Vous êtes sur la page 1sur 11

Viêt Nam 1918-1945, genre et modernité : Émergence de nouvelles perceptions

et expérimentations
Bùi Trân Phượng

Pourquoi ce sujet ?

1. D’abord pour combler un vide. Si l’on ne considère que l’historiographie vietnamienne, ce


dont dispose le public vietnamien dans le pays, malgré une abondance apparente à un certain
moment, l’histoire contemporaine reste déplorablement pauvre sur le plan cognitif. Elle
renseigne peu sur les hommes (et encore moins sur les femmes) en société, dans l’espace et dans
le temps. Dans la recherche internationale sur le Viêt Nam, jusqu’à très récemment les femmes
ne figuraient pas non plus parmi les centres d’intérêt1. Une piste féconde a été ouverte, avec des
travaux de recherche en histoire sociale et/ou sociologie historique qui pour la première fois ont
permis la visibilité et le droit à l’expression aux humbles, aux victimes de la répression de tout
genre ; mais sans avoir vraiment pris en compte les femmes en tant que telles. Avec le vide
accusé dans l’histoire des femmes en général, un voile d’oubli ou de négligence a recouvert
également la vie intellectuelle2 de la société vietnamienne et la vie quotidienne3 pure et simple,
là où les revendications politiques ne s’expriment pas directement, explicitement.

 1 J’ai pris connaissance, assez tardivement du Viêt Nam au féminin, paru en 2005 de
Gisèle Bousquet(...)
 2 Une exception, mais importante : Trinh Van Thao y a consacré près de 700 pages
d’études sociologiq(...)
 3 Une autre exception, l’étude également sociologique : NGUYEN VAN KY La société
vietnamienne face à(...)

 4 Créé en 1992 à l’Université Ouverte de Hô Chi Minh Ville, il a repris depuis quelques
années le no(...)
 5 « La politique de paix préconisée par Nguyên Truong Tô face au défi de l’Occident au
milieu du 19è(...)

2. Dans mon parcours personnel, avec la création d’un Département – à l’époque premier et
unique au Viêt Nam – des Etudes sur la femme4, j’ai été amenée en 1992 à y assurer un cours
sur l’Histoire des femmes vietnamiennes et ai été confrontée au dénuement bibliographique dans
ce domaine vierge. A la recherche d’une méthodologie d’investigation, j’ai fait la connaissance
de l’oeuvre puis des auteur-es de l’Histoire des femmes en Occident et ai été ainsi initiée aux
réflexions épistémologiques françaises puis internationales. Sans l’avoir fait exprès, ma thèse
m’a permis de renouer avec un travail précédemment accompli sur la pensée d’un catholique à la
fois lettré et moderniste, Nguyên Truong Tô (1828-1872)5.

3. Pourquoi les repères de 1918 et 1945 ? L’année 1918 est marquée par deux événements : la
parution du Son de cloche du genre féminin (Nu gioi chung), premier périodique féminin
vietnamien et le début de la carrière journalistique de Dam Phuong, née Công nu Dông Canh
(1881-1947). La Révolution d’août 1945, en même temps qu’elle mobilise massivement les
forces vives de la nation dans la lutte violente, met fin à une période de bouillonnement politique
et culturel en assurant l’hégémonie du Parti communiste vietnamien sur la lutte pour
l’indépendance et les deux guerres contre les Français et les Américains. Dans l’histoire du
féminisme vietnamien, 1945 représente un creux de la vague.

Méthodologie, sources et documentation disponible

4. L’interdisciplinarité est de mise, d’abord parce que le terrain historique est encore trop peu
défriché sous l’angle de l’histoire sociale et culturelle, de l’histoire du quotidien, de l’histoire des
mœurs, de l’histoire totale ; mais aussi et encore plus impérativement parce que les réalités sur le
sujet l’imposent. Des questionnements d’ordre anthropologique et linguistique par exemple
pourraient éclaircir la place sociale des femmes et l’évolution ou la stagnation des rapports
homme-femme. La famille, la parenté, la hiérarchie dans la sphère du public et dans l’intimité du
privé – primauté de l’âge, de la fortune, du savoir, de la masculinité, mais aussi du rang de
l’épouse principale par rapport aux autres, par rapport à la concubine, ou de l’enfant né d’une
concubine par rapport à sa propre mère... et tant d’autres thèmes sont incontournables pour saisir
et faire resurgir la place des femmes.

