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Chapitre 2 : les causes et les conséquences de l’inflation

Section 1 : causes de l’inflation

1 : l’inflation par la demande :


1.1 : La demande des consommateurs

On considère comme causes d’inflation par la demande toutes celles dont


l’effet est d’accroître la masse monétaire relativement à celle des produits. C’est
l’application du principe de l’offre et de la demande, si l’augmentation de la
demande n’est pas accompagnée d’une hausse équivalente de l’offre de
produits, les prix s’accroissent.
La propension à la consommation est une première cause, fréquemment
citée, de nombreux manuels soulignent qu’un changement soudain des
habitudes des consommateurs peut provoquer une augmentation de la
demande à laquelle l’offre ne peut s’ajuster qu’après un certain temps, à cause
de la relative rigidité de l’appareil productif. L’écart positif entre demande
globale et offre globale amènerait ainsi à une hausse du niveau général des prix
que les auteurs n’hésitent pas à définir comme inflationniste. Pour confirmer
cette analyse, on cite souvent le cas de la période qui suivit la Seconde Guerre
mondiale, où la dépense des revenus épargnés pendant le conflit aurait
provoqué une augmentation de la demande dépassant de beaucoup la capacité
productive des entreprises.
Or, pour bien comprendre la portée réelle de cette thèse, il est nécessaire
de distinguer l’argument « propension à la consommation » de l’argument
« guerre ». Tout d’abord, il faut se demander si une variation de la propension
marginale à la consommation, indépendamment des causes (plus ou moins
structurelles) de cette variation, peut provoquer une hausse inflationniste des
prix. En d’autres termes, nous devons établir quelles sont les conséquences
d’une modification du comportement des consommateurs sur la masse
monétaire et sur celle des produits.
Supposons que le public décide de réduire le montant du revenu
épargné, cette décision amènera-t-elle à un accroissement de la quantité de
monnaie disponible dans le système considéré ? La réponse ne pourrait être
positive que si le revenu épargné ne faisait pas partie de la masse monétaire.
Mais comment soutenir cette thèse aujourd’hui, quand la monnaie est
entièrement de nature bancaire ? Les revenus épargnés définissent des dépôts
bancaires, et il serait étrange de les exclure de la masse monétaire, d’autant plus
que les banques les prêtent aussitôt en permettant ainsi aux emprunteurs
d’exercer une demande à la place des épargnants. Si les consommateurs
réduisent leur épargne, ils accroissent leur propre demande, mais à cet
accroissement correspond une diminution de la demande exercée par les
bénéficiaires des prêts bancaires.
La demande globale n’est donc pas affectée par la diminution de la
propension à l’épargne. Une réduction de l’épargne a bien un impact sur
l’investissement et sur la consommation, mais elle ne modifie pas le montant
du revenu disponible, dont la mesure est donnée, d’après l’équation
keynésienne, par la somme de C (consommation) et de I (investissement). Et,
comme la demande ne peut être exercée qu’à partir d’un revenu, il s’ensuit
nécessairement que la demande globale demeure constante face aux variations
dans la répartition du revenu entre épargne et consommation.
La demande globale n’étant pas modifiée, le niveau général des prix
demeure, lui aussi, inchangé, ce qui prouve bien que le changement de la
propension marginale à la consommation n’est pas de nature inflationniste.
Il reste vrai que, dans beaucoup de pays, l’après-guerre a été caractérisé
par une forte hausse des prix. Cette hausse, loin d’être une preuve que
l’épargne forcée conduit, dès qu’elle est libérée, à un accroissement
inflationniste de la demande, signifie seulement que les causes du déséquilibre
ne sauraient être attribuées au comportement des consommateurs. Pourraientelles
être dues à celui des autorités publiques ?

