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Qu’est-ce qu’un déporté ?

Les figures mémorielles des déportés de France


Thomas Fontaine
p. 79-89

TEXTE NOTES AUTEUR
TEXTE INTÉGRAL
1Quelle que soit l’approche privilégiée, la déportation est depuis l’immédiat
après-guerre un indéniable marqueur de nos représentations et de nos mémoires
des comportements collectifs des Français sous l’Occupation. Cela se vérifie
lorsque l’on aborde la question par le prisme d’une France sinon héroïquement
résistante, en tout cas peuplée de résistants qui participèrent à la libération du
pays et contribuèrent à sauver la conscience nationale, et le payèrent d’une
répression implacable qui en conduisit un grand nombre vers les pelotons
d’exécution ou les camps de concentration. Cela se confirme aussi si l’on se place
sous l’angle de la responsabilité de l’État français dans le génocide des Juifs de
France, persécutés et livrés pour être assassinés.
2Il s’agit de comprendre comment ce groupe de victimes confrontées à l’horreur a
été représenté, globalement et dans toutes ses composantes – le résistant,
l’otage, le raflé de représailles, le juif, frappés par des processus différents.
Quelles évolutions traversent le tableau mémoriel qu’il faut ambitionner de
détailler dans toute sa diversité ?
3En la matière, pour l’historiographie, le schéma d’ensemble semble entendu,
forgé autour de deux figures que l’on oppose généralement. Le héros résistant –
et par glissement le déporté résistant – aurait occupé tout l’espace mémoriel, ou
presque, et recouvert de son martyre et de son engagement politique la victime
juive, dès lors oubliée, sinon occultée. Mais, dans la continuité de travaux récents
qui apportent des exemples montrant que la spécificité du génocide a été
comprise et portée, il faut réinterroger ce schéma. Celui-ci réduit en effet la
mémoire « forte » du déporté à l’image du seul résistant, en ne questionnant pas
ou peu la prégnance de l’image du Häftling plongé dans l’horreur
concentrationnaire. Il n’intègre pas non plus les autres victimes déportées qui ne
sont ni résistantes, ni juives. Cet article entend réfléchir aux différentes figures
mémorielles des déportés, pour mieux souligner l’importance de les étudier
conjointement.

La victime de l’expérience
concentrationnaire : une mémoire forte et
durable
• 1 John BERKELEY, « Les portes de l’enfer », Cadran,no 14, mai 1945, cité par
Clément CHÉROUX, « L’é (...)
4« Les portes de l’enfer sont ouvertes » écrit en mai 1945 le journaliste américain
John Berkeley1. L’horreur résume la découverte des camps nazis par les armées
alliées.
5Si des camps vides et des premiers Kommandos avaient été découverts, le 5 avril
1945, c’est l’entrée dans le camp d’Ohrdruf, en Thuringe, qui provoque l’effroi.
Plus de 3 000 cadavres gisent là, nus et émaciés. Le 11 avril, les Américains
entrent dans le « petit camp » de Buchenwald, véritable mouroir, d’où étaient
partis les jours précédents des convois pour Dachau. La vue de la Boelcke Kaserne
de Nordhausen, où s’entassaient les malades de Dora, est une nouvelle fois
terrible : 3 000 corps, 700 survivants en train de mourir. Le 14 avril est découvert
le carnage de Gardelegen, petit village où plus de 1 000 détenus, jetés sur les
routes après l’évacuation deKommandos de Dora, ont été brûlés vifs dans une
grange. Le lendemain, les Britanniques libèrent le camp mouroir de Bergen-
Belsen, où des milliers de personnes sont en train de périr au milieu de nombreux
cadavres. Le 29 avril, les Américains entrent dans le camp de Dachau et
découvrent en gare plus de 2 300 cadavres laissés dans un train arrivé de
Buchenwald.
6Le haut commandement allié est rapidement informé de ces découvertes. Le 12
avril, Eisenhower, accompagné de Patton et de Bradley, est à Ohrdruf. Le jour
même, il décide de diffuser la nouvelle auprès de toute la presse, demandant
même à ses troupes proches de venir voir ce chaos atroce : « On nous dit que le
soldat américain ne sait pas pourquoi il se bat. Maintenant, au moins, il saura
contre quoi il se bat » déclare-t-il. Quelques jours après, sont organisées des
visites de journalistes et de parlementaires.
