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CÉLÉBRER UN DIEU QUI ÉMEUT

Antonella Meneghetti

Editions jésuites | « Lumen Vitae »

2019/1 Volume LXXIV | pages 43 à 51


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ISSN 0024-7324
ISBN 9782873246020
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https://www.cairn.info/revue-lumen-vitae-2019-1-page-43.htm
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Lumen Vitae 2019-1 21-02-19 15h40 Page43

Revue Lumen Vitae


Vol. LXXIV, no 1 – 2019 (pp. 43-51) doi : 10.2143/LV.00.0.0000000

Célébrer un Dieu qui émeut


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Par Antonella MENEGHETTI1

L a première génération incrédule2 du nouveau millénaire


européen reconnaît plutôt dans la tradition chrétienne un
facteur d’identité culturelle : belonging whitout believing.
Il en résulte que le rapport avec la foi et avec ses rites est complexe,
contradictoire, difficile. Les langages par lesquels la foi s’exprimait
jusqu’il y a quelques décennies ne lui parlent plus, elle ne les comprend
plus, et parmi ces langages, il y a sans conteste la liturgie.
Quelques reproches faits à la pratique liturgique portent sur sa froi-
deur, son immutabilité, son atrophie : elle ne fascine pas, elle n’émeut pas.
Mais pendant que la désaffection pour les pratiques de la foi gagne le
christianisme européen, un réveil significatif s’annonce dans les Églises
d’autres continents comme l’Asie ou l’Afrique, marqués par des enthou-
siasmes spirituels, prophétiques et thérapeutiques qui souvent mêlent
Évangile, animisme, sectarisme, soif de progrès matériel, et le reste…3

1 Antonella MENEGHETTI, Fille de Marie Auxiliatrice, est professeure de liturgie à la


Faculté pontificale des Sciences de l’éducation Auxilium de Rome. Elle a notam-
ment publié I sensi e le emozioni incontrano Dio. Liturgia et educazione, LAS,
Roma, 2012. – Adresse : Via Cremolino 141, I-00166 Roma ; courriel : antonellame-
neghetti@yahoo.it.
2 Cf. Armando MATTEO, La prima generazione incredula. Il difficile rapporto tra i gio-
vani e la fede, Rubettino, Catanzaro, 2010, p. 4.
3 Cf. ibid., p. 6.

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A. Meneghetti

Sans nous engager dans des analyses sociologiques, nous vou-


lons simplement nous poser la question : pourquoi ce grand langage qui
a exprimé et alimenté la foi de générations de croyants, relancé avec
force par le concile, peine-t-il à exprimer la vie et l’identité de celui qui
l’utilise ? Pourquoi ennuie-t-il ? Pourquoi n’est-il pas attirant, alors qu’il
entend se proposer comme lieu par excellence de la rencontre avec
Dieu ?
Cette série de problèmes est reconnue par les experts comme « la
question liturgique », liée à l’atrophie de la ritualité qui, au contact de la
culture post-moderne, n’est plus capable d’interpréter l’homme et la
femme d’aujourd’hui, la totalité de leur personne, leur recherche de
sens, leur vie. Il semble qu’une des difficultés les plus significatives est
celle de ne pas réussir à englober celui qui célèbre dans la totalité de sa
capacité expressive, malgré la réforme postconciliaire. L’expression litur-
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gique actuelle reste encore en fait plutôt « cogitocentrique ».

Les raisons du corps

L’intérêt pour la sphère psychosomatique de la personne, provo-


qué par la confrontation entre des disciplines comme l’anthropologie, la
littérature, l’éducation, la psychologie, la sociologie, les neurosciences,
l’éthologie, l’art, la philosophie, invite à porter attention, dans le champ
de la liturgie aussi, à une évidence : nous célébrons avec nos cinq sens
et avec nos émotions, avec la totalité de notre être.
À l’ère des mass media, le corps et les sens sont plus que jamais
exhibés, mis en valeur, stimulés, mais aussi fragmentés, « virtualisés »,
marginalisés. Pourtant il y a une convergence d’intérêts pour le sensible,
comme, par exemple : une nouvelle sagesse du corps, une invitation à
le réhabiliter, avec le bagage complet de ses affects, émotions, passions,
dans un cadre anthropologique plus unifié et plus complet.
Les récents développements des sciences et le dialogue interdis-
ciplinaire entre elles nous ont fait comprendre qu’il est impossible d’élu-
der les sens et les émotions de toute réflexion qui aborde la personne
dans son intégralité et son équilibre harmonieux. Tout particulièrement,
le retour des émotions4 fait comprendre combien ce domaine souvent
considéré comme scabreux et ingérable est aujourd’hui le domaine pri-
vilégié pour une réappropriation de toute la complexité de la vie, préci-
sément à travers ces composantes longtemps considérées comme
faibles, telles que l’émotion et la relation5.

