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Claude Monet au Musée Marmottan Monet

Dossier pédagogique

Claude Monet, Nymphéas, 1914-1917 ©Musée Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon
SOMMAIRE

1. Claude Monet en quelques dates p3

2. Repères chronologiques p4

3. Claude Monet en images au Musée Marmottan Monet p5


3-A. Dessinateur hors pair, enfant, il a de l’or dans les doigts p6
3-B. Il devient peintre sous l’influence d’Eugène Boudin p7
3-C. Le père de l’impressionnisme p8
3-D. Un œil incomparable p9
3-E. Le Raphaël de l’eau p 10
3-F. Bourreau de travail, ni gel ni fatigue ne l’arrêtent p 11
3-G. Businessman, il sait faire monter sa cote p 12
3-H. L’art de creuser son sujet : répétitions et séries p 13
3-I. Quand Monet affronte la lumière du Sud p 14
3-J. La passion du jardinage p 15
3-K. Avec les Nymphéas, Monet crée son propre motif p 16

4. Le clan Monet p 17

5. Claude Monet a-t-il inventé l’art abstrait ? p 21


5-A. Le geste pictural constitue l’œuvre d’art p 22
5-B. La lumière surgit des couleurs p 22
5-C. La forme et l’espace en 3D se diluent p 23

6. L’œil de Monet p 24

7. Monet et les Américains p 26

8. Histoire du musée p 27

9. Activités pédagogiques p 28

Dossier réalisé par l’équipe d’Arts Magazine

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1. Claude Monet en quelques dates

1840 : Naissance à Paris d’Oscar-Claude Monet (14


novembre) fils de Claude-Adolphe Monet, propriétaire, et
de Louise-Justine née Aubrée.
1845 : La famille s’installe au Havre.
1855 : Premiers succès comme caricaturiste.
1858 : Rencontre Eugène Boudin qui le pousse à peindre.
1859 : S’installe à Paris contre la volonté paternelle.
Fréquente l’Académie suisse où il se lie avec Pissarro.
1861 : Service militaire en Algérie. Parti pour 7 ans, il est
« racheté » 3025 Francs par sa tante en 1862.
1862 : Retour à Paris. Rejoint l’atelier Gleyre où il
rencontre Renoir, Bazille et Sisley. Préfère peindre à la
campagne.
1865 : Premiers succès au Salon.
1866 : Nouveaux succès au Salon. Rencontre Manet.
1867 : À Paris, Camille Doncieux, son modèle, met au
monde leur fils, Jean, seule. Claude est en Normandie
pour calmer la fureur de son père, et peindre. Suivent des
années créatives, mais financièrement difficiles. Auguste Renoir, Portrait de Claude Monet
1869 : Refusé au Salon. debout, 1873 ©Musée Marmottan Monet,
1870 : Épouse Camille. Fuit la guerre à Londres. Il y Paris Bridgeman Giraudon
rencontre son premier marchand Paul Durand-Ruel.
1871 : Retour en France via les Pays-Bas où il achète des estampes japonaises qu’il va
collectionner avec passion.
1874 : Première exposition impressionniste. Expose, entre autres, Impression Soleil Levant,
acheté par Ernest Hoschedé, marchand de tissus précieux.
1876 : Décore le château d’Ernest et Alice Hoschedé à Montgeron. Deuxième exposition
impressionniste. Rencontre Gustave Caillebotte.
1877 : Troisième exposition impressionniste.
1878 : Naissance de son second fils Michel. Ernest Hoschedé fait faillite et les Monet
s’installent à Vétheuil avec Alice et ses 6 enfants.
1879 : Quatrième exposition impressionniste. Mort de Camille.
1880 : Première exposition personnelle.
1883 : S’installe à Giverny avec Alice et les 8 enfants. Voyage en méditerranée avec Renoir.
1884 : Durand-Ruel lui achète 21 toiles pour 18 200 Francs.
1886 : Séjour à Belle Île.
1889 : Expose avec Rodin chez Georges Petit, rival de Durand-Ruel.
1890 : Achète Giverny. Commence sa première série Les meules.
1892 : Épouse Alice. Commence Les cathédrales.
1893 : Commence à creuser son bassin aux nymphéas.
1895 : Expose 20 versions des Cathédrales.
1898 : Signe le manifeste des intellectuels en soutien au J’accuse de Zola.
1902 : Premiers achats par des musées français.
1908 : Séjour à Venise. Premiers symptômes de la cataracte.
1911 : Mort d’Alice. Dépression de Monet.
1914 : Mort de son fils Jean. Commence les grands Nymphéas.
1918 : Au lendemain de l’Armistice, propose à son ami Clemenceau de donner les grands
Nymphéas à la France.
1923 : Opération de la cataracte (il est quasiment aveugle depuis 10 ans).
1926 : Meurt le 5 décembre.

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2. Repères chronologiques

1830-1848 : Règne de Louis-Philippe.


1837 : Inauguration de la ligne Paris/Saint-Germain-en Laye, première ligne de chemin de
fer « voyageurs » en France.
1839 : Invention de la photographie (Daguerre. Premiers travaux de Niepce en 1826).
1848-1852 : Deuxième République.
1850 : Fabrication des premiers tubes de peinture en France (Lefranc).
1852-1870 : Second Empire.
1861 : Premier vélo à pédales (Pierre Michaux).
1870 : Guerre de 70.
1870-1940 : Troisième République.
1873 : L’Obéissante, automobile à vapeur, roule à 40 Km/h (Amédée Bollée).
1871 : La Commune de Paris.
1879 : Invention de l’ampoule électrique (Edison).
1885 : Louis Pasteur teste son vaccin contre la rage.
1889 : La Tour Eiffel, vedette de l’exposition universelle.
1895 : Invention de la radio (Marconi).
1900 : Inauguration de la première ligne de métro à Paris.
1911 : Louis Blériot traverse la Manche en avion.
1914-1918 : Première Guerre Mondiale.
1921 : Premier concert radiodiffusé par radio Tour Eiffel.

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3. Claude Monet en images au Musée Marmottan Monet

Caricaturiste précoce, bosseur acharné, observateur affûté, jardinier hors pair… une palette
de talents qui impressionne !

