moderne de la nature, entre la
nature sensible et la nature du scientifique, et en particulier, entre les
rythmes, les figures et les objets de la perception ordinaire. Dans la
philosophie whiteheadienne de la nature, c’est le passage de la nature qui
doit conduire de lui-même aux entités les plus abstraites. C’est ce passage,
auquel l’événement percevant participe au même titre que les autres
événements, qui est abstractif.

Structure de l’étude
La première partie de notre étude est historique et fondatrice : nous
revenons en effet sur les écrits précurseurs de la philosophie de la nature –
les Concepts Mathématiques, la théorie relationniste et L’Anatomie – en
montrant comment l’empirisme et le logicisme s’articulent progressivement
dans une théorie de l’abstraction extensive, fondamentale dans la
philosophie de la nature de la seconde période.
Les quatre parties suivantes tentent la construction progressive et
méthodique d’un concept événementiel de nature cohérent et adéquat. On y
trouve deux mouvements :
1. Un mouvement général, qui correspond aux différentes étapes du
procès abstractif proposées ci-dessus :
(i) Partie II : les événements ou durations (chap. I & II), et l’axiomatique
de la méthode de l’abstraction extensive (chap. III) ;
(ii) Partie III : les rythmes (chap. I)97 ;
(iii) Partie IV : les éléments abstractifs (chap. I) et les relations d’égalité
et de congruence (chap. I & II) ;
(iv) Partie V : Les objets.
2. Un second mouvement, inhérent au premier, lequel correspond à la
réalisation de la méthode hypothético-déductive proposée dès le mémoire
de 1905 :
(i) Définition des événements dans les termes de la relation fondamentale
d’extension ;
(ii) Déduction des différentes propriétés des événements.

29
INTRODUCT ION

Ces deux étapes correspondent en particulier au chapitre II de la partie II


de notre étude, intitulée : « Les Constantes de l’Externe ».
(iii) L’axiomatique de la relation d’extension répartie en deux étapes : soit
le chapitre III de la partie II puis le chapitre I de la partie IV ;
(iv) Relations d’égalité et de congruence, dont est abstraite l’identité : soit
le chapitre II de la partie IV et la dernière partie, qui en découle.
Le procès abstractif doit éviter toute bifurcation de la nature : aucune
addition psychique, aucun saut ou rupture, des événements aux objets, ne
seront tolérés. La tâche est double. D’abord, s’assurer que la méthode, ses
principes et ses outils sont bien ancrés dans l’expérience ; répondre par
exemple aux critiques de V. Lenzen qui soutient :
En fait, la méthode de l’abstraction extensive est purement formelle et
n'entre jamais en contact avec la réalité physique. Attendu que les
ensembles abstractifs sont définis par des postulats, ils sont tout aussi
abstraits que les points d'une géométrie abstraite98.

Ensuite, interroger le statut et la nature des entités-limites de ce procès


que sont les objets, tous deux problématiques. Quel degré d’identité le
concept événementiel permet-il d’atteindre sans poser ou admettre, telles
de pures et simples hypothèses métaphysiques, des entités comme les
objets éternels ? De quelle nature et de quelle utilité sont les objets dans un
tel concept ? L’enjeu fondamental de notre étude est d’exprimer l’identité,
la répétition, la permanence, la potentialité (voire, à partir de La Science et
le Monde Moderne, l’éternité) au moyen des seuls événements et de leurs
relations. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’exclure les objets au nom
d’une pure philosophie de l’événement, mais d’en proposer une nouvelle
expression, non plus substantialiste et matérialiste, mais événementielle, en
dépassant ainsi le simple dualisme au profit de véritables unités
primordiales : les Evénements et les Rythmes99. La méthode de
l’abstraction extensive constitue alors le cœur et le moteur de cet enjeu
ultime.

Notes
1
(avec Bertrand Russell) Principia Mathematica, Cambridge, Cambridge
University Press, 1910 (vol. I), 1912 (vol. II), 1913 (vol. III).
Seconde édition : 1925, 1927 et 1927.
2
B. Russell précise la nature de leur collaboration dans un article de 1948 :
“Whitehead and Principia Mathematica”, in Mind, vol. LVII,

30
INTRODUCT ION

N°226, April, 1948, p. 137 et 138. Il écrit lui-même : « Our


collaboration was always completely harmonious. Whitehead was
more patient and accurate and careful than I was, and saved me
often from a hasty and superficial treatment of difficulties that I
found uninteresting. I, on the other hand, sometimes thought his
treatment needlessly complicated, and found ways of simplifying
his drafts. Neither of us alone could have written the book (…) ».
Ibid., p. 138. Voir aussi du même auteur : My Philosophical
Development, London, George Allen & Unwin, 1959, qui
comprend deux chapitres (chap. VII & VIII) sur les Principia.
3
Sa « Fellowship dissertation » (1885), aujourd’hui perdue, portait sur la
théorie de l’électromagnétisme de Clerk Maxwell. Sur ce point
précis, voir Wolfe Mays, “The relevance of “On Mathematical
Concepts of the Material World” to Whitehead’s Philosophy”, in
The Relevance of Whitehead, Philosophical Essays in
Commemoration of the Centenary of the Birth of Alfred North
Whitehead, edited by Ivor Leclerc, London, George Allen & Unwin
LTD New-York : Humanities press INC, 1961, I, p. 235, qui le tient
de Bertrand Russell (voir My Philosophical Development, p. 43 : «
This book [Clerk Maxwell’s] had been the subject of Whitehead’s
Fellowship dissertation »).
4
Religion in the Making. Lowell Lectures, 1926, The Macmillan Company,
New York, 1926, trad. fr. par Ph. Devaux, Le Devenir de la
religion, Paris, Aubier, Éditions Montaigne, 1939.
5
Process and Reality, An Essay in Cosmology. Gifford Lectures,
University of Edinburgh, 1927-1928, Macmillan, New York, 1929.
Corrected Edition. Edited by David Ray Griffin and Donald W.
Sherburne, New York and London, The Free Press. A division of
Macmillan Publishing Co., Inc. and Collier Macmillan Publishers,
1978. Traduction française par D. Charles, M. Elie, M. Fuchs, J-L.
Gautero, D. Janicaud, R. Sasso et A. Villant, Procès et réalité.
Essai de cosmologie, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de
philosophie », 1995. Nous citons la traduction française (qui
indique la pagination de l’édition corrigée de Free Press). Nous
ajoutons entre crochets les références à la première édition originale
de 1929.
6
Une partie de celle-ci est conservée dans les Archives Russell,
MacMaster University. Naturellement, seules les lettres reçues de
Whitehead par Russell sont disponibles.

31
INTRODUCT ION

7
L’usage veut, depuis Rudolf Metz (Die philosophischen Strömungen der
Gegenwart in Grossbritannien, F. Meiner, Leibzig, 1935), que la
première période se termine à Londres en 1913 (date de la parution
du vol. III des Principia), séparant ainsi les écrits « logico-
mathématiques » de la philosophie de la nature : 1914 (date de
l’article exposé par Whitehead à Paris à un Congrès de Logique
Mathématique et publié en 1916, La théorie relationniste de
l’espace) – 1923. Voir l’une des études remarquables de Victor
Lowe, « The Development of Whitehead’s Philosophy », in The
Philosophy of Alfred North Whitehead. Whitehead’s Autobiography
19 Critical Essays The Philosopher’s Summary Whitehead’s
Bibliography, Paul Arthur Schlipp (ed.), New York, Tudor
Publishing Company, The Library of Living Philosophers III, 1941,
Second edition, 1951, pp. 15-124 (cité ensuite Schilpp). Et du
même auteur : Understanding Whitehead, Baltimore, Maryland,
The Johns Hopkins University Press, 1962. Une telle séparation
reste naturellement arbitraire : L’Introduction aux Mathématiques
(1911) est déjà une transition vers la philosophie de la nature, sans
parler des bases de la philosophie de la nature, voire de la
cosmologie, élaborées dès 1905. Nous adoptons un découpage
historico-géographique, mais aussi thématique : Cambridge,
Londres, puis Harvard. PM appartenant à la première période de par
les huit années consacrées à ce travail avant leur publication, IM
faisant partie de la seconde période.
8
Voir Schilpp, p. 9 : « Also Sir William Rowan Hamilton’s Quaternions of
1853, and a premilinary paper in 1844, and Boole’s Symbolic Logic
of 1859, were almost equally influential on my thoughts. My whole
subsequent work on Mathematical Logic is derived from these
sources. » Voir à ce sujet l’article d’Ivor Grattan-Guinness,
“Algebras, Projective Geometry, Mathematical Logic, and
Constructing the World : Intersections in the Philosophy of
Mathematics of A. N. Whitehead”, in Historia Mathematica, 29,
2002, pp. 427-462.
9
Entre 1898 et 1903, Whitehead travaille sur un second volume du Traité.
En 1903, Russell publie The Principles of Mathematics, qui
constituait lui aussi un premier volume : « We then discovered that
our projected second volumes were pratically on identical topics, so
we coalesced to produce a joint work. We hoped that a short period
of one year or so would complete the job. » Schilpp, p. 10.

32
INTRODUCT ION

10
Victor Lowe, in Schilpp, p. 34, et Understanding Whitehead, p. 157 : «
Conversation with the present author, December 2, 1936. »
11
Ce qui n’est pas le cas. Nous revenons sur certains chapitres de ce livre –
en particulier, le chapitre XII intitulé : « Periodicity in Nature » –
dans la partie III de notre étude.
12
V. Lowe distingue ainsi deux périodes : « Pre-Speculative
Epistemology » (1914-1917) et « The Philosophy of Natural
Science » (1918-1924). Voir Schilpp, pp. 52-88.
13
A ces écrits principaux, il faut ajouter une série d’articles publiés dans la
même période : (Untitled contribution to) Symposium : Time, Space
and Material : are they, and if so in what sense, the ultimate data of
science ?, Proc. of the Aristotelian Soc., Suppl. vol. 2, « Problems
of Science and Philosophy », 1919, pp. 44-108; “Einstein’s Theory
: An Alternative suggestion”, The Times Educational Supplement,
12 February 1920, p. 83 ; “Discussion : the Idealistic Interpretation
of Einstein’s Theory”, Proc. of the Aristotelian Soc., N.S., vol.
XXII, 1921-1922, pp. 123-138 ; “The Philosophical Aspects of the
Principle of Relativity”, Proc. of the Aristotelian Soc., N.S., vol.
XXII, 1922, pp. 215-223 ; “Uniformity and Contingency”, Proc. of
the Aristotelian Soc., N.S., vol. XXIII, 1922-1923, pp. 1-18
(republié dans Essays in Science and Philosophy, New York, The
Philosophical Library, Inc., 1947., part. II, pp. 132-148);
“Symposium : The Problem of Simultaneity : is there a paradox in
the Principle of Relativity in regard to the relation of time measured
to time lived ?”, Proc. of the Aristotelian Soc., suppl. vol. 3, 1923,
“Relativity, Logic, and Mysticism”, pp. 15-41.
14
Whitehead utilise indifféremment les expressions suivantes : philosophy
of science, philosophy of natural science, natural philosophy et
philosophy of nature. La « philosophie naturelle » désignait au
XVIIe et au XVIIIe siècle l’ensemble des sciences de la nature, et
plus particulièrement la physique. Mais ce terme a été
progressivement abandonné (dès le XIXe en France, au début du
XXe siècle en Angleterre) et remplacé par le terme de « physique ».
Quant à l’expression « philosophy of nature », elle renvoie
traditionnellement aux approches qualitatives et intuitives de la
nature, aux spéculations métaphysiques de Leibniz, Berkeley,
Fichte, Schelling, Hegel, et Bergson. L’enjeu, dans les trois œuvres
de la trilogie, n’est pas uniquement une « philosophie naturelle »
dans son sens premier, et la réflexion de Whitehead porte davantage
sur la nature que sur les sciences. Si le terme général de

33
INTRODUCT ION

« philosophie de la nature » peut convenir, c’est en gardant à


l’esprit que Whitehead exclut de cette « philosophie » les approches
métaphysiques de ses prédécesseurs ou contemporains : voir An
Enquiry Concerning the Principles of Natural Knowledge,
Cambridge University Press, Cambridge, 1919, Second edition,
Cambridge University Press, 1925, préface, p. vii ( Nous citons la
seconde édition).
15
Si comme l’exige l’auteur, nous lisons ensemble les trois œuvres de la
trilogie, Concept de Nature nous apparaît comme la plus
métaphysique, en particulier, nous le verrons, concernant la relation
d’ingression. Ce qui n’est pas le cas de PNK, et à moindre mesure
de R.
16
“On Mathematical Concepts of the Material World”, Philosophical
Transactions, Royal Society of London, série A, vol. 205, 1906, pp.
465-525, 1906.
17
The Principle of Relativity, with Applications to Physical Science,
Cambridge, Cambridge University Press, 1922.
18
The Concept of Nature (Tarner Lectures, 1919), Cambridge University
Press, 1920, trad. fr. par Jean Douchement, Le Concept de Nature,
Vrin, 1998, préface, p. 26 [vi-vii]. Les numéros des pages entre
crochets correspondent à l’édition anglaise Cambridge University
Press, 1971.
19
R, préface, p. v.
20
En particulier, la distinction essentielle des deux types de connaissance :
la connaissance par adjectif et la connaissance par relation. Voir R,
I, II, pp. 17-19.
21
PNK, p. ix.
22
C’est là par exemple la lecture de Jean Wahl, « La philosophie
spéculative de Whitehead », in Vers le concret. Études d’histoire de
la philosophie contemporaine, Paris, Vrin, 1932, pp. 127-221. On
peut lire aussi sous la plume de G. Hélal que la philosophie des
sciences « est animée au plus profond d’elle-même d’un souffle
métaphysique qui n’est rien d’autre que le désir de vision globale et
absolue de la réalité. » La philosophie comme panphysique : La
philosophie des sciences d’A. N. Whitehead, Montréal, Bellarmin,
1979, p. 49. De manière générale, ce sont les premières lectures
francaises de Whitehead qui semblent le plus minimiser, voire
effacer les différences entre la philosophie de la nature et la
métaphysique whiteheadiennes. G. Deleuze n’échappe pas à cette

34
INTRODUCT ION

critique, en particulier dans ses interprétations leibniziennes de la


méthode de l’abstraction extensive.
23
PNK, préface, p. vii.
24
Dans la continuité du mémoire de 1905. Voir infra, part. I, chap. I.
25
La présente étude suit l’ordre des raisons et non l’ordre génétique des
oeuvres : par exemple, dans l’Enquête, un premier chapitre
d’introduction aux différents types d’objets (part. II, chap. VII)
précède la méthode de l’abstraction extensive ainsi que la théorie de
la congruence (part. III). Ceci a pour effet un traitement
indépendant et simplement dualiste des événements et des objets.
Whitehead le souligne lui-même dans ses notes : « Part II should be
read in connection with Part IV at the end of the book. » PNK, Note
II, p. 203. Sur ce point, l’ordre du Concept de nature est plus
rigoureux.
26
Gilles Deleuze, « L’événement. Whitehead », cours du 10 mars 1987 à
l’Université Vincennes-St Denis. Disponible sur le site « Web
Deleuze » du réseau Internet, « Les cours de Gilles Deleuze »,
« Leibniz ». Les deux premiers cris sont selon G. Deleuze celui des
stoïciens et celui de Leibniz.
27
On emploiera le terme de « duration » et non simplement de « durée »
pour définir une tranche concrète de nature, à la fois spatiale et
temporelle. C’est là un des points importants de divergence avec
Bergson : la pure durée bergsonienne est aux yeux de Whitehead
une abstraction, dérivée de ces durations plus concrètes, par
l’application de la méthode de l’abstraction extensive.
28
Mais la relation des événements et des objets ne consiste pas simplement
en une inversion – sans doute alors énigmatique – de la relation
dyadique de sujet à prédicat : celle-ci est critiquée et remplacée par
une relation polyadique beaucoup plus complexe, appelée dans
PNK « situation », cas particulier dans CN de la relation générale
d’ « ingression ».
29
CN, p. 45 [19].
30
Ibid., p. 143 [143].
31
Ibid., p. 143 et 144 [144].
32
Le problème n’est donc pas de penser les événements ou de les définir.
Ceux-ci sont définis une fois pour toutes et on ne peut rien en dire
de plus. L’enjeu, dans un concept qui prend pour entités ultimes les
événements, est de penser l’identité. Voir aussi PR, p. 71 [30] :

35
INTRODUCT ION

« Ce que la philosophie se propose d’expliquer est souvent mal


compris. Son propos est d’expliquer l’émergence des choses les
plus abstraites à partir des plus concrètes. C’est une erreur totale
que de demander comment un fait particulier concret peut être bâti
à partir des universaux. La réponse est : « D’aucune manière ». La
vraie question philosophique est : comment un fait concret peut-il
manifester des entités abstraites de lui-même, auxquelles cependant
il participe par sa propre nature ? ». De même, dans Aventures
d’Idées, l’enjeu est de « comprendre comment peuvent surgir des
êtres civilisés ». Adventures of Ideas, New York, The Macmillan
Company, 1933, trad. fr. par J-M. Breuvart et A. Parmentier,
Aventures d’idées, Paris, Les Editions du Cerf, « Passage » , 1993,
préface, p. 41.
33
Voir MCMW, III, (i), p. 482.
34
PNK, 1.5, p. 4.
35
Science and the Modern World, Lowell Lectures, 1925, New York, The
Macmillan Company, 1925, trad. fr. par Paul Couturiau, La Science
et le Monde Moderne, Monaco, Éditions du Rocher, « L’Esprit et la
Matière », 1994.
36
Voir la conférence essentielle de 1941 intitulée “Immortality” et publiée
dans Schlipp, pp. 682-700. Nous utilisons le texte reproduit dans
Essays in Science and Philosophy, pp. 77-96. Les « Idées » y
joueront le même rôle que les « rythmes » dans PNK.
37
CN, p. 42 [14]. Voir encore ibid. : «Ainsi le fait ultime pour la
conscience sensible est un événement. »
38
PNK, 15.2, p. 63. Il sera montré par la suite que les objets n’ont pas de
parties – dans le sens de la relation d’extension – et qu’ils ne
peuvent pas non plus être dits les causes des événements. Seuls les
événements ont des parties et sont les causes d’autres événements.
39
Article publié pour la première fois en 1917 dans The Organisation of
Thought, Educational and Scientific, London, Williams & Norgate,
1917 ; republié dans The Aims of Education and other Essays,
London, Williams & Norgate, 1929 ; nous utilisons l’édition : New
York, The New American Library, A Mentor Book, 1953.
40
Pour les définitions de ces deux principes, voir ASI, p. 130 et 131.
41
Ce que Whitehead définit dans PNK et CN comme la récognition
primaire ou sensible des objets. Voir par exemple PNK, 22.2, p. 82
et CN, p. 143.

36
INTRODUCT ION

42
PNK, 61.9, p. 188. Nous rejoignons donc ce que suggère R. Palter,
malheureusement sans le développer ni le justifier. Voir R. Palter,
op. cit., p. 162 : « (…) for Whitehead both sense-objects and
scientific objects are abstract when compared with events, the
maximally concrete natural elements, both in the order of acquiring
knowledge and in the order of causation. »
43
Voir PNK, 61.3, p. 186 et 61.9, p. 188.
44
Voir aussi PNK, 3 sq., pp. 8-12.
45
On trouve une importante exposition de ces théories dans les chapitres II
et III de la première partie. Les principaux concepts y sont exposés
brièvement, de manière purement technique, mais non encore
véritablement discutés. Par exemple, le concept de point-
événement : « The ideally simple event is one indefinitely restricted
both in spatial and in temporal extension, namely the instantaneous
point. We will use the term ‘event-particle’ in the sense of
‘instantaneous point-event’. The exact meaning of the ideal
restriction in extension of an event-particle will be investigated in
part. III ; here we will assume that the concept has a determinate
signification. » PNK, 8.1, p. 33. La fondation empirique de ces
concepts concerne les parties suivantes : la partie II ( « The Data of
Science »), et la partie III (« The Method of extensive
Abstraction »). Mais la première partie n’en est pas moins cruciale :
le chapitre I (« Meaning ») pose les enjeux fondamentaux de la
philosophie naturelle, et les chapitres II (« The foundations of
Dynamical Physics ») et III (« Scientific Relativity ») exposent ce
qu’il convient de fonder empiriquement ou de réorganiser. Enfin, le
chapitre IV (« Congruence ») introduit déjà les critiques
whiteheadiennes fondamentales de la relativité concernant la
simultanéité et la mesure.
46
CN, préface, p. 27 [vii-viii]. Jules Vuillemin souligne avec justesse :
« (…) si une théorie, satisfaisante du point de vue du physicien, ne
l’est pas du point de vue du philosophe des sciences, le point de vue
du philosophe devra prévaloir. » La logique et le monde sensible.
Etude sur les théories contemporaines de l’abstraction, Paris,
Flammarion, « Nouvelle bibliothèque scientifique », 1971, I, chap.
III, § 13, p. 63.
47
PNK, préface, vi.
48
CN, préface, p. 26 et 27 [vii]. Les bases de la philosophie naturelle sont
définies ici comme des postulats. Sur les rapprochements de PNK,

37
INTRODUCT ION

CN à MCMW, voir les développements de la partie suivante,


chapitre I.
49
Voir par exemple PNK, 10.7, p. 45 et 46 : « This is not an interpretation
of what we mean by space and time. What we mean are physical
facts expressible in terms of immediate perceptions; and it is
incumbent on us to produce the perceptions of those facts as the
meanings of our terms. »
50
La bifurcation de la nature désigne pour les Anglo-saxons et pour
Whitehead, le dualisme, en particulier cartésien, entre la substance
étendue et la substance pensante, qui conduit, soit à la réduction de
la substance mentale à la substance matérielle (Hobbes), soit à la
réduction de la substance matérielle à la substance mentale
(Leibniz). Mais il sera question plus précisément ici de la seconde
forme de bifurcation, liée à la première : en effet, le dualisme
cartésien conduit au problème du rapport entre la nature sentie et la
nature conçue par le scientifique, la nature dite « apparente » et la
nature dite « causale ». Dans le chapitre II de CN, la bifurcation
prend trois formes différentes : la première est issue du schème de
pensée substantialiste, dont le premier responsable est Aristote,
mais qui naît au XVIIe siècle avec la distinction des qualités
primaires et secondaires. Whitehead la nomme « la théorie des
additions psychiques ». La seconde concerne les conceptions
absolues et relatives de l’espace et du temps, conduisant toutes les
deux à la bifurcation de la nature. La troisième, comme l’indique
Georges Hélal, renvoie à la « théorie conceptualiste ou
conventionnaliste de la science ». Voir La philosophie comme
panphysique, chap. V, pp. 223-243. Dans PNK et CN, la critique est
centrée sur la nature de l’espace et du temps, dérivés des
événements, laquelle permet de dépasser la bifurcation.
51
En particulier dans Our Knowledge of the External World as a Field for
Scientific Method in Philosophy. Delivered as Lowell Lectures in
Boston, in March and April 1914, Chicago, The Open Court
Publishing Co., 1914. Traduction française par Ph. Devaux avec
une préface de M. Barzin, La méthode scientifique en philosophie,
Paris, Vrin, « Bibliothèque de philosophie contemporaine
étrangère », 1929. Réedition : Paris, Petite bibliothèque Payot,
1971 ; et dans Analysis of Matter, London, G. Allen & Unwin,
1927. Traduction française et préface de Ph. Devaux, L’Analyse de
la Matière, Paris, Editions Payot, « Bibliothèque Scientifique »,
1965.

38
INTRODUCT ION

52
Rudolph Carnap, Der Logische Aufbau der Welt, Im Weltkreis-Verlag,
Berlin, 1928. Sur l’influence et le rapprochement de ces trois
auteurs, voir l’étude excellente de J. Vuillemin, op. cit., qui désigne
Whitehead comme celui qui est « à l’origine de toute la théorie
contemporaine de l’abstraction. » Introduction, p. 6.
53
Theodore De Laguna, “Extensive Abstraction : A suggestion”, The
Philosophical Review, vol. XXX, 1921, pp. 216-218 et “The nature
of Space”, Journal of Philosophy, vol. 19, 15 july, 1922, pp. 393-
407 et 421-440.
54
Jean Nicod, La Géométrie dans le monde sensible, Paris, F. Alcan, 1924,
Paris, PUF, « Bibliothèque de Philosophie contemporaine », 1962.
55
Charlie D. Broad, “Critical Notices The Principles of Natural
Knowledge”, Mind, vol. 29, 1920, pp. 216-231 et Scientific
Thought, London, Routledge & Kegan, Ltd., 1923, Littlefield,
Adams &Co, Paterson, 1959 (voir en particulier la partie I, chap. I);
Victor F. Lenzen, “Scientific Ideas and Experience”, University of
California Publications in Philosophy, vol. VIII, 1926, pp. 175-
189; Arthur E. Murphy, “Ideas and Nature”, University of
California Publications in Philosophy, vol. VIII, 1926, pp. 193-213
; Nathaniel Lawrence, “Whitehead’s Method of Extensive
Abstraction”, Philosophy of Science, April 1950, vol. 17, N°2, pp.
142-163 et Whitehead’s Philosophical Development. A Critical
History of the Background of Process and Reality, University of
California Press, Berkeley and Los Angeles, 1956, part. I, chap. VI
; Adolf Grünbaum, “Whitehead’s Method of Extensive
Abstraction”, British Journal for the Philosophy of Science, 4,
1953, pp. 215-226 ; Wolfe Mays, The Philosophy of Whitehead,
London-New York, Allen and Unwin-The MacMillan Company,
The Muirhead Library of Philosophy, 1959, chap. VII, pp. 109-118
; Ernest Nagel, Sovereign Reason, New York, The free Press, 1954,
p. 41 et 42 ; Victor Lowe, Understanding Whitehead, part. I, chap.
III, sect. III, pp. 71-84, reprise développée de “Whitehead’s
Philosophy of Science”, in Whitehead and the Modern World,
Boston, Beacon Press, 1950, pp. 3-24. Ajoutons les remarques
critiques du Pr. Ducasse lors du Symposium in Honor of The
Seventieth Birthday of Alfred North Whitehead (dinner on February
the fourteenth, 1931, at the Harvard Club in Boston), Cambridge,
Mass., Harvard University Press, 1932, reproduit par UMI, Books
on Demand, Michigan, USA, pp. 7-10.

39
INTRODUCT ION

56
Susan L. Stebbing, A Modern Introduction to Logic, London, Methuen &
Co., Ltd., 1930, 5è éd., 1946, part. III, chap. XXIII.
57
La logique et le monde sensible, part. I, chap. III.
58
Sans doute les premières origines sont à chercher dans les livres III et IV
de A Treatise on Universal Algebra. With Applications, Cambridge,
Cambridge University Press, 1898. Pour une synthèse
particulièrement claire de cet ouvrage, voir en particulier l’article
de L. Couturat, « L’Algèbre Universelle de M. Whitehead », Revue
de Métaphysique et de Morale, vol. VIII, 1900, pp. 323-362.
59
Whitehead aurait dit, selon Victor Lowe, que TRE, PNK, CN, et R,
étaient des écrits préliminaires à la composition du quatrième
volume des Principia qui devait porter sur la géométrie, et que
Whitehead continua à travailler aux Etats-Unis, mais qu’il
abandonna : voir Victor Lowe, Understanding Whitehead, p. 177.
Comme il le sera montré, la place de la géométrie est fondamentale
dans le concept événementiel de nature.
60
« La théorie relationniste de l’espace », Revue de Métaphysique et de
Morale, v. 23, pp. 423-454, Mai 1916.
61
PR, part. IV : «La Théorie de l’extension ».
62
Voir à ce sujet l’article de C. I. Lewis, “The Categories of Natural
Knowledge”, in Schilpp, pp. 738-740. Et le commentaire de Jules
Vuillemin dans La logique et le monde sensible, p. 65 : « Elle est,
dans l’ordre de l’Analyse, l’analogue exact de ce qu’est le Principe
d’Abstraction en Algèbre. »
63
Jules Vuillemin montre que Whitehead se réfère plus à l’interprétation
russellienne de Dedekind des Principles, qu’à Dedekind lui-même.
Voir Bertrand Russell, Principles of mathematics, chap. XXXIV, §
265 sq., cité par Jules Vuillemin, op. cit., I, III,§ 15, p. 74. Voir
aussi L’Analyse de la Matière, p. 291 : « Bien que la méthode des
coupures de Dedekind fût familière, personne ne pensait à dire : un
irrationnel est une coupure de Dedekind ou du moins sa portion
inférieure. Cependant cette définition résout toutes les difficultés. »
64
Bertrand Russell, The Principles of Mathematics, Cambridge,
Cambridge University Press, 1903. Réimpression avec une nouvelle
introduction : London, G. Allen & Unwin, 1937. Nous utilisons
l’édition suivante : New York, Norton & Company, Inc., N249.
65
TRE, p. 444.
66
Jean Nicod, op. cit., part. I, chap. IV.

40
INTRODUCT ION

67
TRE, p. 450.
68
Serait-ce alors l’une des raisons de la fameuse discorde de 1917 entre
Whitehead et Russell ? Ce dernier n’aurait-il pas compris les
véritables enjeux de la méthode de l’abstraction extensive dans la
philosophie de la nature ?
69
PNK, 18.3, p. 76.
70
CN, p. 92 [79]. Whitehead donne lui-même la référence à ASI, pp. 146
sq. (édition de 1917). Ces paragraphes correspondent à l’étude du
« principe de convergence ». Voir Infra, part. I, chap. III, A.
71
CN, p. 92 et 93 [79].
72
Appelé « événement percevant ».
73
Voir PNK, 37.2, p. 121 : « An event-particle is the route of
approximation to an atomic event, which is an ideal satisfied by no
actual event. »
74
CN, p. 166 [171].
75
Ibid., p. 168 [173].
76
Ibid., p. 66 [45-46]. Dans cette continuité, la théorie whiteheadienne de
la congruence est soutenue dans le chapitre VI contre le
conventionnalisme de Poincaré.
77
Voir Nathaniel Lawrence, “Whitehead’s Method of Extensive
Abstraction”, p. 142 et 143 : « The point of the criticism is to
exhibit two strands of thought in Whitehead’s development of his
method, which in their given form are incompatible. (…) The two
strands of thought we shall call “conceptualistic” and “realistic”.
(…) By “conceptualistic” is meant that type of thought which
emphasized the constructual role of mind in the knowledge of
nature. By “realistic” is meant that type of thought which
emphasized the dependence of the knowledge of nature upon extra-
mental factors. »
78
La logique et le monde sensible, I, III, § 17, p. 88.
79
CN, p. 43 [16].
80
Isabelle Stengers choisit par exemple de l’exclure de sa lecture, dans
Penser avec Whitehead. Une libre et sauvage création de concepts,
Paris, Seuil, « L’Ordre Philosophique », 2002, part. I, p. 70.
81
Telle est la réponse centrale de W. Mays aux critiques de ses
prédécesseurs : les outils de la méthode n’étant que de simples
hypothèses purement abstraites, la plupart des critiques tombent

41
INTRODUCT ION

d’elles-mêmes. Voir par exemple W. Mays, The Philosophy of


Whitehead, p. 114 : « (…) if the method is merely a technique for
translating certain series of convergent volumes into points, the
circularity criticism is not of moment, since this is a character of
any axiom system. The postulate of ‘continuity of inclusion’,
which determines that each event in the series covers and is covered
by other events, would also require no justification, as the notion of
an infinite series is taken over with the rest of modern mathematics
(…) »
82
Nous distinguons ces deux points car si la place centrale de la méthode a
pu être reconnue par certains, elle ne l’a pas été en ce qui concerne
la récognition des différentes sortes d’objets dans la nature. La
méthode est au mieux réduite au problème logique et
épistémologique de l’articulation des concepts scientifiques à
l’expérience sensible. Et c’est uniquement dans cette perspective
que sont posés, dans l’histoire de la critique de la méthode, les deux
problèmes suivants : 1) Le problème général du statut de la
méthode : est-elle un véritable modèle empiriste – Whitehead
tenterait d’exprimer les principaux concepts scientifiques dans les
termes des données sensibles immédiates (C’est là l’hypothèse de
départ que partagent les lectures critiques de C. D. Broad, V.
Lenzen, N. Lawrence et d’A. Grünbaum, commettant ainsi de
sérieuses erreurs de lecture, quant à la nature de ces données) – ou
un modèle mathématique abstrait, un algorithme ? Ou encore,
troisième voie possible, une axiomatique reconnue par l’auteur
comme idéale, mais dont les fondations constitueraient une
tentative d’approche vers le concret ? C’est par exemple la lecture
que propose J. Nicod, mais aussi à certains égards, V. Lowe. 2) Du
statut accordé à la méthode découle une série de problèmes
particuliers, plus ou moins complexes, exposés et repris par les
différents commentateurs : admettre des classes d’événements
« convergents vers des points » ne présuppose-t-il pas l’idée de
point ? Des événements infiniment grands ou infiniment petits
peuvent-ils faire l’objet de l’expérience sensible ? Pouvons-nous
avoir l’expérience d’une infinité d’événements ? L’attribution de
limites exactes aux événements : (i) ne dépasse-t-elle pas ce dont
nous avons l’expérience ? (ii) ne présuppose-t-elle pas ce qu’il
s’agit de dériver, soit le point ou la ligne ? Les entités-limites des
classes abstractives – comme les moments ou les points – sont-elles
idéales ou appartiennent-elles à la nature ? Les classes abstractives

42
INTRODUCT ION

permettent-elles de remplacer rigoureusement et avec la même


précision les points et leurs relations ? De manière générale, nous
rejoignons V. Lowe (dans Understanding Whitehead, p. 73) pour
soutenir que la méthode n’est pas seulement une pièce des
mathématiques pures : les axiomes ne sont pas de simples fonctions
propositionnelles dont le sens concret serait sans importance. Les
axiomes de la méthode sont des propositions sur les événements,
définis par l’auteur comme les éléments les plus concrets de
l’expérience sensible.
83
PNK, 62.6, p. 192.
84
Une telle construction repose sur les relations que nous proposons entre,
d’une part, les classes, les éléments abstractifs et les rythmes, et
d’autre part, les éléments-limites des éléments abstractifs et les
figures sensibles et géométriques. De tels rapprochements seront
naturellement justifiés dans la suite de notre étude.
85
PNK, 16.1, p. 68.
86
Nous distinguerons les événements finis concrets, dont les limites dans
l’expérience sont seulement vagues et confuses, des événements
finis plus abstraits, c’est-à-dire définis avec exactitude dans
l’espace-temps. L’enjeu est de montrer que la méthode de
l’abstraction extensive repose sur ces événements plus concrets. La
bifurcation sera ainsi évitée.
87
C’est là l’enjeu de notre troisième partie intitulée : « Rythmes et
Figures ».
88
Voir PNK, pp. 195-200. Une notion qui n’apparaît pas explicitement
dans CN et R. Mais premièrement, du fait de la synthèse des trois
œuvres demandée par l’auteur lui-même, il n’est pas incohérent que
cette notion-clé puisse n’apparaître qu’une seule fois.
Deuxièmement, elle n’est pas totalement absente de CN mais elle
est reprise plusieurs fois, de manière seulement allusive, par le
terme de « danse ». Troisièmement, elle n’est pas absente des écrits
métaphysiques, bien au contraire : dans SMW, on la trouve liée à la
notion d’organisme, de quanta et de vibration ; elle apparaît
explicitement dans PR (voir par exemple p. 154 et 155 [120-121])
et enfin dans l’article “Immortality”, à travers la notion d’Idée non
transcendante, ni pur objet éternel, ni pure entité actuelle, mais les
deux ensembles formant une unité ( voir “Immortality”, in ESP, VI,
pp. 80-83).

43
INTRODUCT ION

89
PNK, 64.8, p. 199. C’est là aussi le statut – non dénué d’ambiguïté – des
classes et des éléments abstractifs.
90
Dans la philosophie de la nature, la périodicité et la répétition sont
toujours des abstractions.
91
Les figures sensibles et géométriques sont posées, à la différence des
rythmes, comme unes, permanentes, existantes à un instant donné et
récurrentes : ce sont des objets.
92
Au sens grec d’ « analogia » : proportion mathématique.
93
CN, p. 149 [150-151].
94
Ibid., p. 34 [5]. Whitehead envisagera cependant, comme il a été rappelé,
la position de l’entité qui perçoit, à travers le concept d’événement
percevant.
95
Nous reprenons la formule de PR qui est applicable ici : voir PR,
préface, p. 38 [vi] : « (…) il m’est apparu que la philosophie de
l’organisme était, somme toute, un retour à des modes de pensée
pré-kantiens. »
96
PNK, 13 sq., p. 59 et 60. Sur cette notion difficile de diversification, voir
infra, part. II, chap. I, B.
97
Le chapitre II de cette partie, sur « Les figures sensibles », anticipe et
prépare la suite de la construction. Le choix de le placer ici et non à
la fin, dans la partie consacrée aux objets, est guidé par un souci de
clarification et d’éclairage nouveau de certaines parties de la
méthode de l’abstraction extensive, en particulier, de la partie
suivante qui porte sur les « éléments abstractifs ».
98
Victor F. Lenzen, Nature of Physical Theory : A Study in Theory of
Knowledge, New York, Wiley, 1931, p. 66.
99
Voir Infra, en particulier, part. V, chap. III.

44
I.

Les écrits précurseurs de la


philosophie de la nature
I. L E S ECRITS PRECURSEURS DE LA PHILOSOPHIE DE LA NATURE

Dans cette première partie, tous les écrits antérieurs à la trilogie de la


philosophie de la nature ne sont pas étudiés : d’abord, notre problématique
a orienté nécessairement notre lecture1 ; ensuite, beaucoup de points
développés dans les nombreux ouvrages et articles antérieurs à l’Enquête
sont repris de manière plus soutenue et plus technique par la suite. Or, trois
écrits de cette première période nous apparaissent comme essentiels, du fait
de l’importance qui leur est accordée par l’auteur lui-même – le premier en
particulier –, ainsi que par l’éclairage incontournable qu’ils apportent aux
écrits ultérieurs : On Mathematical Concepts of the Material World, La
théorie relationniste de l’espace et enfin, The Anatomy of Some Scientific
Ideas. Le premier, écrit au cours de l’élaboration des Principia, représente
le logicisme de Whitehead, mais déjà appliqué à la physique et à la
géométrie et préparant les bases fondamentales de la philosophie de la
nature, voire de la métaphysique (mais ce dernier point dépasse les limites
de notre étude). Le second fait figure de véritable transition entre les écrits
de la période logico-mathématique et la trilogie londonienne : l’articulation
des principaux concepts scientifiques – en particulier le concept
géométrique de point – aux données de l’expérience sensible apparaît
comme l’enjeu fondamental des recherches de l’auteur ; la méthode de
l’abstraction extensive, présentée pour la première fois, y joue un rôle
central. Enfin, le troisième article, moins connu et pas (ou peu) commenté,
inscrit Whitehead dans la lignée des empiristes classiques tels que Locke et
Hume, mais surtout dans un empirisme radical qui va encore plus loin dans
la critique portée sur l’identité et la substance : les qualités sensibles, telles
que les couleurs, sont définies – de même que les points euclidiens –
comme des entités complexes, construites à partir d’une expérience
première décrite comme un flux perceptif ultime. La méthode logique de
l’abstraction joue déjà son rôle médiateur.
Cette première partie tente à la fois de comprendre la philosophie de la
nature élaborée à partir de l’Enquête comme l’alliance complexe de ces
deux courants de la pensée whiteheadienne que sont le logicisme et
l’empirisme, et de montrer que l’ontologie whiteheadienne est une
ontologie événementielle, moniste et univoque, qui n’épargne pas les
objets, et au sein de laquelle la méthode de l’abstraction extensive occupe
une place centrale. Le mémoire de 1905 constitue à lui seul une première
entrée dans la métaphysique, préparant celle de Procès et Réalité. Le
développement des écrits whiteheadiens – des Concepts Mathématiques
aux derniers écrits métaphysiques – n’est donc pas linéaire, mais bien,
comme le soutient W. Mays, en « spirale »2.

47
I. L E S ECRITS PRECURSEURS DE LA PHILOSOPHIE DE LA NATURE

Notes
1
Nous avons aussi écarté toute lecture qui eût été nécessairement
superficielle ici de l’Algèbre Universelle ainsi que des Principia
Mathematica, les enjeux philosophiques de la seconde période étant
l’objet premier de notre étude. Naturellement, ce choix est
discutable et repose pour une grande part sur les limites de nos
compétences. Il serait pertinent et intéressant de développer en
particulier les liens des Principia Mathematica à ces premiers textes
philosophiques et à la philosophie de la nature (en particulier, la
théorie des types et la théorie des objets dans la philosophie de la
nature) : nous aborderons ce point dans le chapitre I de notre
seconde partie.
2
Voir Wolf Mays, The Relevance, X, p. 259 : « Whitehead’s metaphysics
may be said in some ways to be a return to the position of MC,
from which his nature writings developed, though of course his
whole account is on a higher experiential level. »

48
Chapitre I
On Mathematical Concepts of the Material World

Ce mémoire, commencé en avril 1905 et présenté devant la Royal Society


de Londres au mois de septembre de la même année, constitue un repère
originel et fondateur incontournable : (i) l’enjeu d’une ontologie moniste,
reposant sur un seul type d’entité, est soutenu pour la première fois ; (ii)
Whitehead élabore les principes d’une méthode hypothético-déductive,
reprise et développée au sein de la philosophie de la nature ; (iii) les formes
originelles de la méthode de l’abstraction extensive, la Théorie des
Dimensions et la Théorie des Points d’Intersection, sont élaborées ; (iv)
enfin, une première ébauche de la réponse whiteheadienne à la question de
l’identité (ici, matérielle) fait son apparition, préfigurant les enjeux de la
notion fondamentale qui clôt l’Enquête, le « rythme ». Nous développerons
ces quatre points fondamentaux du mémoire sans entrer dans tous les
détails de ses analyses logiques, notre intention étant seulement de
souligner les fondations de la philosophie de la nature que nous décelons
dès 19051. Certes, Whitehead ne cesse d’écarter alors tout enjeu
philosophique. Relation à l’existence et relation à l’esprit sont ainsi exclues
sans ambiguïté de la portée et des enjeux de la présente recherche :
La classe complète de ces entités, qui sont membres des champs des
relations fondamentales, est appelée la classe des Existants Ultimes. Ce nom
technique est adopté sans porter préjudice à une quelconque solution
philosophique à la question de la vraie relation à l’existence du monde
matériel ainsi conçu2.

La relation d’un concept du monde matériel à un esprit percevant


quelconque ne fait pas partie de ce concept. De même, nous ne sommes pas
concernés par le problème philosophique de la relation d’un ou de tous ces
concepts à l’existence3.

En même temps, si, selon l’auteur lui-même, le problème n’est en effet


encore que purement logique, il :
[…] a une portée indirecte sur la philosophie en ce qu’il dégage des
accidents d’un concept particulier, ce qui est essentiel à l’idée d’un monde
matériel. Le problème pourrait, à l'avenir, avoir une portée directe sur la
science physique si un concept largement différent du concept dominant
était élaboré, qui autoriserait une énonciation plus simple des lois
physiques4.

49
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

Le concept événementiel de nature tentera de réaliser un projet envisagé


dès 1905, mais mis véritablement à l’ordre du jour par les travaux sur la
relativité, lesquels seront présentés dans les préfaces de l’Enquête, du
Concept de Nature et du Principe de Relativité, comme les moteurs
essentiels de la philosophie de la nature :
Dans cette enquête, nous nous intéressons à la géométrie comme science
physique. Comment l'espace est-il enraciné dans l'expérience ? La théorie
moderne de la relativité a ouvert la possibilité d'une nouvelle réponse à cette
question. Les travaux successifs de Larmor, Lorentz, Einstein et Minkowski
ont ouvert un nouveau monde de pensée quant aux relations de l’espace et
du temps aux données ultimes de la connaissance perceptuelle5.

Enfin, le but explicite du mémoire de 1905 annonce déjà l’empirisme


développé par la suite, en particulier à partir de La théorie relationniste de
l’espace :
Notre unique but est d’exposer des concepts non inconsistants avec
certaines, sinon toutes les propositions faisant partie du nombre limité de
celles passant à présent pour vraies concernant nos perceptions sensibles6.

Certes, la référence à l’expérience sensible n’est donnée encore, et ce très


brièvement, que comme référence aux propositions que nous tenons sur
celle-ci et non sur l’expérience en elle-même. L’enjeu est donc tout au plus
une cohérence et une continuité sémantiques, du langage scientifique aux
propositions du langage commun concernant le perçu, cette continuité et
cette cohérence sémantiques étant rendues possibles par la logique
formelle. A partir de La théorie relationniste de l’espace, la distinction
entre les notions du sens commun et l’expérience sensible en elle-même
poussera l’exigence de continuité et de cohérence jusqu’au donné sensible,
l’ultime véritable de l’empirisme. Nous ne discuterons pas de la profonde
relation montrée par Wolf Mays7, Victor Lowe8 ou plus récemment
Bertrand Saint-Sernin9 entre ce mémoire et la cosmologie de Procès et
Réalité. Mais concernant ses rapports plus précis aux écrits de la
philosophie de la nature, nous verrons que les enjeux, la méthode, et la
définition des entités nécessaires à la construction du Concept de nature
demeurent très proches de la construction des Concepts Mathématiques10,
dans la mesure où les entités, les modes de relations d’un événement
percevant à la nature (en particulier, la récognition sensible11 des objets) et
les principes fondamentaux de la méthode de l’abstraction extensive
apparaissent souvent comme des limites idéales et des hypothèses de
travail. Si l’accent empiriste sur l’expérience sensible est fondamental à
partir de 1914, il convient d’interroger le sens véritable et précis accordé
par Whitehead à cette expérience. La construction des concepts de 1905 est

50
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

fondatrice et conserve une place fondamentale dans les écrits ultérieurs : si


la plupart des commentaires, évoqués ci-dessus, insistent en particulier sur
la portée philosophique et métaphysique des Concepts Mathématiques, on
doit souligner aussi le caractère rigoureusement formel et abstrait que
conservent les écrits de la philosophie de la nature. Entrons maintenant
dans la construction progressive des concepts.

A. Vers une ontologie de l’événement


L’enjeu fondamental des Concepts mathématiques du monde matériel12
est la construction d’un concept moniste, reposant non plus sur la trinité
matérialiste classique que sont les points, les instants et les particules de
matière (concept I13), mais sur un seul type d’entités, posées comme les
entités ultimes du monde matériel, à savoir, des entités linéaires,
précisément des lignes infinies formant une sorte de continuum :
(i) Au nom du rasoir d’Occam : Entia non multiplicanda praeter
necessitatem14. Sur la base de ce principe, Whitehead tente de construire
une théorie relationniste de l’espace dans laquelle les points de l’espace et
les particules de matière ne sont plus considérés comme des entités
indépendantes. L’espace et le temps sont encore pensés séparément15.
(ii) Or, la raison de la critique du concept classique n’est pas seulement
son inélégance logique mais aussi et surtout l’absence de changement et de
mouvement dans le monde matériel ainsi conçu :
Rien ne pourrait être plus beau que le résultat ci-dessus du concept
classique, si seulement nous nous limitions à la considération d’un monde
de l’espace sans changement. Malheureusement, c’est à un monde
changeant auquel le concept complet doit s’appliquer, et l’intrusion à ce
stade de la nécessité de tenir compte du changement dans le concept
classique ne peut qu’abîmer un tout harmonieux et complet16.

Cette seconde critique est centrale et fondatrice : elle implique un


renouvellement, en 1905 comme en 1919 (mais aussi, plus tard, dans
Procès et Réalité), de la nature des entités posées comme ultimes et de
leurs relations. Whitehead entreprend la construction, à l’aide du
symbolisme des Principia17, de trois concepts ponctuels18 (concepts I, II, et
III), mais surtout de deux concepts linéaires19 du monde matériel (concepts
IV et V), à partir desquels, à chaque fois, seront dérivés les principaux
théorèmes de la géométrie euclidienne20 ainsi que la formulation des lois
physiques, en particulier de la dynamique. L’enjeu fondamental étant de
parvenir à ré-exprimer les entités fondamentales de la géométrie
euclidienne sous une nouvelle forme, c’est-à-dire dans les termes d’un seul

51
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

type d’entités, les entités ultimes du monde matériel (la géométrie fait alors
un avec la physique) :
L’objet de ce mémoire est d’initier les recherches mathématiques sur les
diverses manières possibles de concevoir la nature du monde matériel. Dans
la mesure où il présente ses résultats sous une forme mathématique précise
et détaillée, ce mémoire traite des relations possibles à l’espace des entités
ultimes qui (dans le langage ordinaire) constituent la « matière » dans
l’espace. Voici un énoncé logique abstrait de ce problème limité, sous la
forme dans laquelle nous le concevons ici : soit un ensemble d’entités qui
constituent le champ d’une certaine relation R polyadique (i.e. à plusieurs
termes), quels « axiomes » satisfaits par R ont pour conséquence que les
théorèmes de la géométrie euclidienne sont les expressions de certaines
propriétés du champ de R 21?

Comment un point peut-il être défini en termes de lignes ? La définition


bien connue du point projectif, comme faisceau de lignes, suppose le point
descriptif. Le problème est de le définir sans une telle hypothèse22.

Dans les deux derniers concepts, les points sont définis comme des entités
complexes et exprimés dans les seuls termes de ces entités ultimes, simples
et indivisibles, que sont les linear objective reals23. Afin d’éviter le cercle
vicieux évident selon lequel on définirait un point par une classe de lignes
concourantes en un point24, la théorie des points d’Intersection (part. III) et
la théorie des Dimensions (part. IV), qui président à l’élaboration des
concepts IV et V, seront élaborées25.

1. Définitions
Dans la première partie du mémoire26, Whitehead énumère une série de
huit définitions génétiques, au sens mathématique, constituant les bases
fondamentales de la construction des concepts :
(i) Le monde matériel est conçu, de manière générale, comme un
ensemble d’entités et de relations, les entités formant les « champs »
(fields) de ces relations27.
(ii) Les relations fondamentales désignent les relations dont la définition
n’appelle pas d’autres entités que les entités ultimes. Dans chaque concept,
trois types de relations fondamentales sont distingués : la Relation-Temps,
la Relation Essentielle et les Relations Externes28.
(iii) Les hypothèses, définies comme les propositions que les relations
fondamentales satisfont, sont appelées les axiomes29 du concept ainsi
construit. Chaque ensemble de ces axiomes constitue un concept du monde
matériel.

52
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

(iv) La classe complète des entités ultimes, membres des champs des
relations fondamentales, est appelée la classe des Existants Ultimes
(Ultimate Existents).
(v) La classe des Existants Ultimes non temporels est appelée la classe
des Réels Objectifs (Objective Reals)30.
(vi) Un concept est dualiste quand il fait appel au moins à deux types
d’entités : par exemple, le concept I comprend comme entités ultimes les
points et les particules de matière. Un concept est moniste et leibnizien31
quand il n’a besoin que d’un seul type d’entités (concepts III, IV et V).
Dans un concept de type leibnizien, les points dans l’espace ne sont pas
compris comme des entités ultimes et indépendantes des particules de
matière ; l’espace n’est pas absolu. L’enjeu est de construire un concept
leibnizien et moniste, en alternative au concept classique du monde
matériel.
(vii) Dans chaque concept, la classe des instants de temps est notée T.
(viii) La Relation Essentielle est notée R.

2. Types de relations
Revenons maintenant aux différents types de relations fondamentales : la
Relation-Temps, la Relation Essentielle et les Relations Externes.
1. La Relation-Temps est définie comme une relation fondamentale
particulière, dyadique et sériale32, dont le champ est constitué par des
instants de temps :
Chaque concept du monde matériel doit inclure l’idée du temps. Le temps
doit être composé d’Instants. Ainsi, les Instants du Temps devront être
trouvés inclus parmi les Existants Ultimes de chaque concept33.

Dans chaque concept, une relation sériale dyadique, ayant pour champ les
instants du temps et eux seulement, est nécessaire34.

Le temps est pensé indépendamment de l’espace et de la matière, et ce,


dans les cinq concepts35. Le traitement du point comme entité complexe
n’est pas encore appliqué aux instants de temps : la notion de durée,
essentielle par la suite, n’apparaît pas.
2. Dans chaque concept, toutes les propositions de la géométrie
euclidienne sont montrées comme les propriétés d’une relation polyadique
particulière, d’ordre linéaire, la Relation Essentielle, ancêtre (purement
pour ce qui est de l’espace) de la relation d’extension36. Mais soulignons
dès à présent que le caractère interne de cette relation et ses conséquences

53
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

sur la nature de ses relata sont absents du mémoire : la Relation Essentielle


n’est pas encore posée explicitement comme une relation interne37.
Le champ de cette relation fondamentale est constitué soit :
(i) De la classe entière des Existants Ultimes (concepts III, IVB, V) ;
(ii) D’une partie de la classe des Réels Objectifs (Existants Ultimes non
temporels) ainsi que des Instants (concept IVA) ;
(iii) De la classe entière des Réels Objectifs (concept II) ;
(iv) D’une partie de la classe des Réels Objectifs (concept I).
La Relation Essentielle est une relation entre un nombre fini de termes :
trois termes dans les concepts I et II, quatre dans le concept III, cinq dans
les concepts IV et V. Par exemple, dans le concept I, la Relation Essentielle
notée R est triadique et concerne les points dans l’espace : R; (abc)
signifiant : les points a, b, c sont dans l’ordre linéaire (ordre-R) abc38. La
relation R est asymétrique : a et b, ou b et c, ne sont pas interchangeables.
A partir de cette Relation Essentielle sont construites les entités
fondamentales de la géométrie euclidienne, les segments, les lignes droites
et les figures telles que les triangles et les plans :
La classe R;(a;b) est le segment entre a et b ; et la classe R;(ab;) est la
prolongation segmentaire de ab au-delà de b […]39.

Un ensemble de douze axiomes est ensuite présenté40 (dix-sept axiomes


dans le concept V), dont la géométrie euclidienne entière non métrique41
peut être déduite.
3. Les Relations Externes sont sans doute, avec les Relations Essentielles,
les plus intéressantes : un des aspects fondamentaux des Principles of
Mathematics est le « principe des relations externes » selon lequel les
relations « sont ultimes, et non réductibles à des attributs de leurs termes ou
du tout que ceux-ci composent. »42 Russell, en accord avec E. H. Moore,
s’oppose au principe des relations internes développé par Bradley dans
Appearance and Reality (1893) selon lequel au contraire toute relation est
intrinsèque, c’est-à-dire appartient essentiellement à l’être de ses termes.
Dans le mémoire de 1905, Whitehead n’entre jamais explicitement dans
ce débat. Il soutient simplement ses positions, sans prendre la peine de les
justifier face aux critiques et aux objections qu’auraient pu lui faire ses
collègues. Mais à la différence des Principles, auxquels il se réfère ici
pourtant plusieurs fois et pour lesquels il a collaboré43, l’enjeu est de
construire un concept moniste, dans lequel le nombre de relations externes
doit être réduit au minimum. La multiplication du nombre des relations
externes est pour le mathématicien le signe d’un échec. Si les quatre

54
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

premiers concepts échouent du fait du nombre important de relations


externes qu’ils requièrent, au contraire :
Le Concept V est moniste et est de loin le plus intéressant de l’ensemble des
concepts linéaires. Il requiert seulement une relation externe pour remplir
une fonction semblable à celle de la relation externe dans le Concept III44.

Dès 1905, l’enjeu est de réduire au minimum les relations externes, voire
de les supprimer. Ce type de relations est seulement nécessaire pour
déterminer les relations de position entre particules dans l’espace et dans le
temps, ainsi que les lois de la dynamique45. On peut en déduire,
premièrement, que la position spatiale et temporelle est totalement
indépendante de la nature des termes mis en relation (et ce, au moins du
point de vue temporel, pour tous les concepts) ; deuxièmement, que
l’externalité de la relation dépend de la dichotomie opérée entre une
particule matérielle et un point ou un instant. Dans la philosophie de la
nature, l’événement, en tant qu’unité spatio-temporelle première et ultime
dont sont abstraites différentes sortes d’espaces et de temps, rend caduques
de telles relations. Les relations externes se tiennent seulement entre les
événements et les différents types d’objets, ou entre les objets eux-mêmes,
et sont alors encore associées à la pensée abstraite et séparative. Dès 1905,
on assiste donc déjà à une divergence naissante, mais profonde, entre
Whitehead et Russell. Les relations appartiennent essentiellement à la
nature et, en tant que telles, sont internes ; l’Enquête et le Concept de
nature s’ouvrent sur la critique fondamentale de l’extériorité des relations
de l’empirisme traditionnel, lequel conduit de manière inéluctable à l’a
priori kantien ou au scepticisme :
Certainement, si nous commençons avec une connaissance de choses, et
recherchons ensuite autour leurs relations, nous ne les trouverons pas. […]
Mais alors nous nous trompons tout à fait en pensant qu’il y a une
connaissance possible de choses comme sans relation46.

En outre, ce qui est connu n'est pas seulement les choses, mais les relations
des choses, et non les relations dans l’abstrait, mais spécifiquement ces
choses comme reliées47.

3. Les cinq concepts


Présentons maintenant brièvement les cinq concepts du monde matériel.
Le concept I est le concept classique, c’est-à-dire la représentation du
monde matériel propre à la mécanique classique ; un tel concept est
dualiste : dans l’espace absolu, les entités primordiales (soit la classe des
Réels Objectifs) sont les points dans l’espace et les particules de matière.

55
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

Les relations externes se tiennent entre les points, les particules et les
instants et sont rassemblées sous la relation générale d’occupation notée O;
(pAt) qui signifie : la particule p occupe le point A à l’instant t.
Alors pour n’importe quel A et t donnés, il y a soit une seule, soit aucune
particule p pour laquelle O; (pAt) est vraie. Alors les lois de la physique sont
les propriétés de cette unique relation externe O48.

Ces relations externes permettront de définir les vitesses et les


accélérations des particules matérielles49.
Le concept II constitue la variante moniste du concept I « suggérée par
Russell »50 : en abolissant la classe des particules, on passe d’une relation
essentielle triadique à une relation dyadique entre les points et les instants.
Une particule de matière est seulement un mode de relation d’un point dans
l’espace à un instant de temps51 :
La raison de l'introduction initiale de la « matière » était, sans aucun doute,
de donner aux sens quelque chose à percevoir. Si une relation peut être
perçue, ce Concept II a tous les avantages sur le concept classique.
Autrement, le monde matériel, ainsi conçu, apparaîtrait se fourvoyer dans la
méprise (labour under the defect) qu'il ne peut jamais être perçu. Mais c'est
une question philosophique qui, pour nous, ne présente aucun intérêt52.

Le concept III est leibnizien et constitue lui aussi une variante moniste du
concept I. Il est construit à partir d’un seul type d’entités53, des particules
en mouvement (« ou points en mouvement »54) dans un éther remplissant
tout l’espace. La Relation Essentielle R est une relation tétradique,
composée de trois Réels Objectifs et d’un instant : R; (abct) ou Rt; (abct)
signifiant : les Réels Objectifs a, b, c, sont dans l’ordre-R abc à l’instant t.
Les définitions géométriques qui suivent sont identiques à celles du
concept I, mais en substituant à chaque fois Rt à R ; la relation temporelle
s’inscrit au sein de la Relation Essentielle et des axiomes, contrairement au
concept I :
Ainsi à chaque instant on peut considérer les Réels Objectifs comme les
points du concept classique et toute la géométrie euclidienne se tient en ce
qui les concerne. Mais à un autre instant les points n'auront pas préservé les
mêmes relations géométriques telles qu’elles se tenaient entre eux à l'instant
précédent. Ainsi, dans la comparaison des états des Réels Objectifs à
différents instants, les Réels Objectifs assument le caractère des particules.
[…] Une seule relation externe est nécessaire pour obvier à la difficulté de
comparer des lignes droites et des plans à un instant avec des entités
similaires à un autre instant. En quel sens un point à un instant peut-il être
dit avoir la même position qu'un point à un autre instant55 ?

56
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

On introduit alors une seule relation externe tétradique S notée S; (uvwt),


u, v, w étant des lignes droites se coupant mutuellement en angle droit :
Aussi, correspondant à tout instant t du quatrième terme, il existe une et une
seule ligne pour chacun des autres termes respectivement56.

Les lignes droites indiquées à chaque instant par cette relation sont les
« axes cinétiques » : vitesse et accélération peuvent maintenant être
définies et une continuité générale du mouvement peut être incluse parmi
les axiomes. L’intérêt de ce concept, reconnaît Whitehead, est, d’une part,
la réduction du nombre des classes de relations externes des concepts I et II
à une seule classe et d’autre part, l’introduction du mouvement dans le
monde matériel :
Le concept s’engage à expliquer le monde physique à l'aide du mouvement
seulement. C'était en effet une maxime de quelques physiciens éminents du
dix-neuvième siècle que celle-ci : « le mouvement est l’essence de la
matière »57.

Le problème demeure l’impossibilité de distinguer une partie des Réels


Objectifs d’une autre. Deux variantes sont alors données de ce concept : le
concept IIIA qui admet la persistance « des mêmes Réels Objectifs dans le
même type particulier de mouvement »58 et le concept IIIB qui pose la
persistance « du type de mouvement dans un volume donné, mais non pas
nécessairement celle de l’identité des Réels Objectifs dans le volume. »59
Nous reviendrons sur l’importance de ces deux variantes à la fin de ce
chapitre.
Les concepts IV et V sont construits à partir des Réels Objectifs linéaires :
ces entités ont les propriétés que nous associons habituellement aux lignes
droites ; cependant, de telles lignes droites sont considérées comme des
entités simples indivisibles. Les concepts géométriques euclidiens de
points, de lignes et de figures sont dérivés des Réels Objectifs linéaires puis
exprimés dans les termes de ces entités :
Il doit être ici observé qu’un réel objectif linéaire ne remplace pas une ligne
de points de la géométrie ordinaire. Au contraire, la classe de ces points (ici
appelée une ligne ponctuelle), qui a un réel objectif linéaire donné comme
membre commun, est cette ligne géométrique ordinaire60.

Whitehead suggère la comparaison de ces entités linéaires aux lignes de


force61 de la physique moderne, prises ici comme les entités ultimes
inanalysables composant l’univers matériel. Cependant, si les lignes de
force suggèrent des fins, les Réels Objectifs linéaires sont sans fin ni
commencement62.
Deux variantes possibles sont données du concept IV :

57
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

– le concept IVA est dualiste : en plus des Réels Objectifs linéaires, un tel
concept fait appel à une classe de particules – des entités chargées
positivement et négativement – représentant la matière qui occupe l’espace.
Chaque particule est associée à chaque instant à un point quelconque63,
c’est-à-dire à une classe de Réels Objectifs linéaires. Un tel concept exige
enfin des relations externes, permettant d’associer les particules aux
« points » et aux instants (comme dans le concept I), et dont sont dérivées
les lois de la dynamique :
Ce concept […] n'est pas « complètement » un concept « linéaire ». C'est un
hybride entre les concepts « linéaires » et « ponctuels ». De par son
dualisme, il n'est pas supérieur au concept classique. Mais, du fait qu’il
possède des Réels Objectifs linéaires en mouvement aussi bien que des
particules en mouvement, il est plus riche en notions physiques64.

– le concept IVB est la variante moniste du concept IVA, obtenue de la


même manière que le concept II par rapport au concept I : les relations
externes triadiques entre une particule, un point et un instant sont
remplacées par des relations externes dyadiques entre un point et un
instant. Le concept IVB est moniste, dans le sens où une particule est réduite
à une forme de relation entre un point et un instant.
Enfin, le concept V, enjeu ultime et fondamental du mémoire, est à la fois
moniste et linéaire. A la différence des premiers concepts, où la géométrie
et la physique demeurent séparées, celui-ci vient annoncer l’idéal d’une
géométrie faisant un avec la physique :
[…] la géométrie dans ce Concept V inclut plus que la géométrie dans le
Concept I. Car dans le Concept I, la géométrie a seulement à faire avec des
points, des lignes ponctuelles et des plans ponctuels ; mais dans le Concept
V, la géométrie doit, en plus, considérer la relation des Réels Objectifs (qui
sont tous « linéaires ») et des interpoints aux entités ci-dessus. À cet égard,
la géométrie dans le Concept V se fond plus dans la physique que ne le fait
la géométrie dans le Concept I. Ainsi, l'excès du nombre d'axiomes dans le
Concept V par rapport au nombre d’axiomes dans le Concept I résulte du
fait qu'il y a un champ plus large à couvrir65.

Le programme est ambitieux. Après l’unification opérée par les équations


de J. C. Maxwell entre l’électricité et le magnétisme, Whitehead espère
permettre dans un avenir proche celle de l’électromagnétisme et de la
gravité :
Ce qui est requis à ce stade, c’est une hypothèse simple concernant le
mouvement des entités objectives réelles et corrélant celui-ci avec le
mouvement des points électriques et des électrons. D’une telle hypothèse il
serait possible de déduire de la façon la plus simple l’ensemble des lois

58
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

électromagnétiques et gravitationnelles. Ce concept pris dans toute sa


plénitude implique l’hypothèse que l’univers n’est formé que d’une classe
d’entités. Propriétés de l’ « espace » et des phénomènes physiques « dans
l’espace » deviennent simplement les propriétés de cette classe unique
d’entités. Dans l’optique de simplifier les axiomes précédents […], l’idéal à
viser devrait être de les déduire en partie ou en totalité d’axiomes plus
généraux qui embrasseraient aussi les lois de la physique. Ainsi, ces lois ne
présupposeraient pas la géométrie : elles la créeraient66.

Cet enjeu moniste, incarné de manière ultime par le concept V, a


cependant la forme d’un programme : le monisme recherché en 1905 ne
peut être atteint, non sans difficulté, qu’à partir de 1919. En effet, ce n’est
qu’à partir d’une critique de la définition philosophique et scientifique du
temps comme succession linéaire d’instants indépendante de l’espace que
ce programme peut être véritablement mis en œuvre67 : à la trinité des
particules de matière, des points dans l’espace et des instants de temps,
Whitehead substitue en 1919 un seul type d’entités et un seul type de
relation, les événements liés par la relation interne d’extension – un
événement constituant toujours une étendue concrète spatio-temporelle,
aussi courte soit-elle. Le monisme recherché et esquissé en 1905 n’est donc
atteint que dans la philosophie de la nature68, au sein d’un véritable concept
événementiel.

B. La méthode hypothético-déductive
Revenons maintenant aux principes de la méthode, dont Whitehead
propose une présentation très succincte69. Dans chaque concept, Whitehead
distingue quatre niveaux logiques de progrès :
(i) Définition des entités capables d’être définies dans les termes des
relations fondamentales.
(ii) Déduction des propriétés des entités définies en (i).
(iii) Sélection du groupe d’axiomes qui détermine le concept du monde
matériel : les axiomes concernant les propriétés de la Relation Essentielle
R.
(iv) Déduction des propositions impliquées dans les hypothèses d’une
partie ou de tous les axiomes de (iii), plus précisément, les théorèmes
dérivés de la géométrie euclidienne.
L’auteur souligne :
Psychologiquement, l’ordre d’étude est susceptible d’être inversé, en
choisissant premièrement des propositions du second et du quatrième niveau
à cause de leur parallélisme avec les propositions de la perception des sens

59
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

et ensuite en considérant le premier et le troisième niveau. La partie


essentielle de notre travail, en passant les concepts en revue, est la
présentation du premier et du troisième niveau70.

L’enjeu étant, selon l’auteur, l’étude des premier et troisième niveaux, le


mémoire doit dégager à la fois les entités, les principes fondamentaux et
l’axiomatique sur lesquels reposent les différents concepts possibles du
monde matériel. Les relations à l’expérience sensible ne sont donc pas
envisagées. La méthode est purement hypothético-déductive :
Les considérations ci-dessus quant à la méthode doivent essentiellement
valoir pour n'importe quelle enquête sur les axiomes de la géométrie ou de
la physique, vues purement comme des sciences déductives, et en dehors de
la question de la vérification expérimentale71.

Or, ce sont les étapes principales de cette méthode qui semblent


déterminer l’architecture même de la philosophie de la nature, en
particulier celle de l’Enquête72 :
(i) Définition des événements dans les termes de la relation fondamentale
d’extension. (PNK, part. II, chap. V et VI)
(ii) Déduction des propriétés de ces entités que sont les événements. (The
Constants of Externality, PNK, part. II, chap. VI, 17 sq.)
(iii) L’axiomatique de la relation d’extension, base fondamentale de la
méthode de l’abstraction extensive, est déployée. (PNK, part. III, chap.
VIII-X)
(iv) Les relations d’égalité et de congruence, fondements de la mesure et,
de manière générale, de l’identité, sont déduites de cette axiomatique
(PNK, part. III, XII-XIII et part. IV : « La théorie des objets »).
L’Enquête réalise les différentes étapes de cette méthode qui demeure
incomplète dans le mémoire de 1905 : dans le concept événementiel de
nature, le lien à l’expérience sensible sera tout aussi fondamental et
indissociable que le système axiomatique et déductif. Mais revenons
maintenant plus en détail sur le concept moniste et linéaire qui clôt le
mémoire et en particulier sur les formes primitives de la méthode de
l’abstraction extensive.

C. Le concept V et les origines de la méthode de l’abstraction


extensive
Le concept V, linéaire, moniste et leibnizien, requiert à la fois la théorie
des points d’intersection et la théorie des dimensions73. L’enjeu de ces deux
théories est principalement, nous l’avons dit, de dépasser la circularité de la

60
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

définition du point comme classes de lignes concurrentes en un point. Nous


n’entrerons pas dans les détails de la théorie des dimensions, dont l’enjeu
est essentiellement logique74 : simplement, pour définir un point,
Whitehead élabore une méthode analogue à celle de la géométrie
projective, basée sur le concept de point idéal projectif (ou point à l’infini),
défini en termes de classe infinie de lignes75, et possédant la propriété notée
76
Ø (ou « flatness » ) :

Nous voyons qu'un Ø-point devient maintenant simplement cette classe de


lignes droites concourantes en un point. L'analogie avec les points
« idéaux » de KLEIN ou les points « projectifs » est manifeste. C’est
seulement quand la théorie présente est appliquée, que l’on trouvera que le
point « descriptif » original a entièrement disparu77.

Wolfe Mays soutient ainsi qu’une telle méthode n’est pas si éloignée de la
méthode de l’abstraction extensive :
Il y a une analogie étroite entre une série convergente, ou une séquence
d'intervalles rationnels emboîtés, définissant un nombre irrationnel ou
complexe en algèbre, et la classe de lignes parallèles définissant un point
(idéal) projectif78.

Du mémoire à la philosophie de la nature, le changement consistera


essentiellement en l’introduction, à partir de 1914, des aires et des volumes
de l’espace apparent ou sensible, puis dans l’Enquête, des événements ou
hypervolumes spatio-temporels – à la place de ces entités linéaires79.
La théorie des points d’intersection80 repose sur la notion de « similarité
de position »81 dans une relation et permet de définir une classe de Réels
Objectifs linéaires sans utiliser le concept de point. Le point de départ de la
théorie est la Relation Essentielle pentadique – notée R; (abcdt) – dont le
champ est la classe des instants de temps et la classe des Réels Objectifs
linéaires, autrement dit, dans le concept V, la classe entière des Existants
Ultimes : « R; (abcdt) » signifiant : le Réel linéaire a intersecte82 les Réels
Objectifs b, c, d dans l’ordre bcd à l’instant t. Whitehead propose les
définitions suivantes :
– Une entité y est dite avoir une position similaire à celle de l’entité x
dans la relation pentadique R, avec a comme premier terme et t comme
dernier terme, si, chaque fois que la relation se tient entre cinq termes, a
étant le premier terme et t le dernier terme et soit x, soit y, soit les deux, se
trouvant parmi les autres termes, la relation se tient aussi quand x est
substitué à y (quand y se produit), ou quand y est substitué à x (quand x se
produit). Soit, en symboles : R; (a???t) /x, signifiant la classe des entités
ayant une position similaire à celle de x dans la relation R, avec a comme
premier terme et t comme dernier terme.

