Vous êtes sur la page 1sur 15

UNE LITURGIE « DÉSIRABLE » ?

Pour une approche distanciée d’une aspiration contemporaine

Patrick Prétot

Editions jésuites | « Lumen Vitae »


Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites
2019/1 Volume LXXIV | pages 11 à 24
ISSN 0024-7324
ISBN 9782873246020
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/revue-lumen-vitae-2019-1-page-11.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour Editions jésuites.


© Editions jésuites. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


Lumen Vitae 2019-1 21-02-19 15h40 Page11

Revue Lumen Vitae


Vol. LXXIV, no 1 – 2019 (pp. 11-24) doi : 10.2143/LV.00.0.0000000

Une liturgie « désirable » ?


Pour une approche distanciée d’une aspiration
contemporaine
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites
Par Patrick PRÉTOT1

P armi les diagnostics critiques posés sur la vie liturgique


aujourd’hui, il est assez fréquent d’entendre des propos qui
dénoncent son caractère ennuyeux, triste et insipide.
On peut relever que ces diagnostics mériteraient souvent bien des
nuances, car dans un domaine aussi complexe, le « ressenti » de cha-
cun dépend d’un ensemble de facteurs qui conduit à des jugements fort
variables selon les personnes.
La question est cependant sérieuse dans la mesure où les
manières de célébrer peuvent faire obstacle à la proposition de la foi.
Il s’agit d’ailleurs peut-être moins de savoir comment rendre les célébra-
tions liturgiques « désirables » que de montrer combien la foi chrétienne
est désirable, au point de rendre vitale la participation aux célébrations
liturgiques.

1 Patrick PRÉTOT est moine bénédictin de la Pierre-qui-Vire, professeur au Theologi-


cum, Faculté de théologie, de l’Institut catholique de Paris ; il a dirigé l’Institut supé-
rieur de Liturgie, puis la revue La Maison-Dieu ; ses recherches portent avant tout
sur la théologie de la liturgie. – Adresse : Theologicum, Faculté de théologie et de
sciences religieuses, Institut catholique de Paris, 21 rue d’Assas, F-75006 Paris
Cedex 06 ; courriel : p.pretot@icp.fr.

Lumen Vitae 2019/1 11


Lumen Vitae 2019-1 21-02-19 15h40 Page12

P. Prétot

Devant cette thématique et à la lumière de l’insistance permanente


du pape François invitant les théologiens à favoriser un discernement
qui soit fondé et donc inséparablement théologique et pastoral, le réflexe
du liturgiste consiste précisément à considérer le thème en proposant
un regard distancié. Le but est alors de distinguer certains aspects de
la question, et plus encore d’en mettre à jour certains présupposés, ceci
afin de ne pas chercher trop vite des solutions apparemment simples,
orientant vers des options pastorales qui manquent leur cible.
Dans cet article, on s’interrogera en premier lieu sur le contexte
culturel de la question et notamment sur le phénomène généralisé de
l’évaluation, que l’on peut désigner comme une marque de la post-
modernité, une marque engendrée en partie par la dynamique des
réseaux sociaux. Puis dans un deuxième temps, il faut mettre à jour les
présupposés de cette préoccupation à un double niveau : quelle com-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites
préhension de l’Église qui est le sujet de la célébration et quelle com-
préhension de la liturgie elle-même ? Enfin dans un dernier temps, nous
pensons qu’il est nécessaire de reprendre à nouveau le thème de la par-
ticipation active : l’hypothèse est que cette volonté de l’Église, affirmée
par le pape Pie X dès1903, est à la source de la question posée.

Le goût de liturgie : pour une approche prudentielle

Aujourd’hui, les réseaux sociaux invitent chacun à juger de tout,


de manière immédiate et sans nuance. Ceci vaut tout aussi bien pour
l’actualité sportive ou politique, que pour la sortie du dernier album d’une
vedette de la chanson. Mais ceci vaut aussi pour la plupart de services
comme un hôtel ou un restaurant, ou encore l’accueil dans un magasin
ou un hôpital. Chacun est invité à donner son avis – en termes de satis-
faction ou d’insatisfaction – sur ce qui est donc considéré comme un
« objet de consommation », même s’il s’agit d’un service. On peut relever
que ce phénomène de l’évaluation par le client est devenu la norme,
même dans des lieux comme l’enseignement : les professeurs (leurs
performances pédagogiques ?) sont désormais évalués par les élèves.
Ce n’est plus la compétence qui sert de règle à l’évaluation, mais l’im-
pact subjectif d’une prestation. Le médecin n’est plus évalué par des
pairs sur la qualité de son diagnostic au regard de la science médicale,
mais sur l’impression subjective qu’il fait sur son patient. Et le bénéfi-
ciaire du service a désormais le pouvoir – il suffit d’un clic parfois – pour
avancer une opinion, et ce de manière publique, ce qui donne une véri-
table caisse de résonnance aux avis émis.
De plus, si l’on considère le mode d’expression de ces réactions
sur les réseaux sociaux ou sur les forums Internet, on doit noter que ce
phénomène généralisé de l’évaluation conduit à un paradoxe. Il arrive

