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Sous la direction de Maurice

Cusson,
Stéphane Guay, Jean Proulx et Franca Cortoni

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Traité
des violences
criminelles
Les questions posées par la violence,
les réponses de la science
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Sous la direction de

Maurice Cusson, Stéphane Guay,


Jean Proulx et Franca Cortoni

Tr aité des violences www.bibliovox.com:IF d'Algérie:1496142754:88816728:41.107.205.37:1584315153

criminelles
Les questions posées par la violence,
les réponses de la science

 
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec
et Bibliothèque et Archives Canada

Vedette principale au titre :


Traité des violences criminelles
Comprend des réf. bibliogr. et un index.

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isbn 978-2-89647-954-2
1. Violence. 2. Violence - Aspect psychologique. 3. Comportement criminel.
4. Victimisation. i. Cusson, Maurice, 1942-
hm886.t72 2012 303.6 c2012-940154-4

Les Éditions Hurtubise bénéficient du soutien financier des institutions suivantes pour
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• Centre international de criminologie comparée (CICC) ;
• Centre de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH).

Copyright © 2013, Éditions Hurtubise inc.

Maquette de la couverture : René Saint-Amand


Maquette intérieure et mise en pages : Folio infographie

isbn 978-2-89647-954-2 (version imprimée)


isbn 978-2-89647-955-9 (version numérique PDF)

Dépôt légal : 3e trimestre 2013


Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada

Diffusion-distribution au Canada : Diffusion-distribution en Europe :


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Montréal (Québec) h2k 3w6 75005 Paris France
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Sommaire

Introduction générale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .   13

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Première partie
Les origines et les manifestations de la violence

Chapitre premier
Les trajectoires de conduites agressives de
l’enfance à l’âge adulte . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .   21
Éric Lacourse

Chapitre 2
Racines développementales et processus
psychologiques de la délinquance juvénile
violente . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .   47
Fabienne Glowacz et Michel Born

Chapitre 3
L’homicide à travers le monde. . . . . . . . . . . . . . .   67
Marc Ouimet

Chapitre 4
De la provocation à l’homicide : une théorie de
l’aggravation des rixes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .   83
Maurice Cusson

Chapitre 5
Les vols avec violence. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
Stéphane Birrer, Maurice Cusson et Olivier Ribaux

Chapitre 6
Les vols avec violence en France . . . . . . . . . . . . . 127
Aurélien Langlade et Christophe Soullez

Chapitre 7
Les processus de passage à l’acte des agresseurs
sexuels de femmes extrafamiliaux. . . . . . . . . . . 141
Jean Proulx et Éric Beauregard
Chapitre 8
Les processus de passage à l’acte des agresseurs
sexuels d’enfants extrafamiliaux . . . . . . . . . . . 187
Éric Beauregard et Jean Proulx

Chapitre 9

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La violence et les femmes. . . . . . . . . . . . . . . . . . 215
Franca Cortoni et Marie-Pier Robitaille

Chapitre 10
La répartition géographique des voies de fait
en milieu urbain . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 239
Frédéric Ouellet et Rémi Boivin

Deuxième partie
Les contextes de la violence

Chapitre 11
Les violences conjugales. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 259
Véronique Jaquier et Stéphane Guay

Chapitre 12
La violence à l’école : spécificités, causes
et traitement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 283
Éric Debarbieux

Chapitre 13
La violence et la drogue dans les banlieues
françaises et la réponse policière . . . . . . . . . . . 317
Sebastian Roché

Chapitre 14
Dynamiques de participation d’une bande armée
dans des crimes de masse . . . . . . . . . . . . . . . . . 333
Samuel Tanner

Troisième partie
Les théories contemporaines de la violence

Chapitre 15
Comprendre la psychologie du comportement
violent. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 371
Franca Cortoni et Nicholas Longpré
Chapitre 16
Neuropsychologie des comportements
antisociaux et de l’agression physique . . . . . . 391
Mathieu Pilon et Jean R. Séguin

Chapitre 17

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L’étiologie génétique et environnementale
de la violence : une perspective intégrative . . . 413
Isabelle Ouellet-Morin

Chapitre 18
La psychopathie et le comportement violent . . 437
Gilles Côté

Chapitre 19
Comportements violents et troubles mentaux
à l’adolescence et à l’âge adulte . . . . . . . . . . . 461
Denis Lafortune et Isabelle Linteau

Chapitre 20
L’anthropologie de la violence : contributions
à l’étude des structures sociales et symboliques
de la criminalité  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 493
Martin Hébert

Chapitre 21
Inégalités économiques, homicides et autres
violences criminelles : que valent les
démonstrations fondées sur des comparaisons
internationales ?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 513
Paul-Philippe Paré et Richard B. Felson

Quatrième partie
Victimes et victimisations

Chapitre 22
Conséquences, répercussions, effets des violences
criminelles pour les victimes et leurs proches. . 527
Catherine Rossi et Robert Cario
Chapitre 23
Les suites d’une victimisation violente :
l’adaptation de la victime
et ses besoins d’aide. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 555
Isabel Fortin et Stéphane Guay

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Chapitre 24
Maltraitance, criminalité, troubles
de la personnalité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 573
Gérard Lopez et Stéphane Guay

Chapitre 25
Victime de violence conjugale :
quitter ou non son agresseur ?. . . . . . . . . . . . . . 587
Natasha Dugal, Isabel Fortin et Stéphane Guay

Cinquième partie
La prévention

Chapitre 26
L’évaluation du risque de récidive violente
chez les délinquants adultes. . . . . . . . . . . . . . . . 607
Nicholas Longpré, Geneviève Parent et Jean-Pierre Guay

Chapitre 27
La prévention développementale
des violences criminelles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 633
Éric Lacourse et Patricia Soucy

Chapitre 28
Le contrôle des armes à feu, les homicides
et les violences armées. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 651
Étienne Blais, Isabelle Linteau et Marie-Pier Gagné

Chapitre 29
Les violences conjugales : de l’intervention
à la prévention. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 673
Véronique Jaquier et Joëlle Vuille
Sixième partie
La répression

Chapitre 30
La police dans les situations explosives :
l’emploi de la force et la négociation . . . . . . . . 701

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Maurice Cusson, Michel St-Yves et Bruno Poulin

Chapitre 31
La police et l’homicide : une comparaison
internationale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 721
Paul-Philippe Paré

Chapitre 32
La police et la justice font-elles reculer
les violences criminelles ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . 741
Maurice Cusson

Chapitre 33
La violence laisse des traces : l’homicide dévoilé
par la science forensique . . . . . . . . . . . . . . . . . . 765
Olivier Delémont, Pierre Esseiva, Olivier Ribaux
et Pierre Margot

Septième partie
Le traitement

Chapitre 34
L’usage des médicaments psychotropes
en réponse aux comportements agressifs . . . . 805
Denis Lafortune et Isabelle Linteau

Chapitre 35
Le traitement des délinquants violents . . . . . . . 837
Devon Polaschek et Franca Cortoni

Chapitre 36
Évaluation et traitement des agresseurs
sexuels . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 863
Franca Cortoni et Thierry Pham
Chapitre 37
Traitement du stress posttraumatique
et de ses troubles connexes. . . . . . . . . . . . . . . . 887
Stéphane Guay et Gérard Lopez

Biographies des auteurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 911

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Introduction générale

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Par violences criminelles, nous entendons les atteintes inten-
tionnelles et prohibées à l’intégrité physique d’autrui causant
des souffrances, des blessures ou la mort. Ces comportements
passent outre au consentement de celui qui les subit, ce qui
exclut les coups que s’échangent les participants volontaires à
un sport de combat. Les violences verbales n’entrent pas dans
cette définition, sauf les menaces de violence physique, comme
les menaces de mort. Il n’est pas redondant de qualifier une
violence de criminelle, car cela nous permet d’ignorer les faits
et gestes violents autorisés par la loi, comme les actes de guerre
ou l’emploi de la force par la police.
Pourquoi un Traité des violences criminelles ? Tout d’abord
parce que les problèmes que cet ouvrage aborde sont bien réels,
quelquefois tragiques. Il n’y a pas de limites à la gravité de la
violence, à sa fréquence, à ses effets dévastateurs. Le meurtre
élimine un être humain de la communauté des vivants. Pour
ceux qui l’aimaient, c’est une tragédie. Quand la violence cri-
minelle gagne en gravité et en fréquence dans un milieu, elle
déchire le lien social, diffuse la peur et détruit la confiance.
Certaines villes d’Amérique latine sont dévastées par la mul-
tiplication des enlèvements, des homicides, des assassinats
sélectifs et des massacres. En désespoir de cause, les citoyens
et les policiers de ces villes ont recours à la violence pour lutter
contre la violence : actes d’autodéfense, vengeances, exécutions
sommaires. Des remèdes qui perpétuent le mal. Car, alors, la
violence nourrit la violence. Ces manifestations extrêmes seront
examinées dans le Traité, mais l’ouvrage s’étendra plus longue-
ment sur les situations moins catastrophiques, sur la violence
dans les sociétés rarement ensanglantées par le crime. Les fortes
variations de gravité et de fréquence des violences criminelles
14 Traité des violences criminelles

fournissent au chercheur l’occasion de réfléchir aux conditions


et aux causes de la violence et de la non-violence.
Autre raison de ce Traité : au fil des ans, les connaissances
sur les violences criminelles se sont accumulées. La moisson
des faits et des explications engrangés par les chercheurs en

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criminologie, psychologie, psychiatrie, sociologie, anthropo-
logie et histoire est considérable. Cependant, les résultats de
ces travaux sont éparpillés, dispersés dans des revues savantes
et des documents à diffusion restreinte. Les bilans tant soit
peu complets et à jour se comptent sur les doigts d’une main.
En français, il n’y en a aucun. Notre Traité rend accessible une
foule d’informations réunies nulle part ailleurs.
Comme le caméléon, la violence change de couleur au
gré du contexte ; elle prend des formes différentes selon les
situations ; ses degrés de gravité varient du tout au tout ; les
fins qu’elle poursuit sont diverses : la domination, le vol, la
vengeance, l’autodéfense, la jouissance sexuelle, la punition
d’une injustice réelle ou imaginaire… Le problème que pose
la violence dans les familles est d’une tout autre nature que
ceux qu’elle engendre à l’école, dans les débits de boissons ou
dans le milieu criminel. D’un continent à l’autre, l’homicide
change de visage. Et différents agresseurs avancent derrière
des masques divers : le conjoint qui tue sa femme ne ressemble
guère à la jeune brute qui, à l’école, persécute un plus petit
que lui. Le psychopathe est bien différent du psychotique. Le
braqueur ne pense ni n’agit comme le fait le bagarreur de boîte
de nuit. La spécificité des diverses manifestations de violence
et des violents doit donc être reconnue et prise en compte. Et
elles appellent des théories spécifiques. Notre Traité présente
ces multiples visages des violences ; propose des explications
propres à chacun ; montre que des problèmes particuliers
exigent des solutions spécifiquement adaptées.
Parmi les connaissances les plus utiles se trouvent les éva-
luations de l’efficacité des moyens visant à contenir les violences
criminelles. Nous devons ces travaux à des chercheurs utilisant
une méthode, soit comparative, soit quasi expérimentale. Les
thérapies pour agresseurs violents font-elles baisser la réci-
Introduction générale 15

dive ? Les traitements offerts aux victimes de crimes violents


font-ils disparaître les effets du traumatisme ? La qualité du
travail policier est-elle compatible avec la non-violence ? Que
savons-nous sur l’impact des sanctions pénales ? Les politiques
de contrôle des armes à feu font-elles vraiment baisser les taux

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d’homicide ? À ces questions, le Traité propose des réponses
basées sur des comparaisons et des bilans d’évaluations. C’est
ainsi que les praticiens sauront mieux à quoi s’en tenir sur ce
qui est efficace et ce qui ne l’est pas en matière de traitement,
de prévention et de répression de la violence.
Les descriptions romanesques des violences criminelles
éclipsent leurs analyses scientifiques. Un genre littéraire, le
roman policier, est consacré à l’homicide. Et, dans les médias,
la violence occupe une place sans commune mesure avec celle
des publications de recherche. Ainsi, les violences criminelles
sont-elles sans relâche imaginées, racontées, décrites, dénon-
cées. Les travaux à visée scientifique se font bien plus discrets
et sont fort peu diffusés. Bien que les recherches sur le sujet
ne manquent pas, elles restent confidentielles, réservées aux
initiés. Or, la science projette une image de la violence qui n’a
pas grand-chose – sinon rien – à voir avec celle qu’offrent la
littérature et les médias, constamment à l’affût de l’extraor-
dinaire et du monstrueux. De leur côté, tous les auteurs des
articles de ce Traité se sont pliés aux contraintes de la méthode
scientifique. Ils se sont appliqués à observer, mesurer, calculer
des relations statistiques. Ils ont comparé systématiquement les
violents avec les non-violents, les types de criminels violents
entre eux, les meurtriers et les violeurs, les pays où l’homicide
est fréquent avec ceux où il se fait rare. Ils ont dressé des bilans
des résultats de divers traitements des agresseurs et des vic-
times pour en évaluer l’efficacité. Partant de là, ils ont cherché
les solutions les plus performantes et les théories qui rendent
le mieux compte des observations.
La théorie d’un phénomène déterminé – viol, victimisation,
trajectoires de l’agression, violence à l’école – est faite d’un
ensemble cohérent de propositions falsifiables visant à le rendre
intelligible et qui, à un moment donné de l’état de la recherche,
16 Traité des violences criminelles

n’ont pas encore été contredites par les faits. Le lecteur du Traité
y trouvera des théories des diverses facettes de la violence qui
ont plutôt bien résisté à l’épreuve de la vérification.
Les violences présentent à l’observateur deux faces contras-
tées de l’humanité qu’il doit garder à l’esprit sous peine de s’en

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donner une représentation réductrice, et même fausse. D’une
part, les êtres humains sont parfaitement capables de violence :
l’agressivité apparaît comme un potentiel que nous partageons
tous. Et cette virtualité a été actualisée par un nombre incal-
culable d’hommes, durant toutes les époques de l’histoire
humaine, dans tous les pays du monde et aux divers âges de
la vie. L’universalité de cette violence doit donc être reconnue,
comprise et expliquée. Les auteurs du Traité se sont donc
appliqués à décrire les violences criminelles, à les chiffrer, à les
classer, à découvrir leurs raisons et leurs causes. Les vingt-cinq
premiers chapitres du Traité sont consacrés à cette entreprise.
D’autre part, considérable est l’amplitude des variations
de la fréquence des violences les plus graves – celles qui sont
les mieux mesurées. Dans les pays les plus pacifiques, les gens
tuent leur prochain cent fois moins souvent que dans les pays
les plus violents ; là-dessus, les statistiques sur l’homicide dans
le monde ne laissent pas de place au doute. De plus, selon
les époques de l’histoire, les variations des taux d’homicide
sont, elles aussi, très amples. Au Moyen Âge, par exemple, les
homicides étaient, en Europe occidentale,  vingt fois plus fré-
quents qu’aujourd’hui : d’abondantes recherches d’historiens
et de criminologues en fournissent la démonstration incontes-
table. C’est donc dire que, dans plusieurs pays contemporains,
les individus, les familles et les sociétés réussissent beaucoup
mieux qu’ailleurs et qu’autrefois à refréner les penchants vio-
lents de notre espèce. Ces variations nous fournissent l’occa-
sion de chercher le pourquoi et le comment de la paix qui règne
dans un nombre appréciable de nations contemporaines. Car
la non-violence doit, elle aussi, être expliquée, vraisemblable-
ment, par les efforts des individus et des groupes à juguler leur
propre violence. C’est la raison pour laquelle douze chapitres du
Traité sont consacrés à l’étude des divers moyens par lesquels
Introduction générale 17

les sociétés contiennent la violence de leurs membres ; le but


de l’exercice étant de tirer des leçons de leurs succès et de leurs
échecs. Ces chapitres portent sur la prévention, la répression
et le traitement de la criminalité violente.
Cet ouvrage couvre l’essentiel des connaissances actuelles

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sur les violences criminelles. Nous avons voulu que, tout en
étant savant, il évite autant que possible le jargon, et qu’il
soit écrit dans un français accessible au spécialiste comme au
profane. Les chercheurs, professeurs, étudiants, journalistes
y trouveront références et pistes de réflexion. Il sera, nous en
sommes convaincus, un outil utile aux praticiens qui font face
à l’une ou l’autre des facettes du problème de la violence. Les
magistrats, policiers, criminologues, psychologues, psychiatres,
éducateurs, travailleurs sociaux y découvriront ce qu’il faut
savoir sur la violence autant que sur les moyens de pacifier nos
sociétés.
Les chapitres du Traité sont regroupés en sept grandes
parties.
    I. Les origines et les manifestations de la violence : vols à
main armée, agressions sexuelles, violences des femmes,
homicides, voies de fait
   II. Les contextes de la violence : dans la famille, à l’école,
dans les banlieues ; dans les conflits ethniques allant
jusqu’au génocide
  III. Les théories contemporaines de la violence : développe-
mentales, psychologiques, criminologiques, neuropsycho-
logiques, psychiatriques, anthropologiques
  IV. Victimes et victimisations : conséquences, adaptation des
victimes, victimes de violences conjugales
   V. La prévention : prédiction, prévention développementale,
contrôle des armes à feu
  VI. La répression : intervention policière dans les situations
violentes, effets de la police et de la justice sur la fréquence
des crimes violents, sciences forensiques
VII. Le traitement : des agresseurs violents et des victimes
18 Traité des violences criminelles

Remerciements
Nous remercions le Conseil de la recherche en sciences
humaines du Canada qui nous a fourni les moyens d’organiser
un atelier durant lequel les auteurs de ce Traité des violences cri-
minelles ont soumis à la critique de leurs collègues une version

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préliminaire de leur chapitre.
Les origines
Première partie

de la violence
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et les manifestations
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Chapitre premier

Les trajectoires
de conduites agressives

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de l’enfance à l’âge adulte

Éric Lacourse

Introduction
Même si les agressions physiques et la fréquence des vio-
lences criminelles ont grandement diminué dans la plupart
des sociétés européennes depuis le début du Moyen Âge
(Elias, 1974 ; Eisner, 2003), elles demeurent une préoccupa-
tion importante dans les sociétés industrielles contempo-
raines, particulièrement lorsqu’elles se manifestent chez les
enfants et les adolescents. Des fluctuations importantes des
taux de criminalité avec violence ont été notées dans plusieurs
grandes villes européennes et nord-américaines au cours des
trente dernières années, et plus particulièrement dans cer-
tains quartiers que les médias décrivent comme « chauds », où
les jeunes sont plus exposés à la désorganisation sociale, à la
criminalité et à la violence des adultes. Depuis plus de deux
décennies, les approches intégrant les explications théoriques
provenant de disciplines comme la biologie, la psychologie et
la sociologie sont de plus en plus privilégiées pour expliquer
l’ontogenèse et la sociogenèse des comportements criminels et
plus spécifiquement des violences criminelles. Alors qu’aupa-
ravant les modèles théoriques sociologiques, plutôt statiques et
structuralistes, étaient dominants en criminologie, les limites
de leur capacité à expliquer les différences individuelles ont
amené théoriciens et chercheurs à explorer de nouvelles pistes
en adoptant une perspective développementale plus centrée
22 Traité des violences criminelles

sur l’analyse des trajectoires individuelles, et cela, de la nais-


sance jusqu’à la mort. Plusieurs travaux de recherche tentant
de comprendre les origines développementales de l’agression
humaine intégrant la psychologie évolutive, la psychologie
cognitive, les neurosciences et la génétique ont contribué à

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une multitude de découvertes obligeant à repenser la socioge-
nèse des violences criminelles. D’autres travaux, d’orientation
psychosociologique et interactionniste, ont aussi permis des
découvertes importantes dans l’identification de mécanismes
explicatifs du comportement criminel aux différents niveaux
de l’écologie humaine et surtout dans l’interaction entre l’indi-
vidu et son environnement social (quartiers, écoles, familles et
pairs). Dans cette mouvance, une approche psychosociologique
peut s’intégrer aux modèles biopsychologiques. Par son analyse
plus situationnelle des relations sociales, l’interactionnisme
permet d’intégrer les théories biopsychologiques, puisque cette
approche englobe simultanément les acteurs et les contextes
microsociaux, structurels et historiques. Le présent chapitre
comprend deux sections principales. La première décrira la
contribution spécifique des travaux de Richard E. Tremblay
et Daniel Nagin portant sur les origines développementales
de l’agression physique au cours de l’enfance et leur lien avec
les violences criminelles à l’adolescence (Tremblay, 2008a). La
seconde section présentera différentes perspectives interaction-
nistes et certains travaux de recherche d’Éric Lacourse, qui
ont plutôt porté sur les trajectoires de violences criminelles au
cours de l’adolescence, la déviance des pairs (Lacourse et al.,
2003 ; Lacourse, Dupéré et Loeber, 2008) et les interactions
entre les individus et la structure sociale (Dupéré et al., 2007).
Une réflexion sur les mécanismes ontogénétiques et sociogé-
nétiques sera proposée.

1. La criminologie développementale
Depuis plus d’un siècle, la criminologie tente de comprendre
l’origine et l’évolution des comportements criminels tout au
long de la vie (Quételet, 1835). Au départ, la criminologie s’est
Les trajectoires de conduites agressives de l’enfance à l’âge adulte 23

centrée sur les carrières criminelles adultes puis sur la délin-


quance adolescente, et ce n’est que très récemment qu’elle a
considéré l’enfance comme une période déterminante, cru-
ciale même, dans l’internalisation du contrôle social par le
biais de l’autorégulation (émotive, cognitive, morale et com-

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portementale) qui permet d’expliquer les origines et la stabi-
lité de la criminalité dans la population et chez les individus
(Gottfredson et Hirschi, 1990). La criminologie dite déve-
loppementale a ouvert la porte à toute une série de nouvelles
questions pour expliquer la généralité des comportements
criminels et plus spécifiquement des comportements crimi-
nels violents. Est-ce que l’âge d’initiation est important dans
la durée, la fréquence et la sévérité des carrières criminelles ?
Y a-t-il différentes trajectoires débutant et se terminant à dif-
férents moments et présentant plus ou moins de violences ?
Existe-t-il des transitions importantes et des événements qui
modifient ces trajectoires ? Enfin, quels sont les mécanismes
causaux ontogénétiques ou sociogénétiques en jeu qui peuvent
expliquer des trajectoires particulières et leurs rôles à différentes
phases du développement humain ? Comme plusieurs crimino-
logues américains l’ont suggéré, l’approche développementale
devrait nécessairement être intégrée à toute théorie générale
du crime. La perspective développementale permet de mieux
comprendre les composantes constantes et dynamiques de la
criminalité. Plusieurs criminologues d’orientation sociologique
ont intégré à leurs modèles théoriques l’approche développe-
mentale (nommée approche des parcours de vie en sociologie),
parmi lesquels certains pionniers dont Sampson et Laub (1993)
avec leur théorie du contrôle social informel. Celle-ci, tout en
reconnaissant que les expériences au cours de l’enfance sont
importantes, accorde un poids prépondérant aux expériences
plus tardives (mariage, emploi, service militaire) pour modifier
les trajectoires criminelles vers un parcours de vie plus normatif.
En parallèle, se sont développées des théories provenant de
la psychologie développementale (Moffitt, 1993 ; Patterson et
al., 1989). Elles suggèrent que l’initiation précoce à des com-
portements perturbateurs et antisociaux présage des carrières
24 Traité des violences criminelles

criminelles plus longues et plus sévères alors que les initiations


plus tardives sont souvent moins sévères et plus transitoires au
cours de l’adolescence. Les éléments causaux dans ces modèles
associent l’initiation précoce à des déficits neuropsychologiques
et à des interactions parents-enfant problématiques (menant à

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des difficultés d’autorégulation). L’initiation plus tardive serait
plutôt associée aux relations avec les pairs et à l’imitation des
comportements antisociaux de ces derniers (menant à l’appren-
tissage social de la violence). La psychologie développementale
se préoccupe entre autres des changements psychologiques
ou comportementaux qui sont systématiques à l’ensemble des
êtres humains au cours de leur vie. Elle tente de découvrir les
points communs universels dans le développement humain au
lieu de considérer le développement humain comme étant le
fait d’un acteur dans un contexte structurel, social et culturel
particulier (Elder, 1998). Traditionnellement, le champ d’étude
de la psychologie développementale portait sur les bébés et
les enfants, cependant que la criminologie développementale
d’orientation sociologique s’intéressait plutôt aux jeunes et aux
adultes. Depuis plus de vingt ans, des données longitudinales
colligées à travers le monde entier, de la naissance jusqu’à la
vieillesse, ont permis d’identifier les trajectoires d’agression
physique de la petite enfance et de faire des liens avec les trajec-
toires de violences criminelles à l’adolescence et à l’âge adulte.
Ces données ont permis de nourrir les débats sur l’impor-
tance des processus se déroulant tôt dans le développement de
l’humain (même au cours de la grossesse) et ceux arrivant plus
tardivement (au cours de l’enfance, de l’adolescence et de l’âge
adulte) qui peuvent orienter les trajectoires individuelles. Les
travaux de Richard E. Tremblay ont joué un rôle central dans
les modèles explicatifs de la criminalité en analysant dans le
plus fin détail les éléments de l’agression physique de l’enfance
ainsi que l’exploration des facteurs causaux dès la vie fœtale
pour tenter de comprendre la transmission intergénérationnelle
de l’agression physique (Tremblay, 2008b).
Au cours du xxe siècle, plusieurs mouvements paradig-
matiques ont retenu l’attention des chercheurs s’intéressant à
Les trajectoires de conduites agressives de l’enfance à l’âge adulte 25

l’agression physique chez les humains. Les conceptions de la


nature humaine, fortement ancrées dans la philosophie, ont
joué un rôle prépondérant dans le développement théorique des
chercheurs les plus influents dans leurs domaines. « L’homme
naît bon, mais c’est la société qui le corrompt », prétendait Jean-

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Jacques Rousseau en 1772. Les origines développementales de
l’agression physique nous invitent à fortement reconsidérer cette
affirmation. L’agression fut d’abord conçue comme un instinct
(Lorenz, 1963), puis comme une motivation, pour finalement
devenir un élément de l’apprentissage social (Bandura, 1978).
Selon cette dernière perspective, les êtres humains apprennent
principalement à agresser par imitation de modèles violents
dans leur environnement social, dont les médias. Richard E.
Tremblay s’oppose farouchement à cette perspective tout en
fournissant des preuves empiriques importantes sur la nature
plutôt instinctive de l’agression physique en très bas âge. La
grande question consiste à savoir s’il faut empêcher les enfants
d’apprendre à agresser physiquement ou plutôt s’il faut leur
apprendre à inhiber les comportements agressifs (c’est-à-dire
l’autorégulation d’instincts primitifs).

Les premières années de vie


L’observation d’enfants d’âge scolaire, d’adolescents et d’adultes
a fortement orienté la compréhension du phénomène de l’agres-
sivité, de l’agression physique et de la violence en faveur de l’ap-
prentissage social alors que l’observation l’agression physique
dès les premières années de la vie nous fait voir l’universalité de
sa présence chez les garçons et les filles, avec un point culmi-
nant en fréquence vers l’âge de deux ou trois ans (Tremblay et
al., 2004). Cette agressivité physique s’atténue généralement
avec la maturation et l’apparition du langage, pour se trans-
former en agression verbale ou en agression indirecte, compor-
tements socialement plus acceptables. Sous l’impact du milieu
de vie dans lequel ils évoluent, les jeunes enfants apprennent
à utiliser d’autres ressources pour gérer le stress et résoudre
leurs conflits. Toutefois, certains d’entre eux ne réussissent
26 Traité des violences criminelles

pas à inhiber leurs échanges agressifs. Richard E. Tremblay


les nomme les enfants chroniquement violents ou les enfants
difficilement socialisables. Dans cette perspective, il y a une
période dite « normale » du recours à l’agression physique (avant
l’âge de trois ans), c’est-à-dire donner des coups de pieds, taper

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et mordre. Dans ce modèle, l’agression physique fréquente est
conçue comme une caractéristique individuelle relativement
stable qui s’établit très tôt dans le développement (possiblement
par des mécanismes épigénétiques au cours de la grossesse)
(Tremblay, 2008b). Ces travaux de recherche remettent ainsi
en question la croyance populaire selon laquelle l’initiation et
la fréquence des agressions physiques augmenteraient au cours
de l’adolescence par l’exposition à des modèles antisociaux. La
violence chronique est plutôt conçue comme une maladie telle
que le diabète qui nécessite des soins médicaux tout au long
de la vie.

Agression physique et violence


Les définitions de l’agressivité, de l’agression physique et de
la violence sont multiples dans le domaine de la recherche
en sciences sociales et cela cause beaucoup de confusion. Par
exemple, certains chercheurs vont définir l’agression de manière
très générale comme étant un comportement entre les membres
d’une même espèce ayant pour but de causer de la douleur et/
ou des blessures à un autre membre. Ce genre de définition
peut inclure plusieurs formes d’agressions, comme l’agression
verbale (crier et injurier une personne), l’agression indirecte
(exclure un individu en le rabaissant), l’agression réactive (réagir
de manière plutôt impulsive et anxieuse à une menace perçue)
et l’agression proactive (s’en prendre à quelqu’un de façon pré-
datrice et généralement intentionnelle, donc planifiée). La vio-
lence, quant à elle, est une forme extrême d’agression physique
qui pourrait être une continuité hétérotypique de l’agression
physique de l’enfant (Tremblay, 2000) ou une forme d’agres-
sion qualitativement différente, dont les causes pourraient être
distinctes de celles des formes mineures d’agression (Lacourse,
Les trajectoires de conduites agressives de l’enfance à l’âge adulte 27

Dupéré, Loeber, 2008). Une définition trop large ou trop res-


treinte de l’agression est problématique dans une perspective
développementale puisque celle-ci peut se manifester de plu-
sieurs manières à différents âges. Un point important concer-
nant l’agression physique est qu’elle est commune aux animaux

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et aux humains. Elle peut être présente dans toutes les phases
du développement, de la naissance jusqu’à la vieillesse, et elle
n’implique pas d’éléments d’intentionnalité (Tremblay, 2000).
Il est aussi important empiriquement de distinguer l’agression
physique comme un trait différent d’autres comportements
perturbateurs présents dès la petite enfance comme l’hyperac-
tivité et l’opposition ou bien de notions très générales comme
le contrôle de soi tel que défini par Gottfredson et Hirschi
(1990), puisque ces concepts n’ont pas une implication crimi-
nelle directe comme l’agression physique peut en avoir dans
presque toutes les sociétés humaines.
Au cours du siècle dernier, en psychologie développementale,
le comportement agressif a été défini de différentes façons chez
l’enfant jusqu’à ce que récemment, par souci de généralisation,
certains chercheurs décident d’agréger d’autres comportements
antisociaux (ex. : vols et vandalismes) et autres troubles extério-
risés ou comportements perturbateurs, par exemple le trouble
déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH), le trouble
oppositionnel avec provocation (TOP) et le trouble des conduites
(TC). Cette agrégation de comportements agressifs et anti-
sociaux peut créer beaucoup d’ambiguïtés lorsque l’on analyse le
développement humain puisque la manifestation comportemen-
tale d’un trait peut être relativement variable dans le temps en
fonction de l’âge, de la maturité physiologique et des contextes
sociaux. Alors qu’un bébé peut avoir tendance à taper et à
mordre plus souvent, un enfant donnera peut-être plus de coups
de poing et de coups de pied lorsqu’il se chamaillera avec un
autre enfant. Force est de constater que certains comportements
sont spécifiques à l’âge développemental d’un enfant et le fait
d’agréger la fréquence de comportements très hétérogènes sous
la forme d’échelles psychométriques n’est pas toujours adéquat
pour identifier des trajectoires. Cette agrégation peut donner
28 Traité des violences criminelles

l’impression que certaines trajectoires d’agression déclinent


ou augmentent dans le temps. Très peu de travaux empiriques
utilisent des modèles de mesure adéquats proprement spéci-
fiques à l’âge développemental des enfants et des adolescents.
Il a été récemment démontré que plusieurs sous-types de trou-

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bles de conduite peuvent être identifiés chez les jeunes adoles-
cents et que des sous-types agressifs, non agressifs et mixtes pré-
disent différemment les violences criminelles quelques années
plus tard (Lacourse et al., 2010). La présence de sous-types dif-
férents remet en question l’utilisation d’échelles continues pour
décrire le comportement antisocial d’une manière générale.
En psychologie sociale, les chercheurs mettent souvent
en exergue l’impact négatif d’un acte sur la victime tout en
essayant d’inférer l’intention de l’acteur en émettant un juge-
ment moral. Trois facteurs sont essentiels dans ce jugement :
les normes culturelles, les facteurs antécédents à l’acte ainsi que
les conséquences de l’acte. Très peu de chercheurs évaluent les
comportements agressifs en utilisant ce niveau de complexité.
L’utilisation du concept d’intentionnalité est particulièrement
problématique dans l’étude des comportements des enfants
puisque l’âge d’apparition de l’intentionnalité est encore mal
établi. De plus, aucune étude sur l’agression animale ne serait
possible en utilisant ce concept qui nécessite un certain pro-
cessus rationnel. La psychologie développementale considé-
rera plutôt les éléments émotifs comme la colère et la peur,
qui ne sont pas toujours sous contrôle conscient, mais qui
mènent souvent à des actes d’agression. On peut déjà déceler
ces émotions chez des bébés de quatre mois. Il est intéressant
de noter que les actes d’agression physique se manifestent
après le recours aux pleurs et aux cris, puisque cela suppose
que le jeune enfant soit capable de contrôler les gestes de son
corps après qu’il a acquis certaines habiletés motrices usuelles
(Tremblay, 2010).
Un exemple classique de ce genre de recherche a été réalisé
par Nagin et Tremblay (1999) qui ont identifié statistique-
ment des regroupements de trajectoires d’agression physique
(ex. : attaquer d’autres enfants, se battre et mordre) entre les
Les trajectoires de conduites agressives de l’enfance à l’âge adulte 29

âges de 6 et 15 ans en concomitance avec deux autres compor-


tements fortement associés : l’opposition et l’hyperactivité. La
figure 1 présente les résultats de l’Étude longitudinale et expé-
rimentale de Montréal (ÉLEM) (Nagin et Tremblay, 1999) qui
a été effectuée auprès de 1 037 garçons caucasiens et franco-

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phones provenant de milieux socio-économiques défavorisés de
Montréal. Partant de l’analyse des données recueillies par des
enseignants sur les évaluations annuelles de l’agression physique
faites à l’âge de 6 ans, puis entre les âges de 10 à 15 ans, Nagin et
Tremblay (1999) ont identifié quatre groupes de trajectoires. Le
groupe appelé « agression faible » représente un peu plus de 15 %
de la population échantillonnée. Le recours aux comportements
agressifs par les enfants de ce groupe est bas, voire nul, de
6 ans à 15 ans. Le deuxième groupe, appelé « agression moyenne
dégressive », correspond à un peu plus de 50 % de la population.
À 6 ans, les enfants de ce groupe présentent un niveau moyen
d’agression physique, mais à 10 ans, la grande majorité d’entre
eux ont cessé de se livrer à ce genre de comportement. Un
troisième groupe, appelé « agression élevée dégressive », repré-
sente environ 30 % de la population. À 6 ans, les sujets de ce
groupe manifestent un haut niveau d’agression physique, mais à
10 ans, la fréquence des agressions est bien moindre pour
ensuite afficher un niveau relativement moyen jusqu’à l’âge de
15 ans. Enfin, Nagin et Tremblay ont démontré que l’agres-
sion physique, au-delà de l’hyperactivité et l’opposition, avait
une valeur prédictive spécifique sur la fréquence des violences
criminelles et sur la présence de dossiers criminels associés à
ces violences. Cela était particulièrement marqué chez les 5 %
présentant un niveau chronique d’agression physique.
Par la suite, cette étude fut répliquée dans six sites interna-
tionaux (dans trois pays différents) où des données similaires
avaient été colligées. Les conclusions furent remarquablement
similaires (Broidy et al., 2003). L’agression physique chronique,
au cours de la période de l’école élémentaire, était un des fac-
teurs les plus importants, associé à la fréquence de la délin-
quance violente et non violente à l’adolescence, bien au-delà
des comportements d’hyperactivité et d’opposition. Richard
30 Traité des violences criminelles

E. Tremblay critiquera la tendance des chercheurs à vouloir


agréger ensemble les comportements socialement inacceptables.

Figure 1

Trajectoires de l’agressivité physique

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4,0

3,5 ▲ ▲ ▲ ▲
▲ ▲ ▲
3,0
Agressivité physique


2,5
◆ ◆
2,0 ◆

1,5 ◆

1,0 ■

0,5 ■


■ ■
0,0 ● ● ● ● ● ● ●
6 10 11 12 13 14 15

Âge

Légende (de haut en bas) :


▲ agression chronique (5 %)
◆ agression élevée dégressive (30 %)
■ agression moyenne dégressive (50 %)
● agression très faible (15 %)

À la lumière de ces constats, il importe de demeurer prudent


quant à la définition des comportements agressifs qui peut
s’appliquer aux bébés, aux enfants et aux adolescents afin de
mieux comprendre leur valeur sociale et morale. Nous devons
également éviter les jugements moraux dans la définition
des comportements agressifs ; l’âge d’observation s’en trouve
sinon restreint et les origines des comportements peuvent être
perdues de vue. De plus, il est impératif d’être spécifique dans
les types de comportement agressifs, surtout lorsque l’on étudie
les différences sexuelles, puisque les manifestations agressives
peuvent être différentes, les filles utilisant plus souvent l’agres-
sion verbale et indirecte et les garçons, l’agression physique et la
Les trajectoires de conduites agressives de l’enfance à l’âge adulte 31

violence. Les modèles biopsychologiques ne sont pas sans faille.


Ils expliquent difficilement les variations géographiques et eth-
niques intra et interpays dans les taux de violences criminelles
et l’influence de la position des individus dans la structure
sociale. Ils expliquent également inadéquatement les parcours

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tardifs tout en négligeant souvent les aspects relationnels dans
l’initiation, la stabilité et le changement des comportements
individuels (Loeber et Pardini, 2008). L’interactionnisme tente
d’étayer un peu plus ces mécanismes.

2. L’interactionnisme
L’interactionnisme a été principalement théorisé en sociologie
et il en existe plusieurs formes : interactionnisme symbolique,
structure et personnalité, etc. En criminologie développe-
mentale, les travaux théoriques et empiriques de Terence
Thornberry (Thornberry, 2005) et Ross Matsueda (Matsueda
et Heimer, 1997) ont largement influencé l’explication des
parcours de vie des enfants, adolescents et jeunes adultes pré-
sentant des comportements antisociaux selon une perspective
interactionniste. L’interactionnisme a comme prémisse que
l’individu se construit principalement à travers ses interac-
tions sociales. Cette théorie remet en question la conception
de la société comme entité supérieure aux individus détermi-
nant leurs comportements, mais également d’un individua-
lisme purement neurobiologique qui ne tiendrait pas compte
des interactions sociales dans la détermination des actions,
des réactions et des adaptations individuelles. Cette théorie
reconnaît également des influences biopsychologiques, des
éléments d’apprentissage social des comportements complexes
mais aussi des composantes sociales structurelles associées
au contrôle social. Selon ce modèle, l’essentiel se retrouve
dans les aspects dynamiques et réciproques des interactions
sociales qui peuvent créer divers patrons de trajectoires. Il y a
plusieurs points en commun avec le modèle plus biopsycho-
logique de Tremblay et les modèles interactionnistes : 1) Les
comportements perturbateurs, agressifs ou antisociaux sont
32 Traité des violences criminelles

relativement communs chez la plupart des enfants et adolescents.


2) Très peu d’enfants et d’adolescents manifestent ces compor-
tements sur une très longue période de temps et de manière
sévère. Par contre, des distinctions importantes sont notables :
1) L’initiation aux comportements antisociaux, dont les agres-

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sions physiques et la violence, peut se faire à n’importe quel
âge et il peut y avoir des initiations plus tardives. 2) Les com-
portements antisociaux sont de nature plutôt dynamique ; ils
peuvent apparaître, disparaître et réapparaître selon les modi-
fications des facteurs contextuels proximaux. 3) Les causes et
les comportements antisociaux sont difficilement dissociables
et se renforcent mutuellement au fur et à mesure que la car-
rière délinquante évolue. Les pratiques parentales et la nature
des groupes de pairs sont des facteurs causaux prédominants
qui peuvent amplifier (facteur de risque) ou réduire (facteur
de protection) les comportements agressifs/antisociaux. 4) La
position d’un individu au sein de la structure sociale (genre,
statut socio-économique, ethnicité, localisation géographique)
est également importante. Par exemple, la désorganisation
sociale des quartiers pourrait augmenter la présence de stres-
seurs familiaux, modifier la qualité et le type de relations
interpersonnelles ainsi que diminuer le contrôle social et les
opportunités pro et antisociale.
Élaborer une théorie de la délinquance en adoptant une
perspective interactionniste s’avère fort utile pour plusieurs
raisons. D’abord, l’interactionnisme ne se limite pas à une
vision statique et rigide de la société, de ses organisations et de
l’ordre social. Les sociétés sont conçues comme des ensembles
d’interactions, tant au niveau des individus, des organisations
et de l’histoire de celles-ci. L’interactionnisme adopte une posi-
tion claire quant au débat entre l’ontogenèse et la sociogenèse
en refusant tout déterminisme biologique ou social de l’indi-
vidu. Le comportement humain est issu de l’interaction entre
le génotype d’un organisme fondamentalement biologique et
les relations sociales auxquelles il est exposé. La représentation
classique de George Herbert Mead (1934) de « l’homme bioso-
cial » est très éloquente à cet égard.
Les trajectoires de conduites agressives de l’enfance à l’âge adulte 33

Comparativement aux approches développementales biopsy-


chologiques qui soulignent l’importance des facteurs génétiques
ou biologiques dans le développement de l’enfant, l’interaction-
nisme accorde un poids explicatif plus grand aux interactions
entre les individus ainsi qu’au développement des groupes sociaux

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qui peuvent mener à l’initiation ou au désistement des activités
antisociales, et ce, tout au cours de la vie. De cette façon, il
évite le piège du réductionnisme ontogénétique où la trajectoire
criminelle serait fixée très tôt dans la vie d’une personne. La
contribution de la perspective interactionniste apporte aussi des
nuances importantes aux théories du contrôle social qui présu-
ment que la propension à la délinquance est la même pour tous
et que les relations avec le réseau des pairs sont peu importantes
et uniquement la conséquence d’un processus d’homophilie.
L’interactionnisme accorde une valeur explicative aux rôles
sociaux au sein de la famille et du groupe de pairs, ainsi qu’aux
normes et valeurs qui y sont véhiculées et qui renforcent ou non
certains comportements. Il contribue également à un modèle
situationnel de la délinquance liant l’acteur à son contexte tout
en considérant que les interactions sociales peuvent être très dif-
férentes selon les phases du développement, la propension ini-
tiale à l’agression physique ou à la violence et les particularités
de l’environnement macrosocial.
Les interactionnistes symboliques, sous l’influence théorique
de Blumer (1969), ont grandement négligé le rôle de la géné-
tique et des composantes biologiques dans le comportement
pour se centrer uniquement sur les processus sociaux comme
composantes suffisantes pour expliquer le comportement. La
position théorique de Matsueda (1997) pour expliquer les com-
portements apparaît plus complète. Bien qu’il n’y ait pas de
gènes qui déterminent le comportement criminel proprement
dit, l’hérédité joue un rôle important mais indirect, dans l’auto-
régulation des émotions, des cognitions et des comportements.
Cette propension peut être amplifiée ou diminuée en fonction
des relations interpersonnelles, et ce, selon la position dans la
structure sociale. Un autre aspect qui est de plus en plus étudié
dans une perspective interactionniste est la rationalité associée
34 Traité des violences criminelles

aux choix qui motivent les jeunes à utiliser l’agression, la coer-


cition ou la violence comme des moyens pour atteindre des
buts « ultimes » spécifiques. Les travaux de Tedeschi et Felson
(1994) ont démontré que ces jeunes utilisent l’agression et des
actions coercitives dans le but d’amener un changement chez

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la personne cible pour obtenir quelque chose de valeur (de
l’information, de l’argent, des biens ou des faveurs), pour se
venger en réaction à des événements vécus comme étant mora-
lement injustes ou pour favoriser le développement d’un statut
social et d’une identité désirée. L’étude de la rationalité et des
approches stratégiques pour comprendre la violence est relative-
ment nouvelle et tente de remettre en question les conceptions
biopsychologiques supposant que les comportements criminels
à l’adolescence apparaissent souvent comme impulsifs, irra-
tionnels, sous-optimaux et nécessitant très peu de compétences
intellectuelles. L’extension de ces travaux au renoncement à
l’agression physique chez les enfants pourrait être une piste de
recherche intéressante.

Développement de l’enfant, relations


interpersonnelles et comportements antisociaux
Trois phases développementales sont plus importantes dans
l’initiation des comportements perturbateurs et antisociaux :
la petite enfance (phase préscolaire), l’enfance et le début de
l’adolescence. Un premier constat est qu’il n’y a qu’une petite
portion d’enfants d’âge préscolaire qui présentent des com-
portements perturbateurs dont la fréquence et la persistance
sont problématiques. Il est tout à fait normal pour un enfant
de prendre les jouets d’un autre enfant, de taper, de donner des
coups de pieds et de mordre, principalement de un à trois ans.
Par contre, la fréquence et surtout la persistance de compor-
tements perturbateurs augmentent les chances qu’un enfant
suive une trajectoire de violences criminelles plus chronique et
sévère. Cette trajectoire peut être expliquée par des interactions
entre les caractéristiques individuelles, les pratiques parentales
inadéquates (Trentacosta et al., 2011), les relations avec les pairs
Les trajectoires de conduites agressives de l’enfance à l’âge adulte 35

(Salvas et al., 2010) et la position dans la hiérarchie sociale (par


exemple, être un garçon vivant dans un quartier socialement
désorganisé). L’environnement familial a évidemment un poids
très important au cours de cette période. Les lacunes paren-
tales dans la capacité de punir, de superviser, de renforcer les

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comportements prosociaux et de développer les capacités à
résoudre des problèmes sont tous des éléments favorisant l’ini-
tiation et surtout le maintien des comportements perturbateurs,
principalement les agressions (Granic et Patterson, 2006). En
accord avec les modèles biopsychologiques, les caractéristiques
individuelles comme un tempérament difficile, des déficits
neuropsychologiques et une mauvaise régulation émotionnelle
entreraient en interaction avec les pratiques parentales inadé-
quates et inefficaces, ce qui amplifierait la fréquence et la persis-
tance de comportements violents. Par contre, l’inadéquation de
l’environnement familial est nécessaire pour que la transition se
fasse des comportements perturbateurs de l’enfance à des com-
portements délinquants et violents à l’adolescence. De façon
assez constante, les pratiques parentales sont souvent associées à
des problèmes connexes d’adversité structurelle sévère, comme
la pauvreté, la dépendance à la sécurité sociale et la résidence
en quartiers défavorisés. Cette adversité accroît les interactions
problématiques par une augmentation des tensions et du stress
que vivent les parents. Les travaux de plusieurs chercheurs
ont clairement démontré que l’adversité familiale contribue à
favoriser les pratiques parentales sous-optimales (Conger, Ge,
Elder, Lorenz, Simons, 1994).
Alors qu’à l’âge préscolaire, la combinaison de pratiques
parentales inadéquates et le tempérament difficile sont néces-
saires à l’initiation des comportements antisociaux, à l’âge
scolaire, les conséquences du tempérament difficile, des diffi-
cultés scolaires et du rejet par les pairs peuvent jouer un rôle
déterminant, même s’il n’y a pas d’adversité familiale. Au cours
de cette période, les pratiques parentales jouent encore un rôle
central, mais plus on s’approche de l’adolescence, plus les expé-
riences scolaires et les relations avec les pairs joueront un rôle
prépondérant. La fonction du groupe de pairs est fondamentale
36 Traité des violences criminelles

au cours de l’enfance et encore plus à l’adolescence. Les amis


deviennent des figures de plus en plus significatives dans les
échanges interpersonnels, la définition de soi et dans le processus
d’autonomisation. Le groupe de pairs est caractérisé par un fort
degré de solidarité sociale et permet à l’adolescent d’acquérir

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un sentiment d’appartenance à un groupe social différent de sa
famille. Durant cette période, l’adolescent construit son identité
en prenant certaines distances par rapport à ses parents et déve-
loppe un plus grand conformisme face à ses pairs. Le groupe de
pairs peut donc inciter à la transgression des normes et favoriser
le passage à la délinquance. Ce phénomène est surtout marqué
en cas de relation conflictuelle avec les parents. De nombreuses
études empiriques révèlent que l’affiliation à des pairs délin-
quants contribue à la fréquence des comportements antisociaux,
dont la violence, et ce, peu importe la propension ou les facteurs
de risque présents dans l’enfance. Une étude empirique portant
sur les trajectoires d’affiliation à des pairs déviants par Lacourse
et al. (2003) démontre bien ce constat. La figure 2 présente les
trajectoires d’affiliation à des pairs déviants des garçons de l’âge
de 11 à 17 ans, telles qu’identifiées par le modèle statistique, soit
trois trajectoires distinctes. La grande majorité des adolescents,
selon les estimations près de 75 % de la population échantil-
lonnée, compose le premier groupe appelé « non-initiation ». Il
comprend les garçons pour lesquels la probabilité d’adhésion à
un groupe de pairs déviants est très faible à tous les âges. Un
deuxième groupe appelé « initiation précoce » comprend les
garçons pour lesquels la probabilité de l’adhésion à un groupe
de pairs déviants est forte à l’âge de 11 ans, augmente modéré-
ment jusqu’à l’âge de 14 ans pour enfin diminuer par la suite.
Enfin, le troisième groupe, nommé « initiation tardive », inclut
des garçons pour lesquels la probabilité d’adhésion à un groupe
de pairs déviants est quasiment nulle à l’âge de 11 ans, mais
augmente par la suite et demeure relativement élevée jusqu’à la
fin de l’adolescence. Il est à noter que les deux derniers groupes
sont chacun constitués de 12,8 % de la population échantillonnée.
Contrairement aux hypothèses avancées par les modèles biopsy-
chologiques, des trajectoires précoces et tardives d’affiliation à
Les trajectoires de conduites agressives de l’enfance à l’âge adulte 37

des pairs déviants ont été identifiées et, lorsque l’on analyse la
fréquence des comportements violents des adolescents au sein
de ces trajectoires, on constate un effet facilitant ou amplifica-
teur du groupe de pairs même chez ceux qui ne s’associent que
temporairement à ce genre de groupe (voir Lacourse et al., 2003,

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pour plus de détails).

Figure 2

Trajectoires d’affiliation à des pairs déviants


(Lacourse et al., 2003)

1,0

0,9
Probabilité d’appartenance à un

0,8
groupe de pairs déviants

0,7

0,6
▲ ▲
0,5 ▲ ■
▲ ▲ ■
0,4 ■


0,3 ■
0,2

0,1 ■
◆ ◆ ◆ ◆ ◆ ◆ ◆

0,0
11 12 13 14 15 16 17
Âge
Légende (de haut en bas) :
■ initiation tardive (12,8 %)
▲ initiation précoce (12,8 %)
◆ non adhésion (75 %)

Dans le même ordre d’idées, nous avons tenté d’identifier les


trajectoires de participation à des violences criminelles graves
au sein d’une cohorte de 500 jeunes âgés de 13 à 25 ans et ayant
grandi dans la ville de Pittsburgh aux États-Unis (Loeber,
Lacourse et Homish, 2005 ; Lacourse, Dupéré et Loeber,
2008) au cours d’une époque (les années 1990) où la crimina-
lité et la violence étaient particulièrement prévalentes. Comme
le montre la figure 3, nous avons identifié quatre trajectoires :
faible (52 %), modérée dégressive (28 %), élevée dégressive (6 %)
et d’initiation tardive (14 %). Alors que les travaux empiriques
38 Traité des violences criminelles

de Nagin et Tremblay (1999) portant sur l’agression physique


ont identifié une trajectoire chronique et stable, ainsi que deux
trajectoires dégressives, nos résultats présentent un portrait dif-
férent de la situation. En général, les trajectoires de violence
étaient plutôt ascendantes et comportaient des initiations ainsi

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que des phases de désistement précoces et tardives. Nos résul-
tats empiriques confirment plutôt les hypothèses interaction-
nistes formulées par Thornberry (2005). De plus, les facteurs
précoces dans le développement prédisent peu la trajectoire
d’initiation tardive, ce qui suggère que des facteurs plus situa-
tionnels au cours de l’adolescence sont en jeu pour expliquer
ce phénomène (Huesmann et al., 2009).

Figure 3

Trajectoires de violences sérieuses


(Lacourse, Dupéré et Loeber, 2008)
0,6

● ● ●
0,5
Probabilité de violences sérieuses

● ●
● ●
0,4
● ●
0,3
● ●
■ ■ ■ ▲ ▲
0,2 ■ ■ ▲
● ▲ ●

■ ▲

0,1
■ ▲
▲ ■
▲ ■ ■
0,0 ▲◆ ▲
◆ ◆ ◆ ◆ ◆ ◆ ◆ ◆ ◆ ◆ ■
◆ ■

13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25

Âge

Légende (de haut en bas) :


● élevée dégressive (6 %)
■ modérée dégressive (28 %)
▲ tardive (14 %)
◆ faible (5 %)
Les trajectoires de conduites agressives de l’enfance à l’âge adulte 39

Adversité familiale, désorganisation du quartier


et violences criminelles
Dans le modèle interactionniste, le positionnement dans la
structure sociale est une composante importante qui peut entrer
en interaction avec des vulnérabilités individuelles. Certains

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travaux empiriques ont porté sur l’interaction entre les caracté-
ristiques individuelles, l’adversité familiale et la désorganisation
du quartier. Par exemple, Lacourse et al. (2006) a démontré que
l’adversité familiale (famille éclatée, faible niveau d’éducation
et pauvreté) interagissait avec trois caractéristiques comporte-
mentales des enfants à la maternelle : un taux élevé d’hyperacti-
vité et d’impulsivité, l’absence de comportements prosociaux et
l’absence d’anxiété. L’adversité familiale amplifiait le risque de
suivre une trajectoire précoce d’affiliation à des pairs déviants
uniquement chez les enfants possédant ces trois caractéris-
tiques. Par contre, aucune de ces caractéristiques seules ne
prédisait l’affiliation tardive à des groupes de pairs déviants.
En combinant les résultats des articles de Lacourse et al.
(2003 ; 2006), on peut affirmer que les pairs semblent jouer
un rôle causal sur les violences criminelles tardives même
si aucun facteur de risque précoce ne semble prédire cette
trajectoire. Cela appuie, encore une fois, les hypothèses
interactionnistes.
Le quartier de résidence semble également jouer un rôle
important dans la structuration des relations interpersonnelles
en favorisant la concentration des gangs et les occasions de s’y
affilier. Les travaux de Dupéré et al. (2007) ont exploré les liens
existant entre la désorganisation du quartier (concentration de
la pauvreté et mobilité résidentielle), les tendances psychopa-
thiques dans l’enfance et l’affiliation aux gangs à l’adolescence
chez 3 500 enfants canadiens participant à l’Enquête longitu-
dinale nationale sur les enfants et les jeunes (ELNEJ). Les résul-
tats ont démontré que l’instabilité résidentielle interagissait
avec une combinaison de caractéristiques comportementales
des enfants, comme l’exposait le paragraphe précédent. Ces
caractéristiques augmentaient la probabilité de s’affilier à un
40 Traité des violences criminelles

gang uniquement dans les quartiers où l’instabilité résiden-


tielle était grande, indépendamment de l’adversité familiale.
Ces chercheurs dont les travaux portent sur les interactions
entre les structures sociales et la personnalité chez les enfants
font figure de pionniers dans ce domaine.

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Conclusion
Les travaux novateurs de Richard E. Tremblay ont été pri-
mordiaux dans la description développementale de l’agression
physique de la naissance jusqu’à la fin de l’adolescence, grâce à
la collecte de données longitudinales sur plusieurs échantillons
montréalais, québécois et canadiens, et l’utilisation d’analyses
statistiques permettant de regrouper les trajectoires indivi-
duelles sur une longue période de temps. Tremblay nous rap-
pelle que la majorité des théories sur l’agression du début du
xxe siècle jusqu’à la fin de celui-ci ont été construites à partir
de très peu de données empiriques (les théories psychanaly-
tiques et behavioristes en sont de bons exemples). Ses travaux
empiriques démontrent bien que l’enfant est un être qu’il faut
socialiser et qui doit apprendre à dominer son agressivité. Le
point culminant dans la fréquence de l’agression physique se
situe entre les âges de deux et trois ans. La violence chronique
est le lot d’un petit nombre d’enfants difficilement socialisables,
qui présentent des déficits neurophysiologiques dès la naissance
selon certains processus épigénétiques. Ces travaux confirment
également que l’agrégation de plusieurs comportements pertur-
bateurs ou antisociaux nuit grandement à la description trans-
versale et longitudinale des phénotypes antisociaux agressifs et
non agressifs. Tremblay préconise les interventions préventives
précoces évaluées scientifiquement afin de pouvoir identifier les
causes de la violence chronique. Ces enfants et leurs familles
auront besoin d’un support permanent, similaire à celui offert
aux personnes atteintes de maladie chronique. Cette perspec-
tive de la prévention sera discutée plus en détail au chapitre 27.
L’interactionnisme, quant à lui, explique les comporte-
ments physiquement agressifs, antisociaux ou violents comme
Les trajectoires de conduites agressives de l’enfance à l’âge adulte 41

étant le résultat de relations réciproques entre l’individu et


son environnement social. Selon cette perspective, la grande
majorité des gens commettent des actes antisociaux, mais
très peu d’individus ont des carrières criminelles de longue
durée. L’initiation aux comportements antisociaux se fait tout

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au cours de l’enfance et de l’adolescence avec un « pic » autour
de 15-16 ans. L’interactionnisme conçoit le développement
humain d’une manière sociogénétique, c’est-à-dire que l’hu-
main est perméable à son environnement et aux changements
qui peuvent survenir dans celui-ci. Le processus de désiste-
ment d’une carrière criminelle ne se fait pas par la présence
d’un seul événement marquant mais par l’accumulation de
facteurs de protection dans l’environnement social d’un indi-
vidu. L’individu est également conçu comme un acteur qui
peut faire des choix, mais cette liberté ainsi que la conscience
de celle-ci restent à être étudiées. L’interactionnisme est une
théorie intégrative qui permet d’agencer les éléments théoriques
biopsychosociaux et de décrire l’hétérogénéité des trajectoires
et des parcours de vie associés aux violences criminelles tout
en considérant les éléments sociaux structurels et relationnels.
L’analyse des interactions complexes entre les individus et
leurs environnements sociaux, à différentes périodes de leur
vie, en est encore à ses premiers balbutiements. Même si les
théories interactionnistes ont été développées pour les com-
portements criminels en général, elles devront considérer de
plus en plus les travaux empiriques qui sont spécifiques aux
agressions physiques chez les enfants et les bébés pour mieux
comprendre les violences criminelles à l’adolescence et au cours
de la vie adulte.

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Chapitre 2

Racines développementales
et processus psychologiques de

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la délinquance juvénile violente

Fabienne Glowacz et Michel Born

Enracinements de la violence
dans le développement au cours de la vie
Si la délinquance violente apparaît bien comme un phénomène
complexe, il convient dès lors d’en interroger la genèse. En effet,
la délinquance violente de l’adulte nous amène à examiner les
manifestations d’une violence agie durant la maturation adoles-
cente qui, à son tour, requiert la recherche de ses prémices dans
l’enfance et même la petite enfance. Cette perspective déve-
loppementale abordant les prérequis et préacquis de la violence
adulte permet d’affirmer que l’agir violent délinquantiel à toute
étape de vie ne surgit pas dans un ciel serein, mais émerge de
processus  et constructions  préalables émanant de l’influence
interactive de facteurs individuels, familiaux et environnemen-
taux qui vont guider des devenirs, mais qui pourront néanmoins
bénéficier d’un détour à la faveur de supports de résilience ou
s’amplifier en dépit des interventions menées.
Les études longitudinales mettent en lumière les facteurs
déterminants, que certains qualifient de prédicteurs, d’autres de
facteurs de risque, qui traduisent de toute évidence l’interaction
de composantes individuelles, familiales, environnementales
et situationnelles. Les trajectoires délinquantes se dessinent
sous l’effet conjugué et cumulé des influences premières de
l’environnement familial, et secondaires de l’environnement
extrafamilial. Au sein de ces deux axes se retrouvent des facteurs
48 Traité des violences criminelles

statiques ainsi que des processus interactionnels dynamiques


associés à l’engagement dans la violence et la délinquance vio-
lente. Que ce soit au travers du type de supervision parentale,
d’un attachement insuffisant et/ou de l’exposition répétée à des
conflits conjugaux, les interactions (conjugales et parentales)

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au sein de la famille joueront un rôle essentiel avec des rebon-
dissements éventuellement différés dans le développement des
comportements violents durant l’enfance, l’adolescence et l’âge
adulte. Des études montrent par exemple qu’une supervision
parentale lacunaire et une discipline sévère avant l’âge de 10
ans font nettement augmenter les risques de condamnations
ultérieures pour violence, et ce, jusqu’à 45 ans (McCord, 1979,
2001). 
Les analyses longitudinales ont repéré des caractéristiques des
parents et du contexte familial (défaillances parentales, absence
ou médiocrité de la qualité relationnelle, absence du père, incon-
sistance en tant que figure d’identification), tandis que l’approche
psychodynamique a insisté sur la relation mère-enfant au travers
du processus de différenciation et d’individuation psychique mis
en difficulté par des interactions d’emprise ou de mise à distance
extrêmes, qui peuvent participer à l’instabilité des assises nar-
cissiques et aux problématiques objectales, reconnues chez les
auteurs de comportements violents (Balier, 1988). L’autre étant
conçu comme une menace interne, il suscite la mise en place de
mécanismes psychologiques défensifs favorables à l’agression.
Ce contexte familial et la violence ont été le plus souvent
analysés au travers des manifestations d’agressivité physique
repérées dans les premiers temps de l’enfance. Les trajectoires
d’agressivité chronique prendraient naissance durant les pre-
mières années de la vie (Côté et al., 2007). Dans cette pers-
pective développementale de l’analyse de l’émergence et de
la persistance des conduites violentes, l’intérêt s’est porté sur
les caractéristiques de l’environnement pré et postnatal. Des
variables périnatales associées à la mère (telles que la consom-
mation d’alcool pendant la grossesse, la dépression à la nais-
sance, le comportement coercitif de la mère envers son bébé de
5 mois, l’interruption de la scolarité avant la fin du secondaire)
Racines développementales et processus psychologiques 49

et d’autres relatives à la composition familiale et à la qualité du


fonctionnement familial sont retenues pour la compréhension
de la présence d’agressivité physique de l’enfant à 17 mois. Ces
facteurs rappellent ceux qui avaient été relevés par les études de
Farrington et Loeber (1998) ou Nagin et Tremblay (1999). Les

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caractéristiques des parents relatives à leur état psychologique et
à leur adaptation sociale, dont la présence de troubles mentaux,
la consommation de substances psychoactives, des antécédents
de problèmes comportementaux, sont effectivement associées
aux manifestations fréquentes d’agressivité physique des enfants
durant la petite enfance (Webster-Stratton et Spitzer, 1996).
Ces facteurs ne sont pas sans lien avec les déficits de disponi-
bilité émotionnelle et d’habiletés parentales, les négligences et
maltraitances parentales responsables de traumatismes relation-
nels précoces et répétés chez ces enfants, risquant de provoquer
très tôt des comportements extrêmement violents. Ceux-ci
peuvent apparaître vers l’âge de 15 ou 16 mois, dès l’acquisition
de la marche (Berger, 2008). La recherche et la clinique n’ont
de cesse de confirmer combien la violence subie et/ou l’expo-
sition à la violence physique présagent d’une violence future
agie. Cette violence intériorisée durant l’enfance resurgit plus
tard, soit sur un mode chronicisé dans les relations affectives
parentales, conjugales et sociales, soit d’une manière explosive
déclenchée par un sentiment de menace, lui-même réactivé par
une atteinte personnelle même anodine. Les études, tant sur les
délinquants sexuels que non sexuels, établissent ce lien entre
maltraitance et délinquance violente et non violente. Notre
recherche auprès des mineurs auteurs d’infraction sexuelle
a montré que ceux qui ont subi, enfant, un abus sexuel avec
violence physique sont enclins à employer la coercition et la
contrainte physique lors de leur délit sexuel (Glowacz, 2009).
L’agressivité peut dès lors se prolonger de l’enfance à l’ado-
lescence, puis de l’adolescence à l’âge adulte, soutenant un profil
de délinquance persistante durant les différentes étapes d’une
vie. Les conduites agressives du jeune enfant se verront ampli-
fiées ou diminuées au gré des interactions dans l’environnement
favorisant le développement d’autres comportements que la
50 Traité des violences criminelles

violence et de mécanismes de régulation favorables à sa sociali-


sation. Nos recherches ont relevé la stabilité de l’agressivité, de
la colère et de l’hostilité aux différents âges de l’adolescence, ce
qui suggère que cette agressivité est effectivement une caracté-
ristique de fonctionnement construite avant l’adolescence sur la

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base d’expériences d’attachement, de contextes de vie, de vécus
de victimisation. La stabilité des troubles externalisés de la pré-
adolescence à l’âge adulte est également validée par les études
longitudinales : les comportements externalisés que présentent
les enfants en âge préscolaire sont un précurseur de l’agressivité
et de la délinquance chez les adolescents et des problèmes psy-
choaffectifs et de criminalité adultes (Tremblay, 2000, 2007).
Et si le taux de désistement de la délinquance en fin de période
adolescente est une réalité, il concerne principalement ceux qui
ne manifestent peu ou pas d’agressivité ou de comportements
à problèmes pendant leur enfance (Tremblay et Nagin, 2005).

Prédictivité ?
La prédiction de la délinquance à l’adolescence et à l’âge adulte
sur la base des conduites agressives de l’enfance semble donc
être assez généralement reconnue. Toutefois, il ne faut pas en
surestimer l’importance : les conduites agressives ne sont qu’un
prédicteur parmi d’autres. Par ailleurs, ainsi que le rappelle
Cohen (1971) : « Si l’acte est marqué par l’histoire du sujet, il
n’est jamais entièrement déterminé par son antériorité et aucune
prédiction n’est possible tant que le processus n’est pas achevé. »
Dans ce chapitre, nous n’abordons que les analyses de prédic-
tivité de la commission d’actes violents ou de l’entrée dans une
trajectoire violente en laissant à Jean-Pierre Guay le soin de
décrire la prédiction de récidive au chapitre 26.
Compte tenu des limites de la catégorisation sous les termes
« violence » et « délinquance », Loeber et Dishion (1983), en se
fondant sur 29 recherches, montrent que les prédicteurs les plus
forts sont le parentage, les problèmes de comportement dans
l’enfance (parmi lesquels l’agressivité), la criminalité parentale et
la faiblesse des performances scolaires. L’accroissement des pro-
Racines développementales et processus psychologiques 51

babilités est généré par la combinaison de facteurs de risque et


non pas par l’effet de facteurs pris isolément. En ce qui concerne
spécifiquement la violence, souvent comprise sous le vocable
d’agressivité, la stabilité des comportements agressifs s’accroît
et donc la prédictivité de ces conduites aussi. Les méta-analyses

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de Lipsey et Derzon (1998) ont porté sur les liaisons statistiques
fournies dans 66 publications s’appuyant sur 34 recherches diffé-
rentes. Les forces de ces liaisons (effect sizes ou d) ont été entrées
dans des analyses de régression et donnent des méta-indices de
prédiction quantifiés en odds ratio, un indice statistique indiquant
la multiplication de la probabilité, qui donne aux différents pré-
dicteurs une force indépendante du contexte local et méthodo-
logique de chaque étude prise isolément.

Tableau 1

Accroissement de la probabilité d’être arrêté entre


15 et 25 ans pour un délit violent lorsque certaines
caractéristiques personnelles ou familiales entre
6 et 11 ans et entre 12 et 14 ans sont présentes
(Lipsey et Derzon, 1998)
Prédicteurs Odds ratio
Entre 6 et 11 ans Entre 12 et 14 ans
Comportements antisociaux :
Agression 4,40 3,85
Délinquance en général 16,68 6,20
Problèmes de comportement 2,59 2,42
Consommation de drogue 8,31 1,60
Caractéristiques personnelles :
Sexe 18,55 5,17
Origine ethnique 4,12 1,38
QI 2,49 2,26
Conditions psychologiques 2,96 3,85
Attitudes et performances scolaires 2,59 3,85
Caractéristiques familiales :
Parents antisociaux 5,04 3,16
Parents maltraitants 1,72 1,98
Famille décomposée 1,98 2,12
Relations parents-enfants 2,96 3,85
Statut socioéducatif familial 5,59 2,12
Facteurs sociaux :
Liens sociaux 2,96 18,54
Pairs délinquants 1,38 15,09
52 Traité des violences criminelles

Dans ce tableau dont l’intérêt essentiel est de préciser le


poids des probabilités des prédicteurs, il apparaît que les rela-
tions sociales et l’association à des pairs délinquants deviennent
tout à fait cruciaux à l’entrée dans l’adolescence, sans pour
autant que les autres prédicteurs ne perdent leur importance.

