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SUBLIMER LE RESSENTIMENT.

ELIAS ET LES CINQ VOIES VERS UNE


AUTRE SOCIOLOGIE

Nathalie Heinich

La Découverte | « Revue du MAUSS »

2014/2 n° 44 | pages 289 à 298


ISSN 1247-4819
ISBN 9782707183293
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-du-mauss-2014-2-page-289.htm
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Sublimer le ressentiment.
Elias et les cinq voies vers une autre sociologie

Nathalie Heinich

En lisant The Germans, de Norbert Elias, j’ai réalisé qu’au-delà


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des nombreux thèmes abordés par ce livre, le principal, le plus
fondamental, peut se résumer en quelques mots : la stratification
sociale, et l’appartenance ou non à une élite, c’est-à-dire l’inclusion
en son sein, ou l’exclusion. La plupart des chapitres traitent de ce
qui est à la fois un problème pratique pour les acteurs et une problé-
matique typiquement sociologique pour les chercheurs en sciences
sociales : en particulier les pages consacrées aux clubs universitaires
et aux fraternités d’étudiants, qu’Elias considère en fonction de cette
thématique de l’inclusion – ou plutôt de l’exclusion, car pour lui,
en tant que Juif, l’exclusion hors des cercles élitaires dut être un
problème pratique bien avant de devenir, en tant que sociologue,
une problématique théorique.
Je m’aperçus alors que ce qui semble être au cœur de The
Germans est aussi un thème récurrent dans la plupart de ses livres.
Car après tout, quel est le point commun entre La Civilisation
des mœurs, La Société de cour, Mozart, Logiques de l’exclusion,
ou même ses travaux sur la profession navale ou sur l’équilibre
des pouvoirs entre les sexes, sinon cette force de la stratification
sociale, la façon dont les individus s’y confrontent lorsqu’ils se
trouvent engagés dans un processus de mobilité, et la façon dont
la structure sociale elle-même en vient à être modifiée par ces
efforts d’ascension ? Être dans ou hors de la société de cour pour
290 Consommer, donner, s’adonner

les classes supérieures, dans ou hors de l’establishment pour les


classes moyennes, dans ou hors des cercles aristocratiques pour un
créateur génial, dans ou hors des milieux privilégiés pour les futurs
militaires, ou pour les femmes…
Et au fait : qu’en est-il pour les Juifs ?
Relisant The Germans, j’ai réalisé que ce mot – le mot « Juif »
ou « juif » – n’apparaît que quatre ou cinq fois dans les 430 pages
du livre. Pas plus !
N’est-ce pas étonnant ?
Ce silence dit quelque chose, à l’évidence. Je peux me tromper,
mais ce qu’il dit, à mes yeux du moins, c’est que cette probléma-
tique, au lieu d’être quelque part dans son œuvre, est juste par-
tout, dans toute son oeuvre. C’est le point de départ, la fondation
invisible de l’ensemble de son travail : à la fois sa problématique
centrale – comment gérer l’inclusion et l’exclusion lorsqu’on est
juif – et le problème central de l’homme qui produisit cette œuvre.
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Un problème si profond et si douloureux qu’il ne pouvait être
traité directement, explicitement ; et en même temps, si profond
et si douloureux qu’il a pu constituer le point de départ et le guide
constant d’une œuvre exceptionnelle.

1. La sociologie plutôt que le ressentiment

Éviter la confrontation directe avec un traumatisme tout en uti-


lisant celui-ci pour nourrir sa création : ce processus est exactement
ce que Sigmund Freud décrivit et conceptualisa sous le terme de
sublimation.
Oui, je pense que l’œuvre d’Elias est une énorme, une extraordi-
naire entreprise de sublimation de cet unique problème : comment
être un Juif à l’intérieur d’une société non juive, et, plus encore,
d’une société antisémite. Déplacé vers divers contextes, et avant
tout vers celui de la société de cour, ce problème est devenu l’étude
systématique de la façon dont une société en vient à se modifier
en raison des efforts de certaines catégories pour se mouvoir dans
la stratification sociale, afin d’obtenir l’intégration dans les strates
supérieures lorsqu’on vient des strates inférieures ; et l’étude de la
façon dont ces changements dans la structure sociale affectent les
vies individuelles au niveau le plus intime de l’expérience.
Sublimer le ressentiment 291