« J’étais un indiscipliné de naissance, confie Claude Monet en 1900 au journaliste du Temps


François Thiébault-Sisson. On n’a jamais pu me plier, même dans ma petite enfance, à une
règle. C’est chez moi que j’ai appris le peu que je sais ». « Rebelle, l’artiste l’est dans
l’âme », confirme son bel-arrière-petit-fils Philippe Piguet. Monet résiste à ses professeurs
qu’il caricature ; tient tête à son père qui voudrait le voir suivre le chemin de l’épicerie
familiale plutôt que celui de la peinture. Il désobéit à sa tante qui n’aurait pas trouvé indécent
qu’il abandonne sa maîtresse, le modèle Camille Doncieux, et leur jeune fils Jean. Il refuse
de passer par la voie royale de l’école des beaux-arts, et s’il finit par fréquenter l’atelier de
Charles Gleyre, il n’y reste que quelques semaines car il juge les conseils de l’artiste
déplorables.
Évidemment, il regimbe aussi devant l’institution : le Salon évince ses toiles ? Qu’à cela ne
tienne, il fonde la « société anonyme coopérative d’artistes-peintres, sculpteurs, graveurs,
etc. », à laquelle adhèrent notamment Auguste Renoir, Alfred Sisley, Berthe Morisot, Camile
Pissarro, Edgar Degas et Paul Cézanne, et organise ce qui sera la première exposition
impressionniste ! Il sait même envoyer balader ses acheteurs : en 1879, malgré le manque
d’argent, il refuse de vendre un tableau au baryton Jean-Baptiste Faure parce que ce dernier
l’avait vexé six ans auparavant. Ce caractère rebelle s’appuie non pas sur une inébranlable
confiance en soi (le peintre a d’affreux moments de doute), mais sur une certaine «
conscience de l’œuvre à venir et même de son rôle dans l’Histoire de l’art », affirme Philippe
Piguet. II faut dire que les bonnes fées lui ont donné au berceau un talent de dessinateur
inné, une capacité de travail peu commune, une vocation de fer, une vraie appétence pour la
nouveauté, et que la vie a mis sur son chemin des femmes, des amis, des marchands qui
l’ont incontestablement aidé à grimper sur les cimes de l’art !

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3-A. Dessinateur hors pair, enfant, il a de l’or dans les doigts

Enfant, Oscar comme l’appelle ses parents,


n’aime pas l’école qui lui fait « l’effet d’une
prison ». Il n’apprécie que les cours de son
professeur de dessin Jacques-François
Ochard, ancien élève de David. En bon
cancre qui se respecte, il passe son temps à
enguirlander la marge de ses livres et à
croquer sur ses cahiers la tête de ses
professeurs, la déformant le plus possible.
« Je devins vite à ce jeu d’une belle force,
racontera-t-il. À 15 ans, j’étais connu de tout
Le Havre comme caricaturiste. » Résultat :
les notables s’arrachent ses portraits- Claude Monet, Petit Pantheon théatral, 1860 ©Musée
charges qu’il vend 10 ou 20 Francs pièce. Et Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon
c’est ainsi qu’il accumule près de 2 000
Francs. Un joli pécule qui lui permettra de filer à Paris malgré les objurgations paternelles
(Adolphe, son père, voulait le voir reprendre l’épicerie familiale).

Claude Monet, Vin de Bordeaux 1857 Claude Monet Vieille normande de face
©Musée Marmottan Monet Paris 1857 ©Musée Marmottan Monet Paris
Bridgeman Giraudon Bridgeman Giraudon

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3-B. Il devient peintre sous l’influence d’Eugène Boudin

Le jeune Monet installe son chevalet en plein air pour peindre « sur le motif » grâce à une
invention récente : les tubes de peinture. Il suit l’exemple de son maître Eugène Boudin
surnommé « le roi des ciels », et excelle à fixer sur la toile les moindres variations
chromatiques. Exposé au Salon de 1865, ses premiers tableaux, des marines, raviront les
critiques séduits par « une manière hardie de voir les choses ».

Eugène Boudin, Sur la plage, 1863 ©Musée Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon

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3-C. Le père de l’impressionnisme

Malgré des premiers succès très prometteurs, Claude Monet est vite banni du Salon. Trop
dérangeant. Qu’à cela ne tienne ! Le peintre crée une société anonyme, une coopérative
d’artistes avec ses amis Sisley, Degas, Pissarro, Renoir, etc., son maître, Boudin et une
femme, (une seule !) Berthe Morisot. Ils organisent un « Salon off » en 1874, 15 jours avant
l’ouverture du Salon officiel. Une toile en particulier, trop moderne pour être honnête, quasi
floue, pas finie, déchaîne les critiques et l’incompréhension du public. C’est Impression,
soleil levant. Un journaliste, Louis Leroy, s’en prend particulièrement à ce tableau de Monet.
Il le trouve moins réussi qu’un brouillon de papier peint. Et pour le ridiculiser, il titre son
article dans le Charivari « L’exposition des impressionnistes ». Le nom est resté, et
aujourd’hui les œuvres des impressionnistes – ces artistes qui essaient de restituer leurs
sensations, leurs impressions sur la toile – sont parmi les plus populaires du monde.

Claude Monet, Impression, soleil levant, 1872-1973 ©Musée Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon

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3-D. Un œil incomparable

« Monet n’est qu’un œil, mais bon Dieu, quel œil ! » La formule de Cézanne est restée
célèbre. Il est vrai que Monet a un œil fascinant, à la fois extrêmement observateur et
imaginatif. Les critiques de l’époque saluent son réalisme, voire son naturalisme, tant il sait
capter et rendre sur la toile la matérialité des rochers, les teintes des schistes et des gneiss,
les traces d’éboulis sur la falaise, les variations de couleur des nuages dans les ciels
normands… D’autres apprécient que le peintre ait une vision si personnelle que les ombres
deviennent violettes, la neige de Norvège rose ou que Venise paraisse une ville
hallucinatoire. Cette combinaison signe son originalité, même si le poids des deux tendances
varie avec le temps. à ses débuts, il est fasciné par les nouveautés de la société : les
chemins de fer, le tourisme, les loisirs. Pas étonnant pour un homme qui est lui-même
progressiste (il est passionné par les avions, achète une des premières automobiles).

Claude Monet Le train dans la neige. La locomotive, 1875 ©Musée


Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon

Mais par la suite, son intérêt pour le paysage change. Petit à petit, les signes de la vie
moderne (trains, navires, guinguettes) disparaissent des toiles de Monet. Tout comme la
figure se fait de plus en plus rare. Comme si les recherches du peintre l’amenaient à se
concentrer sur l’essentiel. Et qu’est-ce que l’essentiel en peinture ? La forme, le plan, le vide.
Les recherches de Monet le mèneront à la limite de l’abstraction. Et ne cesseront jamais,
même lorsque devenu quasiment aveugle, il ne peindra plus qu’avec le souvenir des formes
et des couleurs.

Claude Monet, La Plage à Pourville. Soleil


couchant, 1882 ©Musée Marmottan Monet
Paris Bridgeman Giraudon

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3-E. Le Raphaël de l’eau

La réverbération de la lumière, le miroir changeant des flots, les reflets colorés des barques,
de la végétation, du ciel… L’effet de mouvement et de profondeur est ici saisissant grâce à
une technique « tachiste » innovante, une touche peu précise mais énergique, des tonalités
assez froides. Ce n’est pas pour rien que Monet sera baptisé le « Raphaël de l’eau » par
Manet.

