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VIOLENCES
DOMESTIQUES

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COLLECTION LE SAVOIR SUISSE

Cette collection a pour premier objectif d’offrir aux communautés universi-


taires de Suisse et à leurs instituts spécialisés un moyen de communiquer leurs
recherches en langue française, et de les mettre à la portée d’un public élargi.
Elle publie également des études d’intérêt général ainsi que des travaux de cher-
cheurs indépendants, les résultats d’enquêtes des médias et une série d’ouvrages
d’opinion.
Elle s’assure de la fiabilité de ces ouvrages en recourant à un réseau d’ex-
perts scientifiques. Elle vise la lisibilité, évitant une langue d’initiés. Elle repré-
sente, dans une Suisse en quête de sa destinée au 21e siècle, une source de savoir
régulièrement enrichie et elle contribue à nourrir le débat public de données
sûres, en situant l’évolution de nos connaissances dans le contexte européen et
international.
La Collection Le savoir suisse est publiée sous la direction d’un Comité
d’édition qui comprend : Jean-Christophe Aeschlimann, journaliste et conseiller
en communication, Bâle et Genève ; Robert Ayrton, politologue et avocat ; Julia
Dao, collaboratrice scientifique aux affaires internationales de l’Office fédéral
de la culture, Berne ; Giovanni Ferro Luzzi, directeur scientifique du Service de
recherche en éducation du Canton de Genève ; prof. Nicole Galland-Vaucher,
directrice scientifique pour la formation continue universitaire, UNIL-EPFL ;
Véronique Jost Gara, cheffe de projets à la Fondation Leenaards ; prof. Jean-
Philippe Leresche, Université de Lausanne, président du comité ; Thierry Meyer,
rédacteur en chef du journal 24 Heures.
Membres fondateurs et honoraires : Bertil Galland, journaliste et éditeur ;
Anne-Catherine Lyon, conseillère d’Etat (Vaud) ; Nicolas Henchoz, directeur
EPFL+ECAL Lab ; Stéphanie Cudré-Mauroux, conservatrice aux Archives
littéraires suisses, Berne.

La publication des volumes de la Collection est soutenue à ce jour par les institutions suivantes :
Loterie romande – Fondation Fern Moffat de la Société Académique Vaudoise –
Université de Lausanne – Université de Genève – Université de Neuchâtel – Fondation
Sandoz – Fondation Leenaards – Fondation Juchum
que l’Association « Collection Le savoir suisse » et l’éditeur tiennent ici à remercier.
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Marie-Claude Hofner, Nataly Viens Python

VIOLENCES
DOMESTIQUES
Prise en charge et prévention

COLLECTION

Presses polytechniques et universitaires romandes


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Conseiller scientifique de la Collection Le savoir suisse pour ce volume :
Vincent Barras

Le contenu de ce livre numérique est protégé par le droit d’auteur,


son copyright est la propriété exclusive des Presses polytechniques et
universitaires romandes. Vous pouvez disposer de ce contenu à titre
privé et le copier sur vos propres supports de lecture. Toute forme de
diffusion, de vente, de mise en ligne ou de publication de cette oeuvre
est formellement interdite, sans l’autorisation écrite de l’éditeur. Les
contrevenants s’exposent à des sanctions pénales conformément aux
dispositions relatives au droit d’auteur et à la propriété intellectuelle.

Secrétariat de la Collection : Christian Pellet


Graphisme de couverture : Valérie Giroud
Illustration de couverture : «Room in New York», huile sur toile,
Edward Hopper, 1932 © Sheldon Museum of Art, Université de Lincoln,
Nebraska, USA, collection Anna et Frank Hall
Maquette intérieure : Allen Kilner, Oppens
Mise en page et réalisation : Marlyse Audergon
Impression : IRL plus SA, Renens

La Collection Le savoir suisse est une publication des Presses polytechniques


et universitaires romandes (PPUR), fondation scientifique dont le but est princi-
palement la publication des travaux de l’Ecole polytechnique fédérale de Lau-
sanne (EPFL), des universités et des hautes écoles francophones.
Le catalogue général peut être obtenu aux PPUR, EPFL – Rolex Learning
Center, CH-1015 Lausanne, par e-mail à ppur@epfl.ch, par téléphone au
(0)21 693 41 40 ou encore par fax au (0)21 693 40 27.

www.ppur.org

Première édition, 2014


© Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne
ISBN 978-2-88915-052-6
ISSN 1661-8939 (Collection Le Savoir Suisse)
Tous droits réservés.
Reproduction, même partielle, sous quelque forme ou sur quelque support que
ce soit, interdite sans l’accord écrit de l’éditeur.
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TABLE DES MATIÈRES

1 AUX YEUX DE TOUS........................................................... 9


Une perspective de santé publique • Entre discipline scientifique… • …
et dispositif social • La violence dans une perspective de santé publique •
Pourquoi un récit ?

2 LES DÉBUTS.......................................................................... 17
Des drames « ordinaires » – Les questions qui se bousculent – Nécessité
d’agir – Réalité vaudoise, mais pas seulement • Etat des lieux – Une oppor-
tunité exceptionnelle – La colonne vertébrale – Six priorités • Un dispositif
peu fonctionnel … pour les professionnels – Les urgences – La police – Le
centre d’accueil – Le Centre LAVI – La chaîne pénale et civile – L’action
sociale • Un dispositif peu fonctionnel … pour les personnes concernées –
Enfants, personnes âgées, auteurs

3 LES ACTIONS ENTREPRISES............................................. 35


Une définition de la violence – Une vision large – Les définitions se pré-
cisent – Violence multiforme • Spécificité de la violence conjugale – Tous
les milieux sont concernés – Mais pourquoi ne partent-elles pas ? – Le
problème du permis de séjour • Un demi-siècle d’histoire – Le mouvement
de libération des femmes – Les vétérans du Vietnam • Besoin impératif de
données – Premier terrain : les urgences – Résultats surprenants • Autres
terrains d’enquête – Avec les policiers – Au Centre d’accueil et d’héberge-
ment – Et ailleurs… • Identifier les besoins de formation – Un outil origi-
nal : « le triptyque pédagogique » • Equiper les professionnels – Le poids
des représentations – Comment faire ? – Viser l’ensemble de la population
• Clé de voûte : la mise en réseau – Inventorier les ressources – Plus qu’un
répertoire – Mettre des visages sur des noms ! • Compléter l’offre existante
– Limites du système – Création de l’Unité de médecine des violences – La
consultation : une offre inédite – De nouvelles compétences infirmières –
L’affluence confirme le choix • Premiers transferts d’acquis – Enfants et
personnes âgées

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VIOLENCES DOMESTIQUES

4 LA VIOLENCE, UNE AFFAIRE DE SANTÉ PUBLIQUE... 81


« Réponses » politiques • Trois critères à remplir • Mesurer la fréquence – …
malgré quelques obstacles – Connaître la gravité – Documenter l’impact
– Un drame emblématique • La prévention et ses difficultés – Un modèle
« écologique » – L’individu … – … se construit par ses relations … – … au
sein d’une communauté … – … et d’une société – Démonstration et bon
sens – Quelques lacunes regrettables – Prévention primaire : sensibiliser
la population – Prévention secondaire : dépister largement – Prévention
tertiaire : offrir des soins

5 ET POUR L’AVENIR.............................................................. 103


Premier bilan du programme « c’est assez » – Quelques chiffres – Forces
et obstacles – Modification des pratiques professionnelles – Modification
des lois • Mesurer l’impact – Les chiffres ne disent pas tout – Des relations
causales complexes • Les mesures à prendre dans l’immédiat – Prévenir
précocement – S’occuper des enfants exposés – Associer les personnes
concernées – Intégrer le problème de l’alcool – Protéger les populations
immigrantes – S’occuper des auteurs • Un impératif : décloisonner – Le
cloisonnement a des conséquences – Expériences d’intégration – Une voie
exemplaire

6 EN GUISE D’ÉPILOGUE...................................................... 121

ABRÉVIATIONS ET ACRONYMES.................................... 125

BIBLIOGRAPHIE................................................................... 127
Conseils et orientation – Ressources – Bases légales • Sources de données
statistiques suisses • … et en images

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« Tout ce qui est intelligent peut bien avoir été déjà pensé
sept fois. Mais repensé chaque fois dans un temps et
une situation autres, ce n’est plus la même chose.
Non seulement le penseur, mais surtout la chose à penser
a changé entre-temps. L’intelligence doit y faire à nouveau
ses preuves, et la preuve de sa propre nouveauté. »

Ernest Bloch
« Avicenne et la gauche aristotélicienne »
1952, 2008 pour la traduction française
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NOTE DES AUTEURS

La forme épicène n’a pas été utilisée dans cet ouvrage. L’emploi du genre mas-
culin s’entend ici pour les deux genres.

REMERCIEMENTS

Nous tenons à remercier l’ensemble des professionnels avec lesquels nous avons
mené ce programme. Un merci particulier à trois pionniers qui nous ont apporté
soutien et confiance tout au long de ces années : Madame Sylvette Mihoubi-
Culand (ex-directrice du Centre d’Accueil Malley Prairie), Monsieur le Profes-
seur Bertrand Yersin (médecin chef du Service des urgences du Centre Hospita-
lier Universitaire Vaudois) et Monsieur Philippe Moser (ex-officier d’Etat Major
de la Police cantonale vaudoise).
Nous remercions Monsieur François Nussbaum pour ses relectures de notre
manuscrit et ses précieux conseils journalistiques.
Un dernier mot pour nos proches qui ont été à nos côtés durant ces mois de
réflexion, de discussion et d’écriture et nous ont soutenus par leur intérêt, leur
patience et leur affection.
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AUX YEUX DE TOUS
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Un relais d’autoroute peut réserver des surprises : quand appa-
raît posé entre un livre de cuisine, des cartes routières et un
roman policier, un petit ouvrage intitulé Pour en finir avec les
violences conjugales (Millet 2005). Comment se fait-il qu’un
sujet qui n’intéressait que quelques spécialistes il y a dix ans
à peine soit aujourd’hui traité dans des publications grand
public, des articles de journaux et des émissions de télévi-
sion ? C’est précisément cette évolution qui a constitué le point
de départ de la réflexion ayant abouti à la rédaction de cet
ouvrage.
Mais quelle approche adopter pour investiguer un domaine
aussi vaste ? Le champ de réflexion et d’action intéresse un
grand nombre de professionnels : historiens, sociologues, éco-
nomistes, psychologues, anthropologues, juristes, etc. Soucieux
d’une approche pragmatique, c’est en tant que professionnels de
santé publique que nous l’abordons, au plus près de l’expérience
concrète que constitue le fait d’avoir initié et conduit un pro-
gramme de prévention de la violence.

UNE PERSPECTIVE DE SANTÉ PUBLIQUE


“Health care is vital to all of us some of the time, but public health is vital to
all of us all of the time.”
(aphorisme britannique)

« Santé publique » le mot est lâché. Ce terme est utilisé fréquem-


ment et dans des circonstances bien différentes : de la grippe
H1N1 aux lasagnes à la viande de cheval en passant par la

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VIOLENCES DOMESTIQUES

dépendance aux jeux vidéo ou l’augmentation des coûts de la


santé. De quoi s’agit-il exactement ?
L’Organisation mondiale de la santé (OMS), en 1952, donne
de la santé publique la définition suivante : « La santé publique
est la science et l’art de prévenir les maladies, de prolonger
la vie et d’améliorer la santé et la vitalité mentale et physique
des individus, par le moyen d’une action collective concer-
tée » (OMS, Série de rapports techniques no 55, Genève, 1952).
Les deux termes essentiels de cette définition sont « santé » et
« action collective ». La santé publique s’occupe de la santé des
individus, non pas dans une perspective individuelle comme le
font les disciplines du soin singulier (médecine, soins infirmiers,
etc.) mais dans celle de chaque individu en tant que membre
d’une collectivité.
Tout comme le fait la médecine lors de la relation singulière
entre un médecin et un patient, la santé publique dégage des
diagnostics et prescrit des traitements. Elle y parvient par l’ob-
servation de la santé des populations et par la mobilisation des
moyens à disposition des communautés humaines pour amélio-
rer la santé et prévenir la maladie.
Elle a besoin pour établir le diagnostic de l’apport de nom-
breuses disciplines : l’épidémiologie et la statistique pour traiter
les données issues de l’observation des populations, les sciences
biomédicales et les sciences humaines pour interpréter ces
observations.
Quant aux traitements, ils prennent la forme de mesures
politiques, économiques, sociales et organisationnelles. Leur
concrétisation dépend du degré de développement des moyens
scientifiques et techniques, des ressources humaines et écono-
miques à disposition et de la volonté politique des gouvernants.
De ce fait, en matière de santé publique, le niveau de vitalité
des processus démocratiques au sein d’une collectivité est un
élément central du dispositif.

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AUX YEUX DE TOUS

ENTRE DISCIPLINE SCIENTIFIQUE…

La santé publique est une discipline scientifique qui permet d’of-


frir non seulement une description de l’état de santé des popu-
lations mais aussi de dégager des relations causales entre d’une
part des conditions de vie, l’exposition à certains facteurs, des
comportements, les traitements prescrits, etc., et, d’autre part,
l’état de santé.
Cette perspective élargie permet de découvrir des détermi-
nants de la santé et de la maladie que la relation clinique sin-
gulière ou la recherche biomédicale fondamentale ne peuvent
pas mettre en évidence, notamment l’importance des détermi-
nants non biomédicaux de la santé et de la maladie, champs
de recherche et de développement en plein essor (Golberg,
Melchior, Leclerc, Lert 2002).
A titre d’exemple, si l’hypertension artérielle, la sédenta-
rité ou l’hypercholestérolémie sont bien des facteurs de risque
des maladies cardiovasculaires, une étude d’envergure menée
en Angleterre depuis les années 1970 sur l’ensemble des fonc-
tionnaires britanniques a démontré que ces facteurs cédaient
le pas devant la place que l’individu occupe au sein de sa hié-
rarchie professionnelle et son niveau d’éducation (Evans, Barer,
Marmor 1994).
En Europe, l’évolution de la tuberculose au cours du 20e
siècle fournit une illustration fascinante de cette perspective
médicale globale. La tuberculose est une maladie infectieuse
causée par une bactérie. Or, comme le montre la figure de la page
suivante, la mortalité par tuberculose au Danemark a diminué
à partir de 1890 de manière pratiquement constante bien avant
la découverte et l’introduction à large échelle d’un médicament
antibactérien. Si, pour l’individu malade, l’existence d’un trai-
tement antibiotique infiniment plus efficace que les traitements
antérieurs fait évidemment une différence majeure, à l’échelle
de la population cette innovation thérapeutique n’influence pas
directement la diminution de la mortalité. Quels sont donc les
éléments qui peuvent expliquer cette diminution ?

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Dans la première moitié du 20e siècle au Danemark, les


conditions de vie se sont améliorées : l’habitat a été assaini,
le temps de travail a diminué, la nourriture s’est enrichie, des
mesures d’hygiène publique ont été introduites, le niveau moyen
d’éducation s’est élevé (création d’écoles secondaires ouvertes
à tous), des campagnes de prévention ont été mises en place afin
de modifier certains comportements individuels, la démocra-
tie s’est élargie (droit de vote des femmes et des domestiques
en 1915), des réformes sociales d’envergure ont pu être entre-
prises grâce à l’introduction d’impôts sur le revenu et la fortune
(Copenhague.org). L’ensemble de ces améliorations du cadre de
vie et des rapports sociaux a contribué de manière décisive à la
diminution de la mortalité par tuberculose, qui était durant la
première moitié du 20e siècle en Europe la première cause de
morbidité et de mortalité.

Evolution du taux de mortalité par tuberculose sur 125 ans au Danemark.


identification
du bacille tuberculeux
300
mortalité
incident
250

200
taux pour 100 000

traitement
anti-tuberculeux
150
vaccination
BCG
100

50

0
1875 1900 1925 1950 1975 2000
années
La mortalité due à la tuberculose a diminué en Europe dès la fin du 19e siècle, avant la
diffusion des traitements antibiotiques.
Source : Statens Serum Institut, Rigs-hospitalet (National Hospital), (2001) University of Copenhagen, Copenhagen,
Denmark; Gentofte University Hospital, Hellerup, Denmark.

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AUX YEUX DE TOUS

… ET DISPOSITIF SOCIAL

Les constats établis par les recherches en santé publique per-


mettent d’émettre des recommandations d’actions collectives
et individuelles susceptibles de diminuer les facteurs de risques
et d’augmenter les facteurs protecteurs de la santé. Ces recom-
mandations peuvent être des mesures d’hygiène publique qui
s’appliquent sans solliciter l’engagement des individus (appro-
visionnement en eau potable, fluorisation du sel, contrôle des
denrées alimentaires, protection de la femme enceinte au travail,
etc.), ou des mesures visant à influencer les habitudes indivi-
duelles (interdiction de fumer dans les lieux publics, modération
du trafic dans les agglomérations, éducation sexuelle dans les
écoles, etc.).
La santé publique est ainsi non seulement une discipline
scientifique, mais bien un dispositif social qui organise les
conditions nécessaires au maintien de la santé et à l’organisation
des soins. Elle ne s’oppose pas à la perspective individuelle. Le
but est toujours le même : répondre aux besoins de santé des
individus.
Le développement de ce dispositif implique le système de
santé et l’ensemble des secteurs publics et privés. Il requiert
l’engagement de nombreux acteurs, souvent fort éloignés du
domaine de la santé. Un des défis est de les mobiliser de manière
coordonnée. Par exemple, la diminution des morts, des blessés
et des handicapés causés par les accidents de la route durant les
30 dernières années en Europe occidentale est due à l’améliora-
tion des axes routiers, à l’augmentation de la sécurité des véhi-
cules automobiles, aux normes de modération du trafic, toutes
mesures a priori fort éloignées de l’activité médicale.
L’articulation dynamique de ces éléments représente une
grande part de l’intérêt scientifique d’une démarche de santé
publique. Elle met également en lumière les limites posées à ses
possibilités d’action, du fait même que la mise en œuvre de ces
actions dépend le plus souvent des secteurs politiques et écono-
miques sur lesquels la santé publique a peu de prise.

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VIOLENCES DOMESTIQUES

LA VIOLENCE DANS UNE PERSPECTIVE


DE SANTÉ PUBLIQUE

Dans le domaine qui nous occupe, cette perspective enrichit


l’étude des phénomènes violents en les considérant non pas
exclusivement sous l’angle des structures psychiques des indivi-
dus et des modalités relationnelles mais également des proces-
sus à l’œuvre dans les groupes et les populations au cours de leur
histoire. Elle convoque, pour mieux les comprendre, l’apport
d’un grand nombre de disciplines telles que l’histoire, l’écono-
mie, l’urbanisme ou la sociologie. Ainsi les études menées en
histoire sociale ont mis en évidence les liens existants entre les
mises en cause sociales des structures et des modes de fonc-
tionnement de la société patriarcale et l’élargissement progressif
des droits civiques et politiques aux femmes ou la reconnais-
sance des droits de l’enfant (Connell 1987). Ces avancées ont
contribué à modifier les normes sociales et culturelles en matière
d’usage de la violence au sein de la famille. Les violences exer-
cées par les parents sur les enfants ou par le mari sur sa femme,
longtemps considérées comme un droit du père de famille et
relevant exclusivement de la sphère privée, sont de moins en
moins socialement admises et constituent dans une majorité de
pays européens un délit punit par la loi (Sethi, Bellis, Hughes,
Gilbert, Mitis, Galea 2013).
Cette perspective populationnelle en matière de violence
permet aussi d’identifier des facteurs de risque et des facteurs
protecteurs structurels et communautaires. Une étude a démon-
tré une corrélation inversement proportionnelle entre le taux
d’homicide et la moyenne des écarts de revenus au sein des pays
développés, mettant en lumière l’importance pour la cohésion
sociale d’une bonne redistribution des ressources (Wilkinson,
Pickett 2009).
Cette vision de la problématique met en lumière les rela-
tions complexes et multiples entre violence et état de santé. Une
enquête réalisée en France objective les liens entre le fait d’être
victime d’actes violents, de présenter un état de santé dégradé
et d’avoir traversé des événements de vie difficiles notamment

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AUX YEUX DE TOUS

dans l’enfance. Cette enquête pointe les conséquences de la vio-


lence non seulement sur la santé physique et mentale, mais sur-
tout sur la capacité des individus concernés à accomplir les actes
courants de la vie : travail, accès aux droits sociaux ou éducation
des enfants. « Les violences subies ne se conjuguent vraiment
que lorsque, en même temps, le parcours biographique est tra-
versé d’autres événements difficiles dans lesquelles coexistent,
noués dans les situations familiales, des facteurs économiques,
affectifs, matériels et sociaux, tels que des privations matérielles
graves, des placements pendant l’enfance, de sévères carences
affectives, des violences entre les parents, l’alcoolisme dans la
famille, de longues périodes de chômage pour l’un des parents
au moins. » (Beck, Cavalin, Maillochon 2010)
Les politiques de prévention doivent intégrer ces différents
aspects, imaginer des perspectives intersectorielles originales et
mobiliser l’ensemble des milieux concernés tels que l’éducation,
l’économie, l’urbanisme, l’action sociale, la justice et la police.
Le programme dont il est question dans cet ouvrage s’est
développé en mobilisant une grande partie de ces secteurs et
c’est l’objet même de ce récit.

POURQUOI UN RÉCIT ?

Comme souvent en santé publique, si le « diagnostic et le


traitement » sont connus, c’est la mise en œuvre qui pose pro-
blème. La sous-nutrition est un problème de santé dont le
traitement théorique est simple : fournir des calories de bonne
qualité en quantité suffisante ! Pourquoi n’y parvient-on pas et
comment faire pour y parvenir, voilà les questions à étudier
afin de parvenir à une meilleure compréhension de la réalité et
à l’élaboration de mesures qui aient des chances de se concré-
tiser.
C’est la perspective qui a été adoptée dans cet ouvrage : le
récit et l’analyse de la démarche empirique, des conditions de la
création d’un programme, des succès et des échecs, des lacunes,
des réorientations, des leçons à tirer.

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Le savoir se construit, le périmètre des recherches et les


objectifs évoluent. Ainsi notre programme a débuté par un pro-
jet de prévention de la violence conjugale et la focale s’est élar-
gie aux autres formes de violence, pour finalement considérer la
violence comme un continuum qu’il s’agit de comprendre dans
sa durée et dans ses interrelations, et de tenter de prévenir de
manière globale.
Nous vous proposons le récit d’un travail de plus de 10 ans
en équipe pluridisciplinaire, pour partager ce que cette expé-
rience nous a appris et ce qui reste encore largement à explorer.
Nous souhaitons que le lecteur nous accompagne dans une
réflexion dynamique qu’il s’agira de discuter et qui est loin
d’être aboutie.
Ce livre s’arrête en 2013 mais l’histoire continue, à vous de
construire la suite et de faire évoluer le processus.

quelques définitions

Facteur de risque : élément propre à un individu ou auquel un individu


est exposé qui augmente la probabilité de développer une maladie ou
un problème de santé.
Facteur protecteur : élément propre à un individu ou auquel un individu
est exposé qui augmente la probabilité de ne pas développer une mala-
die ou un problème de santé.
Mortalité : nombre de décès dans une population pour un temps donné.
Morbidité : nombre d’individus présentant une maladie ou un problème
de santé dans une population pour un temps donné.

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LES DÉBUTS

DES DRAMES « ORDINAIRES »

Eté 2000, un samedi, un soleil radieux. L’envie d’être à la plage


est forte mais le travail est là. Les urgences, c’est 24 heures sur
24, toute l’année ! Une ambulance arrive avec une femme brûlée
au troisième degré. Le visage, le cou et tout le haut du corps sont
touchés. Elle est enroulée dans une couverture, semi-consciente,
son mari effaré est à ses côtés. Que s’est-il passé ? Sous le choc,
l’homme explique la situation. Sa femme préparait un barbecue
dans le jardin de la villa, il a entendu un bruit violent et a vu sa
femme s’écrouler en secouant ses bras pour écarter les flammes
de son visage. La bonbonne de gaz du grill avait explosé. Rapi-
dement, il l’a entourée d’une couverture, l’a mise en position de
sécurité et a appelé les secours. Aux urgences, cet homme est
silencieux, suit les moindres gestes des soignants et reste très
près de son épouse. Le traitement suit son cours.
Autre jour, autre ambulance, autre femme. Elle arrive en état
de choc, avec une blessure profonde au crâne. Elle a reçu un
coup de marteau alors qu’elle était arrêtée sur une aire de repos
d’autoroute. Le conjoint très agité raconte le drame. Ils partaient
en voyage et se sont arrêtés pour faire une pause. Il a quitté sa
femme un moment pour se rendre aux toilettes. A son retour, sa
femme est étendue sur le siège, les deux mains, tenant sa tête,
couvertes de sang. A leur arrivée aux urgences, elle est incons-
ciente et a besoin de soins rapidement.
Quel est le point commun de ces deux histoires ? La version
des faits rapportée aux urgences est fausse. Dans le premier cas,
le mari a aspergé sa femme d’essence et l’a poursuivie avec un

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VIOLENCES DOMESTIQUES

briquet avant de lui mettre le feu. Dans l’autre cas, c’est le mari
qui a frappé sa femme à coups de marteau sur l’aire d’autoroute.
La vérité n’a été révélée que des mois, voire des années plus
tard.

Les questions qui se bousculent


Outre la brutalité des faits et l’effroi qu’ils inspirent, ces situa-
tions nous interrogent à plusieurs niveaux. Comment des rela-
tions d’une telle violence peuvent-elles s’installer entre des êtres
qui ont choisi de vivre ensemble ? Ces explosions de violence
ont-elles éclaté dans une relation dite « normale » ou sont-elles
l’aboutissement d’un long et douloureux processus ? Et, si tel est
le cas, pourquoi ces femmes ne se sont-elles pas émancipées de
cette relation ?
Ces histoires interpellent également sur le rôle des profes-
sionnels de santé. Ces hommes et ces femmes ont été en contact
avec leur médecin de famille, leur gynécologue, le médecin
de l’entreprise qui les emploie, d’autres intervenants encore,
et aucun de ces professionnels ne leur a posé les questions qui
auraient permis de susciter une confidence, de demander un
conseil. Dans les situations d’urgence, en plus des soins appor-
tés, aurait-il été nécessaire de mieux investiguer les faits rap-
portés ? Fallait-il mettre en doute la parole des protagonistes,
alors que la règle est de croire son patient et non de douter de sa
parole ? Qui doit dépister ces situations hautement dangereuses ?
En le faisant, les soignants ne dépasseraient-ils pas les limites
de leur fonction et de leurs compétences ? A défaut, auront-ils
empêché une victime de dévoiler ce qu’elle vit ? Une patiente
dira : « J’aurai tant voulu qu’on me demande, en tête à tête, si
j’avais une autre version des faits. »

Nécessité d’agir
Dès lors qu’une problématique aussi sensible, aussi chargée
émotionnellement et socialement, fait irruption dans un champ
professionnel, elle ne peut rester sans réponse. Si elle interpelle

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LES DÉBUTS

sur le rôle des soignants, elle met en cause plus largement les
missions du système de santé. Au-delà, la violence conjugale
est-elle un problème qui concerne la santé ? Une meilleure capa-
cité des soignants à repérer ces situations est-elle nécessaire ?
Est-on confronté à une réelle augmentation des cas ou est-ce le
reflet d’une moindre tolérance aux violences « privées » ? C’est
tout un champ d’interrogations qui s’ouvre, nécessitant des
recherches et des interventions qui dépassent le cadre des services
de santé.

Réalité vaudoise, mais pas seulement


Dans un canton de Suisse romande, le canton de Vaud, deuxième
plus grand canton de ce pays (700 000 habitants), ces questions
ont été abordées, entre autres, par un programme dénommé
« C’est assez » dont les principales étapes sont relatées ici. Cette
expérience est bien ancrée dans un contexte local, mais elle
pourrait aussi bien s’être déroulée dans une autre région.
Au cours des vingt dernières années, l’ensemble des sociétés
occidentales a connu l’irruption de la violence conjugale dans
le champ sanitaire, social, politique et médiatique. Les phéno-
mènes à l’œuvre, les protagonistes, les opportunités et les résis-
tances, les interrogations et les succès pourraient se retrouver,
de façon similaire, à Marseille, Bruxelles, Hambourg, Québec
ou Atlanta.

ÉTAT DES LIEUX

Le programme de prévention de la violence conjugale « C’est


assez », mené depuis janvier 2000, est le fruit de la volonté
conjointe de trois institutions : le Bureau de l’égalité entre les
femmes et les hommes (BEFH), le Centre interdisciplinaire
des urgences (CIU) du Centre hospitalier universitaire vaudois
(CHUV) et l’Unité de prévention de l’Institut universitaire de
médecine sociale et préventive (IUMSP) de l’Université de
Lausanne.