12 Lumen Vitae 2019/1


Lumen Vitae 2019-1 21-02-19 15h40 Page13

Une liturgie « désirable » ?

souvent en effet que l’on glisse de l’évaluation d’une performance ou


d’un objet, au jugement – parfois très catégorique et définitif - sur les
personnes. La critique des autres et de leur agir est certes un phéno-
mène permanent que la lettre de saint Jacques dénonçait déjà avec
véhémence2. Mais on ne peut sous-estimer le fait que la civilisation digi-
tale dans laquelle nous sommes entrés depuis moins de vingt-cinq ans,
ce qui est très peu, rend cette figure de société, assez nouvelle au moins
dans son ampleur et sa radicalité.
Or la liturgie n’est pas un service comme un autre, et encore moins
un objet de consommation. Il s’agit bien plutôt de l’expérience d’une ren-
contre avec Dieu, et de la rencontre d’un peuple, celui que dans l’Esprit
et par le Christ Dieu rassemble pour lui offrir le salut. Parler ainsi, c’est
mettre en lumière la profondeur mystérique de la liturgie, sans se limiter
à un apparaître extérieur. Ce réflexe est nécessaire, si l’on ne veut pas
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites
que les réactions concernant le manque de goût s’enferment dans une
évaluation à courte vue, inadéquate et qui passe en grande partie à côté
de son objet.
Car en fait, bien souvent, les jugements critiques sur la liturgie por-
tent sur les conditions extérieures de la célébration, en oubliant cette
rencontre elle-même, dont nous n’avons jamais la mesure. La liturgie
n’est pas réservée à ceux qui croient comprendre mais elle est destinée
aussi aux petits enfants, aux vieillards et aux personnes vivant avec un
handicap. On juge trop souvent le fruit en se limitant à considérer
l’écorce. On risque même de juger à partir de ce qui est vu comme des
défauts (les qualités semblent moins intéressantes à voir…), alors même
que le voisin désignera ce défaut comme une qualité.
Il suffit d’évoquer un ou deux exemples qui reviennent constam-
ment pour éclairer la difficulté du thème en ce domaine délicat. Il y a
d’abord et surtout le choix d’un répertoire musical : que l’on adopte le
répertoire de la pop louange, celui du livre Chants notés de l’assemblée
(ouvrage en principe de référence en ce domaine) ou encore le réper-
toire grégorien, l’ambiance qui en résulte, et l’impact sur ce que l’on
appelle le goût de la liturgie, seront évidemment assez différents. De
même l’économie du silence dans les célébrations est décisive en cette
matière : mais il y a ceux qui trouvent que promouvoir le silence en litur-
gie, « cela fait mortel », et ceux qui, au contraire, estiment que l’absence
de silence conduit à des célébrations sans âme, dans lesquelles ils ne
se retrouvent pas.

2 Cf. Jc 3, 13-17 : « Car la jalousie et les rivalités mènent au désordre et à toutes


sortes d’actions malfaisantes. Au contraire, la sagesse qui vient d’en haut est
d’abord pure, puis pacifique, bienveillante, conciliante, pleine de miséricorde et
féconde en bons fruits, sans parti pris, sans hypocrisie » (v. 16-17).

Lumen Vitae 2019/1 13


Lumen Vitae 2019-1 21-02-19 15h40 Page14

P. Prétot

La culture contemporaine de l’évaluation – qui s’exprime notam-


ment dans la figure duale « j’aime », « j’aime pas »3 – conduit chacun à
s’ériger en juge d’un agir communautaire qui échappe toujours aux
acteurs, y compris à ceux qui ont préparé la célébration. La responsa-
bilité des équipes liturgiques concerne la préparation mais pas la célé-
bration elle-même. Celle-ci est le fruit d’une synergie qui dépend de
multiples facteurs : le nombre de personnes présentes, la beauté et
l’hospitalité du lieu, l’engagement des participants dans la célébration,
la qualité de l’art de célébrer des différents ministres (président, lecteurs,
chantres, organiste), mais aussi la lumière dans l’édifice, l’efficacité de
la sonorisation, et encore bien d’autres facteurs circonstanciels qu’il est
impossible même d’énumérer.
Plus encore, cette culture contemporaine tend à mettre en évi-
dence un aspect, à l’isoler pour mieux cerner son motif : les nuances dis-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites
paraissent car on met en avant un motif d’enthousiasme ou de rejet. Une
telle propension à simplifier est évidemment au détriment de la vie litur-
gique en tant qu’agir total, et donc en tant qu’expérience communautaire
complexe. Une liturgie peut avoir beaucoup de goût alors qu’il s’agit
d’une célébration eucharistique matinale de semaine, sans chant, ni
orgue, alors qu’au contraire, une grande célébration, avec un grand
déploiement de moyens en tous genres, peut aboutir à des effets de
saturation qui mettent à mal la profondeur spirituelle.

