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La plus douce des compagnes[modifier | modifier le code]

Jeanne vers 1918. Le bonheur est un ange au visage grave, a écrit ModiglianiP 72.
S'il l'avait sans doute croisée fin décembre 1916N 37,62, c'est en février 1917 que Modigliani semble s'être épris de
cette élève de l'académie Colarossi âgée de 19 ans, qui s'affirme déjà dans une peinture inspirée du fauvismeM 60.
Elle-même s'émerveille de que ce peintre de 14 ans son aîné la courtise et s'intéresse à ce qu'elle faitP 72.

Amedeo dans l'atelier du 8 rue de la Grande-Chaumière.


Ses parents, petits-bourgeois catholiques soutenus par son frère pourtant aquarelliste de paysages, s'opposent
radicalement62 à cette liaison de leur fille avec un artiste raté, pauvre, étranger et sulfureuxP 73. Elle n'en brave pas
moins son pèreN 37 pour suivre Amedeo dans son taudis puis s'installer définitivement avec lui en juillet 1917M 61 :
persuadé comme d'autres qu'elle saura arracher son ami à sa spirale suicidaireN 38, Zborovski leur a procuré un
studio rue de la Grande-ChaumièreN 37.
Petite, les cheveux châtain-roux et un teint très pâle qui lui vaut le surnom de « Noix de coco »N 32, Jeanne a les
yeux clairs, un cou de cygneN 37, des allures de Madone italienne ou préraphaélite : elle symbolise sûrement pour
Modigliani la grâce lumineuse, la beauté pure. Tous leurs proches se rappellent sa réserve effarouchée63 et son
extrême douceur presque dépressiveK 24. De son amant, physiquement usé, mentalement dégradéN 37, de plus en
plus imprévisible, elle supporte tout64 : car s'il peut être le plus affreusement violent des hommes, [il] est aussi le
plus tendre et le plus déchiré65. Lui la chérit comme aucune autre auparavant et, non sans machisme, la respecte
comme une épouseP 74. Il la cache un peuM 62, la traite avec égard quand ils dînent dehors mais la renvoie ensuite,
expliquant à Anselmo Bucci : Nous deux, on va au café. Ma femme va à la maison. À l'italienne. Comme on fait
chez nous N 39. Il ne l'a jamais représentée nueP 74 mais a laissé d'elle 25 portraitsK 25 qui, tels des lettres d'amourR 3,
sont parmi les plus beaux de son œuvreN 37.
En dehors du couple Zborovski, la jeune femme est quasiment le seul soutien de Modigliani durant ces années de
tourments66 sur fond de guerre qui s'éternise. Rongé par la maladie, l'alcool — un verre lui suffit désormais pour
être soûl —, les soucis d'argent et l'amertume d'être méconnu, il donne des signes de déséquilibre, entrant par
exemple dans des colères folles si quelqu'un le dérange pendant qu'il travailleP 75. Il n'est d'ailleurs pas exclu que le
peintre ait souffert de troubles schizophrènes jusque là masqués par son intelligence et sa faconde : iraient dans ce
sens sa tendance maladive à l'introspection, l'incohérence de certaines de ses lettres, des comportements
inadaptésA 25, une perte de contact avec le réel qui lui fait refuser tout travail alimentaire, ainsi lorsque lui est
proposé un emploi d'illustrateur au journal satirique L'Assiette au beurreA 5.
Jeanne et Amedeo paraissent malgré tout vivre sans orages67 : l'artiste trouve un semblant de repos auprès de sa
compagne, sa peinture s'éclaire de tonalités nouvelles48. Il est néanmoins très perturbé lorsqu'elle tombe enceinte
en mars 1918P 76.