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ROGER CAILLOIS

Révélations sur l’hitlérisme1

Cette note constitue la version française de « Revelaciones sobre el


hitlerismo », compte rendu de La Révolution du nihilisme de Hermann Rau-
schning paru en Argentine dans La Nación du 3 mars 1940. Elle prolonge
le débat sur l’hitlérisme amorcé par Caillois dans l’article « Naturaleza del
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hitlerismo2 » et développé au sein des Debates sobre temas sociológicos3
qui, inaugurés en 1939 à Buenos Aires sous l’égide de Victoria Ocampo,
auraient dû prendre la suite du Collège de sociologie. Elle annonce par
ailleurs le cycle de conférences Naturaleza y estructura de los regímenes
totalitarios que le jeune sociologue aurait tenu en septembre 1940 et dont
Francisco Ayala rend compte dans Sur4 .
On ignore la date de rédaction du texte, mais une lettre de Paulhan
d’octobre 1939, annonçant à Caillois la sortie chez Gallimard de La Révo-
lution du nihilisme, laisse supposer que ce dernier était en train de rédiger
son compte rendu5 . Par ailleurs, le 26 février 1940, en communiquant à
Paulhan l’envoi d’un certain nombre de comptes rendus de Caillois reçus en
automne 1939, Georges Bataille demande à son interlocuteur un exemplaire
de La Révolution du nihilisme6 , ce qui renforce l’hypothèse qu’un de ces
comptes rendus soit « Révélations sur l’hitlérisme ».
Si en définitive cette note ne semble pas avoir été retenue par Paulhan
pour la NRF, l’œuvre de Rauschning ne sera pas sans hanter la réflexion de

1. Texte établi, présenté et annoté par Marina Galletti (Università degli Studi Roma Tre).
Manuscrit conservé dans le fonds Roger Caillois de la médiathèque municipale Valery-Larbaud
de Vichy (Chemise Cms XXI). Je remercie Catherine Rizéa Caillois de m’avoir autorisé à le
publier, ainsi que Fabienne Gelin, Martine Chosson, conservateurs de la médiathèque Valery-
Larbaud de Vichy, et Guillaume Bridet pour leur aide dans la lecture du manuscrit. Au-dessus
du titre, biffé : La Révolution du nihilisme. De très légères corrections ont été apportées, quand
c’était nécessaire : accent sur une majuscule, remplacement d’une minuscule par une majuscule,
faute d’orthographe vénielle ou rétablissement de ponctuation.
2. Publié dans le numéro d’octobre 1939 de Sur.
3. Voir Marina Galletti, « Du Collège de Sociologie au Debates sobre temas sociológicos. Roger
Caillois en Argentine », dans Laurent Jeanny (dir.), Roger Caillois, la pensée aventurée, Paris,
Belin, coll. « L’extrême contemporain », 1992, p. 139-174.
4. Francisco Ayala, « El curso de Roger Caillois », Sur, n° 73, octobre 1940. Voir aussi le
compte rendu de ces conférences dans Nuevo orden du 5 et 19 septembre 1940 ; El Pampero
du 11 septembre 1940 ; Le Courrier de la Plata du [4 ?] et 28 septembre 1940.
5. Voir la lettre de Paulhan à Caillois du 7 octobre 1939, dans Correspondance Jean-Paulhan
Roger Caillois, 1934-1967, Édition établie et annotée par Odile Felgine et Claude Pierre Perez
avec le concours de Jacqueline Paulhan, Préface de Laurent Jenny, « Cahiers Jean Paulhan »,
113
Paris, Gallimard, 1991, p. 122.
6. Voir Georges Bataille, Choix de lettres. 1917-1962, Édition établie, présentée et annotée par LITTÉRATURE
Michel Surya, Paris, Gallimard, 1997, p. 177-178. N°170 – J UIN 2013

