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Mise en perspective historique du concept de psychose

Le concept de psychose a subi une évolution qui n’est pas sans intérêt pour
notre propos. Une mise en perspective historique permet de resituer les éléments du débat
actuel car l’avancée de la recherche scientifique, celle de la pensée mais également les enjeux
sociétaires ont modifié profondément l’utilisation de ce concept.

Premier temps : La naissance du concept «psychose »

Il est intéressant de remarquer que le concept de psychose est introduit en 1845


par Ernst Von Feuchtersleben pour désigner l’aliénation mentale. Il est créé en alternative aux
mots de démence, folie, manie, ou vésanie. Ce dernier signifiant dérèglement, égarement de
l’esprit (vésanus : insensé). Ernst Von Feuchtersleben, médecin viennois, est issu du courant
philosophique du romantisme allemand. Ce courant a mis l’accent sur l’irrationalité,
l’inconscient, la sexualité, le contact avec la nature et les valeurs individuelles, en s’opposant
à l’esprit des Lumières des écoles françaises et anglaises empiriques et rationalistes où est
cultivé l’espoir d’une explication scientifique à tous les troubles mentaux. La création du
terme de psychose est significative de l’esprit du romantisme : psychose signifiant trouble
mental en général, alors que le terme de névrose créé par Cullen en 1777 renvoie à une
atteinte des nerfs, du système nerveux. De même, son origine étymologique provient du grec
« psyché (esprit) » et « osis (maladie ou condition anormale) ».
Les « psychikere » (les psychologistes) vont ainsi, pendant la première partie
du XIXème siècle, prédominer sur les « physikere » (physiologistes) avant la réaction des
« somatiker » qui marqueront la psychiatrie allemande. Remarquons que la création du terme
de psychiatrie est l’œuvre de Reil, également un représentant des « psychikere ». Celui-ci a
découvert l’importance de traitements psychologiques variés allant de stimulations à
l’utilisation du théâtre ou de la musique. Il a publié, en 1803, un véritable traité de
psychothérapie1. Il est frappant de remarquer la polarisation dans le mouvement qui a conduit
à la création des termes de psychiatrie et de psychose : la prévalence du « psychique » et
notamment la dimension symbolique des rêves, la sexualité, l’inconscient, l’irrationnel. La
psychiatrie ainsi créée a tenté de se différencier de la médecine organique, c’est-à-dire de la
future neurologie. La psychiatrie allemande issue de ce courant romantique a été une
préfiguration des découvertes psychanalytiques où Freud, considéré avec Nietzsche et Marx
comme l’un des trois grands penseurs du soupçon (penseurs qui ont induit le doute dans la
philosophie classique du sujet), battra en brèche l’illusion des rationalistes.

Voici une représentation schématique de ce premier temps :

Les psychoses, Psychoses


[Tapez une
représentant les
maladies de l’esprit, Psychiatrie Névroses
sont extraites du champ maladie de
des névroses. Le champ l’esprit Maladies nerveuses
de la psychiatrie tente l’l’esprit
de se former.

1
Le lecteur intéressé se réfèrera au livre d’Hervé Beauchesne, Histoire de la psychopathologie, Paris, Puf,
1994.

1
Deuxième temps : le courant organiciste

Cependant, avant la percée de la psychanalyse, le courant romantique est resté empêtré


dans l’idéalisme et a cédé le pas au courant organiciste. On assista alors à un déplacement
dans l’utilisation du concept de psychose vers une étiologie organique. Dès 1850, le courant
organiciste s’est imposé à partir de recherches anatomophysiologiques ou à partir des théories
de la « dégénérescence ». En conséquence, à cette époque, le terme de psychose signifiait
toujours trouble mental mais est devenu une sous-classe des névroses au sens que lui a
conféré Cullen en 1777. Psychoses et névroses ont été, à l’époque, toutes deux considérées
comme des maladies nerveuses.
En voici une représentation schématique :

Champ des maladies « nerveuses »

Bien qu’au moment de sa création


en 1845, le terme « psychose »
renvoie à la notion d’esprit, il sera
utilisé dès 1850 comme une sous-
classe des maladies nerveuses
(névroses)

Troisième temps : le renversement dans l’utilisation des concepts névrose-


psychose.