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Lorsque le Bureau de l’égalité met à son agenda la préven-


tion de la violence conjugale, c’est pour répondre à l’un de ses
mandats institutionnels. Ces bureaux, créés en Suisse en 1988
pour veiller à l’application de l’article constitutionnel sur
l’égalité, doivent non seulement promouvoir l’égalité entre les
femmes et les hommes, mais également s’engager pour l’éli-
mination de toutes formes de discrimination, au travail comme
dans le cadre domestique. La lutte contre la violence faite aux
femmes est donc partie intégrante de leurs missions.
De son côté, le chef des urgences du Centre hospitalier uni-
versitaire vaudois (CHUV) est confronté à une série de cas de
violence conjugale graves et spectaculaires qui bouleversent le
personnel du service et le nombre de « constats de coups et bles-
sures » (CCB) ne cesse d’augmenter. Ce chef de service porte un
regard critique sur les soins offerts aux victimes et estime que
leur prise en charge n’est pas optimale dans son service, tout
comme dans les autres centres de soins d’urgence de Suisse.
Quant à l’équipe de l’Institut de médecine sociale et préven-
tive, elle a conduit de 1997 à 2000 une recherche sur la maltrai-
tance envers les enfants (Hofner, Ammann, Bregnard 2001) qui
l’a convaincue de poursuivre et d’élargir son questionnement à
la prévention des violences, à l’intervention intersectorielle et
aux conditions de la collaboration interdisciplinaire.
Un premier état des lieux s’impose : quelle est la réalité des
violences conjugales dans le canton ? Quelles institutions sont
impliquées et à quel titre ? Qu’en pensent les professionnels et
quelles prestations sont disponibles pour les victimes ? Quelles
actions devraient être entreprises afin de mieux répondre aux
besoins des personnes impliquées ?

Une opportunité exceptionnelle


Pour répondre à ces questions, près de quarante professionnels
de la santé, de l’action sociale, de la police et de la justice sont
interviewés en 2000.
A de rares exceptions près, tous se disent confrontés à des cas
de violence conjugale et la majorité s’estime mal équipée pour

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LES DÉBUTS

y faire face. Seuls les professionnels des deux services spé-


cialisés – Centre d’accueil Malley Prairie (CMP) et Centre
de consultation de la Loi sur l’aide aux victimes d’infractions
(LAVI) – sont au bénéfice d’une formation dans le domaine et
connaissent les ressources à disposition dans le canton.
En milieu hospitalier, les soignants ne savent pas comment
agir face à une victime de violence et moins encore à l’égard
de ses enfants. La plupart ont la conviction que le problème
existe et qu’il est grave, quelques-uns ont été directement
confrontés à des situations qui les ont bouleversés, mais tous
expriment leur impuissance à offrir des prestations adaptées aux
besoins.
Quant aux policiers, ils disent être constamment sollicités
sans pour autant être certains d’intervenir de manière adéquate,
devoir intervenir souvent de manière répétée dans les mêmes
familles et voir ainsi leur patience mise à rude épreuve. Ils
peinent aussi à situer clairement ces interventions dans le cadre
de leurs missions policières.
Si les professionnels interrogés sont issus de secteurs dif-
férents et ont des expériences spécifiques, ils expriment tous
la même volonté de s’engager à mieux faire ! Cette volonté
partagée sera le ciment de la coalition qui va se constituer et
permettre de mener le programme de prévention des violences
« C’est assez ».

La colonne vertébrale
Un comité de pilotage du programme est constitué. Il réunit
des représentants des principaux services de terrain (police,
urgences, centres d’accueil, services pour les victimes et les
auteurs, maternités et médecine de ville) et des représentants des
départements de tutelle de ces services (justice et police, santé
et action sociale, économie et finance). Une fondation philan-
thropique qui soutient le projet est également présente. Des pro-
fessionnels confrontés quotidiennement à la pratique du terrain
vont ainsi se retrouver autour d’une table avec des responsables
des politiques publiques.

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Une recherche exploratoire propose une série de recomman-


dations, assorties d’actions concrètes. Elles concernent aussi bien
la surveillance épidémiologique que les procédures juridiques,
l’intervention policière ou la prise en charge des victimes aux
urgences médicales. Ces recommandations vont constituer la
colonne vertébrale du programme. Ces mesures sont transver-
sales, elles touchent de nombreux secteurs, et chacun est sollicité
pour contribuer à leur mise en œuvre. Politiquement, ces actions
dépendent de différents départements dont les responsables ne
partagent pas forcément les mêmes priorités politiques. Tou-
tefois, le programme est centré sur la réalisation de tâches très
concrètes visant à améliorer des prestations et des pratiques pro-
fessionnelles ; un consensus a donc plus de chance de se dégager.
Les actions à mener, les partenariats à construire, les obs-
tacles à surmonter feront l’objet de discussions et de négo-
ciations où chacun fera valoir sa position, permettant le plus
souvent de trouver un consensus sur ce qu’il convient d’entre-
prendre. Le respect et la confiance qui existe entre les personnes
et le pragmatisme des discussions vont faciliter l’expression des
visions mais également des limites et des réticences.

Six priorités
Parmi les mesures proposées, six seront retenues comme prio-
ritaires afin de permettre une planification efficace et de fédé-
rer les partenaires sur un plan d’action limité mais consensuel.
Ces mesures seront retenues soit parce qu’elles constituent le
socle indispensable au développement d’une politique de pré-
vention globale, soit parce qu’elles ont un caractère d’urgence,
soit encore parce qu’elles permettent d’entraîner la collaboration
entre services et départements. La responsable politique dont
dépend le Bureau de l’égalité entre les femmes et les hommes
(BEFH) déclare, lors d’une conférence de presse donnée le 8
mars 2001 : « Je suis prête à m’engager personnellement pour
défendre les mesures prioritaires  ». Par son retentissement
médiatique, cette déclaration donnera une bonne visibilité au
lancement du projet.

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LES DÉBUTS

Le processus, animé par un binôme médecin-infirmière spé-


cialisé en santé publique, va aboutir dans les années qui suivent à
la mise en œuvre de pratiquement toutes ces recommandations :
formation d’une grande variété de professionnels (policiers,
personnel soignant, travailleurs sociaux, aumôniers, magistrats,
etc.), ouverture d’une consultation spécialisée au sein de l’hôpi-
tal universitaire, mise en service d’un site internet interactif pour
personnes concernées et professionnels, création d’une coalition
au sein d’une commission cantonale interdépartementale. Seule
la structure de prise en charge des hommes ayant recours à la
violence n’a pas vu le jour.

les six priorités fixées en 2001

1. Développer et implanter un concept de formation interdisciplinaire


dans le domaine de la violence conjugale à l’intention de l’ensemble
des professionnels concernés.
2. Former les professionnels des services d’urgences médico-
chirurgicales.
3. Créer une unité spécialisée de prise en charge et de soins aux vic-
times de violence.
4. Ouvrir une « ligne verte » d’orientation et de conseil à l’usage des
professionnels confrontés à des situations de violence conjugale
et, plus généralement, de toute personne concernée directement
ou indirectement par cette problématique (parents, amis, voisins,
hommes violents, victimes, etc.).
5. Créer une structure de prise en charge psychosociale ambulatoire
des hommes violents en situation de crise aiguë.
6. Créer une coalition cantonale de prévention et de lutte contre la
violence conjugale.

UN DISPOSITIF PEU FONCTIONNEL …


POUR LES PROFESSIONNELS

Si les initiateurs s’entendent sur les mesures prioritaires à mettre


en œuvre, dans quelle situation se trouvent les services où il
s’agit d’implanter ces mesures ?

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Les urgences
Les cas de violence conjugale sont considérés aux urgences,
comme des cas isolés, traités par le personnel de manière intui-
tive en fonction des connaissances et de la sensibilité de chacun.
Il n’existe pas de protocole de détection et de prise en charge des
victimes de violence conjugale ni d’informations systématiques
sur les ressources disponibles dans la région. Parfois, les vic-
times demandent l’établissement d’un constat de coups et bles-
sures (CCB). Mais cela nécessite des compétences spécifiques
en médecine légale, compétences dont ne disposent pas tous les
médecins urgentistes. La plupart des services n’ont même pas
d’appareil photographique, alors même qu’une photo des lésions
est particulièrement utile pour la documentation médico-légale.
De plus, la relation des circonstances exactes de l’agression
requiert un long entretien et des questions ciblées sur les infrac-
tions potentiellement commises. Si l’on ignore que la contrainte
ou la menace de mort sont des délits graves, on ne demandera
par exemple pas à une patiente si l’agresseur l’a empêchée de
sortir de l’appartement ou a menacé de tuer les enfants si elle
partait. Peu conscients de l’importance de ce document, les
médecins urgentistes le considèrent comme « de la paperasse de
plus » et les victimes ne sont pas forcément encouragées à le
réclamer.
Les constats établis sont archivés au secrétariat du service,
dénombrés en fin d’année, mais aucun autre traitement statis-
tique n’est effectué. Lorsqu’un constat est établi, les patients ne
sont pas systématiquement orientés vers les centres spécialisés
pour l’aide aux victimes, car le personnel des urgences en ignore
souvent l’existence. Ainsi la violence conjugale, en dehors des
faits graves et spectaculaires, ne fait pas partie des préoccupa-
tions du service. Lorsqu’une patiente se confie, les profession-
nels sont démunis. Ils n’ont qu’une connaissance partielle des
lois, des aides disponibles ou de la manière de procéder lorsque
des enfants sont exposés. Ils redoutent d’ouvrir la « boîte de
Pandore » : interroger une patiente sur un éventuel problème de
violence conjugale, c’est prendre le risque de passer beaucoup

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LES DÉBUTS

de temps sur ce cas, sans avoir de solution à proposer. Tout cela


alors que les urgences continuent de se remplir, souvent d’ur-
gences vitales.

La police
La police, de son côté, est constamment sollicitée par des inter-
ventions au domicile de couples ou de familles vivant des situa-
tions de violence. Ces interventions, souvent répétées, mobi-
lisent des équipes et les résultats sont frustrants. Un policier
témoigne : « On arrive sur les lieux, le couple fait bloc contre
nous, on repart, mais on y a passé des heures, alors que l’on sait
que des collègues sont en train d’intervenir pour un accident sur
l’autoroute et auraient besoin de nous pour des cas autrement
plus graves que des bringues de ménage ». Lorsque les policiers
découvrent des enfants sur les lieux, ils ne savent pas exacte-
ment quelle attitude professionnelle adopter. Lorsque la police
intervient au sein d’un ménage en crise grave – en général suite
à l’appel des voisins qui la sollicitent parce qu’« il y a du tapage
à côté » – c’est la femme et les enfants qui doivent quitter le
domicile pour se réfugier chez des amis, des parents ou dans un
foyer, alors que l’auteur pourra rester au domicile.
La mission des policiers est d’apporter de l’aide, de rétablir
l’ordre et d’établir les faits. Or, ces situations sont vécues comme
une succession de cas « particuliers » qui questionne leur pra-
tique professionnelle. Ils ont l’impression de ne pas être à leur
place et, à l’exception des faits graves, d’être utilisés comme des
intervenants sociaux, ce qui ne relève pas de leur fonction.
Quant aux statistiques, impossible de dénombrer les inter-
ventions policières pour violence conjugale. Les données sont
collectées en fonction des infractions constatées : voies de fait,
lésions corporelles, contraintes, etc., et non pas en fonction des
liens entre auteurs et victimes, comme cela sera le cas quelques
années plus tard (agression par un membre de la famille, un
conjoint ou ex-conjoint ou par un tiers connu ou inconnu).
Que peut-on observer en passant quelques nuits aux
urgences ? Une situation courante : samedi, une heure du matin,

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VIOLENCES DOMESTIQUES

un personnel soignant mobilisé pour de nombreuses urgences. Il


ne reste que quelques places d’observation libres lorsqu’arrivent
deux policiers, une femme et ses trois enfants. La mère a besoin
de soins. Le mari, pour lequel une garde à vue n’a pas été ordon-
née par le juge, est resté au domicile et a émis des menaces. Per-
sonne n’est disponible dans l’entourage pour prendre en charge
les enfants. Les policiers ont convenu avec la maman qu’elle
irait se mettre à l’abri avec ses enfants dans la structure d’accueil
régionale. Les deux policiers vont donc attendre qu’elle ait reçu
des soins pour l’accompagner à ce centre. Or, les urgences sont
surchargées et les cas sont traités en fonction du degré d’urgence
vitale. L’attente risque d’être longue. Ni le service de protection
de l’enfance, ni le centre d’aide aux victimes d’infractions ne
sont mobilisables durant la nuit. Le centre d’accueil des femmes
victimes de violence est ouvert 24 heures sur 24 mais il ne peut
dispenser de soins médicaux. C’est donc aux policiers qu’il
revient de demeurer avec la mère et les enfants aux urgences.
L’attente va se prolonger jusqu’à 3 heures du matin. Après la
consultation, la mère et les enfants seront conduits au centre en
voiture de police.
Les professionnels des urgences et de la police n’ont reçu
aucune formation spécifique et manquent d’informations sur
les ressources locales. Ils ne disposent d’aucun protocole d’in-
tervention spécifique à ces situations. S’ils collaborent effica-
cement dans de nombreuses situations (accidents de la route,
urgences vitales, incendies, prise d’otage, accidents toxiques,
etc.), il n’en est pas de même pour les cas de violences familiales
ou conjugales.
Quant à mesurer objectivement la charge de travail que ces
situations impliquent pour ces deux secteurs de première ligne,
qui semblent augmenter en fréquence et en intensité, aucune
donnée objective n’est disponible.

Le centre d’accueil
A part les services de première ligne, des offres spécialisées
existent. Dans le canton de Vaud, le Centre d’accueil Malley

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LES DÉBUTS

Prairie (CMP) reçoit les femmes victimes de violence et leurs


enfants 24 heures sur 24, 365 jours par an. Elles y trouvent tem-
porairement protection, sécurité et soutien dans les démarches
administratives. Le CMP est presque constamment surchargé,
mais il accueille néanmoins toujours dans les cas d’urgence.
C’est un centre d’excellence en matière de violence conjugale.
Au-delà de la protection, il offre une prise en charge psychoso-
ciale globale d’une grande qualité et un travail sur la violence
vécue est proposé aux résidentes. Le CMP porte une attention
toute particulière aux enfants qui accompagnent leur mère. Si
celle-ci travaille ou a besoin de temps, ils peuvent fréquenter
un centre d’accueil de la petite enfance dans le même bâtiment.
L’équipe compte des intervenants spécialement formés dans
l’accompagnement des enfants. Le centre veille au maintien des
liens avec le père et organise, avec l’accord de la maman et dans
l’attente de décisions judiciaires, des rencontres père-enfants
dans un espace aménagé à cet effet.
Le CMP fait preuve d’innovation en prenant en compte les
auteurs et leurs problématiques, notamment en offrant aux pro-
fessionnels des formations dispensées conjointement par des
spécialistes de la prise en charge des victimes et des auteurs. Les
auteurs qui le souhaitent sont orientés vers un service spécialisé
dans la prise en charge des hommes ayant recours à la violence
(Unité Violence et Famille de la Fondation Jeunesse et Famille
ViFa).
En dehors de l’hébergement d’urgence, les prestations du
CMP sont à cette époque mal connues des autres services qui
ne peuvent pas bénéficier de l’expertise et des conseils qu’ils
pourraient y trouver. Les contacts entre institutions sont rares,
presque exclusivement techniques. Ils dépendent de l’intérêt ou
de la bonne volonté des individus.

Le Centre LAVI
Une autre ressource importante existe dans l’ensemble des can-
tons suisses : les Centres LAVI, chargés d’appliquer la Loi fédé-
rale sur les victimes d’infractions (LAVI).

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VIOLENCES DOMESTIQUES

La Suisse possède une excellente loi sur la protection des


victimes d’infraction, entrée en vigueur en 1993. Elle a pour
but de fournir une aide aux victimes, de renforcer leurs droits et
d’assurer les prestations suivantes :
– Informations et conseils sur les démarches à entre-
prendre : dépôt d’une plainte pénale, consultation médi-
cale, soutien thérapeutique, etc.
– Aide immédiate gratuite aux niveaux médical, psycho­
logique, social, matériel et juridique.
– Accompagnement et soutien dans les démarches à entre-
prendre.
– Prestations financières (indemnisation, réparation pour
tort moral) délivrées par les instances d’indemnisations
cantonales, sous certaines conditions.

Ces offres gratuites sont à disposition de toute personne vic-


time au sens de la LAVI, soit : « Toute personne qui a subi, du fait
d’une infraction, une atteinte directe à son intégrité physique,
psychique ou sexuelle (victime) a droit au soutien prévu par la
présente loi (aide aux victimes) ». (art. 1 al. 1 de la Loi fédérale
sur l’aide aux victimes d’infractions). L’infraction doit avoir été
commise sur le territoire suisse, mais le statut ou la nationalité
de la victime n’entre pas en ligne de compte. Ainsi une personne
« sans papier » peut être orientée vers ce service. La confidentia-
lité est garantie et aucune information n’est communiquée aux
autorités sans le consentement de la personne.
Comme dans chaque canton suisse, un centre LAVI existe
dans le canton de Vaud et les professionnels qui assurent ces
prestations sont des experts en matière de victimologie. Malheu-
reusement, une fois encore, ce centre et ces prestations sont à
l’époque pratiquement inconnus dans le milieu des soins.

La chaîne pénale et civile


La chaîne pénale et civile est également impliquée dans le trai-
tement des situations de violence conjugale. Les actes commis

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LES DÉBUTS

lors de violences conjugales (voies de faits, lésions corporelles,


menaces, contrainte, etc.) sont des délits au sens du code pénal.
La justice civile quant à elle est l’autorité qui va statuer par
exemple sur les procédures de protection de l’union conjugale
qui sont souvent mises en place en cas de violence conjugale. Or
les dispositions légales sont mal connues des professionnels de la
santé et les fausses croyances sont nombreuses. Certains pensent
qu’il existe une juridiction spécifique pour les affaires familiales
ou des lois spécifiques à la violence conjugale. D’autres pensent
qu’il pourra être reproché à une victime de quitter le domicile,
même si elle se sent menacée ou qu’elle craint pour la sécurité
de ses enfants.
Les juges quant à eux, manifestent une certaine irritation
face à des victimes qui par crainte de représailles ou prises
dans des conflits de loyauté, vont parfois retirer leur plainte.
L’« inconstance » des victimes ne fait qu’aggraver les préjugés
des magistrats, en majorité masculin, sur les victimes de vio-
lence conjugale. Dans ces circonstances, le suivi des situations
par le système judiciaire n’est pas optimal.

L’action sociale
Dans les services sociaux des professionnels reçoivent des
femmes qui les consultent pour de multiples raisons et dont ils
pressentent que le problème sous-jacent est la violence conju-
gale. Mais vu les missions de ces services et l’absence de for-
mation spécifique, cette question n’est la plupart du temps pas
abordée.
De nombreux autres professionnels peuvent être occasion-
nellement confrontés à la violence conjugale : les spécialistes
de la santé scolaire, les infirmières d’entreprises, les respon-
sables des ressources humaines, les pharmaciens, les gardiens
d’immeubles, etc. La liste est longue, mais chacun travaille de
manière isolée, ignorant la plupart du temps les ressources exis-
tantes, imaginant qu’il doit, à lui seul, trouver une solution au
problème.

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VIOLENCES DOMESTIQUES

UN DISPOSITIF PEU FONCTIONNEL …


POUR LES PERSONNES CONCERNÉES

Et les victimes ? Comment sont-elles reçues par la police ou


les services d’urgences lorsqu’elles acceptent de dire ce qui
s’est vraiment passé ? Combien de fois devront-elles raconter
la même histoire et dans quels contextes ? Comment vont-elles
parvenir à faire le lien entre les informations des différents ser-
vices auxquelles elles vont être confrontées, alors que ces ser-
vices ne communiquent pas, faute simplement de se connaître ?
N’est-ce pas intimidant, voire dégradant, après avoir été
violentée par un proche, de devoir raconter et raconter encore
pour que la réalité soit prise en compte ? Souvent, les victimes
se retrouvent isolées, en butte à l’incompréhension et au juge-
ment des professionnels. Un dialogue entendu dans un service
d’urgence : « Tu vas vers la dame qui attend la consultation de
l’ORL là-bas, elle s’est fait tabasser, elle a peut-être le nez cassé.
Le médecin l’a vue, il veut l’avis du spécialiste. Elle va attendre
un moment car on a de vraies urgences. Elle pourra peut-être
réfléchir […]. Habillée comme elle est, et avec ce taux d’alcool,
pas étonnant qu’elle se soit fait taper […] »
L’incompréhension du phénomène, les préjugés, la peur,
l’ignorance des professionnels sont autant de circonstances qui
poussent les victimes à dissimuler les souffrances vécues. Elles
mènent, en quelque sorte, une double vie. Il y a celle de l’extérieur,
où tout semble fonctionner, construite pour donner le change et
maintenir une image du couple et de la famille conforme à ce qui
est attendu. Et il y a celle de l’intérieur, du plus profond de soi,
une vie faite de peur, de vigilance permanente, de surveillance
anxieuse, de crises, de rémissions et de ruminations :
– « Comme j’ai honte de ce qui arrive, je ne pourrais jamais
l’avouer ; c’est tout de même le père de mes enfants et
c’est bien moi qui l’ai choisi, cet homme. »
– « Jamais je n’avouerai ce qu’il me fait subir ; personne ne
me croira, il est tellement apprécié de nos amis. »
– « Je ne peux rien dire contre lui, ma mère le trouve si
gentil. »

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LES DÉBUTS

– « Lui seul m’aime ; il dit souvent qu’avec un caractère


comme le mien personne ne peut m’aimer, alors je me
tais, il a raison. »
– « Au fond ce n’est pas si grave, en dehors des crises ça va
plutôt bien. »

Entre ces deux vies, il semble ne pas y avoir de communica-


tion. La violence isole et cloisonne les protagonistes : la victime,
l’auteur, les enfants, les proches.
L’appréciation du danger inhérent à la situation est alté-
rée. L’image de soi est tellement endommagée que le recours
à des tiers devient pratiquement impossible en dehors de situa-
tions d’extrême urgence. Dans ce contexte particulier de vio-
lence entre les membres d’une famille ou d’un couple, victimes,
auteurs, proches se retrouvent isolés, chacun dans sa souffrance.
Les liens propres aux relations familiales et sentimentales
inhibent la demande d’aide extérieure. La victime sous-estime
la gravité des faits, l’auteur ne reconnaît pas sa responsabilité,
les enfants souffrent en silence, l’entourage banalise ou excuse
car c’est un ami, un confrère, un collègue estimé.

Enfants, personnes âgées, auteurs


Cette dynamique est bien connue dans les cas de maltraitance
envers les enfants. La loyauté à l’égard des parents, l’impos-
sibilité pour les enfants d’imaginer une relation différente,
l’incompréhension face aux réactions des parents maltraitants
paralysent et enferment l’enfant dans la peur, le chaos intérieur,
le désespoir de ne pas être assez fort pour s’en sortir ou la culpa-
bilité de déclencher ce genre de réactions.
Dans le continuum de la vie, les personnes âgées aussi sont
concernées par les violences familiales. Ces situations sont tues
par les victimes, car le risque de représailles ou de contrôle
inhibe toute réaction. Les menaces de « ne plus revoir ses petits-
enfants », de devoir « être placé », de ne plus habiter chez un des
enfants car « on coûte trop cher à loger et à nourrir » sont autant
de formes de maltraitances vécues et gardées sous silence.

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Quand bien même une victime souhaiterait se confier, com-


ment choisir le professionnel auquel s’adresser ? Qui est celle
ou celui qui saura entendre sans juger et accompagner dans un
choix, quel qu’il soit ? Une victime ne voudra pas forcément
porter plainte. Elle peut craindre des représailles ou vouloir don-
ner encore une chance au partenaire avant d’entamer des pro-
cédures. Si elle craint que le professionnel ne respecte pas son
choix, elle préférera continuer de se taire. La victime dispose
souvent d’informations partielles, parfois contradictoires, et elle
aura de la difficulté à se procurer l’aide nécessaire au moment
où elle en a besoin. Elle se retrouve seule et démunie, sans res-
sources pour analyser les problèmes liés à la situation. Alors
qu’elle devrait être soutenue, c’est à elle que revient la charge de
la synthèse des informations reçues des divers professionnels !
Quant aux auteurs de violence, ils n’ont que très peu d’ap-
pui pour comprendre ce qu’ils vivent, sortir de l’isolement et
trouver l’aide nécessaire pour modifier leur comportement. Ils
n’ont souvent pas conscience de la gravité de leurs agissements,
n’assument pas leurs actes, en reportent la responsabilité sur
l’extérieur (la compagne, le milieu de travail, la famille d’ori-
gine, etc.). S’ils en prennent conscience, la honte les empêche
d’en parler à des proches, encore moins à des professionnels de
la santé ou des spécialistes de la violence. Si les victimes sont
isolées, les auteurs le sont également et souffrent aussi. Cette
situation conduit souvent à des conduites à risque de la part
des auteurs, par exemple au raptus suicidaire lorsque la victime
décide de mettre fin à la relation.
Ainsi, quels que soient l’âge, le sexe ou le type de relation
entre auteurs et victimes de violences familiales, de nombreuses
pressions s’exercent pour maintenir ces situations sous le bois-
seau. La violence vécue hypothèque lourdement la santé et la vie
des personnes qui la subissent et celles de leur entourage, avec
un retentissement majeur sur le potentiel de développement de
la communauté (Gouvernement du Québec 2012).
Cette description met en évidence les limites du dispositif
pour les victimes, les auteurs et leurs enfants ainsi que pour les
professionnels.

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LES DÉBUTS

l’essentiel

Cette première lecture de la situation nous permet d’émettre des prin-


cipes qui vont structurer les actions à venir :
– La violence domestique est un problème complexe. Aucune disci-
pline ou profession ne peut, à elle seule, y faire face. La solution ne
peut être qu’interdisciplinaire et intersectorielle.
– La violence domestique comme problème de santé publique, n’im-
plique pas de créer une nouvelle spécialité ou une nouvelle struc-
ture pour la prévenir ; il s’agit plutôt d’équiper les professionnels
concernés pour y faire face.
– En matière de violence domestique, prendre en compte les repré-
sentations et les valeurs de chaque intervenant est indispensable
pour faire évoluer les cultures professionnelles.

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3
LES ACTIONS ENTREPRISES

Par où commencer ? Mener un programme de prévention néces-


site de s’appuyer sur les connaissances scientifiques à disposi-
tion, de réunir des données issues de la réalité des professionnels
de terrain et d’élaborer des outils de lecture, d’analyse et d’inter-
vention originaux.
Puis il s’agit d’identifier les besoins des professionnels appe-
lés à développer de nouvelles pratiques, de se fixer des objectifs,
de déterminer des priorités et d’essayer de les mettre en œuvre.
Plus de dix ans de travail en commun ont ainsi été néces-
saires pour développer une approche concertée des questions de
violence et de santé et réaliser quelques innovations au niveau
communautaire.

UNE DÉFINITION DE LA VIOLENCE

Définir la violence pose évidemment un problème épistémo-


logique important dont la discussion dépasserait largement le
cadre de cet ouvrage. Néanmoins, pour présenter les actions à
entreprendre, situer les enjeux et faire évoluer les pratiques pro-
fessionnelles, il est nécessaire de savoir de quoi on parle. Face
à la diversité et à la complexité des actes et des situations de
violence, un cadre de référence est nécessaire.
La définition et la typologie de la violence proposées en
2002 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sont sou-
mises aux partenaires afin de disposer d’un langage commun.
L’OMS est l’instance qui définit ce qu’est une maladie ou un pro-
blème de santé. Comme professionnels de la santé, nous nous y

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VIOLENCES DOMESTIQUES

référons, et ce choix ne diminue en rien l’intérêt des autres défi-


nitions et typologies existantes.
Suite à plusieurs conférences de consensus, l’OMS va définir
ainsi la violence : « L’usage délibéré ou la menace de l’usage
délibéré de la force physique ou de la puissance contre soi-
même, contre une autre personne ou contre un groupe ou une
communauté, qui entraîne ou risque fort d’entraîner un trauma-
tisme, un décès, un dommage moral, un mauvais développe-
ment ou une carence ». (Krug, Dahlberg, Mercy, Zwi, Lozano-
Ascencio 2002)
Cette définition insiste sur l’intentionnalité des actes (un acci-
dent n’est pas une violence), sur le fait que la force est utilisée par
un ou des tiers (un tremblement de terre n’est pas une violence
non plus) et sur les conséquences des actes, y compris les dom-
mages psychologiques, les privations et le mal-développement.
Ceux-ci n’entraînent pas obligatoirement des traumatismes ou la
mort, mais ils pèsent néanmoins lourdement sur les personnes,
les familles et les communautés. En nommant l’usage intention-
nel, non seulement de la force, mais également de la puissance,
elle permet d’englober les violences d’ordre psychologique, les
contraintes, les négligences et les carences d’apport.
L’OMS propose ainsi une typologie très globale et donne
une vision synthétique des différents types de violence et acteurs
concernés. Cette classification permet une bonne appréhension
de la question en termes de santé publique.