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N’oublions toutefois jamais les imprécisions et lacunes de ces
tables et échelles prédictives, de même que les réserves éthiques
à observer lorsque l’on veut les utiliser dans des stratégies de
prévention (Gatti, 2001). Les probabilités renvoient à des fac-
teurs de risque qui ne sont évidemment jamais déterministes
d’autant que, depuis les travaux sur la résilience, il est clair qu’ils
peuvent être contrariés par les facteurs de protection personnels
ou environnementaux antérieurs, concomitants ou postérieurs.
La place occupée par l’agressivité infantile dans le dévelop-
pement des conduites violentes au cours de l’adolescence ou à
l’âge adulte mérite la plus grande attention. Ainsi, Tremblay
(2000), à côté d’une démonstration convaincante de la dimi-
nution des conduites violentes entre 3 et 10 ans, apporte des
arguments tout aussi solides sur la persistance de ces conduites
violentes chez une minorité d’enfants : ceux-ci cumulent les fac-
teurs de risques sociaux, familiaux et personnels amenant à une
délinquance précoce annonciatrice d’une carrière délinquante
à l’image de la life long persistent delinquency, la délinquance
persistante tout au long de la vie, de Moffitt et al. (1996). Déjà
mis en lumière par Sampson et Laub (1993), la présence de
grosses crises de colère durant le plus jeune âge de même que
les signes d’hyperactivité avec troubles de l’attention peuvent
se concevoir comme des marqueurs précoces de caractéristiques
de tempérament conduisant, avec une probabilité accrue, à une
persistance des conduites violentes à l’adolescence et à l’âge
adulte. Les troubles graves du comportement et leur évolution
vers une psychopathie ou une attitude antisociale sont d’autant
plus à craindre qu’un trouble de conduite ou un trouble oppo-
sitionnel avec provocation se sont manifestés dans l’enfance. À
l’âge adulte, l’évolution chez un garçon vers une délinquance et
une criminalité graves semble d’autant plus à risque que, dans
l’enfance et l’adolescence, des conduites antisociales étaient
Racines développementales et processus psychologiques 53

associées à un tel trouble oppositionnel, un QI limité et un


niveau socio-économique bas (Satterfield et al., 2007).
L’adolescence, caractérisée par la quête d’identité, l’influence
croissante des pairs, le besoin d’être accepté, les sollicitations
de groupes ou de bandes, constitue une période au cours de

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laquelle peut être enclenchée une spirale de la délinquance. Les
valeurs acquises durant l’enfance au contact des parents et des
milieux socialisants se trouvent mises à mal par celles de pairs
déviants, prestigieux, dont le jeune souhaite la reconnaissance.
La dissonance cognitive doit être réduite, soit par l’adoption
de conduites déviantes et un changement de système, soit par
l’abandon du groupe et le maintien des valeurs de conformité.
Pour beaucoup de jeunes « à risques », le combat est inégal et
le choix, vite fait. La modification en chaîne de ses valeurs et
de ses comportements en vue d’un accordement aux valeurs et
conduites des pairs conduit l’adolescent à une déviance de plus
en plus marquée (Born, 1983, 2005). Des renforcements et valo-
risations de la violence (Mathys et Born, 2009) s’observent et
donnent lieu à un processus en spirale d’aggravation et à l’ins-
cription privilégiée de scénarios délinquants dans le système
référentiel de la personne.
Les preuves apportées par Moffitt (2002) ou Lacourse et
al., (2003) à propos du caractère hautement prédictif d’une
trajectoire délinquante persistante consécutive aux premiers
délits commis avant l’âge de 10 ans corroborent les travaux de
Farrington (1995, 2005). Toutefois, il serait illusoire de croire
que toute délinquance persistante adulte ou toute persistance de
conduites violentes commence nécessairement dans l’enfance ou
l’adolescence. Même si nous avons largement contribué à étayer
la grande fréquence du début des trajectoires délinquantes
dans l’adolescence, nous avons également montré que l’entrée
en délinquance peut se faire au début de l’âge adulte (Born et
Gavray, 2002). À côté des trajectoires typiques de délinquance
persistante ayant commencé dans l’enfance, on reconnaît main-
tenant, y compris dans les recherches longitudinales, que cer-
taines trajectoires apparaissent de manière tardive, comme le
montre Lacourse aux chapitres premier et 27.
54 Traité des violences criminelles

La persistance de la violence criminelle adulte est très liée


à la consommation et à la vente de drogues, pratiques souvent
débutées à l’adolescence, y compris chez les femmes incarcérées
pour crimes violents, comme le relève le travail de Blanchette
et Brown (2006) et les études classiques de Cario (1992). De

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tels comportements augmentent la probabilité de multiplier
tous les autres actes prohibés et contribuent à l’entrée dans
une spirale de la délinquance en cumulant les types et la fré-
quence des faits.

Les conduites violentes répétitives


Les facteurs de risque décrits ci-dessus se cumulent et se cris-
tallisent chez certains : ces constantes semblent de nature à
expliquer la violence extrême qui se manifeste par des agres-
sions répétées ou en série, lors de braquages de banques, de
magasins, de fourgons blindés en lien avec le grand banditisme,
ou dans des raptus ultraviolents de « petits amateurs ».
Ces individus, au cours de leur vie et surtout à l’adolescence,
ont peu développé, ou ont perdu, leur capacité d’empathie et
de maîtrise de soi, et passent à l’acte par souhait d’accession
à un niveau de vie auquel ils ne pourraient prétendre par des
revenus licites, pour rembourser des dettes liées au jeu ou à
la drogue, ou pour se venger de ce qui fut perçu comme une
frustration ou un tort.
Ces criminels violents récidivistes sont vraisemblablement
porteurs de plusieurs caractéristiques décrites par Pinatel
(1987) composant l’ensemble de la personnalité criminelle : un
noyau fait d’agressivité, de labilité, d’indifférence affective et
d’égocentrisme.
Les caractéristiques de la personnalité délinquante décrites
par Le Blanc (1991) à la suite de Pinatel paraissent tout à fait
appropriées dans ces cas. Le Blanc évoque tout d’abord un enra-
cinement criminel et traite de l’ensemble de la « carrière » crimi-
nelle de l’individu, entre l’éclosion plus ou moins précoce et le
dernier passage à l’acte. Elle peut comporter une gradation dans
le temps des catégories de délits commis. Le processus d’aggra-
Racines développementales et processus psychologiques 55

vation passe généralement par cinq stades, chacun caractéris-


tique d’une tranche d’âge, d’un type de délit et d’un niveau de
gravité particuliers. Ces stades sont l’apparition (début des acti-
vités délictueuses au cours de la latence, activités souvent peu
graves : menus larcins), l’exploration (diversification des actes),

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l’explosion (augmentation du nombre d’actes, qui deviennent
nettement plus graves), la conflagration (organisation des actes
qui prennent alors une forme plus ou moins définitive) et le
débordement (à ce stade, aucun contrôle ne peut plus être exercé
par l’individu ; il s’agit alors presque d’une délinquance compul-
sive). Cette progression n’est pas uniforme. Tous les stades ne
sont pas « obligatoires » et les régressions sont possibles, même
si une forte proportion de délinquants « suit » rigoureusement
au moins les trois premiers stades. La délinquance adopte un
modèle hiérarchique de développement.
Le deuxième trait est la dyssocialité qui, selon le type de
carrière délinquante, prend des formes différentes, lesquelles
correspondent à des configurations particulières des facteurs
de milieu. Ainsi, l’affaiblissement sera plus généralisé au niveau
familial dans le cas de la délinquance explosive alors qu’il sera
plus marqué dans le cas de la délinquance continue, persistante.
De plus, l’importance de chacun des facteurs de milieu se
transforme au cours du temps et modifie l’ampleur de l’activité
délinquante. Cette notion de dyssocialité est parfaitement en
accord avec les théories de Hirschi (1994), qui parle de rupture
dans les attachements et les engagements, et de Walgrave
(1992), qui évoque une vulnérabilité sociétale particulière.
Enfin, la troisième caractéristique, davantage liée à la per-
sonnalité propre, est l’égocentrisme. Il s’agit surtout d’une dif-
ficulté à éprouver de l’empathie, d’une incapacité à entrer en
résonance avec les autres mais aussi d’un grand isolement, car
l’égocentrique est incapable de s’affilier avec autrui, agissant
uniquement selon sa logique personnelle. C’est surtout cette
seconde spécificité qui a une influence négative sur les com-
portements délinquants. L’égocentrique éprouve des sentiments
d’injustice, de dévalorisation, d’impuissance face à un monde
qu’il ne comprend pas. Les conséquences de cette perception du
56 Traité des violences criminelles

monde sont le repli, l’insensibilité, l’endurcissement. L’individu


se construit une cuirasse aussi impénétrable que possible afin
d’étouffer l’affectivité susceptible de le lier à autrui. Il refuse
ainsi de se transformer lui-même en « produit social ».
Le Blanc et Morizot (2001) reprennent les éléments essen-

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tiels de l’égocentrisme décrit ci-dessus, en parlant d’un axe
interpersonnel et d’un axe intrapersonnel. L’axe interpersonnel
est fait de primitivité et de dyssocialité. L’axe intrapersonnel
comprend une dimension psychocognitive qui amène des dis-
torsions de la réalité et un irréalisme combiné à du négati-
visme. En observant les diverses dimensions de la personnalité
mesurées par les inventaires de personnalité de Jesness (1983) et
d’Eysenck (1970) sur plusieurs échantillons de sujets dont l’âge
varie de 10 à 40 ans, Le Blanc et Morizot montrent, d’une part,
que cette structure est déjà présente à l’âge de 10 ans et que,
d’autre part, la personnalité égocentrique reste très stable entre
l’adolescence et l’âge de la maturité. Ainsi, les garçons qui ont
commencé précocement leur trajectoire délinquante sont pri-
mitifs, dyssociaux et vindicatifs.
Ces travaux étayent et complètent le modèle Integrated
Cognitive-Antisocial Potential (ICAP) développé par Farrington
(2005). Ce modèle postule que le potentiel d’action délinquante
varie selon les types de délinquants décrits par Moffitt (1993).
Les délinquants persistants suivraient des logiques automa-
tiques acquises alors que les délinquants limités à l’adolescence
auraient une rationalité plus dépendante des occasions. De ce
fait, le « potentiel » antisocial (que Farrington préfère au terme
« propension ») va se traduire en action grâce au processus de
traitement de l’information et de prise de décision qui tient
compte des possibilités et des victimes.
Se pose évidemment la question de la différence entre
ce potentiel criminel et la psychopathie reconnue à l’aide de
divers instruments, dont le plus répandu est certainement le
PCL-R (Hare, 1981). Il faut bien reconnaître que, malgré les
nombreuses critiques formulées à l’encontre des diagnostics
de psychopathie, en raison notamment des risques énormes
de stigmatisation accompagnant parfois des identifications de
Racines développementales et processus psychologiques 57

faux positifs, l’usage de ce diagnostic garde non seulement un


grand succès d’utilisation mais aussi une pertinence notam-
ment pour les recherches. Il est clair que les psychopathes
présentent un caractère callous-unemotional, c’est-à-dire « dur
et impassible », (Frick et White, 2008) et un éventail de traits

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impulsifs : avidité de sensations fortes, insensibilité à autrui,
égocentrisme, manipulation, arrogance, froideur, absence de
remords, superficialité des émotions. Ces particularités confir-
ment largement les éléments du PCL-R (Pihet et al., 2011). Une
méta-analyse de Leistico et al. (2008) sur 95 études et 15 826
sujets, prenant en compte ces traits, confirme qu’il s’agit d’une
population caractérisée par un accroissement important de la
probabilité de commettre des délits non violents (d = 0,47) et
violents (d = 0,59). Le risque de récidive augmente lui aussi lar-
gement (d = 0,53). On peut donc, en observant la plus grande
prudence, continuer à utiliser ces notions (de même, mutatis
mutandis, que celle du trouble de la personnalité antisociale du
DSM-IV) pour affiner les descriptions et recherches, notam-
ment sur l’efficacité des traitements et interventions pénales
ou psychosociales, mais sans espérer trouver par ce moyen de
vraies pistes de compréhension des mécanismes et processus.

Les processus psychologiques qui amènent


à l’actualisation de conduites violentes
dans des circonstances particulières
La piste microdéveloppementale serait plus explicative pour
les violences extrêmes, comme les meurtres d’une ou plusieurs
personnes, souvent de la famille – conjoints, amants, parents,
enfants –, réalisés dans un contexte relationnel et affectif spé-
cifique. Que ce soit chez les adolescents ou chez les adultes, des
mécanismes semblables s’observent. Les liens se déconstruisent
au rythme de l’envahissement par un raisonnement parallèle à
la réalité ordinaire. Il conduit l’auteur dans un processus que
l’on pourrait qualifier de pseudoparanoïde, enchaînant des
distorsions cognitives, qui le confortent et le poussent à l’acte
meurtrier. Il est très probable que ces enchaînements soient
58 Traité des violences criminelles

similaires, que la personne se trouve ou non dans un état mental


pathologique avéré.
De Greeff (1973) a décrit le cheminement de la déshuma-
nisation et de la construction de pensées propres à un grand
nombre de crimes passionnels et de violences interpersonnelles.

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Au travers de ce processus, l’autre, le partenaire sexuel, le rival
amoureux, le parent ou l’enfant difficile devient encombrant,
nuisible, repoussant, méritant l’agression, la punition, les
coups, voire le meurtre. Il est évident que certains des auteurs
ne vivent ce processus que dans le système interpersonnel tout
à fait particulier d’un couple, d’une amitié, d’une famille ou
d’un milieu social ou professionnel, alors que d’autres auteurs
ont depuis leur jeune âge généralisé ce mode de lecture des
relations et d’autrui soit par un sentiment récurrent d’injustice
subie, soit par une indifférence affective aux autres. Le pro-
cessus circonstanciel du passage à l’acte rejoint ici le dévelop-
pement personnel.
Grâce aux apports d’entretiens semi-structurés et de testing
de nombreux auteurs de violences graves (meurtres et viols
principalement), Moulin (2010) établit une typologie de la
vulnérabilité psychique et des dynamiques criminelles, tenant
compte non seulement de la position subjective du sujet mais
également de la scène du crime et du contexte de vie précédant
le crime. Dans le premier type, qui se retrouve autant chez
les meurtriers de personnes proches et non proches que chez
les agresseurs sexuels, l’acte criminel remplit une fonction de
décharge et d’externalisation. Il s’agit pour l’agresseur de réagir
à une disqualification, une atteinte narcissique réelle ou sup-
posée, une image dévalorisante survenue dans les minutes ou
les heures qui précèdent et qui lui donne une sorte de réparation
impulsive de la blessure infligée. Le deuxième type concerne
les auteurs d’agressions sexuelles, en particulier incestueuses ou
pédophiles. Pour ces individus, la demande d’affection et d’in-
térêt est omniprésente depuis longtemps, et après une rupture
ou un événement vécu comme une perte, l’acte criminel, la ren-
contre d’une victime a une fonction antidépressive. La troisième
catégorie est présente assez fréquemment chez les auteurs de
Racines développementales et processus psychologiques 59

coups et blessures volontaires, d’agressions sexuelles, d’actes de


torture et de barbarie souvent sur des membres de l’entourage
(conjoint, enfants, etc.). Il s’agit pour l’auteur de faire face à une
impasse psychique dans la relation quand il sent qu’il a perdu
la maîtrise de la situation et que tout rapprochement peut être

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menaçant et « implique des risques d’intrusion (porosité des
limites), d’envahissement par les affects et de mise à nu des
dysrégulations narcissiques et objectales ». Apparaît alors le
désir de vengeance, l’envie de faire peur par une contre-attaque
à l’égard de celui ou celle qui met ses faiblesses et ses failles
à nu. C’est dans ce même registre, crucial pour expliquer le
passage à l’acte violent, que se situe la quatrième fonction, à
savoir la restauration narcissique lorsque l’image de soi a été
bafouée et que l’humiliation n’a pu être surmontée. Il s’agit là
aussi souvent de violences graves, de coups et blessures ainsi
que d’agressions sexuelles, exercées à l’encontre de personnes
proches. Dans ce cas, il y a déferlement de haine avec dévalo-
risation et déshumanisation, ce qui permet de déplacer sur la
victime le malaise personnel.
Des logiques inconscientes portent certains à vouloir
défendre leur narcissisme par la violence lorsqu’ils sentent leur
ego bafoué ou attaqué. Ce narcissisme est évoqué aussi pour
expliquer des massacres en série comme celui perpétré sur l’île
d’Utoya en Norvège où 77 jeunes ont été tués au nom de l’idéo-
logie d’extrême-droite par un tireur, pour que son nom passe
à la postérité. Cette explication par le narcissisme, pourtant
convaincante, nécessite un approfondissement, car il est bien
difficile de dire comment, sur la base d’une fonction narcissique
commune à tous, se développe un narcissisme « pathologique »
fragile ou surdimensionné, qui va générer une construction
logique de type paranoïde engendrant le meurtre.
Cette explication par le narcissisme n’est pas sans rappeler
celle, classique, des violences « expressives » – que certains
chercheurs distinguent des violences « instrumentales » –, en
référence aux motivations d’auteurs de violences commises
non pas pour atteindre un résultat mais en tant que réaction
émotionnelle. Toutefois, Tedeschi et Felson (1994) ont bien
60 Traité des violences criminelles

montré que le sentiment d’injustice, l’irritation ou la provo-


cation qui seraient de nature à déclencher l’expression émo-
tionnelle violente correspond en fait à une démarche visant un
résultat, éventuellement non perçu par l’auteur ou la victime
mais néanmoins réel.

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L’identification d’actions potentielles repose sur le réper-
toire comportemental total du sujet, mais les actions les plus
facilement mobilisables sont celles qui ont acquis la force de
l’habitude. Comme l’ont clairement démontré Guerra et Slaby
(1990), chez les jeunes vivant dans des quartiers où la violence
est omniprésente, les conduites violentes sont apprises en tant
que réponse la plus rapide et la mieux adaptée à de multiples
situations, et notamment à la tentation, la frustration ou la
provocation.
L’activation du système personnel de valeurs concerne,
comme nous l’avons démontré (Born, 1983), non seulement les
valeurs motivationnelles établies selon certaines priorités mais
aussi et surtout les valeurs morales auxquelles le sujet adhère
explicitement et consciemment ou inconsciemment, suivant
la force de l’éducation reçue. L’intention comportementale
(assortie éventuellement d’un cortège de raisons et de ratio-
nalisations) va établir la volonté de l’action et ses modalités,
soit dans l’immédiateté, soit en les assortissant d’un délai qui
constituera ce qui, en justice, sera qualifié de préméditation.
Le passage à l’acte lui-même mobilise des ordres moteurs qui
engendreront des gestes dont les conséquences seront soit celles
attendues, soit d’autres en raison d’interférences éventuelles.
Les opérateurs référentiels s’articulent, dans l’instant qui
précède l’acte, dans l’ensemble du champ psychologique en
tenant compte à la fois de la situation – ici et maintenant – et
de toute l’histoire de vie du sujet agissant. Le passage à l’acte
comme processus s’inscrivant dans une personnalité contient
incontestablement des éléments cognitifs et rationnels mais ne
se réduit pas à ces aspects.
Racines développementales et processus psychologiques 61

Conclusion
Il y a une continuité tout à fait évidente entre ce qui prépare à
long terme un individu au passage à l’acte et ce qui l’y amène
à court terme. Ce développement sur l’ensemble de la vie et
les processus qui vont actualiser le passage à l’acte violent

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semblent aller dans le sens des théorisations intégratives pro-
posées par Wikström (2009) dans la Situational Action Theory.
En effet, cette théorie postule que les actes violents sont des cas
particuliers d’actions morales et, en tant que tels, ne peuvent
s’expliquer que par l’interaction de facteurs personnels et envi-
ronnementaux. Elle essaie de réconcilier la perspective pro-
babiliste et l’approche qui fait appel au choix rationnel et au
libre arbitre dans la détermination du passage à l’acte violent.
Comme nous l’avons vu pour le processus référentiel, une place
centrale revient aux règles morales dans la chaîne causale. Les
personnes produisent des actions violentes parce que leurs
règles morales leur permettent de considérer que celles-ci font
partie de la panoplie d’actions possibles et justifiées dans cer-
taines circonstances. Sur ce fond moral va s’exercer un contrôle
peu actif dans les situations où les habitudes comportemen-
tales non violentes ou violentes sont bien installées, tandis
qu’il sera plus directement impliqué dans les situations où un
choix d’alternatives s’avère nécessaire. Chaque personne ayant
développé dans sa vie des capacités variables de maîtrise de
soi, le processus de traitement des informations relatives à la
situation générant un conflit moral conduira certains à perdre
le contrôle et d’autres à le mobiliser efficacement. Le traitement
de l’information inclut les éléments apportés par l’environne-
ment et les motivations, comme dans le processus conduisant
à un choix dit rationnel, mais aussi une délibération interne et
un jugement moral sur les conduites acceptables. La violence
peut être inscrite chez certaines personnes au rang de conduite
socialement et moralement acceptable. Chez elles, la conduite
violente aura tendance à être produite pour satisfaire divers
besoins ou envies et lorsqu’elles se heurtent à des frustrations.
Cette réactivité violente est d’autant plus souvent activée que
62 Traité des violences criminelles

des biais perceptifs, des attributions hostiles, par exemple, sont


en place dans le traitement des informations.

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Chapitre 3

L’homicide à travers le monde

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Marc Ouimet

Introduction
Les variations du taux d’homicide dans le monde sont spec-
taculaires. Il passe de 0,5 homicide pour 100  000 habitants
au Japon à plus de 50 pour 100 000 habitants en Jamaïque, en
Côte d’Ivoire ou au Salvador. Les risques d’être victime d’un
homicide sont donc cent fois plus élevés dans certains pays
que dans d’autres. Ce chapitre vise à présenter les variations
du taux d’homicide dans le monde et à identifier les facteurs
qui les expliquent.
L’homicide, ou le taux d’homicide pour 100  000 habi-
tants, est l’indicateur privilégié des études internationales du
niveau de violence d’une société. Cela s’explique de plusieurs
manières. D’une part, l’homicide apparaît comme le crime le
mieux mesuré : peu de meurtres passent inaperçus, et les auto-
rités sont généralement informées lorsqu’un citoyen meurt de
manière tragique. Dans les pays où le système de comptabi-
lité des homicides par la police est déficient, des données de
sources sanitaires sont souvent disponibles (les statistiques sur
les causes des décès). D’autre part, la définition de l’homicide
varie relativement peu d’un endroit à l’autre, ce qui est loin
d’être le cas pour des infractions de moindre gravité. Enfin, le
taux d’homicide est un bon indicateur du niveau de crimina-
lité global d’une société – plus il y a d’agressions, de vols, de
viols, plus il y a d’homicides (Ouimet et Tremblay, 1996) – et
donc de sa violence.
En 2011, les Nations Unies comptent 192 États membres ; pour
167 d’entre eux, nous disposons de suffisamment d’informations
68 Traité des violences criminelles

pour nos analyses. Des pays comme le Timor oriental, la Corée


du Nord, Nauru ou les îles Marshall ne sont pas inclus, faute
de données suffisantes. Puisque les statistiques sur l’homicide
d’Interpol ne sont pas suffisamment fiables (Howard, Newman
et Pridemore, 2000), nous utilisons ici celles produites par l’Or-

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ganisation mondiale de la santé, qui publie des chiffres sur les
causes de décès pour un grand nombre de pays. Les données
ont été prélevées en avril 2011 sur le site Internet de l’OMS et
représentent les estimations les plus récentes pour chaque pays,
dans la majorité des cas pour l’année 2008. Pour quelques cas de
données invraisemblables (par exemple, un taux d’homicide de
1,5 en Somalie), nous utilisons les données du document Homicide
Statistics, Public Health Sources - Latest available year 2003-2008
produit par l’Office des Nations Unies contre la drogue et le
crime. Il est à noter que la corrélation entre les données des deux
sources est extrêmement élevée (0,94).

1. L’homicide à travers le monde en 2008


L’homicide, le meurtre et l’assassinat constituent aujourd’hui
des événements rares. L’époque contemporaine, disons depuis
1970, apparaît comme beaucoup plus sécuritaire que les autres
périodes de l’humanité. En effet, à partir de travaux archéo-
logiques, on sait que les membres des tribus amérindiennes
du Sud-Ouest américain vivaient dans un monde très dange-
reux : jusqu’à une personne sur 4 mourait d’une agression ou
de ses suites (Leblanc et Register, 2004). Les travaux de plu-
sieurs anthropologues montrent aussi que les risques étaient
fort élevés dans nombre de tribus sur plusieurs continents
(Diamond, 1997). Au Moyen Âge, en Europe, le taux d’ho-
micide était outrageusement élevé (Chesnais, 1981 ; Eisner,
2003 ; Muchembled, 2008). Lors des grandes colonisations des
Nouveaux Mondes, notamment en Afrique et en Amérique,
des populations entières furent massacrées. La plupart des
observateurs attribuent à l’affirmation de l’État (école, armée,
police et justice) la baisse séculaire de la violence. Malgré cette
tendance lourde, il advient des soubresauts, comme lors de la
L’homicide à travers le monde 69

première moitié du xxe siècle : des millions de gens sont morts


pendant les deux guerres mondiales (respectivement 15 mil-
lions et 55 millions), dans les goulags de Staline (20 millions)
et durant les purges maoïstes (10 millions). En dépit du fait
que les quarante dernières années aient connu conflits, guerres

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et génocides, et qu’il y en a toujours, nous vivons à présent la
période la plus paisible de l’histoire de l’humanité.
Nous savons que les pays avec peu d’homicides ont un taux
annuel avoisinant le 1 pour 100 000 habitants, cependant que
les pays les plus violents affichent un taux approchant 70. Dans
un pays au taux d’homicide de 60 pour 100 000, si l’espérance
de vie est de 67 ans, une personne sur 25 (ou 4 %) mourra de
cette cause. En 2008, le taux d’homicide moyen des 167 pays
ici considérés se situait à 11,2, alors que le taux moyen pondéré
par la population était de 7,9 homicides pour 100 000 habi-
tants. En 2008, il y a eu 547 000 homicides sur la planète. La
figure 1 illustre la distribution du taux d’homicide des 167 pays
de notre échantillon en 2008.

Figure 1

Distribution du taux d’homicide de 167 pays en 2008


Taux d’homicide pour 100 000 habitants Log naturel du taux d’homicide

60
15

40
Nombre

Nombre

10

20
5

0 0
0 20 40 60 -1 0 1 2 3 4

L’histogramme de gauche indique que la distribution brute


du taux d’homicide des nations est asymétrique positive, ce qui
correspond à la distribution classique des phénomènes sociaux.
Ainsi, près de la moitié des pays ont un taux d’homicide bas
(en dessous de 10 pour 100  000 habitants), un tiers un taux
70 Traité des violences criminelles

modéré, alors qu’un petit nombre de pays ont un taux d’homi-


cide particulièrement élevé. L’histogramme de droite illustre
la distribution quasi normale du log naturel (base 2,7) du taux
d’homicide. Puisque la normalité de distribution est une exi-
gence stricte pour les analyses statistiques paramétriques, cette

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dernière sera utilisée. La figure 2 illustre la répartition spatiale
du taux d’homicide à travers le monde en 2008.

Figure 2

Répartition du taux d’homicide


pour 100 000 habitants en 2008

61,29

20,40
10,55

0,45

À la figure 2, on retrouve les pays qui ont le plus faible taux


d’homicide en blanc et les autres pays selon un dégradé du gris
au noir. Un examen de la distribution montre que ce taux est
largement structuré sur une base spatiale. Ainsi, les pays d’une
même région tendent à avoir des taux qui se rapprochent. Cette
réalité vient relativiser l’importance de facteurs particuliers aux
pays eux-mêmes, comme le type de système politique ou la pré-
sence de conflits. Selon cette carte, les pays de l’Afrique subsa-
harienne sont ceux qui présentent les taux d’homicide les plus
élevés, suivis des pays d’Amérique latine et de certains pays de
l’ex-Union soviétique. Les pays de l’Asie de l’Est ainsi que ceux
de l’Europe de l’Ouest ont des taux d’homicide relativement bas.
Cette distribution n’est pas sans rappeler une des thèses princi-
pales de Jared Diamond (1997) qui explique que l’Eurasie (avec
L’homicide à travers le monde 71

son orientation est-ouest) constitue une zone privilégiée au plan


climatique, ce qui pourrait expliquer son développement plus
rapide que les autres zones du globe.
Le tableau 1 présente le taux d’homicide ainsi que la popula-
tion pour tous les pays de plus de 6 millions d’habitants. Ceux-ci

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Tableau 1 

Taux d’homicide pour les pays de plus


de 6 millions d’habitants en 2008

Industrialisés Amérique latine Afrique


États-Unis 6,2 Guatemala 61,3 Côte d’Ivoire 52,5
Israël 4,4 Salvador 54,9 Zambie 37,3
Corée du Sud 2,2 Venezuela 46,2 Ouganda 35,9
Belgique 1,8 Colombie 45,2 Malawi 33,9
Portugal 1,7 Brésil 29,6 Somalie 32,0
Canada 1,6 Haïti 21,8 Mozambique 30,3
France 1,4 Équateur 20,9 Afrique du Sud 27,3
Grèce 1,3 Honduras 19,6 Éthiopie 25,1
Australie 1,2 Mexique 17,9 Tanzanie 24,4
Royaume-Uni 1,2 Rép. dominicaine 12,3 Soudan 24,3
Italie 1,1 Paraguay 11,9 Guinée 21,9
Espagne 1,0 Chili 7,0 Burundi 21,4
Pays-Bas 0,9 Argentine 6,2 RDC 21,1
Suède 0,9 Cuba 4,8 Niger 20,5
Allemagne 0,8 Bolivie 3,2 Kenya 20,0
Suisse 0,7 Pérou 2,8 Cameroun 19,4
Autriche 0,6 Angola 19,0
Japon 0,5 Europe de l’Est Burkina Faso 18,3
Russie 18,4 Rwanda 17,6
Pays musulmans Kazakhstan 17,4 Ghana 15,6
Ukraine 8,1 Tchad 15,5
Algérie 7,3
Biélorussie 8,0 Bénin 14,6
Jordanie 6,8
Turquie 2,8 Ouzbékistan 3,5 Zimbabwe 14,2
Arabie saoudite 2,8 Bulgarie 2,6 Guinée-Bissau 13,0
Roumanie 2,5 Nigéria 12,2
Lybie 2,8
Hongrie 2,1 Mali 9,1
Afghanistan 2,6 ?
Serbie 2,1 Sénégal 8,4
Syrie 2,4
Tadjikistan 1,9 Madagascar 8,3
Yémen 2,0
Azerbaïdjan 1,8
Irak 2,0
Rép. tchèque 1,6
Iran 1,4
Pologne 1,5
Tunisie 1,2
Maroc 0,8
Égypte 0,6
Émirats arabes unis 0,5
72 Traité des violences criminelles

sont présentés par ordre décroissant du taux d’homicide. Il est à


noter que la classification des pays est celle de l’ONU, qui consi-
dère séparément les pays industrialisés, peu importe leur locali-
sation géographique, et regroupe les États arabes ou musulmans
ensemble. Notre étude vise à rendre compte et à expliquer cette

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distribution du taux d’homicide à travers le monde.

2. Les théories et modèles permettant de rendre


compte des variations du taux d’homicide
Il existe une littérature considérable sur les facteurs expliquant les
variations du taux d’homicide à travers le monde. On retrouve un
bon survol des connaissances dans les ouvrages de Pridemore et
Trent (2010), Lafree et Tseloni (2006), Van Dijk (2008) et Nivette
(2011). Il est à noter que les travaux récents se sont éloignés des
théories qui permettaient davantage de comprendre l’évolution
de la criminalité dans le temps que d’expliquer les différences
entre les pays. C’est le cas de la théorie de la modernisation
d’Émile Durkheim et de celle de la civilisation des mœurs de
Norbert Elias ou des travaux sur les effets de l’industrialisation
et de l’urbanisation. Nous présentons ici les principaux facteurs
associés aux variations de l’homicide dans le monde.

Les facteurs économiques


Il n’est pas surprenant de constater que la plupart des études
comparatives du taux d’homicide confèrent aux questions éco-
nomiques une importance primordiale. Les liens entre pauvreté
et violence se retrouvent à divers niveaux d’analyse en crimi-
nologie : les quartiers défavorisés des villes ont des taux de vio-
lence plus élevés, une large fraction des justiciables sont issus de
milieux modestes, etc. On retrouve trois aspects du lien entre
économie et homicide, soit le développement économique, la
pauvreté et l’inégalité.
La presque totalité des études comparatives incluent un
indicateur de richesse collective, le plus souvent le produit inté-
rieur brut per capita. Le PIB n’est pas considéré par les écono-
L’homicide à travers le monde 73

mistes comme un indicateur de pauvreté mais plutôt comme un


indicateur du niveau de vie général. La plupart des études ont
trouvé une relation négative forte entre le PIB et le taux d’ho-
micide (Bjerregaard et Cochran, 2008 ; Altheimer, 2008). Selon
nous, les pays plus développés économiquement ont un taux

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d’homicide plus bas parce qu’ils disposent d’une infra­structure
plus efficace pour contrer la violence ; leur police est plus pré-
sente, leurs tribunaux mieux organisés et leurs prisons bien
tenues. Les pays peu développés économiquement ont beau-
coup moins de ressources financières à consacrer au système de
justice, ce qui favorise l’impunité et force les citoyens à assurer
leur propre sécurité.
Pour Pridemore (2008) et d’autres chercheurs, la prévalence
de la pauvreté absolue est aussi en lien avec le taux d’homicide.
La pauvreté absolue, qui caractérise la fraction de la population
parvenant difficilement à subsister, ne se mesure pas grâce aux
indices dérivés des comptes nationaux. Certains pays, comme la
Guinée équatoriale, sont riches selon le PIB (grâce au pétrole),
mais une large part de leur population vit dans la pauvreté (70 %
de la population vit avec moins de 2 dollars par jour). Pour
Pridemore (2008) et Paré (2006), le niveau de pauvreté, mesuré
par le taux de mortalité infantile, renseigne davantage sur le
taux d’homicide que le PIB. Le lien entre pauvreté absolue et
violence peut être compris par deux mécanismes. Lorsqu’une
personne a peine à survivre, le crime devient une option. Dans
des milieux d’une extrême pauvreté, les victimes de vols vont
résister, et les incidents mineurs peuvent conduire au meurtre
dans un processus d’escalade.
La troisième dimension économique prise en compte dans
la littérature sur l’homicide à travers le monde est celle de l’iné-
galité dans la redistribution des revenus (Fajnzylber, Lederman
et Loayza, 2002 ; Pratt et Godsey, 2003, Chamlin et Cochran,
2005 ; Pridemore, 2008). Ici, ce n’est pas la richesse générale
qui est considérée comme importante mais bien l’égalité dans
la redistribution des ressources. Dans les pays inégalitaires, on
retrouve souvent des groupes de citoyens discriminés économi-
quement et socialement, groupes qui présentent de hauts taux
74 Traité des violences criminelles

d’homicide. L’inégalité économique, dans les études compara-


tives, est généralement calculée à l’aide du coefficient de Gini.
Cette mesure apparaît comme un puissant prédicteur du taux
d’homicide.

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Les autres facteurs
Dans les comparaisons internationales du taux d’homicide,
plusieurs dizaines de facteurs sont étudiés. Les méta-analyses
les plus récentes ont été produites par Pridemore et Trent (2010)
ainsi que Nivette (2011). Nous allons présenter ici les facteurs
les plus importants qui ressortent de nos analyses prélimi-
naires (Ouimet, 2011). Il faut toutefois savoir que le choix des
facteurs est un exercice difficile, car la plupart des prédicteurs
du taux d’homicide tendent à varier ensemble. Par exemple, il
est difficile de tester l’effet du niveau d’éducation sur le taux
d’homicide puisqu’il varie en fonction du PIB et de l’inégalité.
Plusieurs études traitent de l’effet de la structure d’âge
de la population sur le niveau de violence (Ouimet et Blais,
2002 ; Nivette, 2011). Un pays dont la population est « jeune »
présentera plus d’homicides qu’un pays à la population vieil-
lissante. Plusieurs pays en développement, dont la majorité des
pays africains, ont un important pourcentage de leur popu-
lation composé d’adolescents et de jeunes adultes. Parmi les
autres variables démographiques, on retrouve l’urbanisation et
l’accroissement de la population, mais leurs effets sur le taux
d’homicide sont loin d’être évidents.
Quelques chercheurs se sont intéressés aux liens entre
l’hétérogénéité identitaire et le niveau de violence (Avison et
Loring, 1986 ; Gurr, 2000 ; Cole et Gramajo, 2009). L’idée ici
est que plus une population est hétérogène du point de vue
ethnique, linguistique ou religieux, plus son niveau de vio-
lence est élevé. Huntington (1996) parle d’un conflit de civili-
sations lorsque des gens de différentes cultures en viennent à
cohabiter dans une communauté. Les études sur les questions
d’identité sont moins nombreuses, et il est difficile d’émettre
une conclusion à ce sujet.
L’homicide à travers le monde 75

Le thème de la gouvernance doit aussi être abordé dans


les études comparatives (Lee et Bankston, 1999 ; Neumayer,
2003). Toutefois, puisque la plupart des études internatio-
nales se sont limitées aux 40 à 60 pays les plus développés,
en grande partie démocratiques, il ne reste que peu d’études

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qui englobent la majorité des pays du monde et qui peuvent
ainsi calculer l’impact des différents styles de gouvernements
sur le taux d’homicide. Il paraît clair que les pays dans les-
quels les gouvernements eux-mêmes se livrent à des homi-
cides par l’intermédiaire d’escadrons de la mort ont des taux
d’homicide élevés (Huggins, 1991 ; Koonings et Kruijt, 2004 ;
Cingranelli et Richards, 2008). Ouimet (2011) a constaté que
les pays caractérisés par une démocratie ou un régime tota-
litaire ont un taux d’homicide moindre que les pays pouvant
être qualifiés de démocraties incomplètes ou de systèmes
hybrides. En outre, il est évident que les pays aux prises avec
des épisodes de guerre civile, ou qui l’ont été peu de temps
auparavant, présentent un taux d’homicide supérieur (Archer
et Gartner, 1984 ; Rosenberg, 1991 ; Mauro, 1998 ; Kalyvas,
2006). Les guerres civiles produisent haine, discrimination et
vengeance. Aussi, les ennemis utilisent parfois le crime pour
financer leurs opérations. Peu importe les raisons des conflits
civils, ces derniers font en sorte que des armes pénètrent dans
le pays et contribuent ainsi à alimenter la violence pour des
années.

3. Les principales variables liées au taux d’homicide


Les facteurs examinés plus haut ne constituent pas une liste
exhaustive des explications proposées par les chercheurs. Ils
correspondent à ceux que nous avons isolés par nos analyses
statistiques suivant une démarche de réduction des données
(Ouimet, 2011). La figure 3 permet de visualiser la nature de la
relation entre le PIB des pays et leur taux d’homicide.
76 Traité des violences criminelles

Figure 3

Diagramme de dispersion entre le log du PIB et le log


du taux d’homicide de 167 pays de plus de 6 millions
d’habitants en 2008

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Taux d’homicide (log)

Produit intérieur brut (log)

Le diagramme de dispersion de la figure 3 montre la relation


entre le niveau de développement économique des nations et le
taux d’homicide. Il s’agit d’une relation très forte, comme en
témoigne un coefficient de corrélation de -0,61. Pratiquement
tous les États avec un faible PIB ont un taux d’homicide élevé,
alors que les États avec un PIB élevé ont un faible taux d’ho-
micide. Parmi les pays qui s’écartent de la droite se trouvent
les États-Unis dont le taux d’homicide est très élevé au vu
du niveau de vie, ce qui est également le cas de la Russie,
de l’Afrique du Sud et de quelques États d’Amérique latine
(Venezuela, Colombie, Guatemala). En revanche, certains pays
ont un taux d’homicide très bas compte tenu de leur niveau de
pauvreté. C’est le cas de l’Afghanistan, du Yémen, du Vietnam,
du Maroc et de l’Égypte.
Le tableau 2 présente les corrélations entre les principales
variables retenues et le taux d’homicide. On y retrouve dans
L’homicide à travers le monde 77

la première colonne la corrélation, pour tous les pays, entre


la variable et le log du taux d’homicide. En seconde colonne,
on retrouve le coefficient de régression standardisé obtenu
lors d’une régression multiple. Les trois dernières colonnes
reprennent la régression multiple mais pour les pays regroupés

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selon leur indice de développement humain (l’IDH, un indice
développé par un organisme de l’ONU, basé sur plusieurs
variables, dont l’espérance de vie, le niveau de vie et l’éducation).

Tableau 2

Corrélations et régressions multiples pour expliquer


les variations du taux d’homicide en 2008

Corrélations Beta Fort IDH Med IDH Faible IDH


(>76) Beta (<50)
Beta Beta
Produit intérieur brut -0,61** -0,47** -0,50** 0,04 -0,33
per capita (log)
Excès de mortalité 0,33** 0,22** 0,22 0,17 0,19
infantile
Inégalité écono- 0,61** 0,35** 0,28* 0,45** 0,24
mique (Gini)
Proportion des 0,45** -0,12 0,07 -0,09 -0,11
15-29 ans
Hétérogénéité 0,46** 0,14* 0,30* 0,08 0,17
ethnique
Démocratie -0,47** -0,09 -0,06 -0,02
complète (0-1)
Régime autoritaire 0,07 -0,16** -0,43* -0,21 -0,03
(0-1)
Conflit civil 0,28** 0,08 0,09 0,01 0,30*
2004-2007 (0-1)
Nombre de pays 167 167 48 73 46
R2 0,642 0,635 0,407 0,264
Signification du F 167 0,0000 0,0000 0,0000 0,0880

** P < ,01 ; * P < ,05

Les corrélations du tableau 2 vont toutes dans la direction


prévue. Par exemple, les États avec un PIB plus élevé ont un
taux d’homicide moindre alors que les États avec davantage
de pauvreté (excès de mortalité infantile), de jeunes, d’hétéro-
généité ethnique, qui sont plus inégalitaires, qui ont vécu un
78 Traité des violences criminelles

épisode de guerre civile, présentent un taux d’homicide plus


grand. Les pays reconnus comme des démocraties complètes
ont un taux d’homicide inférieur. Ces corrélations sont intéres-
santes, mais il faut se rendre compte que les variables covarient
entre elles, ce qui fait qu’il est difficile d’établir une causalité.

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Les résultats pour la régression multiple principale sont
plus intéressants au plan théorique. Ici, les trois dimensions
économiques sont importantes : le développement économique
est inversement lié au taux d’homicide, alors que la pauvreté et
l’inégalité économique sont positivement liées aux taux d’homi-
cide. En dehors de ces trois grands déterminants économiques,
on note que l’hétérogénéité ethnique est positivement liée à
l’homicide, alors que la présence de régimes autoritaires est
négativement liée au taux d’homicide. Les autres variables ne
jouent pas sur le taux d’homicide.
Les trois dernières colonnes permettent de mettre en
contexte les effets statistiques observables. Pour les pays déve-
loppés, on retrouve le PIB et l’inégalité économique comme
facteurs importants expliquant la variation du taux d’homicide.
Toutefois, dans les pays moyennement développés, le dévelop-
pement économique ne joue plus ; c’est l’inégalité économique
qui devient le principal et seul moteur des variations du taux
d’homicide. Enfin, pour les pays en voie de développement, le
modèle de régression n’est plus significatif. Autrement dit, les
variations de la prévalence de l’homicide dans les 46 pays les
moins développés ne suivent pas une logique identifiable ; ce
sont probablement des facteurs historiques qui entrent en jeu
(traditions de violence, conflits entre certains groupes, etc.).

Conclusion
Nos analyses ont indiqué que les dimensions économiques
apparaissent comme de puissants prédicteurs de la variation
du taux d’homicide des pays du monde. En effet, les pays peu
développés économiquement doivent composer avec de hauts
taux d’homicide qui rappellent ceux du Moyen Âge. Exception
faite des États-Unis, les pays industrialisés ont tous un taux
L’homicide à travers le monde 79

d’homicide très bas. Le second indicateur économique impor-


tant est celui de l’égalité de la redistribution des revenus. Les
pays plus égalitaires ont un taux d’homicide plus bas que les
pays plus inégalitaires. Ces résultats confirment l’importance
de l’inégalité économique dans la genèse de la violence. Enfin,

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l’importance du niveau de pauvreté absolue des pays est en lien
direct avec son taux d’homicide.
Puisque l’homicide apparaît souvent comme le prolonge-
ment de vols ou de violences ordinaires, il est aisé de penser que
la criminalité en général est plus fréquente dans les pays moins
développés économiquement, moins égalitaires et plus pauvres.
Il est même possible que, dans les pays défavorisés, les vols et
la petite criminalité conduisent plus souvent à des violences
graves puisque la victime luttera férocement pour conserver
ses biens. En outre, puisque les services d’urgence et les soins
médicaux sont limités dans certains pays en développement, il
est probable qu’une plus grande proportion de blessures infli-
gées lors de rixes s’avèrent fatales.
Les analyses initiales ont montré que, globalement, le
niveau de liberté démocratique des pays n’était pas lié au taux
d’homicide d’une manière linéaire. En fait, les pays pleinement
démocratiques ont les taux les plus bas, suivis des dictatures.
Ce sont les démocraties imparfaites ou les systèmes hybrides
qui montrent les plus hauts taux d’homicide. Bien que nous
n’ayons pas spécifiquement étudié cette question, les pays que
l’on pourrait qualifier d’États policiers ont des taux d’homicide
plus faibles. Comme par exemple plusieurs pays du Machrek,
dont l’appareil policier était en 2008 très développé pour servir
des fins politiques et assurer le maintien des régimes poli-
tiques en place. Si, dans l’État démocratique, on craint d’être
braqué à son retour le soir à la maison, dans l’État totalitaire,
on craint plutôt que la police secrète ne frappe à notre porte
au petit matin.
De manière plus générale, dans certains pays en voie de
développement, l’appareil policier est sous-développé. C’est
souvent une simple question de ressources financières trop limi-
tées. Dans plusieurs de ces pays, la police est corrompue et le
80 Traité des violences criminelles

système de justice peu efficace. Dans les pays développés, chaque


meurtre fait l’objet d’une enquête approfondie avec l’utilisation
des méthodes modernes de police scientifique ; la majorité des
auteurs de meurtres se font ainsi épingler. Si le taux de résolution
dans les pays développés tourne autour de 80 %, il est certaine-

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ment très bas dans plusieurs pays sous-développés. L’impunité
pourrait alors expliquer la forte prévalence de l’homicide.

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Chapitre 4

De la provocation à l’homicide :
une théorie de l’aggravation

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des rixes

Maurice Cusson

Introduction
Rixe, bagarre, bataille, empoignade : un homme en provoque
un autre qui réplique ; s’ensuit un échange d’invectives et de
coups. Durant le Moyen Âge, la rixe-homicide était, de loin, la
catégorie d’homicide la plus fréquente (Given, 1977 ; Gauvard,
1991 ; Muchembled, 2008 ; Cusson, 2010). Aujourd’hui encore,
l’homicide querelleur occupe souvent la première place dans
les typologies d’homicides. Ainsi, sur 303 homicides perpétrés
à Montréal, la catégorie la plus nombreuse était l’homicide
querelleur qui représentait 25 % du total (Cusson et al., 2010).
Mais, malgré sa fréquence, nous ne disposons pas d’une théorie
satisfaisante de la rixe-homicide.
Il arrive que ce genre d’homicide démarre par une provo-
cation futile : une malencontreuse bousculade, le bruit que font
des noctambules, une blague de mauvais goût, un désaccord
à propos du choix d’une émission de télévision, un regard de
travers (Wolfgang, 1958 ; Boutin et Cusson, 1999 ; Chantérac
et al., 2010 : 62 et 147). Comment se fait-il qu’un fait mineur
débouche sur la perte d’une vie humaine ?
L’homicide querelleur peut être conçu comme un résultat,
c’est-à-dire la conséquence fatale d’une succession de provo-
cations et de réactions se déroulant dans un contexte rendant
l’escalade possible. Une théorie de ce type d’homicide doit donc
84 Traité des violences criminelles

pouvoir dire pourquoi, comment et dans quelles circonstances


les protagonistes de tels affrontements en sont-ils arrivés à ce
malheureux résultat.

Les théories courantes de l’agression

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Les théories traditionnelles de l’agression nous offrent des
explications intéressantes mais insuffisantes pour rendre compte
de l’homicide querelleur. Ainsi en est-il de la théorie de la
frustration-agression. Selon les tenants de cette théorie, la frus-
tration tend à déclencher une réaction agressive. La frustration
était définie à l’origine comme l’empêchement de réaliser une
tâche commencée ou d’atteindre un but. Dollard et ses colla-
borateurs (1939) ont publié les résultats d’expériences en labora-
toire montrant que les sujets réagissaient agressivement quand
ils étaient frustrés. Cependant, assez rapidement, d’autres cher-
cheurs ont constaté que la frustration n’est ni le seul ni le plus
important déclencheur de l’agression. Ils ont alors été conduits
à élargir la perspective pour inclure, parmi les facteurs qui pro-
voquent l’agression, un large éventail de stimuli désagréables :
les excès de chaleur ou de froid, les interdits, les privations de
récompense, les insultes, les punitions, etc. (Bègue, 2010 : 49).
La théorie a donc évolué vers l’hypothèse selon laquelle toute
expérience désagréable déclenche l’agression.
L’idée à retenir de la théorie sur la frustration et l’agres-
sion, c’est que cette dernière est souvent réactive. Mais sa
limite est évidente : la plupart du temps, ni les frustrations
ni les expériences désagréables ne nous conduisent à agresser
autrui, encore moins à le tuer. Dans ce cas, la théorie laisse sans
réponse deux questions : existe-t-il des frustrations qui risquent,
plus que d’autres, de pousser à la violence grave ? Dans quelles
circonstances une pareille extrémité est-elle atteinte ?
Appliquée à l’homicide, la fragilité de la théorie de la
frustration-agression découle aussi du caractère artificiel des
expériences sur lesquelles elle repose : des expériences de labo-
ratoire au cours desquelles les sujets s’imaginaient donner des
décharges électriques (en réalité fictives) ou enlevaient des
De la provocation à l’homicide : une théorie de l’aggravation des rixes 85

points à leur « adversaire ». Nous sommes très loin des vio-


lences criminelles graves. Et il ne peut en être autrement, car
les expérimentateurs ne peuvent tout de même pas se permettre
de pousser leurs sujets à frapper et blesser autrui. Dans ce cas,
une théorie construite à partir des réactions inoffensives à des

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stimuli désagréables dans la situation artificielle du laboratoire
est incapable de nous apprendre pourquoi et comment une pro-
vocation débouche sur une mort violente.
Des sociologues continuent d’évoquer la théorie des sous-
cultures de violence pour rendre compte de fortes concentra-
tions d’homicides dans certaines régions, notamment dans le
sud des États-Unis, en Colombie ou encore dans les ghettos
américains. Les partisans de cette théorie soutiennent que le
système normatif qui prévaut dans ces milieux conduit à tolérer
et même à encourager les solutions violentes, en valorisant
l’honneur, la force et le courage (Wolfgang et Ferracuti, 1967 ;
Corzine et Huff-Corzine, 1999). Il est sans doute vrai que, dans
certains milieux, les réponses violentes aux provocations sont
justifiées par le culte de l’honneur et de la virilité. Cependant,
la théorie est incapable d’expliquer pourquoi le point d’honneur
est si important qu’il en conduit certains à tuer. Pour quelles
raisons les Colombiens ou les Corses persistent-ils à adhérer à
un système normatif qui les encouragerait à s’entre-tuer ?
Ce qui est observable dans les sous-cultures de violence,
c’est d’abord et avant tout la fréquence élevée des homicides
et autres violences. Mais alors, les théories culturalistes en
arrivent à expliquer la violence par la violence. Nous sommes
en présence d’une de ces « causes occultes dont la crédibilité
repose de manière circulaire sur les phénomènes qu’elles sont
censées expliquer » (Boudon, 2010 : 92). Si les membres d’une
collectivité acceptent des normes et des valeurs sous-culturelles,
c’est pour des raisons qu’il revient au chercheur de trouver. Par
exemple, le point d’honneur trouve son sens dans le fait qu’une
réputation d’homme fier, courageux et redoutable représente
une protection en Corse ou en Colombie : chacun sait que c’est
à ses risques et périls que l’on va chercher noise à un homme
d’honneur ou à quelqu’un de sa famille.
86 Traité des violences criminelles

En criminologie et en psychiatrie, on a voulu expliquer des


violences criminelles graves en termes de personnalité criminelle
ou antisociale, de faible maîtrise de soi ou encore de psychopa-
thie (voir, dans ce volume, le chapitre 18 sur la psychopathie).
Ces théories sont utiles pour bien distinguer les délinquants des

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non-délinquants, et leur contribution à la prédiction de la réci-
dive est indiscutable. En revanche, elles réduisent l’explication
à un seul acteur du drame, l’agresseur, ignorant la victime et
les tierces parties. Or, il est évident que les bagarres sont faites
essentiellement d’actions et de réactions entre deux individus ou
plus. Dans ces cas, tout porte à croire que la gravité des coups
portés sera le résultat de l’action réciproque des bagarreurs, et
pas seulement de celui que l’observateur déciderait de consi-
dérer comme l’agresseur. Qui plus est, au cours d’une bagarre,
il pourra arriver que des amis communs aux adversaires s’inter-
posent pour faire cesser le combat ; la gravité de l’affaire sera
alors quasi nulle. D’autres fois, au contraire, des spectateurs
friands de violence encourageront les adversaires à se battre. Les
théories qui réduisent l’explication à la personnalité de l’agres-
seur aident certes à comprendre certaines variations de l’activité
violente d’un individu à l’autre, mais elles n’ont pas grand-chose
à dire sur les variations de la criminalité violente d’une situation
à l’autre et d’un pays à l’autre. Le type de violence dont il est ici
question ne peut être expliqué en faisant porter tout le blâme sur
le meurtrier qui aurait tout décidé et tout exécuté. Car la rixe
met en scène la victime, une victime en conflit avec son futur
meurtrier. C’est donc du conflit dont l’analyse devrait partir.
Il y a conflit quand les intérêts de deux individus (ou groupes)
s’opposent. Les compétitions pour l’honneur poussent les
jeunes gens à s’offenser, à se défier et à se battre. Les rapports
de domination peuvent aussi devenir conflictuels. À l’origine
de presque toutes les rixes se trouve un conflit qui s’inscrit
généralement dans une relation préexistante. C’est ce que les
recherches démontrent bien : dans près de 80 % des homicides
élucidés, le meurtrier et la victime se connaissaient, comme
conjoints, amis, collègues, voisins ou simples connaissances
(Fattah, 1991 : 161 ; Brookman, 2005 ; Cusson et al., 2010).
De la provocation à l’homicide : une théorie de l’aggravation des rixes 87

Dans le cas de l’homicide querelleur, entre le moment de


la provocation et celui où le coup fatal est porté, les ennemis
se sont échangés des injures et des coups. Par conséquent, la
victime – et pas seulement le meurtrier – a participé active-
ment à l’affrontement ; ils se sont battus. Un combat est une

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interaction violente entre deux ennemis, chacun cherchant à
frapper l’autre pour le faire céder, le blesser, le tuer. Le combat
possède sa dynamique propre et se déroule dans un lieu et un
temps plutôt court. Sa compréhension exige que l’on tienne
compte : 1) des acteurs : combattants et tierces parties ; 2) du
rôle des pouvoirs publics ; 3) de la tendance de la violence à
nourrir la violence ; 4) de l’influence de l’alcool ; 5) du rapport
des forces et 6) du déroulement de l’affrontement. Partant de
ce découpage, nous avançons six propositions.

1. Au moment décisif, le crime ou le non-crime


résulte des actions et interactions ainsi que de
la présence ou de l’absence de trois catégories
d’acteurs : l’agresseur, la victime et le tiers
Impossible de comprendre une bagarre si nous braquons l’atten-
tion exclusivement sur un seul des deux adversaires. De plus,
la présence ou l’absence de tiers et leur intervention, dans le
sens soit de la paix, soit de la zizanie, interviennent dans l’issue
plus ou moins grave d’un affrontement. Il paraît donc fécond
de concevoir l’homicide querelleur comme la résultante des
actions et réactions triangulaires entre un agresseur, une victime
et des tiers. Les deux premiers sont les conditions nécessaires
de la violence et les troisièmes sont susceptibles d’exercer une
influence dans deux directions diamétralement opposées : la
réconciliation ou l’aggravation de la dispute.

L’agresseur. Au Québec, 60 % des meurtriers pour lesquels


l’information était disponible avaient des antécédents crimi-
nels, violents ou non violents. À l’échelle du Canada, le chiffre
équivalent est de 67 %. En comparaison, 9 % de la population
générale canadienne a un casier judiciaire (Cusson et al., 2010).
88 Traité des violences criminelles

De manière générale, la majorité des auteurs de délits violents


graves sont des délinquants polymorphes dont la criminologie
a bien documenté les caractéristiques : des individus qui peinent
à dominer leurs impulsions, fréquentent d’autres délinquants
et sont adeptes d’un style de vie festif. Si ces délinquants en

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arrivent à commettre un meurtre, c’est que les interdits ne les
arrêtent pas ; qu’ils réagissent aux provocations au quart de tour,
qu’ils fréquentent des gens violents et qu’ils peuvent difficile-
ment faire appel à la médiation d’un pacificateur.
Au Québec, 63 % des meurtriers n’avaient pas d’emploi et, à
l’échelle du Canada, 76 % des accusés d’homicide étaient éga-
lement inactifs (Cusson et al., 2010). En France, Mucchielli
(2004), en Angleterre, Brookman (2005) et aux États-Unis,
Green (1993) montrent que la grande majorité des meurtriers
proviennent de milieux défavorisés. La corrélation entre la
grande pauvreté et l’homicide s’explique par plusieurs raisons.
L’impulsivité, fortement associée à la violence, résulte des
carences éducatives observées dans les familles marginales
et défavorisées. Dans nos sociétés où la certitude d’une peine
sévère punissant l’homicide est très élevée, les individus acculés
au désespoir par la pauvreté ont l’impression de n’avoir rien à
perdre, ce qui les rend peu sensibles à la menace du châtiment.
La causalité va aussi dans l’autre direction : l’individu impulsif
et violent est mal équipé pour conserver un emploi.

La victime. Dans une recherche classique portant sur 588


homicides, Wolfgang (1958) a calculé que, dans 26 % des cas,
l’homicide avait été « précipité » par la victime : celle-ci avait
été la première à frapper ou à brandir une arme. Dans une
étude portant sur 17 villes américaines, la victime avait été la
première à attaquer celui qui allait finir par la tuer dans 22 %
des cas d’homicides résolus (Curtis, 1974).
Au Québec, 45 % des victimes d’homicide avaient un casier
judiciaire (Cusson et al., 2010). Si la majorité des victimes n’ont
pas d’antécédents délinquants, il n’en reste pas moins qu’une
bonne minorité d’entre elles présentent des ressemblances
avec leurs meurtriers. Les membres du milieu criminel sont
De la provocation à l’homicide : une théorie de l’aggravation des rixes 89

plus que quiconque exposés à la victimisation violente. Les


criminologues américains ont démontré que plus un individu
est délinquant, plus il risque d’être assassiné. La victimologie
nous apprend que, de manière générale, les délinquants et
les victimes présentent un certain nombre de caractéristiques

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communes ; parmi les uns et les autres, nous trouvons une sur-
représentation de célibataires de sexe masculin qui sortent
souvent le soir pour faire la fête. Délinquants et victimes sont
donc nombreux à adopter le même style de vie festif qui les
conduit à se fréquenter pour ensuite entrer en compétition, se
disputer et s’offenser mutuellement (Fattah, 1991 ; Schreck et
al., 2008).
Ces ressemblances entre les meurtriers et les victimes nous
autorisent à penser qu’ils ont les uns et les autres tendance
à être obnubilés par l’injustice subie et par la conviction de
vivre dans un monde injuste. Étienne De Greeff (1942 et 1950)
avait bien décrit cette « philosophie de l’injustice universelle »
défendue par les meurtriers qu’il avait expertisés. Ceux-ci
manifestaient une vive sensibilité à l’injustice ou à ce qui leur
paraissait comme tel. Ils avaient la conviction de se trouver du
côté des victimes et des justes.
Cette vision justicière du rapport à autrui se retrouve dans
les résultats d’une recherche sur un échantillon représentatif
de 1 600 jeunes Américains de 10 à 17 ans (le National Youth
Survey). Dans cette enquête, les chercheurs avaient mesuré ce
qu’ils appelaient les techniques de « neutralisation » par des
questions visant à savoir si les répondants trouvaient justifié de
se battre avec quelqu’un qui 1) les avait provoqués ; 2) les avait
insultés ; 3) les avait mis en colère. On leur avait aussi demandé
jusqu’à quel point ils étaient d’accord avec l’affirmation sui-
vante : « Si tu te laisses faire, les autres vont te marcher sur les
pieds. » Les réponses positives à ces énoncés étaient fortement
et significativement en relation avec la fréquence des compor-
tements violents (Agnew, 1994). Il est donc clair que les jeunes
bagarreurs adhèrent à une conception du juste et de l’injuste
qui les autorise et les encourage à rendre les coups et à défendre
leur réputation par des moyens violents.
90 Traité des violences criminelles

À l’injustice subjectivement perçue vient s’ajouter l’injustice


réelle, celle que pourrait constater un observateur impartial.
Une violation d’un principe de justice élémentaire, par exemple,
un accaparement injustifié, tend à provoquer une réaction
agressive. Selon Black (1983, 2004), la plupart des actes vio-

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lents sont des mesures de contrôle social punissant des actions
injustes, comme la victime d’un vol qui frappe son voleur (voir
aussi Tedeschi et Felson, 1994).

La tierce partie. Quand deux individus se mettent à s’invec-


tiver, à se provoquer, à se menacer, il n’est pas rare que d’autres
personnes se trouvent à proximité : dans une rue, il y aura des
badauds ; dans un bar, les autres consommateurs ; à la mai-
son, d’autres membres de la famille. Les tiers sont les indi-
vidus présents lors de l’affrontement mais qui ne s’engagent pas
dans le combat. Il arrive qu’ils entretiennent un rapport avec
les protagonistes : amis, voisins, membres de la même famille,
collègues, supérieurs hiérarchiques. Quand des policiers sont
appelés sur la scène d’une altercation, ils interviennent à titre
de tiers.
Au cours d’une recherche sur 123 homicides querelleurs
commis à Montréal, nous nous sommes interrogés sur la pré-
sence et le rôle de tiers pouvant avoir exercé une influence
sur les protagonistes. Nous avons appris que dans 54 % des
cas, des tiers avaient été présents au cours de l’algarade. Nous
avons obtenu des informations sur la conduite de 46 personnes
présentes au moment où le crime avait été perpétré. Sur ces
46 individus, 26 étaient restés passifs ; 14 avaient participé au
combat, s’étant rangés aux côtés de l’un des ennemis ; 3 avaient
reçu des coups, enfin, 3 avaient tenté (évidemment, sans succès)
de jouer le rôle de modérateur (Boutin et Cusson, 1999). Ainsi,
sur un total de 123 homicides, il n’y avait eu que 3 tentatives de
pacification ; dans les autres cas, le tiers était passif, participait
au combat, recevait des coups ou brillait par son absence. Ces
chiffres donnent à penser que l’homicide querelleur est facilité
par l’absence de tiers, par leur passivité ou leur participation
au combat.
De la provocation à l’homicide : une théorie de l’aggravation des rixes 91

Felson et Steadman (1983) ont comparé des homicides et


des conflits violents non mortels. Ils ont constaté que, dans
les cas d’homicides, les tiers avaient eu tendance à pousser les
protagonistes à se battre alors que, lors des affrontements non
mortels, les tiers avaient eu plutôt tendance à faire pression

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sur les protagonistes pour qu’ils cessent de se bagarrer. De son
côté, Collins (2008 : 202-203) rapporte les résultats d’obser-
vations d’affrontements d’intensité variable. Il en ressort que,
lorsque les témoins encouragent les protagonistes, les combats
durent plus longtemps et sont plus violents que lorsque les tiers
optent pour la neutralité. Hugues et Short (2005) ont traité
statistiquement 2 637 cas de disputes entre des membres de
gangs de Chicago. Il s’agissait principalement d’affrontements
à propos de dettes non payées, d’insultes, de rivalités, de vols.
Certaines de ces disputes s’étaient apaisées rapidement alors
que d’autres avaient dégénéré. Les chercheurs ont démontré que
le facteur de loin le plus important pour prédire l’intensifica-
tion de la violence était l’absence d’intervention médiatrice de
tiers : l’escalade était 17 fois plus probable en l’absence de média-
tion qu’en sa présence. Il est donc rare que la violence atteigne
des extrémités quand des tiers s’efforcent d’interrompre le
combat.
Baumgartner (1993) a mis à profit les travaux ethnogra-
phiques pour démontrer que la solidarité de tiers avec la femme
dissuade les maris de battre leur conjointe. En effet, dans les
sociétés où le mari s’installe dans la famille de sa femme après
le mariage, la violence conjugale est plutôt rare, car ses frères
et ses parents la protègent. C’est ce qui conduit les femmes
mariées à souhaiter vivre à proximité de leur famille d’origine.
En revanche, quand la tradition veut que la femme vienne vivre
dans le village de son mari, les épisodes de violence conjugale
sont fréquents. Car la femme devient vulnérable quand, loin
de sa parenté, elle se retrouve seule face à son mari qui jouit de
l’appui inconditionnel de son propre réseau social. De manière
générale, une femme isolée, coupée de ses parents et de ses
amis, est plus exposée qu’une autre à la violence conjugale
(Gelles, 1997 et 2007).
92 Traité des violences criminelles

Comment le pacificateur réussit-il à rétablir la paix ou, du


moins, à stopper l’escalade ? De quatre manières :
1. En s’interposant entre les adversaires et en les séparant pour
les empêcher de s’atteindre de leurs coups ; ainsi sont-ils
protégés l’un de l’autre.

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2. En exerçant une pression morale et dissuasive : chacun des
ennemis craindra d’être blâmé et pris à partie par le paci-
ficateur s’il persiste à porter des coups.
3. En permettant aux combattants de cesser la bagarre sans
perdre la face.
4. Une fois le calme rétabli, en devenant un intermédiaire sus-
ceptible de rétablir la communication entre les adversaires
(Freund, 1983). Il peut offrir ses bons offices de conciliateur.
Si un pacificateur s’avère impartial, juste et respecté, ses
chances de réconcilier les adversaires ne sont pas mauvaises.
Plus les protagonistes sont enragés, plus une pacification
devient risquée, car il arrive que des furieux se retournent
contre le pacificateur. On comprend alors pourquoi de simples
badauds s’abstiennent prudemment d’intervenir quand un
combat fait rage. Ce seront les amis communs aux adversaires
qui auront, peut-être, ce courage ; ou encore des policiers
dont c’est la mission et qui ont été formés à l’intervention lors
d’altercations.

2. Quand les pouvoirs publics sont incapables


d’assurer la sécurité des gens et de corriger
les injustices, les hommes sont portés à réagir
vivement aux provocations
Dans American Homicides, R. Roth (2009) a accumulé une
masse considérable d’informations sur la fréquence des homi-
cides aux États-Unis, depuis la période coloniale jusqu’en 2000.
Il ressort de ses analyses que les taux d’homicide étaient très
hauts durant les périodes d’instabilité gouvernementale, de
guerre civile, de vacance du pouvoir et de conflits féroces entre
des factions politiques. Roth soutient de manière convaincante
De la provocation à l’homicide : une théorie de l’aggravation des rixes 93

que les homicides mettant aux prises des hommes sans lien
de parenté atteignaient des sommets quand trois conditions
interreliées étaient réunies. Premièrement, l’État étant instable,
faible, jugé illégitime et partial, les pouvoirs publics étaient dans
l’incapacité de protéger les citoyens, leur vie et leurs propriétés.

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N’ayant rien à attendre de l’État, les hommes se débrouillaient
pour se défendre et obtenir justice par leurs propres moyens,
les armes à la main si nécessaire. Deuxièmement, le lien de
solidarité entre les citoyens était inexistant ou rompu. Dans
les pires des cas, l’autre était perçu comme un ennemi que l’on
pouvait tuer à sa guise. Troisièmement, les hiérarchies sociales
en place étaient récusées comme illégitimes ; très insatisfaits de
leur statut social, les jeunes hommes étaient prêts à tout pour
éviter de tomber encore plus bas ou pour améliorer leur statut
social. Ces trois conditions rendaient les hommes très suscep-
tibles. C’est ainsi que dans le « Far West », les cow-boys n’ayant
rien à attendre du shérif réagissaient au quart de tour à la pre-
mière provocation. Ils se disaient que, en cas d’affrontement,
le provocateur ne serait pas retenu par la peur du châtiment.
C’est d’abord par ses institutions policières et judiciaires
que l’État garantit la sécurité et la justice. C’est pourquoi les
groupes sociaux qui n’ont pas un accès facile à ces institutions
présentent des taux d’homicide élevés. Ainsi s’explique la fré-
quence de sanglants règlements de comptes au sein des réseaux
criminels : le recours à la police ou à la justice étant exclu pour
les membres de la pègre, ceux-ci se rabattent sur les solutions
violentes. Selon Black (1993) et Cooney (1997), les taux d’homi-
cide dans les classes défavorisées sont relativement élevés parce
que les pauvres n’ont pas autant accès que les riches à la police
et à la justice, et parce qu’ils hésitent eux-mêmes à faire appel
à leurs services.
94 Traité des violences criminelles

3. La fréquence des homicides querelleurs


est élevée dans les sociétés où la violence
est intensifiée par sa dynamique endogène
Dans les sociétés affligées par de fréquents homicides, tuer
son prochain apparaît comme un moyen envisageable d’arriver

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à ses fins. En cas d’attaque, l’on se défend armes à la main ;
l’on rend les coups et les familles vengent les leurs. Au cours
des combats, chaque ennemi oblige l’autre à une surenchère
de violence, ce qui peut aller jusqu’au coup mortel. La peur
devient omniprésente et dissuade les tentatives de pacification.
Dans ces sociétés, les savoir-faire violents s’apprennent. Puis
les individus violents constatent que leurs chances de succès
sont meilleures s’ils se regroupent en bandes armées. Devant
la prolifération des homicides, les prohibitions qui, normale-
ment, frappent ce crime cessent d’avoir force de loi, et l’acte
de tuer son prochain n’inspire pas l’horreur comme ailleurs.
C’est ainsi que la violence se constitue en un système qui tend
à se perpétuer lui-même. Les éléments de ce système sont : 1) la
justification de l’autodéfense et de la vengeance ; 2) le point
d’honneur ; 3) l’habitude de porter une arme ; 4) la tolérance
pour la violence ; 5) la peur d’intervenir pour rétablir la paix ;
6) des bandes de criminels armés et 7) l’impunité assurée aux
solutions violentes. Quand ces conditions sont réunies, une
provocation, même mineure, risque de très mal finir.

4. La rixe-homicide a tendance à se produire


dans les lieux festifs. Et, dans le brouillard
de l’alcool, des propos trop directs sont interprétés
comme des invitations au combat
À Montréal, 83 % des homicides querelleurs avaient été commis
là où les gens passent leurs loisirs : à la maison (38 %) ou dans
un bar, un restaurant ou à l’extérieur (45 %) (Boutin et Cusson,
1999). Le débit de boissons et son environnement immédiat
sont la scène de maintes bagarres qui se terminent mal. Il a
été par ailleurs établi que la violence tend à se concentrer dans
De la provocation à l’homicide : une théorie de l’aggravation des rixes 95

certains établissements, notamment dans les bars mal tenus et


dont les videurs sont plus portés sur la bagarre que la pacifica-
tion (MacIntyre et Homel, 1997 ; Stockwell, 1997).
La violence carbure à l’alcool. À Montréal, 78 % des auteurs
d’homicide querelleur et 38 % des victimes étaient ivres (Boutin

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et Cusson, 1999). Les recherches américaines établissent que
l’alcool est une variable significativement associée à la fréquence
des homicides au sein de la famille et entre connaissances.
L’ivresse perturbe le fonctionnement cognitif du buveur : sa
pensée abstraite se dégrade ; il cesse de penser aux consé-
quences à long terme de ses actes ; il est porté à attribuer des
intentions hostiles à autrui (Baron et Richardson, 1994 ; Parker
et Auerhahn, 1999).

5. Les rapports de force exercent une influence


décisive sur l’issue plus ou moins grave
des affrontements violents
La force que chacun peut mobiliser dépend de son armement,
de ses capacités physiques, du nombre des alliés qui se trouvent
à ses côtés et de l’effet de surprise. Les individus pris par sur-
prise sont nécessairement en position de faiblesse : ils n’ont pas
le temps de prendre leurs armes et sont souvent paralysés par
la peur. Avec une arme à feu, il est possible de tuer instanta-
nément, à distance et sans effort physique. C’est pourquoi, au
cours d’un combat, il va de soi que c’est l’adversaire armé qui a
le plus de chances de tuer un adversaire désarmé.
Pourquoi, pratiquement partout et toujours, 90 % des meur-
triers sont-ils de sexe masculin ? Le fait se vérifie en France,
au Canada, aux États-Unis, en Angleterre et ailleurs, et
ce, aujourd’hui comme au Moyen Âge (Monkonnen, 2001 ;
Brookman, 2005 ; Cusson et al., 2010 ; Chantérac et al., 2010).
Quand un homme s’en prend à une femme, celle-ci risque beau-
coup plus d’être tuée que de tuer. Pourquoi ? Principalement
parce que les femmes sont, en moyenne, plus petites et leur
masse musculaire est inférieure à celle des hommes (Felson,
1996).
96 Traité des violences criminelles

Qu’arrive-t-il quand deux hommes désarmés s’affrontent


physiquement ? La probabilité que l’adversaire le plus fort et
le plus gros des deux inflige des blessures à l’autre est presque
quatre fois plus élevée que s’il est le plus faible (Felson, 1996).
Dans les écoles, les élèves qui attaquent, persécutent et font

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souffrir d’autres élèves sont systématiquement plus forts et plus
gros que leur victime (Olweus, 1993).