Les découvertes anatomo-cliniques ont mené, à la fin du XIXème siècle, à une


différenciation des maladies neurologiques et des maladies mentales. Par exemple, l’épilepsie
est sortie du champ des maladies mentales pour être considérée comme maladie neurologique.
A partir de la deuxième moitié du XIXème siècle la psychiatrie a été
institutionnalisée en tant que branche de la médecine ; l’organicisme et la nosographie se sont
développé. Le point de vue des psychikere, comme ceux de l’école romantique allemande,
sont oubliés ou se sont développé marginalement par rapport à la psychiatrie. A cette époque,
le concept de psychose a presque couvert l’ensemble du champ des maladies mentales. En
voici une représentation :

Champ de la psychiatrie

2
Le concept de névrose, quant à lui, a perdu de l’intérêt au point de sortir du
champ de la psychiatrie :

Champ de la psychiatrie Champ de la neurologie

Quatrième temps : réhabilitation de la névrose suite à l’’inflexion


freudienne

Charcot (1825-1893), fondateur de la neurologie moderne, précurseur de la


psychopathologie et appelé aussi le « Napoléon de la névrose » a, par son prestige, contribué
à développer l’intérêt pour les facteurs psychologiques des névroses tout en ayant une
conception qui est restée basée sur la méthode anatomo-clinique2. Il a posé là les bases de la
théorie « traumatico-dissociative » des névroses qui fut développée par Pierre Janet, Joseph
Breuer et Sigmund Freud. Ces derniers, entre 1888 et 1889, ont entrepris de « retrouver » sous
hypnose les souvenirs traumatiques de leurs patients. Avec ce regain d’intérêt pour le concept
de névrose, celle-ci a réintègré le champ de la psychiatrie. Freud, quant à lui, a utilisé dans
ses théories les concepts de psychose et de névrose. La névrose, selon Freud, comprend
d’ailleurs certaines entités que nous situons actuellement dans le champ de la psychose (par
exemple la névrose narcissique). Cependant Freud s’est intéressé principalement aux
contenus de la pensée et aux représentations et a donc contribué à une nouvelle conception
des névroses et des psychoses. Au même moment, les tenants de l’étiologie organique de la
psychose défendent leur point de vue. A cette époque a commencé le grand débat entre le
psychogène et l’endogène.

Champ de la psychiatrie

2
Ibidem, pp. 46-64.

3
Vème temps : Glissement du concept de psychose à la catégorie
« dévorante » de schizophrénie

En 1911, Bleuler a inventé le terme de schizophrénie. Il ne renonce pas à


l’étiologie organique mais a envisagé l’étiologie psychique comme possible. A partir de ce
moment, le succès de la catégorie de schizophrénie a pris le dessus sur la notion de psychose.
Cela malgré, notamment, les travaux de Freud qui ont différencié la paranoïa de la
schizophrénie (à laquelle il préfère le mot paraphrénie), malgré l’apport de Kraepelin qui, en
1915, a sorti quelques psychoses du champ de l’endogénie et les a rangé dans les affections
psychogènes ou encore malgré la thèse de Lacan sur l’origine psychogénique de nombreuses
psychoses. Ce succès est encore d’actualité ; notons également qu’entre 1948 et 1973 Henry
Ey élabore l’organodynamisme, tentative de dépasser le point de vue organiciste et de
prendre en compte les apports psychologiques3. Nous ne pouvons ici développer ces idées ni
celles des théories systémiques et de l’antipsychiatrie selon lesquelles l’origine de la folie est
à trouver respectivement dans les interactions familiales ou dans l’organisation de la société.

