Vous êtes sur la page 1sur 18

L’Année du Maghreb

20 | 2019
Dossier : L'inévitable prison

La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et


corps en souffrance
The Tfelfel Womens’Prison. Emprisonnment and Suffering Body

Khedidja Adel

Édition électronique
URL : http://journals.openedition.org/anneemaghreb/4674
DOI : 10.4000/anneemaghreb.4674
ISSN : 2109-9405

Éditeur
CNRS Éditions

Édition imprimée
Date de publication : 15 juin 2019
Pagination : 123-138
ISBN : 978-2-271-12643-6
ISSN : 1952-8108

Référence électronique
Khedidja Adel, « La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et corps en souffrance », L’Année du
Maghreb [En ligne], 20 | 2019, mis en ligne le 15 juin 2019, consulté le 05 juillet 2019. URL : http://
journals.openedition.org/anneemaghreb/4674 ; DOI : 10.4000/anneemaghreb.4674

Ce document a été généré automatiquement le 5 juillet 2019.

L'Année du Maghreb est mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons
Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.
La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et corps en souffrance 1

La prison des femmes de Tifelfel :


Enfermement et corps en souffrance
The Tfelfel Womens’Prison. Emprisonnment and Suffering Body

Khedidja Adel

1 « Les femmes n’ont pas grand-chose à dire ! De quoi vont-elles parler ? ». C’est l’une des
réponses recueillies sur le terrain, elle résonne avec le questionnement de Spivak Gayatri
Chakravorty : Les subalternes peuvent-elles parler ? Cette terrible sentence explique en
partie le silence qui entoure l’histoire des femmes algériennes durant la guerre de
libération nationale (1954-1962). Quelques travaux1 ont commencé à lever le voile sur leur
engagement durant le conflit, en particulier en milieu urbain, sans pour autant rendre
compte de toutes les situations auxquelles les femmes furent confrontées, surtout dans
l’Algérie rurale.
2 L’objet de cette contribution concerne le cas d’une prison bien singulière, ouverte au mois
d’août 1955 à Tifelfel, dans le massif de l’Aurès, pour interner exclusivement les épouses
des maquisards. J’ai découvert son existence grâce à un article de presse2 puis un
documentaire produit par Kamel Ghodbane3 (2013) sur les femmes qui ont témoigné de
leur détention et dont beaucoup ne seront libérées qu’au lendemain du cessez-le-feu, en
mars 1962. Arrêtées4, soumises à de violents interrogatoires puis enfermées, elles ont
gardé enfoui le souvenir de cette douloureuse expérience. Les traumatismes vécus se sont
inscrits durablement dans leur corps et ont affecté leur santé mentale. L’enfermement 5 ne
concerne pas uniquement cet état d’internement dans un lieu clos et de surveillance
qu’est une prison comme instrument spécifique de marquage des corps et de
subordination des esprits. Il est exercé au quotidien, dans les camps de regroupement, les
zones interdites, les déplacements, les assignations à résidence (Sacriste, 2014,
p. 158-175). Ce sont autant de pratiques qui participent de la répression exercée sur les
populations de l’Aurès et des femmes en particulier (Adel, 2017).
3 Mon enquête vise à reconstruire leur histoire, sur la base des témoignages recueillis
auprès des survivantes. Ces entretiens6 livrent des fragments de vie qui évoquent les
exactions, les tortures, les peurs, les viols… et le quotidien de leur incarcération, avec

L’Année du Maghreb, 20 | 2019


La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et corps en souffrance 2

parfois aussi des gestes de solidarité. Cependant, les voix de ces femmes ne restituent
qu’en partie les épreuves et les souffrances de leur captivité. Les émotions indescriptibles
et les blessures encore vives donnent la mesure de l’ampleur de ce que ces femmes ont
subi ainsi que leurs enfants. Beaucoup d’entre elles n’ont pas fait le deuil de cette tranche
de vie. Les traces de ces traumatismes sont perceptibles aujourd’hui.
4 Après avoir mis en lumière ce que fut la prison de Tifelfel, la parole sera donnée à
quelques rescapées, du fait que cette recherche est en cours de réalisation. J’ai d’abord
choisi d’aller à la rencontre des victimes en vie emprisonnées dès l’ouverture de la prison
en août 1955. Ces destins de femmes apportent un éclairage sur un aspect méconnu de la
guerre d’Algérie.
5 Pour l’heure, les sources7 demeurent muettes sur le sort réservé aux femmes internées
dans cette prison durant la guerre d’indépendance. L’approche par le terrain a permis de
suppléer en partie au silence des archives. Sur place, à Tifelfel, il ne subsiste plus de
traces matérielles des lieux de détention, à l’exception de ruines et de deux plaques
commémoratives attestant l’une de l’existence « d’un centre de torture… », tandis que
l’autre se contente d’égrener 19 noms « d’épouses de moudjahidine ».
6 Convoquer cette mémoire a été une épreuve difficile et chargée d’émotion. Comment en
rendre compte ? Cela suppose une disponibilité de la personne rencontrée et une patiente
écoute. C’est progressivement, après plusieurs contacts lors de séjours répétés sur le
terrain, que des femmes ont accepté de revivre cette période en racontant l’histoire de
leur détention. Il ne fut pas possible d’obtenir un récit linéaire, lisse. En multipliant les
entretiens et les échanges, en donnant du temps à la relation pour favoriser la
confidence, j’ai pu reconstruire l’histoire à partir de bribes de récits, faites d’allusions
entrecoupées de longs silences. Leur langage, bien à elles, disait la douleur, les atrocités.
Les corps exprimaient quant à eux les atteintes à l’intégrité physique, les abus et
l’injustice.

La Guerre dans l’Aurès : l’invention de la prison pour


les femmes
7 Depuis la constitution en 1886 de la commune-mixte de l’Aurès, le petit village de Tifelfel
fait partie du douar de Ghassira. Tifelfel, distant d’Arris d’une vingtaine de km, est situé
au fond d’une vallée arrosée par l’Oued el-Abiod et entouré par les djebels Ahmar
Khaddou et Lazreg. Dans les années 1950, la population compte quelques 2000 habitants
qui vivent principalement de la culture de petites parcelles gagnées sur les berges de
l’Oued, de l’élevage de chèvres et de la culture des palmiers.
8 Traditionnellement, la vie quotidienne est rythmée par le cycle des saisons. Les céréales
constituent la base de l’alimentation : blé et orge cultivés dans de petits champs, sorgho
et maïs des cultures d’été. Grâce à des canaux d’irrigation, les arbres fruitiers et les
cultures maraîchères complètent la subsistance des habitants. Ces populations pratiquent
la transhumance saisonnière de moutons et chèvres, tandis que les réserves des familles
sont emmagasinées dans deux greniers collectifs (Faublée-Urbain, 1951, p. 141-143). Elles
vivent au rythme des déplacements internes au massif de l’Aurès. Et c’est ce rythme de
vie qui sera profondément bouleversé avec le début de la guerre8.
9 Dans cette région, les années précédant le soulèvement du 1er novembre 1954 ont été
ponctuées par les actions de « bandits » montagnards qui mettent en alerte les autorités