La liturgie : une expérience ecclésiale

Dans ce contexte, penser la question du goût de la liturgie


implique de considérer comme essentiel, le « dé-saisissement » fonda-
mental à laquelle elle invite. Le poète Patrice de la Tour du Pin en a
donné la formule : « On ne saisit pas ce qui vous saisit ».
Il y a en effet un paradoxe de la célébration : le goût de la liturgie
ne viendra pas de ce que l’on maîtrise (choix des chants, volonté d’ins-
taurer une ambiance, etc.) mais au contraire d’un « se laisser faire » qui
implique une véritable activité : pour que la liturgie puisse faire son
œuvre, il faut en effet consentir à se laisser inviter dans une œuvre col-
lective qui dépasse celui qui y participe, car c’est l’œuvre du Corps du
Christ qui est l’Église. Consentir à la liturgie comme œuvre d’une assem-
blée convoquée (c’est le sens même du terme ecclesia) implique un vrai
travail sur soi, et ainsi une forme d’activité finalement très laborieuse et
qui peut même parfois être éprouvante.

3 En anglais, « like » et « dislike », qui s’exprime le plus souvent à travers un simple


signe.

14 Lumen Vitae 2019/1


Lumen Vitae 2019-1 21-02-19 15h40 Page15

Une liturgie « désirable » ?

Il faut dire ici que la question émerge d’autant plus aujourd’hui que
nous sommes plongés dans un monde pluraliste. La pluralité n’est pas
une réalité nouvelle, mais un fait permanent que l’adage « des goûts et
des couleurs, on ne discute pas » traduit à sa manière. Ce qui est nou-
veau, c’est que chacun entend revendiquer son droit à être reconnu
dans ce que l’on appelle « sa » sensibilité. Au risque parfois de vouloir
imposer cette sensibilité spécifique aux autres, ou encore de multiplier
des célébrations correspondantes à chacune des sensibilités particu-
lières. On va alors vers une logique des « chapelles » alors que la liturgie
est avant tout « célébration de l’Église » comme le souligne le concile
Vatican II et à sa suite les préliminaires des livres liturgiques :

« Les actions liturgiques ne sont pas des actions privées, mais des célé-
brations de l’Église, qui est le ˮsacrement de l’unitéˮ, c’est-à-dire le peuple
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites
saint réuni et organisé sous l’autorité des évêques. C’est pourquoi elles
appartiennent au Corps tout entier de l’Église, elles le manifestent et elles
l’affectent ; mais elles atteignent chacun de ses membres, de façon
diverse, selon la diversité des ordres, des fonctions, et de la participation
effective4 ».

Dire « célébration de l’Église » invite à consentir à un agir qui


dépasse la subjectivité des personnes et des groupes, et cela sans nier
l’adaptation à l’assemblée que toute célébration vivante implique. En
effet, à propos de ce que l’on appelle désormais l’inculturation de la litur-
gie, un chantier qui ne concerne pas seulement les régions où le chris-
tianisme s’est implanté plus récemment, le concile a affirmé un principe
qui justifie la recherche consistant à « donner goût à la liturgie » alors
que pendant des siècles, et surtout depuis la réforme du concile de
Trente, une telle question aurait été impensable :

« L’Église, dans les domaines qui ne touchent pas la foi ou le bien de


toute la communauté, ne désire pas, même dans la liturgie, imposer la
forme rigide d’un libellé unique5 ».

S’il y a à chercher à donner du goût à la liturgie, ce n’est pas en


considérant les individus, mais en ayant en vue le bien de l’Église en un
lieu, de l’assemblée. La recherche permanente de l’équilibre à la fois

4 CONCILE VATICAN II, Constitution sur la liturgie Sacrosanctum concilium, Rome, 1963,
no 26.
5 Ibid., no 37 qui apporte un principe de discernement fondamental pour ce chantier
permanent de l’inculturation : « Bien au contraire, elle cultive les qualités et les dons
des divers peuples et elle les développe ; tout ce qui, dans les mœurs, n’est pas
indissolublement lié à des superstitions et à des erreurs, elle l’apprécie avec bien-
veillance et, si elle peut, elle en assure la parfaite conservation ; qui plus est, elle
l’admet parfois dans la liturgie elle-même, pourvu que cela s’harmonise avec les
principes d’un véritable et authentique esprit liturgique. »

Lumen Vitae 2019/1 15


Lumen Vitae 2019-1 21-02-19 15h40 Page16

P. Prétot

délicat et instable entre, d’un côté, la ritualité comme pratique réglée et


chemin à vivre, et de l’autre côté, l’adaptation pour que l’assemblée
puisse entrer vraiment dans l’action, est la clé de la question du goût de
la liturgie.
On a cru parfois régler les difficultés actuelles en utilisant un slo-
gan : « il faut respecter les diverses sensibilités ». La question est alors
de savoir comment célébrer ensemble sans donner aux célébrations
l’aspect d’un patchwork qui viserait à honorer cette diversité de sensibi-
lités. Sur la base de cette manière de régler le défi de la diversité, le
risque est réel d’aboutir à un éclatement de la liturgie, et d’épuiser les
équipes liturgiques sous un impératif qui pèse parfois très lourdement.
On les somme non pas d’aider l’assemblée à vivre le chemin d’initiation
que la liturgie propose (ce qui est normalement la responsabilité d’une
équipe liturgique dans un lien essentiel avec le pasteur), mais de plaire
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites
aux différentes composantes, réelles ou supposées de l’assemblée6.