7À partir de ce moment, aucune censure ne limite la diffusion des images du
supplice des déportés, filmées ou photographiées, qui se multiplient. Il s’agit de
montrer l’horreur, d’en faire une « pédagogie ». Les cameramen américains
du Signal Corps reçoivent ainsi des consignes strictes pour filmer les atrocités, les
camps et ceux qui s’y trouvent. Plusieurs des reporters de guerre qui découvrent
ces lieux sont aussi de véritables photographes de talent : Margaret Bourke-White
(de Life, à Buchenwald), Lee Miller (de Vogue, à Buchenwald et Dachau) ou Eric
Schwab (un Français, à Ohrdruf, Buchenwald, Thekla, Dachau). « Il faut que le
monde entier sache » déclare Sabine Berritz dans le journal Combat du 3 mai
1945. « Doit-on raconter ces faits effroyables ? », écrit-elle :
« Doit-on laisser nos enfants se pencher sur cet amas de crimes ?
Naguère, nous aurions dit non. Nous nous élevions contre la diffusion
de documents atroces. […] Mais à présent il faut que revues et journaux,
ici et dans le monde entier, publient ces récits et ces photos. C’est
pourquoi il faut, malgré notre répulsion, les montrer à nos enfants, à
tous les enfants. Ces abominables souvenirs doivent marquer leur
mémoire… »
8Les images des bulldozers, qui poussent les corps dans des fosses communes
de Bergen-Belsen, sont alors largement diffusées. La presse française qui, jusque-
là, ne parlait presque pas des camps se saisit du sujet dans la seconde quinzaine
d’avril 1945 : trois-quarts des articles sont consacrés à leurs découvertes entre
mi-avril et mi-juin.
• 2 Clément CHÉROUX,« L’épiphanie négative », op. cit., p. 126-127.
9Toutes les images montrées sont celles de l’horreur absolue. Comme l’a souligné
Clément Chéroux, par leur force et leur nombre, elles constituent « un véritable
seuil », celui de la représentation de la mort de masse. Si la Première Guerre
mondiale avait montré la mort, celle-ci était demeurée « individuelle » et c’était
essentiellement « celle de l’ennemi ». « Rien d’équivalent avec la mort massive et
collective des camps, avec ces monceaux de cadavres qui emplissent les images »
en 19452.
• 3 Joseph KESSEL a fait le récit de cette séance mémorable.
« Nuremberg »,France-Soir, 3 décembre 19 (...)
10Ainsi, quelle que soit la vision partielle qu’elles offrent, les erreurs qu’elles
véhiculent, ces images marquèrent pour longtemps les consciences en fixant celle
du déporté mort ou souffrant, au visage émacié, le corps meurtri. Dans la
mémoire collective, elles constituent un marqueur très fort et durable des
représentations de la souffrance de la Seconde guerre mondiale. Ce sont elles qui
sont montrées aux criminels nazis lors d’une séance intense du procès de
Nuremberg, le 29 novembre 19453. Avec celles des massacres perpétrés en
France occupée, elles jalonnent encore les panneaux de l’exposition « Crimes
hitlériens » qui s’ouvre à Paris, au moment du retour des déportés, en juin 1945.
11Le rôle de ce corpus d’images fut essentiel dans la manière dont on transmit par
la suite le thème de la Déportation. Le choix initial de montrer l’horreur, de la
souligner, est largement assumé, et d’abord par beaucoup d’anciens déportés.
Leurs récits, publiés dès l’immédiat après-guerre, centrés sur leur expérience
concentrationnaire – et généralement uniquement celle-ci – consolident l’image
de la victime des camps nazis, loin de celle du héros résistant pris dans les filets
de la déportation. Partagée par tous ceux qui furent plongés dans l’horreur, elle
ne prend sens qu’en s’inscrivant dans un collectif, celui des hommes du « peuple
nu » magnifiquement décrits par David Rousset dès les premières pages
deL’Univers concentrationnaire :
• 4 C’est-à-dire aux wagonnets.
• 5 David ROUSSET, L’Univers concentrationnaire, Paris, éditions de
Minuit, rééd. 1989, p. 12-13. À la (...)