L’Année du Maghreb, 20 | 2019


La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et corps en souffrance 3

coloniales : meurtres, vols, règlements de comptes, kidnappings, lettres de menaces… ont


mis en alerte les autorités coloniales9. Parmi les moyens répressifs déployés, l’opération «
Aiguille », engagée dès le mois d’août 1952 pour les combattre, va durer jusqu’au mois
d’avril 1953 (Sacriste, 2014, p. 158-162). En réalité, il est question de l’existence « d’un
véritable maquis »10, constitué sous l’égide du Mouvement pour le triomphe des libertés
démocratiques (PPA-MTLD) qui a réussi à rallier ces « bandits », ces imbasiyyen 11, à sa
cause. L’organisation nationaliste, avec à sa tête Mostefa Ben Boulaïd, a étendu ses
structures à tout l’Aurès, dont le douar de Ghassira.
10 La nuit du 1er novembre 1954, l’attaque de l’autocar assurant la liaison entre Arris et
Biskra a des répercussions immédiates sur les habitants de Tifelfel où Guy Monnerot, le
nouvel instituteur, avait déjà fait sa rentrée scolaire. Il a été tué en même temps que Hadj
Sadok, le caïd de M’chounèche. Au cœur de l’Aurès, l’enfer commence avec la répression.
Le cycle des sanctions débute par les arrestations des nationalistes connus, les opérations
de ratissage et les représailles contre les villageois. Dès le 20 novembre, l’armée donne
« l’ordre d’évacuer les douars des vallées de l’Oued el Abiod et de l’Oued Abdi, ce qui
correspond aux douars d’Ichmoul, Kimmel, Oued Taga, Ghassira, Zellatou rattachés à la
commune mixte d’Arris » (Siari Tengour, 2010, p. 201).
11 Certaines des populations déplacées furent dirigées vers le camp de Tifelfel 12, un des
points de regroupement. Elles viennent de plusieurs villages et mechtas de Ghassira,
Taghit, Ah Hlal, Kef Laarous, Ah Messaouda, Ah Si Hmed, Ah Yahia, Ah Mansour… Dans le
cadre de la « phase de nettoyage pour rétablir la sécurité dans le massif », les premières
troupes françaises s’installent dans l’école de Tifelfel. Ce sont elles qui vont assurer le
contrôle et la surveillance de toute la population dont les déplacements sont dorénavant
soumis à autorisation. Durant le mois de janvier 1955, un poste militaire est édifié, au
lieu-dit Akerbouzt, pour accueillir les renforts13. Cet effectif est également renforcé par la
levée de plusieurs harkas14.
12 Un des objectifs de l’exode forcé est d’isoler les « maquisards » des douars ; de les priver
de toutes sources de ravitaillement, assuré pour une grande partie, par les femmes. Il
s’agit aussi de mettre fin à leurs visites nocturnes. Beaucoup de ces femmes ordinaires ont
pris place dans la résistance. Leur implication s’est manifestée tôt et de manière
silencieuse. La décision coercitive d’arrêter les « épouses des fellagas » des douars de
Ghassira, T’kout, Rhouffi… survient dans ce contexte. Peu à peu, l’identification des «
rebelles » amène l’armée à surveiller leurs familles avant de procéder à l’arrestation des
épouses.

« Surveiller et punir »15 : les interrogatoires


13 En arrêtant les épouses des résistants, les militaires espéraient atteindre l’honneur de
ceux qui ont osé prendre les armes contre la présence française et, ainsi, les convaincre
de renoncer à la rébellion en réintégrant leur foyer. «Vous êtes incapables de protéger
vos femmes ! ». Telle est l’interprétation du message16 qui leur est adressé. Durant
plusieurs jours, une dizaine de femmes17, selon les témoignages que j’ai recueillis, fut
soumise à la question. Les premiers interrogatoires furent d’une rare violence, tout étant
permis. Rien ne leur fut épargné : brutalités, insultes, atteintes à leur dignité, actes
d’humiliation. Mais ces pratiques n’ont pas abouti aux résultats attendus, ce qui décida
l’armée à inventer d’autres formes de punition avec l’ouverture d’une prison singulière
spécialement réservée à ces femmes.

L’Année du Maghreb, 20 | 2019


La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et corps en souffrance 4

14 Ainsi le 10 août 1955, le domicile18 du maquisard Salah Ou Hada est réquisitionné pour y
interner un premier groupe de vingt-deux femmes. Cet espace carcéral va abriter ces
femmes accompagnées d’enfants et de nourrissons. Du jour au lendemain, elles sont
arrachées à leurs familles, privées de liberté et astreintes à vivre dans des conditions
extrêmement dures. Dahbia (15 ans) se souvient de son arrivée à la prison : « On dormait
à même le sol, avec des pierres en guise d’oreillers et, pour toute nourriture, on avait les
quelques vivres, des miettes que nous envoyaient nos proches… » (entretien, 2016).
Benkhlif Hmed est chargé des provisions d’eau, « chaude et imbuvable ». Il convient de
rappeler que l’Aurès vivait alors sous blocus alimentaire (Siari Tengour, 2014, p. 513).
15 Les prisonnières sont livrées au comportement brutal des soldats qui ne reculent devant
rien. Ce règne de la terreur, infligé jour et nuit, a anéanti la résistance des femmes qui
n’ont comme seule arme de défense que pleurs, cris de douleur, colère et insultes. Pour
disposer à leur guise des jeunes femmes, les soldats les séparèrent alors en deux
groupes. Les femmes accompagnées d’enfants furent déplacées dans la demeure d’un
autre maquisard au lieu-dit Rounda19. Aujourd’hui, beaucoup de femmes taisent le sort
réservé aux jeunes prisonnières-sans-enfants restées dans dar Salah Ou Hada, à la merci
de la troupe qui a disposé, en toute impunité, de leurs corps. Cependant cette épreuve
endurée par ces jeunes femmes quand elle n’est pas totalement occultée, finit par être
rapportée à demi-mot dans les entretiens et confirmée par les moudjahidine (entretiens
2016 et 2017 ; celui de Yahia Zerfa). Dans le village, personne ne se fait d’illusions sur les
exactions subies par certaines prisonnières20. Les corps violés sont livrés au bon plaisir
des soldats, sans aucun égard pour la détresse des victimes. Il est arrivé que tant de
déchaînements suscitent la pitié de certains goumiers et d’un tabor marocain qui les
gardaient : « Un marocain pleurait ! » témoigne M’barka, une des victimes (entretien
2017). Il est certain que dans cette guerre, les militaires ont abusé de ces femmes par
vengeance, mais également pour exercer « leur virilité agressive et ostentatoire »
(Taraud, 2011, p. 342) et marquer ainsi leur puissance dominatrice.
16 En réaction, l’Armée de Libération Nationale (ALN) décide de passer à l’action.

L’attaque du poste militaire de Tifelfel


17 Le 26 septembre 1955, un groupe de maquisards originaires de Tifelfel, placé sous la
direction de Mohamed ben Messaoud Belkacemi21, organise l’attaque du poste militaire de
Tifelfel22. Dans l’Aurès, le corps de la femme symbolise la terre des ancêtres. Le rôle des
hommes n’est-il pas de défendre l’inviolabilité du corps féminin, symbole de la nation et
du foyer ? (Thébaud, 2004). Cette action se solde par la mort d’un soldat français, selon
nos témoins et ce que confirme la presse23. La riposte de l’armée n’est pas immédiate car il
a fallu attendre l’arrivée des renforts. Le 28 septembre, elle tire au mortier, à l’aveugle,
sur le village et atteint la prison du lieu-dit Rounda où les femmes sont enfermées. Le toit
s’effondre et provoque la mort de sept victimes24 ; des femmes et des enfants. Cet
évènement sanglant aura un double impact : sur les hommes du maquis qui ont mis en
danger les prisonnières et sur les survivantes dont certaines vont subir l’innommable.
18 Sous les ruines du haouch25 Rounda, les détenues rescapées ont passé plusieurs heures au
milieu des cadavres, sous les menaces de mort du caïd Merchi Sebti d’Arris. De nouveau,
les soldats procèdent à l’isolement des jeunes femmes sans enfants. Toutes savent ce qui
les attend ! Dans un geste désespéré, une mère n’hésite pas à jeter son fils dans les bras de