4 Cf. Martha C. NUSSBAUM, L’intelligenza delle emozioni, Il Mulino, Bologna, 2004.


5 Cf. THOMAS D’AQUIN, Somme théologique, I, q.29, a.4, t. I, Paris, Cerf, 1984.

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Célébrer un Dieu qui émeut

La liturgie aussi sait qu’elle doit se confronter avec les formes sen-
sibles de sa médiation rituelle. Vatican II en effet a demandé une parti-
cipation au Mystère qui intègre parole et gestes, c’est-à-dire la corporéité
intégrale avec toutes ses ressources (Sacrosanctum concilium, no 30).
En tant qu’action, la liturgie est tout entière construite sur des lan-
gages qui impliquent sens, perceptions, émotions, gestes et pensée.
Mais la culture occidentale, pendant des siècles, nous a habitués à nous
défier des sens, et encore plus des sentiments, quelquefois impétueux
et peu gérables, à les dissimuler dans la sphère privée, à les soumettre
à la domination de la raison. Descartes nous a fait croire que la pensée
exerce une primauté méthodologique absolue, au point d’absorber tous
les aspects de l’être humain, sa conscience, son âme (rationnelle), son
esprit (substance de l’acte mental)6.
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La réflexion contemporaine a révolutionné ces positions, mettant
en crise la confiance accordée depuis toujours à la sphère mentale,
entendue comme « raison » scientifique ou comme « conscience »
morale. Ce que la conscience élabore au contraire dépend de facteurs
qui la précèdent et la conditionnent et les conséquences de ce fait affec-
tent l’action. La révolution provoquée par la raison des sens, des émo-
tions, du corps diffère de ce qu’on pensait précédemment. Fini le préjugé
selon lequel l’action humaine est « objective » quand elle est mesurée
et justifiée par la raison. Il est démontré par exemple que les émotions
jouent un rôle incontournable et conditionnent fortement l’évolution de
l’activité cognitive. La connaissance a son étincelle originelle dans l’émo-
tion qui donne impulsion à l’action. Chacun de nous en effet apprend à
connaître à travers des émotions qui organisent le chaos créé par les
impulsions reçues par des sens en contact avec le monde. Les gestes
répétés à travers lesquels l’enfant apprend à se reconnaître lui-même,
les autres et le monde sont des « lieux » à travers lesquels perceptions,
émotions et actions le mettent en relation avec les choses et avec les
autres.
L’idée de Dieu aussi part de cette expérience. Elle ne naît pas de
la pensée prise en elle-même mais de la perception et des émotions fil-
trées à travers le corps. C’est le corps, dès lors, qui donne accès à la
Transcendance, il est la voie qui permet de construire le sens de la vie.
Et dès lors le corps est le lieu où l’on rencontre Dieu7.

6 Cf. Giorgio BONACCORSO, Il rito e l’Altro. La liturgia come tempo, linguaggio e azione,
Libreria Editrice Vaticana, Città del Vaticano, 2012, p. 177 ; et ID., Critica della
ragione impura. Per un confronto tra teologia e scienza, Cittadella, Assisi, 2016.
7 Cf. José TOLENTINO MENDONçA, La mistica dell’istante. Tempo e promessa, Vita e
Pensiero, Milano, 2017.