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ROGER CAILLOIS

Caillois. En 1943, le contenu du texte, remanié, resurgit au cœur de l’article


« Conséquences du nihilisme » où l’hitlérisme, associé au mot terrorisme,
devient, par le biais de l’analyse de Thucydide sur l’ébranlement du monde
grec et de ce que Péguy dans Notre jeunesse appelle la dégradation de
la mystique en politique, l’expression du nihilisme constamment présent
à l’état latent dans l’histoire. Ce nihilisme, précise Caillois amorçant une
conception cyclique de l’histoire, « éclate à l’occasion de crises violentes ou
affleure par l’effet d’une sorte d’usure générale, d’un dédain croissant à
l’égard des valeurs respectées7 ». Par ailleurs en 1951 les Quatre essais de
sociologie contemporaine feront plusieurs fois appel à La Révolution du
nihilisme : dans le chapitre « Le pouvoir charismatique » pour expliquer
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l’hypnose exercée par Hitler sur les masses ; dans la partie du recueil
intitulé « Le vertige de la guerre » pour illustrer la thèse de la collusion de
la guerre et de l’État totalitaire. Sans oublier qu’en 1963 « Le vertige de
la guerre » sera détaché des Quatre essais de sociologie contemporaine et
annexé à Bellone ou la Pente de la guerre pour s’inscrire dans l’histoire de la
guerre elle-même et de son cheminement vers « son être absolu » comme le
tableau d’une fascination menaçant d’anéantir toute civilisation et comme
une mise en garde à même de porter remède à sa dimension planétaire :
cette entreprise, malgré « la lenteur inévitable » de sa démarche, « implique
qu’on prenne les choses à la base, qui est, pour les choses humaines,
l’éducation de l’homme »8 .

Il est douteux qu’il faille nécessairement ne pas être mêlé aux événe-
ments pour les bien voir ou les bien comprendre. Du moins, les ouvrages
d’Hermann Rauschning, ex-président du Sénat de Dantzig et collaborateur
immédiat de Hitler, prennent place parmi ceux qui risquent de faire compter
au rang des erreurs accréditées l’opinion reçue selon laquelle la lucidité
naît de la distance et du détachement. Qu’on songe, parallèlement, à l’ex-
traordinaire Staline de Boris Souvarine9 . Dans les deux cas, il ne s’agit pas
de témoins désintéressés exprimant un point de vue libre de toute contin-
gence et essayant par là même d’anticiper sur le jugement de la postérité. Il
s’agit encore moins de professionnels s’attachant à réunir une information
solide et complète afin de donner d’événements éloignés dans l’espace ou
dans le temps une interprétation cohérente et systématique. Au contraire

7. Roger Caillois, « Conséquences du nihilisme » [1943], Circonstancielles. 1940-1943, Paris,


Gallimard, 1946, p. 78.
8. Roger Caillois, Bellone ou la pente de la guerre, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1963,
114 respectivement p. 16 et p. 234.
9. Cet essai, paru en 1935, est au centre du débat à Contre-Attaque, mouvement dont Caillois
n’a pas fait partie mais dont il avait été l’inspirateur. Voir Georges Bataille, L’Apprenti Sorcier,
LITTÉRATURE Textes, lettres et documents (1932-1939) rassemblés, présentés et annotés par Marina Galletti,
N°170 – J UIN 2013 Paris, La Différence, 1999.