5. Travaillant essentiellement sur les sources et documentation disponibles au Viêt Nam, j’ai
néanmoins essayé d’identifier de manière aussi large et variée que possible les sources et
documentations pouvant intéresser mon projet scientifique, quitte à faire la part exacte de la
documentation sur laquelle j’ai effectivement travaillé.

6. J’ai bénéficié d’un long passé de lecture, d’enseignement et de recherche sur l’histoire et la
culture vietnamiennes en général, sur les problématiques de la colonisation, du modernisme, du
nationalisme, du communisme vietnamiens et plus récemment, depuis 1992 sur l’histoire des
femmes. Mais je suis consciente des limites de mes possibilités d’investigation dans la mesure où
je ne suis pas informée à temps et n’accède pas facilement à l’historiographie internationale.

7. J’ai consacré du temps à exploiter deux sources essentielles : la presse et la littérature en


quôc ngu. Parmi les périodiques en vietnamien, j’ai évidemment privilégié la presse féminine,
plus particulièrement la collection de Phu nu tân van (Gazette de femmes) et celle de Phu nu thoi
dam (Chroniques de femmes) disponibles à la Bibliothèque générale de Hô Chi Minh Ville et,
pour la première, en même temps au Musée des Femmes du Sud, que je remercie de m’avoir
accordé des facilités exceptionnelles pour la consultation. J’ai également travaillé à partir de
quelques autres périodiques, notamment Thân chung (Cloche du matin) au Sud, Phong Hoa
(Mœurs) et Ngay nay (Notre temps) au Nord. Le choix s’impose pour les deux derniers car
c’étaient les organes du groupe littéraire Compter sur ses propres forces (Tu luc)6; le premier
était parmi les plus résolument modernistes du Sud. Pour la littérature en quôc ngu, j’ai par
contre questionné la presque totalité des sources disponibles, se composant des nouvelles, des
romans et de la poésie ; pour les pièces de théâtre (kich noi) je me suis arrêtée seulement aux
auteurs et aux productions les plus caractéristiques de l’époque. Parmi les nouvelles et romans,
j’ai certes privilégié les auteurs et ouvrages très connus, notamment ceux de Tu luc ; mais j’ai
aussi re-découvert un grand auteur méconnu, Hô Biêu Chanh ainsi que des auteures pour la
plupart oubliées ou sous-estimées et n’ai négligé aucune production littéraire considérée comme
document au premier degré pour scruter les représentations de femmes. Si je n’insiste pas
beaucoup sur les auteurs dits « réalistes critiques » et sur ceux de leurs ouvrages qui figurent au
programme de l’enseignement secondaire, c’est surtout parce que je trouve les représentations
féminines de ces ouvrages trop biaisées par le point de vue politique des auteurs. J’ai cependant
sélectionné non pas les auteurs mais les ouvrages et mes critères de choix sont bien plus
informatifs que littéraires. J’ai tenté de refléter des tendances et nuances diversifiées, mais en me
concentrant sur les productions littéraires et/ou certains de leurs aspects qui concernent le plus
directement le sujet : les nouvelles perceptions et représentations de genre.

8. L’époque étant récente – ceux et celles qui avaient vingt ans en 1930 ou 1940 ne sont pas
tous disparus – le recours aux témoignages et aux sources orales semble encore possible, sans
être aisé, du fait de la dispersion aux quatre coins du monde d’une fraction non négligeable,
qualitativement surtout, de nos compatriotes. J’ai pu malgré tout interviewé 8 personnes et
mobilisé la mémoire familiale sur mes grands-mères. Les mémoires, biographies ont été d’une
aide précieuse ; dans la mesure du possible, j’ai essayé de confronter avec d’autres sources ou
témoignages pour pallier la subjectivité inévitable, j’ai également interviewé et confronté les
auteures des biographies, dont par exemple Lê Minh, biographe de Nguyên Thi Minh Khai.

9. En ce qui concerne la méthodologie de la recherche historique et plus particulièrement en


histoire des femmes, j’ai pu bénéficier de la richesse et de la fécondité des réflexions et des
travaux entrepris depuis plus de trois décennies en France. Encore davantage que pour
l’historiographie vietnamienne, j’aurais eu du mal à suivre l’évolution dans la réflexion
épistémologique française et internationale concernant l’histoire des femmes, celle des
féminismes et une approche genrée de l’histoire socioculturelle, si je ne disposais pas du
concours précieux de ma Directrice de thèse, une spécialiste en la matière. Grâce à elle, même si
mon accès à la documentation reste limité, je crois avoir pu consulter l’essentiel des écrits qui
font état de l’évolution méthodologique en cours. J’ai regretté de n’avoir pu être présente dans
les activités scientifiques du LARHRA, dont je suis informée par courriel.