61
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

– Une classe P de Réels Objectifs est appelée un « point d’intersection en


a »83 quand il existe un réel objectif x, qui est un membre de R; (a;;;t) (la
classe des points d’intersection en a à l’instant t), où P est la classe dont les
membres sont a ainsi que tous les membres de la classe R; (a???t) /x .
P est appelé un interpoint de la relation R à l’instant t, s’il existe un réel
objectif a tel que P est un membre de R; (a???t). Le symbole intpntRt
représente la classe des interpoints de R à l’instant t.
On définit ensuite l’ordre des interpoints de la manière suivante : les
interpoints B, C, D sont dans l’ordre-interpoint BCD à l’instant t en ce qui
concerne la relation R, quand il existe des Réels Objectifs a, x, y, z, tels
que :
(i) B, C, D sont des membres de R; (a???t)
(ii) x est un membre de B, y de C, z de D
(iii) la relation R; (axyzt) se tient.
Le symbole Rin; (BCDt) signifie que les interpoints B, C, D sont dans
l’ordre-interpoint BCD à l’instant t en ce qui concerne la relation R. Cette
relation Rin; (BCDt) est l’analogue de la Relation Essentielle du concept I,
les « points » définis étant cependant ici des entités complexes – des
interpoints – reliés étroitement aux instants. A partir de là, la géométrie
euclidienne est construite de la même manière que dans le concept I, mais
sur la base des interpoints. La théorie est analogue à la définition
russellienne du nombre cardinal dans les Principles ; comme le souligne W.
Mays,
Une position spatiale est ainsi définie dans les termes d’une classe d’entités
qui ont une propriété similaire, c’est-à-dire, la possibilité d’occuper la même
position. Cela ressemble à la définition logique d’un nombre comme la
classe de toutes les classes similaires à lui, par exemple, la classe de tous les
couples sera le nombre 284.

La théorie des interpoints, en définissant les points simplement au moyen


de la Relation Essentielle, prépare les classes et les éléments abstractifs de
la méthode de l’abstraction extensive.

D. Conclusion : vers une nouvelle conception de l’identité


A l’aide de ce concept V, Whitehead espère ré-exprimer les différentes
entités et relations de la physique classique, de l’électromagnétisme, voire
de toute la physique, dans les termes de ces entités ultimes et uniques que
sont les Réels Objectifs linéaires. Dans les concepts monistes, le problème
essentiel est celui de l’identité matérielle, concernant ce que Whitehead
nomme les « corpuscules » :

62
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

Le « corpuscule » sera un volume dans lequel quelque particularité de


mouvement des Réels Objectifs existe et persiste85.

Or, comme nous l’avons vu, deux définitions de la persistance d’un


« corpuscule » sont alors possibles :
1. La persistance des mêmes Réels Objectifs dans le même type de
mouvement86.
2. La persistance du même type de mouvement dans un volume
quelconque, mais non nécessairement de l’identité des Réels Objectifs dans
ce volume, qui peuvent disparaître à chaque instant87 :
La continuité de mouvement d'un corpuscule pris comme un tout devient
alors la définition de l'identité d'un corpuscule à un instant avec un
corpuscule à un autre instant88.

Dans cette seconde définition, l’identité d’un corpuscule consiste


seulement en la persistance d’un type particulier et continu de
mouvement89. Or, c’est là pour nous l’un des enjeux centraux de la
philosophie de la nature et l’ébauche d’une ontologie non plus
substantielle, mais événementielle et rythmique (ces deux caractères seront
montrés comme indissociables) : l’identité d’un corpuscule à travers le
temps est définie comme la persistance d’un même type de mouvement,
lequel ne suppose aucune identité ou persistance des Réels Objectifs qui le
produisent. L’identité ne vient pas des éléments – à partir de 1919, les
événements, purement singuliers et non-récurrents – mais des relations
entre ces éléments : de la continuité et de la répétition de certaines relations
formant des configurations spatio-temporelles (dans l’Enquête, des
rythmes). Whitehead ne détaille pas davantage : ce n’est encore ni l’objet ni
l’enjeu de son étude, mais les premières esquisses de cette ontologie future
sont bien présentes dès les Concepts Mathématiques.
Le mémoire de 1905, bien que peu commenté dans les études
whiteheadiennes, est donc fondamental. Il marque de manière indélébile le
devenir de la philosophie de Whitehead. Les enjeux d’une ontologie
moniste, la méthode hypothético-déductive, le caractère fondamental de la
logique des relations seront réaffirmés dans la recherche d’un concept de
nature adéquat, puis dans la métaphysique. Le devenir des écrits
whiteheadiens entre la période de Cambridge et celle de Londres montre
ainsi de solides continuités. Bien plus, nous trouvons dès 1905 le principe
fondamental d’une ontologie de l’événement : l’identité, les formes sont
essentiellement rythmiques ; elles ne sont ni a priori, ni éternelles, mais
comme le souligne justement Bertrand Saint-Sernin : « la nature en
gestation déploie d’elle-même les formes mathématiques. »90 Dans la
philosophie de la nature, nous montrerons comment le flux de l’expérience

63
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

même s’organise, se structure, réalisant des formes mathématiques, en


particulier géométriques, qui sont les premières formes d’identités : des
configurations spatio-temporelles, des rythmes, qui permettent d’échapper
au simple dualisme des événements et des objets en réalisant le monisme
recherché par le concept V. Nous montrerons comment la philosophie de la
nature reprend91 et développe les principales avancées de ce mémoire de
1905, en les intégrant dans un enjeu proprement philosophique de
fondation empiriste de la connaissance de la nature.

Notes
1
Ivor Grattan-Guinness souligne les différentes influences de Whitehead
dans ce mémoire : son premier livre, A Treatise on Universal
Algebra With Applications, CUP, 1898 ; B. Russell, An Essay on
the Foundations of Geometry, CUP, 1897, The Principles of
Mathematics, CUP, 1903; Oswald Veblen, On the Foundations of
Geometry, Univ. of Chicago, 1905 ; D. Hilbert, Grundlagen der
Geometrie, Leipzig, 1899. Voir Ivor Grattan-Guinness, op. cit., 3.2,
p. 435. La thèse de Veblen sur les fondations de la géométrie l’a
particulièrement marqué : les lettres écrites en 1905 à Russell en
témoignent. I. Grattan-Guinness note à ce propos : « Whitehead
liked Veblen’s decision to take order as a primitive, for he could
express ordered objects in logicist terms as fields of relations of
various kinds. » Ibid., p. 435 et 436. C’est là pour nous l’enjeu
exact de la méthode de l’abstraction extensive dans la philosophie
de la nature. Sur les relations à Cantor et à E. H Moore, voir ibid.
En outre, pour un résumé synthétique et vraiment clair du mémoire,
voir l’excellent appendice de Wolfe Mays, in The Relevance, p. 259
et 260.
2
MCMW, I, (i), p. 467. Voir la remarque éclairante de Victor Lowe, in
Schilpp, II, p. 35 : « In the history of Whitehead’s philosophical
development, the memoir of 1905 is noteworthy because it presents
his first criticism of “scientific materialism.” The criticism is
logical, not physical or philosophical. Also, what is criticized is not
called “scientific materialism” (a term introduced in Science and
the Modern world), but “the classical concept of the material
world.”»

64
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

3
MCMW, I, (i), p. 467.
4
Ibid., preface, p. 465.
5
PNK, preface, v-vi.
6
MCMW, p. 468.
7
Voir The Relevance, X, pp. 256-259.
8
Voir op. cit., II, in Schilpp, pp. 33-46 et Alfred North Whitehead : The
Man and His Work, Baltimore, John Hopkins University Press, vol.
I, 1985, ch. XIV.
9
« Morphogenèse Mathématique du Monde Matériel », in Les Etudes
Philosophiques, « Whitehead », fascicule n°4, Paris, PUF, Octobre-
Décembre 2002.
10
Concept of Nature ne renvoie-t-il pas explicitement par son titre même à
MCMW ?
11
Voir CN, p. 143 [143] : « Je suis tout disposé à croire que la récognition,
au sens que je donne à ce terme, est seulement une limite idéale, et
qu’en fait il n’y a pas de récognition sans un accompagnement
intellectuel de comparaisons et de jugements. »
12
Un concept du monde matériel est une manière possible de concevoir
mathématiquement la nature du monde materiel ; Wolfe Mays
souligne ainsi l’influence sur Whitehead des géométries non-
euclidiennes : « The elaboration of non-Euclidean geometries in
which the parallel postulate does not hold, has shown that different
geometrical systems can be constructed upon axioms other than
Euclid’s. In a somewhat similar manner Whitehead constructs a
number of alternative cosmologies which are hypothetical in
character, and from which in each case Euclidean geometry may be
constructed. » Voir Wolfe Mays, The Relevance, II, p. 238.
13
La conception classique newtonienne du monde : l’espace, le temps et la
matière sont des absolus. Voir MCMW, part. I, (i), p. 467 : «
Corresponding to these classes of entities there exist the sciences of
Geometry, of Chronology, (…), and of Dynamics. » Pour l’étude
détaillée de ce concept, voir ci-dessous.
14
Cité par Whitehead, MCMW, p. 468.
15
Le fusionnement de l’espace et du temps ne sera proposé que par
Minkowski, en 1908, dans son article “Space and Time”, A
Translation of an Address delivered at the 80th Assembly of
German Natural Scientists and Physicians, at Cologne, 21
september, 1908. Dans MCMW, la théorie du temps est décevante

65
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

par son manque d’innovation et d’audace : pourquoi ne pas


appliquer la méthode de construction du point comme entité
complexe aux instants eux-mêmes, définis plus tard en termes de
durées ? Nous verrons que les entités linéaires de 1905 semblent
bien recouvrir les propriétés linéaires des durées dans la méthode de
l’abstraction extensive. Mais Whitehead n’entrevoit encore aucun
lien entre l’espace et le temps.
16
MCMW, II, p. 479.
17
Les Principia étant en cours d’élaboration, Whitehead réfère dans
MCMW le symbolisme utilisé à celui de Peano (part. I, (ii) :
« Explanation of Symbolism », p. 471) : « Peano’s chief symbols
are used [Whitehead donne la reference suivante : « Notations de
Logique mathématique », Turin, 1894 ; et « Formulaire
Mathématique », Turin, 1903]. The changes and developments from
Peano which will be found here, are due to Russell and myself
working in collaboration for another purpose. It would be
impossible to disentangle our various contributions. » On trouve
ainsi dans ce chapitre de MCMW une explicitation condensée fort
éclairante du symbolisme des Principia, des opérateurs logiques
aux fonctions propositionnelles.
18
Un concept est dit « ponctuel » quand la classe des entités ultimes à
partir desquelles il est constitué est composée soit de points, soit de
particules, soit des deux.
19
Concepts dont les entités ultimes sont des lignes infinies appelées
« Réels Objectifs linéaires ».
20
Whitehead ajoute dans MCMW que les géométries non-euclidiennes
pourraient être dérivées de la même manière, à l’aide de quelques
variations concernant les propriétés de la Relation Essentielle. Voir
MCMW, II, p. 476. Cependant, ceci ne fait pas partie de l’objet du
mémoire. L’importance accordée ainsi à la géométrie euclidienne
présage la place fondamentale qui lui sera accordée dans la
philosophie de la nature.
21
Ibid., preface, p. 465.
22
Ibid., p. 466.
23
Voir Ibid., III, (i), p. 482. Nous les définissons ci-dessous, §3.
24
Cette question demeure essentielle dans la philosophie de la nature,
concernant les classes abstractives : comment l’idée d’événements

66
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

convergents peut-elle ne pas présupposer l’entité vers laquelle il y a


convergence ?
25
Voir MCMW, p. 482 et 483 : « Geometers are already used to the idea of
the point as complex. In projective geometry, as derived from
descriptive geometry, the projective point is nothing but a class of
straight lines. This idea will now be extended to all points ; and the
descriptive point, from which in the current theory the projective
point is ultimately derived, is here abolished. The “Theory of
Interpoints” (…) and the “Theory of Dimensions” (…) represent
two distinct methods of overcoming the following initial and
obvious difficulty of these “linear concepts” : - A point is to be
defined as the class of objective reals “concurrent” at a point. But
this definition is circular. How can this circularity be removed ? » .
Il y aurait ici beaucoup à dire sur la géométrie descriptive et la
géométrie projective. Pour une étude détaillée de ce point, voir les
références données par Whitehead lui-même : Pasch, “Vorlesungen
über neuere Geometrie”, Leibzig, 1882 et Schur, “Uber die
Einführung der sogennanten idealen Elemente in die projective
Geometrie”, ‘Math. Annal.’, vol. XXXIX, et Bonola, “Sulla
Introduzione degli Enti improprii in Geometria projettiva”, ‘Giorn.
Di Mat.’, vol. XXXVIII. Voir aussi les deux articles écrits par
l’auteur lui-même : The Axioms of Projective Geometry (1906) et
The Axioms of Descriptive Geometry (1907), mais aussi les
chapitres XLV et XLVI des Principles of Mathematics.
26
Voir MCMW, part. I, (i), p. 466 et 467.
27
Whitehead reprend ici explicitement l’analyse russellienne des
Principles of Mathematics, en particulier les axiomes de la théorie
des relations : les termes ayant une relation donnée à un terme
donné forment une classe, les termes antécédents sont appelés le
domaine de la relation ; les conséquents de la relation forment une
classe appelée le domaine converse ; « la somme logique des deux,
je l’appellerai le champ de la relation. » B. Russell, The Principles
of Mathematics, part. I, chap. IX, § 96, p. 97. Whitehead se réfère
plusieurs fois à cet ouvrage dont il reprend explicitement certains
développements, en particulier les chapitres LIII et LIV intitulés
respectivement : « Matter » et « Motion ».
28
Ces relations sont étudiées ci-dessous, § 2.
29
Par exemple, les axiomes du concept classique (concept I) sont les
suivants : (α) une particule matérielle occupe un point à un moment

67
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

quelconque ; (β) deux particules ne peuvent occuper le même point


au même moment ; (γ) une particule ne peut occuper deux points au
même moment. Sur ces axiomes, voir B. Russell, Principles, LIII, §
440, p. 467 et 468. Whitehead donne lui-même cette référence dans
MCMW, p. 479. Voir l’écriture logique de ces axiomes, ibid., p.
478. Là est la première formulation de ce que Whitehead appelle
dans la philosophie de la nature le principe de localisation simple.
30
W. Mays classe par erreur les instants parmi les Réels Objectifs, in The
Relevance, p. 241. Concernant le terme employé, Ivor Grattan-
Guinness souligne ses probables influences, Whitehead ne donnant
lui-même aucune référence : « the adjective manifested his
empirical attitude to physical world, which presumably followed
G.E. Moore and Russell. » op. cit., p. 436.
31
Whitehead admet que Leibniz pourrait ne pas se reconnaître dans de tels
concepts : « But it is not probable that this is the light in which
LEIBNIZ himself regarded the theory. » MCMW, p. 467 et 468.
32
Voir ibid., p. 467 : « (…) a one-dimensional series ordinally similar to
the series of real numbers (…) ».
33
Ibid. Whitehead se réfère à l’article de B. Russell : “Is Position in Time
and Space Absolute or Relative ? ”, Mind, N.S., vol. 10, n°39, july,
1901, pp. 293-317.
34
MCMW, p. 468. « The properties of this Time-Relation form the pure
science of chronology. » Ibid.
35
Victor Lowe rapporte la lettre du 3 septembre 1911 de Whitehead à
Russell qui marque le tournant de la pensée de l’auteur à l’égard du
temps ; Whitehead vérifiait alors les épreuves du second volume
des Principia et avait travaillé pendant un an sur la géométrie, en
vue du quatrième volume. Il écrit à son collègue : « I hope to post
the proofs at the same time as this letter, viz before 5 or 6 o’clock
when the mail departs. But last night when I should have finished
them, the idea suddenly flashed on me that time could be treated in
exactly the same way as I have now got space. (…) The result is a
relational theory of time, exactly on four legs with that of space. As
far as I can see, it gets over all the old difficulties, and above all
abolishes the instant in time (…) » Bertrand Russell Archives,
McMaster University, Hamilton, Ontario, cité dans Alfred North
Whitehead : The Man and His Work, vol. I, ch. XIV, p. 299.
36
Dans PNK et CN, les différentes entités de la géométrie euclidienne
seront construites de la même manière à partir de la seule relation

68
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

d’extension. Nous revenons plus loin sur les analogies entre la


Relation Essentielle de MCMW et les relations extensives des
événements dans PNK. Whitehead note ses propres influences :
« The idea of deriving geometry (at least projective geometry
without reference to order) from a single triadic relation was (I
believe) first enunciated and investigated by Mr. A. B. KEMPE, F.
R. S, in 1890, cf. “On the Relation between the Logical Theory of
Classes and the Geometrical Theory of Points” (…) » MCMW, p.
469 ; ainsi que Dr. O. Veblen, “A System of Axioms for
Geometry”, 1904. Et Professor J. ROYCE : “The Relations of the
Principles of Logic to the Foundations of Geometry”, 1905.
Soulignons l’analyse de Victor Lowe, in Schilpp, p. 35 : « The
memoir was written during a period of great activity in the
investigation of various sets of axioms for geometry. Oswald
Veblen, for example, had just constructed the whole of Euclidean
geometry from axioms referring to but one class of undefined
entities, “points”, and one undefined triadic relation among points,
“between.” (The properties of points and of betweenness are said to
be “defined” solely by the axioms.) Whitehead, in his memoir,
makes use of Veblen’s set of postulates as the most convenient
organization of geometry; his own great originality lies in applying
this axiomatic method to the expression and, beyond that, the
improvement, of the theoretical basis of physics : - truly a grand
achievement ! »
37
Relation qui appartient essentiellement à l’être de ses termes. Voir §3 ci-
dessous.
38
Pour une explication des symboles utilisés dans le mémoire, se référer à
la partie I, (ii), « Explanation of Symbolism », pp. 471-475. Sur la
relation triadique évoquée ici, voir p. 474 : « R; (xyz) means x, y, z
form an instance in which the triadic relation R holds, the special
“positions” of x, y, z in this instance of that relationship being
indicated by their order of occurrence in the symbol R; (xyz). » Et p.
475 : « This notation, which has been explained for triadic relations,
can obviously be extended to any polyadic relations. »
39
Voir Ibid., p. 476 et 477, « Definitions of Concept I ».
40
MCMW, p. 478 et 479. La référence principale est encore le système de
Veblen.
41
Les longueurs ou distances ne sont pas encore introduites : « It will be
noticed that none of the definitions contain any reference to length,

69
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

distance, area, or volume. » Ibid., p. 477. Voir les commentaires


sur ce sujet de Ivor Grattan-Guinness, op. cit., p. 437. Dans la
méthode de l’abstraction extensive, Whitehead distinguera deux
étapes : la première, non métrique, dans laquelle les principales
entités de la géométrie euclidienne sont définies et la seconde,
métrique, déduite des axiomes de congruence.
42
B. Russell, The Principles of Mathematics, preface, xviii.
43
Voir Ibid. : « At every stage of my work, I have been assisted more than
I can expressed by the suggestions, the criticisms, and the generous
encouragement of Mr A. N. Whitehead ; he also has kindly read my
proofs, and greatly improved the final expression of a very large
number of passages. »
44
MCMW, III, (i), p. 482.
45
Sur ce dernier point, voir Ibid., p. 479 : « The general laws of dynamics,
and all the special physical laws, are axioms concerning the
properties of this class of extraneous relations. »
46
PNK, 3-5, p. 12.
47
Ibid., p. 13. Et dans Procès et Réalité, Whitehead propose lui-même un
rapprochement bien singulier avec Bradley : voir en particulier PR,
préface, p. 39 et 40 [vii-viii].
48
MCMW, p. 480.
49
Dans le concept I, un nombre « épouvantable » de relations externes est
nécessaire, entre les particules, les points et les instants : « Owing
to the fact that the instants of time are not members of the field of
the essential relation, the time relation and the essential relation
have (so to speak) no point of contact. To remedy this, another
subdivision of the class of objective reals is conceived, namely, the
class of particles (where the particles are the ultimate entities
composing the fundamental “stuff” which moves in space). These
particles must form part of the fields of a class of extraneous
relations. Each such extraneous relation is conceived as a triadic
relation, which in any particular instance holds between a particle, a
point of space, and an instant of time. Also the field of each such
extraneous relation only possesses one particle, and no particle
belongs to the field of two such relations. Thus each extraneous
relation is peculiar to one particle. » Ibid., p. 479.
50
Ibid., p. 480.

70
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

51
Voir aussi les analyses de Bertrand Russell dans The Principles of
Mathematics, §441, p. 468 : « (…) the only relevant function of a
material point is to establish a correlation between all moments of
time and some points of space, and that this correlation is many-
one. »
52
MCMW, p. 480.
53
Autrement dit, la classe entière des Réels objectifs est constituée d’un
seul type d’entités.
54
MCMW, p. 480. Les points se meuvent, c’est-à-dire qu’ils ont des
relations différentes à chaque autre point à des instants différents.
55
Ibid., p. 481.
56
Ibid.
57
Ibid.
58
Ibid., p. 482.
59
Ibid.
60
Ibid., p. 483.
61
Voir MCMW, p. 482. Sur ce point précis, voir Bertrand Saint-Sernin, op.
cit., p. 435 : « Déjà Faraday, dans On the Physical lines of Magnetic
Forces, s’interrogeait sur l’ « existence physique de telles lignes »,
celles que la configuration de la limaille de fer dans un champ
suggère ou reproduit. Il observait : « The Inquiry is now entered
upon of the possible and probable physical existence of such lines.
» » Comme l’indique encore W. Mays, l’influence de la théorie de
l’électromagnétisme de Maxwell – sujet de la “Fellowship
dissertation” de Whitehead – est certaine dans l’élaboration des
deux derniers concepts et en particulier du concept V : « Although
put forward as the final concept [C. V], it looks as if Whitehead
first arrived at it by reference to electromagnetic theory rather than
as a result of purely logical deliberations. What he does in this
concept, which is a monistic one, is to derive geometry from
postulated linear entities, which can be given an empirical
interpretation in terms of physical notions (i.e. lines of force). » The
Relevance, VII, p. 248.
62
Infinies, de telles entités annoncent déjà les durations de la philosophie
de la nature, représentées par des lignes droites parallèles, sans
extension minimale ni maximale (du point de vue de leur dimension
spatiale). Dans l’Enquête, la continuité de la nature résulte du fait
que chaque événement contient d’autres événements comme ses

71
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

parties et qu’il est lui-même une partie d’autres événements : si l’on


admet ce rapprochement entre les entités ultimes du concept V et
les événements, alors ces entités linéaires sont co-extensives les
unes avec les autres et forment ainsi un champ ou un continuum
extensif. Malheureusement, Whitehead reste muet sur ce point.
63
MCMW, III, (iii), p. 491 : « but not necessarily each point with some
particle ». Soient des points dans l’espace vide.
64
Ibid., p. 492.
65
MCMW, IV, (ii), p. 513. Nous verrons que ce projet d’unification de la
géométrie et de la physique est réalisé pleinement dans la
philosophie de la nature, de l’Enquête au Principe de relativité.
66
Ibid., p. 525. Voir aussi p. 465 et 466.
67
Cette critique de la notion abstraite d’instant est le centre du premier
chapitre de l’Enquête : « It is evident that the conception of the
instant of time as an ultimate entity is the source of all our
difficulties of explanation. (…) Our perception of time is as a
duration, and these instants have only been introduced by reason of
a supposed necessity of thought. » PNK, 2-5, p. 8.
68
Le concept V, même s’il est bien moniste, dans le sens où il ne postule
pas deux types d’entités tels que les points dans l’espace et les
particules de matière, demeure bien dualiste, Whitehead étant
obligé de postuler, de même que dans le concept I, deux types de
relations : les Relations Essentielles et les relations externes. D’où
un dualisme persistant, souligné par W. Mays, entre les relations
déterminant l’ordre géométrique et spatial des entités linéaires et les
relations déterminant les changements (de mouvement) dans le
monde. W. Mays note à ce sujet (The Relevance, VII, p. 249) : « It
is interesting to see that a similar dualism is to be found in his later
writings when he compares the world of permanences and the
world of change. » La présente étude tente de montrer au contraire
qu’un tel dualisme n’est pas inévitable dans la philosophie de la
nature, et ce, à partir d’une lecture non dualiste des événements et
des objets.
69
Voir MCMW, part. I, (i), p. 469 et 470.
70
Ibid., p. 470.
71
Ibid.
72
Concept de nature est moins précis et moins rigoureux que l’Enquête
mais on retrouve ce même ordre général.

72
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

73
Respectivement : MCMW, III, (ii), et IV, (i).
74
Voir Victor Lowe, in Schilpp , p. 38 : « The Theory of Dimensions,
furthermore, is first presented in its most general form, in which it
is a contribution to the theory of classes, before the application to
geometry is made. » Pour une analyse plus détaillée, voir Ivor
Grattan-Guinness, op. cit., 3.5.
75
Voir aussi B. Russell, Principles of Mathematics, § 387, p. 403.
76
Voir MCMW, IV, (i), p. 493 : « A class of straight lines is flat, either,
when it is a necessary and sufficient condition for membership that
a straight line meets two members of the class, not at their point of
meeting, or, when the class is a unit class with one line as its sole
member. »
77
Ibid., p. 495
78
W. Mays, The Relevance, p. 252. Elle en reste néanmoins assez distante :
de telles lignes, contrairement aux classes de rationnels ou aux
classes abstractives d’événements, ne requièrent pas la notion
d’ordre.
79
La théorie des dimensions ne sera pas abandonnée : si les points
matériels sont définis dans La théorie relationniste de l’espace et
dans L’Anatomie – grâce à la méthode de l’abstraction extensive –
comme des séries convergentes d’objets sensibles, comment définir
les points idéaux de l’espace vide (là où il n’y a pas d’objets en
relation) ? La méthode des points idéaux projectifs est alors
utilisée : voir ASI, III, p. 219 et 220.
80
Whitehead distinguera pour le concept V cinq types de points. Voir
MCMW, p. 524.
81
Voir MCMW, part. III, (ii), p. 485.
82
Whitehead souligne : «The relation of intersection is not to be limited in
properties by the mere geometrical suggestion of its technical name.
» Ibid., p. 505. Wolfe Mays remarque les analogies entre la notion
d’intersection dans MCMW et celle d’extension dans PNK :
« However, in MCMW it is only the linear real a which intersects
linear reals b, c, d. As b and d are distinct, they do not overlap each
other, nor do either of them overlap c. In contrast to this, in the
relation of extension each event overlaps other events and is in its
turn overlapped by others. » La relation d’intersection satisfait
quatre axiomes : « (1) a is not a member of R; (a???t), i.e. a is not a
member of the class b, c, d, since it intersects them all. (2) R;

73
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

(abcdt) implies R; (adcbt), i.e. b and d may be substituted for each


other. (3) R; (abcdt) and R; (acbdt) are inconsistent, i.e. the linear
order cannot be changed. (4) In R; (abcdt), b and d are distinct, i.e.
they do not overlap. » The Relevance, IX, p. 254.
83
« (…) shortened into interpoint on a (…) », MCMW, p. 485.
84
W. Mays, The Relevance, p. 254.
85
MCMW, p. 481.
86
« Kelvin’s vortex ring theory of matter can be adapted to such a
concept. » Ibid., p. 482. Nous reprenons l’analyse du concept III,
applicable au concept V ; Whitehead le souligne lui-même : « In the
monistic Concept V. the analogy of objective reals to lines of force
arises in a similar way. In this case particles, in the sense used
above, do not exist. Corpuscles, to use another term, are defined
entities, analogous to the corpuscules of Concept III. » Ibid., p. 483.
87
Dans les concepts IV et V, les points, en tant que simples classes de
Réels Objectifs, ne persistent pas dans le temps. D’un instant à un
autre, ils se désintègrent (disintegrate). Voir Ibid., III, (i), p. 483.
88
Ibid., p. 482.
89
Voir le parallèle effectué par Victor Lowe, in Schilpp, p. 43, avec la
métaphysique de PR : « It also suggests, to one familiar with
Whitehead’s metaphysics, his interpretation there of a relatively
permanent body, such as an electron, as a succession of occasions,
or space-time regions, in each of which a characteristic togetherness
of prehensions is repeated. » Voir aussi l’analyse de Wolfe Mays,
The Relevance, V, n. 26, p. 245 : « The persistence of an electron
would be defined by a persistence of type and continuity of motion.
This suggests his later view of a relatively permanent body as a
succession of events having a similar pattern. »
90
Bertrand Saint-Sernin, op. cit., p. 428.
91
Notons que les notions de « primeness » et de « cogrédience », centrales
dans la méthode de l’abstraction extensive de PNK à R,
apparaissent pour la première fois mais dans un contexte purement
technique et logique, sans aucune référence à l’expérience sensible
(voir MCMW, p. 493 : « *3.13. Définition. – Une classe u (non la
classe nulle) est Ø-prime, quand, si v est une partie propre (une
partie, non le tout) de u, v n’est pas équivalent-Ø à u. » Sur la
« cogrédience », voir Ibid., part. IV, (ii), p. 506, p. 508 et 509). De
même, la notion mathématique et physique de « vecteur »,

74
I • 1. O N M A T H E M A T I C A L C O N C E P T S OF THE MATERIAL WORLD

essentielle dans Procès et Réalité, modèle mathématico-physique


de la « préhension », est préfigurée par les entités linéaires du
concept V : même si elles n’ont ni origine, ni longueur, elles
permettent de dépasser les controverses sur l’action à distance ;
deux particules distantes ayant en commun des entités linéaires, qui
jouent alors le rôle de lignes de force (voir MCMW, p. 483 et 484).

75
Chapitre II
Logicisme et expérience

La théorie relationniste de l’espace est un article exposé par Whitehead à


un Congrès de Logique Mathématique tenu à Paris au début du mois d’avril
1914 et dont le texte original est malheureusement perdu1. Whitehead le
rédige alors qu’il travaille sur le quatrième volume des Principia. On peut
ainsi se faire une idée de ce qu’aurait été ce quatrième volume. Quand
l’auteur envoie son article à B. Russell en janvier 1914, il lui écrit :
Le papier tel qu’il est – à condition qu’il survive à vos critiques – entrera
presque sans changement dans le vol. IV ; en attendant je l'enverrai à Léon
pour le Congrès et la Revue de Métaphysique2.

La théorie relationniste est la première tentative whiteheadienne


d’articulation des principaux concepts de la géométrie euclidienne à
l’expérience sensible, et ce, à l’aide de la logique des classes et du
symbolisme des Principia, utilisé d’ailleurs ici pour la dernière fois3. On
assiste à la première ébauche de la méthode de l’abstraction extensive, dans
ses enjeux fondamentaux (tentative de fondation empirique des entités de la
physique et de la géométrie), mais avec cette limite essentielle que la future
relation dynamique d’extension – spatio-temporelle – est réduite encore au
sens logique et purement spatial de la relation d’inclusion4. Le temps et le
mouvement ne sont donc pas étudiés, même si le problème que poserait une
théorie relationniste du temps semble déjà occuper l’esprit de l’auteur5. En
ce sens, l’article de 1914 constitue un écrit de transition6 entre la première
période logico-mathématique et la philosophie de la nature. Mais plutôt
qu’à une simple transition – ce qui reviendrait à supposer deux périodes
hétérogènes –, on assiste davantage à une extension du champ de recherche
déterminé en 1905, incluant à la fois l’espace abstrait de la physique et
surtout, l’espace apparent : Whitehead élabore, d’un point de vue logique,
les conditions de possibilité d’une théorie relationniste de l’espace,
applicable aussi bien à l’espace physique qu’à l’espace de la perception
sensible. Espace physique et espace apparent, objets de la physique et
objets de l’expérience, sont encore à ce stade pensés séparément : la théorie
relationniste est appliquée successivement, dans chacune de ses étapes, à
ces deux types d’espace. L’article de 1914 fait un pas de plus vers le
concept événementiel de nature, mais sans aller assez loin dans la
recherche d’une véritable unité de la nature7.

77
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

A. Les différents sens du mot « espace »


Dans la première partie de l’article, Whitehead commence par donner les
définitions suivantes8 :
1. L’espace apparent est « le lieu des objets, en tant qu’ils nous
apparaissent »9 ; en d’autres mots : « l’espace dans lequel sont perçus des
arbres verts, des sons, des odeurs »10 :
Si nous acceptons cette idée que l’espace n’est autre qu’un complexe de
certaines relations entre les objets, alors, l’espace apparent est un complexe
de certaines relations entre objets perçus11.

Cet espace perçu se subdivise en deux classes :


(i) L’espace apparent immédiat ou ce qui apparaît immédiatement, de
manière fragmentaire et limitée, à celui qui perçoit : le versant d’une
montagne, la partie d’une pièce…etc.
(ii) L’espace apparent complet, c’est-à-dire, « l’idée de l’espace total d’un
monde complet d’objets apparents dans lequel on ne se réfère plus
exclusivement à un sujet percevant. »12 Cette idée d’espace apparent
complet est atteinte par l’ajustement des espaces apparents et par
« l’adjonction de l’idée de toutes les perceptions qui pourraient être
apparues à des sujets hypothétiques. »13 Or, cette idée d’un espace apparent
complet, unique, le même pour tous, repose sur l’idée d’un espace
physique :
2. Cette idée d’un espace physique est purement hypothétique : c’est
l’idée d’un espace unique, universel, dont les objets et les relations entre
ces objets sont posés comme les causes objectives de nos sensations :
Ce qui apparaît immédiatement à un sujet est, dans ce cas, rapporté à un
complexe de relations entre objets physiques. Par exemple, une sensation
visuelle est rapportée à une excitation du cerveau, qui vient d’une excitation
des nerfs de la rétine de l’œil, qui vient elle-même du choc des rayons
lumineux, etc14.

On retrouve ce que Whitehead nomme dans Concept de nature les


bifurcations modernes de la nature, en particulier ici entre la nature du
scientifique et la nature perçue par les sens. Mais Whitehead précise que :
L’analyse exacte du procédé logique essentiel qui est enveloppé dans ce
parallélisme et des idées fondamentales qui y ont conduit le genre humain,
ne rentre pas dans le domaine de ce mémoire. Nous le mentionnons comme
un problème scientifique fondamental qui est ici laissé de côté15.

78
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

Les questions des relations entre le monde apparent et le monde physique,


de l’origine et de la fondation de l’espace physique sont donc remises à
plus tard.
3. Après l’espace apparent immédiat, l’espace apparent complet et
l’espace physique, Whitehead distingue un quatrième sens du mot
« espace » : l’espace abstrait de la géométrie abstraite. S’il existe de
nombreux espaces apparents immédiats comme de nombreux espaces
abstraits, il est « d’usage de supposer qu’il n’y a qu’un espace apparent
complet et qu’un espace physique. »16 Or, si l’espace physique est un
complexe de relations entre objets physiques :
A partir des relations simples entre objets physiques, il sera certainement
possible de construire différents complexes de relations, qui donneront lieu
à différentes définitions des points, lignes, plans, etc., avec le type logique
des propriétés qui sont définies comme spatiales17.

La géométrie ne doit pas être réduite à une science abstraite et purement


logique, au contraire :
Un livre de géométrie, en tant qu’elle est traitée comme une science
applicable à l’espace physique, n’est rien d’autre que la première partie d’un
traité de physique. Son sujet n’est pas « les prolégomènes à la Physique »,
c’est de la Physique. 18

La théorie relationniste tente de montrer comment l’espace abstrait et les


principaux concepts de la géométrie peuvent être articulés soit à l’espace
apparent – en exprimant les entités géométriques fondamentales (les points,
les lignes et les surfaces) dans les termes mêmes des relations entre objets
perçus – soit à l’espace physique :
La première occupation des géomètres, recherchant les fondements de leur
science, est de définir les points en fonction des relations entre objets.19

Cette nouvelle conception du point géométrique engage alors à elle seule


toute la philosophie naturelle :
(i) En définissant un point comme une entité simple, primitive, on se
place dans la théorie newtonienne de l’espace absolu : le point est une
position absolue que vient occuper un objet physique, telle une particule de
matière. Dans ce concept classique du monde matériel, le point, en tant que
position absolue, est premier et les relations aux autres points sont secondes
et externes.
(ii) Dans la théorie relationniste, les points ne sont plus des entités
simples, primitives, mais des entités complexes, fonctions logiques de
relations entre les choses ultimes qui constituent l’espace. Whitehead

79
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

cherche à définir les points en fonction des seules relations entre les objets
(apparents et physiques), en particulier, en fonction d’un seul type de
relation, la relation d’inclusion20. Les relations sont premières. Ainsi, par
exemple, des objets physiques tels que des molécules ou des électrons
n’existent pas d’abord dans l’espace pour ensuite interagir les uns sur les
autres. Ils sont dans l’espace parce qu’ils interagissent les uns sur les
autres, l’espace n’étant rien d’autre que l’expression de certaines propriétés
de leur interaction :
Et quant à l’espace physique il est possible que les molécules, les électrons,
l’éther de la physique soient très bien conçus comme objets complexes
dérivés, tandis que les objets physiques fondamentaux, c’est-à-dire les
termes reliés par les rapports les plus simples, peuvent n’avoir aucune
connexion avec des « positions » définies dans l’espace. […]21.

La méthode de l’abstraction extensive est alors élaborée et mise en œuvre


pour la première fois à partir des relations purement spatiales entre les
objets, définis encore dans cet article de manière purement abstraite comme
de simples volumes spatiaux. A ce stade, la méthode whiteheadienne peut
être définie, avec Jean Nicod, comme une « géométrie des volumes »22 :
alors que dans la géométrie traditionnelle, la géométrie des points, le
volume est défini par une certaine classe de points ayant entre eux certains
rapports (et les rapports entre volumes sont eux-mêmes formés des rapports
entre les points), Whitehead définit un point comme une classe spécifique
de volumes ; les rapports entre les points sont par là-même définis par les
rapports entre les classes de volumes qui déterminent ces points. Le point
est une entité inférée, abstraite, dont on peut faire l’économie. La géométrie
des volumes a pour seuls termes des classes de volumes et pour seules
relations des relations entre volumes ; « aucune autre entité n’est
nécessaire »23 souligne Whitehead :
[…] nous n’avons pas besoin d’une définition logiquement simple des
points, lignes et surfaces, mais de définitions qui conservent les propriétés
générales et simples qui leur sont attribuées en géométrie, et qui permettent
aussi de leur substituer les concepts approximatifs de point (par exemple)
dans les propositions approximatives des domaines plus simples de pensée
où les concepts fondamentaux apparaissent24.

Si la méthode veut remplir complètement son rôle, les classes de


volumes, lesquelles remplacent les points, doivent permettre les mêmes
constructions et autoriser la même précision que les points euclidiens de la
géométrie traditionnelle. De là découlent les deux conditions principales
ajoutées dans la suite de l’article et garantissant la définition d’un et un seul
point : l’égalité des classes et la non-tangence. Cette tâche difficile – établir

80
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

des définitions qui conservent les propriétés de la géométrie – est un des


problèmes les plus discutés et critiqués par les commentateurs et les
interlocuteurs de Whitehead25. Par exemple, soit deux points voisins et
distincts x = 0 et y = 10-1000 : peut-on exprimer ces deux points dans les
seuls termes de classes de volumes ? La perception sensible peut-elle
fournir une signification concrète à cette précision mathématique ?26

B. La méthode : classes et relations


La méthode, hypothético-déductive, est très proche de celle qui est
déployée dans le mémoire de 1905, mais l’accent est mis davantage encore
sur les relations : Whitehead part d’une classe de relations, notée σ, dont il
déduit ensuite un ensemble de concepts spatiaux et de propriétés
déterminant un certain « monde-σ », soit un certain espace.
Soit R une relation quelconque. Si xRy signifie : « x a la relation R à y »,
alors la classe des entités à la gauche de R est appelée le « domaine de
R »27 ; la classe des entités qui se tiennent à la droite de R est appelée le
« domaine converse de R » ; la classe formée de tous les domaines de
toutes les relations appartenant à σ est appelée le « domaine-σ ». On peut
construire de la même manière le « domaine-σ converse » : la classe σ est
appelée la « classe-base »28 du monde-σ, les entités appartenant au
domaine-σ converse sont appelées les « objets-σ » du « monde-σ ». Le
domaine-σ converse forme la classe des « objets-σ ».
Whitehead applique ensuite ces définitions, à chaque étape de la
construction, à l’espace apparent puis à l’espace physique :
– Dans le monde complet apparent, la classe σ représente par hypothèse la
classe des relations entre un sujet percevant possible et l’objet apparent
perçu et étendu :
Alors, un membre quelconque R de σ est un mode de perception d’un objet
par le sens, de telle sorte que pRx signifie que le sujet possible p perçoit
l’objet apparent étendu x suivant le mode sensible R29.

Les objets apparents sont les objets-σ définis plus haut, membres du
domaine converse, et le domaine-σ est la classe des sujets percevants,
actuels et possibles.
– Dans le monde physique, σ est la classe des relations directes30 entre
objets physiques et un membre quelconque R de cette classe est une
certaine relation directe entre des objets physiques. La relation xRy
signifie : « l’objet physique x a la relation directe R à l’objet physique y ».
Par conséquent,

81
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

[…] tout objet physique sera un membre du domaine converse d’un membre
déterminé de σ ; en d’autres termes les objets physiques sont les objets σ-σ.
[…] dans ce cas, le domaine-σ est identique au domaine-σ converse31.

L’enjeu est de définir un point géométrique dans les mondes-σ considérés.


On prend alors pour point de départ la relation dérivée d’inclusion, notée Eσ
et appelée « inclusion-σ », « analogue dans ses propriétés formelles, à la
relation de tout à partie »32. Or, on peut distinguer à ce stade trois sens
possibles de la relation générale de tout à partie33 : à quel sens appartient
précisément la relation d’inclusion ?
(i) Le tout et quelque de la logique : « Le « tout » peut être l’ensemble
d’une certaine classe et la partie peut être une certaine fraction, mais non
l’ensemble, de cette classe. »34 L’objet et ses parties forment deux classes
de choses et « la classe qui est la partie est logiquement contenue dans la
classe qui est le tout »35. Au sens logique du « tout et quelque », le tout est
réductible à la simple somme de ses parties. C’est le tout au sens logique de
collection.
(ii) Un objet complexe, formé d’un ensemble d’objets simples en
connexion. Les parties sont dites « hétérogènes » : l’objet plus simple est
différent par essence de l’objet complexe. Pour exemples, le sucre est une
partie hétérogène d’un pudding, la note l’une des parties hétérogènes d’un
accord. On parle alors dans ce sens de « composant »36 d’un objet et non de
« partie ». Le cas (ii) est donc exclu de la relation d’inclusion recherchée.
(iii) Enfin, le « tout spatial » et la « partie spatiale », la partie étant alors
spatialement homogène, autrement dit un objet du même genre que le tout :
« la tête est partie du corps du cheval, la province partie du territoire de la
nation, le mètre partie du kilomètre. »37
Un objet (apparent ou physique) s’étend dans l’espace, où il occupe un
volume (aire ou ligne) et tout volume (aire ou ligne) qui est partie de
l’espace où l’objet s’étend contient une partie de cet objet, au sens de
« partie homogène ». L’expression « partie spatiale » sera toujours
employée dans ce sens de partie spatialement homogène d’un objet étendu38.

Or, le problème concerne l’idée de partie spatialement homogène : la


relation (iii) peut-elle être définie comme un cas particulier de la relation
(i) ?
S’il en est ainsi, les deux corps spatiaux sont deux collections de choses, et
la plus petite collection (ou classe) est formée d’une partie de la plus grande.
Mais quelles choses contribuent à former la collection qui constitue un
corps ? Ce ne peuvent être des corps du même genre et plus petits ; car alors
ces corps devraient être donnés comme parties spatiales du corps original39.

82
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

Si la relation (iii) est réductible à la relation (i), une portion étendue


d’espace est seulement une collection de points, et un corps étendu, une
collection de choses occupant des points. Ces choses-points sont ainsi les
« composants » du corps, au sens (ii) défini plus haut :
Il n’y a certainement aucune contradiction dans cette conception soit du
monde apparent soit du monde physique. La seule objection est le doute très
grave sur le fait de savoir si elle comprend tous les faits de la question40.

Or, considérons le monde apparent : les objets apparents étendus sont


toujours perçus comme des « unités »41, soutient l’auteur, et non pas
comme des collections de points. Un objet perçu, immédiatement donné
dans la perception, est une « chose unique » et non une collection de points
perçus séparément. Quelle est donc la relation du « tout et partie » spatial
au « tout et quelque » logique ?
Quand l’attention se fixe sur une ou plusieurs parties, la perception
immédiate du tout spatial est perdue. Elle est alors mentalement reconstruite
comme le « tout » logique de ses parties perçues. Un objet de grandes
dimensions peut n’être jamais donné comme une chose unique,
immédiatement perçu, mais il reste toujours comme construction mentale à
savoir comme étant « toutes » ses parties perçues42.

Le « tout et quelque » logique intervient dans la construction ou


reconstruction intellectuelle de totalités inaccessibles ou perdues au sein de
la perception. Or, Whitehead ajoute que l’attention portée vers une partie
d’un objet suppose « la relation immédiatement donnée d’un objet comme
partie spatialement homogène d’un autre »43. Les parties « spatiales » d’un
objet ne seraient donc pas le fruit d’une pure construction intellectuelle, au
sens du « tout et quelque » logique. La divisibilité des objets du monde
apparent semble posée comme actuelle – les parties sont d’autres « objets »
perçus – et non pas seulement comme possible ou virtuelle44.
Considérons maintenant le monde physique : soit une classe de relations
σ, le domaine et le domaine converse formant le monde-σ. Si les relations-σ
sont bien les relations ultimes du monde-σ, les objets-σ en relation sont par
là même ultimes et indécomposables :
Donc, le « tout et quelque » logique ne peut pas plus s’appliquer à la
décomposition d’un objet-σ, qu’il ne peut s’appliquer à un point. Mais nous
pouvons nous demander si : 1° au moyen des relations de la classe σ, on
peut définir une relation qui aurait les propriétés logiques que nous
assignons à « tout et partie » ou si ; 2° l’une des relations de la classe σ ne
possède pas ces propriétés logiques45.

La relation d’inclusion est définie alors de la manière suivante :

83
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

Considérons deux objets a et b, reliés par la relation Eσ ; aEσb (a inclut-σ


b) a lieu quand et seulement quand :
(i) Si R est un membre de σ et x une entité quelconque ayant la relation R
à b, x a toujours aussi la relation R à a.
(ii) b est un objet-σ, un membre du domaine-σ converse.
Appliquant cette relation à l’espace apparent, Whitehead donne l’exemple
suivant :
[…] soit σ la classe de toutes les relations possibles de la perception sensible
entre un sujet et un objet apparent dans le monde apparent complet. Alors (b
étant un objet apparent) :

R ε σ . xRb . >x, R . xRa

affirme que tout sujet, qui perçoit b en quelque mode, perçoit aussi a suivant
le même mode46.

On dira que a inclut b au regard de σ ou que b est une partie-σ de a :


[…] voir la tête d’un chien, c’est voir le chien ; toucher la tête d’un chien,
c’est toucher le chien ; et caresser la tête d’un chien, c’est caresser le chien,
etc47.

Par conséquent, avoir l’expérience de la partie, c’est avoir l’expérience du


tout48. Appliquée à l’espace physique :
[…] σ doit être identifiée à la classe des relations directes entre objets
physiques. Ainsi b étant un objet physique :

R ε σ . xRb . >x, R . xRa

affirme que tout objet physique x qui est une relation directe avec b a la
même relation avec a. Quand ces conditions sont remplies, c’est-à-dire,
quand agir sur b c’est nécessairement agir sur a, l’objet physique b est
appelé une partie-σ de l’objet physique a49.

L’enjeu est de trouver une relation logique qui ait les propriétés du « tout
et partie » spatial, et à l’aide de laquelle nous définirons les points, et plus
précisément, les points géométriques, matériels ou encore idéaux ; une
relation logique applicable à la fois au monde apparent complet et au
monde physique : « la forme logique est le seul élément qui nous intéresse
ici. »50
Quelles sont alors les hypothèses, concernant la relation Eσ, qui vont nous
assurer qu’une telle relation aura les propriétés du « tout et partie » spatial
dans l’espace apparent et dans l’espace physique ?

84
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

1) Le « domaine » de Eσ, la classe des objets soumis à cette relation est


l’ensemble total des objets-σ. Ainsi, pour tout objet-σ x, il existe des objets
qui l’incluent ou qui sont inclus par lui.
Dans cet article, la méthode est construite sur la base de simples
hypothèses : la question du fondement empirique reste encore à ce stade
sans réponse ferme. Whitehead soutient ainsi que « nous ne pouvons pas,
sans faire d’hypothèse sur σ, prouver que, si x est quelque objet-σ, alors x
ou est inclus-σ par α, ou inclut-σ quelque objet-σ autre que lui-même. »51
La divisibilité infinie est une simple hypothèse, aussi valable – d’un point
de vue logique – que l’hypothèse des indivisibles.
2) La relation de « tout à partie » spatial est soit réflexive, soit enveloppe
une diversité. A ce stade, Whitehead soutient que c’est une « pure affaire
de mots et de convenance technique »52. Dans la théorie relationniste, la
relation d’inclusion est posée comme réflexive53 : un objet spatial doit
toujours être considéré comme partie de lui-même.
3) La relation Eσ est transitive : si b est une partie de a, et c une partie de
b, alors c est une partie de a.
4) La relation est asymétrique : si b est une partie de a et est différent de
a, alors a n’est pas une partie de b ; si a est une partie de b et b une partie
de a, alors a et b sont identiques :
Si a et b sont des objets-σ, et si pour tout membre (R) de σ, la classe des
choses qui ont la relation R à a est la même que la classe des choses qui ont
la relation R à b, alors a est identique à b. Appliquée au monde apparent
complet, cette hypothèse devient : « si les relations des objets apparents a et
b à tout sujet possible sont les mêmes, alors a est identique à b ». Mais ceci
est pratiquement la doctrine de Leibniz sur l’identité des indiscernables
[…]54

5) Tout objet spatial a des parties spatiales autres que lui-même. On


retrouve l’hypothèse de la divisibilité infinie : « c’est le fondement de la
continuité de l’espace »55.
La vérité de la proposition n’est pas évidente. Dans l’espace apparent,
l’existence de minima visibilia paraît la contredire. Dans le monde physique,
l’hypothèse de la continuité rend les déductions mathématiques possibles
dans l’état présent de la connaissance mathématique, mais il n’y a pas de
raison bien définie pour l’adopter si ce n’est sa commodité56.

Dans la théorie relationniste, la divisibilité infinie reste donc une simple


hypothèse sur la classe σ notée « hypothèse-divisibilité concernant σ » : si y
est un objet quelconque qui est une partie-σ de quelque objet x, alors un

85
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

objet z existe, différent de y, qui est une partie-σ de y. La « méthode ne


justifie ni la divisibilité pour T, ni le contraire »57 :
La théorie des relations spatiales, telle qu’elle est développée ici, est
indépendante de la vérité ou de la fausseté de cette hypothèse. La portée de
notre science – en dehors de sa justification logique – dépendra de
l’hypothèse qu’il peut exister des séries d’objets-σ, successivement inclus-σ
l’un dans l’autre, qui n’ont aucun objet-σ, soit divisible-σ, soit indivisible-σ,
inclus-σ dans tous les membres de la série58.

C. La définition relationniste du point


A l’aide de la relation d’inclusion notée T, on peut définir les « Points-T
matériels », les « Lignes-T matérielles » et les « Surfaces-T matérielles »,
qui correspondent aux points, aux lignes et aux surfaces occupés par des
objets59. L’espace ainsi construit est appelé l’espace-T. Les propriétés de T
sont les suivantes :
(i) T est une relation entre objets-σ, c’est-à-dire :

CcT < Dcscσ.

Cette propriété ne sera pas requise comme hypothèse des propositions ; elle
est posée ici comme une définition de sens.

(ii) Si x est un objet-σ, alors xTx.

(iii) T est transitive ; Tα < T.

(iv) Si aTb et bTa, alors a = b, c’est-à-dire aTb. bTa >a,b a = b.

L’hypothèse (ii) sera appelée : « Ident Hyp T », l’hypothèse (iii) : « Trans


Hyp T », l’hypothèse (iv) : « Indiscern Hyp T » 60.

Dans le cas de l’hypothèse de la divisibilité – celle qui nous intéresse


puisqu’elle est adoptée par la suite – le point géométrique est défini comme
la limite conceptuelle d’une série d’objets, successivement inclus les uns
dans les autres. Le champ est dense : entre deux membres quelconques, il y
a toujours un troisième membre, inclus par le premier et incluant le
second :
La conception générale que nous avons maintenant à préciser est celle d’un
objet, coupé progressivement en parties de plus en plus petites jusqu’à ce
que ses dimensions aient disparu et qu’il ne reste plus qu’un point. Suivant
cette conception, un point est quelquefois appelé une « limite conceptuelle »
obtenue par le procédé précédent. Il est facile d’établir la nature générale de
ce concept d’un point au moyen d’objets-σ et de la relation Eσ. Considérons

86
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

une série x1, x2, x3, d’un nombre infini d’objets-σ, tels que x1Eσx2, x2Eσx3,
etc., de telle sorte que finalement x1, x2, x3, … convergent vers une limite
conceptuelle qui n’a pas de parties61.

Or, deux concepts sont problématiques, appliqués aux objets perçus : les
concepts de convergence et de limite. Si, dans les mathématiques, ces
derniers ont un sens précis – la convergence d’une série infinie de nombres,
la limite d’une fonction en Analyse – quelle signification peut-on leur
accorder quant à l’espace apparent et à ses objets ? C’est le sens et l’enjeu
du chapitre VI de la théorie relationniste, intitulé : « Classes géométriques
sérielles-T et égalité-T »62. Nous n’entrerons pas dans tous les détails
techniques de l’analyse. Le point essentiel est pour nous la définition d’une
« classe géométrique inclusion-sérielle », qui prépare les classes et les
ensembles abstractifs de la philosophie de la nature.
Whitehead prend deux exemples :
– premièrement, dans l’espace apparent, un « ensemble formé par des
cylindres suivant le même axe, mais sur des longueurs différentes, et qui
ont la même section plane constante, de telle sorte que les volumes des
cylindres forment une série, dont chaque terme contient le suivant. »63
– deuxièmement, toujours dans l’espace apparent, un ensemble de
cylindres finis, tous de même longueur et de même axe, mais dont les
sections planes ont des rayons différents.
Dans les deux cas, on obtient une classe inclusion-sérielle, ou encore, une
classe géométrique inclusion-sérielle « s’il n’y a aucune limite inférieure
(autre que 0) à la longueur des cylindres. »64 Dans de telles classes
géométriques, il n’y a d’abord aucun volume commun à tous les cylindres :
le seul élément géométrique commun à tous les membres de la série est
dans le premier cas, une surface, et dans le second cas, le segment d’une
ligne droite. Ensuite, une classe géométrique inclusion-sérielle ne peut
avoir deux limites différentes :
[…] une classe géométrique sérielle-T ou bien a un seul indivisible-T
formant son dernier terme, ou bien est telle qu’il n’y a aucun objet-σ inclus-
T parmi ses termes65.

Or, la méthode n’est pas encore achevée, elle appelle des conditions
supplémentaires :
1. Quelles conditions doit-on ajouter à la relation d’inclusion afin de
pouvoir distinguer et définir différents types de classes, suivant que la
convergence est vers un point, vers une ligne, ou encore vers une surface ?
Nous voulons « différencier les classes géométriques sérielles-T
ponctuelles, linéaires, superficielles, les unes des autres. »66

87
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

2. Les limites conceptuelles ainsi construites ne se trouvent pas


nécessairement « à l’intérieur » des membres de la série : « par exemple, si
dans le premier cas, nous ne prenons que les moitiés des cylindres d’un
seul côté de la section plane centrale, la nouvelle série géométrique définit
encore cette section commune qui est à la surface de tous les membres de la
série »67. Ou encore, en séparant en deux une série de sphères
concentriques par un plan diamétral commun (représentées en deux
dimensions sur la figure 3 ci-dessous) :

Fig. 3 : Limite située à la surface I

Les demi-cercles 1, 2, et 3 convergent vers le point P, situé à la limite ou


à la surface de tous les membres de la série. De même, sur la figure 4 ci-
dessous, les cercles 1, 2 et 3 convergent vers le point A :

Fig. 4 : Limite située à la surface II

Whitehead propose donc les définitions suivantes68 :

Fig. 5 : Classes égales-inclusion

88
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

Considérons la classe géométrique inclusion-sérielle formée par l’ensemble


des cercles concentriques a, b, c, … de centre M, que nous supposons n’être
pas un élément apparent inclusion-indivisible. Considérons aussi la classe
géométrique inclusion-sérielle des carrés concentriques p, q, … de même
centre M et de côtés parallèles. Alors naturellement les deux classes
géométriques sérielles sont égales-inclusion69.

Deux classes sérielles sont dites « égales » quand chacune couvre l’autre.
Deux classes sérielles dont l’une couvre l’autre mais non l’inverse, ne
convergent pas vers la même limite et ne permettent donc pas de définir un
seul et même point. En voici la démonstration :
Considérons une classe géométrique inclusion-sérielle, formée par
l’ensemble de carrés concentriques et de côtés parallèles p1, p2, p3, …etc.,
de centre M, et une classe de rectangles concentriques, q1, q2, q3, …etc.,
convergeant vers le segment [AB] : p1 recouvre q1, q2, q3 ; de même p2 par
rapport à q2, q3, …etc. ; en revanche, si q3 recouvre p3, p4, …etc., aucun
carré, à partir de p3 ne recouvre un membre de q. La classe q couvre p, mais
non l’inverse. Les deux ensembles ne sont pas égaux : la limite de p est un
point et la limite de q est un segment de droite.

Fig. 6 : Classes non égales

La première condition pour définir des points en termes de classes est


d’obtenir des classes d’égales-inclusion : le recouvrement étant infini, la
limite conceptuelle est un point. Mais une seconde condition est nécessaire,
la non-tangence :
[…] deux classes géométriques inclusion-sérielles d’aires tracées sur la
même surface qui convergent vers le même point à l’intérieur des aires sont
nécessairement égales-inclusion. Mais si le point est sur une ligne limite
commune à toutes les aires de l’une (ou des deux) des classes géométriques,
alors ce n’est pas nécessairement le cas70.

Si le point de convergence est tangent à l’une des deux classes (ou aux
deux), alors les classes ne seront pas nécessairement d’égales-inclusion.

89
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

L’enjeu est de pouvoir définir un point uniquement dans les termes de


classes et de relations (ici, la relation d’égalité) entre classes. Or, le concept
de point situé à la limite (ou frontière) d’une surface échappe à cette
définition, en ne permettant pas de se passer du concept de point :
Le fondement de ce raisonnement est que les points géométriques ou lignes
ne sont pas donnés en perception mais sont le résultat du concept de série
géométrique71.

Le point est « en général simplement le concept de la possibilité de séries


de subdivisions. »72 De tels points ne sont pas perçus, ce sont seulement des
concepts. De même pour un segment de ligne ou pour une ligne.
Cependant, Whitehead reconnaît l’existence de « cas exceptionnels » où
des points et des lignes sont perçus. Et ce sont justement les points situés à
la surface-limite des objets :
Des objets apparents sont perçus comme des aires, non pas nécessairement
comme plans. L’intérieur de ces objets est conçu, mais l’appréhension
immédiate est toujours la perception d’un objet-surface. Dans la mesure où
les points sont directement perçus, ce doit être par la perception d’un point-
aire indivisible. Donc, si les relations de deux objets-surfaces sont perçues
comme exactement définies par un point géométrique, alors un point-aire
indivisible est perçu comme le point qui définit cette relation. Dans certains
cas, des lignes de division (par exemple, où la couleur change brusquement)
sont perçues73.

Il y a (ou il peut y avoir selon la théorie logique ici développée) des points
et lignes exceptionnels qui sont objets de perception. De là la possibilité de
communes limites définies pour toutes les aires d’une série. Mais quand la
loi de convergence requiert dans sa définition un point défini ou une ligne
définie, ce point ou cette ligne doit être un point perçu ou une ligne
perçue74.

En dehors de ces cas exceptionnels – qui sont exclus de la véritable


problématique de l’article, puisque de telles entités sont alors posées
d’emblée dans les énoncés – « la convergence se fait essentiellement vers
un point déterminé ou une ligne déterminée à l’intérieur de chaque membre
de la série »75.

Pour finir, la dernière partie de l’article intitulée : « Points-T matériels et


Segments-T matériels »76 tente d’élaborer une méthode qui permette de
discerner différentes sortes de séries convergentes définissant différents
types de caractères-limites : celles qui convergent vers des points (notées
« géomc1T ») et celles qui convergent vers des segments de ligne (notées

90
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

« géomc2T »). Cette distinction doit reposer uniquement sur les propriétés de
la relation fondamentale d’inclusion :
Le premier ensemble sera dénoté par géomc1T et le second par géomc2T. Les
définitions doivent être faites seulement au moyen de définitions logiques
portant sur T et sans l’aide d’aucune nouvelle idée fondamentale, – c’est-à-
dire que notre géométrie doit être fondée sur la notion fondamentale de
inclusion-T77.

Whitehead distingue parmi les classes géométriques trois degrés


de « simplicité décroissante » :
(i) L’ensemble des premiers éléments de géomcT, noté prmc1T ;
(ii) L’ensemble des seconds éléments de géomcT, noté prmc2T ;
(iii) Le résidu de géomcT.

L’ensemble prmc1T est l’ensemble des classes géométriques sérielles-T


qui sont égales-T à toute classe géométrique sérielle-T qu’elles couvrent-
T:
Dans l’application à l’espace apparent (…) prmc1 T comprendra toute classe
géométrique sérielle-T d’aires qui inclut un point-aire indivisible, et aussi
toute classe géométrique sérielle-T d’aires qui converge vers un point P sur
un côté d’une ligne donnée passant par P78.

L’ensemble prmc2T est l’ensemble des classes géométriques sérielles-T


qui sont égales-T à tout membre de géomcT, en dehors de prmc1T, qu’elles
couvrent-T : dans l’espace apparent, toute classe géométrique sérielle-T
d’aires qui convergent vers un point à l’intérieur des aires.
Le résidu comprend le reste de géomcT, c’est-à-dire les classes
géométriques sérielles-T d’aires qui convergent vers des segments.
Par conséquent, géomc1T est la somme de deux ensembles prmc1T et
prmc2T, et géomc2T est le « reste » de géomcT :
Nous avons maintenant à grouper ces membres de géomc1T qui
« convergent » vers le même point. Puisque le concept d’un point ne s’est
pas présenté comme une idée fondamentale dans la définition de géomc1T
[…] un tel groupe peut être pris comme étant lui-même le point
géométrique. Aucune autre entité n’est nécessaire79.

Il sera noté que la propriété d’être sans parties et grandeur, qui est la
définition euclidienne du point est ici représentée par la qualité
d’ « élémentarité » qui s’attache à toute classe géométrique sérielle-T qui
converge vers un point, c’est-à-dire qui est membre d’un point80.

91
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

Deux membres de géomc1T (α et β) sont appelés connexes-T (la relation


de connexion-T est notée Tcn), si x étant un membre quelconque de α et y
un membre de β, un ou plusieurs objets-σ existent pour lesquels x et y ont la
relation T. Les propositions α Tcn β et β Tcn α sont équivalentes. On
montrera ensuite que « deux classes géométriques sérielles-T d’aires qui
convergent chacune vers un point et sont connexes-T, doivent converger
vers le même point. »81
L’espace du monde physique, conclut Whitehead, sera défini par les
relations entre des objets « conçus suivant trois dimensions » et sans
surface commune. Une classe géométrique inclusion-sérielle d’objets
physiques sera donc toujours une classe convergeant vers un point, un
segment de ligne, une aire, situés à l’intérieur des membres de la classe :
La relation d’ « occupation » est maintenant définissable. Un objet-σ x
« occupe » un point-T idéal quand il y a un point-T matériel en corrélation
avec le point-T idéal et x est un membre de l’une des classes géométriques
sérielles-T qui constitue le point-T matériel82.

D. Conclusion
Dans la théorie relationniste, la méthode de l’abstraction extensive est
présentée sous sa forme la plus logique et la plus abstraite : elle permet
d’articuler les objets de l’expérience sensible – mais réduits à de simples
volumes spatiaux – aux entités fondamentales de la géométrie euclidienne.
Les événements et les objets apparaissent aussi pour la première fois, mais
force est de le constater, dans un passage qui demeure assez confus :
Selon la physique usuelle, les perceptions résultent des relations
changeantes entre objets physiques, survenant dans un certain laps de temps.
Par exemple, la sensation visuelle résulte du choc d’une foule d’ondulations
de l’éther sur l’œil, le son vient du choc d’une foule d’ondulations de l’air
sur le tympan et il en est de même des autres sensations. Donc les objets
apparents du monde apparent sont en corrélation directe avec les
événements du monde physique et non pas avec les objets du monde
physique. La conséquence de ceci est que l’on remplace par la pensée les
objets apparents fluides et se désagrégeant par des objets physiques plus
permanents ; tout progrès dans l’analyse du monde physique consiste à
remplacer les objets instables par des objets permanents83.

Dans cette première distinction entre les événements du monde physique,


les objets apparents de la perception (« fluides et se désagrégeant ») et les
objets de plus en plus permanents et abstraits que sont les objets
intellectuels et hypothétiques de la physique, on trouve la première esquisse
de l’idée empiriste fondamentale d’une ascension abstractive progressive

92
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

du concret vers l’abstrait, des événements aux objets. Or, les questions
essentielles posées véritablement à partir de l’Enquête restent ouvertes :
premièrement, quelle est la signification exacte de ces objets apparents
fluides et fugitifs et la nature de leurs relations aux événements du monde
physique ?84 Deuxièmement, si la pensée, dans sa recherche de simplicité et
de stabilité qui la caractérise, « remplace » les objets apparents par une
série d’objets de plus en plus abstraits et permanents – molécules, atomes,
puis électrons – Whitehead n’en dit pas plus sur la signification exacte d’un
tel remplacement. Troisièmement, la question de la nature des objets perçus
est laissée en suspens. Whitehead conclut la théorie relationniste en
soulignant :
Il n’y a en réalité aucune différence entre ces théories des points pour les
aires apparentes ou pour les objets physiques conçus comme volumes85.

Les hypothèses portées sur la relation fondamentale d’inclusion pour


définir un point sont finalement les mêmes pour l’espace apparent et pour
l’espace physique. En ce sens, si la théorie relationniste prépare la
philosophie de la nature, les questions fondamentales sur la nature des
données sensibles et leurs relations aux objets de la physique n’entrent pas
en compte et la méthode reste abstraite et purement logique :
Ainsi la définition de « l’inclusion-σ » peut être appliquée à la fois au
monde apparent complet ou au monde physique. En conséquence, la forme
logique est le seul élément qui nous intéresse ici86.

On doit souligner, quatrièmement, l’effacement, à la fin de l’article, des


représentations et des formes géométriques, au profit des seules
formulations logiques, la théorie relationniste constituant alors une
véritable avancée vers le logicisme du quatrième livre des Principia. Or,
cette voie ne sera pas suivie plus longtemps par Whitehead. Même si celui-
ci ne l’abandonne pas non plus complètement, la méthode de l’abstraction
extensive, à partir de 1919, cherche à s’enraciner dans l’expérience sensible
la plus concrète : les classes et les éléments abstractifs sont des formes ou
des figures sensibles, tel est du moins le défi lancé par la méthode87.
Enfin, un dernier point important et significatif est la pure et simple
suppression des points euclidiens dans la géométrie des volumes : en 1914,
avec B. Russell, l’économie d’entités inférées et non nécessaires est
proclamée et recherchée. Un point est reconnu comme une entité purement
abstraite, non perçue (sauf dans les cas exceptionnels évoqués plus haut).
La question devient plus complexe dans la philosophie de la nature : si
les points et les électrons sont des entités abstraites, faut-il pour autant les
supprimer purement et simplement du mobilier ontologique, ou plus

93
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

précisément, de l’expérience sensible ? A partir de 1919, cette question


revient en fait à celle-ci : en quel sens de telles entités abstraites peuvent-
elles être reconnues comme des entités appartenant à la nature ?
L’abstraction et l’idéalité, à partir de l’Enquête, ne sont plus simplement
synonymes de fiction ou d’hypothèse métaphysiques. La méthode de
l’abstraction extensive acquiert alors progressivement, à partir de 1916,
dans L’Anatomie de quelques Idées Scientifiques, une portée beaucoup plus
grande : elle promet un dépassement des multiples formes modernes de
bifurcation de la nature en proposant une expression relationnelle et
concrète des objets les plus abstrait.

Notes
1
Soulignons le peu de commentaires accordés à cet article parmi les
différentes études whiteheadiennes : quelques pages de Victor
Lowe dans “Whitehead’s Philosophical Development”, pp. 53-55,
et ANW : The Man an his Work, vol. II, pp. 16-18 ; deux pages
d’Alix Parmentier, op. cit., p. 38 et 39 ; G. Hélal lui consacre
seulement un paragraphe, op. cit. p. 53. De fait, il ne nous reste
malheureusement que le texte de la traduction française,
probablement traduit en français par Xavier Léon, fondateur et
secrétaire de la rédaction de la Revue de Métaphysique et de
Morale. Le texte est ainsi décrit par Victor Lowe comme « poorly
written and unnecessarily long. » On trouve cependant une
traduction anglaise commentée de Patrick J. Hurley, “Whitehead’s
Relational Theory of Space : Text, Translation, and Commentary”,
N° 1259, in Philosophy Research Archives 4, 1978. Voir aussi la
traduction de Janet Fitzgerald dans l’appendice de Alfred North
Whitehead’s Early Philosophy of Space and Time, University Press
of America, Washington, D.C., 1979.
2
Lettre du 10 janvier 1914, Archives B. Russell, McMaster University.
3
A l’exception d’un article écrit bien plus tard, en 1934 : “Indication,
classes, number, validation”, Mind New Ser. 43, pp. 281-297.
4
En 1914, la théorie relationniste est purement leibnizienne. Aucune
référence n’est donnée aux théories de la relativité d’Einstein ni à
l’espace-temps de Minkowski. Selon Victor Lowe, Whitehead lui
aurait confié bien plus tard, en mai 1941 : « Minkowski’s paper was
published in 1908, but its influence on me was postponed
approximately ten years. » Lowe ajoute : « “Ten” may be an
overstatement by one to three years. » ANW : The Man an his Work,

94
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

vol. II, chap. I, (iv), p. 15. De fait, l’union de l’espace et du temps


est introduite véritablement dans ses écrits à partir de PNK.
5
Voir TRE, p. 426 : « (…) le problème réel du temps est la formation du
temps commun pour le monde apparent complet, en dehors des
temps différents des mondes immédiats apparents des divers sujets
percevants. »
6
Comme le soulignent par exemple V. Lowe (in Schilpp), A. Parmentier,
op. cit., et G. Hélal, op. cit.
7
De là vient sans doute la déception de la plupart des commentateurs déjà
cités. En même temps, l’étude précise de cet article nous permettra
de comparer la méthode posée dans ces pages comme purement
logique et la méthode de l’abstraction extensive dans PNK et CN.
8
Nous les reprenons afin d’assurer la compréhension des parties suivantes
portant sur la méthode logique d’abstraction. Rappelons brièvement
le plan général de la TRE : I. Les différents sens du mot « espace »
(pp. 423-426) ; II. Les objets physiques et l’espace physique (pp.
426-429) ; III. La théorie relationniste de l’espace (pp. 429-433) ;
IV. La relation de Tout à partie et l’ « inclusion-σ » (pp. 433-440) ;
V. La définition relationniste des concepts spatiaux (Considérations
générales) (pp. 440-443) ; VI. Classes géométriques sérielles-T et
Egalité-T (pp. 443-448) ; VII. Points-T matériels et segments-T
matériels (pp. 448-454).
9
TRE, p. 423
10
Ibid.
11
Ibid.
12
Ibid.
13
Ibid., p. 424.
14
Ibid.
15
Ibid.
16
Ibid.
17
Ibid., p. 425 et 426.
18
Ibid., p. 430.
19
Ibid.
20
Les enjeux de 1905, concernant la Relation Essentielle, sont ainsi
réaffirmés et développés.