Claude Monet, La Barque, 1887 ©Musée Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon

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3-F. Bourreau de travail, ni le gel ni la fatigue ne l’arrêtent

Claude Monet, Paysage de Norvège Les maisons bleues, 1895 ©Musée


Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon

Contrairement à la légende, Monet ne peint pas toujours en plein air, directement sur le
motif. Parfois, il termine ses tableaux à l’intérieur, ou il les exécute entièrement en atelier
comme les grands Nymphéas. Reste qu’il travaille beaucoup dehors et par tous les temps.
Et que ni le froid ni la tempête ne l’empêchent de sortir. Il enfile trois manteaux et s’échappe
avec ses pinceaux, y compris lorsqu’il fait si froid que la Seine gèle. Et il affronte sans
problème la Norvège en hiver pour y trouver une lumière qui l’intéresse.
Dans la Creuse, à l’hiver 1889, les conditions météo sont si terribles que ses doigts se
couvrent d’engelures : il les enduit de graisse, met des gants et continue de plus belle. À
Belle-Île, en 1886, il travaille d’arrache-pied même si dans la ferme où il est logé, les rats
dans le grenier et les grognements du cochon l’empêchent de dormir. C’est un « bosseur »
qui n’hésite pas, quand il est mécontent du résultat, à déchirer, brûler, détruire.

Claude Monet, Vallée de la Creuse. Effet du soir, 1889 ©Musée Marmottan Monet
Paris Bridgeman Giraudon

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3-G. Businessman, il sait faire monter sa cote

Certes, il a été pauvre, mais pas tout le temps. Certains soulignent malicieusement que
même lorsque Monet crie famine, il a une bonne à la maison. À ses débuts, il brade ses
toiles environ 50 Francs. Mais déjà Camille en robe verte, événement du Salon de 1866, est
vendue 800 Francs quand le salaire mensuel d’une bonne s’élève à peine à 30 Francs.
Durand-Ruel, son premier marchand, lui achète ses œuvres 300 Francs au tournant des
années 1870. Les ventes lui rapportent en tout 25 000 Francs en 1873 ! Mais six ans plus
tard, il n’en gagne plus que la moitié. Le peintre sait alors se renouveler et jouer de la rivalité
entre les galeristes pour organiser des expositions à succès (dont celle avec Rodin en 1889).
Sa cote atteint 2 500 Francs par toile vers 1890. Elle ne cesse de grimper. Monet demande
15 000 Francs en 1894 pour chaque Cathédrale. Et après la guerre de 1914, il vend certains
des Nymphéas plus de 30 000 Francs pièce. De quoi finalement élever huit enfants et
entretenir Giverny avec sa horde de jardiniers.

Claude Monet, Nymphéas, 1903 ©Musée Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon

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3-H. L’art de creuser son sujet : répétitions et séries

Dès ses premiers coups de pinceau ou presque, Monet s’essaie à peindre des toiles par
paire, en représentant un même motif sous des éclairages différents. Une méthode qu’il
utilise ensuite de loin en loin avec, le plus souvent, des cadrages et des formats variables.
Puis, dans les années 1880, il commence à travailler, sous des angles de plus en plus
proches, quatre, cinq, voire neuf fois le même sujet tel le ravin de la Creuse ou la vallée de la
Seine. Il s’agit pour lui de saisir les fugaces effets de lumière : il met en chantier plusieurs
toiles en même temps et les avance en parallèle en fonction des différentes heures du jour et
de la météo. Il lui est arrivé de travailler sur onze tableaux distincts lors d’une journée ! À
l’inverse, quand des pluies incessantes bloquent son travail pendant plusieurs jours, il est
parfois obligé, le soleil revenu, de faire enlever les feuilles qui ont poussé entre-temps et qui
lui ont changé son motif !

Claude Monet, La Seine à Port-Villez. Effet du soir, 1894 Claude Monet, La Seine à Port-Villez. Effet rose, 1894
©Musée Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon ©Musée Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon

À force de répéter ses sujets, et peut-être inspiré par les


suites d’estampes japonaises dont il est grand collectionneur,
Claude Monet en arrive au concept de série : Meules (en
1890 et 1891), Peupliers (en 1891), Cathédrales (datées de
1894, mais réalisées en 1892 et 1893) avant Londres et
Venise. La différence avec Les vallées de la Seine par
exemple ? D’abord le nombre : quinze, vingt, trente… Surtout,
dorénavant, le peintre cherche non seulement à travailler les
jeux de lumière, mais aussi à produire un effet de groupe : les
toiles sont retravaillées en atelier pour en harmoniser les
couleurs et l’unité.
D’ailleurs, elles sont conçues dès le départ pour être
exposées ensemble. Comme l’écrit Camille Pissarro à son fils
Lucien : « Je regretterais que tu ne sois ici avant la fermeture
de l’exposition de Monet ; ses Cathédrales vont être
dispersées d’un côté et d’autre, et c’est surtout dans son
ensemble qu’il faut que ce soit vu ».

Claude Monet, Cathédrale de Rouen.


Effet de soleil. Fin de journée, 1892
©Musée Marmottan Monet Paris
Bridgeman Giraudon

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3-I. Quand Monet affronte la lumière du Sud

Monet a longtemps été un grand voyageur, toujours à la recherche de motifs inédits. Habitué
des ambiances froides et humides du Nord, il est d’abord dérouté par la lumière de la
Méditerranée lorsqu’il descend dans le Sud en 1884. Comment « saisir le ton de ce pays » ?
Il relève le défi avec une palette plus chatoyante, des contrastes plus forts et un style plus
spontané qui, il le sait, va plaire aux collectionneurs.

Claude Monet, Vallée de Sasso. Effet de soleil, 1884 ©Musée Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon

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3-J. La passion du jardinage

Dès son arrivée à Giverny en 1883, Monet s’attaque au jardin. Il remplace les épicéas de
l’allée centrale par des rosiers, les arbres fruitiers par des cerisiers du Japon, et relègue le
potager hors de sa vue. Sous ses fenêtres, il ne tolère que les fleurs ! Du printemps à
l’automne, le jardin est toujours coloré. « Dès qu’une fleur se fane, je l’abats, je la remplace.
Les fleurs ne peuvent pas vieillir », confiera-t-il en 1926 à un journaliste. Ses goûts sont
éclectiques : roses, tulipes, soleils, dahlias, gloxinias, capucines, iris… Les plants sont
regroupés par couleur dans des parterres rectangulaires. Une organisation chromatique qui
fera dire à sa femme Alice : « Le jardin est ton autre atelier, elle est là ta palette ». Pour
Monet, les fleurs sont une source d’inspiration. Le maître partage la passion du jardinage
avec plusieurs de ses amis : Octave Mirbeau, Georges Clemenceau, Gustave Caillebotte et
Lucien Guitry. Son érudition grandit au fil des années. Sa bibliothèque recèle la meilleure
encyclopédie d’horticulture de l’époque, le Nicholson et Mottet en cinq volumes. Et lorsqu’il
s’absente pour peindre, parfois pendant de longues semaines, il ne peut s’empêcher, dans
ses lettres, de prodiguer des conseils : « Étiqueter les dahlias par couleur, acheter des
tuteurs en châtaignier pour les rosiers, semer les gazons, bouturer les petites capucines… »
Comme en peinture, le jardinier Monet recherche la perfection. Au début, les enfants sont
mis à contribution, mais très vite, ce sont des professionnels qui assurent l’entretien. À la fin
de sa vie, Monet emploiera une dizaine de jardiniers ! Avec eux, il se lancera même dans la
création d’hybrides et obtient un iris baptisé Blanche, un pavot Monetti et un dahlia
Digouennaise.