L’Année du Maghreb, 20 | 2019


La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et corps en souffrance 5

l’une d’entre elles pour la protéger. Une autre qui tente de se sauver est poursuivie par les
soldats. Quand ses compagnes s’interposent pour la soustraire aux soldats, elles sont
violentées, piétinées et rouées de coup de crosse, au milieu des cris de détresse. À
l’évocation de cet épisode, M’barka est prise de malaise. Cette tragédie reste gravée dans
son esprit et dans la mémoire collective : « On respirait la mort ! L’odeur de la mort était
là, mêlée à la poussière et au sang… » se souvient Dahbia. Sur les lieux, le capitaine
s’adresse aux femmes terrifiées rejetant la faute sur les « rebelles ».
19 Les représailles vont s’étendre à toute la région : maisons incendiées, champs brûlés,
cheptel décimé ou réquisitionné, tandis que les réserves de céréales seront désormais
distribuées par l’armée en fonction de la taille de la famille. Entre-temps, les prisonnières
durent regagner le premier lieu de détention : Dar n’ah Salah ou Hada.
20 Les survivantes sont de nouveau confinées dans cette demeure, dépourvue de toutes
commodités. L’internement est difficilement supporté, d’autant plus que les menaces de
mort et des sévices sexuels pèsent constamment sur elles. Dans cet enfer quotidien, les
femmes ne se résignent pas et tentent de s’opposer aux agissements de leurs geôliers.
C’est ainsi qu’elles décident de refuser toute ration de nourriture distribuée, en ce début
d’automne26. Elles résistent une semaine avant que l’armée n’autorise la population à les
ravitailler malgré le peu de moyens dont elle dispose. Cette opportunité fut saisie par les
familles pour demander aux autorités militaires, par l’entremise de la djemaâ, d’accepter
que deux des leurs soient chargés du gardiennage de la prison, sans que la surveillance
des militaires ne faiblisse.
21 Le 26 octobre 1956, les autorités militaires décident de libérer les femmes. À partir de
cette date, les femmes prisonnières sont appelées à vivre une nouvelle étape.

Libérées, mais sous condition : la prison du lieu-dit


Akarbouzt
22 Les motifs exacts à l’origine de cette décision de libération restent encore ignorés. En fait,
cette libération était assujettie à des conditions précises. L’interdiction de regagner leurs
foyers leur fut signifiée. Toutes ces femmes « libérées » devaient trouver refuge chez les
habitants de Tifelfel et y rester. Deux par deux, elles ont, au gré du hasard, occupé une
bergerie ou un endroit quelconque : « On a parcouru 300 mètres… On est rentré dans un
haouch où un vieux nous a hébergés jusqu’en 1957. Puis on est retourné à Rhouffi, puis à
Cheurfa, puis à Tabaâlit où on a occupé une pièce et une skiffa (patio) qui servait de
cuisine ». Cette situation a duré jusqu’en 1959, date à laquelle elles sont appelées à
rejoindre une autre prison en compagnie d’autres « épouses de fellagas ».
23 Une fois de plus, les autorités militaires inventent un nouveau mode d’incarcération. Elles
réquisitionnent, à partir du mois de février 1959, le haouch de Belkacem Belkacemi, un
maquisard, pour y enfermer les femmes, du soir jusqu’au matin. Leur nombre avoisine la
centaine, plus peut-être. A ce jour, l’identification27 a permis de dresser une liste
nominative de 70 femmes : des Ath Abed, Ath Idir, Ath si Hmed, Ath Messaouda,
Ikhadragan... Les conditions de leur détention semblent en apparence allégées, mais leurs
allées et venues n’échappent pas à un contrôle strict. Muni d’une liste, un militaire fait
l’appel quotidiennement, parfois même durant la nuit, pour s’assurer de leur présence
entre les murs de la prison et sous bonne garde. C’est aussi un moyen de les maintenir
dans la terreur.

L’Année du Maghreb, 20 | 2019


La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et corps en souffrance 6

24 Durant la journée, les détenues peuvent vaquer à leurs occupations. Pour quelques-unes,
c’est le retour au foyer, tandis que pour d’autres, venues des environs ou de plus loin, la
seule solution est d’essayer de survivre et de trouver de quoi se nourrir. Ce calvaire,
rythmé par les interrogatoires, les menaces, les humiliations, les brutalités, ne prend fin
qu’au Cessez-le-feu, après la signature des Accords d’Evian.
25 Cette mise en récit est loin d’exprimer toute l’ampleur du drame vécu par les femmes de
cette région. C’est ce que révèlent les entretiens que j’ai pu réaliser avec certaines d’entre
elles.

Des vies tumultueuses et meurtries : F’tima, M’barka,


Zerfa et les autres
« Ils m’ont dit des paroles à rentrer sous terre
Mais je ne tairai rien car il y a mieux à faire
Que de fermer les yeux quand on ouvre son
ventre »
(Anna Greki, 1963, p. 23).

Zeghdoud F’tima

26 Au moment de son arrestation au mois d’août 1955, F’tima est âgée de 27 ans, elle est
mariée à Ben Si Amor Tayeb28, mère de deux enfants en bas âge et enceinte. Son époux
fait partie des premiers insurgés de l’Aurès. Avant de prendre le maquis, il était militant
du PPA-MTLD dès 1948. Avant le déclenchement de la guerre en novembre 1954, F’tima
était au courant de ses activités politiques dans la région. Elle l’a souvent accompagné
dans ses déplacements. Des réunions clandestines se tenaient dans leur maison et F’tima
préparait les repas. C’est ainsi qu’elle se souvient de la présence de Mostefa Ben Boulaïd,
de Grine Belkacem et d’autres…
27 Quand je l’ai rencontrée, au mois de novembre 2016 à Arris, Lalla F’tima avait 89 ans. Son
fils l’avait informée de ma visite. L’accueil fut des plus chaleureux avant qu’elle ne
commence son récit en parler chaoui :
« Ils (les soldats) sont arrivés de nuit, chez nous. Leur chef en premier, suivi par les
autres. Ils cherchaient mon époux. Ils ont commencé la fouille, inspecté le plafond
d’abord…puis ils se sont dirigés vers moi, ils ont menacé de me tuer. L’un d’eux a
pointé son fusil sur moi, là sur ma poitrine et a tiré. L’arme n’était pas chargée mais
je crois voir le sang couler de ma poitrine et la vie me quitter… » (Long silence et
regard effrayé avant de reprendre).
« Est-ce que vous êtes venues pour moi ? Pour m’emmener ? ». Elle se tourne vers
son fils et répète la même question… Il la rassure comme il peut.
« Il (son fils) était dans le berceau quand les soldats sont venus. Les soldats
fouillaient partout. L’un d’eux voulait inspecter le berceau… j’ai dit : « Non, non,
c’est le bébé, ne le touche pas ! ». Un tabor s’est interposé et l’a stoppé… ».
Inquiète, Lalla F’tima demande si je vais passer la nuit. Son fils Moh répond que
non. Elle ajoute : « J’espère qu’elles ne vont pas m’emmener avec elles, ya Moh, ce
sont des femmes ? N’est-ce pas ? » Le fils continue de la réconforter. Elle se tourne
vers moi, me remercie, demande d’où je viens et où j’habite, puis elle questionne :
« Etes-vous venues pour le pardon (smah)?... Qu’on se pardonne mutuellement ! ».

L’Année du Maghreb, 20 | 2019


La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et corps en souffrance 7

De longs silences tandis que ses mains s’agitent et que son regard exprime une peur
indicible. La conversation continue avec le fils. Elle se focalise sur l’épisode du
bombardement de la prison :
« Ma mère savait que les prisonnières étaient en danger… Elle a tenu ses deux
enfants (Moh et sa sœur) et s’est postée devant la porte de la prison. Elle a pu sortir
aux premiers coups de mortier …Il y a eu sept victimes. On est resté en prison de
1955 jusqu’à la fin ». A ce moment précis, Lalla F’tima ajoute : « Nous avons vécu /
connu / un grand malheur (el ham)/ l’injustice !». (Silence) - « Éteignez la lumière !
Est-ce que tu as le laisser-passer ? (en s’adressant à son fils) ».
Elle répète plusieurs fois la question.
28 Le fils intervient et explique qu’à la tombée de la nuit, depuis quelques années, sa mère
revit son calvaire et pleure. Tous les soirs, elle exige l’extinction de la lumière et demande
si son fils dispose d’un laisser-passer29. Elle revit le couvre-feu, s’agite violemment, pousse
des cris : « Ils tirent, ils tirent sur nous… Ils sont venus me chercher, ils sont venus pour
moi ! ». L’impossible oubli a fait sombrer Lalla F’tima30 dans la folie, à la tombée de la nuit,
moment où la brutalité extrême s’exerce. N’ayant pas réussi à échapper au passé, Lalla
F’tima est toujours en prison.