« Des hommes rencontrés de tous les peuples, de toutes les convictions,
lorsque vent et neige claquaient sur les épaules, glaçaient les ventres
aux rythmes militaires, stridents comme un blasphème cassé et
moqueur, sous les phares aveugles, sur la Grand’Place des nuits gelées
de Buchenwald ; des hommes sans convictions, hâves et violents ; des
hommes porteurs de croyances détruites, de dignités défaites ; tout un
peuple nu, intérieurement nu, dévêtu de toute culture, de toute
civilisation, armé de pelles et de pioches, de pics et de marteaux,
enchaîné aux Loren4 rouillés, perceur de sel, déblayeur de neige, faiseur
de béton ; un peuple mordu de coups, obsédé des paradis de
nourritures oubliées ; morsure intime des déchéances, tout ce peuple le
long du temps. Et, dans un fantastique agrandissement d’ombre, des
grotesques, ventre béant d’un rire désarticulé : obstination caricaturale
à vivre5. »
12Cette définition forgée par une même expérience traumatique et une même
dénonciation de la négation de la personne humaine marque et emplit
durablement l’espace de la remémoration de la Déportation. De manière très
significative, depuis la découverte du système concentrationnaire nazi, le mot
« déporté » ne signifie d’ailleurs plus une personne déplacée contre son gré, mais
l’interné souffrant des camps de concentration. Avant d’être un héros, le déporté
est bien, et depuis l’immédiat après-guerre, une victime, universelle, dont la
figure est forte et durable dans nos mémoires.
13Mais le « peuple nu » ne l’était pas avant le conflit et il ne le restera pas une fois
les portes des camps ouvertes en 1945. Les déportés n’avaient pas été plongés
dans l’horreur pour les mêmes raisons, et selon les mêmes processus. Quel
tableau peut-on dresser de leurs mémoires différenciées ?

Le héros résistant déporté : une mémoire


« faible » ?
• 6 Pieter LAGROU, Mémoires patriotiques et occupation nazie. Résistants, requis
et déportés en Europe (...)
• 7 Ibid., p. 48.
14À la libération, l’heure est à la reconstruction de l’image de la Nation. Chacun
s’y emploie, de Gaulle comme les communistes, et oppose ses définitions. Le chef
de la France libre assimile « Nation et Résistance dans une symbolique à la fois
héroïque, emblématique et élitiste6 ». Dans le modèle communiste, la « référence
à la Nation, si centrale dans le discours gaulliste, fut remplacée par la référence à
la classe ouvrière – incarnation de la résistance contre une bourgeoisie
collaborationniste et son idéologie réactionnaire – et à l’antifascisme7 ». Dans les
deux cas, la figure du déporté et son statut de victime sont des marqueurs utiles :
de la vision gaulliste découle la définition fermée du « déporté résistant » des
statuts de 1948 ; les législateurs laissant aux communistes défaits à l’assemblée
le titre de « déporté politique », très large mais qui n’englobe dès lors plus toutes
les victimes « patriotes ». Ce « déporté résistant » distingué par la loi, c’est
d’abord le résistant armé et/ou le membre des réseaux de renseignement ; alors
que le militant communiste – surtout celui des années 1939-1941 – se retrouve
de fait relégué au rang de « déporté politique ».
• 8 Brochure du Comité réalisée en 1955, préface du docteur Léon Boutbien,
vice-président de la Commis (...)
15Ainsi, l’image de la victime de la barbarie nazie fut rapidement associée à celle
du héros du combat pour la libération nationale. Le projet du monument national
érigé sur le site de l’ancien camp de Natzweiler le dédia d’emblée à « l’héroïsme »
et au « martyre » de « tous les déportés8 ». Le déporté avait souffert parce qu’il
avait résisté et combattu et qu’il avait été réprimé en conséquence. Qu’avec ses
« compagnons » ils aient été peu nombreux ou, au contraire, qu’avec ses
« camarades » leur engagement politique ait d’emblée traversé la société, le
résultat fut le même : les images d’horreur de la libération des camps servirent la
geste héroïque des combats politiques de l’immédiat après-guerre et, bientôt, de
la guerre froide.
16Mais la mémoire du déporté résistant – et donc pas seulement celle du résistant
– fut-elle aussi forte qu’on le souligne généralement ?