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A. Meneghetti

La réflexion théologique récente retrouve aujourd’hui l’acte même


de croire, inséparablement comme intelligence de la foi et comme sen-
timent ou émotion théologale8. Il y a en effet une émotion théologale qui
est intrinsèque à l’acte de foi lui-même, spécialement dans l’action
rituelle. Ici en effet, les conditions sont réalisées pour que le croyant soit
ému, soit « touché » par Celui qui l’appelle et l’attire et que, d’autre part,
il lui soit possible de répondre.
Sans pouvoir approfondir l’ample horizon dans lequel se situe le
rapport sens-émotions et liturgie, je voudrais ici seulement faire perce-
voir l’impossibilité de les exclure du champ de la célébration et attirer par
contre l’attention sur les nombreux avantages qui résultent de leur inclu-
sion, y compris dans le champ de l’éducation.
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Dans le corps rituel symbolique de l’Église

Le corps actif, disions-nous, est l’élément constitutif de nos célé-


brations. Tout langage liturgique, verbal et non verbal, est rendu possible
par l’action d’un corps qui écoute, parle, goûte, se meut, touche, voit,
respire, sent, se passionne. Jusqu’ici la parole a eu la suprématie dans
la liturgie occidentale (et dans son étude, basée surtout sur les textes
liturgiques), comme la raison l’a eue sur la sensibilité. Et pourtant c’est
le corps qui perçoit la parole et la communique, comme l’œil perçoit le
geste et l’oreille le son.
Si la parole de Dieu nous est communiquée à travers des sons,
des voix, un souffle qu’une oreille et un cœur fidèles perçoivent dans
l’annonce, elle peut aussi être accueillie comme une lumière qui illumine
les ténèbres dans la nuit pascale, comme la saveur du pain partagé
dans le repas eucharistique, comme la force et la beauté du parfum qui
pénètre les membres de celui qui reçoit l’onction9.
En entrant avec tout soi-même dans la « structure corporelle » du
rite, le sujet y est intégré globalement, pas seulement avec sa pensée :
il y pènètre aussi avec son émotivité, il agit et se perçoit comme un corps
vivant, en interaction avec d’autres corps vivants, capables de se laisser
transformer dans le corps ecclésial. À travers le rite, Dieu émeut, attire
la personne à soi et lui permet de se laisser porter vers lui, étonnée, trou-
blée, surprise, émue.

8 Cf. Luigi GIRARDI, « Sacramenti, azione ed emozioni », dans Giovanni TANGORRA –


Marco VERGOTTINI (dir.), Sacramenti e azione. Teologia dei sacramenti e liturgia,
Glossa, Milano, 2006, p. 145.
9 Cf. Giorgio BONACCORSO, Il rito e l’Altro, p. 177-178.

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Célébrer un Dieu qui émeut

Ce mouvement affectif intérieur ne s’oppose pas à la dimension


intellectuelle de la foi, mais elle est tout aussi originelle et constitutive.
Elle a en outre la capacité de mettre en évidence avec plus de chaleur
la qualité accueillante, réceptive de la foi dans sa dimension dialogale,
intersubjective. En effet, quand la foi accueille Dieu qui se révèle, c’est
parce qu’elle a reconnu son initiative, sa primauté à la rencontre du sujet.
L’émotion de la foi ne nie pas ni ne suspend l’activité de l’intelligence,
mais elle l’alimente et la dynamise et ainsi l’intelligence de la foi peut affi-
ner et consolider le sentiment dans un renforcement réciproque.

C’est seulement à travers le corps que passe le salut10

Avec les événements de Pâques, l’Église, par son agir et sa ges-


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tualité symbolico-rituelle, rend possible l’accès au mystère. Le rite, fait
de langages symboliques qui ouvrent à l’Autre, est comme le « corps »
dans lequel advient la rencontre avec le mystère, il est la voie de laquelle
Dieu se sert pour entrer en communion avec nous, comme il l’a fait en
s’incarnant. Il est la médiation dans laquelle il se livre en sa transcen-
dance, dans laquelle il se révèle et se cache, dans laquelle il parle et se
tait.
Mais pourquoi Dieu ne nous fascine-t-il pas davantage à travers
cette médiation ? Ou, pour mieux dire, pourquoi ce corps rituel en arrive-
t-il souvent à voiler la fascination de la rencontre avec Dieu ? On l’a
accusé d’atrophie, d’incapacité à inclure tout l’humain, de non-implica-
tion des énergies émotives comme le fait un événement jouissif,
agréable, festif. Sa symbolique devrait encore attirer comme certains
rites profanes fascinent : méga concerts, événements sportifs, bals en
discothèques, théâtres sous tente. Au dire des participants, ces événe-
ments créent un sentiment d’immensité, provoquent une ivresse par la
musique, le rythme, les silences, les lumières et rassemblent dans une
passion commune. Ils permettent l’identification avec le personnage
aimé, passionnent jusqu’à l’excès, libèrent du poids du quotidien,
ouvrent à la diversité.
Peut-être ne demande-t-on pas à la liturgie tout cela ou justement
cela, mais on voudrait pouvoir libérer cette force mystagogique qui a
entraîné et enflammé quelques personnages de l’histoire du christia-
nisme. De la liturgie nous voudrions pouvoir dire qu’elle porte en soi
toutes les potentialités pour éduquer, pour accompagner la communauté
des disciples du Seigneur jusqu’à la plénitude de l’amour, qu’elle peut
leur donner la forme du Christ, les conformer à lui.