RÉVÉLATIONS SUR L’HITLÉRISME

Rauschning et Souvarine furent acteurs dans l’histoire qu’ils ont vécue, et


non pas figurants, spectateurs ou critiques. Ils comptent parmi ceux dont on
attend généralement des mémoires, et non des constructions théoriques. Au
premier abord, le sens obscur de la division du travail, déposé en chacun par
la civilisation industrielle, se refuse à croire que tel qui serait irremplaçable
pour se souvenir et raconter se mette valablement à raisonner, à systématiser,
et enfin à expliquer ce dont on attend seulement qu’il fasse confidence. Il
est vrai que Rauschning satisfait les deux exigences et son second ouvrage
Hitler me dijo10 , reproduction de ses conversations avec le dictateur, soutient,
illustre, complète sa Révolution du nihilisme11 , comme l’atlas anime le traité
de géographie, les reproductions des chefs-d’œuvre une histoire de l’art et
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plus encore le dossier et les pièces à conviction le réquisitoire de l’avocat
général. Ils forment à eux deux un ensemble où chacun prend sa vraie valeur
de l’existence de l’autre. Celui-ci fait connaître le système, celui-là l’homme.
Avec ce dernier, on entre dans la familiarité d’une sensibilité déséquilibrée
pleine de haine pour tout ce qui existe autour d’elle, mais pleine aussi de
rêves démesurés et grandioses, et intrépidement décidée à transformer le
monde. Par contre la Révolution du nihilisme montre combien la réalité est
loin du songe, combien le poids du passé a prévalu sur la volonté d’avenir de
l’enchanteur. C’est toujours l’histoire du sorcier qui a déchaîné des forces
qu’il ne sait pas diriger et dont il est bientôt le jouet impuissant. Ainsi le
mouvement hitlérien n’est que mouvement, il n’a aucun but fixé à l’avance.
Sa politique est faite d’une succession de résultats. Il n’est qu’organisation
et que tactique et l’une et l’autre nécessitent la destruction des éléments et
des valeurs qui prétendent à une existence propre. Ce mouvement doit ruiner
toute tradition afin qu’aucune résistance ne puisse jamais freiner son élan et
il lui faut anéantir toute communauté, si réduite, si insignifiante soit-elle, afin
qu’elle ne puisse, ni dans le présent, ni dans l’avenir, constituer en dehors
du parti un centre de cohésion et d’attraction. C’est là, selon Rauschning, la
grande constante de la politique hitlérienne : destruction de la famille à qui
les enfants sont soustraits dès leur plus jeune âge pour être dressés à espion-
ner et à dénoncer leurs parents ; fermeture ou mise en tutelle des écoles
confessionnelles, coups renouvelés et progressifs portés à l’influence des
Églises, attaques continuelles contre la morale chrétienne. L’armée même,
à qui le parti est tant redevable et qui l’a aidé de tout son poids, voyant en
lui un mouvement national capable de rétablir l’ordre, n’a pas tardé à se
voir mise au pas. C’est qu’elle formait, avec ses usages, son sentiment de
l’honneur, son esprit de caste, sa hiérarchie, sa fierté et son respect de soi
surtout, une puissance indépendante, représentant à la façon de la famille et

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10. Il s’agit de la version espagnole du témoignage de Rauschning (Buenos Aires, Librería
Hachette, 1940).
11. Hermann Rauschning, La Révolution du nihilisme, Paris, Gallimard, 1939 ; Hitler m’a dit, LITTÉRATURE
Paris, Coopération, 1939. N°170 – J UIN 2013