17Car si le déporté résistant et son expérience concentrationnaire sont au cœur
des rites commémoratifs qui se mettent en place dans les années 1950-1960, il
faut finalement aussi souligner la lenteur mise par ce rite commémoratif pour
s’imposer. La journée de la Déportation ne date que de 1954 ; les deux lieux
phares de la mémoire de la déportation résistante – le monument national dans
l’ancien camp de Natzweiler et le Mémorial de l’Île de la Cité – ne sont
officiellement inaugurés que sous la Ve République, en 1960 et en 1962. Si
beaucoup des jalons du rite sont initiés au début des années 1950 et si les
différents gouvernements de la IVe République les soutiennent, constatons qu’ils
ne les portent pas suffisamment pour accélérer leur mise en place. Hormis donc la
journée de 1954, tous aboutissent après le retour au pouvoir du général de
Gaulle. Ajoutons que la déportation n’est pas un élément fort du schéma
mémoriel gaulliste, fondé sur l’idée d’une nation en guerre depuis « trente ans ».
Si les projets de Natzweiler et de Paris aboutissent, on ne peut y lire une
accélération particulière de la part du pouvoir gaulliste.
• 9 Henry ROUSSO, « Cet obscur objet du souvenir »,La mémoire des Français.
Quarante ans de commémora (...)
18Il nous manque une véritable étude pour juger de l’impact des commémorations
organisées régulièrement. Il semble que dans les départements la journée de la
Déportation « ne connaît une réelle célébration qu’à la fin des années 1960 et au
début des années 1970 » et, si elle prend de plus en plus d’importance dans
certains départements, « dans d’autres, elle n’en a aucune9 ».
• 10 Annette WIEVIORKA,Déportation et génocide. Entre la mémoire et
l’oubli,Paris, Plon, 1992.
• 11 Damien MANNARINO, La Mémoire déportée, Du témoignage des déportés des
camps nazis dans l’édition e (...)
• 12 Christophe CHAMPCLAUX,« La Seconde Guerre mondiale dans l’édition »,
dans Georges KANTIN et Gille (...)
• 13 Mais 37 % sur les « deux Résistances », intérieure et France libre.
Laurent DOUZOU, La Résistance (...)
19Après un pic dans l’immédiat après-guerre, la courbe des témoignages publiés
connaît une nette décrue durant les années 195010. Le travail de Damien
Mannarino a notamment apporté une lecture statistique au phénomène : plus de
42 % des titres qu’il relève sont ainsi publiés entre 1944 et 1950, contre un tiers
dans les trente années qui suivent, et 12 % du corpus est édité entre 1951 et
1964, là où « le silence se fait le plus profond11 ». Si on élargit la focale à
l’ensemble des livres édités sur le sujet de la déportation et des camps, la
conclusion n’est guère différente : un peu plus de 4 000 livres sur la Seconde
Guerre mondiale entre 1945 et 1984 – hors fiction –, dont 10 % ayant pour sujet
les camps et la déportation12. En étudiant les références citées (en incluant les
articles) dans la Bibliographie annuelle de l’histoire de France – qui n’intègre
toutefois pas certaines revues comme Le Monde juif ou Historia –, Laurent Douzou
donne un chiffre de 11 600 publications entre 1964 et 2001, dont 620 seulement
sur la Déportation13.
• 14 Les enjeux autour desmémoires de la Résistance n’ont pas aidé à le voir
naître.
20Si on souligne souvent que la Résistance a longtemps été hégémonique dans le
discours scolaire, rappelons que la période 1939-1945 n’est pour la première fois
enseignée dans les programmes de première qu’en 1961 et en classe de troisième
à partir de la rentrée de 1969. Le Concours de la Résistance et de la Déportation
se met en place au début des années 1960. Si plusieurs musées voient le jour
dans des départements, le projet parisien d’un « musée national de la Résistance
et de la Déportation » échoue14.
• 15 Jean-MarcDREYFUS, Ami, si tu tombes, op. cit., p. 94. Lire également du
même auteur une synthèse u (...)
• 16 Id.
• 17 Elle a été étudiée par Jean-Marc DREYFUS, « Conflit de mémoires autour du
cimetière de Bergen-Bels (...)