10 Caro salutis est cardo : TERTULLIEN, De resurrectione carnis, 8 dans CCL 2,931.

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A. Meneghetti

Elle éduque en fait avec une méthode particulière, en privilégiant


l’expérience symbolique. Elle ne se préoccupe pas d’abord d’enseigner
ni d’évaluer le degré de connaissance de celui qui participe, mais de
faire faire, elle crée des lieux où rencontrer l’Autre/autre. Mettant en
œuvre ses capacités relationnelles, elle garantit un agir ouvert à la
Transcendance et accompagne les sujets vers un crescendo de
conscience qui s’exprime dans la participation mature au service minis-
tériel en toutes ses tâches et qui inclut aussi le corps des êtres les plus
différents, comme les enfants, les étrangers, les handicapés.
Le salut qui passe à travers le corps demande une initiation à l’uni-
vers rituel, à l’instar de tout autre apprentissage, mais avec une charge
intentionnelle plus totale, avec la conscience d’être touchés, embrassés,
nourris par le Christ, de se trouver à l’intérieur de son mystère justement
en célébrant ces actions et non à travers des spéculations abstraites,
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parce que « la foi n’est pas la conclusion d’un raisonnement, mais l’émo-
tion d’une rencontre11 ».

À quelle joie la liturgie ouvre-t-elle ?

La venue de Dieu à travers le rite appelle une réponse, une


« remise » à lui de la foi avec tout le corps, avec l’implication synergique
de tous les canaux de la sensibilité. Dans le rite qui promet la rencontre
avec le Ressuscité, le sentiment le plus naturel est la joie qui s’exprime
dans la fête12.
La joie appartient à la fête et la fête multiplie la joie. Est-ce vrai
aussi pour la fête religieuse ? Tout le monde est convaincu que le lien
entre comportement festif et expérience religieuse s’est défait, comme

11 Giorgio BONACCORSO, « Gestualità liturgica ed emotività », dans Rivista di Pastorale


Liturgica 36, 4/2002, p. 9.
12 Dans le domaine de l’étude des émotions, il existe une filière très féconde d’études
psychologiques sur les émotions positives telles que le bonheur, la joie, la gratitude,
l’optimisme. Ces études développées surtout aux États-Unis (cf. Martin SELIGMAN,
La costruzione della felicità, Fabbri, Milano, 2007) se proposent d’étudier la face
opposée et complémentaire de la souffrance humaine, des faiblesses, des dysfonc-
tionnements de notre existence, presque toujours au centre de l’attention de la psy-
chologie, et de présenter un cadre plus équilibré de notre expérience de vie
(cf. Guglielmo BELLELLI, Le ragioni del cuore. Psicologia delle emozioni, Il Mulino,
Bologna, 2008, p. 163-179). On se propose de connaître non seulement la souf-
france humaine mais aussi le bonheur humain et leurs interactions réciproques. On
découvre alors que, tandis que les émotions négatives produisent des effets de
rétrécissement de l’activité cognitive de l’individu, contraint de rassembler ses forces
dans une situation de menace, les émotions positives semblent avoir un effet d’élar-
gissement, d’ouverture de la pensée et du comportement : l’individu heureux est
plus ouvert, plus créatif, plus disponible à l’innovation.