ROGER CAILLOIS

de l’Église, à la fois un cercle fermé et un idéal autonome, que le régime,


dans ses ambitions totalitaires, n’était disposé à tolérer ni comme organisme
particulier ni comme symbole de vertus traditionnelles. Ce n’est pas l’un
des moindres intérêts de l’ouvrage que cette dramatique histoire de l’aveu-
glement du vieux militarisme prussien protégeant et nourrissant le monstre
destiné à le dévorer, ne s’apercevant de sa nature monstrueuse que quand
il est trop tard pour le vaincre et qui s’attache à faire la part du feu, quand
le feu est déjà incendie et qu’il a tout embrasé. Le public connaît par les
journaux les changements déjà lointains du haut commandement de l’ar-
mée allemande, qui ont amené à la tête de l’état-major des hommes de plus
en plus dévoués au dictateur, de plus en plus soumis aux directives et aux
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mots d’ordre du parti. Mais ce que dévoile Rauschning est singulièrement
plus grave. C’est le travail secret et insensible, mais efficace et durable de
décomposition de l’ancien esprit militaire. On ne peut pas ne pas penser au
suicide du capitaine Langsdorff. Pour quelque raison précise qu’il se soit
produit, et s’il est permis de penser qu’en histoire, une attitude personnelle
a presque toujours moins de valeur expressive par son contenu que par la
signification que lui prête l’opinion publique, on s’assurera en lisant Rau-
schning, que celle-ci s’est montrée en ce cas d’une singulière clairvoyance
en interprétant ce geste comme la protestation ultime de la fidélité à un code
d’honneur contre l’ordre qui le méconnaît et le subordonne à quelque intérêt
de propagande ou de prestige. Selon la propre expression d’Hitler, il ne
faut pas que la guerre soit un duel, un tournoi médiéval. Le plus sûr est le
meilleur et le plus sûr, à la limite, est l’assassinat. Le mot ne fait pas peur à
qui professe que le succès justifie tout. C’est le cas du national-socialisme.
Il n’a pas de contenu doctrinal, comme les événements le montrent de jour
en jour davantage. Son antibolchevisme comme son antisémitisme ne sont
que des instruments politiques. Il fallait des haines pour diriger les énergies
pures, indisciplinées, que le système sans cesse produisait pour ainsi dire
à l’état sauvage et sans finalité déterminée. Mais ces haines sont utilitaires,
interchangeables, soumises à l’intérêt du moment (le pacte avec Moscou
l’a surabondamment démontré). Dès lors, quand les principes ne sont plus
que des moyens, le dévouement même à la patrie passe après les néces-
sités propres au mouvement déclenché. Il est clair en effet que, dans ces
conditions, tout dévouement à une idée, toute foi doit disparaître au profit
du dévouement à la personne et à la fortune du chef de bande, du caudillo.
C’est pourquoi le soldat est remplacé par le lansquenet, le valet d’armes, le
mercenaire, quand ce n’est pas par l’assassin à gages, le tueur salarié. Ainsi
la mentalité du militaire de carrière, celle du milicien national font place,
devant l’envahissement des cadres de l’armée par les SA, à une renaissance
116 de l’attitude spécifiquement prétorienne. Il n’y a pas d’autre explication à
la persécution non seulement de l’esprit et de l’intelligence, mais de tout
LITTÉRATURE sentiment d’autonomie morale de l’individu ou de la communauté. Il ne
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RÉVÉLATIONS SUR L’HITLÉRISME

faut plus d’associés, mais des complices. On n’a plus besoin de serviteurs
compétents ou de collaborateurs consciencieux, mais d’âmes damnées sans
scrupules d’aucune sorte.
C’est en cela que consiste la révolution du nihilisme : dans la sur-
prenante réalité d’un mouvement qui n’est que mouvement, élan vers la
conquête pour la seule annexion, besoin d’un pouvoir toujours plus oppres-
sif à cause de l’impossibilité où il se trouve de relâcher ou de stabiliser la
contrainte présente. Aussi toutes les vertus exaltées par le nouveau régime
sont-elles des vertus de caractère : l’héroïsme et la discipline et par-dessus
tout l’héroïsme discipliné, le dévouement absolu et aveugle, celui qui ne
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connaît pas de limites et qui ne demande pas de comptes. C’est-à-dire que
l’édifice entier est construit sur les sentiments qui permettent d’agir vite et
bien et à fond, quelle que soit la fin poursuivie. Là est le paradoxe qui fait
de l’Hitlérisme un danger pour le monde et d’abord pour l’Allemagne que
Rauschning décrit comme soumise à une implacable domination étrangère.
L’Hitlérisme ne poursuit d’autre but que la domination. Il n’établit aucune
valeur. Même en politique extérieure, où il a remporté tant de succès, il ne
recherche la réalisation d’aucun plan préconçu, il ne travaille à la mise en
œuvre d’aucun projet tracé à l’avance. C’est ainsi qu’il s’intéresse à la fois
aux pays limitrophes de l’Allemagne et à l’Islande, à la Patagonie, à l’État de
São Paulo. Il lui faut tout saper, tout affaiblir, et partout introduire son virus
spécifique, l’« arme invisible » d’Hitler, c’est-à-dire un début d’agitation
créé par l’argent et la propagande, entretenu bientôt par le ressentiment et
l’orgueil et qui (Hitler le prévoit exactement) se développera ensuite imman-
quablement de son propre poids comme s’est développé le mouvement nazi
lui-même. La politique extérieure consiste alors à profiter indifféremment
de toutes les occasions et, en attendant, à travailler avec patience à créer des
circonstances favorables à la naissance de ces occasions. Tout est résumé par
Hitler en une seule maxime : détruire l’ennemi de l’intérieur, l’obliger à se
vaincre lui-même. Mensonge, dissimulation, violence, corruption, parjure,
tout est permis qui conduit au succès. Il n’est pas de coups défendus, pas
d’armes déloyales. C’est la nouvelle règle du jeu, celle qui définit le mieux,
d’après Rauschning, l’essence de l’Hitlérisme. La première phase consiste à
tout décomposer dans la nation, afin que la masse, complètement désagrégée
et atomisée, devienne une sorte de pâte sans consistance interne et, du fait
même, malléable à l’extrême. Il est alors facile de la fanatiser, de l’enivrer
et de tourner son effort et ses passions du côté utile. Car on a détruit toutes
ses croyances, tous ses noyaux, tous ses points d’appui spirituels, moraux
ou politiques. L’individu n’a plus rien pour se raccrocher sur quelque plan
que ce soit. Il n’a plus d’autre possibilité que croire au parti et lui obéir. Il 117
voit nécessairement en lui la voie, la vérité et la vie. Mais les passions ainsi
déchaînées et qu’on fait toujours converger vers leur centre n’ont d’autre loi LITTÉRATURE
que leur propre exaspération, et cela n’a pas d’issue. N°170 – J UIN 2013