10. En résumé, mon approche méthodologique consiste à analyser aussi scrupuleusement que
possible les différentes sources de documentation disponibles, à tenter de rendre compte des
réponses ou éléments de réponse aux questionnements diversifiés et souvent entrecroisés dans le
cadre d’une histoire globale.

La thèse

11. Le travail que je vous présente aujourd’hui se compose de trois parties. Dans la première
partie, pour définir le cadre, je commence par décrire et analyser la place des femmes et la
problématique du genre au sein des traditions vietnamiennes, que je montre miroitantes de
multiples facettes.

12. Dans l’héritage du passé, j’ai commencé par analyser comment on nomme les
Vietnamiennes et comment on s’adresse à elles. L’existence d’un tên (nom individuel) de plus en
plus significatif est une marque de reconnaissance de l’individu dont les filles bénéficient plus
tardivement que les garçons. L’inégalité sexuée est claire dans les relations masculin-féminin où
l’individu masculin se désigne et est désigné comme « anh, grand frère » par rapport à l’autre qui
est « em, petite sœur ». Les mots d’adresse contiennent une multiplicité de nuances. Ils ne
dénotent pas toujours la sous-évaluation ; ils peuvent marquer le respect mais insistent souvent
sur les rapports de la femme avec les autres membres de la communauté et rallongent ainsi le
chemin pour que parvienne à émerger l’individu-femme.

13. Aussi bien des ca dao (chansons populaires), proverbes7, que des ouvrages et auteur-es
classiques ont été sollicités pour essayer des cerner les traditions culturelles vietnamiennes
relatives aux femmes dans leur historicité. J’ai présenté ensuite les acteurs et les vecteurs de la
modernisation, où venait en première ligne l’instruction publique, mais où foisonnaient aussi
d’autres ferments tels que la presse, la littérature moderne, la professionnalisation des femmes, le
militantisme, … J’ai insisté sur le fait que les colonisé-es ne font pas que bénéficier passivement
de la politique éducative coloniale ou d’en pâtir, mais que la volonté des familles et le choix des
individus s’avèrent plus déterminants sur le parcours des élèves, les résultats scolaires et les
impacts de l’instruction sur chaque destinée particulière. Surmontant de multiples obstacles, une
élite intellectuelle féminine émerge.

14. Concernant plus spécialement la manière dont le confucianisme imprègne les principes
éthico-moraux dans les réalités des mentalités et comportements, j’ai attiré l’attention sur la
particularité du Sud Viêt Nam dans le processus de modernisation. Le chapitre III était en fait
prévu plus long. J’avais initialement l’intention d’analyser les caractéristiques régionales de
chacun des trois « pays » vietnamiens. Mais, me rendant compte à temps qu’une telle
sophistication pourrait m’éloigner du sujet, je me contente de souligner la spécificité et la vitesse
d’évolution différente dans les limites territoriales où ces deux caractéristiques se font
remarquer. Comme la non-homogénéité remonte à des événements antérieurs à la colonisation
française, notamment l’expansion vietnamienne au Sud de son berceau culturel, en direction des
territoires cham et khmer, un autre sous-chapitre aurait pu être consacré à la partie du Dang
Trong des seigneurs Nguyên qui est devenue l’Annam sous les Français. Le manque de temps
m’a obligée de réduire ce chapitre III à une dimension quelque peu disproportionnée par rapport
aux autres ; cela a néanmoins l’intérêt de le concentrer sur la Cochinchine où a lieu
effectivement, dans l’ensemble de l’environnement social, le premier éveil sur les questions
féminines et féministes.

15. Dans la deuxième partie, j’analyse des représentations de femmes à partir des sources
imprimées que constitue la création artistique de l’époque, plus particulièrement la création
littéraire. Les romans et nouvelles témoignent d’une exploration de nouvelles possibilités dans la
relation de couple, dans la vertu féminine comme dans le comportement de chacun-e des
membres de la petite et grande famille. Si les romans font état de prises de position plus ou
moins révolutionnaires de la part des femmes instruites, de leurs comportements de soumission
ou de révolte (chapitre IV) ; la poésie dévoile des transformations profondes dans la sensibilité
des jeunes (chapitre V). J’ai présenté au chapitre VI des parcours de femmes. Le premier critère
de sélection est la disponibilité documentaire ; à partir de cette condition nécessaire, j’ai
diversifié les types de représentativité. On trouve ainsi des militantes nationalistes et
communistes, des enseignantes, des écrivaines, poétesses, journalistes, éditrices et aussi les
épouses d’éminents intellectuels.