À la recherche d’une intelligence renouvelée de la liturgie

C’est pourquoi, le projet qui consiste à donner goût aux liturgies


implique de retrouver le sens, ou l’intelligence même de la liturgie7.
On peut souligner que le terme même « liturgie » reste assez nouveau.
Pendant des siècles on a employé d’autres mots (œuvre divine, offices
divins, cérémonies ecclésiastiques, etc.) et cet héritage demeure de nos
jours, spécialement dans un temps où les représentations sont
brouillées. Beaucoup identifient donc la liturgie à la seule messe : la litur-
gie des Heures est largement méconnue de la majorité des fidèles
catholiques, tandis qu’on utilisera le terme « messe » pour désigner
une célébration sans messe (baptême d’un petit enfant, funérailles, etc.).
Plus encore, notamment dans les comptes-rendus des médias, on
voit apparaître souvent le mot « cérémonie », ce qui met l’accent sur
l’agir rituel et donc l’agir de l’homme8 au détriment de l’agir de Dieu.

6 Le motif consistant à vouloir « plaire aux jeunes » est un motif risqué car il est sou-
vent en décalage par rapport aux attentes des jeunes que l’on prétend rejoindre, et
cela d’autant plus que leurs connaissances et surtout leurs habitudes en liturgie
sont limitées ; les jeunes générations vivent en effet dans un monde éclaté et peu-
vent en conséquence vivre des modèles liturgiques très divers, sans percevoir
comme leurs prédécesseurs les divergences de conception, et donc sans opposer
ces différentes formes.
7 Cf. Paul DE CLERCK, L’intelligence de la liturgie, éd. revue et augmentée, coll. Litur-
gie no 4, Paris, Cerf, 2005.
8 Voir par exemple les premiers mots de la notice Wikipédia sur la messe : « La messe
est une cérémonie chrétienne au cours de laquelle le ou les prêtres officiants célè-
brent le sacrifice de l’eucharistie, actualisation de l’unique sacrifice rédempteur de

16 Lumen Vitae 2019/1


Lumen Vitae 2019-1 21-02-19 15h40 Page17

Une liturgie « désirable » ?

C’est donc le sens même de la liturgie telle que la comprend l’Église qui
est désormais en question.
Or l’étymologie rappelle que la liturgie est une œuvre9, alors que
bien souvent les évaluations évoquées plus haut conduisent à la réduire
à une ambiance ou un discours : on mettra en avant telle phrase dite par
le prêtre dans l’homélie, tel chant qui déplaisait, etc. La définition de la
liturgie rappelée par le concile Vatican II au début de la Constitution
Sacrosanctum concilium souligne qu’il s’agit de l’œuvre du salut, l’œuvre
de Dieu dans l’histoire des hommes, qui a trouvé son sommet, dans la
croix du Seigneur :

« En effet, la liturgie, par laquelle, surtout dans le divin sacrifice de l’Eu-


charistie, ˮs’exerce l’œuvre de notre rédemptionˮ, contribue au plus haut
point à ce que les fidèles, en la vivant, expriment et manifestent aux
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites
autres le mystère du Christ et la nature authentique de la véritable
Église10 ».

Sous cette affirmation fondamentale qui interdit d’évaluer la liturgie


comme une pratique purement humaine, comme une observance, voire
comme une performance, il y a une anthropologie théologique du culte
chrétien que le concile présente sous la forme d’une série de notions qui
forment des couples antithétiques :

« Car il appartient en propre à celle-ci d’être à la fois humaine et divine,


visible et riche de réalités invisibles, fervente dans l’action et adonnée à
la contemplation, présente dans le monde et cependant en chemin. Mais
de telle sorte qu’en elle ce qui est humain est ordonné et soumis au divin ;
ce qui est visible à l’invisible ; ce qui relève de l’action à la contemplation ;
et ce qui est présent à la cité future que nous recherchons11 ».