Claude Monet, Les Iris jaunes et mauves, 1924-1925 ©Musée Marmottan Monet Paris Bridgeman
Giraudon

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3-K. Avec les Nymphéas, Monet crée son propre motif

Les trente dernières années de la vie de


Monet sont en grande partie consacrées
aux séries des Nymphéas. En 1893, la
propriété de Giverny s’agrandit d’un
terrain situé juste en face du jardin, entre
la route et le cours d’eau. L’artiste veut y
installer un bassin. Comme il l’avouera
lui-même, ce sera « une œuvre lente,
poursuivie avec amour ». Dès le début,
Monet a une idée très précise : un étang,
un pont japonais, un saule pleureur, des
nénuphars… Tout est réfléchi et agencé
de sorte à accentuer les jeux de lumière
Claude Monet, Nymphéas. Effet du soir, 1897 ©Musée Marmottan et les reflets des végétaux sur la surface
Monet Paris Bridgeman Giraudon de l’eau. Ici, le peintre et le jardinier ne
font plus qu’un. Le jardinier façonne un
paysage unique et complexe pour les besoins du peintre. Autour du bassin, des iris et des
agapanthes. Sur l’eau, des hybrides de nénuphars, les célèbres nymphéas roses. Monet se
les procure dès 1894 auprès du pépiniériste Joseph Bory Latour-Marliac, qui a créé cette
variété à partir d’un nymphéa sauvage rouge apparu dans le fjord suédois de Fagertärn.
Mais Monet ne commencera à peindre ces fleurs aquatiques que quelques années plus tard.
« J’ai mis du temps à comprendre mes nymphéas », explique-t-il modestement. Plus le
temps passe, plus ce bassin et sa végétation l’obsèdent. Alice, sa femme, en est parfois
exaspérée : « J’ai besoin d’air, écrit-elle dans une de ses lettres. On ne peut pas rester
enfermé comme cela dans un tableau ». Elle voit juste : il s’agit bien là d’une œuvre d’art.
D’ailleurs, avec l’âge, Monet renonce aux voyages et pose son tréteau sur les rives de ce
bassin qui devient son sujet quasi unique, et le thème de sa dernière œuvre monumentale :
les Nympheas, exposés à l’Orangerie à Paris.

Claude Monet, Nymphéas 1917-1919 ©Musée Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon

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4. Le clan Monet

Le peintre est un indépendant. Mais pas un solitaire. Ses fidèles l’ont aidé à monter sur les
cimes de l’art.

Sa famille :

Claude-Adolphe (1800-1871) et Louise Justine (1805-1857) Monet, ses parents.


En 1845, Monsieur Monet installe sa famille au Havre, parce qu’il rentre dans l’entreprise
d’épicerie de son beau-frère Lecadre. Il s’oppose à la vocation de son fils. Et surtout à ses
amours hors-mariage avec Camille Doncieux. Madame Monet est beaucoup plus proche du
tempérament artistique d’Oscar (comme elle l’appelle) mais elle meurt quand le jeune
homme a 16 ans.

Marie-Jeanne Lecadre (1790-1870)


Demi-sœur aînée de Monet père, peintre amateur, sans enfant, elle prend en affection le
jeune Oscar-Claude, surtout après le décès de sa mère. Elle croit aux talents de son neveu,
le pousse à suivre des cours et le recommande à ses amis artistes. Un temps, elle lui
versera une pension et « rachètera » la fin de son service militaire (3 025 Francs).

Camille Doncieux (1847-1879)


Premier amour de Monet, elle a 18 ans quand elle
commence à poser pour Claude. Elle devient son modèle
favori, et la mère de son fils Jean, né en 1867, au grand
dam de la famille Monet. Camille meurt en 1879, peu après
la naissance de Michel. Dès lors, le paysage prendra
définitivement le pas sur la figure dans l’oeuvre du peintre.

Claude Monet, Sur la plage à Trouville,


1870 ©Musée Marmottan Monet Paris
Bridgeman Giraudon

Alice Hoschedé 1844-1911


Épouse du premier mécène de Claude Monet elle s’installe, après la faillite de son mari,
avec ses six enfants chez les Monet en 1878. Et restera après la mort de Camille l’année
suivante. Véritable ange du foyer, Alice tient la maison, veille à la table (Monet est très
gourmand), élève les enfants… Elle sait aussi merveilleusement calmer la mauvaise humeur
du maître lorsque ce dernier est contrarié par la météo. Claude l’épouse en 1892. Sa
disparition au cours de l’année 1911 abat le peintre.

Michel Monet (1878-1966)


Après la mort de son frère aîné en 1914, Michel Monet reste le
seul descendant direct du peintre et son unique héritier.
Explorateur dilettante, il meurt en léguant Giverny et la collection
de tableaux de son père au musée Marmottan.

Claude Monet, Michel Monet et


Jean-Pierre Hoschedé, 1880
©Musée Marmottan Monet Paris
Bridgeman Giraudon

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Jean Monet (1867-1914)
Fils aîné de l’artiste et de Camille Doncieux, il épouse Blanche Hoschedé (deuxième fille
d’Alice). Chimiste, il travaille auprès de son oncle Léon Monet. En 1911, il se reconvertit et
ouvre un élevage de truites. Mais malade il meurt en 1914.

Blanche Hoschedé-Monet (1865-1947)


Blanche est la belle-fille de Claude à double titre : elle est la fille d’Alice et la femme de Jean,
le fils aîné. Peintre, elle apprend le métier auprès de son beau-père. Elle vient tenir Giverny
après la mort de sa mère et de son mari. Clemenceau la surnomme « l’Ange bleu ».

Son mécène :

Ernest Hoschedé (1837-1891)


Riche négociant en dentelle et cachemire, Ernest Hoschedé aime la peinture moderne. Il
achète Impression, soleil levant en 1874. Et deux ans plus tard, commande des panneaux
décoratifs à Monet pour le château de sa femme Alice, à Montgeron. Juste avant de faire
faillite.

Ses confrères :

Auguste Renoir (1841-1919)


Ce camarade de jeunesse partage avec Monet les folles journées créatives en bord de
Seine (La Grenouillère) et la misère. Auguste Renoir parcourt des lieues à pied pour donner
à la famille de son ami, ses maigres quignons de pain. Ils restent proches malgré des
chemins artistiques différents.