Halmat M’barka

29 Elle est née en 1928, à Rhouffi. Son époux Mohamed Bendjedidi, militant du PPA-MTLD, a
rejoint les groupes de maquisards dans la région de Biskra. Il était chargé des actions de
sabotage. Ils vivaient à Aïn Lahneche près de Rhouffi.
30 Toutes les femmes de la famille Bendjedidi ont été longuement interrogées, à plusieurs
reprises. Elles font partie de la première vague d’arrestations des « épouses de fellagas ».
Parmi elles, seules, M’barka et sa sœur Yamina, échappent à la mort 31. En prison, « la nuit,
c’est la terreur car les soldats français faisaient exprès de nous tourmenter et de nous
empêcher de dormir. Un cauchemar qui s’éternisait… » Au mois d’octobre 1956, elles sont
autorisées à trouver refuge chez l’habitant. M’barka (en compagnie de quatre autres
femmes et leurs enfants) passe une nuit chez Baalal, un habitant de Tifelfel. « Au matin,
on est parti ... Hmama avait un nourrisson qui refusait le sein ». Baalal manifeste une
grande malveillance à leur encontre. Devant tant d’hostilité, elle demande à « retourner
en prison ». Puis elle finit par trouver refuge ailleurs, chez Mohand Ou Mahmoud, un
autre citoyen. Pour toute la population de Tifelfel, cette période n’est pas facile.
L’ambiguïté des comportements traduit à la fois de la méfiance et la peur de voir surgir
les soldats de l’armée française ou ceux de l’ALN. Dans un cas comme dans l’autre, on
craint la présence de ces femmes sous son toit. Mohand Ou Mahmoud les installe dans une
bergerie qu’elles ne quittent que cinq mois plus tard pour repartir d’abord à Rhouffi, puis
à Chorfa et, en troisième lieu, à Tabaâlit. Là, elles occupent une pièce et une skiffa (entrée)
qui sert de cuisine… Au début de l’hiver 1957, elles se rendent dans leurs familles
respectives. M’barka continue de ravitailler le maquis.
31 J’ai vu M’barka, chez elle à Biskra en 2016. Son récit gravite autour de la prison mais aussi
autour de l’absence de son fils Salah, mort à l’âge de 4 ans. Elle était enceinte en prison et
dit-elle Salah s’était figé dans son ventre : « Il n’était pas mort, mais il n’était pas vivant
non plus ! … ». Pour elle, sa douleur est toujours vive quand elle parle d’une harga (plaie
ouverte qui saigne) au ventre. « Mon fils n’est pas mort, je le porte encore ! » dit-elle en
posant la main sur son ventre.

L’Année du Maghreb, 20 | 2019


La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et corps en souffrance 8

Athmani Zriga

32 En 1952, les oncles maternels de Zriga, âgée alors de 17 ans, la donnent en mariage à un
homme de 30 ans. Elle est arrêtée au mois d’août 1955 parce que son époux a rejoint le
maquis.
« Je suis restée 5 jours entre les mains des soldats et j’ai été torturée à l’électricité. Il
y avait des harkis32 qui sont intervenus pour mettre fin à la torture… Puis je suis
emprisonnée et ma fille, Khadija, âgée de 2 ans est morte de faim, car on avait faim
et soif. Les interrogatoires étaient fréquents. Les goumiers nous aidaient parfois. Ils
étaient nombreux et originaires de Ghassira et d’autres douars… Je me souviens de
Messaouda, Mansourah, Djemaâ des Ou Yahia … Il y avait aussi Chamkha avec son
bébé, Hafsia… Les Marocains et les soldats assuraient la surveillance. C’était la
misère. Quand les soldats venaient, on se défendait comme on pouvait en criant, en
les frappant avec des bâtons, surtout quand ils venaient pour prendre les jeunes
femmes. J’avais 20 ans, Zriga était une jeune mariée… Messaouda n’avait pas
d’enfants, d’autres en avaient. On était toutes épouses de fellagas. À ma sortie de
prison (octobre 1956), je me suis enfuie au maquis dès que j’ai pu, grâce à un
contact. Je n’étais pas armée mais je disposais d’une paire de jumelles pour monter
la garde des casemates. Il y avait 3 autres femmes avec moi dont l’une, Zohra, une
arabe qui portait la tenue militaire… J’ai retrouvé mon époux Mohamed. Il est tué
en 1961…».

Yahia Zerfa
« Je suis de Kef Laârous. Je me suis mariée avec Yahia Ahmed la veille des
évènements de Tighanimine. Quand on a appris ce qui se passait, les hommes ont
caché leurs armes. Les Tabors m’ont arrêtée au mois d’août 1955 parce qu’il nous
était reproché de venir en aide au djeich (ALN) : on tissait des kachabias 33, on leur
fournissait le gîte et le couvert…Dans la SAS34 de Rhouffi, on nous frappait durant
les interrogatoires. On nous questionnait à propos de nos maris : « Quand venaient-
ils ? De jour ? De nuit ?... » Mon mari était djoundi (soldat de l’ALN), ma maison a été
incendiée ; la guerre a été dure. On nous a frappées, torturées, privées de nos
maisons, on nous a déplacées de Rhouffi vers Tifelfel, d’un endroit à un autre.
Quand la prison a été bombardée, le toit s’est effondré sur nous, il y a eu des morts
et des blessés, des femmes et des enfants…Il y eut l’monqer (le mal)… Ils ont tout
fait…après l’attaque du poste militaire ».
« Au mois d’octobre 1956, je me retrouve chez le peuple, chez Amar Berrahmoun.
J’étais avec Dahbia, on avait une pièce où cuisiner et dormir. On recevait de l’aide de
la part de nos familles. Un mois après, on a regagné Rhouffi. Mon mari, il est rentré
du maquis en 1961, « il a revêtu l’habit de goumier » après s’être « repenti » et
rendu à l’armée française. Quinze jours plus tard, il est exécuté par un djoundi…
Il y a eu des viols en prison comme pour Fadhma, il y a eu l’monqer. Cela se passait
de nuit et on ne distinguait pas le tabor du goumier ou du soldat… On criait, on
hurlait et on donnait des coups pour empêcher ça. Il y a eu bien d’autres femmes
violées mais je ne peux pas te les nommer…On vivait en groupe dans une pièce, il y
avait avec moi Ourida, Fadhma, Djemaâ, Afia mais certaines ne déclinaient pas leur
identité. On n’arrêtait pas de crier quand les soldats venaient pour l’une d’entre
nous… Il leur arrivait de ramener de la nourriture qu’on refusait. On restait des
jours entiers sans manger sauf quand le ouakaf (gardien) ramenait des dattes et de
la semoule.
Aujourd’hui, je suis malade, hypertendue, diabétique. J’ai de l’anxiété. J’ai eu huit
enfants avec mon 3e mari, un djoundi, qui a fait de la prison et qui a été torturé. J’ai
fait 15 grossesses. On a beaucoup souffert. Pour le djeich, j’ai pilé le café, lavé du
linge et tissé des kachabias. On faisait tout et on recevait des coups. Pour te dire la