Entrer en liturgie, en découvrir le goût, c’est accepter le paradoxe


de la vie chrétienne elle-même, dont la liturgie en tant qu’agir spécifique
est en quelque sorte le miroir mais aussi la réalisation concrète. La litur-
gie en effet est une expérience ecclésiale de relation avec le Dieu Trinité
confessé dans le Credo. Dès lors, on ne peut ni la réduire à une obser-
vance rituelle, ni la penser comme une performance sportive ou artis-
tique. La liturgie actualise l’œuvre éternelle de Dieu qui est le salut de
Jésus Christ. Elle constitue le point culminant de la liturgie chrétienne » ; on peut
noter que cette définition est en tension (voire en contradiction) avec plusieurs affir-
mations du concile Vatican II (notamment Sacrosanctum concilium, nos 47-48).
9 Cette étymologie a fait l’objet de multiples discussions mais on peut admettre que
si le mot théologie est forgé sur la racine grecque logos (« parole, discours »), le
mot liturgie est forgé sur la racine ergon (« œuvre, agir »).
10 Sacrosanctum concilium, no 2.
11 Ibid.

Lumen Vitae 2019/1 17


Lumen Vitae 2019-1 21-02-19 15h40 Page18

P. Prétot

l’humanité et plonge donc les fidèles dans le mystère pascal qui est une
réalité eschatologique. Elle est donc à la fois totalement de ce monde,
et en même temps, elle ouvre aux réalités du monde à venir qui sont
déjà présentes par le mystère de la résurrection du Christ. La liturgie, et
au plus haut point les sacrements de l’Initiation chrétienne, inscrivent les
fidèles dans la vie pascale, comme le rappelait Jean-Paul II :

« Nous devons donc avoir suffisamment conscience que ˮpar le mystère


pascal, nous avons été mis au tombeau avec le Christ dans le baptême,
afin qu’avec lui nous vivions d’une vie nouvelleˮ. Quand les fidèles par-
ticipent à l’Eucharistie, ils doivent comprendre que vraiment ˮchaque fois
qu’est célébré ce sacrifice en mémorial, c’est l’œuvre de notre Rédemp-
tion qui s’accomplitˮ. […] Parce que la mort du Christ en croix et sa résur-
rection constituent le contenu de la vie quotidienne de l’Église et le gage
de sa Pâque éternelle, la liturgie a pour première tâche de nous ramener
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites
inlassablement sur le chemin pascal ouvert par le Christ, où l’on consent
à mourir pour entrer dans la vie12 ».

On voit alors combien vouloir favoriser le goût de la liturgie ne peut


se résoudre dans la recherche de recettes de marketing ou de commu-
nication. Il ne s’agit pas de chercher des recettes qui feront venir les gens
à la messe. Il s’agit de promouvoir un christianisme qui donne à vivre le
mystère pascal du Christ sauveur. Le contexte de crise qui marque notre
temps, y compris la crise que traverse l’Église catholique romaine en ce
moment, interdit de jouer la séduction. Et il y a là un don fait par Dieu à
une Église dans l’épreuve, car la croix du Christ est notre seul salut
comme le chante la liturgie du Jeudi Saint qui ouvre le triduum pascal, le
sommet de l’année liturgique, la grande retraite annuelle des chrétiens :

« Que notre seule fierté soit la croix de notre Seigneur Jésus Christ. En
lui, nous avons le salut, la vie et la résurrection, par lui, nous sommes
sauvés et délivrés13 ».

Repenser la participation active

Parmi les grands axes du Mouvement liturgique depuis le début


du XXesiècle, se trouve l’idée de la participation active des fidèles que

12 JEAN-PAUL II, Lettre apostolique Vicesimus quintus annus pour le 25e anniversaire
de la Constitution sur la liturgie, Rome, 4 décembre 1988, no 6, qui souligne deux
conséquences essentielles de ce principe : inviter les fidèles à « célébrer chaque
dimanche l’œuvre merveilleuse que le Christ a accomplie dans le mystère de sa
Pâque pour qu’à leur tour ils l’annoncent au monde » et l’« importance unique » dans
l’année liturgique de la nuit pascale, qui est « vraiment la fête des fêtes ».
13 Missel romain, 1975, Antienne d’ouverture, Messe du Jeudi Saint, p. 203.

18 Lumen Vitae 2019/1


Lumen Vitae 2019-1 21-02-19 15h40 Page19

Une liturgie « désirable » ?

le concile Vatican II a adoptée comme principe fondamental pour guider


le renouveau de la liturgie14. Il n’est pas facile de préciser positivement
ce qu’est la participation active. Mais dans l’encyclique Divini cultus de
1928, le pape Pie XI en a donné une définition a contrario, qui a été
reprise par le concile Vatican II à propos de la messe :

« Aussi l’Église se soucie-t-elle d’obtenir que les fidèles n’assistent pas


à ce mystère de la foi comme des spectateurs étrangers et muets, mais
que, le comprenant bien dans ses rites et ses prières, ils participent de
façon consciente, pieuse et active à l’action sacrée, soient formés par la
Parole de Dieu, se restaurent à la table du Corps du Seigneur, rendent
grâces à Dieu15. »

