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Les Satires  :  'Les embarras de Paris'

INTRODUCTION

 Nicolas Boileau (1636-1711) est considéré comme un théoricien du classicisme, notamment avec
son Art Poétique, où il pose les règles de la versification et du « bon goût » à travers l’analyse
des différents registres littéraires. Mais il mit lui-même en pratique ces recommandations dans
ses poèmes, telles Les Satires. Les sept premières satires, parues en 1666, obtinrent un succès
prodigieux, qu’accrut encore la haine maladroite des auteurs que le jeune poète avait critiqués.

Dans cette sixième satire, Boileau, bourgeois parisien, qui connaît bien sa ville, s’inspire aussi, en
digne partisan des « Anciens » des écrivains antiques, Horace et Juvénal, avec leur description
de Rome.

LA DESCRIPTION DE PARIS

Au XVII° siècle, Paris connaît un important essor même si le Roi a commencé à aménager


Versailles où il séjourne, délaissant le Louvre. La ville s’agrandit pour atteindre 400000
habitants, de nombreux couvents sont construits, des hôpitaux, et l’île Saint-Louis est aménagée.
En même temps, les journées des barricades pendant la Fronde (1648) conduisent le ministre
Colbert à élargir les rues pour les sécuriser, tandis que des embellissements se font pour
célébrer la gloire du Roi-Soleil. Ces réalités historiques expliquent la description faite par
Boileau.

L’extrait reproduit l’agitation intense d’une ville en chantier, à travers l’évocation des métiers
du bâtiment, « des couvreurs », « des paveurs », et de leurs matériaux : « un ais », « une
poutre », « l’ardoise et la tuile ». Mais les rues restent encore étroites, ce qui ressort de la
comparaison militaire : « cent chevaux […] ferment les défilés ». A cela s’ajoute le manque
d’hygiène, puisqu’il n’y pas d’égout pour évacuer les eaux usées : « le pavé glissant », « un grand
tas de boue ». 

De plus, Boileau mêle dans son poème le monde humain et le monde animal. Toutes les classes
sociales y sont représentées : le clergé, avec « un enterrement », les serviteurs, « les laquais »,
les privilégiés, dans leurs « carrosses », et bien sûr le petit peuple parisien, artisans,
commerçants avec leurs « charrette[s] ». Les révoltes sont même évoquées par la rime entre
« brigades » et « barricades », souvenirs sans doute de la Fronde. Les animaux, eux, vont des
plus courants, les « chiens », « les chevaux », jusqu’aux plus inattendus, « un grand troupeau de
bœufs », peut-être promis aux abattoirs, et « des mulets ». Boileau s’emploie à confondre ces
deux mondes, en créant des parallélismes :  « Font aboyer les chiens et jurer les passants » (v.
8),   « Chacun prétend passer ; l’un mugit, l’autre jure » (v. 25).  Le poème nous montre ainsi une
ville en proie à un total désordre, envahie par le bruit et l’agitation. Tous les bruits se
mélangent, en effet, pour créer un vacarme infernal que résument les deux dernier vers : « On
n’entend que des cris poussés confusément. / Dieu, pour s’y faire ouïr, tonnerait vainement ».

Des rues encombrées, un gigantesque embouteillage, un bruit incessant et une foule dense,
telle est donc l’image de Paris que nous propose Boileau.
Ce passage ne comporte ni thèse, ni argument : Boileau ne cherche pas à imposer une autre
conception de la ville, ni à expliquer les causes de cet état de fait. Mais, à travers le tableau
pittoresque qu’il fait de la capitale, le texte accumule tant d’exemples qu’il finit par prendre une
dimension critique. Car là est bien l’intérêt de la satire : en tournant en dérision des défauts, elle
parvient à discréditer, ici ceux qui sont en charge de la ville et de son bon fonctionnement. 

Pourtant il ne s’agit pas d’une œuvre « engagée » : l’épopée, vécue par un héros qui reste, tout de
même, fort ridicule quand il se trouve malmené, bousculé, est trop dérisoire. Il s’agit plutôt, pour
Boileau, d’appliquer ses principes d’ « imitation » des Anciens. Mais il met ainsi en place une image
de la grande ville, lieu de troubles, d’agitation et de bruit, qui deviendra un thème dans la
littérature française.