6. La gravité des conséquences d’un affrontement


violent dépend de la manière dont il se déroule,
laquelle, à son tour, dépend des actions et réactions
des acteurs agissant les uns sur les autres
Lukenbill (1977) avait découpé les affrontements débouchant
sur un homicide en six étapes : 1)  la future victime insulte
l’autre ou le provoque autrement ; 2) le futur meurtrier juge
qu’il vient de subir une agression ; 3) il riposte par un défi ou
par un coup ; 4) la victime refuse de s’incliner ou rend le coup ;
5) l’un et l’autre décident de se battre ; 6) un coup mortel est
porté.
Concevoir ainsi l’homicide comme le terme d’une suc-
cession d’étapes invite à poser la question des processus qui
emportent les adversaires jusqu’à des sommets de violence. Les
deux processus qui suivent font voir comment le déroulement
d’un combat peut conduire à mort d’homme.

L’ascension jusqu’aux extrêmes. Dans le feu d’un combat,


les protagonistes sont enclins à répondre aux coups par des
coups, et, plus les coups portés par l’autre sont forts, plus la
riposte est vigoureuse (Felson, 1982 et 1984). On rend les coups
pour se défendre, se venger et dissuader de nouvelles attaques.
S’enclenche alors un processus d’ascension jusqu’aux extrêmes.
Il est alimenté par la colère, la peur et la contrainte que les
ennemis exercent l’un sur l’autre.
La colère fournit à l’escalade son énergie et contribue à la
levée des inhibitions. Nous ne sommes pas maîtres de notre
colère ; elle nous emporte, et bien au-delà de ce que nous
De la provocation à l’homicide : une théorie de l’aggravation des rixes 97

aurions voulu. La colère stimule l’activité motrice. Et la colère


de l’un attise celle de l’autre.
La peur déclenche des réactions, soit de fuite, soit d’attaque.
Dans ce dernier cas, elle rend dangereux :
Dans une cuisine, une violente dispute sur fond d’alcool

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éclate entre les conjoints. La femme, 42 ans, se sent menacée
par son compagnon, 39 ans. Ce dernier s’apprête à la frapper.
Elle saisit alors un couteau de cuisine et lui transperce le cœur.
(Chantérac et al., 2010 : 214)

La contrainte mutuelle. Durant un combat, écrit Clausewitz


dans De la guerre (1832, 2006), celui qui ne recule devant rien
prendra l’avantage sur son adversaire si ce dernier n’agit pas
de même. « De ce fait, il dicte sa loi à l’adversaire, si bien que
chacun pousse l’autre à des extrémités auxquelles seul le contre-
poids qui réside du côté adverse trace des limites » (p. 52). « Si
l’on veut battre l’adversaire, il faut proportionner l’effort à sa
force de résistance » (p. 54). Aucun des ennemis ne voulant
faire moins que l’autre, les deux s’obligent mutuellement à
surenchérir.

La fuite en avant. Michel et Jean-Marc passent une soirée


assez arrosée dans une caravane. Ils se connaissent bien mais
ont tendance à se disputer dès qu’ils boivent. Ce soir-là, ils en
viennent aux mains. Michel prend le dessus. Alors par peur,
Jean-Marc sort son couteau, ce qui inverse le rapport de force.
Non content de prendre l’avantage, Michel frappe Jean-Marc
quarante fois (Chantérac et al., 2010).
La fuite en avant, que Collins (2008) appelle forward panic,
est une réaction excessivement agressive de l’un des combat-
tants face à sa propre peur au moment où il constate que son
ennemi épouvanté s’effondre. Le phénomène avait déjà été
décrit par le colonel Ardant du Picq dans ses Études sur le
combat (1880, 1978). Il avait observé qu’au début de la bataille,
l’angoisse étreint le cœur des soldats, mais ils vont de l’avant.
Vient un temps où ils sont envahis par la panique. « L’homme
n’est capable que d’une quantité donnée de terreur. » Ils laissent
98 Traité des violences criminelles

tomber leurs armes et tournent les talons dans un sauve-


qui-peut éperdu. Les vainqueurs pourchassent alors les vaincus
et en massacrent un grand nombre. Et ces vainqueurs conti-
nuent de frapper à coups redoublés, jusqu’à l’épuisement.
Collins montre que ce processus s’observe ailleurs que sur le

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champ de bataille. Le mouvement de fuite en avant se produit
au cours d’un affrontement pendant lequel les deux adversaires
ont à subir trop longtemps la pression de la peur. Puis soudain,
l’un des deux cède à la panique et perd tous ses moyens. C’est
alors que la peur de celui qui voit la victoire à portée de main
se transforme en une rage furieuse qui se décharge contre
un ennemi tétanisé. Mais le furieux ne peut plus s’arrêter. Il
continue de frapper l’adversaire terrassé à coups répétés, jusqu’à
l’épuisement. C’est l’overkill, une débauche de coups d’autant
plus absurde que, quelquefois, la victime est déjà morte. Ce
paroxysme de violence s’explique par la peur de part et d’autre :
d’un côté, la panique du vaincu épouvanté, pétrifié et incapable
de se défendre et, de l’autre, la peur transformée en fureur du
vainqueur auquel l’adrénaline fournit en abondance l’énergie,
non plus pour fuir, mais pour frapper.

Conclusion
La plupart des peuples font peser sur l’homicide des prohibi-
tions et des châtiments dont l’efficacité se mesure à la rareté
de ce crime. Le petit nombre de rixes qui dégénèrent au point
d’entraîner la mort d’un être humain sont rendues possibles par
l’effet cumulatif de plusieurs des facteurs suivants :
• les protagonistes sont des délinquants avérés, incapables de
se contrôler, obsédés par l’injustice subie et ayant le senti-
ment de n’avoir rien à perdre ;
• durant l’altercation, des tierces parties attisent le feu de la
zizanie ou ont peur d’intervenir, à moins qu’elles ne soient
tout simplement absentes ;
• au moins l’un des bagarreurs détient une arme ou bien il est
d’une force supérieure à celle de son adversaire ;
De la provocation à l’homicide : une théorie de l’aggravation des rixes 99

• les pouvoirs publics étant impuissants à défendre les per-


sonnes et les biens, les hommes ont développé des réflexes
d’autodéfense ;
• le niveau de violence générale est très élevé dans la société,
s’y maintenant grâce à la dynamique par laquelle la violence

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nourrit la violence ;
• les esprits sont obscurcis par l’alcool et surexcités par l’am-
biance festive dans laquelle ils sont plongés ;
• la bagarre est intensifiée par un mouvement d’ascension vers
les extrêmes ;
• l’un des adversaires perd tous ses moyens tandis que l’autre,
surexcité par la peur et la rage, ne peut plus s’arrêter et
s’acharne sur son ennemi terrassé.

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Chapitre 5

Les vols avec violence

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Stéphane Birrer, Maurice Cusson
et Olivier Ribaux

Introduction
Le vol avec violence (ou menaces de violence) – appelé aussi
« brigandage » – sévissait avec une virulence toute particulière
au Moyen Âge. Des bandes de brigands fortement armés
s’attaquaient aux voyageurs, aux fermes isolées ou aux monas-
tères pour les piller. Ils tuaient et incendiaient sans scrupule.
Profitant de la grande faiblesse de l’État et des forces de l’ordre,
les voleurs de grand chemin obligeaient seigneurs et bourgeois
à se retrancher derrière des fortifications et à ne voyager que
solidement escortés. De nos jours, en Afrique subsaharienne,
notamment en Côte d’Ivoire, des « coupeurs de route » sem-
blables aux brigands d’autrefois rançonnent les voyageurs. Ils
abattent un arbre qu’ils couchent en travers de la chaussée pour
forcer les véhicules à s’immobiliser et se placent en embuscade.
Puis ils sortent brusquement des broussailles pour dévaliser
les occupants. Ces coupeurs de routes sévissent à la faveur des
troubles politiques, de la prolifération des armes à feu et des
graves carences de la police et de la gendarmerie (Akadje, 2010).
De tels malfaiteurs agissent aussi dans d’autres régions ins-
tables. Comme dans les temps anciens, ces brigands et pirates
attaquent les voyageurs, commerçants et expatriés tant sur terre
qu’en mer. En plus de dépouiller leurs victimes, ils les prennent
parfois en otage pour exiger des rançons substantielles.
Dans les pays occidentaux, les vols avec violence présentent
des visages différents qui vont du racket à l’école au braquage
104 Traité des violences criminelles

de banque. Selon les codes criminels, les plus graves sont géné-
ralement considérés comme des vols qualifiés ou des brigan-
dages. Les résultats de recherches en criminologie permettent
d’en dégager les éléments constitutifs et de les concevoir dans
des scénarios génériques. Cette délinquance est répétitive (les

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mêmes auteurs répètent leurs crimes, les mêmes cibles sont
victimisées, les mêmes endroits sont touchés). Le renseigne-
ment criminel opérationnel pratiqué au sein des polices aide à
détecter ces répétitions et à suivre leur développement.
De l’articulation des résultats de la recherche académique
et des analyses opérationnelles émergent les moyens d’élaborer
des réponses préventives et répressives, générales et spécifiques,
parmi les plus efficientes.

1. Les vols avec violence


Comparé au brigandage d’antan, le vol avec violence est moins
souvent commis en bande (au Canada, 41 % des vols qualifiés
sont perpétrés en solo et 46 % avec un seul complice : Gabor
et al., 1987). Et il est très exceptionnel que les braqueurs en
viennent au meurtre. Statistique Canada (2011) dénombre
30 405 vols qualifiés enregistrés par la police en 2010 (89 pour
100 000 habitants) : 50 % d’entre eux ont été perpétrés dans des
rues ou des lieux publics extérieurs, comme des parkings ; 39 %
ont frappé des commerces et des banques ; et 10 % des résidences
privées (on parle à ce propos d’invasion de domicile, un crime
en augmentation depuis 1999). Les sondages de victimisation
canadiens et américains ont révélé un fait peu connu : un tiers
des vols avec violence rapportés par les victimes étaient commis
par l’une de leurs connaissances (collègues, camarades, parents,
etc.) (Desroches, 1995 ; Felson et al., 2000).

1.1. Croissance et décroissance


Au Canada et aux États-Unis, la fréquence des vols qualifiés
a triplé entre 1962 et 1975. Au Québec, le nombre de vols à
main armée dans les banques a quintuplé entre 1972 et 1979.
Les vols avec violence 105

Laplante (1980), qui avait signalé cette fulgurante augmenta-


tion, l’attribuait en partie à l’incurie des autorités bancaires
qui négligeaient les protections physiques et autres moyens de
prévention dans leurs succursales.
Entre 1976 et 1990, les vols qualifiés se sont maintenus à un

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niveau élevé au Canada et aux États-Unis. Puis, entre 1992 et
2002, on a enregistré un reflux (Ouimet, 2005 ; Cook, 2009).
Cette croissance et cette décroissance présentent les mêmes
causes que celles des mouvements généraux de la criminalité
dans ces deux pays. Il existe aussi des facteurs spécifiques à la
croissance durant la période 1962-1975. En premier lieu, souli-
gnons l’augmentation des cibles intéressantes pour les braqueurs
à cette époque : des succursales bancaires, des petits com-
merces et des passants circulant en plus grand nombre le soir
et la nuit dans les rues avec de l’argent en poche ; en deuxième
lieu, l’habitude des victimes de ne plus offrir de résistance en
cas d’attaque. Il s’agit là d’un comportement encouragé par la
police et les autorités bancaires.
Parmi les facteurs spécifiques à la décroissance des années
1990 et 2000, soulignons l’amélioration de la sécurité des
banques et des commerces dans lesquels ont été installés des
caméras de surveillance, des vitres pare-balles, des caisses
centrales et autres dispositifs de sécurité. Parallèlement, les
paiements par carte de crédit ou de débit se sont généralisés
ainsi que les politiques des établissements de ne garder dans
les caisses que le strict nécessaire. Ces deux évolutions ont
réduit les gains réalisés par les braqueurs (Ouimet, 2005 ; Gill,
2000 ; Matthews, 2002 ; Hobbs, 2010). Ainsi, les malfaiteurs
d’aujourd’hui, face à des dispositifs de sécurité de plus en plus
redoutables, à des gains médiocres et à la perspective de sen-
tences très lourdes, se reportent de plus en plus vers des acti-
vités illégales plus lucratives et moins risquées, comme le trafic
de drogue.
106 Traité des violences criminelles

1.2. Les raisons de la persistance du vol


avec violence
Malgré son recul durant les dernières années dans plusieurs pays
occidentaux, le vol à main armée reste une option attrayante
pour nombre de malfaiteurs. Il est vrai que ce vol rapporte assez

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peu : au Québec, une médiane de 100 dollars et une moyenne
de 1  011  dollars (Ouimet, 2005). En Suisse romande, sur
86 brigandages dans des stations-service commis entre 2008 et
2010, le butin est plus élevé : la médiane se situe à 1 800 dollars
et la moyenne à 3 600 dollars. Pourquoi donc alors les vols à
main armée continuent-ils à être relativement fréquents ? Cela
tient à leur facilité et à leur rapidité d’exécution. En effet, il
suffit pour le braqueur d’exiger l’argent, et la plupart des cais-
siers obtempèrent sans tarder ; n’importe quelle arme, vraie ou
fausse, chargée ou non, suffit. La plupart des gens choisissent
sans hésiter de donner leur bourse plutôt que de risquer leur
vie. Et les braqueurs ne sont pas sans le savoir.
Il est difficile de comprendre les motivations des auteurs
d’un vol avec violence si nous ignorons ce qu’ils font de leur
butin. Les criminologues qui ont interrogé des braqueurs se
rejoignent sur le même constat. Dès que l’un d’eux a réalisé
son coup, il flambe l’argent à toute vitesse dans une frénésie
de dépenses ostentatoires : beuveries, drogue, « filles », jeux,
voyages, etc. Le braqueur fait la fête sans discontinuer ; entouré
de parasites des deux sexes, il dilapide son argent et offre à boire
jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus rien (Walsh, 1986 ; Desroches,
1995 ; Wright et Decker, 1997 ; Gill, 2000 ; Matthews, 2002 ;
Hobbs, 2010). En outre, le braquage offre à son auteur des sen-
sations fortes et le plaisir de la domination.
Bref, la combinaison de l’argent liquide facile, du senti-
ment de puissance durant l’action et de la frénésie dépensière
qui épate la galerie fait du vol à main armée un crime dont
certains ne peuvent plus se passer. Et ils y reviennent d’autant
plus rapidement qu’en peu de temps, la totalité du butin du
premier vol est dilapidée. La persistance du brigandage n’est
donc pas surprenante.
Les vols avec violence 107

Compte tenu de leur style de vie de flambeur, il n’est pas


étonnant de constater que les auteurs de vols qualifiés sont
des délinquants typiques mais un peu plus déterminés que les
autres. C’est sans doute la raison pour laquelle ils s’avèrent rare-
ment spécialisés, ayant plutôt à leur actif l’éventail classique

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des délits commis par les délinquants polyvalents : vols simples,
cambriolages, vols de voitures, voies de fait, vente de drogue…
(Wright et Rossi, 1986 ; Gabor et al., 1987 ; Wright et Decker,
1997 ; Gill, 2000 ; Matthews, 2002).

1.3. L’analyse des éléments constitutifs du vol


avec violence
Le vol avec violence peut être considéré comme le résultat
d’une procédure et analysé, décomposé en éléments essen-
tiels. Une procédure ou « script » est une succession d’actions
permettant de parvenir à un résultat, en l’occurrence un vol
réussi. L’analyste part de l’idée qu’un crime est constitué d’une
séquence formée d’étapes successives, la précédente rendant
possible la suivante (Cornish, 1994). C’est ainsi que le vol à
main armée peut être découpé en une séquence de décisions
et d’opérations : le braqueur doit 1) au préalable, faire une
série de choix tactiques ; 2) ménager l’effet de surprise ; 3) sou-
mettre la victime ; 4) empocher l’argent ; 5) fuir. Très souvent,
tout se passe très vite, et ces différentes phases se télescopent.
Cependant, chacun de ces éléments apparaît nécessaire : si
l’un d’eux fait défaut, le braquage peut difficilement être mené
à bien.

1) Choisir
La plupart des vols avec violence sont le fait d’amateurs qui ne
se sont pas donné la peine de planifier leur coup ; c’est le cas de
80 % des vols à main armée perpétrés au Canada et aux États-
Unis (Cusson et Cordeau, 1994 ; Weisel, 2007). Ces amateurs ne
se sont ni préparés ni déguisés non plus que munis d’une véri-
table arme à feu ; ils opèrent en solo ou avec un seul complice.
108 Traité des violences criminelles

Nous trouvons sinon une petite minorité de professionnels


armés de pistolets chargés, déguisés ; ils ont pris soin de visiter
et de surveiller leur cible, de repérer les dispositifs de sécu-
rité et de préparer leur fuite. Néanmoins, qu’il soit amateur
ou professionnel, avant d’entrer en action, le braqueur est

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placé devant une série de choix (Gabor et al., 1987 ; Cusson et
Cordeau, 1994 ; Desroches, 1995 ; Gill, 2000 ; Weisel, 2007 ;
Cook, 2009).
1) Il devra d’abord choisir son terrain de chasse, c’est-à-dire le
quartier de la ville dans lequel il voudra procéder. À Chicago,
les braqueurs sont particulièrement actifs dans les secteurs de
vente de drogue, de prostitution et de forte densité de com-
merces de détail (Bernasco et Block, 2009). Puis il opte pour
une cible : une banque ? Un dépanneur ? Une échoppe ? Un bar ?
Un passant ? Un dealer ? Sa préférence ira le plus souvent à des
victimes – caissiers ou vendeurs – détenant de l’argent qui ne
leur appartient pas et qu’ils céderont probablement sans se
faire prier. Il aura également une prédilection pour une victime
vulnérable. Plus le dispositif de sécurité protégeant la cible
sera élaboré, plus celle-ci sera dangereuse à attaquer, mais, en
contrepartie, les gains escomptés seront plus importants.
2) Devra-t-il se munir d’une arme à feu ? Celle-ci rendra sa
menace plus crédible ; le protégera contre une victime qui vou-
drait contre-attaquer ; lui permettra de contrôler plusieurs indi-
vidus à la fois et de dissuader ses poursuivants. En revanche,
compte tenu de la tendance des gens à s’incliner et à remettre
l’argent sans protester, l’arme n’est pas vraiment nécessaire. En
Suisse romande, région d’environ 1,5 million d’habitants, sur
86 brigandages au préjudice d’une station-service, 47 ont été
perpétrés avec une arme à feu (y compris les armes factices),
27 avec une arme blanche (couteau, cutter, etc.) et, dans 8 cas,
les auteurs ont exhibé ou utilisé un vaporisateur au poivre. Le
choix du moyen de contrainte est très différent pour les brigan-
dages commis à l’extérieur : dans 90 % des cas, l’agresseur utilise
simplement la menace de la force physique. Aux États-Unis,
les vols perpétrés avec une arme à feu font diminuer la proba-
bilité de blessures, car l’arme dissuade les victimes de résister.
Les vols avec violence 109

Cependant, quand un agresseur tire, les risques de décès sont


évidemment élevés (Cook, 2009).
3) Voudra-t-il se déguiser : verres fumés, casque de moto,
perruque ? La majorité des braqueurs actuels n’y tiennent pas.
Toutefois, la présence toujours plus importante de vidéosurveil-

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lance dans les petits commerces risque de faire évoluer le com-
portement des auteurs. Le déguisement permet de ne pas être
reconnu de la victime directe mais surtout des forces de police.
Sur les 86 brigandages mentionnés ci-dessus, 62 l’ont été par
un ou plusieurs auteurs totalement ou partiellement masqués
par une cagoule, un foulard ou une autre pièce d’habillement
ou encore un casque de moto. Dans les autres cas, soit l’auteur
n’était pas du tout masqué, soit il portait simplement un capu-
chon. Dans 5 cas, l’information disponible ne mentionnait pas
le signalement de l’auteur.
4) Il se demandera s’il est utile de surveiller au préalable l’éta-
blissement avant de l’attaquer : comment se présentent les dis-
positifs de sécurité ? Combien y a-t-il d’employés ? La plupart
des braqueurs négligent cette précaution.
5) Seul ou avec d’autres ? Il peut répartir les tâches avec
quelques complices : l’un sera le chauffeur, l’autre tiendra
les victimes en joue et un troisième se chargera de ramasser
l’argent. Il faudra toutefois se partager le butin, et un complice
pourrait avoir la faiblesse de passer aux aveux.
6) Combien de temps devra durer le vol à main armée ? Les
brigands tiennent pour acquis que l’alarme sera déclenchée dès
le début de l’opération et que la police arrivera vite. Au Canada,
les braqueurs restent généralement moins d’une minute dans
l’établissement (Desroches, 1995).
7) Comment fuir ? Par quel moyen de transport ? Par quel
chemin ? Pour aller où ? La sûreté de la fuite est l’un des grands
soucis des braqueurs.
8) Comment surmonter la crainte qui vous étreint juste
avant d’entrer en action ? La peur apparaît comme un des obs-
tacles les plus difficiles à surmonter pour le novice : peur de la
résistance de la victime, peur des « héros » qui pourraient vous
sauter dessus, peur de l’arrivée impromptue de la police. Avant
110 Traité des violences criminelles

d’entrer en action, plusieurs braqueurs prennent une bonne dose


d’alcool pour se donner du courage (Lejeune, 1977 ; Desroches,
1995 ; Walsh, 1986).

2) Surprendre

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Le bandit a intérêt à approcher sa victime sans éveiller ses
soupçons. Sinon celle-ci fuira, appellera à l’aide ou se mettra
en garde. Première option, l’approche discrète, en douceur.
Dans le dépanneur, le braqueur fera semblant d’être un pai-
sible client ; il s’approchera du caissier et, soudain, brandira son
arme. Il arrivera qu’une bande de bandits fasse brutalement
irruption dans un établissement bancaire. Dans une rue, un
agresseur pourra exploiter le manque de vigilance d’un piéton
qui utilise son téléphone portable, écoute son MP3 ou est abruti
par l’alcool ou la drogue (Monk et al., 2010). L’embuscade est un
autre moyen de ménager l’effet de surprise : le brigand se dis-
simule et laisse venir à lui sa victime (Desroches, 1995 ; Altizio
et York, 2007).

3) Subjuguer
Il ne suffit pas pour le malfaiteur de surprendre sa victime,
encore doit-il la subjuguer, c’est-à-dire la réduire à la soumis-
sion et lui ôter toute envie de résister. Le succès d’un vol à
main armée tient largement à une gestion réussie de la peur
de l’autre : si la victime n’est pas intimidée, l’opération risque
d’échouer (Lejeune, 1977 ; Letktemann, 1973 ; Walsh, 1986).
Bien souvent, la victime se laisse impressionner facilement.
Durant les années 1980, les braqueurs avaient beau jeu dans les
banques, car les caissiers n’étaient pas protégés par une vitre
pare-balles. Ils mettaient sous les yeux de l’employé un papier
sur lequel ils avaient écrit à peu près ceci : « C’est un hold-up.
L’argent, et vite ! » (Au Canada, on a enregistré entre 1980 et
1995 une hausse, dans les banques, de vols utilisant ce procédé ;
Desroches, 1995). Si la coopération de la victime ne lui est pas
acquise, le bandit voudra la terroriser. Il fera étalage de sa
Les vols avec violence 111

force ; il collera une arme sur la tête de la victime en hurlant


des menaces de mort : « C’est un hold-up, n’en fais pas un
meurtre ! » (Walsh, 1986 ; Desroches, 1995 ; Wright et Decker,
1997 ; Jacobs, 2000).
Autre moyen de subjuguer : frapper d’abord, voler ensuite.

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Sans crier gare, le braqueur donne un coup violent à sa victime
pour la terrasser, puis il s’empare de son porte-monnaie ou de
son sac à main. Quelquefois, c’est en réaction à la résistance de
la victime que le braqueur frappe (Wright et Decker, 1997). Une
brève prise d’otage est un autre moyen convaincant de subju-
guer. Le braqueur place son pistolet sur la tête d’un employé et
ordonne aux autres de vider les caisses ou le coffre-fort (Gill,
2000 ; Matthews, 2002).

4) Empocher
Encore faut-il entrer en possession du butin. Première solu-
tion, le braqueur s’en empare lui-même : il fouille dans les
poches de la victime ou saute par-dessus le comptoir et vide la
caisse. Cependant, il se pourrait que la victime en profite pour
contre-attaquer. Deuxième possibilité, l’agresseur demande
à la victime de lui donner l’argent, tout en restant attentif à
toute velléité de résistance, mais alors celle-ci est tentée de lui
en donner le moins possible. On comprend alors l’intérêt de
l’attaque en équipe dans les banques : pendant que les employés
et les clients sont tenus en respect par l’un des braqueurs, le
coéquipier vide les caisses (Provençal, 1983 ; Cusson et Cordeau,
1994 ; Desroches, 1995).

5) Fuir
Au Québec, nous avons calculé que, entre le moment de l’en-
trée dans l’établissement et le départ des malfaiteurs, il s’écou-
lait en moyenne une minute (Cusson et Cordeau, 1994). En
Angleterre, Gill (2000) estime que la durée d’exécution d’un
braquage se situe entre une et trois minutes. Les braqueurs sont
au courant de la capacité d’intervention rapide de la police et
112 Traité des violences criminelles

craignent d’être pourchassés et rattrapés. La fuite est favorisée


par un dédale de petites rues, par une circulation piétonne
dense dans laquelle le braqueur peut se fondre. En voiture, les
fuyards profiteront de rues dans lesquelles la circulation est
fluide (Weisel, 2007).

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2. Les vols à répétition et le renseignement opérationnel
Les réponses stratégiques aux vols avec violence exploitent la
propension du braqueur à se répéter ; à sévir dans les mêmes
établissements et à évoluer dans les mêmes secteurs. Il est en
effet porté à commettre de nombreux vols à main armée, et il
en a rapidement des dizaines à son actif. Qui plus est, son mode
opératoire devient vite stéréotypé. Le jour où il se fait prendre,
les détectives peuvent établir un lien avec toute une série de
vols similaires (Desroches, 1995). La probabilité d’être arrêté
pour le délinquant qui commet un seul braquage est faible ; son
problème est qu’il se laisse aller à en faire trop. Il suffit alors
qu’il soit malchanceux une fois, et il est mis en accusation pour
une série de délits.
Une recherche sur les petits commerçants qui ont subi au
moins un vol à main armée au début des années 1980 a permis
de constater que 70 % d’entre eux ont été victimisés plus d’une
fois durant une période de deux ans ; 18 % de ces commerçants
ont été braqués six fois ou plus (Baril et Morissette, 1985). Au
Royaume-Uni, sur une période de trois ans, 37 % des banques vic-
timisées l’ont été deux fois ou plus (Weisel, 2007). Le phénomène
des victimisations répétées s’observe donc en matière de vols avec
violence. Quelquefois, le même établissement est attaqué par le
même braqueur. D’autres fois, celui-ci s’en prend à un établisse-
ment qu’il savait avoir été attaqué par d’autres (Gill, 2000). Une
victimisation indique qu’un établissement présente un risque
relativement élevé d’être frappé de nouveau (Matthews, 2002).
Une politique préventive judicieuse consiste donc à s’empresser
d’analyser le dispositif de sécurité d’un lieu qui vient d’être vic-
timisé pour l’améliorer sans tarder (Weisel, 2007).
Les vols avec violence 113

Dans le centre de Birmingham, 40 % des vols avec vio-


lence sur la personne étaient perpétrés à proximité d’un seul
centre commercial (Bennett et Broockman, 2010). Il s’agit d’un
exemple parmi d’autres de la concentration spatiale des vols
qualifiés. Une fois que les points chauds du vol avec violence

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sont identifiés, l’on peut mieux aménager l’espace autour ou y
concentrer un surcroît d’effectifs policiers durant les moments
particulièrement problématiques (Monk et al., 2010).
Bref, les priorités de l’action préventive et répressive ne
devraient pas être fixées en passant outre le phénomène des
répétitions, des séries : 1) un même bandit a tendance à com-
mettre de nombreux braquages de la même manière ; 2) les
mêmes établissements reçoivent à répétition la visite des bra-
queurs ; 3) les mêmes microsecteurs d’une ville sont le théâtre
de nombreux braquages alors qu’il ne s’en commet aucun ail-
leurs. Les cibles prioritaires de la lutte contre le brigandage
pourraient donc être les braqueurs en série, les établissements
victimisés et les points chauds. C’est le rôle du renseignement
criminel de détecter ces répétitions et de suivre aussi précisé-
ment que possible leur évolution en temps réel.
Depuis quelques années, les analystes criminels de la police
cherchent systématiquement des points communs dans les faits
afin de trouver des signes d’activités qui seraient concentrées
sur des cibles, en des endroits particuliers ou commis par des
auteurs ou des groupes d’auteurs spécifiques. Ce travail corres-
pond à de la veille opérationnelle (Ribaux, Genessay, Margot,
2011). Il s’agit de rassembler les données policières aussi rapi-
dement que possible dans une banque de données, puis de les
analyser systématiquement dans la perspective de détecter les
répétitions.
La quantité de données enregistrées est souvent considérable
puisque les délits potentiellement répétitifs constituent plus de
la moitié des faits connus de la police (surtout les vols en tout
genre). Il faut donc d’abord assimiler des flux de données, c’est-
à-dire, pour chaque nouveau cas reporté :
114 Traité des violences criminelles

• prendre connaissance des informations collectées (constat


de première intervention et intervention de la police scien-
tifique) de manière à éventuellement reconnaître des situa-
tions déjà connues ;
• structurer et indexer l’information de manière à pouvoir

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la retrouver lorsque cela est nécessaire, et à favoriser les
rapprochements ;
• inclure le nouveau cas dans une mémoire structurée.
Étant donné la quantité d’informations à traiter et l’impor-
tance de mettre rapidement à disposition les cas pour l’analyse,
ces opérations sont rendues aussi simples et automatisées que
possible. Cela induit la recherche permanente d’un équilibre
subtil qui joue essentiellement sur la finesse de l’indexation :
une codification trop détaillée signifie souvent des efforts dis-
proportionnés afin de rapprocher des cas, détecter des répéti-
tions ou retrouver un cas particulier dans la mémoire pour des
résultats dérisoires. La méthode doit plutôt reposer sur une
théorie éprouvée qui indique comment structurer et explorer la
mémoire pour trouver les reproductions dans la totalité des cas
stockés. Pour cela, un centre d’analyse en Suisse a développé
une méthode de classification des informations basée sur une
décomposition des types d’environnements dans lesquels se
déroulent les événements (Birrer, 2010). Fondé sur les théories
des occasions et les situations criminelles, ce mode d’organi-
sation des informations spécule sur la spécificité des relations
entre l’auteur et sa cible qui se rencontrent dans un environ-
nement particulier.

2.1. Décomposer les vols avec violence


La décomposition situationnelle distingue tout d’abord deux
catégories d’environnement dans lesquels les victimes de vols
avec violence évoluent :
1. Les vols commis sur des personnes exposées en raison de
l’argent liquide ou des valeurs qu’elles sont appelées à mani-
puler, à stocker ou à transporter dans leur activité profes-
Les vols avec violence 115

sionnelle (un employé de banque, un caissier d’un magasin,


un transporteur de fonds, etc.).
2. Les vols commis sur des personnes dans leur activité quo-
tidienne (un piéton dans la rue, un habitant d’une maison,
etc.).

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Le type de valeurs et leur accessibilité varient en fonction de
l’environnement professionnel dans lequel la personne agressée
travaille. S’attaquer à un fourgon blindé, une banque ou un
dépanneur sous-entend des efforts, une prise de risque et des
gains très différenciés. De plus, lorsqu’il braque une bijouterie
ou un horloger, l’auteur s’intéresse à la marchandise qu’il saura
revendre et non à l’argent liquide. On peut donc supposer que
les mêmes malfaiteurs auront tendance à choisir les mêmes
types d’environnements professionnels. Ceux-ci offrent des
possibilités très différentes selon les dispositifs de sécurité qui
protègent le personnel et les biens.
Le tableau de la page suivante présente une classification
des braquages selon la cible, qu’il s’agisse ou non d’un établis-
sement, puis selon les différents contextes dans lesquels les
braquages ou le brigandage sont perpétrés.
La grande majorité des cas (plus de 60 %) ont eu lieu dans la
rue (« Extérieur »). Il s’agit généralement de menaces de violence
(« Donne-moi ton porte-monnaie/ton téléphone mobile, ou je
te frappe. »). Sur l’ensemble des vols avec violence enregistrés
par la police en Suisse romande durant trois années, 20 % des
cas ciblent l’activité professionnelle de la victime. Les garages
et stations-service sont souvent ouverts le soir, ce qui en fait
une cible privilégiée.
L’utilisation de moyens de contrainte autres que la menace
ou la force physique reste faible lors de vols commis dans la rue
(« Extérieur »). En revanche, dans les cas où la victime est un
employé de banque ou de poste, l’utilisation d’une arme à feu
est beaucoup plus fréquente. Les moyens de protection utilisés
dans ces lieux nécessitent pour l’auteur d’user de moyens plus
importants pour subjuguer et/ou soumettre sa victime.
Une fois cette décomposition effectuée, il devient possible
d’analyser séparément ces catégories, soit en typologisant
116 Traité des violences criminelles

Tableau 1 

Vols avec violence enregistrés en Suisse romande


entre 2008 et 2010 selon le type de cible –
distinction selon le type de victime [source : CICOP]

Braquages contre des établissements

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Nombre Pourcentage
  de cas du total
Commerce, entreprise 315 65,5 %
Bijouterie/horlogerie 23 4,8 %
Garage/station-service 86 17,9 %
Kiosque 76 15,8 %
Pharmacie/droguerie 8 1,7 %
Salon de massage/prostitution 12 2,5 %
Autre magasin 99 20,6 %
Centre commercial 11 2,3 %
Services 80 16,6 %
Banque 39 8,1 %
Poste 28 5,8 %
Bureau/conseil/étude 8 1,7 %
Gare 5 1,0 %
Établissement public 66 13,7 %
Bar/cabaret/discothèque 16 3,3 %
Café/restaurant 34 7,1 %
Hôtel 16 3,3 %
Véhicule 20 4,2 %
Taxi 20 4,2 %
Total 481 100,0 %

Brigandages à l’extérieur ou dans les résidences


Nombre Pourcentage
  de cas du total
Extérieur 1 469 80,1 %
Habitation 152 8,3 %
Véhicule 78 4,3 %
Bus/car/tram/train 52 2,8 %
Voiture 24 1,3 %
Autre véhicule 2 0,1 %
Services 74 4,0 %
Gare 74 4,0 %
École 31 1,7 %
Sport/loisir 21 1,1 %
Bar/restaurant/hôtel 7 0,4 %
Commerce/entreprise 3 0,2 %
Total 1835 100,0 %
Les vols avec violence 117

Tableau 2

Moyen de contrainte utilisé par les auteurs


en fonction du type de cible [source : CICOP, vols avec
violence commis en Suisse romande entre 2008 et 2010]

    Moyen de contrainte utilisé

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Nombre Spray Menace ou
Arme Arme
total de lacrymo- force
à feu blanche
cas gène physique
Bijouterie/
horlogerie 23 11 48 % 4 17 %     8 35 %
Garage/
station-service 86 47 55 % 27 31 % 8 9 % 4 5 %
Kiosque 76 23 30 % 15 20 % 5 7 % 33 43 %

Banque 39 25 64 % 4 10 % 1 3 % 9 23 %

Poste 28 22 79 % 1 4 %     5 18 %


Bar/café/
restaurant/hôtel 73 14 19 % 11 15 % 1 1 % 47 64 %

Extérieur 1469 25 2 % 113 8 % 16 1 % 1315 90 %

Habitation 152 10 7 % 14 9 % 1 1 % 127 84 %

Véhicule 98 4 4 % 5 5 %     89 91 %


Total 2044 181 9 % 194 9 % 32 2 % 1637 80 %

encore les données (répartir les vols effectués dans la rue en


plusieurs groupes, par exemple), soit en détectant, de manière
plus fine, des activités répétitives.
Ce renseignement opérationnel ne sert pas qu’à détecter
et suivre des répétitions particulières. L’analyse globale de
banques de données ainsi organisées augmente considérable-
ment les connaissances lorsqu’elle est croisée avec l’interpré-
tation des autres données accessibles (Birrer et Ribaux, 2008 ;
Ribaux, Genessay, Margot, 2011).

2.2. Prévention et répression


La stratégie qui suit s’appuie sur l’analyse des éléments du vol
à main armée présentée plus haut pour répondre aux ques-
tions suivantes : comment canaliser les choix des braqueurs ?
Comment les empêcher de surprendre la victime ? De la
118 Traité des violences criminelles

subjuguer ? D’empocher l’argent ? Comment ralentir leur fuite ?


Cette stratégie tient aussi compte des connaissances acquises
sur l’efficacité des mesures de lutte contre les vols avec violence
et est applicable comme stratégie générale aussi bien que parti-
culière, pour une situation détectée par la veille opérationnelle.

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1) Maintenir la pression dissuasive par des taux
d’élucidation les plus élevés possibles
Les braqueurs interrogés par des criminologues avouent avoir
eu très peur lors de leur premier vol à main armée. Même
si ensuite cette peur s’atténue, elle ne disparaît pas. Après
quelques incarcérations, plusieurs délinquants renoncent au vol
avec violence, se disant qu’ils ont payé trop cher leurs crimes
passés (Cusson et Pinsonneault, 1986 ; Matthews, 2002). Si,
dans nos pays, les vols à main armée ne sont pas plus fréquents
et si la carrière des braqueurs est brève, c’est sans doute parce
que les taux d’élucidation se maintiennent à des niveaux assez
élevés. Par exemple, au Canada et aux États-Unis, 60 % des vols
commis à l’encontre des banques sont élucidés (Weisel, 2007).
Comment les braqueurs finissent-ils par se faire prendre ?
Voici, dans l’ordre, la manière dont une centaine de braqueurs
étudiés par Desroches (1995) ont fini par « tomber » : 1) des indi-
cateurs les avaient dénoncés à la police ; 2) des témoins avaient
décrit le véhicule utilisé pour fuir ou la plaque d’immatricula-
tion ; 3) le braqueur avait été poursuivi et rattrapé ; 4) la police
était arrivée sur les lieux à temps pour les arrêter ; 5) certains
avaient été identifiés grâce à une photographie prise sur la scène
du crime. Parmi les nouvelles technologies d’aide à la détection
se trouve une puce électronique dissimulée dans une liasse de
billets de banque émettant des signaux permettant de localiser
le braqueur en fuite (Weisel, 2007).
En matière de vols avec violence, lorsque la prévention a
échoué et que des activités spécifiques sont détectées, il convient
de neutraliser les auteurs en cherchant à les arrêter. L’analyse
fine des événements devient ainsi nécessaire. Par exemple,
dans le cadre des vols avec violence contre les stations-service,
Les vols avec violence 119

le centre d’analyse de Suisse romande a récemment détecté


plusieurs cas dont le signalement des auteurs faisait apparaître
l’utilisation d’une moto noire, comme en témoigne l’extrait du
journal de police : « Un individu casqué s’est présenté au comp-
toir et a menacé la caissière au moyen d’un couteau. Il a exigé la

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remise du contenu de la caisse. En visionnant la bande vidéo,
on a remarqué la présence de deux individus à moto. » Un lien
a pu être établi avec le vol avec violence d’une moto commis par
deux individus quelques jours avant le premier braquage d’une
station-service. Une large diffusion du signalement du véhi-
cule incriminé a été effectuée auprès de l’ensemble des forces
de l’ordre de la région touchée. Quarante jours après le premier
de six vols commis par ces deux individus, une patrouille de
police découvre la moto, verrouillée, stationnée dans une zone
industrielle. Un dispositif de surveillance a permis d’interpeller
les auteurs au moment où ils venaient récupérer ce véhicule. Ces
braqueurs ont commis leurs trois premiers crimes en exhibant
une arme blanche, le quatrième a été perpétré avec une arme
blanche et une arme à feu. Au cours des autres braquages, ils
ont menacé leur victime uniquement avec une arme à feu.

2) Concevoir la surveillance des lieux pour mettre


les braqueurs dans l’impossibilité de surprendre
leur victime et pour faciliter leur identification
L’exemple précédent montre un usage possible des caméras de
surveillance. Dans les banques, elles ont contribué à l’iden-
tification de nombreux braqueurs qui ne se donnaient pas la
peine de se déguiser. L’aménagement des magasins est égale-
ment recommandé de manière à dégager la vue, par exemple,
en évitant que des étagères trop hautes obstruent le champ de
vision.
Dans les rues, stationnements et autres théâtres de vols à
main armée, l’éclairage peut prévenir des attaques par sur-
prise. Les vertus de l’éclairage des rues sont connues depuis le
XVIIe siècle. En effet, sous Louis XIV, le lieutenant de police
M. de La Reynie fit installer dans les rues de Paris quelques
120 Traité des violences criminelles

milliers de lanternes afin de prévenir les agressions (Lebigre,


1992). Une autre solution envisagée est l’aménagement de l’es-
pace public en vue d’éliminer les cachettes où les braqueurs
pourraient se placer en embuscade (Monk et al., 2010). Pour
éviter les braquages perpétrés dans ou à proximité d’un distri-

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buteur de billets, Scott et Dedel (2001) conseillent de rendre
le lieu plus « surveillable » : vidéosurveillance dans et autour du
guichet, amélioration de l’éclairage, dégagement du champ de
vision.

3) Sécuriser les victimes potentielles en les abritant


derrière des vitres pare-balles et en désarmant
les délinquants
Dans les banques, l’installation d’une protection en vitre pare-
balles séparant la zone caisse de la zone où se trouvent les
clients est devenue une pratique courante. Grandjean (1988) a
établi que ce dispositif réduit le nombre de vols à main armée
dans les succursales bancaires ainsi protégées, sans pour autant
s’accompagner d’une escalade de la violence. Quand, malgré
tout, les braqueurs tentent le coup, la probabilité qu’ils échouent
est élevée, car, à l’abri derrière l’écran de vitre, les caissiers
peuvent refuser de donner le contenu de leur caisse (Gill, 2000).
Dans les villes où les chauffeurs de taxi sont assez souvent vic-
timisés, une vitre séparant le chauffeur de son client a réduit le
nombre des vols avec violence (Smith, 2005).
Si les malfaiteurs sont dissuadés de porter une arme à feu,
ils sont privés d’un puissant moyen de subjuguer leurs victimes.
À New York, durant les années 1990, et dans d’autres villes
américaines, des opérations policières consistant à contrôler
et à fouiller les individus pris en faute pour incivilité, dans le
but de confisquer leurs armes, ont été suivies de baisses sta-
tistiquement mesurables du nombre des vols à main armée
(Cusson, 2010).
Les vols avec violence 121

4) Rendre l’argent inaccessible et limiter


les gains des voleurs
Les moyens de limiter les pertes causées par les vols avec vio-
lence et, par le fait même, les gains des voleurs sont connus.
Dans plusieurs agences bancaires, une caisse centrale sécurisée

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dotée d’un distributeur automatique de billets empêche les bra-
queurs de s’emparer rapidement d’un gros magot. Au Canada,
ce dispositif a fait baisser les vols à main armée de 65 % (Weisel,
2007). Dans les banques américaines, les caissiers disposent
assez souvent d’une liasse de billets dans laquelle est dissimulé
un petit mécanisme capable de faire exploser une teinture qui
rendra les billets inutilisables.
Il est vrai que les systèmes d’alarme reliés à un service de
police ne font pas reculer les brigands déterminés. Leur effi-
cacité est autre : les alarmes sont essentielles à l’arrivée rapide
de la police, ce qui force les voleurs à se contenter d’un butin
médiocre. En effet, comme ils n’osent pas rester plus d’une
minute ou deux dans l’établissement, ils ne peuvent plus puiser
que dans une ou deux caisses. Qui plus est, dans la majorité des
cas où une alarme audible est déclenchée, les voleurs déguer-
pissent bredouilles.
L’efficacité préventive des politiques visant à éliminer les
paiements en argent liquide dans les transports en commun
est avérée depuis les années 1970 : les chauffeurs d’autobus de
New York ont cessé d’être braqués après l’implantation de cette
mesure (Chaiken et al., 1974).

5) Dresser des obstacles qui ralentiront


la fuite des voleurs
Les auteurs de vols à main armée ne sont pas sans savoir que
la période la plus dangereuse d’une attaque n’est ni avant ni
pendant mais après : c’est durant leur fuite qu’ils sont le plus
à même d’être interceptés ou identifiés. Par conséquent, le
simple fait de dresser sur le chemin de leur éventuelle fuite des
obstacles est dissuasif. C’est ainsi qu’à l’entrée d’une agence
122 Traité des violences criminelles

bancaire, des portes tournantes ou, mieux encore, des doubles


portes fonctionnant comme un sas font réfléchir les braqueurs
les plus déterminés : aucun ne voudra s’y retrouver coincé (Gill,
2000).

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Conclusion
Le vol avec violence (ou menaces de violence) est une activité
criminelle ancestrale et toujours d’actualité. L’évolution de la
société a modifié le contexte dans lequel ces vols sont commis,
mais ils présupposent toujours cinq étapes :
1. choisir la cible ;
2. ménager l’effet de surprise ;
3. subjuguer la victime ;
4. empocher l’argent ;
5. fuir.
Par conséquent, pour prévenir et dissuader ces vols, il est
indiqué d’intervenir sur le développement de chacune de ces
cinq étapes :
1. tenir élevée la certitude de l’arrestation pour que les voleurs
ne choisissent pas ce type de vol ;
2. surveiller les lieux pour les empêcher de surprendre leurs
victimes ;
3. sécuriser les victimes pour empêcher les braqueurs de les
subjuguer ;
4. mettre l’argent en sûreté pour qu’ils ne puissent pas
l’empocher ;
5. dresser des obstacles pour empêcher leur fuite.

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Chapitre 6

Les vols avec violence


en France

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Aurélien Langlade et Christophe Soullez

1. Les vols avec violence : un crime ancien


Des récits du Moyen Âge font mention de vols avec violence
sur le territoire de France. On parlait alors de brigandage (vols
avec violence en zone rurale), de truanderie (vols avec violence
en zone citadine) ou encore de pillage. Si le brigandage était
plutôt une infraction caractéristique d’une population pay-
sanne, réduite à la misère par la famine, ou de quelques vaga-
bonds, en revanche, le pillage était l’apanage tout à la fois de
seigneurs féodaux et de véritables professionnels du crime.
Durant les guerres avec les envahisseurs étrangers, certains
vassaux et seigneurs profitaient du désordre et sortaient de leurs
châteaux afin de se livrer au détroussage des marchands passant
sur leur territoire, quand ils ne pratiquaient pas le pillage des
fiefs sur lesquels ils avaient des vues. Quant aux professionnels
du pillage, ils apparaissaient avec les « grandes compagnies ».
En effet, c’est à cette période que les châtelains, ne trouvant
plus les ressources humaines suffisantes dans leurs contingents
féodaux (notamment les armées de leurs vassaux une fois l’ost
levé), se mirent à soudoyer des bandes, formées par le hasard, la
misère, l’habitude des guerres privées ou le goût de l’aventure.
Celles-ci, payées par les suzerains lors des conflits, vivaient de
pillage et de rançons en période de paix.
Le vol était sûrement l’infraction la plus courante au Moyen
Âge. Alors même que l’homicide pouvait être justifié par des
questions d’honneur, le vol était méprisé, car considéré comme
128 Traité des violences criminelles

le crime de la lâcheté et de la dissimulation (Toureille, 2006 :


2-3). Il faisait d’ailleurs très souvent l’objet de sanctions lourdes,
allant de l’exécution à des peines infamantes comme l’exposi-
tion publique (la mise au pilori).
Au Moyen Âge, les villes étaient plus sûres que les cam-

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pagnes malgré la recrudescence du truandage par des vaga-
bonds. Le refoulement de la violence hors des murs de la cité
fut souvent un des principes d’organisation des villes féodales.
Celles-ci devaient être des lieux sûrs, clos, protégés, au sein
desquels les populations pouvaient venir se réfugier en cas
d’agression, alors que les campagnes étaient en proie à des
violences endémiques commises par des bandes de pillards ou
par l’envahisseur étranger. Le mouvement de pacification des
campagnes a été très tardif, ce qui explique d’ailleurs l’exode
rural massif vers les villes à la fin du Moyen Âge. Il a marqué
le début de la cour des miracles à Paris, première zone de
non-droit, et la création par le pouvoir royal de la première
forme de police organisée. À cette époque, l’autorité de l’État
n’était pas clairement définie, et les brigands purent donc pro-
fiter de cette relative faiblesse (Lecler, Coville, Cosneau et
Barroux, 2004).
Sous l’Ancien Régime et durant la période révolution-
naire, le vol troublait particulièrement la société (Jousse, 1771).
Notons que le Code criminel distinguait déjà les vols simples
des vols qualifiés, regroupant les vols avec violence publique
(avec armes) et les vols avec violence privée (sans arme). À cette
époque, des bandes de criminels se formèrent, profitant de la
désorganisation des services de l’État, et semèrent la terreur en
volant les économies de la population. Leurs membres n’hési-
taient pas pour cela à violer, torturer et tuer. La bande la plus
célèbre fut celle des « chauffeurs d’Orgères » qui prirent l’habi-
tude de brûler les pieds de leurs victimes afin qu’elles révèlent
le lieu où elles cachaient leur argent (Leclair, 1799).
Entre la deuxième moitié du XVIIIe siècle et l’entre-deux-
guerres, la France assista à la montée en puissance des bandes,
telles que les « chauffeurs de la Drôme » ou les « bandits
d’Hazebrouck ». Elles agissaient la nuit, en s’attaquant aux
Les vols avec violence en France 129

maisons isolées, aux vieillards et aux femmes. Elles s’illustrèrent


tout d’abord par des vols puis tombèrent peu à peu dans la vio-
lence sanguinaire en torturant les victimes. Puis, avec le déve-
loppement de l’automobile, les vols à main armée contre des
agences bancaires ou des transports de fonds apparurent. En 1911,

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la bande de Jules Bonnot défraya la chronique. Après la
Seconde Guerre mondiale, et jusqu’au milieu des années 1970,
à Paris, les casses se multiplièrent. Les centaines de milliers
d’armes parachutées par les Alliés ou abandonnées par les
Allemands se retrouvèrent très vite entre les mains de malfrats :
la mitraillette allemande MP 40, la Thompson américaine, la
Sten Mark II anglaise ou encore le Colt 45 américain consti-
tuaient la panoplie du truand. Les bandes d’Émile Buisson,
René Girier, Pierre Loutrel, dit « Pierrot le Fou », ou encore
le « gang des Lyonnais », sans oublier Jacques Mesrine, écu-
mèrent le pays.

2. Les vols avec violence dans la statistique policière


En France, la statistique administrative policière fut créée en
1972. Cette compilation regroupe l’ensemble des crimes et délits
constatés, pour la première fois, par les différents services de
police et les unités de la gendarmerie nationale, et qui font
l’objet d’un procès-verbal adressé au parquet. Elle est composée
de 107 index (dont 4 ne sont pas utilisés) et de 12 colonnes, se
présente comme un tableau croisé, et se nomme « état 4001 »,
du nom du formulaire utilisé en 1972 pour réaliser cet enregis-
trement (Bauer, Rizk et Soullez, 2011).
La nomenclature d’enregistrement des crimes et délits a, par
la suite, régulièrement évolué. Elle a notamment fait l’objet, en
1995, de sa dernière mise à jour, modifiant les différents index. Il
est toujours possible de suivre sans difficulté l’évolution globale
du nombre de vols avec violence constatés entre 1972 et 2010.
Cependant, du fait de ce changement de nomenclature en 1995,
lorsque nous souhaiterons obtenir des précisions sur un type de
vol avec violence bien particulier, nous ne pourrons utiliser que
les données datant de 1996 à 2010, puisque l’enregistrement des
130 Traité des violences criminelles

faits constatés durant cette période est invariant. Il est égale-


ment nécessaire de préciser que la population française a évolué
entre 1996 et 2010. Il est donc essentiel de prendre en compte
ce changement en rapportant le nombre de faits constatés à la
population. En ce sens, lorsque l’évolution des vols avec vio-

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lence est analysée sur une longue période (plus de 5 ans), nous
utilisons leur taux pour 100 000 habitants.
En France, aucune définition pénale ne circonscrit spécifi-
quement la notion de vol avec violence. Seul le vol simple est
défini à l’article 311-1 du Code pénal comme « la soustraction
frauduleuse de la chose d’autrui ». Le vol avec violence est l’une
des formes des vols aggravés détaillés aux articles 314 et sui-
vants du Code pénal.
Le nombre de vols avec violence constatés pour 100 000
habitants a connu une hausse spectaculaire de plus de 166 points
en un peu plus de 35 ans (voir la figure 2). Leur nombre, pour
100 000 habitants, est passé de 26,3 (soit 13 543 vols violents
constatés en France métropolitaine) en 1972 à 192,7 (soit 121 038
vols violents constatés) en 2010 ; et ce, malgré deux périodes de
baisse entre 1985 et 1987 (soit - 20,6 points par rapport à 1985,
de 107,2 à 86,6) ainsi qu’entre 2002 et 2008 (soit - 51,6 points
par rapport à 2001, de 226,6 à 171,5). Depuis 1996, la nomen-
clature d’enregistrement n’ayant pas subi de transformations,
il est possible d’affirmer que les tendances observées durant la
période 1996-2010 ne sont pas dues à des changements métho-
dologiques. Le nombre de vols avec violence pour 100  000
habitants est passé, entre 1996 et 2010, de 137,2 à 192,7 (soit
+ 55,5 points) (figure 2). Cette même année, les vols avec vio-
lence ont représenté plus de 5,5 % des atteintes aux biens et plus
de 3,5 % de la totalité des infractions constatées.
Le vol avec violence est une infraction hybride que l’Ob-
servatoire national de la délinquance et des réponses pénales
(ONDRP) classe dans deux indicateurs différents lorsqu’il
étudie les crimes et délits enregistrés par la police et la gendar-
merie, à savoir les atteintes volontaires à l’intégrité physique et
les atteintes aux biens. Ce type de vol regroupe plusieurs caté-
gories d’infractions : vols à main armée (qui recouvre les vols
Les vols avec violence en France 131

Figure 1 

Nombre de vols avec violence constatés pour 100 000


habitants de 1972 à 2010 en France métropolitaine
250
226,6

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207,2
200
192,7
179,2
167,7

150

107,2
100
102,7

50
26,3
22,1
15,1
16,3
0 9,9
1972
1974
1976
1978
1980
1982
1984
1986
1988
1990
1992
1994
1996
1998
2000
2002
2004
2006
2008
2010
vols avec violences
vols à main armée
vols violents sans arme
vols avec arme blanche

Source : état 4001 annuel, DCPJ (Direction centrale de la police judiciaire)


Note : À partir de 1996, la méthode d’enregistrement a été modifiée, et les vols avec violence
ont fait l’objet d’un changement de nomenclature. Avant 1996, il n’existait que deux types de
vols avec violence : « vols à main armée » (avec arme à feu) et « autres vols avec violence sans
arme à feu ». Depuis 1996, la nomenclature n’a plus évolué, ce qui nous permet de suivre
l’évolution de trois nouveaux types de vols avec violence : les vols à main armée, les vols avec
arme blanche et les vols violents sans arme.

tentés ou commis avec l’aide d’une arme à feu), vols avec arme
blanche et vols violents sans arme (chacune de ces catégories
regroupent elles aussi de nombreuses infractions). Cependant,
il est important de noter que la plupart des vols avec violence
sont des vols avec violence commis sans arme (87 % des vols
violents constatés en 2010) (figure 1).
132 Traité des violences criminelles

Figure 2

Répartition des vols avec violence constatés en 2010


5,1 %
7,9 %

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■  pourcentage de vols à main armée
■  pourcentage de vols avec arme blanche
■  pourcentage de vols violents sans arme

87,0 %

Source : état 4001 annuel, DCPJ

Augmentation du nombre de vols violents sans arme


constatés par habitants de 1996 à 2010
Comme nous l’avons évoqué précédemment, les vols avec vio-
lence sont composés de trois catégories d’infraction, à savoir les
vols à main armée, les vols avec arme blanche et les vols vio-
lents commis sans arme. Deux catégories de vols violents sur
trois sont en baisse durant cette même période. En effet, entre
1996 et 2010, le nombre de vols à main armée pour 100 000
habitants baisse de 6,4 points et le nombre de vols avec arme
blanche pour 100 000 habitants diminue quant à lui de 7 points.
Seuls les vols violents commis sans arme sont en augmentation
de plus de 68 points entre 1996 et 2010. Cette hausse des vols
violents commis sans arme explique principalement celle des
vols avec violence (figure 2).
L’« état 4001 » identifie quatre catégories de vols violents sans
arme. Or, une de ces quatre infractions se distingue des autres,
car elle représente près de 50 % des vols violents sans arme (soit
50 046 en 2010). Il s’agit des « vols violents sans arme contre des
femmes sur la voie publique ou autre lieu public ». Ces vols ont
augmenté de plus de 30 points depuis 1996 (passant de 49,7 à
79,7 pour 100 000 habitants).
Les vols avec violence en France 133

3. Les vols à main armée


Après deux années de hausse, en 2008 (+ 15,4 %) et 2009
(+ 15,8 %), le nombre de vols à main armée a diminué de 12,4 %
en 2010 (6 198 faits constatés). Cette baisse cache de nombreuses
disparités liées à la nature des réponses des professionnels face à

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la constante adaptation des malfaiteurs pour trouver des cibles
plus « accessibles ».
Ainsi, concernant le secteur bancaire et le transport de
fonds, le nombre d’agressions commises a diminué (- 11,27 %,
378 faits constatés en 2010). Seules deux attaques de centre-fort
ou de fourgon blindé dans la région marseillaise ont été signa-
lées en 2010. Le nombre d’attaques de « dabistes » (notamment
celles effectuées selon le mode opératoire du « bélier ») a chuté
de 35 % (38 faits en 2010 contre 60 en 2009) avec un fort taux
d’échec (environ 65 %).
Le renforcement de la sécurité au sein du secteur bancaire
a conduit certains criminels à mettre en place de nouveaux
modes opératoires pour contourner les obstacles et les nouvelles
protections. Ainsi, ils ont multiplié les attaques de coffres de
transfert ou de distributeurs automatiques de billets à l’aide
d’explosifs (12 faits en 2009, 30 en 2010). Ce phénomène, cir-
conscrit à l’Île-de-France et à la région Provence-Alpes-Côte
d’Azur, s’amplifie malgré un fort taux d’échec.
Les commerces de proximité sont devenus la cible princi-
pale de jeunes malfaiteurs issus des banlieues sensibles. À la
recherche d’espèces immédiatement disponibles, ils agissent de
façon impulsive et souvent violente. En 2010, les vols à main
armée commis au préjudice des établissements industriels et
commerciaux ont régressé (3 633 faits constatés en 2010 contre
4 226 en 2009, soit - 14,03 %). Toutefois, on note que la part
des mineurs mis en cause pour ce type d’infraction est passée
de 10,9 % en 2005 à 20,8 % en 2010.
L’année 2010 a surtout été marquée par l’augmentation
des attaques de bijouteries et des vols à main armée avec
séquestration préalable des professionnels spécialisés dans les
métaux précieux (fondeurs, affineurs ou négociateurs d’or).
134 Traité des violences criminelles

Cette délinquance violente s’est développée dans les grands


bassins de criminalité organisée (Île-de-France, régions
Provence-Alpes-Côte d’Azur et Rhône-Alpes).

4. Moins de victimes de vols avec violence

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et moins de vols avec violence estimés
À l’aide des enquêtes de victimation « Cadre de vie et sécu-
rité » réalisées entre 2007 et 2010 par l’Insee et l’ONDRP, il
a été possible d’estimer et le nombre de victimes de vols avec
violence et le nombre de vols violents subis entre 2006 et 2009.
Depuis 2007, la France s’est dotée d’un dispositif d’enquêtes
annuelles de victimation. Ces enquêtes statistiques menées
auprès de la population ont pour objectif de mesurer la fré-
quence des atteintes subies par les personnes interrogées. À
partir de leurs réponses, il est possible d’estimer la propor-
tion de victimes pour différentes atteintes aux personnes ou
aux biens. Cette démarche permet d’étudier les évolutions des
phénomènes de délinquance indépendamment de la propen-
sion des victimes à déposer plainte. Il est important de préciser
que l’enquête de victimation nous fournit des informations sur
les ménages français et sur les personnes de 14 et plus. Elle ne
prend donc pas en compte les atteintes subies par les personnes
publiques et morales. De plus, sont comptabilisés les vols vio-
lents déclarés par les victimes, non pas forcément subis.
Entre 2006 et 2009, le taux estimé de personnes de plus de
14 ans ayant déclaré avoir subi au moins un vol avec violence
a baissé de manière significative, passant de 0,7 % à 0,5 % de
la population. Cette diminution accompagne celle du nombre
de vols ou de tentatives de vols personnels avec violences ou
menaces estimés. En effet, selon les enquêtes de victima-
tion, le nombre de vols ou de tentatives de vols avec violence
estimés diminue également de manière significative, entre
2006 et 2009, passant de 481 000 en 2006 à 305 000 en 2009
(ONDRP, 2010).
Les vols avec violence en France 135

Un faible taux de plainte estimé


Le taux de plainte est la part exprimée en pourcentage des
atteintes subies qui sont suivies d’une plainte (pour la dernière
atteinte subie). Il est calculé en effectuant le rapport entre l’esti-
mation du nombre d’atteintes déclarées suivies d’une plainte et

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le nombre d’atteintes déclarées.
Selon la dernière enquête de victimation « Cadre de vie et
sécurité » portant sur les faits subis en 2009, le taux de plainte des
plus de 14 ans en France, pour les vols et tentatives de vols per-
sonnels avec violences ou menaces, est estimé à 29,7 %. Le taux
de plainte estimé permet de relativiser le nombre de vols avec vio-
lence constatés qui était de 112 765 en 2009. Plus de 70 % des vols
ou des tentatives de vols avec violence cette année-là n’auraient
pas été portés à la connaissance de la police ou de la gendarmerie.
Entre 2006 et 2009, ce taux de plainte pour vols ou ten-
tatives de vols avec violence ou menaces a baissé de plus de
5 points, passant de 34,6 % à 29,7 %. Cette baisse du taux de
plainte pour ce type d’infraction peut expliquer que, sur cette
même période (2006-2010), le nombre de vols avec violence
constatés par la police ou la gendarmerie, pour 100 000 habi-
tants, ait diminué de près de 14,5 points (figure 2).

Les vols violents décrits par les personnes de 14 ans


et plus au sein des enquêtes « Cadre de vie
et sécurité » de 2007 à 2010
Les objets volés les plus couramment décrits sont le téléphone
portable et de l’argent liquide. Sur les quatre enquêtes, 42 %
des personnes déclarent que, lors du dernier vol violent, un
téléphone portable leur a été dérobé (ou a failli l’être), 32 % de
l’argent liquide, 22 % un sac, bagage ou portefeuille (on parle
bien du contenant ici), 16 % des papiers d’identité, carte grise
ou autre document administratif et 13 % des chèques et/ou des
cartes de crédit. D’autres objets (baladeur, clés, bijoux, vête-
ments, ordinateur portable ou appareil photo) sont également
volés, pour moins de 10 % des vols violents décrits.
136 Traité des violences criminelles

Si l’on cumule les quatre enquêtes, on constate que plus


de 70 % des victimes de vols violents affirment que le dernier
s’est produit durant le jour et 73 % qu’il s’est déroulé un jour de
semaine (du lundi au vendredi).

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5. Qui sont les « mis en cause » pour vols
avec violence ?
Comme nous l’avons indiqué précédemment, nos statistiques
sont principalement extraites de l’« état 4001 ». Cette source
nous renseigne sur le nombre de « mis en cause ». Ce concept
est propre à cet outil d’enregistrement statistique. La Direction
centrale de la police judiciaire (DCPJ) définit plus précisément
le concept de « mis en cause » comme étant « une personne ayant
été entendue par procès-verbal et à l’encontre de laquelle sont
réunis, dans la procédure transmise au parquet, des indices ou
éléments graves et concordants de culpabilité, attestant sa par-
ticipation à la commission de l’infraction ». La notion de « mis
en cause » au sens de l’état 4001 ne correspond pas à un statut
défini par le Code de procédure pénale. Elle correspond à une
situation en amont de toute décision pénale, relative à l’oppor-
tunité des poursuites et, a fortiori, à la culpabilité. La notion
de « mis en cause » ne doit donc pas être confondue avec celle
d’« auteurs d’infraction ». Une partie seulement des auteurs sont
mis en cause. En effet, ce n’est qu’au terme de la procédure judi-
ciaire qu’une personne peut être déclarée « auteur » (Scherr et
Rizk, 2011). Les personnes mises en cause forment malgré tout
la population qui, dans la statistique administrative, qu’elle soit
policière ou judiciaire, se rapproche le plus de la notion intuitive
de population des auteurs de crimes et délits (ONDRP, 2010).
En 2010, il y avait 21  988 mis en cause pour des faits de
vols avec violence. Durant cette même année, 85 % des mis en
cause étaient de nationalité française (soit 18 710 mis en cause),
91 % étaient des hommes (soit 20 022 mis en cause), et 54 % de
ces mêmes mis en cause étaient majeurs au moment des faits
(soit 11 883).
Les vols avec violence en France 137

Évaluation des mineurs mis en cause de 1996


à 2010 en France métropolitaine
En 2010, près de la moitié des mis en cause pour vols avec vio-
lence étaient mineurs. En effet, parmi les 21 988 mis en cause
pour vols avec violence, il y avait 46 % de mineurs (soit 10 105

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mineurs mis en cause). Le nombre de mineurs mis en cause
augmente sensiblement entre 1996 et 2001, puis baisse pendant
deux ans avant de réaugmenter jusqu’en 2006. Il diminue encore
durant deux années (2007 et 2008) avant de croître.
La part des mineurs parmi les mis en cause pour vols vio-
lents sans arme en 2010 est de plus de 52 %. En d’autres mots,
les mineurs sont plus souvent mis en cause pour des vols vio-
lents sans arme que les majeurs.

Figure 3

Nombre de mineurs et de majeurs mis en cause,


pour 100 000 mineurs et majeurs en France
métropolitaine, pour vols avec violence de 1996 à 2010
80

70

60

50

40

30
www.bibliovox.com:IF

20

10

0
1996

1997

1998

1999

2000

2001

2002

2003

2004

2005

2006

2007

2008

2009

2010

■  mineurs mis en cause pour 100 000 mineurs


■  majeurs mis en cause pour 100 000 majeurs

Source : état 4001 annuel, DCPJ


138 Traité des violences criminelles

Près de 90 % des mis en cause pour vols avec


violence ont, en 2010, été placés en garde à vue
En 2010, le rapport « garde à vue/mis en cause » pour ce type
d’infraction était de près de 90 % (soit 19 783 gardes à vue pour
21 988 mis en cause pour des faits de vols avec violence). Notons

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que 35 % de ces gardes à vue ont été prolongées (soit 6 933 gardes
à vue de plus de 24 heures).
Entre 1996 et 2010, la fréquence d’utilisation de la garde
à vue a augmenté de plus de 13,9 points. En effet, le rapport
« garde à vue/mis en cause » est passé de 76,1 % en 1996 à 90 %
en 2010.

6. Un rapport faits élucidés/faits constatés faible


En rapportant le nombre de vols avec violence élucidés à celui
des faits constatés au cours de la même période, on obtient un
taux qui estime la fréquence d’élucidation des crimes et délits.
Selon un usage très ancien, ce rapport est appelé « taux d’élu-
cidation ». Cette appellation est considérée comme impropre
par l’ONDRP. En effet, le taux d’élucidation, qui est la sta-
tistique permettant d’évaluer la fréquence d’élucidation, n’est
pas le rapport entre les faits élucidés et les faits constatés lors
de la même période. S’il est défini à partir d’une période de
référence, celle-ci concerne uniquement les faits constatés : par
exemple, le taux d’élucidation des faits constatés de vols avec
violence en 2010 est la proportion de vols avec violence qui
seront élucidés mais sans condition de date. Or, lorsqu’on rap-
porte le nombre de faits élucidés de vols avec violence en 2010
à celui des faits constatés, on ne mesure pas le taux d’élucida-
tion des vols avec violence constaté en 2010 puisqu’une partie
des faits élucidés correspond à des faits constatés en 2009 ou
précédemment. De plus, les faits de vols avec violence élucidés
en 2011 ou ultérieurement pour des faits constatés en 2010 ne
sont pas pris en compte.
L’ONDRP est contraint d’exploiter le rapport « faits élu-
cidés/faits constatés » lors d’une même période pour estimer
Les vols avec violence en France 139

la fréquence d’élucidation, car l’état 4001 ne leur fournit pas


d’autres possibilités.
Le rapport « élucidés/constatés » peut tout de même fournir
une estimation relativement proche du taux d’élucidation et
donc de la fréquence d’élucidation, sous certaines conditions.

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Plus on considère une période longue, un territoire vaste et un
grand nombre d’index d’infractions, plus le rapport « élucidés/
constatés » se rapproche du taux d’élucidation (Rizk, 2011).
En 2010, le rapport faits élucidés/faits constatés des vols
avec violence était seulement de 14,1 % (soit 17 107 vols avec vio-
lence élucidés pour 121 038 constatés). Parmi les trois catégories
d’infractions qui composent les vols avec violence, ce sont les
vols violents sans arme qui ont le rapport faits élucidés/faits
constatés le plus bas. En effet, la fréquence d’élucidation pour
cette infraction, qui représente 87 % des vols avec violence, est
seulement de 11,9 %. Le rapport faits élucidés/faits constatés
pour les vols à main armée et les vols avec arme blanche sont
respectivement de 36,3 % et de 24 % (tableau 1).
Il est important de constater que de 1996 à 2010, la fréquence
d’élucidation pour les vols avec violence a baissé de plus de
7 points, passant de 21,9 % à 14, 1 % (tableau 1).