Gustave Caillebotte (1848-1894)


« Riche et généreux, deux qualités qui s’opposent d’habitude », dixit Monet. Gustave
Caillebotte aide ses amis impressionnistes en leur achetant des tableaux, en louant des
ateliers… Il lègue sa magnifique collection à l’Etat. Qui d’abord n’en veut pas (elle est
aujourd’hui à Orsay). Il a, tout comme Monet, la passion des fleurs.

Frédéric Bazille (1841-1870)


Infatigable compagnon d’ateliers et de virées à la campagne, Frédéric Bazille ne cesse dans
les années 1860 de soutenir matériellement Monet, malgré ses propres difficultés
financières. Il admire fortement le peintre qui le traite un peu de haut. Il meurt pendant la
guerre de 1870.

Camille Pissarro (1830-1903)


Peintre danois, né aux Iles Vierges, Pissarro rencontre Monet en 1859 à Paris. Il participe au
groupe impressionniste dès la première exposition de 1874. Leur amitié ne se démentira pas
jusqu’à la mort de Pissarro.

Berthe Morisot (1841-1895)


Modèle, notamment pour Manet (dont elle épousera le frère) et peintre (elle fut l’élève de
Corot), Berthe Morisot rejoint le groupe impressionniste dès l’exposition de 1874. « C’est la
seule femme peintre que je connaisse, dira Claude Monet. Avec elle pas de littérature, pas
de leçon apprise. L’impression est directe et d’une sensibilité si féminine. »

Alfred Sisley (1839-1899)


Peintre anglais, né à Paris, Sisley rencontre Monet en 1862. Il fait partie de l’aventure
impressionniste mais ne connaît que peu de succès de son vivant. Pauvre et malade, il
meurt en laissant ses enfants à la recommandation de Monet.

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Edouard Manet (1832-1883)
Leur histoire commence mal : au Salon de 1866, tout le monde félicite Manet pour son
tableau La Dame à la robe verte, une œuvre qui est en fait de Monet ! Fureur de Manet qui
finit par s’adoucir et même acheter des toiles à Monet. Ce dernier, après la mort de son
« homonyme », se bat pour faire entrer Olympia au musée du Louvre.

Paul Cézanne (1839-1906)


Monet admire beaucoup le maître de la Sainte Victoire. Il garde notamment, dans sa
chambre à Giverny, Le nègre Scipion, tableau qu’il considère comme un « morceau de
première force ». C’est avec cette toile qu’il convainc Clemenceau de l’importance de
Cézanne.

Ses maîtres :

Eugène Boudin (1824-1898)


Le peintre s’entiche du jeune caricaturiste qui pourtant, à leur rencontre vers 1856, trouve les
marines de l’Honfleurais « dégoûtantes ». Mais Boudin convainc l’adolescent de peindre
avec lui en plein air. « Ce fut tout à coup comme un voile qui se déchire : j’avais compris,
j’avais saisi ce que pouvait être la peinture. »

Johan Barthold Jongkind (1819-1891)


Le paysagiste hollandais croise Monet en 1862 à Honfleur, et le prend sous son aile. « II fut
à partir de ce moment-là mon vrai maître et c’est à lui que je dus l’éducation définitive de
mon œil. »

Ses marchands :

Paul Durand-Ruel (1831-1922)


Durand Ruel rencontre Monet à Londres en 1870. Il lui achète aussitôt des tableaux (300
Francs) et soutient par la suite activement la cote de son poulain. Malgré les infidélités de ce
dernier, il l’aide à acheter Giverny en 1890. Et il est le tout premier à exporter Monet et les
impressionnistes en Amérique.

Théo Van Gogh (1857-1891)


Théo Van Gogh achète son premier Claude Monet en 1885, avant même l’arrivée à Paris de
Vincent, son frère. Il organise deux expositions personnelles du peintre en 1888 et 1889,
mais, simple employé de la maison Goupil, il ne peut rivaliser avec les autres marchands.

Georges Petit (1856-1920)


Grand rival de Durand-Ruel, Georges Petit est un habile homme d’affaires qui attire dans sa
galerie de nombreux impressionnistes. En 1889, il organise chez lui la grande exposition
Claude Monet (145 toiles) / Auguste Rodin (36 sculptures). Un triomphe.

Ses amis :

Georges Clemenceau (1841-1929)


C’est « le Tigre » qui sort le peintre de la dépression où l’a plongé la mort d’Alice et l’oblige à
reprendre ses pinceaux. Il l’appelle « mon pauvre vieux crustacé », « mon cher homme des
bois ». Et lui fait livrer du charbon pour ses serres pendant la guerre. Selon la légende, à
l’enterrement de Monet, il aurait ôté le drap noir du cercueil pour y déposer un tissu fleuri.

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Octave Mirbeau (1848-1917)
Le journaliste et romancier Octave Mirbeau défend le style novateur de Monet dès le milieu
des années 1880. Il sera un des familiers de Giverny, malgré la jalousie qu’éprouve Alice
Hoschedé envers Madame Mirbeau.

Gustave Geoffroy (1855-1926)


Critique d’art, historien, romancier, Gustave Geoffroy publie son premier article élogieux sur
Monet en 1884. Leur amitié ne se démentira pas, et il écrit la première biographie du peintre
en 1922.

20
5. Claude Monet a-t-il inventé l’art abstrait ?

À voir l’influence du père de l’impressionnisme sur les ténors de l’abstraction, on peut se


poser la question…

Monet inventeur de l’art abstrait ? En voilà une interrogation inhabituelle concernant le chef
de file des impressionnistes ! Car pour représenter ses paysages, il est allé jusqu’à installer
son chevalet à l’extérieur afin de peindre les couleurs des champs de coquelicots, les reflets
du soleil sur la Tamise, la cathédrale de Rouen à différentes heures du jour… Et pourtant,
difficile de ne pas voir une parenté entre les artistes abstraits américains d’après la Seconde
Guerre Mondiale et lui. Et s’il ne cherchait pas à être un peintre abstrait, il n’en apparaît pas
moins comme un précurseur du mouvement. En effet, ses recherches sur les effets de
lumière ou de brume et sa volonté d’exprimer ses sensations amènent Monet, à partir des
années 1890 – il a alors une cinquantaine d’années –, à diluer les formes et à s’éloigner peu
à peu d’une représentation réaliste du monde. Il s’enferme à cette époque dans sa propriété
de Giverny, en Normandie, où il mène des expériences d’une incroyable originalité. A contre-
courant des recherches d’un Cézanne ou d’un Picasso, qui font évoluer l’art vers la
géométrie. D’autant plus qu’à partir des années 1910, atteint de la cataracte, le maître
perçoit de moins en moins les formes et les couleurs : plus que jamais, ses œuvres frisent
l’abstraction. Pas étonnant, donc, qu’il ait inspiré les peintres qui ont osé renoncer à la
figuration. Ainsi dès 1895, Vassily Kandinsky tombe en arrêt devant un tableau de la série
des Meules. Dans un premier temps, il n’en distingue pas le sujet, mais son émotion n’en est
pas moins intense : le Russe comprend que l’art n’a pas besoin de représenter un objet réel.
Ses toiles se font, dès lors, moins figuratives. Et vers 1910, le voilà devenu un des
fondateurs de l’art abstrait. Une des Meules de Monet a poussé Kandinsky sur le chemin de
l’abstraction.

