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L’Association coopérative ouvrière de

production Les amis du Québec


Martin Gladu

Y a ben du monde qui pensait qu’on n’était pas capables de


rien faire de bon. On leur prouve qu’on est capables.
Les gens sont surpris et nous regardent d’un autre œil (...)
Avant, on avait un seul problème : manger.
Et puis on n’avait rien à perdre.
Maintenant qu’on a des responsabilités, on ne fait plus de folleries.
Normand McPhee

I ls s’appelaient Bunny, Le Cric, Le Pic, Apache I, Apache II, Monmon, Buffalo, Black

Jack et Ti-Veau. Issus du quartier St-Henri de Montréal, ils avaient entre 18 et 25 ans et
formaient le club de motards les Dead Men. C’est l’époque où le clan Dubois – épaulé par
les Mercenaires de Verdun – faisait la loi dans le quartier.

Certes, les Dead Men n’étaient pas des enfants de chœur, mais ils avaient bon cœur.

Normand McPhee, aujourd’hui préposé aux bénéficiaires à l’hôpital Notre-Dame, était


naguère le chef incontesté de la bande. Il avait été élu en 1969, soit l’année de formation
du club. Claude Lalande en assumait la vice-présidence.

Vivant « avec 75$ par mois », ces jeunes anticonformistes voulaient se sortir du chômage et
de l’assistance sociale. Ils avaient déjà entendu parler de coopératisme et c’était une forme
d’organisation qui les intéressait.

Tannés des « jobines » et des « boss » intransigeants, ils collaborèrent à monter une
entreprise autogérée qui allait bientôt leur garantir un salaire hebdomadaire net de 80$
(chacun versait 5$ par semaine dans la caisse commune, qui s’élevait à 2 500$ en mai 1972).
C’est ainsi que l’État québécois reconnaitra, en avril 1972, l’Association coopérative
ouvrière de production Les amis du Québec (l’ACOPAQ), la première du genre dans la
Belle Province selon Le Soleil. D’un groupe initial d’une centaine de chômeurs, ils sont alors
vingt-cinq : vingt-deux gars et trois filles. McPhee était président, Hubert Beaudry, vice-
président, et Gisèle Voizard-Desormeaux, secrétaire.

Ils débutèrent dans un sous-sol d’église à l’automne 1971. Puis, ils louèrent un petit local.
Une première subvention de 74 905$ dans le cadre du Programme Initiatives Locales leur
permit d’opérer leur atelier de conception et de fabrication de jouets éducatifs en bois
pendant quelques mois.

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En mars 1972, Jean Rhéaume, de la Société de Fiducie (et ancien industriel du jouet), leur
offrit d’acheter l’immeuble de quatre étages sis au 409 rue St-Jean Baptiste/25 rue Saint-
Paul Est dans le Vieux-Montréal. Acquis sans montant initial à verser (Nota : Le vendeur
consentit un prêt-hypothèque), il s’agissait de lui trouver des locataires (Messieurs Gilles
Choquette et Jacques Desormeaux faisaient visiter les locaux aux locataires potentiels).
Quatre mois plus tard, l’édifice Paula leur appartenait! Les gars se mirent à la tâche et
rénovèrent le complexe pour accueillir les nouveaux locataires. Ils installèrent leur atelier
au deuxième étage et y ouvrirent la boutique La boîte à surprise.

Le chercheur William A. Ninacs explique la genèse de ce projet innovateur de réinsertion :

L’action préparatoire, menée par une travailleuse sociale rattachée à une paroisse, a
débuté par une intervention conventionnelle de traitement individuel. Cependant, après
que tous les membres du groupe de motards aient été rencontrés, on s’est orienté plutôt
vers une démarche collective de réinsertion qui devait prendre la forme de la mise sur
pied d’une coopérative, car la travailleuse sociale croyait que la formule coopérative
pouvait mieux répondre aux besoins particuliers — valorisation, appartenance, solidarité
— de « ses » jeunes. C’est cette réorientation de l’intervention — et peut-être le fait que la
paroisse voyait son projet d’un mauvais œil — qui a incité la travailleuse sociale à
demander l’appui du POPIR.

(…) Le projet s’est installé en 1970 dans le local du club de motards, mais quelques mois
plus tard, il s’est relocalisé dans le local du POPIR « [pour] éloigner le groupe de son
milieu d’origine ». Les jeunes ont été amenés à définir leur projet économique et, après
une rencontre avec un conseiller du secteur public, ils ont opté pour la fabrication de
jouets éducatifs en bois. La production a commencé en 1971 et elle reposait, pour
beaucoup sur le recours aux réseaux personnels des deux animateurs pour les
compétences techniques et professionnelles requises. En 1972, l’ACOPAQ a acheté un
édifice dans le Vieux-Montréal et a tenté de consolider sa base financière en louant des
espaces dans l’édifice. En 1972-1973, un projet fédéral (PIL) a financé les salaires
d’animation et de production de la coopérative. La production a cessé en 1973 et le
groupe a pris fin avec le départ de la travailleuse sociale peu de temps après. Le groupe
de motards a néanmoins repris « à son compte l’idée d’un projet économique à caractère
coopératif en mettant sur pied, en 1974-1975, une coopérative de réparation de
motocyclettes à St-Henri » qui ne fut, hélas! que de courte durée.