21Un dernier domaine mérite d’être cité : le poids de la question de la déportation
dans les relations franco-allemandes. Un accord pour les indemnisations des
victimes des « persécutions national-socialistes », que doit payer la République
fédérale allemande, n’est signé que le 15 juillet 1960, et à la suite de négociations
longues et difficiles, « dans la discrétion15 ». La délimitation des différentes
catégories à indemniser a posé problème. Les résistants n’y sont pas évoqués
clairement et c’est à l’État français de répartir ensuite une somme globale pour les
Français victimes de persécutions « en raison de leur race, de leurs croyances ou
de leurs convictions16 », loin donc d’une définition de la Résistance. De même, la
question de l’identification et du rapatriement des corps des déportés décédés en
Allemagne – un sujet très sensible pour les associations de victimes résistantes –
finit par ouvrir un conflit ouvert avec le gouvernement allemand lors de l’affaire
du cimetière de Hohne, près de Bergen-Belsen17. La délégation du ministère des
Anciens combattants mandatée pour exhumer les corps des victimes françaises ne
peut poursuivre son travail et n’arrive pas à convaincre le quai d’Orsay
d’intervenir en faveur de son action débutée depuis l’immédiat après-guerre.
Ainsi, significatif d’une mémoire « faible », les déportés résistants n’obtiennent
pas gain de cause sur une question aussi essentielle que le rapatriement de leurs
morts, en ne mobilisant ni l’État ni l’opinion publique.

Les autres victimes de la répression : des


« triangles rouges »
22La répression frappa plusieurs catégories de victimes outre les résistants : les
otages politiques pour certains internés depuis 1939, les détenteurs d’un fusil de
chasse qui avaient refusé de le rendre, les jeunes réfractaires au Service du travail
obligatoire qui tentèrent de franchir les Pyrénées, les civils raflés dans le cadre de
la lutte contre les maquis, des personnes arrêtées aussi pour des motifs de droit
commun (vol, escroquerie à des primes du travail, etc.). Beaucoup de ces victimes
n’ont pas fondé leur mémoire sur les raisons de leur déportation, mais sur leur
expérience concentrationnaire, puisant dans la force d’une souffrance et d’un
vécu collectifs. Si leur destin individuel ne fut pas porté dans tous ses aspects, il
s’intégra dans un destin collectif, autour d’une mémoire commune des camps.
Ainsi, si les déportés de répression forment un groupe pluriel, défini par les
politiques et les procédures qui les frappent, ils disparaissent pourtant du tableau
mémoriel. Leur identité collective ne se réfère plus à la situation vécue en France
occupée mais à celle traumatique de l’horreur concentrationnaire.
• 18 Cf. Patrice ARNAUD, « La longue défaite des “requis” du STO. L’échec du
combat pour l’adjonction d (...)
23Ce groupe trouve son symbole : le « triangle rouge » que reçurent les déportés
de France à leur arrivée dans les camps ; l’ancienne distinction de l’interné
politique allemand attribué à tous les détenus venus de France, quel que soit le
motif de leur arrestation. Comme pour bien rappeler que c’est l’expérience
concentrationnaire qui fait la différence – et non le transfert forcé hors de France,
quelle que soit sa forme –, les associations d’anciens déportés – principalement
celles gaullistes – vont, au terme d’une longue bataille juridique, interdire aux
anciens requis du travail l’utilisation du terme de « déporté18 ».
• 19 André Ragot, ancien déporté NN, cité par Olivier LALIEU, La
Déportation fragmentée. Les anciens dé (...)
« Nous avons acheté ce titre de déporté d’assez de souffrances, d’assez
de misère, d’assez de larmes, de trop de sang […] pour le partager.
C’est un patrimoine que nous entendons jalousement conserver19. »
24Mais ce mouvement identitaire n’empêcha pas la distinction d’une « élite
résistante » – définie par le statut législatif de 1948 –, qui associe dans les
mémoires engagement et prix douloureux du combat. Il n’empêcha pas non plus
les fractures politiques et idéologiques entre déportés de sensibilités différentes,
où leur expérience fut tour à tour utilisée pour des combats d’une autre époque,
celle de la guerre froide. Il n’empêcha pas enfin l’exclusion mémorielle d’une
partie du groupe, celle des « droit commun ». Ceux à qui les titres de 1948 sont
interdits par la loi, sont très souvent évoqués dans les récits des anciens déportés
résistants et politiques, mais pour être généralement assimilés aux « triangles
verts » allemands (les criminels internés par les nazis) et aux Kapos tortionnaires.
Le juif exterminé : une mémoire « forte »
depuis longtemps ?
• 20 Annette WIEVIORKA,Déportation et génocide, op. cit., p. 328.