95
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

21
TRE, p. 430. De même, les sujets percevants ne sont naturellement
« (…) assujettis à aucune position assignable ».
22
Jean Nicod, La Géométrie dans le monde sensible, part. I, chap. IV.
C’est aussi la présentation que donne B. Russell de la méthode dans
l’appendice de Notre Connaissance du Monde Extérieur datant de
la première édition de 1914. Soulignons que les points 3 et 4 de son
analyse sont très problématiques eu égard à la méthode exposée
dans la TRE : « Les hypothèses requises par la relation de
contenant-à-contenu sont : (…) (3) l’existence d’une limite ou
minimum à toute collection d’objets spatiaux, telle qu’il y ait un
objet spatial au moins contenu en eux tous et contenant tous les
objets qui sont contenus en eux tous, (4) enfin, (…) il doit exister
des exemples de contenant-à-contenu, c’est-à-dire qu’il doit
réellement y avoir des objets dont l’un contient l’autre. » La
méthode scientifique en philosophie, p. 245 et 246. Nous
soulignons. D’abord, la position de l’existence ou de la réalité est
exclue de la TRE, mais aussi de PNK, CN et R. Ensuite, ce qui est
« contenu en eux tous » n’est pas un « objet spatial » mais une
limite conceptuelle, d’un autre ordre que les « objets spatiaux » liés
par la relation d’inclusion. Enfin, Whitehead n’admet jamais
d’événement premier, le plus grand d’une série. En résumé, au
regard de la TRE – qui n’est sans doute pas le fameux manuscrit
reçu par Russell en 1914 – cette présentation de la méthode
whiteheadienne est inadéquate. Russell reviendra sur la méthode,
mais cette fois-ci en la critiquant, dans le chapitre XXVIII de
L’Analyse de la matière. Voir p. 227sq.
23
TRE, VII, p. 450.
24
Ibid., p. 433.
25
Nous revenons sur ces controverses et objections dans la seconde partie
de notre étude, chap. III.
26
Voir les analyses critiques d’Adolf Grünbaum, dans l’article déjà cité :
“Whitehead’s Method of extensive abstraction”. La structure de
l’apparence, soutient l’auteur, est non-isomorphique avec ce que la
géométrie attribue à l’espace en vertu de la divisibilité infinie des
intervalles. A. Grünbaum en conclut que la méthode de
l’abstraction extensive oblitère la précision des lois physiques en ne
permettant pas la différenciation précise des points.
27
Voir Principia Mathematica, I, * 33. Les références semblent données
par Whitehead lui-même, TRE, p. 431.

96
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

28
Ibid.
29
Ibid.
30
Pour une définition des relations directes et indirectes, voir Ibid., p. 426 :
« Les relations entre objets physiques peuvent être divisées en deux
classes : relations directes et relations indirectes. Si A est rapporté à
B et B à C, alors le fait même de ces deux relations constitue une
relation indirecte de A à C. Mais les relations indirectes supposent
des relations directes, qui ne sont plus elles-mêmes
décomposables. »
31
Ibid., p. 432.
32
Ibid.
33
Voir Ibid., IV, « La relation de tout à partie et l’ « inclusion-σ » », pp.
433-440.
34
Ibid., p. 433.
35
Ibid..
36
A partir de l’Enquête, seuls les événements sont dits avoir des parties (au
sens de parties spatio-temporelles) ; un objet n’a pas de parties mais
des « composants », qui sont des « objets » de différents types :
« concurrent components », « extensive components » et « causal
components ». Voir PNK, 55-56.3, pp. 169-172.
37
TRE, p. 433. « La partie spatiale est un objet du même genre que le tout
dont elle fait partie et elle se distingue ainsi essentiellement du
« composant » (…) » Ibid., p. 433 et 434.
38
Ibid., p. 434.
39
Ibid. Voir aussi ASI, p. 138 : « (…) in this case the extended objects as
here conceived cannot be the true sense-objects which are present
to consciousness. For as here conceived a part of a sense-object is
another sense-object of the same type ; and therefore one sense-
object cannot be a class of other sense-objects, just as a tea-spoon
cannot be a class of other tea-spoons. »
40
TRE, p. 434.
41
Ibid.
42
Ibid., p. 434 et 435.
43
Ibid., p. 435. « (…) à moins que nous n’admettions que nous percevons
un objet étendu comme une collection d’entités-points. »
44
Ce passage de l’article est assez confus. De fait, cette question ne fait pas
vraiment partie des enjeux de l’étude. Elle se posera plus clairement

97
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

à partir de PNK (mais surtout dans la métaphysique), concernant le


continuum extensif.
45
TRE, p. 435.
46
Ibid., p. 436.
47
Ibid.
48
Soulignons la nature purement logique du raisonnement qui sera fondé
plus tard dans l’expérience, par (i) la distinction des deux modes de
connaissance, la connaissance par relation et la connaissance par
adjectif ; et (ii) grâce à la théorie des relations internes. Voir en
particulier infra, part. II, chap. III, D.
49
TRE, p. 436.
50
Ibid. Voir p. 436 et 437 : « Comme il a été dit plus haut, dans notre
discussion logique, σ est une classe quelconque de relations, Eσ est
une relation dérivée de σ par une construction logique qui conserve
son sens (mais non pas nécessairement son importance) pour toute
particularisation de la classe. »
51
Ibid., p. 437.
52
Ibid. « C’est une pure affaire de mots et de convenance technique que
nous admettions comme un cas extrême qu’un objet spatial doit
toujours être considéré comme partie de lui-même, ou que nous
considérions que « partie » signifie « partie à proprement parler »,
de telle sorte qu’aucun objet spatial ne soit partie de lui-même. Ce
qui est exclu c’est le cas où quelques objets spatiaux seraient parties
d’eux-mêmes et où quelques autres ne seraient pas parties d’eux-
mêmes. »
53
Voir B. Russell, Principles of Mathematics, p. 219 : l’origine de cette
relation est rapportée à Peano. A partir de 1919, la relation
d’extension est irréflexive. C’est la première propriété de la relation
d’extension. Sur ce point précis, voir PNK, 27.2, p. 101 : « (i) aKb
implies that a is distinct of b, namely, ‘part’ here means ‘proper
part’ (…) ».
54
TRE, p. 438. Le principe des Indiscernables, appliqué à l’espace
physique, s’énonce logiquement comme suit : deux objets
physiques qui ont les mêmes relations directes à tout objet physique
sont identiques. L’hypothèse des indiscernables est notée :
« Indiscern. Hyp. σ ».
55
Ibid., p. 439.

98
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

56
Ibid. A ce stade, Whitehead reconnaît l’existence de seuils perceptifs
minimaux, en dessous desquels toute division est purement
conceptuelle. Voir aussi ibid., p. 432 : « Dans l’espace apparent, un
point est (pratiquement) une aire ou un volume suffisamment petit
pour que le sujet soit incapable d’y introduire une division exacte
en parties. De tels « minima sensibilia » ne manquent ni de surface
ni de volume, mais de la stabilité nécessaire pour la division. » Un
point n’est pas perçu, sauf dans certains « cas exceptionnels » : des
points de « contact », situés à la limite des volumes. Voir Ibid., p.
448 et ci-dessous, C.
57
Ibid., p. 442. Ce qui pose un problème – si Whitehead conserve cette
position – pour fonder empiriquement la méthode de l’abstraction
extensive, qui repose sur des séries infinies d’événements
convergents.
58
Ibid., p. 440.
59
Voir Ibid., p. 441 : « Si nous acceptons l’hypothèse que toutes les
positions sont actuellement occupées par des objets-σ, alors les
définitions sont complètes. Mais si nous admettons un espace
inoccupé, c’est-à-dire des points inoccupés par des objets-σ, alors
nous avons à faire une théorie généralisée des points idéaux (que
j’espère expliquer dans un mémoire ultérieur). Ces points idéaux
sont les points de l’espace complet de la géométrie. Un point idéal
est occupé quand il y a un « point-T matériel » qui lui correspond ;
sinon, il est inoccupé. »
60
Ibid., p. 441.
61
Ibid., p. 442.
62
Ibid., pp. 443-448.
63
Ibid., p. 443 et 444.
64
Ibid., p. 444.
65
Ibid.
66
Ibid., p. 445.
67
Ibid., p. 444. Nous soulignons.
68
L’auteur limite son étude aux classes permettant de définir des points :
« La seule classe essentielle pour les développements géométriques
ultérieurs est l’ensemble convergeant vers des points. » Ibid., p.
445. Pour les définitions logiques de l’égalité, voir p. 445,
propositions 3-8.

99
I • 2. L O G I C I S M E ET EXPERIENCE

69
Ibid., p. 446.
70
Ibid.
71
Ibid., p. 447 et 448.
72
Ibid., p. 448.
73
Ibid., p. 447.
74
Ibid., p. 448.
75
Ibid.
76
Ibid., VII, pp. 448-454.
77
Ibid., p. 449. Le logicisme des Principia, appliqué à la géométrie, se
passe de la notion intuitive ou empirique de figure. Voir encore
Ibid., p. 450 : « Aussi un point-T matériel est un groupe de
membres de géomc1T qui convergent vers le même point et nous
montrons comment cette idée est capable d’une définition purement
logique. » La méthode de l’abstraction extensive, au sein de la
philosophie de la nature, n’emprunte pas ce pur chemin logiciste.
78
Ibid., p. 449.
79
Ibid., p. 450.
80
Ibid., p. 452.
81
Ibid., p. 451.
82
Ibid., p. 454.
83
Ibid., p. 425. C’est l’auteur qui souligne.
84
Notons que les événements ne sont pas définis comme les données de
l’expérience sensible, mais comme les données du monde physique,
et ce, par la notion physique d’onde. Leur lien au temps, à une
certaine durée, semble important, de même pour les objets
apparents, qui se voient attribuer la première caractéristique donnée
plus tard aux événements : la fluidité, synonyme de flux. Le
caractère de ce qui « se désagrège » reste à ce stade assez flou : lié à
l’idée de fluidité, il semble renvoyer à l’idée d’un changement
progressif, orienté vers la disparition. Le changement ne pourra pas
être attribué à la notion d’événement dans la philosophie de la
nature, pas plus qu’aux objets, essentiellement abstraits.
85
TRE, VII, p. 452.
86
Ibid., p. 436.
87
Il reste à déterminer si le concept événementiel réussit à répondre à cet
enjeu.

100
Chapitre III
Vers un empirisme radical

Cet article publié en 1917 dans le recueil de textes The Organisation of


Thought1 est véritablement singulier : Whitehead y développe un
empirisme très proche de celui de Hume, et de Russell à la même époque2,
mais radical3, en particulier concernant la nature des objets sensibles. De
quoi avons-nous l’expérience quand nous percevons une table, un chat, une
goutte d’eau, ou plus simplement une couleur, un son ou une odeur ? Ces
différents types d’objets, différenciés par l’auteur selon leur degré
d’abstraction spécifique et leur mode de construction4, sont montrés comme
des objets complexes – et de manière analogue au point euclidien –
construits à partir d’une expérience simple et primitive, un flux perceptif5,
ou ce que Whitehead appelle encore la « présentation sensible » :
Quand nous parlons de présentation sensible, nous voulons parler de ces
pensées primaires impliquées essentiellement dans sa perception6.

En général, souligne Whitehead, de telles pensées ne sont pas verbales,


mais sont des appréhensions directes de qualités et de relations données
dans le contenu brut de la conscience sensible. Les pensées apparemment
les plus simples du type : « Tiens, du rouge ! » impliquent déjà une
abstraction fondamentale – ou construction – dont Whitehead tente de
dégager les principales étapes : en posant ainsi un simple caractère isolé –
par exemple, ce rouge d’une certaine nuance – j’omets les relations
complexes, inhérentes au donné sensible, qui forment un tout relationnel et
changeant, soit un flux perceptif :
« Tiens, du rouge ! » n’est pas réellement une pensée perceptive primaire,
quoique ce soit souvent la première pensée qui trouve une expression
verbale même silencieusement dans l'esprit. Rien n'est isolément. La
perception du rouge est celle d'un objet rouge dans ses relations au contenu
entier de la conscience percevante7.

[…] Notre vrai but est de rendre explicite notre perception de l'apparent
dans les termes de ses relations. Ce que nous percevons est la rougeur liée à
d'autres apparents. Notre objet est l'analyse des relations8.

Au donné sensible qui est de manière essentielle un flux ou un courant –


l’empirisme whiteheadien se distingue ainsi nettement de l’atomisme de
l’empirisme classique – nous appliquons instinctivement deux principes : le
principe de convergence et le principe d’agrégation. La méthode de

101
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

l’abstraction extensive – encore inachevée9 – apparaît dans sa fonction la


plus naturelle et la plus empiriste : les objets sensibles, les objets de la
perception ordinaire et les objets scientifiques sont montrés comme des
entités abstraites, complexes, dérivées de « séries d’événements »10, au
moyen en particulier du principe naturel de convergence. L’Anatomie
expose déjà ainsi les enjeux essentiels du concept événementiel de nature.

A. La construction des objets : principe de convergence et


principe d’agrégation
La hiérarchie des objets mise en place préfigure celle de la philosophie de
la nature. A la base de cette échelle, Whitehead place les objets directs des
sens ou objets sensibles ; viennent ensuite, répartis en trois étapes, les
objets indirects de la perception, lesquels requièrent des jugements –
passifs ou actifs – et des actes de l’imagination : cette seconde sorte
d’objets correspond à ce que Whitehead nomme à partir de l’Enquête les
objets perceptuels – une chaise, une table, un chat – ou de manière
générale, les « choses » que nous percevons dans l’espace et dans le temps.
Enfin, au sommet de la hiérarchie, on trouve les objets scientifiques,
nommés ici « objets-pensée de la science » : molécules, atomes, électrons.
L’enjeu est l’articulation des objets les plus abstraits aux données de
l’expérience sensible : il s’agit de dresser une anatomie des objets
scientifiques, définis sans ambiguïté comme des idées11. De même dans
The Organisation of Thought, dans un langage très proche de celui de
Russell dans Our Knowledge of External World, Whitehead soutient :
[…] nous imaginons que nous avons l'expérience immédiate d'un monde
d'objets parfaitement définis impliqués dans des événements parfaitement
définis […]. Je soutiens que ce monde est un monde d'idées, et, que ses
relations internes sont des relations entre des concepts abstraits et que
l'élucidation du rapport précis entre ce monde et les sentirs de l’expérience
actuelle est la question fondamentale de la philosophie scientifique. La
question que je vous invite à considérer est celle-ci : comment la pensée
exacte s'applique-t-elle aux continua fragmentaires, vagues de l’expérience
? […] Je veux savoir comment elle s'applique12.

Comprendre la constitution naturelle des idées scientifiques, leur


articulation au fondement ultime, tel est l’enjeu. Dans L’Anatomie et dans
L’Organisation de la pensée, cette continuité de l’expérience sensible aux
entités les plus abstraites des sciences de la nature est promise par la
méthode logique13 :
La Logique, correctement utilisée, n’entrave pas la pensée. Elle donne la
liberté et par dessus tout, l’audace14.

102
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

1. Les objets sensibles complexes


Un seul objet-sensible est une entité complexe15.

De même que le point euclidien est défini dans la théorie relationniste


comme une classe de volumes, un objet sensible, posé isolément, en et pour
lui-même – ce rouge – doit être exprimé dans les termes relationnels des
données de l’expérience sensible. Or, le problème est d’abord, de
comprendre en quoi consiste précisément ces données dont sont abstraits
des objets sensibles simples et indépendants, puis de comprendre la nature
de l’abstraction qui entre en jeu, s’il faut admettre avec l’auteur qu’« un
objet-vu est une petite partie arbitraire du flux. » 16.
Whitehead prend l’exemple d’un carreau sur la cheminée que nous
observons : nous jugeons dans certaines conditions – la lumière semble
régulière et nous restons immobiles – que sa couleur reste la même. Mais la
variation des flammes et un simple changement dans notre position altèrent
la couleur observée : l’objet visuel qu’est la couleur du carreau est donc
« arbitrairement distinguée d’un tout plus large duquel il forme une
partie »17. Cette étape de l’argument n’est-elle pas fallacieuse ? Certes, si
les circonstances dans lesquelles nous regardons le carreau sur la cheminée
changent, l’objet visuel change aussi. Or, Whitehead semble accorder que
l’objet ne change pas si les circonstances demeurent identiques. En fait, la
critique repose sur la distinction et la division, au sein d’une durée, de
durées plus courtes, instantanées, à l’extrême, dans lesquelles l’objet est
jugé être et rester le même ; de telles parties « objectivées »18 constituent ce
que Whitehead appelle des « objets-pensée de la perception » :
Nous jugeons que le carreau objet-pensée reste inchangé. L’objet-vu du
charbon sur le feu se modifie graduellement, bien que, dans des intervalles
courts, il reste inchangé. Nous jugeons que l’objet-pensée charbon est
changeant. La flamme n’est jamais la même, et sa forme est seulement
vaguement distinguable. Nous concluons qu’un simple objet-vu identique
est déjà une fantaisie de la pensée19.

Tout objet – jugé identique ou changeant, peu importe – est une


abstraction, c’est-à-dire dans L’Anatomie, le produit d’un découpage
arbitraire d’un flux ultime, seul concret véritable. Si « un objet sensible
perçu à un temps donné est un objet distinct d’un objet sensible vu à un
autre moment »20, rien dans l’expérience concrète ne correspond à un objet
sensible instantané : « essentiellement, il y a une durée. »21 Essentiellement,
il y a un flux ou courant sensible, dont nous pouvons distinguer des parties,
mais ces parties sont elles-mêmes des flux, et c’est seulement dans la
pensée22 que le flux prend la forme d’une succession de ces éléments
simples et indivis que sont les objets :

103
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

Le courant peut être « constant » comme dans le cas du carreau-vu


invariable, ou « turbulent » comme dans le cas de la flamme-vue
étincelante. Dans chaque cas, un objet–vu est une petite partie arbitraire du
courant. D’ailleurs, le courant qui forme la succession des carreaux-vus est
seulement une partie distinguable du courant entier de la présentation-vue.
Ainsi, finalement, nous nous concevons chacun faisant l’expérience d’un
flux temporel complet (ou courant) de présentation sensible. Ce courant est
indifférenciable en parties. Les bases de la distinction sont les différences
des sens incluant dans ce terme des différences de types de sens, et des
différences de qualité et d’intensité dans le même type de sens – et des
différences de relations temporelles, et des différences de relations spatiales.
Ainsi les parties ne sont pas mutuellement exclusives et existent dans une
variété illimitée23.

1. Whitehead semble admettre que toute division « objectivante » dans le


flux ultime est arbitraire, et admet en droit un nombre infini de découpages
possibles24. Le caractère arbitraire de tout objet est posé de manière
inéluctable et permet déjà de comprendre la distinction, au sein de la
philosophie de la nature, entre les événements et les objets : si l’événement
est un flux, l’objet désigne un état, un élément « arbitrairement » (dans
L’Anatomie) isolé des autres éléments de l’expérience, et dont les relations
aux autres facteurs25 de l’expérience sont pensées ensuite comme purement
externes. L’objet est donc une partie du flux sensible mais, plus
précisément, une partie à laquelle la pensée a ôté son caractère essentiel de
flux et de relata.
2. Or, ceci n’implique pas que le flux ultime de l’expérience soit un pur
flux indistinct, sans parties. Au contraire, Whitehead semble reconnaître
des parties – des événements non encore bien définis ici – au sein du
courant ultime :
Il devient ainsi nécessaire d’expliquer comment des discriminations dans le
courant des événements s’établissent et comment le monde apparent échoue
à se réduire à un simple présent. La solution de la difficulté est atteinte en
observant que le présent est lui-même une durée, et par conséquent inclut
directement des relations temporelles perçues entre les événements contenus
en lui26.

Le flux sensible comprend des relations (ici temporelles, mais aussi


spatiales) entre événements, soit des relata et des relations. En quoi
consiste alors le caractère arbitraire des objets sensibles ? Qu’est-ce qui
distingue un objet sensible quelconque d’un événement ? Les événements
et les objets ne peuvent être appelés des « parties » dans le même sens, il y
aurait contradiction. L’une est ultime, l’autre est abstraite et semble-t-il,
arbitraire.

104
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

3. En anticipant l’analyse future, soulignons qu’un événement quelconque


s’étend toujours sur des événements plus petits et est toujours recouvert par
d’autres événements plus grands. L’événement est défini essentiellement
comme un relatum, dans ses relations aux autres événements. Un
événement est à la fois un tout infiniment divisible et une partie d’une
infinité d’événements plus grands. Un objet sensible au contraire est posé
dans la conscience sensible comme une substance indivisible (i), auto-
suffisante et hors du temps (ii)27 :
(i) Si nous admettons que cette tache rouge, par exemple, est divisible, ce
n’est pas l’objet sensible en lui-même – ce rouge – qui est divisible, mais la
tache, soit l’événement dans lequel l’objet est dit être situé. Pour la pensée,
l’objet sensible est le même dans toute partie de cette surface28 ;
(ii) Nous disons ainsi reconnaître le même rouge dans toute partie d’une
surface dite « rouge », mais aussi à travers le temps, dans des lieux et des
durées distincts : « c’est encore ce rouge ! » Nous montrerons plus loin que
c’est cette identité simple, indépendante et intemporelle de l’objet qui est
abstraite, voire même ici arbitraire.
4. Si les objets sensibles sont abstraits, les « qualités sensibles »29 ne sont
pas exclues de l’expérience première, mais elles doivent être comprises
dans leur nature de relata, et en tant que singulières et non-récurrentes,
comme des événements. Ainsi, dans le Principe de relativité, un événement
est défini comme « une partie du devenir de la nature, colorée avec toutes
les nuances de son contenu. »30 La compréhension de ces relata et de ces
relations ultimes constituera l’enjeu du dépassement des bifurcations
modernes de la nature.
Admettre l’objet au sein des événements, c’est donc poser ce qui est
seulement abstrait dans le concret, ou encore, prendre l’abstrait pour le
concret, ce que Whitehead dénonce dans le chapitre III de La Science et le
Monde moderne comme le « sophisme du concret mal placé »31. Or, il n’est
pas sûr que l’auteur lui-même réussisse à échapper à ce piège quasi naturel.

2. Deux sortes de principes


Whitehead distingue deux principes dans la construction des différents
types d’objets, dont l’origine est la recherche vitale et pratique de régularité
et de simplicité. Contrairement à Kant, ces deux principes ne sont pas a
priori : l’attention sensible (sense-awareness), sans doute commune à tout
être vivant puisqu’elle est pré-langagière, ne fait d’abord que suivre des
relations et des contrastes donnés dans l’expérience32. Autrement dit, la
convergence vers des entités et des relations plus simples semble indiquée
par la nature elle-même. La relation d’inclusion – la relation d’extension et

105
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

la notion d’espace-temps ne sont pas considérées – est posée comme ultime


et est à l’origine de la constitution des objets :
Il semble probable que ces deux concepts de partie temporelle et de partie
spatiale sont fondamentaux ; c'est-à-dire ce sont des concepts exprimant des
relations qui nous sont directement présentées et ne sont pas des concepts de
concepts33.

Liées aux principes d’association, deux étapes sont distinguées :


1) Le principe de convergence apparaît comme premier et fondamental
dans la constitution des objets, et en premier lieu en ce qui concerne les
objets à la base de la hiérarchie, les objets sensibles. Dans la conscience,
les relations spatiales et temporelles entre les différentes parties du flux
perceptif sont confuses et fluctuantes. Le moyen par lequel nous posons des
éléments spatiaux précis dotés de relations déterminées « suffisamment
simples pour nos intellects »34 est le « principe de convergence vers la
simplicité par diminution de l’extension »35 :
(i) La première application de ce principe concerne le temps36, en
particulier la durée présente de la conscience. Par diminution de l’extension
temporelle, les effets incompréhensibles du changement sont diminués et
dans beaucoup de cas peuvent être négligés.
(ii) Les relations spatiales – dans ce monde sensible approximativement
statique de la durée réduite – sont simplifiées. Le principe de convergence
est une fois de plus appliqué pour obtenir des parties spatiales encore plus
petites.
(iii) Enfin, la simplicité la plus grande est obtenue en divisant les parties
spatio-temporelles obtenues précédemment en parties homogènes, selon le
type de sens, de qualité et d’intensité.
Ces trois processus de restriction produisent, finalement, les objets sensibles
qui ont été mentionnés ci-dessus. Ainsi l'objet sensible est le résultat d'un
processus actif de discrimination fait en vertu du principe de convergence. Il
est le résultat de la recherche de la simplicité des relations dans le courant
complet de présentation sensible37.

Les objets sensibles sont donc le fruit d’une discrimination quasi


immédiate, instinctive38, dont l’enjeu est la production d’entités et de
relations plus simples (relations externes) : une « procédure approximative
de la vie ordinaire »39 que la méthode de l’abstraction extensive viendra
seulement rendre plus claire et systématiser, en permettant notamment la
construction des points et des objets scientifiques comme les électrons.
Dans cette première analyse, l’abstraction des objets sensibles apparaît
comme un simple découpage effectué à partir de relations et de relata

106
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

donnés dans le flux ultime. Le caractère fantaisiste et arbitraire de tels


objets n’apparaît plus dans le raisonnement. Or, le principe d’agrégation ne
serait-il pas nécessaire pour comprendre et achever l’abstraction – et non
plus seulement la discrimination – de tels objets ? Laissons pour l’instant
cette question en suspens.
2) Le second principe est le principe d’agrégation40. L’auteur le présente
une première fois de la manière suivante : considérons deux événements a
et b qui appartiennent à la même durée, a étant perçu comme précédant
l’événement b. Whitehead soutient :
Il n'y a pas de relation temporelle directement perçue entre un événement
présent et un événement passé. L'événement présent est seulement relié au
souvenir de l'événement passé. Mais le souvenir d'un événement passé est
lui-même un élément présent dans la conscience. Nous soutenons le principe
que des relations directement comparables peuvent seulement exister entre
deux éléments de la conscience, les deux étant situés dans ce présent
pendant lequel la perception arrive. Toutes les autres relations entre des
éléments de la perception sont des constructions inférées41.

Si des relations temporelles – autres que la simultanéité – sont perçues


immédiatement, c’est que nous vivons dans des durées et non dans des
instants. Or, Whitehead soutient que, sans mémoire du passé qui fait de ce
passé une présence dans le maintenant, le présent n’aurait aucun volume, la
mémoire dont il est question ici étant seulement une des formes de la
conscience :
« (…) la distinction entre la mémoire et la présentation immédiate ne peut
pas être tout à fait fondamentale ; car toujours nous avons avec nous le
présent s'effaçant en tant qu’il devient le passé immédiat. Cette région de
notre conscience n'est ni mémoire pure, ni présentation immédiate pure. De
toute façon, la mémoire est aussi une présentation dans la conscience. »42

Le souvenir d’un événement « passé » étant lui-même un élément


« présent » dans la conscience immédiate, la relation entre l’événement
« présent » et l’événement « passé » est perçue directement. Prenons par
exemple deux événements quelconques a et b, appartenant à la même durée
présente, avec a précédant b, soit aRb. Le temps passe : l’événement a
disparaît dans le passé, tandis que l’événement c advient dans la durée
présente, b précédant l’événement c (bRc). Les ellipses de la figure ci-
dessous représentent les champs temporels couverts par les durées (X et Y)
dans la perception :

107
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

Fig. 7 : Champs temporels

Dans la nouvelle durée Y, la relation de l’événement b à l’événement a


est encore présente, grâce à « la mémoire de la relation temporelle entre a
et b » 43. Mais la relation de a à c est inférée, nous n’en avons aucune
expérience directe44. C’est là le premier exemple donné du principe
d’agrégation, « (…) un des principes fondamentaux de la construction
mentale selon lequel notre conception du monde physique externe est
construite. »45
D’autres applications de ce principe sont étudiées dans la suite de
l’article, essentielles à la construction des seconds types d’objets, les objets
de perception, voire même aussi des objets à la base de la hiérarchie, les
objets sensibles.

3. Objets de perception

a) Ensembles et unité

La construction des objets de perception – un chat, une table, etc. – nous


aide à mieux comprendre le caractère arbitraire et complexe d’un objet
sensible isolé. La dimension temporelle, liée aux notions fondamentales de
durée et de flux, est essentielle dans l’analyse qui suit. Nous pensons
spontanément les données de l’expérience sensible comme une succession
d’éléments instantanés et atomiques : voilà ce qu’il s’agit de combattre.
Les objets perceptuels, soutient d’abord Whitehead dans une résonance
particulièrement humienne, sont « largement la supposition de notre
imagination »46. Par exemple, quand je dis reconnaître le chat qui traverse
la pièce – « c’est mon chat ! » – de quoi ai-je véritablement l’expérience ?
J’entends son miaulement, je le sens se frotter contre moi, je vois sa
couleur noire. En résumé, au niveau de la présentation sensible, ce dont je
fais l’expérience, c’est d’un certain ensemble d’objets sensibles47 dans une
situation particulière :
Ainsi, quand nous disons que nous avons perçu le chat et compris ses
sentiments, nous voulons dire que nous avons entendu un objet sensible
sonore, que nous avons vu un objet sensible visuel, que nous avons senti un
objet sensible au toucher, et que nous avons pensé à un chat et imaginé son
sentiment48.

108
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

D’un ensemble d’objets sensibles, à la fois simultanés et spatialement


coïncidents49 – la couleur du chat et la douceur de son poil lorsque je le
caresse – on passe à une unité : les objets sensibles et leurs relations
spatiales et temporelles sont « combinés par la pensée dans la perception
d’un chat »50. Une telle association est purement passive : le jugement est
instinctif et immédiat, sans effort quelconque de la conscience51.
Whitehead prend encore l’exemple d’une orange que nous regardons
pendant la moitié d’une minute ; c’est-à-dire, nous la touchons, la sentons,
notons approximativement sa position dans la corbeille de fruits, puis nous
nous détournons. Cette durée particulière, ce flux de présentation sensible
de l’orange-durant-une-demi-minute, est ce que Whitehead nomme un
« premier objet-pensée rudimentaire de perception »52. Comment un tel
objet est-il construit à partir de ce flux temporel complet qu’est la
présentation sensible ?
Des courants partiels composés de présentation sensible peuvent être
distingués avec les caractéristiques suivantes : [1] la succession temporelle
des objets sensibles, appartenant à un seul sens, impliqué dans un tel courant
partiel composé, est composée d'objets très semblables dont les
modifications augmentent seulement graduellement et forme ainsi un
courant composant homogène dans le courant composé ; [2] les relations
spatiales de ces objets sensibles (de sens divers) d'un tel courant composé
qui sont limitées dans un temps suffisamment court sont identiques pour
autant qu’ils sont appréhendés de manière précise, et ainsi ces courants
composants divers, chacun homogène, « adhèrent » pour former le courant
partiel composé entier ; [3] il y a d'autres présentations sensibles arrivant en
association avec ce courant composé partiel qui peuvent être déterminées
par des règles dérivées de courants composés partiels analogues, avec
d'autres relations spatiales et temporelles, à condition que l'analogie soit
suffisamment proche. Appelons celles-ci les « présentations sensibles
associées ». Un courant partiel de cette sorte, vu comme un tout, est ici
appelé « un premier objet-pensée brut de perception »53.

Ce texte, difficile mais admirable, est fondamental pour une philosophie


du process. Reprenons maintenant les trois étapes :
1. D’un flux premier et ultime, les ressemblances ou analogies entre
objets sensibles54 d’un même sens dans une durée conduisent à la formation
d’une multiplicité de flux homogènes selon les différents sens, des
ensembles d’objets sensibles. Je ne fais pas l’expérience d’une couleur
mais d’un flux de couleurs qui m’apparaissent comme très similaires.
2. Dans la deuxième étape, les relations spatiales55 entre les objets
sensibles de ces flux homogènes, comprises dans une durée assez courte (à
l’aide du principe de convergence), sont quasi identiques et « coïncident »,
adhèrent, pour former alors un tout : un flux composé partiel complet.

109
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

3. Enfin, des analogies reconnues entre de tels flux – appartenant à des


durées distinctes – conduisent à l’association de présentations sensibles ou
de différents flux composés.
Le résultat fondamental de cette analyse est que la constitution d’un objet
de perception – l’orange dans la corbeille – s’appuie sur des ensembles
d’objets sensibles : concernant un seul sens, par exemple la vue, le point de
départ de la construction est un flux, par exemple de couleurs, qu’on
reconnaît comme « similaires » mais qui ne sont pas identiques56. Un
ensemble d’objets sensibles simultanés et coïncidents57 est bien donné dans
l’expérience, même s’il n’y a ni unité, ni indépendance véritables de ces
objets.
Permettons-nous une première critique : Whitehead manque de précision
en ne distinguant pas les objets sensibles isolés et abstraits du flux et les
qualités sensibles particulières données, dans l’expérience la plus concrète,
dans leurs relations au sein du flux ultime58. Il y a bien quelque chose dans
l’expérience à partir de quoi sont construits dans la pensée des objets
sensibles isolés et abstraits, ainsi que des premiers objets de perception. Or,
si au sein du flux ultime, on peut parler de qualités, de contrastes et de
relations, peut-on pour autant parler d’objets ?
Les relations temporelles et les relations spatiales se tiennent entre les objets
sensibles de la perception. Ces objets sensibles sont distingués comme des
objets séparés par la récognition soit (1) des différences de contenu sensible,
soit (2) des relations temporelles entre eux autres que la simultanéité, soit
(3) des relations spatiales entre eux autres que la coïncidence. Ainsi les
objets sensibles résultent de la récognition du contraste dans le courant
complet de présentation sensible, à savoir, de la récognition des objets
comme des termes reliés, par des relations qui les met en contraste. Les
différences de contenu sensible sont infiniment complexes dans leur
variété59.

Nous soutenons qu’une couleur particulière qui serait définie dans son
caractère relationnel le plus concret, sans aucune omission de ses relations
et de sa singularité, n’est pas un objet – au sens d’une entité complexe et
abstraite – mais un événement. Dans L’Anatomie, le concept d’événement
manque à l’analyse pour que l’on puisse différencier les objets construits de
ce à partir de quoi ils sont construits, les événements et les classes
d’événements.
Le caractère arbitraire de tout objet sensible apparaît maintenant
précisément : l’abstraction d’un tel objet consiste à retenir une et une seule
qualité d’un ensemble de qualités (infini, en droit) et à ériger cette qualité
comme la qualité de l’objet, ici perceptuel. L’abstraction, que la méthode
de l’abstraction extensive rendra plus tard intelligible, correspond au

110
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

passage du « many » au « one », de la multiplicité à l’unité, et enfin, de la


pluralité à l’identité. C’est là selon nous – mais Whitehead ne le dit pas – la
première application véritable du principe d’agrégation60. Les qualités
sensibles inhérentes au flux concret sont « agrégées », « associées » en un
et un seul objet sensible. Un principe qui reste à ce stade bien obscur et
qu’on pourrait rapprocher de la transition de l’imagination chez Hume. Or,
c’est ce même principe qui est à l’œuvre dans la formation des objets de
perception. La conférence reste, sur ce point précis, confuse et décevante.
Premièrement, l’objet sensible semble être reconnu par l’auteur à la fois
comme un élément premier et une entité abstraite, ce qui est dans ce cas
contradictoire61 :
Le fait fondamental est l'objet sensible, étendu à la fois dans le temps et
l'espace, avec la relation fondamentale de tout à partie aux autres objets
semblables, et soumis à la loi de convergence vers la simplicité étant donné
que nous passons dans la pensée par une série de parties successivement
contenues62.

Deuxièmement, si la méthode logique d’abstraction peut permettre de


dépasser cette contradiction et d’éviter la bifurcation de la nature qu’elle
implique, elle reste néanmoins, comme nous allons le montrer, sous-
employée. A ce titre, l’article de 1917, pour l’esprit métaphysique63
pourtant si prometteur et excitant, est un échec spéculatif.

b) Les objets de perception

Revenons aux objets perceptuels. Entre les premiers flux homogènes des
différents sens, les relations spatiales coïncidentes donnent lieu à leur
association en un « premier objet-pensée de perception », et les relations
spatiales non-coïncidentes donnent lieu à leur séparation d’avec d’autres
ensembles ou flux. On trouve alors la seconde application du principe
d’agrégation, les jugements requis dans de telles associations, précise
l’auteur, étant d’abord seulement des jugements immédiats, dénués de toute
inférence :
À l'égard de certains groupes d'objets sensibles l'association peut être un
jugement immédiat dépourvu de toute inférence, telle que la pensée
perceptuelle primaire soit celle d’un premier objet-pensée brut […]64

En revanche, l’isolement dans la pensée d’objets sensibles donnés


ensembles requiert une activité de la pensée :
[…] et les objets sensibles séparés sont le résultat de l’analyse réflexive
agissant sur la mémoire. Par exemple les objets sensibles de la vue et les

111
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

objets sensibles du toucher sont souvent ainsi associés primitivement et


seulement secondairement dissociés dans la pensée65.

Whitehead précise enfin qu’un tel procès abstractif n’implique pas que
tous les objets sensibles soient perçus et associés dans des objets
perceptuels :
Cette analyse du courant complet de présentation sensible dans n'importe
quelle petite durée présente en une variété de premiers objets-pensée bruts
correspond seulement partiellement au fait ; pour la raison que beaucoup
d'objets sensibles, tels qu’un son par exemple, ont des relations spatiales
vagues et indéterminées, par exemple, vagues sont ces relations spatiales
que nous associons à nos organes des sens et aussi vagues sont celles de
l'origine desquelles (dans l'explication scientifique) ils procèdent66.

Une seconde et une troisième étape, décisives, marquent le passage entre


les « premiers objets rudimentaires de perception » et les « seconds objets-
pensée rudimentaires de perception »67, puis les « objets-pensée de
perception »68, c’est-à-dire les objets du sens commun. Ce passage est
permis par l’application renouvelée du principe d’agrégation et par
l’association de présentations sensibles hypothétiques (les présentations
sensibles associées).
Prenons l’exemple de l’orange perçue durant une demi-minute, soit un
premier objet de perception. Plusieurs objets rudimentaires (appartenant à
des durées distinctes) seront conçus comme un seul et même objet de
perception, si les courants partiels formant ces objets sont suffisamment
analogues, si leur temps d’occurrence est distinct, et si les présentations
sensibles associées sont suffisamment analogues69 :
Par exemple, après avoir quitté l'orange, nous y retournons cinq minutes
après. Un nouveau premier objet-pensée brut de perception se présente à
nous, indifférenciable de l'orange d’une demi-minute que nous avons
précédemment expérimentée ; il est dans la même corbeille à fruits. Nous
agrégeons les deux présentations d'une orange en la même orange70.

Là encore, à l’aide du principe d’agrégation, nous passons d’une pluralité


d’objets (résultant, comme on l’a vu, de premières agrégations) à un seul et
même objet – autrement dit, d’une multiplicité à une nouvelle unité et une
nouvelle identité, encore plus grandes – appelé « second objet-pensée
rudimentaire de perception ». De tels objets sont les objets de l’expérience
ordinaire que le sens commun comprend comme persistants et récurrents.
Une troisième étape est nécessaire pour retrouver l’objet du sens commun,
l’orange complète :

112
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

L’imagination est nécessaire pour compléter l’orange, c’est-à-dire


l’imagination de présentations sensibles hypothétiques71.

Soulignons qu’à la différence de Hume, l’imagination n’apparaît qu’à la


fin. Si Whitehead était humien, il poserait la transition de l’imagination dès
le début de la construction, c’est-à-dire dès la formation des premiers
éléments d’identité que sont les objets sensibles simples. S’il ne le fait pas,
c’est selon nous que la méthode de l’abstraction promet déjà une autre
conception et expression de l’identité, laquelle ne fera pas appel à une
quelconque faculté72. Or, comme on va le voir, l’application de la méthode
est décevante, et sur ce point, reste un échec.
Le problème métaphysique de l’adéquation de cet objet-pensée complet
avec la réalité n’est pas l’objet de l’article, comme il ne sera pas non plus
l’objet de la trilogie. Whitehead constate simplement que de telles idées
issues de l’imagination entrent dans la formation de ces objets du sens
commun appelés les « objets-pensée de perception » :
Nous concevons l’orange comme une collection permanente de
présentations sensibles existantes comme si elles étaient un élément actuel
dans notre conscience, ce qu’elles ne sont pas. L’orange est ainsi conçue
comme étant dans le placard avec sa forme, son odeur, sa couleur et ses
autres qualités. C’est-à-dire, nous imaginons des possibilités hypothétiques
de présentation sensible, et concevons leur manque d’actualité dans notre
conscience comme sans importance par rapport à leur existence dans le fait.
Le fait qui est essentiel pour la science est notre conception ; sa signification
en ce qui concerne la métaphysique de la réalité n'est d'aucune importance
scientifique, aussi loin que la science physique est concernée73.

Pour finir, soulignons que les jugements et les concepts qui entrent dans la
formation de ces objets sont seulement instinctifs : ils ne sont pas
« consciemment recherchés et consciemment critiqués avant leur
adoption »74. Leur adoption immédiate est facilitée, premièrement, par
l’attente75 du futur dans lequel l’hypothétique devient actuel,
deuxièmement, par les jugements concernant l’existence d’autres
consciences, pour lesquelles ces expériences hypothétiques seraient
actuelles :
L'objet-pensée de perception est, en fait, un dispositif pour faire comprendre
à notre conscience réflexive des relations qui se tiennent dans le courant
complet de présentation sensible. Concernant l'utilité de cette arme, il ne
peut y avoir de doute; c'est la roche sur laquelle la structure entière de la
pensée du sens commun est érigée76.

113
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

4. Les objets scientifiques


Selon Whitehead, les données des sciences de la nature sont les objets du
sens commun, qui forment ce qu’il appelle « l’appareil entier de la pensée
du sens commun » :
C'est ce corps de pensée qui est admis par la science. C'est une manière de
penser plutôt qu'un ensemble d'axiomes. C’est, en fait, l’ensemble des
concepts que le sens commun a trouvé utile dans la mise en ordre de
l'expérience humaine. […] Les explications de la science sont orientées vers
la découverte de conceptions et de propositions concernant la nature qui
expliquent l'importance de ces notions du sens commun. Par exemple, une
chaise est une notion du sens commun, les molécules et les électrons
expliquent notre vision des chaises77.

Le fait que le point de départ des sciences de la nature ne soit pas


l’expérience sensible en elle-même mais les objets construits à partir de
cette expérience, implique que les sciences partagent avec le sens commun
les mêmes présupposés métaphysiques et les mêmes illusions. La recherche
scientifique conduira ainsi au même substantialisme matérialiste dont elle
est partie, mais rapporté à de nouveaux objets, les atomes et les électrons.
Face à cette évidence des objets du sens commun, Whitehead énonce
deux sortes de problèmes rencontrés par les scientifiques, à l’origine de la
recherche et de la construction de nouveaux objets78 :
– Le premier problème est pour le scientifique le caractère vague,
imprécis et subjectif des objets du sens commun :
Une grande partie de notre présentation sensible peut être interprétée
comme une perception d’objets-pensée persistants variés. Mais les
présentations sensibles ne peuvent guère à tout moment être interprétées
entièrement de cette manière79.

Même la vue, alors qu’elle est le mode sensitif le plus assuré, peut être
déroutée ; les exemples sont nombreux et bien connus : les reflets dans un
miroir, le bâton de bois qu’on plonge dans l’eau, les arcs-en-ciel, les taches
de lumière qui cachent les objets dont elles émanent. Les sons, plus
complexes et difficiles, tendent à se désengager de tout objet de
perception :
Par exemple, nous voyons la cloche, mais nous entendons le son qui vient
de la cloche ; nous disons pourtant que nous entendons la cloche. Autre
exemple, un mal de dent est dans une large mesure par lui-même et n’est
qu’indirectement une perception du nerf de la dent. Des illustrations du
même effet peuvent être accumulées pour chaque type de sensation80.

114
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

– Le second problème, traditionnel en philosophie, concerne le


changement ; l’objet du sens commun est conçu comme une chose,
complètement actuelle à chaque instant :
Mais depuis que la viande a été achetée, elle a été cuisinée, l'herbe grandit
puis se fane, le charbon brûle dans le feu, les pyramides d'Egypte restent
inchangées pendant des siècles, mais même les pyramides ne sont pas
complètement inchangées. La difficulté du changement est simplement
esquivée en apposant un nom latin technique à une erreur logique supposée.
Une cuisine légère laisse la viande être le même objet, mais deux jours dans
le four la réduit en cendres81.

La fonction essentielle de l’objet de perception est la position abstraite


d’une chose, ici et maintenant, reconnaissable plus tard, là et alors. On
retrouve ainsi la définition exacte des objets dans la philosophie de la
nature82, mais désignés ici sans nuance comme de simples concepts :
Mais la présentation sensible prise comme un tout refuse entièrement d'être
patiente du concept83.

La science tente alors de dissiper ces difficultés par l’application


renouvelée et étendue du principe de convergence. Les objets perceptuels
du sens commun sont trop larges, il faut rechercher et diviser ces objets en
parties plus petites, si petites qu’elles peuvent seulement être observées
dans des circonstances favorables :
Par exemple, le Sphinx a changé du fait que son nez s’est ébréché, mais par
une enquête appropriée, nous pourrions trouver la partie manquante dans
une maison privée de l’Europe de l’Ouest ou de l’Amérique du Nord. Ainsi,
quelle que soit la partie, le reste du Sphinx ou l’ébréchure, elle retrouve sa
permanence. En outre, nous développons cette explication en concevant des
parties si petites qu’elles peuvent seulement être observées dans les
circonstances les plus favorables. C’est une large extension du principe de
convergence dans son application à la nature ; mais c’est un principe
amplement soutenu dans l’histoire de l’observation exacte84.

Le changement dans les objets-pensée de perception est donc expliqué à


l’aide de la désagrégation (disintegration) en parties plus petites des objets
du sens commun, elles-mêmes objets-pensée de perception et presque
toutes hypothétiques :
L'emploi systématique des objets-pensée purement hypothétiques de la
perception permet à la science d'expliquer certains des objets sensibles
isolés qui ne peuvent pas être interprétés comme des perceptions d'un objet-
pensée de perception : par exemple, les sons. Car les phénomènes dans leur
ensemble défient l'explication sur ces lignes jusqu'à ce qu'un nouveau pas

115
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

fondamental soit franchi, qui transforme le concept entier de l'univers


matériel, c’est-à-dire que l'objet-pensée de perception soit remplacé par
l'objet-pensée de la science85.

Une ultime étape est franchie quand les objets du sens commun sont
détrônés par les objets scientifiques ; les molécules, les atomes et les
électrons sont dépouillés de toutes les qualités sensibles et sont conçus
comme les causes de la présentation sensible, des causes inaccessibles
directement par les sens86. L’anatomie de quelques idées scientifiques, en
interprétant l’histoire des sciences de la nature comme une progression
inéluctable vers la bifurcation entre l’expérience sensible immédiate et les
objets scientifiques, préfigure les développements de la trilogie de la
philosophie de la nature, puis de La Science et le Monde Moderne. L’enjeu
de la méthode logique de l’abstraction est alors de réconcilier l’expérience
sensible et les objets scientifiques, en montrant la continuité de l’une aux
autres. Mais nous allons voir qu’un tel enjeu reste, en 1917, un simple
programme.

B. La méthode de l’abstraction : une simple ébauche


Les relations les plus simples, données dans l’expérience, sont les
relations spatiales et temporelles ; les objets sensibles sont initialement
distingués ou associés en objets perceptuels par la récognition de relations
temporelles et de relations spatiales – mais Whitehead ne le dit pas encore
– entre les événements :
Récapitulation. - Les relations temporelles et les relations spatiales se
tiennent entre les objets sensibles de la perception. Ces objets sensibles sont
distingués comme des objets séparés par la récognition soit 1) des
différences de contenu sensible, soit (2) des relations temporelles entre eux
autres que la simultanéité, soit (3) des relations spatiales entre eux autres
que la coïncidence. Ainsi les objets sensibles résultent de la récognition du
contraste dans le courant complet de présentation sensible, à savoir, de la
récognition des objets comme des termes reliés, par des relations qui les met
en contraste. Les différences de contenu sensible sont infiniment complexes
dans leur variété. […] Cette simplicité du temps et de l'espace est peut-être
la raison pour laquelle la pensée les choisit comme le fond permanent pour
la distinction objectivante, jetant les objets sensibles variés ainsi obtenus
dans un tas, en tant que premier objet-pensée brut de la perception et de là,
comme décrit ci-dessus, obtenant un objet-pensée de la perception87.

Un objet de perception revêt les relations spatiales de ses objets sensibles


composants limitées dans une courte durée. Les objets de perception sont

116
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

ainsi connectés dans le temps et dans l’espace, du fait des relations


spatiales et temporelles de leurs objets sensibles composants :
La genèse de l’analyse objectivante de la présentation sensible est la
récognition des objets sensibles comme des termes distincts dans des
relations temporelles et des relations spatiales : ainsi les objets-pensée de
perception sont séparés par le temps et l’espace88.

La méthode de l’abstraction doit s’attacher ainsi particulièrement aux


relations temporelles et spatiales – données dans l’expérience sensible – qui
permettent de lier et de dissocier les objets sensibles et qui constituent les
bases fondamentales de la construction des objets de perception et des
objets scientifiques. C’est à partir de la relation de « Tout à partie » que
Whitehead déduit l’objet abstrait qu’est le point géométrique ou l’atome
physique. La méthode ne joue tout au plus qu’un rôle secondaire : la notion
d’événement n’est pas encore bien établie ni formulée et la méthode
logique d’abstraction se voit ainsi appliquée à des objets-pensée de
perception dont le statut exact demeure assez confus. Il en découle le
caractère décevant de la méthode dans L’Anatomie :
En premier lieu, l’articulation concerne seulement des objets abstraits : les
objets-pensée de perception, réduits aux volumes abstraits de la théorie
relationniste, et les points de la géométrie euclidienne.
En second lieu, la relation d’inclusion est soit temporelle, soit spatiale et
reste ainsi, là encore, coupée du flux concret ultime qu’est la présentation
sensible.
Enfin, le statut des objets sensibles reste confus, voire contradictoire : les
objets sensibles se voient attribuer, dans la troisième partie de l’article89, les
propriétés extensives des événements.

Nous résumerons simplement les principales étapes de la méthode :


Considérons la relation aEb, signifiant : a « Encloses » b. Une telle
relation est applicable soit à l’espace, soit au temps, souligne Whitehead.
Le « champ de E » est l’ensemble des choses liées par la relation E qui soit
contiennent d’autres choses, soit sont contenues par d’autres choses ;
autrement dit : chaque objet a est tel qu’un objet x peut être trouvé, tel que
soit aEx, soit xEa. Un membre quelconque du champ de E est appelé un «
enclosure-object »90. La relation de « tout à partie », appelée la relation
d’inclusion, est supposée satisfaire les conditions suivantes :
1. E est transitive : aEb . bEc → aEc91
2. E est asymétrique : aEb et bEa ne peuvent être vraies simultanément.
Cette propriété est constituée de deux parties :

117
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

(i) Il n’y a pas d’exemples tels que aEb et bEa avec « a différent de b » ;
(ii) aEa est impossible.
La première partie est une hypothèse importante : c’est l’hypothèse des
Indiscernables. La seconde se réduit à la convention triviale selon laquelle
nous ne considérons pas un objet comme une partie de lui-même ; nous
limiterons notre attention à des « parties propres » (proper parts) : la
relation d’inclusion est posée à partir de 1917 comme irréflexive.
3. Le domaine de E inclut son domaine converse : aEb implique toujours
que c peut être trouvé tel que bEc. Une telle condition implique ici
l’affirmation de la divisibilité infinie des objets étendus, à la fois dans
l’espace et dans le temps :
Une partie indivisible manquera de durée dans le temps et d'extension dans
l'espace et est ainsi une entité d'un caractère essentiellement différent d’une
partie divisible. Si nous admettons de tels indivisibles comme les seuls vrais
objets sensibles, notre procédure qui va suivre est une élaboration inutile.
On trouvera qu'une quatrième condition est nécessaire, due aux difficultés
logiques liées à la théorie d'un nombre infini de choix. Il ne sera pas
nécessaire pour nous d'entrer plus loin dans cette question, qui implique des
considérations difficiles de logique abstraite. Le résultat est que, en dehors
de l'hypothèse, nous ne pouvons pas prouver l'existence des ensembles,
chacun contenant un nombre infini d'objets, qui sont ici appelés des points,
comme il sera expliqué immédiatement92.

Les classes ou les ensembles d’objets qui suivent – préfigurant les classes
abstractives de l’Enquête et du Concept de nature – sont reconnus ici par
l’auteur comme seulement hypothétiques.
Considérons un ensemble d’objets-inclusion tel que :
(i) De deux quelconques de ses membres, l’un inclut l’autre.
(ii) Il n’y a pas de membre inclus par tous les autres.
(iii) Il n’y a pas d’objets-inclusion, non membre de l’ensemble, qui soit
inclus par chaque membre de l’ensemble.
Un tel ensemble est appelé « un ensemble convergent d’objets-
inclusion »93. La série converge donc vers un élément de simplicité idéale,
et incarne, à elle seule, cet idéal. Cette série est appelée une « route
d’approximation »94 :
Tandis que nous suivons la série des membres des plus grands aux plus
petits, évidemment nous convergeons vers une simplicité idéale à tout degré
d'approximation auquel nous souhaitons passer, et la série dans son
ensemble incarne l'idéal complet le long de cette route d'approximation. En
fait, pour se répéter, la série est une route d'approximation95.

118
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

On distingue ensuite différentes sortes de « routes », permettant


d’exprimer différents types d’éléments idéaux relatifs à la nature des
propriétés prises en compte : l’application du principe de convergence au
temps ne conduit pas aux mêmes entités que son application à l’espace. Le
temps est unidimensionnel : un ensemble convergent montre les propriétés
d’un unique instant de temps, sans parties et sans grandeur, conformément
à la définition euclidienne du point. L’espace étant multidimensionnel, on
distinguera différentes sortes d’ensembles convergents et différents types
de simplicités, dont certains sont plus complexes que d’autres : des séries
d’objets-inclusion convergeant vers une aire plane, vers le segment d’une
ligne droite, ou vers un point96.
Il reste maintenant à considérer comment ces ensembles convergents qui
convergent vers un seul point peuvent être distingués de tous les autres
types de tels ensembles, seulement en utilisant des concepts fondés sur la
relation d’inclusion97.

On retrouve les mêmes conditions que dans La théorie relationniste de


l’espace :
1) Définition du recouvrement : l’ensemble convergent α est dit couvrir
l’ensemble convergent β, si chaque membre de α contient quelques
membres de β. Si un objet x inclut un membre y de β, alors chaque membre
de β, à partir de y, doit être inclus par x. Ainsi, si α couvre β, tout membre
de α inclut les membres de β à partir du plus grand membre de β inclus par
ce membre de α.
2) Définition de l’égalité des ensembles : comme nous l’avons vu dans la
théorie relationniste, deux ensembles qui se recouvrent mutuellement sont
égaux.
3) La condition d’égalité est-elle une condition nécessaire – et non pas
seulement suffisante98 – pour garantir le type ponctuel de convergence ?
La question est de savoir jusqu’où les objets-pensée de perception possèdent
des frontières exactes avant l'élaboration des concepts mathématiques exacts
de l’espace. S'ils doivent être conçus comme possédant de telles frontières
exactes, alors les ensembles convergents convergeant vers des points sur de
telles frontières doivent être pris en compte. La procédure nécessaire à la
spécification de la condition ponctuelle complète devient alors très élaborée
et ne sera pas considérée ici99.

Whitehead coupe court à toute discussion : de telles limites exactes ne


semblent pas appartenir aux « vrais »100 objets-pensée de la perception.
L’attribution de frontières exactes correspond à la transition de l’objet-
pensée de perception à l’objet-pensée de la science, précise Whitehead101.

119
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

La condition d’égalité peut être ainsi posée non seulement comme


suffisante mais aussi comme nécessaire.
4) Deux ensembles chacun égaux à un troisième ensemble sont tous
égaux.
Pour finir, on doit être capable de ré-exprimer, dans les seuls termes de la
relation d’inclusion, des expressions telles que : « A, B, C sont trois points
dans un rang linéaire », ou encore « Les points A et B sont à deux pieds
l’un de l’autre »102.
Soit A, B, C trois points donnés ; g (A, B, C) signifiant que si trois objets-
enclosure a, b, c sont choisis, tel que a est un membre de A, b de B, c de C,
alors il est toujours possible de trouver trois autres membres de A, B, C,
soit x membre de A, y de B, z de C, tels que aEx, bEy, cEz et g (x, y, z). En
descendant vers les membres de plus en petits de A, B, C, nous trouverons
toujours trois objets x, y, z, pour lesquels g (x, y, z) est vrai :
Par exemple, soit g (A, B, C) signifie « A, B, C sont trois points dans un
ordre linéaire. » Cela doit être interprété pour signifier que quels que soient
trois objets a, b, c que nous choisissons, membres de A, B, C
respectivement, nous pouvons toujours trouver trois objets x, y, z, membres
eux aussi de A, B, C respectivement et tels que a inclut x, b inclut y, c inclut
z et également tels que x, y, z soient dans un ordre linéaire103.

La seconde proposition : « les points A et B sont à deux pieds l’un de


l’autre », ne s’applique pas directement aux objets :
Pour des objets x et y nous devons substituer la formule, « la distance entre x
et y se trouve entre les limites (2 + - e) pieds. » Ici e est un nombre
quelconque, inférieur à deux, que nous avons choisi pour cette
formulation104.

Pour deux objets quelconques a et b, respectivement membres de A et de


B, nous pouvons toujours trouver des objets x et y, membres de A et de B
respectivement, tels que aEx et bEy, et tels que la distance entre x et y se
situe entre les limites (2+- e) :
Il est évident, puisque e peut être choisi aussi petit qu’il nous plaît, que cette
formulation exprime exactement la condition que A et B soient à deux pieds
l’un de l’autre105.

C. Conclusion
Fondamental, L’anatomie est un article de transition. Il mène au concept
événementiel de nature élaboré à partir de l’Enquête. Premièrement,
l’abstraction des objets – sensibles, perceptuels, puis scientifiques – à partir

120
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

d’un flux sensible ultime, est soutenue sans ambiguïté. Dans les différentes
étapes de ce procès abstractif, la question essentielle reste le fondement et
la nature du passage de la multiplicité à l’unité et à l’identité de l’objet. Le
principe humien d’agrégation, associé au principe de convergence, reste
obscur et n’apporte pas de véritable réponse ; pire, il semble conduire
inévitablement à la bifurcation de la nature, entre les données sensibles et
les objets. De fait, ce second principe, à la différence du principe de
convergence, ne réapparaîtra pas dans les écrits ultérieurs. La méthode
logique de l’abstraction devrait répondre à ce problème en articulant ces
différents types d’entités. Or, c’est là le deuxième point important de
L’Anatomie : la méthode n’est véritablement introduite qu’à la fin de
l’article et elle est utilisée seulement pour définir et ré-exprimer les objets
scientifiques tels que les électrons, puis exclusivement les points, les lignes
et les plans de la géométrie euclidienne. Or, même dans ce cadre, les outils
de la méthode sont de simples objets abstraits. Le lien avec l’expérience la
plus concrète n’est donc pas réalisé et reste à ce stade à l’état de simple
projet.
Tels sont les enjeux fondamentaux de la suite de notre étude : construire
un concept événementiel de nature à l’aide de la méthode de l’abstraction
extensive, qui permette l’articulation véritable des données de l’expérience
sensible – à partir de 1919, les événements – aux objets les plus abstraits.
Programme formé progressivement, on l’a vu, depuis 1905, mais qui reste
jusqu’en 1919 au moins, un programme maintes fois avorté.

Notes
1
Avec, parmi les plus importants, Space, Time, and Relativity (1915) et
The Organisation of Thought (1916). Tels sont les premiers écrits
vraiment « philosophiques » selon V. Lowe ; voir “Whitehead’s
Philosophical Development”, p. 55 : Whitehead « is beginning to
take an active part in the discussions of the Aristotelian Society in
London, and in the British Association for the Advancement of
Science. His essays consist of suggestions proposed for the
consideration of such audiences. The symbolism of Principia does
not appear in print for twenty years. » Nous utilisons la reprise de
ces articles dans The Aims of Education And Other Essays,
Macmillan, New York, 1929, The New American Library, A
Mentor Book, fourth printing, july, New York, 1953.
2
En particulier The Problems of Philosophy (1912) et Our Knowledge of
External World (1914). Voir la lettre de Whitehead à Russell datant

121
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

du 29 août 1911, dans laquelle Whitehead commente et critique,


chapitre par chapitre, le manuscrit envoyé par son collègue.
3
Il serait tout à fait pertinent d’étudier en détail les nombreuses résonances
de cet article (à la fois dans le vocabulaire et dans les principes)
avec les écrits de William James, lequel a sans aucun doute
influencé Whitehead. En particulier, « Does “Consciousness”
exist ? », Journal of Philosophy, 1904, pp. 477-491, “A World of
Pure Experience”, Journal of Philosophy, vol. 1, 1904, pp. 533-543
et 561-570, “The Thing and its Relations”, Journal of Philosophy,
1905, pp. 29-41, A Pluralistic Universe, Cambridge, (Mass.), The
Works of William James, Harvard University Press, 1909. La
plupart de ces textes sont repris dans Essays in Radical Empiricism,
Ralph Barton Perry (dir.), New York, Longmans Green, 1912, trad.
fr. par G. Garreta et M. Girel, Marseille, Agone, coll. « Banc
d’essais », 2005. W. James sera qualifié d’« adorable génie » dans
le premier chapitre de SMW, p. 19 [3]. La traduction française a
supprimé l’adjectif.
4
Whitehead distingue selon un ordre croissant d’abstraction : « sense-
objects », « first crude thought-objects of perception », « second
crude thought-objects of perception », « thought-object of
perception » et « thought-objects of science ».
5
Voir aussi OT, p. 109 : « But, for the purpose of science, what is the
actual world ? (…) Its task is the discovery of the relations which
exist within that flux of perceptions, sensations, and emotions
which forms our experience of life. » Et plus loin : « (…) science is
the thought organisation of experience. The most obvious aspect of
this field of actual experience is its disorderly character. It is for
each person a continuum, fragmentary, and with elements not
clearly differentiated. » Ibid.
6
ASI, p. 125.
7
Ibid., p. 124.
8
Ibid.
9
Premièrement, comme dans la théorie relationniste de l’espace, la
relation d’extension est réduite à la relation d’inclusion dont
l’application se fait séparément au temps et à l’espace.
Deuxièmement, la notion d’événement est quasi absente et la
méthode est alors appliquée, de manière confuse, aux « objets ».

122
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

10
« The primary elements of the scientific explanation – molecules, etc. –
are not the things directly perceived. For example, we do not
perceive a wave of light ; the sensation of sight is the resultant
effect of the impact of millions of such waves through a stretch of
time. Thus the object directly perceived corresponds to a series of
events in the physical world, events which are prolonged through a
stretch of time. » ASI, p.127.
11
La formation de tels concepts – du flux sensible le plus brut aux objets
persistants de la perception commune et aux objets scientifiques – a
pris des siècles, suggère Whitehead dans OT, p. 110 : « The
formation of that type of concept was a tremendous job, and
zoologists and geologists tell us that it took many tens of millions
of years. I can well believe it. »
12
OT, p. 109.
13
Voir Ibid., p. 122 : « I will now break off the exposition of the function
of logic in connection with the science of natural phenomena. I
have endeavoured to exhibit it as the organising principle, analysing
the derivation of the concepts from the immediate phenomena, (…)
».
14
Ibid.
15
ASI, p. 128.
16
Ibid.
17
Ibid.
18
On a là le sens premier de la catégorie des « objets » dans la philosophie
de la nature. Un objet est toujours essentiellement abstrait, dans le
sens où il suppose une division, une séparation et une simplification
du flux ultime concret. Reste à déterminer la nature exacte de cette
abstraction.
19
ASI, p. 128.
20
Ibid.
21
Ibid.
22
Voir Ibid. : « (…) it is only in thought that the stream separates into a
succession of elements. » On voit que pour Whitehead l’idée de
flux n’exclut pas la divisibilité, bien au contraire. Elle exclut
seulement l’arrêt atomiste dans la division. Un flux est divisible à
l’infini. Ce sera là la première caractéristique de la relation
dynamique d’extension dans PNK et CN. Le flux sensible dont part
Whitehead est loin de l’idée, en particulier bergsonienne, d’un

123
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

écoulement inintelligible, devant lequel le seul recours ne serait


plus alors que l’intuition. Au contraire, l’axiomatique de la méthode
de l’abstraction extensive promet l’intelligibilité du passage concret
de la nature.
23
Ibid., p. 128 et 129. Nous traduisons « stream » par « courant », que
Whitehead semble juger ici équivalent au terme de « flux ».
24
Voir la remarque de OT sur les objets de cet « apparatus of
commonsense thought », p. 110 : « We may speculate, if it amuses
us, on other beings in other planets who have arranged analogous
experiences according to an entirely different conceptual code –
namely, who have directed their chief attention to different relations
between their various experiences. But the task is too complex, too
gigantic, to be revised in its main outlines. »
25
Le terme apparaît dans CN, par ex. p. 40 [12-13] : « (…) the termini for
thought are entities, primarily with bare individuality, secondarily
with properties and relations ascribed to them in the procedure of
thought; the termini for sense-awareness are factors in the fact of
nature, primarily relata and only secondarily discriminated as
distinct individualities. »
26
ASI, p. 129. Voir aussi OT, p. 109 : « The most obvious aspect of this
field of actual experience is its disorderly character. It is for each
person a continuum, fragmentary, and with elements not clearly
differentiated. » De même dans PNK, CN, R et PR : le continuum
extensif n’est pas dénué de relata et de relations, bien au contraire.
27
Et sans nul doute liée au langage et à ses effets sur nos croyances :
« This tendency towards a false simplicity in scientific analysis, to
an excessive abstraction, to an over-universalising of universals, is
derived from the earlier metaphysical stage. It arises from the
implicit belief that we are endeavouring to qualify the real with
appropriate adjectives. In conformity with this tendency we think,
“this real thing is red.” » ASI, p.124.
28
A partir de PNK, de tels objets sont dits « uniformes ». Voir CN, p. 148
[149] : « Je ne parle pas d’un certain morceau de bleu vu pendant
une seconde particulière du temps à une date définie. Un tel
morceau est un événement où le bleu Cambridge est situé. »
29
Le terme de « qualité » est employé de manière seulement provisoire. Il
sera montré qu’il ne peut convenir, du fait de la relation simple
dyadique et substantialiste qu’il implique. Voir Infra, part. V, chap.
III, B.

124
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

30
R, p. 21.
31
« Fallacy of Misplaced Concreteness ». Nous traduisons « fallacy » par
« sophisme » et non simplement par erreur ou illusion : le grec
« σόφισµα », dont le synonyme latin est « fallacia », signifie
primitivement un trait d’habileté, une invention ingénieuse, ce qui
fait alors écho au titre même du chapitre III de SMW, Le siècle du
génie. Si « the fallacy of Misplaced Concreteness » n’est pas une
erreur en elle-même mais une erreur dans le sens d’une
« confusion » et d’une « inversion » du concret et de l’abstrait, ce
n’est pas non plus une confusion seulement accidentelle : on
laisserait ainsi de côté son caractère fallacieux. Fallacieux non pas
au sens de ce qui est sans fondement (Whitehead soutient justement
le contraire), mais dans le sens d’une technique habile, ingénieuse,
innovante qui conduit à prendre, contre l’évidence même, le plus
abstrait pour le plus, voire le seul concret.
32
En introduisant l’attention sensible (sense-awareness), nous anticipons
sur les œuvres ultérieures.
33
ASI, p. 137. Voir aussi par exemple Ibid., p. 131 : « The thought-objects
of perception are instances of a fundamental law of nature, the law
of objective stability. It is the law of the coherence of sense-objects.
This law of stability has an application to time and an application to
space; also it must be applied in conjunction with that other law, the
principle of convergence to simplicity from which sense-objects are
derived. »
34
ASI, p. 130.
35
Ibid. « This principle extends throughout the whole field of sense-
presentation. » Ibid.
36
De même dans PNK et CN : la première application de la méthode est
temporelle et conduit aux « moments », c’est-à-dire au concept de
la nature entière à un instant.
37
ASI, p. 130.
38
On peut ajouter « pré-subjective » : ce qui conduit Whitehead – dans
l’Enquête – à introduire la notion d’événement percevant. Cela
n’empêche pas que cet instinct ait une histoire ou une généalogie,
comme le suggère Whitehead dans OT. Victor Lowe souligne la
dimension généalogique des Principes en laissant de côté leur
caractère immédiat et naturel dans l’expérience sensible.
39
PNK, 18.3, p. 76.

