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FONDATION NATIONALE POUR LA PROMOTION DE LA SANTE

ET LE DEVELOPPEMENT DE LA RECHERCHE

Les enfants de la rue

Les enfants de la rue sont des enfants en danger moral et physique. Ils ont fugué de chez eux pour différentes
raisons et élisent la rue pour domicile. Le Ceneap définit l’enfant de la rue comme ‘un enfant qui a opéré une
rupture totale avec sa famille et la société des adultes ; il rejette, souvent avec violence, toutes les institutions
représentatives de cette société, notamment l’école ; la rue est son espace de vie, d’activité et de repos’. Il le
distingue nettement de ‘l’enfant à la rue’ (sujet en mouvement, pouvant être en situation de conflit temporaire
[fugue ou rejet provisoire] ou de rupture avec sa famille ; il peut dans certaines circonstances ou évènements
évoluer et devenir un enfant de la rue ou à un enfant dans la rue) ou de ‘l’enfant dans la rue’ qui ne vit pas de
manière permanente dans la rue: il y passe une grande partie de la journée ou il y travaille le soir. L’enfant
conserve des relations avec son environnement familial, social et institutionnel, autrement dit il n’est pas en
rupture de banc avec son entourage.
C’est un phénomène social relativement nouveau pratiquement inconnu au cours des premières années qui ont
suivi le recouvrement de l’indépendance sauf pour une catégorie particulière d’enfants présentant des troubles
psychiques à type d’arriération mentale, de débilité, d’instabilité…

Principales causes qui font fuguer les enfants :

Les mutations profondes qui se sont opérée sur la société algérienne au cours des dernières décades ont ébranlé
les structures de la cellule familiale. Fragilisée, cette dernière résiste moins aux chocs successifs des dernières
années : paupérisation, chute du pouvoir d’achat, accroissement du chômage, montée de la violence, exode rural,
conflit de génération…Tous ces facteurs et bien d’autres modifient le comportement des gens, les rendent plus
agressifs, minent les ménages et finissent par engendrer des dégâts qui vont commencer par toucher en premier
lieu les personnes les plus fragiles : les enfants et les femmes.

Les causes les plus fréquemment retrouvées à l’origine de la fugue des enfants sont :
les tensions intrafamiliales : intransigeance des parents, manque d’affection, disputes familiales répétées,
négligence des parents et divorce des parents.
Entourage familial délinquant et manque de sécurité.
Pauvreté.
Mauvaises fréquentations.
Ampleur du problème :

- Selon les statistiques de la police judiciaire, le problème est loin d’être négligeable.

Année 2002
2000 2001
% % %
Age/nb nombre nombre nombre
> 10 457 12,65 310 9,72 392 9,96
ans
10-13 712 19,70 611 19,18 654 16,62
ans
13-16 1 458 40,35 1 383 43,40 1 561 39,64
ans
16-18 986 27,30 882 27,70 1 330 33,78
ans
Total 3 613 100 3 186 100 3 937 100
Source : DGSN.

Les garçons paraissent de plus en plus touchés avec 50,07 % en 2000, 69,40 % en 2001 et 72,42 % en 2002. La
tranche d’âge des 13-16 ans qui correspond à l’âge de la puberté est la plus concernée dans les deux sexes et de
façon régulière au cours des trois années citées.

Ces enfants, une fois pris en charge par la police judiciaire, vont connaître une des trois orientations suivantes :
l’enfant est remis à ses parents : c’est le cas pour 2 302 enfants (63,71 %) en 2000, de 2081 enfants (65,32
%) en 2001 et de 2591 enfants (65,81 %) en 2002.

Centre Culturel d’Hussein Dey, rue Kaddour Rahim, Hussein Dey ALGER ALGERIE
Tel : (213.21) 23 16 55 / Fax : (213.21) 23 16 44
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L’enfant est présenté devant un juge pour mineurs qui va l’orienter vers un centre spécialisé : c’est le cas de
993 enfants (301 filles et 692 garçons) soit 27,48 % pour l’an 2000, de 615 enfants (27,81 %) en 2001 et
de 1 150 enfants (29,21 %) en 2002.
L’enfant est réintégré dans le centre où il était après une fugue : ils étaient 318 enfants (102 filles et 216
garçons) soit 8,80 % en 2000, 214 enfants (6,71 %) en 2001 et 196 enfants (4,98 %) en 2002.