L’Année du Maghreb, 20 | 2019


La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et corps en souffrance 9

vérité, on a subi les coups des soldats français, mais aussi ceux du djeich! Le djeich
nous a demandé de travailler pour lui…Il nous réunissait pour le khitab (discours). Il
donnait des ordres qu’on devait exécuter. Il menaçait, on était entre deux feux et
on nous imposait le silence. Les soldats français tuaient et le djeich aussi ... »

Le corps des femmes, un champ de guerre


33 Dès le début de l’insurrection, des consignes strictes sont données aux femmes par l’ALN 35
: enlaidir leur corps et se débarrasser de leur parure. Elles devaient être repoussantes.
Que dire aussi des nombreux stratagèmes imaginés par les femmes pour éviter d’être les
victimes de ces actes de guerre ?36 Une des recommandations concerne leur habillement :
« On a demandé aux femmes d’éviter de porter des robes et des chèches aux franges
colorées, on leur recommandait de se départir de leurs bijoux, en un mot de s’enlaidir… ».
Elles ont confié qu’elles allaient jusqu’à salir et enduire le peu de vêtements qu’elles
portaient, de bouses d’animaux. Elles évitaient de se laver, elles masquaient leur visage
avec de la suie et certaines parties de leur corps. Ce sont là les quelques ruses déployées
pour éviter la violence et la honte. Ces pratiques ne participent-elles pas de
l’enfermement des corps des femmes ? On leur demande de se déparer au point de
gommer les atours liés à leur féminité. M’barka fut chargée de relayer l’information
auprès des femmes : enterrer les bijoux et ranger les vêtements colorés. De très jeunes
filles furent contraintes de se marier, souvent avec des hommes âgés, pour les soustraire
aux exactions37.
34 Les forces armées coloniales ont bien saisi l’importance de la sacralité (horma) des terres
et des femmes. En s’attaquant aux femmes et en occupant les domiciles des insurgés, ils
les défient. Ils sont conscients de mettre à mal l’honneur masculin des colonisés en
révolte. La virilité exacerbée d’un camp fait face à l’autre camp, celui des « farouches
chaouias, rebelles » en mettant en péril puis en bafouant l’intégrité physique et morale de
leurs femmes et de leurs filles.
35 Un article de la journaliste Florence Beaugé relève que « loin d’avoir constitué de simples
dépassements, les viols sur les femmes ont eu un caractère massif en Algérie entre 1954 et
1962, dans les villes mais surtout dans les campagnes et pendant toute la durée de la
guerre »38. En dépit du témoignage de Louisette Ighilahriz, le tabou sur le viol n’est pas
encore levé (Ighilahriz, 2001). D’autres témoignages39 sont rapportés, comme le cas d’un
responsable de l’ALN, devenu fou après le viol de son épouse par trois ou quatre militaires
et qui a abandonné femme et enfants. « Il ne s’en est jamais remis », explique un de ses
compagnons : « Mais il s’agit de notre dignité, c’est inadmissible car il y a en jeu l’honneur
de toute une famille…Tout peut se réparer sauf l’honneur !... ». Ailleurs, à Aïn Beïda,
l’épouse d’un chef de Katiba (unité de l’ALN) violée, est exhibée dans le village par les
militaires40. Elle va mourir des suites de ce viol…
36 Mohamed Garne est né du viol collectif de sa mère, âgée de 15 ans, détenue dans le camp
militaire de Teniet el Had, en 1959. Devenu adulte, il témoigne qu’il continue de ressentir
les coups reçus par sa mère et qu’il en souffre41. Kheira, la mère de Mohamed Garne,
jamais remise, va choisir de vivre avec les morts, dans le cimetière de Sidi Yahia, à Alger.
C’est dans un tribunal qu’elle crie au juge : « …Vous savez ce qui s’est passé pendant la
guerre ? On m’a violée, on m’a violée, on m’a violée !» (Garne, 2005). Dans cette guerre, si
toute la société est victime d’ébranlements moraux, le viol, quant à lui, est un acte de
domination, de destruction et « de conquête des territoires » (Moussaoui, 2006, p. 97).

L’Année du Maghreb, 20 | 2019


La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et corps en souffrance 10

37 La femme est indéniablement une double victime.


38 À Tifelfel, la question des abus sexuels est formulée par les femmes – otages et victimes –
dans un langage spécifique, de soi sur soi. Les silences disent le viol, cet acte innommable.
Mais il y a eu ce mot presque crié par Zerfa : l’monqer, « Il y a eu l’monqer ! ». C’est-à-dire le
grand malheur, ce qui est blâmable et répréhensible. « Il y a eu tout ! Les femmes ont tout
subi ! » pour rétablir, selon les dominants, l’ordre et la pacification en passant par les
corps des femmes. Comment interpréter le sort d’une prisonnière, Laâtra de Rhouffi ?
Cette dernière sera « choisie » par un sergent, après son arrestation. Contrainte de vivre
dans le camp militaire, elle passe du statut « d’épouse de fellaga » à celui « d’épouse de
sergent », jusqu’au Cessez-le-feu42.
39 Les blessures sont restées ouvertes. Les consciences atteintes ne peuvent pas oublier et
les corps non plus. Pour Karima Lazali, « ce sont bien les corps qui portent la mémoire de
ces mutilations. Le réel du corps est devenu le lieu du mémoriel » (Lazali, 2018, p. 89).
Comment alors analyser le langage des corps ? Ils sont marqués par les blessures
physiques. Les résurgences d’éléments intrusifs qui ont un impact sur les traumatismes
finissent parfois par les réveiller. Quand Dahbia se souvient : « Mon ventre se déchire et
devient sang ! » Djemaa refuse d’ouvrir les yeux quand elle traverse Tifelfel. Zriga reste
handicapée. Le corps de F’tima, lui, a mémorisé la terreur du couvre-feu, mais aussi la
terreur des humiliations (la nudité, les insultes, …). Toute féminité a été ôtée à ces
femmes. Les corps parlent et disent tous les dégâts laissés par les nombreux
traumatismes. Ainsi, Chamkha raconte comment en 1956, lors de l’incendie de leur haouch
, terrorisée, elle a oublié, son bébé de trois mois dans son berceau. Il fut sauvé des
flammes par un Tabor. Une autre raconte sa détresse lorsqu’elle se rend compte qu’elle
est en retard alors qu’elle doit rejoindre la prison. Terrifiée, elle oublie le chemin du
retour. Son corps et ses pieds refusent d’avancer alors qu’elle doit obligatoirement se
présenter à l’appel. Elle rejoint la prison, guidée par les villageois qui l’ont retrouvée sur
le sentier, pétrifiée. Djemaa (15 ans à l’époque) se souvient : « Dans ce lieu, on a tout vu !
Cela réveille en moi un déchirement au ventre. Il devient sang… » M’barka raconte :
« Dans la prison, j’étais déjà morte. Mon corps était mort ! Je n’avais plus peur de rien ! ».
40 Deux de nos témoins sont encore en deuil43. Non remariées, elles sont les rescapées qui
n’ont pas donné la vie. Elles portent encore le deuil : « Je suis toujours en deuil ». M’barka
elle, qui ne se remet pas de l’absence traumatique de son fils, parle de cette blessure
encore vive. Le deuil ici, est un autre aspect de la violence à prendre en charge par la
recherche et par des disciplines telles que la psychologie ou la psychanalyse spécialisée
dans le traumatisme. Stéphane Audoin-Rouzeau se pose à juste titre la question du :
« Comment a-t-on souffert ? Comment souffre-t-on ? , de la mort des autres, de la mort
des siens, pendant et après la guerre ? » (Audoin-Rouzeau, 2010, p. 4). Comment évoquer «
les désarrois de l’intime et du collectif » ? (Lazali, 2018). À l’évocation de sa détention,
Lalla F’tima très agitée en a parlé dans un entretien. Comment faire en sorte que le refus
de l’oubli se transforme en pardon44 ? Que pardonner ?
41 Et à qui pardonner ? La recherche en psychiatrie commence à peine « à se préoccuper du
pardon comme processus thérapeutique » (Clairvoy et al., 2003, p. 40-42). Quels sens
donner à ces questionnements soulevés par la tragique histoire d’une détention qui n’a
encore tout livré ?