125
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

40
Voir ASI, p. 129 et 130.
41
Ibid., p. 129.
42
Ibid.
43
Ibid., p. 129 et 130. Cette analyse sera enrichie dans la trilogie par
l’étude de la nature des relations, en particulier dans Le Principe de
Relativité. La relation temporelle entre a et b est encore perçue, b
indiquant cette relation : les relations entre événements sont
internes ou essentielles. Il s’agit d’un mode de connaissance que
Whitehead appelle dans R la « connaissance par relation ».
44
Ce qui n’est pas le cas à partir de PNK : nous avons l’expérience de la
nature entière – d’un point de vue seulement spatial dans PNK –
mais aussi temporel à partir de CN. La première sorte d’inférence
est une simple opération logique reposant sur la relation de
transitivité. Whitehead n’interroge malheureusement pas plus la
nature de cette inférence.
45
ASI, p. 130.
46
Ibid., p. 127. Voir CN, p. 152 [155] : « L’objet perceptuel est le résultat
de l’habitude de l’expérience. »
47
Telle est l’une des premières définitions – en termes d’ensembles et de
classes – des objets perceptuels, que l’on retrouve encore dans
PNK, CN et R : « A perceptual object is recognised as an
association of sense-objects in the same situation. The permanence
of the association is the object which is recognised. » PNK, 24.1, p.
88. Mais progressivement, Whitehead soutiendra l’unité et l’identité
propres de l’objet perceptuel, données dans l’expérience sensible : «
the object is more than the logical group ; it is the recognisable
permanent character of its various situations. » Ibid., 24.6, p. 91.
48
ASI, p. 127. Le rôle de l’imagination n’interviendra que plus tard, dans
la complétude de l’objet de perception.
49
La simultanéité et la coïncidence sont cependant, au niveau de
l’expérience, seulement approximatives : l’instantanéité et les
relations spatiales nettes et précises supposent l’application répétée
du principe de convergence. Essentiellement, il y a une durée – et
puisque le temps et l’espace sont ici encore séparés –
essentiellement, il y a des volumes.
50
ASI, p. 127. Nous soulignons.
51
Voir Ibid. Whitehead remarque que dans certains cas, une telle
association peut demander un effort de raisonnement : par exemple,

126
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

dans le noir de ma chambre, j’entends un miaulement et j’en


conclus qu’il y a un chat dans la chambre. « The transition from the
sense-object to the cat has then been made, by deliberate
ratiocination. » Ibid. De la même manière, la seule simultanéité de
quelques objets sensibles peut demander un effort de la conscience :
je sens quelque chose à mes pieds dans le noir et j’entends un
miaulement : « C’est mon chat ! ». Les objets sensibles de la vue
sont beaucoup plus assurés : « (…) when we see a cat, we do not
think further. We identify the sight with the cat, whereas the cat and
the mew are separate. But such immediate identification of a sight
object and an object of thought may lead to error ; the birds pecked
at the grapes of Apelles. » Ibid., p. 128.
52
Ibid., p. 132 : « a first crude thought-object of perception ».
53
Ibid., p. 131.
54
Dans ce raisonnement, Whitehead ne précise pas si ce procès de
discrimination et de combinaison s’appuie ou non sur la
construction préalable des objets sensibles, définis antérieurement
comme des entités abstraites et complexes. Le point de départ
semble être la relation temporelle de succession entre des objets
sensibles « similaires » : quel est alors le statut de tels objets ?
55
Le temps et l’espace sont pensés séparément, ce qui nuit à l’analyse
générale et conduit à imaginer encore des objets sensibles
successifs instantanés comme termes des relations spatiales.
56
« (…) very similar objects whose modifications increase only gradually,
and thus forms a homogeneous component stream (…) » ASI, p.
131.
57
Whitehead exclut des relations ultimes la simultanéité temporelle (qu’il
assimile ici à l’instantanéité) et la coïncidence spatiale : ces deux
types de relations, du fait de l’exactitude parfaite qui les définit,
sont des abstractions qui supposent l’application répétée de la
méthode de l’abstraction extensive. Cependant, la coïncidence «
approximative » fait partie de l’expérience et est fondatrice : « The
essential ground of the association of sense-objects of various
types, perceived within one short duration, into a first crude
thought-object of perception is the coincidence of their space-
relations, that is, in general an approximate coincidence of such
relations perhaps only vaguely apprehended. » Ibid.

127
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

58
Dans le fameux passage cité plus haut (n. 53), Whitehead passe sans
précautions particulières d’un flux homogène (relatifs à un seul
sens) (1) aux relations spatiales entre ces « objets sensibles » (2).
59
ASI, p. 136. Nous soulignons.
60
Lequel principe dépasse – à la différence du principe de convergence tel
qu’il est formulé – le simple statut de Loi de la Nature, et implique
la naissance de la pensée abstraite (et une première forme possible
de bifurcation).
61
Une telle contradiction bien présente dans ASI donne raison aux
critiques de J. Vuillemin : Whitehead semble vouloir à la fois
appliquer le principe d’abstraction et réifier les entités abstraites.
62
ASI, p. 138 et 139.
63
Notons que si Whitehead commence l’article en excluant de son étude
toute question métaphysique, il conclut en les rappelant. Voir la
conclusion, pp. 153-155.
64
Ibid., p. 131 et 132.
65
Ibid., p. 132.
66
Ibid.
67
Ibid. De tels objets seront appelés « objets physiques » à partir de
l’Enquête.
68
Ibid., p. 133.
69
Voir Ibid., p. 132. Whitehead ne précise pas davantage – et c’est
regrettable – le sens et la nature conférés à de telles analogies. Elles
semblent pouvoir être rapprochées à de simples ressemblances
humiennes. Elles auront un sens plus complexe et mathématique
dans l’Enquête. Enfin, de telles analogies ne semblent pouvoir ici
être rapportées qu’aux analogies entre les ensembles d’objets
sensibles composants. L’analyse reste bien insuffisante sur ce sujet.
70
Ibid.
71
Ibid., p. 133. Nous soulignons. On sort alors des limites strictes imposées
à la philosophie de la nature à partir de PNK.
72
Même si chez Hume, l’imagination est plus une simple transition
associative se faisant qu’une véritable faculté. Les principes
premiers sont ici davantage des lois de la nature (et non pas
humaines). La méthode de l’abstraction, à partir de PNK, éclaire
davantage ce point.
73
ASI, p. 133.

128
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

74
Ibid.
75
Whitehead ne le dit pas, mais l’influence humienne est certaine.
L’attente est liée à l’habitude, qui sera présente explicitement, dans
la philosophie de la nature – mais non sans ambiguïté et
retournement – dans la constitution des objets perceptuels.
76
ASI, p. 134.
77
Ibid., p. 126. Voir aussi OT, p. 110 : « (…) science is rooted in what I
have just called the whole apparatus of commonsense thought. That
is the datum from which it starts, and to which it must recur. » Et
ibid., p. 111 : « (…) the basis of science does not depend on the
assumption of any of the conclusions of metaphysics; but that both
science and metaphysics start from the same given groundwork of
immediate experience, and in the main proceed in opposite
directions on their diverse tasks. For example, metaphysics inquires
how our perceptions of the chair relate us to some true reality.
Science gathers up these perceptions into a determinate class, adds
to them ideal perceptions of analogous sort, which under
circumstances would be obtained, and this single concept of that set
of perceptions is all that science needs. »
78
L’argumentation sera reprise de l’Enquête au Principe de Relativité.
79
ASI, p. 134.
80
Ibid. Voir aussi CN, p. 146 [147].
81
ASI, p. 134.
82
Voir par exemple CN, p. 144 [144] : « Les objets sont les éléments dans
la nature qui peuvent être encore. »
83
ASI, p. 134. Ce passage concerne uniquement les objets perceptuels.
L’analyse manque encore de véritables développements et de
précision pour justifier le caractère conceptuel de tels objets.
84
Ibid., p. 135.
85
Ibid.
86
Voir Ibid., p. 136 : « The transition from thought-objects of perception to
thought-objects of science is decently veiled by an elaborate theory
concerning primary and secondary qualities of bodies. » Cette
distinction des qualités primaires et secondaires sera au centre de la
critique des bifurcations modernes de la nature, en particulier dans
CN.
87
Ibid.

129
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

88
Ibid., p. 137. Whitehead introduit ainsi pour la première fois le terme de
récognition concernant les objets, mais sans jamais le définir. On
est encore loin de l’analyse de PNK et CN.
89
Intitulée « Time and Space », pp. 136-148.
90
Ibid., p. 140.
91
Le fait qu’une entité b puisse être trouvée telle que aEb et bEc peut être
conçu comme une relation entre a et b, notée E2. Si aE2b, alors
aEc : quand la relation E2 se tient, alors la relation E se tient aussi.
92
ASI, p. 141.
93
Ibid., p. 142.
94
Ibid.
95
Ibid.
96
Les exemples donnés par Whitehead sont les mêmes que dans La théorie
relationniste de l’espace et seront repris dans PNK et CN, il n’est
pas utile ici de les noter. Voir ASI, p. 142 et 143.
97
Ibid., p. 143.
98
Ibid., p. 144.
99
Ibid. Whitehead ajoute sur ce point en 1928 une note intéressante
concernant la TRE : « where this question is dealt with by the
author at the end of an article, “La théorie relationniste de
l’espace”. [addendum 1928 : The article was written in 1914, and
read in Paris at a congress in May of that year. I do not now
consider that it evades the difficulty. The topic is reconsidered in
my Gifford Lectures for 1928.] » Une question donc très technique,
ici mise de côté, mais qui occupe encore une place importante dans
la métaphysique de PR.
100
ASI, p. 144.
101
Ce point est important et sera repris dans PNK : la méthode n’exige pas
de ses entités qu’elles possèdent des limites exactes. Dans le cas
contraire, elle se verrait coupée de l’expérience sensible. Ce point a
souvent été oublié ou mal compris par les critiques de la méthode
de l’abstraction extensive. Whitehead ajoute : « The transition from
the sense-object immediately presented to the thought-object of
perception is historically made in a wavering indeterminate line of
thought. The definite stages here marked out simply serve to prove
that a logically explicable transition is possible. » ASI, p. 144. Une
fois de plus, les objets sensibles sont laissés de côté par la méthode.

130
I • 3. VERS UN EMPIRISME RADICAL

102
Voir Ibid., p. 145 et 146.
103
Ibid.
104
Ibid., p. 146.
105
Ibid.

131
II.

Le concept événementiel de nature


II. L E CONCEPT EVENEMENTIEL DE NATURE

La lecture systématique des trois œuvres principales de la philosophie de


la nature que nous proposons est nécessairement abstraite, du fait de la
richesse et des différences (en particulier, dans la terminologie1) de
chacune. Sans parler de certains articles assez singuliers, comme
Uniformity and Contingency2. Whitehead dit lui-même que la véritable
synthèse de la trilogie est à rechercher dans une œuvre métaphysique
ultérieure plus complète. Or, nous tenterons de dégager et de développer
une même ligne de force, dont nous avons étudié les origines et les
premières avancées dans notre première partie, mais qui sera plus précise et
véritablement élaborée de l’Enquête au Principe de Relativité : la recherche
et la construction d’un concept événementiel de nature. Dans ce cadre, si
l’Enquête constitue comme nous l’avons dit le pilier fondamental du
système, celle-ci restant incomplète3 et procédant souvent par
tâtonnements, nous ne cesserons, par souci de la plus grande cohérence et
de la plus grande clarté possibles, de lire ensemble, dans un dialogue
permanent, les trois œuvres de la philosophie de la nature. Notre dessein est
de proposer au lecteur une véritable axiomatique – un système hypothético-
déductif dont l’enjeu est bien l’expérience sensible ultime – qui soit à la
fois complète, consistante, et adéquate, préparant ainsi le schème spéculatif
de Procès et Réalité :
La philosophie spéculative est la tentative pour former un système d’idées
générales qui soit nécessaire, logique, cohérent et en fonction duquel tous
les éléments de notre expérience puissent être interprétés. Par cette notion
d’ « interprétation », je veux dire que tout ce dont nous sommes conscients,
en tant qu’aimé, perçu, voulu ou pensé, doit avoir le caractère d’un cas
particulier du schème général4.

La philosophie spéculative est à la fois empiriste et rationaliste :


rationaliste, par son exigence de cohérence et de consistance logique,
empiriste, car le schème spéculatif doit être applicable et adéquat à tous les
faits de l’expérience. Or, toutes ces conditions ne peuvent-elles pas d’ores
et déjà être remplies, à leur niveau, par le concept événementiel de nature ?
Tel est l’enjeu de l’axiomatique, dont le cœur est la méthode de
l’abstraction extensive et la base essentielle les événements liés par la
relation fondamentale d’extension :
L’hypothèse fondamentale élaborée au cours de cette enquête est que les
faits ultimes de la nature, dans les termes desquels toute explication
physique et biologique doit être exprimée, sont des événements liés par
leurs relations spatio-temporelles, et que ces relations sont dans l’ensemble
réductibles à cette propriété qu’ont les événements de pouvoir contenir (ou
s’étendre sur) d'autres événements qui en sont des parties5.

135
II. L E CONCEPT EVENEMENTIEL DE NATURE

Rappelons que les principales étapes de cette construction, des


événements aux objets, dans la continuité de la méthode hypothético-
déductive proposée dès 1905, sont les suivantes :
(i) Définition des événements dans les termes de la relation fondamentale
d’extension
(ii) Déduction des différentes propriétés des événements
(iii) Axiomatique de la relation d’extension
(iv) Relations d’égalité et de congruence
(v) Théorie des Objets
Dans cette première partie, nous étudierons les trois premières étapes : (i)
la définition des événements et (ii) la déduction de leurs propriétés,
appelées dans l’Enquête les « Constantes de l’Externe »6 ; enfin, (iii)
l’axiomatique de la relation d’extension et en particulier la définition des
classes abstractives (première partie), à partir et dans les termes desquelles
seront construits et exprimés tous les autres types d’entités, des éléments
abstractifs (seconde partie de la troisième étape) aux différentes sortes
d’objets (dernière partie liée à la théorie de l’égalité et de la congruence).
L’axiomatique de la relation d’extension, point de départ de la méthode,
joue donc un rôle fondamental et principiel dans le système général7. Nous
conclurons cette première partie par une première mise à l’épreuve du
concept avec l’expérience sensible, en particulier concernant le problème
de l’infini.

Notes
1
En premier lieu concernant la notion d’objet, dont la diversité et le sens
varient de PNK à CN, mais surtout, qui est mise de côté dans R :
Whitehead préfère employer les termes d’ « adjectif » et de
« pseudo-adjectif ».
2
“Uniformity and Contingency”, Proc. of the Aristotelian Soc., N.S., vol.
XXIII, 1922-1923, pp. 1-18 (republié dans ESP, part. II, pp. 132-
148).
3
Voir PNK, preface, viii : « It is quite unnecessary to draw attention to the
incompleteness of this investigation. The book is merely an
enquiry. It raises more difficulties than those which it professes to
settle. » Mais Whitehead ajoute tout de suite : « This is inevitable in
any philosophical work, however complete. All that one can hope
to do is to settle the right sort of difficulties and to raise the right

136
II. L E CONCEPT EVENEMENTIEL DE NATURE

sort of ulterior questions, and thus to accomplish one short step


further into the unfathomable mystery. »
4
PR, p. 45 [4].
5
PNK, 1.5, p. 4. Nous soulignons.
6
Voir Ibid., II, VI, 17-20, «The Constants of Externality », pp. 71-79. Le
prochain chapitre leur est consacré.
7
Voir Ibid., 32.3, p. 109 : la relation d’extension notée K « will continue to
denote the fundamental relation of extension from which all the
relations here considered are derived. »

137
Chapitre I
Principes et enjeux

Avant d’entrer dans l’axiomatique proprement dite, ce premier chapitre


expose les principes et les enjeux fondamentaux de la philosophie
whiteheadienne de la nature, nécessaires à la compréhension et à la
construction du concept :
A. Les origines et la nécessité de l’introduction de la notion d’événement
dans la philosophie naturelle ;
B. La diversification de la nature et ses différents modes : les différents
types d’événements et d’objets ;
C. Le caractère abstrait de tout objet, des objets sensibles aux objets
scientifiques.
Les objets et les événements ne doivent pas être pensés simplement sur le
même plan au sein de la nature : les objets sont de nature abstraite et
dérivée, relativement à l’expérience sensible ultime concrète, toujours
définie comme un événement. Mais il reste à interroger et à comprendre le
sens et le statut exacts de telles abstractions.

A. Les événements
L’événement, dans le premier chapitre de l’Enquête, est présenté pour la
première fois comme la notion centrale de la philosophie naturelle et, dans
un premier temps, comme l’alternative fondamentale à la trinité
matérialiste de la physique classique et moderne1. Qu’est-ce qu’une
explication physique ? La réponse durant la période moderne, souligne
l’auteur, se formule invariablement en termes de Temps (défini comme une
série linéaire d’instants), d’Espace (éternel, dépourvu en lui-même de toute
activité et euclidien) et de Matière occupant l’espace (la matière, l’éther ou
l’électricité). Le principe fondamental de ce « schème »2 est que
l’extension, temporelle et spatiale, implique la séparation, l’indépendance
des entités naturelles et la discontinuité :
Ainsi la matière étendue (dans cette perspective) est essentiellement une
multiplicité d’entités, lesquelles, en tant qu’étendues, sont diverses et
déconnectées. Ce principe directeur doit être limité eu égard à l'extension
dans le temps. La même matière existe à différents moments3.

139
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

Dans ce schème matérialiste, le cours de la nature est réduit à une suite de


configurations instantanées de matière ; une matière occupant un lieu
déterminé dans l’espace et dans le temps, et pour laquelle le passage du
temps est inessentiel : on divise la matière, en divisant l’espace, mais non
en divisant le temps. L’étude de la nature est alors réduite à l’étude
purement mécaniste des relations spatiales entre des figures à un instant et
le changement est alors simplement dérivé de la comparaison des
configurations instantanées de matière. La vitesse, l’accélération, l’énergie
cinétique apparaissent alors comme surajoutées, au lieu d’être incluses dans
les fondations :
Mais un état de changement à un instant sans durée est une conception très
difficile. Il est impossible de définir la vitesse sans référence au passé et au
futur. Ainsi le changement est essentiellement l'importation du passé et du
futur dans le fait immédiat incarné dans l'instant présent sans durée4.

Il faut parvenir à penser le concept difficile d’un état de changement au


sein d’une durée, aussi courte soit-elle, demande Whitehead, soit la non-
séparation du passé, du présent et du futur, mais plus encore, leur inclusion
dans un présent étendu, une durée. Le modèle auquel se réfère alors
Whitehead est, dès 1919, la notion biologique d’organisme5 ; c’est cette
unité spatio-temporelle qu’il faut réussir à penser en physique :
En biologie, le concept d’un organisme ne peut pas être exprimé dans les
termes d’une distribution de matière à un instant. L’essence d’un organisme
est qu’il est une chose qui fonctionne et qui s’étend dans l’espace. Or
fonctionner prend du temps6.

L’événement a donc pour fonction première et essentielle de combler


l’absence de mouvement, de changement et de relations du concept
classique du monde matériel. A la matière discontinue et inerte du
matérialisme scientifique, Whitehead oppose un unique type d’entités,
définies comme des relata, et dont l’étendue spatio-temporelle ne se réduit
pas à un simple ici et maintenant : des « choses » ultimes interconnectées,
imbriquées les unes dans les autres et se chevauchant. Mais comment
l’auteur en arrive-t-il précisément à admettre de telle entités à la base de
son système ?
Whitehead développe dans le premier chapitre de l’Enquête trois
arguments principaux7 en faveur des événements, portés contre le
matérialisme scientifique et de manière générale contre les philosophies
classiques et modernes de la nature :
1. L’impossibilité de penser les relations causales entre des objets
matériels8.

140
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

2. Les impasses logiques et épistémologiques dans lesquelles nous


conduit le concept d’instant9.
3. Le fait de la perception sensible, à partir duquel sont introduits les
premiers principes d’une théorie générale de la perception10.
Reprenons ces trois arguments afin de mieux comprendre les enjeux
fondamentaux qui conduisent Whitehead à placer ensuite les événements et
la relation d’extension à la base du concept.
1. L’action causale entre des objets physiques reste inintelligible dans le
cadre du matérialisme scientifique, qui pose une multiplicité d’entités
indépendantes, et d’abord simplement séparées dans l’espace :
La déconnexion impliquée dans la séparation spatiale mène à réduire une
telle action causale à la transmission de la tension à travers la surface-limite
des choses contiguës. Mais qu'est-ce que le contact ? Deux points ne sont
jamais en contact. Ainsi la tension à travers une surface agit nécessairement
sur la majeure partie de la matière incluse à l'intérieur. Dire que la tension
agit sur la matière immédiatement contiguë est affirmer l’existence de
volumes infiniment petits. Mais il n'y a pas de choses telles, seulement des
volumes de plus en plus petits. Cependant (de ce point de vue), cela ne peut
pas signifier que la surface agit sur l'intérieur11.

On trouve la démonstration complète de cette impossibilité dans La


théorie relationniste de l’espace12. Whitehead prend pour point de départ,
en référence à l’analyse de B. Russell13, les trois axiomes fondamentaux du
matérialisme scientifique concernant les relations spatiales entre objets
physiques :
(1) Un objet ne peut pas être entièrement à deux places à la fois, de manière
à être tout entier à chacune des deux places. (2) Deux objets ne peuvent pas
être dans la même place à la fois. (3) Deux objets à distance ne peuvent pas
agir l’un sur l’autre14.

Sans entrer dans les détails de l’argumentation15, l’auteur en arrive à la


conclusion suivante, logiquement possible, souligne-t-il, mais très
improbable et de fait jamais adoptée :
[…] le seul milieu continu qui puisse transmettre l’action, en accord avec les
trois axiomes précités, c’est le milieu composé d’éléments finis atomiques,
de telle sorte que tous les éléments atomiques à surfaces soient entremêlés
d’éléments atomiques sans surfaces16.

Les relations entre les objets physiques dans l’espace restent à ce stade
sans signification concrète : « il est difficile de voir comment l’espace peut
être constitué par des relations entre objets qui ne sont pas en relation. »17.
L’hypothèse des événements, à la base de l’Enquête, liés par la relation

141
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

d’extension, doit donc rendre intelligibles les relations et la continuité dans


la nature18.
2. Dans une théorie relationniste de l’espace et du temps, les points, les
lignes, les plans ne sont plus des entités simples ou primitives, mais des
entités complexes, fonctions logiques de relations entre les choses ultimes
qui constituent l’espace : « des complexes de relations entre des choses ou
de relations possibles entre des choses. »19
L'introduction du principe de relativité ajoute à la complexité – ou plutôt à
la perplexité – de cette conception de la nature. La formulation du caractère
général du fait ultime doit maintenant être rectifiée comme suit : « matière
persistante ultime avec des relations successives mutuelles à des instants de
temps successifs et ultimes. » L'espace est issu de ces relations mutuelles de
la matière à un instant20.

Considérons par exemple l’énoncé suivant : « une particule P est à un


point Q »21. Une telle proposition signifie dans la théorie relationniste que
P a certaines relations avec d’autres particules P′, P″, etc., ce groupe de
relations étant ce qui est signifié par le point Q. Or, en plus des relations
définies entre P, P′ et P″ à l’instant t1 et P, P′, P″ à l’instant t2, le principe
relativiste exige l’ajout de relations spatio-temporelles reliant P, P′, P″ à t1
avec P, P′, P″ à t2. La particule P à t2 a donc une position définie dans
l’espace instantané du fait de ses relations à P, P′ et P″ à t1 :
Par exemple, le soleil à un certain instant du 1er janvier 1900 avait une
position définie dans l'espace instantané constitué par les relations mutuelles
entre le soleil et les autres étoiles à un instant défini du 1er janvier 180022.

Le problème, souligne alors l’auteur, est qu’une telle proposition n’est


compréhensible qu’en revenant à un espace absolu et en abandonnant la
relativité. La seule voie possible consiste à refuser ce concept d’instant
comme fait ultime, qui est la source de tous nos problèmes ; il faut :
[…] nier que l'espace est constitué par les relations de P, P ', P", etc., à un
instant et affirmer qu'il résulte de leurs relations tout au long d’une durée,
lesquelles relations ainsi prolongées dans le temps sont observables23.

3. Le dernier argument – premier et fondamental dans la philosophie de la


nature – découle du second et traverse en fait tout le premier chapitre de
l’Enquête :
La persistance de la matière manque de toute garantie d'observation quand
la relativité de l’espace est admise dans le concept traditionnel. Car à un
instant il y a la matière instantanée dans son espace instantané, en tant que
constitué par ses relations instantanées et à un autre instant il y a la matière
instantanée dans son espace instantané. Comment savons-nous que les deux

142
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

cargaisons de matière qui remplissent les deux instants sont identiques ? La


réponse est que nous ne percevons pas des faits instantanés isolés, mais une
continuité d'existence et que c'est cette continuité d'existence observée qui
garantit la persistance de la matière24.

D’une part, la première thèse positive est soutenue : le fait ultime de la


perception sensible est une durée et non une configuration instantanée
d’éléments simples et atomiques. Les concepts de « nature à un instant » et
d’éléments instantanés sont seulement des abstractions :
Notre perception du temps est celle d’une durée, et ces instants ont
seulement été introduits en raison d'une supposée nécessité de la pensée25.

D’autre part, la persistance des choses, soutient Whitehead, est garantie


par l’observation d’une continuité d’existence. On entre ici dans la théorie
relativiste événementielle de la philosophie de la nature, et non plus
physique ou matérielle, au sens d’une matière objective, indépendante de
tout sujet percevant : les relata qui constituent l’espace-temps ne sont plus
des objets physiques, mais des événements26. Précisons que Whitehead ne
soutient pas que les concepts scientifiques – comme les instants (ou les
points) – sont faux ou erronés, il cherche à montrer au contraire comment
ils sont abstraits des éléments les plus concrets de l’expérience sensible que
sont les événements. La condition d’articulation et de réconciliation de la
nature du scientifique et de la nature sensible est de partir du fait ultime et
véritable de la perception sensible, défini comme une durée et non comme
une configuration instantanée d’éléments occupant des points dans
l’espace :
[…] il est admis que le fait ultime de la connaissance observationnelle est la
perception à travers une durée ; c’est-à-dire que le contenu d'un présent
apparent, et non celui d'un instant sans durée, est une donnée ultime pour la
science27.

Les premiers principes d’une théorie relationnelle et événementielle de la


perception sensible découlent de ce qui précède et peuvent être rassemblés
dans la proposition suivante : la perception est d’emblée une perception de
relations. C’est là le sens de la notion de « signifiance » (significance28) que
Whitehead introduit pour la première fois, à savoir la connexité
fondamentale des événements, leur interdépendance, immédiatement
perçue :
La « signifiance » est la relationnalité des choses. Dire que la signifiance est
l'expérience, c’est affirmer que la connaissance perceptuelle n'est rien
d'autre qu'une appréhension de la relationnalité des choses, à savoir des
choses dans leurs relations et comme reliées29.

143
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

La relationnalité ultime des choses perçues constitue le principe


fondamental de la philosophie naturelle et exige de penser autrement les
caractéristiques générales de la perception sensible. Notre perception est
une perception à l’intérieur de la nature – « Ici dans la nature » et
« Maintenant dans la nature » – et non celle d’une conscience
contemplative qui se tiendrait à l’extérieur de la nature ; autrement dit,
l’attention (awareness) d’un événement (appelée « l’événement
percevant ») au reste de la nature :
En outre, ce qui est connu n'est pas seulement les choses, mais les relations
des choses, et non les relations dans l’abstrait, mais spécifiquement ces
choses comme reliées30.

B. La diversification de la nature : du tout au complexe


Comment la philosophie de la nature est-elle amenée à reconnaître
différents types d’éléments naturels, aspects ou facteurs31 de la nature, que
sont les événements et les objets ? De l’Enquête au Principe de relativité,
Whitehead part du fait immédiat de l’expérience sensible, posé comme
ultime, et défini alors, dans la continuité de L’anatomie, comme un flux ou
un courant continu :
[…] la nature, telle que nous la connaissons, est un courant continu
d’événement immédiatement présent […]32

Quelque chose se passe, voilà tout. Le fait ultime de l’expérience sensible


est un événement, mais plus précisément, un type spécial d’événement. Ce
flux concret, indifférencié33 et continu, est ce que Whitehead appelle un
« tout complet de nature »34 : une tranche concrète de la nature, finie
temporellement – limitée en tant que présent étendu, ou simultanée35 –
mais « illimitée »36 spatialement ( « infinie »37 dans Concept de nature).
Une telle duration – à distinguer de la « durée », puisqu’elle n’est pas
seulement temporelle – constitue un type spécial d’événements en tant
qu’elle n’est pas recouverte spatialement par d’autres événements et qu’elle
ne peut être elle-même recouverte que par d’autres durations (d’autres
événements du même type) ; c’est toute la nature pendant une durée
présente :
Une duration est en un sens illimitée ; car elle est, dans certaines limitations,
tout ce qu’il y a. Elle a les propriétés de la complétude, limitée par la
condition « maintenant-présent » ; c’est une tranche temporelle de nature38.

[…] une « duration », entendant par là le tout de la nature d’une manière


limitée seulement par la propriété d’être une simultanéité39.

144
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

Or, c’est le passage, dans l’expérience sensible, d’un tout complet de


nature à un complexe d’événements, de relations et de qualités que
Whitehead appelle dans l’Enquête la « diversification de la nature »40 :
Notre connaissance perceptuelle de la nature consiste dans la division d’un
tout qui est le contenu de l’expérience perceptuelle, ou la présentation
donnée qui est l’expérience – ou ce que, de quelle qu’autre manière, nous
préférons décrire comme l’ultime fait expérimenté. Ce tout est discriminé
comme étant un complexe d’entités reliées, chaque entité ayant des qualités
et des relations déterminées et étant un sujet sur lequel nos perceptions, soit
directement soit indirectement, fournissent des informations définies41.

Si la question de l’existence ou de la réalité de telles entités est exclue par


l’auteur de la philosophie de la nature, il reste à rendre compte dans
l’expérience de cette différenciation première et immédiate. L’auteur la
présente d’abord comme une évidence, un fait indiscutable, que ce soit
dans l’Enquête ou Concept de Nature :
[…] le fait ultime pour la conscience sensible est un événement. Cet
événement total est divisé par nous en événements partiels. Nous avons
conscience d’un événement qui est notre vie corporelle, d’un événement qui
est le cours de la nature dans cette pièce, et d’un agrégat d’autres
événements partiels, perçu confusément. Telle est la division du fait en
parties dans la conscience sensible42.

Or, la question demeure : comment penser (voire fonder) ce passage du


fait aux facteurs, du continuum43 au complexe ? Découper un pur
événement (un tout sans parties ni relations) serait toujours purement
arbitraire ; bien plus, nous ne pourrions pas distinguer des événements, les
comparer, et encore moins reconnaître quelque chose, ne serait-ce qu’un
simple son ou une couleur. Deux problèmes préalables se posent avant la
construction du concept :
1. Comment distinguons-nous, au sein de l’événement premier ou de la
duration, des événements finis44 et des relations ?
2. Comment pouvons-nous reconnaître45, liés à ces événements finis,
différentes sortes d’objets : ce rouge, cet arbre, Théétète, une molécule ?

Tout d’abord – problème 1 –, malgré le caractère ambigu et non univoque


des textes sur ce point précis, nous soutenons que le fait ultime de
l’expérience sensible – une duration – n’est pas dénué de relata et de
relations. Whitehead écrit ainsi dans le Principe de relativité :
Le fait entre dans la conscience d’une manière qui lui est particulière. Ce
n'est pas la somme des facteurs ; c'est plutôt la concrétude (ou

145
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

l’enchâssement) des facteurs et la concrétude d'une relationalité inépuisable


parmi des relata inépuisables46.

Une duration n’est pas un tout indivis, mais au contraire une multiplicité
infiniment complexe, aux relata et relations inépuisables : les événements
forment à ce stade une sorte d’éther47, ou plutôt, de continuum, défini par
l’axiomatique de la relation d’extension, base fondamentale de la méthode
de l’abstraction extensive. Du tout au complexe, il n’y a donc pas de
véritable discontinuité48 : l’attention sensible ne fait d’abord que limiter et
préciser des relata et des relations donnés, mais de manière seulement
vague et indéterminée, dans l’expérience sensible.
Ensuite – problème 2 –, si les différents objets reconnus dans l’expérience
– « Tiens, ce rouge ! », « Tiens, c’est ma chaussette ! » – supposent bien un
procès abstractif par lequel nous découpons et isolons49 dans une duration
quelconque ces objets :
(i) Si nous découpons seulement un pur flux, nous n’obtiendrons aucune
identité ni permanence50. La division infinie d’un pur flux ne donnera
jamais que des flux ou des événements. Nous devons penser une identité
première, concrète, liée de manière indissociable aux événements, et dont
nous avons l’expérience. Quelle sera la nature de cette identité et sa relation
aux événements ? Appartient-elle déjà à ce type d’entité que Whitehead
appelle les objets ?
(ii) Cette première forme d’identité ne doit pas être ajoutée aux
événements par une opération quelconque, active ou passive, de l’esprit ;
elle n’est ni une addition psychique, selon la formule même de Concept de
Nature51, ni une forme a priori kantienne : la philosophie de la nature se
donne à la fois pour objet et pour enjeu la nature perçue, indépendamment
de l’esprit ou du sujet qui la perçoit. Un des premiers principes de la
philosophie naturelle est la mise entre parenthèses de l’esprit :
[…] la première tâche d’une philosophie de la science devrait être une
classification générale des entités qui nous sont dévoilées dans l’expérience
sensible52.

[…] expliquer de façon cohérente la nature telle qu’elle nous est dévoilée
dans l’expérience sensible sans faire intervenir ses relations à la pensée53.

En ce sens, même la récognition54 des objets est pensée indépendamment


de l’esprit, de ses jugements et de toute théorie des facultés ; Whitehead
reconnaît pleinement à chaque fois le caractère hypothétique d’une telle
attitude :
Je suis tout disposé à croire que la récognition, au sens que je donne à ce
terme, est seulement une limite idéale, et qu’en fait il n’y a pas de

146
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

récognition sans un accompagnement intellectuel de comparaisons et de


jugements. Mais la récognition est cette relation de l’esprit à la nature qui
fournit sa matière à l’activité intellectuelle55.

La philosophie whiteheadienne de la nature lance alors un véritable défi à


la pensée : il s’agit de montrer comment le fait immédiat de l’expérience
sensible montre de lui-même des contrastes, des relata et des relations que
l’attention et la récognition sensibles viennent seulement discerner,
préciser, et simplifier. Si la bifurcation entre les objets sensibles et les
objets scientifiques est le premier échec de la philosophie moderne, un
concept événementiel cohérent ne doit pas créer une nouvelle bifurcation,
entre le fait de l’expérience ultime et les différents types d’entités,
autrement dit, entre les événements et les différentes sortes d’objets et entre
les objets eux-mêmes. La bifurcation doit à chaque étape être évitée. En ce
sens, c’est le procès même de la nature, auquel l’événement percevant
participe au même titre que les autres événements, qui est abstractif :
La conception de la connaissance comme contemplation passive est trop
inadéquate pour rencontrer les faits. La nature est toujours à l’origine de son
propre développement, et le sens de l’action est la connaissance directe de
l'événement percevant comme ayant son être même dans la formation de ses
relations naturelles. La connaissance provient de cette insistance réciproque
entre cet événement et le reste de la nature, c’est-à-dire que des relations
sont perçues dans la création et à cause de la création. Pour cette raison la
perception est toujours au point ultime de la création56.

La perception sensible est un événement au milieu des autres événements


dans la nature, et la connaissance résulte des relations entre ces
événements. Par conséquent, le devenir même de la connaissance est
assimilable au devenir de la nature, à son avancée créatrice. Ou plus
précisément, la connaissance de la nature est une des faces57 de ce devenir :
Nous percevons essentiellement nos relations avec la nature parce qu'elles
sont en gestation. Le sens de l’action est ce facteur essentiel dans la
connaissance naturelle qui l'expose comme une connaissance de soi dont un
élément de la nature jouit (enjoyed) concernant ses relations actives avec
toute la nature sous ses divers aspects. La connaissance naturelle est
simplement l'autre face de l’action58.

Or, la question est de savoir jusqu’où peut mener une telle avancée
créatrice sans faire intervenir de quelconques synthèses intellectuelles. A
partir de quand l’abstrait devient-il une entité seulement idéale ou
conceptuelle ? La méthode de l’abstraction extensive tentera à la fois de
comprendre ce procès et de redonner un sens concret aux entités idéales de
la pensée : grâce à cette méthode, « nous pouvons penser sur la nature sans

147
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

penser sur la pensée. Je dirai qu’alors notre pensée de la nature est


homogène. »59

C. Les objets : des entités « abstraites », mais en quel(s) sens ?


Des différents types d’entités obtenues au moyen de la diversification, en
droit en nombre indéfini60, la philosophie naturelle n’en traite que cinq –
puis, en réalité, seulement quatre61 – soit les entités « principalement
importantes dans la théorie scientifique »62 : (i) les événements ; (ii) les
objets percevants (percipient objects) ; (iii) les objets sensibles (sense-
objects) ; (iv) les objets perceptuels (perceptual objects) ; (v) les objets
scientifiques. A ce stade de l’Enquête, Whitehead distingue différents
modes (du latin modus, manière63) de diversification :
Cette diversification de la nature est accomplie de différentes manières,
selon différentes procédures qui produisent différentes analyses de la nature
en des entités composantes. Ce n’est pas seulement qu’un mode de
diversification de la nature est incomplet et omet certaines entités qu’un
autre mode fournit. Les entités qui sont produites par différents modes de
diversification sont radicalement différentes ; et c’est le fait d’avoir négligé
cette distinction entre les entités des complexes produits par différents
modes de diversification qui a produit autant de confusion dans les principes
de la connaissance naturelle64.

Cette seconde partie de l’Enquête pose de sérieuses difficultés et manque


de clarté et de précision : que faut-il entendre exactement par ces différents
modes ? La lecture première et la plus simple consiste à comprendre cinq
procédures distinctes, cinq voies différentes d’abstraction et de division à
partir de l’événement primordial, produisant ainsi chacun différents types
d’entités en relation. Whitehead soutient d’abord :
Un mode de diversification n’est pas nécessairement plus abstrait qu’un
autre. Les objets peuvent être considérés comme des qualités des
événements, et les événements comme les relations entre les objets, ou –
plus utilement – nous pouvons abandonner la notion métaphysique et
difficile de qualité inhérente et considérer les éléments de différents types
comme assumant des relations les uns avec les autres65.

Premièrement, les événements finis et les différents types d’objets


semblent pensés sur un même plan. Dans l’Enquête, les articles 14 et 15 du
chapitre V et les chapitres VI et VII (intitulés : « Evénements » et
« Objets ») sont à considérer avec prudence. La séparation et le simple
dualisme qu’ils semblent poser entre les événements et les objets sont
essentiellement provisoires et méthodiques66 : l’enjeu est alors la
classification des entités selon différents types. L’articulation et les

148
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

relations entre les événements et les objets – enjeux fondamentaux de la


philosophie de la nature – sont recherchées dans la dernière partie de
l’Enquête : « La théorie des Objets », soit la quatrième partie qui suit la
méthode de l’abstraction extensive67. Whitehead souligne ainsi, dans les
notes ajoutées de la seconde édition de l’Enquête :
La partie II devrait être lue en liaison avec la Partie IV de la fin du livre68.

Les thèses avancées sur les objets dans la partie II sont dénoncées comme
insuffisantes et confuses. La proposition selon laquelle « les objets sont
seulement de manière dérivée dans l’espace et dans le temps, de par leurs
relations aux événements »69 est jugée ainsi « paradoxale » :
[…] les objets naturels requièrent l'espace et le temps, si bien que l'espace et
le temps appartiennent à leur essence relationnelle sans laquelle ils ne
peuvent pas être eux-mêmes70.

L’essence relationnelle des objets entre en contradiction avec les


nombreuses définitions proposées dans la partie II71. En outre, le dernier
chapitre sur les rythmes révèle de manière ultime cet enjeu fondamental de
l’Enquête, où Whitehead recherche la synthèse ultime et concrète des
événements et des objets : « un type unique d’élément naturel, ni un pur
événement, ni un pur objet »72.
Deuxièmement, si Whitehead pose d’abord simplement cinq modes de
diversification, la suite de l’analyse en distingue en fait deux sortes
essentielles : l’appréhension des événements et la récognition des objets.
Or, le second mode de diversification exige plus qu’une simple saisie
immédiate :
Les objets entrent dans l’expérience par la récognition et sans la récognition,
l’expérience ne révélerait aucun objet73.

Les objets entrent dans l’expérience au moyen de l’intellectualité de la


récognition74.

Ceci n’entre-t-il pas en contradiction directe avec l’idée soutenue


précédemment selon laquelle « un mode de diversification n’est pas
nécessairement plus abstrait qu’un autre »75 ? La récognition des objets
n’est-elle pas nécessairement plus abstraite que la simple appréhension des
événements, dans la mesure où elle semble impliquer une comparaison,
même immédiate ? C’est là une question difficile, dont la réponse positive
supposerait que les différents modes de diversification ne soient pas pensés
sur un même plan, mais au contraire comme formant une hiérarchie, des
plus concrets aux plus abstraits.

149
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

Enfin, troisièmement, faut-il admettre autant de procès abstractifs


distincts que de types d’entités et distinguer ainsi différents modes de
diversification ? C’est ce que semble suggérer Whitehead dans ce chapitre
V. Or, là encore, est-ce compatible avec ce qui est soutenu à la fin de
l’Enquête ? On peut lire par exemple :
L’ascension de l'objet sensible à l'objet perceptuel, et de l'objet perceptuel à
l'objet scientifique, et de l'objet scientifique complexe (comme la molécule)
à (temporellement, à une étape de la science) l'objet scientifique ultime
(comme l'électron) est une poursuite constante de simplicité, de permanence
et d'autosuffisance, combinée à l'attribut essentiel d'adéquation dans le but
de définir les caractères apparents76.

Dans cet article, l’auteur semble admettre un seul et même procès


abstractif, des objets sensibles aux objets scientifiques. Nous
développerons trois points essentiels :
1. De l’Enquête au Principe de relativité, l’expérience première et ultime,
la plus concrète, est toujours définie comme un événement :
Ainsi le continuum entier de nature « maintenant-présent » signifie un
événement entier (une duration), défini précisément par la limitation
« maintenant-présente » et s'étendant sur tous les événements maintenant-
présents ; c’est-à-dire que les événements finis, variés, maintenant-présents
pour une conscience sont tous des parties d'une duration associée qui est un
type spécial d'événement77.

[…] le fait immédiat pour la conscience sensible est l’occurrence entière de


la nature. C’est la nature comme événement présent pour la conscience
sensible, et dont l’essence est de passer78.

La nature se présente à nous essentiellement comme un devenir, et toute


portion de la nature qui garde le plus complètement l’aspect concret qui
caractérise la nature elle-même est aussi un devenir, et constitue ce que
j’appelle un événement79.

Fruits de la diversification, si un événement fini et un objet quelconques


sont tous les deux des parties d’un flux ultime, les événements finis
partagent avec le fait ultime la propriété simple et fondamentale d’être des
événements. Ainsi, premièrement, les objets ne sont pas abstraits dans le
même sens que le sont les événements finis, c’est-à-dire comme le simple
résultat d’une division et d’une séparation80, et par conséquent,
deuxièmement, les objets ne peuvent être dits des parties du passage de la
nature – ni avoir des parties – dans le même sens que les événements :
C'est une erreur d'attribuer des parties aux objets, là où « partie » signifie ici
partie spatiale ou temporelle. Le caractère erroné d'une telle attribution

150
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

résulte immédiatement de la prémisse qu’un objet n’est pas primitivement


dans l'espace ou dans le temps81.

Quel est le sens exact du caractère abstrait des objets ? Un événement fini
quelconque est défini à partir de l’Enquête :
– en premier lieu, par sa non-récurrence et son actualité :
[…] les événements sont essentiellement des éléments d’actualité et de
devenir. Un événement actuel est ainsi privé de toute possibilité. Il est ce qui
devient dans la nature. Il ne peut jamais arriver de nouveau ; car il est
essentiellement juste lui-même, là et alors. Un événement est juste ce qu'il
est et est juste comment il est relié et il n'est rien d'autre. N'importe quel
événement, néanmoins similaire, avec des relations différentes est un autre
événement82.

– en second lieu, par son caractère essentiel de relata dans la relation


homogène d’extension :
Chaque événement s’étend sur d’autres événements qui sont des parties de
lui-même, et chaque événement est couvert par d’autres événements
desquels il est une partie83.

Les objets sont définis au contraire comme des entités qui ont perdu ce
caractère essentiel de relata, et bien plus, comme les éléments de
permanence et d’identité dans le passage de la nature :
Les objets communiquent les permanences reconnues dans les événements,
et sont reconnus comme identiques dans des circonstances différentes ;
c'est-à-dire, le même objet est reconnu comme relié à des événements
divers84.

L'essence d'un objet ne dépend pas de ses relations, qui sont externes à son
être. Il a de fait certaines relations à d'autres éléments naturels ; mais il
pourrait (étant le même objet) avoir eu d'autres relations. Autrement dit, son
identité propre ne dépend pas entièrement de ses relations85.

Ainsi, pas plus qu’un événement, un objet ne peut être dit comme pouvant
changer ; ce sont seulement ses relations aux événements qui peuvent
varier :
Le changement d'un objet consiste dans les relations diverses du même objet
à divers événements. L'objet est permanent, parce qu’il est (à proprement
parler) en dehors du temps et de l'espace ; et son changement est seulement
la variété de ses relations aux événements variés qui passent dans le temps
et dans l'espace86.

151
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

Or, de telles caractéristiques – indépendance ou auto-subsistance, identité


permanente ou récurrente – impliquent une série d’abstractions
fondamentales – des objets sensibles aux objets scientifiques – eu égard au
simple passage de la nature, lui-même défini comme un événement. A ce
stade de notre enquête, de nombreuses questions se posent : jusqu’où
l’abstraction est-elle pensable dans les limites de la philosophie naturelle ?
Jusqu’où pouvons-nous exprimer concrètement de telles entités abstraites
au moyen de la méthode ? En quel sens les objets sont-ils dits abstraits ?
2. Soulignons que la notion de type, récurrente dans l’Enquête et dans
Concept de nature, par laquelle Whitehead classe les objets, semble
employée délibérément et résonne avec la théorie des types des Principia :
Ces trois types forment une hiérarchie ascendante, dans laquelle chacun
présuppose le type inférieur. La base de cette hiérarchie est formée par les
objets sensibles. Ces objets ne présupposent aucun autre type d’objets87.

Or, une telle hiérarchie semble indiquer que les objets de types supérieurs
sont simplement des classes ou des relations construites à partir des objets
de types inférieurs et par conséquent de simples constructions logiques88.
De fait, quand Whitehead aborde la question des objets perceptuels, il les
définit d’abord lui-même en termes de classes d’objets sensibles :
Un objet perceptuel est reconnu comme une association d’objets sensibles
dans la même situation. La permanence de l’association est l’objet qui est
reconnu89.

[…] [l’objet perceptuel] est le produit de l’association d’objets sensibles


ayant même situation90.

En même temps, cette idée selon laquelle un type supérieur d’objets serait
construit à partir d’un type inférieur est exclue dès l’Enquête ; Whitehead
souligne en effet :
[…] l’objet [perceptuel et physique] est plus que le groupe logique ; c’est le
caractère permanent reconnaissable de ses situations variées91.

De même dans Concept de Nature :


Quand nous regardons la veste, en général nous ne disons pas : voici une
tache de bleu Cambridge ; ce qui nous vient naturellement à la bouche,
c’est : voici une veste. Ainsi le jugement que ce que nous avons vu est une
pièce de vêtement masculin, est un détail. Ce que nous percevons est un
objet autre qu’un simple objet sensible. Ce n’est pas seulement une tache de
couleur, mais quelque chose de plus ; et c’est ce quelque chose de plus que
nous jugeons être une veste92.

152
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

Certes, les objets des types supérieurs – des objets perceptuels aux objets
scientifiques – sont considérés par l’auteur comme plus abstraits que les
objets sensibles, lesquels dans l’expérience, sont même difficilement
distingués des événements :
Dans la mesure où la récognition d’un objet sensible est limitée à la
récognition primaire dans la durée présente, l’objet sensible et l’événement
ne se distinguent pas clairement ; la recollection et la mémoire sont les
agents principaux dans la production d’une conscience claire d’un objet
sensible. Mais en dehors de la recollection et de la mémoire, n’importe quel
facteur, perçu comme situé dans un événement externe, qui peut advenir
encore et qui n’est pas une relation entre d’autres facteurs semblables, est un
objet sensible 93.

Or, cela n’implique pas que les objets plus abstraits soient construits à la
fois à partir et dans les termes des premiers types d’objets. En outre, c’est
la nature même des objets qui est en jeu : admettre par exemple les seconds
types d’objets comme de simples associations d’objets sensibles reviendrait
à substantifier les objets sensibles, ou au moins, à les comprendre comme
les matériaux d’une simple construction. Dans la nature, il n’y a que des
événements et, on le verra, différentes séries d’événements qui conduisent
à reconnaître différents types d’objets94. Dans ce sens – mais il reste à
étudier les possibilités d’une telle construction – l’Enquête semble exiger
différents modes de diversification de la nature à partir desquels seront
pensés les différents types d’objets.
3. Whitehead insiste sur le fait que nous appréhendons des événements
mais que nous reconnaissons des objets :
(i) L’appréhension95 (lat. appréhensio) signifiant étymologiquement
l’acte de saisir, même le plus simple et le plus immédiat, un événement
quelconque ne peut rigoureusement pas être défini comme une simple
donnée sensible. En ce sens, un événement quelconque est toujours en soi
déjà abstrait, en ce qu’il implique une relation à un événement percevant,
soit un certain point de vue96. Whitehead, sans donner plus de détails,
donne la définition suivante :
Appréhender un événement, c’est être conscient de (to be aware of) son
passage comme advenant dans cette nature […]97

Comment traduire fidèlement « to be aware » ? L’auteur emploie ce terme


pour désigner à la fois la relation première de l’événement percevant au
tout de nature et le procès de discrimination de ce tout primordial au
complexe d’événements et de qualités (la diversification de la nature). Dans
l’Enquête :

153
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

Perception is an awareness of events, or happenings, forming a partially


discerned complex within the background of a simultaneous whole of
nature98.

et dans Concept de nature :


[…] the ultimate fact for sense-awareness is an event. This whole event is
discriminated by us into partial events. We are aware of an event which is
our bodylife, of an event which is the course of nature within this room, and
of a vaguely perceived aggregate of other partial events. This is the
discrimination in sense-awareness of fact into parts99.

« Conscience sensible » n’est pas adéquat ici pour traduire « sense-


awareness ». « Expérience sensible »100 ou « attention sensible » semblent
plus pertinents. Traduire par « expérience sensible » serait insister
davantage sur le perçu comme donné. L’ « attention » implique déjà une
certaine saisie ou visée subjective. Il faut penser les deux en même temps.
Si nous suivons l’Enquête, l’attention sensible correspond le mieux à ce
que Whitehead définit comme l’appréhension d’un événement : il y a bien
une certaine saisie – laquelle implique un point de vue101 – et cette saisie se
fait sur quelque chose qui se donne, ou se présente ; le fait immédiat de
l’expérience sensible montre de lui-même des contrastes et des relations
que l’attention sensible vient d’abord seulement préciser, simplifier, et
limiter. La subjectivité qui entre en jeu dans la diversification de la nature
n’est d’abord pas celle d’un véritable sujet percevant et pensant : il s’agit
d’une subjectivité minimale, elle-même définie comme un événement, en
deçà d’une distinction claire et précise du sujet et de l’objet. C’est dans ce
sens que l’objet de la philosophie de la nature est « ce dont nous avons
l’expérience dans la perception »102, indépendamment du sujet ou de
l’esprit percevant, qui appartient seulement à la nature en tant
qu’événement percevant. La méthode de l’abstraction extensive – dans ses
différentes étapes – incarne une procédure immédiate, naturelle, inhérente à
toute expérience sensible.
(ii) Les événements sont appréhendés et les objets entrent dans
l’expérience par la voie de « l’intellectualité de la récognition »103. S’agit-il
ici, relativement à ce qui précède, d’un pas en arrière ? Malgré les
hésitations et les quelques faux pas de l’Enquête, la récognition ne doit
surtout pas être comprise au sens kantien : elle ne signifie pas un acte de
l’esprit par lequel une représentation serait subsumée sous un concept. Elle
n’implique pas non plus que cet objet ait été connu avant : dans ce cas, il ne
pourrait y avoir eu de première connaissance, souligne Whitehead. Dans
une seule durée, absolument singulière, nous reconnaissons immédiatement
cet élément de permanence qu’est l’objet :

154
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

Nous devons débarrasser notre imagination du concept fallacieux du présent


comme instantané. C’est une durée, ou une étendue de temps ; et la
récognition primaire d’un objet consiste en la récognition de sa permanence
parmi des événements partiels de la durée qui est présente. Sa récognition
est portée au delà du présent à l’aide de la recollection et de la mémoire. La
pensée rationnelle qui est la comparaison d’événement à événement serait
intrinsèquement impossible sans objets104.

Whitehead distingue dans l’Enquête trois degrés de récognition105, du plus


simple au plus complexe :
α) La récognition primaire, définie comme la conscience (awareness106)
de la permanence dans la duration présente.
(β) La récognition indéfinie, désignée comme une « recollection » : « la
conscience d’autres perceptions de l’objet en tant qu’il est relié à d’autres
événements séparés du présent apparent, mais sans désignation précise des
événements »107.
(γ) La récognition définie ou « mémoire » : la conscience de la perception
de l’objet relié à d’autres événements définis hors de la duration présente.
C’est seulement la première étape qui nous intéresse et qui appartient
véritablement au concept de nature. Or, cette récognition primaire semble
impliquer déjà une comparaison entre les différentes parties de la durée
présente. Une telle comparaison est immédiate, souligne l’auteur, elle doit
se faire sans aide véritable de la mémoire. Whitehead le dit clairement dans
Time, Space, and Material :
Un objet est reconnu dans la durée présente de sa perception. Car cette
durée présente inclut des durées antécédentes et des durées suivantes ; et la
récognition de l'objet dans le présent est essentiellement une comparaison de
l'objet dans les parties antécédentes et suivantes de ce présent, bien que la
mémoire puisse aussi être un facteur dans la récognition108.

La récognition sensible des objets n’implique donc pas premièrement


d’activité intellectuelle, puisqu’elle en est la condition, la matière première.
En même temps, la récognition sensible de tout élément de permanence à
travers une durée – « ce rouge » – est essentiellement une comparaison,
aussi immédiate qu’elle puisse être. Ce qui rend inévitablement les objets
plus abstraits que les événements et introduit un degré de subjectivité
supérieur, même minimal109 (même si nous ne sommes pas encore dans le
domaine de la pensée abstraite). La récognition implique et conduit à un
mode de relation à la nature plus abstrait que la simple appréhension :
Les événements sont vécus, ils s'étendent autour de nous. Ils sont le milieu
dans lequel notre expérience physique se développe, ou, plutôt ils sont eux-

155
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

même le développement de cette expérience. Le fait de la vie sont les


événements de la vie110.

D. Conclusion
La découverte des objets, des objets sensibles aux objets scientifiques, est
décrite à la fin de l’Enquête comme une ascension vers l’abstrait, guidée
par la recherche de la plus haute simplicité dans les événements et leurs
relations, et ceci, à l’aide de la méthode de l’abstraction extensive :
Si nous suivons la route de la dérivation de la connaissance de l’analyse
intellectuelle de l’expérience sensible, molécules et électrons sont la
dernière étape dans une série d’abstractions111.

L’ascension de l'objet sensible à l'objet perceptuel, et de l'objet perceptuel à


l'objet scientifique, et de l'objet scientifique complexe (comme la molécule)
à (temporellement, à une étape de la science) l'objet scientifique ultime
(comme l'électron) est une poursuite constante de simplicité, de permanence
et d'autosuffisance, combinée à l'attribut essentiel d'adéquation dans le but
de définir les caractères apparents112.

Or, Whitehead décrit ici l’avancée ou l’évolution lente et progressive de


la subtilité et de la précision dans la diversification, comprise à la fois
comme le devenir général de la nature et comme celui de la connaissance
naturelle. C’est là le premier mouvement et le premier sens, le plus général
et déjà sans aucun doute métaphysique, de la diversification dans l’Enquête
et dans Concept de Nature :
L’évolution dans la complexité de la vie signifie une augmentation des types
d’objets directement sentis. La finesse de l’appréhension sensible implique
des perceptions d’objets comme entités distinctes qui ne sont que de pures
subtilités intellectuelles pour des sensibilités plus frustes. Le phrasé musical
est une pure subtilité abstraite pour le non-musicien ; il est directement
appréhendé par les sens chez l’initié113.

Un second mouvement, qui est celui qui nous préoccupe et qui répond à
l’enjeu épistémologique de départ, concerne l’abstraction des différentes
sortes d’objets dans l’expérience sensible d’un événement percevant
quelconque. Le mouvement ou le procès abstractif comprend alors dans ce
second sens différents modes de diversification, dont il reste à déterminer
la nature et le sens exact.
La méthode de l’abstraction extensive peut être comprise dans ces deux
types de procès abstractifs. Dans le premier, elle acquiert un sens
métaphysique et cosmologique, qui n’est pas absent des écrits de la période
londonienne, mais qui dépasse les limites de la philosophie de la nature et

156
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

annonce déjà les développements de la partie IV de Procès et Réalité. Dans


le second, elle montre comment les objets sont abstraits de l’expérience la
plus concrète liée à un événement percevant et en propose une nouvelle
expression, en termes de séries et de classes d’événements. Ces deux types
de procès répondent à la question fondamentale et ultime de Procès et
Réalité :
[…] comment un fait concret peut-il manifester des entités abstraites de lui-
même, auxquelles cependant il participe par sa propre nature ?114

Le problème essentiel concerne la nature même des objets. Si la méthode


de l’abstraction extensive permet bien d’exprimer concrètement les objets,
ces objets ont (ou acquièrent ?) un sens concret. Ils peuvent être exprimés
dans les termes concrets de ce dont nous avons l’expérience. En ce sens, ils
appartiennent bien à la nature. La méthode de l’abstraction extensive
conduit bien à penser l’abstraction et ses différents modes comme le procès
de la nature elle-même, en évitant ainsi toute forme de bifurcation. Mais
faut-il alors parler de différents procès de diversification115 – dont les uns
ne sont pas nécessairement plus abstraits que les autres, soutient l’auteur –
ou de différents procès abstractifs ? C’est là une difficulté importante posée
par une philosophie de la nature qui veut rejeter à tout prix les multiples
formes possibles de la bifurcation : tout est dans la nature. La question est
double : en quel sens ? Et sous quelle forme les objets appartiennent-ils à la
nature ?

Notes
1
Nous exposons les arguments que donne Whitehead lui-même en faveur
des événements. On doit souligner aussi l’influence des travaux des
physiciens de son époque : la substitution de l’espace-temps des
théories de la relativité, qui n’est pas substantiel mais seulement un
système de relations, à l’espace, au temps, et à la matière de la
physique classique conduit les physiciens eux-mêmes à remplacer
la matière par des séries d’événements. Whitehead s’inscrit
pleinement – avec Bertrand Russell à la même époque – dans cette
révolution de la physique. Voir à ce sujet la préface de PNK , p. v :
« In this enquiry we are concerned with geometry as a physical
science. How is space rooted in experience ? The modern theory of
relativity has opened the possibility of a new answer to this
question. The successive labours of Larmor, Lorentz, Einstein, and
Minkovski have opened a new world of thought as to the relations

157
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

of space and time to the ultimate data of perceptual knowledge. The


present work is largely concerned with providing a physical basis
for the more modern views which have thus emerged. »
2
PNK, 1.1, p. 1. Cette notion est bien présente dès 1919. Le terme souligne
ici le caractère systématique et hypothétique de tout paradigme
scientifique.
3
Ibid. Le modèle de ce schème, selon Whitehead, dans l’histoire de la
philosophie, est en particulier la physique cartésienne. Voir en
particulier R, p. 38 sq. : « Comme le reste du monde, il [Descartes]
considère la matière comme étant séparable du “procès”, tel que la
matière se réalise pleinement à un instant, sans durée. »
4
PNK, 1.2, p. 2. Voir aussi “Time, Space and Material”, p. 44 et 45 : « The
difficulty of this view is that velocity cannot be defined by simple
reference to one instant. Its definition essentially involves a
neighbourhood of instants. Nature at an instant is simply a definite
configuration of material in space, with certain space relations.
Velocity and kinetic energy have evaporated in this ultimate
concept of the instant. »
5
Essentielle dans la métaphysique à partir de 1925 dans SMW. Voir par
exemple SMW, VII, p. 152 [177] : « Ainsi, un événement en se
réalisant manifeste un schème (pattern), et ce schème nécessite une
durée définie (…) la durée est le champ du schème réalisé
constituant le caractère de l’événement. (…) La permanence est la
répétition du schème dans des événements successifs. »
6
PNK, 1.4, p. 3. La notion d’organisme reste encore en 1919 peu
développée ; elle apparaît cependant clairement dans la notion de
rythme : les rythmes sont désignés comme des « living objects » ou
« objects expressing life », « life-bearing objects ». Voir Ibid., 64.3,
p. 195.
7
Les deux premiers sont négatifs. Seul le troisième est positif.
8
Voir PNK, 1.3, p. 2 et 3.
9
Ibid., 2-2.3, pp. 4-7.
10
Ibid., 2.4sq., pp. 7-15. La théorie générale de la perception est introduite
dans l’article 3 (pp. 8-15).
11
Ibid., 1.3, p. 2 et 3.
12
Voir TRE, II, pp. 426-429.
13
Voir The Principles of Mathematics, chap. LIII, p. 468.

158
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

14
TRE, p. 427.
15
Si l’on admet les axiomes (2) et (3), aucune action n’est possible entre
deux objets différents : deux objets quelconques n’étant pas à la
même place, sont à distance, et l’action à distance étant impossible,
les deux objets ne peuvent interagir. Si l’on admet les axiomes (1)
et (3), et non pas (2) : un objet ne peut pas être à deux places à la
fois, par contre, deux objets à la même place peuvent agir l’un sur
l’autre. L’action entre des corps n’est donc pensable qu’entre des
corps qui occuperaient tous le même point : « Ainsi chaque point
contiendrait un monde complètement indépendant du monde des
autres points. » TRE, p. 427. Or, une telle hypothèse doit être
rejetée puisque ce que l’on cherche à expliquer, c’est la relation
entre des objets n’occupant pas la même position. Si l’on admet
alors que l’action entre des objets qui occupent différents points est
rendue possible par la continuité de la matière ou de l’éther se
trouvant entre ces objets, l’action est alors transmise par les
« parties contiguës du milieu continu ». Or, il n’y a pas de parties
contiguës dans un milieu continu : la divisibilité infinie de l’espace
– supposée ici – implique nécessairement une distance entre deux
points quelconques, ce qui au nom de (3) rend encore toute action
impossible. Un autre argument est alors proposé : la distance entre
deux points devenant infiniment petite, l’action commencerait.
Mais comme l’a montré Weierstrass, souligne l’auteur, il n’y a pas
de distance infiniment petite, toute distance est finie : « (…) si les
matières de deux points séparés agissent l’une sur l’autre, elles
agissent à travers une distance finie. » Ibid., p. 428. Ce qui selon (3)
est impossible. Dernier argument : si l’action est impensable entre
des points, est-elle plus intelligible si l’on admet à la place des
points des volumes contigus ? Considérons la limite commune de
deux volumes contigus, là où se produirait l’interaction : en dehors
de cette limite commune, toute position non contiguë à celle-ci est
sans action, car à distance. L’action est donc entièrement due à « la
matière des points situés sur la limite » (Ibid.). Mais l’action entre
deux points quelconques est impossible, étant à distance. Une
manière d’éviter l’objection est de poser que l’action entre des
volumes contigus se fait entre les volumes pris comme des tout et
non comme « la somme des actions séparées des parties du
volumes » : (i) puisqu’il n’y a pas de volumes infiniment petits, la
limite d’étendue doit être finie. Ce qui implique une structure
atomique du milieu continu, dans lequel les atomes agissent comme

159
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

des touts sur les atomes contigus ; (ii) La contiguïté entre deux
volumes atomiques n’est possible que si l’un des deux est sans
surface. Car deux surfaces contiguës impliquent la contiguïté des
points, ce qui a été démontré comme impossible.
16
TRE, p. 428 et 429. Whitehead ajoute cependant : « L’objection réelle
n’est pourtant pas l’improbabilité de la conception à quoi mènent
les trois axiomes, mais plutôt les conceptions non analysées et non
critiquées de l’espace et des objets, dont elle procède. » Ibid., p.
429.
17
Ibid.
18
L’axiomatique de la relation d’extension doit constituer ainsi –
implicitement – une tentative de réponse aux arguments de Zénon
sur l’impossible conciliation de la divisibilité et de la continuité.
C’est là l’une des critiques portées contre la méthode, notamment
par Adolf Grünbaum dans “Whitehead’s Method of Extensive
Abstraction”, 2, “Whitehead’s Method and Zeno’s Mathematical
Paradox of Plurality”, pp. 216- 219.
19
PNK, 2.1, p. 4.
20
Ibid., 2-2, p. 6.
21
Ibid., 2.1, p. 4 et 5 et 2.3, p. 6 et 7.
22
Ibid., 2.3, p. 7.
23
Ibid.
24
Ibid., 2.4, p. 7 et 8. Nous soulignons.
25
Ibid., 2.5, p. 8.
26
Voir ibid., 6.3, p. 26 : « Time, Space, and Material are adjuncts of
events. On the old theory of relativity, Time and Space are relations
between materials ; on our theory they are relations between
events.»
27
Ibid., 2.4, p. 8.
28
Voir Ibid., 3.5, p. 12 ; CN, p. 71 [51]; R, p. 18 sq. Nous revenons plus
loin (part. II, chap. III, D) sur cette notion et les deux modes de
connaissance qui lui sont liés : « There can be awareness of a factor
as signifying, and awareness of a factor as signified. » R, p. 18.
29
PNK, 3-5, p. 12.
30
Ibid., p. 13. Notons que Whitehead clot le premier chapitre de PNK en
distinguant bien les événements des sense-data, lesquels
apparaissent tous les deux comme des entités abstraites, premiers

160
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

résultats de ce qu’il nomme par la suite la « diversification de la


nature » : « « (…) all nature can (in many diverse ways) be
analysed as a complex of things ; thus all nature can be analysed as
a complex of events, and all nature can be analysed as a complex of
sense-data. The elements which result from such analyses, events,
and sense-data, are aspects of nature of fundamentally different
types, and the confusions of scientific theory have arisen from the
absence of any clear recognition of the distinction between relations
proper to one type of element and relations proper to another type
of element. » Ibid., p. 15. Dans la continuité de ASI, les sense-data
traditionnels de l’empirisme classique sont classés parmi les objets
sensibles.
31
Terme introduit à partir de CN pour désigner des éléments distingués par
l’attention sensible, mais dans leurs relations aux autres éléments,
dans leur caractère de relata. Voir CN, p. 40 [12-13] et R, p. 15 sq.
32
PNK, 16.2, p. 69.
33
Voir en particulier CN, p. 40 [13] : « Le fait est le terme indifférencié de
la conscience sensible ; les facteurs sont les termes de la conscience
sensible, différenciés comme éléments du fait ; les entités sont les
facteurs dans leur fonction de termini de la pensée. »
34
PNK, 16.1, p. 68.
35
La simultanéité désigne un présent d’une certaine étendue, une durée, à
la différence de l’instantanéité qui en est dérivée par abstraction
extensive. Voir en particulier CN, p. 75 [56-57] : « La simultanéité
est la propriété d’un groupe d’éléments naturels qui en quelque sens
sont les composants d’une durée. » Puis plus loin : « L’instantanéité
est le concept logique complexe d’une procédure de la pensée, par
laquelle des entités logiques construites sont produites, pour le
besoin d’exprimer simplement des propriétés de la nature dans la
pensée. » Les premières entités abstraites, obtenues au moyen de la
méthode de l’abstraction extensive, à partir des durations sont les
« moments », soit la nature entière à un instant.
36
Dans l’Enquête, Whitehead utilise alternativement les termes
« unbounded » et « unlimited ». Voir par exemple PNK, 33.1, p.
110 : « A duration has thus in some sense an unlimited extension,
though it is bounded in its temporal extent. »
37
Voir CN, Note : « Sur la signifiance et les événements infinis », p.189
[197-198].
38
PNK, 16.1, p. 69.

161
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

39
CN, p. 72 [53]. Nous reprenons la traduction de J. Douchement mais en
conservant le terme de « duration ».
40
PNK, II, V, 13 sq., p. 59 et 60. Sur cette notion, CN renvoie simplement
à PNK. Voir CN, p. 42 [15] : « Cette conception dans la pensée de
tous les facteurs de la nature comme entités distinctes ayant des
relations naturelles définies, est ce que j’ai appelé ailleurs la
diversification de la nature. ». Or, cette définition est insuffisante et
restrictive par rapport au sens accordé dans PNK et dans ce chapitre
même de CN. La diversification n’est pas seulement une conception
intellectuelle de la nature, mais renvoie au procès même qui conduit
à cette conception abstraite. La notion de diversification est absente
des analyses de R.
41
PNK, 13.1, p. 59.
42
CN, p. 42 [15].
43
PNK, 16.1, p. 68. Sans doute la notion de « continuum » préfigure-t-elle
celle de « continuum extensif » dans Procès et Réalité. Mais rien ne
nous permet encore de distinguer avec précision la potentialité de
l’actualité dans le continuum. Cependant, la divisibilité infinie des
événements semble pensée par l’auteur comme actuelle, et la
potentialité renvoie seulement à l’élément-limite et idéal des séries
abstractives. Nous y revenons plus loin.
44
Second type d’événements dans la philosophie de la nature.
45
Nous revenons plus loin sur ce mode particulier de connaissance
impliqué par les objets qu’est la récognition sensible.
46
R, p. 15.
47
Voir PNK, 6.3, p. 25 et 26 : « We shall term the traditional ether an
‘ether of material’ or a ‘material ether’, and shall employ the term
‘ether of events’ to express the assumption of this enquiry, which
may be loosely stated as being ‘that something is going on
everywhere and always.’ It is our purpose to express accurately the
relations between these events so far as they are disclosed by our
perceptual experience, and in particular to consider those relations
from which the essential concepts of Time, Space, and persistent
material are derived. » Sur cette notion d’éther, voir aussi CN, p. 92
[78] et R, p. 38 : « The events of the apparent world as thus
qualified by the exact adjectives of science are what we call the
‘ether.’ Accordingly in my previous work [PNK], I have phrased it
in this way, that the older ‘ether of stuff’ is here supplanted by an
‘ether of events.’ »

162
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

48
Ainsi, au concept de totalité, lequel suggère l’idée d’un agrégat défini
comme la somme ou l’addition d’éléments, Whitehead préfère celui
de factualité (factuality) : « (…) in the very conception of the
addition of subordinate aggregates, the concept of the addition is
omitted although this concept is itself a factor of factuality. Thus
inexhaustibleness is the prime character of factuality as disclosed in
awareness ; that is to say, factuality (even as in individual
awareness) cannot be exhausted by any definite class of factors. »
R, p. 15.
49
Ce sont là les premières étapes de l’abstraction, qui n’épuisent pas, nous
le verrons, le sens accordé à ce terme.
50
Cette première condition n’est soutenable qu’en liaison à la seconde.
51
Voir CN, p. 63 et 64 [42-43] : « (…) c’est-à-dire des qualités secondes
qui sont seulement la manière qu’a l’esprit de percevoir la nature. »
52
Ibid., p. 42 [15].
53
Ibid., p. 52 [27].
54
La récognition « sensible » ou « primaire ». Nous développons ci-
dessous.
55
CN, p. 143 [143].
56
PNK, 3.7, p. 14. Passage à rapprocher de la fin du chapitre II de CN, où
Whitehead cite Schelling, en se défendant d’entrer véritablement
dans la métaphysique, voir CN, p. 67 [47-48]. Voir aussi PR, en
particulier la théorie du sujet-superject déjà annoncée ici : « Chez
Kant, le monde provient du sujet ; dans la philosophie de
l’organisme, le sujet provient du monde – un “superject” plutôt
qu’un “sujet”. » PR, II, III, I, p. 167 et 168 [135-136].
57
Cette idée sera importante pour la théorie des objets, dans la philosophie
de la nature, mais aussi dans la métaphysique. Voir infra, part. V,
chap. III.
58
PNK, 3.7, p. 14.
59
CN, p. 32 [3]. Voir aussi ibid., p. 34 [5].
60
Voir PNK, 22.1, p. 82 : « There are in fact an indefinite number of such
types corresponding to the types of recognisable permanences in
nature of various grades of subtlety. It is only necessary here to
attempt a rough classification of those which are essential to
scientific thought. » De même dans CN, p. 147 [149] : « Je crois
qu’il existe un nombre indéfini de types d’objets. Par bonheur, nous
n’avons pas besoin de tous les envisager. » De même, on peut

163
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

supposer qu’il existe un nombre indéfini de types d’événements,


comme un nombre indéfini de types de relations entre événements
et objets. Dans PNK comme dans CN, les événements envisagés
ainsi que les relations entre événements et les objets sont limités à
ceux que requiert la théorie scientifique. Whitehead précise qu’on
pourrait exprimer autrement cette diversification, en insistant
premièrement sur les relations et non sur les éléments ; mais il
ajoute : « But of course this is merely another mode of expression,
since relations and relata imply each other. » Les événements et les
objets doivent donc être considérés comme des relata.
61
Les objets percevants sont exclus de la philosophie de la nature. Dans
Concept de Nature et dans Principe de Relativité, ils ne sont même
plus évoqués parmi les différents types d’objets. Voir PNK, 22.4, p.
83 : « The percipient event is discerned as the locus of a
recognisable permanence which is the ‘percipient object.’ This
object is the unity of the awareness whose recognition leads to
classification of a train of percipient events as the natural life
associated with one consciousness. The discussion of the percipient
object leads us beyond the scope of this enquiry. »
62
PNK, 13.2, p. 60. La liste que propose Whitehead est alors incomplète :
il faut ajouter dans la dernière partie de l’Enquête les figures
sensibles, les figures géométriques et les rythmes. Le caractère
restreint de cette liste est symptomatique : dans ces premiers
chapitres, Whitehead n’a pas en vue l’abstraction des objets, mais
simplement leur classification. En outre, seuls les objets importants
dans la théorie scientifique sont étudiés. Il faut bien distinguer cette
première partie méthodique de l’Enquête de la « théorie des objets »
de la dernière partie. Voir ci-dessous.
63
Nous verrons que les objets peuvent être définis comme des manières de
fluer, des qualités du flux.
64
PNK, 13.2, p. 59.
65
Ibid., 13.3, p. 60. Le fil de l’argumentation manque de précision : après
avoir soutenu autant de modes de diversification que de types
d’entités, la comparaison est limitée aux événements et aux objets
en général.
66
Mais l’ambiguïté et le dualisme ne sont jamais totalement levés.
67
Sur ce point, l’ordre proposé dans le Concept de Nature est plus
rigoureux : l’unique chapitre sur les objets n’est placé qu’à la fin,

164
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

après la méthode de l’abstraction extensive et les chapitres sur la


congruence.
68
PNK, Note II, p. 203.
69
Ibid., 15.2, p. 63.
70
Ibid., Note II, p. 202.
71
Mais même là, une interprétation cohérente de ces passages avec
l’ensemble du concept événementiel peut être proposée. Voir ci-
dessous.
72
PNK, 64.8, p. 199.
73
Ibid., 15.1, p. 62.
74
Ibid., 15.3, p. 64. Voir ci-dessous.
75
Ibid., 13.3, p. 60.
76
PNK, 61.3, p. 186.
77
Ibid., 16.1, p. 68 et 69. Voir Ibid., 15.4, p. 64 : « Whatever is purely
matter of fact is an event ».
78
CN, p. 42 [14].
79
R, p. 21.
80
Ceci n’est d’ailleurs pas suffisant pour poser un événement fini comme
abstrait, puisqu’on a vu que le flux n’était pas dénué de relations et
de relata, les événements finis. Nous soutenons dans le prochain
chapitre que c’est seulement la précision et l’exactitude attribuées
aux frontières (spatio-temporelles) des événements finis qui en font
des abstractions.
81
PNK, 15.6, p. 65.
82
Ibid., 14.2, p. 61 et 62.
83
Ibid., 14-1, p. 61.
84
Ibid., 15.1, p. 63.
85
Ibid., 15.4, p. 64.
86
Ibid., 15.2, p. 63. Ainsi, dans une philosophie de l’événement, aucun
élément n’est dit changer, au sens aristotélicien ou au sens commun
d’une transformation progressive. Puisqu’il n’y a plus de substance
première, sujet du changement, il ne peut plus y avoir – au sens
traditionnel de ces notions – ni de changement, ni de mouvement.
87
CN, p. 147 [149].