ROGER CAILLOIS

Rauschning comprend alors que l’Allemagne glisse irrésistiblement


au précipice. Il essaye de convaincre Hitler, comme cette interlocutrice dont
il rapporte les paroles et qui adjure pathétiquement le sorcier de préférer
la magie blanche à la magie noire. Mais Hitler n’écoute pas. Il n’a plus la
liberté d’écouter. Alors Rauschning quitte le parti comme on saute d’un
véhicule en marche, quand on s’aperçoit qu’il roule à l’abîme et qu’il
manque de freins. Il tente de lutter à Dantzig contre ce même Sénat hitlérien
dont il était président. Vaincu, il n’a plus qu’un moyen de combattre : faire
connaître ce qu’il a vu et ce qu’il a compris. De là, ses deux ouvrages.
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On ne peut les lire seulement pour leur intérêt théorique. Sans doute,
c’est beaucoup qu’ils démontent le mécanisme d’une impitoyable structure
politique dont l’histoire n’a peut-être connu aucun exemple aussi techni-
quement parfait. Mais il ne faut pas oublier que cette structure est actuelle,
menaçante, en pleine activité. Elle puise une partie de son prestige dans son
mystère, une partie de son efficacité dans le soin qu’elle prend de dissimuler
sa véritable nature. C’est en ce point qu’on ne saurait se passer du témoi-
gnage de Rauschning. Quel autre Allemand, militant national-socialiste et
confident du dictateur, jouit à la fois de la volonté et de la possibilité de
faire des révélations, est à la fois suffisamment informé et suffisamment
libre ? Il faudrait comme Rauschning être aujourd’hui hors du système et
en avoir été hier au cœur. Lui était de la partie. Il parle en adepte, en ini-
tié, en complice. Il donne sur le mouvement hitlérien les renseignements
qui continuent à manquer à la science sur les mystères d’Éleusis. Il avait
reçu d’Hitler lui-même l’enseignement secret dispensé à de rares privilé-
giés à tous les étages de l’organisation et que le régime prétend perpétuer
jusqu’à travers sa mauvaise fortune éventuelle. Il fut l’un de ceux à qui
étaient confiées les tentations titaniques qui chavirent l’esprit : conquête du
monde, substitution d’une nouvelle civilisation à la culture gréco-chrétienne.
Car Hitler s’en prend à l’univers et il ne paraît pas qu’il ait tort, puisque
l’univers, pour peu que l’éloignement lui donne une impression de sécurité,
continue de regarder ses efforts avec ce même scepticisme qui leur a tant
permis de réussir. Et ainsi en va-t-il jusqu’à ce que le combattent avec une
énergie tardive et courageuse ceux qui, désespérant de toute autre mesure et
instruits par l’expérience, se résignent à des solutions qui eussent été moins
coûteuses si l’on y eût [eu] recours plus tôt. Aussi ne faut-il pas ignorer des
livres dont la lecture peut épargner ou prévenir la plus funeste des erreurs
en avertissant que, s’il est avec le ciel des accommodements, il n’en est pas
avec l’enfer.
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LITTÉRATURE
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