Tableau 1

Les faits élucidés, les faits constatés enregistrés par


la police et la gendarmerie pour les vols avec violence
et le rapport « faits élucidés/faits constatés » entre 1996
et 2010

Rapport « élucidés/constatés » (%) 1996 2010


Vols avec violence 21,9 % 14,1 %
variation 1996-2010 (en points) -  - 7,8
Vols à main armée 35,9 % 36,3 %
variation 1996-2010 (en points) -  + 0,4
Vols avec arme blanche 27,3 % 24,0 %
variation 1996-2010 (en points) -  - 3,3
Vols violents sans arme 18,4 % 11,9 %
variation 1996-2010 (en points) -  - 6,5

Source : état 4001 annuel, DCPJ


140 Traité des violences criminelles

Bibliographie
Bauer, A., Rizk, C. et Soullez, C., Statistiques criminelles et enquêtes de
victimation, Paris, PUF, 2011.
Jousse, D., Traité de la justice criminelle de France, Paris, Debure, 1771.
Leclair, P., Histoire des brigands, chauffeurs et assassins d’Orgères, Paris,

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La Bibliothèque, 1799.
Lecler, A., Coville, A., Cosneau, E. et Barroux, M., Les Travers du
temps, le Moyen Âge, la grande criminalité, 2004, [En ligne] http ://
www.cosmovisions.com/ChronoCriminaliteMA.htm.
ONDRP, La Criminalité en France : Rapport de l’Observatoire national de
la délinquance et des réponses pénales 2010, Paris, CNRS Éditions,
2010.
Scherr, M. et Rizk, C., « Le nombre de personnes mises en cause pour
crimes et délits non routiers a diminué de 2,4 % entre 2009 et 2010 »,
in Grand Angle, 26, Paris, ONDRP, 2011.
Toureille, V., Vol et brigandage au Moyen Âge, Paris, PUF, 2006, p. 2-3.
Chapitre 7

Les processus de passage


à l’acte des agresseurs sexuels

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de femmes extrafamiliaux

Jean Proulx et Éric Beauregard

Introduction
Pour la majorité des gens, la lecture d’un article de journal qui
décrit le viol d’une femme suscite une réaction viscérale intense
– un mélange de répulsion, de colère et d’incompréhension.
Une question revient fréquemment : qu’est-ce qui a pu pousser
un homme à agir avec une telle violence envers une femme ?
Quelle était sa motivation pour agir ainsi ? Dans le cadre de ce
chapitre, nous tenterons de répondre à cette question. Ainsi,
dans un premier temps, nous aborderons les classifications
d’agresseurs sexuels de femmes, lesquelles reposent principa-
lement sur les motivations de l’auteur du viol. Puis, dans un
deuxième temps, nous présenterons des modèles de processus
de passage à l’acte, lesquels portent sur des enchaînements de
facteurs qui culminent en une agression sexuelle. Enfin, dans
un troisième temps, nous présenterons les résultats d’une étude
que nous avons réalisée sur les processus de passage à l’acte
des agresseurs sexuels de femmes. Cette étude se démarque
des précédentes par une analyse détaillée des facteurs distaux
(ex. : style de vie, troubles de la personnalité) et des facteurs
proximaux (contexte précrime, désinhibiteurs situationnels),
et ce, afin de mieux comprendre les processus qui aboutissent
à l’agression sexuelle d’une femme. Les classifications, les
modèles ainsi que l’étude empirique que nous présenterons dans
142 Traité des violences criminelles

ce chapitre devraient réduire, en partie du moins, l’incompré-


hension de ce type de crime.
Contrairement à la croyance populaire selon laquelle tous
les violeurs sont des pervers sexuels, les résultats de recherche
que nous présenterons tout au long de ce chapitre démontrent

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que la majorité d’entre eux sont des criminels polymorphes ;
leur style de vie est dominé soit par des activités festives (ex. :
bars, jeux de hasard, consommation de drogue), soit par des
conflits et des actes de violence (Blanchette, St-Yves et Proulx,
2007 ; Cusson, 2005). Chez ces criminels, le viol est un crime
parmi d’autres, et peu parmi eux sont spécialisés dans les délits
sexuels (Proulx, Lussier, Ouimet et Boutin, 2008). Bien sûr,
nous avons également identifié un type d’agresseur sexuel de
femmes chez qui la déviance sexuelle est au centre des préoc-
cupations, les sadiques. Toutefois, ceux-ci ne représentent qu’un
tiers de notre échantillon, lequel est constitué de détenus fédé-
raux, c’est-à-dire de criminels condamnés à de longues peines
d’incarcération.

Classifications des agresseurs sexuels de femme


Gebhard, Gagnon, Pomeroy et Christenson (1965)
Dans un ouvrage classique intitulé Sex Offenders : An Analysis
of Types, Gebhard et ses collaborateurs ont présenté une clas-
sification des agresseurs sexuels de femmes (16 ans et plus)
extrafamiliaux. Cette classification inclut les sept types sui-
vants : le sadique (assaultive), le psychopathe (amoral delinquent),
l’alcoolique (drunken), le colérique (explosive), le macho (double-
standard), le déficient intellectuel (mental defective) et le psy-
chotique (psychotic). Le sadique se caractérise par une hostilité
prononcée à l’égard des femmes et l’usage d’une violence exces-
sive lors du délit (violence expressive), qui inclut des éléments
de torture et l’usage d’une arme. Quant à la victime, elle est
généralement inconnue de son agresseur. Le psychopathe est
égocentrique, et il perçoit les femmes comme des objets sexuels.
Il n’est pas en colère lors du délit. Par conséquent, la violence
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 143

qu’il utilise est habituellement minimale (menace, domination


physique) et elle vise à vaincre les résistances de la victime. Le
colérique se caractérise par un désir de vengeance et son délit
est habituellement non prémédité et très violent (violence
expressive). Le macho divise les femmes en deux catégories,

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celles qu’il respecte et celles qui ne méritent aucune considéra-
tion. Ces dernières, selon lui, sont responsables des agressions
qu’elles subissent, et ce, en raison de leur comportement. Ces
agresseurs utilisent surtout la menace afin de commettre leurs
délits. Ce qui a trait aux trois autres types de la classification
de Gebhard est à peine mentionné.

Groth et Birnbaum (1979)


Dans un autre ouvrage classique intitulé Men Who Rape : The
Psychology of the Offender, Groth et Birnbaum (1979) soutiennent
que « tout viol implique des dimensions sexuelle et agressive.
De plus, chez chaque agresseur, la sexualité est un moyen pour
exprimer des sentiments agressifs sous-jacents ». (In every act
of rape, both aggression and sexuality are involved, but it is clear
that sexuality becomes the means of expressing the aggressive
needs and feelings that operate in the offender and underlie his
assault, p. 13.) En fait, dans le viol, la sexualité est un moyen
pour  contenter certaines aspirations, à savoir : la colère, le
pouvoir et le sadisme.
Chez l’agresseur dont la motivation est la colère (anger rape),
la phase précrime se caractérise par des événements qui ont
suscité un sentiment d’injustice. Bien souvent, sa colère est
dirigée contre une femme qui l’a rejeté ou qui n’a pas répondu
à ses avances sexuelles. Néanmoins, sa victime peut être une
autre femme, bien souvent une inconnue (déplacement). Lors
du délit, non prémédité, l’agresseur est généralement ivre et
enragé. Il fait usage d’une violence expressive qui vise à blesser
physiquement (hospitalisation, mort) et psychologiquement sa
victime (humiliation).
Dans le cas de l’agresseur motivé par le pouvoir (power rape),
durant la phase précrime, il se perçoit comme incompétent sur
144 Traité des violences criminelles

le plan sociosexuel. En effet, il anticipe du rejet de la part des


femmes auxquelles il désire faire des avances sexuelles. Plutôt
que d’agir, il se réfugie dans des fantasmes, que l’on qualifiera
ici de « fantaisies », de viol dans lesquelles les victimes sont non
seulement sous son contrôle mais également impressionnées

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par ses performances sexuelles. (Dans ce chapitre, le terme
« fantaisie » désigne les productions de l’imagination mettant
en scène des actes sexuels.) Ce type d’agresseur prémédite les
détails de ses crimes et choisit des victimes vulnérables, faciles
à maîtriser. Toutefois, lors du délit, il n’a recours qu’à une vio-
lence instrumentale, généralement des menaces. De surcroît,
ses interactions verbales avec la victime sont élaborées et elles
incluent des instructions relatives à des actes sexuels spécifiques
et des questions au sujet de ses propres performances sexuelles.
L’agresseur sexuel sadique est décrit comme étant un homme
intelligent, réservé et solitaire. Au-delà des apparences, dans
son for intérieur, cet homme cultive un monde fantasmatique
élaboré dans lequel il torture, humilie et tue des femmes. Ses
délits sont prémédités et les victimes choisies sont habituelle-
ment des inconnues. Lors de ses délits, lesquels se prolongent
durant des heures, voire des jours, l’agresseur sadique fait usage
d’une violence ritualisée qui est l’expression de ses fantaisies
sexuelles déviantes. Le plaisir sexuel de cet agresseur est tribu-
taire de la souffrance physique et psychologique de sa victime.
Cette violence inclut des mutilations sexuelles (ex. : ablation
des mamelons), l’insertion d’objets dans le vagin ou l’anus,
d’autres actes de tortures (ex. : brûlures, flagellation) ainsi que
l’humiliation. Les agresseurs sadiques se limitent rarement à
une seule victime, et leurs crimes ont tendance à devenir de
plus en plus violents.
Tout comme la classification de Gebhard et ses collabo-
rateurs, celle de Groth et Birnbaum s’appuie sur le jugement
clinique de ses concepteurs. En outre, aucune procédure
explicite ayant conduit à l’identification des types de violeurs
n’est présentée. Malgré leurs limites, les types présentés dans
ces classifications représentent une base solide afin de clari-
fier l’hétérogénéité des agresseurs sexuels de femmes. Pour
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 145

reprendre les mots de Knight, Rosenberg et Schneider (1985),


« les analyses typologiques ne permettent pas de découvrir des
catégories d’agresseur qui n’ont pas déjà été observées sur le
plan clinique ; elles permettent toutefois de mieux définir ces
catégories d’agresseur ». (Cluster analysis will not discover any

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types not previously clinically observed, but it may aid in defining
already noted types, p. 277.)

Knight et Prentky (1990)


La classification des agresseurs sexuels de femmes développée
par Knight et ses collaborateurs, le MTC-R-3 (Massachusetts
Treatment Center-Rapists-3), est le point culminant d’un
programme de recherche qui s’est échelonné sur plus de vingt
ans, et qui se poursuit encore aujourd’hui. Cette classification
repose donc sur une base empirique solide dont les éléments
principaux sont des échelles et des types. Les échelles présentent
une bonne cohérence interne et furent construites à partir de
variables retenues lors d’analyses factorielles. Ces échelles sont
plus stables, riches et précises que chacune des variables indivi-
duelles qui les composent, et ce, malgré leur puissance discri-
minante (Critical Typological Differentiator) ; elles sont utilisées
par les cliniciens pour classer les agresseurs sexuels de femmes
(Knight, Rosenberg et Schneider, 1985 ; Rosenberg et Knight,
1988). Quant aux types, ils furent identifiés à partir d’analyses
typologiques portant sur les échelles préalablement construites.
L’utilisation de divers algorithmes, lors des analyses typolo-
giques, a permis de trouver des types stables définis sur la base
d’un ensemble de similitudes et de différences entre les agres-
seurs à partir des échelles (Knight et Prentky, 1990a). Ainsi, les
membres de chacun des types sont semblables l’un à l’autre et
différents de ceux des autres types. Toutefois, comme le men-
tionne Knight (1999), « chaque type représente un ensemble de
caractéristiques interreliées et les frontières entre les types ne
sont pas rigides ». (Each type represents a naturally occuring core
of characteristics and the bounderies between types are not concep-
tualized as rigidly discrete, p. 310.)
146 Traité des violences criminelles

Dans un document non publié, Knight et ses collaborateurs


(Knight et Prentky, 1990b) présentent les critères pour chacune
des huit échelles qui serviront à établir l’appartenance aux
types d’agresseurs sexuels du MTC-R-3 (Knight et Prentky,
1990a). Ces échelles sont : 1) l’agressivité (colère facile et aveugle ;

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cruauté envers les animaux ; blessure, mutilation, humiliation
infligées à la victime ; insertion d’objets dans l’anus et le vagin) ;
2) le comportement antisocial à l’adolescence (problèmes à l’école –
indiscipline, absentéisme –, fugues, vandalisme, bagarres) ; 3) le
comportement antisocial à l’âge adulte (consommation de drogues,
vandalisme, bagarres, voies de fait, troubles de l’ordre public,
possession d’armes, délits commis sous l’effet de l’alcool) ; 4) la
compétence sociale (capacité à subvenir seul à ses besoins durant
au moins un an, cohabitation avec sa conjointe pour au moins
six mois) ; 5) la sexualisation (sexualité compulsive, comporte-
ment sexuel déviant, délit sexuel découlant de fantasmes, script
élaboré, préoccupations quant à sa masculinité et à ses perfor-
mances sexuelles) ; 6) la colère envahissante (colère facile, violence
verbale, voies de fait, fantasmes agressifs, cruauté envers les
animaux) ; 7) le sadisme (fantaisies sexuelles sadiques – coups,
torture, viol –, la souffrance de la victime étant excitante sexuel-
lement ; comportements sadiques – fouettage, asservissement
– lors du délit ; comportements sadiques avec des partenaires
sexuelles consentantes ; violence ritualisée ; coït post-mortem ;
mutilation post-mortem ; mutilation des zones érogènes ; brû-
lures ; coït lorsque la victime est inconsciente ; insertion d’objets) ;
8) la planification du délit (programmation détaillée, sélection de
la victime, mode opératoire suivant un script).
La classification de Knight et Prentky, le MTC-R-3, inclut
neuf types, lesquels sont tout d’abord définis par la motivation
principale de l’agresseur, puis par son niveau de compétence
sociale. Afin de mettre l’emphase sur les éléments centraux
de cette classification, nous limiterons notre exposé à la pré-
sentation des cinq types définis en fonction de la motivation
principale, à savoir : opportuniste, colérique, sadique, sexuel
non sadique et misogyne. Knight et Guay (2006) définis-
sent ces cinq types en fonction de leur degré de psychopathie
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 147

(comportements antisociaux), laquelle est soit élevée (opportu-


niste, colérique, sadique), soit faible (sexuel non sadique, miso-
gyne). Les auteurs distinguent en outre ces types selon leur
niveau de sexualisation, lequel est soit élevé (sadique, sexuel
non sadique), soit faible (opportuniste, colérique, misogyne)

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(voir le tableau 1). Il est rassurant de constater que les types
du MTC-R-3, résultats d’analyses quantitatives multivariées,
« contiennent des types, fréquemment observés et décrits par les
cliniciens, mais définis sous une forme plus précise » (incorpo-
rates albeit in a somewhat transformed and more narrowed defined
state, version of types frequently observed and described by clinicians,
Knight et Prentky, 1990 : 46).

Tableau 1 

Caractéristiques des cinq types principaux du MTC-R-3


en fonction des huit échelles

Types d’agresseurs sexuels de femmes


Échelles Opportuniste Colérique Sadique Sexuel non Misogyne
sadique
Violence - + + - +
expressive
Comportement
antisocial + + + - -
- Adolescence + + + - -
- Adulte
Compétence + - - + -
sociale - -
Sexualisation 0 0 + + -
Colère - + - - -
envahissante
Sadisme 0 0 + 0 0
Planification du - - + + -
délit

+ : élevé - : faible 0 : absente

Les agresseurs de femmes opportunistes sont motivés, lors


de leurs délits sexuels, par le désir d’obtenir des gratifications
sexuelles sans restriction, et ce, peu importe les conséquences
pour la victime (absence d’empathie). Leurs délits sexuels s’ins-
crivent dans un style de vie antisocial généralisé, et ce, depuis
148 Traité des violences criminelles

l’adolescence (score élevé aux deux échelles de comportements


antisociaux). Les délits sexuels sont non planifiés, impulsifs et
largement déterminés par des facteurs situationnels et contex-
tuels (ex. : viol commis lors d’un vol par effraction). Lors des
délits sexuels, l’agresseur a recours à une violence instrumen-

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tale, celle qualifiée de minimale afin de soumettre les victimes
(score faible à l’échelle d’agressivité). Chez ce type d’agresseur,
que Knight (2010) décrit comme ayant une personnalité anti-
sociale et narcissique, la colère n’apparaît qu’en réponse à une
résistance importante de la victime.
Les agresseurs de femmes colériques sont motivés, lors de
leurs délits sexuels, par une colère indifférenciée (envers les
hommes ou les femmes) qui transparaît dans tous les domaines
de leur vie. Par ailleurs, ils ont un style de vie antisocial, où
dominent les délits violents. Leurs crimes sexuels sont non
planifiés et caractérisés par l’usage d’une violence expressive,
et ce, même en l’absence de résistance de la part de leurs vic-
times. Ces dernières, lors du délit, sont gravement blessées
physiquement et même tuées dans de nombreux cas. Selon
Knight (2010), les agresseurs colériques présentent un profil de
personnalité caractérisé par des éléments psychopathiques et
d’état limite (emotional dysregulation).
Les agresseurs sexuels sadiques cultivent un monde fantas-
matique dans lequel dominent des scénarios élaborés où des
femmes sont torturées, violées et tuées. Ces agresseurs plani-
fient de manière détaillée des délits sexuels au cours desquels
ils prévoient de réaliser leurs fantaisies sexuelles sadiques. La
violence lors de leurs délits est non seulement expressive mais
aussi ritualisée. En effet, les actes de violence sont largement
tributaires des fantaisies sexuelles sadiques (torture, asservis-
sement, humiliation, mutilation). Les victimes des agresseurs
sadiques subissent des blessures graves lors du délit, et plu-
sieurs sont tuées. Les agresseurs sadiques ont peu de compé-
tences sociales, et ils présentent un style de vie antisocial, et
ce, dès l’adolescence. Quant à leur profil de personnalité, il
est défini comme psychopathique (Barbaree et al., 1994 ;
Prentky et Knight, 2000) et schizoïde (Knight, 2010). Quant à
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 149

Proulx (2001), il a démontré que les agresseurs sadiques pré-


sentaient un profil de personnalité caractérisé par la présence
d’éléments évitants et schizoïdes, et l’absence de traits psycho-
pathiques. Ce dernier résultat concorde avec ceux de Brown
et Forth (1997).

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Tout comme les agresseurs sadiques, les agresseurs sexuels
non sadiques ont un monde fantasmatique riche. Toutefois,
leurs fantaisies de viol incluent des éléments de domination et
de contrôle plutôt que de violence. Leurs délits sont planifiés
avec soin et visent à la satisfaction de leurs fantaisies sexuelles
déviantes. Les agresseurs sexuels non sadiques ont recours à
une violence instrumentale lors de leurs délits ; certains d’entre
eux vont jusqu’à renoncer à commettre leur crime si la victime
résiste. Ces agresseurs ont un style de vie dans lequel dominent
des activités sexuelles déviantes et non déviantes (sexualisation
élevée) ; toutefois, ils présentent peu de comportements antiso-
ciaux, hormis leurs délits sexuels. Le profil de personnalité ne
comporte pas de traits psychopathiques (Barbaree et al., 1994 ;
Brown et Forth, 1997 ; Knight, 2010 ; Prentky et Knight, 2000).
Cependant, aucun trait de personnalité spécifique n’est associé
à ce type d’agresseurs sexuels. Tout au plus, Knight et Prentky
(1990) mentionnent qu’ils ont « une représentation négative de
leur masculinité » (feeling of inadequacy about their masculinity
and masculine self-image, p. 46).
Les agresseurs sexuels misogynes se caractérisent par une
colère dirigée exclusivement contre les femmes. Leur style
de vie ne comporte que peu d’aspects antisociaux et un faible
niveau de sexualisation. Quant à leurs délits, ils sont non pré-
médités et caractérisés par l’usage d’une violence expressive
(humiliation de la victime, violence physique). Ces agres-
seurs ne présentent pas de traits psychopathiques (Barbaree
et al., 1994 ; Brown et Forth, 1997 ; Prentky et Knight, 2000).
Toutefois, ils souffrent d’un déficit de compétences sociales, ce
qui amène Knight (2010) à conclure que les agresseurs miso-
gynes présenteraient un profil de personnalité évitant et schi-
zoïde, et qu’ils auraient de nombreux points communs avec les
agresseurs sadiques.
150 Traité des violences criminelles

La classification des agresseurs sexuels de femmes élaborée


par Knight et Prentky (1990) a fait l’objet de nombreuses études
de validation, et ce, tant par ses concepteurs que par des cher-
cheurs indépendants. Dans l’ensemble, ces études confirment
la validité concurrente de cette classification. Ainsi, Knight

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(1999) a établi que pour cinq des huit échelles du MTC-R-3
(agressivité, colère envahissante, comportement antisocial à
l’adolescence puis à l’âge adulte et compétence sociale), les
niveaux présentés (bas, élevé) par les agresseurs sexuels de
divers types sont conformes à ce qui était attendu. Toutefois, en
ce qui a trait à l’échelle de sadisme, les résultats sont mitigés.
En effet, même si les agresseurs sadiques rapportent des com-
portements d’asservissement ainsi qu’une synergie entre la
sexualité et l’agression, la fréquence de leurs fantaisies sexuelles
déviantes est nettement moindre que celle des agresseurs colé-
riques et misogynes, chez lesquels de telles fantaisies n’étaient
pas prévues (faible degré de sadisme). Au sujet de l’échelle de
sexualisation, les résultats sont également mitigés. En effet, en
accord avec les critères du MTC-R-3, les agresseurs sadiques
affichent un score élevé, mais cela est également le cas pour les
agresseurs colériques et misogynes, chez lesquels on escomp-
tait le contraire (faible degré de sexualisation). Enfin, l’échelle
de préméditation pose également problème puisque des scores
élevés sont obtenus pour les agresseurs des types colérique et
misogyne.
Les résultats provenant d’études indépendantes soulèvent
également certains problèmes relatifs à la validité concurrente
du MTC-R-3. Premièrement, même si les agresseurs sadiques
présentent un indice de viol moyen plus élevé que celui des
autres types (Barbaree et al., 1994 ; Proulx, 2001), les agresseurs
misogynes et colériques ont un intérêt sexuel déviant prononcé
(indice de viol respectif de 1,18 et 0,92). Deuxièmement, les
agresseurs sadiques et opportunistes présentent des niveaux
similaires de planification du délit (Barbaree et al., 1994).
Finalement, les agresseurs sadiques rapportent un niveau élevé
d’aliénation et d’isolement social (Barbaree et al., 1994), ce qui
ne concorde pas avec un niveau élevé de psychopathie.
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 151

Les niveaux de psychopathie, associés aux divers types du


MTC-R-3, proposés par Knight et Prentky (1990), diffèrent
de ceux obtenus lors d’études ultérieures. Ainsi, dans celle de
Barbaree et al. (1994), les scores moyens à l’échelle de psycho-
pathie de Hare (PCL) sont largement sous le seuil clinique de

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30, ce qui indique que peu de violeurs sont psychopathes ; néan-
moins, les opportunistes (`x = 20,5) et les sadiques (`x = 19,5) ont
des scores moyens plus élevés que les sexuels non sadiques (`x =
13,7) et les misogynes (`x = 17,5). Prentky et Knight (2000) ont
obtenu des résultats similaires à ceux de Barbaree et al. (1994).
Quant à Brown et Forth (1997), même si les scores moyens au
PCL vont également dans ce sens, il n’y a qu’un seul agres-
seur sadique qui atteint le seuil clinique de 30, nécessaire à un
diagnostic de psychopathie. Ces derniers résultats sont com-
patibles avec ceux de Proulx (2001), lesquels indiquent que les
agresseurs sadiques ont un profil de personnalité, évalué selon
le Millon Clinical Multiaxial Inventory (MCMI) (Millon,
1983), caractérisé par des éléments évitants (`x = 78) et schizoïdes
(`x = 76), et aucun élément antisocial (`x = 55) ou narcissique
(`x = 50) (le seuil clinique des échelles du MCMI est de 75).
En ce qui a trait aux agresseurs sadiques, les résultats des
diverses études indiquent deux profils de personnalité, l’un
caractérisé par des éléments psychopathiques et l’autre par des
éléments évitants et schizoïdes (Knight, 2010 ; Proulx, 2001).
Toutefois, un examen plus approfondi des résultats obtenus
par Barbaree et al. (1994) met en lumière le fait que les agres-
seurs sadiques ont un score équivalent à celui des autres types
du MTC-R-3 quant au facteur 1 du PCL (personnalité), et
qu’ils ne se distinguent des agresseurs sexuels non sadiques et
des misogynes que sur le facteur 2 (comportement antisocial).
Or, il est à noter que deux des critères permettant de classer
un agresseur sexuel dans la catégorie sadique (comportements
antisociaux à l’adolescence puis à l’âge adulte) sont équivalents
à plusieurs des critères relatifs au facteur 2 du PCL (délin-
quance juvénile, faible maîtrise de soi, multiplicité des types
de délits, bris des conditions de libération conditionnelle). En
conséquence, l’association entre sadisme sexuel et psychopathie
152 Traité des violences criminelles

est partiellement tautologique et artificielle, ce qui souligne


la nécessité de réviser les critères utilisés pour classer un sujet
dans le type sadique.
Comme mentionné précédemment, les critères de classifi-
cation relatifs aux types sadique, colérique et misogyne néces-

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sitent une révision afin de limiter les recoupements existant
entre eux. En plus des arguments déjà mentionnés, on peut
souligner le fait que les échelles d’agression expressive et de
colère envahissante ont des critères communs (cruauté envers
les animaux, colère facile, voies de fait). En outre, les échelles
d’agression expressive et de sadisme ont des critères communs
(mutilation, insertion d’objets). Ainsi, une amélioration de la
classification de Knight et Prentky (1990) implique non seule-
ment une révision des critères de classification, c’est-à-dire des
échelles sur laquelle elle repose, mais également de nouvelles
analyses typologiques. Knight (1999) suggère « une révision des
critères d’assignation aux types d’agresseur et une clarification
de leurs motivations » (a revision of type assignement criteria and
an altering of the understanding of the motivational components
of the types, p. 320).
Les travaux récents de Knight et de ses collaborateurs
répondent en partie à ces critiques. En effet, Knight (2010) sou-
ligne que le MTC-R-3 repose sur des variables codifiées à partir
de dossiers (Prentky, Knight et Rosenberg, 1988), ce qui limite
l’évaluation des éléments cognitifs et émotifs, et un recours
quasi exclusif à des éléments comportementaux (ce qui explique,
à notre avis, certaines redondances entre les échelles reposant
sur des variables comportementales). Or, dans son plus récent
modèle, Knight (Knight, 2010 ; Knight et Guay, 2006) utilise
des données obtenues à partir du MASA (Multidimensional
Assessment of Sex and Aggression) (Knight, Prentky et Cerce,
1994), une procédure d’évaluation autorévélée qui permet de
recueillir des informations détaillées sur des éléments cognitifs,
émotifs et comportementaux pertinents pour classer des agres-
seurs sexuels. Dans ce modèle révisé, les cinq types d’agresseurs
du MTC-R-3 sont définis en fonction de trois dimensions,
à savoir : la sexualisation, l’impulsivité (PCL-facteur 2) et la
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 153

dureté émotionnelle (PCL-facteur 1). Ce modèle dimensionnel


est prometteur, et il pourrait résoudre plusieurs des problèmes
associés au MTC-R-3. Cependant, il repose actuellement sur
une base empirique limitée.

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Modèles de processus de passage
à l’acte des agresseurs sexuels
Malgré l’intérêt des typologies d’agresseurs sexuels, lesquelles
nous informent sur leurs motivations et leurs caractéristiques,
celles-ci ne nous renseignent pas sur les séquences temporelles,
sur les processus qui culminent en un délit sexuel. En consé-
quence, afin de compléter ces typologies, nous allons poursuivre
avec une présentation de modèles relatifs au processus de passage
à l’acte des agresseurs sexuels. Tout d’abord, nous verrons le
modèle de prévention de la récidive élaboré par Pithers (1990).
Puis, nous poursuivrons avec le modèle empirique issu des
travaux de Polaschek, Hudson, Ward et Siegert (2001).

Pithers (1990)
Pithers et ses collègues (Pithers, 1990 ; Pithers, Kashima,
Cumming, Beal et Buell, 1988 ; Pithers, Marques, Gibat et
Marlatt, 1983) ont développé un modèle de la séquence des
facteurs qui culmine en une agression sexuelle, le modèle de
prévention de la récidive. Le premier élément de cette séquence
est un affect négatif. Cet affect résulte d’un style de vie insatis-
faisant, qui se caractérise par des obligations importantes et
un manque d’activités agréables. Si l’agresseur ne réussit pas à
gérer adéquatement ses affects négatifs, il développe des fan-
taisies sexuelles déviantes qui constituent le deuxième élément.
Le troisième élément de la séquence consiste en des distorsions
cognitives qui justifient une agression sexuelle. Le quatrième
élément, la planification consciente de l’effraction, est souvent
associé à des activités masturbatoires. Enfin, le dernier élément
de cette séquence délictuelle consiste en la perpétration d’une
agression sexuelle.
154 Traité des violences criminelles

Le modèle de prévention de la récidive développé par


Pithers et ses collègues est utile pour comprendre la séquence
qui culmine en l’agression sexuelle d’une femme. Toute-
fois, certains de ses aspects doivent faire l’objet d’une étude
plus approfondie. Premièrement, les causes d’un style de vie

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insatisfaisant ne sont pas abordées. Sur ce plan, les troubles
de la personnalité mentionnés dans les études typologiques de
Knight (1999, 2010) pourraient constituer des causes possibles.
En effet, selon Millon (1981 ; Millon et Davis, 1996), un indi-
vidu qui présente un trouble de la personnalité se distingue
par un mode relationnel habituel inapproprié et rigide qui
engendre des conflits interpersonnels et des affects négatifs.
Deuxièmement, les éléments du modus operandi, à savoir la
planification du délit et le délit, sont abordés d’une manière très
succincte. Enfin, le modèle de prévention de la récidive est un
modèle général qui ne prend pas en considération les résultats
des études typologiques, lesquels indiquent que le viol est un
phénomène hétérogène.

Polaschek, Hudson, Ward et Siegert (2001)


Afin de rendre compte de l’hétérogénéité des processus de
passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes, Polaschek,
Hudson, Ward et Siegert ont réalisé une étude qualitative à
laquelle 24 agresseurs ont participé. Il en a résulté un modèle
du viol qui comporte six étapes. La première, les facteurs anté-
cédents, concerne le style de vie de l’agresseur, des problèmes
significatifs qui seraient survenus dans les mois précédant
le délit (ex. : travail, couple, alcool/drogue), ainsi que l’affect
prédominant dans les heures précédant le délit. La deuxième
étape consiste en l’établissement d’un but principal, à savoir la
recherche d’une gratification sexuelle (1. pour maintenir un
affect positif ; 2. pour fuir un affect négatif) ou la réparation
d’une injustice (1. en blessant la victime ; 2. pour résoudre un
problème interpersonnel). La nature du but principal est fonc-
tion des facteurs antécédents. De surcroît, les buts dominants
ont une influence déterminante sur le déroulement des phases
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 155

subséquentes du processus de passage à l’acte des agresseurs


sexuels de femmes. La troisième étape est l’approche de la
victime, soit de manière indirecte (ex. : séduction) ou directe
(ex. : menaces, coups). La préparation du délit constitue la qua-
trième étape du processus. Elle inclut une évaluation des obs-

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tacles à la réalisation du délit (ex. : résistance de la victime,
interférence d’un gardien) et l’identification des moyens afin de
les contrer. La cinquième étape est le délit, lequel inclut ou non
des comportements sexuels dégradants (ex. : sodomie). Enfin,
la dernière étape du modèle du viol consiste en la mise en place
de stratégies afin d’éviter d’être arrêté.
Polaschek et Hudson (2004) ont élaboré une classifica-
tion des processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels
de femmes qui repose sur le modèle du viol présenté ci-haut.
Cette classification comporte trois types, lesquels sont prin-
cipalement définis en fonction de leurs buts dominants, un
concept semblable à celui de la motivation principale dans
la classification de Knight et Prentky (1990). Ainsi, dans le
premier type, le but principal est la recherche d’une gratifica-
tion sexuelle pour maintenir un affect positif. Les agresseurs
de ce type tentent de séduire leurs victimes afin d’obtenir un
rapport sexuel ; ils n’utilisent une violence minimale que lorsque
celles-ci résistent à leurs avances. Ces agresseurs correspondent
à ceux du type opportuniste de la classification de Knight et
Prentky (1990). Pour les agresseurs du second type, le but prin-
cipal est la recherche d’une gratification sexuelle pour fuir un
affect négatif (ex. : anxiété, dépression). Ces agresseurs ont des
fantaisies sexuelles déviantes, et ils planifient leurs crimes. Ils
utilisent autant la séduction qu’une violence instrumentale afin
de soumettre leur victime. Les agresseurs de ce second type
ont de nombreux points communs avec les agresseurs du type
sexuel non sadique. Enfin, les agresseurs du troisième type ont
pour but principal de réparer une injustice. L’affect prédomi-
nant dans les heures précédant leur délit est la colère. Lors du
délit, ces agresseurs utilisent la violence verbale (ex. : humilia-
tion) et physique afin de punir la victime. Dans la classifica-
tion de Knight et Prentky, les agresseurs colériques présentent
156 Traité des violences criminelles

plusieurs similitudes avec ceux de ce troisième type décrit par


Polaschek et Hudson (2004) (voir tableau 2).

Tableau 2

Correspondances entre les classifications d’agresseurs

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sexuels de femmes

Classification
Motivation Gebhard Groth Knight Polaschek
Sadisme Sadique Sadique Sadique
Colère Colérique Colérique Colérique Réparer une
injustice
Opportunisme Psychopathe Opportuniste Maintenir un
affect positif
Sexuel non Pouvoir Sexuel non Fuir un affect
sadique sadique négatif
Misogynie Macho Misogyne

Le modèle du viol de Polaschek et ses collègues (2001)


ainsi que la classification qui en découle constituent un déve-
loppement important du modèle de prévention de la récidive
de Pithers (1990). Tout d’abord, ce modèle repose sur une base
empirique, c’est-à-dire une méthodologie qualitative. De sur-
croît, ce modèle fut développé spécifiquement pour décrire les
processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes.
Le modèle du viol comporte tout de même certaines limites.
Ainsi, il repose sur un échantillon limité (N = 24) au sein
duquel on ne retrouve aucun agresseur sadique. De plus, les
facteurs antécédents sont décrits de manière succincte. Dans
les faits, ils se limitent aux affects prédélictuels (excitation
sexuelle, anxiété/dépression, colère). Enfin, Polaschek et ses
collaborateurs ont construit leur modèle uniquement à partir
des données provenant d’entrevues réalisées avec des agresseurs
sexuels de femmes, et ce, sans source d’informations externes
(ex. : déclaration de la victime) permettant de corroborer les
dires des infracteurs.
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 157

Problématique
Dans les classifications d’agresseurs sexuels de femmes, quatre
types principaux ressortent, et ce, peu importe le mode d’éla-
boration (clinique ou statistique). Pour chacun de ces types,
l’élément central est la motivation dominante, à savoir l’op-

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portunisme, la colère, le sadisme et la sexualité. Les affects
prédélictuels, la nature des fantaisies sexuelles, le niveau de pla-
nification du délit et le type de violence (instrumentale, expres-
sive, ritualisée) sont les éléments déterminants pour classer les
agresseurs sexuels. Toutefois, ni les facteurs à l’origine de ces
éléments déterminants ni les processus qui culminent en une
agression sexuelle ne sont abordés.
Le modèle du viol de Polaschek et ses collaborateurs (2001)
inclut trois processus de passage à l’acte chez les agresseurs
sexuels. Toutefois, hormis les buts principaux, les affects prédé-
lictuels et le type de violence, ces processus sont peu élaborés.
En effet, Polaschek mentionne que les déterminants des divers
buts principaux sont le style de vie et les affects prédélictuels.
En revanche, l’étude ne spécifie pas quel style de vie particulier
est associé à chacun des trois types de processus de passage à
l’acte qu’elle a identifiés (Polaschek et Hudson, 2004).
Le but de la présente étude est d’analyser les processus de
passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes extrafami-
liaux. Pour chacun d’eux, nous analyserons les facteurs pré-
crime (affects prédélictuels, nature des fantaisies sexuelles)
et le modus operandi. De plus, nous étudierons de manière
détaillée chacun des domaines précurseurs au crime qui ont
été abordés dans les études antérieures, à savoir : le style de vie
(sexuel, général) et le profil de personnalité. Ainsi, les types de
processus de passage à l’acte que nous identifierons devraient
comporter non seulement des motivations principales et des
modus operandi mais également des éléments précurseurs qui
les auraient en partie façonnés.
158 Traité des violences criminelles

Méthodologie
Participants
Dans cette étude, 180 agresseurs sexuels de femmes (16 ans ou
plus) extrafamiliaux furent évalués. Un agresseur est considéré
comme étant extrafamilial lorsque son lien avec la victime

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appar­­tient à l’une des catégories suivantes : étranger (N = 87),
connaissance (N = 68) ou ami (N = 25). La plupart de ces agres-
seurs n’ont qu’une seule victime (N = 150) ; les autres ont victimisé
deux (N = 13), trois (N = 6), quatre (N = 2) ou cinq victimes ou
plus (N = 9). L’âge moyen de la première victime au moment du
délit était de 29,9 ans (écart type ou E.T. = 13,9, étendue = 16-84).
Notre échantillon comprend 59 meurtriers sexuels de femmes
et 121 agresseurs sexuels. Ces deux types d’agresseurs ont été
inclus dans notre échantillon parce que, lors d’une étude précé-
dente, nous avons trouvé qu’ils différaient peu par leur profil de
personnalité et leur histoire personnelle (Proulx, Beauregard,
Cusson et Nicole, 2007). Les participants sont majoritaire-
ment blancs (87 %) et âgés en moyenne de 33,7 ans (E.T. = 9,2).
Lors du délit, 32,3 % d’entre eux vivaient en union libre ou étaient
mariés. Aucun d’eux ne présente de troubles mentaux graves
(ex. : schizophrénie, troubles de l’humeur). Les participants à
cette étude ont été l’objet en moyenne de 9,9 chefs d’accusation
antérieurs pour des crimes non sexuels et non violents (E.T. = 17),
2,5 chefs pour des crimes violents et non sexuels (E.T. = 4,2),
0,5 chefs pour des agressions sexuelles (E.T. = 1,1) et 0,09
chefs pour des nuisances sexuelles (E.T. = 0,7) (ex. : voyeu-
risme, exhibitionnisme) ; pour tous ces chefs d’accusation, ils
ont été reconnus coupables. Durant la collecte des données, les
121 agresseurs sexuels de femmes et 32 des 59 meurtriers sexuels
de femmes étaient incarcérés au Centre régional de récep-
tion (Sainte-Anne-des-Plaines, Québec, Canada), un péni-
tencier à sécurité maximale. Les 27 autres meurtriers sexuels
de femmes ont été évalués alors qu’ils purgeaient leur peine au
Québec, dans un autre pénitencier du Service correctionnel
du Canada.
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 159

Pour les sujets ayant agressé plus d’une victime, nous n’avons
utilisé que les renseignements sur la première victime. Cette
décision repose sur le fait que la majorité de nos sujets n’ont
qu’une seule victime.

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Instruments de mesure
Le Questionnaire informatisé sur les délinquants sexuels
(QIDS) est composé de 17 sections, lesquelles couvrent divers
aspects de la vie des agresseurs sexuels (ex. : information cor-
rectionnelle, antécédents judiciaires, antécédents familiaux,
histoire personnelle, développement sexuel). Dans le cadre de
ce chapitre, nous n’avons utilisé que des informations relatives
à la phase adulte de la vie des participants. Le QIDS fait office
de plan général pour une entrevue semi-structurée. De plus, il
sert de grille de codification pour les informations recueillies
lors de l’entrevue. Il est à noter que des informations concer-
nant le style de vie et les facteurs précrime ont été obtenues lors
des entrevues réalisées avec les participants. Par conséquent,
les renseignements retenus représentent le point de vue des
participants. Toutefois, ces informations ont été complétées
à partir des dossiers correctionnels, lesquels contenaient des
comptes rendus d’entretiens avec des parents, des employeurs
ou des proches des participants.
Les troubles de la personnalité des sujets ont été évalués à partir
du MCMI (Millon, 1983). Ce test objectif consiste en 175 ques-
tions auxquelles les sujets évalués doivent répondre par vrai ou
faux. Les résultats aux tests sont interprétés à partir de deux seuils
de discrimination. Ainsi, un score supérieur à 74 et inférieur à
85 correspond à la présence de caractéristiques propres à un
trouble de la personnalité, tandis qu’un score supérieur à 84
représente une présence marquée de telles caractéristiques.
160 Traité des violences criminelles

Procédure
Tous les sujets ayant participé à cette étude ont signé un for-
mulaire de consentement qui stipulait que les informations
étaient recueillies à des fins de recherche. Ainsi, chacun d’eux
a été soumis à une batterie d’instruments psychométriques,

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dont le MCMI. Lors d’entretiens semi-structurés, fondés
sur le Questionnaire informatisé sur les délinquants sexuels
(St-Yves, Proulx et McKibben, 1994), des informations sur le
style de vie tant générale que sexuelle, la phase précrime (un
an avant le délit) et le modus operandi ont été colligées. S’y
sont ajoutées des données provenant de sources officielles (dos-
siers de police, dépositions de victimes). En cas de divergence
entre les informations, celles provenant d’une source officielle,
jugées plus valides, ont été retenues aux fins de la présente
recherche.

Résultats
Modus operandi
Le tableau 3 présente les pourcentages de participants pour
chaque variable du modus operandi dans chacun des trois
profils de scénarios délictuels établis à partir d’analyses typo-
logiques (ACM, suivi d’analyses typologiques hiérarchiques).
Ces analyses ont permis de diviser notre groupe d’agresseurs
sexuels de femmes en trois sous-groupes relativement homo-
gènes, et ce, à partir des similitudes des variables de leur modus
operandi : 1) les agresseurs au profil sadique ; 2) les agresseurs au
profil colérique et 3) les agresseurs au profil opportuniste (pour
plus de détails, voir Proulx et Beauregard, 2009).
Les agresseurs qui ont suivi le scénario délictuel sadique
représentent 27 % (N = 49) de notre échantillon. Cette sorte de
modus operandi se caractérise par un scénario délictuel prémé-
dité avec soin et en concordance avec des fantaisies sexuelles
déviantes. Les agresseurs sadiques sélectionnent, enlèvent,
séquestrent, humilient et mutilent (parties génitales, seins) leurs
victimes. De surcroît, ils ont recours à une violence expressive
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 161

Tableau 3

Pourcentages des caractéristiques de modus operandi


dans trois scénarios délictuels

Types de scénarios délictuels


Sadique Colérique Opportuniste

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(N = 49) (N = 74) (N = 57)
Fantaisies sexuelles déviantes
(48 h avant le délit) 59,2 8,1 26,3
Colère (48 h avant le délit) 24,5 37,8 14,0
Consommation d’alcool 77,6 75,7 49,1
(48 h avant le délit)
Consommation de drogue 46,9 50,0 29,8
(48 h avant le délit)
Préméditation détaillée du délit 61,2 6,8 40,4
Sélection de la victime 69,4 14,9 46,3
Âge de la victime (année) 28,5 32,1 28,2
Victime ayant des caractéris- 51,3 7,0 34,2
tiques spécifiques
Victime prostituée 8,3 20,8 3,6
Victime provenant d’un milieu 19,1 40,6 21,8
dysfonctionnel
Victime inconnue 51,0 58,1 33,3
Victime ayant consommé de 24,1 54,7 27,3
l’alcool avant le délit
Enlèvement et séquestration 22,5 2,7 10,3
Usage d’une arme 61,2 50,0 31,6
Usage de contentions 34,7 5,4 7,0
Humiliation de la victime 58,5 37,1 19,3
Violence expressive 98,0 93,2 12,3
Mutilation lors du délit 38,8 1,3 0
Résistance physique de la 82,2 84,7 35,5
victime
Réaction violente à la 87,8 86,5 14,0
résistance de la victime
Décès de la victime 59,2 40,5 0
Mutilation post-mortem 28,6 0 0
Durée du délit (plus de 30 79,2 45,8 44,4
minutes)
162 Traité des violences criminelles

durant leurs délits. Ce type d’agresseurs choisit généralement


une victime inconnue et présentant des caractéristiques particu-
lières. Dans la majorité des cas, la victime résiste et l’agresseur
réagit avec violence. Une proportion importante des agres-
seurs sadiques font usage d’une arme et dans 59,2 % des délits,

www.bibliovox.com:IF d'Algérie:1496142754:88816728:41.107.205.37:1584315153
la victime décède. Plusieurs agresseurs sadiques mutilent leurs
victimes après leur décès.
Les agresseurs au scénario délictuel colérique constituent 41 %
(N = 74) de notre échantillon. Ce modus operandi se distingue
par des sentiments de colère avant et pendant le délit. Une pro-
portion importante des victimes sont des inconnues pour leur
agresseur ; plusieurs d’entre elles proviennent d’un environ-
nement dysfonctionnel et sont consommatrices de substances
psychoactives. L’agresseur colérique ne recherche pas de carac-
téristique distinctive chez ses victimes et son délit est non pré-
médité. Même s’il recourt à la violence expressive lors de son
délit, l’agresseur colérique ne mutile pas sa victime. Dans ce
scénario délictuel, la majorité des victimes résistent à l’attaque
brutale de leur agresseur, lequel réagit avec une violence accrue
qui entraîne la mort de la victime dans 40,5 % des cas.
Les agresseurs qui ont suivi le scénario délictuel opportuniste
représentent 32 % (N = 57) de notre échantillon. Ce modus ope-
randi se distingue des deux précédents par une absence de fan-
taisies sexuelles déviantes et de sentiments de colère, et ce, dans
les heures qui précèdent le délit. Dans bien des cas, l’agresseur
sélectionne une victime qu’il estime attirante sexuellement
et qu’il connaît un peu. Dans la moitié des cas, l’agresseur a
consommé de l’alcool avant de commettre son crime, lequel
comporte une violence minimale afin de soumettre sexuelle-
ment la victime, sans humiliation ni mutilation toutefois. Une
minorité de victimes résistent physiquement à leur agresseur
et aucune d’elles n’est tuée lors du délit.

Facteurs précrime (durant l’année précédant le délit)


Le tableau 4 présente les pourcentages de participants pour
chaque facteur précrime (durant l’année avant le délit) dans
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 163

chacun des trois profils de contexte de vie établis à partir


d’analyses typologiques (two-step cluster). Le premier profil,
conflictuel-dévalorisé, représente 40 % (N = 71) des contextes
de vie précrime. Les agresseurs qui correspondent à ce profil
rapportent une faible estime de leurs attributs physiques et

www.bibliovox.com:IF d'Algérie:1496142754:88816728:41.107.205.37:1584315153
psychologiques. De plus, ils sont en conflit avec leur conjointe,
tout en éprouvant une hostilité généralisée envers les femmes.
Les agresseurs au profil conf lictuel-dévalorisé soulignent
également qu’ils rejettent les normes sociales et s’opposent à
ceux chargés de les faire respecter (ex. : police, juge). Enfin, la
moitié d’entre eux estiment qu’ils mènent une vie oisive. Le
deuxième profil de contexte de vie, isolé-dévalorisé, représente 24 %
(N = 44) des cas. Les agresseurs qui révèlent ce profil rapportent
une faible estime de soi en lien avec leurs caractéristiques psy-
chologiques. De surcroît, ils souffrent de solitude, laquelle,
pour plusieurs d’entre eux, fait suite à une séparation. Enfin,
une proportion significative de ces agresseurs mentionnent
qu’ils travaillaient de façon excessive. Le troisième profil de

Tableau 4 

Pourcentages de facteurs précrime (un an avant le délit)


dans trois contextes de vie

Types de contexte de vie


Conflictuel- Isolé- Conflictuel
dévalorisé dévalorisé (N=65)
(N=71) (N=44)
Travail compulsif 9,9 38,6 1,5
Perte d’emploi 25,4 0 6,2
Oisiveté 50,7 6,8 10,8
Solitude 25,4 61,4 4,6
Séparation de la conjointe 22,5 43,2 15,4
Conflit avec la conjointe 47,9 15,9 1,5
Problèmes sexuels (fréquence, nature) 26,8 29,5 0
Difficultés familiales 19,7 13,6 1,5
Faible estime de soi (physique) 43,7 6,8 4,6
Faible estime de soi (psychologique) 83,1 68,2 0
Conflit avec les femmes 69,0 11,4 27,7
Conflit avec la société 36,6 11,4 38,5
164 Traité des violences criminelles

contexte de vie, conflictuel, concerne 36 % (N = 65) des cas de


notre échantillon. Les agresseurs de ce profil relatent peu de
difficultés particulières au cours de l’année précédant le délit
en question. Par ailleurs, ils reconnaissent adopter des attitudes
rebelles et ressentir un manque de respect pour les lois et ceux

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chargés de les faire respecter.

Styles de vie sexuelle à l’âge adulte


Le tableau 5 rapporte les pourcentages de participants pour
chaque caractéristique de style de vie sexuelle, et ce, dans
trois profils distincts établis à partir d’analyses typologiques.
Le premier profil de style de vie sexuelle, hypersexuel déviant,
représente 26 % (N = 45) des cas de notre échantillon. Les
agresseurs qui présentent ce profil rapportent être envahis par
des fantaisies sexuelles déviantes. En outre, la sexualité est

Tableau 5 

Pourcentages des caractéristiques des styles de vie


sexuelle dans trois profils

Styles de vie sexuelle


Hypersexuel Hypersexuel Insatisfait
déviant non déviant sexuellement
(N=45) (N=69) (N=66)
Pornographie (film) 40,8 56,3 2,9
Pornographie (revue) 40,0 57,8 2,2
Bar érotique 30,6 49,1 20,4
Prostituée 39,5 40,8 19,7
Jouet érotique 64,5 16,1 19,7
Masturbation compulsive 66,7 22,2 11,1
Insatisfaction sexuelle 68,4 0 31,6
Fréquence des rapports 42,5 32,5 25,0
sexuels (> 7/semaine)
Nombre de partenaires 31,8 32,7 35,5
sexuels (≥ 15)
Fantaisies sexuelles 57,4 18,0 24,6
déviantes
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 165

au centre de leurs activités quotidiennes ; ils se masturbent de


manière compulsive, consomment de la pornographie, fré-
quentent des bars érotiques et ont recours à des prostituées.
Malgré tout, ils s’estiment insatisfaits sur le plan sexuel. Le
deuxième profil de style de vie sexuelle, hypersexuel non déviant,

www.bibliovox.com:IF d'Algérie:1496142754:88816728:41.107.205.37:1584315153
prédomine chez 38 % (N = 69) de nos participants. Ces agres-
seurs n’ont pas de fantaisies sexuelles déviantes. Toutefois, ils
consomment de la pornographie, fréquentent des bars érotiques
et ont des rapports sexuels avec des prostituées. Le troisième
profil de style de vie sexuelle, insatisfait sexuellement, est propre
à 36 % (N = 66) des agresseurs de notre échantillon. Ceux-ci
n’ont pas de fantaisies sexuelles déviantes, et la variété de leurs
activités sexuelles est limitée. Une proportion significative
d’entre eux soulignent une insatisfaction sexuelle.

Styles de vie générale à l’âge adulte


Le tableau 6 présente les pourcentages de participants pour
chaque caractéristique de style de vie générale, et ce, dans
trois profils distincts, établis à partir d’analyses typologiques.
Le premier profil de style de vie générale, problèmes généralisés
(internes, externes), représente 39 % (N = 70) des agresseurs
sexuels de femmes de notre échantillon. Ces agresseurs ont
les problèmes internes suivants : une faible estime de soi, des
rêveries diurnes, de l’insomnie, des phobies, des cauchemars
et des maux de tête. De plus, ils rapportent de nombreux pro-
blèmes externes, tels que : des mensonges répétés, des compor-
tements rebelles, des comportements dangereux (ex. : conduite
en état d’ébriété), des crises de colère, des automutilations ainsi
qu’une consommation abusive d’alcool et de drogue. Enfin,
ces agresseurs sont isolés socialement. Le deuxième profil
de style de vie générale, problèmes externes, caractérise 36 %
(N = 66) de nos participants. Ces agresseurs rapportent unique-
ment des problèmes externes, à savoir : des mensonges répétés,
des crises de colère et une consommation abusive d’alcool et
de drogue. Le troisième profil de style de vie générale, sans
166 Traité des violences criminelles

problème, prédomine chez 25 % (N = 44) des agresseurs de notre


échantillon. Ceux-ci ne rapportent aucun problème externe ou
interne dans leur vie. Évidemment, il s’agit ici de la perspective
des infracteurs et non pas d’une évaluation externe et objective
de leur style de vie.

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Tableau 6 

Pourcentages des caractéristiques des styles


de vie générale dans trois profils

Styles de vie générale


Problèmes Problèmes Sans problème
généralisés externes
(N=70) (N=66) (N=44)
Mensonges répétés 47,8 45,7 6,5
Comportements rebelles 57,3 33,3 9,3
Comportements dangereux 77,8 17,8 4,4
Crises de colère 50,0 50,0 0
Abus d’alcool 42,6 52,8 4,6
Abus de drogue 48,0 45,9 6,1
Automutilation 85,0 5,0 10,0
Faible estime de soi 59,5 35,7 4,8
Rêveries diurnes 80,9 17,0 2,1
Cauchemars 92,6 0 7,4
Insomnie 90,7 0 9,3
Phobies 61,4 18,2 20,5
Maux de tête 69,0 14,3 16,3
Isolement social 67,5 20,8 11,7

Caractéristiques de la personnalité
Le tableau 7 présente les scores moyens des participants pour les
11 échelles de troubles de la personnalité du MCMI, et ce, dans
deux profils identifiés à partir d’analyses typologiques. Puisque
63 agresseurs n’ont pas complété le MCMI, ces analyses ont été
réalisées avec seulement 117 d’entre eux. Les agresseurs au profil
anxieux (43 %, N = 50) ont un score moyen supérieur au seuil
clinique de 75 aux échelles suivantes : évitante (88,7), dépendante
(87,7), schizoïde (81,8) et passive-agressive (76,2). Les agresseurs
au profil dramatique (57 %, N = 67) n’ont aucun score moyen
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 167

supérieur au seuil clinique de 75. Toutefois, des hausses notables


se remarquent dans les échelles évaluant les troubles de la per-
sonnalité narcissique (70,8) et antisociale (66,3).

Tableau 7

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Scores moyens aux échelles du MCMI
pour deux profils de personnalité

Profils de personnalité
Anxieux Dramatique
(N=50) (N=67)
Schizoïde 81,8 42,6
Évitante 88,7 43,9
Dépendante 87,7 57,9
Histrionique 44,1 59,1
Narcissique 45,0 70,8
Antisociale 48,0 66,3
Obsessionnelle-compulsive 45,9 65,9
Passive-agressive 76,2 34,3
Schizotypique 66,9 52,4
État limite 68,9 51,2
Paranoïde 61,6 64,0

Modèle du processus de passage à l’acte


des agresseurs sexuels de femmes extrafamiliaux
La figure 1 illustre les différentes composantes de notre modèle
du processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de
femmes extrafamiliaux ainsi que la force du lien d’association
(V de Cramer) entre chacune de ses composantes et les autres.
Les composantes du modèle sont les cinq variables catégorielles
obtenues grâce aux analyses typologiques présentées précédem-
ment, à savoir : 1) le profil de personnalité ; 2) le style de vie
sexuelle ; 3) le style de vie générale ; 4) les facteurs précrime ;
5) le modus operandi. Nos résultats indiquent que le profil de
personnalité est en lien avec le style de vie générale (V = 0,37),
le style de vie sexuelle (V = 0,24) et les facteurs précrime
(V = 0,29). Il n’y a cependant pas de lien direct entre le profil
de personnalité et le type de modus operandi. Les styles de
168 Traité des violences criminelles

vie générale (V = 0,24) et sexuelle (V = 0,21) sont aussi en lien


avec le profil de facteurs précrime. Toutefois, parmi ces deux
styles de vie, seul le sexuel (V = 0,18) est en lien avec le type de
modus operandi. Enfin, le profil de facteurs précrime est en
lien avec le type de modus operandi (V = 0,17).

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Figure 1

Modèle du processus de passage à l’acte


des agresseurs sexuels de femmes extrafamiliaux

Style de vie
générale
N.
V= S.
,37 0,
24
V=0
V=0,19

Profil de V=0,29 Facteurs V=0,17 Modus


personnalité précrime operandi

V=
0,
24 21
0, 8
V= 0,1
V=
Style de vie
sexuelle

Processus de passage à l’acte chez les agresseurs


sexuels de femmes extrafamiliaux
Pour identifier les processus de passage à l’acte des agresseurs
sexuels de femmes extrafamiliaux, nous avons effectué des
analyses typologiques à partir des données relatives à l’apparte-
nance de chaque participant à l’un ou l’autre des types obtenus
pour les cinq catégories de variables de notre modèle (voir le
tableau 8). Puisque 63 sujets n’ont pas complété le MCMI, ils
ont été exclus de ces analyses finales. Parmi les 117 sujets res-
tants, nous avons identifié trois processus de passage à l’acte :
1) sadique ; 2) colérique et 3) opportuniste.
Les agresseurs qui ont suivi le processus de passage à l’acte
sadique représentent 30 % de notre échantillon (N = 36). La
plupart (80,6 %) de ces agresseurs ont un profil de personna-
lité de type anxieux (scores moyens au MCMI : évitant = 86,1 ;
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 169

Tableau 8 

Processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels


de femmes extrafamiliaux

Processus de passage à l’acte


Sadique Colérique Opportuniste

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(N=36) (N=52) (N=29)
Anxieux Dramatique Dramatique
Profil de personnalité
(80,6 %) (69,2 %) (82,8 %)
Problèmes Problèmes externes Sans
Style de vie générale généralisés (48,1 %) problème
(63,9 %) (58,6 %)
Hypersexuel Hypersexuel Insatisfait
Style de vie sexuelle déviant non déviant sexuellement
(58,3 %) (57,7 %) (65,5 %)
Conflictuel- Isolé- Conflictuel
Facteurs précrime dévalorisé dévalorisé
(91,7 %) (53,9 %) (89,7 %)
Sadique Colérique Opportuniste
Modus operandi
(41,7 %) (75 %) (82,8 %)

dépendant = 83 ; schizoïde = 77,7). De plus, leur style de vie géné-


rale est de type « problèmes généralisés » (63,9 %), alors que leur
style de vie sexuelle est de type « hypersexuel déviant » (58,3 %).
Même si ce dernier pourcentage semble faible, il faut noter
que 75 % des agresseurs ayant ce type de style de vie sexuelle
se retrouvent dans le processus de passage à l’acte sadique. En
ce qui a trait au profil de facteurs précrime, la quasi-totalité
des agresseurs relevant de ce processus appartiennent au type
« conflictuel-dévalorisé » (91,7 %). Enfin, le modus operandi de
type sadique est le plus fréquent chez les agresseurs suivant le
processus de passage à l’acte sadique (41,7 %). En revanche, il
importe de souligner que 55,6 % des agresseurs dont le modus
operandi est de type sadique se retrouvent dans ce processus de
passage à l’acte. De plus, le modus operandi de type colérique
est présent chez 38,9 % des agresseurs sadiques.
Les agresseurs qui ont suivi le processus de passage à l’acte
de type colérique composent 45 % (N = 52) de notre échantillon.
Le profil de personnalité dramatique est le plus fréquent chez
170 Traité des violences criminelles

les agresseurs de ce type (69,2 %), même si une proportion


significative d’entre eux ont un profil de personnalité de type
anxieux (30,8 %). Les deux échelles du MCMI pour lesquelles
les agresseurs du profil de passage à l’acte colérique ont obtenu
les scores les plus élevés sont celles relatives aux troubles de la

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personnalité narcissique (`x = 65,1) et dépendante (`x = 68,5).
Quant au style de vie générale, 48,1 % d’entre eux en ont un
de type « problèmes externes », alors que 30,8 % en ont un de
type « problèmes généralisés ». En ce qui a trait à leur style de
vie sexuelle, une majorité d’agresseurs ayant suivi ce processus
de passage à l’acte (57,7 %) rapportent un style de vie sexuelle
de type « hypersexuel non déviant ». Ces agresseurs, au cours
de l’année précédant leur délit, ont présenté un profil de fac-
teurs précrime de type « isolé-dévalorisé » (53,9 %). Il faut noter
que presque tous les agresseurs présentant ce profil de facteurs
précrime (90,3 %) se trouvent dans ce processus de passage à
l’acte de type colérique. Enfin, 75 % des agresseurs dont le profil
de modus operandi est de type colérique se retrouvent dans ce
processus de passage à l’acte.
Les agresseurs qui ont suivi le processus de passage à
l’acte de type opportuniste représentent 25 % (N = 29) de notre
échantillon. La plupart de ces agresseurs ont un profil de
personnalité de type dramatique (scores moyens au MCMI :
narcissique = 67,9 ; antisocial = 61,2). De plus, leur style de vie
générale est de type « sans problème » (58,6 %), alors que leur style
de vie sexuelle est de type « insatisfait sexuellement » (65,5 %).
Quant à leur profil de facteurs précrime au cours de l’année
précédant le délit, il est de type conflictuel (89,7 %). Enfin, la
plupart des agresseurs qui ont suivi ce processus de passage à
l’acte (82,8 %) ont un modus operandi de type opportuniste.

Interprétation des résultats


Nos résultats indiquent qu’il y a une diversité de processus de
passage à l’acte chez les agresseurs sexuels de femmes extra-
familiaux. Chacun de ces processus comporte des éléments
spécifiques selon le profil de personnalité de l’agresseur, son
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 171

style de vie (générale, sexuelle), son contexte de vie précrime


et la nature du modus operandi de son crime sexuel. En raison
du nombre élevé d’éléments présentés dans chacun des trois
processus de passage à l’acte que nous avons identifiés, il nous
apparaît important de nous questionner sur la cohérence interne

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de chacun de ces processus. Une telle analyse s’inscrit dans la
perspective de la criminologie de l’acte (Cusson et Cordeau,
1994), qui a pour objet d’étude les processus décisionnels
d’un délinquant lors de la perpétration d’un crime spécifique.
Chaque forme de crime comporte une constellation spéci-
fique de contraintes, les propriétés structurantes d’un choix
criminel, à partir desquelles des décisions sont prises par un
individu particulier (Cornish et Clark, 1986). Ces contraintes
peuvent être externes (ex. : résistance de la victime) ou internes
(ex. : psychopathie). En effet, comme le soulignent Piquero et
Tibbetts (2002) « les variables relatives aux choix rationnels
semblent nécessaires au développement de modèles du passage
à l’acte criminel. Toutefois, les variables relatives aux traits
individuels sont d’une égale importance, et elles doivent aussi
être incluses dans ces modèles, de même que leurs interactions
avec les variables de choix relationel » (rational-choice variables
appear to be essential in models of criminal offending. However, not
only are individual traits measures equally important for inclusion,
but these disposition measures tend to condition or interact with the
effects of rational choice variables, p. 10). Lors d’une étude anté-
rieure (Proulx et Beauregard, 2009), nous avons eu recours à ce
cadre d’analyse qu’est la criminologie de l’acte afin d’étudier la
cohérence interne du modus operandi d’agresseurs sexuels de
femmes. Cette fois, nous l’utiliserons afin d’éclairer la cohé-
rence interne spécifique aux trois processus de passage à l’acte
identifiés dans la présente étude.
172 Traité des violences criminelles

Cohérence interne des processus de passage à l’acte


Les agresseurs sadiques
Les agresseurs qui ont suivi le processus de passage à l’acte de
type sadique présentent un profil de personnalité anxieux, lequel
est caractérisé par des éléments évitants, dépendants et schi-

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zoïdes. Suivant ce profil de personnalité, un agresseur sadique se
considère inférieur à autrui, et il pense que les gens qu’il côtoie,
en particulier les femmes, le rejettent, le contrôlent et l’humi-
lient. Ces distorsions cognitives engendrent des sentiments de
rage, d’humiliation et de souffrance, qui cependant restent géné-
ralement inexprimés. Il adopte alors une position de retrait sur
le plan relationnel, et il se réfugie dans un monde de fantaisies
sexuelles coercitives. En raison du temps important qu’il consacre
à ses fantaisies, celles-ci sont élaborées, et elles constituent un
exutoire pour l’ensemble de ses affects inexprimés.
Dévalorisé et isolé socialement, l’agresseur sadique a un
style de vie générale où dominent la détresse (ex. : cauchemars,
insomnies, phobies, maux de tête, automutilations), la rage
(ex. : crises de colère, comportements rebelles, comportements
dangereux) et la fuite (ex. : abus d’alcool, de drogue). En raison
des difficultés relationnelles et des nombreux problèmes qui
caractérisent sa vie en général, l’agresseur sadique a recours à
la sexualité non déviante aussi bien que déviante comme source
principale de gratification sexuelle et émotionnelle. En effet,
en plus de ses fantaisies sexuelles déviantes, il consomme de la
pornographie, fréquente des bars érotiques et des prostituées,
et se masturbe de manière compulsive. Néanmoins, il s’estime
insatisfait sur le plan sexuel. Dans la continuité de son style de
vie et de son profil de personnalité, au cours de l’année précé-
dant le délit, l’agresseur sadique se sent dévalorisé et en conflit
avec les femmes. Il est également oisif, ce qui lui permet de se
complaire dans un monde de fantaisies sexuelles sadiques qui
deviennent de plus en plus élaborées.
Dans les heures qui précèdent le délit, l’agresseur sadique
est envahi par des fantaisies sexuelles déviantes, lesquelles
constituent une contrainte interne qui motive l’agresseur pour
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 173

commettre cet acte autant qu’elle influence la nature du modus


operandi. Ainsi, afin de maximiser la concordance entre ses
fantaisies sexuelles déviantes et le délit, l’agresseur sadique
doit planifier, préméditer son délit et, plus spécifiquement, la
manière de neutraliser toute tentative de résistance de la part

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de la victime (contraintes externes). En conséquence, il n’est
pas surprenant que son profil de modus operandi soit celui dans
lequel les pourcentages d’usage d’une arme et de contention,
ainsi que de séquestration de la victime, sont les plus élevés.
Par ailleurs, la préméditation du délit favorise le choix d’une
victime inconnue, ce qui réduit les probabilités d’appréhen-
sion par les forces policières. Enfin, lorsque la victime est sous
son contrôle et que les chances d’être appréhendé sont faibles,
l’agresseur sadique prend le temps nécessaire pour réaliser ses
fantaisies sexuelles sadiques. Il en résulte un modus operandi
qui comporte les plus hauts pourcentages d’humiliation de la
victime, d’usage de violence expressive, de mutilations pré- et
post-mortem et de décès de la victime. On peut également sou-
ligner que l’agresseur sadique, ayant peu confiance en lui, peut
consommer de l’alcool afin de se donner le courage nécessaire
à l’exécution de son délit.

Les agresseurs colériques


Les agresseurs qui ont suivi le processus de passage à l’acte de
type colérique présentent un profil de personnalité caractérisé
par des éléments narcissiques et dépendants. En conséquence,
du fait de ce profil de personnalité, un agresseur colérique a
une perception instable de lui-même, ce qui implique une alter-
nance entre une image positive et une autre négative de soi.
Dans ses relations intimes, il estime que l’autre doit répondre à
ses besoins parce qu’il le mérite, parce qu’il est spécial. Lorsque
ses proches n’agissent pas en fonction de ses attentes irréalistes,
et pire, lorsqu’ils l’abandonnent, c’est pour lui la fin du monde.
Il est à la fois anxieux, déprimé et enragé.
L’agresseur colérique a non seulement des perceptions
instables de lui-même et d’autrui mais aussi un style de vie
174 Traité des violences criminelles

générale chaotique où prévalent l’abus d’alcool et de drogue,


les crises de colère, les comportements rebelles et les men-
songes. De surcroît, afin de gérer ses affects négatifs, il a un
style de vie sexuelle où domine la promiscuité (bars érotiques,
prostituées) et la consommation de pornographie (sex as coping

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strategy ; Proulx, McKibben et Lusignan, 1996). Au cours de
l’année précédant son délit sexuel, l’agresseur sexuel colérique
souffre de solitude, et il se sent dévalorisé, et ce, bien souvent
après une rupture amoureuse. Parfois, il va tenter de fuir sa
détresse dans un engagement excessif dans le travail. Toutefois,
la majorité du temps, en accord avec son profil de personna-
lité et son style de vie, il gère son désarroi émotionnel par une
consommation abusive d’alcool et de drogue ainsi que par des
fantasmes de vengeance contre ceux ou celles qu’il considère
être à l’origine de sa souffrance.
Dans les heures qui précèdent le délit sexuel, l’agresseur est
envahi par des affects de colère, et se trouve dans un état de
désinhibition à la suite d’une consommation excessive de subs-
tances psycho-actives (alcool, drogue). Or, la combinaison de
cette consommation (Barbaree, Marshall, Yates et Lightfoot,
1983) et de cet affect (Yates, Barbaree et Marshall, 1984) a un
effet désinhibiteur sur les comportements sexuels coercitifs à
l’égard des femmes. Ainsi, l’agresseur colérique est à la limite
d’une explosion de violence sexuelle. Néanmoins, le délit n’est
pas prémédité, et la cible de sa colère n’est pas sélectionnée
en fonction de caractéristiques spécifiques. En fait, la victime
est souvent une femme provenant d’un milieu dysfonctionnel
et qui, comme l’agresseur, avait consommé de l’alcool peu de
temps avant le délit. Cette victime d’opportunité subit une vio-
lence physique et verbale (humiliation) très importante lors du
délit. Devant une telle expression de violence, il n’est pas sur-
prenant que la majorité des victimes résistent à leur agresseur,
ce qui entraîne chez celui-ci une réaction violente. La moitié
des agresseurs colériques utilisent une arme (bien souvent
trouvée sur les lieux du délit). Ainsi, il n’est pas surprenant
que, dans 40 % des cas, la victime succombe. Toutefois, cet acte
extrême, tout comme le délit sexuel, est rarement prémédité.
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 175

Les agresseurs opportunistes


Les agresseurs qui ont suivi le processus de passage à l’acte de
type opportuniste présentent un profil de personnalité caracté-
risé par des éléments narcissique et antisocial. Ce dernier cor-
respond au psychopathe, tel que défini par Hare (1991). Suivant

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ce profil de personnalité, un agresseur opportuniste se pense
supérieur à autrui et est convaincu que les gens qu’il côtoie
doivent répondre à ses besoins immédiats. Si ce n’est pas le cas,
il y voit de l’injustice, même si ses demandes ne respectent pas
la volonté de l’autre. Pour l’agresseur opportuniste, les règles
et les lois n’ont aucune valeur, et il ne se considère pas comme
tenu de les respecter. En fait, pour lui, tout obstacle à la satis-
faction de ses désirs est inacceptable, et il s’estime en droit de
prendre les mesures nécessaires pour parvenir à ses fins. La
manipulation, la menace et même la violence physique ont un
rôle stratégique (violence instrumentale) dans un style de vie
égocentrique, nullement balisé par des sentiments altruistes.
Chez l’agresseur opportuniste, le sentiment qui domine est le
pouvoir sur son environnement (Yochelson et Samenow, 1976).
Toutefois, l’obstacle rencontré attise rapidement la colère, qui
perdure jusqu’à la satisfaction du désir du moment. Cet agres-
seur vit dans le présent, et il a peu de projets à long terme. Il
a confiance en ses moyens, et il estime qu’il n’a pas de pro-
blème. Il aborde la vie avec insouciance, et même irresponsa-
bilité, sans se préoccuper du bien-être des autres ou des torts
qu’il leur cause (manque d’empathie). Pour lui, le monde est un
libre-service dans lequel il prend à volonté, sans l’intention de
payer un jour. Femmes, drogue, argent, il lui suffit de se servir
quand bon lui semble.
Le style de vie générale de l’agresseur opportuniste semble
dénué de tout problème, selon sa perception des choses. Centré
sur son plaisir immédiat, celui-ci est rarement traversé par l’in-
quiétude et ne se remet pas en question. Puisqu’il jouit d’une
grande confiance en lui, il n’a pas de difficulté à se construire
un réseau social important, et ce, même si son engagement
émotionnel y est limité et superficiel. Il n’a pas d’amis mais des
176 Traité des violences criminelles

complices et des proies qu’il utilisera selon ses besoins. Quant à


son style de vie sexuelle, il semble sans problème, si ce n’est une
certaine insatisfaction face à la fréquence des rapports sexuels.
De son point de vue, chacun de ses désirs sexuels devrait être
comblé ; avec de pareilles attentes, il a de fortes chances d’être

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insatisfait, même s’il a une vie sexuelle active. Dans le prolon-
gement de ce style de vie relativement satisfaisant, du point de
vue de l’agresseur opportuniste du moins, l’année précédant le
délit ne se démarque que par certains conflits avec des femmes
ou des personnes chargées de garantir le respect des règles.
Quelle est la cohérence interne d’un délit de type oppor-
tuniste qui ne répond ni aux exigences de fantaisies sexuelles
déviantes ni à celles d’une explosion de colère ? Dans ce type de
scénario délictuel, seuls les éléments sexuels sont saillants. Par
ailleurs, chez les agresseurs opportunistes, dans bien des cas,
les délits sont non prémédités (59,6 %), ce qui concorde avec le
fait qu’ils font rarement usage de la force et que seulement 32 %
d’entre eux ont eu recours à une arme. De plus, seulement 10 %
de ces agresseurs ont séquestré leur victime. Enfin, les deux
tiers des agresseurs opportunistes connaissaient leur victime,
ce qui indique qu’ils ne semblent pas avoir anticipé le dépôt
d’une plainte à la police et une judiciarisation de leur crime. De
nouveau, en accord avec son profil de personnalité, l’agresseur
opportuniste est centré sur la satisfaction de son besoin sexuel
immédiat, et il semble peu s’inquiéter des conséquences de ses
actes. Ainsi, la nature opportuniste et sexuelle de son délit est
corrélée à l’usage d’une violence instrumentale, celle nécessaire
à la soumission de sa victime, et l’absence d’humiliation et de
blessures physiques. De surcroît, lors de ce type de délit, les
menaces verbales suffisent généralement à contraindre des vic-
times qui ne résistent que dans une faible proportion (35,5 %).
Ainsi, il n’est pas surprenant qu’aucune des victimes de ce type
d’agresseurs n’ait été tuée lors du délit.
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 177

Limites des profils identifiés


Malgré une cohérence interne élevée pour chacun des trois
profils de passage à l’acte, on peut se demander si celle-ci
n’est pas réduite par des problèmes de validité dus à certaines
variables. En effet, pour celles de la phase précrime et celles du

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style de vie, et même pour des caractéristiques du modus ope-
randi, notre source d’information unique ou principale était
les propos de l’agresseur. Or, dans un contexte d’évaluation du
risque institutionnel représenté par ces agresseurs, il est probable
que plusieurs d’entre eux n’aient pas divulgué des informations
soulignant leur dangerosité. À titre d’exemple, certains agres-
seurs ont possiblement omis de mentionner l’affect de colère
ou les fantaisies déviantes qui les ont habités dans les heures
précédant le délit. De même, il est possible qu’ils aient caché
la préméditation de leur délit et la sélection de leur victime en
fonction de caractéristiques spécifiques. Or, ces caractéristiques
du modus operandi sont centrales pour établir la distinction
entre le type colérique et le type sadique. L’incertitude quant à
la validité de ces informations pourrait expliquer, en partie du
moins, le pourcentage plus faible que prévu d’agresseurs sadiques
dont le profil du modus operandi est de type sadique (41,7 %) et
le pourcentage plus élevé que prévu de ceux au modus operandi
de type colérique (38,9 %).
Malgré l’intérêt et la valeur des analyses typologiques, cer-
taines discordances peuvent être relevées entre un cas spécifique
et un profil prototypique établi à partir d’analyses typologiques.
Ces discordances ne constituent pas des erreurs mais des phé-
nomènes fréquents lorsque l’on a recours à des classifications
polythétiques. En effet, comme le souligne Brennan (1987), en
sciences sociales, l’hermétisme des classes est bien souvent un
idéal inaccessible, et il est préférable de rechercher des similarités
entre les sujets et une cohésion intraclasse, c’est-à-dire des proto-
types. Par prototype, on entend généralement un certain nombre
de variables ou de critères partagés par un groupe de sujets.
Une autre limite des résultats de notre étude découle de la
nature de notre échantillon d’agresseurs sexuels de femmes
178 Traité des violences criminelles

extrafamiliaux. En effet, nous avons établi des processus de


passage à l’acte, et ce, chez des agresseurs dangereux incar-
cérés dans des institutions fédérales. En conséquence, des
études complémentaires devront être réalisées afin de vérifier
si de tels processus sont également présents chez des agresseurs

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moins dangereux (ex. : détenus dans les prisons provinciales)
et s’ils couvrent l’ensemble des possibles. Chez certains agres-
seurs (ex. : date rape, ou viol commis au terme d’un rendez-
vous galant), il est possible que des facteurs situationnels (ex. :
alcool, excitation sexuelle), et non pas le style de vie ou le profil
de personnalité, soient associés aux profils du modus operandi
(Tedeschi et Felson, 1994).