Une vision large


La typologie de l’OMS distingue les types de violences – phy-
sique, sexuelle, psychologique, négligence/privation – et les
auteurs de ces violences. Ainsi, il est possible de s’infliger de la
violence à soi-même, par exemple en mettant fin à sa vie (raptus
suicidaire) ou en s’imposant des privations (comme dans le cas
de l’anorexie). Elle peut être le fait d’un individu ou d’un petit
groupe d’individus à l’encontre d’un autre individu ou d’un petit
groupe d’individus. C’est ce qu’il est convenu de nommer la
violence interpersonnelle. Cette forme de violence peut s’exer-

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LES ACTIONS ENTREPRISES

Typologie de la violence de l’Organisation mondiale de la santé.


VIOLENCE

Auto-infligée Interpersonnelle Collective


Auteur
Famille-Partenaire Communauté Eco- Politique Sociale
nomique
auto-infligés

Personne
suicidaire
Comport.

inconnu
Sévices

Adulte
Enfant

connu
Tiers

Tiers
âgée
Nature

Physique
Sexuelle
Psychologique
Négligence/privation

Cette typologie permet de distinguer les actes selon les auteurs et la nature de la vio-
lence commise et propose une vision globale du phénomène.
Source : Krug, E.G., Dahlberg, L., Mercy, J.A., Zwi, A., et Lozano-Ascencio, R. (2002). Rapport mondial sur la violence
et la santé. Genève, Suisse: Organisation mondiale de la santé.

cer au sein de la famille sur un ou des enfants, un ou des adultes,


une ou des personnes âgées. Elle peut s’exercer en dehors de
liens familiaux, par un tiers connu (par exemple dans un cadre
professionnel) ou inconnu (comme une violence dans les lieux
publics, à la sortie d’un match, etc.).
La typologie de l’OMS a le mérite de ne pas se limiter à la
violence interpersonnelle mais bien de souligner que l’instru-
mentalisation de la force et de la puissance à des fins politiques,
économiques ou sociales est également une forme de violence
qui doit être prévenue. C’est le cas des violences infligées par
des groupes plus importants, tels que les Etats, les groupes poli-
tiques ou économiques organisés, les milices, les organisations
mafieuses, etc.
Cette catégorie regroupe par exemple la traite d’êtres
humains, les attentats terroristes ou certaines actions d’orga-
nismes économiques. Le régime d’apartheid en Afrique du Sud

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VIOLENCES DOMESTIQUES

constituait une violence collective politique pour la population


noire et métisse. Le déficit démographique de près de 60 mil-
lions de femmes, causé par l’élimination in utero des fœtus de
sexe féminin, du fait de la survalorisation de la naissance d’un
enfant mâle, est une violence sociale faite aux femmes. La spé-
culation sur les matières premières agricoles, qui entraîne, par
l’augmentation du prix du riz ou du blé, des famines parfaite-
ment évitables, constitue une violence collective économique
envers les populations des pays du Sud.
Cette typologie permet de prendre en compte, en une vision
globale, l’ensemble des formes de violence et des populations
potentiellement concernées. Elle considère la violence comme
un continuum. Cette perspective de décloisonnement et d’inter-
relation des phénomènes a été privilégiée dans l’ensemble des
développements du programme « C’est assez ».
L’expérience de terrain, tout comme les nombreuses études
sur la violence parues depuis une dizaine d’années, confirment
que les différents types de violence ne sont pas des phénomènes
isolés et étanches. La violence physique ou sexuelle est tou-
jours accompagnée de violence psychologique. L’influence de
l’alcool sur les comportements violents est évidente et ce fac-
teur de risque agit aussi bien au sein de la famille qu’en dehors
d’elle. La précarité économique est un facteur de risque de la
violence conjugale. Une démarche de santé publique doit donc
considérer le problème dans son ensemble et cette vision globale
et décloisonnée de la problématique est un soutien pour l’ana-
lyse et l’action.

Les définitions se précisent


Selon la typologie de l’OMS, la violence conjugale est une forme
particulière de violence interpersonnelle familiale, également
nommée par d’autres typologies « violence domestique ». Ainsi,
depuis 2003, les définitions se précisent sans qu’un consensus ne
soit définitivement adopté au niveau national.
Le Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes
donne une définition de la violence domestique : « On est en

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LES ACTIONS ENTREPRISES

présence de violence domestique lorsqu’une personne exerce


ou menace d’exercer une violence physique, psychique ou
sexuelle au sein d’une relation familiale, conjugale ou maritale
en cours ou dissoute » (Bureau fédéral de l’égalité entre femmes
et hommes 2012). Elle comprend des comportements interper-
sonnels nuisibles, y compris la négligence et les carences, exer-
cés dans des situations qui se caractérisent par un lien d’intimité
et de domesticité entre l’auteur et la victime. C’est le cas de
la violence entre partenaires mais également des parents envers
les enfants (maltraitance), des enfants envers les parents, entre
frères et sœurs, d’une belle-mère sur sa belle-fille, des petits
enfants sur leurs grands-parents, etc.
La violence conjugale, elle, recouvre exclusivement les vio-
lences exercées au sein d’une relation de couple en cours ou pas-
sée. Elle peut intervenir dans un couple marié ou non, hétéro ou
homosexuel, partageant un domicile commun ou non, en phase
de séparation ou après un divorce. Cette définition n’exclut pas
que les enfants puissent être touchés par cette forme de violence.
La définition de la maltraitance envers les enfants que donne
l’OMS insiste quant à elle sur les liens de responsabilités, de
confiance et de pouvoir existants entre l’auteur et la victime : « La
maltraitance de l’enfant s’entend de toutes les formes de mau-
vais traitements physiques et/ou affectifs, de sévices sexuels, de
négligence ou de traitement négligent, d’exploitation commer-
ciale ou autre, entraînant un préjudice réel ou potentiel pour la
santé de l’enfant, sa survie, son développement ou sa dignité
dans le contexte d’une relation de responsabilité, de confiance
ou de pouvoir. » (Krug et al. 2002)

Violence multiforme
La violence peut revêtir différentes formes, qui peuvent être
exercées seules ou en association.
La violence physique englobe différents actes allant jusqu’à
l’homicide. Elle se caractérise par l’emploi de gestes violents
envers une autre personne et peut prendre la forme d’actes
légers (bousculer, rudoyer, cogner, pincer, gifler, mordre, etc.)

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VIOLENCES DOMESTIQUES

ou beaucoup plus graves (frapper, séquestrer, donner des coups


de poing, de pied, étrangler, etc.) et peut aussi impliquer l’usage
d’une arme.
La violence sexuelle comprend toute une série d’actes,
notamment les rapports sexuels imposés dans le mariage ou
dans une relation de couple, le viol par un inconnu, les viols
systématiques lors d’un conflit armé, le harcèlement sexuel, les
sévices sexuels contre des enfants, la prostitution forcée et la
traite à des fins sexuelles, le mariage d’enfants, ainsi que les
actes violant l’intégrité des femmes, y compris les mutilations
sexuelles féminines et le contrôle obligatoire de la virginité.
La violence psychique comprend les menaces graves, la
contrainte, la privation de liberté ou le harcèlement après une
séparation. La violence psychique recouvre aussi des actes qui,
considérés isolément, ne constituent pas une violence, mais
dont l’accumulation et la répétition constituent un exercice de la
violence. C’est le cas de la violence discriminatoire, comme le
mépris, l’injure, l’humiliation, l’intimidation ou l’insulte.
La violence sociale et la violence économique sont des
formes de violence psychique. La violence sociale englobe les
restrictions imposées à la vie en société d’une personne, tels les
mariages forcés, l’interdiction et le contrôle des contacts fami-
liaux, amicaux et sociaux. La violence économique se caracté-
rise par le travail forcé ou, à l’inverse, l’interdiction de travailler,
la saisie du salaire et la détention par un seul partenaire du pou-
voir décisionnel concernant les ressources financières.

SPÉCIFICITÉ DE LA VIOLENCE CONJUGALE

Les spécialistes de la violence interpersonnelle dans la relation


de couple ont proposé, dans les années 1990, une grille d’inter-
prétation du processus spécifique nommé « cycle de la violence »
(Gillioz, De Puy, Ducret 1997). Ce cycle est composé de quatre
phases consécutives, qui se présentent de façon chronologique.
Schématiquement, la première phase est caractérisée par la ten-
sion et le contrôle chez l’auteur de la violence et la peur chez

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LES ACTIONS ENTREPRISES

la victime. Ensuite survient l’agression par l’auteur et la colère


ou la tristesse chez la victime. Il s’ensuit une étape de justifi-
cation et de négociation menée par l’auteur et un sentiment de
responsabilisation/culpabilité chez la victime. Puis, les compor-
tements de l’auteur donnent des signes de rémission et la victime
reprend espoir. C’est la période appelée « lune de miel ». Si rien
n’intervient dans ce système, le cycle va se répéter, augmentant
en fréquence et en gravité. Progressivement, le type de violence
évolue de la violence psychologique à la violence verbale, phy-
sique et sexuelle, pour aboutir parfois à l’homicide. Plus le cycle
se reproduit, plus le type de violence devient grave et plus la
période de rémission aura tendance à s’amenuiser (Lachapelle,
Forest 2000).

Les phases du cycle de la violence conjugale.

PHASE 1
Climat de tension

PHASE 2
Crise

Enfants

PHASE 4
Lune de miel

PHASE 3
Justification

Les enfants sont les victimes directes du processus que vivent leurs parents.
Source : Regroupement provincial des maisons d’hébergement et de transition pour femmes victimes de violence
conjugale. La violence conjugale… C’est quoi au juste ? (2006) Repéré sur http://violenceconjugale.gouv.qc.ca/com-
prendre_cycle.php

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Les mécanismes qui tentent d’expliquer comment s’ins-


talle et perdure la violence au sein d’un couple sont étudiés et
décrits par les psychothérapeutes. Ces questions dépassent notre
domaine de compétence et des ouvrages de référence existent à
ce sujet (Rondeau, Brodeur, Carrier 2001).

Tous les milieux sont concernés


Les études montrent que la violence conjugale existe dans
tous les milieux socio-économiques, à tous les âges, dans les
couples hétéro- et homosexuels, indépendamment de la religion,
de la nationalité ou du degré d’éducation (Egger, Schär Moser
2008).
Si l’on considère les 740 femmes qui ont consulté l’Unité
de médecine des violences (UMV) du CHUV de 2006 à 2011
en raison de violences conjugales, la plus jeune avait 17 ans et
la plus âgée 91 ans. Certaines étaient mariées, d’autres non. Une
partie venait de se séparer. Quant au dernier niveau de formation
atteint, il se répartit dans tous les niveaux sans exception, de
femmes n’ayant pas terminé l’école obligatoire à des universi-
taires au bénéfice d’une thèse de doctorat.
Par ailleurs, la victime au sein du couple n’est pas toujours
une femme. A l’UMV, au sein des victimes de violence conju-
gale, on relève 12,7% d’hommes, majoritairement agressés
par leur partenaire hétérosexuelle. Bien que la violence conju-
gale vécue par les hommes soit désormais plus présente dans
les débats publics et les médias (Le Monde 2012 ; Tribune de
Genève 2010), les données scientifiques restent rares et ce
problème demeure encore tabou. Si des progrès ont été réali-
sés dans la recherche de la violence faite aux femmes dans le
cadre domestique, le vécu des hommes victimes demeure sous-
documenté et doit être étudié.
On sait également qu’il existe des périodes plus à risque dans
« les étape de la vie de couple ». La grossesse, par exemple, peut
déstabiliser des relations et inaugurer des relations violentes au
sein du couple. De même, la séparation est une période parti-
culièrement dangereuse, souvent accompagnée de passages à

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LES ACTIONS ENTREPRISES

l’acte d’une extrême gravité (séquestration, homicide), le par-


tenaire violent ne supportant pas de perdre le contrôle sur sa
compagne.

Dernière formation achevée par les patientes victimes de violence conjugale


ayant consulté à l’Unité de médecine des violence du CHUV de 2006 à 2011.

form. prof. sup.

école matu/cult gén.

apprentissage

école oblig.

aucune école

0 10 20 30 40
% des femmes victimes de violence conjugale (n=592)

La violence conjugale concerne toutes les femmes indépendamment du milieu socio-


économique et du niveau d’éducation.
Source : Mercati S. (2013) Patientes victimes de violence conjugale ayant consulté à l’Unité de médecine des violences
du CHUV et situation particulières des femmes non suisses. Travail de maîtrise. Faculté de biologie et médecine,
Lausanne.

Mais pourquoi ne partent-elles pas ?


C’est la question qui vient immédiatement à l’esprit. Les
enquêtes cernent différentes raisons. Certaines sont liées à des
facteurs individuels, propres à la victime, comme un fort atta-
chement sentimental ou une enfance vécue dans une famille où
la violence avait sa place :
– « J’aime mon mari, même si je n’aime pas sa violence. »
– « Il est le père de mes enfants, j’ai construit un projet de
vie avec lui, un projet pour lequel nous avons lutté. »

La victime peut également être prisonnière d’un sentiment


de culpabilité :

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VIOLENCES DOMESTIQUES

– « Il a craqué parce que je l’ai énervé. »


– « Je n’avais pas bien fait à manger. »
– « Les enfants étaient impossibles et je n’arrivais pas à les
calmer. »
– « Je n’étais pas à la maison quand il est rentré. »
– « Je n’ai pas souvent envie de faire l’amour. »

Fondamentalement, le processus même du cycle de la vio-


lence entretient une croyance dans un changement possible :
– « Il m’a juré qu’il ne recommencerait jamais. »
– « Je vais faire en sorte de ne plus le mettre en colère. »
– « Je vais être capable de changer, de le supporter car je
l’aime. »

Comme la victime souhaite profondément qu’un change-


ment s’opère, elle s’accroche à ce discours.
Des facteurs propres au couple et à l’environnement social
peuvent également expliquer que les femmes ne quittent pas le
domicile, par exemple le manque d’autonomie financière ou le
manque de soutien des professionnels :
– « Si je pars je n’ai plus de logement et pas de travail pour
le moment, comment faire avec les enfants ? »
– « J’en ai parlé à mon médecin, il m’a dit d’essayer encore
pour le bien des enfants. »

Il y a également les fausses croyances ou les pressions de la


famille ou des amis :
– « Si je quitte la maison on va me prendre mes enfants ? »
– « C’est un bon type, s’il te traite comme cela, c’est que tu
dois le pousser à bout et ne pas le satisfaire. »

La peur est également très présente dans le mécanisme de la


violence. Elle inhibe l’action, empêche de chercher des infor-
mations et du secours. L’auteur menace par exemple de détruire
la vie professionnelle et sociale de l’autre, de s’en prendre aux
enfants, à la famille de la femme, de se tuer ou de la tuer. La
violence conjugale provoque chez la victime, une perte de

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LES ACTIONS ENTREPRISES

confiance en elle et en ses ressources, un isolement, de la honte


et, paradoxalement, une forme de protection de l’image de
l’auteur.
La description de ces situations peut évoquer à chacun des
situations connues. Un sentiment de malaise au souvenir d’at-
titudes, de remarques et de gestes commis par un ami envers
sa conjointe avec qui nous n’osons pas « parler de cela », péné-
trer dans ce champ intime, par crainte de briser le lien d’amitié
ou le lien professionnel. On se dit souvent, après un homicide
dans son quartier qu’il y avait « des paroles ou de petits gestes
agressifs, qu’il était parfois impatient et dénigrait sa conjointe ;
pourtant, à d’autres moments, il était charmant et très atten-
tionné ».

Le problème du permis de séjour


L’auteur peut également exercer des pressions très fortes en
menaçant la victime de lui faire perdre son permis de séjour et
de travail. En Suisse, une personne étrangère peut obtenir un
permis de séjour du fait de son mariage (permis B par regrou-
pement familial). Or, ce permis n’est valable, durant les pre-
mières années du séjour en Suisse, que si le couple fait ménage
commun. Si une femme victime de violence quitte le domicile
conjugal, elle court donc le risque de se faire retirer son permis
de séjour et de devoir retourner dans son pays d’origine, alors
même que, selon le droit, elle fait ce qui est attendu en pareil cas
pour se protéger, elle et ses enfants. Cette mesure, profondément
injuste et discriminatoire, est actuellement en discussion et des
progrès vont certainement être réalisés.
La taille de cet ouvrage et l’ampleur du sujet nous imposent
de limiter la discussion des définitions et des théories de la
communication qui fondent l’analyse de ces situations, de leur
construction sociale et historique. Pour mémoire, rappelons sim-
plement qu’en 1993, les Nations Unies adoptaient cette défini-
tion : « La violence conjugale est un geste de domination d’un
homme sur une femme dans le cadre général et historique de
la domination des hommes sur les femmes et des rapports de

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VIOLENCES DOMESTIQUES

force inégaux entre les deux genres sur les plans publics et pri-
vés » (Nations Unies 1993). Cet exemple illustre bien le travail
de pionnier fait par les mouvements féministes pour améliorer la
condition des femmes.

UN DEMI-SIÈCLE D’HISTOIRE

La violence accompagne l’histoire de l’humanité et les vio-


lences domestiques n’ont évidemment pas débuté avec leur
description dans les ouvrages scientifiques. La littérature en
offre de multiples descriptions sensibles et détaillées. L’Assom-
moir, roman d’Emile Zola (1876), décrit de manière pratique-
ment clinique le cycle de la violence conjugale, en faisant le
récit des relations successives de Gervaise avec ses partenaires
violents. Oliver Twist, roman de Charles Dickens paru en feuil-
leton de 1837 à 1839, est l’histoire d’un enfant abandonné,
négligé, battu et abusé qui détaille les types de maltraitance et
leurs effets sur la santé physique, mentale et sociale d’un jeune
enfant. La Cosette des Misérables de Victor Hugo (1862),
dresse le portrait d’une enfant maltraitée qui, par la grâce d’un
tuteur de résilience, deviendra une jeune femme capable d’ai-
mer et de créer. Le drame des enfants exposés à la violence
conjugale de leurs parents, un sujet qui n’a fait que récem-
ment l’objet de recherches, est déjà parfaitement décrit dans
une nouvelle de Guy de Maupassant intitulée Garçon un bock
(1884).
Depuis quand les sciences médicales modernes se sont-elles
intéressées à la violence ? Si elle est constitutive du champ de
la médecine légale ou de la psychiatrie depuis le 19e siècle, elle
ne va intéresser la santé publique de manière significative qu’à
partir de la deuxième moitié du 20e siècle.
C’est la maltraitance envers les enfants qui va initier ce mou-
vement. Après la première description d’enfants morts suites à
des mauvais traitements faite par les médecins légistes (Tardieu
en 1868) et les observations de radiologues qui identifient claire-
ment l’origine traumatique de certaines lésions chez les enfants

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LES ACTIONS ENTREPRISES

(Silverman en 1953), il faudra attendre 1962 pour que le pédiatre


Henry Kempe décrive un « syndrome de l’enfant battu ». Les
années 1970 verront se développer les mesures législatives et les
dispositifs de protection des enfants dans les pays occidentaux
et les programmes de prévention de la maltraitance. En 1989
la Convention internationale des droits de l’enfant est adoptée
à l’unanimité par l’assemblée des Nations Unies. La Suisse ne
signera cette convention qu’en 1994 et avec une série de réserves
notamment due à sa politique migratoire.
En Suisse, des campagnes de prévention et des expériences
cliniques isolées voient le jour dans les années 1970, puis, en
1995, le Conseil fédéral, suite à la première enquête nationale,
émet des recommandations dans ce domaine. Celles-ci dans
une perspective de santé publique, ne concernent pas exclu-
sivement la santé, mais également les domaines du droit, de
l’action sociale, de l’économie, des médias, de l’éducation,
des assurances et de la politique familiale. Des évaluations du
degré de mise en œuvre de ces recommandations sont menées
dans les cantons de Vaud et de Fribourg dans les années 2000.
Elles montrent que la grande majorité de ces recommandations
sont toujours pertinentes et d’actualité (Bregnard, Hofner 2000 ;
Viens Python, Hofner 2002).

Le mouvement de libération des femmes


Les mouvements d’émancipation et de lutte pour l’égalité des
droits des femmes des années 1960 vont progressivement faire
émerger la question de la violence envers les femmes en paral-
lèle aux luttes contre les discriminations et pour l’accès aux
droits civiques, politiques et économiques. Ces luttes aboutissent
notamment à la « Déclaration sur la politique contre la violence
à l’égard des femmes dans une Europe démocratique » de 1993
du Conseil de l’Europe. La violence contre les femmes mettra
plus de temps à pénétrer dans le monde de la santé publique.
En Suisse, il faudra attendre 1993 pour que le Fonds national
suisse de la recherche scientifique subventionne un Programme
national de recherche (PNR 35) qui permettra de récolter des

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VIOLENCES DOMESTIQUES

données de prévalence. Quant à l’OMS, il intégrera pour la


première fois en 2002 la violence envers les femmes comme un
problème de santé publique.

Les vétérans du Vietnam


Un autre aspect de la violence a préoccupé la santé publique
depuis quelques années : la prévention du « traumatisme ». A la
fin des années 1960, le traitement des vétérans de la guerre du
Vietnam dans les cliniques spécialisées des Etats-Unis a mis en
évidence l’impact sur la santé psychique et sociale des contextes
de violences extrêmes auxquels ces soldats avaient été confron-
tés. Cette clinique permet la description d’une pathologie spé-
cifique nommée syndrome de stress post-traumatique. Cette
pathologie est introduite en 1980 dans le DSM IV, manuel qui
répertorie les troubles psychiques. Sa définition est rapidement
étendue aux traumatismes non militaires, telles les catastrophes
naturelles ou industrielles.
Dans le même temps, une clinique des traumatismes psy-
chiques, spécifiquement liés au monde du travail, se développe
particulièrement en France (Dejours 2011). Elle met en évidence
les problèmes croissants liés à la violence psychique au travail
(harcèlement, « mobbing ») et à sa prévention.
En Suisse, les champs d’interaction entre violence et santé
publique vont s’élargir, jusqu’à toucher le niveau juridique en
janvier 1993, date de la création de la loi fédérale sur l’aide aux
victimes d’infractions (LAVI). Elle accorde une place spécifique
à la victime et précise les devoirs de la collectivité à son égard.
Enfin, la violence interpersonnelle est reconnue comme pro-
blème global de santé publique en 2002. La Société suisse de
santé publique (SSSP) précise, parmi les « Buts pour la santé en
Suisse », l’objectif d’« une diminution d’au moins 25% de l’inci-
dence des actes de violence domestique, sexuelle et organisée,
leurs conséquences sur la santé et la mortalité qui en découlent »
(Société suisse de santé publique 2002). La même année, la pré-
vention de la violence est décrétée priorité de santé publique par
l’OMS, qui met en évidence les conséquences graves de ce pro-

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LES ACTIONS ENTREPRISES

blème sur la santé des individus et des communautés dans son


« Rapport mondial sur la violence et la santé » (Krug, Dahlberg,
Mercy, Zwi, Lozano-Ascencio 2002).
De nombreux auteurs (Michaud 2012) ont étudié les évolu-
tions de la notion de violence au sein de nos sociétés. Récemment,
un historien français en a même retracé l’histoire européenne, du
Moyen Age à nos jours (Muchembled 2008) et le déclin régulier
du taux d’homicides dans les pays européens depuis le 13e siècle.
Ces travaux mettent en évidence la relativité de la notion de vio-
lence. Ce qui est considéré comme violent à une époque ne le
sera pas à une autre et son appréciation est fonction du contexte
social, économique, politique, culturel et religieux.

BESOIN IMPÉRATIF DE DONNÉES

On connaissait l’ampleur du problème au niveau national,


encore fallait-il disposer de données locales indispensables pour
justifier le lancement d’un programme de prévention.
Une étude, publiée en 1997 et effectuée sur un échantillon
représentatif de 1500 femmes vivant en Suisse (Gillioz, De Puy,
Ducret 1997), avait montré qu’une femme sur cinq était confron-
tée, durant sa vie, à de la violence dans sa relation de couple, sous
forme de violence physique et/ou sexuelle. Quant à la violence
psychologique, elle concernait 40% des femmes interrogées. Si
l’on pense aux nombreuses raisons qui incitent les personnes
victimes de violence à garder leur situation secrète, voire taboue,
il était légitime de penser que ces chiffres sous-évaluaient l’am-
pleur réelle du problème (Lachapelle, Forest 2000 ; Rinfret-
Raynor, Cantin 1994).
Mais en ce qui concerne la prévalence de la violence de
tous types, quelle était la situation dans le canton de Vaud ? Les
données d’interventions policières ne pouvaient pas, en l’état,
être analysées (les statistiques ne fournissant pas d’informa-
tion sur les relations de la victime avec l’auteur) et les données
de la LAVI (70% des victimes qui avaient consulté étaient des
femmes et plus de 60% des violences enregistrées avaient la

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VIOLENCES DOMESTIQUES

famille pour cadre, infligées par des proches) ne reflétaient que la


réalité des situations qui étaient parvenues jusqu’à ce centre spé-
cialisé.
On disposait de données trop partielles pour établir un état
des lieux solide. Elles étaient insuffisantes pour convaincre les
décideurs qu’une intervention était nécessaire et que localement
le problème était d’importance.

Premier terrain : les urgences


Il s’agissait donc de collecter des données sur une population
de référence durant un temps assez long et dans un contexte de
soins local, recevant un grand nombre de patients.
La littérature montrait que les services d’urgences médico-
chirurgicales et, dans une moindre mesure, gynécologiques et
psychiatriques, étaient très fréquemment confrontés au pro-
blème. Ces services accueillent des patients qui réclament des
soins à la suite d’actes de violence, déclarés ou non comme
tels, et des personnes qui consultent pour l’établissement d’un
Constat de coups et blessures (CCB). De plus, sur l’ensemble
des patients qui parviennent aux urgences, un certain nombre
vivent dans un contexte de violence sans en faire part alors
que cette situation influence leur état de santé et leur demande
de soins. Selon les études publiées, 19 à 25% des femmes qui
consultent un service d’urgences, tous motifs confondus, sont
victimes de violence conjugale (Nelson 2004 ; Eisenstat 1999 ;
Campbell 2002 ; Coker 2002 ; Roberts 1997).
En 2002, les premières données récoltées furent celles du
nombre de Constats de coups et blessures (CCB) établis par le
service d’urgence de l’hôpital universitaire. Ces chiffres ne reflé-
taient que la réalité des patients ayant explicitement demandé
l’établissement d’un tel constat, essentiellement des hommes et
des femmes victimes de violences « publiques » mais très peu de
femmes victimes de violences conjugales. Il importe de préciser
que pour solliciter l’établissement d’un tel constat, encore faut-
il être informé de son existence, de son importance et qu’il peut
être établi par un médecin. Lorsqu’une personne se présente aux

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LES ACTIONS ENTREPRISES

urgences, après une situation de violence, elle est bien souvent


incapable de formuler une telle demande.
Afin d’obtenir une vision plus proche de la réalité, il s’agis-
sait de mener une enquête systématique sur l’ensemble des
patients consultant les urgences de l’hôpital universitaire. Ce qui
fut fait durant un mois en continu, 24 heures sur 24. Dès l’arrivée
aux urgences médicales ou chirurgicales, le personnel infirmier
posait des questions standardisées, tout en procédant à la prise
en charge initiale, ceci pour tous les patients adultes et quel que
soit le motif de la consultation. Les données recueillies portaient
sur le type de violence subie (physique et/ou psychologique), sur
les liens avec l’auteur, le contexte (domestique, public, profes-
sionnel, institutionnel) et sur la question de savoir si la violence
était le motif de la consultation. Le patient était libre d’en dis-
cuter ou non avec le médecin. Bien entendu, les patients dans
un état critique n’étaient pas inclus dans cette étude, de même
que les patients ne comprenant pas le français, ne souhaitant pas
participer ou ne pouvant être interrogés sans la présence d’une
tierce personne. Comme le montrent les récits qui ouvrent cet
ouvrage, la victime étant parfois accompagnée par l’auteur, il
lui était impossible de répondre en la présence d’un proche qui
pouvait être directement concerné par la situation.