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si divertissement et plaisir relevaient du domaine profane, et sérieux et


engagement du domaine religieux13. Cette distinction n’apparaît pas
dans les rites chrétiens et pas davantage dans nos racines bibliques,
qui sont le cœur de la Bonne Nouvelle. La fête en effet, pour qu’elle soit
telle, rassemble toute la personne, écoute ses besoins, ses désirs, et
ouvre des espaces d’insatisfaction, ces espaces qui sont la condition
indispensable pour accueillir la révélation du mystère qui, seul, peut
exaucer le besoin de sens.
Naturellement la dimension religieuse des rites festifs se propose
comme supérieure à toute autre par la fascination qu’elle exerce et par
son efficacité, parce qu’elle tient ensemble et met en œuvre le penser
et le sentir dans l’agir rituel et qu’elle exprime le sérieux, la profondeur,
le caractère dramatique de la vie, mais aussi son exubérance, sa
beauté, son charme14. Et la joie ressentie dans le rite (non au-delà mais
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dans et à travers le sensible) a une autre saveur. Elle prend vie à travers
la jouissance esthétique d’une image, d’une musique ou de paroles qui
touchent et allument des désirs infinis.
L’émotion spirituelle touche le cœur (la personne entière) et lui pro-
pose une transformation positive. Par l’enthousiasme initial provoqué
grâce au climat de fête avec ses sons, ses couleurs, ses parfums et ses
saveurs, par le fait de se sentir partie intégrante d’un groupe d’amis et
d’une communauté qui élargit le sens de l’être ensemble, la célébration
révèle un sens plus profond dans la mémoire vive du Seigneur ressus-
cité et invite à le rencontrer. Cette redécouverte intuitive et sensible dans
les paroles et dans les symboles remplit le cœur d’un optimisme motivé
et durable. Si « Jésus est la vie qui nous remplit de joie15 », toute nou-
velle rencontre avec lui permet de l’accueillir dans la Bonne Nouvelle de
libération, de justice, de consolation, mais aussi dans des annonces
moins enthousiasmantes, comme la douleur, l’épreuve, l’absence.
Et parce que l’absence nourrit le désir, la joie grandit encore dans l’at-
tente ardente de la rencontre définitive, comme une sorte d’anticipation
de la « possession ». Le Cantique des Cantiques exprime dans les
formes les plus éloquentes ce désir qui, même au terme, reste désir,
bien qu’il soit transformé par la certitude intérieure de l’appartenance
mutuelle (Cantique 6, 3)16. De la sorte l’attente n’est plus angoissée, elle
se fait confiance et abandon. Elle sent en effet que plus profonde est la
nuit, plus proche est l’aurore, plus voisine la rencontre.
13 Cf. Martine SEGALEN, Riti e rituali contemporanei, Il Mulino, Bologna, 2002, p. 84.
14 Cf. Giorgio BONACCORSO, Celebrare la salvezza. Lineamenti di liturgia, Messaggero,
Padova, 1996, p. 49-51 ; Roberto TAGLIAFERRI, La tazza rotta. Il rito : risorsa dimen-
ticata dell’umanità, Messaggero, Padova, 2009, p. 303-316.
15 Prière eucharistique V/a.
16 Cf. Gianni BARBIERO, Cantico dei Cantici, Paoline, Milano, 2004, p. 409-412.

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A. Meneghetti

À quelle joie nous ouvre la liturgie avec ses alléluia, ses exultet,
ses gaudete, avec ses sons, ses couleurs, ses silences infinis ? Vers
quelles émotions profondes nous conduit-elle ? Nos liturgies peinent à
assumer avec naturel ce tournant. Mais la joie chrétienne n’est pas un
sentiment qu’on peut se donner à soi-même, elle ne vient pas de soi, il
ne suffit pas de s’en convaincre, elle ne se fonde pas seulement sur des
idées et des motivations, mais elle se meut et s’allume si elle est stimu-
lée par des langages qui englobent la perception, la sensibilité, l’action
du croyant, jusqu’à l’émouvoir de l’intérieur, comme Marie-Madeleine au
matin de Pâques : « Il est vivant et il est ma joie et mon espérance ».
C’est seulement si elle est expérimentée que la joie peut dire son
secret, si nous nous laissons prendre, si nous nous laissons aller.
En cela, grands et petits se ressemblent. Dans la joie, si nous ne nous
laissons pas emporter totalement, nous restons extérieurs. Nous savons
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seulement que la liturgie peut nous conduire jusqu’à ce seuil. Le reste
est pure grâce.