L’inverse de la participation active consiste donc à réduire les


fidèles au statut de « spectateurs étrangers et muets ». Cette notion
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites
entendait donc donner toute sa place à l’assemblée chrétienne comme
« sujet intégral » de l’action liturgique, ainsi que le formulait le grand théo-
logien dominicain Yves Congar à la suite du concile Vatican II16.
Mais on a parfois oublié que le substantif « participation » est plus
important que l’adjectif « actif ». Le concile ne voulait pas proposer un
activisme liturgique et la participation active ne peut être confondue avec
« faire quelque chose » et encore moins à « faire faire quelque chose ».
Il y a en réalité derrière la notion de participation active, un principe théo-
logique fondamental qui est exprimé dans la Constitution sur la liturgie
mais qui renvoie à l’enseignement de Lumen gentium sur l’articulation
entre sacerdoce commun des fidèles et sacerdoce presbytéral :

« La Mère Église désire beaucoup que tous les fidèles soient amenés à
cette participation pleine, consciente et active aux célébrations litur-
giques, qui est demandée par la nature de la liturgie elle-même et qui,
en vertu de son baptême, est un droit et un devoir pour le peuple chré-

14 JEAN-PAUL II, Lettre apostolique Vicesimus quintus annus, no 10 : « Parce qu’elle est
une célébration de l’Église, la liturgie appelle la participation pleine, consciente et
active de tous, selon la diversité des ordres et des fonctions : tous, ministres et
fidèles, en accomplissant leur fonction, font tout ce qui leur revient, et seulement ce
qui leur revient. C’est pourquoi l’Église donne la préférence à la célébration com-
mune, quand la nature des rites l’appelle ; elle encourage la formation de servants,
de lecteurs, de chanteurs, de commentateurs, qui accomplissent un véritable minis-
tère liturgique ; elle a restauré la concélébration ; elle recommande la célébration
commune de l’office divin ».
15 Sacrosanctum concilium, no 48.
16 Yves CONGAR, « L’ecclesia ou communauté chrétienne, sujet intégral de l’action litur-
gique », dans La Liturgie après Vatican II, Cerf, coll. Unam Sanctam no 66, Paris,
1967, p. 241-282.

Lumen Vitae 2019/1 19


Lumen Vitae 2019-1 21-02-19 15h40 Page20

P. Prétot

tien, ˮrace élue, sacerdoce royal, nation sainte, peuple rachetéˮ (1 P 2, 9 ;


cf. 2, 4-5)17. »

L’idée de participation active exprime donc la vocation fondamen-


tale du baptisé qui est constitué prêtre, prophète et roi, comme l’exprime
le Rituel de l’initiation chrétienne des adultes18. Elle s’était développée
dans le Mouvement liturgique dès le début du XXe siècle19. Elle a eu vite
partie liée avec la redécouverte de l’assemblée chrétienne alors que,
depuis le Moyen Âge, cette dimension communautaire de la célébration
avait été en quelque sorte effacée par une insistance unilatérale sur le
rôle du ministre ordonné agissant dans la personne du Christ tête.
Sur le plan culturel, la notion de participation (« avoir part à »,
« prendre part à ») correspondait, et il faut le dire avec retard, à l’émer-
gence dans la modernité de la personne comme sujet responsable (par
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites
exemple sur le plan politique avec la démocratie et le suffrage universel)
et donc y compris à l’affirmation de l’autonomie de pensée et d’action
des personnes. Sur le plan de la formation, on peut évoquer l’impact sur
la catéchèse de présupposés qui ont marqué profondément le renou-
veau de la pédagogie à l’école au long du XXe siècle.
Mais cette époque, qui correspondait aussi à une période d’ex-
pansion économique et de transformation accélérée des mentalités,
valorisait fortement l’action et la communication orale au détriment
d’autres aspects comme l’écoute, le silence et la contemplation ainsi que
le langage non verbal. C’est pourquoi dans l’expression « participation
active », l’adjectif a parfois pris le pas sur le substantif. Et surtout dans
les célébrations avec des jeunes, on a compris le principe de la partici-

17 Sacrosanctum concilium, no 14 ; cf. CONCILE VATICAN II, Constitution dogmatique sur


l’Église Lumen gentium, Rome, 1964, no 10 : « Le sacerdoce commun des fidèles
et le sacerdoce ministériel ou hiérarchique, qui ont entre eux une différence essen-
tielle et non seulement de degré, sont cependant ordonnés l’un à l’autre : l’un et
l’autre, en effet, chacun selon son mode propre, participent de l’unique sacerdoce
du Christ. Celui qui a reçu le sacerdoce ministériel jouit d’un pouvoir sacré pour for-
mer et conduire le peuple sacerdotal, pour faire, dans le rôle du Christ, le sacrifice
eucharistique et l’offrir à Dieu au nom du peuple tout entier ; les fidèles eux, de par
le sacerdoce royal qui est le leur, concourent à l’offrande de l’Eucharistie et exercent
leur sacerdoce par la réception des sacrements, la prière et l’action de grâces, le
témoignage d’une vie sainte, leur renoncement et leur charité effective. »
18 Rituel de l’initiation chrétienne des adultes, Nouvelle édition, Desclée/Mame, Paris,
1997, no 225, p. 155 ; cf. également dans « Célébration de la confirmation », ibid.,
no 230, p. 157.
19 Josef LAMBERTS, « L’évolution de la notion de participation active dans le Mouvement
liturgique du XXe siècle », dans La Maison-Dieu no 241, 2005/1, p. 77-120 ; André
HAQUIN, « L’assemblée liturgique avant et après Vatican II : le challenge d’un
contexte en évolution », dans La Maison-Dieu no 275, 2013/3, p. 173-202.