L’Année du Maghreb, 20 | 2019


La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et corps en souffrance 11

42 À Tifelfel, des femmes ont été incarcérées, à partir de 1955, dans une prison improvisée.
Pouvons-nous saisir et cerner tous les éléments de cette tragédie ? Cette quête difficile,
patiente et improbable parfois, rendue malaisée par le silence des archives et la
disparition des témoins-clés, repose sur des entretiens réalisés avec les survivantes. Cela
participe de la fabrication d’une histoire par les acteurs eux-mêmes, « une histoire orale »
(Joutard, 2013).
43 Mon propos est de sortir de l’oubli cette histoire et de mettre en lumière les souffrances
intériorisées et les brutalités enracinées dans les corps de ces femmes ordinaires, les «
Sans voix » évoquées dans les écrits d’Assia Djebar (1985). Il est important de sortir ces
femmes de la marginalisation mémorielle. Au commencement de l’enquête, ces anciennes
détenues étaient présentées comme les « épouses de moudjahidine » par les autorités
officielles. Il est vrai que c’est ce statut qui les avait conduites dans les camps et les
prisons de l’armée française. Mais derrière ce statut, il y a un nom de famille, un être
humain, une histoire, un destin personnel, un engagement dans cette guerre et une
mémoire.
44 À l’écoute de ces voix, j’ai voulu dire la répression et les résistances. Ces voix jusque-là
ensevelies ont aujourd’hui beaucoup de mal à sortir de l’oubli et à faire partager ces
expériences. Les dommages sont très profonds. Mais au lendemain de la guerre, quels
ressorts ont permis à ces femmes de se reconstruire ? Il semble que pour la plupart
d’entre elles, cette période d’une vie tragique faite de souffrances, de courage et de
sacrifices a été mise entre parenthèses. Avaient-elles d’ailleurs le choix ? « La guerre fut
terrible. Elles l’ont vécue dans leur cœur, ayant perdu tant d’être aimés, et dans leurs
corps, éreintés, torturés… emprisonnés, niés » (Perrot, 2004, p. 9).
45 Ce travail préliminaire s’inscrit dans le long terme. L’enquête en cours a pour ambition de
multiplier les exemples avant de permettre leur mise en récit et tirer les conclusions qui
s’imposent sur ces violences. Je suis consciente de la complexité des événements, des
différents acteurs (dominants et dominés) et des territoires où ils ont évolué. Cette
recherche peut s’inscrire dans ce que Fanny Colonna (2010) appelle une véritable
ethnographie de l’expérience vécue de la domination coloniale. Elle se poursuit pour
mettre à jour les zones d’ombres d’une page d’histoire de la guerre qui reste à écrire, celle
des femmes de Tifelfel et de l’Aurès.

BIBLIOGRAPHIE
ADEL Khedidja, 2017, « Femmes en scène dans le musée des martyrs de M’sara-Bouhamama
(Aurès) », in SIARI-TENGOUR Ouanassa (dir.), Résistance algérienne. Histoire et mémoire, 1945-1962, Oran,
Ed. CRASC, p. 123-150.

ALEXIEVITCH Svetlana, 2004, La guerre n’a pas un visage de femme, Paris,


Éditions J’ai lu.

AMRANE Djamila, 1999, « Femmes dans la guerre d’Algérie. Entretien avec Fatma Baïchi », Clio.
Histoire‚ femmes et sociétés [En ligne], 9.

L’Année du Maghreb, 20 | 2019


La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et corps en souffrance 12

AUDOIN-ROUZEAU Stéphane, 2010, « Qu’est-ce qu’un deuil de guerre ? », Revue historique des armées,
259, p. 3-12.

BOHLEBER Werner, 2007, « Remémoration, traumatisme et mémoire collective. Le combat pour la


remémoration en psychanalyse », Revue française de psychanalyse, vol. 71, n°3, p. 803-830.

BRANCHE Raphaëlle, 2002, « Des viols pendant la guerre d’Algérie », Vingtième Siècle. Revue d’histoire
, n°75, p. 124-125.

CHAULET-ACHOUR C hristiane, 2012, « Écrits d’Algérienne et guerre d’indépendance. Témoignages et


créations », Confluences Méditerranée, 2012/2, n°81, p. 189-203.

CLERVOY Patrick et al., 2003, « Deuil et guerre », Études sur la mort, vol. 123, n°1, p. 35-44.

COLONNA Fanny et LE PAPE Loïc (dir.), 2010, Traces, désirs de savoir et volonté d’être. L’après-colonie au
Maghreb, Arles, Actes Sud/Sinbad.

DJEBAR Assia, 1985, L’amour, la fantasia, Paris, Lattès/Enal.

DJEBAR Assia, 1995, Vaste est la prison, Paris, Albin Michel.

DJEBAR Assia, 1999, Ces voix qui m’assiègent, Paris, Albin Michel.

DRIF Zohra, 2013, Mémoires d’une combattante de l’ALN. Zone Autonome d’Alger, Alger, Éditions
Chihab.

FAUBLÉE-URBAIN Marcelle, 1951, « Magasins collectifs de l’Oued el Abiod (Aurès) », Journal des
Africanistes, tome 21, fascicule 2, p. 139-150

FOUCAULT Michel, 1975, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris,


Gallimard.

FRÉMEAUX Jacques, 2002, « Les SAS (sections administratives spécialisées) ». Guerres mondiales et
conflits contemporains, vol. 208, n°4, p. 55-68.

GARNE Mohamed, 2005, Lettre à ce père qui pourrait être vous, Paris, Jean Claude Lattès.

GHODBANE Kamel, 2013, Répression coloniale et Lutte de libération dans l’Aurès : le camp de détention
pour femmes de Tifelfel, Film documentaire, Ghoufi Production (en arabe).

GREKI Anna, 1963, Algérie capitale Alger, Tunis, Société nationale d’éditions et de diffusion,
JP. Oswald.

GUEDJIBA Abdelnacer, 2010, « Insoumis et bandits chez les Béni-Bouslimane du Zellatou (Aurès) »,
in COLONNA Fanny et LE PAPE Loïc (dir.), Traces, désirs de savoir et volonté d’être. L’après-colonie au
Maghreb, Arles, Actes Sud/Sinbad, p. 231-249.

HAUTREUX François-Xavier, 2006, « L’engagement des harkis (1954-1962). Essai de périodisation »,


Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 90, p. 33-45.

IGHILAHRIZ Louisette, 2001, Algérienne, Paris, Fayard.

JOLY Maud, 2007, « Dire la guerre et les violences : femmes et récits pendant la guerre
d’Espagne », Mélanges de la Casa de Velázquez, vol. 37, n°2, p. 199-220.

JOUTARD Philippe, 1983, Ces voix qui nous viennent du passé, Paris, Hachette.

JOUTARD Philippe, 2013, Histoire et mémoires, conflits et alliance, Paris,


La Découverte.

KADDACHE M ahfoud, 1977, Récits de feu, Alger, SNED.

L’Année du Maghreb, 20 | 2019


La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et corps en souffrance 13

LAZALI Karima, 2018, Le trauma colonial. Une enquête sur les effets psychiques et politiques
contemporains de l’oppression coloniale en Algérie, Paris,
La Découverte.

MAUSS-COPEAUX Claire, 2013, La source. Mémoires d’un massacre : Oudjehane, 11 mai 1956, Paris, Payot.

MOUSSAOUI Abderrahmane, 2006, De la violence en Algérie. Les lois du chaos, Alger, Barzakh.

PERROT Michelle, 2004, « Préface », in AMRANE-MINNE Danièle Djamila (dir.), Des femmes dans la
guerre d’Algérie, Entretiens, Alger, EDIK.