Laisse-toi « toucher »

« La voie de l’implication du corps nous invite à passer d’une


conception expressive de la foi (comme expression de valeurs et de
signifiés) à une conception « impressive » et épiphanique de la fête
(comme introduction à une relation) : la première met tout l’accent sur le
sens, sur le signifié et sur la motivation que la fête ensuite devrait expri-
mer ; la seconde porte clairement son attention sur les sens, les actions
et les perceptions à travers lesquels le sens de la fête se manifeste17.
Pour cela, il sera utile que tous les langages des sens soient com-
plices. Le lieu de la célébration par exemple, sera un endroit heureux,
où l’on se sent bien, où le pratique et la beauté s’accordent, où les rela-
tions sont facilitées et où les parfums des fleurs enchantent, où les éclai-
rages favorisent la visibilité et savent provoquer l’émotion en mettant en
relief, quand c’est nécessaire, les visages et les images. On fera en sorte
que le cœur puisse se sentir « touché » par la mémoire des sons, des
cloches, du chant, de la musique, de la danse. Il n’y a pas de profonde
émotion sans silences, rythmes, implication du corps.
Le verbe qui désigne l’action du toucher est souvent employé pour
désigner cette sensation d’avoir été frappé, attiré intérieurement, parce
qu’il n’est pas seulement le sens de l’intentionnalité active mais aussi
celui de la réceptivité passive, de la remise de soi. Nous nous sentons

17 Paolo TOMATIS, La festa dei sensi. Riflessioni sulla festa cristiana, Cittadella, Assisi,
2010, p. 12-13.

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Célébrer un Dieu qui émeut

touchés par un bonheur imprévu, par une douleur excessive ou par une
demande inattendue.
« Personne n’a jamais vu Dieu » (1 Jn 4, 12), et pourtant le salut
nous touche, il est fait de chair et, dans les sacrements, il continue à
nous « toucher » pour nous guérir. Pourrions-nous rester indifférents ?

« Personne de nous n’a vu Dieu. Et pourtant sa présence, son amour


nous touchent, donnent sens à notre vie. Ce paradoxe, qui représente
une source d’espérance, reste en même temps un obstacle. La plupart
du temps, nous expérimentons surtout l’absence de Dieu, son profond
silence18. »

Après la pêche sur le lac, Pierre, frappé de stupeur, supplie Jésus


de s’éloigner de lui car il se sent pécheur. Mais le Maître n’accepte pas
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cette barrière, il touche le lépreux intouchable, lui tend la main, parce
qu’il veut partager, retrouver, reconnaître, racheter, embrasser toute
notre humanité. Pouvons-nous rester indifférents à tant de proximité ?
Il faut nous laisser « toucher » pour manifester la conscience que
nous avons de l’événement célébré, la rencontre avec le Seigneur,
capable de multiplier les énergies du don de soi et de la foi, même si
celle-ci reste mystérieuse et exigeante. Se laisser « toucher » non par
des discours convaincants mais par des actions symboliques qui impli-
quent les sens et le sens, les émotions et les motivations, le cœur et l’es-
prit, parce que tout est ouvert à l’Esprit, l’Artisan de la rencontre.

CELEBRATING A GOD WHO MOVES US


Interest in the psychosomatic sphere also highlights the following evi-
dence in the field of liturgy: we celebrate with all our senses, our emo-
tions, our actions - with our whole self. Inclusion of our whole being has
several advantages for the celebration itself, beginning with a more con-
scious and active participation in the action of the Church because the
living body is immersed in the ‘corporeal structure’ of the rite, interacting
with others. The article emphasizes that the re-evaluation of the senses
and emotions in liturgical action is not opposed to the intellectual dimen-
sion of the faith, but insists that they are co-original and mutually consti-
tutive. They can thus affirm with greater amiability the welcoming and
receptive quality of the faith being celebrated, thereby overcoming the
cold and intrusive nature of verbal language on its own, which is more
about explaining the mystery than about allowing oneself to be moved
by it.

18 José TOLENTINO MENDONçA, La mistica dell’istante, p. 52-53.

Lumen Vitae 2019/1 51