Résultats surprenants
Une hypothèse accompagnait ces travaux : pour une même
période, le nombre de personnes victimes de violences domes-
tiques devait être plus élevé que le nombre de Constats de coups
et blessures (CCB) établis. Si cette hypothèse était vérifiée – et
le nombre de patients élevé – il s’agirait de prendre des mesures
afin de détecter plus soigneusement les situations et d’offrir une
meilleure prise en charge.
Le personnel des urgences se montra extrêmement mobilisé
par l’enquête et les patients massivement d’accord de partici-
per (taux de refus : 1,3%). D’un point de vue sociodémogra-
phique, il n’y avait pas de différences significatives entre les
patients interrogés et la population générale du canton. Quant

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VIOLENCES DOMESTIQUES

au résultat, il surprit par son ampleur : 11,4% des patients admis,


toutes pathologies confondues, rapportaient avoir été victimes
de violence durant les 12 derniers mois (Hofner, Viens Python,
Martin, Gervasoni, Graz, Yersin 2005). Sans surprise par contre,
la violence publique était la plus fréquente pour les hommes et
la violence domestique pour les femmes. Le nombre de CCB ne
donnait qu’un reflet trompeur de l’ampleur du problème. D’une
certaine façon, cet indicateur ne présentait que la partie visible
de l’iceberg.
Cette étude inaugura un style d’intervention qui se poursui-
vra tout au long du programme, encouragé par un taux de parti-
cipation et un engagement des équipes infirmières et médicales
exceptionnels. Ce qui avait assuré ce succès reposait sur des
facteurs reconductibles dans d’autres contextes : une collabora-
tion précoce et soutenue entre chercheurs et professionnels de
terrain. Dès l’établissement d’un projet d’étude, un partage se
fait concrètement, lors de rencontres où l’on discute en détail
les buts de l’étude et la méthode choisie. Durant ces discussions,
la parole de chacun est entendue et respectée, les propositions
et les initiatives sont prises en compte et les réticences et les
préjugés doivent pouvoir s’exprimer. Après le démarrage, il
s’agit de communiquer régulièrement sur l’avancement du pro-
jet (diffuser les résultats intermédiaires) et de le faire avec des
moyens qui tiennent compte des contraintes professionnelles et
des cultures d’un service. Dans le cas présent, comment retenir
l’attention du personnel d’un service travaillant en permanence
sous tension et bombardé d’informations ? En communiquant le
nombre de questionnaires rentrés chaque fin de semaine et en
rappelant les buts de l’enquête par des affichettes posées dans les
endroits « stratégiques », soit là où l’on peut trouver un moment
de calme à la cafeteria et dans les toilettes. Ces informations se
distinguent ainsi du flot des informations recouvrant les murs
des locaux de soins. Stratégiquement il est également nécessaire
d’incarner le programme de recherche en assurant une présence
quotidienne lors des changements d’équipe, afin de répondre
aux questions des soignants ou du personnel administratif. A la
fin de l’enquête les résultats sont présentés et discutés avec les

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LES ACTIONS ENTREPRISES

équipes qui ont récolté les données afin de confronter les don-
nées statistiques et les expériences cliniques.

AUTRES TERRAINS D’ENQUÊTE

Lorsqu’on aborde un problème de santé publique, le risque est


de se limiter à une lecture « mono-disciplinaire ». Afin de ne pas
tomber dans ce travers, nous avons étudié la littérature spécia-
lisée, comme il est coutume de faire dans la recherche scienti-
fique, mais nous avons complété cette approche par une étude
des pratiques locales, sur le terrain, d’autres secteurs que celui
des soins et de la santé.

Avec les policiers


Un terrain nous semble prioritaire à mieux connaître : la police.
Son travail est alors une « terra incognita » pour des profession-
nels de santé publique. La démarche entreprise pour découvrir
l’activité sur le terrain consiste à accompagner le travail des
policiers engagés en première ligne suite aux appels reçus au
numéro d’urgence 117. Passer du temps au Centre d’engage-
ment et de transmission (CET) de la gendarmerie nous permet
de mieux comprendre les difficultés auxquelles les policiers
sont confrontés. Les appels des voisins ou des protagonistes
des violences familiales parviennent au CET au milieu d’autres
demandes, comme les accidents de la route, les cambriolages,
les bagarres, etc. Les engagements requis prennent beaucoup de
temps et mettent souvent les policiers à rude épreuve. A leur
arrivée, certains couples peuvent s’opposer à leur interven-
tion ; des enfants surgir affolés parmi les cris et les violences
verbales. Parfois les situations sont connues et ont déjà fait
l’objet d’un grand nombre d’interventions. Les victimes sont
ambivalentes quant aux mesures à prendre, redoutant la colère
de l’auteur si elles demandent à être protégées. Quelques nuits
passées au CET nous ont permis de mesurer à quel point les
policiers ont besoin de formation pour pouvoir comprendre les

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VIOLENCES DOMESTIQUES

spécificités de la violence conjugale et intervenir de manière


professionnelle.

Au Centre d’accueil et d’hébergement


Autre environnement prioritaire à mieux connaître : un centre
d’accueil spécialisé pour les victimes de violence. Dans notre
région, le Centre d’accueil Malley Prairie (CMP) accueille, en
urgence tous les jours 24 heures sur 24 ou sur rendez-vous, des
femmes victimes de violences conjugales ou de violences fami-
liales (avec ou sans enfant). Il propose un hébergement sécu-
risé, une aide psychosociale et un soutien aux enfants. Nous
y rencontrons des professionnels d’une grande qualité, ayant
accumulé une connaissance remarquable de la problématique
et de l’intervention tant sociale que psychothérapeutique. Cette
équipe va nous permettre d’enrichir les fondements théoriques
du programme en y intégrant les connaissances issues de ces
deux disciplines. Ces apports théoriques permettent entre autres
de formuler le type de messages à donner aux femmes victimes
afin qu’elles puissent solliciter l’aide d’un centre spécialisé, par
exemple à l’issue d’une consultation aux urgences.

Et ailleurs…
Nous découvrons également en Suisse et à l’étranger des centres
spécialisés organisés selon différents modèles. A Genève, au
sein des Hôpitaux universitaires (HUG), la Consultation inter-
disciplinaire de médecine et prévention de la violence (CIMPV),
fondée par le Dr Daniel Halpérin, dispense une aide et un soutien
médical et psychologique à toute personne concernée par la vio-
lence, quel que soit son rôle dans le phénomène. Elle met à dis-
position une expérience d’interventions hospitalières précieuses
pour notre programme (Halperin, Rey, Margairaz, Rinaldi Baud,
Poujouly, Bleed 2002). A Zurich, le « Triemli Spital Frauen-
klinik » se concentre sur le dépistage et la prise en charge des
patientes victimes de violence conjugale. En France, l’offre est
essentiellement assurée par les consultations médico-judicaires ;

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LES ACTIONS ENTREPRISES

en Belgique, par les services d’urgences et les centres d’accueil


de femmes victimes. En Allemagne (Das SIGNAL Intervens-
programm) et au Québec (Centre de recherche interdisciplinaire
sur la violence familiale et la violence faite aux femmes, CRI-
VIFF), des équipes développent des interventions d’orientation
communautaire. Aux USA, le modèle de Duluth « Domestic
Abuse Intervention Project » propose des interventions multi­
disciplinaires qui visent à engager toutes les forces sociales
dans la protection des femmes et des enfants victimes de vio-
lence et dans la modification du comportement des hommes
violents.
Ainsi, il semble que les expériences soient nombreuses et se
développent selon des orientations différentes allant d’un cadre
de référence strictement médicolégal à une vision fondée sur les
normes sociétales patriarcales.

IDENTIFIER LES BESOINS DE FORMATION

La découverte des pratiques des autres professions confrontées


au problème ainsi que l’analyse des expériences menées par des
équipes spécialisées ailleurs en Suisse et dans le monde nous
orientent vers une vision globale et interprofessionnelle de l’in-
tervention. Encore faut-il mettre en place les conditions néces-
saires à un travail avec des partenaires issus de cultures profes-
sionnelles souvent très éloignées, à commencer par l’acquisition
d’un vocabulaire commun et à l’établissement de procédures
d’interventions partagées. Cela signifie identifier des contenus
susceptibles de répondre à la fois aux interrogations de chaque
corps de métier et leur permettre de communiquer de manière
fonctionnelle.

Un outil original : « le triptyque pédagogique »


Dans ce but, une méthode originale est développée, qui s’ins-
pire des techniques de recherche de consensus au sein d’un
groupe de spécialistes. Elle vise l’identification et la priorisation

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VIOLENCES DOMESTIQUES

des besoins de formation en tenant compte des besoins de trois


« entités » distinctes : la communauté qui est confrontée au
problème, les professionnels qui doivent y faire face et le pro-
blème en tant que problématique scientifique. Les experts sol-
licités complètent individuellement pour chaque « entité » une
liste de propositions. Puis celles-ci sont mises en commun et
synthétisées selon la technique de recherche de consensus dite
du « groupe nominal ». Il est alors possible de repérer parmi les
items validés par le groupe celui ou ceux qui sont communs aux
trois « entités » puis à deux « entités ». Cette technique permet
non seulement de formuler des besoins mais également de les
situer en termes de priorité 1, 2 ou 3. Appliqué à la prévention
de la violence, l’exercice a donné des résultats détaillés qui ont
fondé les contenus des formations interdisciplinaires dévelop-
pées dans le cadre du projet « C’est assez ». Un résultat surpre-
nant est la place centrale qu’occupent pour les trois groupes le
sentiment d’inconfort face à la problématique et le besoin de
clarification. Ce constat sera confirmé systématiquement lors
des études de représentations effectuées durant les formations
que, ce soit avec les soignants, les éducateurs, les policiers ou
les travailleurs sociaux.
Une enquête récente menée auprès de l’ensemble des phar-
maciens d’officine de Suisse romande, confirme que pour eux
aussi le malaise et la peur que le sujet inspire, est au cœur des
résistances à l’intervention (Schütz Leuthold 2012).

besoins de formation en matière de violence identifiés


selon la méthode du triptyque pédagogique

Besoins de la communauté : individu, réseau, société :


– Pour le patient : être dépisté, soigné, orienté.
– Pour le réseau : chaque partenaire est reconnu dans ses compétences
spécifiques et sollicité à bon escient.
– Pour la société : la violence est reconnue comme problème de santé
publique ; des réponses collectives y sont apportées par les politi-
ciens, les décideurs, les médias, les associations, les groupes d’in-
fluence, etc.

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LES ACTIONS ENTREPRISES

Besoins des professionnels : comme apprenants et intervenants cli-


niques :
– Bénéficier d’une offre de formation adaptée aux contraintes profes-
sionnelles et aux exigences de la clinique.
– Reconnaître ses propres préjugés et valeurs concernant la violence
et la maltraitance, afin d’agir de manière professionnelle.
– Disposer d’outils utilisables et pertinents dans la réalité du travail.
– Maîtriser les compétences de base : « savoir dépister et savoir agir ».
– Disposer de formations brèves sur les aspects spécifiques.
– Avoir accès aux ressources du réseau pour les patients et pour aug-
menter la qualité de son intervention.
Besoins de la problématique : la violence comme problème de santé
publique nécessite des recherches et des développements de niveau aca-
démique dans les domaines suivants :
– Mythes, représentations et fausses croyances sur la violence et la
maltraitance.
– Facteurs de risque, signes d’appels, symptômes, conséquences sur
la santé, tests de dépistage, système de surveillance.
– Protocoles d’interventions, recommandations de pratiques cli-
niques (bonnes pratiques).
– Prise en charge et évaluation (résultats cliniques).

Les contenus de formation sont ainsi établis en fonction


d’une étude de besoins. Ils permettent l’acquisition d’un « seuil
de connaissances commun » entre professionnels de cultures dif-
férentes ayant des représentations souvent fort éloignées de la
violence, du fait de la variété de leurs expériences de terrain. Ce
« seuil minimum de connaissances communes » favorise l’émer-
gence d’un travail en réseau.
Lorsque les contraintes de temps sont importantes, comme
pour les professionnels des services d’urgences qui ont très
peu de disponibilités pour les formations continues, des forma-
tions même très brèves sont possibles, qui n’abordent que les
thèmes identifiés comme « prioritaires ». Une formation brève
de 30 à 45 minutes, dispensée au sein même du service, permet
déjà d’outiller des professionnels de première ligne. Dans les

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Le triptyque pédagogique : un outil original d’évaluation des besoins


de formation en médecine communautaire.

Priorité 2
Disposer de données et de
Besoins de la protocoles validés Besoins de la
communauté problématique
Priorité 1
Reconnaître et dépasser
Priorité 2 l’inconfort, les doutes et les
peurs causés par la violence Priorité 2
Obtenir/dispenser Confronter les
des soins de domestique
données scientifiques aux
qualité expériences cliniques

Besoins des
professionnels

Identification et priorisation des besoins en matière de violence domestique.

services universitaires, il est important de répéter régulièrement


ces formations en raison de la mobilité professionnelle et estu-
diantine.
La méthode du triptyque pédagogique a été utilisée à de
nombreuses reprises notamment pour le programme fédéral
de formation « Migration et santé ». Cet outil pourrait se révé-
ler utile et applicable à d’autres problèmes (populations vulné-
rables, dépendances, populations âgées, etc.).

histoires de femmes… et d’hommes

Attaquée par des inconnus. C (16 ans) est bien connue des services
d’urgence. Elle se présente à de nombreuses reprises avec des lésions
diverses, hématomes au visage, aux jambes. Elle accuse invariable-
ment des inconnus sans jamais pouvoir donner des indications précises.
Même lorsque la violence, qu’elle subit de son copain de 18 ans est

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LES ACTIONS ENTREPRISES

dévoilée, elle l’excuse, disant qu’elle avait fait des bêtises ou qu’elle
était alcoolisée.
Révélation en salle d’accouchement. En l’espace de 5 semaines, Mme
P. (32 ans) se présente cinq fois en salle d’accouchement, notamment
pour des contractions utérines ou absence de mouvements fœtaux. La
sage-femme conseillère qui la suit est informée par une collègue que la
patiente a consulté en urgences à de nombreuses reprises dans un autre
hôpital de la région. La patiente admet être victime de harcèlement
psychologique et de violence physique de la part de son employeur
depuis le début de la grossesse mais accepte difficilement l’aide
offerte.
Pressions et menaces. Monsieur T. (35 ans), ingénieur en informatique
dans une multinationale, consulte en urgence à la policlinique pour dou-
leurs épigastriques sévères. Lors de la consultation de suivi, il confie
être sous une forte pression. Il a été licencié deux mois auparavant.
Depuis quelques années, son épouse le critiquait et le dénigrait, souvent
en présence de sa famille et de leurs amis. Depuis son licenciement,
la situation est devenue intolérable. De plus, sa femme menace de le
quitter en emmenant les enfants, qu’il ne reverra jamais !
Le mariage et après. Mme L. (92 ans) est admise aux urgences suite à
une chute dans les escaliers de la ferme qu’elle occupe avec son mari. Il
demeure auprès d’elle et répond à sa place aux questions des soignants.
Finalement une infirmière parvient à avoir un entretien hors de la pré-
sence du mari. Mme L. confie qu’elle subit des violences physiques
depuis toujours mais n’a jamais pensé à partir. Elle termine : « Le pas-
teur m’avait dit que je me mariais pour le meilleur et pour le pire. Et
bien moi j’ai eu le pire ».
Demande d’IVG. Mme A. (18 ans) se présente à la policlinique de la
maternité pour une demande d’interruption de grossesse. Lors de la
consultation, la jeune fille révèle qu’elle a été victime d’un viol la nuit
de ses 18 ans à l’issue d’une fête. La jeune fille ne souhaite pas de
suivi psychologique. Elle a surtout honte, se sent coupable de ce qui est
arrivé et craint par-dessus tout de perdre sa place d’apprentissage si son
patron venait à apprendre l’agression sexuelle. Elle ne souhaite pas en
parler à sa mère.

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Consultations multiples à la policlinique. Madame P. (42 ans) multi-


plie les consultations. En urgence le 26 février : rhinite avec toux et
fièvre 38-39°. Sur rendez-vous le 2 juillet : douleurs musculaires dif-
fuses, fatigue. Sur rendez-vous le 21 août : asthénie, douleurs lom-
baires, céphalées au travail. En urgence le 15 décembre : douleur du
bas-ventre. Contrôle sur rendez-vous le 19 décembre : ne se présente
pas à la consultation. En urgence le 2 avril : toux, rhinite, difficulté à
dormir, douleur au ventre. Durant trois ans, Mme P. va comptabiliser
plus de 10 consultations par an, pour finalement confier qu’elle subit
des contraintes sexuelles de la part de son partenaire qui lui interdit de
voir sa famille et lui a confisqué son passeport.
Un grand-père et son petit-fils. Monsieur T. (81 ans) est hospitalisé en
urgence pour contusions multiples. Le bilan d’entrée met en évidence
un état de malnutrition sévère. Ce monsieur, veuf depuis 20 ans, vit
avec son petit-fils âgé de 16 ans, dont la mère ne veut plus s’occuper. Le
bilan de l’assistante sociale mettra en évidence qu’il souffre de troubles
de la mémoire et qu’il est souvent enfermé à clé dans sa chambre par
son petit-fils, qui a vidé son compte d’épargne en quelques mois. M.
T. ne pouvant plus s’alimenter seul, son petit-fils l’aurait bousculé et
menacé pour qu’il mange et finalement l’aurait frappé.

En complément à l’étude des besoins, la connaissance


concrète de situations vécues par les professionnels était néces-
saire à l’élaboration des contenus. Les histoires de patients
(vignettes cliniques) collectées par une infirmière des urgences
ont ouvert à une connaissance plus qualitative et ont permis d’il-
lustrer les soins requis, les ressources à mobiliser et les types de
professionnels concernés au-delà des urgences (Menoud 2002).
Ces vignettes vont devenir de précieux supports d’analyse de
cas lors des formations.
Simultanément, le programme européen Daphné de lutte
contre la violence envers les enfants, les adolescents et les
femmes, met en ligne un site pour les professionnels permettant
de procéder à l’analyse de situations cliniques. Les outils de for-
mation mis à disposition au niveau européen sont comparables à
ceux développés à Lausanne.

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LES ACTIONS ENTREPRISES

ÉQUIPER LES PROFESSIONNELS

L’amélioration de la qualité des soins apportées par les profes-


sionnels dépend d’au moins trois éléments :
– l’existence d’un protocole validé et consensuel qui guide
les nouvelles pratiques ;
– avoir bénéficié d’une formation qui permette de maîtriser
les éléments de ce protocole et de mettre en œuvre les
étapes recommandées ;
– disposer dans son environnement professionnel des
conditions structurelles permettant l’exercice de cette
nouvelle démarche de soins.

La formation à elle seule ne suffit pas à modifier les pra-


tiques. Par exemple, lors de l’épidémie de VIH/sida, pour pré-
venir la transmission du virus lors des soins, il a fallu établir
un protocole connu sous le nom de « précautions universelles »,
former les soignants à ces nouvelles pratiques (port de gants et
de lunettes, utilisation de seringues à usage unique, etc.) et faire
en sorte que les lieux de soins disposent du matériel nécessaire.

Le poids des représentations


Dans le cas de la violence conjugale, il faut évidemment déve-
lopper ces trois aspects mais également prendre en compte un
volet essentiel : le poids des représentations.
En effet, la prise en compte de la violence conjugale ne se
limite pas à une modification de technique de soins et à l’appli-
cation standardisée d’une « écoute active ». Les représentations
de la violence conjugale sont chargées de préjugés, de craintes,
d’émotions, de tabous, chez les professionnels comme ailleurs.
S’intéresser à la violence fait émerger des émotions souvent dif-
ficiles à contrôler, telles que le jugement, la défiance, la peur ou
le rejet. Elles peuvent également activer chez le soignant des
éléments de sa propre biographie, souvenirs d’enfance ou vécu
de couple. La sensibilisation à la problématique et la modifica-
tion des pratiques professionnelles ne peuvent intervenir sans un

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Barrières à l’intervention rapportées par les pharmaciens d’officine de suisse


romande, en matière de violence conjugale.
Peur à l'idée d'entamer une
discussion au sujet des violences 53,8% (n=122)
conjugales avec la patiente

Peur d'intervenir dans


39,6% (n= 89)
la sphère privée

Le pharmacien intervient
dans tous les cas 26,2% (n=59)

Manque de compétences 21,3% (n=51)


Manque de connaissances
de la loi suisse et 18,7% (n=42)
des services sociaux

Manque de temps 16% (n=36)

Peur des représailles de la part


de l'auteur des violences 6,2% (n=14)

Pas du ressort du pharmacien 2,7% (n=6)

Autre 7,1% (n=17)

0% 100%
Répondants % (n= 228)

La gène face à la problématique retient le pharmacien d’officine de poser des questions


ou d’intervenir, bien plus que l’absence de connaissances.
Source : Schütz Leutold M. (2012) Violences conjugales envers les femmes : que peut faire le pharmacien d’officine ?
Protocole de détection et d’orientation. (Travail de recherche pour la Formation post graduée FPH en officine – Pharma
Suisse) Lausanne, Suisse.

travail sur les résonances personnelles qui doit donc faire partie
intégrante des contenus de formation.

Comment faire ?
Un groupe de travail interdisciplinaire est mis sur pied afin
de développer un protocole qui doit permettre de : détecter les
patients vivant dans un contexte de violence ; leur signifier clai-
rement, avec bienveillance et sans préjugés, leur droit à ne pas

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LES ACTIONS ENTREPRISES

être maltraités ; les soutenir dans leurs efforts de changement ;


les orienter dans le réseau et, si nécessaire, assurer leur sécurité.
Des protocoles d’équipes nord-américaines et européennes
sont consultés et discutés par le groupe de travail. Un premier
projet est développé et soumis pour validation. Il vise une action
interdisciplinaire concertée au sein des services d’urgences. Les
professionnels y sont encouragés à appliquer systématiquement
une procédure en cinq étapes :
– détecter les personnes victimes ;
– offrir un message clair de soutien ;
– traiter selon le besoin par des soins immédiats (y compris
effectuer un CCB) ;
– informer des droits et des ressources du réseau ;
– protéger la personne victime en assurant un plan de sécu-
rité à la sortie du service.

Un acronyme reprenant la première lettre de chaque étape


donnera son nom à ce protocole : le DOTIP.
Le document comporte également quelques données épi-
démiologiques et une liste de facteurs de risque et de signaux
d’alerte. Il illustre au moyen d’éléments collectés auprès des
soignants, les résistances habituelles à investiguer le domaine
et recense les principaux articles de lois s’appliquant dans ces
contextes. Il est enrichi de vignettes cliniques issues de l’expé-
rience des professionnels du groupe de travail.
Elaboré avec une orientation de santé publique, ce protocole
conçu initialement pour le personnel des urgences a connu un
grand nombre de déclinaisons : protocole pour les médecins
installés en pratique privée, pour la maternité et les services de
gynécologie, pour les travailleurs sociaux (Violence domestique
2013), les équipes de périnatalité et plus récemment pour les
équipes des pharmacies. Cette dernière adaptation a été réali-
sée suite à une enquête systématique auprès des pharmaciens
d’officine de Suisse romande. Elle a montré que plus de 50%
des pharmaciens interrogés avaient été au moins une fois direc-
tement sollicités par des victimes de violence conjugale, qu’ils
étaient convaincus que la prévention et le soutien des victimes

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Le DOTIP : un protocole de détection et d’orientation des victimes de violence.

Penser systématiquement à une violence/


Détecter maltraitance potentielle.
D une violence Toute personne peut subir une situation de violence.
possible Ajouter la violence à votre évaluation/diagnostic
différentiel.

La violence est interdite par la loi, elle est


inacceptable, personne ne mérite d’être maltraité,
Offrir
quelles que soient les circonstances.
O un message
La personne n’est pas seule, vous pouvez offrir
clair de soutien
une aide. Vous êtes capable de l’entendre
sans la juger.

Effectuer la prise en charge de manière


professionnelle et selon les règles en vigueur
Traiter
dans votre service/institution/corps de métier.
T et organiser
Faire établir un constat médical dans tous les cas,
le suivi
même si le dépôt de plainte n’est pas envisagé
par la victime.

Expliquer ses droits en termes clairs.


Informer Informer sur les prestations LAVI.
de ses droits et Rappeler les devoirs des deux parents de
I des ressources protection envers les enfants.
du réseau Informer des ressources spécialisées
qui peuvent venir en aide si la personne le souhaite.

La personne peut-elle rentrer chez elle sans


Protéger
danger pour sa sécurité et celle de ses enfants?
en assurant la

Si non, appliquer la procédure


P sécurité de la
prévue dans votre service/institution,
victime et des
orienter vers un centre d’hébergement
enfants
ou demander l’aide de la police.

Les cinq étapes proposent une démarche systématique qui s’adaptent à un grand
nombre de contextes professionnels : services d’urgences, services sociaux, cabinets
médicaux, officines pharmaceutiques, etc.

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LES ACTIONS ENTREPRISES

faisaient partie de leur travail et qu’ils souhaitaient disposer


d’informations et de formations en la matière pour mieux orien-
ter leur clientèle (Schütz Leutold 2012).

Viser l’ensemble de la population


De par son caractère simple, bref et systématique, le protocole
offre aux divers professionnels un outil de première ligne pour
aborder les situations. Il favorise une prévention secondaire à
large spectre. Un maximum de professionnels en contact avec
des victimes potentielles est appelé à faire de la détection et de
l’orientation sans devoir devenir spécialiste et sans s’éloigner de
son propre champ de compétence professionnelle.
Cette stratégie se fonde sur les principes de prévention déve-
loppés par l’épidémiologiste Geoffrey Rose (Rose 1985). En
effet, deux grandes approches de maintien et d’amélioration
de la santé se chevauchent : la première consiste à identifier les
personnes à risque élevé et à intervenir pour le réduire, et la
seconde, à réduire le niveau de risque moyen dans l’ensemble
de la population. Or, Geoffrey Rose a mis en évidence qu’il est
plus intéressant d’un point de vue de santé publique de viser
une diminution du risque pour la totalité d’une population que
de concentrer l’intervention sur la fraction de la population
présentant le risque le plus élevé. C’est la démarche qui a été
adoptée ici, en visant une augmentation et une amélioration du
dépistage et de l’orientation par le plus grand nombre possible
de professionnels en contact avec des personnes potentiellement
concernées.
Une des forces de ce protocole est de s’adapter à divers
publics (Hofner, Mihoubi-Culan 2008). Il a de ce fait constitué
la trame commune de la majorité des formations proposées. Il
s’est avéré pertinent pour former à la prévention des violences
tant des professionnels d’une même discipline que des profes-
sionnels de disciplines très différentes (médecins, infirmiers,
psychiatres, aumôniers, policiers, sages-femmes, assistants
sociaux, pharmaciens, etc.) dans le cadre de formations inter-
professionnelles.

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VIOLENCES DOMESTIQUES

CLÉ DE VOÛTE : LA MISE EN RÉSEAU

La plupart des problèmes de santé complexes nécessitent, tant


pour leur prévention que pour leur prise en charge, l’interven-
tion de plusieurs professionnels agissant à des niveaux et dans
des contextes différents. La police, sur appel des voisins de
palier, sera intervenue au domicile lors d’une crise grave. La
victime après un passage aux urgences devra se réfugier avec ses
enfants dans un centre d’accueil sécurisé lorsque le partenaire
se montrera particulièrement menaçant. Le médecin traitant se
sera inquiété de sa consommation croissante d’anxiolytiques. La
victime aura pris conseil auprès d’un centre social sur les aides
disponibles en cas de séparation et l’infirmière scolaire l’aura
convoquée pour lui faire part de ses inquiétudes face à l’hype-
ractivité de son fils cadet.
Tous ces professionnels auront fait leur travail mais avec
une vue partielle du problème. Qui, dans cette situation, devra
faire la synthèse des messages de chaque intervenant ? Qui
devra trier et prioriser les actions recommandées par chacun ?
Qui devra adapter les messages généraux à la situation singu-
lière de chaque individu ? Si rien n’est fait pour que tous ces
partenaires se rencontrent et communiquent, ces tâches lourdes
et complexes reviendront à la victime elle-même, seule au centre
d’un tourbillon de professionnels. Il s’agit donc de développer
des routines susceptibles d’améliorer la communication entre les
professionnels et de les amener à coordonner leurs messages et
leurs interventions.