20 Lumen Vitae 2019/1


Lumen Vitae 2019-1 21-02-19 15h40 Page21

Une liturgie « désirable » ?

pation active comme la nécessité de « faire quelque chose » et même


pour les animateurs de « faire faire quelque chose » aux jeunes20.
On a alors trop souvent oublié la suite du texte conciliaire sur la
participation : malheureusement, ce développement s’exprime dans le
langage du concile de Trente, assez difficile à saisir pour des contem-
porains, et qui semblait en partie décalé par rapport aux aspirations de
ce temps. Les fidèles étaient appelés à une participation « consciente,
pieuse et active à l’action sacrée » pour

« qu’offrant la victime sans tache, non seulement par les mains du prêtre,
mais aussi en union avec lui, ils apprennent à s’offrir eux-mêmes et, de
jour en jour, soient consommés, par la médiation du Christ, dans l’unité
avec Dieu et entre eux pour que, finalement, Dieu soit tout en tous21. »
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites
Depuis le concile Vatican II, après des siècles où la liturgie semblait
être l’apanage exclusif des prêtres, le principe de la participation active
entendait donc valoriser l’unité de l’assemblée chrétienne, une assem-
blée agissant avec le prêtre, qui y représente le Christ tête. Mais cette
action communautaire n’est pas l’addition d’agirs particuliers : en liturgie,
quand l’un pose un acte, c’est toute l’assemblée qui interagit. Le lecteur
est inséparable de ceux qui l’écoutent. Le prêtre qui préside parle en
employant un nous qui associe l’assemblée à la prière qu’il prononce.
Si la question du goût en liturgie renvoie à la volonté de l’Église
que les fidèles prennent une part active à la célébration, dans la période
qui a suivi le concile Vatican II, ce souci a conduit à une pastorale litur-
gique destinée à favoriser cette participation en suscitant le désir par
une recherche de « créativité ». Dans un premier temps, cette option a
suscité un élan et même une véritable aspiration. Mais faute de forma-
tion ou parfois de simple bon sens, la créativité s’étiole vite en recettes
faciles, insipides voire fatigantes. En d’autres termes, une créativité peu
fondée provoque vite l’affadissement et même parfois le dégoût.
Dans un tel contexte, les acteurs liturgiques se sont vus parfois
chargés de proposer des programmes comportant des innovations. Pour
prendre encore la métaphore culinaire qu’attire la notion de goût,
il s’agissait non seulement de bien utiliser les ingrédients d’un menu pré-
établi par les livres liturgiques, mais bien souvent, et surtout dans le
domaine de la catéchèse, de changer le menu afin d’en proposer un
nouveau, censé mieux plaire aux plus jeunes.

20 Cet impératif pédagogique a conduit à multiplier la production et surtout l’apport de


dessins ou d’objets dans la célébration au risque de recouvrir la célébration par ces
productions.
21 Sacrosanctum concilium, no 48.

Lumen Vitae 2019/1 21


Lumen Vitae 2019-1 21-02-19 15h40 Page22

P. Prétot

On peut souligner ici combien cet impératif a profondément mar-


qué le fonctionnement des équipes de liturgie ou de catéchèse qui se
sont mises en place après le concile. Et il n’est pas sans importance de
relever que ces équipes comportaient aussi des laïcs, alors qu’aupara-
vant, non seulement la liturgie, mais également la catéchèse, demeurait
largement non seulement la responsabilité mais le fait des seuls clercs.
Or, à partir du moment où il s’agissait d’une responsabilité partagée, il y
a eu débat entre des visions différentes. On entrait alors dans l’ère d’un
pluralisme toléré ou accepté, et donc en même temps, dans la négocia-
tion permanente et parfois des remises en cause épuisantes. Cet aspect
ecclésiologique a suscité un certain glissement : on est passé du souci
de « donner du goût à la liturgie » pour favoriser la participation active à
celui de plaire et donc d’honorer tous les goûts dans la liturgie.
Nous sommes aujourd’hui les héritiers de cette recherche post-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites
conciliaire dans laquelle certains croient voir la cause de la désaffection
actuelle des fidèles envers la liturgie, et surtout le motif permettant de
critiquer ce qui se vit aujourd’hui. Il conviendrait de mieux évaluer ces
tâtonnements, et là encore de discerner ce qui était porteur de vie, en
laissant de côté ce qui ne convient pas.
Il en va donc en liturgie comme en cuisine où, sauf à provoquer le
rejet, une créativité authentique implique de connaître en profondeur le
jeu des saveurs et des alliances. Parce qu’il s’agit d’une pratique rituelle
et surtout d’une action communautaire, la créativité en liturgie ne peut pas
être improvisée ni traitée de manière superficielle. Elle requiert un enra-
cinement en profondeur dans la foi et la longue tradition de la liturgie.
Il reste cependant que la recherche d’une liturgie désirable ne peut
oublier ce désir fondamental de l’Église, celui de la participation des
fidèles à la vie divine communiquée dans la liturgie. Il s’agit moins de
vouloir des liturgies désirables que de favoriser le désir des fidèles à
entrer en communion avec Dieu. Sur ce point, on voit donc combien le
souci de liturgies désirables requiert la nécessité corrélative de la for-
mation spirituelle des fidèles et notamment du goût de la prière.