SACRISTE Fabien, 2014, « Les camps de « regroupement ». Une histoire de l’État colonial et de la
société rurale pendant la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962) », thèse de doctorat,
Université de Toulouse 2 -Le Mirail, 3 tomes.

SIARI TENGOUR Ouanassa, 2010, « Zones interdites et camps de regroupement dans l’Aurès
1954-1962 », in Histoire contemporaine de l’Algérie. Nouveaux objets, Oran, éd. CRASC, p. 199-213.

SIARI TENGOUR Ouanassa, 2014, « Aurès, 1er novembre 1954 », in Bouchène et al. (dir.), Histoire de
l’Algérie à la période coloniale : 1830-1962, Paris,
La Découverte, p. 508-514.

SPIVAK Gayatri Chakravorty, 2009, Les subalternes peuvent-elles parler ?, Paris, Éditions Amsterdam.

THALMANN Rita, 1995, « L’oubli des femmes dans l’historiographie de la Résistance », Clio. Femmes,
Genre, Histoire [En ligne], n°1, mis en ligne le 01 janvier 2005.

THÉBAUD Françoise, 2004, « Penser la guerre à partir des femmes et du genre : l’exemple de la
Grande Guerre », Astérion [En ligne], n°2, mis en ligne le 05 avril 2005.

THÉBAUD Françoise, 1995, « Résistances et Libérations », Clio. Femmes, Genre, Histoire [En ligne], n°1,
mis en ligne le 01 janvier 2005.

THÉNAULT Sylvie, 2004, Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d’Algérie, Paris, La
Découverte.

TILLION Germaine, 2000, Il était une fois l’ethnographie, Paris, éditions du Seuil.

NOTES
1. . Les travaux fondateurs de Djamila Amrane-Minne ont ouvert ce grand chantier, investi par
d’autres recherches, des récits de témoignages de moudjahidates, des films documentaires :
Moudjahidate de Alexandra Dols, 2008 ; Hier, aujourd’hui et demain de Yamina Bachir Chouikh,
2010 ; 10 949 femmes de Nassima Guessoum, 2016… Toutefois cette production est loin de rendre
compte des multiples facettes de l’histoire des Algériennes durant la guerre d’indépendance. Voir
aussi le bilan dressé par Christiane Chaulet Achour sur les écrits et témoignages en rapport avec
la guerre d’indépendance (Chaulet Achour, 2012).
2. . Le journal régional de Constantine, El Acil, 31 octobre 2015, N°6747, p. 15.
3. . Ce documentaire a le mérite d’avoir réussi à réunir un groupe d’ex-prisonnières sur les lieux
de leur détention.
4. . Les hommes et les femmes, arrêtés, sont identifiés et photographiés. Trois photographies
m’ont été confiées. Il est intéressant de relever que dans les années quarante, une chanson
hostile à l’administration dénonçait déjà cette pratique : « Ma sœur est une petite rose pas encore
ouverte/L’administrateur est venu/Il l’a prise pour la photographier ». ANOM 932//47 Préfecture
des Aurès.

L’Année du Maghreb, 20 | 2019


La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et corps en souffrance 14

5. . Pour avoir une idée des réalités de la détention, se référer au témoignage d’une détenue d’un
camp, adressé au FLN et publié par Mahfoud Kaddache (1977). Se référer aussi aux témoignages
des suppliciées de la célèbre ferme Ameziane, de la ville de Constantine, -centre de
renseignement et d’action (CRA)- dans l’ouvrage de Jean-Luc Einaudi, La ferme Ameziane. Enquête
sur un centre de torture pendant la guerre d’Algérie, L’Harmattan, 1991.
6. . L’enquête a débuté en 2016. Les entretiens ont eu lieu dans Tifelfel, Arris et Biskra après
l’identification et la localisation des survivantes. Le travail de collecte des données a requis du
temps et de la patience.
7. . À ce jour, je n’ai trouvé aucune trace de l’existence de cette prison dans les Archives
Nationales d’Outre-Mer (ANOM) d’Aix en Provence. J’ai interrogé mes collègues historiens qui
n’ont pas rencontré de documents sur cet évènement. En attendant de trouver des archives dites
de surveillance (militaires…), mes efforts tendent à construire un corpus d’archives orales,
inédites à partir du terrain.
8. . Il faut rappeler que ces bouleversements ont commencé dès le début de la colonisation. Dans
la mémoire collective, les souvenirs de l’insurrection de 1879 restent vivaces ainsi que les
exactions et les déplacements de population.
9. . ANOM 932//47 Préfecture des Aurès.
10. . « Le maquis des Aurès en juin 1952. Un rapport du sous-préfet de Batna », L a Revue
administrative, 58e Année, N°346 (Juillet 2005), p. 424-427.
11. . Appelés aussi ixemmaten, imunafqen… Voir l’article sur les insoumis et bandits au Zellatou, de
Abdenacer Guedjiba (Guedjiba, 2010, p. 238).
12. . Sur la question des regroupements voir la thèse de Fabien Sacriste (2014, p. 269-3019).
13. . Ghassira, T’kout et Tifelfel sont occupés par le 40 e Goum du 10e Tabor, la 2e compagnie du 3e
 Bataillon de Régiment Etranger d’Infanterie, le 1er Régiment de Chasseurs Parachutistes (RCP), le
Bataillon de marche de la Légion Etrangère (BMLE), la 3 e Compagnie du 4e Bataillon des Chasseurs
à Pied (BCP)…
14. . Troupes supplétives placées sous l’autorité militaire. Dans l’Aurès, elles furent créées dès
1954.
15. . Titre de l’ouvrage de Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris,
Gallimard, 1975.
16. . Selon de nombreux témoignages dans Tifelfel et dans d’autres régions.
17. . Les épouses Bendjedidi sont ciblées en premier par les arrestations.
18. . Les maisons qui ont servi de prison sont situées à proximité du poste militaire.
19. . Rounda désigne l’ancien noyau du village de Tifelfel. C’est sur ce site surélevé que les
militaires ont érigé le poste, la tour de guet et leurs logements.
20. . Le même mode opératoire m’a été rapporté par ma mère dans son village natal, situé dans
l’Aurès.
21. . Dont l’épouse figure parmi les prisonnières.
22. . Il serait intéressant de recueillir le témoignage des maquisards à l’origine de cette attaque et
pour quels motifs ?
23. . La Dépêche de Constantine du 27 septembre 1955 rapporte que : « Le poste de Tifelfel, au sud-
Ouest d’Arris (Aurès), a été harcelé hier à 17h. 30 par des hors-la-loi. Le lieutenant chef de poste a
été blessé ». Archives de la Wilaya de Constantine. Il pourrait s’agir du lieutenant Yves Pelouard,
blessé par balles et décédé le 02 octobre à Tifelfel (http://
marienoelyvonpriouforcelocale19mars1962.e-monsite.com).
24. . Il s’agit de Belaïche Fatma (épouse Bendjedidi Ali ben el Hadj), ses enfants Fatima (4 ans) et
Mohamed (2 ans) ; Meftah Aïcha, sa fille Hadda ; Ouezzani Mahbouba et Saïghi Roqia. L’enquête
n’a pas encore livré le nom des victimes du village de Tifelfel, incendié.
25. . Le haouch désigne la grande maison : des pièces autour d’une cour abritant une famille
élargie.