Nature des 2002


mesures 2001
prises garçons filles garçons filles
Remise aux 1 442 639 1 903 688
parents (66,74 %) (63,35
%)
placement 615 276 819 331
(28,73 %) (30,48
%)
Réintégration 154 60 129 67
(4,52 %) (6,17 %)
S/total 2 211 975 2 851 1 086
(72,41%) (27,58%)
Total 3 3
186 937
Source : DGSN.

Ainsi plus d’un tiers des enfants est présenté au juge pour enfants pour être placé dans un centre spécialisé ou
remis dans le centre après avoir fugué. En chiffre cumulé pour les trois années, ce sont 2 758 enfants qui ont été
placés dans des centres spécialisés au cours des trois dernières années, soit cinq enfants tous les deux jours ! Ils
sont 728 par an, soit presque deux par jour à avoir fugué des centres où ils ont été placés et qui ont été remis
dans ces centres après avoir été arrêtés de nouveau par la police dans une situation de danger moral et physique.
Ces chiffres sont énormes, ils montrent que le placement dans les centres spécialisés n’est pas une solution idoine.

Année centres capacité Enfants Enfants Enfants


inscrits présents manquants
1998 32 3 500 2 808 2 479 329
1999 32 3 500 2 460 1 898 562
2000 32 3 500 2 563 1 985 578
2001 35 3 770 2 365 1 733 632
2002 35 3 770 2 600 1 933 667
Source : Ministère de l’Emploi et de Solidarité Nationale (Direction des Etablissements Spécialisés).

Pour l’année 2002, les 3 937 enfants de la rue, sont originaires du Centre du pays pour 33,65 %, de la région
est pour 37,34 %, de la région ouest pour 20,88 % et du Sud pour 8,13 %. Les wilayas de l’Est totalisent le
nombre le plus élevé, suivies par celles du Centre, puis de l’Ouest et enfin le Sud. Les wilayas où l’on note les plus
grands nombres sont pour la région Centre : Alger (709 enfants), Chlef (195), Blida (133) et Boumerdes (106) ;
pour la région est : Sétif (323), Constantine (181) et Annaba (128) ; pour la région ouest : Tlemcen (176),
Mostaganem (158), Sidi Belabbes (147) et Oran (127) et pour la région sud : Biskra (68), Béchar (38) et Adrar
(29). Ainsi la répartition géographique montre qu’aucune région du pays n’échappe à ce phénomène, les enfants
de la rue sont originaires de toutes les wilayas du pays même si certaines wilayas comptent un plus grand nombre.
Ainsi les wilayas citées plus haut totalisent à elles seules 63,95 % des cas.

Les centres spécialisés où sont placés ces enfants de la rue ou en danger moral et physique dépendent du
Ministère de la Solidarité et de l’Emploi. Ils sont au nombre de 8 avec une capacité de 800 places pour la région
centre, de 12 avec une capacité de 1 250 places pour la région est, de 12 également pour la région ouest avec une
capacité de 974 places et de trois pour la région sud avec 230 places. Le taux d’occupation global est de 46,13 %
pour l’ensemble des centres. Il existe cependant de grandes variations d’un centre à un autre : ainsi plusieurs
centres pour filles affichent une vacance totale (Blida, Aïn El Aloui à Bouira, Constantine, Batna, Tiaret), un centre
pour garçons est en réfection (Birkhadem) et un autre a été détourné de sa vocation (Boukadir dans la wilaya de
Chlef). D’autres centres sont par contre saturés, tels le Centre de protection de jeunes de Batna (105 %), celui de
Tébessa (110 %) ou encore le Centre de rééducation d’El Oued (165 %). Ces 32 centres sont qualifiés pour 24
en rééducation (centres de rééducation) et 08 en protection (centres spécialisés de protection). Le Ministère de la
Solidarité et de l’Emploi dispose en outre de quatre centres polyvalents de sauvegarde de la jeunesse. La capacité
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totale de tous les centres gérés par le Ministère de la Solidarité et de l’Emploi était de 3 770 places en 2002. On y
comptait 1 933 mineurs, soit un taux d’occupation de 51,27 %. Le budget alloué à ces structures au cours de 2002
s’est élevé à 452 672 000 DA. Chaque pensionnaire en danger moral a coûté à la Nation au cours de cette année
234 181 DA soit environ 642 DA/j ! Lorsqu’on voit lez conditions dans lesquelles vivent ces enfants et qui les
poussent à fuguer à la première occasion, on se demande comment est dépensé cet argent ?