25C’est la figure mémorielle du déporté qui a fait l’objet du plus grand nombre de
travaux historiques. L’historiographie majoritaire, dans la continuité notamment
des travaux d’Annette Wieviorka, retient l’idée que, jusqu’aux années 1970 et
surtout 1980, le génocide des Juifs et sa spécificité n’étaient que très faiblement
perçus, sinon occultés. Un « silence » qui n’aurait commencé à se fissurer
qu’après le procès Eichmann, à Jérusalem, en 1961. Jusque-là les « usages de la
mémoire ne laissent aucune place au génocide des Juifs. Aucune de ces visions
n’est à même d’intégrer la destruction des Juifs d’Europe, autrement que sur la
marge comme un épiphénomène, une conséquence secondaire du “fascisme” ou
de la “barbarie nazie”20 ». Un schéma historiographique largement dominant, qui
est repris par les programmes scolaires et développé dans les manuels.
• 21 François AZOUVI, Le Mythe du grand silence. Auschwitz, les Français, la
mémoire, Paris, Fayard, 20 (...)
26Mais l’étude récente de François Azouvi21, et les nombreux exemples qu’elle
apporte, démontrent que le génocide ne fut pas un thème oublié et délaissé
durant les années 1950 et 1960 : ni, spécifiquement, parmi les Juifs, ni, plus
largement, dans la population. À plusieurs reprises et dans différentes occasions
importantes, la singularité du génocide a non seulement été comprise, mais
l’événement également présenté comme sans précédent.
• 22 Ibid., p. 14.
27Pour l’auteur, ce processus de prise de conscience, de connaissance et de
mémorialisation a été progressif et continu, « normal » en somme. Il débute dès
l’immédiat après-guerre, notamment par un travail important dans le petit cercle
des élites intellectuelles, avant de progressivement se diffuser et finalement
atteindre la scène publique puis la sphère étatique et une reconnaissance
officielle. Les années 1950, avec leur « impressionnante série » de romans, de
films, de récits, « entament le processus d’acculturation de l’opinion
française22 ». C’est en 1963 – et non en 1961 avec le procès Eichmann – que la
pièce de Rolf Hochhuth, Le Vicaire, par la polémique qu’elle provoque, fait entrer
le génocide dans l’espace public. Des milliers d’articles et de réactions
accompagnent la sortie de la pièce centrée sur le silence de la Papauté face au
génocide ; et cette fois le débat traverse le monde juif et touche surtout les non-
juifs. C’est en cela qu’il marque un tournant. L’étape suivante est celle, davantage
connue, des effets du « syndrome de Vichy ». Elle marque une reconnaissance du
génocide dans l’espace public et dans la sphère étatique, à coups de dynamiques
judiciaire et politique, dont les symboles sont le procès Barbie et la déclaration de
repentance du président Jacques Chirac en 1995, lorsque l’État assume sa
responsabilité. Le processus est alors achevé.
28François Azouvi démontre notamment que, dès la Libération, une vaste
réflexion sur le génocide et sa spécificité a mobilisé les élites chrétiennes,
poussées par la honte. Ajoutons également que cette prise de conscience touche
d’autres domaines de la pensée. Ainsi, pour ne citer que cet exemple, la Justice
internationale rendue à Nuremberg énonce aussi la singularité du génocide.
• 23 Ibid., p. 283-284.
29La figure du juif exterminé n’a donc pas été absente des mémoires, loin s’en
faut. Il demeure, au regard de la configuration d’ensemble des mémoires, que sa
place est aujourd’hui beaucoup plus importante, quantitativement et
qualitativement, que durant les deux décennies qui ont suivi la fin de la guerre.
C’est qu’en France le tournant des années 1970-1980 a été très fort, même s’il ne
doit donc pas nous faire lire la période précédente comme celle d’un « grand
silence » : « S’il y a en France un “syndrome de Vichy”, il n’y a pas de “syndrome
de la Shoah”23. » Un large phénomène international de sacralisation du génocide
a accentué ce tournant, faisant du camp d’Auschwitz le paradigme du mal.

Conclusion
• 24 Pieter LAGROU, op. cit.,p. 287.
30« Aucune expérience, aucune mémoire ne peut se comprendre de façon
isolée24. » Dans le cas du déporté, cette règle s’impose sans doute encore plus.
Résumer l’étude des mémoires des déportations à la seule succession de deux
figures – le résistant et le Juif – limite le champ d’analyse. C’est pourquoi il faut
rappeler la force de la mémoire de l’expérience concentrationnaire, à travers la
figure du Häftling, une identité reprise par les autres victimes de la répression.
• 25 Citons par exemple Renée POZNANSKI,Propagandes et persécutions. La
Résistance et le « problème ju (...)