165
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

88
C’est là l’une des conclusions critiques de Jules Vuillemin dans La
logique et le monde sensible, p. 89 et 90 : « (…) si les objets de
type supérieur sont des classes ou des relations d’objets de types
inférieurs, la théorie « pas de classes (et « pas de relations »)
admise par les Principia ne contraint-elle pas à les réduire à des
constructions logiques, au lieu d’utiliser contradictoirement le
principe d’abstraction pour multiplier le nombre des êtres ? »
89
PNK, 24.1, p. 88.
90
CN, p. 152 [155].
91
PNK, 24.6, p. 91. Voir à ce sujet la Note III de la seconde édition de
PNK, p. 204 : « Also § 24 is confused by a wavering between the
‘class-theory’ of perceptual objects and the ‘control-theory’ of
physical objects, and by the confusion between perceptual and
physical objects. I do not hold the class-theory now in any form,
and was endeavouring in this book to get away from it. »
92
CN, p. 151 [153-154].
93
PNK, 23.2, p. 84.
94
De même, la cause d’un événement est toujours un autre événement. Les
seules causes sont des événements.
95
Cette appréhension préfigure sans doute la seconde Catégorie de
l’Existence de Procès et réalité : la « préhension », c’est-à-dire
l’appréhension ou la saisie non-intellectuelle des entités de
l’univers par une entité : un processus d’appropriation qui constitue
l’essence même de l’entité actuelle. Voir PR, IX-XIIe Catégories
d’Explication, p. 75 et 76 [34-35].
96
Voir les constantes de l’externe dans le chapitre suivant.
97
PNK, 15.9, p. 67. Nous soulignons.
98
Ibid., 16.1, p. 68.
99
CN, p. 15 [ p. 42 de la traduction francaise].
100
Isabelle Stengers souligne ainsi justement que le terme « awareness »
« désigne un mode d'expérience qui inclut un contraste entre un
“soi” et “ce dont il y a expérience”, mais sans redoublement par une
référence à “je” ou à “moi” : contraste et non opposition. » Elle
choisit ainsi de traduire « awareness » par expérience. Voir Isabelle
Stengers, Penser avec Whitehead, part. I, p. 45.
101
Voir R, p. 16 : « (…) a factor is a limitation of fact in the sense that a
factor refers to fact canalised into a system of relata to itself, i.e. to

166
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

the factor in question. The mere negative limitation, or finitude,


involved in a factor is exhibited in cogitation, wherein the factor
degenerates into an entity and the canalisation degenerates into a
bundle of external relations. »
102
CN, p. 53 [28] : « to what we aware of in perception ».
103
PNK, 15.3, p. 64.
104
Ibid.
105
Ibid., 22.2, p. 82.
106
Whitehead utilise ici le même terme général que pour les événements,
mais on doit distinguer l’« awareness » de la « sense-awareness ».
Ceci est plus clair dans R, p. 20 : « Divest consciousness of its
ideality, such as its logical, emotional, aesthetic and moral
apprehensions, and what is left is sense-awareness. Thus sense-
awareness is consciousness minus its apprehension of ideality. It is
not asserted that there is consciousness in fact divested of ideality,
but that awareness of ideality and sense-awareness are two factors
discernible in consciousness. » Nous soulignons. Il ne s’agit donc
pas d’une simple appréhension mais d’une récognition. En ce sens,
nous traduisons ici par « conscience ».
107
PNK, 22.2, p. 82.
108
“Time, Space, and Material”, p. 51.
109
Dans l’ouverture du chapitre VII de Concept de Nature, Whitehead
introduit même l’esprit pour définir la récognition sensible, et non
plus seulement l’événement percevant : « Recognition is an
awareness of sameness. But to call recognition an awareness of
sameness implies an intellectual act of comparison accompanied
with judgment. I use recognition for the non-intellectual relation of
sense-awareness which connect the mind with a factor of nature
without passage. (…) recognition is that relation of the mind to
nature which provides the material for the intellectual activity. »
CN, p. 143.
110
PNK, 15.3, p. 63.
111
Ibid., 61.9, p. 188.
112
Ibid., 61.3, p. 186.
113
CN, p. 158 [162-163]. Une idée déjà présente dans OT et ASI.
114
PR, p. 71 [30].

167
II • 1. PRINCI PES ET ENJEUX

115
Le terme est employé par Descartes dans la définition même d’un
mode : « Lorsque je dis ici façon ou mode, je n’entends rien que ce
que je nomme ailleurs attribut ou qualité. Mais lorsque je considère
que la substance en est autrement disposée ou diversifiée, je me sers
particulièrement du nom de Mode ou façon (…) » Les Principes de
la philosophie, Première partie et Lettre Préface, Introduction et
notes de Guy Durandin, Paris, Vrin, « Bibliothèque des Textes
Philosophiques », 1950, I, 56.

168
Chapitre II
Les Constantes de l’Externe

C’est seulement dans l’Enquête que Whitehead introduit la notion difficile


de « constantes de l’externe »1. Concept de Nature et Principe de Relativité
s’appuient sur les analyses du premier ouvrage mais n’y reviennent pas et
l’emploi du terme même disparaît. De fait, cette partie de l’Enquête
demeure assez obscure, laissant une impression d’inachèvement, et peu de
commentateurs s’y sont risqués2. Ces constantes ont pourtant plus
d’importance et de sens qu’il peut y paraître à la première lecture.
Whitehead semble déjà entreprendre une refonte des principales catégories
aristotéliciennes et kantiennes au sein d’un nouveau système : aux
différentes classes de prédicats, rapportées à une substance selon des
relations simples dyadiques, Whitehead substitue des relations polyadiques,
dont les seuls termes sont des événements. Le choix du terme de
« constante » et non de celui plus simple et traditionnel de « propriété » est
significatif. La propriété suppose une identité première à laquelle elle est
attachée : un individu ou une espèce. Or, les événements, qui n’ont pas
d’identité propre3, ne peuvent avoir, au sens traditionnel, de propriétés. Les
constantes de l’externe concernent purement des relations, irréductibles aux
différentes relations dyadiques aristotéliciennes de sujet à prédicat. Il n’y a
pas d’autre élément d’identité que des types de relations et de rôles4 joués
par des événements quelconques, lesquels demeurent, en tant
qu’événements, purement singuliers :
Les conditions qui déterminent la nature des événements peuvent seulement
être fournies par d’autres événements, car il n’y a rien d’autre dans la
nature5.

Dans la théorie de la relativité restreinte – à laquelle Whitehead fait aussi


sans doute implicitement référence – la constante c correspond à la
constante universelle qu’est la vitesse de la lumière dans le vide. La
philosophie naturelle remplace cette constante jugée dans la première partie
de l’Enquête6 comme purement abstraite, par les constantes de l’externe qui
tentent de s’approcher au plus près de l’expérience concrète. De telles
constantes, au nombre de six, valent pour tout événement percevant. Elles
fondent la signifiance uniforme et universelle de la nature, posée comme
l’enjeu fondamental du Principe de relativité :

169
II • 2. LES CO NSTANT ES D E L ’E X T E R N E

[…] notre expérience requiert et montre une base d'uniformité, et […] dans
le cas de la nature cette base s’expose comme l'uniformité des relations
spatio-temporelles. Cette conclusion ôte entièrement l'hétérogénéité
accidentelle de ces relations qui est l'élément essentiel de la théorie dernière
d'Einstein. C'est cette uniformité qui est essentielle à ma perspective […]7

A. Le problème de leur statut


Les six constantes doivent répondre aux six questions suivantes – dont le
lien exact avec les six constantes n’est pas toujours très clair – réparties par
l’auteur en deux groupes. La première énumération de ces constantes fait
écho à celle d’Aristote, comme elle, empirique8 :
1) (i) Lequel ou lesquels ? (which ?), (ii) Quel ? (what ?), (iii) Comment ?
(how ?)
2) (iv) Quand ? (when ?), (v) Où ? (where ?), (vi) Vers où ? (whither ?).
Les trois premières questions permettent de différencier les entités ultimes
et leurs relations, c’est-à-dire : « la spécification de qualités et la
discrimination parmi des entités alternatives »9. Nous proposons la lecture
suivante : (i) les événements, (ii) les qualités (définies ici dans les termes
de la relation d’extension), (iii) le « relativement-à-quoi » ou la relation de
tout événement à un événement percevant particulier.
Les trois dernières questions portent sur les relations spatio-temporelles
d’une partie, l’événement percevant, à un tout, la duration présente : (iv) le
temps, autrement dit, la relation de tout événement à un événement
percevant particulier ; (v) le lieu, défini par la relation de cogrédience ; (vi)
l’action (ici, le mouvement).
A ces constantes qui reprennent les principales catégories
aristotéliciennes, on ajoutera ainsi par la suite la quantité, ainsi que la
situation10. Whitehead précise qu’il n’étudie pas toutes les constantes, mais
seulement celles qui sont nécessaires à la méthode de l’abstraction
extensive, afin de rendre compte des concepts de temps, d’espace et de
matière. Or, quel statut exact devons-nous accorder à ces constantes ?
En premier lieu, contre Kant, qui n’est pas nommé ici, les constantes ne
sont pas des formes ou des principes a priori, mais des caractéristiques que
dans l’expérience sensible nous trouvons appartenir au perçu, lorsque nous
le considérons comme externe :
Les « constantes de l’externe » sont ces caractéristiques que possèdent une
expérience perceptuelle quand nous lui attribuons la propriété d’être une
observation du passage de la nature externe, c’est-à-dire quand nous
l’appréhendons. Un fait qui possède ces caractéristiques, à savoir ces
constantes de l’externe, est ce que nous appelons un « événement »11.

170
II • 2. LES CO NSTANT ES D E L ’E X T E R N E

En second lieu, ces constantes ne sont pas non plus de simples données
empiriques. C’est la réflexion qui les pose comme les propriétés de
l’expérience ; ces caractéristiques de l’expérience sont posées et requises
par les sciences de la nature, mais elles sont reconnues comme des
hypothèses, eu égard à l’expérience sensible la plus concrète :
Dans ce courant présent le perçu n’est pas nettement différencié du non
perçu ; il y a toujours un « au-delà » indéfini dont nous sentons (feel) la
présence bien que nous ne discriminions pas les qualités des parties. Cette
connaissance de ce qui est au-delà de la perception discriminante est la base
de la doctrine scientifique de l’externe. Il y a un tout-présent de nature dont
notre connaissance détaillée est affaiblie, médiate, et inférée, mais capable
de détermination par sa convenance avec les faits perceptuels clairs et
immédiats12.

Ces différents passages de l’Enquête restent ambigus, l’auteur semble


même se contredire : les constantes sont posées en même temps comme les
propriétés du perçu et comme des concepts idéaux. Relativement au tout
concret et premier, les constantes de l’externe sont abstraites et idéales. Or,
l’abstraction n’implique pas ici de véritable bifurcation : les constantes ne
sont pas non plus de simples concepts purs et a priori de l’entendement.
Quel statut peut-on leur accorder ? L’enjeu est de taille, puisque ce sont sur
ces constantes que s’appuiera la méthode de l’abstraction extensive.

B. Première constante : l’hypothèse des événements (Which ?)


La première constante est l’hypothèse selon laquelle la nature
appréhendée comme un tout, un continuum, est définissable comme un
complexe d’événements définis et limités avec précision dans l’espace-
temps :
Cette démarcation des événements est la première difficulté qui résulte de
l’application de la pensée rationnelle à l’expérience. Dans la perception,
aucun événement ne montre de limites spatio-temporelles définies. Une
continuité de transition est essentielle. La définition d’un événement par
l’attribution de démarcations est un acte arbitraire de la pensée ne
correspondant à aucune expérience perceptuelle13.

Ce ne sont pas les événements et leurs relations appréhendés dans


l’expérience qui sont reconnus comme le produit d’actes arbitraires de la
pensée (ceci serait incohérent avec ce qui a été montré dans le chapitre
précédent), mais seulement l’attribution de limites exactes et bien définies à
ces événements :

171
II • 2. LES CO NSTANT ES D E L ’E X T E R N E

C’est la prétention qui est implicite dans chaque avancée vers l’observation
exacte, c’est-à-dire qu’il y a quelque chose de défini à connaître. Cette
hypothèse est la première constante de l’externe, à savoir la croyance que ce
qui a été appréhendé comme un continuum, est un complexe potentiellement
défini d’entités pour la connaissance. L’hypothèse est étroitement liée à la
conception de la nature comme « donnée ». Cette conception est la pensée
d’un événement comme une chose qui ‘arrive’ indépendamment de toute
théorie et comme un fait auto-suffisant pour une connaissance le
discriminant seul14.

Penser un événement défini, limité précisément dans l’espace-temps, est


donc une abstraction et une hypothèse, une entité de la pensée et non un
facteur de la nature15 :
Les événements apparaissent comme des entités indéfinies sans
démarcations claires et avec des relations mutuelles d’une complexité
déconcertante. Ils semblent, pour ainsi dire, déficients en choséité
(thinghood) 16.

Une telle position, si on en restait là, creuserait inévitablement un fossé


infranchissable entre ce que requiert la pensée scientifique et le caractère
flou et indéterminé de l’expérience sensible. Or, la méthode de
l’abstraction extensive est là justement pour combler ce fossé :
[…] la définition parfaite d’une durée, permettant de délimiter son
individualité et de la distinguer des durées fort analogues qu’elle recouvre
ou qui la recouvrent, est un postulat arbitraire de la pensée. La conscience
sensible pose des durées comme facteurs de la nature, mais ne rend pas la
pensée clairement capable d’en user pour distinguer les individualités
séparées des entités d’un groupe du même ordre, de durées légèrement
différentes. Voilà un exemple du caractère indéterminé de la conscience
sensible. L’exactitude est un idéal de la pensée et n’est réalisé dans
l’expérience que par la sélection d’une route d’approximation17.

La méthode permet de réaliser dans l’expérience cet idéal d’exactitude qui


n’est au départ qu’une croyance ou une intuition vague et indéterminée :
« ce dont nous sentons la présence bien que nous ne discriminions pas les
qualités des parties »18. Ce qui apparaît au départ comme vague et confus
acquiert une véritable clarté et évidence au terme de la méthode
l’abstraction extensive.

172
II • 2. LES CO NSTANT ES D E L ’E X T E R N E

C. Seconde constante : la relation d’extension (What ?)


La seconde constante de l’externe est la relation d’extension entre les
événements. Un événement x s’étend sur un événement y, autrement dit, y
est une partie de x :
Ainsi l’événement qui est le passage de la voiture est une partie de la vie
entière de la rue. De plus, le passage d’une roue est une partie de
l’événement qui est le passage de la voiture. De la même manière,
l’événement qu’est l’existence continuée de la maison s’étend sur
l’événement qu’est l’existence continuée d’une brique de la maison, et
l’existence de la maison durant un jour s’étend sur son existence durant une
seconde déterminée de ce jour19.

La relation d’extension est définie comme l’une des caractéristiques la


plus simple de l’expérience : « C’est une propriété si simple que nous la
reconnaissons à peine comme tel – c’est bien sûr ainsi »20. L’extension est à
la fois temporelle et spatiale : la différenciation de l’espace et du temps,
ainsi que les principaux concepts scientifiques seront dérivés de cette
relation première fondamentale (et à certains stades, nous le verrons, de la
relation de cogrédience21), par l’application répétée de la méthode de
l’abstraction extensive. Cette application repose sur les propriétés de la
relation d’extension, définies comme des « lois de la nature » :
Il n’y a, autant que je sache, aucune raison selon lesquelles elles devraient
être ainsi, sauf qu'elles sont22.

Mais là encore, Whitehead soutient que la relation d’extension est


seulement dérivée du procès ou flux ultime23, lequel reste inévitablement
plus complexe que la relation d’extension. De même dans Concept de
Nature :
Le concept d’extension manifeste dans la pensée un aspect du fait ultime du
passage de la nature24.

Des événements finis dont les limites spatio-temporelles sont définies


avec exactitude étant abstraits, la relation d’extension ainsi considérée est
abstraite. Or, cela n’implique pas que la relation d’extension ne puisse être
définie en termes plus concrets, c’est-à-dire sans qu’il soit exigé de limites
exactes à ses relata. Nous soutenons que la relation d’extension est une
relation simple donnée dans l’expérience primordiale, mais susceptible de
se prêter à des précisions et à des limitations abstraites (via la méthode de
l’abstraction extensive – on retrouve le passage du tout de nature au
complexe25). C’est pourquoi la relation d’extension reste l’élément
essentiel dans l’analyse du passage de la nature. Un événement est
irréductible à la simple somme logique de ses parties, soutient Whitehead :

173
II • 2. LES CO NSTANT ES D E L ’E X T E R N E

Les parties d'un événement sont l’ensemble des événements (s'excluant) sur
lesquels l'événement donné s’étend. C'est une erreur de concevoir un
événement comme la simple somme logique de ses parties26.

Or, une telle proposition n’est pas soutenue ici contre la relation
d’extension, mais au contraire, au nom de cette relation :
1. Si un événement était la simple somme logique de ses parties, on serait
contraint de poser des entités plus fondamentales que les événements, là où
l’extension ne pourrait plus s’appliquer. Or, la divisibilité d’un événement
étant infinie, soutient Whitehead, il n’y a pas d’événement minimum,
exempt de la relation d’extension. Le principe même de la relation
d’extension conduit à la conclusion suivante : je ne peux reconstituer aucun
événement par la simple somme de ses parties, celles-ci étant infinies
(comme je ne peux reconstituer un segment de droite avec des points) ; un
événement quelconque est donc irréductible à la simple somme de ses
parties.
2. Les parties d’un événement donné sont irréductibles à un ensemble
d’événements juxtaposés, ne se chevauchant pas, et épuisant l’événement
donné. Considérons l’événement a : si a s’étend sur l’événement b et b sur
l’événement c, alors a s’étend sur c, et b et c sont tous les deux des parties
de a.
Ainsi un événement a sa propre unité substantielle d’existence qui n’est pas
une dérivée abstraite d’une construction logique. Le fait physique de l’unité
concrète d’un événement est le fondement de la continuité de la nature de
laquelle sont dérivées les lois précises de la continuité mathématique du
temps et de l’espace27.

La relation d’extension entre événements, leur divisibilité infinie


n’empêche pas l’unité, qualifiée ici de substantielle, d’un ensemble
d’événements28 ; au contraire, elle la fonde. Nous montrerons dans le
chapitre suivant que les premières qualités reconnues dans le passage de la
nature sont exprimées dans les termes de la relation d’extension, et en
particulier, au moyen des classes abstractives. La seconde constante fait de
la qualité une relation.
Enfin, la relation d’extension est la relation essentielle qui promet de
rendre intelligible le passage de la nature, son avancée créatrice. Dans
l’Enquête, le « passage » des événements est défini dans les termes de la
relation d’extension :
Les événements ne changent jamais. La nature se développe, dans le sens
qu’un événement e devient la partie d’un événement e′ qui inclut (i.e.
s’étend sur) e et qui s’étend aussi sur le futur au-delà de e. Ainsi dans un
sens l’événement e change, c’est à dire, dans ses relations aux événements

174
II • 2. LES CO NSTANT ES D E L ’E X T E R N E

qui n’étaient pas et qui deviennent actuels dans l’avancée créatrice de la


nature. Le changement d’un événement e, dans cette acception du terme
« change » sera appelé le « passage » de e ; et le mot « change » ne sera pas
utilisé dans ce sens. Ainsi nous disons que les événements passent mais ne
changent pas. Le passage d’un événement est son passage dans un autre
événement qui n’est pas lui29.

Un événement passe, c’est à dire devient une partie d’un événement qui
advient. Le passage d’un événement n’est pensable qu’en tant qu’il
possède une certaine étendue, même minimale :

Fig. 8 : Passage d’un événement e

Ceci implique qu’un événement, en tant qu’il est essentiellement passage,


est toujours recouvert30 par d’autres événements et que tout événement
recouvre d’autres événements. Ce sont ces relations de position avec les
autres événements au sein du continuum qui font sa singularité et son
identité (ici, simplement numérique). Voici démontré le caractère essentiel
de relata des événements finis, relata de la relation d’extension. Cette
dernière est irréductible à la simple relation logique d’inclusion placée à la
base de la méthode dans les écrits antérieurs à l’Enquête. Sa propriété
temporelle fait d’elle une relation dynamique, grâce à laquelle nous
sommes capables d’exprimer l’avancée créatrice : le « passage des
événements est l’extension en création »31.
Pour conclure, la relation d’extension est une constante du perçu concret
se prêtant (ou plutôt, conduisant par elle-même) parfaitement à la limitation
et à l’abstraction. Elle constituera la base fondamentale de la méthode de
l’abstraction extensive. Or, au sein de la méthode, cette relation est-elle
comprise dans sa forme la plus concrète ou la plus abstraite ? Dans la suite
de notre étude, nous essaierons de montrer que la méthode repose
essentiellement sur la forme la plus concrète de la relation, condition
nécessaire, mais non suffisante, de la meilleure réussite possible de la non-
bifurcation.

175
II • 2. LES CO NSTANT ES D E L ’E X T E R N E

D. Troisième constante : la relation de tout événement à une


duration (How ?)
La troisième constante est le fait qu’un événement appréhendé
quelconque (fini) est lié à un tout complet de nature qui s’étend sur lui,
appelé la « duration associée à l’événement percevant ».
Premièrement, ce tout de nature est relatif à un événement percevant
particulier :
L’événement percevant définit sa duration associée, c’est-à-dire son « tout
de nature » correspondant32.

A chaque événement percevant est liée une duration associée, c’est-à-dire


un système spatio-temporel particulier. La philosophie de la nature conduit
à la multiplicité de systèmes spatio-temporels admise par les théories de la
relativité :
[…] la connaissance immédiate du percevant individuel est entièrement sa
conscience perceptuelle dérivée de l'événement corporel « maintenant-
présent ici ». […] sa connaissance est ainsi médiate et relative – à savoir, il
connaît seulement d'autres événements à travers le médium de son corps et
comme déterminé par les relations à ce dernier. L'événement ici-maintenant,
comprenant en général les événements corporels, est l'événement immédiat
conditionnant la conscience33.

Deuxièmement, une duration associée remplit la condition fondamentale


d’être « maintenant-présente » :
Elle renvoie évidemment à une relation ; car « maintenant » est « simultané
avec », et « présent » est « en présence de » ou « présenté à »34.

La condition « maintenant-présente » qui détermine la duration associée


renvoie à la relation entre la duration et l’événement percevant
(l’événement « ici-présent ») : cette duration est présentée et simultanée35 à
l’événement percevant.

E. Quatrième constante : la relation de tout événement à un


événement percevant (When ?)
La quatrième constante est la relation d’un événement appréhendé
quelconque à un événement percevant lequel, quand il est suffisamment
restreint dans son extension temporelle, a une position définie (une
« station »36) dans la duration associée. Whitehead ne dit rien de plus sur
cette quatrième constante. Or, celle-ci est importante, elle fonde la théorie
relationnelle de l’espace-temps : tout événement perçu doit être compris

176
II • 2. LES CO NSTANT ES D E L ’E X T E R N E

dans sa relation à un événement percevant, c’est-à-dire à un référentiel ou


un point de vue situé ici et maintenant. L’événement percevant ne désigne
pas notre corps, qui n’est qu’une unité et une identité abstraite posée par la
pensée conceptuelle (un objet), mais « l’événement corporel »37, « locus
standi particulier de l’esprit »38, « ce dans la nature à partir de quoi l’esprit
perçoit »39. Il doit donc se voir appliquer les mêmes propriétés qu’à tout
événement : (i) la non-récurrence ; (ii) la singularité ; (iii) son caractère de
pur relata dans la relation d’extension : il recouvre et est recouvert par les
autres événements de la nature. En ce sens, l’événement percevant n’est pas
clairement distinct des autres événements ; une limite et une séparation
exactes avec les autres événements sont toujours seulement idéales et
arbitraires :
L’événement percevant est pour parler grossièrement la vie corporelle de
l’esprit incarné. Mais cette identification n’est que grossière. Car les
fonctions du corps se distinguent mal d’autres événements naturels ; si bien
qu’à certains égards l’événement percevant ne doit être compté que pour
une part de la vie corporelle, et à certains autres pour plus que la vie
corporelle. Sous bien des aspects la frontière est purement arbitraire et ne
dépend que du choix qui en trace la ligne sur une échelle mobile 40.

F. Cinquième constante : la relation de cogrédience (Where ?)


La cinquième constante est la position définie d’un événement percevant
dans sa duration associée :
C’est-à-dire, quand le présent apparent est proprement limité, il y a une
signification définie univoque de la relation « ici dans la duration » de
l'événement percevant à la duration41.

Cette relation particulière d’un événement percevant à sa duration


associée est la relation de cogrédience42 : l’événement percevant est « ici
dans la duration », ainsi que les événements cogrédients appartenant à cette
duration. Ils sont dits au repos dans la duration43. Une duration présente
suppose la permanence et la position absolues d’un point de vue, mais
relatives à ce système, qu’est l’événement percevant, l’événement « ici-
présent » :
Le ‘ici’ dans ‘ici-présent’ fait aussi référence à la relation spécifique entre
l’événement percevant et sa duration associée. Il signifie ‘ici dans la
duration’, i. e. ‘ici dans le continuum présent de la nature.’ Ainsi la relation
entre un événement ‘ici-présent’ et sa duration associée incarne dans une
certaine forme la propriété du repos dans la duration ; car autrement ‘ici’
serait un terme équivoque. La relation peut dans des cas concrets être
complexe, impliquant plus d’une signification du ‘ici’, mais le caractère

177
II • 2. LES CO NSTANT ES D E L ’E X T E R N E

essentiel de la relation est tel qu’au moment où nous diminuons


convenablement (suivant la méthode de l’abstraction extensive) l’extension
d’un tel événement, la propriété de ’repos dans’ la duration associée devient
plus évidente. Quand un événement a la propriété d’être un événement
percevant, de manière non équivoque, ici dans une duration associée, nous
dirons qu’il est ‘cogrédient’ avec la duration44.

Un événement cogrédient est présent dans toute sa duration associée, et ne


peut être cogrédient qu’avec une seule duration ; mais une duration peut
inclure une multiplicité d’événements cogrédients. Un événement
quelconque, autre que l’événement-percevant, et cogrédient à la duration
associée, est appelé un événement « là-présent »45, susceptible de devenir
un événement « ici-présent » pour un « acte possible d’appréhension »46.
La relation de cogrédience est présupposée dans les questions : Quand ?,
Où ?, Vers où ?, mais pour autant ne les épuise pas : elle suppose la
relation générale d’extension. La duration associée s’étend sur ses
événements cogrédients mais aussi sur des événements qui ne sont pas
présents dans toute la durée, des événements non cogrédients, exprimant le
mouvement pour un événement percevant. Concernant ces derniers
événements, la relation de cogrédience ne permet pas de répondre avec
précision à la question : Quand ?. De la même manière, la réponse à la
question : Où ? n’est susceptible d’une réponse définie que pour les
événements cogrédients. Enfin, la question : Vers où ? concerne ces
événements non-cogrédients à la duration associée :
La question « vers où ? » qui envisage du changement dans le « là » d’un
événement, fait clairement référence aux événements qui sont des parties
d’une duration mais qui ne sont pas cogrédients avec elle47.

De tels événements simultanés, mais en mouvement dans (ou pour) cette


duration, et ainsi, non-cogrédients, sont les signes sensibles de l’existence
d’une multiplicité de familles différentes de durées, présupposées par la
relativité, mais fondées ici concrètement48.

G. Sixième constante : la relation à une communauté de nature


(Whither ?)
La sixième constante de l’externe, « requise par la pensée scientifique »49,
est l’association des événements à une « communauté de nature »,
autrement dit, une nature unique et universelle :
Cette sixième constante résulte de la nature fragmentaire de la connaissance
perceptuelle. Il y a des interruptions dans la perception individuelle, et il y a
des flux distincts de perception correspondant à divers percevants. Par

178
II • 2. LES CO NSTANT ES D E L ’E X T E R N E

exemple, alors qu’un percevant prend conscience tous les jours d’un flux
perceptuel nouveau, il appréhende la même nature externe qui peut être
comprise dans une large durée s’étendant sur tous ses jours. Et d’ailleurs, la
même nature et les mêmes événements sont appréhendés par différents
percevants ; du moins, ce qu’ils appréhendent est comme si c’était le même
pour tous50.

De même que l’unité de la conscience, appelée « objet percevant », est


exclue de la philosophie naturelle, de même, cette dernière constante est
définie d’abord par l’auteur comme une hypothèse métaphysique, laquelle
dépasse les limites de l’Enquête :
Appréhender un événement, c’est être conscient de son passage comme
advenant dans cette nature, que chacun de nous connaît comme si elle était
commune à tous les percevants. Il n’est pas nécessaire pour les buts de la
science de considérer la question métaphysique difficile de cette
communauté de nature à tous. Il suffit que, pour la conscience de chacun,
cela soit comme si c’était commun à tous, et que la science soit un corps de
doctrines vraies pour cette nature quasi-commune qui est l’objet de
l’expérience de chaque percevant ; c’est-à-dire que la science soit vraie pour
chaque percevant51.

Ainsi la nature commune qui est l’objet de la recherche scientifique doit être
construite comme une interprétation. Cette interprétation est sujette à
l’erreur, et implique des ajustements52.

L’expérience sensible est liée à un événement percevant particulier, c’est-


à-dire à un point de vue perceptif : la connaissance de la nature est donc
toujours médiate et relative. Poser une nature commune dépasse les limites
de la philosophie de la nature. En même temps, Whitehead ne semble pas
considérer l’idée de cette nature unique et universelle comme purement
fictive, du point de vue même de la philosophie de la nature. Le passage de
la nature est posé plusieurs fois dans l’Enquête et dans Concept de Nature
comme Un :
La thèse de ce chapitre peut être résumée comme suit : il y a une structure
d’événements et cette structure fournit le cadre de l’externalité de la nature
dans laquelle les objets sont localisés. […] L’espace et le temps sont des
abstractions exprimant certaines qualités de la structure. Cette abstraction de
l’espace-temps n’est pas unique, si bien que beaucoup d’abstractions spatio-
temporelles sont possibles, chacune avec sa propre relation spécifique à la
nature. L’abstraction particulière d’un espace-temps propre à un esprit
observateur particulier dépend du caractère de l’événement percevant qui est
le médium reliant cet esprit à la totalité de la nature. Dans une abstraction
spatio-temporelle, le temps exprime certaines qualités du passage de la
nature. Ce passage a aussi été appelé l’avancée créatrice de la nature. Mais

179
II • 2. LES CO NSTANT ES D E L ’E X T E R N E

ce passage n’est pas exprimé adéquatement par un seul système temporel.


L’ensemble entier des systèmes temporels dérivés de l’ensemble entier des
abstractions spatio-temporelles exprime la totalité de ces propriétés de
l’avancée créatrice qui sont capables d’être rendu explicites dans la pensée.
Ainsi, pas une seule duration ne peut être complètement concrète dans
l’optique de représenter un tout possible de toute la nature sans omission.
Car une duration est essentiellement reliée à un seul système spatio-
temporel et omet ainsi ces aspects du passage qui trouvent une expression
dans d’autres systèmes spatio-temporels. Par conséquent, il ne peut y avoir
aucune duration dont les moments limites sont les premiers et les derniers
moments de la création53.

Whitehead entre-t-il déjà dans la métaphysique ?


En premier lieu, chaque durée particulière, et d’une manière générale,
chaque système d’espace-temps exprime un point de vue particulier de
l’avancée créatrice : un aspect, une propriété de ce procès, qui est posé ici
comme Un et indépendant de tout événement percevant particulier. C’est
dans ce sens que l’espace-temps, dans la méthode de l’abstraction
extensive, même s’il est abstrait du passage de la nature, est posé en
définitive comme unique, et avec lui, les différentes figures spatio-
temporelles que sont les routes, les stations et les matrices. Malgré la
multiplicité des « natures », relatives aux différents événements percevants,
ces natures forment bien une « multiplicité » – et non une pluralité – régie
par les mêmes lois ou constantes : les constantes concernant les relations
d’extension, de cogrédience, et comme on le verra, de congruence54. Or,
l’unité et l’uniformité d’une telle structure n’est-elle pas une hypothèse
métaphysique, relativement à ce dont nous avons l’expérience ?
En second lieu, quel est le lien de cette constante à la question posée au
début : « vers où ? » C’est dans Concept de Nature que Whitehead suggère
des éléments de réponse, lesquels dépassent encore les limites de la
philosophie de la nature :
Je prends aussi l’homogénéité de la pensée de la nature comme excluant
toute référence à des valeurs morales ou esthétiques dont l’appréhension a
une vivacité proportionnelle à l’activité consciente de soi. Ces valeurs
naturelles sont peut-être la clé de la synthèse métaphysique de l’existence.
Mais pareille synthèse est exactement ce à quoi je ne m’essaye pas ici55.

Dans le passage, nous atteignons quelque chose qui lie la nature avec la
réalité métaphysique ultime. La qualité du passage dans les durées est une
manifestation particulière dans la nature d’une qualité qui s’étend au-delà de
la nature56.

180
II • 2. LES CO NSTANT ES D E L ’E X T E R N E

Ne faut-il pas lier de telles valeurs et qualités ultimes à une sélection


inhérente à l’expérience et de manière plus générale au passage de la
nature ? L’esprit se verrait réintégré au sein de la philosophie de la nature –
ainsi qu’à la théorie des objets57 – préparant et appelant la synthèse
métaphysique ultime de Procès et Réalité. L’unité de la nature n’est pas
une donnée mais un horizon, une Idée régulatrice.

Pour conclure, les six constantes, qui caractérisent toute expérience


sensible sont les suivantes : (i) le fait ultime de l’expérience sensible est un
complexe d’événements potentiellement définissables avec exactitude dans
la connaissance ; (ii) ces événements sont appréhendés comme les relata de
la relation fondamentale d’extension et forment des touts relationnels
étudiés dans le chapitre suivant ; (iii) tout événement appréhendé est lié à
une duration associée dont la propriété est d’être « maintenant-présente » :
elle est dite simultanée et présente à un événement percevant ; (iv) tout
événement appréhendé est lié à un événement percevant donné ; (v) un
événement percevant occupe une position absolue dans sa duration,
relativement à cette duration : il est dit cogrédient à sa duration, ainsi que
tous les événements simultanés et au repos dans cette duration ; (vi) enfin,
la sixième constante est la référence des événements et de leurs relations à
une nature commune, une et uniforme, que Whitehead ne semble pas
totalement exclure des principes de la connaissance naturelle. C’est sur la
base de ces six constantes (et non plus les catégoria) que l’on peut
construire un véritable concept événementiel de nature et que repose la
méthode de l’abstraction extensive que nous introduisons dans le chapitre
suivant.

Notes
1
Voir PNK, II, VI, 17-20, «The Constants of Externality », pp. 71-79.
2
Les deux principaux sont R. Palter et G. Hélal dans les œuvres déjà
citées. A leur propos, G. Hélal rappelle l’annonce de Whitehead au
début de l’Enquête : « Ce livre est simplement une enquête. Il
soulève plus de difficultés qu’il ne prétend en résoudre. » Cité par
G. Hélal, op. cit., p. 89. Victor Lowe remarque brièvement à leur
sujet : « (…) they are the assumptions common to all the sciences
of nature. I do not recall ever having seen a discussion of these
“constants” : but they are what the book is about ! » Schilpp, p. 72.

181
II • 2. LES CO NSTANT ES D E L ’E X T E R N E

3
Voir PNK, 15.7, p. 66 : « Thus the identity of an object may be an
important physical fact, while the identity of an event is essentially
a trivial logical necessity. »
4
Voir CN, p. 150 [152]. Le terme français est emprunté par Whitehead lui-
même pour décrire les quatre classes d’événements qui entrent en
jeu dans l’ingression d’un objet : les événements percevants, les
situations, les événements conditionnants actifs, les événements
conditionnants passifs. Voir infra, partie V, chap. II.
5
PNK, 17.2, p. 73.
6
Voir PNK, I, chap. IV. En particulier l’art. 11.6, pp. 53-54.
7
R, préface, p. v. Voir aussi ibid., p. 25 et p. 29.
8
Soit, dans les Catégories : la substance, la quantité, la qualité, la relation,
le lieu, le temps, la position, la possession, l’action et la passion.
Voir Aristote, Catégories, IV et Topiques, I, 9. Des constantes
whiteheadiennes, on peut affirmer de la même manière avec
Aristote : « Aucun de ces termes en lui-même et par lui-même
n’affirme ni ne nie rien (…) ». Organon, I. Catégories, traduction
nouvelle et notes par J. Tricot, Paris, Vrin, Bibliothèque des textes
philosophiques, 1997, 4, p. 6.
9
PNK, 17.2, p. 72.
10
Mode principal des relations entre événements et objets de PNK à R, cas
particulier de la relation générale d’ingression à partir de CN. Nous
l’étudions dans la partie V, chap. II.
11
PNK, 17.1, p. 71 et 72. Cette « externalisation » de la nature est formulée
ainsi dans CN, p. 32 [3] : « (…) la nature peut être pensée comme
un système clos dont les relations mutuelles n’exigent pas
l’expression du fait qu’elles sont objets de pensée. » Voir l’analyse
de R. Palter, op. cit., p. 29 : « The constants of externality are the
characteristics discovered by reflection upon sensory experiences
which we have “externalised”, i.e., conceived as parts of external
nature. What Whitehead is asking us to grasp intuitively is simply
the meaning of externalising a perception – referring it away from
oneself to an independent nature. »
12
PNK, 16.2, p. 69.
13
PNK, 17.4, p. 74.
14
Ibid.
15
Whitehead insiste sur ce point dans ces Notes : « The whole of Part. II,
i.e. Chapters V to VII, suffers from a vagueness of expression due

182
II • 2. LES CO NSTANT ES D E L ’E X T E R N E

to the fact that the implications of my ideas had not shaped


themselves with sufficient emphasis in my mind. In the first place
every entity is an abstraction and presupposes certain systematic
types of relatedness to other things. There is no such thing as an
entity which could be real on its own, though it happens to be
related to other things. » PNK, Note I, p. 201.
16
Ibid., 17.3, p. 73. De même, la nature perçue a une « bordure effrangée »
(« ragged edge »), CN, p. 70 [50]. Ce second point est étudié plus
précisément dans le dernier chapitre de cette seconde partie.
17
CN, p. 77 [59].
18
PNK, 16.2, p. 69. Dans CN et R, Whitehead distingue dans le fait
immédiat deux sortes d’entités naturelles : (i) des entités discernées
dans leurs propres particularités individuelles, qui constituent le
champ directement perçu, soit ce que Whitehead nomme le
discerné ; (ii) des entités perçues uniquement en tant que relata des
premières. Une entité appréhendée comme relata « est seulement un
« quelque chose » qui a des relations définies à une ou plusieurs
entités définies dans le champ discerné ». CN, p. 69 [49-50]. Voir
encore ibid. : « Ainsi le fait général complet, posé comme
occurrent, comprend deux groupes d’entités, les entités perçues
dans leur individualité propre et les autres entités, seulement
appréhendées comme relata sans être davantage définies. » Ces
deux groupes d’entités constituent ce que Whitehead nomme le
discernable. Dans le chapitre II de la première partie du Principe de
relativité, Whitehead distinguera ainsi la « connaissance par
adjectif » et la « connaissance par relation ». Nous reviendrons sur
ce point dans la suite de notre étude.
19
PNK, 18.1, p. 75. Soulignons l’insuffisance du langage employé pour
exprimer le passage des événements. Whitehead dans ses exemples
ne se débarrasse pas de la métaphysique substantialiste qu’il ne
cesse pourtant de critiquer.
20
Ibid., 18.1, p. 75.
21
Voir ci-dessous, F.
22
PNK, 18.2, p. 75. Ces propriétés sont étudiées dans le prochain chapitre.
L’axiomatique de la méthode est ancrée ici dans la nature.
23
Voir Ibid., Note II, p. 202 : « But the true doctrine, that “process” is the
fundamental idea, was not in my mind with sufficient emphasis.
Extension is derivative from process, and is required by it. »

183
II • 2. LES CO NSTANT ES D E L ’E X T E R N E

24
CN, p. 76 [58].
25
La distinction entre la potentialité et l’actualité peut jouer déjà un rôle
important : le tout est potentiellement un complexe bien défini
d’événements et de relations. Mais ce n’est pas la divisibilité qui est
potentielle – au contraire, cette division extensive a d’emblée une
actualité dans l’expérience – c’est seulement l’exactitude qui est
définie comme potentielle.
26
PNK, 18.4, p. 77. Une telle définition est liée étroitement aux notions
fondamentales de classe abstractive et de rythme.
27
Ibid.
28
Est déjà présente la définition des « événements » dans PR, p. 147
[113] : « J’utiliserai le terme « événement » au sens plus général
d’un nexus d’occasions actuelles, interconnectées selon une figure
déterminée dans un quantum extensif unique. »
29
PNK, 14.3, p. 62.
30
Au sens défini plus loin de la relation de « jonction » et de
« chevauchement ».
31
PNK, 14.3, p. 62.
32
PNK, 16.3, p. 70.
33
Ibid., 20.2, p. 79.
34
Ibid., 16.3, p. 69.
35
Nous n’entrerons pas dans les problèmes épistémologiques liés à la
simultanéité, en particulier dans la confrontation avec les théories
de la relativité. Sur ce sujet, les analyses de R. Palter sont
complètes : voir Whitehead’s Philosophy of Science, IV, 2, pp. 30-
39.
36
Nous reviendrons sur cette notion dans la partie IV de notre étude, en
particulier, chap. I, D, 1.
37
PNK, 20.2, p. 79.
39
CN, p. 115 [107].
40
Ibid.
40
Ibid., p. 116 [107].
41
PNK, 19.3, p. 78.
42
Pour les origines algébriques de cette relation, voir les commentaires de
J. Vuillemin dans La logique et le monde sensible, n. 2, p. 77.

184
II • 2. LES CO NSTANT ES D E L ’E X T E R N E

44
Le repos et le mouvement sont toujours relatifs à un système spatio-
temporel. Mais Whitehead soutient qu’ils font partie des données
immédiates de la conscience sensible : « (…) je pose comme un
axiome que le mouvement est un fait physique. C’est quelque chose
que nous percevons dans la nature. Le mouvement présuppose le
repos. Jusqu’à ce que la théorie ne réussît à corrompre l’intuition
immédiate, c’est-à-dire à corrompre les jugements spontanés qui
naissent immédiatement de la conscience sensible, nul ne doutait
que dans le mouvement on ne laisse en arrière quelque chose qui est
au repos. Abraham dans ses pérégrinations laisse sa patrie où elle a
toujours été. Une théorie du mouvement et une théorie du repos
sont la même chose vue sous des aspects différents, plus ou moins
accentués. » CN, p. 114 [105].
44
PNK, 16.4, p. 70. Voir aussi les développements dans CN, p. 117 [109-
110] : « (…) la préservation d’une relation particulière à une durée
est une condition nécessaire pour que cette durée fonctionne comme
durée présente pour la conscience sensible. Cette relation
particulière est la relation de cogrédience entre l’événement
percevant et la durée. La cogrédience est la préservation d’une
continuité qualitative de point de vue interne à la durée. »
45
« (…) defines one specific meaning of ‘here’. » PNK, 16.5, p. 70.
46
Ibid., p. 71.
47
Ibid.
48
Ce point sera développé dans la méthode de l’abstraction extensive.
« Cogredience is the relation which generates the consentient sets
discussed in Chapter III of Part I. The details of the deduction
belong to Part III [The Method of Extensive Abstraction]. » Ibid.
Voir encore Ibid., 7.2, p. 31 : « (…) each rigid body defines its own
space, with its own points, its own lines, and its own surfaces. Two
bodies may agree in their spaces ; namely, what is a point for either
may be a point for both. Also if a third body agrees with either, it
will agree with both. The complete set of bodies, actual or
hypothetical, which agree in their space-formation will be called a
‘consentient’ set. The relation of a ‘dissentient’ body to the space of
a consentient set is that of motion through it. The dissentient body
will itself belong to another consentient set. »
49
Ibid., 20.1, p. 78.
50
Ibid. Nous soulignons.
51
Ibid., 15-9, p. 67.

185
II • 2. LES CO NSTANT ES D E L ’E X T E R N E

52
Ibid., 20-3, p. 79.
53
Ibid., 21-3, p. 80 et 81.
54
De l’Enquête au Principe de Relativité, Whitehead soutient l’uniformité
de la nature et de ses lois et, contre la théorie générale de la
relativité d’Einstein, l’uniformité de l’espace-temps, enjeu
fondamental du Principe de relativité.
55
CN, p. 34 [5].
56
Ibid., p. 74 [55].
57
Comme le suggère ainsi S. L. Stebbing à la fin de son article :
“Universals and Professor Whitehead’s Theory of Objects”,
Proceedings of The Aristotelian Society, vol. 15, 1924, pp. 305-330
(voir en part. p. 329). Voir aussi sur ce point particulier et du même
auteur : “Mind and Nature in Professor Whitehead’s Philosophy”,
Mind, vol. 43, 1924, pp. 289-303.

186
Chapitre III
La méthode de l’abstraction extensive
L’axiomatique

La méthode de l’abstraction extensive, dès ses premières ébauches,


occupait une place centrale : certes, principalement dans la tentative
logique d’articulation d’entités posées comme ultimes (les entités linéaires
des Concepts Mathématiques ou les volumes abstraits de la théorie
relationniste) aux objets abstraits de la géométrie, mais aussi, dès
L’Anatomie, dans l’articulation du flux ultime de l’expérience sensible aux
différents types d’objets. Or, dans ce dernier article, la méthode était encore
appliquée à de simples objets abstraits : le lien avec l’expérience concrète
restait donc un échec.
On trouve la forme complète et véritablement empiriste de la méthode
dans l’Enquête et dans Concept de Nature ; elle est appliquée pour la
première fois aux données concrètes de l’expérience sensible, c’est-à-dire
aux événements et à la relation spatio-temporelle d’extension. L’enjeu est
de montrer comment les différentes étapes de la méthode s’enracinent dans
l’expérience et constituent le cœur de la diversification de la nature, dont
nous distinguerons différentes branches ou modes particuliers, des
durations aux différents types d’objets.
Dans ce chapitre, les deux premières étapes du procès sont envisagées :
les événements ou durations (A), puis les classes abstractives (B). La
première étape de la méthode, l’axiomatique de la relation d’extension,
correspond au fait immédiat de l’expérience sensible que nous avons défini
comme un continuum aux événements et aux relations inépuisables. La
seconde étape – la définition des classes abstractives, infinies puis
convergentes – correspond à la formation, dans l’expérience, des premiers
éléments d’identité. La dernière partie de ce chapitre (C) consistera en une
première mise à l’épreuve de la méthode.

A. L’axiomatique de la relation d’extension


La base essentielle de la méthode est la relation d’extension notée K –
relation spatio-temporelle de tout à partie – et les événements définis
comme les relata de cette relation. Si un événement a s’étend sur un
événement b, alors b est une partie de a, et a est un tout dont b est une
partie. Whitehead pose au début de la troisième partie de l’Enquête1 les

187
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

propriétés essentielles de la relation : six axiomes, qui constituent


l’axiomatique de base de la méthode. Toutes les entités et relations
construites par la suite s’appuient sur cette relation : K dénote « la relation
fondamentale d’extension de laquelle toutes les relations considérées ici
sont dérivées. »2

1. Propriétés fondamentales de la relation d’extension K


Un événement a s’étend sur un événement b, soit en symboles aKb. Les
propriétés essentielles de K sont les suivantes :
(i) aKb implique que a est distinct de b ; si b est une « partie » de a, alors
b est une « partie propre » (proper part) de a ; a ne peut être une partie de
lui-même.
(ii) Tout événement s’étend sur d’autres événements et est lui-même une
partie d’autres événements ;
(iii) Si les parties de b sont aussi des parties de a et que a est distinct de b,
alors aKb ;
(iv) La relation K est transitive : si aKb et bKc, alors aKc ;
(v) Le champ des événements reliés par K est dense : si aKc, alors il
existe des événements tels que b avec aKb et bKc ;
(vi) Il n’y a pas de limite maximale à l’extension : soit a et b deux
événements quelconques tels que aKb ; il existe toujours des événements
tels que e avec eKa et eKb.
Les axiomes (i) et (iv) font de la relation d’extension une relation
irréfléxive (i), transitive (iv), et ainsi asymétrique : si a s’étend sur b, alors
b ne peut s’étendre sur a. Le second axiome assure qu’il n’y a ni événement
minimum, ni maximum. La relation d’extension garantit ainsi le caractère
compact et dense des événements : un événement s’étend sur une infinité
d’événements plus petits, et est lui-même recouvert par une infinité
d’événements plus grands.
Dans l’exposition du chapitre IV de Concept de Nature, cette axiomatique
est limitée à cinq axiomes. De la relation d’extension entre deux
événements A et B, on peut déduire quatre types possibles de relation :

Fig. 9 : Relations d’extension entre événements

188
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

1) A s’étend sur B (cas (i) de la figure 9) ;


2) B s’étend sur A ;
3) A et B s’étendent ensemble sur un troisième événement C, mais non
l’un sur l’autre (ii) ;
4) A et B sont entièrement séparés (iii) ;
Sont posés ensuite cinq axiomes :
1) La relation d’extension est transitive (ce qui correspond à l’axiome (iv)
de l’Enquête) ;
2) Chaque événement contient d’autres événements comme ses parties
(Enquête, (ii)) ;
3) Chaque événement est une partie d’autres événements (Enquête, (ii)) ;
4) Si deux événements finis sont donnés, il existe des événements tels que
chacun contient les deux à la fois comme ses parties (Enquête, (vi)) ;
5) Il existe une relation spéciale entre les événements que j’appelle
jonction.
Que peut-on déduire de la comparaison de ces deux axiomatiques ? Les
axiomes (i), (iii) et (v) de la première n’apparaissent plus dans la seconde.
Mais d’une part, on doit souligner que les axiomes du Concept de Nature
ne recherchent ni l’exhaustivité ni l’exposition systématique qu’on trouve
dans l’Enquête. D’autre part, Whitehead semble lui-même considérer ces
axiomatiques comme équivalentes. On peut cependant noter une différence
essentielle : la position dans l’axiome 4 du Concept de nature du caractère
fini des événements considérés. Dans l’Enquête, deux événements
quelconques sont recouverts par un troisième (vi). Ceci fait l’objet d’une
controverse dans les études whiteheadiennes qui n’est pas indifférente
quant au statut accordé à la méthode.
Rappelons que Whitehead distingue deux types d’événements : les
durations, infinies spatialement, éléments premiers du concept ou faits
ultimes, et les événements finis à la fois dans l’espace et le temps ; enfin,
dans une note ajoutée à la fin de Concept de nature, un troisième type
d’événements, infinis temporellement3. Par conséquent, une duration ne
peut être recouverte que (i) par une autre duration (ce que n’exclut pas
l’axiome de l’Enquête) mais surtout (ii) par une duration associée au même
événement percevant, c’est-à-dire au même système spatio-temporel4. En
effet, en admettant une multiplicité de familles de durations –
conformément aux théories de la relativité – deux durations ne sont pas
recouvertes par une troisième duration appartenant à une autre famille. Le
sixième axiome de l’Enquête serait-il donc trop général ? Ce sont là les
deux conclusions convergentes de C.D. Broad et de R. Palter. Examinons

189
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

plus précisément leur argument, selon nous intéressant, en ce qu’il révèle le


statut véritable accordé à la méthode et en particulier, à l’axiomatique.
Dans la méthode, l’auteur représente les durations et les moments d’un
système spatio-temporel particulier par le diagramme suivant5 :

Fig. 10 : Système temporel

La ligne horizontale t représente le temps, les lignes verticales illimitées


(représentées ci-dessus par les segments GH, EF, CD et AB) sont les
moments, soit la nature entière à un instant6. Les aires GEHF, ECDF, etc.,
représentent les durations ; la duration CDEF est recouverte par la duration
ABGH. De telles durations appartiennent à la même famille et sont dites
« parallèles » :
Deux durations, qui sont l’une et l’autre des parties de la même duration,
sont appelées « parallèles » ; et de même deux moments, tels qu’il y a des
durations auxquelles les deux sont inhérents, sont appelés « parallèles »7.

Or, ces durations sont toutes relatives à un événement percevant donné. Il


s’ensuit que, si l’on suppose un seul système temporel, conformément à
l’hypothèse newtonienne, il existe une seule famille de durations, toutes
parallèles : pour deux durations quelconques α et β, il existe toujours une
duration γ dont α et β sont des parties. Or, selon la théorie
électromagnétique de la relativité8, ce n’est plus nécessairement le cas, on
suppose au contraire une multiplicité de systèmes temporels : ainsi, « (…)
certaines paires de durations sont recouvertes par une famille de durations
et d’autres non. »9. Les durations sont dites alors « s’intersecter ». Deux
durations quelconques appartenant à des systèmes différents s’intersectent
nécessairement et ne peuvent donc jamais s’étendre complètement l’une sur
l’autre. Par contre, un événement fini quelconque, par exemple ABCD, est
toujours recouvert par des événements de α comme de β (L’événement
WXYZ du système β recouvre l’événement ABCD) :

190
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

Fig. 11 : Intersection des durations de deux systèmes temporels

C.D. Broad soutient ainsi que le sixième axiome de l’Enquête – « soit a et


b deux événements quelconques tel que aKb, il existe toujours des
événements tels que e avec eKa et eKb » – est « trop général »10 :
[…] Il y a des paires de durations qui ne sont pas recouvertes par n’importe
quelle troisième duration (et par conséquent par n’importe quel troisième
événement). Ainsi il y a des événements qui n'accomplissent pas cet axiome,
qui doit donc (à moins que je ne dise des inepties) être limité aux
événements autres que des durations11.

De même, R. Palter propose l’axiome suivant : si a et b sont deux


événements finis quelconques, il existe des événements tels que e avec eKa
et eKb12. Si l’axiome de l’Enquête semble oublier le cas des durations non
parallèles, Whitehead corrigerait ce point dans la seconde formulation de
l’axiome du Concept de Nature, en le limitant aux événements finis.
Une telle discussion peut apparaître comme purement technique, ayant
pour objet un simple détail de l’axiomatique, rapidement « corrigé » par le
mathématicien. Or, une telle lecture repose en fait sur une interprétation
abstraite et théorique de la méthode et il est remarquable qu’elle soit
exposée par son défenseur empiriste même, C.D. Broad. L’axiomatique
doit être comprise dans la philosophie de la nature du point de vue concret
d’un événement percevant. Whitehead le souligne lui-même :
[…] nous pensons moins à la définition logique qu’à la formulation des
résultats de l’observation directe13.

Or, dans ce cas, les événements qui appartiennent au « tout complet de


nature » ou à la duration première sont soit des durations plus petites
(temporellement), soit des événements finis, lesquels, des séries
convergentes de durations déterminant les moments aux différentes séries
d’événements finis, constituent différentes routes d’approximations. Il en
découle que :
1) En limitant ainsi l’axiome de l’Enquête, on rend impossible ensuite
toute signification concrète des moments, ce qui ampute alors la base

191
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

concrète de l’axiomatique de nombreuses entités obtenues ensuite au sein


de la méthode, en particulier, les puncts, les rects et les levels étudiés dans
la quatrième partie de notre étude.
2) Mais surtout, du point de vue de l’événement percevant, les
événements qui forment ce continuum, défini par l’axiomatique,
n’appartiennent-ils pas à la même famille ? Ou plutôt, dans la constitution
des objets, les événements fondamentaux – lesquels dans la seconde étape
forment des séries convergentes – ne sont-ils pas des événements
appartenant à une seule famille de durations ? L’étude des figures
sensibles, premiers objets dans l’ordre de l’expérience et éléments-limites
des classes abstractives d’événements, montre que c’est le cas : la
récognition des figures sensibles, première sorte d’objets, requiert des
durations et des événements cogrédients14. Ainsi, les critiques de C.D.
Broad et de R. Palter, reposant sur une interprétation purement abstraite et
générale de la méthode, tombent-elles d’elles-mêmes. Pour deux durations
quelconques, dans l’expérience sensible d’un événement percevant, il
existe toujours une troisième duration qui les recouvre.
3) Enfin, l’axiome de l’Enquête reste très général et englobe les différents
sens possibles accordés aux « événements » : Whitehead ne dit pas, comme
le suggère C.D Broad, que pour deux événements, il existe toujours un
événement quelconque qui les recouvre, mais plus précisément, que pour
deux événements quelconques a et b, il existe un événement e qui les
recouvre. Ce qui est nécessairement toujours le cas, même en affirmant la
multiplicité des systèmes temporels.
Les lectures de C.D. Broad et de R. Palter, même si le premier défend les
fondations empiriques de l’abstraction extensive, sont symptomatiques
d’une lecture essentiellement théorique des axiomes de la méthode : selon
R. Palter, l’axiome (vi) de l’Enquête revu et corrigé signifie que « tous les
événements appartiennent à un unique ensemble (manifold) »15.
L’axiomatique renvoie alors nécessairement pour lui à l’espace-temps,
abstrait et unique, et non au fait immédiat de l’expérience la plus concrète.
Pour conclure sur ce point, nous conservons l’axiome de l’Enquête, qui est
le plus conforme aux exigences empiristes de la méthode, et qui comprend
les différentes routes d’approximation possibles opérées dans l’expérience
sensible d’un événement percevant.

2. Intersection, dissection et séparation


Pour expliciter la continuité de ce continuum extensif, Whitehead
considère ensuite les relations de jonction et d’injonction (injunction) entre

192
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

événements, définies dans les termes de la relation d’extension. A


l’axiomatique de départ, nous ajouterons ainsi les deux axiomes suivants :
(vii) Tout événement a des jonctions (et adjonctions) avec d’autres
événements.
(viii) Tout événement a des injonctions avec d’autres événements.
Mais commençons par définir l’intersection et la dissection :
– Deux événements sont dit « s’intersecter » quand ils ont des parties en
commun, incluant le cas où l’un s’étend sur l’autre16. Les événements qui
ne s’intersectent pas sont dits « séparés ». Un ensemble d’événements
séparés est un ensemble dont deux événements quelconques sont séparés
l’un de l’autre.
– Une « dissection » d’un événement est un ensemble séparé tel que
l’ensemble des intersections de ses membres est identique à l’ensemble des
intersections de l’événement :
Ainsi une dissection est une analyse complète non-chevauchante d'un
événement en un ensemble de parties, et inversement l'événement disséqué
est le seul et unique événement duquel cet ensemble est une dissection. Il y
aura toujours un nombre indéfini de dissections de n'importe quel
événement donné17.

Si aKb, alors il existe des dissections de a pour lesquelles b est un


membre. Ainsi, si b est une partie de a, il existe toujours des événements
séparés de b qui sont aussi des parties de a.
Whitehead donne ensuite deux définitions différentes de la jonction entre
événements, la première dans l’Enquête18, la seconde dans Concept de
nature19. Avant d’entrer dans les détails de ces définitions, soulignons que
dans les deux cas la relation de jonction entre deux événements fait
intervenir la relation à un troisième événement. Un événement étant
toujours étendu, à la fois dans l’espace et dans le temps, ses intersections
avec d’autres événements sont elles-mêmes étendues et constituent d’autres
événements. Le cas de figure à éviter est l’hypothèse abstraite de contact
entre événements par leurs limites :

Fig. 12 : Contacts

193
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

De telles limites sont des concepts ou des relations abstraites qui sont
seulement dérivés de relations concrètes plus fondamentales. L’enjeu est de
définir et de garantir la continuité des événements au moyen de la seule
relation d’extension, sans faire appel aux concepts de point ou de limite ; il
s’agit de concilier les exigences mathématiques de la continuité et l’enjeu
empiriste de la méthode. Or, la méthode n’exige pas, dans cette première
étape, de limites bien définies entre les événements : l’axiomatique reste
donc adéquate et applicable à l’expérience la plus concrète. Nous nous
écartons ainsi de toute lecture de la méthode – en particulier de celle de V.
Lenzen20, qui n’est pas sur ce point remise en question par ses successeurs
– qui fait de la démarcation exacte des événements la base nécessaire de la
méthode (ce qui entre alors naturellement en contradiction avec les données
de l’expérience, lesquelles sont dépourvues, on l’a vu, de limites et de
frontières exactes).

3. Jonction
Dans l’Enquête, deux événements x et y sont joints lorsqu’il existe un
troisième événement z tel que :
(i) L’événement z intersecte21 à la fois x et y ;
(ii) Il y a une dissection de z par laquelle chaque membre est une partie de
x, ou de y, ou des deux.
De la condition (i), nous pouvons déduire que l’événement z chevauche
les événements x et y, mais sans nécessairement recouvrir l’un ou l’autre ou
les deux. Deux cas de figure sont possibles :

Fig. 13 : La jonction dans l’Enquête

Dans Concept de nature 22, la jonction est définie de la manière suivante :


(i) L’événement z s’étend sur x et y ;
(ii) Aucune des parties de z n’est séparée de x et de y.
De la condition (i), nous déduisons que l’événement z doit recouvrir les
deux événements x et y ; de la condition (ii), que z recouvre parfaitement

194
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

les événements x et y, sans qu’il y ait des parties de z indépendantes des


deux événements x et y. Un seul cas de figure semble possible :

Fig. 14 : La jonction dans Concept de Nature

Cette seconde définition requiert l’attribution de limites exactes aux


événements et est donc bien plus abstraite que celle de l’Enquête.
Whitehead précise lui-même que :
Seules certaines paires d’événements ont cette propriété. En général, tout
événement contenant deux événements, contient aussi des parties qui sont
séparées de ces deux événements23.

En général, ici, dans la nature perçue, les événements se chevauchent et


forment un entrelacs. Mais seulement en général, ce qui laisse entendre que
dans certains cas particuliers – « exceptionnels »24 – aucune partie de
l’événement z n’est séparée de l’événement x et de l’événement y. Pour
résumer :
(i) Whitehead n’expose pas une axiomatique purement abstraite. L’enjeu
est bien là encore l’analyse de l’expérience sensible.
(ii) Lorsque l’auteur reconnaît aux événements des limites exactes, c’est
qu’elles sont perçues – dans la continuité de la théorie relationniste – de
manière exceptionnelle. Des « classes abstractives exceptionnelles » qui ne
seront malheureusement pas étudiées avec plus de précision dans la
méthode. Il n’y a donc pas de bifurcation.
Concernant les deux définitions de la jonction, Whitehead remarque :
Si l’une de ces deux définitions est adoptée comme définition de la jonction,
l’autre définition apparaît comme un axiome relatif au caractère de la
jonction telle que nous la connaissons dans la nature. Mais nous pensons
moins à la définition logique qu’à la formulation des résultats de
l’observation. Il y a une certaine continuité inhérente à l’unité observée d’un
événement, et ces deux définitions de la jonction sont réellement des
axiomes fondés sur une observation se rapportant au caractère de cette
continuité25.

195
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

L’enjeu de la méthode et ses principales définitions ont bien un sens


concret : elles se fondent sur l’observation concrète de la nature.

4. Adjonction et injonction
A ces deux cas particuliers de la jonction – recouvrement parfait et
chevauchement – il faut ajouter deux autres relations possibles, incluses
dans la relation générale de jonction : l’adjonction et l’injonction.
Si deux événements qui s’intersectent sont nécessairement joints, deux
événements peuvent être joints tout en étant séparés ; la jonction est une
relation « plus large »26 que celle d’intersection. Deux événements x et y
séparés et joints sont dits adjoints :

Fig. 15 : Adjonction

Notons que l’adjonction suppose un événement z (la figure en deux


dimensions proposée est insuffisante) qui joint27 ces deux événements.
Enfin, la dernière relation envisagée est la relation d’injonction, absente
du Concept de Nature. Un événement x est dit « injoindre »28 un événement
y quand :
(i) L’événement x s’étend sur l’événement y
(ii) Il existe un troisième événement z, séparé de x et adjoint à y.

Fig. 16 : Injonction

Voici encore une représentation plus simple de la même relation :

196
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

Fig. 17 : L’événement z est séparé de x et adjoint à y

Si x s’étend sur y, et si z est séparé de x et adjoint à y, alors z est adjoint à


x, et x « injoint » y. Le problème est pour nous de donner une signification
concrète à cette frontière problématique (fig. 16 et 17) entre les événements
x, y et z :
Dans cette définition, une propriété de la frontière d'un événement fait pour
la première fois son apparition. L’hypothèse que les exemples de la relation
d'injonction sous-tendent est un long pas en direction d’une théorie de telles
frontières, comme le diagramme en annexe l’illustre. Il est important de
noter que l’injonction a été définie purement en termes de l’extension29.

La relation d’injonction est la relation la plus abstraite étudiée ici mais


elle est définie là encore uniquement dans les termes de la relation
d’extension, c’est-à-dire sans faire appel à la notion difficile et complexe
de limite. Or, une telle définition demeure purement logique ou nominale,
le lien à l’expérience est difficile (voire impossible) et c’est sans doute la
raison principale pour laquelle cette relation est absente du Concept de
Nature, où le lien avec l’expérience est explicitement posé et présent dans
l’analyse, non d’ailleurs sans confusion et manque de rigueur30.
Pour résumer, les relations entre événements peuvent prendre ces trois
figures principales dans la nature (nous laissons volontairement de côté les
cas exceptionnels qui requièrent l’idée de limites exactes) :

Fig. 18 : Figures principales de la relation d’extension

L’extension (i), la jonction (ii), l’adjonction (iii) constituent ces trois


types de relations. La relation (iii) est un cas particulier de la relation (ii),
elle-même définie dans les termes de la relation d’extension. La relation la

197
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

plus générale est l’intersection de deux événements ou leur


chevauchement (lequel comprend, rappelons-le, le cas (i) de la fig. 18) :

Fig. 19 : Chevauchement

Revenons maintenant à l’axiomatique générale liée aux étapes du concept


événementiel. Si la relation d’extension est asymétrique, transitive et dense,
elle n’est encore, à cette étape de la méthode, ni connexe31, ni par
conséquent sériale32. A ce stade du procès, nous n’avons pas encore de
relation sériale ou de série, ce qui est ici la même chose33. La naissance de
classes et de séries se traduit par :
(i) La naissance d’une véritable connexité ou mise en série des
événements, en termes plus généraux, la naissance d’un ordre ;
(ii) La naissance de formes distinctives, de différentes classes ou types de
relations34.
On retrouve, au cœur de la méthode, le passage d’un tout complet de
nature à un complexe d’événements, de relations et de qualités35. La
naissance des séries – infinies, puis convergentes – correspond à la
naissance des premiers éléments d’identité dans la nature, formes premières
qui doivent fonder elles-mêmes l’abstraction de formes plus abstraites (de
manière ultime, les objets). D’un continuum flou et indistinct – mais non
dépourvu de relations et de relata comme on l’a vu – on passe
progressivement à une « mise en forme » – mais non a priori – plus claire
et discriminante. C’est le flux ou le passage de la nature qui montre de lui-
même, de par son simple passage, de telles formes. Seul l’événement
percevant est requis, soit un simple point de vue. Les premiers éléments
d’identité dont nous avons l’expérience dans le flux des événements sont
ces différentes sortes de séries ou de classes abstractives, qu’on
rapprochera par la suite des « objets »36 qui closent l’Enquête : les rythmes.
Les événements forment des configurations spatio-temporelles, des figures
géométriques particulières et individuelles, définies au sein de la méthode
comme des classes abstractives et des classes de classes appelées
« éléments abstractifs » (Dans Procès et Réalité, les « objets
géométriques »37) :
Les éléments abstractifs forment les éléments fondamentaux de l’espace et
du temps […]38

198
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

Mais n’anticipons pas trop rapidement sur la suite de notre étude.


Comment Whitehead définit-il les classes abstractives ?