En vérité, ces centres sont dans leur grande majorité sous encadrés et sous équipés. La discipline rigide exercée
par le personnel, l’ennui et la monotonie qui sont imposés aux pensionnaires les poussent à les déserter à la
première occasion. Lorsqu’ils ne le peuvent pas, leur séjour laisse chez eux des cicatrices indélébiles qui font d’eux
à l’âge adulte souvent des êtres marginaux, asociaux ou franchement violents.

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Une enquête du CENEAP de 2003 : a essayé de préciser les caractéristiques de ces enfants et de définir les
causes. Elle a concerné 527 enfants, répartis en 374 garçons et 153 filles, avec une moyenne d’âge de 16
ans pour les garçons et de 15 ans pour les filles. La wilaya d’Alger arrive en tête avec 45% des enfants
enquêtés, suivie de Guelma avec 11 %, Constantine avec 10 %, Oran avec 8.5 % et Annaba avec 7.8 %.
Les garçons sont les plus nombreux dans cette enquête avec 60 %. Le tiers des enfants a 14 ans et moins.
Les 15 ans et moins représentent 41%, les 16/17 ans, 37% et les 18/19 ans, 22 %. L’analphabétisme
touche 10.9 % des enfants, environ deux tiers de ces enfants, 63 %, ont un niveau scolaire primaire, 2.6
% ont un niveau secondaire (lycée). Ils sont 83 % des enfants a vivre dans la rue : 86 % des garçons
contre 75 % pour les filles. Presque un tiers de ces enfants habitait une maison rurale traditionnelle (28
%) et 17.08 % vivaient dans un habitat précaire. Près de deux tiers des enfants (63 %) déclarent venir
d'un autre lieu que la ville où ils résident. Etre enfant de la rue, n’est un phénomène familial courant :
seulement 42 enfants sur 527, soit 7,96 %, ont leurs parents qui vivent dans la rue (sans domicile fixe,
mendicité, alcoolisme….). Prés du quart des enfants est orphelin de père : 40 % des filles contre 20 % des
garçons. Le tiers de ces enfants est orphelin de mère. En l’absence des parents, 10,36 % des enfants ont
été élevés par leurs grands parents maternels, 6,21 % par les grands parents paternels, 1,55 % par la
tante paternelle…La majorité des enfants n’ont pas répondu à la question ! Prés de 60 % conservent
cependant des relations occasionnelles avec leurs parents.

Les causes d’abandon du domicile familial sont nombreuses dans l’enquête du Ceneap :
Pauvreté extrême des parents : c’est le cas de 47.59 % des enfants.
Maladie ou handicap d’un ou des deux parents : 7,48 % des enfants enquêtés sont cette situation.
Exiguïté du logement : 16,84 % des enfants vivaient dans un logement trop exigu.
Echec scolaire : selon l’enquête du Ceneap seulement 14,17 % des enfants de la rue enquêtés ont eu
un échec scolaire.
Violence familiale : plus de la moitié des enfants enquêtés ont subi des violences familiales, raison
principale de l’abandon du domicile familial. Les filles sont plus touchées (61,43%) que les
garçons.
Eclatement de la famille (divorce, séparation, abandon etc.) concerne le tiers des effectifs enquêtés
(30,93%).
Renvoi par la famille : 25,13 % ont été renvoyés de leur famille.
Fugue du domicile familial : 48,93 % des enfants disent avoir fugués du domicile familial.
Fugue du centre d’accueil : 17,37 % des enfants ont fugué du centre d’accueil.
Terrorisme : a été la cause de seulement 0,80 % des cas d’abandon du domicile familial.