16. La dernière partie répond plus directement à la question : dans quelle mesure peut-on parler
d’un – ou des – féminisme(s) vietnamien(s) qui aurai(en)t émergé avant la Révolution d’août
1945 ? Mon travail a permis d’expliciter une panoplie d’idées émancipatrices, de pratiques
innovantes et d’en questionner les origines. Il devient possible de rendre compte de l’existence
d’un véritable féminisme vietnamien, d’en esquisser un tableau récapitulatif et un premier bilan.

17. Tout d’abord, les activités des femmes dans les différents domaines culturel et
sociopolitique ont des significations et portées plus ou moins féministes. La distinction entre les
domaines permet juste une plus grande clarté de présentation, car les actrices et acteurs en sont
souvent les mêmes : des modernistes animé-es d’une ardeur patriote, ou des patriotes convaincu-
es que les réformes culturelles ou sociales ont une teneur politique car elles encouragent
l’évolution du rôle et de la contribution des femmes à la lutte pour la survie de la nation. J’ai
présenté ainsi, dans le féminisme culturel, la pionnière et chef de file de la presse féministe, Phu
nu tân van (Gazette de femmes), un projet de maison de culture pour les femmes émanant de la
même équipe, et quelques éléments d’information sur les femmes et le sport. Dans le féminisme
sociopolitique, j’ai abordé la socialisation de la maternité et celle des travaux ménagers féminins.
Celle qui en a laissé une œuvre écrite imposante et des réalisations pratiques non moins
impressionnantes est Dam Phuong, éducatrice d’une modernité qui ne cesse d’étonner, en qui
j’identifie une féministe modérée, sereine mais dévouée et déterminée dans sa vocation. Mère et
grand-mère de plus d’une génération de jeunes intellectuel-les, toutes et tous doté-es d’un métier
pour vivre autonomes ou engagé-es dans le militantisme révolutionnaire, elle s’investit toute sa
vie à former et à organiser la formation d’autres femmes éducatrices à qui elle fait partager des
connaissances, des compétences éducatives et la conviction que « l’éducation n’est pas une
œuvre coercitive. Elle vise au contraire à encourager l’épanouissement des plus nobles capacités
d’un individu ». Formule qui résume à merveille l’heureuse harmonie entre la tradition
humaniste de sa formation initialement et fondamentalement confucéenne et le modernisme
résolu d’une autodidacte ouverte au savoir international contemporain. Elle est également la
présidente fondatrice de l’Association éducative professionnelle pour les femmes (Nu công hoc
hôi), qui doit « servir en même temps comme lieu de rencontre où les femmes viennent discuter
des droits et des devoirs de leur genre (gioi), de tribunes où les droits et intérêts légitimes des
femmes sont défendus ».

18. Sous la rubrique militantisme politique non violent, je place les activités en faveur du droit
de vote, de l’élaboration des autres droits ou de la prise de position féminine par rapport aux
hommes dans les affaires politiques. La lutte politique « par conjoint interposé » semble avoir
toujours tenté les féministes vietnamiennes de Sai Gon et constitue une manière originale de
s’affirmer. On peut inclure aussi dans cette rubrique les grèves des collégiennes et la
participation des femmes au mouvement du congrès indochinois.

19. Les femmes sont naturellement très présentes dans la lutte anticolonialiste, dans les activités
ouvertes comme clandestines. Aussi bien les nationalistes que les communistes préconisent
l’émancipation féminine, en l’orientant très fortement vers la mobilisation de cette force
complémentaire pour le besoin de la cause patriotique. La valorisation des femmes va de pair
avec une « nationalisation » ouvertement déclarée. Ou, comme décrète La voie révolutionnaire
(Duong Kach mênh), manuel de formation du Thanh niên8 : « La révolution vietnamienne a
besoin de la participation du sexe féminin pour réussir, et le sexe féminin doit suivre l’instruction
de l’Internationale des femmes pour devenir révolutionnaire. » Quelques femmes communistes
de la première génération (Nguyên Trung Nguyêt, Nguyên Thi Minh Khai) ont tenté d’organiser
les femmes en tant que telles, et ce faisant, de les former aux idées féministes. Les informations
sont insuffisantes pour décrire ces organisations, encore moins pour en évaluer les résultats. On
constate néanmoins d’une part un dynamisme indéniable de ces tentatives et d’autre part leur
existence trop exceptionnelle et éphémère, non seulement du fait de la répression colonialiste
mais aussi de l’embrigadement révolutionnaire ou d’une hésitation trop timorée de la part des
cadres masculins.