L’Année du Maghreb, 20 | 2019


La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et corps en souffrance 15

26. . Il arrive que les femmes ne reçoivent pas cette maigre ration.
27. . Cette phase d’identification a bénéficié de l’aide des enfants de détenues. Ceux qui ont connu
la prison, gardent en eux cette blessure, comme c’est le cas du fils de Djarallah Hafsia (décédée en
2001), responsable de l’organisation des enfants de chouhada (martyrs), de Tifelfel, décédé en
2018.
28. . Arrêté en 1954, il est torturé puis libéré. il rejoint alors les troupes de l’ALN. Il tombera au
champ d’honneur en 1956, au cours d’un accrochage dans le maquis des ah Frah.
29. . Durant la guerre, tout déplacement était soumis à autorisation.
30. . De ce passé douloureux, le fils conserve un portrait de sa mère prise par les soldats, lors de
son arrestation.
31. . La famille Bendjedidi compte plusieurs morts : Fatma Belaïche (épouse de Ali Ben el Hadj) et
ses deux enfants tués lors du bombardement de la prison. Après son accouchement, Benzeroual
Hamama est soupçonnée de recevoir son époux Bendjedidi Amar ben Saddek, alors au maquis.
Elle sera abattue chez elle par les soldats qui n’épargneront pas les jumelles qu’elle venait de
mettre au monde. Mais ces dernières (Kafia et Sahla) encore en vie seront secourues par les
voisins (Entretien M’barka Halmat 2018).
32. . Les harkis sont recrutés dans les villages de la région. Il est compréhensible que certains
d’entre eux viennent en aide aux populations de leur connaissance, en signe de solidarité.
33. . Vêtement d’hiver tissé, porté par les hommes comme manteau.
34. . Les sections administratives spécialisées ont été créées en septembre 1955 par J. Soustelle,
alors Gouverneur Général. Leurs tâches ont été précisées par ce dernier : « Il faut reprendre pour
ainsi dire à l’envers le travail des fellaghas. Ils terrorisent ? À nous de rassurer. Ils
désorganisent ? À nous de réorganiser. Ils brisent le ressort des populations pour les empêcher de
se défendre ? À nous de leur rendre le goût et la possibilité de résister » (Frémeaux, 2002, p. 57).
35. . Selon de nombreux témoignages de résistants, de résistantes (dont celui de Halmat M’barka,
entretien 2016) et de citoyens dans l’Aurès et dans la région de Collo (Enquête de 2012 sur le
camp de regroupement d’Oum Toub, en collaboration avec l’historienne Ouanassa Siari Tengour).
36. . Dans son ouvrage sur le massacre d’Oudjehane (El Milia), perpétré le 11 mai 1956,
l’historienne Claire Mauss-Copeaux signale que « Les stratégies élaborées par les femmes face aux
soldats dénoncent le viol » (Mauss-Copeaux, 2013, p. 187).
37. . Dans un village de l’Aurès, une famille a dû simuler l’enterrement de leur fille parce qu’elle
était poursuivie par les avances d’un soldat français qui la désirait et voulait l’épouser.
38. . Florence Beaugé, « Le tabou du viol des femmes pendant la guerre d’Algérie commence à
être levé », Le Monde, 11 octobre 2001.
39. . Aujourd’hui des voix s’expriment pour évoquer les viols comme par exemple l’émission
présentée par la chaîne de télévision algérienne, la 3, sur Les femmes algériennes violées par les
soldats Français pendant la colonisation, réalisée par Wassila Chaker, en 2012.
40. . Témoignages d’anciens résistants, Abdelkader Ahmane et Abdelkader Djebari, dans
l’émission de France 2, Envoyé spécial sur Les viols pendant la guerre d’Algérie, 2001. J’ai moi-même
recueilli des exemples de tortures et de viols d’épouses de résistants dans le village de Kais/
Edgard Quinet (Khenchela) en 2010.
41. . Peu de travaux évoquent la transmission des traumatismes aux générations suivantes.
42. . Retrouver la trace de Laâtra de Rhouffi n’est pas aisé. Son précieux témoignage serait à
même de nous éclairer sur un autre versant de l’histoire de la détention des femmes, celles du
camp militaire de Tifelfel.
43. . Une tante de ma mère, inconsolable, a porté le deuil de la perte de ses enfants durant sept
longues années. Tandis qu’une autre, qui a perdu son unique fils âgé de 20 ans, montait tous les
jours au maquis, sous le prétexte de ramasser du bois. Et là, seule, dans un environnement vide et
sauvage, elle donnait libre court à sa douleur, hurlant, tout en cueillant du bois et en labourant

L’Année du Maghreb, 20 | 2019


La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et corps en souffrance 16

de ses mains nues la terre, insensible aux blessures infligées à son corps. Les allers retours de
cette femme ont duré deux ans.
44. . La question du pardon dans le sens de clémence (rahma) a été évoquée par Abderrahmane
Moussaoui mais dans un autre contexte, celui de la concorde civile (1999) (Moussaoui, 2006,
p. 391-418).

RÉSUMÉS
Dans l’Aurès, fin novembre 1954, l’administration et l’armée sont en guerre, les opérations
militaires s’intensifient : les bombardements ciblent les greniers collectifs et leurs précieuses
provisions, l’évacuation des villages se généralisent… Instrument de terreur et d’humiliation, les
femmes sont devenues un enjeu pour l’armée française : en portant atteinte aux femmes, on
porte atteinte aux hommes et à leur dignité et on ébranle toute la société.
Dans cette contribution, notre propos est de rendre visible le cas d’une prison bien singulière,-
érigée en août 1955- et destinée aux épouses des maquisards de la vallée de l’Oued el Abiod entre
les djebels Ahmar Khaddou et Lazreg, dans le village de Tifelfel (2000 habitants). Aujourd’hui, de
ces lieux de détention, il ne subsiste plus de traces matérielles sans parler du silence des archives
et du silence que ces femmes se sont imposé depuis l’indépendance. Arrêtées, soumises à de
violents interrogatoires puis enfermées, elles ont certes gardé enfoui le souvenir de cette période
traumatisante, mais les traumatismes se sont inscrits durablement dans leur corps, ce corps
territoire de l’identité familiale dans le contexte d’une guerre. Notre enquête a pour objet de
reconstruire cette histoire sur la base des témoignages d’anciennes prisonnières encore en vie.
Les entretiens qui tentent de reconstituer ces fragments de vie abordent les exactions, les
tortures, les peurs, le quotidien de leur incarcération. Mais la voix de ces femmes, – dont
beaucoup sont encore en deuil –, ne restitue qu’en partie les épreuves et les souffrances de cet
emprisonnement. Les émotions et les blessures sont encore perceptibles et donnent la mesure de
l’ampleur de ce que ces femmes et enfants ont subi.

In the Aurès mountains, at the end of November 1954, the administration and the army are at
war, the military operations intensify: the bombings target the collective granaries and their
precious provisions, the evacuation of the villages is generalized ... The French army
instrumentalizes women as a tool of terror and humiliation, attacking men and their dignity and
shaking up the entire social fabric!
This contribution highlights a very singular jail - erected in August 1955 - and intended for the
wives of the ‘maquisards’ of the Oued el Abiod valley between the djebels Ahmar Khaddou and
Lazreg, at the village of Tifelfel (2000 inhabitants). Today, there is no longer any material trace of
this place of detention. The archives are mute as were the women in their self-imposed silence
since independence. Arrested, subjected to violent interrogations and then locked up, these
women buried the memory of this traumatic period. But these traumas have been lastingly
embedded in their bodies, bodies that are the territory of family identity in this war context. Our
investigation aims to reconstruct this fragment of history based on the testimonies of former
prisoners that are still alive. Interviews that attempt to reconstruct this difficult period, address
the exactions, the tortures, the fears and the daily life of their incarceration. But the voices of
these women, many of whom are still in mourning, only partially restore the trials and sufferings

L’Année du Maghreb, 20 | 2019


La prison des femmes de Tifelfel : Enfermement et corps en souffrance 17

of these imprisonments. Emotions and injuries are still noticeable and measure the extent of
what these women and children have experienced.

INDEX
Index géographique : Algérie
Keywords : War of Independence, Prison, Confinement, Women, Body, Violence, Rape, Trauma.
Mots-clés : Guerre d’indépendance algérienne, prison, enfermement, femmes, corps, violences,
viols, traumatismes.

AUTEUR
KHEDIDJA ADEL
Université Constantine 2 Abdelhamid Mehri.

L’Année du Maghreb, 20 | 2019