31En nous interrogeant sur la portée de chacune des figures du déporté, et donc
en questionnant la prétendue force de la mémoire du déporté résistant et la
faiblesse de celle de la victime juive, durant les deux décennies qui suivent la fin
de la guerre, c’est le schéma de la concurrence de ces mémoires qui est revu.
C’est aussi l’hégémonie supposée de la première sur la seconde, souvent avancée,
qui est remise en cause ; ainsi que la volonté d’occultation de la mémoire du
génocide qui aurait été à l’œuvre durant les années 1950-1960, contribuant
même à retarder la reconnaissance de la collaboration du régime de Vichy25.
• 26 Annette WIEVIORKA,« Conclusion », dans
Tal BRUTTMANN, Laurent JOLY,Annette WIEVIORKA (dir.),Qu’ (...)
• 27 Je renvoie à mes travaux, Thomas FONTAINE,Déporter. Politiques de
déportation et répression en Fr (...)
32Effet supplémentaire, cette prétendue hégémonie reposait sur la volonté
supposée des anciens déportés résistants de ne pas écrire l’histoire, pour faire
« triompher » un discours-écran mémoriel26 : refus d’une statistique scientifique
des déportés de répression, pour mieux imposer des dénombrements plus élevés,
refus de délimiter clairement les camps de concentration et ceux d’extermination
(les centres de mise à mort du génocide), règne du témoignage et de ses
inévitables exagérations et contre-vérités. Mais l’étude de plusieurs de ces
accusations ne résiste pas à l’analyse, comme celle de l’enjeu de la Statistique
initiée en son temps par le Comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale27.
À l’instar des autodidactes du Centre de documentation juive contemporaine,
auteurs de recherches pionnières sur le génocide, un petit groupe de déportés-
historiens est à l’origine de plusieurs travaux importants et de pistes de
recherche.
33Il me semble donc que ce champ de la recherche historique est loin d’avoir livré
toutes les clés d’un tableau maîtrisé. L’historien repart souvent de la chronologie
pour avancer. Pour le sujet complexe des mémoires des déportations, au regard
de l’état des lieux présenté sur les figures mémorielles du déporté, la méthode
semble riche pour la période de l’immédiat aprèsguerre. En effet, la force du choc
de la découverte des camps et la force de l’image alors dominante de la victime
des camps imposent de revenir précisément sur la manière dont les mémoires se
sont initialement fixées. Si à ce moment les luttes politiques ont déjà commencé,
la guerre froide n’est pas encore venue figer les positions. Sur cette période,
comme sur plusieurs aspects de la suivante, celle des années 1950 et 1960, les
questionnements ne manquent pas.

NOTES
1 John BERKELEY, « Les portes de l’enfer », Cadran, no 14, mai 1945, cité par
Clément CHÉROUX, « L’épiphanie négative ». Production, diffusion et réception des
photographies de la libération des camps », p. 103-127, p. 107, dans
Clément CHÉROUX (dir.), Mémoire des camps. Photographies des camps de
concentration et d’extermination nazis (1933-1939),  Paris, éd. Marval, 2001.
2 Clément CHÉROUX, « L’épiphanie négative », op. cit., p. 126-127.
3 Joseph KESSEL a fait le récit de cette séance mémorable. « Nuremberg »,France-
Soir, 3 décembre 1945, compte rendu de l’audience du 29 novembre 1945, cité
par Christian DELAGE, La Vérité par l’image. De Nuremberg au procès
Milosevic. Paris, Denoël, 2006, p. 334-335.
4 C’est-à-dire aux wagonnets.
5 David ROUSSET, L’Univers concentrationnaire, Paris, éditions de Minuit, rééd.
1989, p. 12-13. À la lecture de ces lignes éblouissantes, Alain Parrau a pu
indiquer que la figure des déportés surgit immédiatement, et globalement, telle
« une masse quasi métamorphique, un peuple géologique, élémentaire ».
Alain PARRAU, Écrire les camps, Paris, Belin, 1995, p. 327.
6 Pieter LAGROU, Mémoires patriotiques et occupation nazie. Résistants, requis et
déportés en Europe occidentale, 1945-1965,  Bruxelles, Complexe, 2003, p. 46.
7 Ibid., p. 48.
8 Brochure du Comité réalisée en 1955, préface du docteur Léon Boutbien, vice-
président de la Commission exécutive, ancien déporté à Natzweiler, p. 13.