Il ressort de cette enquête que l’abandon du domicile familial survient pour la majorité des enfants avant l’âge
de 16 ans. Les quatre causes principales retrouvées sont la violence familiale, la fugue du domicile familial,
la pauvreté et l’éclatement de la famille. Le renvoi par la famille, l’exiguïté du logement et l’échec scolaire
sont considérées comme des causes secondaires. Dans la plupart des cas, l’autorité parentale est mise en
cause : discipline trop rigide, absence d’affection des parents et absence d’harmonie dans la famille.

De quoi vivent les enfants de la rue ?


Selon l’enquête du Ceneap, près de 41 % (212) des enfants de la rue travaillent : 121 (57 %) sont dans le
commerce (vente à la sauvette, ambulants, marchés hebdomadaires et travail au noir…) ; 54 (25.5 %) exercent,
occasionnellement des travaux de manœuvre (chantiers, chargement et déchargement de produits agricoles et
de matériaux de construction), et 07 (3.3 %) assurent le gardiennage (lieux de commerce et d’habitat, marchés,
véhicules…).

La majorité des enfants interrogés, dit travailler pour son compte. Les enquêteurs objectivent trois principales
occupations dans ce cas : mendicité, prostitution et vol.
Ainsi, la mendicité est retrouvée chez 27.5 % ; elle est plus marquée chez les filles, 35.9 %, que chez les
garçons, 24.1 % et elle est plus pratiquée par les 15 ans et moins, 48.5 % des filles et 36.4% des
garçons. Plus l’âge avance et plus le pourcentage des filles augmente.
Le vol n’est reconnu comme moyen de subsistance que par 4.6 %. Il est plus fréquent chez les garçons de
18/19 ans, 10.8 %, et chez les filles de 16/17 ans, 5.6 %.
La prostitution est plus rarement mentionnée, 2.8 % ; elle est pratiquée par les filles de plus de 16 ans et en
particulier celles de 18/19ans, 18.2 %.

Près de la moitié (46.9 %) des enfants interrogés ont déclaré avoir commis des délits. Ceci est valable aussi bien
pour les garçons, 48. 9%, que pour les filles, 41.8 % : vol 53,6 des garçons, 40,6 % des filles, coups et
blessures : 12,6 % chez les garçons et 15,6 % chez les filles.

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Ces données montrent que pour certains enfants la différence entre prédélinquant et délinquant est marquée par
une arrestation par les services de police.

Le ‘métier’ de mendiant : un des visages patents des enfants de la rue

L’époque populiste de Ben Bella qui rêvait d’une Algérie où il n’y aurait même pas des enfants cireurs est bien
lointaine. Aujourd’hui, la rue est devenue le royaume d’une certaine catégorie d’enfants, ces enfants vivent très
rarement seuls, ils sont le plus souvent en groupes parfois organisés en véritable syndicat de mendiants (talabin)
comme le décrit Djabali A. dans un article d’El Watan (15 juin 2002) intitulé ‘les gueux et la cour du roi’. Cette
organisation conforte l’idée d’un nouveau type d’esclavage qui est imposé aux enfants par des êtres immoraux et
sans scrupules : « il s’agit bien d’un qui siège, planifie, décide, sanctionne et prélève tout ce dont il a besoin pour
lui et sa cour composée de plusieurs ministres et ministères. Le roi comme ses ministres sont des adultes qui ont
la mainmise sur les orphelins, sans domicile fixe, enfants assistés ou fugueurs… »

Conclusion :

Les enfants de la rue même s’ils sont considérés comme des prédélinquants constituent un groupe d’enfants
perfectibles, une prise en charge éducative bien menée a toutes les chances de donner de bons résultats. La
réalité montre que les centres de placements ne constituent pas la solution bien au contraire ils représentent un
réservoir de criminalité latente. Il est donc urgent de mettre en place une stratégie de prise en charge plus
adaptée à ces enfants et au milieu social dont lequel ils évoluent. Le placement dans des familles même soutenu
par une incitation financière ou dans des maisons familiales gérées en partenariat avec les associations, parait une
formule moins onéreuse pour l’Etat en terme de finances mais également plus rentable pour le pays en terme de
capital humain.

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