Conclusion

La recherche de célébrations liturgiques ayant du goût et suscitant


le désir est non seulement légitime mais sans doute nécessaire. Car il
s’agit ainsi de prendre acte des conditions culturelles contemporaines
qui caractérisent la vie liturgique.
On doit cependant relever que cette thématique est caractéristique
du monde occidental (Europe occidentale, Amérique du Nord). Mais il
faut rappeler aussitôt que cette thématique peut résonner de manière

22 Lumen Vitae 2019/1


Lumen Vitae 2019-1 21-02-19 15h40 Page23

Une liturgie « désirable » ?

étrange dans d’autres régions du monde, par exemple en Afrique ou en


Amérique latine. Dans ces pays, l’affluence à la messe du dimanche
(sans parler de la longueur de la célébration) constitue un indicateur
parmi d’autres que la liturgie peut avoir du goût. Il convient donc de ne
pas perdre de vue que la désaffection de la liturgie ne vient pas forcé-
ment des formes liturgiques mais des caractéristiques culturelles d’une
époque. Dès lors, au lieu de chercher ce qu’il faut changer en liturgie
pour faire venir nos contemporains, il conviendrait d’approfondir la
manière dont les chrétiens peuvent être des témoins vivants dans le
temps présent.
Cependant on ne saurait trop insister sur le fait que cette théma-
tique peut devenir un véritable piège si elle ne s’accompagne pas d’un
véritable discernement sur le fond de ce qui est visé. Et ici sans revenir
sur ce qui a été dit dans cet article sur la nécessité de ne pas perdre de
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites
vue le sens de la liturgie, on peut ajouter une remarque issue de l’expé-
rience du moine. Le cadre fixé par la Règle de saint Benoît à la vie de
la communauté est fondamentalement un cadre liturgique : l’horaire et
la vie quotidienne sont réglés par la liturgie. Et la vie liturgique est pour
le moine comme une sorte de bain rénovateur pluriquotidien qui le
relance dans la recherche de Dieu. Mais le moine sait aussi qu’à certains
jours le goût de la liturgie peut s’effacer… Pour désigner cela, les Pères
du monachisme parlaient d’acédie22.
La belle tâche pastorale qui consiste à faire tout le possible pour
que les célébrations liturgiques soient « désirables » implique de prendre
en compte corrélativement que la liturgie plonge inévitablement dans le
combat spirituel, où les alternances de goût et de dégoût, constituent le
chemin pascal par lequel le priant se met dans les pas de son Seigneur,
afin de passer avec lui de la mort à la vie.

A “DESIRABLE” LITURGY? TOWARDS A DISTANTIATED APPROACH


TO A CONTEMPORARY ASPIRATION
By taking into consideration criticisms denouncing the boring or insipid
nature of liturgical celebrations, and with the aim of contributing to a dis-
cernment of what makes liturgies “desirable”, the article offers a distan-
tiated view of the question. First, it examines the phenomenon of
evaluation, fostered by the dynamics of social media which allow every-
one to offer an immediate and often trenchant opinion of a given celebra-
tion. Next, the article updates certain presumptions underlying this
preoccupation, with a view to greater understanding of the Church and

22 Jean-Charles NAULT, La Saveur de Dieu. L’acédie dans le dynamisme de l’âme,


Cerf, coll. Cogitatio fidei, Paris, 2006.

Lumen Vitae 2019/1 23


Lumen Vitae 2019-1 21-02-19 15h40 Page24

P. Prétot

of the liturgy itself. Lastly, it shows how this aspiration renews the
approach to the classic principle of active participation.
By the end of this exploration, the question has been somewhat rede-
fined: it is not primarily a matter of changing liturgical forms in order to
attract people, but of deepening the way in which Christians can be wit-
nesses in the present era. If pastoral ministry consists of promoting
“desirable” celebrations, this cannot be at the expense of the fact that
liturgy throws us into spiritual combat where alternations between taste
and distaste make up the Paschal journey through which the prayerful
person enters into that same journey that leads, with Christ, from death
to life.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - García Mourelo Santiago - 83.51.44.107 - 09/01/2020 20:30 - © Editions jésuites

24 Lumen Vitae 2019/1

Vous aimerez peut-être aussi