Inventorier les ressources


D’où une première mesure à prendre : identifier les ressources
d’une région et réaliser une carte du réseau. Prenons un exemple
concret : une femme de 38 ans se présente aux urgences, un lundi
matin à 6 heures, avec des hématomes au visage, des cheveux
arrachés et deux côtes cassées. Elle marche péniblement, se dit
pressée car ses enfants dorment encore et elle veut rentrer avant
qu’ils se réveillent. En complément aux soins d’urgences, le

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LES ACTIONS ENTREPRISES

personnel doit pouvoir orienter la patiente vers les diverses res-


sources existantes dans la région. Il s’agit alors de connaître les
services, leurs prestations, leurs coordonnées et être capable de
sélectionner l’offre la plus adéquate.
Le plus souvent, cette orientation se fait vers les quelques
institutions phares d’une région ou en fonction de son propre car-
net d’adresses. Cette manière de procéder risque de surcharger
certaines institutions au détriment d’autres susceptibles d’offrir
des prestations plus spécifiques. Par ailleurs, le cloisonnement
des formations en secteurs (santé, social, juridique, police) et
les contextes d’activité différents entraînent souvent une mécon-
naissance des services, même des plus importants. Pour preuve,
une enquête effectuée dans un service d’urgences au début des
années 2000 avait montré que la majorité des médecins et des
infirmiers ignoraient l’existence de la loi sur l’aide aux victimes
d’infraction (LAVI), de ses prestations et des centres chargés
d’appliquer cette loi.
Ajoutons à ce tableau la diversité culturelle des équipes soi-
gnantes. En Suisse, le risque de pénurie de professionnels de
la santé conduit à une forte immigration de professionnels, ce
qui aboutit à des équipes très cosmopolites. Malgré la compé-
tence avérée de ces professionnels, ils n’ont en général aucune
connaissance du réseau local. Il est donc nécessaire de dévelop-
per des outils permettant de sélectionner, dans une région, les
prestations nécessaires à l’issue par exemple d’une consultation
aux urgences ou dans une policlinique.

Plus qu’un répertoire


Un modèle original de « carte du réseau » a été élaboré en
2002 pour la région de Lausanne (Hofner, Viens Python,
Yersin, Bodenmann, Schoch, Golay 2002). Cette carte associe
aux informations contenues dans les annuaires des institutions,
une « cotation » des offres par indicateurs d’utilité et un regrou-
pement par type de problématique. Ce système permet d’iden-
tifier l’offre la plus appropriée aux besoins parmi un catalogue
de services.

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Pour ce faire, des institutions qui présentent un lien présumé


avec la problématique sont sélectionnées dans les annuaires
existants. Puis des entretiens sont menés avec les responsables
afin de définir précisément les prestations offertes. Les données
recueillies permettent de regrouper les institutions et les ser-
vices selon des critères utiles lors de l’orientation : soin, social,
juridique, migration, personnes âgées, « seuil bas » (structures
d’accès facilité pour population vulnérable). Un deuxième
niveau d’information consiste en la « cotation » de chaque insti-
tution par indicateur d’utilité. Ces indicateurs sont résumés dans
l’acronyme POUCE : Prévalence, Offre, Urgence, Clientèle et
Exemplarité.
Ainsi, par exemple, l’intersection de « population migrante »
et de « juridique » permettra de trouver le service le mieux
à même d’aider une femme victime de violence conjugale au
bénéfice d’un permis B par regroupement familial, de lui trans-
mettre les coordonnées du service et de lui indiquer si elle
devra prendre rendez-vous ou si elle pourra se présenter direc-
tement.
Ce travail a mis en évidence le nombre extrêmement élevé
de ressources ainsi que la variété et la spécificité des offres. En
2001, plus de 50 institutions du canton avaient quelque chose
à offrir en matière de prévention de la violence ou de prise en
charge des victimes ou des auteurs.
Cet inventaire a également mis en évidence les lacunes du
système et les doublons. Par exemple, un très grand nombre
d’institutions offraient une aide dans le domaine social et/ou
psychologique, mais avec des disponibilités horaires (jours
ouvrables et horaires de bureau) ne correspondant pas aux
besoins des personnes concernées ayant souvent besoin d’aide
le soir, la nuit ou en fin de semaine. Cette carte actualisée est
désormais disponible sur le nouveau portail « Violence domes-
tique » (Violence domestique 2013) du site de l’Etat de Vaud.

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LES ACTIONS ENTREPRISES

les cinq indicateurs d’utilité de la méthode pouce

P Prévalence des actions, activités auprès des personnes concernées


par la violence
P0 pas d’action spécifique
P+ petite partie de l’activité
P++ traite des problèmes de violence et d’autres problèmes
P+++ traite principalement des problèmes de violence

O Offres de l’institution, de l’association ou du service


C consultation, entretien
H hébergement
D documentation, appui aux professionnels, formation

U « Urgence » – disponibilité des offres


24h 24 heures, 7 jours sur 7
SRV sans rendez-vous, mais pas 24h/24
ARV avec rendez-vous

C Clientèle accueillie
F femmes
Enf enfants
H hommes

E « Exemplarité » – une intervention intégrée implique de couvrir les


trois domaines
SS soins
SL social
JE juridique

Mettre des visages sur des noms !


Cette carte étant établie, des « journées de réseau » ont permis,
à partir de 2003, à chacune de ces institutions de présenter ses
prestations, de découvrir les prestations des autres services et de

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VIOLENCES DOMESTIQUES

mettre des visages sur des noms ! En effet, un réseau plus fluide
est souvent le fait de mesures simples : disposer d’un inven-
taire pratique et bien organisé des ressources, avoir rencontré
personnellement les responsables d’un service et savoir à qui
l’on adresse son patient. Cette démarche a été appliquée dans
plusieurs cantons romands (Vaud, Jura, Fribourg), permettant
souvent à des professionnels travaillant dans le même domaine
depuis fort longtemps de faire connaissance pour la première
fois. Lors de ces « journées de réseau », des échanges intenses
et stimulants mettent en lumière l’engagement de chacun mais
aussi leur isolement et leur besoin de collaboration. Au-delà
des professionnels rattachés à des institutions publiques ou
parapubliques, des professionnels de pratique libérale (avocats
et médecins en cabinet privé), moins coutumiers du travail en
réseau, ont souhaité être intégrés à ces rencontres afin de parta-
ger leurs expériences et décloisonner leurs activités.
Evidemment, constituer ce type de carte, la faire valider par
les institutions, la mettre à jour et la diffuser nécessite un cer-
tain investissement. Mais cet effort répond à un véritable besoin,
preuve en est les six éditions de la carte vaudoise, les milliers
d’exemplaires distribués depuis 2002 et le résultat positif d’un
sondage effectué auprès des utilisateurs, qui a révélé que la
carte était fort appréciée et particulièrement par les employés
d’administrations. Ils sont souvent peu impliqués dans les
réunions d’équipes et peu intégrés aux formations continues,
alors qu’ils sont souvent le premier contact décisif avec les
personnes concernées (secrétariat, réception, accueil). Ceci
illustre l’importance, pour un programme de santé publique, de
tenir compte de la totalité des professionnels qui constitue une
équipe.

COMPLÉTER L’OFFRE EXISTANTE

Cette connaissance plus extensive du réseau et l’analyse du par-


cours de la victime permettent d’identifier une « zone grise » où
l’offre ne répond pas aux besoins.

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LES ACTIONS ENTREPRISES

Malgré la densité des prestations identifiées, les victimes arri-


vant aux urgences ne bénéficient pas d’un accompagnement et
d’une orientation optimale. Cette lacune est le fait du rythme sou-
tenu de l’activité des urgences et de la disponibilité de la majorité
des services sociaux, limitée aux heures de bureau. Or, l’enquête
menée en 2002 aux urgences a montré un pic des admissions suite
à des situations de violence en fin de semaine. Un projet pilote
est mis en place pour pallier ces lacunes, répondre aux attentes
des professionnels des urgences et de la police, sans créer une
nouvelle structure. Etant donné le grand nombre de services pou-
vant offrir ces prestations, il est possible de recruter parmi eux
des professionnels disponibles pour un piquet de fin de semaine.
Cette permanence de deuxième ligne fonctionnera à titre pilote
plus d’un an, du vendredi 17 heures au lundi 8 heures, assurée
par une vingtaine de professionnels, en partie à titre bénévole.
L’évaluation de cette expérience montre que les patients
apprécient cette offre et les professionnels impliqués affirment
qu’elle répond à un besoin. En particulier, elle permet à la vic-
time de verbaliser la violence subie dans un cadre sécurisant et
en toute tranquillité. Les questions fréquemment abordées sont
les suites immédiates de la consultation : « Est-ce que j’oserai
rentrer chez moi après cette consultation, comment expliquer à
mon mari que je suis allée aux urgences suite à notre querelle,
que faire s’il redevient violent en apprenant que j’ai consulté,
dois-je en parler avec mon médecin, lui dire que sous stress je
consomme des tranquillisants que me fournit une amie, ai-je le
droit de quitter le domicile avec les enfants ? »

Limites du système
Mais ce modèle montre ses limites. La permanence est mal
connue et irrégulièrement sollicitée car elle n’est pas institution-
nellement intégrée à l’un des services de l’hôpital. Et le béné-
volat des personnes assurant le piquet n’est évidemment pas
une solution durable. L’expérience acquise lors de cette période
pilote constitue toutefois une « formation continue » précieuse
pour tous les professionnels qui s’y impliquent.

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Cette expérience et son évaluation ont le mérite de mettre


en évidence une question centrale et peu abordée jusque-là :
l’importance du constat médical (constat de coups et blessures,
CCB) établi par les médecins des urgences, dans le courant de la
consultation et les limites de cette manière de faire.
Un cas particulier permet d’illustrer ce fait. Une femme porte
plainte pour violence conjugale. Elle a vécu 12 ans dans la peur
de son mari. Il la surveillait constamment, mettait sa parole en
doute, contrôlait ses faits et gestes, la dénigrait devant leurs amis
et leurs enfants, la frappait lorsqu’il était en colère, lui interdisait
de quitter la maison, disposait de son salaire, l’obligeait à avoir
des relations sexuelles, la menaçait de mort si elle parlait de
cette situation à quiconque. Lors de l’audience, le juge demande
quelles preuves elle peut fournir de ces faits. N’ayant aucun
document à présenter, le juge l’informe qu’il lui sera difficile
de poursuivre la procédure, étant donné qu’en l’état « c’est votre
parole contre celle de votre mari, qui nie en bloc. Il affirme que
vous êtes une mythomane manipulatrice et qu’il souffre beau-
coup de vos accusations ».
Cette situation, au demeurant fréquente, démontre l’impor-
tance de documenter les faits (Bertrand, Subilia, Halpérin, La
Harpe, Reymond, Bierens de Haan, Loutan 1998) car, comme le
dit le Pr. Louis Roche, « La blessure représente une trace orga-
nique, objective, actuelle d’un fait judiciaire qu’il s’agit d’établir et
de reconstituer » (Romain-Glassey, communication personnelle).
Le constat est un des éléments qui va permettre à une victime
de faire valoir le préjudice subi. Pour mémoire, le constat médi-
cal est un document qualifié d’officiel dans l’article 34 du Code
de déontologie de la Fédération des médecins suisses (FMH). Si
tous les médecins au bénéfice d’une autorisation de pratique sont
habilités à établir un constat médical, sa rédaction « lege artis »
nécessite des connaissances et des compétences spécialisées. De
ce fait, les constats établis par des médecins non spécialistes sont
d’une qualité inégale et ne contiennent pas toujours les données
qui intéressent la justice. Par exemple, la menace de mort est une
infraction grave poursuivie d’office. Si on l’ignore, on omettra
de le signaler dans le constat, même si le patient y a fait allusion.

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LES ACTIONS ENTREPRISES

Il est donc nécessaire d’offrir aux victimes des prestations


médicolégales de qualité et de les rendre le plus accessibles pos-
sibles. Cette analyse et ces expériences sont à l’origine de la
création d’une offre nouvelle et originale.

Création de l’Unité de médecine des violences


En 2004, le directeur de l’Institut universitaire de médecine
légale (IUML), conscient de l’importance croissante de la
médecine légale dans la prise en charge de la violence, intègre
le Comité de pilotage. Les modèles de consultations médico-
judiciaires existantes à l’étranger sont examinés et un modèle
de consultation spécialisée est élaboré en tenant compte de la
réalité locale et des expériences accumulées par le programme
« C’est assez ». La volonté du directeur et les travaux déjà réali-
sés par l’équipe de projet vont permettre la création en 2005 de
l’Unité de médecine des violences (UMV) et l’ouverture d’une
consultation hospitalière en 2006.
Les missions de cette nouvelle unité désormais rattachée au
Centre universitaire romand de médecine légale (CURML) sont :
– offrir aux victimes de violence des prestations médico­
légales ;
– assurer aux professionnels une offre de conseils et de for-
mation ;
– être partie prenante de recherches et de développements
dans le domaine de la violence interpersonnelle.

La création d’une unité au sein d’un hôpital universitaire va


donner à la problématique une visibilité et une pérennité insti-
tutionnelle. Cela va faciliter son intégration dans les formations
pré-graduées et continues des médecins et des professionnels
en soins infirmiers. Cela va aussi permettre des partenariats de
recherche avec les instituts universitaires et les hautes écoles et
la valorisation sur le plan national et international des compé-
tences et de l’expérience acquise. Au final, ces développements
apporteront une légitimité à la « violence » comme probléma-
tique de santé au niveau académique.

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VIOLENCES DOMESTIQUES

La consultation : une offre inédite


La consultation offre des prestations médicolégales spécia-
lisées aux victimes de violence et ceci à leur demande, indé-
pendamment de toute procédure judiciaire, contrairement à une
expertise médicolégale effectuée à la demande de la justice. La
consultation est confidentielle. Si, dans le cadre d’une procé-
dure, la police ou la justice souhaite obtenir des renseignements,
ceux-ci ne seront donnés qu’avec l’autorisation écrite du patient.
La consultation offre à la fois des prestations médico­légales
et communautaires. Elle prend en compte le contexte familial,
professionnel, social et l’histoire de la personne au-delà de l’épi-
sode violent. Une évaluation des ressources de la personne et de
la dangerosité de la situation est effectuée. La transmission de
messages de prévention, l’information sur les droits et les suites
possibles ainsi qu’une orientation spécifique vers les institutions
locales, terminent la consultation.
Le patient consulte une fois et ne revient qu’afin de recevoir
son constat médical en mains propres. S’il le souhaite le constat
peut demeurer dans les archives de la consultation et il pourra en
tout temps en disposer.
La consultation est destinée aux adultes hommes et femmes,
victimes de toute forme de violence interpersonnelle, qu’elles
soient de type domestique ou non (violence dans l’espace public,
violence institutionnelle, violence au travail).
A l’interne, la consultation collabore étroitement avec le ser-
vice des urgences, le service de psychiatrie de liaison et le ser-
vice de pédiatrie lorsqu’il s’agit de protéger des enfants exposés
– situation qui concerne près de 20% des consultations.
A l’extérieur de l’hôpital, la consultation collabore avec l’en-
semble des institutions de la carte du réseau. La consultation ne
se substitue ni à la justice, ni à la police, ni aux services sociaux,
ni à d’autres prestations médicales.
L’existence de la consultation, ouverte 365 jours par an
chaque matin au sein de l’hôpital, va participer à la sensibilisa-
tion régulière des personnels hospitaliers et particulièrement aux
personnels des services d’urgences.

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LES ACTIONS ENTREPRISES

De nouvelles compétences infirmières


Ces consultations sont assurées, à toutes leurs étapes, par
du personnel infirmier spécifiquement formé qui travaille en
collaboration avancée avec des médecins légistes (Romain-
Glassey, Ansermet, Hofner, Neuman, Mangin 2009). L’écoute
attentive offerte par l’infirmier va permettre à la victime de
raconter l’événement violent en prenant tout le temps néces-
saire et cette écoute attentive constitue un acte thérapeutique
d’importance. Puis l’infirmier réalise un examen clinique cen-
tré sur les violences vécues en vue d’établir la documentation
médico­légale (constat de coups et blessures contresigné par un
médecin légiste et photographie des blessures). Ce temps de
constatations et de description va contribuer à la reconnaissance
de la victime en tant que telle, et va parfois lui permettre de
prendre conscience de la gravité des faits. Cette étape peut être
qualifiée de passage du statut de « blessé-traumatisé » à celui de
« plaignant ».
L’infirmier va ensuite évaluer la dangerosité de la situation,
en particulier les risques de récidives, de victimisation d’autres
protagonistes, tout particulièrement des enfants, ainsi que les
risques de conduite suicidaire ou de vengeance. Une grande
attention est apportée à l’évaluation de la situation d’enfants
éventuellement exposés à la violence vécue par leurs parents.
Dans ce cas, une procédure a été mise en place permettant d’in-
former le groupe de protection de l’enfance de l’hôpital (Child-
ren Abused and Neglect Team – CAN Team), qui va prendre le
relais dans l’évaluation et le suivi de la situation.
Enfin, après avoir apprécié avec le patient ses besoins et ses
ressources (la consultation dure en général plus d’une heure),
l’infirmier lui proposera une orientation vers les services les
mieux adaptés à son cas, à court et moyen terme. La prise en
charge, qu’elle soit médicale, psychologique, sociale ou juri-
dique est assurée à l’extérieur de l’UMV. Notons qu’une orienta-
tion pertinente est fonction d’une bonne connaissance du réseau
et du maintien de liens fonctionnels avec les autres structures.
Pour ce faire, des échanges réguliers sont assurés à l’intérieur

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VIOLENCES DOMESTIQUES

de l’hôpital et à l’extérieur par la participation aux « journées du


réseau », à des formations et conférences, par des stages croisés
organisés avec d’autres services, etc.
Les prestations ne sont facturées ni au patient ni aux assu-
reurs mais sont prises en charge par l’Etat. Les risques asso-
ciés à l’arrivée d’une facture émanant d’une unité de médecine
des violences au domicile d’une personne victime de violence
conjugale, sont ainsi atténués.
La localisation de la consultation au sein d’une policlinique
offre aux victimes un certain anonymat. La personne qui ren-
contre une connaissance en venant à l’UMV peut dire qu’elle
attend une consultation médicale sans devoir révéler qu’il s’agit
d’une situation de violence.
Actuellement, la grande majorité des patients de l’UMV sont
adressés par les urgences du CHUV où ils ont bénéficié d’un
bilan somatique et des premiers soins. Cette procédure a permis
de soulager les urgentistes de tâches qui n’entrent pas dans leurs
missions premières et d’assurer un gain en qualité des constats
qui est profitable aux victimes.
Un dossier très détaillé a été développé avant l’ouverture
de la consultation et s’est enrichi depuis. En complément aux
données médicolégales et à la description des circonstances de
l’événement violent qui a motivé la consultation, il contient des
données sociodémographiques, des données relatives aux vécus
de violence antérieurs y compris dans l’enfance, des informa-
tions sur l’orientation à l’issue de la consultation, sur d’éven-
tuelles démarches entreprises pour les enfants, etc. Ces dossiers
contenant plus de 60 items, systématiquement informatisés,
constituent une base de données très riche. Celle-ci permet un
monitoring régulier de l’activité de la consultation et le dévelop-
pement de recherches spécifiques telles que les violences phy-
siques en lien avec le travail, la situation des femmes migrantes
victimes de violence conjugale ou les violences causées par les
agents de sécurité privés (Romain-Glassey, Ansermet, Hofner,
Neuman, Mangin 2009).

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LES ACTIONS ENTREPRISES

L’affluence confirme le choix


Dès son ouverture, la consultation a connu une forte affluence
(près de 450 patients en 2006) et sa fréquentation n’a cessé
d’augmenter depuis. Récemment, une antenne s’est ouverte
dans un hôpital régional. Ce succès confirme la nécessité de dis-
poser d’un lieu d’accueil spécifique pour les victimes offrant un
accès facilité à des prestations médicolégales spécialisées et une
bonne articulation avec l’ensemble des autres prestations.
Cette consultation offre deux particularités qui en font un
modèle original en Europe : d’une part, les prestations sont à
la fois médicolégales et communautaires et, d’autre part, les
consultations sont assurées par des infirmières spécialisées qui
travaillent en collaboration avancée avec les médecins légistes.
Si la perspective de soins infirmiers en clinique forensique (en
lien avec la justice) était novatrice en Suisse, il faut rappeler
qu’aux Etats-Unis les « forensic nurses » exercent dans pratique-
ment tous les champs de la médecine légale. La création de cette
consultation répond à des lacunes relevées dans le dispositif
régional et rejoint une recommandation de l’OMS en 2010, pré-
conisant la mise à disposition des prestations médicolégales de
manière simple et accessible, comme mesure privilégiée d’aide
aux victimes.

PREMIERS TRANSFERTS D’ACQUIS

Ces années de développement du programme « C’est assez »


(Hofner, Viens Python 2004) ont vu le développement d’actions
de santé publique destinées à la prévention d’autres types de vio-
lence. En effet, l’expérience accumulée pointe le fait que la vio-
lence envers les enfants ou les aînés présente des similitudes et
sollicite souvent le même type de compétences pour y faire face.
De plus, l’analyse des dynamiques à l’œuvre dans les situations
de violences conjugales montre que ces situations impliquent
directement les enfants exposés et parfois les autres membres du
réseau primaire (parents, fratrie, amis).

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Enfants et personnes âgées


Du fait de l’imbrication des différents types de violence et de la
similitude des compétences professionnelles nécessaires pour y
faire face, deux programmes se sont développés en parallèle au
programme « C’est assez » : le programme de prévention de la
maltraitance envers les enfants « Référent maltraitance enfants »
(Phelipot Collom 2003) et envers les personnes âgées « Pre-
malpa » (Viens Python 2004). Ces deux programmes sont basés
sur le constat suivant : le signalement de situations à risque se
fait souvent tardivement, car le professionnel confronté à une
situation qui le préoccupe hésite à interpeller les instances de
protection ou de surveillance. En effet, comme il est seul face à
la situation, qu’il ne sait ni quels sont les éléments déterminants
pour effectuer une évaluation, ni quelles sont les procédures à
engager et leur implication, le professionnel hésite souvent à
intervenir. De crainte de mal agir ou de complexifier la situation,
il ne fait rien et demeure dans une inquiétude impuissante. Cette
situation peut causer un retard dans l’intervention, préjudiciable
tant à l’enfant qu’à la personne âgée vulnérable et dépendante.
Le dispositif développé dans ces deux programmes permet
de mettre à disposition des professionnels en contact régulier
avec des enfants ou des personnes âgées des « personnes de
référence », formées à l’évaluation des situations et à la trans-
mission des cas vers les instances de protection et à l’écoute
de leurs collègues. Le référent est un collègue que l’on connaît,
qui parle le même langage, vit dans le même contexte, que l’on
peut interpeller facilement en le croisant sur le lieu de travail et
à qui on peut confier ses craintes. Grâce à sa formation et à sa
connaissance des procédures et du réseau local, il est à même
de conseiller son collègue, de procéder à une première évalua-
tion conjointe du degré de gravité et d’urgence de la situation et
d’entreprendre ou non des démarches. Ces programmes ont été
évalués positivement dans le canton du Jura pour la maltraitance
envers les enfants et, dans l’ensemble de la Suisse romande,
pour la maltraitance envers les personnes âgées (Minore,
Robellaz, Hofner 2012).

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LES ACTIONS ENTREPRISES

l’essentiel

Le développement d’un programme de prévention de manière interdis-


ciplinaire et intersectoriel dans la durée permet :
– l’acquisition d’un langage commun ;
– l’implication personnelle et professionnelle de chacun ;
– le partage des responsabilités dans la mise en œuvre des
mesures de prévention ;
– la clarification des croyances et des valeurs ;
– la clarification des tâches et des responsabilités.

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4
LA VIOLENCE, UNE AFFAIRE
DE SANTÉ PUBLIQUE

Depuis quelques années, un certain nombre de problèmes


sociaux ont été qualifiés de « problèmes de santé publique ».
Ce fut le cas des dépendances aux substances illégales dans les
années 1990, plus récemment de la souffrance au travail, du chô-
mage ou de la violence des jeunes. Cette attribution sémantique
est certainement associée en partie à la médicalisation des pro-
blèmes sociaux dans les débats de société. Mais on peut raison-
nablement s’interroger : n’est-ce pas également dû au vide laissé
dans le champ social par des acteurs insuffisamment impliqués
dans des problématiques qui les concernent ? Ainsi, l’analyse
des problèmes complexes relevant tant du domaine médical que
social ou politique n’est pas menée de manière concertée.
Quelle que soit la réponse, il est utile d’examiner de manière
systématique ce qui permet de déclarer qu’un problème de santé
est un problème de santé publique. Cet examen n’est pas un
exercice théorique puisque cette qualification aura des consé-
quences sur la répartition des ressources. En effet, les politiques
de santé sont confrontées à une tension constante : répondre à
des besoins théoriquement illimités avec des ressources toujours
limitées. Cette tension existe quel que soit le degré de dévelop-
pement d’un pays, ses ressources, sa densité médicale ou l’état
de santé de sa population. La question est toujours de décider
comment allouer les ressources, sachant que ce qui est accordé à
un secteur ne le sera pas à un autre !

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VIOLENCES DOMESTIQUES

« RÉPONSES » POLITIQUES

Ces choix sont orientés en partie par l’étude systématique des


problèmes de santé : leur degré d’urgence et de gravité, le nombre
de personnes atteintes, les possibilités de prévention et de trai-
tement, le dispositif de soin existant et les conditions objectives
dans lesquelles se trouve le pays (infrastructures, communica-
tion, niveau moyen d’éducation, système politique, etc.).
Mais ces décisions sont également influencées par des rap-
ports de force politiques. En Suisse par exemple, depuis près de
30 ans, des sommes considérables sont attribuées au domaine
des drogues illégales, à la prévention de leur consommation et
à la prise en charge des personnes dépendantes. Or, ces sommes
sont sans rapport « comptable » avec le nombre de personnes
concernées par d’autres dépendances comme l’alcoolisme.
Alors que 20% de la population suisse (soit plus d’un million
de personnes) présente une consommation d’alcool à risque
– consommer trop souvent ou régulièrement en trop grande
quantité (Delgrande Jordan, Notari 2011) –, seuls 3,8% de la
population dit avoir consommé de la cocaïne et le nombre total
d’héroïnomanes était estimé, en 2002, entre 18 500 et 25 500 en
Suisse (Addiction Suisse 2012).
Mais les scènes ouvertes de la « drogue » dans les grandes
villes suisses et l’inconfort que cela représente pour la popula-
tion, la peur que ces substances illégales inspirent à juste titre et
l’intérêt pour les milieux politiques de démontrer leur volonté de
lutter contre ce fléau, ont permis d’allouer à ce secteur des res-
sources considérables. Il serait évidemment beaucoup plus incer-
tain pour les milieux politiques de mener des campagnes de pré-
vention de la consommation problématique d’alcool étant donné
les traditions locales et l’importance économique de ce secteur.
Il s’agissait donc d’examiner, dans une démarche systéma-
tique, si la « violence » était bel et bien un problème qui concer-
nait la santé publique et, si oui, dans quelle mesure. S’engager
sans faire cet examen préalable pouvait aboutir à un octroi non
pertinent de ressources publiques et à la médicalisation d’un
problème peut-être essentiellement social.

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LA VIOLENCE, UNE AFFAIRE DE SANTÉ PUBLIQUE

La vision intersectorielle qui guidait notre travail supposait


un examen préalable soigneux de la question, afin que la santé
ne « s’approprie » pas l’exclusivité des réflexions et des actions
mais que tous les partenaires potentiels soient invités à s’y
engager.

TROIS CRITÈRES À REMPLIR

Examinons donc si la « violence » peut être qualifiée de « pro-


blème de santé publique », c’est-à-dire : est-elle fréquente, est-
elle grave en termes de retentissements sur la santé et a-t-elle des
répercussions importantes sur la communauté ?

Mesurer la fréquence
En matière de violence conjugale, on dispose en Suisse d’une
étude, publiée en 1997, qui fait référence. Cette enquête, menée
auprès d’un échantillon représentatif de 1500 femmes vivant en
Suisse, a montré que plus d’une femme sur cinq faisait l’expé-
rience de la violence physique et/ou sexuelle au cours de sa vie
(Gillioz, De Puy, Ducret 1997). Ce chiffre mérite d’être mis en
relation avec celui du cancer par exemple, qui touche en Suisse
une personne sur trois au cours de sa vie.
Concernant la violence envers les enfants, plus de 700
enfants avaient été signalés comme victime de maltraitance
avérée ou présumée durant seulement trois mois en 1999 dans
le canton de Vaud (Hofner, Ammann, Bregnard 2001). Plus
récemment, les cliniques pédiatriques suisses ont été sollicitées
pour comptabiliser les enfants victimes de violence accueillis
dans l’établissement. En 2011, alors que seuls 18 des 27 hôpi-
taux concernés avaient complété l’enquête c’est tout de même
un total de 1180 enfants qui étaient déclarés : 3/5 des victimes
avaient entre 0 et 6 ans et 250 étaient des bébés de moins d’un an.
La majorité des auteurs étaient des membres de la famille (Com-
munication groupe d’experts de la Société Suisse de Pédiatrie
05.06.2012).