20. Des expériences vécues et des réflexions personnelles des militantes confirment que de leur
propre part, le décalage persiste entre la révolte ouverte (dans la pensée et dans l’écriture) des
femmes contre des principes oppresseurs (par exemple confucéens) et une véritable
émancipation sur le plan personnel et que toutes les militantes, même parmi les plus confirmées,
ne le franchissent pas aussi allègrement les unes que les autres.

21. Dans le bilan, j’ai également présenté les premiers éléments de l’enquête sur les usages des
termes féminisme et féministe, ainsi qu’une approche générationnelle. Le rôle précurseur dans le
militantisme féministe proprement dit et dans l’effort de théorisation de cette nouvelle tendance
de pensée et d’action revient à l’organe médiatique créé en mai 1929 à cette intention,
l’hebdomadaire Phu nu tân van. Il me semble confirmé que les initiateurs et initiatrices de ce
concept au Viêt Nam pensent le féminisme à partir du terme français ; j’ai énuméré et analysé,
comparé les différentes traductions-interprétations vietnamiennes, variées en fonction des
utilisateurs et selon les nuances que chacun-e souhaite donner au concept. Une féministe parmi
les plus jeunes et les plus résolument modernistes, Nguyên Thi Kiêm (1914- ?), ancienne élève
du collège des Jeunes filles de Sai Gon et journaliste de Phu nu tân van a ainsi défini : « Ce
concept désigne celles qui comprennent et examinent bien la situation et le rôle des femmes dans
la société puis s’engagent à défendre leurs droits et leurs intérêts, elles qui depuis toujours ont été
opprimées, qui se proposent à les guider, à les encourager et à promouvoir des progrès, de
manière à ce que le niveau de vie des femmes, au point de vue matériel et intellectuel soit à
l’égalité des hommes dans la société ». Mise à part cette volonté d’assumer une responsabilité
envers la communauté et à l’égard de leurs consoeurs, les féministes, « qui ont vraiment la
témérité de vivre comme des hommes », dit Kiêm, sont simplement « des femmes nouvelles qui
suivent le courant social des temps modernes ».

22. J’ai identifié trois générations de femmes modernes et féministes. Celles qui ont transgressé
les limites de leur génération et passé le flambeau sont les femmes du début du 20ème siècle,
presque toutes épouses et filles des lettrés modernistes. Elles sont institutrices, élèves des écoles
du Renouveau (Duy tân) ou se sacrifient pour permettre à leurs époux de poursuivre leur
entreprise anticolonialiste. Les plus jeunes s’y consacrent elles-mêmes en adhérant aux partis
national ou communiste, d’autres se réinvestissent dans leurs progénitures, telle la mère de
Nguyên Van Huyên. La deuxième génération est celle des pionnières qui élèvent effectivement
l’étendard du féminisme. On y trouve des descendantes de famille impériale comme Dam
Phuong, de jeunes journalistes que les contemporains trouvent « complètement européanisées »
comme Nguyên Thi Kiêm, ou des communistes comme Nguyên Thi Minh Khai, Nguyên Trung
Nguyêt. La troisième génération est constituée par leurs jeunes disciples et/ou camarades de
lutte.

23. Dans un sous-chapitre intitulé « Regards croisés et expériences partagées », j’ai rendu
compte de la position des hommes plus ou moins féministes. Il y en a qui restent nostalgiques
des traditions, mais respectueux de la personne au féminin. D’autres s’avèrent plus résolument
féministes. Phan Bôi Châu (1867-1940) et Nguyên An Ninh (1900-1943) appartiennent à deux
générations différentes. Le premier, un lettré moderniste, est l’un des initiateurs du mouvement
du Renouveau dans le Nord et le Centre (Duy tân) au début du 20ème siècle. Le deuxième, dont le
père était très actif dans le Renouveau du Sud (Minh tân), est envoyé à l’université française.
Revenu licencié en droit, il se consacre au journalisme militant et devient l’intellectuel
révolutionnaire professionnel le plus influent et le plus populaire du Sud Viêt Nam dans les
années 1923-1940. En mobilisant les femmes pour la lutte anticolonialiste et pous la réforme
sociale, voire socialiste, Phan et Ninh, chacun à sa manière, portent la reconnaissance du rôle
sociopolitique des femmes à un autre niveau. Ils ne représentent pas des cas exceptionnels, mais
des figures de proue d’une tendance confirmée.