B. Des séries infinies aux séries convergentes : classes et


rythmes

1. Définition des classes abstractives


Whitehead définit une classe abstractive, selon la relation K, de la
manière suivante39 :
(i) De deux quelconques de ses membres, l’un s’étend sur l’autre.
(ii) Il n’y a pas d’événement tel que tout événement de l’ensemble
s’étende sur lui.
La première condition fait de la relation d’extension une relation sérielle
(puisque asymétrique, transitive et connexe). Le second moment de la
définition implique qu’une classe abstractive n’a pas de dernier terme : elle
constitue une série infinie. Chaque membre de la série s’étend sur d’autres
membres plus petits.
Soit une classe abstractive d’événements notée : e1, e2, e3,…en, en+1,…,
etc.
La série s : e1, e2, e3,…en, en+1,… est une série infinie dont les membres
diminuent sans fin, c’est-à-dire qu’elle converge vers « rien » en qualité
d’événement ; il n’existe pas d’événement dernier de la série :
Ainsi, s’agissant des ensembles abstractifs d’événements, un ensemble
abstractif ne converge vers rien. L’ensemble et ses membres deviennent
indéfiniment toujours plus petits au fur et à mesure que la pensée avance
dans la série en direction du plus petit ; mais il n’y a aucun minimum absolu
d’aucune sorte qui soit finalement atteint. En fait, l’ensemble est seulement
lui-même et ne renvoie à rien d’autre, dans le déroulement des événements,
qu’à lui-même40.

C’est là, la première phase : les événements forment des séries infinies.
Dans la seconde, les séries d’événements forment des séries convergentes.
Soulignons que dans l’Enquête, Whitehead nomme indifféremment « classe
abstractive » une série infinie et une série convergente41. Les deux étapes
décrites ci-dessous sont proposées avec plus de clarté dans Concept de
Nature.
Comment expliquer ce passage de la divisibilité infinie à la convergence ?
On peut associer, à chaque événement, une « expression quantitative »42,
notée q(s). Dans l’Enquête, Whitehead prend l’exemple d’une série de

199
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

carrés concentriques (représentant, de manière inadéquate, en deux


dimensions, les événements), qui ne convergent donc vers rien, en qualité
de carré ; il n’existe pas de dernier carré (ou événement) de la série :

Fig. 20 : Classe abstractive

Or, si l’on prend les longueurs des côtés des carrés successifs, on obtient
la série notée q(s) : q(e1), q(e2), q(e3), …, q(en), q(en+1),…, etc., qui
converge vers une limite l(s), égale à O. On peut donc écrire que :
e1, e2, e3,…en, en+1,… → rien
L q(en) = 0
n→∞
On définit ensuite l’événement-particule P comme étant la seule et unique
entité dont la mesure quantitative est nulle (on doit démontrer ensuite
qu'une et une seule entité vérifie cette condition). L’événement-particule
est défini comme un élément de simplicité idéale43, au delà de tout
événement, qui n’a de sens concret que si on l’exprime en fonction de la
série. C’est là l’essence de la méthode.
D’autres exemples sont proposés ensuite :
Des rectangles dont les longueurs α se confondent et dont on diminue
progressivement et à l’infini les largeurs (h1, h2, …hn, hn+1…). Une telle
classe abstractive converge alors vers une droite-limite l(h) :

Fig. 21 : Convergence vers une droite

Ou encore, des séries de volumes convergeant vers des aires ; par


exemple, des cubes emboîtés les uns dans les autres dont on diminue
progressivement deux dimensions :

200
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

Fig. 22 : Convergence vers une aire

Or, dans Concept de Nature, Whitehead ajoute une condition


supplémentaire pour penser ce passage des séries infinies aux séries
convergentes (laquelle, permettons-nous de le souligner, manque de clarté),
à savoir, les homologues quantitatifs :
La série q(s) aussi n’a pas de terme dernier. Mais les ensembles de quantités
homologues constants à travers les divers termes de la série convergent eux
vers des limites définies. Par exemple si Q1 est une mesure quantitative
rencontrée en q(e1), et Q2 l’homologue de Q1 rencontré en q(e2), et Q3
l’homologue de Q1 et Q2 rencontré en q(e3), et ainsi de suite, alors la série

Q1, Q2, Q3, …, Qn, Qn+1, …

bien que dépourvue de terme dernier, doit converger en général vers une
limite définie. Il y a donc une classe de limites l(s) qui est la classe des
limites de ces membres de q(en) qui ont des homologues à travers la série
q(s) quand n s’accroît indéfiniment. […] Alors

e1, e2, e3,…en, en+1,… → rien,

q(e1), q(e2), q(e3), …, q(en), q(en+1) , ... → l(s).

Les relations mutuelles entre les limites dans l’ensemble l(s), et aussi entre
ces limites et les limites dans d’autres ensembles l(s’), l(s’’), ..., provenant
d’autres ensembles abstractifs s’, s’’, etc., ont une simplicité particulière44.

Ce qui fonde la convergence, ce sont des rapports d’analogies ou de


proportions entre les événements, c’est-à-dire la naissance d’une première
sorte de périodicité reconnue immédiatement dans l’expérience : « Q1 est
une mesure quantitative rencontrée en q(e1), et Q2 l’homologue de Q1
rencontré en q(e2), et Q3 l’homologue de Q1 et Q2 rencontré en q(e3), et
ainsi de suite ». C’est seulement cette seconde série particulière45 qui
permet de penser la convergence vers un élément-limite, de simplicité
idéale, que Whitehead appelle dans Concept de Nature le caractère
intrinsèque de la série, indiqué par l’ensemble abstractif et exprimé par lui
(soit le caractère extrinsèque de la série). Etudions maintenant plus
précisément en quoi consistent ces deux caractères.

201
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

2. Caractères extrinsèques et intrinsèques


Au moyen de différentes classes abstractives (en droit infinies) et de
classes de classes abstractives, la méthode permet d’exprimer – dans les
termes des événements et de la relation d’extension – différentes figures et
configurations d’une géométrie euclidienne tridimensionnelle et
quadridimensionnelle, qui constituent alors le cœur de la méthode de
l’abstraction extensive.
Whitehead distingue différentes sortes de classes abstractives,
déterminées par différentes propriétés de convergence (ou caractères
extrinsèques) et déterminant différentes sortes d’entités idéales ou
caractères intrinsèques :
[…] il existe différents types d’une telle convergence vers la simplicité. Par
exemple, nous pouvons converger, comme ci-dessus, vers le caractère-limite
exprimant la nature instantanée à l’intérieur du volume entier du train à cet
instant, ou vers la nature instantanée à l’intérieur d’une portion de ce
volume – par exemple à l’intérieur de la chaudière de la machine – ou vers
la nature instantanée sur une aire de surface [level], ou vers la nature
instantanée sur une ligne dans le train [rect], ou vers la nature instantanée
vers un point quelconque du point [punct]. […] Bien plus, nous n’avons pas
besoin de tendre nécessairement vers une abstraction enveloppant la nature
instantanée. Nous pouvons tendre vers les éléments physiques d’un certain
point dont nous suivons la trace pendant la minute entière [point-track,
route, etc.] Il y a donc différents types de caractères extrinsèques conduisant
à l’approximation de différents types de caractères intrinsèques en tant que
limites46.

Un caractère extrinsèque permet de définir et de différencier une classe


abstractive particulière ; la relation d’extension qui lie les différents
membres de cette classe montre des propriétés particulières, des qualités :
Les propriétés […], liées à la relation entre le tout et les parties, rapportée à
ses membres, par laquelle un ensemble abstractif est défini, forment
ensemble ce que j’appelle son caractère extrinsèque47.

Relations internes et relations externes sont toutes les deux affirmées. La


propriété de la relation du tout à ses parties est dite « externe » ou
« extrinsèque », alors que les relations entre événements, en tant que
membres d’une classe, sont purement internes : si la relation du tout à ses
parties est externe, c’est que le tout est irréductible à la simple somme de
ses parties. Il forme une totalité, une unité ; autrement dit, un premier
élément d’identité, une forme irréductible à la simple somme des
événements (on a un ensemble infini) : une forme, mais définie purement
dans les termes d’une relation et des propriétés de cette relation. Ce que

202
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

Whitehead définit précisément à la fin de l’Enquête comme un rythme, « ni


un pur événement, ni un pur objet […] »48 :
Un objet est une caractéristique d’un événement. Un tel objet peut être en
fait une relation multiple entre des objets situés dans des parties variées de
l’événement entier. Dans ce cas, la qualité du tout est la relation entre ses
parties, et la relation entre les parties est la qualité du tout. L’événement
entier étant ce qu’il est, ses parties ont de ce fait certaines relations définies.
Et les parties ayant toutes les relations qu’elles ont, il suit que l’événement
entier est ce qu’il est. Le tout est expliqué par une connaissance complète
des parties comme situations des objets, et les parties par une connaissance
complète du tout. Un tel objet est une configuration (pattern) 49.

Le rythme est défini comme la relation particulière d’un tout et de ses


parties, formant un pattern, une configuration ou figure spatio-temporelle50.
Or, c’est ce caractère extrinsèque qui détermine et indique51 un caractère
intrinsèque particulier, défini comme l’élément-limite idéal de la série,
mais que la méthode permet d’exprimer alors concrètement, soit dans les
seuls termes de son caractère extrinsèque. Tout élément-limite idéal doit
être exprimé au moyen de ces différentes classes abstractives, aucune autre
entité n’est nécessaire. C’est pourquoi Whitehead emploie à la fois le
concept d’élément abstractif pour désigner l’élément-limite vers lequel il y
a convergence – par exemple un « moment » – et l’ensemble des classes
qui définit ce caractère-limite. L’essentiel est de ne pas considérer
l’élément-limite indépendamment de la classe qui le détermine, ce qui ne
veut pas dire qu’il ne faut plus le considérer, mais qu’il faut l’exprimer
autrement, soit dans les seuls termes de la relation d’extension et de ces
classes abstractives d’événements.
Revenons pour finir à la convergence des séries. Celle-ci est liée au
caractère extrinsèque de la série, exprimé quantitativement :
[…] chaque événement a un caractère intrinsèque dans sa manière de servir
de situation à des objets et – pour formuler la chose en termes plus généraux
– dans sa manière de fournir un champ à la vie de la nature. Ce caractère
peut être défini par des expressions quantitatives exprimant des relations
entre des quantités variées intrinsèques à l’événement, ou entre de telles
quantités et d’autres quantités intrinsèques à d’autres événements52.

Nous montrerons que ces expressions quantitatives – et plus précisément


les homologues quantitatifs – signifient des rapports, des proportions
harmoniques entre les événements membres des séries convergentes. Dans
ces passages difficiles de l’Enquête et de Concept de Nature, où
apparaissent des termes et des notions inhabituels du langage logico-
mathématique traditionnel, Whitehead est sans doute déjà intéressé par des

203
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

questions métaphysiques : l’influence pythagoricienne et platonicienne


semble déjà présente dans le chapitre IV du Concept de Nature. Les
homologues quantitatifs renvoient à la notion mathématique de proportion,
liée étroitement à la notion grecque de rythme, étudiée dans la partie
suivante.
Mais envisageons maintenant une première série possible d’objections à
l’axiomatique générale de la méthode, convergeant toutes vers une question
essentielle : cette première partie de l’axiomatique peut-elle vraiment
prétendre à un enracinement dans l’expérience la plus concrète ?

C. Objections et réponses aux objections : le problème de


l’infini
Nous ne rassemblerons pas ici toutes les objections53 faites à la méthode
de l’abstraction extensive dans l’histoire des études whiteheadiennes.
L’étude détaillée que nous proposons des différentes étapes de la méthode
comprend déjà la plupart de ces objections et tente alors d’y répondre. Mais
en plus de ce traitement « localisé », nous proposons un traitement
thématique, concernant les problèmes fondamentaux posés par l’infini : (i)
dans l’axiomatique de la relation d’extension ; (ii) dans la définition des
classes abstractives. Des événements infiniment grands ou infiniment petits
– admis dans l’axiomatique54 – peuvent-ils faire l’objet de l’expérience
sensible ? De plus, pouvons-nous avoir l’expérience d’une infinité
d’événements ? A ces deux questions, les réponses des principaux
opposants à la méthode sont négatives. En premier lieu, celle de V. Lenzen,
dont la critique a pour objet essentiel le « moment » (que nous
rencontrerons plus tard), défini comme la nature entière instantanée, limite
idéale obtenue au moyen d’une série de durations dont on diminue
progressivement la dimension temporelle :
J’utiliserai le terme moment pour signifier la nature entière à un instant.
[…] Un moment est une limite vers quoi nous tendons quand nous limitons
l’attention à des durations d’extension minimale55.

Victor Lenzen fait une série de trois objections :


(i) L’impossibilité d’avoir l’expérience d’événements infinis spatialement
(les durations) ;
(ii) Les limites de notre perception sensible, en particulier, l’existence de
seuils perceptifs minimaux en-dessous desquels nous n’appréhendons plus
rien ;
(iii) Le caractère purement abstrait des classes abstractives, définies
comme des ensembles infinis.

204
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

En premier lieu une duration est définie comme étant un événement


d’extension infinie. Mais une entité aux dimensions infinies n'est jamais une
donnée immédiate de la conscience sensible. Une telle entité ne peut être
connue qu’au moyen d'une construction conceptuelle56.

Il n'est pas de durée qui ait un minimum d'épaisseur temporelle. Mais


l'expérience contredit ce postulat, car il y a des événements au-dessous d'un
seuil d’extension temporelle qui ne peuvent pas être appréhendés. Il est
évident qu'un événement de 10-100 secondes ne peut être appréhendé dans la
conscience sensible57.

[…] les membres d'une classe infinie ne peuvent être appréhendés dans la
conscience sensible. On peut seulement connaître une classe infinie par un
concept qui définit son intension. Les classes abstractives ne sont pas les
données de la perception immédiate, mais des objets de la pensée58.

Les deux premières objections correspondent aux deux premières


antinomies kantiennes de la Critique de la Raison Pure, la position de
Whitehead correspondant à chaque fois à l’affirmation des antithèses que
nous rappelons ci-dessous et qui correspondent justement, selon Kant, à
celles des rationalistes :
Le monde n’a ni commencement dans le temps, ni limite dans l’espace,
mais il est infini aussi bien dans le temps que dans l’espace59.

Aucune chose composée, dans le monde, n’est formée de parties simples, et


il n’existe rien de simple dans le monde60.

Comme l’indique N. Lawrence61, il suffit dans la seconde antithèse de


remplacer le terme de « chose » par « événement » et l’on obtient l’un des
axiomes de la philosophie de la nature – on peut ajouter : et remplacer le
« monde » des deux antinomies par le « fait immédiat » de l’expérience
sensible.
Naturellement, si les outils de la méthode ne sont pas des données
sensibles, mais de simples hypothèses purement abstraites, la plupart de ces
critiques tombent d’elles-mêmes. C’est l’une des voies empruntée par W.
Mays :
Dans le passé, la méthode de l’abstraction extensive a été mal comprise.
Ceci résulte en partie de la croyance largement répandue qu’elle était basée
exclusivement sur des fondations empiriques. Il a été supposé que sa tâche
était de montrer comment des entités géométriques abstraites pouvaient être
directement construites à partir des perceptions sensibles. Les critiques de la
méthode n'ont donc eu aucune difficulté à montrer que la tentative de
déduire les points, conçus comme des classes infinies de classes, à partir des
perceptions sensibles qui ont une extension minimale, nous entraîne dans

205
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

des inconsistances. Cette critique, néanmoins, semble perdre sa force si,


comme cela semble être le cas, Whitehead utilise en général cette méthode
comme un dispositif explicatif ou un modèle mathématique62.

[…] Si la méthode est simplement une technique pour traduire certaines


séries de volumes convergents en des points, la critique de circularité n'est
pas de grande importance, puisque c'est un caractère propre à n'importe quel
système axiomatique. Le postulat de la « continuité d’inclusion », qui
détermine que chaque événement dans les séries couvre et est couvert par
d'autres événements, n'exigerait aussi aucune justification, étant donné que
la notion d'une série infinie est reprise avec le reste des mathématiques
modernes […]63

Une telle réponse semble résoudre bien des difficultés, en effet. Mais en
réalité, naturellement, elle permet tout au plus de les éviter. Et c’est alors
surtout la méthode qui perd son sens et sa force. Celle-ci n’est pas
seulement une pièce des mathématiques pures64 parmi d’autres, les axiomes
ne sont pas de simples fonctions propositionnelles dont le sens concret
accordé aux variables serait sans importance. Les axiomes de la méthode
sont des propositions sur les événements, définis par l’auteur comme les
éléments les plus concrets de l’expérience sensible65. Tentons de répondre
précisément à ces objections.
1. Ces objections récurrentes dans les critiques de la méthode sur le
caractère infini des classes abstractives laissent entièrement de côté les
deux types de connaissance immédiate distingués par l’auteur : le
« discerné » et le « discernable », au début du chapitre III de Concept de
Nature, la « connaissance par relation » et la « connaissance par adjectif »
dans le chapitre II de la première partie de Principe de Relativité.
Dans le fait immédiat de l’expérience sensible, Whitehead distingue dans
Concept de nature deux sortes d’entités : dans un premier temps, des
entités discernées dans leurs propres particularités individuelles et qui
constituent le champ directement perçu ; ce que Whitehead nomme « le
discerné ». Dans un second temps, des entités perçues uniquement en tant
que relata des premières :
Par exemple, il y a un monde au-delà de la pièce à laquelle notre vue se
limite, connu de nous comme complétant les relations spatiales des entités
discernées à l’intérieur de la pièce. La jonction du monde intérieur à la pièce
avec le monde extérieur au-delà n’est jamais nette66.

Une entité appréhendée comme relata « est seulement un « quelque


chose » qui a des relations définies à une ou plusieurs entités définies dans
le champ discerné »67 :

206
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

Ainsi le fait général complet, posé comme occurrent, comprend deux


groupes d’entités, les entités perçues dans leur individualité propre et les
autres entités, seulement appréhendées comme relata sans être davantage
définies68.

Ces deux groupes d’entités constituent ce que Whitehead nomme « le


discernable ».
De manière analogue, dans le chapitre II de la première partie du Principe
de relativité, Whitehead distingue la « connaissance par adjectif » et la
« connaissance par relation » : le premier mode de connaissance concerne
des entités que nous connaissons activement et en elles-mêmes,
directement69. La connaissance par relation concerne ces entités que nous
connaissons par l’entremise des entités perçues selon le premier mode de
connaissance : nous sommes conscients « passivement » du facteur A,
parce que le facteur B dont nous avons conscience « activement » ne serait
pas ce qu’il est sans sa relation à A. La connaissance ou perception de B
implique celle de A : les relations entre événements sont internes.
La distinction de ces deux modes de connaissance immédiate et sensible
permet une première réponse aux objections : Whitehead ne soutient jamais
que nous percevons clairement et distinctement des événements infiniment
petits, des événements infiniment grands (par exemple les durations), ou
encore une infinité d’événements qui constituent une série ou une classe
abstractive. Si nous appliquons les deux types de connaissance aux séries
infinies, nous pouvons répondre aux objections en précisant que nous
percevons directement certains membres de la série – les membres compris
dans les limites ou seuils (seulement approximatifs) de la perception – dans
leurs relations (internes) à d’autres membres, perçus seulement comme
relata dans la relation d’extension, dont nous sentons qu’ils sont encore
plus petits ou encore plus grands. La série entière est perçue mais chaque
membre de la série n’est pas perçu dans le même sens, soit clairement et
directement, soit par relation et de manière confuse :
Dans ce courant présent le perçu n’est pas nettement différencié du non
perçu ; il y a toujours un « au-delà » indéfini dont nous sentons (feel) la
présence bien que nous ne discriminions pas les qualités des parties70.

Whitehead ne développe pas plus ce point dans la philosophie de la


nature. Une telle question fait naturellement écho aux débats
philosophiques traditionnels, et on peut même souligner en particulier les
proximités avec la philosophie de Leibniz et notamment, la théorie des
petites perceptions. En même temps, développer davantage ce point dans
cette direction reviendrait à dépasser les limites de la philosophie de la
nature. Whitehead étudie la nature comme externe, indépendamment de

207
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

celui qui la perçoit et ainsi, sans interroger davantage la nature même de la


perception et de la conscience. Bien plus, la philosophie whiteheadienne de
la nature est une ontologie des relations, dont tout « sujet » percevant est
exclu. L’auteur classe et différencie seulement des relations : relations
directes d’un événement percevant quelconque à un autre événement et
relations indirectes à des entités perçues uniquement comme relata. Or,
ceci permet de répondre aux deux premières objections.
Il est difficile pour un philosophe d’admettre qu’on veuille borner l’étude à
l’intérieur des limites que j’ai tracées devant vous. La limite se place
justement là où lui commence à être excité. Mais je soumets à votre
jugement l’idée que, parmi les nécessaires prolégomènes à la philosophie et
à la science de la nature, il y a la compréhension approfondie des types
d’entités et des types de relations entre ces entités, qui nous sont dévoilés
dans nos perceptions de la nature71.

2. Or, une objection persiste encore : si j’ai bien l’expérience, par


relations, d’un plus grand nombre d’événements que ceux qui me sont
présentés directement dans mon champ perceptif, puis-je supposer pour
autant que j’ai aussi l’expérience d’une infinité d’événements ou de
relata ? Comment puis-je savoir que cette série est bien infinie et non pas
seulement plus grande ? Mais on peut aussi bien renverser la question :
n’est-ce pas plutôt la position d’un indivisible qui est purement
hypothétique et conceptuelle eu égard à ce dont nous avons l’expérience ?
En effet, j’ai toujours l’expérience du comparatif « plus grand que » ou
« plus petit que » : la divisibilité infinie – même si elle demeure sans doute
elle aussi une hypothèse – a un sens plus concret que celle des Indivisibles.
C’est le superlatif, la position d’un élément-limite, qui est bien plus
abstrait72. Je peux toujours, dans l’expérience, diviser ou augmenter les
parties spatiales ou temporelles des événements. Par conséquent,
l’hypothèse des classes abstractives n’est, selon la formule de Jean Nicod,
qu’une « hypothèse intelligible et modeste » 73. Elle n’est pas de même
nature que celle des points, elle est bien plus proche de l’expérience :
[…] au lieu de postuler des entités dont la nature n’a pas d’exemple, on se
borne à poser de nouveaux membres d’une classe connue, ne différant des
membres connus que comme ceux-ci différent entre eux : hypothèse
intelligible et modeste74.

D. Conclusion

Revenons pour finir au problème général du statut véritable de


l’axiomatique : est-elle un modèle empiriste – Whitehead tenterait alors

208
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

d’exprimer les principaux concepts scientifiques dans les termes des


données sensibles immédiates75 – ou est-elle un modèle mathématique
abstrait, un algorithme76 ? Une telle alternative est sans portée véritable :
elle repose sur une lecture insuffisante et superficielle de la méthode et
conduit dans les deux cas à des impasses. Dans ce livre, nous empruntons
une troisième voie qui s’impose d’elle-même : l’axiomatique de la méthode
de l’abstraction extensive et de manière générale, le concept événementiel
de nature, représentent une tentative d’approche vers le concret77, assumée
comme telle par l’auteur lui-même, de l’Enquête au Principe de Relativité.
Nous ne tenterons donc pas de soutenir coûte que coûte – même si cela ne
serait pas sans intérêt rhétorique – que chaque élément de la méthode est
une donnée de l’expérience sensible. Aucune des entités à la base du
concept, des simples événements aux éléments abstractifs n’est comprise
comme telle par l’auteur. Whitehead propose un modèle « intelligible et
modeste », selon la formule de Jean Nicod, qui tente de s’approcher au plus
près de l’expérience et surtout, un modèle construit sur la base de cette
hypothèse fondamentale de travail posée au début de l’Enquête : les
éléments ultimes de l’expérience sont des événements liés par la relation
interne d’extension. Une seconde hypothèse sera nécessaire à la
construction de l’identité : la récognition sensible, ou primaire, reconnue là
encore par Whitehead comme une limite idéale, n’exige pas l’intervention
de l’esprit. Ainsi, les relations d’égalité et de congruence reconnues entre
les événements seront, elles aussi, admises parmi les faits naturels. Le
concept événementiel de nature constitue une expérience de pensée, un défi
spéculatif, dont l’enjeu n’en est pas moins – mais davantage que son point
de départ – l’expérience concrète.

Notes
1
PNK, III, VIII, 27, p. 101 et 102.
2
Ibid., 32.3, p. 109.
3
Voir CN, Note : « Sur la signifiance et les événements infinis », p. 189
[197-198] : « In reading over the proofs of the present volume, I
come to the conclusion that in the light of this development my
limitation of infinite events to durations is untenable.»
4
Des durations appartenant à des systèmes différents s’intersectent. Voir
page suivante.
5
PNK, 33.3, fig. 7 et 8, p. 111.

209
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

6
De telles entités sont obtenues via la méthode de l’abstraction extensive,
en diminuant la seule extension temporelle des durations. Nous les
étudions précisément dans la seconde partie de l’axiomatique : voir
infra, part. IV, chap. I.
7
Voir PNK, 34.1, p. 113.
8
Whitehead dit plus loin : « We shall adopt the electromagnetic theory of
relativity. » Ibid.
9
Ibid., p. 112 et 113.
10
C. D. Broad, “Critical Notices The Principles of Natural Knowledge”, p.
222.
11
Ibid.
12
R. Palter, op. cit., p. 45. Il se réfère lui-même à la critique de C. D.
Broad, qu’il juge « valide ». Voir Ibid., n. 10, p. 56 et 57.
13
CN, p. 91 [76].
14
Voir PNK, 62.2, p. 190 et 191 : « The durations which are important
from the point of view of sense-figures are those which form
present durations of perceptions – in general, those durations which
are cogredient with a percipient event and are each short enough to
form one immediate present. »
15
R. Palter, op. cit., p. 45.
16
Voir PNK, 28.1, p. 102 : « Intersection, as thus defined, includes the case
when one event extends over the other, since K is transitive. If
every intersector of b also intersects a, then either aKb or a and b
are identical. »
17
Ibid., 28.2, p. 102.
18
Ibid., 29, p. 102 et 103.
19
CN, p. 90 et 91 [76].
20
V. Lenzen, Scientific Ideas and Experience, p. 185 : « But the
application of the method of extensive abstraction requires that
events have a definite demarcation. » Sur la lecture rapide et
erronée de V. Lenzen, voir ci-dessous, note 24.
21
Dans CN, Whitehead emploie dans ce cas le terme de
« chevauchement » (overlapping). CN, p. 91 [76].
22
Robert Palter soutient que Whitehead ne peut conserver, contrairement à
ce qu’il prétend dans Concept de Nature, les deux définitions de
PNK et de CN. La différence des deux définitions porte uniquement
sur la première condition : dans l’Enquête, z intersecte x et y alors

210
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

que dans Concept de nature, z s’étend sur x et y. Or, si l’extension


implique nécessairement l’intersection, l’inverse n’est pas vrai : un
événement z qui intersecte deux événements x et y comprend ou
non x et y comme ses parties. Selon Robert Palter, la définition de
l’Enquête est donc trop faible pour déterminer avec précision ce
que Whitehead entend par « jonction » : il choisit d’adopter celle de
Concept de nature. Or, (i) soulignons que l’intersection comprend
l’extension comme cas possible. La définition de l’Enquête
comprend en ce sens la définition de Concept de nature. Et (ii) en
adoptant uniquement la définition de Concept de nature, on exclut
les cas d’événements dont la jonction n’est pas le recouvrement
parfait, soit le cas rencontré « généralement » dans l’expérience
concrète. Voir ci-dessous.
23
CN, p. 91 [76].
24
PNK, 31.4, p. 107 et 108. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer la
citation rusée mais tronquée de V. Lenzen : « (…) we assume that
each event has a definite demarcation (…) » qui prend pour seul
argument la citation de ce passage, pris hors de son contexte.
25
CN, p. 91 [76-77].
26
PNK, 29.1, p. 102. C’est elle qui assure la continuité des événements.
Voir Ibid. : « The concept of the continuity of nature arises entirely
from this relation of the junction between two events. Two joined
events are continuous one with the other. »
27
C’est-à-dire qui intersecte ces deux événements séparés. L’analyse de
Whitehead manque de précision concernant ces relations
d’adjonction et d’injonction.
28
PNK, 29-2, p. 103 : « Injoin ». Le terme est utilisé par Whitehead lui-
même avec des guillemets. La relation d’injonction fait partie avec
celle d’adjonction de la relation plus générale de jonction.
29
PNK, 29-2, p. 103. Une telle relation est classée ensuite par l’auteur
parmi les « cas exceptionnels » qui ne seront pas étudiés dans
l’Enquête. Voir Ibid., 31.4, p. 108.
30
Pour donner un exemple de l’adjonction, Whitehead choisit la Grande
Pyramide, dont la « partie inférieure » et la « partie supérieure »
seraient « séparées par un plan imaginaire horizontal ». Voir CN, p.
91 [77]. Mais la partie inférieure ou supérieure de la Grande
Pyramide n’est-elle pas un objet plutôt qu’un événement ? Or, un
objet n’a pas de parties, seulement des composants. De plus,
l’allusion à un plan « imaginaire » est bien curieuse pour

211
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

caractériser une relation « concrète ». Whitehead reconnaît ainsi


lui-même : « La continuité que la nature doit aux événements a été
obscurcie par les illustrations que j’ai été obligé d’en donner. (…) »
Ibid.
31
Voir C.D. Broad, “Critical Notices : The Principles of Natural
Knowledge”, p. 221. B. Russell donne la définition suivante de la
connexité : « Une relation est connexe lorsque, pour deux termes
quelconques différents de son champ, elle existe entre le premier et
le second ou entre le second et le premier. » Introduction to
Mathematical Philosophy, London, George Allen & Unwin, New
York, The Macmillan Company, 1919. Traduction française par F.
Rivenc, Introduction à la philosophie mathématique, Paris, Payot,
1961, chap. IV, p. 48. Les deux cas peuvent se présenter à la fois
mais non si la relation est asymétrique, ce qui est le cas ici.
32
Une relation est sériale quand elle est asymétrique, transitive et connexe.
Ou, ce qui est équivalent, « aliorelative » et connexe. Voir encore
B. Russell, Introduction à la philosophie mathématique, p. 47 :
« Une relation est dite « aliorelative » ou impliquant la variété, si
aucun terme ne possède cette relation vis à vis de lui-même. Ainsi
les termes « plus grand », « différent de taille », « frère », « époux »
(…) ne le sont pas. »
33
Voir Ibid., p. 48 et 49.
34
Une classe se définit non d’abord par les termes qui la composent mais
par la relation entre les termes et par les propriétés de cette relation.
Voir ci-dessous.
35
Définies uniquement dans les termes de la relation d’extension. Voici
une constante de l’externe (deuxième constante) – la notion de
classe abstractive – constituant une alternative à la catégorie
aristotélicienne qu’est la qualité. Les classes abstractives (liées plus
loin à la notion de rythme) sont les premières qualités perçues dans
l’expérience sensible. Mais il sera montré plus loin que l’on doit
abandonner cette catégorie qu’est la qualité.
36
Nous montrerons que ce ne sont pas de véritables objets, mais
essentiellement des événements. La récognition et l’abstraction ne
sont pas nécessaires pour penser leur émergence dans l’expérience.
37
PR, p. 464 [455-456]. Sur cette traduction problématique, voir infra,
part. IV, chap. I, n. 4.
38
CN, p. 97 [85]. La notion fondamentale d’élément abstractif est étudiée
dans la quatrième partie de notre étude.

212
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

39
Voir PNK, 30, p. 104. Dans CN, p. 93 [79], Whitehead donne la
définition suivante : « 1) entre les deux membres de l’ensemble,
l’un contient l’autre comme sa partie, 2) il n’y a aucun événement
qui soit une partie commune de chaque membre de l’ensemble. »
La définition de CN est équivalente à celle de PNK. L’utilisation du
verbe « contenir » renvoie à la relation d’extension. Whitehead
traite de manière équivalente dans PNK et CN les notions de classes
(PNK) et d’ensembles abstractifs (CN).
40
CN, p. 93 [80]. Voir PNK, 30.3, Note, p. 105.
41
Voir PNK, 30.1, p. 104 et 30.3, Note, p. 106.
42
CN, p. 93 et 94 [80]. Cette formulation particulière n’apparaît pas dans
PNK, où Whitehead parle seulement de « longueur » (PNK, 30.3,
Note, p. 105).
43
Voir en particulier PNK, 37.2, p. 121 : « An event-particle is the route of
approximation to an atomic event, which is an ideal satisfied by no
actual event. » Il est intéressant de souligner que Whitehead
introduit la notion d’actualité pour la série des événements,
renvoyant implicitement l’élément-limite du côté de la potentialité.
44
CN, p. 94 [81].
45
Nous proposons plus loin un rapprochement avec les séries et les
proportions pythagoriciennes : voir infra, part. V, chap. I, A.
46
CN, p. 95 et 96 [82-83].
47
Ibid., p. 95 [82] .
48
PNK, 64.8, p. 199. C’est là aussi le statut exact des classes abstractives, à
distinguer cependant des éléments abstractifs, qui supposent un
degré supérieur d’abstraction.
49
Ibid., 64.2, p. 195.
50
La partie suivante de notre étude est consacrée à cette notion.
51
CN, p. 95 [82] : « J’appelle le caractère-limite des relations naturelles
indiqué par un ensemble abstractif, le caractère intrinsèque de
l’ensemble ».
52
Ibid., p. 93 [80].
53
Dont les principaux acteurs sont, rappelons-le : T. De Laguna, B.
Russell, J. Nicod, ainsi qu’une série de défenses, de critiques et de
réponses aux critiques à laquelle participent C.D Broad, V. Lenzen
(auquel répond A. E. Murphy), N. Lawrence, A. Grünbaum (auquel
répond W. Mays), E. Nagel, puis V. Lowe. Ajoutons les

213
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

commentaires de L. S. Stebbing, et enfin de J. Vuillemin. Pour les


références, voir l’introduction et bien sûr la bibliographie.
54
Les axiomes (ii) et (vi) dans PNK : (ii) Tout événement s’étend sur
d’autres événements et est lui-même une partie d’autres
événements ; (vi) Il n’y a pas de limite maximale à l’extension : soit
a et b deux événements tels que aKb ; il existe toujours un
événement e tel que eKa et eKb. Les axiomes 2 et 4 dans CN.
55
CN, p. 75 et 76 [57].
56
V. Lenzen, Scientific Ideas and Experience, p. 183.
57
Ibid.
58
Ibid., p. 184.
59
E. Kant, Critique de la Raison Pure, Paris, PUF, Quadrige, 4e éd., 1994,
II, II, II, 2, p. 339.
60
Ibid., p. 343.
61
Voir N. Lawrence, “Whitehead’s Method of Extensive Abstraction”, p.
159 et 160.
62
W. Mays, The relevance, VIII, p. 250.
63
The Philosophy of Whitehead, p. 114.
64
Au sens donné par B. Russell dans les Principles of Mathematics, en
particulier dans le chapitre I : « Definition of Pure Mathematics ».
Voir par exemple § 7 : « Thus in every proposition of pure
mathematics, when fully stated, the variables have an absolutely
unrestricted field : any conceivable entity may be substituted for
any one of our variables without impairing the truth of our
proposition. »
65
Sur ce point, voir l’analyse de Victor Lowe que nous rejoignons, dans
Understanding Whitehead, p. 73.
66
CN, p. 70 [50].
67
Ibid., p. 69 [49].
68
Ibid., [49-50]. De même pour chaque sens : « Chaque type de sens a son
groupe propre d’entités distinctes qui sont connues comme en
relation avec des entités non discernées par ce sens. Par exemple,
nous voyons quelque chose que nous ne touchons pas et nous
touchons quelque chose que nous ne voyons pas, et nous avons un
sens général des relations spatiales entre l’entité dévoilée à la vue et
l’entité dévoilée au toucher. .» Ibid., p. 70 [50]. Whitehead admet

214
II • 3. LA MET HODE D E L’AB STRACT ION EX T ENSIVE

ici une communication des différents sens qu’il sera important de


souligner à propos des figures sensibles.
69
Voir R, p. 18 : « The entity is either cognised for its own sake, that it to
say, actively, or it is cognised for the sake of other entities, that it to
say, passively. If an entity is cognised actively, it is cognised for the
sake of what it is in itself, for the sake of what it can make of the
universe. I will call this sort of awareness of a factor, cognisance by
adjective ; since it is the character of the factor in itself which is
then dominant in consciousness. »
70
PNK, 16.2, p. 69.
71
CN, p. 68 [48].
72
Voir l’analyse de V. Lowe dans Understanding Whitehead, p. 69 : « This
is the idea of an undefined superlative not exemplified in
experience. All that we experience is the comparative, “being in
this smaller region.”»
73
J. Nicod, La géométrie dans le monde sensible, p. 34.
74
Ibid.
75
C’est là, rappelons-le, l’hypothèse de départ que partagent les lectures
critiques de C. D. Broad, V. Lenzen, N. Lawrence et A. Grünbaum.
76
Telle est la réponse centrale de W. Mays aux critiques de ses
prédécesseurs.
77
C’est par exemple la lecture que propose J. Nicod, mais aussi avec
certaines limites, celle de V. Lowe.

215
III.

Rythmes et Figures
Chapitre I
Les rythmes

La notion essentielle du concept événementiel de nature, liée à celle de


classe abstractive, qui permet de penser et de fonder l’identité au moyen
des seuls événements et de leurs relations, est cette notion complexe et
difficile, par laquelle Whitehead choisit de clore l’Enquête : les rythmes.
Avant d’entrer dans l’étude précise de cette notion, revenons à ses prémices
dans les écrits de Whitehead. Sans qu’elle soit nommée explicitement, nous
l’avons rencontrée une première fois, dès 1905, dans les Concepts
Mathématiques du Monde Matériel, où l’auteur suggérait l’idée selon
laquelle l’identité des corpuscules, dans les concepts III et V, pouvait être
définie uniquement dans les termes de types de mouvements continus, ne
présupposant pas l’identité d’entités premières, sujets du mouvement :
La continuité de mouvement d'un corpuscule pris comme un tout devient
alors la définition de l'identité d'un corpuscule à un instant avec un
corpuscule à un autre instant1.

Mais Whitehead n’en dit pas plus. Un second texte plus précis et
véritablement précurseur est le chapitre XII de l’Introduction aux
mathématiques2, écrit quelques années plus tard et intitulé : « La périodicité
dans la nature ». Or, bien qu’elle lui soit liée, nous montrerons que la
notion de rythme est irréductible à celle plus simple et abstraite de
périodicité : périodicité, identité et permanence dans la nature sont
abstraits, via la méthode de l’abstraction extensive, de ces rythmes
primordiaux.

A. Mathématiques et Périodicité : l’Introduction de 1911


Revenons d’abord brièvement au premier chapitre de l’Introduction,
intitulé : « La nature abstraite des mathématiques »3. Ce premier chapitre,
qui fait figure d’introduction générale, est vraiment intéressant, en ce qu’il
laisse déjà entrevoir les convictions fondamentales de l’auteur selon
lesquelles :
(i) L’étude de la nature ne peut se passer des mathématiques : l’objet de
ce livre, prévient Whitehead, n’est pas d’enseigner les mathématiques, mais
de montrer aux étudiants quel est l’objet de cette science et de leur
expliquer pourquoi elle est nécessairement « le fondement de la pensée
exacte appliquée aux phénomènes naturels »4 ;

219
III • 1. LES RYTHMES

(ii) La nature elle-même, l’ordre et la connexité des événements sont


mathématiques. L’enjeu de ce livre est d’expliquer pourquoi les
« explications de l’ordre des événements tendent nécessairement à devenir
mathématiques »5.
Le progrès de la science consiste en la découverte, parmi le monde
toujours changeant et particulier de l’expérience sensible, de lois générales
et objectives :
Voir ce qui est général dans le particulier et ce qui est permanent dans le
transitoire est le but de la pensée scientifique6.

Or, quelles sortes de lois permettent de réaliser cet idéal scientifique ?


[…] quand nous avons écarté nos sensations immédiates, la partie la plus
durable – du point de vue de sa clarté, de sa précision, et de son universalité
– de ce qui reste, est composée de nos idées générales des propriétés
abstraites formelles des choses7.

Ces propriétés sont les idées mathématiques abstraites, soutient l’auteur.


Mais en quel sens de telles idées sont-elles abstraites ? Whitehead souligne
que ce point a été incompris dans l’histoire des sciences et invoque alors
Pythagore :
C’est ce que Pythagore a entrevu quand il a déclaré que le nombre était la
source de toute chose. […] toute science à mesure qu’elle progresse vers la
perfection devient mathématique dans ses idées8.

L’abstraction mène le penseur à la perfection et à la source principielle de


toute chose : l’être, dont l’essence est mathématique. D’un point de vue
philosophique, même si le texte de 1911 reste très général et succinct,
Whitehead se montre déjà intéressé par les enjeux métaphysiques et
soutient même une position forte, pythagoricienne et platonicienne, les
mathématiques étant destinées à jouer le rôle fondamental dans la
métaphysique du procès. La référence à Pythagore est intéressante à deux
niveaux :
1) Dans la compréhension générale de la métaphysique whiteheadienne et
du rôle qu’y jouent ainsi les mathématiques, mais ceci dépasse les limites
de notre étude. Permettons-nous seulement de souligner que Whitehead ne
cesse de présenter Pythagore, en particulier dans La Science et le Monde
Moderne, comme un modèle et un précurseur de la philosophie de
l’organisme. A ce titre, si la métaphysique de Whitehead est souvent
rapprochée du platonisme, c’est en oubliant les influences pythagoriciennes
que vient y rechercher Whitehead :

220
III • 1. LES RYTHMES

Cette harmonie d’être, raisonnable, nécessaire à l’unité d’une occasion


complexe, ainsi que l’achèvement de la réalisation (dans cette occasion) de
tout ce qui est impliqué dans son harmonie logique, est l’article premier de
la doctrine métaphysique. […] L’occasion doit exclure l’inharmonieux, et
inclure l’harmonieux. Pythagore fut le premier homme à mesurer
pleinement la portée de ce principe général. […] il a compris la valeur des
nombres dans la construction de toute représentation des conditions
impliquées dans l’ordre de la nature. […] En philosophie, il a amorcé une
discussion qui n’a cessé de préoccuper les penseurs. Il a demandé : « Quel
est le statut des entités mathématiques, telles que les nombres, dans le
domaine événementiel ? » Ainsi, le nombre « deux », par exemple, échappe-
t-il, dans un certain sens, au flux du temps et à la nécessité de la position
dans l’espace. Il n’en demeure pas moins qu’il est intégré au nombre réel.
Les mêmes considérations s’appliquent aux notions géométriques – à la
forme circulaire, notamment. Pythagore aurait enseigné que les entités
mathématiques, telles que les nombres et les formes, étaient les éléments
ultimes constituant les entités réelles perçues par nos sens9.

Le monde des idées platonicien est la forme raffinée, révisée de la doctrine


pythagoricienne selon laquelle les nombres se trouvent à la base du monde
réel. Les Grecs représentaient les nombres par des schémas de points, aussi
les notions de nombre et de configuration géométrique furent-elles moins
éloignées pour eux qu’elles ne le sont pour nous. […]

Le conseil pratique à retenir de l’enseignement de Pythagore est de mesurer,


et donc d’exprimer la qualité en fonction d’une quantité déterminée de façon
numérique. […]

Aristote place, par sa logique, l’accent sur la classification. La popularité de


la logique aristotélicienne a retardé l’avance de la science physique au cours
du Moyen Age. Si seulement les érudits avaient mesuré au lieu de classifier,
combien auraient-ils enrichi leur savoir !10

Si Pythagore avait pu prévoir sur quoi déboucherait sa philosophie, il aurait


sans doute jugé encore plus justifiés les rites mystérieux de sa fraternité11.

A une métaphysique substantialiste de la classification, Whitehead


substitue une métaphysique des relations et des proportions mathématiques,
une métaphysique de la mesure, fondée sur une conception particulière du
nombre. Dans la continuité de l’école Pythagoricienne et du Timée12, les
relations d’égalité et de proportions (analogia) entre les formes
géométriques13 seront montrées comme la source principielle de toute
chose. Or, un tel enjeu est déjà présent, à un niveau moindre, dans la
philosophie de la nature. Les principes de la connaissance naturelle sont le
reflet d’une vision pythagoricienne et euclidienne de l’expérience et la
construction générale du concept de nature est ainsi très proche, mais dans

221
III • 1. LES RYTHMES

une moindre mesure, de celle du Timée : il sera montré comment les


théorèmes euclidiens et pythagoriciens sur les parallélogrammes et les
triangles permettent de fonder les analogies dans l’expérience, et ainsi, la
convergence des séries abstractives vers les objets.

2) Mais la référence fondamentale et insistante au pythagorisme ancien


doit être comprise aussi plus précisément à travers les notions de
périodicité et de rythme. L’école pythagoricienne est sans doute la première
à étudier et à montrer les correspondances entre les mathématiques (et en
particulier les nombres entiers) et les notes de musique jouées par des
instruments à corde. Ainsi, toujours dans La Science et le Monde Moderne,
après un premier aperçu de la révolution apportée dans la physique par la
théorie des quanta, l’auteur conclut :
Enfin, signalons que nous en sommes revenus, en définitive, à une version
de la doctrine du vieux Pythagore, laquelle a donné naissance aux
mathématiques et à la physique mathématique. Pythagore a découvert
l’importance des abstractions et a, en particulier, dirigé l’attention vers les
nombres caractérisant les périodes de notes de musique. L’importance de
l’idée abstraite de périodicité était donc présente dès les premiers temps des
mathématiques et de la philosophie européennes. Au XVIIIe siècle, la
naissance de la science moderne nécessitait une nouvelle mathématique,
mieux équipée pour l’analyse des caractéristiques de l’existence vibratoire.
Et maintenant, au XXe siècle, nous constatons que les physiciens analysent
la périodicité des atomes. En vérité, Pythagore, qui fonda la philosophie et
les mathématiques européennes, avait, en un éclair de génie, su pénétrer la
nature la plus intime des choses14.

Comment Whitehead définit-il lui-même, dans le chapitre XII de


l’Introduction aux Mathématiques, la périodicité ? De manière générale, la
périodicité dans la nature caractérise des phénomènes qui se
« reproduisent » à intervalles de temps égaux. Par exemple, le mouvement
d’une planète, ou encore, les battements réguliers du cœur humain. Des
événements successifs « si analogues »15 qu’on en vient à parler de la
récurrence du même événement :
La présupposition de la périodicité est en effet fondamentale à notre
conception même de la vie. Nous ne pouvons pas imaginer un cours de la
nature dans lequel, alors que les événements ont progressé, nous serions
incapables de dire : « c'est arrivé auparavant. » La conception entière de
l'expérience comme guide pour la conduite serait absente. Les hommes se
trouveraient toujours dans de nouvelles situations ne possédant aucun
substrat d'identité avec quoi que ce soit dans l'histoire passée. Les moyens
même de mesure du temps en tant que quantité seraient absents16.

222
III • 1. LES RYTHMES

Distinguons deux éléments fondamentaux dans l’analyse de l’auteur :


(i) La récurrence parfaite demeure un idéal par rapport au fait concret,
mais elle est admise spontanément par le sens commun pour sa simplicité
et son caractère pratique. Il y a toujours, entre deux événements
quelconques, des « divergences »17, certaines sensibles dès l’observation
immédiate, d’autres découvertes par une observation plus raffinée.
(ii) Or, s’il n’y a jamais d’identité ni d’égalité parfaites entre les
événements et leurs relations, il y a bien des « analogies ». Que signifie
exactement ce terme ? Notion essentielle puisqu’on la retrouvera dans les
étapes fondamentales du concept événementiel de nature. Le grec analogia
signifie la proportion mathématique18, il est dérivé de « analogos » : qui est
en rapport avec, proportionnel. C’est d’abord dans ce sens mathématique
précis que l’emploie Whitehead. L’auteur reconnaît une périodicité
essentielle19 des événements dans la nature, définie de manière ultime par
des rapports de grandeur, des analogies qu’il faut distinguer de la parfaite
identité que le sens commun et les sciences de la nature admettent. Ce ne
sont pas des « événements » qui se répètent, mais des relations ou des
rapports quantitatifs entre événements. Qu’est-ce que cela signifie
précisément ?
Dans l’expérience sensible immédiate, nous sommes capables, soutient
Whitehead : premièrement, de reconnaître immédiatement des séries parmi
les événements et ainsi de discerner un ordre temporel entre les événements
A, B, C ; deuxièmement, de reconnaître que la longueur temporelle entre A
et B est deux fois plus longue que celle entre B et C. On retrouve là les
premières étapes de la méthode de l’abstraction extensive : des séries
d’événements20 (mais non encore posées comme infinies), puis des
analogies, proportions et périodicités (dont découle, à partir de l’Enquête,
la convergence vers les entités idéales). Le point essentiel est que la
périodicité n’implique pas d’identité autre que relationnelle et quantitative.
Autrement dit, il s’agit d’une périodicité événementielle de la forme : A–
B—C–D—E–F—G–H—I …, etc., A, B, C, D étant des événements
purement singuliers et non-récurrents. Ce qui se répète, ou plutôt, ce qui
présente des analogies, ce sont uniquement les relations : ici, les durées ou
les « intervalles »21 et l’ordre de ces intervalles entre les événements. On
obtient des séries périodiques, dont on peut distinguer différentes sortes, et
dont les termes sont des événements.
Whitehead conclut le chapitre XII sur un exemple : le « principe de
résonance »22, qui concerne la mise en relation de différents phénomènes
périodiques et vibratoires, et dont, là encore, l’origine semble remonter aux
pythagoriciens23. La résonance survient quand deux « ensembles de
circonstances connectées ont les mêmes périodicités »24. Un pendule vibre

223
III • 1. LES RYTHMES

toujours dans un temps défini, c’est-à-dire pendant une certaine période,


caractéristique de sa forme, des rapports de son poids et de sa longueur.
Une corde de violon vibre de même selon des périodes définies :
Nous obtenons un instrument de musique, telle une corde de violon, quand
les périodes de vibration sont toutes des sous-multiples simples de la plus
longue ; c'est-à-dire si t secondes est la période la plus longue, les autres
sont 1/2t, 1/3t, et ainsi de suite, où n’importe laquelle de ces périodes plus
petites peut être absente. Maintenant, supposons que nous excitions les
vibrations d'un corps par une cause elle-même périodique ; alors, si la
période de la cause est presque celle d’une des périodes du corps, ce mode
de vibration du corps est très violemment excité ; même si l'ampleur de la
cause excitante est petite. Ce phénomène est appelé « résonance ». La raison
générale est facile à comprendre. N'importe qui cherchant à renverser une
pierre branlante poussera « en accord » avec les oscillations de la pierre,
afin de toujours garantir un moment favorable pour une poussée. Si les
poussées sont en désaccord, certaines augmentent les oscillations, mais
d'autres les freinent. Mais quand elles sont justes, après quelque temps,
toutes les poussées sont favorables25.

Selon la physique moderne, ces phénomènes vibratoires – lesquels


requièrent tous des durées – sont les causes véritables de ce qui apparaît
« pour nous »26 comme des excitations constantes de nos sens. Derrière la
constance et la stabilité apparentes de l’expérience sensible, la physique
moderne montre des causes seulement vibratoires et périodiques :
Nous travaillons pendant des heures dans une lumière constante, ou nous
écoutons un son invariant constant. Mais, si la science moderne est correcte,
cette constance n'a aucune contrepartie dans la nature. La lumière constante
est due à l'impact sur l'œil d'un nombre incalculable d'ondes périodiques
dans un éther vibratoire, et le son constant à des ondes semblables dans un
air vibratoire27.

[…] une des premières étapes nécessaires pour faire des mathématiques un
instrument approprié pour l’investigation de la nature est qu’elles devraient
être capables d’exprimer la périodicité essentielle des choses28.

L’enjeu annoncé préfigure parfaitement celui du concept événementiel de


nature, et en particulier, les séries de la méthode de l’abstraction extensive.
Cependant, l’enjeu de la philosophie de la nature, à partir de L’Anatomie,
est le dépassement d’une telle bifurcation entre la nature apparente et ses
objets constants et la nature causale du physicien, périodique et vibratoire ;
ces derniers caractères sont partagés par l’expérience la plus concrète et
ultime, définie en termes de flux rythmiques. Mais alors, qu’en est-il des
objets ? Faut-il admettre une nouvelle forme de bifurcation entre les

224
III • 1. LES RYTHMES

événements et leurs relations, d’une part, et les objets d’autre part ?


Certains passages de l’Enquête le laissent entendre :
L'objet physique, en tant qu’apparent, est un objet matériel et comme tel est
uniforme ; mais quand nous nous tournons vers les composants causaux d'un
tel objet, le caractère apparent de la situation dans son ensemble est ainsi
remplacé par les caractères rythmiques, quasi-périodiques d'une multitude
de parties qui sont les situations des molécules29.

Or, la méthode de l’abstraction extensive doit permettre d’articuler à la


fois les événements, les rythmes et les différents types d’objets dans la
nature.

B. Du « rhuthmos » au rythme whiteheadien


Venons-en maintenant aux rythmes. Cette notion est si riche et si
complexe qu’il est difficile, voire impossible, d’en donner une seule
définition30. Dans son sens le plus général, un rythme, c’est le bruit et le
mouvement réguliers, périodiques, répétitifs, des vagues en bord de mer.
Or, ce n’est pas seulement dans ce sens que semble l’employer Whitehead,
et ce sens moderne – centré sur la répétition et la périodicité d’un processus
– n’épuise nullement la notion grecque de « rhuthmos », voire il la fausse.
Soulignons que l’étude qui suit ne prétend naturellement pas à
l’exhaustivité, mais cherche seulement à comprendre l’importance et le
sens précis accordés par Whitehead à la notion de rythme. Or, force est de
constater le caractère particulièrement incomplet, voire confus de ce
dernier chapitre de l’Enquête, où l’auteur semble énoncer dans la hâte et
sans grande rigueur31 ce qui pourtant apparaît comme essentiel, à savoir,
l’articulation concrète – au-delà de toute abstraction – des événements et
des objets dans ce que Whitehead appelle la « vie » :
[…] la vie individuelle est, au-delà du simple objet. Il n'y a pas un objet qui,
après être connu comme un objet, est alors jugé en lui-même être vivant.
[…] Ainsi dire que l'objet est vivant supprime la référence nécessaire à
l'événement ; et dire qu'un événement est vivant supprime la référence
nécessaire à l'objet. »32

Dans ce chapitre en particulier, l’Enquête donne à penser, ouvre et


propose de nouvelles voies qui sont plus à ce stade des invitations à
l’aventure spéculative que les éléments d’une véritable théorie des rythmes,
ou rythmanalyse33. Mais les définitions proposées, ainsi que les références
récurrentes aux atomistes grecs et aux pré-socratiques, dans la trilogie (puis
dans la métaphysique), nous conduisent à proposer une lecture du dernier
chapitre de l’Enquête éclairée par ces textes.

225
III • 1. LES RYTHMES

Qu’est-ce qu’un rythme ? E. Benveniste, dans son article : « La notion de


« rythme » dans son expression linguistique »34, situe le sens premier de la
notion dans l’ancienne philosophie ionienne, en particulier chez les
atomistes Leucippe et Démocrite, où le « rhuthmos » (« rhusmos ») est un
des mots-clés de leur physique. Selon Diogène Laërce, plusieurs ouvrages
écrits par Démocrite comportent le terme même de « rhuthmos » ou de ses
dérivés : Des différents rythmes atomiques, Des changements des rythmes
atomiques, Des rythmes et de l’harmonie35. Or, quelle est alors la
signification de « rhuthmos » ?
Rythme est un terme de l’école d’Abdère pour désigner la figure36.

« Rhuthmos » signifie la « forme » ou la « figure », elle-même sujette au


changement, qui permet de distinguer des composés ou des agrégats
d’atomes quant à eux identiques, homogènes, insécables et éternels37.
Aristote précise cet élément de leur doctrine, dans le livre A de la
Métaphysique :
[…] ces philosophes prétendent que les différences dans les éléments sont
les causes de toutes les autres qualités. Or, ces différences sont, d’après eux,
au nombre de trois : la figure, l’ordre et position [skhêma, taxis, thesis]. Les
différences de l’être, disent-ils, ne viennent que de la configuration, de
l’arrangement et de la tournure [rhusmos, diathigê, tropê]. Or la
configuration, c’est la figure, l’arrangement, c’est l’ordre, et la tournure,
c’est la position38.

Le sens le plus ancien du « rhuthmos » est la « forme » ou la « figure », et


en particulier, la configuration des signes de l’écriture ; de là l’exemple
donné ensuite par Aristote, emprunté à Leucippe, sur la forme, l’ordre et la
position des lettres de l’alphabet :
Ainsi A diffère de N par la figure, AN, de NA par l’ordre, et Z, de N par la
position39.

De manière analogue aux lettres de l’alphabet, les éléments tels que l’eau
et l’air varient par la forme que prennent les ensembles ou les agrégats
d’atomes qui les constituent. Le rythme constitue ainsi le mode premier et
fondamental de la différence : le « rhuthmos » est une forme distinctive,
définie comme « l’arrangement caractéristique des parties dans un tout. »40
Dans l’Enquête, Whitehead définit d’emblée le rythme ainsi :
Un tel objet peut être en fait une relation multiple entre des objets situés
dans des parties variées de l’événement entier. Dans ce cas, la qualité du
tout est la relation entre ses parties, et la relation entre les parties est la
qualité du tout. L’événement entier étant ce qu’il est, ses parties ont de ce
fait certaines relations définies. Et les parties ayant toutes les relations

226
III • 1. LES RYTHMES

qu’elles ont, il suit que l’événement entier est ce qu’il est. Le tout est
expliqué par une connaissance complète des parties comme situations des
objets, et les parties par une connaissance complète du tout. Un tel objet est
une configuration (pattern)41.

Un tel objet est un objet complexe, puisqu’il est formé, semble-t-il, de la


relation multiple42 de plusieurs objets (dont il reste à déterminer la nature).
Ajouté au simple fait que dans la théorie des objets les rythmes sont placés
en dernier, on pourrait être tenté de les considérer comme des abstractions
ultimes. Or, c’est bien la thèse contraire qui est soutenue dans ce dernier
chapitre de l’Enquête :
– Whitehead soutient d’abord qu’un rythme est plus qu’un simple objet :
Maintenant un rythme est reconnaissable et est jusqu’ici un objet. Mais c'est
plus qu'un objet ; car c’est un objet formé d'autres objets entrelacés sur le
fond d’un changement essentiel. Un rythme implique une configuration et
dans cette mesure est toujours identique à soi. Mais aucun rythme ne peut
être une simple configuration ; car la qualité rythmique dépend également
des différences impliquées dans chaque manifestation de la configuration.
L'essence du rythme est la fusion de la mêmeté et de la nouveauté ; si bien
que le tout ne perd jamais l'unité essentielle de la configuration, tandis que
les parties montrent le contraste résultant de la nouveauté de leur détail43.

Cette configuration qu’est le rythme, produite par les événements,


lesquels demeurent toujours singuliers et originaux, ne se répète jamais
deux fois de manière identique. Il n’y a pas de pure répétition rythmique.
La qualité rythmique même dépend de la différence impliquée dans chaque
« répétition ». Une pure répétition tuerait le rythme, autant qu’une pure
confusion, qu’un pur flux :
Un cristal manque de rythme du fait de l'excès de configuration, tandis
qu'un brouillard est arythmique en ce qu’il manifeste une confusion sans
structure de détail44.

D’un rythme, on ne peut donc dire simplement, à la différence des objets,


qu’il est encore. Un rythme est ainsi « trop concret pour être vraiment un
objet »45, c’est un « type unique d’élément naturel, ni un pur événement, ni
un pur objet »46 :
Il refuse d’être désengagé de l’événement sous la forme d’un objet vrai qui
serait une pure configuration47.

– Whitehead soutient ensuite qu’une telle configuration se déploie


toujours dans une durée, et constitue en tant que telle un « objet vivant » et
non uniforme48. En diminuant progressivement la durée – l’extension

227
III • 1. LES RYTHMES

temporelle des événements – on perd nécessairement cette forme


particulière qu’est le rythme :
Un objet porteur de vie (life-bearing) n'est pas un objet « uniforme ». La vie
(telle que nous la connaissons) implique l'achèvement de parties rythmiques
dans l'événement porteur de vie qui manifeste cet objet. Nous pouvons
diminuer les parties temporelles, et, si les rythmes restent intacts, découvrir
toujours le même objet vivant dans l'événement réduit. Mais si la diminution
de la durée est portée jusqu’au point de casser le rythme, l'objet porteur de
vie ne doit plus être trouvé comme une qualité de la tranche de l'événement
original coupée dans cette durée. Ce n'est pas une particularité spéciale de la
vie. C'est également vrai d'une molécule de fer ou d'une phrase musicale.
Ainsi il n'y a aucune chose telle que la vie « à un instant » ; la vie est trop
obstinément concrète pour être localisée dans un élément extensif d’un
espace instantané49.

Laissons de côté pour l’instant le rapport des rythmes aux autres types
d’objets : sensibles, perceptuels et scientifiques. Nous verrons que
progressivement, de l’Enquête à La Science et le Monde Moderne,
Whitehead admet pour tous les objets une nature concrète essentiellement
rythmique. Or, soulignons que les « objets » dont parle Whitehead au début
du chapitre, posés comme les parties d’un rythme plus large sont définis ci-
dessus comme des rythmes, des « parties rythmiques », et ce – on peut le
déduire de la divisibilité infinie des événements mais Whitehead ne le dit
pas –, à l’infini :
De plus il y a des gradations de rythme. Le rythme le plus parfait est
construit sur des rythmes composants. Une partie subalterne avec un excès
cristallin de configuration ou avec une confusion brumeuse affaiblit le
rythme. Ainsi chaque grand rythme présuppose des rythmes moindres sans
lesquels il ne pourrait pas être. Aucun rythme ne peut être fondé sur la
simple confusion ou la simple mêmeté50.

– Revenons enfin au sens précis du terme grec ancien « rhuthmos ». Pour


« forme », il y plusieurs mots grecs : « skhêma », « morphê », « eidos »,
etc., dont « rhuthmos » doit se distinguer. E. Benveniste soutient que le
rapprochement des termes « rhuthmos » et « skhêma » n’est qu’une
approximation :
La formation en –thmos mérite attention pour le sens spécial qu’elle confère
aux mots « abstraits ». Elle indique, non l’accomplissement de la notion,
mais la modalité particulière de son accomplissement, telle qu’elle se
présente aux yeux51.

Si « orchêsis » est le fait de danser, « orchêthmos » est la danse


particulière vue dans son déroulement. Si « skhêma » est une forme fixe,

228
III • 1. LES RYTHMES

réalisée, « posée (…) comme un objet », « rhuthmos » désigne « la forme


dans l’instant qu’elle est assumée par ce qui est mouvant, mobile, fluide, la
forme de ce qui n’a pas consistance organique : il convient au pattern d’un
élément fluide (…) »52. « Rhuthmos » signifie littéralement la « manière
particulière de fluer », autrement dit, une configuration sans fixité, résultant
d’un flux premier et qui requiert une durée pour se manifester. C’est chez
Platon qu’on trouve l’origine du sens moderne du rythme : le « rhuthmos »
est la forme ou l’ordre du mouvement que le corps humain accomplit dans
la danse53. Le rythme est alors associé pour la première fois à la mesure et
au nombre :
Nous avons dit […] que, de son naturel, la jeunesse est bouillante, incapable
de rester tranquille, de se retenir aussi bien de se remuer que de parler ;
qu’elle bavarde et gambade sans arrêt d’une façon désordonnée ; mais que
chez elle il y a un sens de l’ordre que peuvent, de part et d’autre, comporter
ces actes, tandis qu’aucun des autres animaux n’y atteint jamais : c’est un
privilège que la nature humaine est seule à posséder ; que cet ordre dans les
mouvements a précisément reçu le nom de « rythme »54.

Socrate – Quand au contraire, mon ami, tu auras saisi quel nombre précis
d’intervalles il y a dans le son relativement à l’aigu et au grave, quels sont
ces intervalles, quelles sont leurs limites, combien de combinaisons en
résultent, que les anciens ont reconnues et nous ont transmises, à nous leurs
successeurs, avec leur nom d’harmonies, quels autres rapports de ce genre
se manifestent dans les mouvements du corps, rapports qui se mesurent par
des nombres, et qu’il faut, disent encore les anciens, appeler rythmes et
mètres […]55

Le rythme whiteheadien semble s’inscrire parfaitement dans cette


perspective ancienne du rythme. Un rythme, c’est une forme, mais non pas
une forme fixe, posée telle un objet, mais une forme particulière, perçue
(et, peut-on le préciser ici, visible ?56), qui se fait dans et par le flux,
indissociable de ce flux et par là même totalement dépendante de ce flux ;
non pas simplement une structure ou une configuration, mais une
structuration, une formation : une manière de fluer (un schéma), une
configuration particulière que prend le mouvant. Le rythme whiteheadien
semble donc plus proche du « panta rhei » héraclitéen que du rythme
platonicien : le flux est bel et bien premier, ou plutôt il est la condition de
l’identité elle-même immanente au flux. Reprenons le fragment 131
d’Héraclite selon l’édition de Marcel Conche (Diels-Kranz 125) :
Le cycéon aussi se dissocie s’il n’est pas remué57.

Qu’est-ce que le cycéon ?

229
III • 1. LES RYTHMES

C’est un breuvage formé par l’association, lorsqu’il est prêt à être bu, d’une
partie solide et d’une partie liquide ; lorsqu’il n’est pas remué, la partie
solide se sépare de l’autre et forme un dépôt. L’ingrédient essentiel est la
farine d’orge. Chez Homère […] elle est préparée au vin de Pramnos, avec
du fromage de chèvre râpé et du miel nouveau. Ce n’est pas là le cycéon du
pauvre, lequel était préparé à l’eau, tel celui que but Héraclite lui-même, au
dire de Plutarque […], lorsqu’il voulut, par une leçon muette, montrer à ses
concitoyens, dans la frugalité de chacun, la condition de la concorde et de la
paix dans la cité. Il monta à la tribune, prit une coupe d’eau froide, la
saupoudra de farine d’orge qu’il remua avec un rameau de pouliot (sorte de
menthe), but et se retira58.

Le cycéon est le composé d’un solide et d’un liquide, unifiés par le


mouvement. Si le mouvement cesse, on n’a plus que de la farine et de
l’eau, on perd le cycéon. Sans le mouvement, le cycéon n’est pas. Par
conséquent, souligne encore M. Conche : « tout être a sa condition dans le
devenir, est au fond et en vérité devenir. »59 Or, si l’être est devenir et si
l’identité est le flux, séparer le flux de l’identité (ou l’inverse) n’est qu’une
abstraction. Evénements finis et configurations sont les facteurs d’éléments
plus concrets, les rythmes, lesquels expriment la vie :
Ce que la configuration fait véritablement est d’imprimer son caractère
atomique sur un certain événement entier qui, comme un tout portant sa
configuration atomique, est un type unique d'élément naturel, ni un pur
événement, ni un pur objet, au sens où l’objet est ici défini. Ce caractère
atomique n'implique pas une existence discontinue pour un rythme ; ainsi
une longueur d'ondes marquée dans des positions diverses le long d'un train
d’ondes manifeste le rythme entier du train à chaque position de son voyage
continu60.

En conclusion de cette première étude générale de la notion de


rythme, quatre points fondamentaux doivent être soutenus :
1. Dans le concept événementiel de nature, un rythme ne se définit pas
essentiellement, pas plus que dans son sens le plus ancien, par la périodicité
ou la répétition. C’est d’abord une forme distinctive et singulière
déterminée par un flux ou un ensemble d’événements et définie par la
relation polyadique entre ses parties : « la qualité du tout est la relation
entre ses parties, et la relation entre les parties est la qualité du tout »61.
Plus qu’une simple forme ou figure (spatiale), c’est une configuration, un
schéma spatio-temporel. On retrouve alors la définition des classes
abstractives et de leur caractère extrinsèque, permettant de les distinguer :
[…] les propriétés […], liées à la relation entre le tout et les parties,
rapportée à ses membres, par laquelle un ensemble abstractif est défini,
forment ensemble ce que j’appelle son caractère extrinsèque62.

230
III • 1. LES RYTHMES

2. Rythmes et classes abstractives sont les premiers éléments d’identité


formés par le passage même de la nature. Or, si l’on peut étudier
objectivement de tels éléments, sans introduire la question difficile de leur
perception, le principe fondamental de la philosophie événementielle de la
nature est la relation de toute connaissance à un événement percevant.
Quelle est la nature exacte de la perception concernant les rythmes ? S’agit-
il de l’attention sensible (sense-awareness) ou de la récognition sensible ?
Puisqu’il est admis qu’un rythme est plus qu’un objet, c’est-à-dire une
forme concrète à la fois événement et objet, pour laquelle la périodicité
n’est pas une composante nécessaire, la simple attention doit suffire. Mais
là encore, quelle est la nature exacte de cette attention sensible ? Est-elle
visuelle, sonore, tangible ? Quelle est la nature de cette relation ultime d’un
événement percevant à un rythme quelconque ? Soulignons déjà, mais nous
reviendrons sur ce point particulier dans le prochain chapitre, que si
Whitehead distingue bien différentes sortes de « figures sensibles »,
propres à chaque sens, il ne propose jamais une telle distinction concernant
les rythmes63.
3. Si parmi les composantes qu’on peut ajouter au rythme, l’une est la
périodicité64, c’est en soulignant qu’entre ces schèmes65, il y a seulement
dans l’expérience des analogies66 (concernant les relations et définies
ensuite par des rapports quantitatifs), et jamais de pure répétition : les
termes de ces relations multiples analogues sont toujours des événements.
La périodicité ainsi que le pattern – compris abstraitement en lui-même –
sont toujours liés et subordonnés au passage de la nature, lui-même défini
de manière ultime comme un événement. Or, ce passage ou flux n’est pas
un pur événement, mais est essentiellement rythmique, ou vie. Whitehead
suggère même – mais sans le développer, cela dépasserait les limites de
l’Enquête – des rapprochements avec l’élan vital de Bergson. Tels sont les
derniers mots qui ferment le livre, emprunts de poésie et de métaphysique,
préparant ainsi le terrain de la philosophie de l’organisme :
Pour autant que l'observation directe est concernée, tout ce que nous
connaissons des relations essentielles de la vie dans la nature est exposé
dans deux courtes phrases poétiques. L'aspect évident par Tennyson,
« Sonne, clairon, sonne, fait s’envoler les échos sauvages,
et répondez, échos, répondez, en mourant, mourant, mourant. »

C’est-à-dire, l’élan vital de Bergson et sa rechute dans la matière. Et


Wordsworth avec plus de profondeur,

« La musique dans mon cœur, je la portais, Longtemps après qu’on ne


l’entendait plus. »67

231
III • 1. LES RYTHMES

4. Enfin, de ces analogies sensibles entre les rythmes primordiaux


découlent la convergence et l’abstraction des premiers types d’objets,
entités-limites des séries abstractives : les différents types de figures
sensibles, étudiés dans le chapitre suivant et définis par l’auteur comme « la
fondation de notre connaissance naturelle »68.