Modèles de processus de passage


à l’acte des agresseurs sexuels de femmes
La diversité des processus de passage à l’acte observés chez les
agresseurs sexuels de femmes extrafamiliaux de la présente
étude concorde partiellement avec celle obtenue par Polaschek
et Hudson (2004). En effet, l’agresseur opportuniste de notre
analyse a plusieurs points en commun avec l’agresseur dont le
but principal est la recherche d’une gratification sexuelle pour
maintenir un affect positif. Ainsi, dans les deux cas, le but visé
est une gratification sexuelle non déviante et le moyen pour
l’atteindre peut être la séduction, puis le recours à une violence
instrumentale lorsque la femme exprime son refus. Le délit lui-
même n’inclut pas de comportements sexuels dégradants. En
ce qui concerne l’agresseur colérique, son processus de passage à
l’acte présente de nombreuses similitudes avec celui de l’agres-
seur dont le but principal est la réparation d’une injustice par
des moyens coercitifs (c’est-à-dire en blessant la victime), à
savoir : de la colère durant la phase précrime, un désir de ven-
geance, une approche directe et oppressive de la victime et un
délit caractérisé par de la violence verbale (humiliation) et phy-
sique (violence expressive). Enfin, l’agresseur sadique dans notre
étude ne comporte pas d’équivalent dans l’étude de Polaschek
et Hudson. Ce point n’est pas surprenant puisque leur échan-
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 179

tillon ne comprenait qu’un nombre limité d’agresseurs et


qu’aucun d’entre eux n’avait un modus operandi contenant des
éléments sadiques. Néanmoins, dans le modèle de l’autorégu-
lation du processus de récidive développé par Ward et Hudson
(1998), le profil « approche explicite » correspond largement au

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processus de passage à l’acte des agresseurs sadiques, et ce, par
rapport aux éléments suivants : un style de vie où la sexualité
déviante et non déviante occupe une place prépondérante, des
délits planifiés de manière détaillée et un désir de se venger des
femmes. Enfin, le modèle de Polaschek et Hudson comprend
un type dont le but principal est la recherche d’une gratifica-
tion sexuelle pour fuir un affect négatif. Ce type d’agresseur
sexuel entretient des fantaisies sexuelles déviantes, et il utilise
une violence instrumentale pour commettre ses crimes. Nous
n’avons pas identifié d’agresseur, dans notre échantillon, dont
le profil de passage à l’acte correspond à ce type de Polaschek et
Hudson. Une explication possible pour cette absence relève de
la nature même de notre échantillon. En effet, ce type d’agres-
seur utilise une violence minimale pour contraindre sa victime,
et il a rarement des antécédents judiciaires. En conséquence, il
reçoit généralement une sentence inférieure à deux ans et ne se
retrouve pas dans un échantillon composé de détenus fédéraux.
Ce type d’agresseur sexuel correspond toutefois à celui qui suit
le processus de passage à l’acte passif-évitant dans le modèle de
l’autorégulation de Ward et Hudson (1998).

Classification des agresseurs sexuels de femmes


Les trois profils du modus operandi identifiés dans la présente
étude concordent avec trois des motivations du viol rapportées
par Knight et Prentky (1990). En effet, pour les agresseurs
au profil sadique, tout comme chez ceux dont la motivation
est sexuelle et sadique, on retrouve des fantaisies sexuelles
déviantes dans les heures précédant le délit. De plus, celui-ci
est prémédité et il comporte une violence expressive et ritua-
lisée. Pour ce qui est des agresseurs au profil colérique, à l’instar
de ceux dont la motivation est la colère, on ne retrouve pas de
180 Traité des violences criminelles

fantaisies sexuelles déviantes mais plutôt des sentiments de


colère lors de la phase précrime. Par ailleurs, le délit est non
prémédité, et il comporte une violence expressive. Enfin, en ce
qui a trait aux agresseurs au profil opportuniste, comme pour
ceux dont la motivation est l’opportunisme, il n’y a pas de fan-

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taisies sexuelles déviantes avant le crime mais seulement un
désir sexuel non déviant. De surcroît, le crime est non prémé-
dité, et il comporte une violence instrumentale. Ainsi, lorsque
l’on ne considère que les variables du modus operandi, les trois
profils obtenus dans notre étude concordent parfaitement avec
ceux de Knight et Prentky (1990).
À la différence du modus operandi, les autres éléments du
processus de passage à l’acte de notre étude ne concordent que
partiellement avec ceux obtenus par Knight et Prentky (1990).
Dans le cas des agresseurs opportunistes, nos résultats sont
identiques à ceux de Knight et Prentky - à savoir que ceux-ci
sont des psychopathes (antisociaux, narcissiques) dont les délits
s’inscrivent dans un style de vie antisocial généralisé (non respect
des règles, primat de la satisfaction des désirs immédiats). En
ce qui a trait aux agresseurs colériques, la concordance est aussi
très nette puisque ces infracteurs y sont définis dans les deux
cas comme porteurs d’éléments antisociaux. De plus, l’insta-
bilité émotionnelle (état limite, dépendance) complète le profil
de personnalité. Enfin, alors que nos résultats indiquent que
l’agresseur sadique a un profil de personnalité dominé par des
éléments évitants, dépendants et schizoïdes, de même qu’un style
de vie où prédominent les problèmes internes (faible estime de
soi, isolement social) et externes (crise de colère), les résultats
de Knight et Prentky (1990) soulignent que l’agresseur dont la
motivation du viol est sexuelle sadique a un profil de personna-
lité psychopathique et un style de vie antisociale. Une explica-
tion possible de cette divergence dans les résultats découle du
fait que chez Knight et Prentky, la motivation sexuelle sadique
repose en partie sur des critères diagnostiques communs avec
ceux de la psychopathie. Plusieurs études ont démontré que peu
d’agresseurs sadiques ont un profil de personnalité psychopa-
thique (Barbaree et al., 1994 ; Brown et Forth, 1997 ; Holt, Meloy
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 181

et Strack, 1999 ; Proulx, 2001) et que plusieurs d’entre eux ont


plutôt un profil évitant-schizoïde (Brittain, 1970 ; Knight, 2010 ;
Proulx, 2001 ; Proulx, Blais et Beauregard, 2006). Comment
expliquer des données en apparence aussi contradictoires sur le
profil de personnalité des agresseurs sexuels sadiques ?

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Dans leur modèle théorique du fonctionnement psychique,
Millon et Davis (1996) soutiennent que les personnes présen-
tant un trouble de la personnalité évitante et celles ayant un
trouble antisocial ont plusieurs points en commun. En effet, au
cours de leur enfance, les uns et les autres ont subi la violence
de leurs parents, et ils ont été exposés à des modèles de vio-
lence. Puis, comme adultes, ils ont en commun de la méfiance,
de l’hostilité et une propension à la violence. Néanmoins, ils
diffèrent par leurs stratégies d’adaptation. L’évitant exprime
son hostilité dans ses fantaisies et ses délits sexuels, alors que
le second la réalise au quotidien dans l’ensemble de ses rap-
ports interpersonnels, ce qui inclut les activités sexuelles. En
conséquence, le modèle de Millon et Davis (1996) est com-
patible avec un fonctionnement psychopathique ainsi qu’avec
un autre dominé par un trouble de la personnalité évitante
chez les agresseurs sexuels sadiques. Pour l’évitant, le choix
d’une victime faible, une femme, lui convient en raison de son
manque de confiance en lui. En revanche, l’antisocial adopte
un mode de prédation avec tous les gens qu’il côtoie et qu’il
considère comme inférieurs.
Dans la classification de Knight et Prentky (1990), on
trouve deux types sans correspondance avec notre modèle du
processus de passage à l’acte. Tout d’abord, nous avons déjà
émis l’hypothèse que les agresseurs sexuels non sadiques sont
absents de notre échantillon en raison de la courte durée de
leur sentence (moins de deux ans). Dans le cas des agresseurs
misogynes, comme ils présentent de nombreuses similitudes
avec les agresseurs sadiques, il est possible qu’ils ne constituent
pas un groupe distinct (Knight, 1999, 2010).
Les résultats de notre étude concordent également avec ceux
des typologies cliniques. Ainsi, l’agresseur dont le processus de
passage à l’acte est de type sadique correspond au type sadique
182 Traité des violences criminelles

de Gebhard et al. (1965) ainsi qu’au type sadique de Groth et


Birnbaum (1979). Quant à l’agresseur dont le passage à l’acte est
de type colérique, il est similaire au type colérique de Gebhard
et à l’agresseur motivé par la colère de Groth. Enfin, l’agresseur
opportuniste dans notre étude est très semblable au type psy-

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chopathe de Gebhard. Toutefois, il diffère du type motivé par
le pouvoir de Groth. En effet, ce dernier correspond davantage
à l’agresseur sexuel non sadique de la classification de Knight
et Prentky.

Conclusion
Les classifications, les modèles et les études empiriques qui
concernent les processus qui culminent en l’agression sexuelle
d’une femme présentent des résultats qui convergent en de nom-
breux domaines. Lorsqu’il y a des différences, elles semblent
résulter de questions d’échantillonnage. En effet, tous nos
sujets sont des détenus ayant reçu une sentence fédérale, et le
tiers d’entre eux sont des meurtriers sexuels. Une telle repré-
sentation de cas graves est peu courante dans les études sur
les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels. En
conséquence, dans une étude à venir, nous reprendrons la
même démarche statistique mais cette fois avec des agresseurs
sexuels de femmes ayant obtenu une sentence provinciale, soit
de moins de deux ans.
En introduction à ce chapitre, nous avons évoqué l’incom-
préhension face aux motivations des agresseurs sexuels de
femmes. En réponse à cette incompréhension, nous avons
présenté des études qui démontrent qu’il y a un nombre relati-
vement limité de motivations qui poussent un homme à violer
et tuer une femme. De surcroît, malgré son caractère patho-
logique, chacun des processus qui culminent en une agression
sexuelle présente une logique, une cohérence interne, qui fait
sens dans l’esprit de l’infracteur. Comprendre cette logique ne
l’excuse pas. Toutefois, cette compréhension est nécessaire aux
intervenants du système de justice chargés d’évaluer, de traiter
et d’encadrer la réinsertion sociale de ces criminels sexuels.
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels de femmes… 183

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Chapitre 8

Les processus de passage


à l’acte des agresseurs sexuels

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d’enfants extrafamiliaux

Éric Beauregard et Jean Proulx

Introduction
Au fil des années, plusieurs modèles théoriques de l’agression
sexuelle ont vu le jour afin d’expliquer les différents méca-
nismes menant à l’agression sexuelle d’un enfant. Parmi les
plus fréquemment cités, on retrouve les modèles de Finkelhor
(1984) et de Hall et Hirschman (1992). Ces « macrothéories »
de l’agression sexuelle permettent d’apprécier les différents fac-
teurs (biologiques, développementaux, psychologiques, cultu-
rels, sociologiques et situationnels) associés à la commission
d’une agression sexuelle. Toutefois, plusieurs problèmes sont
observés dans ces différents modèles. Premièrement, certains
mettent l’accent sur des facteurs généraux et proximaux, négli-
geant de détailler la manière dont ces facteurs peuvent influer
sur les processus de passage à l’acte. Un deuxième problème
concerne le manque d’explication des mécanismes par lesquels
ces facteurs interagissent les uns avec les autres afin de favoriser
l’agression sexuelle ; souvent, les liens séquentiels entre les fac-
teurs ne sont pas spécifiés. Un troisième problème est lié à la
difficulté pour ces macrothéories de prendre en considération
la dimension temporelle propre à chaque événement criminel.
Quatrièmement, la plupart des macrothéories n’incluent pas les
caractéristiques du scénario délictuel ni celles du modus ope-
randi. De plus, aucun lien n’est établi entre les caractéristiques
188 Traité des violences criminelles

du scénario délictuel et les facteurs spécifiés à l’intérieur des


macrothéories. Enfin, un examen des différentes macrothéo-
ries de l’agression sexuelle révèle qu’elles ne parviennent pas
à établir ni à expliquer la diversité des processus de passage à
l’acte des délinquants sexuels.

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Afin de remédier à certaines de ces lacunes, plusieurs typo-
logies d’agresseurs sexuels d’enfants ont été développées. Bien
qu’il nous soit impossible ici de toutes les répertorier, nous
avons choisi de présenter quatre typologies d’agresseurs sexuels
d’enfants développées à partir de différentes perspectives : une
typologie clinique, une empirique, une policière ainsi qu’une
typologie fondée sur l’interaction agresseur-victime (voir le
tableau 1).

Typologies d’agresseurs sexuels d’enfants


extrafamiliaux
Typologie de Groth
La typologie clinique de Groth (1979) présente un premier
critère de classification basé sur le niveau de violence utilisé
par l’agresseur. Groth distingue deux catégories principales :
l’attentat à la pudeur et le viol. Dans les cas d’attentat à la
pudeur, le crime est généralement marqué par l’utilisation de
la manipulation et par l’absence de violence physique, l’objectif
principal étant d’obtenir de l’affection et des contacts physiques
(Groth et Burgess, 1977). Généralement, l’agresseur interrompt
ses actes dès que la victime affiche une forme de résistance.
Groth utilise ensuite les concepts de fixation-régression pour
diviser la catégorie d’attentat à la pudeur. La fixation consiste
en une préférence sexuelle pour les enfants qui serait apparue
dès l’adolescence. L’agresseur « fixé » présente des difficultés
à interagir avec les adultes (en raison de sa méfiance envers
eux, par exemple), ce qui limite ses interactions avec ceux-ci.
Le crime est habituellement planifié, sans pour autant être
précédé de facteurs désinhibiteurs ou déclencheurs. La régres-
sion, quant à elle, consiste en des intérêts sexuels déviants qui
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels d’enfants… 189

seraient apparus seulement à l’âge adulte. Les agresseurs sexuels


d’enfants « régressés » adoptent un style de vie plus traditionnel,
c’est-à-dire qu’ils investissent peu le monde des enfants. Des
facteurs déclencheurs (ex. : problèmes avec la partenaire, échecs
au travail) ainsi que des désinhibiteurs (ex. : consommation d’al-

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cool) peuvent influer sur la décision de commettre une agres-
sion sexuelle, ce qui aboutit souvent à des crimes peu planifiés,
spécialement pour la première agression sexuelle.
Dans le cas du viol, l’agresseur utilise l’intimidation et la
violence physique dans la perpétration du crime (Groth et
Burgess, 1977). La révision de Groth (1979) a permis d’identifier
trois sous-types. Le crime du colérique représente souvent une
vengeance, par le biais de l’enfant, des injustices dont il estime
avoir fait l’objet. Le crime n’est pas planifié, est de très courte
durée et a tendance à être très violent. La colère est exprimée
à travers l’humiliation de l’enfant et une force plus que néces-
saire afin de maîtriser la victime. Lors du crime d’aspiration
au pouvoir, l’agresseur est préoccupé par le désir de montrer
qu’il est le maître de la situation. Seulement une force mini-
male, nécessaire, est utilisée afin de contraindre la victime.
L’agresseur peut lui dicter certaines choses à faire durant
l’agression ou même lui poser des questions sur sa vie intime
(ex. : réaction vis-à-vis du crime, satisfaction sexuelle). Enfin,
le crime du sadique représente une sexualisation de la colère.
L’excitation et la gratification sexuelle sont toutes deux liées à
la souffrance de la victime. Le crime est habituellement bien
planifié ; la victime est enlevée et les actions qui suivent sont
conformes à un rituel ou à un script bien élaboré par l’agresseur.

Typologie de Lanning
Reposant essentiellement sur les travaux de Groth, Lanning
(1986 ; 1995) a développé une typologie adaptée aux fins d’en-
quête policière. L’agresseur sexuel d’enfant situationnel ne
présente pas de préférences sexuelles pour les enfants mais les
agresse pour différentes raisons. Quatre sous-types peuvent
être distingués. L’agresseur régressé est immature et se tourne
190 Traité des violences criminelles

généralement vers les enfants comme substitut de partenaire


sexuel consentant. Présentant une faible estime de soi et des
mécanismes de défense déficitaires, cet agresseur commet des
crimes souvent précipités par le stress qu’il vit au quotidien.
Il peut cibler ses propres enfants et avoir recours à la violence

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physique afin de les faire participer aux abus sexuels. Pour le
moralement indiscriminé cependant, l’abus sexuel de l’enfant fait
partie de son style de vie antisociale. La sélection de la victime
s’effectue selon sa vulnérabilité et l’occasion. Les stratégies
employées pour commettre le crime vont de la manipulation à
l’usage de la force physique. L’agresseur sexuellement indiscri-
miné se distingue par sa propension à essayer à peu près tout sur
le plan sexuel. Les relations sexuelles lui servent à combattre
l’ennui, et il se peut qu’il ait plusieurs victimes. L’agresseur
inadéquat, quant à lui, présente une psychose ou un trouble
mental. Les abus sexuels sont souvent commis par curiosité
ou par anxiété, les enfants étant jugés moins menaçants. Ses
crimes peuvent aussi être le résultat d’une accumulation de
pulsions agressives qui peuvent, dans certains cas, mener au
meurtre (Lanning, 1995).
L’agresseur sexuel d’enfants de type préférentiel montre
clairement une prédilection sexuelle pour les enfants. Ce type
d’agresseur présente également une préférence pour l’âge et
le sexe de ses victimes. Il peut être divisé en trois sous-types.
Le type séducteur « courtise » les enfants avec de l’attention, de
l’affection et des cadeaux. Il a une capacité à s’identifier aux
enfants victimes de négligence émotionnelle ou physique, et il
peut avoir recours aux menaces et/ou à la force physique afin
d’éviter d’être identifié ou dénoncé. L’agresseur introverti pré-
sente également une préférence sexuelle pour les enfants, mais
contrairement au type séducteur, il ne possède pas les habiletés
nécessaires pour approcher les victimes. Ainsi, ses contacts
avec elles sont habituellement de courte durée et consistent la
plupart du temps en une exhibition. Enfin, l’agresseur de type
sadique présente une préférence sexuelle pour les enfants, mais
son excitation sexuelle provient principalement de la souffrance
de sa victime. Ce type d’agresseur peut utiliser la manipulation
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels d’enfants… 191

ou la force afin de s’approcher de ses proies, et il est courant


pour ce type d’agresseur sexuel d’enlever la victime et de fina-
lement la tuer (Lanning, 1995).

Typologie de Knight, Carter et Prentky

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Knight, Carter et Prentky (1989) ont développé un système de
classification multidimensionnel (MTC :CM3) pour les agres-
seurs sexuels d’enfants qui comprend deux axes indépendants.
L’axe I requiert deux décisions : le degré de fixation (faible par
rapport à élevé) sur les enfants (c’est-à-dire l’intensité des inté-
rêts sexuels déviants envers les enfants) et le degré de compé-
tence sociale (Knight, 1989). L’application de ces deux décisions
produit les quatre types suivants : fixation élevée, compétence
sociale faible (Type 0), fixation élevée, compétence sociale
élevée (Type 1), faible fixation, compétence sociale faible (Type
2) et faible fixation, compétence sociale élevée (Type 3 ; Knight
et al., 1989).
L’axe II, quant à lui, requiert des décisions fondées sur les
contacts avec les enfants (c’est-à-dire la quantité de contacts,
leur signification, la gravité des blessures physiques et le degré
de sadisme). Cette séquence de décision produit six sous-
types d’agresseurs sexuels d’enfants (Knight et al., 1989). Les
agresseurs présentant une motivation de type interpersonnelle
connaissent leur victime avant le crime : ils les côtoient depuis
longtemps ou ont eu plusieurs contacts avec elle. Le crime est
planifié et consiste la plupart du temps en des contacts sexuels,
des caresses et des fellations sur la victime. L’agresseur perçoit
cette relation comme étant mutuellement satisfaisante. Les
agresseurs présentant une motivation de type narcissique, quant
à eux, sélectionnent des victimes qui leur sont étrangères. Leurs
crimes ne sont pas planifiés mais impulsifs et sont générale-
ment marqués par des actes sexuels coïtaux sur la victime. Ils
visent principalement l’obtention d’une gratification sexuelle.
Le type exploiteur utilise la séduction ou la persuasion et n’a
recours qu’à la force nécessaire pour s’assurer de la soumis-
sion de la victime. Afin de correspondre à ce type, il ne doit
192 Traité des violences criminelles

y avoir aucune indication d’une érotisation de la violence. Le


sadique diffus se caractérise par l’insertion d’objets (sans causer
de blessures) et des fantaisies sexuelles sadiques (ex. : faire peur
à l’enfant). (Dans ce chapitre, le terme de « fantaisie » désigne
les productions de l’imagination mettant en scène des actes

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sexuels.) Le type non sadique agressif se démarque par un niveau
élevé de blessures physiques infligées à la victime, qui peuvent
soit être accidentelles (elles résultent alors de la maladresse de
l’agresseur), soit dues à sa rage envers la victime ou autrui en
général. Rien ne porte à croire que la violence est érotisée et, si
des actes sexuels sont commis, ils précèdent habituellement les
actes de violence. Enfin, le type sadique est un individu forte-
ment excité sexuellement par la peur et la souffrance infligées
à la victime. Les indicateurs des fantaisies sadiques incluent la
sodomie, l’insertion d’objets, la violence ciblée au niveau des
organes génitaux ou des comportements ritualisés ou bizarres
ne faisant pas partie d’une sexualité normale.

Typologie de Wortley et Smallbone


Wortley et Smallbone (2006) ont adapté le modèle typologique
de Cornish et Clarke (2003) basé sur les prédispositions crimi-
nelles des agresseurs et sur le rôle des facteurs situationnels afin
d’expliquer les interactions agresseur-situation lors des épisodes
d’abus sexuels. Le premier type, le prédateur, correspond au sté-
réotype de l’agresseur sexuel d’enfant. Ces agresseurs ont été
victime eux-mêmes d’abus sexuels dans l’enfance, et ils ciblent
spécifiquement des victimes extrafamiliales de sexe masculin.
La persévérance de leurs comportements d’agression sexuelle
démontre une attirance marquée envers les enfants, plus spé-
cifiquement les enfants vulnérables qui présentent moins de
risque de rapporter les abus. Ils présentent les habiletés, notam-
ment stratégiques, nécessaires afin d’accéder à des victimes et
de commettre leurs crimes.
Le type opportuniste est polyvalent sur le plan de la crimina-
lité, et sa délinquance sexuelle est peu fréquente. Contrairement
au type prédateur, ces agresseurs ont tendance à cibler des vic-
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels d’enfants… 193

times extrafamiliales de sexe féminin. Leur polyvalence cri-


minelle suggère une incapacité généralisée à dominer leurs
pulsions plutôt qu’une déviance sexuelle, à l’origine de la délin-
quance ici étudiée.
Enfin, le type situationnel ne présente aucune autre crimi-

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nalité et le crime sexuel constitue un événement isolé, faisant
souvent suite à un élément déclencheur. Ces individus ne pré-
sentent habituellement pas de forte attirance sexuelle envers
les enfants. Dans les rares cas où un tel attrait est observé, ces
hommes sont en mesure d’éviter les abus sexuels. Un exemple
de ce type est la personne en position d’autorité qui profite de
celle-ci pour abuser sexuellement d’un enfant.

Tableau 1

Correspondance entre les classifications


d’agresseurs sexuels d’enfants

Type Groth Lanning Knight Wortley


d’agresseurs
Fixé Agresseur fixé Préférentiel Interpersonnel Prédateur
séducteur
Régressé Agresseur Régressé Exploiteur Situationnel
régressé
Colérique Colérique Inadéquat Non sadique
agressif
Antisocial Pouvoir Moralement Narcissique Opportuniste
indiscriminé
Sadique Sadique Sadique Sadique

Les modèles théoriques de l’agression sexuelle d’enfants


ont mis l’accent sur certains facteurs pouvant être responsables
de ce type de crime. Ceux-ci ont en outre permis de suggérer
des catégorisations afin de classer différents types d’agresseurs
sexuels d’enfants. Malgré l’intérêt évident de ces typologies,
elles ont toutes négligé un aspect ou un autre du processus de
passage à l’acte. Elles ont été incapables d’analyser la séquence
reliant les différents facteurs impliqués dans le processus de
passage à l’acte. Afin de remédier à ces lacunes, des profils du
194 Traité des violences criminelles

processus de passage à l’acte ont été développés pour expliquer


les agressions sexuelles d’enfants.

Processus du passage à l’acte


chez les agresseurs sexuels d’enfants

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Ward, Louden, Hudson et Marshall (1995) ont trouvé deux
séquences délictuelles chez 26 agresseurs sexuels d’enfants.
La première séquence est caractérisée par des affects positifs
(joie, tendresse), la présence de fantaisies sexuelles déviantes
et de distorsions cognitives (la victime est consentante et elle
éprouve du plaisir). Lors de cette séquence, l’agression sexuelle
est de longue durée et comporte un faible degré de coercition.
La seconde séquence délictuelle se démarque par la présence
d’affects négatifs (anxiété, dépression), l’abus d’alcool et la per-
ception de la victime comme objet sexuel. L’agression est de
courte durée et comporte un niveau élevé de coercition.
À l’aide d’un échantillon de 51 agresseurs sexuels d’enfants,
Proulx et ses collègues (1999) ont établi trois profils de scéna-
rios délictuels. Les agresseurs homosexuels non familiers sont
ceux pour qui le délit est prémédité et dont la victime, de sexe
masculin, provient d’un milieu dysfonctionnel et n’est pas
familière. Ce type d’agresseur utilise des stratégies non coer-
citives pour amorcer le crime (jeux, séduction). Le délit dure
habituellement plus de 15 minutes et comporte des actes sexuels
coïtaux et non coïtaux. On note que ce type d’agresseur rap-
porte plus fréquemment des fantaisies sexuelles déviantes, des
distorsions cognitives, des affects négatifs et la consommation
de matériel pornographique comparativement à ceux des deux
autres groupes. Pour les agresseurs hétérosexuels non familiers,
le scénario délictuel est prémédité dans la moitié des cas. La
victime, non familière et de sexe féminin, ne provient pas d’un
milieu dysfonctionnel. Des stratégies coercitives sont utilisées
pour amorcer l’agression (menaces, usage de la force physique)
et le délit, d’une durée de plus de 15 minutes, implique l’obli-
gation pour la victime d’exécuter des actes sexuels sur l’agres-
seur dans la moitié des cas. Enfin, les agresseurs hétérosexuels
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels d’enfants… 195

familiers ne préméditent pas le scénario délictuel. La victime,


de sexe féminin, est abordée de façon coercitive par l’agres-
seur, qui l’accule à des actes sexuels et notamment coïtaux.
Habituellement, ce délit dure moins de 15 minutes.
Ces profils du processus de passage à l’acte ont démontré

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l’importance de l’analyse des différents facteurs qui peuvent
contribuer au passage à l’acte. De plus, ils ont permis de mettre
en lumière l’importance de la séquence entre ces facteurs.
Cependant, les études précédentes ont toutes négligé d’étu-
dier un facteur des plus importants dans le passage à l’acte :
le style de vie des agresseurs. Bien des études ont analysé les
liens entre le style de vie et la victimisation, mais très peu se
sont intéressées aux liens entre le style de vie et les processus
de passage à l’acte (Forde et Kennedy, 1997). Blanchette,
St-Yves et Proulx (2009) ont été parmi les premiers, en s’ap-
puyant sur les travaux de Cusson (2005) sur le style de vie
déviant des délinquants (voir aussi Shover et Honaker, 1992),
à identifier des profils de style de vie des délinquants sexuels
et à établir des liens entre ces profils et leurs modus operandi.
Ainsi, le but de la présente étude est d’esquisser des profils
du processus de passage à l’acte chez les agresseurs sexuels
d’enfants qui tiennent compte à la fois de la personnalité de
l’agresseur, de son style de vie générale et sexuelle, des facteurs
précrime ainsi que des aspects du modus operandi. Nous sou-
haitons en outre analyser les relations existant entre les dif-
férentes composantes qui forment le modèle du processus de
passage à l’acte.

Méthodologie
Participants
Notre échantillon inclut un total de 64 hommes adultes
condamnés pour au moins une agression sexuelle sur un enfant
extrafamilial âgé de moins de 13 ans. Un enfant est considéré
comme extrafamilial si sa relation avec l’agresseur correspond
à l’une des suivantes : étranger (N = 12), connaissance (N = 34)
196 Traité des violences criminelles

ou ami (N = 18). La moyenne d’âge des victimes est de 7,9 ans


(É.-T. = 2,75) et la moitié d’entre elles sont des filles (N = 32). La
moyenne d’âge des agresseurs est de 44,5 ans (É.-T. = 12,7). Plus
de la moitié d’entre eux sont célibataires (N = 34) et détiennent
au moins un diplôme du secondaire (N = 38). La majorité des

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agresseurs étaient sans emploi au moment du crime. Les agres-
seurs inclus dans l’étude avaient en moyenne 3,5 (É.-T. = 4,14)
condamnations antérieures pour des crimes non sexuels et non
violents, 1,0 (É.-T. = 1,44) pour des crimes non sexuels et vio-
lents, 1,5 (É.-T. = 1,26) pour des crimes sexuels avec contact et
0,67 (É.-T. = 0,86) pour des crimes sexuels sans contact.

Variables du processus de passage à l’acte


Le processus de passage à l’acte a été divisé en cinq compo-
santes : 1) les caractéristiques de la personnalité ; 2) le style de vie
générale à l’âge adulte ; 3) le style de vie sexuelle à l’âge adulte ;
4) les facteurs précrime durant l’année précédant le crime et
5) le modus operandi.
Les caractéristiques de la personnalité. La personnalité des
agresseurs sexuels d’enfants a été opérationnalisée à partir
des 11 échelles du test de personnalité MCMI : 1) schizoïde,
2) évitante, 3) dépendante, 4) histrionique, 5) narcissique,
6) antisociale, 7)  obsessive-compulsive, 8) passive-agressive,
9) schizotypique, 10) état-limite et 11) paranoïde.
Style de vie générale. Le style de vie générale a été opé-
rationnalisé à partir de 12 variables dichotomiques (0 = non,
1 = oui) : 1) rêveries diurnes ; 2) isolement social ; 3) attitude rebelle ;
4) faible estime de soi ; 5) tempérament colérique ; 6) problèmes
de sommeil ; 7) comportements à risque ; 8) maux de tête chro-
niques ; 9) plaintes somatiques ; 10) abus d’alcool ; 11) abus de
drogue et 12) plus d’une relation amoureuse stable dans son
passé.
Style de vie sexuelle. Le style de vie sexuelle a été opération-
nalisé à partir de 8 variables dichotomiques (0 = non, 1 = oui) :
1) fantaisies sexuelles déviantes ; 2) fréquentation des bars éro-
tiques ; 3) relations sexuelles avec des prostituées ; 4) masturba-
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels d’enfants… 197

tion compulsive ; 5) insatisfaction sexuelle ; 6) visionnement de


pornographie ; 7) plus de 15 partenaires sexuelles dans son passé
et 8) fréquence de plus de 6 relations sexuelles par semaine.
Précrime. La situation précrime durant l’année précédant
le délit a été opérationnalisée à partir de 6 variables dichoto-

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miques (0 = non, 1 = oui) : 1) solitude ; 2) difficultés familiales ;
3) problèmes concernant la fréquence ou la nature des relations
sexuelles ; 4) conflit avec le ou la partenaire ; 5) problèmes au
travail et 6) faible estime de soi.
Modus operandi. Le modus operandi a été opérationnalisé à
partir de 7 variables dichotomiques (0 = non, 1 = oui) : 1) fantai-
sies sexuelles déviantes ; 2) préméditation ; 3) victime familière ;
4) coercition pour commettre le crime ; 5) acte sexuel coïtal ;
6) victime de sexe masculin et 7) victime provenant d’un milieu
dysfonctionnel.

Stratégie analytique
La première étape de notre analyse consiste en l’identifica-
tion de profils pour chacune des composantes du processus
de passage à l’acte. Ainsi, des analyses de groupement (cluster
analysis) de type « TwoStep » ont été réalisées avec les variables
constituant chaque composante du processus de passage à
l’acte. La seconde étape consiste à examiner les relations entre
chacune des composantes du processus de passage à l’acte.
Des analyses bivariées de type khi-deux sont effectuées entre
les différents profils identifiés pour chacune des composantes
du modèle. Enfin, afin d’identifier les différents processus de
passage à l’acte des agresseurs sexuels d’enfants extrafami-
liaux, la première étape est répétée, mais cette fois, l’analyse
de groupement de type « TwoStep » est effectuée sur les profils
déjà identifiés pour chacune des composantes du processus de
passage à l’acte.
198 Traité des violences criminelles

Résultats
Notre analyse a permis d’identifier seulement un profil de per-
sonnalité chez les agresseurs sexuels d’enfants extrafamiliaux :
le type évitant-dépendant.
Le tableau 2 présente les deux profils de style de vie générale

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durant l’âge adulte, identifiés à partir de nos analyses typolo-
giques. Le profil problèmes généralisés (N = 24) est principale-
ment composé d’agresseurs sexuels d’enfants extrafamiliaux
qui rapportent de l’isolement social (95,5 %), une faible estime
de soi (81,8 %), des problèmes de sommeil (50 %), des maux de
tête chronique (68,2 %) et des plaintes somatiques (54,5 %). De
plus, les individus correspondant à ce profil abusent régulière-
ment de la drogue (45,5 %) et relatent des comportements dan-
gereux (50 %). Malgré tous ces problèmes, une majorité d’entre
eux (77,3 %) indiquent avoir eu plus d’une relation amoureuse
stable au cours de leur vie. En ce qui a trait au profil problèmes
limités (N = 40), à l’exception des problèmes d’isolement social
(35,7 %) et d’une faible estime de soi (42,9 %), ces agresseurs
rapportent très peu de problèmes liés au style de vie générale.

Tableau 2 

Profils du style de vie générale

Problèmes Problèmes
limités généralisés
(N = 40) (N = 24)
Rêveries diurnes ** 11,9 % 40,9 %
Isolement social *** 35,7 % 95,5 %
Attitude rebelle 16,7 % 36,4 %
Faible estime de soi ** 42,9 % 81,8 %
Tempérament colérique 23,8 % 13,6 %
Problèmes de sommeil ** 19,0 % 50,0 %
Comportements à risque *** 4,8 % 50,0 %
Maux de tête chroniques *** 19,0 % 68,2 %
Plaintes somatiques * 23,8 % 54,5 %
Abus d’alcool 31,0 % 36,4 %
Abus de drogue *** 4,8 % 45,5 %
Nombre de relations 69,0 % 77,3 %
amoureuses stables (>1)
* p < 0,05  ** p < 0,01  *** p < 0,001
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels d’enfants… 199

Le tableau 3 présente les trois profils de style de vie sexuelle


à l’âge adulte. Le premier profil est composé d’agresseurs
sexuels d’enfants que l’on peut qualifier de déviants hypersexuels
(N = 29). La presque totalité d’entre eux rapportent des fantaisies
sexuelles déviantes (96,6 %). Ils investissent beaucoup dans la

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sexualité, fréquentant régulièrement les bars érotiques, vision-
nant de la pornographie, ayant des relations sexuelles avec des
prostituées et se masturbant de façon compulsive. Une majo-
rité d’entre eux se disent insatisfaits sexuellement (75,9 %),
malgré leurs 15 partenaires sexuels différents (41,4 %) et leurs
six relations sexuelles par semaine (20,7 %), au minimum. Le
deuxième profil, quant à lui, comprend des individus que l’on
peut qualifier de déviants insatisfaits (N = 19). Ces agresseurs
présentent également des fantaisies sexuelles déviantes (78,9 %),
la moitié d’entre eux déclarent visionner de la pornographie
(52,9 %) et ils se disent pour la plupart insatisfaits sexuellement
(89,5 %). Le troisième profil est constitué d’individus dont le
style de vie sexuelle est non déviant (N = 16). Même s’ils disent
fréquenter les bars érotiques (56,3 %) et visionner de la porno-
graphie (81,3 %), ces agresseurs sexuels d’enfants n’évoquent pas
de fantaisies sexuelles déviantes, de masturbation compulsive
ou d’insatisfaction sexuelle. De surcroît, plus d’un tiers d’entre
eux rapportent au moins six relations sexuelles par semaine
(37,5 %).
Le tableau 4 présente les trois profils de facteurs précrime
durant l’année précédant le délit. Le premier profil est com-
posé d’individus qui peuvent être qualifiés de sans problème
(N = 23). Le deuxième profil est qualifié de solitaire (N = 32),
car la plupart des agresseurs sexuels d’enfants de ce type rap-
portent de la solitude dans l’année avant le crime (93,8 %). Le
troisième profil, conflictuel (N = 9), est principalement composé
d’individus qui rapportent des difficultés familiales (44,4 %),
des conflits avec leur partenaire (88,9 %) et des problèmes au
travail (44,4 %). En plus des problèmes liés à la fréquence et la
nature de leurs relations sexuelles (88,9 %), ces agresseurs rap-
portent une piètre estime de soi (77,8 %).
200 Traité des violences criminelles

Tableau 3

Profils du style de vie sexuelle

Déviant Déviant Non


hyper- insatisfait déviant
sexuel (N = 19) (N = 16)

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(N = 29)
Fantaisies sexuelles déviantes *** 96,6 % 78,9 % 0 %
Bars érotiques *** 75,9 % 0 % 56,3 %
Sexualité avec des prostituées *** 51,7 % 0 % 6,3 %
Masturbation compulsive *** 48,3 % 0 % 6,3 %
Insatisfaction sexuelle *** 75,9 % 89,5 % 18,8 %
Pornographie ** 89,7 % 52,6 % 81,3 %
Nombre de partenaires sexuelles 41,4 % 15,8 % 12,5 %
(≥ 15) *
Fréquence hebdomadaire des 20,7 % 0 % 37,5 %
relations sexuelles (≥ 6) *
* p < 0,05  ** p < 0,01  *** p < 0,001

Tableau 4 

Profils des facteurs précrime

Sans Solitaire Conflictuel


problème (N = 32) (N = 9)
(N = 23)
Solitude *** 0 % 93,8 % 0 %
Difficultés familiales* 4,3 % 21,9 % 44,4 %
Problèmes de fréquence/nature des 13 % 40,6 % 88,9 %
relations sexuelles ***
Conflit avec la partenaire *** 4,3 % 12,5 % 88,9 %
Problèmes au travail ** 0 % 31,3 % 44,4 %
Faible estime de soi* 30,4 % 50,0 % 77,8 %
* p < 0,05  ** p < 0,01  *** p < 0,001

Les deux profils du modus operandi identifiés sont détaillés


dans le tableau 5. Le premier profil, non coercitif (N = 40), est
principalement composé d’individus qui présentent des fan-
taisies sexuelles déviantes (72,5 %), planifient leur crime (50 %)
et qui sont plus enclins à cibler une victime de sexe masculin
(62,5 %) provenant d’un milieu dysfonctionnel (47,5 %). La
coercition est rarement utilisée (32,5 %), tout comme les actes
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels d’enfants… 201

sexuels coïtaux (25 %). Dans le profil coercitif (N = 24), même si


les agresseurs ne rapportent pas de fantaisies sexuelles déviantes
(4,2 %) ou de préméditation (4,2 %), la coercition est toujours
utilisée pour commettre le crime (100 %). Ces agresseurs ciblent
habituellement une victime qui leur est familière (79,2 %) et

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dans plus de la moitié des cas, ils commettent des actes sexuels
coïtaux (54,2 %).

Tableau 5 

Profils du modus operandi

Non coercitif Coercitif


(N = 40) (N = 24)

Fantaisies sexuelles déviantes *** 72,5 % 4,2 %


Préméditation *** 50 % 4,2 %
Victime familière * 47,5 % 79,2 %
Coercition pour commettre le crime *** 32,5 % 100 %
Acte sexuel coïtal * 25 % 54,2 %
Victime de sexe masculin ** 62,5 % 29,2 %
Victime provenant d’un milieu dysfonctionnel ** 47,5 % 12,5 %
* p < ,05 ** p < ,01 *** p < ,001

À la suite de l’identification des profils pour chacune des


composantes du processus de passage à l’acte, les relations entre
ces différentes composantes ont été analysées à partir d’analyses
bivariées de type khi-deux. La figure 1 présente les liens entre
les différentes composantes du processus de passage à l’acte de
même que la force de ces relations. Ainsi, l’unique profil de per-
sonnalité identifié (c’est-à-dire évitant-dépendant) ne peut pas
être mis en relation avec une autre composante du processus de
passage à l’acte chez les agresseurs sexuels d’enfants extrafami-
liaux. Une forte relation est toutefois observée entre les styles de
vie générale et sexuelle (V = 0,357 ; p < 0,05). Cependant, alors
que le style de vie sexuelle est significativement lié aux facteurs
précrime (V = 0,283 ; p < 0,05), le style de vie générale ne l’est
pas. Par contre, le style de vie générale est significativement
lié au modus operandi (Phi = 0,289 ; p < 0,05). Une relation
202 Traité des violences criminelles

encore plus forte est observée entre le style de vie sexuelle et le


modus operandi (V = 0,399 ; p < 0,01). Enfin, nous observons
que les facteurs précrime sont fortement liés au modus operandi
(V = 0,346 ; p < 0.05).

Figure 1

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Processus de passage à l’acte des agresseurs
sexuels d’enfants extrafamiliaux

Style de vie
générale
0,2
N 89
-S *
 ig

Personnalité Facteurs Modus


0,357

0,346
(évitant/dépendant) précrime operandi


3*
28 **
0, 99
0,3
Style de vie
sexuelle

* p < 0,05  ** p <0,01

Enfin, dans le but d’identifier différents profils de processus


de passage à l’acte chez les agresseurs sexuels d’enfants, des
analyses de groupement de type « TwoStep » ont été effectuées
à partir de tous les profils identifiés pour chacune des compo-
santes du modèle. Les résultats présentés au tableau 6 montrent
qu’il existe trois profils de passage à l’acte distincts. Le profil
non coercitif déviant (N = 22) est composé essentiellement d’un
style de vie générale de type problèmes généralisés, d’un style de
vie sexuelle déviant hypersexuel, d’un profil solitaire dans l’année
précédant le crime et d’un modus operandi non coercitif. Le
profil coercitif déviant (N = 23) renvoie quant à lui à un style de
vie générale faisant montre de problèmes limités, d’un style de
vie sexuelle déviant insatisfait et d’un profil solitaire ou conflictuel
durant l’année précédant le délit. Cette séquence mène direc-
tement à un modus operandi de type coercitif. Enfin, le profil
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels d’enfants… 203

coercitif (N = 19) est défini par un style de vie générale évoquant


des problèmes limités, un style de vie sexuelle non déviant et un
profil sans problème durant l’année précédant le crime, ainsi que
par un profil du modus operandi coercitif.

Tableau 6

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Profils de passage à l’acte des agresseurs sexuels
d’enfants extrafamiliaux

Composante Non coercitif Coercitif déviant Coercitif


du processus déviant (N = 23) (N = 19)
de passage (N = 22)
à l’acte
Style de vie Problèmes généralisés Problèmes limités Problèmes limités
générale*** (59,1 %) (65,2 %) (94,7 %)
Style de vie Déviant hypersexuel Déviant insatisfait Non déviant
sexuelle*** (86,4 %) (65,2 %) (57,9 %)
Facteurs Solitaire Solitaire/Conflictuel Sans problème
précrime*** (81,8 %) (60,9 %/39,1 %) (100 %)
Modus Non coercitif Coercitif Coercitif
operandi*** (100 %) (56,5 %) (57,9 %)

* p < ,05 ** p < ,01 *** p < ,001

Discussion
Les agresseurs sexuels d’enfants présentent différents profils du
processus de passage à l’acte, également associés à différentes
caractéristiques du crime. Nos profils permettent d’analyser le
processus de passage à l’acte d’une façon plus dynamique que ce
qui a été fait auparavant, et ce, en incluant des facteurs négligés
par les autres chercheurs ayant étudié l’agression sexuelle.
Nos résultats ont permis d’identifier trois profils du pro-
cessus de passage à l’acte dans un échantillon d’agresseurs
sexuels d’enfants extrafamiliaux : le non coercitif déviant, le coer-
citif déviant et le coercitif. Dans cette section, nous discuterons
pour chacun de ces profils : 1) de leur cohérence interne ; 2) de
leur correspondance avec les typologies d’agresseurs sexuels
d’enfants présentées et 3) de leur correspondance aux autres
profils du processus de passage à l’acte identifiés dans les études
antérieures.
204 Traité des violences criminelles

Profil non coercitif déviant


Les agresseurs sexuels d’enfants qui adoptent un profil non
coercitif déviant présentent une personnalité de type évitant-
dépendant. Ces agresseurs ont une faible estime d’eux-mêmes,
ils sont envahis par des émotions négatives (ex. : solitude,

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dépression) et ont tendance à éviter les contacts avec les adultes,
perçus comme menaçants (critiques, rejetants). Il n’est guère
surprenant que le style de vie générale des individus aux prises
avec une telle personnalité soit marqué par l’isolement social,
une faible estime de soi et une diversité de problèmes (ex. : rêve-
ries diurnes, maux de tête chroniques, problèmes de sommeil,
comportements à risque et abus d’alcool et/ou de drogue). En
raison de leur incapacité à établir des relations interpersonnelles
satisfaisantes avec les adultes, ces individus souffrent seuls.
Puisqu’ils ne peuvent dominer ces divers problèmes envahis-
sants, ces agresseurs se tournent vers une sexualité déviante
(et non déviante) comme source privilégiée de gratification
émotionnelle et sexuelle. Ainsi, ils présentent des fantaisies
sexuelles déviantes accompagnées de masturbation compul-
sive. De plus, ils consomment de la pornographie, fréquentent
les bars érotiques et font appel à des prostituées. Malgré cela,
ils sont toujours insatisfaits de leur style de vie sexuelle, ce qui
concorde avec le fait que ces agresseurs témoignent d’un sen-
timent de solitude et d’une faible estime de soi durant l’année
écoulée avant le délit. De plus, ils rapportent des problèmes au
travail et une insatisfaction quant à la fréquence et à la nature
de leurs relations sexuelles. Certains de ces agresseurs mal à
l’aise avec les adultes ont tendance à s’engager dans des acti-
vités récréatives et professionnelles impliquant des enfants
(ex. : gardiennage, entraînement d’équipe sportive, emploi
dans une garderie ; voir Leclerc, Proulx, McKibben, 2005). La
position d’autorité que leur confèrent ces activités favorise le
contrôle sur la victime (ex. : elle justifie le fait de se retrouver
seul avec l’enfant, de gagner sa confiance). D’autres agresseurs
sélectionnent des victimes dans des endroits présentant peu de
supervision adéquate de la part d’adultes (ex. : arcades, parcs,
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels d’enfants… 205

piscines publiques). Ainsi, ils décident d’établir leur « terrain


de chasse » dans des endroits où ils ont accès à des victimes
potentielles. Indépendamment du terrain de chasse choisi,
les victimes sont pour la plupart vulnérables, provenant d’un
milieu dysfonctionnel. Ce type de victime peut facilement être

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manipulé en raison de son manque d’affection et d’attention.
Ces enfants sont perçus par l’agresseur à la fois comme peu
menaçants et porteurs d’une gratification sexuelle et émotion-
nelle. Afin d’atteindre leurs objectifs, ces agresseurs planifient
minutieusement leur crime, utilisent des stratégies non coerci-
tives et commettent des actes non coïtaux. Ces stratégies per-
mettent d’ailleurs aux agresseurs de s’accrocher à une illusion
d’intimité avec la victime et de répéter l’agression avec cette
même victime. Afin d’expliquer pourquoi les victimes de sexe
masculin représentent la cible de choix des agresseurs de ce
profil, l’hypothèse émise est que les agresseurs homosexuels
d’enfants présentent une activité criminelle sexuelle plus impor-
tante (nombre de crimes, nombre de victimes) que les agres-
seurs hétérosexuels d’enfants (Hanson, Steffy et Gauthier,
1993 ; Proulx et al., 1997). Du fait de leur expérience, ils peuvent
adopter un modus operandi bien planifié où la coercition n’est
pas nécessaire à la réalisation du crime (Kaufman et al., 1996 ;
Proulx et al., 1999).
Le profil non coercitif déviant présente plusieurs similitudes
avec le type attentat à la pudeur/fixation de Groth (1979). En plus
de la préméditation, de la séduction et de la persuasion, ce profil
est marqué par une absence de violence physique, un manque de
confiance envers les adultes ainsi que des préférences sexuelles
envers les enfants. D’ailleurs, en raison de ces dernières, de la
capacité des agresseurs de ce profil à s’identifier à des enfants
victimes de négligence physique et émotionnelle, et de leur
habileté à séduire des victimes en leur accordant de l’attention,
les agresseurs empruntant le profil non coercitif déviant corres-
pondent également au type préférentiel/séducteur de la typologie
de Lanning (1986). Ce profil du processus de passage à l’acte
correspond également au type à motivation interpersonnelle
développé par Knight, Carter et Prentky (1989), principalement
206 Traité des violences criminelles

en raison des contacts entre l’agresseur et la victime avant le


délit et la planification minutieuse du crime sans recours à la
coercition ou à des gestes sexuels coïtaux. Suivant la typologie
de Wortley et Smallbone (2006), plusieurs caractéristiques du
profil non coercitif déviant correspondent au type prédateur,

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telles que le choix d’une victime vulnérable de sexe masculin,
une préférence sexuelle claire envers les enfants et les habiletés
nécessaires afin d’obtenir la coopération des victimes durant les
agressions sans recours à des stratégies coercitives.
En ce qui concerne les profils de processus de passage à
l’acte identifiés dans les études précédentes, il est possible d’éta-
blir plusieurs similitudes entre le profil non coercitif déviant et
la séquence de l’affect positif identifiée par Ward, Louden et al.
(1995). Même si les agresseurs du profil non coercitif déviant ne
présentent pas d’émotions positives identifiées dans la séquence
affect positif, ils rapportent des fantaisies sexuelles déviantes et
planifient minutieusement leur agression qui ne comprend pas
ou très peu d’actes sexuels intrusifs. De plus, l’agression met
l’accent sur la satisfaction mutuelle des besoins sexuels et émo-
tionnels de l’agresseur et de la victime. Enfin, le profil non coer-
citif déviant ressemble en plusieurs points au profil non coercitif
identifié par Proulx et al. (1999). Les deux profils ont permis
d’identifier des victimes de sexe masculin, qui présentent une
forme de vulnérabilité psychosociale, un crime planifié, des
actes sexuels non coïtaux ainsi qu’une absence de coercition.
En outre, les deux profils incluent des individus aux prises
avec des problèmes interpersonnels durant l’année précédant
le délit (ex. : solitude), une piètre estime de soi, des émotions
négatives, des fantaisies sexuelles déviantes ainsi qu’un usage
de la pornographie.

Profil coercitif déviant


Les agresseurs sexuels d’enfants qui adoptent le profil de pro-
cessus de passage à l’acte coercitif déviant présentent une per-
sonnalité dépendante et, dans une moindre mesure, évitante.
Malgré leur faible estime d’eux-mêmes, ces agresseurs peuvent
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels d’enfants… 207

présenter des affects positifs sur une base régulière s’ils vivent
une relation stable avec une partenaire qui les aime. Cependant,
cette stabilité a un prix, c’est-à-dire qu’ils auront tendance à
ne pas exprimer leurs insatisfactions à leur compagne afin de
toujours leur plaire. Ainsi, la plupart d’entre eux décrivent leur

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style de vie comme ne présentant pas de problèmes significa-
tifs. Cependant, lorsqu’ils rencontrent des écueils dans leur vie
(ex. : conflit avec la partenaire, insatisfaction sexuelle), ils sont
incapables de les affronter directement et ont tendance à gérer
les émotions négatives qui en résultent à travers la sexualité (ex :
fantaisies sexuelles déviantes, consommation de pornographie)
(Cortoni et Marshall, 2001 ; Proulx, McKibben et Lusignan,
1996). Ils évitent ainsi les conflits et le rejet de leur compagne.
Cependant, pour une majorité d’entre eux, les conflits avec
la partenaire et l’insatisfaction sexuelle deviennent prédomi-
nants. Ils ne sont plus en mesure de gérer ces émotions néga-
tives, leurs stratégies se révèlent inadéquates et ils se retrouvent
dans une impasse. Pour les agresseurs aux prises avec une
faible estime d’eux-mêmes, cette situation ne fait que ternir
davantage la piètre image qu’ils ont d’eux-mêmes et suscite
des affects négatifs encore plus intenses, comme l’anxiété et la
dépression. L’intensité des émotions négatives est telle qu’elle
requiert une échappatoire plus puissante que les fantaisies
sexuelles déviantes et l’usage de la pornographie. Ainsi, ces
agresseurs se retrouvent dans un état d’urgence, à la recherche
d’un moyen pour apaiser la tension. En d’autres termes, ces
agresseurs sont à la recherche d’un ou une partenaire sexuelle.
En raison de leur faible estime d’eux-mêmes, cette quête ne
constitue pas une option facile. Alors, sans préméditation, ces
agresseurs saisissent la première occasion qui se présente à eux,
en se tournant en l’occurrence vers un enfant de sexe féminin
qui leur est familier. Ces victimes peuvent être considérées
par les agresseurs comme des partenaires sexuelles de substi-
tution (sex surrogate, voir Freund et al., 1972) avec lesquelles ils
peuvent agir comme avec une partenaire adulte. Cependant,
puisque ces agresseurs ne sont pas des experts de l’agression
sexuelle (Kaufman et al., 1996) et parce qu’ils se trouvent dans
208 Traité des violences criminelles

un état d’urgence, ils ont recours à des stratégies coercitives


pour vaincre rapidement les résistances des victimes et ainsi
atteindre leur objectif. Même si ces agressions ne sont pas
déclenchées par des préférences sexuelles déviantes ou des dis-
torsions cognitives propédophiliques, elles peuvent néanmoins

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impliquer des fantaisies sexuelles déviantes.
Le type régressé de la typologie de Groth (1979) présente plu-
sieurs similitudes avec le profil coercitif déviant. Ces agresseurs
n’ont pas vraiment investi le monde des enfants et adoptent un
style de vie plutôt traditionnel. Le crime est souvent déclenché
par des stresseurs dans la vie de l’agresseur, ce qui peut mener
à la perpétration d’agressions sexuelles peu planifiées où la
force est utilisée pour contraindre la victime. Le profil coercitif
déviant correspond également au type régressé de la typologie
développée par Lanning (1986). Ces agresseurs se tournent
habituellement vers les enfants comme partenaires sexuels de
substitution. Tout comme pour le type régressé de la typologie
de Groth, les crimes sexuels commis par ce type d’agresseur
sont souvent déclenchés par un stress sévère et on note un
usage de la force physique afin d’impliquer dans les activités
sexuelles des enfants familiers. Il est difficile de trouver un
type spécifique d’agresseur sexuel d’enfant de la typologie de
Knight et al. (1989) qui corresponde au profil coercitif déviant.
Cependant, il est possible d’identifier certaines similitudes avec
les types narcissique et exploiteur, principalement en raison du
degré de force utilisée pour commettre le crime. Enfin, le profil
coercitif déviant correspond au type situationnel de Wortley
et Smallbone (2006), principalement en raison des éléments
déclencheurs de l’agression sexuelle ainsi que de l’absence d’une
préférence sexuelle pour les enfants.
Le profil coercitif déviant est similaire au profil affect négatif
identifié par Ward, Louden et al. (1995), en raison de la pré-
sence d’émotions négatives, des actes coïtaux commis et de
l’importance qu’accorde l’agresseur à la satisfaction de ses
propres besoins. Enfin, le profil coercitif déviant présente plu-
sieurs similitudes avec le profil coercitif de Proulx et al. (1999),
comme la sélection d’une victime de sexe féminin familière
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels d’enfants… 209

à l’agresseur, un crime impulsif accompagné d’actes sexuels


coïtaux et d’usage de la force.

Profil coercitif
Les agresseurs sexuels d’enfants qui adoptent le profil de

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passage à l’acte coercitif présentent des traits de personnalité
dépendants et, dans une moindre mesure, antisociaux. Ces
agresseurs, malgré une faible estime d’eux-mêmes, sont forte-
ment préoccupés par la satisfaction immédiate de leurs propres
besoins, sans égard pour ceux des autres ou les limites imposées
par les règles morales et légales. Ces individus égocentriques ne
témoignent d’aucun problème en particulier, car ils trouvent la
plupart du temps à satisfaire leurs besoins. En ce qui a trait à
leur style de vie sexuelle, ces individus décrivent une diversité
d’activités sexuelles non déviantes, par exemple la fréquenta-
tion de bars érotiques et la consommation de pornographie.
De plus, un certain nombre de ces agresseurs rapportent une
fréquence élevée de rapports sexuels hebdomadaires. Durant
l’année précédant le délit, leur vie continue normalement, c’est-
à-dire sans problème majeur (de leur point de vue). En outre,
plusieurs d’entre eux vont relater des émotions positives dans les
heures précédant le délit. Alors comment expliquer le passage à
l’acte dans de telles circonstances ? Ces agresseurs sont centrés
sur leurs propres besoins sans aucune restriction morale, et la
non-satisfaction de ceux-ci leur est inacceptable. Ils sont alors
disposés à trouver un moyen rapide de contenter ces besoins
avec une femme. Dans ce cas-ci, la première femme dispo-
nible, peu importe son âge, tant qu’elle est facilement accessible
(ex. : une victime familière), peut satisfaire leurs pulsions
sexuelles. Ils optent pour des moyens coercitifs afin de pouvoir
commettre des actes coïtaux sans délai. Puisque les agresseurs
de ce profil ne ressentent pas d’empathie pour leurs victimes,
la moitié d’entre eux leur causent des blessures physiques. Bien
qu’ils ne présentent pas de préférences sexuelles déviantes, ils
révèlent toutefois des distorsions cognitives afin de justifier
leurs actes (ex. : « Elle le voulait »).
210 Traité des violences criminelles

En ce qui concerne les typologies d’agresseurs sexuels


d’enfants, le profil coercitif ressemble au type viol/orienté vers
le pouvoir de Groth (1979), principalement en raison de son
usage de la force pour dominer la victime et de son désir de lui
montrer qu’il est le seul maître de la situation. Ce profil corres-

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pond également au type situationnel/moralement indiscriminé de
Lanning (1986) en raison de son usage de la coercition, d’une
sélection de la victime basée sur la vulnérabilité et les occasions ;
l’abus sexuel est en outre dans ce cas l’une des expressions d’un
style de vie antisociale. Le profil coercitif présente également des
similitudes avec le type narcissique identifié par Knight, Carter
et Prentky (1989) en raison de l’opportunisme du crime, impli-
quant peu de planification mais tout de même un usage de la
coercition et la commission d’actes coïtaux. Enfin, le profil coer-
citif correspond au type opportuniste de Wortley et Smallbone
(2006), principalement en raison de la nature opportuniste du
délit et de l’absence de déviance sexuelle.
Lorsque l’on compare le profil coercitif aux profils identifiés
par Ward, Louden et al. (1995), on constate qu’il ne ressemble à
aucun d’entre eux. Ce résultat suggère qu’en raison du nombre
important de variables incluses dans notre étude, nous avons
été en mesure d’identifier un profil qui n’aurait pu être identifié
autrement. Toutefois, le profil coercitif présente plusieurs simi-
litudes avec le profil coercitif identifié par Proulx et al. (1999),
telles que la sélection d’une victime de sexe féminin familière
ainsi qu’un crime impulsif marqué par des activités sexuelles
coïtales et l’usage de la force.

Conclusion
Notre étude a permis d’identifier différents processus de
passage à l’acte chez les agresseurs sexuels d’enfants extrafa-
miliaux. Plus spécifiquement, nous avons analysé le processus
de passage à l’acte des agresseurs sexuels d’enfants à partir de
cinq composantes importantes : la personnalité, le style de vie
générale, le style de vie sexuelle, les facteurs précrime durant
l’année précédant le délit ainsi que le modus operandi. Nos
Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels d’enfants… 211

analyses ont permis d’identifier trois profils distincts : le non


coercitif déviant, le coercitif déviant et le coercitif. La section
« Discussion » de notre chapitre illustre sans conteste que
chacun des profils démontre une forte cohérence interne. De
plus, les trois profils correspondent en plusieurs points aux

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typologies précédemment discutées. En fait, chacun des profils
correspond à un type de chaque typologie ainsi qu’aux profils
de passage à l’acte identifiés lors d’études précédentes (à l’ex-
ception d’un profil dans l’étude de Ward, Louden et al., 1995).
Les trois profils du processus de passage à l’acte ont éga-
lement permis d’analyser les relations à travers les différents
mécanismes ou les différentes composantes constituant le pro-
cessus de passage à l’acte, ce qui avait été négligé jusqu’ici. En
dépit de l’absence de relations significatives entre la person-
nalité et le processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels
d’enfants extrafamiliaux, nos résultats ont tout de même permis
d’identifier la logique interne du processus de passage à l’acte
ainsi que les liens entre les différents mécanismes impliqués.
Ainsi, bien que le style de vie sexuelle ait un lien direct avec
les facteurs précrime et le modus operandi, le style de vie géné-
rale a une relation directe seulement avec le modus operandi.
D’ailleurs, notre étude montre l’importance d’une prise en
compte du style de vie des agresseurs lorsque leur processus
de passage à l’acte est étudié. Malgré son importance en cri-
minologie, le style de vie des agresseurs a été négligé par la
plupart des études précédentes dans le champ de la délinquance
sexuelle.

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Chapitre 9

La violence et les femmes

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Franca Cortoni et Marie-Pier Robitaille

Introduction
La tradition veut que l’on applique à la délinquance des femmes
les mêmes notions que celles utilisées pour expliquer la délin-
quance des hommes (Blanchette et Brown, 2006). Le postulat de
l’universalité des facteurs menant aux comportements criminels,
sans distinction de sexe, est ainsi posé. Aujourd’hui nous savons
que, même si les hommes et les femmes violentes se ressemblent,
leurs différences ne peuvent être sous-estimées (Barker, 2009 ;
Blanchette et Brown, 2006). Autrement dit, même si certains
facteurs criminogènes de la violence sont neutres, c’est-à-dire
applicables autant aux hommes qu’aux femmes, plusieurs sont
spécifiques au sexe. Il s’avère nécessaire de distinguer les facteurs
agissant sur les femmes de ceux qui s’exercent sur les hommes
pour mieux comprendre la violence des femmes et établir des
méthodes d’évaluation et de traitement appropriées. Ce cha-
pitre est un survol de nos connaissances sur ces sujets. Puisqu’il
existe une variété de crimes violents avec des explications diffé-
rentes, ce chapitre examine séparément les femmes reconnues
coupables de voies de fait ou de violence conjugale de celles qui
commettent une agression sexuelle.

La prévalence de la violence chez les femmes


Selon les juridictions, les femmes représentent entre 17 % et 23 %
des criminels adultes mais seulement 10 % des agresseurs vio-
lents environ et 5 % des agresseurs sexuels (Blanchette et Brown,
2006 ; Cortoni, Hanson et Coache, 2010). Similairement, le
216 Traité des violences criminelles

taux de récidive violente des femmes est considérablement plus


bas que celui des hommes (Benda, 2005). Par exemple, parmi
les délinquants libérés du Service correctionnel du Canada
(SCC) pendant les années 1990, le taux de condamnation pour
une nouvelle infraction violente dans les deux premières années

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suivant la libération était de 13,2 % pour les hommes et de 6,7 %
pour les femmes (Bonta, Rugge et Dauvergne, 2003).
En Amérique du Nord, le pourcentage de femmes condam-
nées pour voies de fait et coups et blessures a augmenté
significativement lors des deux dernières décennies (Kong
et AuCoin, 2008 ; Pollock et Davis, 2005). Au Canada, le
nombre de femmes condamnées pour un crime violent a aug-
menté de 24,7 % entre 1998 et 2009 pour atteindre un taux de
192 femmes condamnées pour 100 000 femmes dans la popu-
lation. Néanmoins, les pourcentages d’homicide commis par
les femmes, malgré une légère baisse, sont restés assez stables
entre 1994 et 2004 : entre 10 % et 14 % (Juristat, 2004). En com-
paraison, le nombre d’hommes condamnés pour des crimes
violents a diminué de 3,3 % dans les mêmes années. Après avoir
atteint un sommet en 2001 avec 1 104 condamnés pour 100 000
hommes dans la population, le nombre d’hommes condamnés
pour un crime violent a diminué pour atteindre 967 hommes
par tranche de 100 000 habitants masculins en 2009 (Sécurité
publique Canada, 2010).
Nonobstant l’augmentation de la violence (sauf les homi-
cides) des femmes, il faut souligner qu’elles sont responsables
de beaucoup moins de violence que les hommes. Certains
auteurs soutiennent que les taux de violence ne reflètent pas
une véritable augmentation de la violence. Selon eux, cette
augmentation résulte de changements sociaux et des pratiques
policières et judiciaires, par exemple celles qui reconnaissent la
gravité de la violence conjugale dont les femmes sont respon-
sables (Pollock et Davis, 2005 ; voir également dans le présent
volume le chapitre 11 sur les violences conjugales par Jaquier et
Vuille). Cependant, il est important de reconnaître que, malgré
leur faible proportion, les femmes ont toujours été responsables
d’un pourcentage des crimes violents.
La violence et les femmes 217

Voies de fait
La recherche sur la violence des femmes inclut essentiellement
les voies de fait et les vols qualifiés alors que la violence conju-
gale et l’agression sexuelle sont traitées séparément. Quoique
le vol qualifié soit considéré comme un crime violent selon la

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loi canadienne (ministère de la Justice du Canada, 1992), il ne
sera pas étudié dans ce chapitre puisque ces crimes n’impliquent
pas nécessairement de violence interpersonnelle. En outre,
puisque l’homicide est abordé au chapitre 3, ce sujet ne sera
pas traité ici.
Quelques caractéristiques ressortent des recherches sur les
femmes reconnues coupables de voies de fait. Pollock, Mulling
et Crouch (2002) ont trouvé que les délinquantes violentes,
comparées aux délinquantes non violentes, avaient tendance à
être plus jeunes, sans emploi, à présenter des antécédents cri-
minels précoces et à avoir subi des violences physiques lors de
leur enfance. Ces facteurs entraîneraient face à autrui colère
et méfiance, qui seraient à l’origine de leur violence. Verona
et Carbonell (2000) ont montré que les délinquantes violentes
récidivistes avaient peu d’inhibitions par rapport aux actes vio-
lents et avaient davantage utilisé la violence instrumentale que
les délinquantes non violentes et les auteures d’homicide. Ces
caractéristiques ressemblent à celles des agresseurs masculins,
qui éprouvent des difficultés chroniques à gérer leurs émotions,
surtout le sentiment d’hostilité et la colère.
Les recherches réalisées au sein du Service correctionnel
du Canada permettent de constater que les femmes recon-
nues coupables d’un crime violent ont connu la pauvreté et des
expériences traumatisantes dans l’enfance. Elles démontrent
une incapacité à faire face aux facteurs de stress, une instabilité
émotionnelle et des troubles de l’humeur. Chez ces femmes, la
violence semble surtout utilisée à des fins de survie ou employée
comme soupape pour soulager une tension accumulée (Bottos,
2008). Ces recherches donnent à penser qu’il existe un sous-
ensemble des délinquantes violentes qui présentent des carac-
téristiques que l’on ne retrouve pas chez les hommes.
218 Traité des violences criminelles

Il est établi que les femmes commettent la plupart de


leurs crimes violents dans le cadre d’un conflit interpersonnel
(Bottos, 2008 ; Pollock et Davis, 2005 ; Weizmann-Henelius,
Viemerö et Eronen, 2003). Sommers et Baskin (1993) ont inter-
rogé 65 femmes arrêtées pour voies de fait graves et analysé leurs

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dossiers. Leur étude montre que l’interaction entre la victime et
l’agresseuse, et parfois l’intervention verbale d’un tiers, jouent
un rôle fondamental dans l’agression. Dans la plupart des cas,
les femmes ont attaqué une victime qui les avait provoquées (il
ne s’agit pas ici de blâmer la victime mais plutôt de rappeler que
la violence commise par la délinquante peut être une réponse à
certains des comportements de sa victime). Dans de telles situa-
tions, l’agression n’est pas planifiée, et la femme a consommé
de la drogue ou de l’alcool. Selon Sommers et Baskin, dans ce
contexte, plusieurs de ces femmes font des erreurs d’attribution
d’hostilité et blâment l’autre pour leurs actes.
Certains schémas cognitifs font en sorte que l’agresseur,
homme ou femme, interprète le comportement des autres
comme hostile et y réponde agressivement (Robitaille et
Cortoni, 2011 ; Sestir et Bartholow, 2007). Pour une bonne
partie des femmes violentes, ces cognitions hostiles semblent
liées aux expériences vécues, comme leurs propres victimisa-
tions (Bottos, 2008 ; Pollock et al., 2002). En revanche, dans
une étude de 15 femmes violentes, Robitaille et Cortoni (2011)
ont montré que les femmes violentes possèdent des schémas
cognitifs spécifiques, par exemple : « Ceux qui agissent injuste-
ment méritent d’être battus. » Selon ce schéma, ces femmes se
perçoivent comme des salvatrices du monde et des protectrices
des plus faibles. Un deuxième schéma consiste en : « J’ai besoin
de me protéger et de protéger les autres. » Ici, cette disposition
cognitive permet aux femmes de se sentir respectées par ceux
qu’elles protègent et par les assaillants de ceux-ci. Le troisième
schéma sexospécifique, « Je ne suis pas violente », exprime
la perception que ces femmes ont d’elles-mêmes, soit d’être
douces et attentionnées. Elles ne se voient pas comme violentes,
peu importe la gravité ou le nombre de crimes violents commis.
Enfin, un dernier schéma serait : « Ma vie est trop difficile » : les
La violence et les femmes 219

femmes croient que leurs expériences de victimisation et de vie


de rue s’accumulent en elles pour ressortir plus tard sous forme
d’actes violents (Robitaille et Cortoni, 2011).
Des caractéristiques personnelles, prises seules, ne suffisent
pas à expliquer l’agression par les femmes. Sommers et Baskin

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(1993) ont noté que les femmes violentes avaient tendance à
vivre dans un quartier criminalisé, à fréquenter des pairs délin-
quants et à abuser de drogues. De plus, ils ont trouvé qu’un
désinvestissement vis-à-vis de l’école, une faible supervision
parentale et des difficultés sur les plans social et économique
contribuent à la violence des femmes. Il importe donc de se
pencher sur l’interaction entre l’individu et les caractéristiques
situationnelles pour expliquer la violence des femmes.