24. Le modernisme vietnamien est exogène, il en est de même du féminisme. Les écrits de
l’époque parlent souvent du « déferlement de la vague féministe (lan song nu quyên) » dans le
monde. Comment cette vague bat-elle jusqu’aux rivages vietnamiens ? Quelle est la circulation
des informations et des idées féministes dont la conscience de genre vietnamienne émergente
bénéficie ? Je n’ai pas encore suffisamment d’éléments pour une réponse complète. J’ai juste
explicité quelques domaines où les traces des échanges sont perceptibles dans la documentation
vietnamienne. Les « tân thu (livres nouveaux) »9 parviennent aux modernistes pionniers dès le
milieu du siècle précédent ; mais seulement au début du 20ème siècle, la lecture vietnamienne en
retire des pensées et valeurs qui, ajoutées à l’égalitarisme enraciné dans la culture traditionnelle,
génèrent des idées favorables à la mobilisation des femmes à la cause patriotique et réformiste.
C’est à partir des dernières années de la décennie 1910 dans le Sud – avec des périodiques
comme Luc tinh tân van (Gazette cochinchinoise), Nông cô min dam (Entretiens sur
l’agriculture et le commerce) – et surtout dans les trois décennies suivantes que les flux
d’informations et de connaissances drainés par la presse apportent un complément à
l’enseignement scolaire pour vivifer le monde des lettres et favoriser l’évolution moderniste et
féministe. Sans pouvoir identifier plus précisément les sources et documentations exploitées, il
me semble que les périodiques féminins et féministes vietnamiens comme la presse vietnamienne
en général utilisent largement des articles issus de périodiques étrangers, notamment français,
chinois et indiens. Des intellectuel-les vietnamien-nes éminent-es sont majoritairement
collaborateurs des périodiques et mettent tout leur savoir et leur ardeur à faire reconnaître le
bien-fondé de l’égalité de genre. Ils se soucient également de procurer des connaissances
juridiques utiles ou d’informer leurs lectrices d’une évolution des lois favorable aux femmes.

25. La presse féminine et féministe s’intéresse par ailleurs à des pratiques étrangères analogues
ou différentes des mœurs et coutumes vietnamiens ; aux portraits physiques, intellectuels et
moraux des femmes du monde, plus spécialement celles qui se distinguent par leurs divers
mérites. On imite et vietnamise des pratiques françaises, de la cuisine à l’arbre de Noël, etc. Les
femmes de lettres, de sciences et d’autres exploits de femmes dans le monde ont leur valeur
exemplaire dont les périodiques féminins vietnamiens tirent le meilleur profit. Les activités
féministes internationales sont suivies avec intérêt. J’ai repéré des contacts inspirateurs et
stimulants avec quelques féministes françaises, dont l’ethnologue Suzanne Karpelès. Les
féministes vietnamien-nes s’informent régulièrement de ce qui se passe dans les pays voisins,
notamment la Chine, l’Inde et le Japon en ce qui concerne les mœurs et les cultures. Grâce à la
circulation des informations et des idées, relayée par la presse féminine et féministe, l’évolution
de la conscience de genre s’accélère, se diversifie.

26. En somme, les femmes vietnamiennes s’affirment dans plusieurs domaines d’activité ; elles
commencent à conceptualiser et à théoriser sur l’égalité de genre, sur la place et le rôle des
femmes dans la famille et dans la société ; elles jouent effectivement un rôle politique en tant que
femmes. Le féminisme vietnamien, dans ses différentes variantes et tendances, se range
résolument du côté moderniste et patriote et en tire une grande partie de sa force de conviction à
l’égard des femmes comme d’autres acteurs influents de la société et des familles. Il n’en perd
pas son identité propre et ne se concentre pas moins sur ses objectifs spécifiquement féministes.

27. Dans leur affirmation identitaire, les féministes vietnamien-nes optent majoritairement pour
la conciliation. J’ai expliqué les raisons culturelles, historiques et conjoncturelles de ce choix.
S’affirmer, non pas contre mais avec, en harmonie avec les autres, avec l’autre sexe, avec des
générations plus âgées ou plus jeunes, avec des personnes vivant dans des situations peu
analogues aux siennes ou ayant des systèmes de valeurs différents suppose une grande tolérance.
Ce n’est pas l’une des moindres originalités de l’affirmation de soi de la part des Vietnamiennes.
Il n’empêche, néanmoins, qu’elles affirment fortement leur autonomie. Etre autonomes suppose
de révolutionner les relations avec autrui. Parviennent-elles à s’émanciper en tant qu’individus ?
A travers de multiples approches (représentations littéraires, théâtrales, parcours de femmes,
etc.), je pense être fondée en affirmant l’émergence évidente et vigoureuse de l’individu-femme
dans les années de 1918 à 1945.