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Concernant les violences sexuelles envers les mineurs, une


étude récente révélait que 8% des garçons et 22% de filles avaient
subi une victimisation avec contact (Schmid, Eisner 2012).
Concernant la violence exercée et subie par les jeunes (13-18
ans), un grand nombre d’enquêtes ont été menées ces dernières
années qui montrent une augmentation des faits rapportés et
enregistrés de 2000 à 2010 (Lanfranconi 2011).
Nous ne disposons pas pour le moment de données géné-
rales concernant la prévalence des situations de maltraitance
envers les aînés. Une étude canadienne présente un taux de 12%
à 13,3% (Yaffe, Tazkarji 2012). Ces valeurs correspondent aux
estimations des pays européens (Sethi, Wood, Mitis, Bellis,
Penhale, Marmolejo, Lowenstein, Manthopre, Kärki 2011).
Rappelons, à titre indicatif, que 10% des adultes qui consul-
taient les urgences médico-chirurgicales du centre hospitalier
universitaire, service qui dessert la population de la région lau-
sannoise, rapportaient en 2002 avoir subi de la violence durant
les 12 derniers mois et ceci quel que soit le motif de la consul-
tation (Hofner, Viens Python, Martin, Gervasoni, Graz, Yersin
2005).

… malgré quelques obstacles


La fréquence de la violence dans une population demeure dif-
ficile à déterminer sur le plan statistique. D’une part, on ne
dénombre pas toujours la même chose d’une enquête à l’autre,
même si elle porte sur le même problème. Un enfant exposé à la
violence conjugale dans sa famille peut ne pas être comptabilisé
comme un enfant victime de violence car le protocole n’a pas
intégré ce type de situation. Des actes répréhensibles au sens du
Code pénal, tels que les menaces sur les enfants, le harcèlement
ou les contraintes (interdiction de travailler ou de voir des amis,
surveillance des déplacements et envois incessants de messages
SMS) ne seront pas considérés comme de la violence subie par
certaines des personnes interrogées et donc pas comptabilisés.
Certains actes pourront avoir des conséquences considérables
sur la santé, comme les négligences ou les carences d’apport

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LA VIOLENCE, UNE AFFAIRE DE SANTÉ PUBLIQUE

chez les tout-petits, mais ne pas être détectés comme de la vio-


lence par les professionnels lors d’une enquête.
D’autre part, certaines enquêtes dénombrent bien des choses
comparables, mais étant donné que le nombre total de personnes
potentiellement concernées est inconnu, une fréquence est
impossible à calculer.
De plus, les biais d’enregistrement sont extrêmement fré-
quents. Par exemple, les statistiques relatives aux interventions
policières en matière de violence conjugale sont constituées du
nombre d’appels qui arrivent dans les centres d’engagement
(ligne téléphonique d’urgence 117). En matière de violence
conjugale, ce sont en général les voisins qui appellent et récla-
ment l’intervention de la police, parce qu’ils sont inquiets ou
simplement importunés. Ainsi, les appels vont forcément être
beaucoup plus nombreux dans des zones d’habitation dense,

Victimes d’homicide dans une relation domestique de 2000 à 2004 en Suisse.

(Ancien) couple

Famille au sens strict Hommes


Relation domestique
Famille élargie Femmes
Victime accidentelle de
violences domestiques
Institution, soins

Loisirs ou voisinage
Autre relation
Relation de travail

Prostitution ou drogue

Aucune relation Aucune relation


Aucun suspect
Relation inconnue
identifié
0 100 200

En matière d’homicide, le couple et la famille sont les contextes les plus dangereux pour
les femmes.
Source : Zoder I., Maurer G. (2006) Homicides et violence domestique. Affaires enregistrées par la police. Office
fédéral de la statistique, Neuchâtel.

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VIOLENCES DOMESTIQUES

dans des immeubles regroupant beaucoup d’appartements mal


insonorisés. Par contraste, les appels seront bien moins nom-
breux dans les quartiers de villa.
Ces limites doivent évidemment être prises en compte dans
l’appréciation des statistiques et il s’agit, comme pour l’en-
semble des données, d’être attentif aux nombreux biais possibles
et aux distorsions de la réalité qu’ils engendrent.
En conclusion, en matière de violence, seules les statistiques
d’homicide sont réellement fiables et décrivent des événements
comparables. L’enquête spéciale sur les homicides enregistrés
par la police, perpétrés en Suisse entre 2000 et 2004 a ainsi fourni
des informations précieuses. Elle a montré qu’en moyenne deux
femmes avaient été tuées chaque mois durant cette période en
Suisse par leur partenaire ou ex-partenaire. L’OMS qui prépare
la mise à jour de son rapport mondial sur la violence et la santé
dans le monde (parution prévue en 2014), va enregistrer désor-
mais essentiellement les statistiques d’homicides afin de pouvoir
comparer dans le temps et entre les régions des données compa-
rables.

Connaître la gravité
Concernant la gravité des atteintes à la santé, elle est plus facile
à démontrer. Il y a les lésions immédiates qui imposent des
soins en urgence (hématomes, fractures, brûlures, etc.), avec
des conséquences à court terme qui peuvent être extrêmes (syn-
drome du bébé secoué). La gravité est généralement corrélée
avec l’intensité et la fréquence des épisodes violents. Les vio-
lences physiques peuvent également avoir des séquelles han-
dicapantes (perte de la vue ou de l’ouïe). Certains effets de la
violence sur la santé sont moins connus mais tout aussi graves.
Il est désormais bien documenté que vivre dans un contexte de
violence constitue un facteur de risque des maladies cardiovas-
culaires. Les femmes victimes de violences conjugales vont
plus fréquemment présenter des problèmes de dépendances
(médicaments, alcool, tabac, drogues illégales), des troubles

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LA VIOLENCE, UNE AFFAIRE DE SANTÉ PUBLIQUE

alimentaires, des maladies chroniques ou des dépressions. Le


syndrome de stress post-traumatique décrit d’une manière très
globale les atteintes possibles à la santé qui résultent de l’ex-
position à la violence. Ces tableaux cliniques sont vraisem-
blablement liés à la physiologie du stress chronique causé par
une vie passée dans la peur, conjuguée à un faible contrôle sur
les conditions de sa propre existence (Mason, Wright, Hibert,
Spiegelman, Forman, Rich-Edwards 2012).
Une femme soumise à de la violence durant sa grossesse
présente un risque augmenté de complications obstétricales
(pré-éclampsie, prématurité, petit poids de naissance) et, bien
sûr, les violences sexuelles s’accompagnent de tout un cortège
d’atteintes de la sphère génitale, dont les maladies sexuellement
transmissibles.
Quant aux enfants exposés à la violence conjugale de leurs
parents, ils vont présenter les mêmes atteintes à la santé et les
mêmes troubles du développement que des enfants directement
abusés ou frappés (Bair-Merritt, Blackstone, Feudtner 2006) ;
or les enfants seraient présents dans la maison au moment des
faits dans 75% des épisodes de violence conjugale. L’exposition
d’un enfant aux violences conjugales est actuellement reconnue
comme une forme de maltraitance psychologique au même titre
que les six formes définies par l’American Professional Society
of the Abuse of Children en 1995 : le rejet actif, le dénigrement,
le terrorisme, l’isolement-confinement, l’indifférence, l’exploi-
tation-corruption. Ces situations ont des conséquences sur leur
santé physique (troubles de l’alimentation et du sommeil, énu-
résie, encoprésie, douleurs, décompensation de maladies chro-
niques, etc.) et sur leur santé mentale (dépression, idées suici-
daires, conduites à risque et dépendances). Elles vont également
affecter leur développement (trouble de la croissance et de l’ap-
prentissage). Les conséquences de cette exposition ne se limitent
pas à la période d’exposition directe, mais, au-delà, vont affecter
les modalités des relations interpersonnelles et vont augmenter
le risque d’agir ou de subir de la violence à l’âge adulte (Ehren-
saft, Cohen, Brown, Smailes, Chen, Johnson 2003).

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Documenter l’impact
La violence a évidemment un impact sur la communauté du fait
des coûts engendrés. Une étude parue en 2013 a tenté de cal-
culer les coûts de la violence conjugale en Suisse, en précisant
leur nature : « […] les coûts tangibles directs, les coûts tangibles
indirects et les coûts intangibles. Les coûts tangibles directs sont
les dépenses effectives pour des biens et services engagées en
conséquence directe de la violence (p. ex. coût des interventions
de la police). Les coûts tangibles indirects, sont non pas des
dépenses effectives, mais des coûts d’opportunité, c’est-à-dire
des revenus, des gains ou des profits non réalisés (p. ex. pour
cause de maladie, d’invalidité ou de décès). Par coûts intan-
gibles, on désigne les coûts consécutifs à la violence qu’il n’est
pas possible d’exprimer directement en valeur monétaire (tels
que l’altération de la qualité de vie en raison de douleur, de souf-
france ou de peur) » (Fliedner, Schwab, Stern, Iten 2013). Selon
les auteurs les coûts annuels tangibles directs se situeraient dans
une fourchette estimée entre 164 à 287 millions de francs, soit
le budget annuel d’une ville suisse de moyenne importance.
Il est toutefois établi que les coûts effectivement induits
dépassent les chiffres avancés. Faute de données, l’ensemble des
dépenses de santé, y compris soins dentaires et traitements psy-
chologiques, n’a pas pu être estimé. De même ne sont pas inclus
l’ensemble des coûts induits par l’exposition des enfants aux
violences conjugales au sein de la famille. Et comme le relève
Amnesty International dans sa campagne contre la violence
faite aux femmes, le coût indirect résultant de la participation
amoindrie des femmes au développement social est pour sa part
impossible à mesurer.
Quant aux coûts induits par les violences envers les enfants
et les personnes âgées, les violences publiques et les violences
en lien avec le travail, ils n’ont pas fait l’objet d’étude pour le
moment.
L’impact sur la communauté se fait également sentir par
l’utilisation qui est faite de la « violence » dans les médias et
les débats publics sur le concept à la mode d’« insécurité ». Ici,

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LA VIOLENCE, UNE AFFAIRE DE SANTÉ PUBLIQUE

plus question de définition précise ni de délimitation du champ


de réflexion. Tout est mis sous la même appellation : incivili-
tés urbaines, « littering » (déchets laissés sur la voie publique),
délinquances des jeunes, pédophilie, raptus de forcenés, brigan-
dages, présence de mendiants dans les rues, etc. (Lanfranconi
2011). Ces amalgames donnent une vision tronquée de la réalité,
mettent en avant les événements les plus spectaculaires – qui
ne sont ni les plus fréquents ni souvent les plus graves – sans
aucune précaution quant à leur interprétation.
Ces « informations » n’informent guère, donnent à s’émou-
voir et bien peu à penser, ne proposent pas d’analyse ni de solu-
tion et maintiennent une confusion qui profite aux partis popu-
listes dans leur entreprise de division et de stigmatisation.
Mais fondamentalement, c’est le caractère transgénération-
nel de la violence qui représente l’impact le plus grave sur la
communauté. En effet, les enfants qui vont grandir dans un cli-
mat de violence, d’insécurité et de terreur ont un risque élevé
de présenter des problèmes de santé, des troubles du dévelop-
pement et de la socialisation. Ils auront en outre un risque, plus
élevé que dans la population générale, d’être à leur tour victime
ou auteur de violences, d’adopter des conduites à risque ou sui-
cidaires ou des conduites délinquantes à l’âge adulte. Ainsi, 40 à
60% d’hommes violents avec leurs partenaires ont été témoins
de violences conjugales dans l’enfance (Rossman 2001). La vio-
lence avait sa place dans la famille, dans les relations amou-
reuses, dans la gestion des conflits et des frustrations. Sans
une intervention susceptible de protéger ces enfants exposés,
d’assurer leur sécurité et de leur donner une image de relations
humaines respectueuses et égalitaires, un cycle de la violence
peut s’installer et se poursuivre et peser lourd sur la société.

Un drame emblématique
Ces différentes études ne rendent évidemment pas compte des
souffrances et des vies démantelées par la violence au sein d’une
famille. La destinée de la famille Rey-Bellet est en Suisse une
illustration tragique de ces imbrications. Corinne Rey-Bellet

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VIOLENCES DOMESTIQUES

était une skieuse de haut niveau, médaillée d’argent lors des


championnats du monde de ski alpin de 2003 à Saint-Moritz.
Le 30 avril 2006, alors qu’elle est enceinte, elle et son frère
Alain sont assassinés par son mari Gerold Stadler dans le cha-
let de leurs parents avec une arme à feu. La mère de Corinne
Rey-Bellet est grièvement blessée. Leur fils Kévin, alors âgé de
deux ans et demi, en sort indemne ainsi que le père de Corinne
Rey-Bellet, qui avait quitté le chalet quelques instants avant le
drame. L’époux est retrouvé mort par un promeneur le 3 mai. Il
s’est suicidé avec son pistolet militaire. Les époux étaient sépa-
rés depuis dix jours. Ce drame prend une place importante dans
les médias locaux et internationaux qui tentent de comprendre
les raisons de ces actes. Néanmoins beaucoup de questions
demeurent ouvertes. Comme le relate l’hebdomadaire L’Illustré
à l’époque : « Mariés depuis le 4 mai 2002, Gerold Stadler et
Corinne Rey-Bellet s’installent à Abtwil (SG) où naît Kevin. La
championne quitte le cirque blanc pour se consacrer à sa nou-
velle vie de mère. Mais le couple a des problèmes, Gerold se
montre même parfois violent. Pour “prendre du recul”, la jeune
femme – enceinte de trois mois – était revenue aux Crosets avec
son fils, dix jours avant d’y laisser la vie. Ce dimanche 30 avril,
Gerold venait de passer son premier week-end en solitaire avec
Kevin, ramené en Valais en début de soirée.
Selon Adrien Rey-Bellet lui-même, sa fille et son gendre
“semblaient s’aimer encore” malgré leur séparation, officia-
lisée au milieu du mois d’avril devant un avocat saint-gallois.
Tous ceux qui ont connu Gerold Stadler, que ce soit à Abtwil,
à l’armée ou encore dans son travail, affirment n’avoir jamais
pu remarquer le moindre signe de dérèglement chez cet homme
“qui travaillait comme un fou” et qui avait “dix ans d’avance par
rapport à une progression hiérarchique normale”. Peut-on consi-
dérer son attitude quasi sacrificielle au service de sa banque et
de sa carrière comme le principal facteur de son coup de folie ? »
Ce drame est emblématique. Il concerne une famille suisse
apparemment idéale, une femme ayant réussi dans sa carrière
sportive, mariée à un cadre d’une grande banque et officier supé-
rieur. Des êtres proches de leurs familles d’origine et très bien

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LA VIOLENCE, UNE AFFAIRE DE SANTÉ PUBLIQUE

intégrés socialement. Ainsi volent en éclat les préjugés et les


représentations liés à la violence conjugale, associée souvent
aux populations vulnérables, aux migrants, aux personnes alcoo-
liques ou marginales. Cet exemple montre à quel point la vio-
lence conjugale fait souffrir des familles entières, le couple bien
entendu, car l’auteur n’est pas épargné et souffre lui aussi, mais
également les enfants, les grands-parents, les frères et sœurs.
Ce drame interroge le rôle des professionnels. La violence
était déjà présente, aux dires de voisins et d’amis du couple.
Corinne Rey-Bellet, comme ex-sportive de pointe, devait avoir
un médecin traitant. Etant enceinte, elle avait un gynécologue.
Dans la très importante société qui employait son mari, il devait
bien se trouver une ressource capable d’entendre ce problème.
Mais aucun de ces professionnels n’a, semble-t-il, identifié les
problèmes majeurs que vivait ce couple, n’a été à même de les
entendre, d’entrer en contact avec eux, de les avertir de la gravité
de la situation et de leur apporter de l’aide. Quant aux médias,
ils associent ce drame à un « coup de folie » ou à un « crime pas-
sionnel », semblant tout ignorer des mécanismes qui conduisent
à de telles tragédies.

LA PRÉVENTION ET SES DIFFICULTÉS

En complément à ces critères de fréquence, de gravité et d’im-


pact sur la communauté, s’ajoute une condition pour qualifier
une problématique de « problème de santé publique » : la préven-
tion doit être possible.
Prévenir un problème de santé consiste à prendre des mesures
afin de diminuer, voire d’éradiquer ce problème. Par exemple,
les maladies infectieuses peuvent être évitées par la vaccination.
Certaines maladies ont même totalement disparu grâce à des
campagnes systématiques, comme ce fut le cas pour la variole.
En matière de violence, pas d’agent infectieux que l’on
puisse combattre et espérer éliminer, aucun élément qui à lui
seul explique le recours à la violence, aucun agent causal unique.
Avoir recours à la violence est un comportement construit, qui

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VIOLENCES DOMESTIQUES

résulte de l’interaction complexe de facteurs liés à l’individu,


à sa personnalité, à sa biographie et à son développement,
aux types d’interactions que les individus entretiennent, aux
contextes sociaux et culturels dans lesquels ils évoluent et aux
conditions économiques, politiques et environnementales de la
société dans laquelle ils vivent.
Face à la difficulté d’identifier un lien causal unique, l’in-
vestigation des facteurs de risque est plus prometteuse. Pour
mémoire, un facteur de risque est un attribut ou l’exposition à
un élément externe qui augmente la probabilité qu’un individu
présente une maladie ou un problème de santé. La présence de
ce facteur de risque n’est pas la cause du problème mais sa pré-
sence en augmente la probabilité d’occurrence. Un facteur de
protection, quant à lui, va diminuer la probabilité d’une telle
occurrence.

Un modèle « écologique »
Il est donc important, dans une perspective de santé publique,
d’essayer d’identifier les éléments en jeu et de comprendre
les liens entre ceux-ci afin de déterminer comment les éviter
ou en minimiser l’impact, et ne pas se contenter d’une expli-
cation mono-causale, forcément réductrice. Afin de procéder à
l’analyse de ces éléments, l’OMS a développé un modèle dit
« modèle écologique de la violence » (Krug et al. 2002). Il per-
met d’intégrer l’ensemble des facteurs qui influencent le pro-
blème et d’effectuer une analyse articulée de leurs interactions.
Ce modèle systémique comprend quatre niveaux étroitement
imbriqués : individuel, relationnel, communautaire et sociétal.

L’individu …
Le modèle envisage, au niveau de l’individu, les facteurs bio-
logiques et biographiques qui augmentent la probabilité qu’il
agisse avec violence ou en soit victime. Il est bien entendu que,
dans ce domaine, de nombreux facteurs sont difficiles à mesurer.
Néanmoins, il en existe qui peuvent l’être comme les caractéris-

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LA VIOLENCE, UNE AFFAIRE DE SANTÉ PUBLIQUE

tiques démographiques telles que l’âge et le sexe. Ainsi, les don-


nées multicentriques et les études rétrospectives montrent que la
violence est essentiellement commise par des hommes jeunes.
On peut également analyser à ce niveau les troubles observables
de la personnalité et du comportement, notamment la consom-
mation d’alcool ou de stupéfiants et des données biographiques
telles que les antécédents de maltraitance et d’abus subis dans
l’enfance, les carences affectives, l’exposition à la violence au
sein de la famille, facteurs prédicteurs des comportements vio-
lents, tout comme de la victimisation.

… se construit par ses relations …


Le niveau relationnel comprend les modalités interactionnelles
au sein de la famille, avec les amis, les partenaires et les collè-
gues et la manière dont elles influencent le recours à des com-
portements violents et à la victimisation. Parmi ces éléments, on
trouve : les interactions pauvres, une faible capacité de commu-
nication et de négociation, l’isolement social et la pauvreté du
réseau primaire, les dysfonctionnements familiaux, le recours
aux châtiments corporels comme méthode éducative, la fréquen-
tation de camarades délinquants et désocialisés, les modèles
relationnels autoritaires entre conjoints ou au sein de la famille,
le pouvoir inégalement réparti au sein du couple.

… au sein d’une communauté …


Le niveau communautaire est celui du contexte dans lequel s’ins-
crivent ces relations, soit l’école, le lieu de travail ou le quartier.
On s’efforce ici de repérer les caractéristiques qui accroissent
le risque de violence, par exemple des problèmes économiques
et sociaux, une désintégration des liens de solidarité, des moda-
lités de contrôle social qui accentuent la discrimination entre
membres d’une même communauté (hommes et femmes, natio-
naux et migrants, jeunes et vieux, salariés et chômeurs, etc.),
une urbanisation chaotique et sans souci du bien-être des habi-
tants, des traditions et coutumes qui autorisent, voire valorisent

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VIOLENCES DOMESTIQUES

le recours à la violence, un capital social communautaire limité,


l’existence d’une économie locale mafieuse.

… et d’une société
Le niveau sociétal enfin, prend en compte les facteurs structurels
tels que les normes sociales et juridiques, ainsi que le contexte
politique et économique, qui influencent l’émergence de la vio-
lence au sein d’une société. Une égalité des droits entre femmes
et hommes est un facteur qui va intervenir positivement dans
la diminution de la violence envers les femmes et au sein des
familles, alors que l’héritage d’un système d’éducation à caractère
répressif, autoritaire et sexiste va accroître le risque. Si le cadre
juridique est important, il n’est pas suffisant à lui seul : comptent
également les conditions de sa mise en œuvre. Même en présence

Taux d’homicides rapportés aux inégalités de revenus dans les pays


économiquement développés.

USA
60

r = 0,47
p. value = 0,02
homicides par millions

40

Portugal
Israël
Finlande
France
20 Italie
Suède Canada Australie Singapour
Belgique Danemark Hollande Grèce UK
Allemagne Suisse Nouvelle-Zélande
Autriche Irlande
Norvège
Espagne
Japon
0
bas haut
inégalité de revenu

Le taux d’homicide croît en fonction du degré d’inégalité au sein des pays riches.
Source: Wilkinson R.G, et Pickett, K. (2009). The Spirit Level: Why More Equal Societies Almost Always Do Better.
Allen Lane Ville, Pays, Allen Lane Penguin Books

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LA VIOLENCE, UNE AFFAIRE DE SANTÉ PUBLIQUE

d’un dispositif juridique de répression de la violence, un parti


pris de non-intervention dans la sphère privée va avoir un effet
négatif. On tient également compte des politiques éducatives,
sanitaires et sociales en examinant si elles font augmenter les
inégalités ou au contraire si elles tentent de les réduire. En effet,
les inégalités économiques ou sociales relatives au sein d’une
société, le sentiment d’injustice, d’impunité des « puissants »
vont créer un contexte favorable au recours à la violence. Une
étude a montré que le taux d’homicides, seul indicateur robuste
en matière de violence, est corrélé à l’écart qui existe dans une
communauté entre le plus petit et le plus haut revenu (Wilkinson,
Pickett 2009). Plus l’écart est important, plus le taux d’homi-
cides augmente.

Démonstration et bon sens


Outre qu’il aide à identifier certains facteurs qui favorisent la
violence et leurs interactions complexes, ce modèle écologique
suggère comment les autorités et la société doivent agir à diffé-
rents niveaux et de manière intersectorielle si elles souhaitent
la prévenir. Il est évidemment toujours difficile d’attribuer des
progrès dans la lutte contre un problème de santé à la mise en
place de telle ou telle action. Mais, il faut ici plaider pour une
attitude de bon sens : il n’est pas forcément nécessaire de mener
une étude évaluative pour recommander certaines mesures qui
ont fait leur preuve de manière empirique et avec un recul histo-
rique suffisant. Qui peut contester qu’un système scolaire bien
doté et de bonne qualité est une mesure positive en matière de
lutte contre la violence des jeunes ? Ou que l’égalité des droits
entre femmes et hommes est un facteur de progrès en matière de
lutte contre la violence faite aux femmes ?
Dans cette perspective, quelques mesures prises en Suisse
sont présentées ci-dessous. Elles ont démontré, soit de manière
empirique, soit suite à une évaluation d’impact, un effet positif
dans la lutte contre la violence.
Parmi les mesures prises pour encourager des attitudes et
des comportements sains envers les enfants, les programmes de

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VIOLENCES DOMESTIQUES

visites néonatales à domicile par des infirmières spécialisées de


même que les consultations de grossesses visant une détection
précoce des contextes à risque ont permis de réduire la maltrai-
tance des enfants et figurent parmi les solutions les plus promet-
teuses pour réduire la violence chez les jeunes à long terme. Les
offres du service de périnatalité de la fondation vaudoise ProFa
ou le programme « Petite enfance » du canton de Vaud en sont
des exemples.
Lorsque des problèmes sont détectés, il s’agit de fournir une
aide aux familles en difficulté et un appui professionnel en cas
de dysfonctionnement. Outre les consultations spécialisées, des
programmes fondés sur la valorisation des compétences éduca-
tives et sociales des parents, comme le programme « Education
familiale » dans le canton de Fribourg sont d’un grand intérêt.
Ce type de démarche se révèle à long terme moins lourd que
d’autres formes de prises en charge et comporte un potentiel de
multiplication favorable. En effet, les parents deviennent des
promoteurs de solutions éducatives « bientraitantes » dans leur
entourage.
Les programmes visant la promotion de compétences dans
les relations amoureuses chez les adolescents et les jeunes ont
eux aussi démontré un impact positif, tel le programme « Sortir
ensemble et se respecter » déployé en Suisse romande.
Certains programmes destinés aux personnes ayant recours
à la violence ont montré des développements prometteurs tels
que ceux menés par l’association « Face à face » à Genève
ou par l’Unité Violence et Famille (VIFA) dans le canton de
Vaud.
Des modifications certainement positives, mais non encore
évaluées, sont intervenues au niveau du Code pénal et du Code
civil : pénalisation du viol entre époux, poursuite d’office de cer-
tains délits commis au sein du couple, expulsion immédiate du
domicile de l’auteur présumé, restriction de périmètre, etc.
Plus généralement, des mesures structurelles existent en
Suisse et sont décisives dans la prévention de la violence :
l’école publique, gratuite et obligatoire, les lois réprimant la

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LA VIOLENCE, UNE AFFAIRE DE SANTÉ PUBLIQUE

violence, protégeant les mineurs et les victimes d’infraction,


les mesures institutionnelles de lutte contre les discriminations
entre les hommes et les femmes et de promotion de l’égalité
des chances, la protection de la maternité et l’instauration d’un
congé maternité, les mesures de police sanitaire et de contrôle
de l’urbanisation, la lutte contre la corruption et le blanchiment
d’argent.

Quelques lacunes regrettables


Malheureusement, d’autres mesures qui ont fait leurs preuves
n’ont pas été adoptées, telles que le contrôle de la vente d’armes
ou la remise des armes de service à l’arsenal en dehors des temps
de service, la lutte contre les inégalités économiques (salaire
minimum, taxation plus progressive des très hauts revenus,
financement de l’assurance-maladie en fonction des revenus),
les programmes d’éducation à la fonction parentale et de gestion
non violente des conflits.
Quant à l’allocation des ressources dans le domaine de la
santé, rappelons que la prévention est le parent pauvre et que les
montants qui y sont affectés ne représentent qu’une part congrue
des sommes engagées par les pouvoirs publics et les entreprises
privées dans le curatif. Le Parlement fédéral a d’ailleurs refusé,
en septembre 2012, le projet de loi sur la prévention et la promo-
tion de la santé que proposait le Conseil fédéral. De plus, alors
que les mesures structurelles sont les mesures qui présentent la
meilleure efficience (rapport efficacité/investissement), on peut
observer en Suisse comme ailleurs un déséquilibre constant
dans l’allocation des ressources vers les programmes orientés
sur la modification des comportements individuels au détriment
des programmes orientés vers les modifications structurelles et
sociétales.
Une série de mesures de prévention en lien avec le pro-
gramme « C’est assez » a été mise en œuvre. Elles sont présen-
tées ci-dessous à titre d’exemple, regroupées en fonction des
niveaux de prévention tels que définit en santé publique.

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VIOLENCES DOMESTIQUES

les différents niveaux de prévention

– La prévention primaire vise à éviter l’apparition du problème.


– La prévention secondaire vise à dépister le problème à un stade
précoce afin d’en arrêter ou d’en ralentir l’évolution.
– La prévention tertiaire vise à réduire les incapacités chroniques et
les récidives.

Prévention primaire : sensibiliser la population


En matière de prévention primaire, des campagnes de sensibili-
sation de la population générale ont été menées dans les trans-
ports en commun de la ville, des brochures et des papillons d’in-
formation ont été diffusés à très large échelle dans les cabinets
médicaux, les hôpitaux, les services sociaux régionaux, etc.

Campagne menée en Suisse romande en 2009 par l’association


« Vivre sans violence ».


Les auteurs ont eux aussi besoin de pouvoir trouver de l’aide afin d’adopter d’autres
comportements.
Source : Association « Vivre sans violence » repéré sur http://www.vivresansviolence.ch.