1-2. Les dépenses publiques


Les dépenses publiques sont souvent accusées de provoquer
l’accroissement inflationniste de la masse monétaire. Pendant la guerre, une
grande partie de ces dépenses était destinée à financer la production d’armes. Il
est donc important de se demander où les États trouvaient les ressources
nécessaires. Une partie provenait certainement des impôts, mais le reste ? De
deux choses l’une : ou bien les autorités publiques avaient recours à une
création monétaire de la part de la banque centrale, ou bien elles couvraient
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leur déficit par des emprunts. Dans cette seconde éventualité, l’épargne des
titulaires de revenu aurait été dépensée par l’État pour l’achat de canons, et elle
n’aurait plus été disponible, à la fin de la guerre, pour l’achat de biens de
consommation.
Les épargnants auraient pu dépenser leur épargne seulement à condition
d’être remboursés par l’État et donc, dans l’hypothèse où nous sommes,
seulement si ce dernier avait été le bénéficiaire d’un transfert de revenu de la
part des autres titulaires. La demande des anciens épargnants aurait ainsi été
financée par le revenu nouvellement épargné par le public et prêté (ou payé
sous forme d’impôt) à l’État. Inutile de souligner que cette opération aurait
laissé inaltérée la masse monétaire définissant la demande globale et qu’elle
n’aurait donc pas provoqué de hausse inflationniste des prix.
La première éventualité que nous avons évoquée est bien plus
dangereuse. Le financement par simple création monétaire de quelque achat
final que ce soit conduit toujours à un accroissement indu de la quantité de
monnaie et, par là même, du niveau général des prix. L’utilisation de la planche
à billets pour financer le déficit budgétaire est d’ailleurs reconnue par tout le
monde comme étant une source d’inflation. Aujourd’hui, il n’est certes plus
question que les États aient recours au seigneuriage, sinon dans des cas et des
pays que nous pouvons considérer comme marginaux (c’est ce qui se passe
dans certains pays du Tiers Monde à régime dictatorial) ou de transition (les
pays de l’Est, où les systèmes bancaires sont encore largement imparfaits et où
la relation entre banques secondaires et banque centrale demeure partiellement
obscure). L’inflation dont souffrent les économies des pays développés ne peut
donc, normalement, être attribuée au comportement des autorités publiques.
Il y a une autre catégorie de dépenses publiques à laquelle certains
auteurs semblent attribuer des effets inflationnistes : le financement des travaux
publics. D’après leur analyse, les travailleurs payés par l’État seraient à même
d’exercer une demande supplémentaire de biens de consommation qui, avant
d’être neutralisée par une offre accrue, pousserait leurs prix à la hausse. Mais,
s’il est certain que le revenu gagné par les ouvriers nouvellement employés par
l’État accroît le montant de la demande globale, il est tout aussi évident que cet
accroissement de la masse monétaire est compensé par une augmentation
équivalente de la masse des produits.
Compte tenu des biens produits par les travailleurs, on s’aperçoit
aisément que le rapport entre offre et demande globale demeure inchangé. Par
ailleurs, il ne fait pas de doute non seulement que les travaux publics font
partie de la masse du produit national, mais qu’ils doivent être achetés par
l’ensemble des titulaires de revenu. Qu’ils le soient par achat direct ou par le
biais de l’imposition fiscale ou de l’emprunt public, cela n’a pas d’importance.
Dans tous les cas, l’entreprise-État est tenue de couvrir ses coûts de production,
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ce qui entraîne une dépense finale de revenu dont le montant est égal à celui du
revenu gagné par ses employés. Ainsi, l’accroissement de la demande de biens
de consommation ne pouvant être nourri par le nouveau revenu, il l’est
nécessairement au détriment de la demande privée de biens d’investissement.
L’intervention de l’État a donc ici comme résultat le financement d’une
partie de l’investissement public par une partie de l’investissement privé, le
complément étant financé par un prélèvement dans l’avoir des ménages.
En conclusion, pourvu que les autorités monétaires évitent de financer les
achats finaux de l’État par seigneuriage, il n’est pas question de leur attribuer la
responsabilité de l’écart inflationniste qui ronge le pouvoir d’achat des
monnaies nationales.
1-3. La politique de crédit
La politique du crédit menée par les banques serait-elle davantage à