Depuis Bleuler, l’histoire des idées sur la schizophrénie a évolué,


essentiellement en raison de la complexité du concept que l’on s’est efforcé de mieux
délimiter. Il y a eu une expansion de ce cadre nosologique. On mesure aujourd’hui l’écart
qu’il y a entre la conception restrictive et précise de Bleuler et la catégorie très large de
schizophrénie utilisée actuellement dans le monde anglo-saxon. Un nombre plus important de
patients est ainsi diagnostiqué schizophrène dans la mesure où est relégué au second plan le
trouble associatif de base de Bleuler4 au profit du critère plus large de perte de contact avec la
réalité. Et malgré un mouvement de certains psychiatres vers un usage restrictif de ce terme
dans une tentative de précision nosographique, il y a actuellement une hétérogénéité très
grande du syndrome, repérable par les nombreuses formes décrites : productive-déficitaire,
dysthymique, sensible ou non aux neuroleptique, pseudo-névrotiques… L’explication de ces
mouvements d’extension et de restriction provient des différentes attitudes des psychiatres
devant le diagnostic de schizophrénie : les uns pensent que ce diagnostic doit être porté le plus
tôt possible et le traitement envisagé en conséquence, les autres redoutent de s’enfermer dans
un diagnostic, souhaitant laisser ouverte la possibilité de l’évolution, possibilité qui dépendrait
en partie de l’attitude profonde du psychiatre vis-à-vis de ce diagnostic5.

Il est important de souligner que la catégorie « dévorante » de schizophrénie


créée par Bleuler lui a permis d’intégrer dans une seule entité des cas de dementia praecox de
Kraepelin, des cas de psychose maniaco-dépressive, de manie, de mélancolie, de psychose
hystérique, de paranoïa hallucinatoire, d’amentia... mais également des patients qui auraient
été diagnostiqués d’hystériques6. L’enjeu de ce mouvement est important à saisir car si la
recherche mondiale s’est désintéressée dans les années soixante de l’hystérie au profit de la
schizophrénie, on peut se demander si la ou les psychoses ne subissent pas actuellement le
même sort. En outre, si Bleuler est considéré comme un représentant de la psychiatrie
dynamique par sa capacité de prendre en compte des mécanismes psychopathologiques et par
3
Ibidem, p. 116.
4
Selon Bleuler, à la base de la schizophrénie se trouve un processus biologique (l'altération basale des fonctions
associatives) qui fait émerger les signes primaires de la maladie par-dessus lesquels apparaissent des signes
secondaires (réactions psychologiques du sujet face à sa souffrance) qui constituent de véritables stratégies de
lutte contre le processus biologique de base.
5
Lempérière T., Précis de psychiatrie clinique de l’adulte, Masson, 1989, p.131-132.
6
Libbrecht K., Les délires des hystériques. Une approche historique, Eres, 2001, p. 140.

4
l’introduction de concepts psychanalytiques dans le champ psychiatrique, il a toujours
défendu l’idée d’une causalité organique expliquant la « spaltung », terme traduit par clivage
et qui rend compte du relâchement des associations de la pensée. Bleuler sera lu en Europe
mais aussi en Amérique car sa pensée rencontre l’attente d’un diagnostic unitaire, à la fois
plus simple et concret mais aussi plus transparent car la sexualité en a disparu. En conclusion,
le concept de schizophrénie est bien un produit du discours psychanalytique mais dans un
sens qui le discrédite7.

Après une bataille entre les différents modèles éthiopathogéniques (« guerre


froide de l’endogène et du psychogène »), ce « monde bipolarisé » a tendance à disparaître au
profit du « monde mono-polaire » dont fait partie le DSM. Le DSM II reprenait encore la
grande différenciation névrose-psychose (tout en simplifiant la définition de psychose en perte
du sens de la réalité), par contre, à partir du DSM III et jusqu’au DSM IV-R, le terme de
psychose ne renvoie plus qu’à un symptôme parmi d’autres et ne désigne plus une maladie
mentale spécifique.

L’enjeu de cette évolution est de taille puisqu’avec la disparition du concept de


psychose au profit du terme de trouble délirant et de schizophrénie, on risque de marginaliser
les nombreuses théorisations de la psychose qui nous permettent de la comprendre comme
une modalité d’expression d’une manière d’être humain. Dès lors, le risque est que prennent
le dessus, le courant rationaliste ou organiciste ainsi que le pragmatisme actuel qui permettent
de traiter des symptômes psychotiques sans tenir compte de l’indispensable apport de la
longue réflexion psychopathologique. L’approche historique du concept de psychose permet
d’attirer l’attention sur les simplifications réductrices qui peuvent s’imposer à tel moment de
l’histoire des idées et contribue à soutenir l’effort de garder au concept toute sa richesse de
renvois théoriques.

7
Ibidem, p. 140-143.