Claude Monet, La Meule, 1889-1890 ©Musée


Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon

Cependant, s’il suscite l’engouement de Kandinsky, Monet, après sa période


impressionniste, reste mal compris. Inaugurés un an après sa mort, en 1927, au musée de
l’Orangerie à Paris, les panneaux décoratifs des Nymphéas, avec leurs formes presque
méconnaissables, laissent le public indifférent. Pour qu’on s’y intéresse, il faut attendre
l’enthousiasme des artistes abstraits américains des années 1950 : Jackson Pollock,
bouleversé par un triptyque des Nymphéas exposé au MoMA à New York, Sam Francis qui
vient admirer les panneaux in situ, ou encore Joan Mitchell, qui s’installe à Vétheuil, près de
Giverny, dans une maison où avait vécu le peintre. Claude Monet se trouve alors érigé en
grand-père de l’abstraction.

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5-A. Le geste pictural constitue l’œuvre d’art

Claude Monet, Le Pont japonais, 1918-1924 ©Musée Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon

Vous vous frottez les yeux en vous demandant ce que Monet a bien pu peindre là ? Il s’agit
du pont japonais de son jardin de Giverny. Mais le dessin disparaît derrière les coups de
pinceau. D’ailleurs, à cette date, en 1918, le maître a cessé de travailler en extérieur. « Par
endroits, on aperçoit même la toile brute, preuve que le geste et l’émotion importent plus à
Monet que la représentation d’un paysage ». Pas surprenant que le Français ait suscité
l’enthousiasme de l’Américain Jackson Pollock ! Pour cet artiste abstrait des années 1950,
une œuvre est constituée avant tout par le geste pictural, qui doit exprimer un sentiment. On
doit donc en percevoir le jaillissement. C’est ce qu’on appelle l’« Action painting ».

5-B. La lumière surgit des couleurs

Regardez cette lumière qui jaillit de la


couleur, à l’intérieur du tableau ! Dans la
peinture classique, elle émanait d’un point
précis – une lanterne, le soleil du matin ou
du soir… – et projetait des ombres sur la
scène représentée. Mais Monet rompt avec
cette tradition. Pour lui, la lumière ne
constitue pas un simple « éclairage » : elle
emplit toute la toile de ses vibrations. « La
couleur doit toujours sa luminosité à la force
du contraste plus qu’à ses qualités propres,
et ces couleurs primaires paraissent plus
lumineuses lorsqu’elles s’opposent à leurs

Claude Monet, Charing Cross Bridge. Fumées dans le brouillard,


1902 ©Musée Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon 22
complémentaires », affirme-t-il. Dans ce paysage, la lumière surgit du choc visuel entre les
rouges, les bleus et les verts, et exprime les sentiments du peintre face à la nature…
soixante-dix ans avant les champs colorés de Mark Rothko !

5-C. La forme et l’espace en 3D se diluent

Claude Monet, Glycines, 1919-1920 ©Musée Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon

Voyez ces glycines, originellement destinées à surmonter les Nymphéas du musée de


l’Orangerie : pas de perspective et aucun élément en trois dimensions ! Monet dilue les
contours, jusqu’à rendre les formes presque méconnaissables, transformant la végétation et
l’étang en simples étendues colorées. Grâce à un cadrage resserré, l’espace, sans
commencement ni fin, semble déborder l’œuvre. Voilà qui est visionnaire ! Quarante ans
plus tard, aux États-Unis, pour Sam Francis la forme sera en effet constituée par la tache
colorée. Et ses aplats de couleur, disposés sans hiérarchie, paraîtront, comme ici, se
prolonger au-delà du cadre.

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6. L’œil de Claude Monet

Quinze années durant, Monet a souffert de cataracte. Cette maladie eut-elle une
incidence sur ses dernières toiles ?

Un ciel verdâtre, des marguerites


entièrement jaunes, des roses rouges
devenues maronnasses... Voilà ce que
devait voir Claude Monet en 1912, lorsque
l’on décela chez lui les symptômes de la
cataracte. Ce maître de la couleur, habitué
à jouer sur les nuances les plus subtiles et
dont Cézanne affirmait qu’il n’était « qu’un
œil », perdait progressivement la vue. « Je
ne percevais plus les couleurs avec la
même intensité... Les rouges
m’apparaissaient boueux... », Déclarait-il en
1915. L’impressionniste rangeait même ses
tubes de couleur de façon méthodique pour
être sûr de ne pas se tromper.
Claude Monet, La maison vue du jardin aux roses, 1922-1924
©Musée Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon

Aujourd’hui grâce à des travaux d’ophtalmologues, on peut voir à travers les yeux malades
du peintre et comprendre comment ces troubles de la vue ont eu un impact sur son art.

Claude Monet, Le Pont japonais, 1918-1924 ©Musée Pof Michael.F Marmor


Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon

Premier constat, l’œil opacifié de Monet altérait sa perception de l’espace. L’artiste perdait
en effet sa « vision binoculaire », permettant de voir l’environnement proche en relief et en
profondeur. « Il avait plus de difficulté à recréer dans ses toiles la distance entre le premier et
le second plan », estime Philippe Lanthony, ophtalmologue, auteur du livre Des yeux pour
peindre (éd. RMN). Quelle conséquence sur l’œuvre ? Ce spécialiste des pathologies de
l’œil invite à bien observer la série du maître représentant le pont japonais dans son jardin
de Giverny. Avant que ne se déclare la maladie, le pont, plus clair, se détache vraiment bien
du reste du jardin. Après, il semble se dissoudre complètement dans la nature.

Autre handicap : la vision de Monet devenait floue. Avant qu’il ne consente à se faire opérer
(avec un relatif succès) en 1923, l’acuité de son œil gauche était tombée à 1/10e, si faible