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LA VIOLENCE, UNE AFFAIRE DE SANTÉ PUBLIQUE

Le service « Prévention suisse de la criminalité » créé par la


Conférence des directrices et directeurs des départements can-
tonaux de justice et police (CCDJP) organise des campagnes
nationales de prévention des différentes formes de criminalité.
Il a mené de 2002 à 2004 une campagne « Stop violence domes-
tique » qui a permis de diffuser dans l’ensemble des postes de
police du pays des affiches et des brochures à la disposition du
public. L’équipe du programme « C’est assez » a été associée à
l’élaboration des messages et des visuels.
Les professionnels engagés dans le programme ont participé
à de nombreux événements publics (conférences, émissions de
radio et de TV), à la campagne d’Amnesty International de lutte
contre la violence faite aux femmes et à des rencontres scien-
tifiques (colloques, congrès, conférences). Ils ont également
pu poursuivre le travail de plaidoyer au sein de commissions,
notamment en collaborant au réseau international de prévention
de la violence mis sur pied par l’OMS.
L’essentiel de ces démarches visait à diffuser auprès du
grand public et des professionnels des notions simples : la vio-
lence conjugale est un problème grave et fréquent chez nous ;
elle concerne tous les milieux sociaux, tous les âges et toutes les
nationalités ; elle est interdite comme toute autre forme de vio-
lence – « la loi ne s’arrête pas à l’entrée du domicile » – et elle est
inacceptable quelles que soient les circonstances ; tout le monde
souffre de la violence au sein de la famille, les victimes comme
les auteurs ; les professionnels sont à disposition et peuvent sou-
tenir et accompagner les personnes concernées.

Prévention secondaire : dépister largement


En matière de prévention secondaire, l’accent a été mis sur le
dépistage et l’orientation par le plus grand nombre de profes-
sions possible au moyen de formations et de protocoles ainsi
que par des outils d’amélioration du travail en réseau. Ainsi
de très nombreux professionnels ont participé à des forma-
tions : personnel soignant de différents milieux (urgences, ser-
vices de médecine, chirurgie, ORL, psychiatrie, gynécologie,

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VIOLENCES DOMESTIQUES

obstétrique, policliniques médicales), pharmaciens, aumôniers,


policiers de gendarmerie et de polices communales, académie
de police, magistrats, personnels des services sociaux et des ser-
vices d’aide à l’enfance, services spécifiques pour les migrants.
Quant aux « Journées annuelles du réseau vaudois de lutte
contre la violence domestique », elles sont désormais organisées
régulièrement par le BEFH et le Service de la prévoyance et
de l’action sociale (SPAS) et connaissent un succès grandis-
sant. Chaque année plus d’une centaine de professionnels issus
de très nombreuses institutions se rencontrent et échangent sur
leurs pratiques.
Des mesures ont également été mises sur pied afin de venir
directement en aide aux personnes souhaitant une première
approche plus « anonyme ». Ainsi, les répondants de la Main
Tendue, ligne téléphonique d’aide 24 heures sur 24, ont reçu
une formation en matière de violence conjugale et disposent de
la carte du réseau afin de pouvoir orienter au mieux les appe-
lants. Des sites internet (violencequefaire.ch et comeva.ch) ont
été développés où les personnes peuvent poser des questions et
recevoir des réponses personnalisées de la part de répondants
spécialisés, tout en conservant leur anonymat.
En matière de formation, les offres se sont étoffées. Dans
certaines facultés de médecine, de psychologie et de droit, des
cours ont été introduits sur la violence interpersonnelle, de même
que dans certaines hautes écoles spécialisés (HES) du domaine
de la santé et du social. Des formations continues spécialisées se
sont développées, par exemple en médecine légale, en protec-
tion de l’enfance, ou en matière de droit des victimes.

Prévention tertiaire : offrir des soins


Quant à la prévention tertiaire, des offres de prise en charge nou-
velles ont vu le jour. La consultation de l’Unité de médecine
des violences (UMV), créée au CHUV en 2006, n’a cessé de se
développer et a ouvert récemment une antenne à Yverdon.
Le Centre Malley Prairie (CMP) a complété son offre par
une consultation ambulatoire décentralisée « Itinérance », qui

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LA VIOLENCE, UNE AFFAIRE DE SANTÉ PUBLIQUE

offre aux femmes victimes de violences conjugales des entre-


tiens dans sept villes du canton.
Une consultation spécialisée en thérapie familiale systé-
mique « Les Boréales » a ouvert ses portes à Lausanne. Elle
reçoit des enfants, adolescents, adultes et personnes âgées ayant
subi ou commis des violences et/ou des abus sexuels dans le
cadre de la famille, des familles/couples pris dans des interac-
tions violentes, des familles ou des adolescents sous mandat
judiciaire pour négligences, mauvais traitement ou abus sexuels.

l’essentiel

– La violence mérite l’attention des différentes communautés : scien-


tifique, politique et économique.
– Des données statistiques fiables permettent de mesurer l’impor-
tance du phénomène.
– Les conséquences de la violence sur la santé sont graves et
engendrent des souffrances importantes, quels que soit le type de
violence et les populations touchées.
– Les vécus de violence, de l’enfance à la vieillesse, engendrent des
coûts économiques et sociaux considérables par les traumatismes
subis et par la reproduction des patterns violents, qui pèsent sur
l’histoire des individus et des communautés.
– Les inégalités sociales, économiques et politiques sont un facteur
de risque majeur de la violence.
– Les coûts d’une prévention efficace et généralisée de la violence ne
seront jamais aussi élevés que ceux qu’elle engendre.

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ET POUR L’AVENIR

Quels ont été les effets de ce programme et quelles sont les pro-
chaines mesures à promouvoir ? Ces réflexions ouvrent à un
questionnement plus large, vers d’autres domaines et disciplines
et surtout vers les nombreuses questions qui restent encore sans
réponse.

PREMIER BILAN DU PROGRAMME « C’EST ASSEZ »

Le fait d’avoir pu appliquer à la violence une démarche de santé


publique, d’avoir mis en œuvre des mesures de prévention et
d’avoir créé une nouvelle consultation dans un hôpital univer-
sitaire est à première vue très satisfaisant. Néanmoins mesurer
l’impact de ce programme est difficile et sur le terrain, de nom-
breuses questions restent ouvertes.

Quelques chiffres
Depuis 2001 près de 4000 professionnels ont pu participer à
des formations (détection et orientation des victimes, préven-
tion de la violence envers les enfants et les personnes âgées,
etc.). Le protocole de détection et d’orientation « DOTIP », qui
est la colonne vertébrale de ces formations, en est à sa 5e édi-
tion et a connu de nombreuses déclinaisons spécifiques par pro-
fessions et secteurs d’activité. Le dernier en date – secteur de
la périnatalité – l’a considérablement enrichi en proposant des
mesures de détection et d’orientation, tant des victimes que des
auteurs.

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Les « journées du réseau » de lutte contre la violence domes-


tique désormais institutionnalisées connaissent un succès gran-
dissant et des secteurs nouveaux y participent tels que les avo-
cats, les médecins généralistes, les services de santé des écoles
ou les services de probation.
Plus de 20 000 brochures et flyers ont été distribués par le
Bureau vaudois de l’égalité dans l’ensemble du canton.
L’offre décentralisée « Itinérance » permet de consulter des
professionnels spécialisés en matière de violence conjugale dans
sept villes du canton sans devoir se déplacer jusqu’à Lausanne.
En 2012, l’ensemble des corps de police communaux vaudois
a suivi une formation de trois jours sur l’intervention policière
en cas de violence domestique et un module violence conjugale
est intégré au programme de l’académie de police.
La consultation de l’Unité de médecine des violences ouverte
en 2006 a reçu à ce jour plus de 4000 patients. La répartition
entre les hommes et les femmes et les types de violence demeure
très constante d’année en année, environ 2/3 de violence non
domestique pour 1/3 de violence domestique, les hommes
étant plus fréquemment concernés par la violence non domes-
tique et les femmes par la violence domestique. Les auteurs
sont des hommes dans 80% des cas quel que ce soit le type de
violence (Hofner, Burquier, Huissoud, Romain, Graz, Mangin
2009).
Au niveau national, des enquêtes ont apporté ces dernières
années des données plus précises et dans des domaines encore
peu étudiés. Une étude menée auprès de 6700 jeunes à travers
toute la Suisse (Averdijk, Müller-Johnson, Eisner 2012) a mon-
tré que 15% des jeunes entre 15 et 17 ans avaient subi une agres-
sion sexuelle avec contacts physiques et que pour 42% d’entre
eux l’auteur était un flirt ou un petit ami, et un adulte proche
pour près de 50%.
L’amélioration des statistiques policières en matière de
violence domestique et la centralisation des données natio-
nales par le Bureau fédéral de l’égalité permet désormais de
suivre l’évolution du problème et de diffuser régulièrement des
informations chiffrées et les résultats des recherches actuelles

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ET POUR L’AVENIR

dans notre pays. On apprend ainsi que de 2009 à 2011 on a


observé un recul de 7,3% des infractions dans le domaine de la
violence domestique avec malheureusement une augmentation
des cas graves (homicide, tentative d’homicide, lésions corpo-
relles graves, diffamation).
Autre nouveauté l’intérêt des études suisses pour le sort des
enfants exposés à la violence conjugale : le canton de Bâle Ville,
a enregistré qu’en moyenne 20 enfants chaque mois étaient
impliqués dans le cadre d’interventions policières pour raison
de violence domestique. Et le canton de Berne a mis sur pied un
dispositif coordonnée pour la prise en charge de ces situations.
Le retentissement de la violence conjugale sur la santé a éga-
lement fait l’objet d’une étude sur plus de 1700 patientes hos-
pitalisées à la maternité de Zurich. Elle met en évidence que
les femmes qui avaient été victimes de violence présentaient
cinq fois plus de troubles somatiques que les femmes n’ayant
pas vécu de violences et commettaient dix fois plus fréquem-
ment des tentatives de suicide (Bureau fédéral de l’égalité entre
femmes et hommes 2013).
L’UMV nommée « Swiss National Data Coordinator », par
l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) a réuni en 2013
les données nécessaires à la mise à jour de la nouvelle édition
du Rapport mondial sur la violence et la santé de l’OMS. Ce
recensement a mis en évidence de nouveaux centres d’intérêt en
relation avec la prévention de la violence en Suisse, tels que la
prévention de la criminalité organisée, la lutte contre le blanchi-
ment et la violence avec des armes à feux, sujet qui a fait l’objet
d’une initiative soumise à votation en 2011, mais refusée par le
peuple.

Forces et obstacles
En complément à ces données chiffrées, une évaluation menée
en 2011 a permis de mieux comprendre les processus à l’œuvre
et d’identifier des éléments clés de ce développement. Cette
étude a mis en lumière les facteurs qui ont favorisé le dévelop-
pement du projet « C’est assez » :

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VIOLENCES DOMESTIQUES

– un mandat de lutte contre la violence domestique claire-


ment attribué à un service de l’Etat ;
– une excellente loi de protection des victimes ;
– un chef de service des urgences, un chef de la police et
une personnalité politique locale fortement engagés ;
– la disponibilité de données épidémiologiques fiables en
matière de prévalence de la violence conjugale en Suisse ;
– un centre d’accueil et d’hébergement spécialisé regrou-
pant des professionnels au bénéfice d’une longue expé-
rience et d’une grande expertise en matière de violence
conjugale ;
– une équipe interdisciplinaire soudée et motivée pour diri-
ger le programme.

Les décès tragiques de Marie Trintignant et de Corinne


Rey-Bellet et leur retentissement médiatique ont également eu
leur importance en plaçant la problématique sur le devant de
la scène et en donnant une visibilité inattendue au programme.
La difficulté à stabiliser financièrement le projet a été l’un
des principaux problèmes. Durant les premières années, le finan-
cement a reposé exclusivement sur des fonds levés auprès de
divers services et fondations donatrices. Les responsables du
projet étaient « accueillis » au sein du centre hospitalier univer-
sitaire mais la totalité des fonds nécessaires, y compris leurs
propres salaires, devaient être trouvés à l’extérieur de l’ins-
titution, parfois de semestre en semestre. Après ces premières
années, l’engagement des services publics est désormais acquis.
Il se marque par le soutien à des programmes de prévention spé-
cifiques (programmes du plan d’action cantonal) et par l’intégra-
tion, au sein du budget ordinaire de l’Etat, des nouvelles offres
tant pour les victimes que pour les auteurs.
La précarité initiale était révélatrice de la difficulté à inté-
grer une problématique considérée alors comme un peu exté-
rieure au monde médical. L’interdisciplinarité de l’équipe et la
volonté de mener le projet en collaboration étroite avec des sec-
teurs non académiques rendaient difficile son intégration dans
une structure universitaire et dans une ligne hiérarchique claire.

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ET POUR L’AVENIR

Ce constat révèle la difficulté structurelle à développer des pro-


jets transversaux au sein d’institutions conçues et organisées en
secteurs disciplinaires traditionnels. Néanmoins, la probléma-
tique s’est institutionnalisée entre autres par la création et le sou-
tien pérenne de l’Etat à une nouvelle unité hospitalière (UMV)
alliant clinique, recherches et développements en matière de
violence. Ce soutien permet actuellement la gratuité de la nou-
velle consultation pour les patients.
La création d’une commission cantonale intersectorielle
(Commission cantonale de lutte contre la violence domestique)
instaurée par le Conseil d’Etat, chargée d’assurer une politique
publique de lutte contre la violence domestique offre à la problé-
matique une plateforme interdisciplinaire et interdépartementale
de même qu’une visibilité politique.

Modification des pratiques professionnelles


Grâce à ce programme, la culture professionnelle s’est modi-
fiée dans de nombreux services hospitaliers. Ainsi, une rubrique
« Violence domestique » a été intégrée au dossier médical de la
maternité et du service de gynécologie obstétrique. Lors des
visites, les soignants s’enquièrent désormais systématiquement
de cet aspect de la santé de leurs patientes en expliquant : « La
violence dans le couple et la famille est une chose très fréquente,
qui survient dans tous les milieux et pour laquelle des services
spécialisés existent. C’est pourquoi nous demandons désormais
à toutes nos patientes comment cela se passe à la maison ».
Cette mesure simple a permis une augmentation de 136% de
la détection et de l’orientation des femmes vers les services
d’aide (Dufey Liengme, Coquillat, Demierre, Holfeld, Renteria
2007).
On observe un changement d’attitude chez les médecins
assistants de la policlinique médicale universitaire. Au début du
programme, lors des formations en matière de violence domes-
tique, leurs questions portaient essentiellement sur la manière
d’interroger les patientes, avec la crainte de les offenser et d’être
mal compris. La majorité des assistants d’aujourd’hui, lors des

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VIOLENCES DOMESTIQUES

mêmes formations, ne font plus état des mêmes difficultés à


s’enquérir d’une violence éventuelle au sein du couple. Cette
évolution est similaire à celles intervenues dans la pratique
médicale de routine pour le VIH/SIDA dans les années 1980.
Avant cette période, interroger son patient durant une consul-
tation sur ses pratiques et préférences sexuelles était considéré
comme totalement inconvenant et peu pertinent. Avec l’épidé-
mie du VIH/SIDA, ne pas le faire est devenu une faute profes-
sionnelle. Et les médecins ont trouvé l’art et la manière d’entrer
en matière avec leurs patients sur ce sujet. Il en sera certainement
de même en matière de violence domestique dans les années à
venir.
L’évaluation de ce programme a également permis d’iden-
tifier des besoins nouveaux sur le terrain et des priorités d’ac-
tion pour les années à venir qui doivent orienter les politiques
publiques. Des questions nouvelles sont apparues (protection
des enfants exposés à la violence conjugale, prise en charge des
auteurs, cyber harcèlement, etc.) et doivent être intégrées aux
contenus des formations offertes.
La sensibilisation accrue de l’ensemble des milieux profes-
sionnels et de la population a augmenté considérablement le
volume de travail. Des ressources nouvelles doivent donc être
dégagées afin de pouvoir garantir des soins de qualité et sur-
tout de ne pas épuiser les professionnels. Cette situation s’est
déjà produite dans les années 1970. La maltraitance envers
les enfants et les abus sexuels étaient devenus des questions
à l’ordre du jour. Des efforts considérables étaient faits pour
augmenter la détection de ces situations. Malheureusement les
structures capables de prendre en charge les enfants dépistés
et leurs familles n’avaient pas été suffisamment renforcées. Le
dépistage se faisait mais la prise en charge ne suivait pas… Cette
absence d’anticipation a mené à des drames pour les enfants et
les familles, à un découragement des professionnels de première
ligne et à une perte des compétences et des expertises acquises
dans les services de soin.

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ET POUR L’AVENIR

points forts à considérer lors du développement de


programme de prévention en santé publique :

– L’augmentation de la prise de conscience de la population et des


professionnels doit s’accompagner d’une augmentation des res-
sources des institutions pour y faire face. Faute de quoi, confrontés
à l’afflux de nouveaux cas, les professionnels de terrain s’épuisent
et se découragent.
– Les services publics doivent assurer le financement des campagnes
et des offres de soins afin de garantir une bonne couverture des
programmes, une qualité des soins égale pour tous et un maintien
de l’expertise acquise dans les services spécialisés.
– Les changements structurels (institutionnalisation) sont le seul
moyen de pérenniser l’intervention préventive. Néanmoins, ces
changements ne modifient pas automatiquement la façon de penser
des professionnels. Clarifier et discuter en permanence les valeurs
fondatrices communes est indispensable à un véritable travail inter-
disciplinaire.

Modification des lois


D’importants changements législatifs sont intervenus au cours
de ces dernières années. D’une affaire considérée durant des
siècles comme strictement privée, la violence devient une
problématique qui concerne l’ensemble de la société. Cela se
concrétise par l’adoption de lois nouvelles.
En 1991, le viol, tout comme d’autres infractions à l’intégrité
sexuelle, devient punissable lorsqu’il intervient entre époux (art.
189a et 190a du CP). Jusque-là ces faits n’étaient punissables
que s’ils intervenaient en dehors du mariage.
En 2004, la Loi fédérale sur la poursuite des infractions
entre conjoints ou partenaires introduit la poursuite d’office
des infractions les plus courantes en cas de violence conjugale :
lésions corporelles simples, voies de faits répétées, menaces,
contraintes sexuelles et viol. Une étude parue en 2008 décrit ces
modifications et donne une première évaluation de leur mise en
œuvre dans le canton de Vaud (Jacquier 2008).

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VIOLENCES DOMESTIQUES

En 2007, le Code civil intègre (art. 28b) des mesures de pro-


tection spécifiques en cas de violence conjugale :
– interdiction de s’approcher de la victime ou d’accéder à
un périmètre défini ;
– interdiction de fréquenter certains lieux ;
– interdiction de prendre contact avec la victime, par télé-
phone, par écrit, ou par voie électronique ;
– expulsion du domicile (y compris de façon immédiate en
cas de crise).
Des procédures d’application nouvelles ont été introduites au
plan cantonal pour mettre concrètement en œuvre ces mesures,
notamment sur un point qui semblait difficile à résoudre : l’ex-
pulsion immédiate de l’auteur présumé du domicile, permettant
à la victime d’y demeurer avec les enfants (Violence domestique
2013).

MESURER L’IMPACT

S’il est possible de dégager les résultats d’un programme de pré-


vention, il est bien plus délicat d’en mesurer l’impact.

Les chiffres ne disent pas tout


Il existe plusieurs manières de le faire. On peut mesurer la fré-
quence du problème qu’il s’agit de prévenir et mettre en relation
les variations de cette fréquence avec les mesures instaurées.
La baisse du taux de nouvelles infections par le VIH/SIDA est
un indicateur de la virulence de l’épidémie et de l’impact des
mesures de prévention. Ces mesures sont sujettes à de nombreux
biais, tant d’enregistrement que d’interprétation. Si les données
enregistrées de routine, telles que les statistiques de l’aide aux
victimes d’infractions ou celles de la criminalité, permettent un
suivi dans le temps, elles ne décrivent que l’évolution des cas
portés à la connaissance de ce service ou de la chaîne pénale.
Elles ne doivent pas être interprétées, comme c’est souvent le
cas dans les médias, comme un accroissement absolu. Une aug-

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ET POUR L’AVENIR

mentation des cas de violences sexuelles et des plaintes pour


viol peut être présentée comme une augmentation « réelle » de
la criminalité, mais également comme le signe d’une moindre
tolérance des femmes à passer sous silence cet événement trau-
matisant, une levée du tabou, donc une évolution positive. Il
n’était pas rare, par le passé, que les femmes n’envisagent même
pas de porter plainte, intériorisant les préjugés dominants, et
lorsqu’elles décidaient de le faire, qu’elles en soient découra-
gées par les policiers auxquels elles s’adressaient. Une augmen-
tation des cas déclarés peut ainsi également correspondre à une
meilleure écoute des victimes par les services de police.
Une autre façon de mesurer l’impact d’un programme de
prévention est de commander spécialement des enquêtes sur un
échantillon de population et de la répéter à intervalle régulier.
Des enquêtes concernant la violence subie et agie par les jeunes
sont menées depuis 1999 avec le même protocole à intervalle
régulier. Elles ont permis de montrer qu’après une augmenta-
tion relativement importante, une baisse s’amorce depuis 2010
(Eisner, Ribeaud, Locher 2008).
L’utilisation des services par le public peut également être
un indicateur, mais là aussi des biais sont possibles, comme
l’illustre une enquête de satisfaction menée auprès des patients
de l’Unité de médecine des violences (Romain-Glassey, Gut,
Cathieni, Hofner, Mangin 2011). Les patients interrogés sont
très satisfaits de la qualité de la prise en charge et le constat
médical est largement utilisé par les victimes pour faire valoir
le préjudice subi. Or, la réalisation d’une telle étude implique
de recontacter les patients par lettre ou téléphone ; il a donc été
difficile de rejoindre les femmes victimes de violence conjugale
qui, la plupart du temps, ne le souhaitent pas, par crainte de la
réaction de leur partenaire. Les résultats obtenus concernent
majoritairement le vécu des victimes de violence communau-
taire (non domestique), il est donc malheureusement difficile de
les généraliser à l’ensemble des patients.
Il est indispensable de toujours présenter les résultats sta-
tistiques assortis d’une analyse des biais possibles, afin de per-
mettre une réflexion articulée et d’éviter les conclusions hâtives.

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Des relations causales complexes


Finalement, l’histoire de la santé publique nous indique qu’il
est toujours délicat d’attribuer mécaniquement les effets obser-
vés aux mesures prises, même lorsque le problème a une cause
unique et bien connue. Si la mortalité par tuberculose a diminué
depuis l’introduction et la généralisation en Europe de traite-
ments antibiotiques et d’un vaccin dans les années 1950, elle
avait fortement diminué dès la fin du 19e siècle. L’amélioration
des conditions de vie (logement, nourriture, urbanisme, scola-
risation) et les efforts d’éducation à la santé (règles d’hygiène)
associés à cette diminution sont des facteurs aussi importants à
considérer dans ce processus et qui ont précédé de près de 50 ans
l’intervention biomédicale.
En matière de violence, comme le montre une enquête inter-
sectorielle récente menée auprès de 10 000 personnes en France
(Beck, Cavalin, Maillonchon 2010), les liens entre la violence
et la santé ne peuvent être compris hors des réalités sociales et
des parcours biographiques, tels que les facteurs économiques,
matériels, affectifs et les privations majeures (placements durant
l’enfance, violence entre parents, alcoolisme dans la famille, chô-
mage de longue durée, etc.). La variété des déterminants et l’im-
portance des processus, dans l’influence que ces déterminants
vont avoir sur la santé des individus et des groupes, compliquent
d’autant l’attribution d’un effet à une mesure. Ainsi l’attribution
mécanique d’un effet à une cause est ici réductrice. Une mesure
de prévention n’est toujours qu’une contribution parmi d’autres
au sein d’un ensemble d’interactions systémiques complexes.
Les variations des événements violents devraient dont plutôt
être considérées comme des indicateurs de l’état de santé d’une
population et du degré de développement d’une société.

LES MESURES À PRENDRE DANS L’IMMÉDIAT

L’OMS recense régulièrement les mesures de prévention de la


violence évaluées à travers le monde et présente celles qui sont

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ET POUR L’AVENIR

le plus prometteuses (Organisation mondiale de la santé 2013).


Ces données internationales, ainsi que les résultats des études
menées en Suisse, permettent d’orienter les politiques publiques.

Prévenir précocement
Les programmes de prévention de la violence introduits à un
stade précoce du développement de l’enfant et de l’adolescent
sont ceux qui sont les plus prometteurs, tels le suivi prénatal
et les visites à domicile d’infirmières spécialisées lors de la
naissance d’un enfant, les programmes d’éducation familiale,
de promotion des compétences lors des premières rencontres
amoureuses. Ces programmes, tels que « Sortir ensemble et se
respecter », destinés aux garçons et aux filles, permettent aux
participants d’identifier ce qu’est un comportement violent, de
questionner les normes sociales et les stéréotypes de genre et
d’acquérir des compétences positives pour faire face à la vio-
lence. Il s’agit de soutenir l’implantation de ces programmes
dans le milieu scolaire afin qu’ils viennent compléter les cours
d’éducation sexuelle par une éducation à la gestion des émotions
lors des relations amoureuses et aux règles de sociabilité.

le programme « sortir ensemble et se respecter »


« Sortir ensemble et se respecter » est un programme de prévention des
violences et des comportements abusifs auprès des jeunes. Il est mené
en Suisse romande aussi bien dans un cadre scolaire qu’extrascolaire et
fonctionne bien dans des groupes de cultures familiales très diverses.
Il est centré sur les relations amoureuses, préoccupation principale des
adolescents. Destiné à des petits groupes de filles et garçons de 13 à 18
ans, il comprend neuf séances animées par deux adultes formés, idéale-
ment un homme et une femme. Il encourage les jeunes, par les échanges
entre pairs, à identifier les comportements violents et les amène à acti-
ver des compétences positives ou à en acquérir de nouvelles. Il propose
des outils pour aider à partir du bon pied et pour résoudre les difficultés
qui peuvent se présenter dès les premières fréquentations amoureuses.

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VIOLENCES DOMESTIQUES

S’occuper des enfants exposés


Les enfants et les jeunes qui assistent à des actes de violence
conjugale dans leur famille sont profondément menacés dans
leur intégrité psychique. Longtemps ils ont été considérés comme
des victimes indirectes. On ne mesurait pas l’ampleur des dégâts
d’une enfance passée dans la peur et l’insécurité. Aujourd’hui,
tant l’expérience des professionnels que les recherches menées
à large échelle (Bair-Merritt, Blackstone, Feudtner 2006  ;
Rossman 2001) confirment que ces enfants présentent les mêmes
problèmes de santé et les mêmes difficultés de développement
que les enfants qui ont subi des maltraitances qui leur étaient
directement destinées. Il est donc primordial de mener une sen-
sibilisation à large échelle. Les contenus de cours, les protocoles,
les procédures de service de l’ensemble des domaines en contact
avec des mineurs doivent désormais aborder systématiquement
la question de la protection des enfants exposés, la détection des
enfants à risque et leur orientation vers des services spécialisés.

Associer les personnes concernées


Si les besoins des victimes et des professionnels ont été iden-
tifiés, les personnes concernées – victimes et auteurs – n’ont
pas encore été intégrées dans l’élaboration des programmes.
Or, l’évaluation des programmes de prévention du VIH/SIDA
a démontré que c’est l’intégration des personnes directement
concernées qui a permis à la Suisse de lutter avec succès contre
cette épidémie. L’expérience des femmes et des hommes qui se
sont émancipés de relations violentes, leur appréciation des mes-
sages et des formes d’aides proposées doivent désormais venir
enrichir la réflexion et l’action des responsables de programme.
Ils doivent être invités à s’associer aux groupes d’accompagne-
ment des projets.

Intégrer le problème de l’alcool


Etant donné les liens désormais établis entre violence et consom-
mation problématique d’alcool et de stupéfiants, la prévention

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de la violence doit être partie intégrante des politiques de pré-


vention dans ces domaines. Le Programme national alcool 2007-
2015 fournit des données suisses intéressantes : la consomma-
tion problématique d’alcool serait présente dans plus de 40% des
violences domestiques dans notre pays et dans plus de 50% des
violences publiques. Une collaboration entre les deux domaines
doit s’établir de manière plus fonctionnelle que jusqu’à présent.

Protéger les populations immigrantes


Les dispositifs d’accueil des populations étrangères doivent pré-
senter et discuter la question des normes sociales suisses (intro-
duction aux droits humains, égalité des droits entre hommes et
femmes, protection de l’enfance, protection des salariés, etc.).
Les ressources disponibles doivent être présentées et promues
auprès des nouveaux arrivants. Une analyse systématique doit
être faite lors de tout changement législatif afin de mesurer les
risques potentiels pour tout résident en Suisse. Comme déjà évo-
qué, certaines dispositions de la loi sur les étrangers concernant
les personnes au bénéfice d’un permis B par regroupement fami-
lial peuvent nuire aux victimes de violence conjugale et à leurs
enfants, les obligeant à choisir entre se protéger des violences
ou perdre leur permis de séjour. Ces dispositions doivent être
révisées comme le préconisent plusieurs études effectuées ces
dernières années (Gloor, Meier 2012).