9 Henry ROUSSO, « Cet obscur objet du souvenir », La mémoire des Français.
Quarante ans de commémorations de la Seconde Guerre mondiale,  Paris, éditions
CNRS, 1986, p. 54.
10 Annette WIEVIORKA, Déportation et génocide. Entre la mémoire et l’oubli,  Paris,
Plon, 1992.
11 Damien MANNARINO, La Mémoire déportée, Du témoignage des déportés des
camps nazis dans l’édition en langue française, 1944-1993,  mémoire de maîtrise
d’histoire, université de Paris I, 1993, p. 23. Il retient 592 témoignages datés :
252 sont publiés entre 1944 et 1950, 72 entre 1951 et 1964, 11 en 1965, 115 de
1966 à 1980 et 142 de 1981 à 1993.
12 Christophe CHAMPCLAUX, « La Seconde Guerre mondiale dans l’édition », dans
Georges KANTIN et Gilles MANCERON (textes réunis et présentés par), Les Échos de
la mémoire. Tabous et enseignement de la Seconde Guerre mondiale,  Paris, Le
Monde éditions, 1991, p. 200-212, p. 207.
13 Mais 37 % sur les « deux Résistances », intérieure et France libre.
Laurent DOUZOU, La Résistance française, une histoire périlleuse,  Paris, Le Seuil,
2005, p. 13.
14 Les enjeux autour des mémoires de la Résistance n’ont pas aidé à le voir
naître.
15 Jean-MarcDREYFUS, Ami, si tu tombes, op. cit., p. 94. Lire également du même
auteur une synthèse utile, L’impossible réparation, Paris, Flammarion, 2015.
16 Id.
17 Elle a été étudiée par Jean-Marc DREYFUS, « Conflit de mémoires autour du
cimetière de Bergen-Belsen », Vingtième siècle, no 90, avril-juin 2006, p. 73-87 ;
réédité dans Marie-BénédicteVINCENT (dir.), La Dénazification, Paris, Perrin,
Tempus, 2008, p. 235-257.
18 Cf. Patrice ARNAUD, « La longue défaite des “requis” du STO. L’échec du combat
pour l’adjonction du terme de “déportation” dans leur titre », dans
Tal BRUTTMANN, Laurent JOLY, Annette WIEVIORKA, Qu’est-ce qu’un déporté  ?
Histoire et mémoire des déportations de la Seconde Guerre mondiale,  Paris, CNRS
éditions, 2009, p. 351-375.
19 André Ragot, ancien déporté NN, cité par Olivier LALIEU, La Déportation
fragmentée. Les anciens déportés parlent de politique, 1945-1980.  Paris, La
Boutique de l’Histoire éditions, 1994. C’est nous qui soulignons.
20 Annette WIEVIORKA, Déportation et génocide, op. cit., p. 328.
21 François AZOUVI, Le Mythe du grand silence. Auschwitz, les Français, la
mémoire, Paris, Fayard, 2012.
22 Ibid., p. 14.
23 Ibid., p. 283-284.
24 Pieter LAGROU, op. cit., p. 287.
25 Citons par exemple Renée POZNANSKI, Propagandes et persécutions. La
Résistance et le «  problème juif  », 1940-1944, Paris, Fayard, 2008 p. 591-592 :
« Une mémoire juive de la guerre existait en France ; elle était simplement
étouffée par une mémoire hégémonique qui la reléguait aux marges de la société
et l’obligeait à se réfugier dans les seules instances communautaires, ou dans le
secret des familles. Les Juifs étaient conscients de ces pressions exercées par une
société qui souhaitait enfouir sous une chape de plomb ce qu’elle avait tu pendant
les années de persécution. »
26 Annette WIEVIORKA, « Conclusion », dans
Tal BRUTTMANN, Laurent JOLY, Annette WIEVIORKA (dir.), Qu’est-ce qu’un déporté  ?,
op. cit., p. 403-411, p. 409. À propos de la polémique qui suit la publication de la
thèse d’Olga Wormser-Migot.
27 Je renvoie à mes travaux, Thomas FONTAINE, Déporter. Politiques de
déportation et répression en France occupée, 1940-1944,  thèse de doctorat,
université Paris 1, 2013.
AUTEUR
Thomas Fontaine
Docteur en histoire, chercheur associé au Centre d’histoire du XXe siècle (Paris 1

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