28. Les acquis de l’esprit féministe sont fondamentaux. Ce qui est le plus essentiel et dont l’effet
demeure durable, c’est la légitimité du droit de s’instruire pour devenir une personne humaine
(hoc dê nên nguoi). Qu’il soit important d’être instruit, cela a toujours été vrai dans les sociétés
confucéennes. Que cela soit vital pour les filles, c’est une nouvelle perception, un argument fort
des modernistes, patriotes chacun à sa façon. Devenir un être humain digne de l’être, cela veut
dire, selon les courants majeurs de l’opinion féministe des années 1918-1945, s’affirmer comme
une femme qui sait rendre service à la communauté, tout d’abord en participant à la lutte anti-
colonialiste. Seules quelques femmes se soucient parallèllement, comme l’exprime la féministe
Dam Phuong de la « recherche du propre bonheur de chacune ». Cette recherche, discrète et
fugitive, n’entrave jamais l’objectif prioritaire.

29. Les conjonctures sociopolitiques des années 1920 jusqu’à 1945 favorisent la participation
féminine ; celle-ci à son tour contribue à enrichir la diversification des moyens de lutte comme
des thèmes soulevés. Les trois générations de femmes modernes et/ou féministes que nous avons
identifiées correspondent en fait aux générations actives sur la scène sociopolitique
vietnamienne. Ces hommes et femmes sont en même temps les promoteurs et les pionnier-ères
dans la pensée et l’action militante réformistes et féministes. Quant à la lutte anti-colonialiste, la
première moitié du 20ème siècle est le moment où elle s’est manifestée de manière multiforme, à
la fois pacifique par la voie réformiste et violente par l’action insurrectionnelle ou subversive.
L’un n’exclut pas l’autre ni ne s’y oppose. La journaliste et poétesse Nguyên Thi Kiêm lance des
tracts dans un meeting du mouvement du congrès indochinois. Nguyên Thi Minh Khai, la
secrétaire du Parti communiste à Sai Gon, tient à défendre ses idées féministes dans la polémique
ouverte sur les colonnes du journal Dân chung (Le Peuple). La recherche sur la première vague
du féminisme vietnamien m’a ainsi amenée à remettre en cause non seulement la ligne de
partage masculin-féminin mais aussi certaines autres, parmi les plus fondamentales de l’histoire
moderne vietnamienne.

30. Pourquoi cependant une flambée si éphémère ? J’ai doublement examiné la question. D’une
part, en soulignant ce qui peut expliquer l’émergence de la conscience de genre à partir d’un
terrain en apparence peu propice ainsi que la floraison des idées et solutions proposées à la
question des femmes (vân dê phu nu) ; d’autre part en essayant d’expliquer les raisons du
caractère éphémère des premières manifestations féministes vietnamiennes.

Quelques pistes

31. On ne peut jamais, d’autant moins dans un travail isolé, explorer toutes les pistes autour
d’une problématique si bien cernée soit-elle. Je regrette cependant de n’avoir pu, faute de temps
présenter certaines questions déjà assez bien possédées. Ainsi dans le sous-chapitre 4 du chapitre
VI (Et les femmes modernes “en apparence”), j’aurais retracé entre autres choses l’aventure
significative du ao dai vietnamien. D’un costume traditionnel profondément rénové dans les
années 1934-1936 par les peintres modernistes du groupe Tu luc selon l’esprit individualiste
occidental, il est considéré au début, surtout dans le Nord, comme un costume trop européanisé
pour être porté par des femmes sérieuses. En une trentaine d’années, il devient dans les années
1960 jusqu’à maintenant le symbole même non seulement de la “féminité vietnamienne” mais
des traditions jalousement défendues par les anti-modernistes actuels qui ont peur de vendre
l’âme au diable – maintenant de la mondialisation! – si jamais les Vietnamiennes le délaissent.
J’ai dû décider de retirer ce sous-chapitre, n’ayant pas le temps de le rédiger. Seul l’entêtement
de l’informatique que je n’ai pas pu maîtriser l’a laissé inachevé dans la version actuelle.