Violence conjugale
Même si la violence par les femmes envers leur conjoint est
reconnue depuis le milieu des années 1980, elle reste encore peu
comprise. Il n’est donc pas surprenant que le système de justice
criminelle traite les femmes auteures de violence conjugale de
la même manière que les hommes, leur demandant de se sou-
mettre à des évaluations et traitements développés à partir de
modèles masculins de violence conjugale (Swan et Snow, 2003).
Kimmel (2002) est d’avis que la violence commise par les
femmes est foncièrement différente de la violence conjugale des
hommes : elle est beaucoup moins sévère et beaucoup moins
motivée par un désir de domination ou de contrôle sur le
conjoint. Dans le même ordre d’idées, Dasgupta (2002) soutient
que la nature de la violence conjugale perpétrée par les femmes
prend des formes différentes selon la définition, plus large ou plus
étroite, que l’on adopte du phénomène. Dans sa définition limitée
à la simple fréquence des gestes violents, les femmes seraient
autant susceptibles que les hommes d’être violentes. Dans une
définition plus large, dans laquelle les habitudes d’intimidation,
le contrôle coercitif et la sévérité des gestes violents sont exa-
minés, des différences significatives entre les sexes se révèlent,
et les femmes sont davantage victimes. Conséquemment, en se
220 Traité des violences criminelles

concentrant uniquement sur les actes physiques, en se détournant


du contexte dans lequel ils ont lieu et en omettant de prendre
en compte le contrôle coercitif et l’intimidation, on néglige des
informations importantes sur les différences entre les auteurs
masculins et féminins de la violence conjugale.

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Dans sa recension des écrits, Dasgupta (2002) a constaté que
l’autodéfense était une motivation fréquente du comportement
violent des femmes envers leur conjoint, leur violence étant
déclenchée par des abus ou des menaces envers leurs enfants ou
des proches. Dasgupta a en outre souligné que les femmes uti-
lisent surtout la violence pour obtenir un contrôle rapide, tandis
que les hommes s’efforcent surtout d’établir une mainmise à
long terme sur leur conjointe, qu’ils terrorisent. Obtenant un
résultat allant en ce sens, Swan et Snow (2003) ont constaté
que l’autodéfense était le motif le plus répandu de la violence
conjugale par les femmes, bien que la rétribution et le désir de
contraindre le conjoint fussent également des raisons fréquem-
ment évoquées. Miller et Meloy (2006), examinant un échan-
tillon de 95 femmes inscrites dans un programme contre la
violence conjugale, ont noté que 65 % d’entre elles avaient utilisé
la violence pour se défendre, et ce, généralement en réponse à
l’abus de leur conjoint. De plus, 30 % de l’échantillon attribuait
sa violence à des réactions de frustration et affirmait n’en user
qu’en dernier recours. Enfin, 5 % de l’échantillon analysé par
Miller et Meloy correspondait à des femmes qui se livraient
à la violence non seulement dans un contexte conjugal mais
aussi dans de nombreuses autres circonstances : ceci indique
que certaines femmes sont prédisposées à la violence générale
plutôt qu’à la seule violence conjugale.
Ces résultats démontrent l’importance d’une compréhension
de l’hétérogénéité des femmes auteures de violence conjugale
et du contexte dans lequel cette violence prend place. À défaut
d’analyser ces éléments, on obtient une explication incomplète
de la violence conjugale des femmes. De ce fait, les services
d’évaluation et de traitement qui leur sont offerts risquent de
ne pas cerner adéquatement les facteurs contributifs à ce type
de violence.
La violence et les femmes 221

Évaluation et traitement des femmes violentes


Comment déterminer la probabilité de récidive violente des
femmes et choisir les interventions thérapeutiques qui rédui-
raient ce risque ? Pour ce faire, l’évaluation devrait être fondée
sur une analyse approfondie de l’histoire criminelle de la

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femme, de son comportement délinquant violent actuel et
passé, des éléments qui ont contribué à son passage à l’acte, de
la présence de troubles de la personnalité, de schémas cognitifs
qui facilitent sa violence et de ses capacités de régulation émo-
tionnelle, y compris la présence de problèmes d’impulsivité et
de colère. Il importe aussi de déterminer si les comportements
violents étaient une composante d’un style de vie délinquant
ou s’ils étaient limités à une situation et aux circonstances. Par
exemple, une femme ayant commis dans le passé des délits
variés, fréquentant des pairs antisociaux et affichant des atti-
tudes et croyances justifiant la violence présenterait un risque
plus élevé de récidive criminelle. Enfin, il se pourrait que l’abus
de drogue soit un facteur prédictif de la récidive générale et
violente chez les femmes (Blanchette et Brown, 2006). Alors
qu’on ne peut estimer précisément le risque de récidive violente
chez les femmes, les facteurs énumérés ci-haut contribuent à
favoriser la survenue d’un comportement criminel futur.
Il n’existe actuellement aucun outil d’évaluation du risque
de récidive violente chez les femmes. Puisque la récidive géné-
rale est beaucoup plus fréquente que la récidive violente chez
les délinquantes (Bonta et al., 2003), les évaluateurs pourraient
recourir à des instruments tels que l’Inventaire du niveau de
supervision-révisé (Andrews et Bonta, 1995). Cependant,
même l’utilisation d’outils validés pour l’évaluation du risque
général de récidive nécessite une compréhension des facteurs
de risque de la récidive des délinquantes (Blanchette et Brown,
2006 ; Folsom et Atkinson, 2007 ; Holtfreter et Cupp, 2007 ;
Manchak, Skeem, Douglas et Siranosian, 2009).
Une compréhension approfondie des éléments qui ont
conduit au comportement délictueux aidera à identifier les fac-
teurs qui seront cernés en traitement. Dans ce contexte, tous les
222 Traité des violences criminelles

aspects de la vie de la délinquante devraient être examinés afin


d’établir les cibles du traitement. Une approche individuelle
est toujours préconisée, mais vu l’importance de la dimension
interpersonnelle, l’intervention thérapeutique devrait en tenir
compte. De plus, les cognitions qui ont incité la femme à s’en-

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gager dans la violence devraient également être considérées.
Les mécanismes de régulation émotionnelle des femmes
violentes sont aussi des cibles de traitement. Il est raisonnable
de penser que les problèmes de régulation émotionnelle des
femmes auteures de violence non conjugale ressemblent à ceux
des femmes généralement antisociales, incluant l’impulsivité,
la colère et autres émotions négatives. En revanche, dans des
situations de violence conjugale, les femmes pourraient surtout
faire preuve de faibles capacités à gérer leurs émotions, comme
la peur, le désespoir, la frustration et la dépression. La femme
impulsive aurait besoin de développer ses habiletés d’autocon-
trôle, alors que la femme violente en contexte conjugal devrait
apprendre à gérer ses émotions négatives pour réduire ses
difficultés émotionnelles plutôt que de les compenser par des
gestes de violence.
Enfin, la plupart des femmes violentes devront reconstruire
leur vie de manière à éliminer le recours à la violence. Comme
toutes les délinquantes, ces femmes peuvent avoir besoin d’aide
pour améliorer leur fonctionnement dans la société en mettant
l’accent sur le développement et le main­­tien d’un style de vie plus
stable et moins dépendant. Certaines femmes peuvent également
souffrir de problèmes particuliers de santé mentale, nécessitant
des interventions spécialisées, par exemple la thérapie dialectique-
comportementale (Linehan, 1993). D’autres domaines, comme
l’éducation, l’emploi et les activités récréatives, peuvent aussi
exiger des services supplémentaires en dehors du traitement.
Enfin, à la différence des hommes, les femmes ont généralement
besoin d’un soutien important de la part de leur réseau social
pour améliorer leurs capacités à gérer le stress et les difficultés
(Rumgay, 2004). Par conséquent, aider ces femmes à développer
leur réseau pour obtenir des services appropriés constituerait une
cible de l’intervention thérapeutique.
La violence et les femmes 223

Les femmes qui agressent sexuellement


Le fait que des femmes posent des gestes d’agression sexuelle
est maintenant reconnu. À partir de données officielles de
la police et des tribunaux, et d’études sur des sondages de
victimisation provenant du Canada, des États-Unis, d’Aus-

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tralie, de Nouvelle-Zélande, d’Angleterre et du Pays de
Galles, Cortoni, Hanson et Coache (2009) ont évalué la
proportion de femmes parmi les délinquants sexuels. Les
données des registres officiels et des enquêtes sur la vic-
timisation concordent. Les deux sources estiment que les
femmes sont responsables de 4 % à 5 % de toutes les infractions
sexuelles.

Caractéristiques de l’agression
Les femmes commettent une variété de délits sexuels et leurs
principales victimes sont des enfants. Leurs agressions sexuelles
sont semblables à celles des hommes, bien que, on s’en doute,
elles aient tendance à commettre moins de gestes de pénétra-
tion (Johansson-Love et Fremouw, 2006 ; Oliver, 2007 ; Peter,
2009). Les agressions incluent des attouchements génitaux, la
pénétration digitale ou avec un objet du vagin ou de l’anus et
des contacts buccogénitaux. Ces actes peuvent se faire sur la
victime ou par la victime sur l’agresseuse (Johansson-Love et
Fremouw, 2006 ; Oliver, 2007 ; Peter, 2009).
Approximativement, 50 % des délinquantes sexuelles com-
mettent des agressions sexuelles en compagnie d’un coaccusé,
généralement leur conjoint ; cependant, il existe également des
femmes coauteures (Vandiver, 2006).  Les femmes accompa-
gnées peuvent agresser volontairement leurs victimes et cer-
taines peuvent même prendre l’initiative du comportement
délictueux. Cependant, d’autres ont été contraintes, par des
pressions ou des menaces, à participer à l’agression sexuelle
(Gannon, Rose et Ward, 2008 ; Vandiver, 2006). Toutefois,
même les femmes de ce groupe peuvent ensuite passer à l’acte
par elles-mêmes (Saradjian et Hanks, 1996).
224 Traité des violences criminelles

Très peu de femmes agressent des adultes. Dans ces circons-


tances, leurs crimes ont tendance à être dirigés vers d’autres
femmes et motivés par la revanche, l’humiliation ou l’appât
d’un gain secondaire (ex. : forcer quelqu’un à la prostitution ;
Gannon, Rose et Ward, 2008 ; Vandiver et Kercher, 2004).

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Comme les hommes, les délinquantes sexuelles connaissent
généralement leurs victimes (Faller, 1995 ; Kercher et McShane,
1984 ; Vandiver et Kercher, 2004 ; Vandiver et Walker, 2002)
et détiennent souvent des responsabilités envers elles (par
exemple, en tant que mères ou gardiennes d’enfants ; Faller,
1987, 1995 ; Lewis et Stanley, 2000 ; Vandiver et Walker, 2002).
Les victimes des femmes agissant seules tendent à être plus
jeunes que celles des hommes (Faller, 1987 ; Rudin, Zalweski
et Bodmer-Turner, 1995). Ces délinquantes ont tendance à
agresser davantage des garçons, tandis que les femmes qui
agissent avec des hommes ont tendance à s’en prendre à des
victimes féminines (Vandiver, 2006).

Le passage à l’acte
Alors que beaucoup de recherches ont étudié le processus du
passage à l’acte des délinquants sexuels (Ward et Hudson, 1998,
2000 ; Ward, Louden, Hudson et Marshall, 1995), la recherche
ne fait que commencer sur les délinquantes sexuelles. À partir
d’un échantillon de 22 délinquantes sexuelles, Gannon, Rose
et Ward (2008) ont développé un modèle sexospécifique du
processus du passage à l’acte qui décrit la séquence des évé-
nements contextuels, comportementaux, cognitifs et affectifs
qui ont favorisé et maintenu l’agression sexuelle. Le modèle
suggère que les infractions des délinquantes sexuelles ont
tendance à suivre deux voies principales. Dans la première
voie, dite « dirigée-évitante », les femmes étaient généralement
accompagnées par un coaccusé. Leurs délits étaient précédés
de tentatives d’évitement de l’infraction sexuelle. Ces femmes
passaient à l’acte sous l’influence d’une peur extrême ou pour
conserver la relation avec leur coagresseur. Dans cette voie, on
retrouve également des femmes spectatrices passives de l’agres-
La violence et les femmes 225

sion d’enfants. Les femmes suivant la voie « approche-explicite »


étaient des agresseuses d’enfants ou d’adultes qui planifiaient
leurs infractions pour obtenir une satisfaction sexuelle, l’inti-
mité avec la victime, une récompense financière ou la sensation
d’une excitation.

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La récidive sexuelle des femmes
Une évaluation du risque de récidive nécessite la connaissance
du taux de base de cette récidive pour la population d’intérêt.
Par exemple, les taux de base de récidive chez les hommes
délinquants sexuels sont, sur une période de 5 ans, de 13,5 %
pour de nouvelles infractions sexuelles, 25,5 % pour des infrac-
tions violentes (y compris sexuelles) et 36 % pour des nouvelles
infractions de tout type (Hanson et Morton-Bourgon, 2005).
Ces taux de récidive révèlent que les délinquants sexuels sont
plus susceptibles de commettre un nouveau délit non sexuel
qu’une nouvelle infraction sexuelle. De leur côté, les femmes
qui commettent des infractions sexuelles ont des taux de réci-
dive beaucoup plus bas de ceux de leurs homologues masculins.
Cortoni, Hanson et Coache (2010) ont réalisé une méta-
analyse de 10 études sur la récidive avec un nombre total de
2 490 femmes condamnées pour un délit sexuel (suivi moyen
de 6,5 ans). Les taux de récidive sexuelle, violente et générale
ont été examinés séparément. Les taux pondérés de récidive
étaient de 1,5 % pour les nouvelles infractions d’ordre sexuel, de
6 % pour les nouveaux délits violents (y compris sexuels) et de
20 % pour toute nouvelle récidive. Ainsi, comme les délinquants
sexuels, les délinquantes sexuelles commettent une variété de
crimes. Le taux de récidive sexuelle des femmes est extrême-
ment faible, donc difficile à prédire.

Évaluer le risque de récidive


Malheureusement, les facteurs de risque statiques et dyna-
miques liés à la récidive sexuelle des femmes sont mal connus.
À la différence des hommes, aucun instrument n’a été développé
226 Traité des violences criminelles

spécifiquement pour évaluer le risque de récidive sexuelle chez


elles. Les outils développés pour les délinquants sexuels n’étant
pas validés pour les femmes, leur utilisation dans l’évaluation
de ces dernières est inappropriée, car, à cause des différences
dans les taux de récidive, ils surestimeraient, et de beaucoup,

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le risque de récidive sexuelle des femmes (voir Cortoni, 2010,
pour un examen complet de ces questions).
Les délinquantes sexuelles ayant un taux beaucoup plus
élevé de récidive générale que de récidive sexuelle, il est recom-
mandé d’évaluer le risque de récidive générale de cette popu-
lation par l’entremise des facteurs de risque dynamiques liés à
la récidive générale. Les évaluations pourraient, entre autres
choses, viser les attitudes et les pairs antisociaux, la toxicomanie
en tant que précurseur de la délinquance, les relations problé-
matiques et le manque de régulation émotionnelle. L’utilisation
d’un outil d’évaluation du risque validé pour l’évaluation du
risque de récidive générale chez les délinquantes est également
recommandée (ex. : l’INS-R, Andrews et Bonta, 1995).

Les cibles de traitement


Le traitement des délinquantes sexuelles doit viser les facteurs
liés à leurs agressions sexuelles. La recherche suggère que les
problèmes relationnels, les attitudes et les cognitions qui sou-
tiennent le comportement délictueux, l’utilisation du sexe pour
réguler les états émotionnels et les problèmes plus généraux de
régulation émotionnelle sont fréquents chez les délinquantes
sexuelles (Eldridge et Saradjian, 2000 ; Grayston et De Luca,
1999 ; Nathan et Ward, 2002). La gratification sexuelle, un
désir d’intimité (avec une victime ou un coaccusé) ou des buts
instrumentaux comme la vengeance ou l’humiliation sont éga-
lement associés à la délinquance sexuelle féminine (Gannon
et al. 2008). Il est nécessaire d’être prudent dans l’analyse de
ces facteurs. Bien que des délinquantes sexuelles partagent ces
caractéristiques avec leurs homologues masculins, il se pour-
rait que celles-ci se manifestent de façon sexospécifique chez
les femmes (voir Cortoni, 2010 ; Ford, 2010 ; Ford et Cortoni,
La violence et les femmes 227

2008 ; Rousseau et Cortoni, 2010 pour des analyses détaillées


de ces questions). Ainsi, la présence d’un coauteur est un trait
spécifique de l’agression sexuelle par la femme. Le rôle de celui-
ci doit être soigneusement évalué afin de déterminer l’impor-
tance de la participation, volontaire ou non, de la femme dans

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l’agression. Le problème se pose différemment si la femme a
été contrainte ou, au contraire, si elle a participé volontaire-
ment ou a pris l’initiative. Par exemple, une délinquante qui a
été forcée risque d’avoir des déficits importants d’affirmation
de soi et une dépendance exagérée vis-à-vis du coauteur, bien
souvent son conjoint. Dans ce cas, tant que cette femme est
incapable de s’affirmer, elle peut récidiver si elle reprend la rela-
tion avec son conjoint.
Les problèmes relationnels sont liés à la récidive sexuelle
chez les hommes. Ces problèmes se manifestent sous forme
d’identification émotive aux enfants, d’instabilité dans les
relations amoureuses, d’hostilité envers les femmes, de rejet
et de solitude et d’un manque général d’intérêt envers autrui
(Hanson, Harris, Scott et Helmus, 2007). En revanche, les
délinquantes sexuelles ont tendance à se retrouver dans des
relations amoureuses marquées par la violence et à développer
une dépendance excessive aux hommes (Gannon et al., 2008 ;
Wijkman et Bijleveld, 2008 ; Eldridge et Saradjian, 2000). En
outre, Gannon et al. (2008) ont remarqué que le soutien fonc-
tionnel et émotionnel de la famille et des amis faisait défaut
chez toutes les participantes de leur étude.
Les cognitions se retrouvent également parmi les aspects
sexospécifiques de la délinquance sexuelle. Autant les femmes
que les hommes ont tendance à nier et à minimiser leur délit
sexuel. Toutefois, à la différence des hommes, à partir du
moment où les femmes reconnaissent leur agression, leur
minimisation et leur rationalisation disparaissent peu à peu
(Matthews, 1993). De plus, les distorsions cognitives des
femmes ayant agi avec un coauteur semblent différentes de
celles qui ont commis leur agression sexuelle en solo. Les
femmes qui coagressent ont tendance, à tort, à assumer la
responsabilité complète des comportements déviants de leur
228 Traité des violences criminelles

conjoint délinquant (Matthews, 1993) ou encore à nier complè-


tement ce comportement lorsqu’elles sont toujours amoureuses
de lui (Ford et Cortoni, 2008).
La recherche suggère également que les femmes ont des
schémas cognitifs qui leur sont spécifiques. Dans leur étude

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de 15 délinquantes ayant agressé des enfants, Beech, Parrett,
Ward et Fisher (2009) ont constaté que ces femmes considé-
raient les hommes comme dangereux ; en outre, elles ne pré-
tendaient pas détenir le droit d’entretenir des contacts sexuels
avec des enfants. Ces attitudes sont très différentes de ce que
nous apprennent les recherches sur les hommes. Gannon,
Hoare, Rose et Parrett (2009) ont constaté que les délinquantes
percevaient les enfants comme des êtres sexuels, les hommes
comme dangereux et leurs approches sexuelles comme incon-
trôlables mais inoffensives. De plus, ces auteurs ont observé
que, contrairement aux hommes qui s’imaginent avoir le droit
d’entretenir des relations sexuelles avec les enfants, les femmes
ne croyaient pas en disposer.
La question de l’excitation sexuelle déviante semble aussi
se poser différemment chez les hommes et les femmes. Chez
les premiers, un intérêt sexuel déviant et l’excitation sexuelle
déviante sont liés à la récidive sexuelle (Hanson et Moron-
Bourgon, 2005). Il est vrai que la recherche de satisfaction
sexuelle et les fantaisies sexuelles déviantes ont été observées
chez certaines délinquantes sexuelles (Eldridge et Saradjian,
2000 ; Gannon et al., 2008 ; Grayston et De Luca, 1999 ;
Mathews et al., 1989 ; Nathan et Ward, 2002). Toutefois, la
recherche sur la sexualité en général indique que les profils
d’excitation sexuelle des femmes sont très différents de ceux des
hommes (Chivers, Rieger, Latty et Bailey, 2004 ; Suschinsky,
Lalumière et Chivers, 2009), suggérant des différences pos-
sibles de l’excitation sexuelle déviante entre les hommes et les
femmes auteurs d’agression sexuelle. De plus, les fantaisies
sexuelles déviantes ne semblent pas être aussi fréquentes chez
ces femmes que chez leurs homologues masculins (Wiegel,
Abel et Jordan, 2003). Par conséquent, la prudence s’impose
également ici dans l’interprétation du rôle que pourraient
La violence et les femmes 229

jouer les intérêts sexuels déviants dans la délinquance sexuelle


féminine.
Eldridge et Saradjian (2000) soutiennent que chez les délin-
quantes sexuelles, les victimisations passées et des besoins rela-
tionnels non satisfaits conduisent à un état émotionnel aversif,

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état éventuellement atténué par des comportements sexuels
déviants. Ceux-ci conduiraient à l’élaboration ou au renfor-
cement de croyances et attitudes qui faciliteraient le compor-
tement sexuel déviant futur, établissant ainsi un processus
délictuel dans lequel il devient difficile de distinguer le rôle
précis des intérêts sexuels déviants pour les femmes.
Puisque les délinquantes sexuelles, tout comme leurs homo-
logues masculins, commettent d’autres types de crimes, des
facteurs liés au comportement criminel en général, tels que la
présence et l’ampleur des attitudes antisociales, la fréquenta-
tion de délinquants et l’abus de substances, doivent être pris en
considération dans leur traitement.
Enfin, un sous-groupe de délinquantes sexuelles éprouvent
des problèmes de santé mentale, des troubles divers de la per-
sonnalité, y compris des troubles de la personnalité antiso-
ciale et état limite. Certaines femmes souffrent du syndrome
de stress posttraumatique, de dépression, de graves difficultés
interpersonnelles, en particulier dans le domaine des relations
amoureuses, et de déficits psychosociaux généralisés (Grayston
et De Luca, 1999). Ces difficultés psychologiques seront donc
abordées lors du traitement, et ce, même si elles ne sont pas
toujours prédictives de récidive criminelle.
Le traitement des délinquantes sexuelles vise donc deux
objectifs étroitement liés : le traitement des éléments centraux
directement liés au comportement sexuel délictuel et celui des
autres facteurs psychologiques et psychosociaux problématiques
qui ouvrent la voie à ce comportement. Les modèles de trai-
tement correctionnel pour les délinquantes sexuelles reposent
sur une approche cognitivocomportementale et une autre, axée
sur l’autogestion efficace. Le traitement privilégié et les prio-
rités de ce traitement sont déterminés par une évaluation à la
fois des facteurs liés au comportement sexuel déviant et aux
230 Traité des violences criminelles

aspects problématiques de la vie de la patiente, y compris la


santé mentale, les troubles de la personnalité et la toxicomanie.
L’évaluation devrait également identifier les forces psycholo-
giques de la femme et les facteurs de protection, car l’impact
du traitement en serait amélioré ; trop souvent, l’accent est mis

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sur les déficits, et les forces de la délinquante sont négligées.
Généralement, le traitement se concentre sur cinq grands
domaines qui recoupent les facteurs discutés plus haut : 1) les
processus cognitifs ; 2) les processus émotionnels ; 3) l’inti-
mité et les difficultés relationnelles ; 4) la dynamique sexuelle ;
5) le fonctionnement social. Le traitement aborde non seule-
ment les facteurs retrouvés dans ces domaines mais également
les interrelations entre ces domaines. De plus, le traitement vise
l’élaboration d’un plan d’autogestion qui a pour objectif une
vie plus saine afin de prévenir la récidive.
Il importe ici de noter que, dans le passé, la victimisation
des délinquantes sexuelles a eu tendance à être particulière-
ment sévère (Grayston et De Luca, 1999 ; Johansson-Love et
Fremouw, 2006). Pour plusieurs d’entre elles, cette victimi-
sation a affecté durablement le mode de relation avec autrui
et les stratégies d’adaptation. Ces impacts pourraient avoir
contribué à la délinquance sexuelle (Eldridge et Saradjian,
2000). Toutefois,  dans le traitement, les antécédents de vic-
timisation des femmes ne devraient pas avoir préséance sur
leurs comportements délictuels. À défaut de faire la différence
entre la victimisation passée et la délinquance sexuelle actuelle,
on risque de s’égarer dans des questions de victimisation, ce
qui empêcherait la femme en traitement de comprendre et
d’assumer les éléments qui l’ont conduite à l’agression sexuelle
(Denov et Cortoni, 2006).
Le but du traitement est d’aider les délinquantes sexuelles à
reconstruire leur vie de manière à ce qu’elles n’aient plus recours
à la délinquance sexuelle. Tout comme les autres types de délin-
quantes, ces femmes peuvent requérir du soutien additionnel
pour améliorer leur fonctionnement général, particulièrement
leur capacité à développer et à maintenir un style de vie plus
stable et moins dépendant.
La violence et les femmes 231

Autres aspects souvent négligés : les traits de personna-


lité égocentrique ou antisociale (Grayston et De Luca, 1999 ;
Nathan et Ward, 2002). Matthews (1998) a noté que les femmes
qui présentaient de telles caractéristiques éprouvaient les plus
grandes difficultés à suivre des traitements de groupe : elles

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en étaient quelquefois exclues en raison de leurs tentatives de
sabotage. Une préparation initiale au traitement pour réduire
les effets néfastes de ces caractéristiques pourrait être requise.
Les problèmes de toxicomanie devraient aussi être contrôlés
avant que ne commencent d’autres traitements.
Enfin, les mères qui ont agressé sexuellement des enfants
(les leurs ou ceux qu’elles gardaient) tendent également à les
avoir maltraités de diverses façons (ex. : abus physique et/ou
émotionnel, négligence) (Grayston et De Luca, 1999). Si des
retrouvailles sont envisagées, un examen approfondi des atti-
tudes et des comportements de la femme susceptibles de mener
à cette maltraitance est primordial (Saradjian, 1996). De plus,
il faut comprendre que la réunion de la mère avec ses enfants
devrait se produire uniquement lorsque ces derniers le sou-
haitent clairement et toujours en présence d’agents des services
de protection de la jeunesse et de thérapeutes familiaux quali-
fiés dans l’intervention auprès d’enfants maltraités. La parti-
cipation continue de ces acteurs est également cruciale afin de
surveiller les progrès et de détecter les signes avant-coureurs
de détérioration (Matthews, 1993).

Conclusion
Les femmes délinquantes violentes peuvent être divisées en
deux catégories : celles qui se livrent à de la violence en général
et celles qui se livrent à des violences sexuelles. Les délin-
quantes violentes sont beaucoup moins nombreuses que les
hommes violents et récidivent moins fréquemment. Une faible
fréquence de récidive sexuelle est particulièrement vraie pour
les délinquantes sexuelles. Les recherches continuent de se
poursuivre pour mieux comprendre la spécificité de la violence
féminine.
232 Traité des violences criminelles

Bien que certaines femmes partagent des caractéristiques


avec les hommes violents, il importe de tenir compte de la
spécificité féminine lors de l’évaluation et du traitement des
délinquantes. Il faudrait intervenir non seulement sur les fac-
teurs individuels mais également sur le contexte dans lequel

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les infractions ont eu lieu, car l’interaction entre ce contexte et
les facteurs individuels contribue au comportement violent des
femmes. Chez certaines, le comportement violent procède de
l’antisocialité. Mais d’autres commettent leurs délits en réponse
à un stress mal géré. Les problèmes cognitifs et émotionnels
variés des délinquantes violentes ainsi que leur fonctionnement
en société doivent aussi être pris en considération lors de l’éva-
luation et de la planification du traitement. Les hommes et les
femmes ont des expériences sociales différentes qui influencent
leur comportement criminel et leur réhabilitation.

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Chapitre 10

La répartition géographique
des voies de fait en

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milieu urbain

Frédéric Ouellet et Rémi Boivin

Introduction
Les voies de fait sont la forme de violence physique subie par
le plus grand nombre de personnes. Le terme « voies de fait »
renvoie ici à l’ensemble des attaques, agressions et menaces
intentionnelles envers l’intégrité physique d’un individu, à
l’exception des infractions d’ordre sexuel. Il peut s’agir de gifler
quelqu’un, de le frapper, de lui cracher au visage, de lui lancer
un objet, etc. De manière plus formelle, le Code criminel cana-
dien définit les voies de fait ainsi : « Commet des voies de fait,
ou se livre à une attaque ou une agression, quiconque, selon le
cas : a) d’une manière intentionnelle, emploie la force, direc-
tement ou indirectement, contre une autre personne sans son
consentement ; b) tente ou menace, par un acte ou un geste,
d’employer la force contre une autre personne, s’il est en mesure
actuelle, ou s’il porte cette personne à croire, pour des motifs
raisonnables, qu’il est alors en mesure actuelle d’accomplir son
dessein ; c) en portant ostensiblement une arme ou une imi-
tation, aborde ou importune une autre personne ou mendie
(art. 265[1]).
Selon l’Enquête sociale générale, environ 1,4 million de
Canadiens ont été victimes de voies de fait au cours de l’année
2009, soit près de 5 % de la population âgée de 15 ans ou plus
(Perreault et Brennan, 2010). La prévalence de victimisation
240 Traité des violences criminelles

par voies de fait au Canada est similaire à celle de la majorité


des pays de la francophonie occidentale, comme la Belgique,
la Suisse, le Luxembourg et la France (Van Dijk, Van Kesteren
et Smit, 2007). La gravité et les conséquences des voies de fait
varient énormément d’un incident à l’autre ; de même, plusieurs

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facteurs peuvent influencer l’occurrence et le déroulement des
voies de fait. D’autres chapitres de ce livre présentent les fac-
teurs individuels liés à la violence ; le but de celui-ci est plutôt
d’examiner les facteurs qui peuvent expliquer la répartition spa-
tiale des voies de fait, particulièrement dans les milieux urbains.

Les facteurs contextuels


Les voies de fait sont rarement le fruit du hasard. Les risques
de subir une agression violente varient selon les caractéristiques
des victimes et leur style de vie ainsi qu’en fonction des endroits
qu’ils fréquentent (Sampson et Lauritsen, 1994). Par exemple,
la criminalité avec violence est plus fréquente dans certains
secteurs des villes que d’autres.
L’objectif des travaux sur les facteurs contextuels associés
au crime n’est pas d’étudier l’implication individuelle dans la
délinquance mais plutôt d’analyser les caractéristiques des quar-
tiers qui possèdent un taux de criminalité plus élevé (Sampson
et Lauritsen, 1994). Ces travaux s’intéresseront à des questions
telles que : quelles sont les caractéristiques des quartiers où le
taux de criminalité est élevé ? Les quartiers sont-ils dangereux
à cause de la présence de délinquants ou plutôt de particula-
rités dans leur structure ? Comment doit-on influencer la com-
munauté de manière à ce qu’elle prévienne plus efficacement
la criminalité ?
Des chercheurs de Chicago ont remarqué, dès les années
1930, que le taux de délinquance était particulièrement élevé
dans certains quartiers, et que ceux-ci se distinguaient des
autres par la composition de leur population. En particulier,
d’après Shaw et McKay (1942, 1969), l’accumulation de désavan-
tages sociaux et économiques mènerait à un bouleversement de
la structure d’une communauté qui empêcherait ses membres
La répartition géographique des voies de fait en milieu urbain 241

de partager des valeurs communes et de maintenir un contrôle


social efficace. Cette désorganisation sociale favoriserait l’émer-
gence de la délinquance. Depuis, le niveau de désorganisation
sociale a été estimé à l’aide de certaines caractéristiques socio-
démographiques des habitants, dont l’hétérogénéité ethnique,

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le revenu et la mobilité résidentielle.
Autrement dit, la relation souvent observée entre les carac-
téristiques d’une population et le niveau de criminalité dans un
quartier est indirecte : les quartiers moins favorisés sont aussi
ceux où le contrôle social est le moins efficace, ce qui favorise
la perpétration d’actes violents (Boivin et Ouellet, 2011). Il est
généralement suggéré que la concentration de désavantages
affaiblit les liens sociaux mais aussi que les résidents des sec-
teurs désorganisés ont un niveau de tolérance plus élevé face à
la violence : ils auraient tendance à croire que certains incidents
violents ne seront condamnés ni par le voisinage ni par les auto-
rités (Baumer, 2002 ; Sampson et Bartusch, 1998 ; Varano et al.,
2009 ; Warner, 1997). La théorie de la désorganisation sociale
obtient un bon support empirique, en particulier pour la pré-
diction de la délinquance juvénile dans un quartier (Pratt et
Cullen, 2005). Toutefois, la désorganisation sociale vise à expli-
quer le rôle du quartier dans l’étiologie de la délinquance mais
ne tient pas compte des causes immédiates de la criminalité.

Les facteurs situationnels


Encore aujourd’hui, les voies de fait sont plus fréquentes dans
les secteurs situés au centre des grandes villes nord-américaines
que dans les secteurs à vocation résidentielle. Cette simple
observation a mené au développement de la perspective des
« points chauds » du crime (hot spots) (Braga, 2001 ; Sherman,
1995). Dans une étude innovatrice, Sherman, Gartin et Buerger
ont analysé la répartition géographique des appels reçus au
service de police de la ville de Minneapolis sur une année et
ont découvert que la criminalité était concentrée dans un petit
nombre d’endroits. Ainsi, 50 % de ces appels visaient seulement
3 % des adresses de la ville (Sherman, Gartin et Buerger, 1989).
242 Traité des violences criminelles

Les auteurs ont alors conclu que la répartition des crimes n’était
pas aléatoire et que les points chauds pouvaient être identifiés
et ciblés par les services de police. La stratégie de mobilisation
des forces policières sur un type d’endroit s’est avérée efficace
pour réduire la criminalité (Braga, 2001 ; Sherman, 1997).

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Les travaux sur les points chauds s’appuient fortement sur
la notion de choix rationnel. Selon cette perspective, certains
quartiers des grandes métropoles ne sont pas criminogènes en
soi, mais les occasions criminelles y sont simplement plus nom-
breuses (voir aussi Brantingham et Brantingham, 1981). Une
occasion criminelle est une situation dans laquelle un délin-
quant motivé détecte une cible intéressante en l’absence d’un
gardien capable d’intervenir (Cohen et Felson, 1979 ; Felson,
2002). Les endroits où la convergence de ces trois éléments est
la plus fréquente sont les plus à risque d’être le théâtre d’in-
fractions criminelles. La cible intéressante peut prendre plu-
sieurs formes (ex. : personne apparemment prospère, maison
ou voiture luxueuse). Même s’ils se retrouvent plus ou moins
souvent dans des situations qui favorisent le passage à l’acte,
les délinquants potentiels sont capables d’anticiper les coûts
et les bénéfices d’une occasion criminelle, ce qui fait que le
passage à l’acte n’est pas automatique (Clarke, 1983 ; Cusson,
1989 ; Felson, 2002).
En résumé, Cohen et Felson ont fait remarquer que cer-
taines situations étaient plus propices que d’autres à la violence.
Leur théorie est surtout utilisée pour expliquer la concentra-
tion des crimes autour d’endroits spécifiques, comme les bars
(Eck, 1997 ; Roncek et Maier, 1991). En effet, ceux-ci regroupent
souvent les éléments nécessaires à l’existence d’une occa-
sion criminelle : des individus intoxiqués dont les inhibitions
sont mises de côté, un contrôle axé sur la permissivité, une
proximité physique favorisant les conf lits, etc. La limite
principale de la perspective est qu’elle cherche à identifier
les endroits où convergent ces trois éléments sans réellement
expliquer leur présence. Ainsi, certains auteurs suggèrent que
ce modèle s’appliquerait mieux aux crimes commis par des
étrangers qu’aux violences commises entre les membres d’une
La répartition géographique des voies de fait en milieu urbain 243

même famille, des amis ou des connaissances (Miethe, Stafford


et Long, 1987).

La relation victime-agresseur
La littérature nous apprend que les risques de victimisation

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violente sont déterminés par le style de vie des individus, de
même que par les gens et les endroits qu’ils fréquentent, c’est-
à-dire par la composition de la population résidente et la répar-
tition des occasions criminelles. À quelle répartition des voies
de fait peut-on s’attendre dans une grande ville ? Il ne faut pas
négliger l’implication dans celles-ci d’une interaction entre
deux ou plusieurs individus. Le lien préalable entre les pro-
tagonistes peut déterminer le cours des événements et influer
sur plusieurs aspects (gravité des blessures, lieu de l’infraction,
etc.). En admettant que le type de relation amène une signature
distincte (mobiles, motivations, circonstances), il est possible
que les déterminants contextuels et situationnels des voies de
fait diffèrent en fonction du lien préalable qui unit la victime à
son agresseur. Autrement dit, le terreau fertile aux voies de fait
par des étrangers n’est pas nécessairement le même que celui
qui favorise les querelles conjugales. La distinction est d’autant
plus pertinente que les moyens de prévention adéquats varient
selon le contexte.
Récemment, plusieurs chercheurs ont fait remarquer que
la théorie de la désorganisation sociale et le modèle des occa-
sions criminelles pouvaient être utilisés de façon complémen-
taire (Andresen, 2006 ; Sampson et Wooldredge, 1987). Marc
Ouimet a d’ailleurs développé des modèles d’analyse qui
intègrent des éléments des deux approches (Ouimet, 1999 ;
2000). Il a ainsi démontré que les indicateurs de désorganisa-
tion sociale prédisent bien le lieu de résidence des délinquants
juvéniles de Montréal mais que les mesures des occasions cri-
minelles améliorent la compréhension du lieu de commission
de leurs infractions.
La répartition géographique de la criminalité s’explique donc
à la fois par des facteurs situationnels (occasion criminelle) et
244 Traité des violences criminelles

contextuels (désorganisation sociale). Ces facteurs sont suscep-


tibles d’influencer différemment la répartition selon l’infraction
qui est commise. Par exemple, Lauritsen (2001) a démontré que
le risque d’être victime de violences à proximité de sa résidence
est déterminé uniquement par les caractéristiques sociodémogra-

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phiques des individus et par le niveau de désorganisation sociale
de leur quartier, et non par les occasions criminelles. Les vio-
lences criminelles sont avant tout la conséquence d’une interac-
tion entre deux ou plusieurs personnes : la relation qui les unit
influence probablement le risque de victimisation et, indirecte-
ment, la répartition géographique de la criminalité. La section
suivante présente l’exemple de la ville de Montréal.

Le cas de Montréal
La ville de Montréal est la deuxième plus importante du
Canada, après Toronto. Près de 2 millions d’individus habitent
sur l’île de Montréal ; la population atteint presque les 3 mil-
lions en tenant compte des villes de la banlieue. Il a déjà été
démontré ailleurs que la criminalité varie passablement d’un
secteur à l’autre sur le territoire montréalais (Boivin et Ouellet,
2011 ; Savoie, Bédard et Collins, 2006). Toutefois, peu d’études
se sont intéressées aux effets des circonstances d’un crime sur
sa répartition géographique. La présente démonstration dis-
tingue les voies de fait en fonction de la relation préalable entre
la victime et l’agresseur. Les déterminants de la concentration
géographique de trois types de voies de fait à Montréal y sont
examinés : les voies de fait qui opposent des étrangers, des
connaissances ou des conjoints actuels ou passés. Les implica-
tions pratiques d’un pareil examen sont importantes, puisque
la mise au jour de différences pourrait inciter la formulation
d’une réponse préventive adaptée aux spécificités de la crimi-
nalité des différents secteurs de Montréal.
Le cas de figure repose sur les caractéristiques des sec-
teurs de recensement montréalais. Le territoire est divisé en
506 secteurs d’une superficie moyenne de 0,95 km² et d’une
population de 3 651 individus. Deux sources de données ont
La répartition géographique des voies de fait en milieu urbain 245

été mises à contribution. Les renseignements sur les voies de


fait commises sur le territoire montréalais proviennent de la
Déclaration uniforme de la criminalité (DUC). Il s’agit de la
compilation du nombre de crimes enregistrés par le Service de
police de la Ville de Montréal. La désorganisation sociale et

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les occasions criminelles sont mesurées à partir d’informations
tirées du recensement 2006 de Statistique Canada.
Les voies de fait représentent 51,9 % des crimes violents
enregistrés à Montréal en 2006 et 9,6 % de l’ensemble des
crimes commis sur le territoire montréalais durant la même
année. Trois niveaux sont utilisés pour distinguer la gravité
des voies de fait : en ordre croissant de gravité, il s’agit des
voies de fait simples, armées et graves. Les voies de fait simples
(niveau 1) incluent tous les cas d’utilisation intentionnelle de
la force contre une autre personne. Un incident pourra être
qualifié d’agression armée (niveau 2) s’il implique l’utilisation
d’une arme ou si l’agresseur inflige des lésions corporelles à la
victime. Un individu commet des voies de fait graves (niveau
3) s’il blesse, mutile ou défigure la victime. Les voies de fait
simples sont beaucoup plus fréquentes (68,4 % des voies de fait
enregistrées) que les voies de fait armées (31,1 %) ou graves
(0,4 %). Au total, 30,3 % des voies de fait enregistrées en 2006
ont opposé des étrangers, 32 % des connaissances ou des amis,
et 27, 6 % des conjoints actuels ou passés. Environ 10 % des voies
de fait commises à Montréal impliquent des membres d’une
même famille (parents, enfants, oncles, tantes, cousins, etc.).
Pour assurer un volume suffisant de voies de fait par secteur
de recensement, seules les catégories les plus fréquentes ont
été examinées dans la démonstration. Cette situation n’est pas
unique en son genre (Hessick, 2007) : plusieurs travaux étasu-
niens ont aussi démontré que les voies de fait impliquant des
individus qui se connaissent sont plus fréquentes que celles
opposant des étrangers. Les statistiques et les proportions
s’apparentent à celles rapportées par Marc Ouimet (Ouimet,
1999). On peut donc affirmer que les caractéristiques des voies
de fait sont relativement stables puisque celles-ci ont peu évolué
sur une période de 11 ans.
246 Traité des violences criminelles

Un indice standardisé a été élaboré à partir de quatre carac-


téristiques de la population résidente : les familles monoparen-
tales, les ménages à faible revenu, la mobilité résidentielle (sur
cinq ans) et l’hétérogénéité ethnique. Il mesure la concentra-
tion des désavantages économiques et sociaux dans les secteurs

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de recensement. Il s’agit d’une mesure indirecte mais souvent
utilisée du concept de désorganisation sociale (Pratt et Cullen,
2005). Deux indicateurs rendent compte des occasions crimi-
nelles dans les secteurs de recensement : le nombre de bars et
la présence d’un métro. Plusieurs études relèvent le caractère
criminogène des débits de boisson, qui seraient directement
ou indirectement responsables de bon nombre de désordres et
d’actes criminels (Graham et Homel, 2008 ; Roncek et Maier,
1991). L’effet des métros est principalement indirect, dans la
mesure où ils font converger un grand nombre de personnes
dans certains espaces urbains (Tremblay et Ouimet, 2001). La
taille de la population résidente vient compléter cette mesure
imparfaite du nombre de personnes présentes dans un secteur.
La relation entre la taille de la population et le nombre de
crimes à un endroit est une des relations les mieux acceptées
en criminologie. Elle sert entre autres choses à justifier l’uti-
lisation de taux de criminalité (le nombre de crimes divisé
par le nombre d’habitants). La faiblesse de la relation entre le
nombre de voies de fait entre étrangers et la taille de la popu-
lation (tableau 1) remet en question ce postulat. Plus de détails
sur la méthodologie sont fournis en annexe.
L’exemple présenté consiste, à l’aide de modèles de régres-
sion multiple, à examiner les principaux facteurs qui expliquent :
1) la somme des voies de fait dans les secteurs de recensement ;
2) le nombre de voies de fait qui impliquent des étrangers ; 3) des
connaissances et 4) des conjoints actuels ou passés. Le premier
modèle indique que la combinaison des facteurs contextuels et
situationnels analysés permet d’expliquer 53 % de la répartition
de l’ensemble des voies de fait à Montréal.
La répartition géographique des voies de fait en milieu urbain 247

Tableau 1 

Régression multiple entre le type de voies de fait


et les caractéristiques structurelles des secteurs
de recensement de Montréal

Les voies Voies de fait en fonction de la relation

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de fait L’ensemble entre le suspect et la victime
des voies Étrangers Connaissances Violence
de fait (bêta) (bêta) (bêta) conjugale (bêta)
Désorganisation 0,308*** 0,075* 0,292*** 0,473***
sociale
Taille de la 0,416*** 0,078** 0,432*** 0,542***
population
Présence d’une
0,329*** 0,390*** 0,211*** 0,041
sortie de métro
Bars 0,380*** 0,552*** 0,172*** 0,025
R2 0,53*** 0,60*** 0,30*** 0,39***

* = p < 0,05 ; **= p < 0,01 ; *** = p < 0,001

Les modèles subséquents démontrent la pertinence de la


distinction des voies de fait en fonction de la relation préa-
lable entre la victime et l’agresseur. On constate notamment
que le pouvoir explicatif (R au carré) fluctue passablement d’un
modèle à l’autre. Les modèles sont plus performants lorsqu’il
s’agit d’expliquer les variations des voies de fait dans les sec-
teurs de recensement lorsque ceux-ci impliquent des étrangers
(60 %) plutôt que lorsqu’ils opposent des connaissances ou des
amis (30 %) ou encore des conjoints (39 %). Autrement dit, il est
plus difficile de prédire avec exactitude l’occurrence des voies
de fait dans les secteurs de recensement lorsque l’agresseur et
la victime se connaissent. Dans une optique de réduction et
de prévention de la criminalité, ce résultat est problématique
puisque la majorité (69,6 %) des voies de fait impliquent des
individus qui se connaissent. Ce résultat n’est toutefois pas
surprenant. L’étendue des motivations possibles et la fréquence
des interactions passées entre les individus concernés font que
la querelle entre connaissances est plus complexe que celle qui
survient subitement entre deux étrangers. D’ailleurs, Caetano
et ses collègues (2010) concluent que, contrairement aux autres
248 Traité des violences criminelles

violences criminelles, la violence conjugale est davantage déter-


minée par des caractéristiques individuelles et relationnelles
que par les caractéristiques macrosociales des espaces urbains.
Non seulement la variance expliquée change entre les
modèles, mais l’importance des déterminants diffère en fonc-

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tion de la relation préalable. Dans le modèle global, l’im-
portance relative – mesurée par les coefficients bêta – des
déterminants mis en cause est comparable, ce qui souligne l’uti-
lité conjointe des concepts d’occasion criminelle et de désor-
ganisation sociale dans la compréhension des voies de fait sur
le territoire montréalais.
Dans le cas des voies de fait entre étrangers, les bars et les
métros sont des facteurs dominants. La présence d’un métro
et de bars permet de prédire un nombre plus élevé de vic-
timisations violentes par des étrangers dans les secteurs de
recensement. On constate alors que la taille de la population
résidente et l’indice de désorganisation ont peu d’impact sur
ce type de crime. Ces résultats soulignent l’importance de la
notion d’occasion criminelle dans un contexte où l’agresseur
et la victime ne se connaissent pas. Si on suit le raisonnement
de Cohen et Felson (1979), les bars et les métros favorisent
l’augmentation des activités à l’extérieur du domicile, ce qui
augmente le nombre de contacts avec des inconnus et les risques
de victimisation violente de la part d’un étranger.
Les modèles qui portent sur les voies de fait entre connais-
sances ou amis sont également instructifs. Ceux-ci sont expli-
qués, en ordre d’importance, par la population, le niveau de
désorganisation sociale, la présence d’une station de métro et
le nombre de bars. Il s’agit du modèle où l’on retrouve le plus
d’équilibre entre les déterminants. Ce modèle fait le pont entre
les voies de fait qui impliquent des étrangers et ceux qui mettent
en présence des conjoints.
Contrairement à la concentration des victimisations vio-
lentes commises par des étrangers, le nombre de voies de fait
dans un contexte conjugal est exclusivement déterminé par la
taille de la population résidente et le niveau de désorganisa-
tion sociale des secteurs de recensement. Ce résultat rejoint
La répartition géographique des voies de fait en milieu urbain 249

plusieurs travaux empiriques sur le sujet, stipulant que la pau-


vreté du voisinage et la concentration des désavantages sont
associés à des risques plus élevés de violence conjugale (Caetano
et al., 2010 ; Fox et Benson, 2006 ; Frye, 2007 ; Obasaju et al.,
2009).

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Les voies de fait entre étrangers sont concentrées dans les
secteurs du centre-ville ou dans sa périphérie immédiate. Ces
secteurs regroupent un grand nombre de lieux de divertisse-
ment, de consommation et de travail, ce qui fait que la popu-
lation en transit y est considérable. Conséquemment, 48 % des
voies de fait entre étrangers ont lieu à l’extérieur et une propor-
tion similaire des incidents se déroulent dans un lieu partagé,
comme un bar. À l’inverse, les incidents de violence conju-
gale ont lieu dans des résidences privées (86,6 %), évidemment
plus nombreuses dans les secteurs résidentiels de la ville. Les
voies de fait entre connaissances ou amis forment une caté-
gorie hybride : elles se déroulent plus régulièrement dans les
résidences privées (43,7 %), mais une proportion importante de
ces crimes a aussi été enregistrée à l’extérieur (22,5 %). Ainsi,
les voies de fait entre connaissances et amis se concentrent à
la fois dans certains secteurs résidentiels et au centre-ville de
Montréal.
Les résultats montrent que chaque type de victimisation
s’associe à des déterminants, des secteurs de recensement et
des endroits particuliers. Ces constatations s’étendent aussi à
la gravité des incidents. La proportion de voies de fait armées
et graves est significativement plus élevée lorsque l’incident
implique des étrangers (43,1 %) plutôt que des connaissances
(30,2 %) ou des conjoints (21,8 %). Ce résultat explique possi-
blement pourquoi les crimes commis par des étrangers, bien
que moins nombreux en volume, suscitent une plus grande peur
dans les espaces urbains.

Implications
Le questionnement à la base de ce chapitre consiste à savoir
si la relation préalable entre l’agresseur et la victime aide à la
250 Traité des violences criminelles

compréhension de la criminalité sur le territoire montréalais.


Les résultats obtenus ont des retombées tant pratiques que
théoriques. Du point de vue théorique, ils permettent de spé-
cifier la contribution respective des concepts de désorganisation
sociale et d’occasion criminelle à l’explication de la répartition

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de la criminalité. Les analyses confirment l’appréhension de
Miethe et al. (1987), à savoir que les modèles d’occasion cri-
minelle sont plus utiles pour expliquer les violences commises
entre étrangers. À l’inverse, la notion de désorganisation sociale
s’est avérée cruciale pour expliquer les incidents de nature plus
privée qui ont lieu entre personnes qui se connaissent.
L’intégration combinée de la théorie de la désorganisation
sociale et des occasions criminelles dans une même étude n’est
pas innovatrice en soi (Andresen, 2006 ; Boivin et Ouellet,
2011 ; Ouimet, 1999, 2000 ; Sampson et Wooldredge, 1987).
Cette stratégie permet de comparer l’efficacité prédictive des
deux construits théoriques et de constater que les caractéris-
tiques de l’environnement prédisent davantage les crimes vio-
lents commis par des étrangers. Les modèles écologiques de
la criminalité ne tiennent pas compte des facteurs individuels
qui permettraient vraisemblablement de mieux expliquer les
configurations particulières des violences entre individus qui
se connaissent. La continuité de ce chapitre consisterait donc
en un examen plus en profondeur, au niveau individuel, des
motifs, des circonstances et des motivations qui influencent la
commission des crimes violents. Cela est d’autant plus impor-
tant que les analyses présentées montrent que les facteurs
environnementaux n’expliquent qu’en partie la répartition des
voies de fait, surtout pour les – nombreux – cas où la victime
et l’agresseur se connaissent.
Les implications sont aussi pratiques, puisque les résultats
peuvent influencer le développement d’initiatives de prévention
visant à réduire les conduites violentes dans les communautés.
Face à un problème apparemment similaire, il semble néces-
saire de moduler les interventions en fonction de la nature des
incidents. Les violences entre étrangers sont les plus visibles
et semblent directement du ressort des autorités policières.
La répartition géographique des voies de fait en milieu urbain 251

La prévention de la violence conjugale paraît plus complexe :


ce n’est pas tant la présence des forces policières qui compte
que le style d’interventions qu’elles choisissent de privilégier
(Sherman, 1992). Les violences conjugales, moins apparentes,
relèvent davantage du domaine social et nécessitent une inter-

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vention à plus long terme, axée sur les caractéristiques des
citoyens. Ce diagnostic est évidemment partiel et assujetti
aux réserves d’usage. Il l’est d’autant plus qu’il s’agit d’une
étude exploratoire, qui se base sur des mesures imparfaites des
concepts à l’étude.
Une bonne connaissance de la répartition de la crimina-
lité sur un territoire est essentielle pour offrir une prestation
adaptée et efficace des services policiers. Dans une logique de
résolution de problèmes, les services de police doivent d’abord
identifier et documenter les problèmes. La cartographie et
l’analyse spatiale fournissent des outils qui permettent parfois
d’identifier de nouveaux lieux problématiques mais surtout de
fournir une base empirique solide qui justifie les interventions
policières (Ratcliffe, 2010).
Bien souvent, la répartition des effectifs policiers est fondée
sur une connaissance générale de la criminalité. Les quartiers
plus « chauds » seront patrouillés par un plus grand nombre
de policiers. Ainsi, à Montréal, le nombre d’appels reçus et
la criminalité violente comptent pour 60 % de la répartition
des agents de quartier, tandis que la population, la superficie
du territoire et la circulation automobile représentent les 40 %
restants. Une connaissance plus fine de la répartition de la cri-
minalité – par exemple, du type de voies de fait prépondérant
dans un secteur – permettra aux policiers de mieux ajuster le
genre d’interventions qu’ils y mèneront, de façon à obtenir les
résultats les plus probants possibles. L’analyse des infractions
incluses dans les grandes catégories de crimes fournit en outre
des nuances qui permettent aux policiers de mieux intervenir.
252 Traité des violences criminelles

Annexe : Méthodologie
Le choix du niveau d’agrégation
Le choix des secteurs de recensement est justifié par deux élé-
ments. Premièrement, les limites des secteurs de recensement
sont établies afin qu’ils visent les populations les plus homo-

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gènes possibles, alors que les territoires policiers sont déter-
minés par un ensemble de facteurs opérationnels (Boivin et
Ouellet, 2011). La population qui habite dans les secteurs de
recensement est donc plus homogène que celle des quartiers
définis par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).
Deuxièmement, les secteurs de recensement permettent de
cibler avec davantage de précision les secteurs de Montréal où
les voies de fait sont plus fréquentes. Autrement dit, les secteurs
de recensement sont plus petits que les quartiers (en moyenne,
15 secteurs par quartier) et ils reflètent avec plus d’exactitude
la dynamique des espaces urbains et les spécificités des com-
munautés résidentes.

L’indice de la désorganisation sociale


L’échelle des désavantages socio-économiques regroupe quatre
caractéristiques de la population résidente : les familles mono-
parentales, les ménages à faible revenu, la mobilité résidentielle
(sur cinq ans) et l’hétérogénéité ethnique. Ces quatre indica-
teurs sont fortement corrélés ; nous leur avons accordé un poids
similaire dans la création de l’échelle. Celle-ci est utilisée
comme estimation du niveau de désorganisation sociale d’un
secteur (Pratt et Cullen, 2005). Il importe de préciser que la
mesure de la désorganisation utilisée est imparfaite. La théorie
de la désorganisation sociale comporte deux dimensions : les
caractéristiques structurelles et les processus sociaux. Les pro-
cessus sociaux renvoient à des perceptions et à des comporte-
ments observables qui ne peuvent pas être mesurés à l’aide des
données de recensement. L’absence des processus sociaux dans
la démonstration de ce chapitre est évidemment une limite.
La répartition géographique des voies de fait en milieu urbain 253

Tableau 2

Statistiques descriptives

Caractéristiques des secteurs Moyenne Écart type


de recensement (n = 506)
Variables dépendantes

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L’ensemble des voies de fait (nombre) 22,5 16,9
V. F. étrangers (nombre) 6,8 10
V. F. connaissances (nombre) 7,2 6,1
V. F. violence conjugale (nombre) 6,4 5
Variables indépendantes
Désorganisation sociale (indice standardisé) 0 1
Taille de la population (nombre) 3 650,6 1 693,7
Présence d’une sortie de métro (1 = oui ; 0 = non) 13,4 % -
Bars (1 = oui ; 0 = non) 49,7 % -

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Les contextes
Deuxième partie

de la violence
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Chapitre 11

Les violences conjugales

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Véronique Jaquier et Stéphane Guay

Formes et ampleur
Les multiples définitions données à la violence conjugale
reflètent la diversité des disciplines qui l’envisagent. Considérée
ici comme une forme spécifique de violence interpersonnelle,
la violence conjugale se caractérise avant tout par l’existence
d’un lien d’intimité entre auteurs et victimes, qu’il s’agisse de
couples mariés ou non, hétérosexuels ou homosexuels, parta-
geant un domicile commun ou non, en phase de séparation ou
après la séparation.
Les violences conjugales s’observent sous différentes
formes, s’exprimant indépendamment les unes des autres ou
en cooccurrence.
  I. La violence physique inclut tout usage intentionnel de la force
risquant d’entraîner la mort, un handicap, une blessure ou
une souffrance, soit une série d’actes pouvant aller jusqu’à
l’homicide : gifles, coups de poing et de pied, usage d’arme,
tentatives d’étranglement ou d’étouffement, etc..
II. La violence sexuelle comprend l’ensemble des actes sexuels,
tentatives d’obtenir un acte sexuel, avances de nature
sexuelle ou tout autre acte dirigé contre l’intégrité sexuelle
d’une personne, et accomplis avec coercition ou en profi-
tant de la conscience diminuée ou de l’inconscience d’une
personne. La notion de coercition comprend aussi bien le
recours à la force physique que l’intimidation psychologique,
le chantage ou d’autres formes de menace.
260 Traité des violences criminelles

III. La violence psychologique est plus difficile à définir et recouvre


des actes de menace, contrainte, atteinte à la liberté et har-
cèlement. En matière de violence conjugale, la violence
psychologique comprend également des actes qui, pris iso-
lément, ne constituent pas une violence immédiate mais

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dont la répétition constitue une violence psychologique,
notamment les insultes, intimidations et humiliations. La
violence sociale – les actes qui imposent des restrictions à
la vie sociale d’une personne (ex. : interdiction de certains
contacts familiaux, amicaux) – et la violence économique –
les actes qui limitent le pouvoir décisionnel en matière de
ressources financières (ex. : interdiction au partenaire de
travailler, suppression de son accès au compte bancaire) –
peuvent être considérées indépendamment ou comprises
comme des formes de violence psychologique.
L’ampleur des violences conjugales est difficile à estimer.
Les statistiques officielles, telles que les statistiques de la cri-
minalité, sous-estiment vraisemblablement l’ampleur du phé-
nomène, puisque l’on sait qu’en moyenne deux tiers de ces
violences ne sont pas portés à la connaissance des autorités
policières ou judiciaires (Johnson, Ollus et Nevala, 2008). Les
sondages et les enquêtes sur la violence conjugale permettent
d’identifier un plus grand nombre d’événements, mais de nom-
breux facteurs influent sur la qualité et la comparabilité des
données, notamment les critères de sélection des répondants,
la définition des violences, les questions utilisées, la période de
référence, la méthodologie d’entretien ou encore la volonté des
répondants de participer. Il est donc difficile, et souvent peu
pertinent, de comparer entre elles différentes estimations. Dès
lors qu’est abordée l’ampleur du phénomène, il s’agit de savoir
comment celui-ci a été mesuré, quels ont été les comportements
évalués et les questions utilisées.
En se fondant sur près d’une cinquantaine d’enquêtes de
population, le Rapport mondial sur la violence et la santé indique,
par exemple, qu’entre 10 % et 69 % des femmes à travers le monde
ont été victimes de violence physique de la part d’un parte-
Les violences conjugales 261

naire masculin au cours de leur vie (Krug, Dahlberg, Mercy,


Zwi et Lozano-Ascencio, 2002). Le sondage international sur
les violences envers les femmes indiquait qu’entre 9 % et 40 %
des femmes avaient subi une forme de violence conjugale de la
part d’un partenaire au cours de leur vie, soit par exemple 40 %

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des répondantes au Mozambique, 22 % au Danemark, 16 % en
Pologne et 10 % en Suisse (Johnson et al., 2008).
Les mesures de la violence conjugale féminine sont plus
rares. De plus, du fait de la controverse portant sur son ampleur
– la violence des femmes est-elle moins ou aussi fréquente que
celle des hommes ? – la nature des données utilisées et leurs fon-
dements méthodologiques sont à analyser dans toute tentative
de comparer les chiffres masculins et féminins. Les sondages
mesurant uniquement la violence conjugale sévère concluent
généralement à une prévalence supérieure de la violence des
hommes, alors que les études qui incluent des comportements
peu violents parviennent à des ampleurs similaires pour les
hommes et les femmes. Par ailleurs, les différences hommes-
femmes augmentent avec la période de référence, les différences
étant plus marquées pour la prévalence à l’échelle de la vie que
pour celle lors des douze derniers mois. Le dernier sondage
national mené aux États-Unis indique que 1,8 % des femmes
interrogées ont été victimes de violence physique ou sexuelle
de la part d’un (ex-)conjoint, contre 1,1 % des hommes au cours
des douze derniers mois (Tjaden et Thoennes, 2000), tandis que
l’Enquête sociale générale (ESG) canadienne indique que 1,8 %
des femmes et 1,8 % des hommes ont été victimes de violence
de la part d’un (ex-)conjoint durant la même période (Laroche,
2007). Les données policières soulignent en revanche toujours
une proportion plus élevée de la violence conjugale mascu-
line ; par exemple, la statistique policière canadienne compte
40 200 incidents de violence conjugale en 2007, dont plus de
80 % touchaient des victimes de sexe féminin (ministère de la
Justice, 2010). Les études et les sondages mesurent les actes
commis et, de fait, ne tiennent pas nécessairement compte de
la gravité de leurs conséquences. Que des proportions simi-
laires d’hommes et de femmes rapportent des comportements
262 Traité des violences criminelles

de violence semblables ne signifie pas que les conséquences de


ces comportements soient identiques pour les deux sexes. Les
données policières – qui enregistrent les violences plus graves –
rappellent la nécessité d’examiner non seulement l’acte violent
mais également son impact dans toute analyse de la violence

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conjugale.

Comment explique-t-on la violence conjugale ?


Des théories classiques aux modèles écologique
et systémique
Depuis la fin des années 1960, chercheurs et praticiens se sont
efforcés de mettre en lumière la nature et les caractéristiques
des violences conjugales. S’il est aujourd’hui reconnu qu’elles
peuvent survenir dans toute relation de couple, être le fait des
hommes ou des femmes et s’exercer entre partenaires de même
sexe, les théories classiques portent presque exclusivement sur la
violence conjugale masculine dans les relations hétérosexuelles.
Les théories classiques – dont certaines sont illustrées ci-dessous
– peuvent être classées, de manière simplifiée, en deux groupes.
Alors que le premier groupe tente d’identifier des facteurs indi-
viduels à l’origine du comportement violent, notamment des
troubles psychiatriques, des traits de personnalité ou des pro-
blèmes de consommation, le second groupe se concentre sur
l’influence de facteurs propres au couple et à la société.
La théorie de l’apprentissage social postule, par exemple, que la
violence est apprise par observation de tiers influents qui usent
de violence ; le comportement violent se maintient dès lors qu’il
est récompensé et ainsi renforcé. Si un enfant est témoin de vio-
lences conjugales, il est davantage susceptible d’user de violence
dans ses relations adultes – on parle alors de transmission inter-
générationnelle de la violence (Straus et Gelles, 1990). S’il est
vrai qu’il s’agit d’un facteur de risque, les recherches ont montré
que la majorité des hommes témoins de violence ne deviennent
pas violents (Johnson et al., 2008). La théorie de l’attachement
accorde, quant à elle, une place prépondérante à la formation
Les violences conjugales 263

des premiers liens d’attachement dans l’enfance. L’exposition à


la violence conjugale aurait pour effet, d’une part, de retirer à
l’enfant une figure d’attachement sécurisante – une mère abusée
éprouvera des difficultés à offrir la consistance émotionnelle
nécessaire à des processus sains d’attachement et de séparation

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– et, d’autre part, de proposer à l’enfant un modèle relationnel
violent (Dutton, 1998). A contrario, les théories féministes et pro-
féministes expliquent la violence conjugale comme résultant du
sexisme et de la domination masculine. Elles attribuent une
même origine à l’ensemble des abus, violences et discriminations
dont sont victimes les femmes : la subordination historique des
femmes dans des sociétés dites patriarcales (Sokoloff et Pratt,
2006). Plus récemment, il est cependant apparu évident que
toutes les femmes ne partagent pas une expérience identique ; il
s’agit d’une mise en garde contre un certain essentialisme portée
notamment par les mouvements féministes des femmes noires
américaines (ex. : Potter, 2008).
Si ces théories identifient un nombre limité de circonstances
et de facteurs de risque, il est devenu manifeste avec le temps
que la violence conjugale ne relève pas d’une causalité limitée.
L’idée d’un entrelacement de facteurs appartenant à différents
niveaux d’influence empruntée originellement au modèle écolo-
gique de Bronfenbrenner (1979) est devenue un cadre théorique
tant chez les chercheurs que les praticiens, popularisé notam-
ment par les approches socio-sanitaires de la victimisation
(Krug et al., 2002). Ce modèle conceptuel de type écologique
attribue l’origine de la violence conjugale à l’interaction de fac-
teurs individuels, relationnels, communautaires et sociétaux.
La théorie développementale de la violence conjugale
(Capaldi, Kim et Pears, 2009) constitue, de fait, l’un des
modèles explicatifs du développement de comportements vio-
lents en situation conjugale les mieux validés par la recherche,
expliquant dans certaines études jusqu’à 56 % de la variance
du recours à la violence conjugale chez l’homme. Ce modèle
suggère, premièrement, qu’un contexte familial à risque (ex. :
exposition à la violence conjugale, comportements délin-
quants) augmente les probabilités qu’un enfant développe, une
264 Traité des violences criminelles

fois adulte, des comportements antisociaux, des symptômes


dépressifs et des capacités de résolution de conflits limitées.
Lorsque cet adulte devient à son tour parent, la manifestation
de ces différents problèmes augmente le risque que ses propres
enfants développent à leur tour des problèmes de comporte-

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ment, des symptômes dépressifs et des associations avec des
pairs déviants. De semblables circonstances conduiraient alors
ces enfants vers une histoire de vie difficile, augmentant notam-
ment la probabilité qu’ils entretiennent une relation avec un
ou une partenaire connaissant également une histoire de vie
difficile. Finalement, les couples ainsi formés connaîtraient
un risque accru de développer des difficultés à résoudre leurs
problèmes, ce qui pourrait les conduire à des situations de vio-
lence conjugale.