24
qu’il ne pouvait plus ni lire ni écrire. Au même moment, le peintre réalise des toiles à la limite
de l’abstraction où les formes des arbres et des plantes se font de plus en plus imprécises.
Surtout, à cause de la cataracte, le coloriste ne discernait plus les « vraies » couleurs. En
simplifiant, on pourrait dire qu’une sorte de voile jaune recouvrait tout ce qu’il voyait et que
certaines teintes, elles, disparaissaient totalement, notamment le rouge et le bleu. Monet,
pour compenser, a pu être tenté d’utiliser des couleurs de plus en plus crues, surtout en
forçant l’intensité de celles qu’il ne percevait plus. C’est du moins l’opinion d’un autre
ophtalmologue, Michael F. Marmor, qui consacre à ce sujet un chapitre passionnant dans
Monet, l’œil impressionniste (éd. Hazan). « On commence à voir apparaître des teintes
saturées au moment où la maladie progresse, alors qu’elles étaient totalement absentes
jusque-là, note le spécialiste. La cataracte a joué sur la faculté de Monet à apprécier les
couleurs, de telle manière que même en cherchant à retrouver les bonnes teintes de
mémoire, il était incapable de travailler avec précision. Après son opération, dans ses grands
Nymphéas pour l’Orangerie par exemple, il revient à des œuvres moins abstraites, aux
nuances plus subtiles. » Autre élément appuyant l’hypothèse de Marmor : lorsqu’il a mis ses
nouvelles lunettes sur son œil opéré, Monet détruisit beaucoup de toiles réalisées les
années précédentes. « La plupart des historiens d’art nient le rôle de la pathologie. Pour eux,
le génie explique tout, regrette Philippe Lanthony. Pourtant, cette analyse apporte une
explication à l’évolution de certains peintres. Je pense à Degas, borgne à l’âge de 35 ans,
dont le style s’est relâché au fur et à mesure que sa vue se dégradait, ou à Munch, qui voyait
des points noirs, du fait d’une hémorragie touchant son œil, points qu’il transformait en
oiseaux menaçants sur la toile. » Pourquoi pas simplement regarder d’un autre œil le génie
du peintre, qui, malgré l’obscurité envahissant son champ de vision, jetait sur la toile une
nature lumineuse ?

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7. Monet et les Américains

Claude Monet n’a pas fondé d’école à proprement parler et n’a jamais eu d’élève (sauf sa
belle-fille, Blanche Hoschedé, fille de sa seconde femme Alice). Il s’est pourtant retrouvé
chef de file malgré lui des artistes étrangers tentés par l’aventure impressionniste.

En 1883, le maître s’installe dans la maison du Pressoir, à Giverny, qui ne compte alors
guère plus de 300 âmes. Le foyer prend bientôt des allures de maison tribale, car en plus de
l’artiste et de sa compagne Alice Hoschedé, de ses deux fils et des six enfants d’Alice,
surgissent bientôt de nombreux talents américains qui espèrent se familiariser avec la
peinture moderne. Vers 1885, John Singer Sargent (1856-1925), sans doute le plus grand
portraitiste d’outre atlantique au XIXe siècle, est le premier à rendre visite à la célébrité
locale. Il le représente même peignant à l’orée d’un bois. En 1886, c’est au tour de Théodore
Robinson (1852-1896) de l’approcher. Ce peintre de talent sera l’un des premiers à
s’essayer à la touche impressionniste. Le courant passe si bien qu’il entretient une
correspondance avec Monet et détaille sa méthode de travail dans son journal. En 1887,
c’est John Leslie Breck (1860-1899) qui s’introduit chez le patriarche. Monet le laisse même
peindre dans son jardin. Avant de le congédier définitivement, celui-ci s’intéressant de trop
près à une de ses belles-filles ! On pourrait en citer beaucoup : Theodore Butler (1861-
1936), plus chanceux, qui se mariera avec une des filles d’Alice, Suzanne. Mais aussi Lilla
Cabot Perry (1848-1933) ou Frederick Carl Frieseke (1874-1939), qui entretenaient avec lui
plus que des rapports de bon voisinage. Durant la quarantaine d’années qu’il passe à
Giverny, Claude Monet s’impose finalement comme le chef spirituel de cette colonie
d’artistes jeunes qui rôdent autour de sa propriété. Même s’il finit par devenir inaccessible,
retranché dans son jardin, les quelque 350 artistes passés par le village viennent pour
apercevoir cette figure quasi légendaire, glaner quelques conseils ou même copier ses
sujets. C’est ainsi que l’on retrouve la célèbre touche, rapide et colorée, de Monet ou ses
effets de lumière dans la plupart des tableaux de cette génération. Breck ira jusqu’à brosser
une série de douze meules de foin pour tenter de percer le secret du maestro ! Si vous
passez par Giverny, faites un détour par la tombe de Monet. Tout près se trouve la stèle de
Butler, qui s’est fait enterrer à deux pas de son beau-père. Un dernier témoignage du lien fort
entre Monet et sa « famille » américaine.

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8. Histoire du musée

Le Musée Marmottan Monet, ancien pavillon de


chasse de Christophe Edmond Kellermann, duc
de Valmy, est acquis en 1882 par Jules
Marmottan. Son fils Paul en fait sa demeure et
l’agrandit d’un pavillon de chasse destiné à
recevoir sa collection d’objets d’art et de
tableaux du Premier Empire. A sa mort, en
1932, il lègue à l’Académie des Beaux-Arts
l’ensemble de ses collections ainsi que son
hôtel particulier qui devient le Musée Marmottan
en 1934 ainsi que la bibliothèque de Boulogne
riche en documents historiques.

En 1957, le Musée Marmottan Monet reçoit en


donation la collection de Victorine Donop de
Monchy, héritée de son père le Docteur
Georges de Bellio, médecin de Manet, Monet,
Pissarro, Sisley et Renoir qui fut l’un des
premiers amateurs de la peinture
impressionniste.

Michel Monet, second fils du peintre, lègue en


1966 à l’Académie des Beaux-Arts sa propriété
de Giverny et sa collection de tableaux héritée
de son père pour le Musée Marmottan. Il dote ainsi le musée de la plus importante collection
au monde d’œuvres de Claude Monet. L’architecte académicien et conservateur du Musée
Jacques Carlu construit alors une salle inspirée de celle des grandes décorations de
l’Orangerie des Tuileries pour y recevoir la collection.

Les œuvres réunies par Henri Duhem et son épouse Mary Sergeant viennent admirablement
compléter ce fonds en 1987 grâce à la générosité de leur fille Nelly Duhem. Peintre et
compagnon d’armes des postimpressionnistes, Henri Duhem fut aussi un collectionneur
passionné rassemblant les œuvres de ses contemporains.

En 1996, la Fondation Denis et Annie Rouart est créée au sein du Musée Marmottan Monet
dans le respect du souhait de sa bienfaitrice. Le musée enrichit alors ses collections
d’œuvres prestigieuses de Berthe Morisot, Edouard Manet, Edgar Degas, Auguste Renoir ou
encore Henri Rouart.

Daniel Wildenstein offre l'exceptionnelle collection d'enluminures de son père au Musée


Marmottan en 1980.

Depuis lors de nombreux autres legs, tout aussi importants, sont venus compléter les
collections du musée tels que ceux d’Emile Bastien Lepage, de Vincens Bouguereau,
d’Henri Le Riche, de Jean Paul Léon, d’André Billecocq, de Gaston Schulmann, de la
Fondation Florence Gould, de Roger Hauser, de Cila Dreyfus, ou encore celui de Thérèse
Rouart.