incriminer ? La monnaie étant d’origine bancaire, il n’y a rien de plus normal,
apparemment, que d’attribuer aux banques la cause essentielle de
l’accroissement inflationniste de la masse monétaire. Et, comme il est
universellement reconnu que la plus grande partie de la masse monétaire n’est
pas composée de monnaie centrale, c’est aux banques secondaires que les
accusations les plus graves sont adressées. En accordant des crédits avec trop
de facilité, elles permettraient au public d’exercer une demande accrue, source
certaine d’un écart inflationniste dans le cas où la capacité productive ne saurait
immédiatement s’ajuster.
Faisons la distinction entre le crédit accordé à partir de dépôts préalables
et le crédit en création de monnaie. Il est bien connu que les banques
secondaires reçoivent en dépôt le revenu des épargnants et qu’elles le prêtent.
La demande que les épargnants renoncent à exercer sur le marché des produits
est ainsi exercée par les emprunteurs, ceux-ci ne pouvant jamais dépenser plus
que ce qui a été épargné. En d’autres termes, les banques ne peuvent pas prêter
plus que ce qu’elles reçoivent en dépôt. Dès lors, il est inconcevable que les
crédits accordés à partir des dépôts puissent accroître la masse monétaire et
être une cause d’inflation par la demande. Ce qui est perçu par les emprunteurs
est cédé par les épargnants. Ce qui est dépensé par les uns est épargné par les
autres, de sorte que la demande globale, définie par le montant total du revenu
disponible, demeure inchangée.
Répétons que, d’après la théorie quantitative, il y a inflation seulement si
la quantité de monnaie s’accroît relativement à la masse des produits. Or, dans
notre cas, aucune unité monétaire ne s’ajoute à celles qui sont déjà disponibles.
Le crédit se réduit à un simple transfert de revenu, et tout transfert est une
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opération double, positive pour les uns et négative pour les autres, qui ne
modifie pas la situation d’ensemble.
Mais les banques peuvent aussi accorder des prêts qui vont bien au-delà
du montant des dépôts préalablement constitués chez elles. On parle alors de
crédit en création de monnaie, car la masse monétaire s’accroît dans la mesure
même où les banques prêtent à l’économie les unités nécessaires à la
monétisation des nouvelles transactions. Il s’agit donc de savoir si cette
augmentation de la quantité de monnaie est compensée ou non par un
accroissement équivalent de la masse des produits. Pour répondre à cette
question, il est nécessaire de déterminer la nature des transactions que la
monnaie nouvellement émise est appelée à véhiculer.
Supposons d’abord qu’il soit question de financer l’achat final de biens et
de services. Dans ce cas, l’émission des banques secondaires est-elle une
création ex nihilo ou bien une simple avance de revenu ? En d’autres termes,
les banques secondaires jouissent-elles du pouvoir du seigneur de battre
monnaie ou sont-elles tenues de couvrir leurs prêts par des dépôts
équivalents ? Personne ne doute du fait que le seigneuriage est la source d’un
accroissement inflationniste de la masse monétaire. Or ce risque est évité par
l’adoption d’un principe qui règle le fonctionnement du système bancaire, à
savoir l’équilibre quotidien des crédits et des dépôts.
Toute banque sait bien que le non-respect de cette règle a comme
conséquence l’endettement interbancaire, et elle essaye donc de s’y conformer
le plus rigoureusement possible. Cela signifie qu’elle accorde uniquement les
crédits qu’elle est à même de couvrir grâce à ses dépôts. La somme prêtée pour
l’achat de biens et de services est donc prélevée dans les dépôts déjà constitués
ou dans ceux que la banque est sûre d’obtenir dans la même journée. La
création de monnaie qui accompagne ces prêts n’est donc rien d’autre qu’une
avance : la banque avance aux emprunteurs le revenu qu’elle recevra des
déposants et qui, ayant justement été dépensé à l’avance, ne pourra plus l’être
une seconde fois au moment du dépôt effectif. Ainsi, ni la masse monétaire ni la
demande globale ne peuvent normalement s’accroître à cause des crédits à la
consommation accordés par l’ensemble des banques secondaires.
Il est toujours possible et il est vrai, que des banques secondaires
accordent des crédits qu’elles n’arrivent pas à couvrir par des dépôts. Dans ce
cas, le prix à payer est double : l’endettement interbancaire d’un côté, l’inflation
de l’autre. Toutefois, l’écart entre demande globale et offre globale dû à la
fonction créatrice des banques n’est pas cumulatif dans le temps, car il est
compensé, à l’échéance du prêt, par un écart inverse.