La travailleuse sociale - et bénévole - en question, c’était Gisèle Voizard-Desormeaux


(anciennement des Services sociaux de St-Henri), et l’animateur social du POPIR était
Hubert Beaudry, qui s’occupera plus tard de la mise en marché des jouets.

L’ACOPAQ bénéficia aussi de la collaboration de Rosaire Morin du Conseil d’expansion


économique du Québec, qui se battit pour obtenir un octroi de 100 000$ du ministère des
Affaires sociales et du Mouvement coopératif.

Or comme le mentionne Ninacs, l’aventure ne fût que de courte durée, et ce, malgré la
détermination des Dead Men à faire de l’opération un succès.

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En effet, dans l’affaire Dame Yolande Laurin vs ACOPAQ (Bureau du shérif, Cour Supérieure
de Montréal, 1974), jugement fût rendu permettant la vente des lots et bâtisses sis au 25 St-
Paul/409 St-Jean Baptiste et au 21 St-Paul/405 St-Jean Baptiste (Nota : L’ACOPAQ avait été
ordonné de payer 14 015.60$ à ladite dame). Quelques mois plus tard, avis fût donné par
la Ville de Montréal de la vente « pour taxes » du 25 St-Paul/409 St-Jean Baptiste et du 21
St-Paul/405 St-Jean Baptiste. Le montant total des taxes impayées s’élevait alors à
3 005.73$ (Nota : Une créance de 19 253.13$ était aussi due aux Laboratoires Docteur Leo
Lorrain Limitée et la prime d’assurance feu n’avait pas été payée). L’ACOPAQ avait acheté
l’immeuble desdits Laboratoires le 5 juillet 1972 pour 57 460.11$, lequel immeuble était
alors grevé de certaines hypothèques, dont une de 25 000$ contractée en janvier 1970 par
la famille Lorrain – dont faisait partie Yolande Laurin – auprès de la Société de fiducie du
Québec.

Fait intéressant, le 25 rue St-Paul était aussi la maison de l’Amorce, la « boîte expérimentale »
fondée par les musiciens Jean Préfontaine, Yves Charbonneau, Patrice Beckerich et Yves
Bouliane à l’automne 1972. Préfontaine explique :

C’est une démarche qui s’inscrit dans le projet du Front commun des artistes québécois.
C’est un mouvement de gauche voulu comme tel, qui veut que l’artiste, qu’il soit
musicien, poète ou peintre, ait le contrôle des organisations dont il fait partie. Je pense
que l’Amorce peut servir de lieu de rencontre entre le public et les travailleurs culturels.

En fait, l’Amorce se voulait une occasion pour les musiciens du Jazz libre du Québec
(l’Osstidcho, Robert Charlebois/Louise Forestier, l’Infonie, etc.) de se regrouper et de
promouvoir leurs idéaux révolutionnaires à travers la recherche, l’expérimentation et la
représentation « d’une nouvelle culture québécoise anticapitaliste et populaire ». Le groupe
prit possession des lieux à la mi-septembre 1972 en utilisant une partie de l’argent reçu du
Programme Initiatives Locales. L’Amorce ouvrit officiellement les portes au mois d’août
1973. Le soir de la Saint-Jean Baptiste 1974, une émeute éclata dans le Vieux-Montréal.
L’immeuble prit feu alors que le quartier était bouclé. Les pompiers eurent donc de la
difficulté à se rendre sur les lieux. Ils mirent plus de trois heures pour maîtriser l’incendie,
mais c’était trop peu trop tard. L’enquête conclut que le brasier était d’origine criminelle.
Mais on ne trouva jamais les coupables, et ce, malgré les révélations concernant l’incendie
de la grange de la commune Petit Québec libre, qui avait servi de planque à des membres
du FLQ.

Division du travail dans la coop


- achat du matériel; comptabilité; mise en marché; fonctionnement coopératif;
finances; publicité; contrats avec les garderies, maternelles, hôpitaux, commissions
scolaires;

Formation des membres de la coop


- consultations avec des gens d’affaires; consultations avec des propagandistes du
mouvement coopératif; consultations avec un psychologue; consultations avec un
designer; écoute de conférences; étude de l’offre de jouets sur le marché; visites de
magasins de jouets; visites d’usines de jouets; visites de maternelles et de garderies;