Notes
1
MCMW, p. 483.
2
An Introduction to Mathematics, London-New York, Williams & Norgate
et Henry Holt & Co, The Home University Library of Modern
Knowledge XV, 1911. Réimpression : Oxford University Press,
1958. V. Lowe écrit au sujet de cette collection : « The volumes
were sometimes called “shilling shockers”, for their authors were
mainly scholars or public figures who had just achieved reputation
or leadership. » Parmi eux, G. E. Moore, Ethics, B. Russell, The
Problems of Philosophy. Voir V. Lowe, The Man and his Work, II,
p. 3. B. Russell commente le livre de Whitehead en ces termes :
«absolutely masterly » (Bertrand Russell to Lady Ottoline Morrell,
21 juin, 1911, cité par V. Lowe, ibid., p. 4).
3
IM, I, pp. 1-6.
4
Ibid., p. 2.
5
Ibid., p. 3. La notion d’événement apparaît ici, mais dépourvue du sens
singulier qui lui est attribué à partir de PNK.
6
Ibid., p. 4.
7
Ibid., p. 5. Whitehead semble passer du général à l’universel sans
marquer de véritable distinction.
8
Ibid., p. 5 et 6.
9
SMW, II, p. 45 et 46 [39-40]. Une lecture du pythagorisme qui résonne
parfaitement avec l’enjeu de la philosophie de la nature et en
particulier de la méthode de l’abstraction extensive.
10
Ibid., p. 46 et 47 [41].
11
Ibid., p. 49 [44]. Voir aussi ibid., X, p. 201 [240], où la référence à
Pythagore est introduite dans la doctrine même des objets éternels :
« Dans ce rapport d’une occasion réelle en fonction de sa relation
avec le domaine d’objets éternels, nous en sommes revenus à la
ligne de pensée de notre chapitre deux, où nous avons discuté de la

232
III • 1. LES RYTHMES

nature des mathématiques. L’idée, attribuée à Pythagore, a été


amplifiée et présentée dans ce premier chapitre consacré à la
métaphysique. »
12
Principale référence dans Procès et Réalité, où les influences
pythagoriciennes sont certaines. Voir par exemple PR, p. 41 [ix] et
p. 102 [67-68]. Whitehead donne si rarement ses références qu’il
vaut la peine de les souligner quand c’est le cas : A. E. Taylor,
Plato, The Man, and His Work, New York, Lincoln Mac Veagh,
1927. Whitehead cite aussi du même auteur le Commentary on
Plato’s Timaeus, 1927, dont il précise qu’il n’a pu utiliser qu’un
point de détail ; voir PR, préface, n. 3, p. 41 [ix] : « Grande est ma
dette à l’égard des autres écrits du professeur Taylor ». Il serait
intéressant d’étudier ces ouvrages pour mieux comprendre les
influences de Whitehead, sans doute en particulier du même auteur,
Platonism and its influence, New York, Longmans Green, 1924.
13
Voir PR, p. 176 [145] : « Platon rend raison des différences tranchées
entre les diverses sortes de choses naturelles en supposant que les
types fondamentaux de molécules se rapprochent terme à terme des
formes mathématiques des solides réguliers. Il suppose également
que certaines oppositions qualitatives des occurrences, telles celles
qu’admettent les notes de musique, dépendent de la participation de
ces occurrences à l’un ou l’autre des plus simples rapports des
nombres entiers. Il explique ainsi que les types de molécules imitent
des différences nettement tranchées qui les séparent, et que des
rapports harmoniques nettement délimités émergent de la
dissonance. » Alix Parmentier parle ainsi d’« intuition
pythagoricienne » à la base de la métaphysique whiteheadienne : «
il serait intéressant d’examiner de plus près ce mélange de
pythagorisme et de christianisme qu’implique la théologie de
Whitehead. » Voir Alix Parmentier, op. cit., n. 63, p. 557.
14
SMW, II, p. 56 [53-54].
15
IM, XII, p. 121.
16
Ibid., p. 122.
17
Ibid., p. 123 et 124.
18
Voir Porphyre, Commentaire sur les harmoniques de Ptolémée, in Les
Ecoles Présocratiques, éd. établie par J-P Dumont, Paris, Editions
Gallimard, Folio essais, 1991, Archytas, BII, p. 291 et 292 : « On
parle de moyenne géométrique, quand le rapport des trois termes est
tel que le premier est au deuxième ce que le deuxième est au

233
III • 1. LES RYTHMES

troisième ; dans ce cas, l’intervalle des deux plus grands termes est
égal à celui des deux plus petits. » J-P Dumont donne l’exemple de
la série 8, 4, et 2 : 2/4 = 4/8 (= 1/2) et 4/2 = 8/4 (= 2). Il note :
« C’est l’analogie au sens strict, telle que Platon la met en œuvre. »
Ibid., n. 3, p. 841.
19
Voir IM, p. 127 et chap. XIII, p. 143 : « (…) the great natural fact of
Periodicity ».
20
Dès 1911, Whitehead semble accorder un sens empirique au concept
mathématique de série : « But why is it important successively to
add the terms of a series in this way ? The answer is that we are
here symbolizing the fundamental mental process of approximation.
This is a process which has significance far beyond the regions of
mathematics. Our limited intellects cannot deal with complicated
material all at once, and our method of arrangement is that of
approximation. The statesman in framing his speech puts the
dominating issues first and lets the details fall naturally into their
subordinate places. There is, of course, the converse artistic method
of preparing the imagination by the presentation of subordinate or
special details, and then gradually rising to a crisis. In either way
the process is one of gradual summation of effects ; and this is
exactly what is done by the successive summation of the terms of a
series. » IM, XIV, p. 146 et 147.
21
En grec « to diastêma ». Voir le texte cité plus haut de Porphyre : « En
musique, il existe trois médiétés : arithmétique, géométrique et
subcontraire, encore appelée harmonique. On parle de moyenne
arithmétique, quand trois termes entretiennent entre eux une
proportion selon un excès donné et que l’excès du premier par
rapport au deuxième est celui du deuxième par rapport au troisième.
Dans cette proportion, l’intervalle des deux plus grands termes est
plus petit, tandis que celui des deux plus petits est plus grand. »
Loc. cit.
22
Voir IM, pp. 125-127.
23
Voir à ce sujet de Georges Mourier, Les ondes en Physique : de
Pythagore à nos jours. Vibrations, ondes, impulsions, Paris,
Ellipses, « Thalès », 2002, chap. I, pp. 12-19. Voir aussi en
particulier Archytas, AXVI, AXVII, AXVIII.
24
IM, p. 125.
25
Ibid., p. 125 et 126. Il est intéressant de noter que Whitehead représente
la périodicité par une série infinie. Sur les relations mathématiques

234
III • 1. LES RYTHMES

entre les fonctions périodiques et les séries infinies, voir Ibid., XIII,
p. 141 et 142.
26
Ibid., p. 126. Voir Archytas, AXVIII, op. cit. : « Selon l’école d’Archytas,
l’oreille ne perçoit dans les accords harmoniques qu’un son
unique.»
27
IM, p. 126.
28
Ibid., p. 127.
29
PNK, 64.5, p. 196 et 197.
30
Sur la polysémie de ce terme, voir l’article éclairant de P. Sauvanet :
« “Le” rythme : encore une définition ! », in Les Rythmes. Lectures
et Théories, sous la direction de J. J. Wunenberger, Paris,
L’Harmattan, « Conversciences », 1992, pp. 233-240. L’auteur cite
P. Valéry qui écrit en 1935 : « J’ai lu ou j’ai forgé vingt
« définitions » du Rythme, dont je n’adopte aucune. » Ibid., p. 234.
Voir aussi l’annexe des cent définitions du rythme de Pierre
Sauvanet dans Le Rythme et la Raison, Paris, Kimé, tome II, 2000.
31
Les articles de ce chapitre XVIII manquent, quant à leur ordre et leur
contenu, de continuité et de ligne directrice.
32
PNK, 64.3, p. 195 et 196.
33
Terme introduit par Gaston Bachelard, dans le dernier chapitre de La
Dialectique de la Durée, Paris, PUF, 1936. Voir à ce sujet
l’ouvrage collectif Rythmes et Philosophie, sous la dir. de Pierre
Sauvanet et de J.J. Wunenberger, Paris, Kimé, 1996, part. II.
34
E. Benveniste, « La notion de “rythme” dans son expression
linguistique », Journal de Psychologie, 1951, in Problèmes de
linguistique générale, Paris, tome I, Editions Gallimard, collection
« Tel », vol. I, 1974.
35
Démocrite, AXXXIII, in op. cit., p. 416 et 417.
36
J. Philopon, Commentaire sur le traité de l’âme d’Aristote, Leucippe
AVI, ibid., p. 386.
37
L’analogie avec les classes abstractives – à avancer avec la prudence qui
s’impose – est intéressante. Naturellement, les membres de ces
classes, les événements, sont infiniment divisibles et ne sont pas
identiques, encore moins éternels.
38
Aristote, La Métaphysique, tome I, Paris, Vrin, « Bibliothèque des
Textes Philosophiques », trad. fr. par J. Tricot, A4, 985 b, 10-15.

235
III • 1. LES RYTHMES

39
Métaphysique, A4, 985 b, 15. A ce sujet, dans Le rythme grec,
d’Héraclite à Aristote, Paris, PUF, « Philosophies », 1999, Pierre
Sauvanet remarque justement que le rythme apparaît dans cet
exemple comme une différence intrinsèque, alors que la différence
d’ordre et de position est extrinsèque : « Faut-il en conclure que la
figure rythmique détermine l’atome lui-même, tandis que l’ordre et
la position déterminent des agrégats d’atomes ? (…) en clair, le
rhusmos des atomes est-il leur forme propre (petite ou grande,
droite ou courbe, anguleuse ou ronde, lisse ou crochue, etc.), ou
bien la forme que prend leur agrégation (selon les mêmes
déterminations de taille et de figure) ? » Ibid., p. 42. Les textes
semblent bien conduire à la seconde hypothèse, qu’il faut cependant
soutenir avec prudence. Voir le texte d’Aetius dans Les écoles
présocratiques, Démocrite, A125 : « Démocrite dit que par nature
il n’existe pas de couleur. Car les éléments sont dépourvus de
qualité, (…). Ce sont les composés à partir de ces éléments qui sont
colorés par l’assemblage, le rythme, et la modalité relative, c’est-à-
dire, l’ordre, la figure, et la position : les images dépendent d’eux
en effet. » Pierre Sauvanet cite enfin ce texte d’Aristote, De la
génération et de la corruption, I, 1, 314 a 24 : « Les choses
diffèrent mutuellement par les éléments dont elles sont formées,
ainsi que par leur position et par leur ordre. » Ibid., p. 43
40
E. Benveniste, op. cit., p. 330.
41
PNK, 64.2, p. 195. Nous choisissons de traduire « pattern » par
« configuration » et non par « schème », « schéma » ou encore
« modèle ». Voir le lexique d’Alix Parmentier (« Configuration »)
qui énumère les différents choix de traduction de ce mot et qui
choisit de traduire tantôt par « configuration », tantôt par « dessin »,
« disposition » ou encore « schéma ». Le sens le plus proche et le
plus précis en ce qui concerne PNK nous semble être celui de
« configuration », lié directement à celui de « figure », notion
essentielle dans cette même enquête et étudiée dans le prochain
chapitre. Mais le terme de « schème » ou de « schéma » convient
aussi en insistant davantage sur les relations que sur la forme et en
permettant de faire le lien avec les œuvres métaphysiques, où la
notion de schème est fondamentale.
42
On a déjà ici l’apparition de la relation polyadique qu’est l’ingression
d’un objet dans un événement. Dans PNK, on parlera seulement
(excepté dans les notes de 1924) de la relation de situation.

236
III • 1. LES RYTHMES

L’intérêt de ce texte est qu’il permet de dépasser le simple dualisme


des événements et des objets.
43
PNK, 64.7, p. 198.
44
Ibid.
45
Ibid., 64.8, p. 198.
46
Ibid., p. 199.
47
Ibid., p. 198.
48
Nous revenons dans la cinquième partie de notre étude sur le statut des
objets uniformes. Sur ces objets, voir Ibid., 54, pp. 167-169 et CN,
p. 157 et 158 [162] : « Un objet qui peut être localisé dans chaque
moment de quelque durée sera appelé objet uniforme dans cette
durée. »
49
PNK, 64.4, p. 196.
50
Voir aussi ibid., 64.7, p. 198.
51
E. Benveniste, op. cit., p. 332.
52
Ibid., p. 333.
53
Terme récurrent dans Concept de Nature pour désigner un agencement
d’objets scientifiques. Voir CN, VII, p. 147 [148] : « (…) la
cuisinière est une certaine danse de molécules et d’électrons (….) ».
54
Platon, Lois, 664 e-665 a, cité par P. Sauvanet dans Le rythme grec, p. 73
et 74.
55
Platon, Philèbe, 17 d, texte établi et traduit par A. Diès, Paris, Les Belles
Lettres, tome IX, 2e part., 1993. Voir aussi Banquet, 187b et Lois,
665a.
56
Nous revenons sur ce problème dans le chapitre suivant. Les rythmes
sont pour nous antérieurs à la distinction précise des différents
sens, elle-même contemporaine de l’abstraction des figures et
objets sensibles.
57
Héraclite, Fragments, trad. fr. et commentaires par Marcel Conche,
Paris, PUF, collection « Epiméthée », 3e éd., 1991, Fr. 131 (125), p.
450. Voir l’analyse éclairante de Pierre Sauvanet dans Le rythme
grec, pp. 24-26.
58
Héraclite, op. cit., p. 450 et 451.
59
Ibid., p. 451. Voir aussi le fragment 84 (84 a) : « En se transformant, il
reste en repos. » Ainsi le cycéon, en ne restant pas en repos, ne se

237
III • 1. LES RYTHMES

transforme pas ; en étant remué, il reste lui-même. Voir les analyses


de Pierre Sauvanet, in Le rythme grec, p. 25.
60
PNK, 64.8, p. 198 et 199.
61
Ibid., 64.2, p. 195.
62
CN, p. 95 [82].
63
Même s’il est vrai que les deux exemples donnés par Whitehead sont
essentiellement visuels : le cristal et le brouillard. PNK, 64.7, p.
198.
64
Pierre Sauvanet, dans son article : « “Le” Rythme », distingue de
manière éclairante trois couples de qualités rythmiques générales :
1) Structure et périodicité sans mouvement ; 2) Structure et
mouvement sans périodicité ; 3) Périodicité et mouvement sans
structure. Le mouvement est défini comme « ce qui fait que la
forme « vit », qu’elle évolue à sa manière. Le mouvement ainsi
entendu régénère la période – quand elle existe – à chaque retour
sur elle-même, d’une façon telle que le rythme est à la fois un autre
et pourtant toujours lui-même. On pourrait donc tout aussi bien
parler d’évolution interne de la révolution, de métamorphose avec
conservation d’une morphologie minimale, d’une dynamique
opposée à toute mécanique du rythme, bref, d’une vie du rythme,
lui-même vital. » Ibid., p. 237.
65
Rythmes ou parties de ces rythmes, elles-mêmes rythmiques.
66
Voir par exemple PNK, 64.6, p. 197.
67
PNK, 64.91, p. 200.
68
Ibid., 62.6, p. 192.

238
Chapitre II
Les figures sensibles

A. Evénements et figures sensibles : la diversification des sens1


Dans le chapitre XVII de l’Enquête, Whitehead classe les figures, à la
différence des rythmes, parmi les différents types d’objets :
Il y a deux types d’objets qui peuvent être inclus sous le nom général de
‘figures’ ; les objets du premier type seront appelés les ‘figures sensibles’, et
ceux de l’autre type les ‘figures géométriques’. […] Le type primaire de
figure est la figure sensible et la figure géométrique est dérivée de celle-ci2.

En tant qu’objets, si les figures sont dites fonder la connaissance naturelle,


elles sont en même temps, soutient Whitehead, à « l’origine de nos erreurs
philosophiques »3. L’espace et le temps ont été pensés à partir des relations
entre figures au lieu d’être pensés à partir des relations entre événements ;
or, « une figure, étant un objet, n’est pas dans l’espace ou le temps, excepté
dans un sens dérivé »4. Les figures sensibles sont des objets abstraits ou
idéaux, comme il le sera montré par la suite.
Un premier problème se pose. Chaque sens possédant ses propres figures,
ajoute Whitehead, on a supposé – la référence à Berkeley5 et à la tradition
empiriste dans son ensemble est évidente, mais peu exhaustive – une
multiplicité d’espaces et de temps hétérogènes :
Toute la doctrine courante selon laquelle il y a différents genres d’espaces –
tactile, visuel, etc. – provient d’une erreur qui consiste à déduire l’espace de
rapports entre figures. En procédant de la sorte, comme il y a divers types de
figures pour les divers sens, il faut évidemment qu’il y ait divers types
d’espaces pour les divers types de sens. Et la demande a crée l’offre.
Cependant, s’il faut maintenir l’assimilation moderne du temps à l’espace,
nous devons aller jusqu’à admettre divers genres de temps pour divers
genres de sens – notamment un temps tactile, visuel, etc. Si l’on y consent,
il est difficile de comprendre comment les membres épars de notre
perception s’arrangent pour se réunir en un monde commun. Ainsi, ne
faudra-t-il pas une harmonie préétablie pour faire en sorte que le journal
visuel soit édité au temps visuel du déjeuner visuel dans ma salle à manger
visuelle, et que le journal tactile soit édité au temps tactile du déjeuner
tactile dans ma salle à manger tactile ? Il est déjà suffisamment
embarrassant pour l’homme de la rue – comme pour l’auteur de ces lignes –
d’accepter le miracle de réunir au même moment les deux journaux dans les
deux salles à manger chaque jour avec une exactitude si admirable. Mais y

239
III • 2. LES FIGURES SENSIBLES

ajouter le miracle des deux temps, c’est réellement incroyable. La procédure


de cette enquête admet les différents types de figures, mais rejette les
différents types d’espace6.

Whitehead clôt le chapitre sur les figures par une proposition tout à fait
problématique : il s’agirait d’admettre différents types de figures sensibles,
propres aux différents sens, mais un seul type d’espace (et, on peut le
supposer, un seul type de temps). Ce point est tellement complexe et chargé
d’une telle histoire dans le débat philosophique, en particulier empiriste,
qu’on peut regretter que Whitehead se limite dans ce chapitre de l’Enquête
à une simple allusion ironique. Certes, la mise entre parenthèses de
l’attention sensible elle-même, dans la philosophie de la nature, conduit à
ce « manque »7, mais l’introduction des figures sensibles rappelle et exige
ce questionnement sur la perception sensible et les différents sens. Concept
de Nature va plus loin, mais s’y attarde encore très peu. La seule
occurrence de ce problème se trouve au début du chapitre III ; la clarté et
l’importance de ce passage valent la peine qu’on en cite la plus grande
partie :
Chaque type de sens a son groupe propre d’entités distinctes qui sont
connues comme en relation avec des entités non discernées par ce sens. Par
exemple, nous voyons quelque chose que nous ne touchons pas et nous
touchons quelque chose que nous ne voyons pas, et nous avons un sens
général des relations spatiales entre l’entité dévoilée à la vue et l’entité
dévoilée au toucher. Ainsi d’abord chacune de ces deux entités est connue
comme un relatum dans le système général des relations spatiales et ensuite
la relation mutuelle particulière de ces deux entités liées l’une à l’autre dans
ce système général, est déterminée. Mais le système général des relations
spatiales reliant l’entité que distingue la vue avec celle que distingue le
toucher, ne dépend pas du caractère particulier de l’autre entité présentée par
le second sens. Par exemple, les relations spatiales de la chose vue
nécessitaient une entité comme relatum dans le lieu de la chose touchée
même si certains éléments de son caractère n’étaient pas dévoilés par le
toucher. Ainsi, indépendamment du toucher, une entité ayant une certaine
relation spécifique à la chose vue était dévoilée par l’attention sensible, mais
non distinguée autrement dans son caractère individuel. Une entité
simplement connue comme spatialement reliée à une entité discernée, est ce
que nous mettons sous l’idée simple de lieu. Le concept de lieu marque le
dévoilement dans l’attention sensible d’entités naturelles connues seulement
par leurs relations spatiales à des entités discernées. Le discernable se révèle
ainsi au moyen de ses relations au discerné. Ce dévoilement d’une entité
comme relatum, sans autre discrimination qualitative spécifique, est la base
de notre concept de signifiance8.

240
III • 2. LES FIGURES SENSIBLES

La réponse à la question des relations entre entités de différents sens est la


même que celle concernant l’infini dans les classes abstractives : dans
l’expérience d’une entité vue, nous avons l’expérience de l’entité touchée,
non certes directement, dans sa particularité individuelle et qualitative9,
mais comme relatum (comme événement) à la fois spatial et temporel :
« les mêmes considérations s’appliquent aux relations temporelles »10.
Soulignons deux points essentiels :
(i) La structure spatio-temporelle formée par les événements (ce que nous
avons appelé dans la partie précédente le continuum) et dont nous avons
immédiatement l’expérience, doit être distinguée de celle liée à la
récognition et à la différenciation d’entités spécifiques à chaque sens. La
duration primordiale, dont seront abstraits, par application répétée de la
méthode de l’abstraction extensive, les différentes sortes d’espace et de
temps, est antérieure – dans l’ordre de l’expérience – à la nature diversifiée.
Autrement dit, la distinction entre les différents sens est seulement seconde,
relativement au tout premier, et elle est contemporaine de la diversification,
qui a aussi ce sens qualitatif11. Ce qui n’implique pas, comme nous l’avons
vu, que ce continuum soit indivis (ici, qualitativement), mais seulement que
les distinctions ne soient pas encore claires et précises (sous la forme des
différents types d’objets sensibles). L’attention sensible et les rythmes
appartiennent à cette expérience primaire et ultime d’un événement
percevant, définie comme un « tout complet de nature »12. Par conséquent,
l’abstraction de l’espace et du temps, puisqu’elle se fait à partir d’une seule
et même structure événementielle13, conduit à un seul type d’espace et de
temps. L’abstraction des différentes sortes d’espaces et de temps ne dépend
pas – dans la philosophie de la nature – des objets14, mais uniquement des
événements.
(ii) Whitehead admet, contre l’hétérogénéité des séries sensibles de
Berkeley, une communication – ou « convoyance » – des différents sens,
liée à la relationnalité fondamentale et primordiale des événements. La
convoyance désignera en particulier cette relation directe d’un objet
sensible à un objet perceptuel :
La convoyance d'un objet perceptuel par un objet sensible n'est pas
premièrement un jugement. C'est une perception, par les sens, des objets
sensibles, bien définis quant à leur situation, mais pas véritablement
déterminés quant à leur caractère exact15.

L’objet perceptuel – sans entrer encore ici dans les détails – n’est donc
pas une simple collection d’objets sensibles hétérogènes, mais forme une
véritable unité, dont nous avons immédiatement l’expérience. Comme nous
l’avons vu, le principe fondamental de l’Enquête est la signifiance16 des
données sensibles.

241
III • 2. LES FIGURES SENSIBLES

B. Le premier type d’objets


Venons-en maintenant à la question centrale posée par les figures
sensibles : en quoi ces figures sont-elles déjà des objets, et en tant que tels,
abstraites et idéales ?
1. Reconnaître une figure sensible suppose la perception de volumes
congruents17 au sein d’une durée ; la condition pour qu’un objet sensible ait
une figure – dans une durée – est énoncée comme suit :
Un objet sensible O, perçu dans une situation σ qui s’étend dans toute la
durée d d’un système temporel α, possède une figure dans d, si chaque
volume de σ, se trouvant dans un moment de α inhérent à d, est congruent
avec chaque autre volume semblable 18.

Laissons de côté pour l’instant le lien de la figure à l’objet sensible19. Une


figure sensible n’est donc pas simplement un volume singulier de forme
particulière, mais suppose plusieurs volumes reconnus comme congruents
dans une durée. On tient là la naissance de la périodicité. La récognition
d’une seule et même figure sensible suppose la perception de volumes
congruents au sein d’une seule et même durée, la congruence renvoyant,
semble-t-il, à une relation entre les formes spatiales et temporelles
premières des événements – ce que Whitehead appelle de manière assez
vague un « volume ». Whitehead propose la définition suivante d’une
figure sensible, définie alors comme une relation :
La figure, pour un système temporel α, d’un objet sensible O dans une
situation σ est la relation se tenant, et se tenant seulement, entre O et tout α-
volume quelconque congruent à un membre de l’ensemble des α-volumes de
σ20.

D’un point de vue temporel, deux volumes congruents temporellement


sont des durées égales. Mais d’un point de vue spatial ? Quel est le sens de
la congruence spatiale entre des événements ? Il faudra faire intervenir les
différentes sortes de figures géométriques exposées dans les prochaines
étapes de la méthode de l’abstraction extensive : les routes, les rects, les
plans, les matrices, etc., où elles seront exprimées en termes de classes et
d’éléments abstractifs. Une figure sensible quelconque suppose la
comparaison, même immédiate, de ces différentes figures plus concrètes21.
Whitehead ajoute qu’une telle congruence est une condition idéale,
seulement approchée dans la perception, mais suffisante pour la
reconnaissance d’une figure sensible :
En raison de l'inexactitude de la perception, des petits défauts quantitatifs
dans l'accomplissement rigoureux de cette condition n’empêchent pas dans
la pratique la perception de la figure. C’est-à-dire, la possession de la figure

242
III • 2. LES FIGURES SENSIBLES

sensible provient de l'accomplissement suffisamment approchant de cette


condition22.

Enfin, là où il y aurait changement et mouvement perpétuels, il serait


difficile, admet Whitehead, voire impossible, de reconnaître une figure
sensible. Les durées qui permettent la reconnaissance des figures sensibles
ne peuvent être que des durées cogrédientes à l’événement percevant, ou
dans tous les cas assez courtes pour former un présent immédiat :
Ainsi, dans les nombreux cas où il n'y a pas de changement considérable
dans un tel présent immédiat, il y a une figure perçue23.

La récognition d’une figure sensible requiert donc (i) une durée et (ii) une
durée cogrédiente. Ce qui implique que tout objet sensible, en tant que
dérivé de ces figures (comme nous le montrerons par la suite), requiert lui-
même une durée minimale, et sera exprimé concrètement, grâce à la
méthode, en termes de rythmes et d’éléments abstractifs.

2. Or, la récognition d’une figure sensible – alors qu’elle est définie dans
le concept événementiel comme une relation – ne suppose pas seulement la
reconnaissance de la relation d’égalité entre plusieurs volumes : je
reconnais, au sein d’une durée, un seul et même volume appelé « figure
sensible ». En quoi consiste exactement cette abstraction de la figure ?
C’est là, selon nous, le premier pas véritable de l’ascension vers
l’abstrait (ici idéal) des événements aux objets : la réduction de plusieurs
volumes congruents à une seule et même figure sensible ; autrement dit, la
réduction de la relation d’égalité ou de congruence entre des événements et
des ensembles d’événements à celle d’identité. Dans la méthode de
l’abstraction extensive, cela revient à considérer l’élément-limite d’une
série abstractive en et pour lui-même, indépendamment de la série plus
concrète qui ne fait que l’approcher. Soulignons que la récognition primaire
ou sensible précède selon nous ce basculement, d’ailleurs ni inévitable, ni
irréversible ; cette récognition est définie comme une comparaison
immédiate, primaire et sensible qui ne fait pas appel à la mémoire :
Un objet est reconnu dans la durée présente de sa perception. Car cette
durée présente inclut des durées antécédentes et des durées suivantes ; et la
récognition de l'objet dans le présent est essentiellement une comparaison de
l'objet dans les parties antécédentes et suivantes de ce présent, bien que la
mémoire puisse aussi être un facteur dans la récognition24.

Les relations de congruence et d’égalité supposent bien un événement


percevant, mais c’est la nature elle-même qui montre avec insistance des
relations de congruence et d’égalité25. La naissance de la pensée abstraite

243
III • 2. LES FIGURES SENSIBLES

est dans le passage de la série à l’élément-limite, c’est-à-dire à l’objet, mais


posé alors en et pour lui-même, indépendamment de la série. C’est là qu’est
l’abstraction ultime ou la naissance de l’idée. Du caractère rythmique ou
périodique de l’expérience sensible est abstraite la première sorte d’objets
posés comme identiques à travers le temps, ou encore, instantanés et
uniformes.
Nous proposons le schéma suivant pour penser l’abstraction d’une figure
sensible – ici, quelconque – à partir des événements et des rythmes.
Rappelons que l’abstraction et la convergence conduisant à une figure
sensible doivent être aussi pensées qualitativement : d’un rythme
primordial est abstrait une figure sensible visible, tangible, etc26.

Fig. 23 : Des rythmes aux figures

Distinguons deux types de « convergences »27 et de « séries


abstractives » :
– Le premier type de convergence est celui des classes abstractives et des
éléments abstractifs étudiés dans la partie suivante : il permet de définir des
figures ou des volumes quelconques. La convergence est principalement
spatiale et temporelle. Là est la première application de la méthode.
– Le second type exige davantage : la convergence ne se fait pas
seulement vers un élément aux dimensions plus petites, mais vers une
identité commune (qualitative et quantitative) que semblent partager les
différents éléments de la série, à savoir, les caractères intrinsèques
introduits dans Concept de Nature. L’abstraction n’est plus seulement un
découpage et une simplification du donné, elle est une sorte d’induction ou
de généralisation quasi immédiate. D’abord, les différents membres de la
série sont posés comme égaux. Mais ensuite, du Multiple, on passe à l’Un.
La figure sensible est reconnue et posée indépendamment de la série
convergente. Ce passage de la série – ou relation – à l’objet, de la série à

244
III • 2. LES FIGURES SENSIBLES

l’élément-limite, constitue la naissance de la pensée la plus simple. Or, ce


que la méthode exige et permet, c’est de ré-exprimer cet objet idéal dans
les termes de ces séries convergentes d’événements. Notre lecture de la
méthode ne conduit donc pas à exclure les objets de la nature, mais
seulement à en proposer une expression concrète et relationnelle. Nous
étudierons précisément en quoi consiste cette expression pour chaque type
d’objet dans la dernière partie.

Le procès abstractif – des rythmes aux figures sensibles, premiers types


d’objets – exige donc maintenant, premièrement, de penser et de
différencier différentes sortes de rythmes et d’éléments abstractifs,
permettant de définir différents volumes, mais aussi, deuxièmement, de
fonder empiriquement les relations de congruence, d’égalité et de
proportion entre les événements, admises comme les conditions de la
convergence ultime. Ces deux étapes fondamentales du concept
événementiel font l’objet de la partie suivante.

Notes
1
En étudiant maintenant la récognition d’un premier type d’objets, les
figures sensibles, nous passons volontairement une étape du procès
abstractif, concernant en particulier la récognition des objets
sensibles. Par ce moyen, ce seront les parties les plus techniques et
abstraites de la méthode de l’abstraction extensive qui prendront un
sens et un enjeu véritablement concrets : les différents éléments
abstractifs et la théorie de la congruence seront montrés comme
participant pleinement à la diversification de la nature et à
l’abstraction des différents types d’objets, et en premier lieu, des
figures sensibles.
2
PNK, 62.1, p. 190. Nous étudions les figures géométriques ainsi que les
relations des différents types de figures aux trois types d’objets
principaux dans le chapitre I de la partie V de notre étude.
3
Ibid., 62.6, p. 192.
4
Ibid.
5
En particulier l’Essai pour une théorie nouvelle de la vision, les Principes
de la connaissance humaine, et les Trois dialogues entre Hylas et
Philonous placés en exergue, rappelons-le de l’Enquête. Victor
Lowe note à ce sujet : « (…) Berkeley, who seems to me – judging

245
III • 2. LES FIGURES SENSIBLES

from our examination of the foundations of Whitehead’s


philosophy of natural science – to have been the philosopher most
relevant to whitehead’s own conceptions in their formative stage. »
Whitehead’s Philosophical Development, p. 118.
6
PNK, 63.3, p. 193 et 194.
7
Rappelons CN, p. 34 [5] : « Notre pensée de la nature est homogène
quand nous y pensons sans penser à la pensée ou à l’attention
sensible (…) ».
8
Ibid., p. 70 et 71 [50-51].
9
Soit la connaissance par adjectif de R déjà rencontrée, ou dans PNK et
CN, la récognition des objets.
10
CN, p. 71 [51].
11
Whitehead se montre sans doute ici très proche de la phénoménologie de
Merleau-Ponty, lequel a d’ailleurs consacré de nombreuses heures
de ses cours au Collège de France sur « La Nature » (1956-1957) à
Whitehead : La Nature. Notes, cours du Collège de France, Paris,
Seuil, 1995. Dès la Phénoménologie de la perception, et plus
encore dans Le Visible et l’invisible, et encore dans L’œil et l’esprit,
L'expérience primordiale ou primitive que j'ai du monde doit être
pensée sur le mode de l'empiétement, de l'entrelacs, de la co-
appartenance des sens entre eux, de leur correspondance, avant leur
distinction claire, seconde.
12
PNK, 16. 1, p. 68. Voir infra, part. II, chap. I, B.
13
Mais relative à un événement percevant.
14
C’est là un des aspects de la critique whiteheadienne de la théorie de la
relativité générale : l’espace-temps, étant dérivé des événements (et
relations internes) et non des objets (relations externes), est
euclidien et uniforme.
15
PNK, 24.2, p. 88 et 89. Sur la notion de convoyance, voir infra, part. V,
chap. I, B, II et chap. II, B.
16
Voir en particulier ibid., 3.4, p. 11 et 12 : « Berkeley himself insists that
experience is significant, indeed three-quarters of his writings are
devoted to enforcing this position. But Kant’s position is the
converse of Berkeley’s, namely that significance is experience.
Berkeley first analyses experience, and then expounds his view of
its significance, namely that it is God conversing with us. For
Berkeley the significance is detachable from the experience. It is
here that Hume came in. He accepted Berkeley’s assumption that

246
III • 2. LES FIGURES SENSIBLES

experience is something given, an impression, without essential


reference to significance, and exhibited it in its bare insignificance.
Berkeley’s conversation with God then becomes a fairy tale. »
17
L’étymologie latine congruentia signifie accord, conformité, de
congruere, se rencontrer étant en mouvement, ou concorder. En
mathématiques, deux figures congruentes sont des figures
superposables.
18
PNK, 62.2, p. 190.
19
Voir infra, part. V, chap. I, A.
20
Ibid., p. 191 : « This definition is only important when the α-volumes of
σ are all nearly congruent to each other ; because only in that case is
this relation recognisable in perception. »
21
Celles-ci font l’objet de la partie suivante de notre étude. Les éléments
apparemment les plus abstraits de la méthode sont en fait plus
concrets que n’importe quel type d’objet, eu égard à l’expérience
sensible.
22
PNK, 62.2, p. 190.
23
Ibid., p. 191.
24
Time, Space, and Material, p. 51. Nous soulignons.
25
Relations étudiées dans la prochaine partie de notre étude.
26
Nous revenons sur ce point dans la dernière partie de notre étude
consacrée aux objets. Voir part. V, chap. I, A.
27
Whitehead a toujours eu des difficultés avec ce mot qui a un sens précis
en mathématique mais qui n’est pas suffisant pour signifier la
convergence au sens concret.

247
IV.

Eléments et congruence
Chapitre I
Les éléments abstractifs

Au moyen de différents éléments abstractifs, il s’agit d’exprimer – dans


les termes concrets des événements et de la relation d’extension – les
différentes figures et configurations spatio-temporelles qui constituent le
cœur de la méthode de l’abstraction extensive, et dont la mise en série et la
répétition dans l’expérience (la périodicité étudiée dans la partie
précédente) sont à l’origine de l’abstraction d’un premier type d’objets : les
figures sensibles.
Le choix du terme « élément » dans la philosophie de la nature (le latin
Elementa, à l’origine, signifie les lettres de l’alphabet) n’est pas anodin et
renvoie aux éléments d’Euclide : les principales figures euclidiennes sont
dérivées et ré-exprimées dans les termes des événements et de classes
d’événements. Le terme a aussi un lien étroit avec la notion grecque de
« ρυθµος », étudiée dans la partie précédente, liée à la théorie antique
ionienne des quatre éléments, que Whitehead ne cesse de rappeler, de
Concept de Nature à La Science et le Monde Moderne ; le feu, l’air, l’eau et
la terre, constituants ultimes de l’univers :
La matière, et finalement l’éther ont avec la terre, l’eau, l’air, le feu, un lien
de descendance directe pour autant qu’ils sont postulés comme substrats
ultimes de la nature. Ils portent témoignage de la vitalité inépuisable de la
philosophie grecque dans sa recherche d’entités ultimes constituant les
facteurs du fait dévoilé dans la conscience sensible. Cette recherche est
l’origine de la science1.

A travers la notion d’« élément abstractif », Whitehead n’aurait-il pas déjà


en vue – en plus des éléments fondamentaux de l’expérience – les éléments
ultimes de l’univers ? On trouve cette notion d’élément dans la troisième
partie des Principes de Descartes, au paragraphe 52 : « Qu’il y a trois
principaux éléments du monde visible »2. Cette référence cartésienne n’est
pas absente de la trilogie. Certes, Descartes n’est pas cité directement dans
les deux premiers ouvrages de la philosophie de la nature, mais dans le
Principe de Relativité, Whitehead conclut le second chapitre par un
véritable appel à la philosophie cartésienne de la nature :
Cette ligne de pensée, remplaçant la ‘matière’ par des ‘événements’, et
concevant les événements comme impliquant procès, extension et qualités
contingentes comme les relata primaires de la relation d’ingression, est une
récurrence des vues de Descartes – avec une différence. […] ré-écrivez cette

251
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

conception cartésienne de l’espace, en substituant les ‘événements’ (qui


retiennent le ‘procès’) à la matière (qui a perdu le ‘procès’). Vous revenez
alors à ma conception de l’espace-temps, comme une abstraction des
événements qui sont les dépositaires ultimes des individualités variées dans
la nature3.

Que signifient les éléments abstractifs dans le concept événementiel de


nature? La réponse n’est ni simple, ni univoque.
D’une part, on retrouve bien, en particulier dans Concept de Nature, ce
sens ontologique, voire cosmologique, fondamental4. Mais d’autre part, ces
éléments de différentes sortes n’ont pas le sens atomiste, substantialiste, et
encore matérialiste qu’ils ont eu successivement dans l’histoire de la
philosophie. Premièrement, les éléments abstractifs sont définis purement
dans les termes de la relation fondamentale d’extension. Comme les
rythmes, ils sont définis comme des relations polyadiques, irréductibles à la
relation dyadique aristotélicienne de sujet à attribut. Par conséquent, ces
éléments ne sont pas de simples atomes, mais des ensembles complexes, et
surtout, des ensembles infinis, et même, comme on va le voir, des
ensembles d’ensembles infinis5 : en tant que telle, la notion d’élément –
dont les définitions varient de l’Enquête au Concept de Nature – appartient
pleinement à la théorie logique des ensembles, même si elle ne s’y réduit
pas. Deuxièmement, les éléments ne sont pas matériels : en tant
qu’événements, ils sont considérés comme les éléments du champ perceptif
liés à un événement percevant donné. A une théorie matérialiste et
substantialiste de l’espace et du temps, Whitehead substitue une théorie
événementielle, relationnelle et relativiste.
L’enjeu est de donner un sens concret à cette partie de la méthode qui
reste malgré tout la plus abstraite et la plus technique. Dans la définition et
l’étude des éléments, Whitehead semble préoccupé à la fois par des enjeux
logicistes et empiristes, lesquels ne sont pas toujours bien conciliables et
rendent les textes ambigus, parfois même confus. N’assiste-t-on pas alors,
dans certains cas, aux premiers échecs du concept événementiel ?

A. Définitions

1. Relation de K-Egalité et non-tangence


Après l’axiomatique de la relation d’extension et la définition des classes
abstractives6, il s’agit de garantir qu’il y ait bien un et un seul élément-
limite défini par une classe abstractive, et ce, par l’addition de conditions
supplémentaires7 :

252
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

1. Whitehead commence par définir la relation de recouvrement


(covering) entre classes abstractives8 : une classe abstractive d’événements
α couvre une classe abstractive β, si tout membre de α s’étend sur un
membre quelconque de β. Par conséquent, si α est une classe abstractive et
que α couvre la classe β, alors β doit avoir un nombre infini de membres tel
qu’il ne puisse y avoir d’événement (appartenant à α) qui soit recouvert par
tout membre de β ; car tout membre de α, aussi petit soit-il, s’étend sur un
membre quelconque de β (fig. 24).

Fig. 24 : Relation de recouvrement

Le cas habituel de recouvrement est quand deux classes, α et β, sont des


classes abstractives, alors chaque membre de α, la classe recouvrante,
s’étend sur toute la fin convergente de β ultérieure au premier membre de β
qu’il recouvre9.

Deux classes abstractives sont dites « K-égales »10 quand chacune


recouvre l’autre. Il en découle que deux classes égales sont nécessairement
infinies : dans le cas de la finitude de ces deux classes ou, même, d’une
seule, ou bien l’une recouvre l’autre sans y être elle-même incluse, ou bien
on arrive à des membres qui ne se recouvrent pas (voir fig. 26). La relation
de recouvrement est une relation symétrique, transitive et réflexive : «
(…) chaque classe abstractive est K-égale à elle-même »11.
Soit par exemple une classe p de carrés concentriques et de côtés
parallèles et une classe q de cercles concentriques. Si les deux ensembles se
recouvrent mutuellement, ces deux ensembles p et q déterminent le même
point idéal de convergence :

Fig. 25 : Classes abstractives K-Egales

253
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

Ainsi l’égalité signifie que, un événement x appartenant à p étant donné,


nous pouvons toujours, en progressant dans q assez loin dans un sens
décroissant, trouver un événement y qui est une partie de x, et qu’alors en
avançant assez loin en un sens décroissant dans p nous pouvons trouver un
événement z qui est une partie de y, et ainsi de suite indéfiniment12.

Deux classes abstractives dont seule l’une recouvre l’autre ne convergent


pas vers la même limite : par exemple (fig. 26), soit un ensemble p de
carrés concentriques et de côtés parallèles, et un ensemble q de rectangles
ayant ces mêmes propriétés. Le carré p1 recouvre les rectangles q1, q2, q3 ;
de même p2 par rapport à q2, q3, etc. Par contre, si q3 recouvre p3, p4, etc.,
aucun carré, à partir de p3, ne recouvre un membre de q. L’ensemble
abstractif q recouvre l’ensemble p, mais non l’inverse. Les deux ensembles
ne sont pas égaux. La limite de l’ensemble p est un point noté M, la limite
de l’ensemble q est un segment de droite noté [AB].

Fig. 26 : Deux classes non-égales

La relation d’égalité entre classes abstractives permet alors de définir des


classes abstractives convergeant vers une seule et même entité-limite, sans
présupposer cette entité. La méthode permet donc d’éviter tout cercle
vicieux13.
Or, soulignons un point important : la relation de K-égalité entre classes
abstractives n’implique pas l’identité des propriétés (en particulier ici,
géométriques) de ces classes. Si, dans la figure 26, les classes p et q sont
bien K-égales, l’une est une série de cercles, l’autre une série de carrés. Sur
ce point, Robert Palter14 cite Procès et Réalité :
Deux ensembles abstractifs équivalents sont équivalents quant à leur
convergence. Mais, dans le cas où ces deux ensembles sont différents, il y a
des relations et des caractères au regard desquels ces ensembles ne sont pas
équivalents, dans un sens plus général du terme « équivalence »15.

On peut lire aussi dans Concept de Nature :

254
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

Une série abstractive est une voie d’approximation. Il y a des voies


d’approximation différentes menant au même ensemble limitatif des
propriétés naturelles16.

Si une telle relation d’égalité était utilisée à des fins purement logiques, il
n’y aurait aucune difficulté. Or, cette relation est requise pour définir les
éléments abstractifs. Quel sens concret peuvent avoir alors de tels
éléments ?
En premier lieu, l’ontologie événementielle est une ontologie des
relations : « égaux quant à leur convergence » ne signifie pas « ayant même
entité-limite » – on tomberait là justement dans le cercle vicieux que la
méthode s’emploie, par essence, à éviter. L’égalité concerne la relation
d’extension et ses propriétés (définies elles-mêmes comme des relations) :
Dans un but technique, il convient mieux de voir dans le moment la classe
des ensembles abstractifs de durations ayant même convergence. Avec cette
définition (supposé que nous puissions réussir à expliquer ce que nous
entendons par même convergence indépendamment de la connaissance
détaillée de l’ensemble des propriétés naturelles atteintes par
approximation), un moment est seulement une classe d’ensembles de
durations dont les relations d’extension ont, les unes au regard des autres,
certaines propriétés définies. Nous pouvons nommer ces connexions entre
durations composantes les propriétés extrinsèques du moment […]17

Une classe abstractive est définie par une relation, un élément abstractif
par une relation de relations.
En second lieu, deux lignes de force semblent coexister au sein de la
méthode :
– La première se situe dans la lignée du logicisme des Principia,
Whitehead préparant encore sans aucun doute le quatrième livre qui devait
porter sur la géométrie. La méthode permet ainsi de définir une entité
géométrique comme un point ou une ligne dans les seuls termes d’axiomes
et de relations logiques et ainsi, en se passant de toute « figure », au sens
traditionnel et intuitif du terme. La formulation des classes et des éléments
abstractifs en « prime » et « antiprime » proposée ci-dessous en est le
témoignage le plus évident18. C’est là l’aspect le plus logiciste de la
méthode, lequel n’est pas absent des deux premiers livres de la trilogie et
qu’il faut garder à l’esprit en lisant ces chapitres.
– La seconde demeure toujours présente, réapparaissant régulièrement
dans ces mêmes passages et rappelant sans cesse au lecteur que ces
éléments abstractifs et ces relations ont bien un sens concret : aux éléments
abstractifs revient la tache difficile d’articuler les données de l’expérience

255
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

sensible aux entités les plus abstraites d’une géométrie tri-dimensionnelle


et quadri-dimensionnelle. L’expérience la plus concrète est géométrique :
Je regrette qu’il m’ait été nécessaire dans cette conférence-ci d’administrer
une forte dose de géométrie quadridimensionnelle. Je ne m’excuse pas car je
ne suis réellement pas responsable du fait que la nature en son aspect le plus
fondamental ait quatre dimensions. Les choses sont ce qu’elles sont ; et il
est inutile de déguiser que ce que sont les choses est souvent très difficile à
suivre pour nos entendements. On fuit seulement les problèmes ultimes
quand on veut éviter ces obstacles19.

Ces deux perspectives – qui ne s’opposent pas – persistent dans l’Enquête


et dans Concept de Nature, et permettent d’expliquer l’ambiguïté que peut
ressentir le lecteur devant certains textes. La tâche la plus difficile est de
comprendre la signification concrète des éléments abstractifs en réussissant
à articuler ce logicisme toujours présent dans la philosophie de la nature au
défi empiriste ultime.
2. Venons-en maintenant à la seconde condition nécessaire à la définition
exacte des classes et des ensembles abstractifs. Peut-il y avoir des classes
abstractives non égales mais convergeant vers un même caractère
intrinsèque ? On retrouve les cas de contact et de tangence déjà rencontrés :
[…] nous pouvons concevoir un ensemble abstractif dont tous les membres
ont un point de contact avec le même événement-particule. Il est alors facile
de prouver qu’il n’y aura aucun ensemble abstractif ayant la propriété d’être
couvert par tout ensemble abstractif couvert par lui20.

Fig. 27 : Cas particulier de non recouvrement

Les ensembles abstractifs a et b convergent tous les deux vers


l’événement-particule P. Mais si a recouvre b à partir de n, aucun membre
de a n’est recouvert par b : on obtient ainsi deux classes abstractives, ayant
même caractère intrinsèque P, mais qui ne sont pas égales. Or, l’enjeu est
de construire des classes abstractives dont l’entité-limite commune soit à
l’intérieur de tous les membres de la classe :

256
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

Nous devons utiliser les définitions basées seulement sur ces propriétés de la
relation K qui a été rendue explicite. Nous ne pouvons pas explicitement
tenir compte d’un point-contact avant que les points aient été définis21.

La définition de l’entité-limite ou du caractère intrinsèque entrerait dans


la définition de la classe abstractive, ce qu’il faut justement éviter. Pour
deux membres d’une classe abstractive quelconque, l’un doit toujours être
inclus dans l’autre sans tangence :

Fig. 28 : Tangence et non-tangence

Certes, les concepts de tangence et de non-tangence ne sont employés


explicitement que dans Procès et Réalité22. Mais contrairement aux
remarques critiques de Jean Nicod23, cette condition est posée dès
l’Enquête : le cas « exceptionnel » de classes abstractives convergeant vers
un point situé sur la limite commune de tout membre de la série est bien
exclu, car il requiert, dans sa définition même, un point défini. L’Enquête
limitera ainsi son étude aux classes abstractives « simples » :
Une classe abstractive “simple” est une classe abstractive pour laquelle il n'y
a aucun événement-particule sur les frontières de tous ces membres de la fin
convergente, qui succèdent à un certain membre donné de la classe ; c’est-à-
dire, pour une classe abstractive simple, il n'y a aucun événement-particule
avec lequel tous les membres de la fin convergente ont contact24.

L’enjeu de la méthode reste bien l’adéquation à l’expérience concrète,


dans laquelle les événements sont dépourvus de limites exactes25.

2. Primes et Antiprimes
Whitehead tente de préciser ensuite les conditions d’une définition
pertinente des classes abstractives qui n’accepte aucune exception (non-
égalité, tangence). Permettons-nous de souligner que cette seconde
formulation complique la première et demeure assez confuse26. Whitehead
donne trois formulations différentes de ces conditions, dans l’Enquête27,
Concept de Nature28 et Procès et Réalité29, dont nous reprenons seulement
les deux premières.

257
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

Une classe abstractive est dite « prime en raison de la condition σ »30, ou


« σ-prime », quand :
(i) Elle satisfait la condition σ
(ii) Elle est couverte par toute classe abstractive satisfaisant la condition σ
L’axiome (i) permet de classer des classes abstractives d’événements
respectant la même condition σ : par exemple, la condition σ d’un élément
abstractif appelé un « moment » est la propriété d’être une classe dont tous
les membres sont des durations31. L’axiome (ii) assure la relation d’égalité
entre les classes : deux classes « σ-primes » satisfaisant la même condition
σ sont nécessairement K-égales ; la classe σ-prime 1 est couverte par la
classe σ-prime 2, qu’elle recouvre elle-même, la classe σ-prime 2
satisfaisant les axiomes (i) et (ii)32.
Une classe abstractive est dite « σ-antiprime » quand :
(i) Elle satisfait la condition σ
(ii) Elle couvre toute classe abstractive satisfaisant la condition σ.
De même que précédemment, deux classes σ-antiprimes, satisfaisant la
même condition σ sont K-égales33.
Or, peut-il y avoir des classes abstractives égales à un σ-prime et n’étant
pas elles-mêmes σ-primes ? Whitehead répond par l’ajout d’une condition
supplémentaire :
Une condition σ est dite « régulière pour les primes »34 quand :
(i) Il existe des σ-primes
(ii) L’ensemble des classes abstractives égales à tout σ-prime est identique
à l’ensemble complet des σ-primes.
La régularité pour les antiprimes est définie de manière analogue35. Par
conséquent, si σ est « régulière », l’ensemble des σ-primes (ou σ-
antiprimes) est identique à l’ensemble des classes abstractives égales aux σ-
primes (ou σ-antiprimes).

3. Eléments abstractifs : premières définitions générales


Whitehead propose ensuite deux définitions des éléments abstractifs : la
première, dans l’Enquête, au moyen des primes et des antiprimes, reprise
dans Concept de Nature, mais avec des différences liées à l’axiomatique
des primes et des antiprimes ; la seconde, dans Concept de Nature, sans
doute la plus directe et la plus claire, mais problématique :
Un élément abstractif est le groupe entier d’ensembles abstractifs égaux à
l’un quelconque d’entre eux. Ainsi tous les ensembles abstractifs
appartenant au même élément sont égaux et convergent vers le même

258
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

caractère intrinsèque. Ainsi un élément abstractif est le groupe des voies


d’approximation conduisant à un caractère intrinsèque défini de simplicité
idéale, à chercher comme une limite parmi les faits naturels36.

Rappelons d’abord qu’il n’y a aucune ambiguïté dans le fait qu’un


élément abstractif soit défini en même temps comme le groupe des routes
d’approximation et comme l’élément-limite. C’est dans ce second sens
qu’un élément abstractif est dit « inhérent »37 à tout événement qui est l’un
de ses membres. L’élément-limite est défini dans les termes de classes
abstractives égales. C’est là l’essence de la méthode38. Dans Concept de
Nature, Whitehead prend l’exemple d’un point euclidien :
Un tel élément abstractif doit en un sens manifester une convergence vers
un minimum absolu d’un caractère intrinsèque. Euclide a exprimé une fois
pour toutes l’idée générale du point, comme étant sans partie et sans
dimension. C’est ce caractère de minimum absolu que nous voulons saisir et
exprimer dans les termes des caractères extrinsèques des ensembles
abstractifs qui constituent un point39.

Ensuite, comme le souligne R. Palter, le principal désavantage de cette


définition est de faire des éléments abstractifs des entités d’un type logique
supérieur aux classes abstractives, ce que semble admettre Whitehead : en
tant que groupe ou ensemble de classes abstractives, un élément abstractif
est défini – dans Concept de Nature – comme une « construction tirée
d’événements »40. Que faut-il en déduire concernant le statut de ces
éléments au sein du concept événementiel ? Les classes ou les ensembles
abstractifs – à la différence des « éléments » – ne sont jamais définis par
l’auteur comme des « constructions ». Une première bifurcation semble
alors inéluctable et les relations de recouvrement, de K-égalité et
d’intersection entre classes abstractives ne peuvent plus s’appliquer
simplement aux éléments ; il s’agit plutôt d’un élargissement :
Si un ensemble abstractif p couvre un ensemble abstractif q, alors tout
ensemble abstractif appartenant à l’élément dont p est un membre, couvrira
tout ensemble abstractif appartenant à l’élément dont q est un membre. Il est
donc utile d’élargir la signification du terme couvrir, et de parler d’un
élément abstractif couvrant un autre élément abstractif. Si de la même façon
nous essayons d’étendre le terme égal pris au sens d’égal en force
abstractive, il est manifeste qu’un ensemble abstractif peut seulement être
égal à lui-même. Ainsi un élément abstractif a une unique force abstractive
et est une construction tirée d’événements, qui représente un caractère
intrinsèque défini atteint comme limite par l’emploi du principe de
convergence vers la simplicité par diminution d’extension41.

259
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

Mais revenons à l’Enquête, où la définition des éléments est la plus


adéquate. Les éléments abstractifs sont définis en termes de primes et
d’antiprimes de la manière suivante :
– Un « élément abstractif fini déduit de la condition σ »42, est l’ensemble
des événements qui sont des membres des σ-primes, où σ est une condition
« régulière » pour les primes.
– Un « élément abstractif infini déduit de la condition σ »43, est
l’ensemble des événements qui sont des membres des σ-antiprimes, où σ est
une condition « régulière » pour les antiprimes.
En premier lieu, deux types fondamentaux d’éléments abstractifs sont
distingués : les éléments abstractifs finis et les éléments abstractifs infinis.
Parmi les premiers, les événements-particules, les routes, les solides, les
volumes, etc. Les seconds – qui peuvent recouvrir des éléments finis de
tout type – comptent à ce stade un seul type de membres, ce sont les
moments :
Les éléments de la plus grande simplicité seront ceux qui ne couvrent pas
d’autres éléments abstractifs. Il y a des éléments qui, dans l’expression
euclidienne peuvent être dits ‘sans parties et sans grandeur’ [les
événements-particules]. Ce sera notre affaire de classer quelques-uns des
types les plus importants de ces éléments. Les éléments de la plus grande
complexité seront ceux qui peuvent couvrir des éléments de tous les types.
Ceux-là seront les ‘moments’44.

En second lieu, selon la définition de l’Enquête, un élément abstractif,


étant défini comme un ensemble ou une classe d’événements (membres des
classes-σ), n’est pas d’un type logique supérieur aux classes abstractives.
Les relations entre classes s’appliquent alors parfaitement :
Deux éléments pour lesquels il existe des classes abstractives couvertes par
les deux sont dits ‘s’intersecter’ dans ces classes abstractives ; un élément
abstractif peut couvrir un autre élément abstractif45.

Les éléments abstractifs sont définis par des relations entre des
événements déjà en relation, des événements membres de classes
abstractives égales. Tel est le statut précis mais complexe de ces éléments.
Si nous revenons maintenant au procès abstractif général, comment
comprendre le passage des classes aux éléments abstractifs ? A la
formation de ces éléments correspond, dans la méthode et dans
l’expérience, la naissance de la convergence : si les classes abstractives
sont essentiellement infinies, les éléments sont essentiellement
convergents. Des séries infinies, on passe à une seconde sorte de séries
formées à partir des premières : les éléments abstractifs, sens concret des

260
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

objets géométriques que sont les lignes, les plans et les volumes. Il faut
souligner ainsi l’analogie des transitions entre les étapes II - III et III- IV :

Fig. 29 : Des événements aux objets

Dans les deux cas, les relations d’égalité jouent un rôle fondamental. Par
exemple, concernant les moments, Whitehead soutient :
[…] toute la question de cette procédure, c’est que les expressions
quantitatives de ces propriétés naturelles tendent, elles, vers des limites, bien
que l’ensemble abstractif ne tende vers aucune duration-limite. Les lois qui
lient ces limites quantitatives, sont des lois de la nature à un instant, bien
qu’en vérité il n’existe pas de nature instantanée, et que cet ensemble ne soit
qu’abstractif46.

Il restera à fonder concrètement ces relations d’égalité entre événements


et classes d’événements (ceci fait l’objet du chapitre suivant). Les éléments
abstractifs – dans le concept événementiel – conduisent directement à
l’abstraction d’une première sorte d’objets : les principaux objets ou figures
de la géométrie euclidienne, mais exprimés grâce à la méthode dans les
termes des événements (voir tableau ci-dessous).

Espaces instantanés Espace-temps Espaces intemporels


PNK, III, IX PNK, III, X PNK, III, X

Punct Evénement-particule Point

Rect Route Ligne droite


Station, point-track, null-track

Level Matrice Plan

Volume Solide, volume Volume

Fig. 30 : Les trois types d’espace

261
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

B. Positions dans l’espace instantané : moments, levels, rects, et


puncts
La première route d’approximation ou application de la méthode – dans
l’Enquête47 comme dans Concept de Nature48 – est celle qui nous conduit
des durations aux moments et aux espaces instantanés puis, par
l’intersection des moments, aux levels, aux rects et enfin aux puncts. A
l’exception des moments, qui sont reconnus par l’auteur comme les limites
idéales de notre expérience sensible comprise dans sa totalité primordiale
(en tant que duration), les autres entités considérées ici sont introduites
dans un enjeu purement technique de définition relationnelle d’une position
quelconque. Levels, rects, et puncts ne sont donc pas définis comme des
éléments abstractifs, mais sont ainsi de pures positions abstraites,
permettant de localiser les véritables éléments abstractifs que sont les
événements-particules, les routes, les matrices et les volumes.

1. Espaces et temps abstraits

a) Moments et espaces instantanés

Le fait immédiat de l’expérience sensible est une duration. Une duration


possède une extension spatiale illimitée, mais est limitée dans le temps.
Elle forme ce que nous avons appelé un « tout complet de nature ». Dans
l’Enquête, Whitehead soutient qu’il n’y a pas d’autres événements ayant la
même propriété49. Ainsi, une classe abstractive composée uniquement de
durations ne peut être couverte que par des classes abstractives composées
elles-mêmes de durations. En diminuant progressivement la seule extension
temporelle de la duration primordiale, de durations en durations, la série
converge alors vers un élément-limite idéal qu’est la nature entière à un
instant, appelé un « moment » :
Un moment est une route d’approximation vers toute la nature qui a perdu
son extension temporelle (essentielle) ; ainsi c’est la nature sous l’aspect
d’un espace tridimensionnel instantané. C’est l’idéal dont nous tentons de
nous rapprocher dans nos observations exactes50.

Un tel élément abstractif est défini dans l’Enquête comme un « antiprime


absolu », c’est-à-dire une classe abstractive de durations qui couvre toute
classe abstractive qui la couvre51. Un tel moment est un « élément abstractif
déduit de la condition de couvrir un absolu antiprime »52. Dans Concept de
Nature, les moments sont définis dans le chapitre III comme des ensembles
abstractifs et enfin, dans le chapitre IV, comme des éléments :

262
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

[…] les durations d’un ensemble possédant les propriétés ci-dessus, doivent
être disposées dans un ordre sériel unidimensionnel, dans lequel nous
tendons progressivement, en descendant la série, vers des durations
d’extension de plus en plus petites. La série peut démarrer par une duration
arbitrairement choisie, d’extension temporelle quelconque, mais quand on
descend la série, l’extension temporelle se contracte progressivement et les
durées successives sont incluses l’une dans l’autre comme les boîtes
gigognes d’un jeu chinois. Mais l’ensemble diffère de ce jeu en particulier
en ceci : le jeu comprend une boîte qui est la plus petite et forme la boîte
finale de la série ; mais l’ensemble des durations ne peut comporter une
duration qui soit la plus petite, ni ne peut tendre vers une duration comme
vers sa limite. […] J’appellerai un tel ensemble de durations un ensemble
abstractif de durations. Il est évident qu’un ensemble abstractif, quand nous
le parcourons, tend vers l’idéal de la nature entière à un instant53.

Chaque moment est un groupe d’ensembles abstractifs […]54

En tant qu’élément abstractif, un moment est défini comme la classe des


ensembles abstractifs égaux. Les ensembles abstractifs étant composés dans
ce cas uniquement de durations. Whitehead propose ensuite une seconde
définition des moments, en termes d’antiprimes :
Soit la condition σ la propriété d’être une classe dont les membres sont tous
des durations. Un ensemble abstractif qui satisfait à cette condition est ainsi
un ensemble abstractif composé entièrement de durations. Il convient alors
de définir un moment comme le groupe d’ensembles abstractifs qui sont
égaux à un σ-antiprime, où la condition σ a cette signification spéciale55.

Là encore, la définition des moments ne requiert pas l’idée de limite ou de


frontière commune entre les durations :
[…] nous avons exclu du nombre des moments les ensembles abstractifs de
durations qui ont tous une frontière commune, que ce soit la frontière
initiale ou la frontière finale. Nous excluons ainsi des cas spéciaux
susceptibles d’introduire de la confusion dans le raisonnement général56.

L’espace instantané, relatif à l’état de mouvement de l’événement


percevant, est l’espace approché approximativement dans l’expérience :
« L’espace observé de la perception ordinaire est une approximation de ce
concept exact »57. Il y a autant d’espaces instantanés que d’événements
percevants, autrement dit, un nombre indéfini et potentiellement infini.
Dans Concept de Nature, l’espace instantané est distingué du moment
auquel il est lié ; il est défini par l’auteur comme le caractère de ce
moment :
L’espace instantané doit être envisagé comme le caractère d’un moment.
Car un moment est la nature entière à un instant. Il [L’espace instantané] ne

263
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

peut être le caractère intrinsèque du moment. Car ce caractère intrinsèque


nous découvre le caractère limite de la nature dans l’espace à tel instant.
L’espace instantané doit être un assemblage d’éléments abstractifs couverts
par un certain moment, et il est l’espace instantané de ce moment58.

L’espace instantané est défini, dans une perspective relationnelle, par les
relations entre les éléments abstractifs (finis) qui appartiennent à ce
moment. Après l’abstraction d’un premier type d’élément abstractif et
d’espace, la méthode en vient à l’abstraction du temps abstrait des
mathématiques, défini comme une série linéaire et continue d’instants,
indépendante de l’espace. La méthode consiste là encore à montrer
comment ce temps abstrait est dérivé simplement des données de
l’abstraction extensive.

b) Temps abstrait

Au sein de la duration primordiale associée à un événement percevant,


deux durations qui sont des parties de la même duration sont dites
« parallèles » ; de même, deux moments inhérents aux mêmes durations
sont dits « parallèles »59. La relation de parallélisme entre durations est
transitive, symétrique et réflexive, ces propriétés s’étendent au parallélisme
des moments :
– Deux durations qui ne s’intersectent pas sont parallèles ; des moments
parallèles qui ne sont pas identiques ne s’intersectent jamais.
– Si deux durations parallèles s’intersectent60, il existe une duration qui
est leur complète intersection, mais il n’y a pas de duration parmi les
parties communes de deux durations qui ne sont pas parallèles. Deux
moments non parallèles s’intersectent nécessairement.
– Deux durations qui sont parallèles à la même duration sont parallèles
entres elles. La relation de parallélisme est transitive. Chaque moment est
composé de durations parallèles.
– Une « famille de durations parallèles »61 est formée de toutes les
durations parallèles à une duration donnée, incluant cette duration elle-
même. Deux membres quelconques d’une même famille de durations sont
parallèles, mais aucune duration hors de cette famille n’est parallèle à l’une
de ces durations.
– De manière analogue, une « famille de moments parallèles » a les
propriétés suivantes : deux moments de la même famille α ne peuvent
s’intersecter, et tout moment d’une famille β intersecte chaque moment de
la famille α.
Les durations qui sont elles-mêmes les membres de divers moments d'une
famille donnée de moments forment une famille de durations parallèles.

264
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

Ainsi, à une famille de durations parallèles correspond une et une seule


famille de moments parallèles ; et à une famille de moments parallèles
correspond une et une seule famille de durations parallèles. Une paire de
telles familles correspondantes, l’une de durations et l'autre de moments,
forme le « système temporel » associé à l’une ou l’autre des deux
familles62.

Whitehead représente un système temporel par le diagramme suivant déjà


rencontré63. La figure 31 ci-dessous représente une seule famille de
durations et de moments (« parallèles ») formant un système temporel,
relatif à un événement percevant :

Fig. 31 : Système temporel

La ligne horizontale t représente le temps, les aires GEFH, ECDF, etc.,


représentent les durations. Les lignes verticales illimitées (représentées ci-
dessus par les segments GH, EF, CD et AB) sont les moments. La méthode
de l’abstraction extensive permet l’expression d’un temps sériel et continu,
indépendant de l’espace, qui est précisément celui de la physique classique
et newtonienne. L’ordre temporel abstrait est démontré comme dérivé du
parallélisme et de l’ordre des moments dans un système temporel donné,
lui-même dérivé et exprimé à partir des relations entre éléments abstractifs
de durations :
(i) Une duration appartenant à un système temporel est ‘limitée’ par un
moment du même système temporel quand chaque duration dans laquelle ce
moment est inhérent, intersecte la duration donnée et ainsi intersecte les
événements séparés de la duration donnée :

(ii) Toute duration a deux moments-limites, et toute paire de moments


parallèles limite une duration de ce système temporel :

(iii) Un moment B d’un système temporel ‘se trouve entre’ deux moments A
et C du même système temporel quand B est inhérent dans la durée que A et
C limitent :

265
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

(iv) Cette relation ‘se trouver entre’ a les propriétés suivantes qui produisent
un ordre sériel continu dans chaque système temporel, à savoir,

(α) De trois moments quelconques du même système temporel, l’un d’eux


se trouve entre les deux autres :

(β) Si le moment B se trouve entre les moments A et C, et le moment C entre


les moments B et D, alors B se trouve entre A et D :

(γ) Il n’y a pas quatre moments dans le même système temporel tel que l’un
d’eux se trouve entre chaque paire des trois restants :

(δ) L’ordre sériel parmi les moments du même système temporel a le type
de continuité Cantor-Dedekind64.

Une telle série ordonnée et continue de moments suppose l’ordre et la


continuité entre les éléments abstractifs qui déterminent ces moments.
Whitehead est plus précis sur ce point dans Concept de Nature, où il définit
trois types de moments, autrement dit trois sortes d’éléments abstractifs du
même type :
– Les deux moments-frontières d’une duration définis par les ensembles
abstractifs qui la chevauchent mais ne sont pas contenus en elle, des
moments qui sont « juste autant à l’extérieur de la duration qu’à
l’intérieur »65.
– Les moments entièrement séparés de la duration donnée, dits « à
l’extérieur »66 de la duration.
– Des moments qui sont inhérents à la duration, c’est-à-dire des parties
situées à l’intérieur de cette duration.
[…] le passage de la nature nous permet de savoir qu’une direction suivie
dans la série correspond au passage vers le futur, et l’autre direction à la
rétrogradation vers le passé67.

De tels axiomes sont définis dans les termes des événements et des classes
d’événements. Le type abstrait de continuité – de type Cantor-Dedekind –
défini par une classe infinie non-dénombrable d’entités est exprimé
uniquement en termes de classes infinies dénombrables d’événements,
supposées accessibles dans l’expérience sensible68.

2. Positions
a) Elément et position

Après les concepts d’espace instantané et de série temporelle, la méthode


introduit l’idée abstraite de position dans cet espace et ce temps abstraits.

266
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

Un élément abstractif a trois caractères : (i) un caractère intrinsèque ; (ii) un


caractère extrinsèque ; (iii) une position dans l’espace instantané. Dans
Concept de Nature, Whitehead souligne l’importance de la distinction entre
cette « notion de position » et celle de « convergence vers un zéro idéal
d’extension »69 :
Afin de comprendre cette distinction, considérez un point de l’espace
instantané que nous concevons comme apparaissant à notre regard presque
instantanément. Ce point est un événement-particule. Il a deux aspects. Sous
l’un d’eux, il est là où il est. C’est sa position dans l’espace. Sous l’autre
aspect, on l’atteint par ignorance de l’espace environnant et en concentrant
l’attention sur l’ensemble décroissant d’événements qui permet de
s’approcher vers lui. C’est son caractère extrinsèque. Ainsi un point a trois
caractères : sa position dans l’espace instantané total, son caractère
extrinsèque et son caractère intrinsèque. La même chose est vraie pour tout
autre élément spatial. Par exemple un volume instantané dans l’espace
instantané a trois caractères qui sont sa position, son caractère extrinsèque
comme groupe d’ensembles abstractifs, et son caractère intrinsèque qui est
la limite des propriétés naturelles indiquées par chacun de ces ensembles
abstractifs70.

Ce passage est complexe mais fondamental pour la compréhension des


différentes étapes de la méthode, que ce soit dans l’Enquête ou dans
Concept de Nature. Les différentes figures instantanées (levels, rects,
puncts) expriment seulement les positions abstraites, dans l’espace
instantané, de différents éléments abstractifs plus concrets. De telles entités
abstraites sont requises quand nous voulons déterminer et définir la
position d’un événement quelconque dans un espace instantané :
Nous avons à demander maintenant quel caractère nous avons trouvé dans la
nature qui soit capable d’accorder aux éléments d’un espace instantané
différentes qualités de position. Cette question nous conduit aussitôt à un
sujet encore non traité dans ces conférences, celui de l’intersection des
moments71.

Par exemple, un événement-particule est un point-événement dérivé


directement de l’expérience sensible : notre regard l’atteint « par ignorance
de l’espace environnant et en concentrant l’attention sur l’ensemble
décroissant d’événements qui permet de s’approcher vers lui »72. C’est là
son caractère extrinsèque, son caractère concret exprimant un champ
perceptif. Son caractère intrinsèque est exprimé par la notion de
convergence vers une limite idéale que manifeste (ou qui est indiquée par)
l’élément abstractif. Enfin, sa position dans l’espace instantané est définie
en termes de puncts, à l’aide des relations d’intersection entre les moments

267
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

de systèmes temporels distincts. Un punct, considéré en lui-même, est donc


une entité bien plus abstraite qu’un simple événement-particule :
Un événement-particule est un point instantané considéré sous l’aspect d’un
événement atomique. Le punct qu’un événement-particule couvre donne à
celui-ci une position absolue dans l’espace instantané de tout moment dans
lequel il se trouve73.

Un événement-particule a une position en raison de son association avec un


punct, et inversement le punct reçoit son caractère dérivé de voie
d’approximation de son association à l’événement-particule. Ces deux
caractères du point se retrouvent toujours dans toute manière de traiter de la
dérivation du point à partir de l’observation des faits de la nature, mais en
général leur distinction n’est pas clairement établie74.

Je parlerai aussi toujours d’événements-particules, de préférence aux puncts,


ce dernier mot étant un artifice pour lequel je n’ai pas une grande
affection75.