Des circonstances et des facteurs de risque


Davantage que les référents théoriques, ce sont surtout les
circonstances et les facteurs de risque ou de vulnérabilité qui
constituent aujourd’hui l’essentiel des travaux de recherche.
Leur identification s’est cristallisée autour du modèle de la
violence conjugale masculine, peu d’études ayant examiné les
marqueurs de risque de la violence conjugale féminine et encore
moins ceux des violences entre partenaires de même sexe.
Les connaissances dans ces domaines demeurent partielles.
Certaines circonstances semblent favoriser un agir violent
dans une relation, tandis que, inversement, d’autres paraissent
susceptibles d’augmenter le risque de devenir ou de demeurer
victime (voir le chapitre 25). Associées à la victimisation ou au
recours à la violence, ces circonstances ne sont jamais déter-
ministes : leur présence ne se traduit pas nécessairement par
l’apparition de la violence conjugale.
La recherche a identifié de nombreuses circonstances
pouvant être associées à la survenance de la violence conju-
gale. L’essentiel des travaux porte sur des caractéristiques per-
sonnelles et situationnelles, et ce, principalement dans une
perspective de recherche transversale limitant la connaissance
Les violences conjugales 265

de la temporalité des relations et mettant souvent en évidence


l’hétérogénéité des auteurs davantage que leurs similitudes.
La compréhension des mécanismes sous-tendant ces relations
demeure cependant limitée. La majorité des mesures sont
effectuées d’après des données autorapportées ou rapportées

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par le ou la partenaire, ce qui peut introduire certains biais.
La représentativité des participants influe sur les facteurs mis
en évidence, dès lors qu’à des contextes d’étude différents
(ex. : études communautaires, cliniques) correspondent vrai-
semblablement des typologies d’auteurs différentes.
Les modèles multifactoriels offrent souvent une compré-
hension partielle du phénomène à l’étude et ne suffisent pas
à rendre compte de la complexité des liens existant entre de
multiples facteurs – inclus et exclus – et de multiples niveaux
d’influence. Si, d’un point de vue conceptuel, il est possible
de réunir dans un même schéma d’innombrables facteurs, il
est impossible de les mesurer simultanément. La validation
empirique de ces modèles demeure limitée. De surcroît, réunir
plusieurs facteurs au sein d’un même modèle n’équivaut pas au
développement d’une théorie intégrée. Les limites inhérentes
aux approches en termes de facteurs de risque ont été souli-
gnées à plusieurs reprises, notamment lorsque ces facteurs sont
abusivement érigés au rang de facteurs causaux (ex. : Peretti-
Watel, 2004). Cela étant, la mise en évidence de ces facteurs et
circonstances de risque contribue à améliorer la connaissance
du phénomène et à établir des stratégies d’intervention et de
prévention.
Plusieurs textes (Basile et Black, 2010 ; Godenzi et al., 2001 ;
Heise, 1998 ; Johnson et Dawson, 2010 ; Krug et al., 2002) et
méta-analyses (Schumacher, Feldbau-Kohn, Smith Slep et
Heyman, 2001 ; Schumacher, Smith Slep et Heyman, 2001)
proposent une synthèse des circonstances de risque de la vio-
lence conjugale. Quelques-unes de ces circonstances sont exa-
minées ici selon qu’il s’agisse de circonstances personnelles et
biographiques, relationnelles, sociodémographiques ou sociocultu-
relles. Si certaines circonstances augmentant la vulnérabilité à
la victimisation sont évoquées, la recherche a mis en évidence
266 Traité des violences criminelles

que les caractéristiques de l’auteur influencent de façon pré-


pondérante le risque de violences conjugales.

Circonstances personnelles et biographiques


Il n’existe aucun ensemble homogène de caractéristiques per-

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sonnelles prédisant le recours à la violence conjugale ; néan-
moins, plusieurs traits de personnalité, notamment la colère,
l’hostilité et une faible estime de soi, peuvent être associés à
cette violence, et les cas de personnalité antisociale de même
que ceux relevant de troubles de la personnalité limite sont sur-
représentés parmi les auteurs de violence conjugale (Dutton,
1998).
La consommation excessive d’alcool constitue un trait
récurrent chez les personnes auteures de violences conjugales
(Riggs, Caulfield et Street, 2000). La consommation d’alcool,
de drogue et de médicaments est, par ailleurs, mise en évidence
de façon prépondérante chez les victimes de violence conjugale.
Bien que les résultats des études transversales ne permettent
pas d’établir la temporalité de ces associations, plusieurs études
suggèrent que ces conduites sont davantage des conséquences
de la violence que des risques préexistants (Piispa, 2002).
Les expériences de violence dans la famille d’origine (c’est-
à-dire des abus subis ou des violences interparentales observées)
sont associées au recours à la violence. Les victimes d’abus dans
l’enfance sont également surreprésentées parmi les victimes de
violence conjugale (Krug et al., 2002).
Un comportement antisocial ou criminel semble constituer
un facteur de risque ; ce point a toutefois été moins étudié. Le
sondage international sur la violence envers les femmes indique,
par exemple, un risque de violence conjugale quatre fois plus
important pour les femmes indiquant que leur partenaire a
déjà fait preuve de violence physique envers un tiers (Johnson
et al., 2008).
Les violences conjugales 267

Circonstances relationnelles
L’influence de facteurs propres à la relation de couple a aussi été
examinée. Les relations violentes apparaissent marquées par une
série de caractéristiques dont le principe sous-jacent est inégal.
Ce déséquilibre peut s’exprimer aux plans structurel (inégalité

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des ressources ou des statuts), organisationnel (inégalité des
tâches) ou fonctionnel (domination et contrôle systématiques).
Si la probabilité d’une violence plus fréquente dans les couples
où la femme possède un statut socio-économique ou un niveau
éducatif ou professionnel supérieur à celui de son partenaire
a été suggérée, les résultats empiriques ne sont pas concluants
(Kaukinen, 2004) et diffèrent d’un pays à l’autre (Gillioz,
De Puy et Ducret, 1997). Peu d’études se sont intéressées aux
inégalités sur le plan organisationnel, postulant qu’une réparti-
tion inégale des tâches au sein des couples constituait un facteur
de risque. Les résultats préliminaires tendent à montrer une
fréquence moindre de la violence conjugale dans les couples
présentant une organisation plus égalitaire (Jaspard et al., 2002).
De manière attendue, la fréquence des disputes et des
conflits au sein d’un couple a été identifiée comme un facteur
de risque important de la violence physique. Une fréquence
qui est également plus élevée en cas de stress et de difficultés
financières mais également lors d’événements de la vie comme
une grossesse ou une séparation. De plus, les auteurs de vio-
lence conjugale présentent souvent des compétences faibles en
matière de communication et dans l’expression de leurs senti-
ments négatifs (Godenzi et al., 2001).
Enfin, l’isolement social et relationnel du couple constitue
un facteur de risque, notamment dans la chronicité des vio-
lences. De même, un environnement immédiat – familial,
amical ou social – tolérant la violence constitue un marqueur de
risque. Les comportements de contrôle et les tactiques d’isole-
ment – relevant déjà de la violence psychologique – apparaissent
fortement liés aux violences physiques (Cattaneo Bennett et
Goodman, 2003).
268 Traité des violences criminelles

Circonstances sociodémographiques
Les hommes jeunes sont surreprésentés parmi les auteurs. De
même, les femmes jeunes paraissent plus vulnérables, d’autant
plus lorsqu’il existe une importante différence d’âge entre les
partenaires. De surcroît, les couples jeunes subiraient des pres-

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sions personnelles et professionnelles importantes qui favorise-
raient l’apparition de conflits (Godenzi et al., 2001). Le risque
de violence conjugale diminue avec l’âge dans la population
générale.
Deux situations ont été identifiées comme risquées, eu égard
à la violence conjugale : l’absence de contrat de mariage et la
rupture. Si l’union libre ou le concubinage constitue parfois
un facteur de risque, ce n’est pas le cas dans tous les pays. Cela
suggère un biais de sélection : ce n’est pas le fait de vivre en
union libre (ou en concubinage) en tant que tel qui constitue
un facteur de risque mais les caractéristiques des couples qui
choisissent ce mode de relation. Aux États-Unis, par exemple,
le fait de vivre en union libre semble souvent lié à des situations
de précarité économique et sociale (Brownridge et Halli, 2000).
La séparation a également été identifiée comme une période
à risque ; certains comportements violents sont susceptibles de
perdurer au-delà de la séparation (Brownridge, 2006), comme
plusieurs comportements de harcèlement (stalking dans les
textes anglais).
Le recours à la violence conjugale semble corrélé, bien que
faiblement, à différents indicateurs du statut socio-économique,
comme le faible niveau d’éducation, le chômage ou la préca-
rité financière des auteurs dans les travaux nord-américains
(Heise, 1998 ; Hotaling et Sugarman, 1986). Ces indicateurs
aboutissent cependant souvent à des résultats contradictoires
et leur influence varie notamment en fonction des pays. Les
études sur les victimes relèvent quant à elles une vulnérabilité
accrue en cas de pauvreté et d’isolement social et économique
(Piispa, 2002 ; Walby et Allen, 2004), mais la signification – et
les conséquences – d’un faible statut socio-économique paraît
différer selon le pays. Les difficultés financières sont également
Les violences conjugales 269

à l’origine de stress et de conflits au sein du couple (Heise et


Garcia-Moreno, 2002), tout comme elles peuvent limiter les
possibilités de sortir d’une relation abusive.

Circonstances socioculturelles

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L’appartenance ethnique, la trajectoire migratoire ou la reli-
gion ont été étudiées dans leurs liens avec les violences conju-
gales. Les résultats des recherches ne sont pas concluants, du
fait notamment de l’interrelation de ces facteurs avec d’autres
comme le statut socio-économique ou le stress. Si les recherches
menées aux États-Unis mettent en exergue une prévalence
accrue de la violence conjugale au sein des communautés
noires américaines et hispano-américaines, ces associations
découlent principalement de facteurs socio-économiques, ces
communautés étant surreprésentées parmi les groupes défa-
vorisés (Basile et Black, 2010). Au Canada, l’Enquête sociale
générale (ESG) de 2004 identifie les autochtones comme étant
trois fois plus susceptibles que les personnes non autochtones
d’être victimes de violence conjugale. En Europe, plusieurs
recherches mettent en évidence une vulnérabilité accrue des
femmes migrantes mais soulignent également l’interrelation
des facteurs propres à l’ethnie, à la religion et à la précarité
sociale (Jaspard et al., 2002).
Des facteurs socioculturels comme la tolérance vis-à-vis de
la violence conjugale ou du statut inégal des femmes participent
de la détermination des attitudes individuelles et constituent
ainsi des facteurs de risque supplémentaires. Les attitudes
sociétales envers la violence conjugale influencent notamment
la prise de décision des victimes et les réactions sociales à leur
encontre. Des réactions négatives limitent les comportements
de recherche d’aide – institutionnelle ou non – et contribuent
à exposer les victimes à des violences répétées (Johnson et
Dawson, 2010).
270 Traité des violences criminelles

Typologies de la violence conjugale


L’agrégation de données empiriques permet d’identifier diffé-
rents schémas de violence. Les résultats de ces analyses offrent
souvent la possibilité de synthétiser les dimensions explica-
tives de la violence conjugale et précisent également ce que

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devraient être les cibles d’intervention afin d’en atténuer les
conséquences.

La violence conjugale masculine


L’essentiel des études empiriques réalisées pour identifier
des types ou sous-types d’individus violents concerne la vio-
lence conjugale masculine. L’une des typologies ayant fait
l’objet du plus grand nombre de travaux de recherche est celle
d’Holtzworth-Munroe et Stuart (1994). Les premiers travaux
de ces auteurs ont abouti à l’identification de trois dimensions
majeures permettant de classifier les agresseurs. La première
dimension est la gravité de la violence conjugale : les hommes
les plus violents font généralement usage d’une violence plus
grave et plus fréquente. La deuxième dimension est la géné-
ralisation de la violence du conjoint : un homme est-il violent
uniquement avec sa femme et au sein de sa famille, ou l’est-
il également envers des tiers ? Plusieurs études parviennent
à la conclusion que les hommes  les plus violents envers leur
conjointe sont également violents en dehors de leur famille.
La troisième dimension proposée pour différencier les auteurs
est la présence, chez certains d’entre eux seulement, d’une psy-
chopathologie ou de troubles de la personnalité. Sur la base de
ces trois dimensions, les auteurs ont proposé trois sous-types
d’hommes violents, à savoir : 1) familial seulement ; 2) dyspho-
rique/personnalité limite ; 3) généralement violent/antisocial.
Le tableau qui suit résume chacun des types en fonction des
trois dimensions majeures utilisées pour classifier les agresseurs
ainsi que le pourcentage d’hommes violents en cause :
Les violences conjugales 271

Familial seulement Dysphorique/ Généralement


personnalité limite violent/antisocial
· Violence la moins · Violence modérée à · Violence modérée à
sévère sévère sévère
· Concerne environ · Violence parfois · Histoire de comporte-
50 % des hommes extrafamiliale ments criminels
violents · Présence de détresse · Présence de détresse

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psychologique et de psychologique et de
problèmes de problèmes de
consommation d’alcool consommation d’alcool
ou de drogue ou de drogue
· Concerne environ · Présence d’un trouble
25 % des hommes de la personnalité
violents antisociale/psychopa-
thie
· Concerne environ
25 % des hommes
violents

Cette typologie a fait l’objet de différents ajustements


(Holtzworth-Munroe et Meehan, 2004) ; de même, d’autres
typologies intéressantes peuvent être consultées. Développées
à partir de recherches effectuées auprès d’hommes violents,
certaines se fondent sur les schémas de rythmes cardiaques
en situation de conflit (Gottman et al., 1995) ou sur le type de
schémas de violence (réactif au proactif ; Chase, O’Leary et
Heyman, 2001).

La violence conjugale féminine


La violence conjugale n’est pas l’apanage des hommes ; les
femmes sont susceptibles de faire preuve de violence sévère
dans le cadre d’une relation intime comme dans la vie de tous
les jours. Cela ne signifie pas que la violence conjugale féminine
soit identique à celle des hommes, sa nature ou son ampleur.
S’il existe plusieurs études attestant que les femmes recourent
à la violence conjugale dans des proportions similaires à celle
des hommes (Archer, 2000), pour d’autres auteurs, la violence
conjugale des femmes serait presque toujours qualitativement
différente de celle des hommes, notamment en termes de moti-
vations et de conséquences (Hamberger, 2005).
272 Traité des violences criminelles

L’affirmation selon laquelle la violence des femmes et des


hommes est identique – c’est-à-dire l’hypothèse de la symétrie
de genre de la violence conjugale – naît dans le contexte des
discordances entre les études menées par les théoriciens de
la violence familiale et celles relevant des perspectives féministes

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et proféministes. L’idée de symétrie est intrinsèquement liée à
des questions méthodologiques, notamment à la façon dont
la violence conjugale est définie et mesurée, mais également
à certaines positions idéologiques (Miller, 2005). Les travaux
s’insérant dans la perspective de la violence familiale forment
un tout cohérent et examinent la violence dans une approche
centrée uniquement sur la violence physique avec, comme point
d’orgue, la distinction entre conflit d’intérêts et tactiques de
conflit. Le conflit est perçu comme une partie intégrante des
relations humaines, quel que soit le degré d’intimité et, consé-
cutivement, pas négatif en tant que tel. Les tactiques mobi-
lisées pour résoudre un conflit, en revanche, peuvent s’avérer
constructives, comme la négociation et le compromis, ou néga-
tives, comme le recours aux menaces ou à la violence (Straus,
1999 ; Straus, Hamby, Boney-McCoy et Sugarman, 1996). La
principale critique adressée aux Conflict Tactics Scales, l’instru-
ment utilisé par les théoriciens de la violence familiale, porte
sur le fait qu’il ne mesure pas, premièrement, le contexte de la
violence – et donc la signification de l’acte violent – ni, deuxiè-
mement, les motivations de son auteur. C’est précisément sur
ces deux aspects que se cristallisent les discordances avec les
approches féministes et proféministes qui reprochent notam-
ment à la perspective de la violence familiale de ne pas tenir
compte du rôle central joué par la peur dans la dynamique de
la violence conjugale. Il s’agit pourtant du principal mécanisme
permettant au partenaire abuseur d’asseoir sa domination
(Hamberger et Guse, 2002).
Les études s’inscrivant dans une perspective féministe de
la violence conjugale sont le plus souvent réalisées avec des
échantillons cliniques, hospitaliers ou policiers et des femmes
en maison d’hébergement. Nombre de ces études combinent
des données quantitatives (ex. : nature des actes, fréquence)
Les violences conjugales 273

et des données qualitatives (ex. : motivations, significations,


conséquences), ce qui permet d’identifier plus spécifiquement
les dynamiques caractérisant les relations abusives. Celles-ci
mettent en évidence des différences entre les conséquences des
violences, notamment. Les hommes sont physiquement plus

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forts que les femmes et davantage habitués à se battre. Les
hommes victimes de violence conjugale sont, de fait, six fois
moins susceptibles que les femmes victimes de nécessiter des
soins médicaux (Kimmel, 2002) et les conséquences sur leur
santé mentale sont significativement moins importantes (Coker
et al., 2002). Les femmes usant de violence apparaissent davan-
tage motivées par l’acquisition d’un contrôle sur la situation
immédiate, tandis que les hommes abuseurs semblent recher-
cher un contrôle étendu et de longue durée (Dasgupta, 1999).
Les actes commis par les femmes ont alors fréquemment pour
fonction l’autodéfense, la fuite ou une tentative de « rendre les
coups » (Hamberger, Lohr, Bonge et Tolin, 1997 ; Miller, 2005).
Les tactiques utilisées diffèrent. Celles des hommes visent à
asseoir leur contrôle et à engendrer peur et soumission par l’in-
timidation, l’isolement et la violence sexuelle (Dasgupta, 2002).
Les travaux de Michael Johnson sur la violence conjugale
s’inscrivent dans une réflexion similaire en se fondant sur
l’identification de différents types de violence conjugale déli-
mités par la motivation des violences et le degré de contrôle
recherché (Johnson, 2006, 2008). La violence conjugale situa-
tionnelle s’applique aux relations dans lesquelles les deux par-
tenaires font usage de violence dans des situations spécifiques
et peu fréquentes, sans objectif de contrôle. Il est question de
terrorisme conjugal lorsque la violence est envisagée comme
tactique de contrôle parmi d’autres, ce schéma étant presque
toujours le fait d’un seul partenaire. Les textes plus récents de
Johnson distinguent deux types supplémentaires : la résistance
violente – une forme de violence utilisée principalement par les
femmes, non motivée par le contrôle et possédant une dimen-
sion d’autodéfense –, et le contrôle mutuel violent – un type de
relation rare et dans lequel les deux partenaires recourent à la
violence dans un but de contrôle. La recherche démontre que
274 Traité des violences criminelles

les femmes endossent très rarement le rôle d’abuseur dans des


relations relevant du terrorisme conjugal ; elles en sont les prin-
cipales victimes. Ce sont elles que l’opinion appelle communé-
ment les « femmes battues ».
Les données disponibles aujourd’hui remettent fortement

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en question l’idée d’une symétrie de genre dans tous les types
de violence conjugale. Puisque la définition traditionnelle de la
violence conjugale – au sens de terrorisme conjugal ou battering
dans certains textes anglais – suppose un ensemble de compor-
tements d’intimidation et de contrôle engendrant la peur et la
soumission de la victime, l’usage de la violence conjugale par
les femmes apparaît le plus souvent qualitativement différent
de celui des hommes (Miller, 2005).

La violence conjugale dans les couples de même sexe


La violence conjugale dans les couples de même sexe demeure
peu étudiée. Si les théories classiques féministes attribuent la
violence conjugale aux valeurs sociétales patriarcales et aux rôles
sexuels traditionnels, l’idée que le sexisme et la domination
masculine contribuent à l’émergence de la violence conjugale
n’est pas d’une grande aide pour expliquer la violence au sein
des couples de même sexe. La peur que les violences au sein des
couples de même sexe ne viennent remettre en question ce rôle
central du sexisme explique, en partie, la réticence de certains
chercheurs à théoriser ce contexte de violence. Alors que les
uns niaient simplement son existence, les autres l’abordaient
sous une perspective stéréotypée – et bien souvent homophobe.
La publication de deux ouvrages à la fin des années 1980
sur les couples homosexuels, femmes (Lobel, 1986) et hommes
(Island et Letellier, 1991), ouvre la voie à un questionnement
nécessaire. Les auteurs affirment que la violence dans les
couples de même sexe revêt les mêmes formes d’expression que
dans les couples hétérosexuels mais présente une particularité :
la menace du dévoilement de l’orientation sexuelle, threat of
outing dans les textes anglais. Lorsque le partenaire abusé n’a
pas révélé son homosexualité à son entourage familial, pro-
Les violences conjugales 275

fessionnel ou social, l’abuseur peut utiliser ce secret comme


moyen de contrôle.
Les modèles explicatifs spécifiques aux couples lesbiens
ou homosexuels sont limités ; la majorité des circonstances de
risque identifiées sont similaires à celles des relations hétéro-

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sexuelles. Sans surprise, nombre de chercheurs s’appuient sur
des explications hétérosexuelles de la violence conjugale, ce qui
se traduit par des mécompréhensions associant usage de la vio-
lence et rôle de genre. Les recherches sur les violences conju-
gales se concentrent souvent sur l’existence de deux rôles au
sein d’une relation abusive, celui de victime et celui d’abuseur.
Or, dans les relations abusives hétérosexuelles, ces deux rôles
sont souvent « genrés » : l’homme est l’agresseur et la femme,
la victime. S’appuyant sur des études qui présentent la mascu-
linité comme associée à l’usage de la force et du contrôle, cer-
taines recherches concluent à tort que, dans les relations entre
partenaires de même sexe, l’abuseur aura une personnalité
davantage masculine et la victime une personnalité davantage
féminine. Aujourd’hui, ces explications hétérosexistes tendent
à disparaître ; il est admis qu’il existe une aussi grande diver-
sité de rôles au sein des couples homosexuels qu’hétérosexuels.
La violence conjugale n’est alors plus appréhendée comme une
question de genre mais comme une question de pouvoir et de
contrôle : dans toute relation intime, l’un des partenaires, quel
que soit son sexe, peut tenter de contrôler l’autre (Jaquier, 2010).
L’ampleur de la violence conjugale au sein des couples de
même sexe est difficilement estimable. Les communautés
homosexuelles ne constituant pas des populations au sens sta-
tistique, il n’est pas possible de les sonder de manière repré-
sentative. Aussi les recherches disponibles portent-elles sur
des échantillons de commodité, tels que les membres d’une
association ou d’un club – ce qui pose un problème évident de
représentativité.
S’il est généralement admis que la prévalence de la violence
conjugale au sein des couples de même sexe est similaire à celle
indiquée pour les couples hétérosexuels (Renzetti et Miley,
1996), celle-ci pose cependant des problèmes particuliers en
276 Traité des violences criminelles

termes de prise en charge policière, judiciaire et socio-sanitaire.


Nombre de professionnels éprouvent des difficultés à identifier
la violence au sein des couples de même sexe et ne disposent
pas nécessairement des compétences d’intervention adaptées.
Les erreurs et les malentendus sont fréquents. Des lesbiennes

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auteures de violences sont à tort référées à des maisons d’hé-
bergement, ou des hommes homosexuels victimes d’abus
sont renvoyés à leur domicile par la police sous prétexte d’une
« bagarre entre mecs ». Souvent, les offres de soutien ne sont
pas adaptées aux victimes homosexuelles, même si les services
adhèrent à un principe de non-discrimination suivant l’orien-
tation sexuelle. Les services spécifiques sont peu nombreux et
les victimes souvent réticentes à obtenir de l’aide auprès des
autorités officielles, sans compter que, en matière de violence
conjugale, certaines législations ne reconnaissent pas aux vic-
times homosexuelles les mêmes droits qu’aux hétérosexuelles.
De surcroît, peu de programmes socio-éducatifs sont adaptés
aux violences au sein des couples de même sexe. L’homophobie,
réelle ou perçue, des professionnels des champs policier, judi-
ciaire et socio-sanitaire empêche les victimes de demander du
soutien ; cette démarche s’avère encore plus délicate lorsque les
victimes n’ont pas avoué leur orientation sexuelle.

Conclusion
Contextualiser la violence conjugale, qu’elle soit le fait des
hommes ou des femmes, qu’elle s’exprime dans un couple
hétérosexuel ou de même sexe, permet de dépasser une analyse
stéréotypée du phénomène et en souligne la complexité. Si la
recherche a aujourd’hui identifié des circonstances et des fac-
teurs de risque, l’intégration de ces différents éléments et, plus
important, la compréhension des processus sous-tendant leurs
relations à la violence conjugale demeurent limitées. Améliorer
ces connaissances est indispensable tant pour le développement
d’interventions mieux adaptées que de stratégies de prévention
pertinentes. Une prise en charge adéquate tant des victimes que
des auteurs repose également sur une meilleure compréhension
Les violences conjugales 277

des contextes d’expression de la violence conjugale et de son


impact sur les personnes exposées. Le chapitre 25 de Dugal et
de ses collègues s’intéresse précisément au choix et au ressenti
des victimes, et à la manière dont elles peuvent ou non conce-
voir de partir d’une relation abusive. Le chapitre 29 de Jaquier

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et Vuille se penche spécifiquement sur l’évolution de la prise
en charge de la violence conjugale par les autorités policières et
judiciaires en Amérique du Nord et en Europe, et met en évi-
dence les difficultés éprouvées mais également l’impact qu’ont
eu les réformes tant sur les auteurs que sur les victimes.

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Chapitre 12

La violence à l’école :
spécificités, causes et traitement

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Éric Debarbieux

Introduction
Les représentations communes de la violence à l’école sont
saturées par les images de violences paroxystiques et létales,
en particulier par les drames que sont les school massacres,
comme celui de Virginia Tech qui fit 33 morts le 16 avril 2007.
Une étude du très sérieux courtier en information Influence
communication (www.influencecommunication.ca) révèle que
lors des 24 heures qui ont suivi cette tuerie, les médias élec-
troniques nord-américains ont accordé plus de 3 millions de
minutes de temps d’antenne à l’événement, ce qui équivaut à
5,7 années de diffusion en continu. La même étude démontre
que cet événement a été le plus médiatisé au Québec depuis le
début du siècle. En outre, le sens commun fait de la violence
à l’école une intrusion le plus souvent liée aux quartiers diffi-
ciles, intrusion d’une barbarie dans ce lieu de paix que devrait
bien évidemment être l’espace scolaire. Cette idée est souvent
reprise par les médias, en particulier la télévision (Darmane
et Vulbeau, 2006).
Cependant, et ce sera le fil conducteur de ce chapitre, si la
violence à l’école peut parfois atteindre ce paroxysme, en même
temps que cette invasion, elle ne saurait s’y limiter. Plus souvent
à bas bruit, elle est répétition, usante, de victimations mineures.
Cette répétition n’est pas liée uniquement à des causes externes
aux établissements scolaires, et en conséquence elle ne peut se
traiter par un simple repli sur soi sécuritaire de ceux-ci. Elle
284 Traité des violences criminelles

n’est pas non plus liée aux seules conditions socio-économiques :


les causes endogènes de la violence à l’école sont importantes.
Au moins autant qu’un problème de délinquance juvénile liée
à un quartier et à ses éventuels groupes de pairs déviants, la
violence est installée au cœur de la relation pédagogique et édu-

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cative. Elle est donc stratégiquement et théoriquement à l’inter-
face entre les sciences criminelles et les sciences de l’éducation.

1. La violence à l’école : une violence spécifique


Le débat sur la violence à l’école est obscurci par deux concep-
tions opposées : l’une d’exagération, qui généralise des faits
divers exceptionnels et meurtriers, l’autre de négation qui soit
conteste toute spécificité à la violence en milieu scolaire, qui ne
serait qu’une partie de la violence « urbaine » dont le milieu sco-
laire ne serait qu’un réceptacle, soit rabat cette violence dans un
« éternel enfantin » où l’agressivité est normale et constructive.

La violence à l’école entre exagération et négation 


Les massacres par arme à feu comme celui de Columbine en
1999 ont causé une peur considérable non seulement aux États-
Unis mais dans le monde entier. Ces faits hautement médiatisés
ont semblé pour le public prendre des proportions épidémiques.
D’après un sondage réalisé aux États-Unis en 2001, plus de 50 %
des parents et 75 % des élèves du secondaire (Gaughan et al.,
2001) pensent qu’un school shooting pourrait avoir lieu dans leur
communauté scolaire.
Au-delà du caractère tragique de la violence létale dans
les écoles, il n’en est pas moins vrai que celle-ci ne tend pas à
se développer. Ainsi, aux États-Unis, le nombre d’homicides
commis dans les écoles ou sur le chemin de l’école sur des élèves
âgés de 5 à 18 ans a été en 2008-2009 de 21. Proportionnellement
il y a 50 fois plus d’homicides de jeunes hors de l’école que dans
l’école. Dans la mesure où il y a environ 55 millions d’élèves de
5 à 18 ans dans les écoles américaines, on peut en conclure qu’il
y a un homicide pour 2,6 millions d’élèves environ. Quelles
La violence à l’école : spécificités, causes et traitement 285

que soient les variations du nombre d’homicides par an, ce


risque reste extrêmement faible, ce qui ne veut pas dire, bien
sûr, qu’il faille minimiser les tragédies qu’ils représentent. De
plus, ce risque n’augmente pas, au contraire : en 1998-1999, le
nombre de morts par homicide était de 33, dix ans plus tard, en

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2008-2009, il y en a eu 12 de moins. On observe une décrue du
nombre de morts dans les écoles américaines depuis 1999. Les
rapports officiels (Dinkes et al., 2006) concluent très justement
à une exagération morbide qui consiste à polariser l’attention
sur les faits très rares d’extrême violence. Le FBI lui-même
refuse totalement le profilage des élèves capables de ce type de
comportement, estimant que la rareté de ces faits ne justifie
en rien la stigmatisation de certaines populations qui seraient
considérées comme à risque (Cornell, 2003). Ce qui est dit
ici des États-Unis doit l’être aussi des autres pays (voir, par
exemple, notre étude sur le Japon in Debarbieux, 2006). Nous
ne nous intéresserons pas ici aux violences commises en temps
de guerre où les écoles sont très souvent la cible des belligé-
rants, souvent pour des raisons idéologiques (voir le rapport du
Secrétaire général de l’ONU sur le sort des enfants en temps
de conflit armé, disponible en ligne : http ://daccess-dds-ny.
un.org/doc/UNDOC/GEN/N11/275/34/PDF/N1127534.pdf).
Sans pour autant devoir les mésestimer, l’importance
quantitative des crimes et délits en milieu scolaire reste res-
treinte. Après une étude de la question aux États-Unis, Denise
Gottfredson peut conclure que la victimation en milieu scolaire
n’a guère évolué dans ses manifestations entre ses premières
études (Gottfredson et Gottfredson, 1985) et les plus récentes
(Gottfredson, 2001) : l’expérience personnelle de victimation
est, autant pour les élèves que pour les enseignants, liée à des
incidents mineurs ; les victimations sérieuses sont très rares.
Dès 1985, les Gottfredson affirmaient que leurs enquêtes per-
mettaient de montrer que le véritable problème tient à une
fréquence élevée de victimations mineures (minor victimiza-
tions) et d’incivilités (indignities) plus qu’à une délinquance
dure. Nous sommes plus souvent à la marge des délits, ce que
Cusson nomme des « péri-délits » (Cusson, 2000), que dans la
286 Traité des violences criminelles

délinquance ouverte. Ces faits peuvent inclure aussi bien des


agressions verbales que physiques ou des violences plus sym-
boliques comme l’ostracisme.
Il existe un consensus international fort pour une exten-
sion de la définition de la violence en milieu scolaire à un large

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spectre de faits, plutôt que dans sa restriction aux violences
physiques ou aux seuls faits relevant du Code pénal. Ainsi,
pour Hurrelmann (Vettenburg, 1998) :
La violence à l’école recouvre la totalité du spectre des activités et
des actions qui entraînent la souffrance ou des dommages physiques
ou psychiques chez des personnes qui sont actives dans ou autour
de l’école, ou qui visent à endommager des objets à l’école.

La recherche spécialisée tend de plus en plus à inclure dans


la problématique de la violence à l’école le problème des com-
portements agressifs, intentionnels ou non. On comprendra
que le problème dépasse celui de la seule délinquance à l’école.
Ces incidents mineurs, si on les examine isolément, ne
sont pas dramatiques ; on pensera que les concevoir comme
violence est une surqualification d’un « éternel enfantin » ou
adolescent sans gravité. C’est le cas le plus répandu, sans aucun
doute. Mais tout change lorsqu’il y a répétition de ces agres-
sions mineures, lorsque ce sont toujours les mêmes personnes
qui en sont victimes ou qui les perpétuent. À ce sujet, le grand
standard international est depuis le début des années 1970 la
notion de school bullying (Olweus, 1993). Ce concept appelle
à la prise en compte de faits aussi ténus en apparence que les
moqueries, les mises à l’écart ou les brutalités du quotidien. Il
s’agit d’une violence répétée, verbale, physique ou psycholo-
gique, perpétrée par un ou plusieurs élèves à l’encontre d’une
victime qui ne peut se défendre, l’agresseur agissant dans
l’intention de nuire à sa victime (Smith et Sharp, 1994). La
victime est souvent isolée, plus petite, faible physiquement ;
des stigmates corporels lui sont attribués (couleur des cheveux,
de la peau, poids, etc.). La caractéristique principale du bul-
lying est que l’intimidation physique ou psychique se produit
de manière répétée, créant un état d’insécurité permanent
La violence à l’école : spécificités, causes et traitement 287

dangereux pour la victime (Batsche et Knoff, 1994). Le school


bullying est lié à une situation particulière : la réunion dans
des espaces spécialement consacrés à eux de groupes de pairs
qui peuvent parfois exercer des pressions douloureuses sur des
individus de leur âge. Toutefois, l’intrusion du cyberbullying et

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de la cyberviolence (happy slapping, entre autres) prolonge et
intensifie ce harcèlement.
Certes, la violence à l’école ne relève pas intégralement du
bullying. Il existe d’autres situations elles aussi spécifiques à
l’espace scolaire, notamment la violence entre adultes et élèves,
que cette violence soit celle des élèves contre le personnel ou
du personnel contre les élèves. La violence « anti-scolaire » n’est
pas non plus à identifier au bullying. Mais très souvent, par le
biais d’agressions mineures répétées, le plus souvent verbales,
les violences en milieu scolaire prennent forme dans la répéti-
tion : celle du bullying, des incivilités, de ce que nous nommons
les microviolences.

Conséquences de la violence à l’école


Rappelons simplement que la répétition de ces microviolences
a des conséquences scolaires et peut affecter la santé mentale
de la victime, jusqu’à, parfois, la dépression ou la tentative de
suicide (Kaltiala Heino et al., 1999 ; Hawker et Boulton, 2000).
Les enfants victimes d’ostracisme ont une opinion plus négative
de l’école, mettent en place des stratégies d’évitement et sont
donc plus souvent absents ; ils ont des résultats scolaires infé-
rieurs à la moyenne (Smith et Sharp, 1994). Cela est vrai des
victimes mais aussi des agresseurs : les maltraitants chroniques
semblent avoir plus de difficultés à développer des relations
humaines positives une fois adultes (Oliver, Hoover et Hazler,
1994). Ils sont plus susceptibles de maltraiter leurs compagnons
et d’utiliser les punitions corporelles et la violence à l’encontre
de leurs enfants (Roberts, 2000).
L’une des difficultés majeures posées par le harcèlement et
la maltraitance à l’école est que la victime a du mal à demander
de l’aide, car bien souvent elle se pense responsable du traite-
288 Traité des violences criminelles

ment qu’elle subit et a honte. Ce type de victimation induit une


érosion de l’estime de soi qui amène la victime à supporter sa
détresse en silence. Elle développe des symptômes d’anxiété,
de dépression et a des idées suicidaires, ces problèmes pouvant
s’inscrire dans le long terme. Le docteur Salmon et son équipe

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de l’université d’Oxford affirment que 38 % des jeunes patients
envoyés dans une clinique de jour avaient fait l’expérience
récente du harcèlement et de la maltraitance en milieu scolaire
(Salmon et al., 2000). Plus de 70 % d’entre eux avaient été dia-
gnostiqués comme dépressifs. Le fait d’avoir été témoin de vio-
lence est associé significativement à la dépression, au syndrome
de stress posttraumatique et à l’anxiété. Une victime de harcè-
lement en milieu scolaire qui ne bénéficie pas du soutien des
adultes, parce qu’elle n’a pas parlé de son problème ou parce que
les adultes pensent qu’elle doit apprendre à se défendre seule
et qu’il s’agit de simples chamailleries entre enfants, présente
quatre fois plus de risque d’attenter à sa vie qu’un autre enfant
(Olweus, 1978). Ainsi, en France, Blaya a-t-elle été amenée dans
son étude sur le décrochage scolaire à interroger des jeunes en
unité d’accueil hospitalière après une tentative de suicide. Sur
trente jeunes questionnés, plus de la moitié avaient subi harcè-
lement et maltraitance en milieu scolaire (Blaya, 2010).
Les troubles de la socialisation sont fréquents tant chez les
agresseurs que chez les agressés ou les agresseurs/agressés. De
plus, Farrington (1993) a démontré dans une étude longitudi-
nale qu’il y avait une certaine transmission transgénérationnelle
dans le rôle de victime, les enfants de victimes de bullying ayant
tendance à être victimes eux-mêmes. La recherche révèle avec
régularité la persistance de très longue durée de ces troubles.
Une étude récente a également largement démontré que ces
effets de long terme ne touchent pas que les victimes mais aussi
les agresseurs (Farrington et Ttofi, 2011). Cette recherche lon-
gitudinale de grande ampleur a été menée par l’université de
Cambridge sur une population suivie de l’âge de 8 à 48 ans.
Cette équipe a prouvé que le bullying était directement lié chez
les agresseurs à une vie marquée par la violence, la délinquance
et finalement l’échec personnel. Plus souvent au chômage ou
La violence à l’école : spécificités, causes et traitement 289

dans des emplois mal payés et peu gratifiants, les maltraitants


chroniques semblent éprouver davantage de difficultés à déve-
lopper des relations humaines positives une fois adultes. Ils sont
plus susceptibles de maltraiter leurs compagnons et d’utiliser les
punitions corporelles et la violence à l’encontre de leurs enfants

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(Roberts et Morotti, 2000).
En ce qui concerne les violences les plus lourdes, la recherche
suggère fortement un lien entre agressions précoces répétées
et délinquance ultérieure (Olweus, 1993), voire dans les cas
extrêmes violence létale. Les garçons victimes sont plus sus-
ceptibles que les autres d’utiliser une arme et d’adopter eux-
mêmes une conduite violente indépendamment des facteurs
familiaux et sociaux. En bref, le harcèlement subi à l’école joue
un rôle important dans les school shootings, comme le montre une
étude nord-américaine (Vossekuil et al., 2002). Cette recherche,
publiée dans un rapport du FBI en 2000, porte sur les fusil-
lades dans les écoles entre 1974 et 2000. Elle prouve que 75 %
des school shooters avaient été victimes de maltraitance entre
élèves. D’après ce rapport, le tireur s’était souvent senti persé-
cuté, harcelé, humilié, attaqué ou blessé avant l’événement. La
peur développé par l’élève agressé et humilié est une des raisons
principales invoquées pour se rendre armé à l’école.
La maltraitance et le harcèlement entre élèves peuvent avoir
également des conséquences sur le climat d’une classe ou d’un
établissement (Benbenishty et Astor, 2005). Une recherche
finlandaise (Salmivalli et Voeten, 2004) en particulier a mis
en lumière la vision négative de l’école d’un groupe d’enfants
témoins de harcèlement et la perte, chez leurs enseignants, de
leur aura auprès des élèves en se révélant incapable de les pro-
téger. Au-delà du harcèlement, la violence à l’école a des consé-
quences connues en termes d’abandon progressif des espaces
communs (cour de récréation, couloirs, etc.) par les adultes,
espaces qui deviennent progressivement le lieu d’expression
d’une violence plus brutale (Debarbieux, 1996).
290 Traité des violences criminelles

Prévalence de la violence en milieu scolaire


Connaître la réalité quantitative de la violence à l’école est une
nécessité. Elle n’a toutefois pas encore été suffisamment com-
prise dans la plupart des pays du monde où les enquêtes sont
souvent rares et, sauf exception, irrégulières. Cette nécessité

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est bien établie dans le préambule de ce qui constitue la base de
données nationale la plus fiable, les Indicators on School Safety
(Dinkes et al., 2006) :
Pour que les parents, les équipes scolaires et les décideurs puissent
faire face efficacement au crime à l’école, ils ont besoin d’une
connaissance précise de l’étendue, de la nature et du contexte du
problème. Cependant, il est difficile de mesurer la réalité de la
violence et du crime à l’école étant donné la grande attention
portée à des incidents isolés d’une violence extrême. Mesurer les
progrès vers des écoles plus sûres nécessite de posséder de bons
indicateurs de l’état actuel du crime et de la sécurité dans le pays
et de périodiquement mettre à jour ces indicateurs.
La mesure de la violence à l’école est parfois une ambition
administrative. Ainsi, en France, depuis 2000-2001, les chefs
d’établissements doivent renseigner les autorités par la voie
informatique au moyen d’un logiciel spécialement consacré à ce
recensement (d’abord appelé SIGNA, il est désormais nommé
SIVIS, ou Système d’information et de vigilance sur la sécurité
scolaire). Cependant, ce recensement administratif, s’il est, bien
sûr, utile pour appréhender la fréquence de la violence à l’école,
présente de nombreuses limites. La critique la plus importante
des relevés administratifs est que ce type de statistiques minore
le nombre d’incidents et celui des victimes. Les sources officielles
sont d’autant moins pertinentes qu’elles dépendent des incita-
tions hiérarchiques à les produire et de la peur qu’ont les écoles
d’alimenter une mauvaise réputation. D’après le National Crime
Victim Survey (NCVS, Whitaker et Bastian, 1991), seulement
9 % des agressions violentes contre les adolescents sont signalées
à la police lorsqu’elles sont commises dans les écoles contre 37 %
lorsqu’elles le sont dans les rues. L’institution scolaire a tendance
à traiter en interne les faits de délinquance et les transgressions
de l’ordre, voire à les cacher ou les banaliser.
La violence à l’école : spécificités, causes et traitement 291

Cela ne signifie pas que les données administratives sont


sans valeur. On peut penser que, grâce à elles, certains des faits
les plus graves sont repérés et enregistrés. On sait de plus que
les statistiques administratives sont tendanciellement assez
bien corrélées avec la délinquance réelle (Cusson, 1990). Mais

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elles ne peuvent pas rendre compte de l’expérience victimaire.
Elles ne montrent que l’aspect le plus visible du phénomène.
On sait bien que les statistiques officielles de la délinquance
cachent un « chiffre noir » entre faits signalés et victimations
subies, surtout en ce qui concerne les agressions mineures,
même répétées. C’est d’autant plus vrai quand les adultes ne
prennent pas au sérieux les microviolences et que la peur et la
honte ressenties par les victimes les empêchent de témoigner.
L’enquête administrative néglige ces faits, qu’elle ne peut jamais
rattacher à leur continuité.
Pour pallier les insuffisances du relevé administratif se sont
développées des enquêtes dites de victimation d’abord hors de
l’école, puis spécifiques à la violence et à la délinquance en
milieu scolaire. On le sait, l’approche par l’enquête de victima-
tion permet l’appréhension des transgressions et infractions du
point de vue de la victime, considérée comme un informateur
privilégié (Zauberman et Robert, 1995). Le principe en est très
simple : il s’agit de demander à un échantillon de population
donnée ce qu’elle a subi comme acte de violence et de délin-
quance (les victimations). Ces enquêtes démontrent le déca-
lage entre la connaissance institutionnelle du phénomène et la
réalité des agressions subies.
Seuls les États-Unis disposent dans la longue durée d’en-
quêtes de ce type en milieu scolaire. En effet, le Congrès
exige une publication régulière de ces enquêtes menées auprès
d’échantillons contrôlés de 70 000 élèves (NCVS, enquête
annuelle) ou de 60 000 enseignants et membres du personnel
de direction (School and Staffing Survey, depuis 1993) ou encore
de 11 000 à 16 000 élèves pour le Youth Risk Behavior Survey,
depuis 1993, et, depuis 1995, des échantillons d’environ 9 000
élèves pour le School Crime Supplement. Cette exception améri-
caine ne fait que renforcer un fait patent : la méconnaissance par
292 Traité des violences criminelles

la plupart des gouvernements et administrations dans le monde


de la réalité quantitative de la violence à l’école, même si elle
est parfois compensée par des enquêtes scientifiques. Toutefois,
une évolution se dessine dans plusieurs pays : au Royaume-Uni,
où le British Crime Survey englobe de manière régulière depuis

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2001 la victimation d’enfants dès l’âge de 10 ans ; en Israël, où
depuis trois ans toutes les écoles font systématiquement l’objet
d’une enquête régulière de victimation et climat scolaire ; et
en France, où une enquête régulière de victimation et climat
scolaire a été promue dans les établissements du premier cycle
du second degré (le collège). Beaucoup reste cependant à faire
pour que des statistiques comparables soient produites sur le
plan international.
De nombreuses enquêtes scientifiques ont été réalisées et
permettent de se faire une idée de la prévalence du phénomène.
Les enquêtes sur le bullying y ont contribué. Le succès du ques-
tionnaire Olweus a conduit de nombreux pays à interroger des
échantillons considérables d’élèves. Cependant il n’existe pas
– et c’est déconcertant – de véritables échantillons comparatifs
ni de tentatives d’explications des différences éventuelles, qui
la plupart du temps ne sont que notées (Benbensihty et Astor,
2005).
Une moyenne semble se préciser si l’on juxtapose les princi-
pales études concernées. Les recherches ont en effet permis de
montrer que la prévalence du bullying, variable entre les pays,
oscillait dans une fourchette comprise généralement entre 4 %
et 6 % d’élèves « harceleurs » (les bullies) et entre 6 % et 15 %
d’élèves harcelés (les bullied). Certaines études accordent une
prévalence plus forte, dépassant les 15 %, voire les 20 % de vic-
times et d’agresseurs. Ces écarts peuvent s’expliquer par des
différences d’échantillon mais surtout par des disparités dans
la définition du bullying lui-même (Smith et al., 1998). Il est très
curieux de constater, par exemple, que certains questionnaires
considèrent que l’on peut être victime de bullying une fois dans
l’année, alors que c’est le caractère continu et répété sur le long
terme du bullying qui en est la caractéristique principale. C’est
le cas pour le questionnaire du NCVS aux États-Unis, ce qui
La violence à l’école : spécificités, causes et traitement 293

fait monter le taux de victimes à 32 %. Une enquête récente


(Debarbieux, 2011) portant sur un échantillon français ran-
domisé de plus de 12 000 élèves d’écoles primaires a montré
que plus de 11 % des répondants avaient subi des victimations
mineures répétées, dont près de la moitié (4,99 %) un harcèle-

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ment sévère ou très sévère.
Une enquête sur la violence dans les écoles du Québec a été
réalisée par une équipe de Montréal (Janosz et al., 2009) sur
un très important échantillon tant au primaire (6 050 élèves,
1 499 adultes dans 55 écoles) qu’au secondaire (57 684 élèves,
5 151 adultes dans 97 écoles). Elle révèle que 20,2 % des garçons
du secondaire sont victimes de violences à répétition, contre
13 % des filles. Ce caractère genré de la victimation se retrouve
dans toutes les catégories de violence : la violence verbale
(13,3 % des filles contre 20,2 % des garçons) aussi bien que la
violence physique (10,3 % des garçons contre 2,9 % des filles) ou
le « taxage » (1,7 % des filles contre 4,6 % des garçons au secon-
daire). Dans toutes les enquêtes mondiales, ce caractère genré
de la violence scolaire est marqué : ainsi, dans notre enquête en
école élémentaire (Janosz et al., 2009), si les filles sont un peu
plus victimes de médisances, les « médisants » sont des garçons
plus que des filles (44 % contre 32 % et 24 % en groupe mixte).
La violence physique touche plus nettement les garçons, lar-
gement plus agresseurs (67 % des agressions physiques sont le
fait de garçons, dont la moitié en groupe, contre 20 % par des
filles et 12 % par des groupes mixtes). La violence à l’école est
en grande partie une affaire de garçons.
La victimation des enseignants est une autre partie impor-
tante de la violence à l’école. Elle est moins répandue que celle
des élèves ; elle est surtout verbale et beaucoup plus rarement
physique. Toutefois, d’après l’enquête québécoise précitée,
19,8 % des enseignants du secondaire ont été insultés une fois
dans l’année, 10,4 % deux fois et 8,8 % trois fois ou plus, 61 % ne
l’ont jamais été. De plus, 3,7 % ont été agressés physiquement
une fois, 1,2 % deux fois et 0,1 trois fois ou plus, par contre 95 %
ne l’ont jamais été. Dans une enquête encore inédite réalisée
auprès d’un échantillon randomisé de 12 320 enseignants en
294 Traité des violences criminelles

France, nous obtenons des résultats très semblables : 95,3 % des


enseignants déclarent n’avoir jamais été agressés physiquement
et 63,8 % n’avoir jamais été insultés dans l’exercice de leurs fonc-
tions. De même, d’après les enquêtes américaines, le nombre
d’enseignants n’ayant pas été agressés physiquement (année

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2009) est de 93 %. Cela dit, la variabilité sociale des agressions
contre les enseignants est importante – plus que celle des élèves
(Gottfredson, 2001) – pouvant passer par exemple de 17 % d’en-
seignants agressés dans des districts urbains difficiles à moins
de 2 % dans les districts ruraux des États-Unis. Le même type
de résultats s’observe en France.
La violence des enseignants demeure également un pro-
blème important. Les données sont encore plus lacunaires. On
sait toutefois que plusieurs pays admettent encore le châtiment
corporel. Aux États-Unis, 23 États l’autorisent. Le plus « frap-
peur » d’entre eux (US Department of Education, 2000) est le
Mississippi, avec une proportion de 9,8 % des élèves se déclarant
frappés annuellement, suivi de près par l’Arkansas avec 9,1 %.
Sans surprise, ce sont plutôt les États du Sud qui autorisent
cette pratique, même si certains comtés au sein de ceux-ci y
ont renoncé, comme en Floride. Les écoles sont les seules ins-
titutions aux États-Unis dans lesquelles frapper quelqu’un est
légal. Le châtiment corporel est interdit dans les prisons, les
casernes ou les hôpitaux psychiatriques.
Cela dit, même lorsque la loi l’interdit, le châtiment cor-
porel peut rester fréquent. À Taïwan, une étude a été réalisée
par la Humanistic Education Foundation. Elle a révélé que dans
93,5 % des écoles visitées, cette pratique était toujours courante.
Sur les 1 311 écoliers et collégiens interrogés – répartis dans
159 écoles primaires et 62 collèges –, 70 % se sont plaints de
punitions corporelles, la fessée en public semblant la plus
répandue (Debarbieux, 2006). L’abus sexuel par les enseignants
et les problèmes de corruption sont relativement courants dans
certains pays d’Afrique (Debarbieux et Lompo, 2010).
La violence en milieu scolaire est beaucoup plus rarement
une violence d’intrusion qu’une violence entre acteurs des écoles
eux-mêmes. Dans toutes les enquêtes, moins de 10 % des faits
La violence à l’école : spécificités, causes et traitement 295

de violence sont perpétrés par des personnes extérieures à l’éta-


blissement, et dans ce dernier cas, beaucoup de ces acteurs sont
connus – le cas habituel étant un élève renvoyé. En France,
Carra et Sicot (1997) notent que « les agresseurs sont des per-
sonnes extérieures au collège dans 6,2 % des cas dans les collèges

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urbains contre 2,2 % dans les collèges ruraux ». Un recensement
du ministère français de l’Éducation nationale au sujet des
violences perpétrées contre les enseignants montre que seule-
ment 6,5 % de ces agressions sont perpétrées par des éléments
extérieurs à l’établissement, dont plus de la moitié sont d’ail-
leurs des parents d’élèves (Houllé, 2007). Une enquête menée
auprès d’un échantillon de 20 % des chefs d’établissements
français (Debarbieux et Fotinos, 2011) montre que si 3,7 % de
ces employés ont été bousculés par des élèves, 0,7 % l’ont été par
des éléments extérieurs. La violence en milieu scolaire est lar-
gement endogène, ce qui pose la question de ses causes mais en
fait aussi très largement une violence spécifique qui ne saurait
se réduire à la « violence urbaine » ou à la violence d’intrusion.

2. Causes endogènes ou causes exogènes ?


Plutôt que de parler de « causes » de la violence à l’école, la
littérature scientifique préfère parler de « facteurs » de risque
(ou de protection) qui, en se combinant, peuvent augmenter
la probabilité de développement d’épisodes violents ou agres-
sifs. En ce qui concerne la violence à l’école, on retrouve les
facteurs classiquement invoqués pour expliquer la délinquance
ou les conduites à risque. Toutefois, si les modèles disponibles
montrent l’importance de facteurs exogènes (dans la famille,
liés à la situation socio-économique et au quartier d’appar-
tenance), ceux-ci ne doivent pas masquer l’importance des
facteurs endogènes, parfois plus explicatifs que ces facteurs
exogènes, qu’il s’agisse de la stabilité des équipes, du leadership
des directions, de la composition des classes par groupes de
niveau ou de la taille des établissements.
296 Traité des violences criminelles

Facteurs personnels
Les caractéristiques de l’élève lui-même peuvent avoir une
influence marquée sur le fait d’être victime ou agresseur. Si
l’on a longtemps testé les facteurs liés aux événements péri-
nataux et biologiques, cette piste est actuellement largement

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abandonnée (Hawkins et al., 2000). Les pathologies liées à la
naissance apparaissent très faiblement corrélées avec le déve-
loppement d’épisodes violents ultérieurs. Par contre, certaines
caractéristiques sont admises par tous. En premier lieu, celle
liée au genre : les garçons sont, dans toutes les recherches,
beaucoup plus exposés au risque – tant comme victimes que
comme agresseurs – que les filles (Royer, 2010). Il ne s’agit pas
d’une fatalité « biologique » ; les filles peuvent également être
agresseurs.
Un deuxième consensus existe autour de la forte relation
entre intelligence faible des sujets et harcèlement ou violence
à l’école. Les difficultés à analyser correctement les rapports
sociaux sont également bien observées (le manque d’empathie,
par exemple). À propos de ce versant psychologique de l’étio-
logie des troubles constatés, les chercheurs emploient souvent le
concept de tempérament (Vitaro et Gagnon, 2003, p. 243) qui
résume le bagage neurobiologique de l’enfant. Il est cependant
important de considérer que ce tempérament est un construit
social au moins autant qu’une donne « génétique ». L’approche
par facteurs de risque avance que l’interaction entre ce bagage
génétique et le milieu familial puis scolaire est seule prédictive
d’éventuels troubles de la conduite. Il n’y a pas plus de chro-
mosome de la violence à l’école que de chromosome du crime.
Les facteurs physiques sont eux aussi liés au risque de violence.
Ainsi, les enfants plus petits, plus faibles, timides, dépressifs et
peu sûrs d’eux sont plus souvent victimes (Voss et Mulligam,
2000). À l’inverse, les agresseurs sont souvent plus grands, plus
forts physiquement (Olweus, 1993). Les recherches sur les ado-
lescents et adolescentes homosexuels ou vus comme tels par leurs
pairs ont révélé une nette victimation, l’homophobie s’exprimant
alors physiquement ou verbalement (Benbenishty et Astor, 2005).
La violence à l’école : spécificités, causes et traitement 297

D’autres travaux, comme ceux de Blaya en France (2010), mettent


en évidence une victimation des enfants intellectuellement pré-
coces ou simplement studieux.
Alors que certains agresseurs sont populaires parmi leur
groupe de pairs, les victimes ont plutôt tendance à être isolées,

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à avoir des amis peu fiables ou qui ne bénéficient pas d’un statut
très positif. La solitude est une des expériences majeures des
victimes de harcèlement et de violence à l’école (Debarbieux,
2010).

Facteurs familiaux
Les pratiques éducatives inadéquates des parents se caracté-
risent principalement par leur faible engagement dans les acti-
vités de leur enfant, par la mauvaise qualité de leur supervision
(démontrée, par exemple, par la méconnaissance des activités
de leurs enfants), par l’instabilité de la discipline et les pratiques
punitives et coercitives (Kazdin, 1995 ; Walker et al., 1995).
Certes, la permissivité excessive est corrélée avec le risque
de développer des troubles du comportement agressifs ; tous les
bilans des chercheurs s’accordent sur ce point (Fortin, 2003 ;
Vitaro et Gagnon, 2000). Les enfants « dominants » tendent à
devenir plus souvent des bullies (Boulton, 1993). Mais la corré-
lation est beaucoup plus forte avec un comportement parental
excessivement autoritaire (Dumas, 1999 ; Kazdin, 1995) et
notamment avec un recours au châtiment corporel. Cela dit,
l’incohérence – le manque de règles claires ou l’alternance de
phases de rigidité et d’indifférence – est aussi un facteur de
risque, au même titre que les conflits intrafamiliaux et bien
plus que la séparation.
À l’inverse, la surprotection parentale est fréquemment
évoquée comme un trait fréquent chez les enfants victimes
de harcèlement (Olweus, 1993). Il semble que les enfants sur-
protégés par leurs proches ne développent pas une assurance
suffisante, ce qui tend à les fragiliser et à les désigner comme
victimes.
298 Traité des violences criminelles

Facteurs socio-économiques
Plusieurs études rapportent que le faible niveau socio-
économique des familles est fortement associé aux conduites
antisociales et agressives (Aguilar et al., 2000). Dans l’étude
systématique de Hawkins et de ses collègues (2000), qui reprend

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la totalité de la littérature disponible en langue anglaise, la pau-
vreté est un des meilleurs facteurs explicatifs des problèmes
précoces éprouvés par les enfants de 6 à 11 ans (Herrenkohl et
al., 2004). Les études sont innombrables sur ce point et large-
ment convergentes (par exemple : Farrington, 1989 ; Haapasalo
et Tremblay, 1994). Il semble cependant (Hawkins et al., 2000)
que le poids de ces facteurs diminue avec l’âge pour être rem-
placé par l’influence des pairs et des liens sociaux avec les pairs.
Bien entendu, les parents à faible revenu n’engendrent
pas automatiquement des enfants présentant des conduites
antisociales et agressives, mais la pauvreté est au centre d’un
ensemble de facteurs influant les uns sur les autres : niveau
scolaire moins élevé des parents, établissements scolaires plus
souvent de faible niveau, présence de groupes de pairs déviants
plus fréquente, etc.
En ce qui a trait au harcèlement à l’école, les facteurs socio-
économiques ne sont jamais totalement explicatifs, voire, pour
certains auteurs, ne jouent que de manière très périphérique
(Olweus, 1993). Ainsi, si dans nos recherches en école secon-
daire la victimation répétée était nettement plus fréquente
dans les collèges sensibles (15 % d’élèves victimes), il n’en restait
pas moins qu’elle touchait encore 10 % des élèves de collèges
ordinaires (Debarbieux, 2006). Notre dernière recherche en
école élémentaire ne révèle que très peu de différences entre
les écoles de l’éducation prioritaire et les autres (Debarbieux,
2011). On pourra donc affirmer que les facteurs économiques
sont des facteurs aggravants mais qu’ils ne sont pas une expli-
cation unique.
La violence à l’école : spécificités, causes et traitement 299

Facteurs associés à l’influence des pairs


Le milieu scolaire offre aux jeunes la possibilité d’être quoti-
diennement en contact avec des pairs. C’est en soi évidemment
important et positif. Nous avons démontré à partir d’une vaste
enquête de délinquance autoreportée en France (Debarbieux

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et Blaya, 2009) que la plupart de ces groupes de pairs sont
amicaux et protègent contre la violence. Mais, pour les 8 % de
collégiens qui reconnaissent faire partie d’une bande délin-
quante, et une fois la bande intégrée, la violence individuelle
augmente considérablement. On observe alors un absentéisme
scolaire, des problèmes de discipline, la suspension et enfin
l’abandon des études. L’identification à des groupes de pairs
délinquants est depuis longtemps renseignée comme l’un des
facteurs les plus corrélés avec la délinquance des mineurs en
général (Cusson, 2002). Dans la mesure où le harcèlement est
souvent commis en groupe, on peut le considérer également
comme élément de la construction d’une loi du plus fort consti-
tutive des bandes délinquantes.

Facteurs associés à l’école


La violence à l’école est cependant une violence en contexte, et,
dans ce contexte, la manière dont l’école elle-même est organisée
est un élément essentiel. Les résultats des études suggèrent que
le climat de l’école peut contribuer à augmenter les difficultés
de l’attention, les troubles oppositionnels, les troubles du com-
portement et la violence des élèves, dont le harcèlement (Kasen
et al., 1990 ; Benbenishty et Astor, 2005). De plus, les conflits au
sein du personnel de l’école favoriseraient les comportements
offensifs, antisociaux et violents des élèves (Debarbieux, 1996).
Enfin, les écoles où les règles ne sont pas claires et centrées sur
la coercition et la punition sont fortement associées à l’échec sco-
laire, à la violence des élèves et au décrochage scolaire. D’après
de nombreuses recherches (bilan in Gottfredson, 2001), la sta-
bilité des équipes éducatives et leur régulation sont des facteurs
explicatifs plus importants que tout autre.
300 Traité des violences criminelles

La littérature rapporte que certains milieux scolaires


résistent mieux que d’autres à la perpétration des actes violents.
Des facteurs de protection liés au travail de collaboration entre
adultes, à la présence d’un système disciplinaire clair et cohé-
rent, à la stabilité des équipes d’enseignants et à leur ancien-

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neté, à des activités communautaires pratiquées avec l’école et
à l’implication et à la collaboration des parents sont souvent
cités comme favorisant le maintien d’un climat scolaire sûr. La
présence émotionnelle des adultes est cruciale (Benbenishty et
Astor, 2005). Il ne s’agit pas de « faire la police » mais de témoi-
gner de leur implication dans la vie des élèves. En bref, le climat
de l’établissement et la qualité des relations enseignants/élèves
peuvent influencer de façon significative l’apparition du phé-
nomène (Anderson et al., 2001), et il en est de même dans la
classe (Salmivalli et Voeten, 2004) et des styles pédagogiques.
Parmi les facteurs scolaires, les recherches existantes
mettent en évidence un effet lié à un effectif trop important
dans l’école et dans la salle de classe (Walker et Gresham,
1997 ; Bowen, Bowen et Richman, 2000). Cependant, la taille
de l’effectif n’est un facteur réellement significatif que dans les
écoles recevant une population de faible niveau économique et
plus particulièrement des populations de minorités ethniques
(Waxman et al., 1992 ; Debarbieux, 1996 ; Gottfredson, 2001).
Ce n’est donc pas une baisse globale du nombre d’élèves par
classe dont il est question mais d’une baisse ciblée des établis-
sements de secteurs socialement défavorisés. De plus, il n’est
pas du tout évident que la taille de la classe soit un critère suf-
fisant. La tendance visant à grouper les élèves en difficulté dans
des classes moins nombreuses est l’une des plus fréquentes dans
les établissements scolaires. Ce regroupement est très claire-
ment corrélé avec une augmentation de la victimation. Une
belle démonstration en a été faite par la sociologue américaine
Christine Eith en se basant sur une enquête menée auprès
d’un échantillon de 7 203 élèves. Les résultats révèlent nette-
ment l’importance du regroupement des élèves dans des classes
dites de niveau comme facteur d’explication des différences de
victimation dans les écoles. Il est par exemple deux fois plus
La violence à l’école : spécificités, causes et traitement 301

explicatif que la monoparentalité. La taille de l’établissement


est aussi largement étudiée : une synthèse américaine (Raywid,
1999) basée sur plusieurs centaines d’études, tant quantita-
tives que qualitatives, a en effet démontré, avec ce que l’auteur
nomme « un haut degré de certitude rarement atteint en matière

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d’éducation », la meilleure efficience des petites structures, qu’il
s’agisse de la réussite scolaire ou des problèmes de discipline à
l’école, et cela surtout pour les élèves dont les familles ont des
faibles revenus (Howley et Bickel, 2000).
Un bon résumé de l’effet lié à l’établissement peut être
proposé à partir d’une étude nationale considérable menée aux
États-Unis (Payne et al., 2006) : celle-ci, basée sur un échan-
tillon de 1 287 écoles, démontre que le climat scolaire est pré-
dicteur du succès des programmes d’intervention mis en place,
même si le climat scolaire n’est pas toujours, et même proba-
blement rarement, le fruit d’une action concertée et consciente
à l’intérieur d’un établissement, ce qui n’exclut pas qu’il puisse
être amélioré par une action volontariste.
Ce climat scolaire a trait à la clarté des règles et à un sen-
timent de « justice scolaire ». Une recherche de Soule (2003)
l’a démontré à partir d’une enquête de victimation et climat
scolaire sur un échantillon de 234 écoles. Statistiquement, les
facteurs les plus explicatifs de l’augmentation de la victimation
sont l’instabilité de l’équipe enseignante (teachers turnover, 0.91),
puis le manque de clarté et l’injustice dans l’application des
règles (fairness, clarity, 0.69), ce qui n’amoindrit pas l’influence
des facteurs socio-économiques, mais ils sont loin d’être les
seuls (Gottfredson et al., 2004). En bref, l’importance d’une
vision partagée entre adultes des règles de vie dans un établis-
sement ne saurait être minimisée. Elle est, comme nous allons
à présent le voir, une des conditions de l’efficacité de l’interven-
tion et de la prévention contre la violence à l’école.

3. Prévenir la violence à l’école


En ce qui a trait à l’action contre la violence à l’école, la com-
munauté scientifique dispose de bases de données évaluatives
302 Traité des violences criminelles

importantes, qui s’élargissent depuis quelques années, notam-


ment avec les travaux du Campbell Group for Crime and
Justice, créé pour susciter ces études systématiques d’impact
des programmes (Blaya et al., 2006). Nous avons publié par
ailleurs un examen complet des méta-analyses disponibles au

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sujet de la violence à l’école (Debarbieux et Blaya, 2009), à
partir d’une recherche bibliographique pour la période de 1990
à 2008, comptabilisant dans cette période 17 méta-analyses et
27 revues de question totalisant près de 2 200 évaluations. Sans
toutes les citer ici, on se rappellera celles de Gottfredson et al.
(2003), de Hawker et Boulton (2000), de Farell et Meyer (2001)
ou de Wilson et Lipsey (2006), ainsi qu’au sujet de la prévention
du bullying celle de Smith et al. (2006).
Les programmes efficaces sont bien documentés, dans des
évaluations lourdes et désormais aisément disponibles. Or, il
faut bien le constater, ces programmes sont rarement appli-
qués à grande échelle, et la démonstration rationnelle de leur
efficacité ne suffit pas toujours à convaincre les décideurs ou
le personnel de l’éducation de les mettre en pratique. C’est ce
constat déconcertant pour le scientifique qui avait été fait lors
de la Première Conférence mondiale sur la violence à l’école
par le chercheur québécois Égide Royer (2001) : « Si nous savons
bien des choses sur la violence à l’école, sa prévention et la réelle
efficacité de programmes rigoureusement évalués, l’utilisation
de ces informations sur le terrain n’a pas suivi la montée du pro-
blème. » Les conditions d’implantation de ces programmes et
politiques publiques dépendent aussi bien des conditions maté-
rielles que du contexte culturel et social, national comme local.

Ce qui ne « marche » pas


On dispose donc d’un ensemble considérable d’études de
haut niveau pour savoir concrètement ce qui fonctionne ou
pas dans les programmes de lutte contre la violence à l’école.
La recherche évaluative peut d’abord aider dans une pers-
pective critique à déconstruire quelques illusions à propos de
programmes dont elle a largement montré l’inefficacité. Ces
La violence à l’école : spécificités, causes et traitement 303

programmes dépassent souvent largement le seul cas de la


violence à l’école, mais comme certains sont parfois invoqués
comme des solutions à celle-ci par le personnel politique ou les
médias, nous les évoquerons très brièvement.
Parmi les stratégies inefficaces, la recherche s’accorde sur

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plusieurs catégories de programmes. La première consiste à
rassembler des élèves ou des jeunes en difficulté dans des lieux
ou pour des activités spécifiques. Le cas des boot camps est spec-
taculaire (MacKenzie, Wilson et Kider, 2001) : les analyses des
synthèses portant sur 51 camps militaires de redressement et sur
les thérapies « de choc » parfois mises en œuvre aux États-Unis
démontrent que ces camps et ces thérapies n’ont pas d’effet sur
la récidive, sur le long terme (Bottcher et Ezell, 2005). Il est
d’ailleurs prouvé depuis longtemps que rassembler des jeunes
en difficulté face à la loi augmente souvent les actes délictueux
(Cusson, 2002, p. 112).
La deuxième catégorie de mesures inefficaces est liée aux
limites de la protection des établissements scolaires. Des
mesures parfois réclamées après des épisodes dramatiques
impliquant des armes s’avèrent en effet peu effectives. Il en va
ainsi des détecteurs de métaux à l’entrée des établissements,
lesquels, soit dit en passant et contrairement à la légende, ne
sont présents que dans moins de 10 % des écoles américaines
(Dinkes, 2006). L’effet pervers qui en résulte est bien connu :
le ressentiment croissant des élèves face à ce qu’ils ressentent
comme du mépris, surtout quand cet usage se double d’opé-
rations telles que la fouille des cartables ; on assiste du coup à
une augmentation de la violence anti-institutionnelle (Beger,
2003). De même, la vidéosurveillance a été largement évaluée,
au-delà de l’école, et il faut bien dire que les résultats sont
décevants. Deux criminologues anglais (Welsh et Farrington,
2002) ont étudié l’impact de celle-ci, et leurs conclusions sont
sans appel : la vidéosurveillance ne diminue que de manière très
marginale la délinquance (moins de 6 % de faits en moins). Plus
intéressant encore : elle a des effets pervers, car elle suscite une
démobilisation du personnel de surveillance, qui s’en remet à
la magie technologique. En réalité, elle n’est efficace que dans
304 Traité des violences criminelles

des secteurs où ce personnel est actif et visible. Tout cela ne


signifie pas que toute protection des établissements scolaires
doit être exclue, ce serait d’une naïveté absolue. Mais il faut à
la fois relativiser leur efficacité et se méfier des effets pervers
de ces mesures techniques. Il apparaît plutôt, et c’est la base

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même de l’actionnisme, que le facteur humain est plus impor-
tant. Protéger les établissements scolaires est nécessaire mais
insuffisant, et il convient de le faire avec précaution, en travail-
lant le lien avec le quartier et les élèves : le risque existe que ces
mesures soient contre-productives et amplifient le phénomène
qu’on cherche à contrecarrer.
La troisième catégorie de mesures inefficaces correspond
aux attitudes inappropriées vis-à-vis des élèves eux-mêmes :
renforcements uniquement négatifs avec inflation punitive
(Gottfredson et al., 2003), méthodes comportementales sans
utilisation de méthodes cognitives, simples « leçons de morale »
individuelles, absence de promotion de la réussite scolaire, par
exemple. La « tolérance zéro » fait largement preuve de son
inefficacité si l’on en croit un nombre important de recherches
sur ce point (Skiba, 2006 ; APA, 2006).