La demande excédentaire créée par les banques est ainsi neutralisée par
une offre excédentaire équivalente qui se manifeste au moment du reflux de la
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somme prêtée en surabondance. L’analyse approfondie de ce phénomène
montre en outre, nous reviendrons sur ce point, que l’anomalie est liée à la
confusion entre fonction créatrice et activité d’intermédiation financière,
confusion qui tient à la structure du système monétaire à l’intérieur duquel les
banques sont appelées à effectuer leurs opérations, et non pas au comportement
des banques elles-mêmes.
Il reste à analyser une autre catégorie de crédits, ceux que les banques
accordent afin de financer une nouvelle production. Dans ce cas, aucun dépôt
préalable n’est nécessaire, car, au moment même où le prêt est effectué, il
donne naissance à un dépôt équivalent. Prenons l’exemple d’une entreprise qui
bénéficie d’un crédit à la production de 100 millions de francs. Sa banque se
charge donc de financer le paiement de ses coûts de production jusqu’à
concurrence de cette somme, qu’elle inscrit à l’actif de son bilan. Or la
rémunération des facteurs (les travailleurs de notre entreprise) est
simultanément enregistrée au passif, pour le même montant : le prêt accordé à
l’entreprise est ainsi aussitôt balancé par le dépôt définissant le revenu gagné
par les travailleurs de celle-ci.
Tout en respectant la règle de la couverture des crédits par les dépôts, les
banques secondaires accroissent donc la quantité de monnaie dès qu’elles
interviennent pour monétiser une nouvelle production. Mais il est
immédiatement évident que cette émission supplémentaire de monnaie n’est
pas inflationniste, car elle est équilibrée par une hausse équivalente de la masse
des biens et services réels. L’augmentation de la demande est compensée par
celle de l’offre, de sorte qu’aucune force n’intervient pour modifier le rapport
entre monnaie et produit.
Remarquons encore que, d’après certains auteurs keynésiens, il faudrait
distinguer, dans l’analyse de l’accroissement de la masse monétaire, entre la
quantité de monnaie destinée au financement des transactions et celle qui est
accumulée pour satisfaire aux besoins spéculatifs. D’après ces auteurs, seul
l’accroissement pathologique de la monnaie de transaction serait cause
d’inflation, la monnaie spéculative n’étant dépensée ni sur le marché des
produits ni sur celui des titres
Cependant, comme il est démontré par l’analyse monétaire la plus
récente, toute épargne définit un dépôt bancaire. La monnaie spéculative, qui
n’est pas soustraite au système bancaire, demeure donc complètement
disponible pour le financement de la demande globale, exercée aussi bien par
les consommateurs que par les emprunteurs. Ainsi, s’il y a accroissement de la
masse de monnaie face au revenu (inchangé) d’une même période, l’inflation
est mesurée par le total de l’accroissement, et non pas seulement par l’une de
ses parties.
2 : l’inflation par les coûts :