32. J’ai évoqué dans la Conclusion quelques aspects qui auraient mérité d’être creusés
davantage. Ainsi, une étude plus poussée des données de départ au Tonkin et surtout en Annam,
qui permettra sans doute de mieux comprendre comment l’Association éducative professionnelle
pour les femmes (Nu công hoc hôi) a pu y être née et mieux appréhender l’environnement
socioculturel qui a vu surgir des personnalités féminines remarquables. Ou, à l’inverse, les effets
pervers de la modernité, plus psécialement pour les femmes; les raisons qui expliquent des
réserves et réticences vis-àvis de la modernisation des rapports hommes-femmes. J’ai dû
également renoncer à l’idée de départ d’étudier les regards croisés du côté français, une
problématique qui reste prometteuse. La culture asiatique en partage avec les femmes des pays
de la région représente une autre piste où la confrontation des stratégies analogues ou diversifiées
proposées aux problèmes de la colonisation et de la modernité révélera ses richesses. Enfin,
l’expérimentation de la méthodologie et des outils de recherche mis en place par le
développement de l’histoire des femmes et des féminismes en Occident ouvre la perspective à
des projets de recherche transnationaux qui feront peut-être bouger des lignes de partage
Occident-Orient, européen-asiatique comme ont pu être questionnées d’autres lignes de partage.

33. Avec des responsabilités professionnelles chargées et d’autres contraintes personnelles, je


n’ai pas pu travailler à temps plein sur ce projet ; mais pendant les sept ans depuis la définition
du sujet, je pense y avoir travaillé de manière méthodique, scrupuleuse, en évitant autant que
faire se peut des remarques superficielles ou des conclusions hâtives. Il reste que l’historien-ne
averti-e ne peut qu’assumer, avec ses lacunes et ses défaillances, sa part inévitable de
subjectivité.

Notes
1 J’ai pris connaissance, assez tardivement du Viêt Nam au féminin, paru en 2005 de Gisèle
Bousquet et Nora Taylor (éd.) et salue cette intéressante approche pluridisciplinaire qui aborde
majoritairement ce que je désigne par les 2ème et 3ème vagues dans l’histoire du féminisme
vietnamien.

2 Une exception, mais importante : Trinh Van Thao y a consacré près de 700 pages d’études
sociologiques dans ses deux ouvrages Vietnam du confucianisme au communisme, L’Harmattan,
coll. Recherches Asiatiques, Paris, 1991 et L’école française en Indochine, Karthala, Paris, 1995.

3 Une autre exception, l’étude également sociologique : NGUYEN VAN KY La société


vietnamienne face à la modernité, Le Tonkin de la fin du XIXè siècle à la seconde guerre
mondiale, L’Harmattan, Paris, 1995.

4 Créé en 1992 à l’Université Ouverte de Hô Chi Minh Ville, il a repris depuis quelques années
le nom plus généraliste de Département de Sociologie.

5 « La politique de paix préconisée par Nguyên Truong Tô face au défi de l’Occident au milieu
du 19ème siècle », mémoire de maîtrise soutenu en 1994 à l’Université Paris VII.

6 Ce groupe littéraire, que nous désignons par son nom vietnamien Tu luc, était en son temps le
véritable chef de file de la tendance moderniste. Ses auteurs et leurs ouvrages ont été un peu
relégués aux oubliettes dans le Nord de 1954 à 1975 et dans tout le pays après 1975, à cause des
activités politiques de certains de ses membres. I

7 Dans G. BOUSQUET – N. TAYLOR (ss la dir.), Le Viêt Nam au féminin, Les Indes savantes,
Paris, 2005, dont j’ai pris connaissance tardivement après avoir terminé ce travail, j’ai beaucoup
apprécié la contribution de Nelly Krowolski et Nguyên Tung, « Femmes et « forêt de rire » : les
femmes à travers les contes à rire au Viêt Nam », qui apporte des éléments d’information
convergents par rapport à ce que j’ai présenté à partir des chansons populaires (ca dao).

8 Nom abrégé usuel de Viêt Nam Thanh niên cach mênh dông chi hôi (Association de la
jeunesse révolutionnaire du Viêt Nam), organisation communisante fondée par Nguyên Ai Quôc-
Hô Chi Minh en 1925 à Canton.

9 Terme consacré pour désigner les ouvrages en chinois qui diffusent de nouvelles
connaissances sur les pays occidentaux et dévoilent les mécanismes de leur puissance
économique et militaire, de leur philosophie politique qui sous-tend une société plus apte à
évoluer et à prospérer.

Référence électronique
Bui Tran Phuong, « Bui Tran Phuong, Viêt Nam 1918-1945, genre et modernité : Émergence de
nouvelles perceptions et expérimentations », Genre & Histoire [En ligne], n°2 | Printemps 2008,
mis en ligne le 14 juillet 2008, Consulté le 29 août 2010. URL :
http://genrehistoire.revues.org/index255.html