Ce qui « marche »
Ce qui « ne marche pas » dessine en creux quelques condi-
tions pour ce qui fonctionne. La première est bien décrite par
les résultats d’une méta-analyse de Wilson et Lipsey (2006 et
2007). Celle-ci permet de répondre à une question importante :
vaut-il mieux agir dans l’école ou dans des établissements spé-
cialisés ? La réponse est claire : si un effet positif est mesuré
dans l’école, au terme de programmes universels touchant
tous les élèves ou uniquement des populations cibles, leur effi-
cacité dans des établissements spécialisés n’est pas pour autant
prouvée. La synthèse précise que c’est en établissement spécia-
lisé que la variable de la qualité d’implantation du programme
joue le plus. Autrement dit, quand de telles classes ou centres
existent, le degré de formation du personnel et le travail en
équipe s’avèrent encore plus importants. D’autres évaluations,
La violence à l’école : spécificités, causes et traitement 305

en particulier celle de Le Blanc (2000), montrent d’ailleurs que


certains programmes peuvent aider efficacement les adolescents
en grande difficulté placés dans des internats spécialisés. Le
placement est parfois nécessaire, souvent pour des raisons de
protection de l’enfance, mais seule une très haute qualité du

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personnel de ces centres peut le justifier. Il faut bien dire qu’en
moyenne, la méta-analyse n’est pas encourageante sur ce plan.
Dans la mesure du possible, c’est donc l’intervention en milieu
scolaire ordinaire qui est la plus efficace. La synthèse précise
toutefois que les programmes « multimodaux », c’est-à-dire
concernant l’école, l’enfant lui-même et sa famille, sont éga-
lement efficaces, bien que plus complexes à mettre en œuvre.
Nous pouvons voir émerger un large consensus sur les
actions efficaces suivant les niveaux de la prévention : primaire,
secondaire ou tertiaire. Les actions de prévention primaire
(appelée aussi globale ou universelle) portent sur l’ensemble
d’un établissement scolaire, sur la classe et sur les individus
eux-mêmes. Elles ont été particulièrement étudiées par Wilson
et Lipsey (2006) et par Gottfredson (2002). Ce qui est le plus
efficace va toujours dans le même sens : interventions pour
établir des normes claires, lisibles et justes, augmentation des
attitudes encourageantes et récompenses pour un renforcement
positif des comportements, gestion coopérative en classe et hors
de la classe, réorganisation des classes dans le sens d’une plus
grande flexibilité (pour éviter des classes ghettos), assouplis-
sement de l’emploi du temps. Le renforcement de la cohésion
de l’établissement est une norme absolue (Gottfredson, 2001).
En fait, ces interventions larges visent à établir de nouvelles
routines de travail destinées à aider à la construction de l’effi-
cacité de l’établissement scolaire (planification, capacité à sou-
tenir et à implanter des changements positifs). Les pratiques
de justice restaurative sont largement préconisées (Thomson
et Smith, 2010)
Pour la prévention secondaire, dirigée vers des élèves identi-
fiés comme porteurs de facteurs de risque importants, les tech-
niques cognitives et le renforcement des compétences sociales
(en particulier l’empathie) ont un impact très positif (Mytton
306 Traité des violences criminelles

et al., 2008). Les programmes d’entraînement du raisonnement


moral et d’entraînement à la résolution des problèmes sociaux
sont parmi les plus souvent cités. Il est aussi démontré que les
formations des parents (pour acquérir des connaissances édu-
catives) et les visites à domicile (en particulier d’infirmières

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lors de la période postnatale) sont efficaces, ce qui va dans le
sens du travail en milieu ouvert. Le développement de services
sociaux de proximité est identifié comme une stratégie efficace
par augmentation du capital social d’un secteur et par possibi-
lité de recevoir une aide immédiate.
Pour les cas lourds, la thérapie systémique familiale est plus
efficiente. En fait, pour l’intervention tertiaire, qui s’attaque aux
cas les plus difficiles de jeunes déjà bien ancrés dans la violence
et la délinquance (Coyle, 2005), les stratégies efficaces néces-
sitent des programmes plus élaborés, multimodaux, liant travail
avec la famille et l’école et travail avec le jeune lui-même par
des interventions cognitives-comportementales, le développe-
ment des compétences et surtout la recherche de perspectives
sociales nouvelles (Herrenkohl et al., 2004).

Contexte et conditions d’implantation


des programmes
Les méta-analyses insistent toutes sur l’importance des condi-
tions d’implantation des programmes. Or, il faut bien le dire,
celles-ci sont plus souvent défavorables que l’inverse : les « bonnes
pratiques » identifiées ont des limites dans leur application,
tenant à des effets de contexte. L’étude canadienne de David
Smith et al. (2005) sur les programmes contre le harcèlement
entre pairs précise en outre que les données « montrent que
l’impact positif des programmes n’apparaît pas à court terme
(c’est-à-dire trois mois) mais sous un à cinq ans. Les résultats
suggèrent que les programmes ont besoin de temps pour péné-
trer la culture d’établissement et influencer les attitudes des
élèves et du personnel de l’école » (Smith et al., 2005, p. 20).
Si la recherche montre combien les conditions d’implanta-
tion des programmes sont essentielles pour leur réussite, il est
La violence à l’école : spécificités, causes et traitement 307

évident que ceux-ci ne peuvent pas se mener sans une adhésion


des adultes référents ordinaires, comme les professeurs ou les
parents, une adhésion active et non pas une simple acceptation.
Cette adhésion ne procède pas de la seule persuasion ration-
nelle mais d’un système de valeurs partagées, de l’histoire des

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équipes dans les établissements, des relations entre parents et
enseignants (Benbenishty et Astor, 2005), elles-mêmes dépen-
dantes de contextes culturels particuliers.
Les « bonnes pratiques » se heurtent alors à une très grande
complexité. D’une part, lorsqu’un programme nécessite pour être
efficace une implication supplémentaire du personnel scolaire,
ajouter une charge de service n’est guère praticable, par volonté
syndicale, et parce que les enseignants sont déjà suffisamment
épuisés (Hargreaves, 1982). Des programmes, bien expérimentés
et évalués positivement, ne sont souvent que des programmes de
démonstration, dont les « bonnes pratiques » démontrées risquent
de n’avoir pour effet global qu’une culpabilisation supplémentaire
des enseignants sommés de les appliquer.
D’autre part, la simple idée d’appliquer un programme, la
simple acceptation de celui-ci représentent déjà un défi impos-
sible pour des équipes en difficulté ou des communautés déchi-
rées, et dans certains contextes culturels. Prenons l’exemple des
programmes évalués efficacement qui impliquent une liaison
positive avec les parents d’élèves. Dans le cas de sociétés où
l’école est vécue comme une forteresse devant s’éloigner des
rumeurs de la ville (c’est le cas en France), il est pour le moins
douteux que ces programmes puissent s’implanter efficacement
sans un changement global des représentations de la fonction
enseignante. Il est tout aussi douteux que, lorsque les parents
rencontrent d’abord à l’école un mépris social, ceux-ci puissent
s’impliquer. À l’inverse, comme nous avons pu le démontrer
dans des sociétés pourtant en grande difficulté économique
(dans les bidonvilles brésiliens ou africains, [Debarbieux, 2008 ;
Moignard, 2008]), le lien fort entre habitants et enseignants
protège l’école, conçue comme un capital social (voire le seul
capital social) de quartiers pourtant en déshérence et minés par
la violence la plus dure (Debarbieux et Lompo, 2010).
308 Traité des violences criminelles

Conclusion
La violence à l’école est donc un phénomène hypercomplexe
qui ne peut se résoudre par des mesures simples, souvent déma-
gogiques. Trop vue par le biais des seules violences paroxys-
tiques ou des violences d’intrusion, ce qu’elle peut parfois être,

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elle est plutôt victimations mineures, péridélits, mais dont la
dimension répétitive est sans doute le problème essentiel pour
les victimes ordinaires ainsi que pour les communautés sco-
laires. Ses causes, comme pour n’importe quelle délinquance
des mineurs, sont multiples : aucun facteur n’est à lui seul expli-
catif. Toutefois cette violence est surspécifique en ce sens qu’elle
dépend d’une situation particulière précipitant des phénomènes
de groupe, et étant largement dépendante des conditions sco-
laires elles-mêmes, sans replier toute sa causalité sur l’école
ou ses enseignants, même si ceux-ci peuvent parfois être aussi
directement des agresseurs. La recherche a démontré combien
l’action pédagogique, la solidité des équipes adultes, le climat
des établissements scolaires sont les ingrédients nécessaires à
l’implantation de programmes et de stratégies efficaces.
Il est très probable que, dans la mesure où la violence à
l’école n’est pas essentiellement une violence d’intrusion, elle
soit dépendante des relations entre tous les acteurs de l’école :
enseignants, hiérarchie, élèves, parents, personnel. Elle ne
peut et ne pourra se traiter par le seul apport d’un personnel
extérieur, même si celui-ci peut être d’une aide précieuse, qu’il
s’agisse de travailleurs sociaux, de soutiens spécialisés ou de
la police (Beaumont, 2011). Il est alors important de réfléchir
à l’amélioration des conditions rendant possible l’action pré-
ventive, par exemple en termes de formation du personnel.
Améliorer la lutte contre la violence scolaire ne se résume pas
simplement à lutter directement contre le problème mais doit
entraîner un changement global des relations humaines dans les
établissements scolaires et des établissements scolaires avec les
communautés avoisinantes. Nous pouvons sans doute adopter
en conclusion cette proposition de Galloway et Roland (2005) :
La violence à l’école : spécificités, causes et traitement 309

Le problème est que beaucoup de programmes qui visent à


changer les comportements, dont les programmes anti-bullying,
tendent à regarder le problème de comportement comme le
problème premier : arrangez ce problème et tout ira bien ! Pourtant
l’évidence suggère que l’efficacité d’une école est infiniment plus
complexe que l’élimination ou la réduction des problèmes de

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comportement. C’est certainement important mais ne peut être
vu indépendamment de l’organisation scolaire et de sa gestion ni
de la qualité de l’enseignement dans la classe. En d’autres mots,
une approche plus holistique est nécessaire.

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Chapitre 13

La violence et la drogue
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et la réponse policière

Sebastian Roché

Introduction
Dans les années 1960 et 1970, l’économie des grands pays euro-
péens de l’Ouest fonctionnait à plein régime. Ceux-ci construi-
sirent des infrastructures et développèrent l’accès à la santé et à
l’éducation. Ces pays importaient de la main-d’œuvre étrangère
pour faire tourner leurs usines. Ils inventaient la ville fonc-
tionnelle de demain. Les « grands ensembles », comme on les
appelait à l’époque, furent construits à la périphérie des villes
et apportaient confort matériel, promettaient la mixité sociale
et voulaient inventer une manière d’habiter. Quarante ans
plus tard, la désindustrialisation a frappé ces mêmes nations.
L’immigration est perçue comme une menace économique et
culturelle. La délinquance violente s’est enracinée dans des
« banlieues » hostiles à la police où les minorités ethniques sont
surreprésentées et qui s’embrasent régulièrement.

1. L’évolution des délinquances


et la concentration des violences en banlieue
1.1. L’évolution des délinquances
Les délinquances se sont beaucoup transformées dans les pays
occidentaux. Différents types d’atteintes aux biens (vols simples
et violents) et aux personnes (coups et blessures, homicides), de
318 Traité des violences criminelles

même que l’usage et le trafic de stupéfiants ont considérable-


ment progressé, à en croire les statistiques de police (ainsi que
les statistiques sanitaires pour les homicides) entre 1945 et 1985.
Depuis cette date, à travers ces pays – donc également en
France –, ont été observées des tendances à la diminution de

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nombreux délits, suivant les mêmes sources mais également
d’après les enquêtes sur les victimes (pour une synthèse sur la
France, voir Roché, 2011 ; des travaux détaillés ont été réalisés
par Miceli et al., 2009).
Ainsi, nous savons que le taux de vols (le nombre de vols
pour 1 000 habitants) a nettement diminué, et au premier chef
ceux qui touchent les automobiles. Par exemple, d’après les
statistiques de police, ceux-ci ont été divisés par deux entre
1990 et 2010. Les sondages sur les victimes réalisés en Europe
(ICVS) présentent des évolutions similaires. Dans le même
temps, il s’avère que les taux d’homicide ont également reculé
substantiellement, de plus de 50 %, quelle que soit la source
statistique. Ces observations sont également faites outre-
Atlantique, suggérant que des causes comparables sont à
l’œuvre à travers les pays. Cette diminution d’ampleur n’avait
été prédite par aucune théorie.
Contrairement à ce qui est observé aux États-Unis, tous
les délits ne déclinent pas de concert en France. Les infrac-
tions liées à la drogue, en général, progressent nettement sur
la période 1985-2011. Il en va de même pour les destructions et
dégradations ainsi que pour les atteintes physiques violentes.

1.2. La concentration spatiale des violences


Les évolutions générales ne s’appliquent pas à toutes les parties
du territoire. Certaines concernent les banlieues. Il convient
de commencer par les émeutes urbaines qui font de la France
un cas unique en Europe. Non pas que d’autres pays n’en aient
vécu par moment, soit au niveau municipal (pour Montréal,
voir Piednoir, 2010), soit au niveau régional (pour la Grande-
Bretagne, voir Power, Tunstall, 1997), mais parce que la France
a connu de manière régulière et croissante ce phénomène depuis
La violence et la drogue dans les banlieues françaises 319

le début des années 1980 et qu’il a pris une ampleur unique en


2005, toutes les communes de plus de 100 000 habitants étant
touchées entre octobre et novembre de cette année-là.
Les émeutes répétées ont lieu exclusivement dans les quar-
tiers pauvres des grandes métropoles. Il n’existe pas de défini-

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tion sur laquelle les pouvoirs publics ou même les universitaires
s’accordent. Avançons qu’il s’agit d’affrontements et de destruc-
tions (accompagnés de vols) entre les populations et les forces
de l’ordre avec concentration spatiale des participants. Les
comportements collectifs observés sont principalement consti-
tués de délits (destructions, dégradations, vols, agressions
physiques et homicides). Dans certains pays (Royaume-Uni,
Italie, États-Unis), ces explosions impliquent également des
affrontements entre communautés, ce qui n’est pas le cas en
France.
Le trait distinctif de ces violences de 2005 est leur concen-
tration spatiale extrême dans des sous-parties des espaces défa-
vorisés des grandes villes (nommés « quartiers prioritaires de
la politique de la ville » ou « zones urbaines sensibles, ZUS » ;
voir Lagrange et Oberti, 2006), espaces largement peuplés de
personnes appartenant aux minorités, au point qu’elles sont
parfois majoritaires, comme en Île-de-France (la région de
Paris). Nous avions également noté, sur la base d’enquêtes
antérieures et dans d’autres régions de France, que les jeunes
qui jetaient des cailloux et mettaient le feu avaient de solides
palmarès délinquants (Roché, 2006).
Les incivilités et désordres sont également très concentrés
dans les banlieues, comme ont pu l’attester les enquêtes répétées
de l’Insee (Institut national de la statistique et des études éco-
nomiques) sur les conditions de vie des ménages depuis 1996.
Mais même si l’on ne s’en tient pas aux violences collectives
ou aux désordres et que l’on regarde les formes plus classiques
des délinquances, on remarque que les quartiers favorisés et
défavorisés ont suivi des trajectoires différentes.
Les Hauts-de-Seine et la Seine-Saint-Denis bordent tous
deux Paris intra muros (avec ses 2 millions de résidents) et font
partie du Grand Paris qui rassemble la capitale et les trois
320 Traité des violences criminelles

départements de la petite couronne. Ils sont chacun peuplés


de 1,5 million d’habitants. Mais la Seine-Saint-Denis possède
davantage de zones urbaines sensibles (des espaces pauvres)
qu’aucun autre département de France, et sa population com-
porte le taux le plus élevé de personnes appartenant aux mino-

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rités ethniques. On retrouve donc certains des traits, mais pas
tous, des ghettos nord-américains : concentration de la pauvreté
et ségrégation ethnique. De son côté, les Hauts-de-Seine s’af-
fiche comme le département le plus riche de France.

Tableau 1

Les taux d’homicide dans deux départements français

1989 1996 1999 2006 2009


Hauts-de-Seine 2,13 3,03 1,68 1,44 0,78
Seine-Saint-Denis 2,63 3,76 3,62 2,02 2,35

Le tableau 1 présente les taux annuels pour les homicides


(excluant les tentatives), qui restent un des crimes les mieux
comptabilisés par les autorités, dans deux départements. Entre
1989 et 2009, on constate que le département favorisé bénéficie
de la baisse générale de cette violence avec des taux divisés
presque par trois, tandis que le département défavorisé reste à
un niveau quasi identique. Alors qu’en 1989 le taux d’homicide
était plus élevé de 24 % en Seine-Saint-Denis, en 2009 il est
trois fois plus élevé.
La comparaison de ces deux départements de la région pari-
sienne permet d’illustrer des évolutions qui renforcent l’écart
existant entre eux (Roché, 2012). Nous l’avons vu en détail pour
les homicides, mais cela s’applique à nombre de délits. Sur une
période un peu plus longue, entre 1987 et 2009, les homicides et
les tentatives déclinent dans les Hauts-de-Seine mais augmen-
tent de 26 % en Seine-Saint-Denis. (La statistique policière ne
permettait pas jusqu’à la fin des années 1980 de distinguer les
homicides des tentatives d’homicide. Les deux chiffres étaient
totalisés sur la même ligne.) En faisant une moyenne aux deux
dates extrêmes (1986+1987/2 et 2009+2010/2), on observe pour
La violence et la drogue dans les banlieues françaises 321

les Hauts-de-Seine une diminution de 27 % de leur fréquence


et pour la Seine-Saint-Denis une augmentation de 47 %, soit
un écart qui augmente fortement entre les deux départements.
Les vols avec armes progressent respectivement de 8 % et 55 %
(écart : 47), les vols avec violence de plus 154 % contre 453 %

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(écart : 299), les viols de 118 % contre 302 % (écart : 184), les
incendies volontaires de voiture de 39 % et 613 % (écart : 574).
Ces évolutions contextuelles montrent une concentration
des délinquances et suggèrent la formation d’une sous-culture.
Ce phénomène est à rapprocher du fait vérifié par des enquêtes
autodéclarées suivant lequel les adolescents impliqués dans
divers délits sont également plus enclins à participer aux affron-
tements avec la police (Roché, 2006). Les zones les plus délin-
quantes sont celles qui voient se produire les émeutes sur fond
de crise sociale et économique et de concentration ethnique.

1.3. Expliquer les tendances et la concentration


des délinquances : endoprotection et dualisation
Dans l’état actuel de la connaissance en France ainsi que dans
les autres pays européens, il reste très difficile d’affirmer de
manière catégorique quelles sont les causes des évolutions
constatées.
Le panorama européen en général et français en particulier
bouscule les approches théoriques dominantes qui tentent de
trouver des facteurs communs à toutes les délinquances. Ainsi,
dire que la désorganisation sociale favorise la délinquance
signifie qu’elle affecte aussi bien les taux de vols que d’agres-
sion dans le quartier ou la ville. Mais, pour la période des dix à
quinze dernières années, les vols et les agressions, par exemple,
évoluent dans des directions opposées. Comment croire alors
que leurs causes sont identiques ?
Nous avons émis l’hypothèse suivant laquelle les vols étaient
moins nombreux principalement parce que les objets étaient
munis de dispositifs de protection, ce que nous nommons
« endoprotection » (Roché, 2011). C’est le cas entre autres des
cartes de crédit, des téléphones mobiles ou des voitures. Leur
322 Traité des violences criminelles

sécurité ne dépend plus du contrôle social ou de l’efficacité


collective du quartier mais de mécanismes intégrés par le
constructeur ou le distributeur. Des analyses empiriques par-
tielles existent en Grande-Bretagne sur la protection des véhi-
cules (Farell et al., 2008).

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En revanche, tandis que les biens de tout un chacun
sont moins volés, destructions et agressions se multiplient.
L’aggravation des difficultés pour les jeunes non qualifiés et
l’écart qui existe entre les minorités et le reste de la popula-
tion pourraient expliquer une recrudescence de ces comporte-
ments. La courbe du taux de chômage des jeunes de moins de
25 ans sans diplôme est ainsi parallèle à celle des violences non
mortelles sur les personnes. Les profils des personnes mises
en cause par la police et qui passent en jugement montrent
régulièrement qu’elles proviennent des couches sociales les
plus basses, des quartiers les plus défavorisés et des minorités
ethniques. Même le déclin de la violence homicide, dont les
niveaux sont historiquement faibles, est limité dans les quar-
tiers défavorisés d’Île-de-France, comme nous l’avons vu pour
la Seine-Saint-Denis.
La consommation, et donc le trafic, de drogues illégales
diverses – mais principalement de cannabis même si la cocaïne
progresse rapidement –, pourraient avoir d’autres sources.
Cet usage croissant serait à rapprocher du développement des
formes de sociabilité des adolescents : il a lieu dans le cadre de
cette parenthèse qui s’allonge entre l’école et la vie adulte stable.
Les occasions de consommer dans un groupe qui partage les
mêmes normes se multiplient (Galland, 2000). Ce besoin de
drogue pourrait relever de la « fatigue d’être soi », dans une
société qui exige à tout moment une performance individuelle
(Ehrenberg, 1998). Ces conditions sont favorables à une bonne
réception des produits que les entrepreneurs de la drogue
mettent sur le marché.
La violence et la drogue dans les banlieues françaises 323

2. Le système de police face aux délinquances :


que faut-il faire pour être plus efficace ?
En tout état de cause, il est probable que des facteurs divers
donnent forme aux tendances lourdes des délinquances. La
police situe son action dans ce cadre qui est pour elle une

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« donnée » : la société s’est dualisée en termes spatiaux et eth-
niques, les drogues illégales se sont largement diffusées, des
émeutes éclatent régulièrement.
Les études montrent que les conditions structurales influent
nettement sur les volumes des délinquances et les écarts entre
les territoires urbains. Des théories, comme celles de la désor-
ganisation sociale, ont rendu compte de cette approche. Sans
coopération entre les habitants d’un quartier, sans surveillance
des adolescents, la délinquance prospère. Or, des conditions
économiques défavorables (pauvreté, chômage) et démogra-
phiques ou sociales (importance des minorités, déménagements
fréquents) sapent ces mécanismes. La police ne peut pas par son
action pallier leur absence. Pour autant, elle n’est pas sans effet
sur le quartier. Elle peut apporter une contribution positive ou
négative suivant les orientations qu’elle prend.

2.1. Adapter la doctrine de police


et la stratégie organisationnelle
À côté de la question du modèle structurel de l’administration
(centralisée ou décentralisée, par exemple), la chose la plus
importante à établir concerne l’orientation générale de la doc-
trine de la police.
Depuis maintenant près de cinquante ans, des réponses ont
émergé sous l’appellation de « police communautaire », « police
de voisinage » ou « police de proximité ». Elles correspondent
à la mise en œuvre de stratégies organisationnelles découlant
de doctrines générales (Skogan, Harnett, 1997). Ces dernières
partent du principe suivant lequel la police est plus efficace pour
limiter la délinquance et faire face aux explosions urbaines si
elle obtient la confiance d’une large part de la population et
324 Traité des violences criminelles

si elle travaille en partenariat avec d’autres organisations afin


de résoudre les problèmes sous-jacents aux différents types de
délits. Dans ce but, les stratégies développées visent à décentra-
liser et déplacer la décision vers le bas des chaînes hiérarchiques,
à susciter un engagement des communautés ou de la société

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civile, à prévenir la délinquance par la résolution de problèmes
sous-jacents ou impliquant l’intervention d’autres organisations.
Il convient de bien distinguer deux apports possibles des
doctrines : la prévention des émeutes et la limitation des dom-
mages une fois qu’elles ont éclaté (ce qui ne peut se faire sans
gagner la confiance à la fois de la population et des organisa-
tions locales), d’une part, et la limitation de la délinquance de
rue, d’autre part.
En matière de prévention des émeutes, il est difficile de dis-
poser d’une preuve rigoureuse de l’efficacité de ces orientations.
On notera pourtant que les vagues d’émeutes ont disparu aux
États-Unis après la généralisation de la police communautaire
et que la Grande-Bretagne est moins touchée que la France.
Cette dernière, bien que bénéficiant d’un filet de protection
sociale plus important mais souffrant d’une doctrine de police
non remise à jour, y reste sujette.
La nécessité de bénéficier de la confiance de la population
et de connaître le territoire pour bien intervenir s’applique éga-
lement à l’action des forces de l’ordre en situation d’émeute.
Ainsi, les monographies réalisées sur les émeutes de 2005 sug-
gèrent que leur diffusion résulte, d’une part, d’une perte de
contrôle des autorités liée à un déficit de légitimité qui facili-
tait l’embrasement et, d’autre part, d’un manque de connais-
sance des espaces par les policiers nationaux envoyés sur place
depuis une autre ville, combiné à un déficit d’information dû
à l’absence de liens suffisants avec les élus locaux (Cicchelli,
Galland, de Maillard et al., 2006). La police nationale, orga-
nisée verticalement et dirigée depuis Paris, peine à s’articuler
avec les organismes locaux, structurés horizontalement et
répondant aux élus locaux.
Ce modèle de police, qui peut prendre des formes bien dif-
férentes sur le terrain, est estimé efficace pour la lutte contre
La violence et la drogue dans les banlieues françaises 325

la délinquance de rue par des études systématiques récentes


conduites en Grande-Bretagne et aux États-Unis (voir la syn-
thèse de Weisburd et al., 2010). Il ne s’agit pas simplement
d’améliorer les « relations publiques » mais bien de rendre la
police visible (et donc dissuasive), accessible aux citoyens (ce

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qui améliore l’information dont dispose la police) et engagée
avec des partenaires dans des actions communes (ce qui favo-
rise une mobilisation plus large).
La « police en résolution des problèmes » – initialement
confondue avec la police communautaire parce que toutes deux
découlent d’un diagnostic partagé et cherchent à développer
des réponses durables –, est une voie prometteuse. Maurice
Cusson a synthétisé son apport, montrant que, même si sa
mise en œuvre dans la réalité a été moins sophistiquée que ce
qui était préconisé par ses inspirateurs, on pouvait lui imputer
un effet positif (2010).

2.2. L’exemple de la drogue : éviter de gaspiller


les ressources policières et ne pas trop miser
sur la criminalisation
Nombre de pays assistent à une croissance de la consomma-
tion et du trafic de drogue, comme nous l’avons présenté plus
haut. Cela implique du deal dans la rue, davantage d’armes en
circulation, des affrontements entre gangs. Comment aborder
ce problème de manière efficiente ? Les responsables publics
qui s’interrogent sur la pertinence des approches à mener
sont peu nombreux en France, les déclarations de « guerre à la
drogue » tenant lieu de stratégie. Des voix opposées proposent
de « légaliser » certains produits, mais les politiques correspon-
dantes consistent en réalité à décriminaliser la possession ou la
consommation des drogues douces, parfois la vente de petites
quantités (jamais le trafic cependant) ou encore à diminuer la
sévérité des sanctions.
Des études rigoureuses réalisées en Europe, en Australie
et aux États-Unis ont cherché à estimer les effets des politi-
ques de décriminalisation de la possession de cannabis. Celles
326 Traité des violences criminelles

effectuées depuis 25 ans aux États-Unis ne semblent pas trouver


d’effet aggravant à cette approche. Depuis 1973, treize États
américains ont décriminalisé ce produit à un moment ou à
un autre. L’Institut de médecine de l’Académie des sciences
a conclu de cette examen systématique de la littérature que

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la décriminalisation n’avait aucun effet de transfert de la
consommation vers d’autres drogues plus dures ou vers l’alcool
(National Academy of Science, 1999). En matière de police, la
réduction des pénalités pour les petites quantités de marijuana
font chuter les coûts financiers des arrestations et des pour-
suites judiciaires (Connecticut Law Review Commission, 1997).
Enfin, des études comme celle menée par Stuart et al. (1976)
aux États-Unis à Ann Harbor, qui a connu quatre changements
d’orientation de la politique contre la drogue sans modifier le
niveau de consommation, ou des recherches sur la décrimina-
lisation menées aux Pays-Bas par MacCoun et Reuter (2001)
ou encore les nombreux travaux menés en Australie à la fin
des années 1990 n’ont enregistré aucune aggravation dans la
prévalence du cannabis ou d’autres produits.
Les universitaires Adda, McConnell et Razul (2010) ont
réalisé une très intéressante analyse des effets sur la délinquance
de la décriminalisation instaurée entre 2001 et 2002 à Londres,
dans le district de Lambeth (un des dix districts les plus pauvres
de Londres), puis en Grande-Bretagne de 2004 à 2009 à
l’échelle nationale. Il apparaît, à Lambeth, que les infractions
liées à la drogue progressent et persistent même après la fin de
l’expérimentation. Il semble que cela permette à la police, dans
le même temps, de diriger ses efforts vers d’autres infractions et
ainsi de limiter le nombre de certains autres délits de manière
plus durable. Le fait de légaliser la possession à Lambeth a
également engendré un déplacement de la délinquance envi-
ronnante liée à la drogue vers ce quartier, ce qui aurait fait
baisser ces mêmes délits dans les quartiers environnants. Au
niveau national, la seconde partie de l’étude montre qu’il n’y
a pas d’effet de la décriminalisation sur l’augmentation de la
délinquance liée aux drogues. Ces résultats prennent le contre-
pied des déclarations des responsables français, notamment du
La violence et la drogue dans les banlieues françaises 327

patron de l’OFDT (Observatoire français des drogues et des


toxicomanies), M. Apaire.
Une méta-analyse approfondit la question et montre que
l’intensification des pratiques policières ne conduit pas à dimi-
nuer la violence mais plutôt à l’augmenter (Werb, Rowell,

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Guyatt et al., 2011). Une deuxième méta-analyse la complète
et permet de mieux comprendre pourquoi il en va ainsi. Les
approches policières efficaces ne sont pas celles qui se fondent
sur une action de la seule police et qui visent à mener plus
d’interpellations mais celles qui se fondent sur la doctrine de
résolution des problèmes (ou Problem Oriented Policing) et
des interventions sur des aires géographiques bien définies
impliquant un partenariat (Mazerolle, Soole, Rombouts, 2006).
Ces études laissent à penser que le fait de concentrer l’action
de la police sur la lutte contre la détention et l’usage de cannabis
risque de conduire au gaspillage des ressources disponibles. Une
combinaison d’une décriminalisation de l’usage, d’une action
policière limitée géographiquement et faite d’actions partena-
riales serait plus prometteuse.

2.3. Adapter les tactiques et les effectifs


aux banlieues
À l’intérieur même des zones défavorisées, il existe des concen-
trations de la délinquance, des « lieux chauds » ou hot spots en
anglais. La recherche a démontré que la police, en s’attaquant
à ces lieux, pouvait contribuer à la sécurité. Ses actions peuvent
être diverses : patrouilles ciblées, arrestations proactives ou
résolution de problème. Les travaux expérimentaux synthétisés
par Anthony Braga (2005) révèlent que les appels des citoyens et
la délinquance enregistrée diminuent davantage dans les zones
bénéficiant de ces interventions que dans les zones témoins.
L’étude prouve que les bénéfices des actions ciblées ne sont
pas annulés par des déplacements des délits un peu plus loin.
Les dernières méta-analyses confirment que les effets de
déplacements liés à des actions policières de police communau-
taire ou de police en résolution de problème sont surestimés,
328 Traité des violences criminelles

les auteurs isolant, au contraire, un effet de diffusion spatiale


de leurs bénéfices (Bowers, Johnson et al., 2011).
Une nouvelle doctrine et de nouveaux types d’intervention
sont construits sur des espaces de réflexion sur les missions de la
police d’une part et sur des outils techniques d’autre part. Ainsi,

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l’identification géographique fine de la concentration des délits
suppose l’existence d’outils appropriés qui sont encore très peu
diffusés en France ou dans d’autres pays d’Europe continen-
tale. De même, dans des espaces urbains désormais largement
multiethniques (aussi bien à Londres, à Montréal qu’à Paris)
et amenés à le rester, la police ne saurait s’implanter, servir et
faire appliquer la loi sans intégrer ces aspects à sa stratégie de
contact avec la population.
À côté de la doctrine d’action de la police et de ses tactiques,
la question de l’allocation des ressources demeure importante.
Alors que la « surpolice » des villes dont une grande partie de
la population est noire (Jackson, 1986) a pu être démontrée
par des études américaines, le système de police français reste
très déséquilibré dans la distribution des moyens au plan local
mais en sens inverse : les petites villes sont mieux dotées que les
grandes et a fortiori que leur périphérie. Les effectifs de police
ne sont pas répartis en fonction des besoins de la population tels
qu’ils peuvent être estimés à partir de la délinquance connue et
des ressources financières des ménages, au contraire. Ce point
a été identifié par des rapports parlementaires (Carraz, Hyest,
1998) mais n’a pas donné lieu à des modifications importantes
en dépit de la refonte partielle de la carte de répartition des
zones entre la police et la gendarmerie. De sorte que le déficit
est régulièrement pointé par des élus locaux des villes de ban-
lieue, par exemple par le maire de Sevran, Stéphane Gatignon,
en juin 2011.

2.4. Agir sur la formation et le partenariat


Dans une étude menée en 2011 et publiée dans le magazine
Le Nouvel Observateur du 25 mai 2011, nous avons observé que
les habitants du département très défavorisé de Seine-Saint-
La violence et la drogue dans les banlieues françaises 329

Denis ont une opinion bien plus négative que ceux du reste de la
France de la police. Près de 43 % des jeunes de 18 à 29 ans n’ont
pas confiance en la police (contre 28 % en France). C’est dire que,
lors d’une intervention, près de la moitié de la population jeune
a une perception hostile des forces de l’ordre. Le pourcentage

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est plus élevé chez les minorités. La formation des policiers à
ces réalités de terrain apparaît tout aussi nécessaire que la pro-
duction de la connaissance. Lors d’une étude comparée franco-
allemande sur les contacts entre police et population, des
policiers de la ville de Lyon ont ainsi souligné le déficit de
leur formation dans les écoles de police à la fois sur les quar-
tiers défavorisés et sur les minorités (De Maillard, Roché,
Zagrodzki, 2011). D’une manière plus générale, le fait que la
police soit « aveugle aux couleurs » et aux minorités, comme les
autres administrations, pose un défi important. À l’instar de
Paris, des villes comme Berlin ou Montréal font face à des pro-
blèmes liés aux minorités, mais elles ont développé une spéciali-
sation des fonctions pour traiter des questions multiculturelles.
Nous avons souligné la géographie particulière de la délin-
quance violente mais aussi de celle liée à la drogue et son lien
avec les conditions socio-économiques. La police n’a pas de
prise sur ces conditions générales. C’est ce qui a motivé l’essor
des approches partenariales ou interagences dans la plupart
des pays européens depuis 1980. Le plan local de sécurité et de
prévention est une notion très importante dans les systèmes
centralisés. En effet, ceux-ci tendent à utiliser les ressources
pour produire des analyses nationales utiles aux hommes poli-
tiques opérant au plan central, et non aux actions locales. Dans
les systèmes centralisés, le gouvernement impose par l’inter-
médiaire du préfet les « bonnes solutions » définies au niveau
national et censées être valables dans tous les contextes. Le plan
d’équipement en vidéosurveillance en est un exemple récent, le
préfet ayant des objectifs de communes équipées à atteindre, les
besoins locaux sont méconnus. Le fait de rechercher une meil-
leure intégration des actions préventives et répressives implique
de mettre sur pied des partenariats locaux équilibrés. On doit,
par exemple, y penser en matière de lutte contre la drogue, dont
330 Traité des violences criminelles

la consommation est un délit, mais qui pose également des pro-


blèmes de santé publique. La police seule ne peut pas prendre
en charge les patients ni sensibiliser les plus jeunes aux risques.
Les partenariats n’ont pas fait l’objet d’évaluations rigoureuses
permettant de mesurer leur plus-value éventuelle pour toutes

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les interventions. Mais, en matière de lutte contre la drogue,
des preuves du bien-fondé de l’approche existent (Mazerolle,
Soole, Rombouts, 2006). Des techniques de prévention ayant
fait leurs preuves doivent être mobilisées. C’est le cas pour le
mentoring ou des approches relationnelles comportementales
(ou cognitives-comportementales) en direction des jeunes
délinquants, qui ont prouvé leur efficacité (Born, 2003).

Conclusion
À quelles conditions la police peut-elle être efficace pour limiter
la délinquance dans des conditions difficiles comme celles qui
prévalent en banlieue ? Il nous semble que le système de police
doit évoluer à plusieurs titres. Il doit ainsi repenser sa doctrine
générale pour prévenir les émeutes, allouer les ressources en
fonction de l’intensité du problème de la délinquance, former
son personnel à intervenir en banlieue, retenir les actions poli-
cières qui ont montré leur efficacité (comme dans le cas des
hot spots) et, dans le même temps, développer une approche
partenariale.

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Chapitre 14

Dynamiques de participation
d’une bande armée dans

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des crimes de masse.
Une étude de cas
du génocide rwandais

Samuel Tanner

1. Bandes armées
Les conflits armés contemporains se caractérisent par une
absence de frontière marquée entre guerre (définie comme un
ensemble de violences entre États ou groupes organisés, pour
divers motifs politiques), crime organisé (utilisation de la vio-
lence par des groupes organisés pour des intérêts privés, notam-
ment des gains financiers) et violation à grande échelle des
droits de la personne (utilisation de la violence par des États ou
des groupes politiquement organisés contre des civils) (Kaldor,
1999). Ainsi, l’image de conflits menés par deux armées qui
s’opposent ou d’une coalition armée usant de la force envers
un pays afin qu’il se plie aux volontés internationales ne suffit
pas à rendre compte de la complexité et de la diversité des
porteurs d’armes impliqués dans les crises contemporaines.
L’armée ne constitue qu’un élément d’un assemblage vaste de
gens en armes qui, entre les combattants réguliers et les civils,
compte les bandes armées. Il s’agit de petits groupes de gens en
armes qui agissent à la convergence d’une criminalité civile
ou de droit commun (vols, trafics, extorsions) et d’une crimi-
nalité politique ou étatique, dont le crime de guerre, le crime
334 Traité des violences criminelles

contre l’humanité ou le génocide constituent les formes les plus


extrêmes (Tanner, 2007 ; 2012). Dans le contexte du nettoyage
ethnique qui a ravagé les Balkans durant les années 1990, les
Tigres d’Arkan1 ou les Scorpions représentent deux exemples
de ce type de formations. Leurs membres, impliqués dans

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une violence de face-à-face, sont, pour la plupart, des acteurs
irréguliers. Bien qu’ils participent activement à la violence de
masse, ils ne sont pas membres permanents d’une bureaucratie
d’État, tels que la police, les paramilitaires ou l’armée régulière,
et contribuent à la violence sur un mode d’appoint. La pré-
sence de bandes armées tend à brouiller la lecture des conflits
contemporains, autrement dit à politiser une criminalité civile
et à privatiser une criminalité éminemment politique (sous
couvert du déni de l’implication des autorités centrales dans
les violences de guerre, alors dépeintes par celles-ci comme le
fait de criminels incontrôlables).
Dans le prolongement de réflexions antérieures (Tanner,
2007 ; 2008 ; 2010) et en nous appuyant sur une série d’entre-
vues menées auprès de tueurs hutus par un journaliste français,
Jean Hatzfeld (2003), ainsi que sur une série de travaux portant
sur le génocide rwandais (Straus, 2006 ; Gourevitch, 2002 ;
Madani, 2002), nous nous intéresserons plus particulièrement
dans ce chapitre aux dynamiques de mobilisation et de parti-
cipation d’une bande armée hutue dans ce massacre de masse
qui a dévasté la région des Grands Lacs en 1994.

1. Arkan, grande figure du banditisme serbe et international des années 1980,


joua un rôle crucial dans les guerres des années 1990, notamment en mettant sur
pied les Tigres, qui comprenaient essentiellement des supporters de son club de
foot, l’Étoile rouge de Belgrade, rompus à la discipline militaire et aux techniques
de guerre (Stewart, 2007). Arkan fut assassiné le 15 janvier 2000 à Belgrade.
Dynamiques de participation d’une bande armée 335

2. Expliquer la violence de masse :


les dispositions, la situation… et leurs apories
Les violences, le fait de psychopathes,
de sadiques et de criminels dangereux ?

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En matière d’explication de la participation d’individus à la
criminalité collective, comme les crimes de guerre, les géno-
cides ou les crimes contre l’humanité, la réflexion acadé-
mique est demeurée largement dominée par deux positions
(ou paradigmes). Selon la première, les violences collectives
s’expliquent en termes de traits de personnalité ou de dispo-
sitions individuelles (Staub, 1989 ; Lifton, 1986 ; Waller, 2002 ;
Valentino, 2004). Benjamin Valentino affirme, par exemple,
que ce qui confère à la violence son aspect massif et efficace
serait notamment le fait de psychopathes et de sadiques ou de
tueurs enthousiastes : « Ces hommes ne semblent pas tant mûs
par une haine réfléchie de leurs victimes que par une envie irré-
pressible et aveugle de faire du mal à autrui. (Valentino, 2004 :
41). La structure nazie responsable de l’élimination des Juifs
n’y coupait pas, comme le relève Raul Hilberg :
Dans certains cas, le sadisme s’exerçait à l’état pur. Cette forme
de conduite apparaissait lorsque ces hommes qui voulaient faire
étalage de leur domination sur les Juifs se retrouvaient face à face
avec eux. Ces individus jouaient avec leurs victimes. Au début, ils
tendaient des brosses à dents aux Juifs pour nettoyer les trottoirs.
[…] Dans le contexte d’un camp où ils se sentaient tout permis,
ils pouvaient se servir des Juifs pour s’exercer au tir ou se choisir
des femmes comme esclaves sexuelles. À Auschwitz, Otto Moll,
sadique achevé, promettait la vie sauve à un détenu si celui-ci était
capable de traverser deux fois pieds nus en courant, et sans tomber,
une fosse de cadavres en train de brûler. (Hilberg, 1992 : 94-95).
L’action de ces exécuteurs s’appréhende sous l’angle du
« contexte d’habilitation » qui sous-tend leur présence, sur le
terrain des violences. Leur participation, affirme Benjamin
Valentino, s’envisage à la lumière des buts et stratégies spécifiques
des élites politiques et militaires. La violence à l’encontre des
populations ne constituerait jamais une finalité en soi, plutôt
336 Traité des violences criminelles

un instrument de leur éradication (Valentino, 2004). Pour cela,


tous les moyens sont bons, y compris ce que cet auteur nomme
la sélection préférentielle, ou recrutement par le pouvoir central
de petits groupes d’irréguliers, sélectionnés tout spécialement
pour leurs dispositions déviantes et leur potentiel destructeur.

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On relève notamment la présence parmi eux de psychopathes
et de sadiques (Valentino, 2004).
Cependant, les psychopathes ou les sadiques ne consti-
tuent qu’une faible proportion de la population. Comme le
remarque Christopher Browning (1992), à eux seuls, ils ne per-
mettent pas de rendre compte de l’ampleur des violences. En
outre, les grandes variations du nombre de massacres dans le
temps et dans l’espace ne peuvent en aucun cas s’expliquer par
l’apparition soudaine de ce type d’individus dans une popula-
tion donnée. Aussi, la sélection préférentielle s’applique à une
catégorie plus vaste de personnes, dont les dispositions laissent
entendre qu’elles désignent des « armes de destruction massive »
privilégiées. Par exemple, on compte sur la présence de crimi-
nels dangereux, de brutes ou encore de maraudeurs opportu-
nistes. Qu’il s’agisse de la Brigade Dirlewanger au cours de la
Seconde Guerre mondiale (Ingrao, 2006), des milices intera-
hamwe au Rwanda (Gourevitch, 2002 ; Des Forges, 1999) ou
encore des Aigles blancs de Vojislav Seselj lors du nettoyage
ethnique en ex-Yougoslavie (Ignatieff, 2000), l’emploi de crimi-
nels dangereux, de brutes sorties à dessein de prison ou de hoo-
ligans de clubs de football nommés à la tête de bandes armées,
constitue une pratique répandue dans les violences et conflits
contemporains. C’est précisément la capacité d’initiative dans
la cruauté de ces acteurs, qui est valorisée par la hiérarchie.
La violence exercée par ces exécuteurs est orgiaque et carna-
valesque, selon les termes de John Mueller (Mueller, 2004), et
si intense que la seule évocation de leur présence entraîne la
fuite des populations. Cette logique a largement été observée
en Bosnie-Herzégovine (Cigar, 1995). En conséquence, la pré-
sence de bandes armées s’expliquerait « par le haut », comme une
stratégie en vue d’une fin. La violence de masse, telle qu’elle s’est
produite en ex-Yougoslavie ou au Rwanda, résulterait ainsi d’un
Dynamiques de participation d’une bande armée 337

mécanisme « remarquablement banal », selon la terminologie de


John Mueller : plutôt que la conséquence de haines ancestrales,
de passions historiques et de profonds antagonismes, elle est le
résultat d’opportunistes, de sadiques, de maraudeurs a-idéolo-
giques, motivés par des gains matériels et pécuniaires qui ont

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été recrutés par des autorités centrales, dont ils ont bénéficié
de l’appui, pour commettre des atrocités contre la population
(Mueller, 2000). Enfin, l’idée de banalité exprime aussi le fait
que ce type d’individus ne se confine pas exclusivement aux
contextes yougoslave ou rwandais.

La violence, le fait de gens ordinaires ?


La seconde perspective, que nous qualifierons de situationnelle,
envisage la criminalité collective comme la conséquence d’un
environnement social déterminant, offrant des rôles dans les-
quels les acteurs se glissent indépendamment de leurs caracté-
ristiques ou traits de personnalité (Browning, 1992). Aussi, la
participation à des atrocités de guerre serait le produit d’une
tendance profondément ancrée à obéir à l’autorité (Milgram,
1974) ou à se conformer au groupe de pairs (Zimbardo, 1972).
L’environnement social agirait comme conscience de subs-
titution. Ainsi, l’individu ne percevrait plus tant ses gestes
au prisme de leurs conséquences tangibles sur les victimes
mais bien davantage en fonction de ce que lui dicte l’auto-
rité (Milgram, 1974) ou le groupe auquel il appartient, et de
la pression qui s’y exerce pour qu’il s’y conforme (Asch, 1951 ;
Zimbardo, 1972). Contrairement à ce qui précède, le paradigme
situationnel postule que la grande majorité des exécuteurs, irré-
guliers compris, seraient tout à fait représentatifs de la norme
de la population dans laquelle ils vivent. En cela, il s’agirait
d’« hommes ordinaires », selon la formule de Christopher R.
Browning, auteur d’un essai sur les atrocités commises par le
bataillon 101 de la police de réserve allemande en Pologne, en
1942 (Browning, 1992). À propos du mécanisme d’obéissance
à l’autorité, la pensée d’Hannah Arendt apporte un éclairage
particulièrement intéressant (Arendt, 2005). Selon elle, il est
338 Traité des violences criminelles

fondamental d’opérer une distinction sémantique entre obéis-


sance et consentement. Selon cette distinction, ce n’est pas tant
l’obéissance qui explique le comportement cruel des sujets de
l’expérience de Stanley Milgram – qui électrocutent graduel-
lement un tiers sur ordre d’une autorité – que leur consentement

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à l’entreprise expérimentale. Elle affirme que :
Tous les gouvernements, même les plus autocratiques, même les
tyrannies, « reposent sur le consentement », et l’erreur réside dans
l’équation entre consentement et obéissance. Un adulte consent
là où un enfant obéit ; si on dit qu’un adulte obéit, en réalité, il
soutient l’organisation, l’autorité ou la loi à laquelle il prétend
obéir. (Arendt, 2005 : 76-77.)
C’est ce consentement à la situation, ou anticipation de la
tâche à accomplir, plutôt que l’obéissance exclusive aux ordres
de l’expérimentateur qui détournerait, ou annihilerait, toute
empathie de l’exécutant pour sa victime. C’est du moins l’ex-
plication que donne Hannah Arendt du comportement et des
actions d’Adolf Eichmann, ancien responsable nazi de la coor-
dination des déportations des Juifs vers les camps de la mort
(Arendt, 1963). Ce n’était pas tant la haine ou l’antisémitisme
qui animait Eichmann qu’un soutien, un consentement total à
l’entreprise bureaucratique, elle-même consacrée à la « résolu-
tion de la question juive ». Ce fonctionnaire s’est adonné avec
application et zèle à son travail bureaucratique, technique et
banal. Il ne transférait pas des êtres humains mais des « colis ».
Ses armes n’étaient pas la mitraillette ou la machette mais « le
stylo et le formulaire administratif » (Brauman et Sirvan, 1999).
De ce fait, le crime était administratif. Ce consentement aux
règles et à l’esprit de la bureaucratie est banal pour Hannah
Arendt, puisqu’il est caractéristique du fonctionnement de
toute bureaucratie moderne, indépendamment de l’objectif
qu’elle poursuit : c’est le cœur même de sa célèbre thèse de la
banalité du mal. Eichmann, tout comme l’ensemble des fonc-
tionnaires, s’est approprié l’esprit du contexte situationnel et
l’organisation dans laquelle il évoluait. Il a soutenu l’entreprise,
bien plus qu’il n’a obéi à ses supérieurs, et sa dévotion s’explique
largement par un objectif carriériste.
Dynamiques de participation d’une bande armée 339

Une large majorité des exécuteurs n’agissent pas comme


bureaucrates. Nombre d’entre eux se trouvent sur la ligne de
front de la violence, exposés aux conséquences directes de
leurs actions. C’est le cas des bandes armées. Contrairement
aux « criminels de bureau », leurs membres évoluent au sein

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de groupes mûs par des dynamiques propres. Dès lors qu’une
bande est impliquée dans une tâche, y compris des actes de vio-
lence, ses membres sont structurellement contraints de parti-
ciper à l’action en cours et de se conformer aux usages, normes
et idées véhiculées, comme abondamment décrit en psychologie
sociale (Sherif, 1936 ; Asch, 1951 ; Waller, 2007). Ce phénomène
est lié au besoin d’estime de soi et d’identification sociale posi-
tive, relatif aux dynamiques intragroupes. Plus la situation dans
laquelle évoluent les acteurs est inédite et inattendue, plus ils
s’alignent sur les actions des autres membres du groupe. On
parle alors de conformité informationnelle (Asch, 1951). Dans le
cadre des crimes de masse et de la participation de milices et
bandes armées, le fait même d’infliger la violence opère comme
un rite (Girard, 1990) qui cimente les auteurs et donne une exis-
tence au groupe. Ce mécanisme génère de la solidarité et, de
fait, implique une obligation morale des uns envers les autres.
Cette forme de pression est appelée conformité normative : l’ac-
teur est contraint par le groupe. Aussi, comme le révèlent les
analyses de Christopher Browning sur les hommes ordinaires
ayant participé à la Solution finale, pour un grand nombre
d’entre eux, paradoxalement, la participation aux tueries de
masse ne résulte pas tant d’une préférence individuelle ou d’une
intention planifiée de détruire totalement ou partiellement
un groupe que de pressions sociales contraignantes. Aussi, les
individus manifestent une tendance marquée à participer aux
violences et à maintenir leur intégration au sein du groupe,
plutôt que de refuser la tâche et, par là même, de s’exclure. En
conséquence, et pour une large proportion des tueurs, notam-
ment les exécuteurs, Zygmunt Bauman affirme ce qui suit :
La cruauté est corrélée à certaines dimensions de l’interaction
sociale bien plus qu’à l’idiosyncrasie des bourreaux. Certains
individus tendent assurément à se comporter cruellement s’ils se
340 Traité des violences criminelles

trouvent dans un contexte qui affaiblit les pressions morales et


légitime l’inhumanité. (Bauman, 1989 : 166)

Les apories des explications classiques…


Qu’il s’agisse de dispositions internes ou d’un phénomène situa-

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tionnel, ces deux perspectives présentent des apories. En l’oc-
currence, elles portent exclusivement sur le moment du passage
à l’acte en tant que tel, sans pour autant considérer l’histoire et
la genèse des événements et des dynamiques qui le précèdent,
et dont la prise en compte est pourtant nécessaire pour com-
prendre la participation de bandes armées à la criminalité de
masse. Par exemple, comment les bandes armées se forment,
comment évoluent les cadres interprétatifs de leurs membres
au fur et à mesure des changements sociopolitiques, ou encore
comment ceux-ci glissent dans les rôles offerts par leur envi-
ronnement social, toutes ces questions demeurent irrésolues par
ces deux perspectives. Elles ne tendent qu’à envisager les crimes
de masse sous leur angle le plus visible et le plus tragique, c’est-
à-dire l’horreur de leurs conséquences. Pourtant, Christopher
R. Browning ou Ian Kershaw affirment que les violences collec-
tives, et en particulier les massacres de masse, constituent des
processus cumulatifs de radicalisation (Browning, 2007 ; Kershaw,
1998). De fait, des étapes s’enchaînent et nécessitent de tenir
compte du temps des dynamiques par lesquelles cette vio-
lence s’accélère, se stabilise, voire ralentit. Retracer la séquence
des événements qui se situe avant le passage à l’acte fournit
la possibilité d’explorer d’autres sources d’influences vécues
par les protagonistes des bandes armées, qui ne seraient pas
strictement verticales (autorité) ou horizontales (pressions du
groupe). On pense notamment aux valeurs politiques, morales
et sociales véhiculées dans des contextes de tensions ethniques
et leur influence sur des individus qui doivent trouver du sens
dans les événements qui les entourent, se situer et définir leur
rôle dans une situation de crise. Les actions de violence ne
débutent pas avec le coup de machette, et c’est précisément cette
« genèse », ou séquence d’événements qui les précède, dont il
Dynamiques de participation d’une bande armée 341

faut tenir compte et évaluer l’effet sur le passage à l’acte à pro-


prement parler. C’est à partir d’une analyse de la participation
d’acteurs de cette violence, et notamment d’une bande armée,
que nous souhaitons apporter une contribution à cette question
dans le cadre de ce chapitre.

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En deuxième lieu, et selon une appréhension axiomatique,
ces violences sont appréhendées comme le résultat d’une inten-
tionnalité, largement envisagée sous un angle macro, où les
massacres seraient alors planifiés et organisés en haut lieu et
sous-tendus par une organisation et des structures complexes.
C’est précisément l’argument de nombreux auteurs qui ont
démontré le rôle de la bureaucratie dans le cadre de la Shoah
(Bauman, 1989 ; Arendt, 1963). Incontestablement, cette pers-
pective explique une large part de ce type de violence. Dans le
cas précis du génocide rwandais, le rôle des autorités centrales
dans la planification et l’organisation des massacres des Tutsis
a été clairement démontré (Straus, 2006 ; Mann, 2005 ; Des
Forges, 1999). De fait, les autorités ont activement procédé au
recrutement de milices extrémistes interahamwe et contribué
à la propagation de la haine à l’encontre des Tutsis par l’inter-
médiaire des médias, et en particulier sur les ondes de la Radio
Télévision libre des Mille Collines. Or, il est fondamental de
problématiser davantage le rôle de l’exécuteur, et en particulier
la question de son intentionnalité, et de se concentrer plus sys-
tématiquement sur un point de vue micro : comment en vient-
on à accepter l’idée même d’élimination d’autrui en vertu de
son ethnicité ? Comment ce consentement dont parle Hannah
Arendt se construit-il ? Si, justement, les massacres de masse
ne sont pas le produit d’un éclat mais bien plutôt d’un processus
cumulatif, comment l’intentionnalité qui précède la décision
d’abattre la machette, dans l’objectif de tuer, émerge-t-elle et
se développe-t-elle ? Paradoxalement, c’est en tenant compte
du contexte global dans lequel l’acteur évolue que nous serons
en mesure de répondre à ces questions micros.
Troisièmement, force est de relever qu’une large proportion
des connaissances dont on dispose sur les effets des contraintes
situationnelles et leur influence sur le comportement est le
342 Traité des violences criminelles

produit d’expériences de psychologie sociale, mentionnées ci-


dessus, et menées dans le cadre de laboratoires. Aussi cruciaux
ces travaux soient-ils, la question de leur validité externe, c’est-
à-dire de leur application sur des situations réelles, en dehors
des laboratoires universitaires, demeure ouverte et non résolue.

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Est-il raisonnable de transposer ces résultats de laboratoire à
des acteurs plongés dans un contexte sociopolitique et écono-
mique instable, avec lequel ils sont aux prises ? Notre propos
ne consiste pas à rejeter de façon stérile ces résultats mais bien
plutôt à recalibrer leur validité dans des situations aussi extra-
ordinaires que les conflits armés et les violences de masse dans
lesquels les bandes armées sont plongées.

3. Une troisième voie : la violence de masse


comme produit d’une participation émergente
La violence, le fait d’une normalisation séquentielle
Compte tenu de ce qui précède, du principe de processus cumu-
latif de radicalisation, nous proposons un troisième paradigme
que nous qualifierons de participation émergente, où la crimina-
lité collective s’envisage comme le produit d’une normalisation,
ou acceptation progressive de la destruction de l’autre, incluant
sa forme la plus aiguë : la tuerie. Ainsi, saisir la destruction
d’une population nécessite non pas l’appréhension exclusive
de ce phénomène sous son expression la plus tragique – les
massacres – ou sous l’angle de son mode opératoire, mais bien
comme le résultat d’un processus qui se joue en amont et qui
nécessite de considérer les dynamiques complexes qui caracté-
risent les relations entre les acteurs et leur environnement dans
leur trajectoire vers la violence. Nous débuterons par quelques
considérations théoriques, puis nous illustrerons notre propos
par une analyse et une étude de cas de l’implication de civils
hutus dans le génocide au Rwanda, en 1994.
La notion de séquence est cruciale. Nous nous basons sur les
travaux de Howard S. Becker (1985) qui affirme que l’adoption
d’une conduite déviante est le produit d’une négociation entre
Dynamiques de participation d’une bande armée 343

l’individu et l’environnement social dans lequel il est immergé.


sachant que le sens qu’il attribue à ses pratiques dépend de
l’interaction avec son entourage. Nous postulons que la parti-
cipation aux atrocités collectives s’opère selon une succession
de phases, de séquences. Cette succession laisse apparaître un

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phénomène de normalisation progressive de la discrimination
à l’égard d’un groupe, pouvant mener à sa destruction. Sans
pour autant que les acteurs aient une conscience aiguë de la
logique par laquelle ils parviennent à commettre ces atrocités,
cette normalisation se développe et se construit, provoquant
l’acceptation progressive de l’injustifiable. Il faut alors décor-
tiquer et identifier les points de basculement de cette séquence
pour comprendre comment s’opère le passage de l’un à l’autre.

L’approche néo-institutionnelle et l’action située


Une pièce du puzzle nous vient de l ’approche néo-
institutionnelle et de la notion d’action située. Brièvement
résumée, celle-ci avance, dans le prolongement de ce qui est
mentionné plus haut, que le comportement n’est pas systéma-
tiquement le résultat d’une préférence individuelle des acteurs.
Les individus agissent au sein d’organisations (groupes, cliques,
institutions, etc.) qui, à leur tour, se situent dans un contexte
structurel changeant (guerre, crise politique, etc.). Ces sphères,
c’est-à-dire l’organisation au sein de laquelle les acteurs évo-
luent, mais aussi le contexte (politique, social, économique)
dans lequel se situent ces groupes exercent des contraintes sur la
sphère de niveau inférieur et, en dernier lieu, sur l’individu. Ces
pressions sont interprétées comme des normes culturelles par
les acteurs (Vaughan, 1998). Elles font office de cadres interpré-
tatifs et guident les individus dans leurs actions quotidiennes.
Dès lors, en cas de guerre, la désignation d’un groupe comme
ennemi entraîne des bouleversements majeurs dans les relations
qu’entretiennent les divers groupes d’un pays. Par exemple, la
désignation des Juifs comme personæ non gratæ impliquait pour
les Allemands de cesser tout commerce avec eux. Au gré des
événements, ces contraintes ont évolué et, logiquement, leurs
344 Traité des violences criminelles

effets : les Juifs furent peu à peu envisagés comme une épidémie
dont la société nazie devait se protéger. Éliminer la menace
devint donc une attente des citoyens allemands face au régime
nazi, et à ce titre, une action normativement adéquate (Hall et
Taylor, 1996 ; Welzer, 2007). Ces cadres interprétatifs ont guidé

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le sens que les individus ont donné à leur environnement ainsi
qu’à leurs actions (du moins au regard de leurs rapports avec les
Juifs). De manière générale, ils ont établi des identités, façonné
des préférences, et, en retour, fourni un terreau sémantique
permettant de donner du sens à ces préférences et aux actions
entreprises (Hall et Taylor, 1996 ; Brubaker, 2004). Cette nor-
malisation graduelle s’est opérée progressivement, mettant en
évidence une interaction complexe entre les sphères micro,
méso et macro de la société.
Contrairement aux perspectives dispositionnelle et situation-
nelle, le principe de l’action située, tout comme la notion de par-
ticipation émergente, s’intéresse aux processus et dynamiques
par lesquels cette normativité se développe et se construit. Ce
processus se caractérise par un enchaînement de séquences,
dont le passage de l’une à l’autre est la résultante d’un point
de basculement. À son tour, chaque point de basculement
marque un changement d’équilibre des rapports entre sphères
micro (individu), méso (groupe dans lequel il évolue) et macro
(contexte dans lequel se situe le groupe), marquant le passage
à un nouveau stade qualitatif du processus d’actualisation du
cadre interprétatif des acteurs. Cette actualisation est à la base
de la radicalisation cumulative du comportement, menant
ultimement à l’action violente. Illustrons cet argument plus
en détail.

4. Une illustration : la participation émergente


d’une bande armée dans le génocide rwandais, 1994
De ce qui précède, la participation d’individus à des actes de
cruauté extrême résulterait d’une séquence de mécanismes, par
laquelle l’élimination d’un groupe, y compris son extermination
physique, constitue le produit d’une normalisation, en vertu d’un
Dynamiques de participation d’une bande armée 345

phénomène progressif. Le défi consiste alors en l’élaboration


d’un modèle qui permette de répondre à une double exigence :
restituer cette normalisation dans sa dimension processuelle et
expliquer comment les cadres d’interprétation évoluent et se
développent, rendant la tuerie acceptable aux yeux des acteurs

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de terrain. Dans le cas du génocide rwandais de 1994, durant
lequel 800 000 Tutsis ont été exterminés en à peine cent jours
(Straus, 2008), on peut observer une séquence de six méca-
nismes par lesquels des civils se sont métamorphosés en tueurs
de masse. Dans cette section, nous nous inspirons des travaux
de Roger D. Petersen sur les mouvements de résistance et de
rébellion en Europe de l’Est (Petersen, 2001). Nous présente-
rons alors une analyse inédite de ces événements. Les trois pre-
miers mécanismes expliquent comment, d’un état neutre (0), les
exécuteurs hutus se sont mobilisés (+1), tant d’un point de vue
physique que symbolique, c’est-à-dire en acceptant l’idée même
d’élimination des Tutsis. Ces mécanismes sont : la formation de
ressentiment ; le mécanisme de point de convergence et l’adoption de
rôles paradigmatiques. Par la suite, trois autres mécanismes nous
permettront de comprendre comment, d’un statut « mobilisé »,
les protagonistes ont basculé dans l’action collective, à savoir,
la violence de masse (+2). Ces mécanismes sont le mécanisme
de réciprocité ; le positionnement au sein du groupe et, enfin, la
« banalité » des pratiques de la violence.

Dix exécuteurs hutus


À partir des travaux parmi les plus pertinents sur le génocide
rwandais (Straus, 2006, 2008 ; Madani, 2002 ; Gourevitch,
2002 ; Des Forges, 1999 ; Prunier, 1995) ainsi que des réflexions
antérieures sur l’ex-Yougoslavie durant les années 1990 (Tanner,
2007 ; 2008 ; 2010), la présente analyse repose sur une série
d’entrevues menées par Jean Hatzfeld avec dix anciens exécu-
teurs hutus, directement impliqués dans le massacre de Tutsis
(Hatzfeld, 2003). Les participants, désignés sous le terme de
« bande » par le journaliste, ont été rencontrés en prison, alors
que certains d’entre eux attendaient encore le verdict de leur
346 Traité des violences criminelles

procès. Ils ont tous été impliqués dans des violences à l’en-
contre de Tutsis, qui se sont produites dans le nord-ouest du
Rwanda, en particulier dans les régions de Kinbungo, Ntarama
et Kanzenze. Les protagonistes sont identifiés par leur prénom,
à savoir : Léopord, Élie, Fulgence, Pio, Jean-Baptiste, Pancrace,

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Alphonse, Ignace et Adalbert. Jean Hatzfeld donne un portrait
détaillé de la bande :
Mon choix se porte sur une dizaine de copains de Kibungo pour
des raisons simples. Ils forment une bande à la fois banale et
informelle, comme il en existe beaucoup à la campagne. Sans
attaches spéciales au départ, comme ce pourrait être le cas au sein
d’une association religieuse, d’un club sportif, d’une milice struc-
turée. Ils sont réunis par la proximité de leurs parcelles, la fréquen-
tation d’un cabaret, des affinités naturelles et des soucis communs.
Ils habitent sur les mêmes collines que la plupart des rescapés
[…]. Ils ont participé aux tueries dans les marais de Nyamwiza,
où les fugitifs se sont enfouis jusqu’au cou, dans la vase et sous les
feuillages. Ils sont cultivateurs, sauf un fonctionnaire et un insti-
tuteur ; ils n’ont pas appartenu à des formations interahamwe ou
paramilitaires, sauf trois. À part Élie, ils n’ont pas porté d’uniforme
militaire ou policier. Aucun ne s’est jamais disputé avec ses voisins
tutsis au sujet de terres, de récoltes, de dégâts, de coucheries.
(Hatzfeld, 2003 : 53-54)
En somme, et peut-être à l’exception de trois d’entre eux
mentionnés par le journaliste, ces individus peuvent être quali-
fiés de gens ordinaires : un groupe d’amis se connaissant depuis
bien avant le génocide. Finalement, et en dépit de la remarque
de Jean Hatzfeld quant à l’absence de liens spéciaux – suscités
par la religion, le sport ou une milice –, soulignons qu’ils étaient
réunis par des affinités naturelles et des soucis communs, laissant
entendre un cadre de références et de perceptions communes
sur le monde. Les sections suivantes résument la manière dont
ces individus ont évolué du stade « neutre » (0) à la violence col-
lective (+2), en passant par la mobilisation (+1).
Dynamiques de participation d’une bande armée 347

Description des massacres


Le présent chapitre s’intéresse avant tout aux dynamiques de
mobilisation et de participation de ce petit groupe d’individus
aux violences qui ont caractérisé le génocide rwandais. Au préa­
lable, il est important que le lecteur puisse se faire une idée de

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la nature de ces violences, et c’est la raison pour laquelle nous
décrirons dans les grandes lignes la manière dont les partici-
pants ont procédé sur le terrain. Une description exhaustive
des actes commis a été produite par Alison Des Forges (1999)
et Philip Gourevitch (1998). Puisque cette contribution repose
essentiellement sur le témoignage des répondants présentés ci-
dessus, nous nous appuierons sur leurs récits. Selon Pancrace :
Pendant cette saison des tueries, on se levait plus tôt que d’ordi-
naire, pour manger copieusement de la viande ; et on montait sur
le terrain de football vers 9 heures ou 10 heures. Les chefs rouspé-
taient contre les retardataires et on s’en allait en attaque. La règle
numéro un, c’était tuer. La règle numéro deux, il n’y en avait pas.
C’était une organisation sans complication. (Hatzfeld, 2003 : 14)
Selon les témoignages, le nombre de participants changeait
d’un jour, ou d’une période, à l’autre. Les participants indiquent
qu’ils étaient également accompagnés en grand nombre par les
interahamwe, ou milices du gouvernement extrémiste hutu, qui,
au moyen d’insultes et de menaces, contraignaient et comman-
daient les bandes armées. Une fois sur le terrain des tueries, la
durée des journées de « travail », terminologie employée par les
participants, pouvait varier. Par exemple, Léopord et Ignace
expliquent respectivement que :
Dans les marais on pouvait rester des heures à chercher quelqu’un
à abattre, sans se retrouver pénalisé. […]  Le programme de la
journée ne durait pas comme aux champs. On rentrait à 15 heures
pour garder du temps de pillage. (Léopord, Hatzfeld, 2003 : 74)
Un soir des premiers rudiments, on rentrait tard. On avait
passé la journée à courir derrière les fuyards. (Ignace, Hatzfeld,
2003 : 76)
348 Traité des violences criminelles

Quant au nombre des victimes, les témoignages révèlent


que les participants n’en gardaient qu’un souvenir vague ou, du
moins, n’en tenaient pas une comptabilité stricte. Le récit de
Léopord est à cet égard représentatif de l’ensemble du groupe :
Je n’ai même pas compté. Ni pendant les activités, ni après puisque

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je savais que ça allait recommencer. Je ne peux vous dire, avec
sincérité, combien j’ai tué, puisque j’en ai oublié en chemin.
(Léopord, Hatzfeld, 2003 : 34)
Si certaines des victimes tentaient de ruser pour éviter les
coups, notamment en se réfugiant dans les marais, ou en uti-
lisant des pierres, des branches ou des ustensiles, Alphonse
affirme qu’il était très difficile de résister aux agresseurs, et
notamment aux interahamwe qui disposaient de grenades et
d’armes (Hatzfeld, 2003). Sur la perspective des victimes, nous
renvoyons le lecteur à Dans le nu de la vie : Récits des marais
rwandais, toujours de Jean Hatzfeld. Celui-ci parle de génocide
agricole pour désigner le mode opératoire des massacres dans
une large proportion, c’est-à-dire à la machette. Il souligne à
quel point la technologie employée par les Hutus était rudimen-
taire, à la différence de celle de la Shoah (zyklon B ; chambres
à gaz) : il s’agissait de l’instrument le plus répandu au Rwanda,
la machette. Elle n’en a pas été moins redoutable ou efficace
pour autant. Ainsi, les témoignages adoptent massivement un
champ lexical propre au travail des champs, auquel étaient
habitués les participants :
Couper le maïs ou les bananeraies, c’était un boulot égal. Parce
que les épis et les bananes sont tous pareils, en rien récalcitrants.
Couper dans les marais, c’était de plus en plus harassant, à cause
de qui vous savez. C’était un geste comparable, mais une
impression non comparable, plus hasardeuse. C’était un boulot
agité. (Pancrace, Hatzfeld, 2003 : 73)
Enfin, dans un témoignage précédent, Léopord mentionne
la question du pillage, largement considéré comme une forme
de récolte par les tueurs. À plusieurs reprises, les participants
expriment à quel point ce « type de récolte » – massacres et
pillages – était plus profitable que les récoltes classiques ; les
Dynamiques de participation d’une bande armée 349

femmes hutues n’avaient alors plus besoin de s’épuiser à cultiver


les terres. Léopord explique :
On s’endormait le soir en sécurité, sans plus aucun souci de séche-
resse. On avait oublié nos tourments de cultivateurs, on mangeait
copieusement de la nourriture vitaminée. (Léopord, Hatzfeld,

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2003 : 74)
Enfin, relevons encore l’association déjà manifeste entre les
tueries et le champ sémantique de la récolte, qui ressort parti-
culièrement du témoignage d’Alphonse :
Le temps nous bonifiait grandement la vie puisqu’on bénéficiait
de tout ce qu’on manquait auparavant. La Primus quotidienne, la
viande de vache, les vélos, les radios, les tôles, les fenêtres, tout. Il
se disait que c’était une saison chanceuse et qu’il n’y en aurait pas
deux. (Alphonse, Hatzfeld, 2003 : 78)

La participation émergente à la violence de masse


comme le produit d’une séquence
Après cette description, procédons plus systématiquement à
l’analyse du processus par lequel ces exécuteurs en sont venus
à participer activement aux massacres. Pour ce faire, nous
identifions une séquence de six mécanismes : la formation de
ressentiment ; le mécanisme de point de convergence ; l’adop-
tion de rôle paradigmatique ; le mécanisme de réciprocité ; le
positionnement au sein du groupe et enfin la « banalité » des
pratiques de violence.

Formation de ressentiment
La formation de ressentiment, produit d’une déception ou d’une
frustration, est une émotion caractérisée par une antipathie à
l’égard d’autrui, qu’il s’agisse d’un individu ou d’un groupe.
Elle survient dès lors qu’un changement de statut (politique,
social, économique) s’opère brusquement entre deux groupes,
ou clans, et vise le groupe considéré comme étant le bénéfi-
ciaire de ce changement. Plus généralement, la formation de
350 Traité des violences criminelles

ressentiment s’inscrit dans le champ de la théorie de l’identité


sociale de Henri Tajfel et John Turner selon laquelle, dès lors
qu’il existe une catégorisation minimale entre deux groupes,
quel que soit le critère de différenciation, leurs membres mar-
queront une tendance à discriminer le hors-groupe et à favo-

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riser les membres de leur propre groupe (Tajfel et Turner, 1986).
Dans le contexte rwandais, un événement majeur a agi
comme détonateur. Il s’agit de l’attaque au missile contre l’avion
du président hutu, Juvénal Habyarimana, provoquant sa mort,
le 6 avril 1994. Cet incident n’est pas la cause unique du déclen-
chement des événements ; cela constituerait une vision trop
simpliste, car les dynamiques complexes à l’origine de cette
violence