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9. Activités pédagogiques

Le nouveau nom (Histoire des arts/Français)

- Après avoir raconté le scandale impressionniste, trouver


un autre titre pour Impression Soleil Levant.
- Puis déclinez-le pour donner un nouveau nom aux
Impressionnistes. Claude Monet, Impression, soleil levant,
1872-1873 ©Musée Marmottan Monet
Paris Bridgeman Giraudon

Devenons caricaturistes (Histoire des arts/ Informatique)

- Observez les caricatures de Claude Monet.


- Recherche encadrée dans le dictionnaire et sur Internet : qu’est-ce qu’une caricature ?
Trouver des exemples de caricatures, anciennes et contemporaines. Quels sont leurs points
communs ? Etc.
- Avec un logiciel de caricature gratuit à télécharger sur Internet, caricaturer un héros de BD,
un présentateur vedette de la télévision, un(e) chanteur (se)…

Le mystère des couleurs (Art plastique/Sciences)

- Rappel sur les couleurs primaires (rouge, jaune, bleu), secondaires (violet, orange, vert) et
les associations de complémentaires.
- Les impressionnistes étaient de savants coloristes. Ils connaissaient notamment les travaux
du chimiste Eugène Chevreul et sa Loi du contraste simultané des couleurs énoncée en
1839 dans un ouvrage intitulé De la loi du contraste simultané des couleurs et de
l'assortiment des objets colorés. À retenir :
→ A) Une couleur n’est pas perçue isolément des couleurs qui l’entourent. Et toute
couleur perçue appelle sa complémentaire pour exister. L’œil a tendance à appeler la
couleur manquante complémentaire pour former un équilibre neutre dans notre cerveau.
Exemple pratique : le bleu appelle sa complémentaire soit du orange. Donc un rouge ou un
jaune placés juste à côté paraîtront plus « orangés ». Tandis que le bleu s’il est placé à côté
du rouge tirera vers le vert (à cause de la complémentaire du rouge) et placé à côté du jaune
tirera vers le violet. Bien entendu d’après cette loi, les couleurs complémentaires s’exaltent
l’une l’autre (Observez Impression Soleil Levant).
→ B) D’autre part, à partir de deux taches de couleurs différentes, l’œil opère ce que
l’on appelle un mélange optique, c’est-à-dire que ces deux couleurs (ou plus), distinctes sont
perçues simultanément comme une combinaison, une fusion en une nouvelle couleur. Ce
principe a notamment été utilisé par les impressionnistes et les pointillistes. Au lieu
d'employer un vert mélangé sur la palette (mélange mécanique), ils appliquaient sur la toile
une touche de jaune superposée ou juxtaposée à une touche de bleu. Cette loi est
abondamment utilisée dans les procédés de reproduction photomécanique (sérigraphie,
imprimerie...). Les surfaces colorées sont décomposées en points ou en trames de couleurs
séparées (trois couleurs primaires + le noir = la quadrichromie), qui se fondent dans l'œil du
spectateur de façon à ce que la couleur se mélange par simple perception : d'où le terme
mélange optique.
- Observez des tableaux impressionnistes et pointillistes (Seurat), et des images tramées en
quadrichromie.
- Peindre avec des couleurs pures un rond jaune entouré de bleu ou de rouge, un rond bleu
entouré de jaune ou de rouge, etc. Observez les différences de perception.
- Peindre une nature morte uniquement avec des petits points de couleurs.

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L’énigme du Nénuphar (Mathématiques)

- Un nénuphar double de surface tous les jours et met trente


jours à recouvrir tout un lac. Combien de jours faudra-t-il au
nénuphar pour qu'il recouvre la moitié de ce lac ?

Claude Monet, Nymphéas. Effet du soir,


1897 ©Musée Marmottan Monet Paris
Bridgeman Giraudon

Moderne, vous avez dit moderne ? (Art plastique/Histoire)

Les Impressionnistes ont peint la nature mais aussi la modernité de leur époque : trains,
usines, nouvelle société des loisirs….
- Sur la notion de modernité : enquête auprès des parents et des grands-parents sur ce qui
est nouveau, moderne. Demander ce qui est utilisé aujourd’hui et qui n’existait pas quand ils
étaient petits.
- Représenter cette modernité : peinture, photo, collage…

Jeux de lumière (Art plastique/Sciences)

Claude Monet, La Seine à Port-Villez. Effet rose, 1894, Claude Monet, La Seine à Port-Villez. Effet du soir, 1894,
©Musée Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon ©Musée Marmottan Monet Paris Bridgeman Giraudon

Une des obsessions de Claude Monet : saisir l’instant, peindre un même motif à différentes
heures du jour et/ou selon les saisons.
- Si possible placez un objet dans la cour de l’école dans un endroit ensoleillé.
Observer/photographier le matin, à midi, l’après midi… un jour d’automne, un jour d’hiver un
jour de printemps. Observez les changements de lumière, le trajet du soleil dans le ciel, les
mouvements de l’ombre, etc.
- Travail sur la rotation de la Terre sur elle-même et autour du soleil : le jour et la nuit, les
fuseaux horaires, les saisons….

La grande saga du paysage (Histoire des arts/ Sciences)

Claude Monet est assurément un des grands paysagistes de l’art occidental.


- Avec des reproductions, esquissez l’histoire de la peinture de paysage. Exemple : Les
riches heures du Duc de Berry, un portrait Renaissance avec un paysage à travers la fenêtre

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ou derrière le sujet (La Joconde), Le Lorrain, Poussin, Watteau, Constable, Turner, Corot,
Millet, Courbet… Puis les Impressionnistes. Enfin, Derain, Soutine, Dufy… jusqu’à friser
l’abstraction avec Nicolas de Staël.
- Observer, chercher, réfléchir. Pistes : qu’appelle-t-on un « paysage » ? Qu’est-ce qu’un
paysagiste ? (Un peintre de paysages et/ou un dessinateur qui aménage les jardins et les
« espaces verts ». Quelle sorte de paysagiste est Claude Monet à Giverny ? Les deux.).
Pourquoi n’y a-t-il pas de sculpteurs paysagistes? Pourquoi les tableaux sont-ils presque
toujours horizontaux (et non verticaux comme dans les portraits). Décrire chaque paysage
(identifier le lieu, l’heure (l’aurore, la soirée...), la saison. Distinguer le permanent (relief,
cours d’eau, bâtiments, etc.) de l’éphémère (lumière, ombres et reflets, saison, météo, etc.).
Les indices de l’activité humaine sont-ils plus ou moins importants que la nature ? Voit-on la
ligne d’horizon ? Quelle proportion accordée au ciel ? Distinguer le premier plan (en bas), le
plan intermédiaire (au centre), l’arrière-plan (en haut). Quelle est la différence entre une
peinture de paysage, une carte, un plan, une photographie ?
- À travers ces paysages, questionnement sur le naturel, le sauvage, l’artificiel. Un jardin est-
il naturel ? Une forêt de pins dans les Landes ? La forêt amazonienne ? L’Antarctique ?
Existe-t-il encore des endroits « sauvages » sur la planète ?
- Dessinez l’endroit le plus naturel que vous connaissez.

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