S’occuper des auteurs


Pour le moment, trop peu de programmes ont été pensés et ini-
tiés en direction des auteurs de violence. Quelles que soient les
sources de données, à travers le monde et l’histoire, ceux-ci
sont dans une écrasante majorité des hommes jeunes (entre 18
et 35 ans) et ceci pour tous les types de violence et dans tous
les contextes. Il y a là un champ d’étude et de développement
fondamental encore largement inexploré. Cette population doit
devenir le public-cible privilégié des actions de prévention et
comme il n’y a ni « portrait-type d’agresseur » ni prédestination

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VIOLENCES DOMESTIQUES

à agir de façon violente, une intervention de santé publique qui


vise l’ensemble d’une population prend tout son sens. En effet, à
chaque nouveau drame, à chaque éruption de violence collective,
c’est la même surprise : « De sa part je n’y aurai jamais pensé ! »
ou « Comment de telles bagarres peuvent-elles se produire dans
notre ville ? » La violence est une impasse, fait souffrir, rétrécit
le champ du possible pour les auteurs eux-mêmes. D’ailleurs
ceux-ci reconnaissent difficilement leur responsabilité lorsqu’ils
agissent violemment : « Il m’a provoqué », « j’avais trop bu »,
« elle m’avait poussé à bout », « l’intervention des flics a tout fait
basculer », etc.
Il s’agit de mieux comprendre ce phénomène, de définir des
programmes destinés en priorité à cette population et d’y associer
les apports des personnes directement concernées. Un auteur de
violence conjugale déplorait le fait qu’il n’existe aucune struc-
ture d’accueil des auteurs en crise : « Je sais bien quand la colère
monte, je sens parfois en poussant la porte que cela va mal finir
et que le lendemain j’aurai honte ; si à ce moment-là je pouvais
partir passer la nuit ailleurs, qu’est-ce que je serais content ! » Il
existe des structures qui offrent désormais aux auteurs de vio-
lence des programmes leur permettant de sortir de l’isolement,
de prendre conscience de leur responsabilité et de l’impact de
leurs comportements sur l’ensemble des membres de la famille,
de découvrir des alternatives à l’usage de la violence, mais aucun
programme de sensibilisation et de prévention à large échelle
n’existe. Il s’agira à l’avenir d’en développer (Egger 2008).

UN IMPÉRATIF : DÉCLOISONNER

Actuellement, des plateformes existent qui réunissent des repré-


sentants des différents secteurs concernés par la prévention de la
violence : soins, police, justice, services sociaux, etc. De nom-
breux cantons suisses ont mis sur pied des commissions inter-
sectorielles. Au niveau international, l’OMS a mis sur pied des
réseaux continentaux de spécialistes (Violence and injury pre-
vention focal persons network) qui favorisent la mise en com-

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ET POUR L’AVENIR

mun des expériences régionales. Mais pour dépasser la simple


juxtaposition des savoirs et des techniques, il faut procéder à
un véritable décloisonnement des paradigmes disciplinaires
(Heller, Zappalla, Porchet, Narby 2002) et à une intégration des
niveaux d’intervention. Là aussi, la lutte contre la tuberculose
est un exemple précieux et bien documenté. Les actions menées
dans ce domaine au début du 20e siècle en Suisse ont montré
que l’action intégrée était possible et profitable. Les parties
prenantes d’alors ont su associer la recherche biomédicale, les
soins, l’éducation à la santé, la publicité, la formation des pro-
fessionnels, la création de nouvelles lois, l’attribution de finan-
cements nationaux, les modifications urbanistiques et la mobili-
sation communautaire.

Le cloisonnement a des conséquences


En matière de violence, les actions et les acteurs restent encore
extrêmement isolés. Les spécialistes de la maltraitance envers les
enfants n’ont que peu de contacts avec ceux de la maltraitance
envers les personnes âgées, alors que les concepts de vulnérabi-
lité et de bientraitance (Graz 2009) les concernent tous les deux ;
les études d’impact des inégalités sociales sur le taux d’homi-
cide devraient enrichir l’ensemble des réflexions sur la violence
communautaire ; des ressources considérables sont engagées en
neurosciences dans la recherche sur les comportements violents
sans qu’on y associe les développements de l’histoire sociale ou
de la santé publique.
Des techniques d’imagerie cérébrale fascinantes sont ainsi
utilisées mais, malheureusement, rarement en collaboration avec
d’autres disciplines ; cela focalise les recherches sur des modèles
qui souvent se contentent d’associer morphologie et comporte-
ment, comme le faisait par le passé la phrénologie (théorie selon
laquelle les bosses du crâne reflètent la personnalité). Cette
réduction de la problématique à un champ unique de recherche
ne permet pas à ces données, par ailleurs précieuses, d’enrichir
réellement l’étude du phénomène, du moins pas en proportion
des ressources mises à disposition de ce secteur.

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VIOLENCES DOMESTIQUES

Un mode d’analyse pluridisciplinaire enrichirait les hypo-


thèses et permettrait de proposer des solutions réellement nou-
velles et intégrables par un large collectif de professionnels.
Les premières études menées sur les violences conjugales
ont été portées par les mouvements féministes, qui se référaient
à un modèle explicatif centré sur l’oppression spécifique des
femmes dans une société patriarcale. Si ce modèle a tout son
sens, d’autres déterminants ont été laissés de côté, tels que le
lien entre consommation problématique d’alcool et violence par
exemple.

Expériences d’intégration
Le bilan des politiques publiques en matière de violence s’ef-
fectue en regard des nombreuses interventions qui influent
sur un problème. Mais afin que ces actions soient concertées
et orientées, un plan d’action gouvernemental est nécessaire.
L’exemple du Québec en matière de lutte contre la maltraitance
des aînés (Beaulieu 2012) témoigne de la nécessité de prendre
des mesures pour la protection des personnes vulnérables, de
décloisonner les pratiques pour mieux partager les informations
et de coordonner les missions pour faire face aux défis de santé
publique de demain.
En matière de lutte contre la violence, des expériences de
décloisonnement professionnel et disciplinaire existent. L’archi-
tecte qui a mené la rénovation du Centre d’accueil des femmes
victimes de violence a développé son projet en collaboration
avec les professionnels qui y travaillaient. Les modifications
architecturales apportées ont abouti à un lieu à la fois convi-
vial et sécurisé, ce qui semblait une gageure. Les partenaires des
résidentes hébergées, souvent très en colère, essaient parfois de
pénétrer dans le centre et il est nécessaire de recourir aux forces
de l’ordre pour les en dissuader. Or, depuis les rénovations, ce
recours est moins fréquent. L’entrée qui ressemble désormais à
celle d’un petit hôtel paraît engager chacun à un comportement
plus civil (Poncet 2004).

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ET POUR L’AVENIR

Et l’interdisciplinarité gagnerait à s’enrichir également de ce


que propose la création artistique. La littérature, le théâtre ou
le cinéma offrent une extraordinaire richesse de biographies et
de situations marquées par la violence sous toutes ses formes.
Les artistes sont des médiums qui permettent d’anticiper les pro-
blèmes auxquels les sociétés devront faire face. La prévention
gagnerait à s’assurer la collaboration d’artistes lors de l’élabo-
ration des programmes de prévention. En Belgique, un collectif
d’artistes et de spécialistes de la prise en charge des victimes
de violences a produit des courts métrages de prévention qui
allient la compréhension scientifique des phénomènes et l’in-
tuition des créateurs (La violence conjugale, pour en sortir, il
faut réagir 2013). S’écouter avec respect, trouver un langage
commun, mener ensemble des recherches et des interventions
permet d’inter-féconder les savoirs, d’élargir les hypothèses et
de proposer des modèles innovants.

Une voie exemplaire


La typologie de la violence proposée par l’OMS en 2002 et son
modèle écologique fournissent un premier exemple d’une telle
démarche. Développée par une équipe pluridisciplinaire, elle
montre la voie d’une pensée globale et décloisonnée. C’est une
profonde mutation que de proposer dans un même continuum
toutes les formes d’usage volontaire de la force et de la puis-
sance contre soi-même et autrui. C’est également proposer de
prendre en compte les comportements individuels et les proces-
sus collectifs en demeurant centré sur la personne et ses rapports
aux autres. De la même manière qu’il est inadéquat de réduire la
question des dépendances à l’étude des substances, la question
de la violence ne se réduit pas à l’étude des actes violents.
Ce modèle permet également d’interroger notre système de
valeurs. La lutte contre la violence interpersonnelle mobilise nos
sociétés, et c’est tant mieux, mais les violences collectives ne
semblent pas les interpeller avec la même urgence. Le licencie-
ment de 1500 personnes lorsqu’une entreprise fait des bénéfices,

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VIOLENCES DOMESTIQUES

la spéculation sur les matières premières qui réduit à la famine


une partie du monde, les massacres en Syrie : autant d’exemples
de violence collective présentés par les médias comme des
« informations » et rarement interprétés comme autant de méta-
morphoses de la violence

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6
EN GUISE D’ÉPILOGUE

L’intégration d’une problématique au sein d’institutions


pérennes est l’issue la plus enviable d’un programme pour des
professionnels de santé publique. Qu’en est-il en matière de pré-
vention de la violence ?
Plusieurs villes et canton suisses ont développé des plans
d’action pour la prévention de la violence domestique et des
structures ont été mises sur pied pour les mener à bien. Des poli-
ticiens se sont engagés en déposant des motions et en faisant
du lobbying au sein des diverses instances politiques cantonales
et nationales. Des offices fédéraux ont pris le relais des cher-
cheurs pour collecter et analyser les données ou pour mener des
campagnes nationales. Les Bureaux cantonaux de l’égalité ont
développé des programmes de prévention de la violence conju-
gale et le Bureau fédéral de l’égalité a créé un service spécialisé
dans la lutte contre la violence qui centralise les informations
et stimule des initiatives de recherche et de développement au
niveau suisse.
Des institutions de formation professionnelle des domaines de
la santé, du social et de l’éducation ont intégré la problématique
au sein de leurs programmes. Les offres de formation continue
sont nombreuses et les publications dans les revues scientifiques
et professionnelles rendent comptent de la richesse actuelle des
recherches. Des offres de prise en charge spécialisées ont vu le
jour et leur accès est facilité par une information de la population
plus régulière et plus extensive (campagnes d’information, flyers
multilingues dans les lieux publics, etc.) ainsi que, parfois, par
la gratuité des prestations pour les patients, comme c’est le cas à
la consultation de l’Unité de médecine des violences du CHUV.

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VIOLENCES DOMESTIQUES

du problème au programme : 5 étapes clés


1. Réunir les initiateurs
Constituer un comité de pilotage interdisciplinaire, intersectoriel et
interdépartemental.
Repérer les enjeux sociopolitiques majeurs et les ressources dispo-
nibles.
Définir les lignes directrices prioritaires de manière consensuelle.
Fixer des objectifs réalisables, assortis de mesures concrètes.
2. Documenter le problème
Etudier les données épidémiologiques et identifier les lacunes.
Analyser les expériences nationales et internationales.
Découvrir les pratiques professionnelles locales.
3. Situer le contexte
Examiner les services et les offres disponibles : établir une carte du
réseau.
Identifier les professionnels à mobiliser et les compétences nécessaires :
compléter un triptyque pédagogique.
4. Engager des mesures
Mobiliser le terrain et proposer des formations aux professionnels
engagés.
Développer un protocole d’intervention adapté à l’ensemble des sec-
teurs.
Forger le travail en réseau, organiser des rencontres.
5. Pérenniser le programme
Engager un processus continu d’évaluation : processus et résultats.
Garantir le soutien financier et institutionnel des autorités politiques et
administratives.
Confier des mandats précis à des organismes capables d’assurer la réa-
lisation des mesures.

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EN GUISE D’ÉPILOGUE

Des données qualitatives démontrent des changements per-


sonnels, sociaux, culturels. Ces changements peuvent être asso-
ciés, tout au moins en partie, aux efforts des politiques de santé
publique entrepris depuis plusieurs années. Ces politiques en
Suisse comme en Europe ont consisté en campagnes de sensibi-
lisation, d’éducation, de formation des professionnels. Les soins
aux victimes, la prise en charge des auteurs de violences et la
protection des enfants exposés se sont également améliorés. Les
dispositifs législatif et répressif ont évolué, affirmant que « le
droit ne doit plus s’arrêter à l’entrée du domicile ».
Mais plus largement, c’est la place de la problématique
dans la société qui a changé. La violence dans le couple et la
famille est devenue un problème dont on parle et pour lequel la
société souhaite agir alors qu’elle était par le passé strictement
du domaine de la sphère privée. La représentation des femmes
victimes de violence conjugale s’est modifiée, celle-ci peut être
une sportive, une actrice, une voisine, une parente, une amie,
une femme « ordinaire ». Dans les médias et dans la production
culturelle, la violence conjugale est devenue un thème que l’on
va traiter dans une série TV ou dans un magazine de mode. Des
« people » n’hésitent plus à confier qu’elles ont été victimes de
violence conjugale et qu’elles sont engagées pour la prévenir. On
assiste à un phénomène proche de l’émergence de la question de
l’homosexualité dans les discours sociaux des années 1980.
Néanmoins beaucoup reste à faire. Si le dispositif législa-
tif s’est modifié, l’application qui en est faite par les magis-
trats révèle encore souvent une absence de connaissances de la
spécificité des violences domestiques et du traitement qu’elles
requièrent. Les services de prises en charge spécialisés qui font
face à une augmentation de la demande, ne sont pas assurés de
voir leurs ressources augmenter en conséquence. Les victimes
de violence domestique d’origine étrangère, du fait de certaines
dispositions de la Loi fédérale sur les étrangers, sont plongées,
souvent avec leurs enfants, dans des situations de très grande
vulnérabilité. Le soutien politique et financier des programmes
de prévention n’est pas pérenne et les fonds disponibles pour
le développement de nouveaux projets sont rares. En toile

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VIOLENCES DOMESTIQUES

de fond, mentionnons la recrudescence des courants ultra-


conservateurs qui mettent en cause les progrès en matière d’éga-
lité entre femmes et hommes et qui pourraient affecter les avan-
cées de la prévention des violences domestiques.
La fonction de la santé publique est d’observer et de décrire
un phénomène qui concerne la collectivité, d’identifier des rela-
tions causales, de tester des mesures et de proposer un cadre de
référence qui permette de mieux l’étudier et de mieux le com-
prendre. En matière de violence, comme pour beaucoup d’autres
problèmes de santé, les travaux scientifiques comme les expé-
riences communautaires mettent en lumière que l’essentiel des
mesures à prendre ne sont pas du ressort du domaine de la santé,
encore moins de la médecine. Elles sont de la responsabilité de
la communauté, des décideurs politiques et économiques, et
des citoyens. C’est pourquoi, il est important de diffuser le plus
largement possible les connaissances acquises par les « spécia-
listes » et nous souhaitons que cet ouvrage participe à ce pro-
cessus.
Nous souhaitons ainsi convaincre largement que les efforts
engagés sont un investissement à long terme, une sorte d’« éco-
logie de la prévention de la violence » à instaurer pour les géné-
rations futures.

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ABRÉVIATIONS ET ACRONYMES

BEFH Bureau de l’égalité entre les femmes et les hommes


CET Centre d’engagement et de transmission de la gendarmerie
vaudoise
CCB Constat de coups et blessures
CHUV Centre hospitalier universitaire vaudois
CIMPV Consultation interdisciplinaire de médecine et prévention de la
violence
CIU Centre interdisciplinaire des urgences
CMP Centre d’accueil Malley Prairie
CURML Centre universitaire romand de médecine légale
DFJP Département fédéral de justice et police
DSM Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders
FBM Faculté de biologie et médecine
FMH Fédération des médecins suisses
HES Hautes écoles spécialisées
HUG Hôpitaux universitaires de Genève
IUML Institut universitaire de médecine légale
IUMSP Institut universitaire de médecine sociale et préventive
LAVI Loi fédérale sur l’aide aux victimes d’infractions
OMS Organisation mondiale de la santé
ORL Oto-rhino-laryngologie
PNR Programme national de recherche
SSSP Société suisse de santé publique
UMV Unité de médecine des violences
UP/ IUMSP Unité de prévention de l’Institut universitaire de médecine
sociale et préventive
ViFa Unité Violence et famille de la Fondation Jeunesse et Famille

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CONSEILS ET ORIENTATION

Le site www.violencequefaire.ch présente l’essentiel des ressources disponibles


en Suisse Romande, tant pour les victimes que pour les auteurs de violence
conjugale. Il permet de poser des questions en ligne de manière totalement
anonyme. Les réponses sont apportées par des spécialistes. Le site www.
comeva.ch fonctionne de la même manière et s’adresse plus particulière-
ment aux jeunes.
Services de consultation pour les victimes de violence (ensemble des cantons
Suisses) : http ://www.ebg.admin.ch/themen/00009/00089/00120/index.
html ?lang=fr
Services de consultation pour les auteurs de violence (ensemble des cantons
Suisses) : http ://www.ebg.admin.ch/themen/00009/00089/00121/index.
html ?lang=fr

132
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BIBLIOGRAPHIE

Le portail « violence domestique » de l’Etat de Vaud regroupe l’essentiel des


informations et outils développés dans le cadre du programme « C’est
assez » www.vd.ch/violencedomestique
Renseignements sur l’offre médicolégale : www.curml.ch/curml_home/curml-
qui-sommes-nous

Ressources
Organisation mondiale de la santé (OMS) : programme de prévention de la
violence : http ://www.who.int/violence_injury_prevention/violence/en/
Bureau fédéral de l’égalité entre les femmes et les hommes – service de lutte
contre la violence : http ://www.ebg.admin.ch/dokumentation/00012/00196/
index.html ?lang=fr
Coordination et réseautage en Suisse : http ://www.ebg.admin.ch/the-
men/00466/00480/index.html ?lang=fr

Bases légales
http ://www.ebg.admin.ch/themen/00009/00089/00094/index.html ?lang=fr
Documents d’information et de travail pour la prévention et l’intervention :
http ://www.ebg.admin.ch/themen/00466/00478/index.html ?lang=fr

SOURCES DE DONNÉES STATISTIQUES SUISSES


Office fédéral de la statistique (OFS) : http ://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/
index/themen/19/03/02/key/02/03.html
Office fédéral de la police (FEDPOL) : http ://www.fedpol.admin.ch/content/
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Statistiques LAVI : http ://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/
19/03/01.html

… ET EN IMAGES
Emission 36o9 de la RTS 1 consacrée à l’Unité de médecine des violences
(17.10.07) http://www.rts.ch/emissions/36-9/998960-victimes-d-agres-
sions-les-experts-au-service-des-vivants.html

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LES AUTEURS
Marie-Claude Hofner est médecin de santé publique, médecin associée à
l’Unité de médecine des violences du Centre hospitalier universitaire vaudois
et représente la Suisse au sein du réseau « European ministry of health national
focal persons for violence and injury prevention » de l’Organisation mondiale
de la Santé (OMS). Elle préside la Fondation Charlotte Olivier, qui offre aux
projets en santé publique une plateforme interdisciplinaire dégagée de toute
appartenance professionnelle ou disciplinaire. Elle a présidé durant huit ans la
Commission cantonale de prévention et de promotion de la santé du canton de
Fribourg. Dans les années 1980, elle a participé à la lutte contre l’épidémie de
VIH/SIDA en tant que responsable de la formation des professionnels à l’Office
fédéral de la santé publique. Elle a depuis mené des recherches dans le domaine
de la maltraitance envers les enfants et de la violence conjugale puis a initié et
dirigé le programme interdisciplinaire de lutte contre la violence domestique
« C’est assez » à l’origine de la création de l’Unité de médecine des violences.
Nataly Viens Python est infirmière, spécialisée en santé publique. Elle a fait ses
études à l’Université du Québec à Rimouski et à l’Université Henri Point Carré
de Nancy. Son intérêt pour la qualité des soins l’a conduite à orienter son activité
professionnelle vers l’enseignement et la recherche. Elle a initié et développé
durant cinq ans le programme de lutte contre la violence domestique « C’est
assez ». Préoccupée par les questions de santé publique et le développement de
programmes de prévention, elle s’implique pour l’évolution des questions de
santé et de vieillissement. Actuellement doyenne de la recherche à l’Institut et
Haute Ecole de la santé la Source à Lausanne et professeure associée à l’Univer-
sité du Québec à Rimouski, elle contribue à l’essor de nouvelles connaissances
en soins infirmiers en favorisant le développement de la recherche au sein des
pôles suivants : santé et vieillissement, santé mentale et psychiatrie, innovation
en soins et professionnalisation, promotion de la santé et santé communautaire.
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COLLECTION LE SAVOIR SUISSE

1 LA POLITIQUE DU LOGEMENT 18 LE COMITÉ INTERNATIONAL


S. Cuennet, P. Favarger, P. Thalmann DE LA CROIX-ROUGE
M. Mercier
2 LA SUISSE SE RÉCHAUFFE
M. Rebetez 19 ERNEST ANSERMET
3 L’IMPOSSIBLE POLITIQUE J.-J. Langendorf
BUDGÉTAIRE 20 L’ENTREPRISE ET L’IMPÔT
R. Ayrton M. Zarin-Nejadan
4 LES BURGONDES 21 LA MÉTROPOLISATION
J. Favrod DE LA SUISSE
5 LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE M. Bassand
DE LA SUISSE 22 LA BATAILLE DES A.O.C.
C. Altermatt S. Boisseaux, D. Barjolle
6 ARCHITECTE EN SUISSE 23 L’ESSOR DE LA SCIENCE
A. Ducret, C. Grin, P. Marti, MODERNE À GENÈVE
O. Söderström R. Sigrist
7 LA QUALITÉ DANS 24 L’IMMIGRATION EN SUISSE
L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR E. Piguet
J.-F. Perellon
25 LA PLANÈTE SAUVETAGE
8 L’ESPRIT DES FORTIFICATIONS EN COURS
J.-J. Rapin R. Longet
9 NATIONALISME ET POPULISME 26 L’ÉPOQUE ROMAINE
EN SUISSE L. Flutsch
O. Mazzoleni
27 LA RÉFORME DE L’ÉTAT SOCIAL
10 LA RECHERCHE, AFFAIRE D’ÉTAT EN SUISSE
M. Benninghoff, J.-P. Leresche F. Bertozzi, G. Bonoli,
11 LA POLITIQUE VAUDOISE B. Gay-des-Combes
AU 20e SIÈCLE 28 CHERCHEURS EN INTERACTION
O. Meuwly L. Mondada
12 NICOLAS BOUVIER 29 FAMILLES EN SUISSE   :
A. M. Jaton LES NOUVEAUX LIENS
13 UNE SUISSE EN CRISE J. Kellerhals, E. Widmer
J. Altwegg 30 L’AVENIR DES FORÊTS SUISSES
14 LES LACUSTRES E. Graf Pannatier
M.-A. Kaeser 31 LE GROUPE DE COPPET
15 CARL GUSTAV JUNG E. Hofmann, F. Rosset
K. Noschis 32 FRIEDRICH DÜRRENMATT
16 LA QUESTION JURASSIENNE U. Weber
A. Pichard
33 LE FÉDÉRALISME SUISSE
17 LE SECRET BANCAIRE R. L. Frey, G. Kreis, G.-R. Plattner,
S. Besson R. Rhinow

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COLLECTION LE SAVOIR SUISSE

34 L’ALLEMAGNE VUE PAR 50 L’ÉCOLE ET SES RÉFORMES


LES SUISSES ALLEMANDS S. Forster
J. Altwegg, R. de Weck
51 REPENSER
35 SUISSE - UNION EUROPÉENNE LA GESTION PUBLIQUE
R. Schwok D. Giauque, Y. Emery
36 LE PREMIER MÉCÈNE 52 L’AGRICULTURE DANS
ROMAND EN PÉRIL SON NOUVEAU RÔLE
J.-P. Beuret D. Barjolle, J.-M. Chappuis,
37 LES SOCIÉTÉS MÉGALITHIQUES Ch. Eggenschwiler
A. Gallay 53 TRANSPORTS PUBLICS
38 LA POLITIQUE SUISSE DE DANS LES VILLES
SOLIDARITÉ INTERNATIONALE Ch. Jémelin
C. Schümperli
54 LA FAUNE DISPARAÎT
39 LES PARCOURS DE VIE B. Mulhauser
M. Sapin, D. Spini, E. Widmer
55 LIEUX DE PÈLERINAGE
40 LES PENSEURS POLITIQUES P. Hugger
DU 19e SIÈCLE
O. Meuwly 56 L’EAU DES VILLES
G. Pflieger
41 LA DÉLINQUANCE DES JEUNES
O. Guéniat 57 LE CONSEIL DES DROITS
DE L’HOMME
42 CHARLES-ALBERT CINGRIA
F. Reber
A. M. Jaton
43 L’ARCHÉOLOGIE SUISSE 58 LA SUISSE VUE PAR
DANS LE MONDE LES ÉCRIVAINS
P. Ducrey DE LANGUE ANGLAISE
P. Vincent
44 BÂTIR POUR LES TSARS
N. Navone 59 FRANCESCO BORROMINI
E. Barilier
45 LES CONTROVERSES
DE L’ÉNERGIE 60 JEAN PIAGET
F. Romerio R. Kohler
46 LES PARADOXES 61 LA CYBERCRIMINALITÉ
DE LA MOBILITÉ S. Ghernaouti-Hélie
V. Kaufmann
62 BLAISE CENDRARS
47 LES GLACIERS EN MOUVEMENT Ch. Le Quellec Cottier
A. Zryd
63 LA RELIGION VISIBLE
48 LA TYPOGRAPHIE SUISSE R. J. Campiche
DU BAUHAUS À PARIS
R. Chatelain 64 PLAN RAIL 2050
D. Mange
49 LA PROPAGANDE NAZIE
EN SUISSE 65 LES PARTIS POLITIQUES
M. Gillabert O. Meuwly

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COLLECTION LE SAVOIR SUISSE

66 LE SYSTÈME DE SANTÉ 82 L’AN –58


S. Rossini, V. Legrand-Germanier LES HELVÈTES
G. Kaenel
67 LA JUSTICE PÉNALE
A. Kuhn, J. Vuille 83 L’AN 888
LE ROYAUME DE BOURGOGNE
68 LA STRUCTURE SOCIALE
F. Demotz
DE LA SUISSE
R. Levy 84 10 AOÛT 1792
LES TUILERIES
69 JACQUES MERCANTON
A.-J. Tornare
B. La Chance
85 ALFRED ESCHER
70 DE ROUSSEAU À STAROBINSKI J. Jung
R. Francillon
86 POLITIQUE EXTÉRIEURE
71 DÉFENDRE DE LA SUISSE
LA DÉMOCRATIE DIRECTE R. Schwok
A. Chollet
87 ÉLEVEURS LAITIERS
72 DE MIL, D’OR ET D’ESCLAVES J. Forney
A. Gallay
88 LES MÉDECINES
73 MONTE VERITÀ COMPLÉMENTAIRES
K. Noschis B. Graz
74 ALERTE 89 LE BONHEUR
AUX MICROPOLLUANTS B. S. Frey, C. Frey Marti
N. Chèvre, S. Erkman
90 19 AVRIL 1874
75 LA FORMULE MAGIQUE L’AUDACE DE
E. Burgos, O. Mazzoleni, LA DÉMOCRATIE DIRECTE
H. Rayner O. Meuwly
76 MANIFESTE POUR 91 6 DÉCEMBRE 1992
LES GRANDS SINGES LE NON DE LA SUISSE
C. Boesch, E. Grundmann, À L’EUROPE
B. Mulhauser D. S. Miéville
77 CINÉMA SUISSE 92 PAUL KLEE
O. Moeschler R. Bonnefoit
78 ESPÈCES INVASIVES 93 LE QUATRIÈME ÂGE
W. Nentwig Christian Lalive d’Epinay,
79 SEXOLOGIE S. Cavalli
F. Bianchi-Demicheli 94 LA MONTAGNE SUISSE
S. Ortigue, G. Abraham EN POLITIQUE
80 ISABELLE DE CHARRIÈRE G. Rudaz, B. Debarbieux
V. Cossy 95 LES ALPES ET LEURS IMAGIERS
C. Reichler
81 HOMOSEXUALITÉS
MASCULINES EN SUISSE 96 MOURIR
T. Delessert, M. Voegtli G. D. Borasio

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COLLECTION LE SAVOIR SUISSE

97 DANS LE GRAND
COLLISIONNEUR
DU CERN
M. Campanelli
98 VIOLENCES
DOMESTIQUES
M.-C. Hofner,
N. Viens Python
99 PAYER
POUR POLLUER ?
S. Daguet
100 LES BATAILLES
DU LIVRE
F. Vallotton

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