Les levels, les rects et les puncts étudiés ci-dessous ne sont donc pas des
éléments abstractifs mais seulement des positions abstraites, définies par
les intersections des moments de différents systèmes temporels :
La position est la qualité qu’un élément abstractif possède en vertu des
moments où il se trouve. Les éléments abstractifs qui se trouvent dans
l’espace instantané d’un moment M se différencient les uns des autres par
les autres moments variés qui intersectent M, de telle manière qu’ils
contiennent des sélections variées de ces éléments abstractifs. C’est cette
différenciation entre les éléments qui constitue la différenciation de leurs
positions. Un élément abstractif qui appartient à un punct a le type de
position en M le plus simple, un élément abstractif qui appartient à un rect a
une qualité de position plus complexe, un élément abstractif qui appartient à
un level et non à un rect, a une qualité de position encore plus complexe, et
enfin la qualité de position la plus complexe revient à un élément abstractif
qui appartient à un volume et non à un level76.

De telles entités n’ont donc pas le sens concret partagé par les classes et
les éléments abstractifs :
Evidemment, les levels, les rects et les puncts dans leur capacité d’agrégats
infinis, ne peuvent être les termini de la conscience sensible et ne peuvent
pas être les limites approchées par la conscience sensible. Un membre
quelconque d’un level a une certaine qualité qui provient de son caractère
d’appartenance à un certain ensemble de moments, mais le level pris comme
un tout est une pure notion logique extérieure à toute voie d’approximation
parcourant les entités posées dans la conscience sensible77.

268
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

Exiger que les entités comme les rects ou les levels appartiennent à
l’expérience sensible serait confondre les événements et les éléments
abstractifs avec leurs simples positions dans l’espace et le temps78. C’est
donc avec précaution qu’il faut considérer cette étape de la méthode qui
consiste en l’élaboration d’une théorie relationnelle et relativiste de
l’espace. Elle semble assumée par l’auteur comme une procédure purement
abstraite ; en tout état de cause, on ne doit pas la considérer sur le même
plan que celle qui concerne les différents éléments abstractifs.

b) Intersections des moments : levels, rects et puncts

Considérons d’abord l’intersection de deux moments appartenant à deux


familles différentes de durations, c’est-à-dire l’ensemble d’éléments
abstractifs et de classes abstractives couvertes par deux moments non-
parallèles : un tel lieu (locus) constitue ce que Whitehead appelle un
« level », autrement dit, un plan instantané dans l’espace instantané de tout
moment dans lequel il se trouve79. Un nombre indéfini de moments non-
parallèles s’intersectent dans le même level, formant leur complète
intersection : « (…) un level ne sera jamais seulement une partie (logique)
d’un autre level »80.

Fig. 32 : Intersection des moments

Considérons trois moments M1, M2 et M3 qui s’intersectent dans les levels


l12 (intersection des moments M1 et M2), l13, et l23. Trois cas sont possibles :
(i) Les trois levels sont identiques (si deux au moins sont identiques) ;
(ii) Aucun level ne s’intersecte ;
(iii) Deux levels s’intersectent : par exemple, les levels l12 et l13.
Dans le premier cas, les trois moments sont appelés « co-level »81. Dans le
deuxième cas, les levels et les moments sont parallèles : relations spéciales
de parallélisme qui ne sont pas étudiées maintenant82. Dans le dernier cas,
l’intersection commune de deux levels – le lieu (locus) des éléments
abstractifs et des classes abstractives qui forment l’intersection de l31 et de l12

269
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

– est appelée un rect, r123, soit une ligne droite instantanée dans l’espace
instantané tri-dimensionnel de tout moment dans lequel il se trouve. Quand
trois moments ont pour intersection commune un seul et même rect, ils sont
appelés « co-rect ».
Considérons maintenant quatre moments distincts, M1, M2, M3, M4. Quatre
cas sont possibles :
(i) Ils ne s’intersectent pas ;
(ii) Ils ont une intersection commune : un level ;
(iii) Ils ont un rect pour intersection commune ;
(iv) Ils ont une intersection commune, appelée « punct », soit un point
instantané.
Considérons maintenant quatre moments distincts M1, M2, M3, M4,
illustrant le dernier cas. Soit l12, le level qui est l’intersection de M1 et de
M2 ; r234, le rect qui est l’intersection de M2, M3, M4. Alors, le rect r234
intersecte le level l12 dans l’intersection commune aux quatre moments, à
savoir, le punct p1234, point instantané dans les espaces instantanés des
moments.
Puisque l’espace est tridimensionnel, tout moment soit couvre chaque
membre d’un punct donné, soit ne couvre aucun de ses membres. Un punct
représente l’idéal de simplicité maximum de position absolue dans l’espace
instantané d’un moment dans lequel il se trouve83.

Whitehead en déduit les relations d’ordre et de parallélisme : deux levels


qui sont les intersections d’un moment avec deux moments parallèles sont
parallèles84. L’ensemble complet des levels, formés par l’intersection des
moments de deux familles différentes de durations, est composé de levels
parallèles. De même pour les rects, les rects parallèles sont définis par
l’intersection de levels parallèles avec un level donné, appartenant tous à
un moment quelconque :
Ainsi dans tout moment la théorie entière du parallélisme euclidien suit
(aussi loin qu’elle est non métrique), et n’a pas besoin d’être plus élaborée,
si ce n’est pour noter l’existence de parallélogrammes.85

Ces propriétés du parallélisme sont étendues aux levels et aux rects qui
n’appartiennent pas au même moment, c’est-à-dire qui ne sont pas « co-
momentuels »86 :
(i) Deux levels, l et l′, sont parallèles si l est l’intersection des moments M1
et M2, et l′ des moments M1′ et M2′, où M1 est parallèle à M1′ et M2 à M2′ :

270
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

(ii) Deux rects, r et r′, sont parallèles si r est l’intersection des levels co-
momentuels l1 et l2, et r′ des levels co-momentuels l1′ et l2′, où l1 est parallèle
à l1′ et l2 à l2′87.

Un moment et un rect qui ne s’intersectent pas sont parallèles. Un rect,


soit intersecte un moment dans un punct, soit est parallèle à lui, soit est
contenu en lui.
La caractéristique essentielle de l’espace est liée à ce qui peut être appelé la
‘propriété de répétition’ du parallélisme. Cette propriété de répétition est un
élément essentiel dans la congruence comme on le verra plus tard ; de plus
l’homogénéité de l’espace en dépend88.

Par exemple, si un rect intersecte un moment en un et un seul punct, alors


il intersecte chaque moment de ce système temporel en un et un seul
punct ; si un level intersecte un moment en un et un seul rect, alors il
intersecte tout moment de ce système en un et un seul rect89 :
Ainsi le parallélisme des moments dans une série temporelle engendre le
parallélisme des levels dans un espace instantané, et de là – comme on le
voit aisément – le parallélisme des rects. La propriété euclidienne de
l’espace provient donc de la propriété parabolique du temps. La raison
demande peut-être qu’on adopte une théorie hyperbolique du temps et une
théorie hyperbolique correspondante de l’espace. Une telle théorie n’ayant
pas été élaborée, il n’est pas possible de juger du caractère de la preuve
qu’on pourrait avancer en sa faveur90.

L’ordre spatial (dans un espace instantané) est dérivé de l’ordre temporel :


l’ordre des puncts sur un rect est dérivé de l’ordre des moments qui
intersectent ce rect. On peut relier ainsi les ordres des différents systèmes
temporels. Puisque l’ordre des puncts sur un rect est unique (invariant pour
tous les systèmes), l’ordre des moments dans les différents systèmes peut
être lié à l’ordre des puncts sur un rect :
Les puncts sur n'importe quel rect donné r seront respectivement incidents
dans les moments de tout système temporel α auquel le rect n'est pas
parallèle. Tout moment de α contiendra un punct de r et tout punct de r se
trouvera dans un moment de α. Ainsi les puncts de r ont de manière dérivée
l'ordre des moments de α. D’ailleurs, soit β un autre système temporel.
Alors le punct de r a de manière dérivée l'ordre des moments de β. Mais on
trouve que ces deux ordres pour les puncts sur r sont identiques, c’est-à-dire
qu’il y a seulement un ordre pour les puncts sur r obtenu de cette façon. Au
moyen de ces puncts sur les rects, les ordres des moments de différents
systèmes temporels sont corrélés. Ainsi l'existence de l'ordre dans les
espaces instantanés des moments est expliqué ; mais la théorie de
congruence n'a pas encore été abordée91.

271
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

S’il existe des systèmes temporels alternatifs, il existe « seulement un


ordre spatial défini dans chaque espace instantané »92 :
C’est pourquoi les diverses manières de dériver l’ordre spatial de systèmes
temporels divers doivent s’harmoniser avec un ordre spatial dans chaque
espace instantané. De cette façon aussi des ordres temporels divers sont
comparables93.

L’ensemble des levels, rects et puncts forme une géométrie euclidienne


complète tri-dimensionnelle, à ce stade de la méthode, non métrique, dont
les propositions fondamentales euclidiennes peuvent être déduites : deux
puncts définissent un rect, etc. La géométrie, pour les moments, les levels
et les puncts, est tridimensionnelle ; celle qui concerne les événements-
particules est quadridimensionnelle : les rects ou les lignes droites
instantanées sont remplacées par des routes spatio-temporelles, les levels
par des matrices.

C. Les éléments abstractifs finis


A la différence des figures précédentes, les éléments abstractifs étudiés
maintenant ont un sens concret et fondamental dans l’expérience sensible,
la nature révélant alors ses caractères géométriques ultimes. Après avoir
considéré les éléments abstractifs infinis – dont les seuls membres étaient
les moments – Whitehead en vient à une seconde sorte d’éléments, les
éléments finis, dont les représentants les plus simples sont les événements-
particules : des éléments abstractifs qui convergent vers l’idéal d’un
« événement atomique »94 et définis comme des primes absolus. Un prime
absolu est une classe abstractive prime satisfaisant la condition formative
suivante et régulière : elle couvre toute classe abstractive constituant un
punct assigné95. C’est là le défaut majeur des définitions successives que
donne Whitehead des événements-particules : celles-ci font toujours appel
à la notion abstraite de punct96. En même temps, on doit concevoir un
événement-particule comme l’élément-limite le plus simple approché dans
l’expérience, par simple convergence de l’attention sensible :
[…] un événement-particule est défini de manière à montrer son caractère
de voie d’approximation délimitée par les entités posées dans la conscience
sensible97.

Un tel événement n’est plus qu’un éclair ponctuel de durée instantanée.


J’appelle un tel événement idéal un événement-particule. Vous ne devez pas
croire que la réalité ultime du monde est une construction d’événements-
particules. C’est mettre la charrue avant les bœufs. Le monde que nous
connaissons est un courant continu d’occurrences que nous pouvons

272
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

discriminer en événements finis formant par leurs chevauchements et leurs


emboîtements mutuels, ainsi que par leurs séparations, une structure spatio-
temporelle98.

Mais Whitehead en vient ensuite à la définition d’autres éléments


abstractifs finis, dont l’importance, pour le procès abstractif général, est
plus fondamentale et même, selon Whitehead lui-même, « vitale »99 : les
différentes sortes de routes (indispensables pour la théorie de la congruence
introduite dans les parties suivantes), de solides (auxquels appartiennent les
volumes, rencontrés en particulier dans l’abstraction des figures sensibles)
et enfin, dans Concept de Nature, les différentes sortes d’aires. Chacune de
ces figures se divise en deux groupes, le premier composé d’entités
instantanées100, le second d’entités dites « séquentes » ou « errantes »
(vagrant). Soulignons que, de l’Enquête au Concept de Nature, l’ordre de
présentation, concernant ces éléments, est inversé : l’Enquête commence
par l’étude des routes pour finir par les volumes et les solides ; Concept de
Nature suit l’ordre inverse : les solides sont examinés en premier, puis les
aires et les routes. L’ordre choisi ne correspond pas à un type supérieur ou
inférieur d’abstraction : ces différents types d’éléments sont aussi concrets
(ou abstraits) les uns que les autres et constituent différents modes de
diversification. En revanche, plus le nombre de dimensions est important,
plus ces éléments sont dits « complexes » :
Les événements-particules sont des éléments abstractifs de simplicité
atomique. Les routes sont des éléments abstractifs dans lesquels on trouve la
première avancée vers une complexité croissante101.

Pour chacune de ces entités, deux types de définition sont proposés : une
définition en termes d’éléments abstractifs (caractère extrinsèque) et une
définition en termes d’agrégats d’événements-particules (position). Le
caractère intrinsèque est laissé de côté, ou, plus exactement, exprimé
uniquement dans les termes du caractère extrinsèque qui lui est lié. Par
exemple, au sujet des solides instantanés, appelés « volumes », Whitehead
souligne :
J’appellerai cet élément abstractif le solide en tant qu’élément abstractif, et
l’agrégat des événements-particules le solide en tant que locus. Les volumes
instantanés dans l’espace instantané qui sont les idéaux de notre perception
sensible sont des volumes en tant qu’éléments abstractifs. Ce que nous
percevons réellement, dans tous nos efforts vers l’exactitude, ce sont de
petits événements assez éloignés dans l’ordre décroissant dans un ensemble
abstractif appartenant au volume comme élément abstractif102.

Les définitions des différentes figures qui suivent sont donc données ou
bien dans les termes de l’expérience, les éléments abstractifs, ou bien dans

273
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

les termes de constructions logiques abstraites, les agrégats d’événements-


particules (positions liées à des puncts). Dans le second terme de
l’alternative, Concept de Nature définit en plus chaque type d’entités par
l’intersection d’un type d’entités comportant une dimension spatiale de plus
que lui : les solides et les volumes (qui comportent trois dimensions
spatiales) sont définis par l’intersection des événements (à quatre
dimensions), les aires (à deux dimensions) par l’intersection des solides, les
routes (à une dimension) par l’intersection des aires. Dans l’analyse qui
suit, nous reprenons le plan de l’Enquête, le plus simple et le plus complet
concernant ces définitions.
Une route est définie comme un segment linéaire, droit ou courbe, limité
par deux événements-particules, co-momentuels ou séquents103. Il y a un
nombre indéfini de routes entre les événements-particules d’une paire
donnée et une route couvrira un nombre indéfini d’événements-particules
en plus de ces points finaux. Là encore, il n’est pas facile de bien distinguer
les définitions des routes, dont l’enjeu et la formulation sont purement
techniques, des définitions concrètes, c’est-à-dire des routes en tant
qu’éléments abstractifs. Or, ce second enjeu est bien présent, Whitehead
soulignant même dans Concept de Nature l’« importance vitale »104 de
telles entités. Mais force est de constater que les définitions proposées
demeurent très abstraites, dans l’Enquête comme dans Concept de Nature.
L’Enquête propose la définition suivante :
Une classe abstractive ‘linéaire’ est une classe abstractive simple (λ) qui (i)
couvre deux événements-particules p1 et p2 (appelés les points terminaux),
et (ii) est telle qu’aucune sélection d’événements-particules qu’elle couvre
ne peut être l’ensemble complet des événements-particules couvert par une
autre classe abstractive simple, pourvu que la sélection comprenne p1 et p2 et
ne comprenne pas tous les événements-particules couverts par λ. La
condition (i) assure que la classe abstractive linéaire converge vers un
élément de plus haute complexité qu’un événement-particule ; et la
condition (ii) assure qu’elle a un type linéaire de continuité105.

On définit ensuite un « prime linéaire » comme une classe abstractive


prime qui satisfait la condition suivante :
(i) Elle est couverte par une classe abstractive linéaire couvrant les deux
points terminaux donnés.
(ii) Elle est elle-même une classe abstractive linéaire couvrant les mêmes
points terminaux.
La condition est « régulière » pour les primes. Une route est « l’élément
abstractif déduit d’un prime linéaire. »106

274
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

Les deux défauts majeurs de ces définitions107 sont premièrement, de faire


appel aux événements-particules, et deuxièmement, que les éléments
abstractifs sont « déduits » des classes abstractives : les routes apparaissent
comme des éléments construits abstraitement à partir d’entités de type
logique inférieur, ce qui est alors difficilement conciliable avec
l’abstraction directe de telles routes dans l’expérience, et ce, à partir des
événements :
De tels éléments abstractifs sont des routes rectilignes. Ils sont les segments
de lignes droites instantanées qui sont les idéaux de la perception exacte.
Notre perception actuelle, pourtant exacte, sera la perception d’un petit
événement assez éloigné dans l’ordre décroissant dans l’un des ensembles
abstractifs de l’élément abstractif108.

Sur ce point, les définitions du Principe de Relativité, même si elles sont


données hors de l’axiomatique des deux premiers livres, sont plus claires ;
de manière analogue aux moments, les routes apparaissent comme de
véritables routes d’approximation formées à partir des durations
primordiales :
Un événement dont toutes les dimensions sont idéalement réduites est
appelé un ‘événement-particule’, et un événement avec une seule dimension
d'extension finie est appelé une ‘route’ ou un ‘trajet’109.

Ces routes ne sont naturellement pas de vrais événements, mais seulement


des limites idéales à une seule dimension d’extension restante110.

Dans l’Enquête comme dans Concept de Nature, la définition des routes


est donc décevante et insuffisante. Alors que l’articulation de ces entités
abstraites à l’expérience sensible concrète reste l’enjeu, les premières
définitions proposées sont un échec, il faut bien le reconnaître.
Une route peut être couverte ou non par un moment : si c’est le cas, elle
est appelée une « route co-momentuelle »111. Une « route rectiligne » est
une route telle que tous les événements-particules qu’elle couvre se
trouvent sur un rect. L’ordre des événements-particules est le même sur une
route ou sur un rect. Entre deux événements-particules situés sur un rect, il
y a une et une seule route rectiligne. Parmi les routes qui ne sont pas co-
momentuelles, le type le plus important, nous dit Whitehead, est celui des
« routes cinématiques»112. Une route cinématique est une route : (i) dont les
points terminaux sont séquents ; (ii) telle que chaque moment qui, dans un
système de temps quelconque, se trouve entre les deux moments couvrant
les points terminaux, couvre un et un seul événement-particule sur la route ;
et (iii) dont tous les événements-particules sont ainsi couverts. Nous

275
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

reviendrons sur ces types de routes et sur leur importance dans le chapitre
suivant.
Venons-en maintenant aux différents types de solides.
Un « solide prime » est défini par la condition σ suivante, régulière pour
les primes : être une classe abstractive simple qui couvre tous les
événements-particules appartenant à la frontière commune de deux
événements adjoints113. Un solide est l’élément abstractif déduit d’un solide
prime. Un solide couvert par un moment est appelé un solide « co-
momentuel ». Un solide non co-momentuel est un solide « errant »
(vagrant)114. Les solides co-momentuels sont appelés des « volumes ». Les
critiques précédentes concernant les routes s’appliquent encore ici
parfaitement. Ajoutons même une critique supplémentaire : les définitions
des solides requièrent l’idée de frontière commune entre des événements
adjoints ; or, le sens concret de cette idée est encore moins clair. Et ceci
s’aggrave nettement pour les aires, exposées uniquement dans Concept de
Nature :
Dans l’intersection d’un moment avec un événement, il y a aussi
intersection de ce moment avec la frontière de cet événement. Ce locus,
qu’est la portion de la frontière contenue dans le moment, est la surface-
frontière du volume correspondant à cet événement contenu dans ce
moment. C’est un locus à deux dimensions. Le fait que chaque volume a
une surface-frontière est l’origine de la continuité dedekindienne de
l’espace. Un autre événement peut être intersecté par le même moment en
un autre volume et ce volume aura aussi sa frontière. Ces deux volumes
dans l’espace instantané en un moment peuvent se recouvrir mutuellement
de la manière ordinaire que je n’ai pas besoin de décrire en détail, et ainsi
découper des portions de surface l’un de l’autre. Ces portions de surfaces
sont des aires momentuelles115.

On est bien loin de l’expérience concrète et de la nature aux bordures


effrangées116 du Concept de Nature.
Or, Whitehead propose une autre définition pour les volumes : un
« volume prime » est un prime satisfaisant la condition d’être une classe
abstractive simple qui couvre tous les événements-particules inhérents dans
un événement donné et couverts par un moment. Cette condition est
régulière pour les primes :
Un ‘volume’ est l’élément abstractif déduit d’un volume prime. Un volume
est ainsi la section d’un événement faite par un moment117.

Certes, les deux définitions sont logiquement équivalentes :

276
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

L’identité des deux définitions du volume est évidente quand nous nous
rappelons qu’un moment d’intersection divise l’événement en deux
événements adjoints118.

En même temps, les volumes acquièrent un sens concret qu’ils n’avaient


pas dans la première sorte de définition :
Les volumes instantanés dans l’espace instantané qui sont les idéaux de
notre perception sensible sont des volumes en tant qu’éléments abstractifs.
Ce que nous percevons réellement, dans tous nos efforts vers l’exactitude,
ce sont de petits événements assez éloignés dans l’ordre décroissant dans un
ensemble abstractif appartenant au volume comme élément abstractif119.

De même pour les aires :


Egalement, exactement comme dans le cas analogue du solide, ce que nous
percevons comme une approximation de notre idéal d’une aire est un petit
événement assez éloigné dans l’ordre décroissant dans l’ensemble abstractif
égal qui appartient à cette aire en tant qu’élément abstractif120.

Aires et volumes sont dans les deux cas des entités-limites idéales
approchées dans l’expérience et définies comme des éléments abstractifs.
Or, nous décelons ici une première fracture ou bifurcation au cœur de la
méthode de l’abstraction extensive, qui peut être décrite comme un échec
(mais non inéluctable) : entre, d’une part, l’expérience sensible et ses
données concrètes et, d’autre part, les définitions proposées des éléments
abstractifs. Dans la majorité des cas, ces définitions manquent la
signification concrète recherchée.

D. Repos et mouvement
L’axiomatique de la méthode, avant l’introduction de la théorie de la
congruence, s’achève sur l’étude des stations121 et des matrices122. Il est
souhaitable, pour comprendre l’enjeu philosophique de tels éléments, de se
rapporter en particulier au chapitre V de Concept de Nature, l’Enquête se
contentant d’un simple exposé de logique mathématique :
Le problème général de notre investigation est de déterminer une méthode
pour comparer des positions dans un espace instantané avec des positions
dans d’autres espaces instantanés. Nous pouvons nous limiter aux espaces
des moments parallèles d’un système temporel. Comment les positions dans
ces espaces variés sont-elles comparables ? En d’autres termes,
qu’entendons-nous par mouvement ?123

[…] je pose comme un axiome que le mouvement est un fait physique.


C’est quelque chose que nous percevons dans la nature. Le mouvement

277
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

présuppose le repos. Jusqu’à ce que la théorie ne réussît à corrompre


l’intuition immédiate, c’est-à-dire à corrompre les jugements spontanés qui
naissent immédiatement de la conscience sensible, nul ne doutait que dans
le mouvement on ne laisse en arrière quelque chose qui est au repos.
Abraham dans ses pérégrinations laisse sa patrie où elle a toujours été. Une
théorie du mouvement et une théorie du repos sont la même chose vue sous
des aspects différents124.

Il s’agit de donner une signification concrète au mouvement et au repos,


autrement dit, de les définir dans les termes mêmes des événements. Avant
d’entrer dans les détails de l’analyse, soulignons que cette partie de la
méthode est difficile, tant nous sommes habitués à penser le repos et le
mouvement dans les termes d’une ontologie substantialiste, en particulier
aristotélicienne. Le langage du sens commun ne fait que renforcer cette
position, la forme logique traditionnelle du sujet et du prédicat s’imposant
spontanément à nous. Comment penser et exprimer le mouvement et le
repos au sein d’une philosophie de la nature qui n’admet que des
événements ? La méthode de l’abstraction extensive est là encore requise.
Le mouvement et le repos supposent la relation à une position absolue
dans une duration, l’événement percevant, et plus précisément, la relation
de cogrédience de certains événements (dits « au repos ») dans une
duration. En plus de la relation d’extension, c’est donc la relation de
cogrédience qui est rappelée, la cinquième constante de l’externe, c’est-à-
dire la relation « Ici dans la duration » de l’événement percevant et de tous
les événements finis qui s’étendent à travers toute la duration : (i) ces
événements sont des parties de cette duration et (ii) chaque partie de la
duration contient une partie de ces événements cogrédients125. Il faut
rappeler que, dans la philosophie whiteheadienne de la nature, chaque
système temporel, relatif à un événement percevant particulier, a sa propre
décision de la position absolue :
On admet ordinairement que l’espace relatif implique qu’il n’y a pas de
position absolue. C’est là, selon moi, une erreur. Cette supposition vient de
ce qu’on oublie de faire une autre distinction ou qu’il peut y avoir des
définitions différentes de la position absolue. Cette possibilité apparaît
aussitôt qu’on admet des systèmes temporels différents. Ainsi, de la série
des espaces compris dans les moments parallèles d’une série temporelle, il
peut y avoir une définition propre de leur position absolue liant des
ensembles d’événements-particules dans ces différents espaces, de telle
façon que chaque ensemble consiste en événements-particules, chacun
appartenant à un espace, et possédant tous la propriété d’occuper la même
position absolue dans cette série d’espaces126.

278
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

Une station est ce qui donne alors un sens concret – pour un événement
percevant donné – à ce dont nous avons l’expérience comme restant « là »
dans la duration présente : « Ici pendant toute la duration » ou « Là pendant
toute la duration »127 :
Chaque station présente une signification invariable de l’ ‘ici’ dans toute la
duration dans laquelle elle est une station ; c’est-à-dire, chaque événement-
particule dans une station est ‘ici’ dans la duration dans le même sens de l’
‘ici’ que pour chaque autre événement-particule dans cette station128.

La cogrédience est la préservation d’une continuité qualitative de point de


vue interne à la duration. C’est la continuation de l’identité de station à
l’intérieur de la nature toute entière qui est le terme de la conscience
sensible129.

A l’inverse, une matrice est chargée de donner un sens concret à ce qui est
perçu comme étant en mouvement dans un système temporel donné.
Stations et matrices sont donc liées respectivement à l’expérience sensible
et immédiate du repos et du mouvement dans une duration présente.
Commençons par définir les stations.

1. Stations
Notons G la relation de cogrédience entre des événements finis et des
durations, aGb signifiant : « a est un événement fini qui est cogrédient avec
la duration b »130.
Un « prime stationnaire »131 dans une duration b est un prime (une classe
abstractive simple132) satisfaisant la condition σ suivante :
[…] chacun de ses membres s'étend sur les événements qui (i) sont inhérents
par un certain événement-particule donné P inhérent à b et (ii) ont la relation
G à b133.

Cette condition est régulière pour les primes. Une station dans une
duration b est l’élément abstractif déduit d’un « prime stationnaire » dans
b134. Une station peut être représentée par la figure suivante :

279
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

Fig. 33 : Station s

La classe abstractive simple β de rectangles convergents remplit les deux


conditions qui définissent la station s : elle s’étend sur les événements finis
qui appartiennent à la duration b et qui sont cogrédients à b. Une station est
une route cinématique ou errante, une ligne droite, dont les événements-
particules terminaux appartiennent à des moments différents (séquents).
Toute station dans une duration quelconque intersecte chaque moment de
celle-ci (M sur la figure 33) en un et un seul événement-particule (P). Une
station, associée à un système temporel défini, ou bien n’intersecte pas une
station d’un autre système, ou bien l’intersecte en un et un seul événement-
particule.
Considérons maintenant les durations appartenant à un système temporel
quelconque. Parmi ces durations, certaines intersectent toutes les autres,
certaines sont des parties d’autres durations. Ainsi, un événement-particule
P est couvert par de nombreuses durations de ce système et se trouve dans
des stations correspondant à ces durations. Le « théorème fondamental »135
est le suivant :
Théorème : si d et d′ sont des durations appartenant au même système
temporel α, avec d qui s’étend sur d′, et si P est un événement-particule
inhérent à d′, et s et s′ les stations de P dans d et d′ respectivement, alors s
couvre s′. Autrement dit, si d′ est une partie de d, alors s′ est une partie de s
(fig. 34).

Fig. 34 : Théorème des stations

280
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

Il en résulte que toute station s dans une duration d peut être indéfiniment
prolongée dans tout le système temporel auquel appartient d. On obtient
ainsi un « point-track »136. Par l’introduction d’un autre type d’événements,
des événements infinis temporellement, une autre définition des point-
tracks, beaucoup plus simple, en termes d’éléments abstractifs, pourrait être
proposée ; c’est ce que suggère Whitehead dans la note sur les événements
infinis à la fin du Concept de Nature :
Autrement dit, l’au-delà essentiel dans la nature est un au-delà défini dans le
temps aussi bien que dans l’espace. […] Cela découle de ce qu’on admet
comme possible de définir des point-tracks (c’est-à-dire les points des
espaces intemporels) comme éléments abstractifs. C’est un grand
perfectionnement que de restaurer l’équilibre entre les moments et les
points. […] Cette correction n’affecte pas la suite du raisonnement dans les
deux livres137.

Un point-track peut donc être défini, de manière analogue aux moments,


comme un ensemble de classes infinies d’événements (temporellement)
infinis. Mais revenons à l’Enquête. Whitehead propose la démonstration
suivante pour les point-tracks :
Démonstration (voir fig. 34) : soit d1 une autre duration du même système
temporel α qui intersecte d dans la duration d′ et qui s’étend au delà de d.
Alors la partie de s qui est incluse dans d′, soit s′, est une station dans d′.
Aussi, il y a une et une seule station dans d1, s1, qui couvre s′. Et aucune
autre station dans d1 ne couvre un événement-particule quelconque de s′.
Par ce moyen, la station s est prolongée dans le système temporel par
l’addition de la station s1. Et ainsi indéfiniment :
Le locus complet des événements-particules ainsi défini par la prolongation
indéfinie d’une station dans tout son système temporel associé est appelé un
‘point-track’. Un point-track intersecte tout moment d’un système temporel
en un et un seul événement-particule138.

De telles stations ou point-tracks, dans le système temporel α, permettent


de définir des positions absolues dans ce système, autrement dit, des points
dans « l’espace intemporel associé à α » :
Nous sommes maintenant préparés à considérer quelle est la signification
des stations dans une duration où les stations sont une espèce particulière de
routes définissant une position absolue dans l’espace intemporel associé139.

Le groupe de point-tracks du système temporel α est le groupe des points de


l’espace intemporel d’α. Chacun de ces points indique une certaine qualité
de position absolue en référence aux durations de la famille correspondant à
α140.

281
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

A un point-track quelconque correspond un point dans l’espace de son


système temporel associé, appelé « l’espace intemporel » (time-less) de ce
système141. Chaque événement-particule est contenu dans un et un seul
point de chaque système temporel et est dit « occuper » un tel point142. Les
espaces intemporels – espaces « de la science physique »143 – sont
construits à partir des espaces instantanés et sont donc multiples144.
Les point-tracks qui sont des points dans l’espace d’un système temporel
associé sont dits « parallèles ». A une famille de point-tracks correspond
une famille de points. Le parallélisme des point-tracks est transitif,
symétrique et réflexif. La définition du parallélisme des stations est dérivée
de celle des point-tracks. Enfin, le parallélisme des point-tracks et celui des
rects et des moments sont corrélés de la manière suivante145 :
Soit r un rect dans un moment M, et soit π une famille de point-tracks
parallèles. Alors, un certain ensemble de point-tracks appartenant à π
intersectera r, et cet ensemble intersectera tout moment parallèle à M dans
un rect parallèle à r (r′ sur la figure 35a ) :

Fig. 35a : Parallélisme : point-tracks et rects

Considérons maintenant p, un point-track quelconque et ρ une famille


complète de rects parallèles (fig. 35b). Alors un certain ensemble de rects
appartenant à ρ intersectera p, soit ρp. Soit P un événement-particule
appartenant à un membre quelconque de ρp. Alors le point-track contenant
P et parallèle à p intersectera chaque membre de ρp :

Fig. 35b : Parallélisme

282
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

Prenons maintenant deux familles de point-tracks, appartenant à deux


systèmes temporels. Soit p un point-track quelconque et soit π une famille
de point-tracks parallèles à laquelle p n’appartient pas :

Fig. 36 : Deux familles de point-tracks

Alors, un ensemble de point-tracks appartenant à π intersecte p et est


noté : πP. Soit P un événement-particule occupant un membre de πP Alors .

le point-track occupé par P et parallèle à p intersectera chaque membre de


πP.
Ces différents théorèmes illustrent ce que Whitehead appelle la
« propriété de répétition du parallélisme »146, propriété qui permet de
fonder, dans l’étape ultime de la méthode, la théorie de la congruence et de
la mesure :
Il est évident que, étant donné trois événements-particules quelconques non
situés sur un rect ou sur un point-track, un parallélogramme peut être
complété avec les trois événements-particules équivalant aux trois angles,
n'importe lequel des événements-particules étant à la jonction des côtés
adjacents par les trois angles. Dans un tel parallélogramme les côtés opposés
sont toujours de la même dénomination, à savoir tous deux rects ou tous
deux point-tracks ; mais des côtés adjacents peuvent avoir des
dénominations opposées147.

Pour finir, aux points de l’espace intemporel associé au système temporel


α correspondent des lignes droites dans l’espace intemporel d’un système
β. Chaque point de α est associé à une et une seule ligne droite de β. On
trouve la démonstration de ce point dans l’Enquête148. Les événements-
particules occupant un point p dans l’espace intemporel d’un système
temporel α (et un point-track dans l’espace-temps) apparaissent à des
moments successifs de α comme successivement occupant le même point
p:

283
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

Fig. 37 : Point-tracks et points

Soit β un autre système temporel, alors le point p de l’espace de α


intersecte une série de points de l’espace de β dans des événements-
particules situés sur les moments successifs de β (M1, M2, M3, etc.). Ce
locus de points forme une ligne droite dans l’espace de β. A un point-track
dans un système temporel α – ou un point dans l’espace de α – correspond
une ligne droite dans l’espace intemporel de β, et réciproquement :
Ainsi il y a une corrélation terme à terme des points de l’espace α avec les
lignes droites d’une certaine famille définie de lignes droites parallèles de
l’espace β. Inversement il y a une corrélation terme à terme analogue des
points de l’espace β avec les lignes droites d’une certaine famille de
parallèles de l’espace α. Ces familles seront appelées respectivement la
famille des parallèles de β associées à α, et la famille des parallèles de α
associées à β. La direction dans l’espace de β indiquée par la famille des
parallèles en β sera appelée la direction d’α dans l’espace β, et la famille des
parallèles en α est la direction de β dans l’espace α. Ainsi un être au repos
en un point de l’espace α sera en mouvement uniforme sur une ligne de
l’espace β dans la direction d’α dans l’espace β, et un être au repos en un
point de l’espace β sera en mouvement uniforme sur une ligne de l’espace α
dans la direction de β dans l’espace α149.

Ainsi, dans l’espace de β, le point p de l’espace de α apparaît comme


illustrant la conception cinématique d’une particule matérielle en
mouvement et traversant une ligne droite. Il apparaîtra plus tard qu’en
raison de la propriété de répétition du parallélisme, le mouvement est
uniforme150.

Whitehead pose à la base de son système le parallélisme essentiel des


durations et des figures d’un système temporel auquel correspond terme à
terme celui des autres systèmes. Du parallélisme et de la perpendicularité
entre ces figures sera déduite l’uniformité du mouvement.
Une dernière question subsiste : qu’est-ce qui correspond, dans l’espace-
temps d’un système temporel donné, à une ligne droite de l’espace
intemporel du même système ? C’est maintenant qu’on introduira la notion
de matrice.

284
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

2. Matrices et mouvement
Whitehead consacrait le chapitre VI du livre IV du Traité de l’Algèbre
Universelle à l’étude et au calcul des matrices, mais dans un sens purement
algébrique151. Dans la philosophie de la nature, Whitehead ne donne au
sujet des matrices, certes, comme pour la plupart des autres notions, aucune
référence précise. Le latin matrix, matricis (dérivés de mater, la mère)
signifie le viscère où a lieu la conception. Lier les matrices à l’avancée
créatrice de la nature, à son passage créateur, en les définissant comme le
lieu ou le cœur même de la création ne serait sans doute pas une simple
élucubration spéculative. Dans Procès et Réalité, la notion n’est plus
utilisée dans le même contexte et, même, elle est absente de la connexion
extensive. Cependant, elle vient qualifier le statut même du schème
spéculatif :
[…] le schème est une matrice d’où l’on peut tirer des propositions vraies,
applicables à des circonstances particulières152.

Dans la métaphysique, une matrice est une configuration de concepts, un


schème, qui résonne avec les patterns rythmiques étudiés à la fin de
l’Enquête. Or, on va le voir, l’investigation au sujet des matrices reste très
succincte et décevante, que ce soit dans l’Enquête ou dans Concept de
Nature : les matrices apparaissent comme de simples constructions
logiques, dont le lien avec l’expérience sensible n’est même pas
véritablement interrogé.
Comment les matrices sont-elles introduites dans le concept ? Seul le
Concept de Nature s’efforce de lier les matrices à l’expérience concrète ;
nous suivrons donc son cheminement.
Revenons à l’espace de notre perception sensible défini comme une
approximation de l’espace instantané. Les points d’un tel espace sont les
événements-particules et les lignes droites sont des rects. Soit α le système
temporel lié à cet espace, et M le moment de α dont « notre perception
immédiate de la nature est une approximation »153 :
Une ligne droite r dans l’espace α est un locus de points et chaque point est
un point-track qui est un locus d’événements-particules. Ainsi dans la
géométrie à quatre dimensions de tous les événements-particules, il y a un
locus à deux dimensions qui est le locus de tous les événements-particules
situés aux points appartenant à la ligne droite r. J’appellerai ce locus
d’événements particules la matrice de la ligne droite r154.

Une matrice est un « plan bi-dimensionnel »155 dans la géométrie à quatre


dimensions des événements-particules. Whitehead prend l’exemple d’un
camion que l’on voit rouler sur une route :

285
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

Une matrice intersecte un moment dans un rect. Ainsi la matrice de r


intersecte le moment M en un rect ρ. Ainsi ρ est le rect instantané en M qui
occupe au moment M la ligne droite r dans l’espace d’α. Quand donc on a la
vision instantanée d’un être en mouvement et de son chemin à venir, ce
qu’on voit réellement est cet être en quelque événement-particule A situé sur
le rect ρ qui est le chemin apparent supposé par le mouvement uniforme.
Mais le rect actuel ρ qui est un locus d’événements-particules, n’est jamais
traversé par cet être. Ces événements-particules sont les faits instantanés qui
passent avec le moment instantané. Ce qui est réellement traversé, ce sont
d’autres événements-particules qui aux instants successifs occupent les
mêmes points de l’espace α que ceux occupés par les événements-particules
sur le rect ρ. Par exemple, nous voyons une section de route et un camion en
mouvement. La route instantanément vue est une portion du rect ρ –
évidemment une approximation de celui-ci seulement. Le camion est l’objet
mu. Mais la route en tant que vue n’est jamais traversée. Elle est pensée
comme étant traversée parce que les caractères intrinsèques des événements
postérieurs sont en général si semblables à ceux de la route instantanée que
nous ne nous embarrassons pas à les distinguer. Mais supposez qu’une mine
placée sous la route explose avant l’arrivée du camion. Alors il est bien
évident que le camion ne traverse pas ce que nous avions d’abord vu156.

J. Vuillemin suggère de rapprocher ce texte de la construction des


concepts linéaires (IV et V) proposée dans le mémoire de 1905 : les points
– construits logiquement à partir des entités fondamentales – se
désintègrent d’instant en instant157. La route « en tant que vue »
(indépendamment de la question de sa nature physique ou matérielle),
c’est-à-dire approchant un rect idéal, n’est jamais traversée, soutient
Whitehead. Les points sur le rect ont disparu quand la voiture les atteint :
ce sont d’autres événements-particules. Or, la route est un objet immobile,
un point-track. Que penser alors maintenant de la voiture en mouvement ?
De quoi ai-je l’expérience quand je dis percevoir quelque chose – peu
importe quoi ici – qui se meut ? Whitehead ne va pas assez loin dans son
analyse : il déconstruit l’objet du sens commun qu’est la route sans
interroger davantage cet autre objet qu’est la voiture, dont on dit qu’elle se
meut sur la route. C’est là que les matrices entrent en jeu : les figures
spatio-temporelles auxquelles sont associées les lignes droites de l’espace
intemporel. On peut les rapprocher des entités linéaires du concept V des
Concepts Mathématiques à partir desquelles Whitehead pensait le
mouvement. Le mouvement est pensé et défini dans les seuls termes des
matrices : aux figures et aux configurations instantanées du concept
classique du monde matériel, le concept événementiel de nature substitue
des figures spatio-temporelles, exprimant par elles-mêmes le mouvement,
les matrices. Du moins, c’est ce que promet l’Enquête, car là encore, la
signification concrète et précise de telles figures dans l’expérience concrète

286
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

n’est pas claire et manque sérieusement de développements. Dans


l’Enquête – Concept de Nature est encore plus succinct – Whitehead
propose seulement les constructions abstraites suivantes, totalement
détachées de l’enjeu empiriste de départ :
– Un level est obtenu158 en prenant un rect r et un événement-particule P
co-momentuel à r, et en formant le locus d’événements-particules sur les
rects passant par P et intersectant r, incluant également les événements-
particules sur le rect passant par P et parallèle à r (sur le schéma, le rect r1
est perpendiculaire à r) :

Fig. 38 : Level

De manière analogue, une matrice est obtenue en prenant un rect r et un


événement-particule P non co-momentuel à r, et en formant le locus
d’événements-particules sur les rects ou les point-tracks (p1, p2, p3…etc.)
passant par P et intersectant r, incluant donc les événements-particules sur
le rect passant par P et parallèle à r :

Fig. 39a : Matrice I

Les matrices peuvent encore être obtenues en prenant un événement-


particule P et un point-track p, et en formant le locus des événements-
particules sur les rects ou les point-tracks passant par P et intersectant p,

287
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

incluant les événements-particules sur le point-track passant par P et


parallèle à p :

Fig. 39b : Matrice II

Considérons maintenant un événement-particule P situé sur une matrice


quelconque ; celle-ci peut être divisée en quatre régions par deux loci IpPIp′
et JpPJp′ constitués soit de rects, soit de points-tracks159 :

fig. 40 : Matrice et cône de l’espace-temps

Les événements-particules dans les régions verticales opposées I PJ et p p

I ′PJ ′ sont liées à P par des rects et les événements-particules dans les
p p

régions verticales opposées I PJ ′ et I ′PJ par des point-tracks. Les loci qui
p p p p

limitent les régions séparant les point-tracks des rects, I I ′ et J J ′ sur la


p p p p

figure, seront appelés des « null-tracks »160. On obtient, mais déduit


entièrement des données de l’abstraction extensive, le cône de l’espace-
temps de Minkowski :

288
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

L'agrégat des événements-particules se trouvant sur les moments par P sera


appelé la région co-présente à P. Le reste du continuum quadridimensionnel
est divisé par la région co-présente en deux régions, l’une étant le passé de P
et l'autre le futur de P. La frontière tridimensionnelle entre le passé de P et
la région co-présente de P est le passé causal de P, et la frontière
correspondante entre le futur de P et la région co-présente de P est le futur
causal de P. La partie restante du futur de P est le futur cinématique de P161.

Enfin, les propriétés de parallélisme pour les matrices seront analogues à


celles concernant les levels. Deux matrices peuvent soit (i) être parallèles ;
soit (ii) s’intersecter dans un seul événement-particule ; soit (iii)
s’intersecter dans un rect ; soit (iv) s’intersecter dans un point-track ; soit
(v) s’intersecter dans un null-track.
Une matrice qui contient les points d’une ligne droite dans l’espace d’un
système temporel quelconque α sera appelée ‘une matrice associée pour α’,
et est appelée ‘la matrice incluant’ cette ligne droite. Une matrice est une
matrice associée pour de nombreux systèmes temporels, mais c’est la
matrice incluant seulement une ligne droite dans chaque espace
correspondant. La famille des systèmes temporels pour laquelle une matrice
donnée est une matrice associée est appelée une famille ‘colinéaire’. Une
famille entière de matrices parallèles forme des matrices associées pour la
même famille colinéaire de systèmes temporels, si une matrice quelconque
de la famille est ainsi associée. Dans l’espace d’un système temporel
quelconque, les lignes droites incluses par une famille de matrices parallèles
associées sont dites parallèles162.

E. Conclusion
Force est de constater le caractère incomplet et inabouti – concernant les
éléments abstractifs – de cette partie de la méthode, que ce soit dans
l’Enquête ou dans Concept de Nature. La plupart des définitions proposées,
malgré l’enjeu empiriste sans cesse rappelé, manquent leur but principal en
faisant de ces éléments de simples constructions logiques. En particulier,
les matrices, dont l’enjeu au sein du concept événementiel – du fait de leur
lien étroit au mouvement – apparaît comme essentiel, ne sont même pas
définies en termes d’éléments abstractifs, autrement dit, dans les termes de
l’expérience concrète. Dans ces parties les plus techniques de la méthode,
Whitehead se montre en fin de compte plus logicien et mathématicien que
philosophe de la nature, en oubliant souvent son enjeu philosophique
fondamental et en se laissant entraîner dans de pures constructions
mathématiques. Certes, l’auteur lui-même nous avait prévenu de ce
caractère incomplet, voire décevant de l’Enquête. Or, rien ne nous empêche
de reprendre et de développer ces premières définitions, proposées de

289
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

manière seulement provisoire : nous l’avons vu par exemple au sujet des


point-tracks. Concept de Nature propose aussi de tels développements : les
définitions des aires, par exemple, ou encore des plans dans l’espace
intemporel, lesquels sont manifestement omis de l’Enquête163. Le concept
événementiel reste, de même que la philosophie spéculative de Procès et
Réalité, un système ouvert, une invitation à l’aventure conceptuelle.
Aventure que nous continuons et développons jusqu’à ses limites dans les
prochaines parties. Or, même si certaines définitions demeurent à ce stade
inadéquates ou trop abstraites, on voit bien se dessiner progressivement la
construction des objets dans la nature : de l’événement primordial aux
volumes, aux stations et aux matrices, l’avancée créatrice consiste dans la
diversification et la discrimination de différentes formes géométriques –
lesquelles, dans la philosophie de la nature, ne sont pas encore au sens
propre des « objets »164 – et dont la congruence et la répétition dans
l’expérience sensible conduiront à l’abstraction des trois principaux types
d’objets. C’est la théorie de la congruence, dernière étape nécessaire de la
méthode avant la théorie des objets, que nous étudierons maintenant.

Notes
1
CN, p. 45 [19]. Voir SMW, III, p. 67 [69].
2
Voir aussi quatrième partie des Principes, § 5 à 9.
3
R, p. 38 et 39. Si Descartes est pour Whitehead le premier représentant du
matérialisme scientifique, il est aussi le pionnier des théories les
plus modernes. Voir en particulier SMW, IX, p. 172 et 173 [201-
202] : « Descartes, en distinguant entre temps et durée, en fondant
le temps sur le mouvement, et en établissant des relations étroites
entre matière et extension, anticipait, autant que le lui permettait
son époque, les notions modernes suggérées par la doctrine de la
relativité ou par certains aspects de la doctrine bergsonienne de la
génération des choses. » Voir aussi les références malheureusement
brèves à la théorie cartésienne des tourbillons, SMW, VI, p.122
[138].
4
Présent dans les analyses du premier chapitre de CN. Voir les références
au Timée dans CN, pp. 43-45. Dans la métaphysique, ces éléments
sont appelés : « geometrical elements ». Voir PR, p. 464 [455-457].
La traduction française propose de traduire « geometrical element »
par « objet géométrique » et « members of a geometrical element »
par : « éléments d’un objet géométrique ». Le terme « objet » ayant
un sens bien particulier dans la philosophie puis dans la

290
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

métaphysique de Whitehead, une telle traduction risque de conduire


à des interprétations erronées. Le terme « objet » n’est jamais
employé dans cette étape de la connexion extensive. En outre,
traduire « member » par « élément » rend l’axiomatique
incohérente : voir ci-dessous.
5
Ce qui pose un problème quant à leur statut véritable, eu égard à
l’expérience sensible.
6
Voir Infra, part. II, chap. III.
7
Les deux conditions suivantes ont été posées dès la TRE. Voir supra,
part. I, chap. II, C.
8
Voir PNK, 30.2, p. 104 et CN, p. 96 et 97.
9
PNK, 30.2, p. 104 et 105.
10
Ibid., 30.3, p. 105. Voir aussi CN, p. 96 [83] : « Deux ensembles
abstractifs peuvent se couvrir l’un l’autre. Quand c’est le cas, je
dirai que les deux ensembles sont égaux en force abstractive.
Quand il n’existe pas de danger de malentendu, j’abrégerai cette
expression en disant simplement que les deux ensembles abstractifs
sont égaux. » Cette notion de « force abstractive » est intéressante
et n’apparaît que dans CN. Les classes abstractives apparaissent
alors dans leur pouvoir d’abstraction pour un événement percevant
quelconque, dans leur dynamisme irréductible à une définition
purement logique.
11
Ibid., 30.3, p. 105.
12
CN, p. 96 [84].
13
C’est là l’essence même de la méthode. Les entités-limites doivent être
définies uniquement dans les termes des événements, des classes
d’événements et des relations entre classes. Nous rejoignons sur ce
point la lecture de C.D. Broad qui donne l’exemple suivant : « (…)
a series of confocal conicoids could be defined as one whose
members cut each other at right angles ; a definition which makes
no mention of their common focus, but simply mentions a relation
which the members of the series have to each other. There is thus
no circularity in the definition of points by this method. » Scientific
Thought, p. 47. Voir aussi les commentaires particulièrement clairs
sur ce point de S.L. Stebbing dans A Modern Introduction to Logic,
XXIII, §2, p. 450.
14
Robert Palter, Whitehead’s Philosophy of Science, p. 51.
15
PR, p. 464 [455].

291
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

16
CN, p. 79 [62].
17
Ibid., p. 80 [62].
18
Ce qui n’implique pas que la signification de telles formules soit la plus
abstraite ; on verra que c’est plutôt le contraire qui est vrai.
19
CN, p. 124 [119].
20
Ibid., p. 99 [87].
21
PNK, 31.4, p. 108. Ce qui exclut de la méthode – nous l’avons vu - les
relations d’injonction qui supposent de telles frontières exactes.
22
PR, p. 462 et 463 [454-455], voir en particulier la définition 10, p. 463
[454] : « Un ensemble de régions est appelé un « ensemble
abstractif » quand : 1) deux éléments quelconques de l’ensemble
sont tels que l’un d’eux inclut l’autre non tangentiellement ; 2) il
n’y a aucune région qui soit incluse dans tout élément de
l’ensemble. » Whitehead renvoie lui-même à l’Enquête : « Cette
définition limite en pratique les ensembles abstractifs à ceux que
j’ai appelés « ensembles simplement abstractifs » dans les
Principles of Natural Knowledge (paragraphe 37.6). » Ibid.
23
Voir J. Nicod, La géométrie dans le monde sensible, I, IV, n. 1, p. 29.
24
PNK, 37.6, p. 123.
25
Voir supra, part. II, chap. II et III.
26
Une formulation bien « embarrassante » commente Nathaniel Lawrence,
dans Whitehead’s Philosophical Development, n. 25, p. 82. Le seul
commentateur à proposer une lecture plus éclairante de ce point est
Robert Palter, op. cit., pp. 51-54. Voir en particulier l’appendice I
(p. 223 et 224) où l’auteur propose une lecture comparée des trois
formulations dans PNK, CN, et PR.
27
PNK, 31, p. 106 et 107.
28
CN, p. 99 et 100 [87-88].
29
PR, Définition 16.1, p. 465 [457].
30
Voir PNK, 31.1, p. 106 : « ‘prime in respect to the formative condition σ
’ [whatever condition ‘σ’ may be] ».
31
Voir CN, p. 100 [88].
32
On retrouve ainsi naturellement la définition de CN, p. 99 [88] : « (…)
un ensemble abstractif est σ-prime, quand il a les deux propriétés, a)
de satisfaire à une condition σ et, b) d’être couvert par tout
ensemble abstractif qui, à la fois, est couvert par lui et satisfait à la
condition σ. »

292
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

33
Naturellement, toute classe α satisfaisant la condition σ : « étant K-égal à
α » est à la fois prime et anti-prime. Et pour une condition σ
donnée, deux σ-primes sont K-égaux, et deux σ-antiprimes sont K-
égaux. On peut ainsi démontrer que, pour une condition σ, tous les
σ-primes (ou tous les σ-antiprimes) sont égaux : soit σ une condition
quelconque. Soit σp la condition : « étant un σ-prime » et soit σα la
condition : « étant un σ-antiprime ». Ainsi, une classe abstractive,
qui satisfait la condition σp : (i) satisfait la condition σ ; (ii) est
couverte par toute autre classe abstractive satisfaisant la condition
σ. Par conséquent, deux classes abstractives qui satisfont la
condition σp se recouvrent mutuellement ou sont égales et chaque
classe qui satisfait la condition σp est couverte par chaque autre
classe qui satisfait la même condition. Ainsi, chaque classe est une
σp-prime et : « D’une manière analogue, c’est une σp-antiprime. De
même, les σ-antiprimes sont les σα-primes et les σα-antiprimes. »
PNK, 31.3, p. 107.
34
Ibid. Robert Palter souligne : « (…) in fact, a weaker definition would
suffice : since it is already known that for any given σ all σ-primes
are K-equal, one might define σ as regular for primes when (1)
there are σ-primes, and (2) there is no abstractive class K-equal to a
σ-prime, but not itself a σ-prime. » op. cit., n. 6, p. 52.
35
Voir PNK, 31.3, p. 107 : « (…) σ will be called ‘regular for antiprime’
when (i) there are σ-antiprimes and (ii) the set of abstractive classes
K-equal to any one assigned σ-antiprime is identical with the
complete set of σ-antiprimes. »
36
CN, p. 97 [84]. Dans PNK, un élément abstractif n’est pas le « groupe
des voies d’approximation (…) », mais « représente un ensemble de
routes équivalentes d’approximation (…) ». PNK, 32.2, p. 109.
Entre PNK et CN, les éléments abstractifs n’appartiennent pas au
même type logique, voir ci-dessous.
37
PNK, 32.3, p. 109 : « An abstractive element will be said to ‘inhere’ in
any event which is a member of it. »
38
Ce point est important mais semble incompris par un commentateur
critique de qualité comme Nathaniel Lawrence. Voir en particulier
sa critique de la notion de moment dans Whitehead’s method of
extensive abstraction, p. 149 sq.
39
CN, p. 98 [85-86]. Nous soulignons en reprenant une petite erreur de
traduction (le singulier au lieu du pluriel), laquelle implique une
incohérence.

293
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

40
Ibid., p. 97 [84]. Voir Robert Palter, op. cit., p. 53, qui remarque avec
justesse : « However, a simple reformulation would seem to remedy
this difficulty, viz. : define an abstractive element as the class of
events each of which belongs to at least one of the complete set of
abstractive classes which are K-equal to one of themselves ; i.e., as
the union of the members of the complete set of K-equal abstractive
classes. (One could, of course, also reformulate the second
definition in terms of set of primes [or antiprimes] instead of
members of primes [or antiprimes] ; this would again have the
effect of making abstractive elements one logical type higher than
abstractive classes.) »
41
CN, p. 97 [84].
42
PNK, 32.1, p. 108.
43
Ibid., p. 108 et 109.
44
Ibid., 32.3, p. 109.
45
Ibid.
46
CN, p. 79 [61].
47
PNK, III, IX, 33-36.5, pp. 110-120.
48
CN, III, pp. 75-82 [57-65] et IV, pp. 100-107 [88-98].
49
Voir PNK, 33.1, p. 110 : « (…) we assume that there are no other events
with the same unlimited property. »
50
Ibid., 33-3, p. 112. Pour des définitions plus générales de ces concepts,
voir celles proposées dans The Principle of Relativity. Par exemple,
concernant les moments : « A moment is an instantaneous three-
dimensional section of nature and is the entity indicated when we
speak of a moment of time. » R, p. 30.
51
PNK, 33.2, p. 110. La condition est « régulière » pour un antiprime
absolu : (i) il existe des antiprimes absolus ; (ii) l’ensemble des
classes abstractives égales à tout antiprime absolu est identique à
l’ensemble complet des antiprimes absolus.
52
Ibid.
53
CN, p. 78 et 79 [60-61].
54
Ibid., p. 97 [85].
55
Ibid., p. 100 [88].
56
Ibid., [89].
57
PNK, 46.4, p. 138.

294
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

58
CN, p. 101 [90].
59
Voir PNK, 34.1 et 34.2, p. 113 et 114.
60
Au sens de « l’intersection » définie dans la première partie de
l’axiomatique.
61
PNK, 34.2, p. 113.
62
Ibid., 34.2, p. 113 et 114.
63
Voir Infra., part. II, chap. III, A, 1, et PNK, 33-3, fig. 7 et 8, p. 111.
64
PNK, 34.3, p. 114 et 115. Voir CN, p. 81 et 82 [63-65] : « Pareille série
ordonnée de moments est ce que nous entendons par le temps défini
comme série. (…) Evidemment ce temps sériel est le résultat d’un
processus intellectuel d’abstraction. (…) Ce temps sériel n’est
évidemment pas le véritable passage de la nature lui-même. Il
manifeste quelques-unes des propriétés naturelles qui en découlent.
L’état de nature à un moment a évidemment perdu cette qualité
ultime du passage. Aussi la série temporelle des moments le
conserve seulement comme une relation extrinsèque d’entités, et
non comme le produit de l’être essentiel des termes de la série. »
65
CN, p. 80 [63].
66
Ibid., p. 81 [63].
67
Ibid.
68
Nous rejoignons sur ce point précis l’analyse de Robert Palter, op. cit., p.
61 : « (…) admitting the impossibility, even in principle, of
detecting through sense-perception a non-denumerably infinite
number of events, it follows that the moments of a given time-
system must be defined as subsets of, or “cuts” in, that denumerably
infinite class of moments which is, in principle at least, available to
sense-perception. This is just the first of many occasions during our
discussion of the method of the extensive abstraction when we shall
be forced to recognize the insufficiency of any interpretation of
Whitehead’s intent which demands that he literally deduce all
geometrical entities from sense-data. Whitehead’s method is, on the
contrary, constructive, but not in an arbitrary or merely
conventionalist sense. »
69
CN, p. 100 [89].
70
Ibid., p. 100 et 101 [89-90].
71
Ibid., p. 101 [90].
72
Ibid., [89].

295
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

73
PNK, 37.2, p. 121 et 122.
74
CN, p. 103 et 104 [93].
75
Ibid., p. 104 [94].
76
CN, p. 102 et 103 [92].
77
Ibid., p. 103 [92].
78
L’analyse de G. Hélal, par exemple, n’est pas exempte de telles
confusions, voir op. cit., pp. 147 sq.
79
Voir PNK, 35.1, p. 116 : « (…) we reserve the conventional spatial
terms, such as ‘plane’, for the time-less spaces to be defined later. »
Voir aussi CN, p. 101 et 102. Nous n’entrons pas plus dans la
représentation et l’explication géométrique de telles intersections.
Sur ce point, l’analyse de G. Hélal est assez claire, op. cit., pp. 155-
157.
80
PNK, 35.2, p. 116.
81
Ibid., 35.2, p. 116.
82
Ibid. L’étude de ces relations est reportée à plus tard, mais elles
n’apparaissent pas clairement par la suite.
83
PNK, 35.3, p. 117. Whitehead ajoute : « It is tempting, on the
mathematical analogy of four-dimensional space, to assert the
existence of unlimited events which may be called the complete
intersections of pairs of non-parallel durations. It is dangerous
however blindly to follow spatial analogies ; and I can find no
evidence for such unlimited events, forming the complete
intersections of pairs of intersecting durations, except in the
excluded case of parallelism when the complete intersection (if it
exist) is itself a duration. Accordingly, apart from parallelism, it
may be assumed that the events extended over by a pair of
intersecting durations are all finite events. No change in the sequel
is required if the existence of such infinite events be asserted. »
84
Les mêmes propriétés de parallélisme que pour les durations et les
moments sont appliquées aux levels : « Two parallel levels do not
intersect, and conversely two levels in the same moment which do
not intersect are parallel. » Ibid., 36.1, p. 118.
85
Ibid.
86
En plus de l’adjectif « momentary » (traduit ici par « momentané »),
Whitehead forge celui de « momental ». Nous suivons J.
Douchement qui choisit de traduire par « momentuel ».

296
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

87
PNK, 36.2, p. 118.
88
Ibid., 36.3, p. 119.
89
Whitehead exclut le cas de rects « incidents » : « (…) if a rect is incident
in a moment, it does not intersect any other moment of the same
time-system, and therefore a fortiori is not incident in any of them;
and analogously for a level incident in a moment. » Ibid., 36.3, , p.
119.
90
CN, p. 105 [95].
91
PNK, 36.4, p. 119 et 120.
92
CN, p. 105 [95-96].
93
Ibid., [96].
94
PNK, 37.1, p. 121.
95
Ibid., 37.2 : « An abstractive class which is antiprime in respect to the
formative condition of ‘being a member of some assigned punct’ is
evidently an absolute prime. In fact this set of antiprimes is
identical with the set of absolute primes »
96
Voir sur ce point la critique de Th. De Laguna dans “Extensive
Abstraction : A Suggestion”, p. 217 : « (…) Mr Whitehead has
given up the attempt to define the event-particle in a direct fashion.
He does it by means of the ‘punct’; and this involves a multiplicity
of time-systems. For a punct is the intersection, generally speaking,
of four moments, and moments of the same time-system do not
intersect. The further consequence is that the whole theory of
spatial order is made dependent on the assumption of a non-
Newtonian theory of the relation between space and time ; and
though there may well be compensations for this state of affairs, it
is evidently, from the methodological standpoint, a defect. It seems
a curious inversion of the order of experience, that we should have
to wait for Michelson in order to find the way to the conception of
the point. »
97
CN, p. 103 [92-93].
98
Ibid., p. 168 [172-173]. Nous reprenons la traduction de J. Douchement
avec de légères variations.
99
Ibid., p. 113 [103].
100
Ce qui favorise, à la première lecture, la confusion entre ces éléments et
les entités instantanées étudiées précédemment (levels, rects et
puncts) mais qui ne sont pas des éléments abstractifs.

297
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

101
PNK, 38.1, p. 123.
102
CN, p. 111 [102].
103
Deux événements « séquents » sont deux événements qui
n’appartiennent pas au même moment ; ils ne sont donc pas
simultanés. Voir PNK, 37.5, p. 123 : « Event-particles which are
not co-momental will be called ‘sequent’. »
104
CN, p. 113 [103].
105
PNK, 38.1, p. 123 et 124.
106
Ibid., p. 124.
107
Les définitions proposées dans CN sont équivalentes. Voir CN, p. 113
[104].
108
Ibid.
109
R, p. 29.
110
Ibid., p. 30.
111
PNK, 38.3, p. 125. Dans CN, une route momentuelle. Voir CN, p. 113
[103-104]. Les routes errantes (vagrant) sont appelées « stations ».
Dans R, les routes momentuelles sont appelées les routes spatiales
et les routes errantes des « routes historiques ». Voir R, p. 30 et 31
et p. 74.
112
PNK, 38.4, p. 125 : « kinematic route ».
113
« Un ‘solide’ est l’élément abstractif déduit d’un solide prime. » PNK,
39.1, p. 126. Voir CN, p. 111 [101], où Whitehead distingue plus
nettement la définition d’un solide en tant qu’élément abstractif de
celle d’un solide en tant que locus : « Un locus à trois dimensions
d’événements-particules qui forme la portion commune de la
frontière de deux événements adjoints sera appelé un solide. »
114
Les propriétés de ces solides errants sont supposées importantes pour la
théorie de la gravitation d’Einstein, mais Whitehead n’en dit pas
plus et l’étude de ces propriétés n’est pas entreprise dans l’Enquête.
Voir PNK, 39.2, p. 126 ; voir aussi ibid., préface, p. vi, et CN, p.
111 et 112 [102] : « Il est difficile de savoir à quel point nous
sommes éloignés de pouvoir avoir la perception des solides errants.
Nous ne pensons certainement pas que nous puissions en approcher
tant soit peu. Mais alors nos pensées – dans le cas des gens qui ont
des pensées sur de telles matières – sont à ce point sous l’empire de
la théorie matérialiste de la nature qu’elles ne peuvent guère avoir
valeur de preuves. Si la théorie de la gravitation d’Einstein

298
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

comporte quelque vérité, les solides errants sont de grande


importance dans la science. La frontière entière d’un événement fini
peut être considérée comme un exemple particulier de solide errant
en tant que locus. Sa propriété particulière d’être fermée empêche
qu’elle soit définissable en tant qu’élément abstractif. » Sur ce
dernier point, voir les commentaires de R. Palter, op. cit., p. 66 et
67 et la note 13 de la même page : « This example illustrates a
general restriction on the types of geometrical entities definable by
the method of extensive abstraction : since events are assumed to be
without “holes” (e.g., a torus or the perimeter of any closed figure)
can be defined by means of an abstractive class of events. In
topological terms, we may say that the method of extensive
abstraction is incapable of defining entities of “genus” greater than
the “genus” of the primitive extensive regions (events) on which the
method depends. »
115
CN, p. 112 [102-103]. Les aires peuvent être définies en tant
qu’éléments abstractifs : il suffit de « substituer aire à solide dans
les termes de la définition déjà donnée. » Ibid. Les aires peuvent
être aussi soit momentuelles, soit errantes.
116
Ibid., p. 70 [50].
117
PNK, 40.1, p. 126.
118
CN, p. 111 [101].
119
Ibid., [102].
120
Ibid., p. 112 [103].
121
PNK, XI, 41 sq., pp. 128-132 ; CN, V, p. 113 et 114 [103-104] et 119-
121 [111-113].
122
PNK, 44 sq., pp. 133-137 ; CN, p. 122 et 123 [116-117].
123
CN, p. 113 et 114 [104].
124
Ibid., p. 114 [105].
125
Voir CN, p. 119 [112]. R. Palter propose de clarifier les définitions
successives de ces événements cogrédients par la liste d’axiomes
suivants : « (i) For every finite event e there is a unique duration d
such that eGd. (ii) If eGd, there are finite events such as e′ where
eKe′ and e′Gd. (iii) If eGd, there are finite events such as e′ where
e′Ke and e′Gd. (…) (iv) If eGd, then e extends throughout d. » Op.
cit., p. 69.
126
CN, p. 114 et 115 [105-106].

299
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

127
PNK, 41.1, p. 128.
128
Ibid., 41.4, p. 129.
129
CN, p. 117 et 118 [110].
130
PNK, 41.1, p. 128.
131
« stationary prime », ibid., 41.2.
132
Autrement dit, une classe égale et non tangente. Voir ibid., 37.6, p. 123
et supra, partie IV, A, 1.
133
PNK, 41.2, p. 128.
134
Une station peut être aussi définie comme une position, voir CN, p.
120 [113] : « Soit P un événement-particule compris dans une
duration donnée d. Considérons l’agrégat d’événements où se situe
P et qui sont aussi cogrédients à d. Chacun de ces événements
occupe son propre agrégat d’événements-particules. Ces agrégats
auront une portion commune, savoir la classe des événements-
particules qu’ils comprennent tous ensemble. Cette classe
d’événements-particules est ce que j’appelle la station de
l’événement-particule P dans une duration d. Il s’agit de la station
comprise comme un locus. »
135
PNK, 42.1, p. 129.
136
« Point-tracks (…) form this missing set of straight lines for this
geometry of event-particles. The event-particles occupying a point-
track have an order derived from the covering moments of any
time-system. » Ibid., 42.4, p. 131. Voir aussi CN, p. 120 et 121
[113-114].
137
CN, p. 189 [198].
138
PNK, 42.2, p. 130.
139
CN, p. 119 [111].
140
Ibid., p. 121 [114].
141
« This space of a time-system is called ‘time-less’ because its points
have no special relation to any one moment of its associated time-
system. » PNK, 42.3, p. 130. Un point-track est une route de par sa
dimension temporelle ; sans elle, il constitue donc un point, et
réciproquement.
142
Voir PNK, 42.3, p. 130. On retrouve ainsi la relation triadique
d’occupation du concept classique du monde matériel.
L’événement-particule représente la particule matérielle, le punct,

300
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

la position spatiale à un instant, et le point, la position purement


spatiale.
143
Ibid., 46.4, p. 138. Voir CN, p. 122 [115] : « J’ai parlé des espaces
intemporels correspondant aux systèmes temporels. Ce sont les
espaces de la physique et de tout concept de l’espace compris
comme éternel et invariable. »
144
Voir PNK, 46.4, p. 138 : « There is an exact correlation between the
time-less space of a time-system and any momentary space of the
same time-system. » Voir les commentaires de R. Palter, op. cit., p.
55 : « the third is uniquely determined for any observer in a fixed
state of motion, while the first changes from instant to instant even
for an observer in a fixed state of motion. »
145
Nous suivons le cheminement de PNK, 43.2 sq., p. 131 et 132.
146
PNK, 43.3, p. 132.
147
Ibid.
148
Voir Ibid., 43.4.
149
CN, p. 121 et 122 [115].
150
PNK, 43.4, p. 132 et 133.
151
Whitehead se réfère là encore à l’Ausdehnungslehre de Grassmann ainsi
qu’à sa reprise et ses développements par Buchheim, dans Proc.
London Math. Soc., Vol. XVI, 1885. Voir UA, p. 248.
152
PR, pp. 53-54 [13]. Voir aussi Ibid., p. 447 [437] : « (…) la proposition
fausse non spécifiée est une matrice de laquelle peuvent être
dérivées des propositions spécifiées vraies en nombre indéfini. »
153
CN, p. 122 [115].
154
Ibid., [116].
155
PNK, 44.2, p. 133. « As point-tracks were needed to complete our
theory of “straight line” in space-time (since rects provide us only
with co-momental “straight lines”), so new entities (called
“matrices”) are needed to complete our theory of “planes” (since
levels provide us only with co-momental “planes”). » Voir R.
Palter, op. cit., p. 73.
156
CN, p. 122 et 123 [116].
157
J. Vuillemin, La Logique et le monde sensible, n. 1, p. 79.
158
C’est la formulation de Whitehead lui-même. Voir aussi plus loin, PNK,
44.3, p. 133 : « Any matrix can be generated (…) ». L’enjeu est ici
purement logique et constructif. Le lien avec les chapitres

301
IV • 1. LES ELEMENTS ABSTRACTIFS

précédents n’est pas clair. Ainsi par exemple, aucune définition


précise des matrices, en termes d’éléments abstractifs, n’est
proposée. Whitehead semble avoir composé cette partie de manière
indépendante, le lien direct à l’expérience n’apparaissant plus du
tout. Pour une définition des matrices en tant que loci, voir Ibid.,
46.2, p. 136 : « Each matrix contains various sets of parallel point-
tracks. Any one such set is a locus of points in the space of some
time-system. Such a locus of points is called a ‘straight line’ in the
space of the time-system. »
159
PNK, 45.2, p. 135. Nous représentons sur la même figure la matrice de
PNK et le cône de l’espace-temps proposé dans R, p. 31.
160
« Their special properties will be considered later when congruence has
been introduced.» PNK, 45.2, p. 136.
161
R, p. 30.
162
PNK, 46.2, p. 136 et 137.
163
Voir CN, p. 124 [118].
164
Les éléments abstractifs ont été définis dans les termes des événements
et comme les éléments fondamentaux de l’espace-temps. Ils ne
requièrent pas encore de véritable récognition.

302
Chapitre II
Congruence et Egalité

Dans ce chapitre, nous étudierons les relations d’égalité et de congruence


entre les événements (plus précisément, entre les éléments abstractifs) qui
fondent la périodicité et la convergence des séries abstractives, mais aussi
et surtout, comme il le sera montré dans la prochaine et dernière partie de
n