Bien sûr, il aurait pu y avoir d’autres façons de gérer ce


traumatisme : il aurait pu être refoulé, en sorte que rien d’autre n’en
serait sorti que la névrose ou même la psychose ; ou bien, il aurait
pu être transformé en ressentiment, colère, accusations perpétuelles
contre les bourreaux ou plaintes quant à ses propres souffrances
en tant que victime. Mais avec Elias, rien de tel : ni refoulement,
ni ressentiment ; juste le silence sur les Juifs, à l’intérieur d’une
œuvre immense consacrée à la condition fondamentale des Juifs
lorsqu’ils tentent d’intégrer une société antisémite, dehors et dedans,
dedans et dehors, en bas et en haut, en haut et en bas, avec ces
lourdes difficultés qui n’ont d’autre raison que le fait d’être né là
où l’on est né.
C’est pourquoi je pense que cette œuvre tout entière est un
immense, un magnifique processus de sublimation sociale, une
façon d’éviter tant le refoulement que le ressentiment en créant
un génial renouvellement de cette jeune discipline intellectuelle
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qu’est la sociologie. Exactement comme Mozart, né avec un talent
exceptionnel mais exclu des couches supérieures de la société,
évita tant le refoulement que le ressentiment en créant un génial
renouvellement de la musique. Cette façon de construire une
puissante problématique sociologique à partir d’un problème social
et personnel traumatisant constitue la première voie permettant
de s’éloigner du ressentiment en s’approchant d’une nouvelle
sociologie.
Je me propose à présent de relire cet accomplissement intellectuel
à la lumière de mon hypothèse : comment une hypersensibilité à
la problématique de l’inclusion-exclusion et au modelage de la
stratification sociale a pu ouvrir de nouvelles voies vers de profonds
changements dans la façon de concevoir la sociologie. À savoir :
la contextualisation plutôt que la généralisation; l’interdépendance
plutôt que la domination ; les relations plutôt que les objets ; et
l’analyse plutôt que le jugement de valeur.

2. La contextualisation plutôt que la généralisation

La sociologie allemande a longtemps été conçue – et continue


de l’être – comme ce que nous appellerions plutôt en France une
« philosophie du social », une philosophie de la société. Ce qui
292 Consommer, donner, s’adonner

signifie des propositions générales sur des problématiques générales


plutôt que des études empiriques de phénomènes contextuels ; et
une tendance aux théories globales plutôt qu’à une pluralité d’outils
conceptuels permettant de comparer différentes situations.
Cette tendance à la généralisation se rencontre aussi, bien sûr,
dans d’autres traditions nationales : on peut la trouver dans l’œuvre de
Talcott Parsons, aux États-Unis, ou dans celle de Georges Gurvitch,
en France, parmi bien d’autres exemples. Mais en Allemagne, au
lieu d’être quelque peu datée, elle demeure la principale façon (ou
la plus « légitime ») de concevoir la sociologie – ne citons que les
noms de Luhman ou Habermas. Compte tenu de cette tendance de la
sociologie allemande, il est d’autant plus notable qu’Elias a construit
sa propre sociologie – sans aucune exception – sur l’observation
de contextes locaux, précisément situés, à partir desquels il put
étudier et analyser des phénomènes beaucoup plus généraux. Sa
sociologie est bien, avant tout, une sociologie contextuelle : la
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généralisation arrive toujours après-coup, de même que les théories
arrivent après les faits. C’est pourquoi Elias est un authentique,
un absolu sociologue, et non pas un philosophe qui en est venu à
réfléchir à des problématiques sociales. Et il le savait parfaitement,
ne serait-ce que parce que cette orientation lui coûta cher dans sa
carrière universitaire.
Ici encore, le choix d’observer des situations locales plutôt que
de construire des théories générales est évident dans The Germans.
Là, nulle considération fumeuse sur « l’esprit d’une nation », nulle
croyance a priori dans la nature de la psychologie collective, mais
une analyse précise des tensions entre fractions, de leur histoire,
de leurs causes et de leurs conséquences sur les mentalités. À n’en
pas douter, cela a à voir avec le besoin urgent de comprendre les
fondements généraux d’une expérience particulière qui n’a pas
trouvé de solution : celle de l’exclusion lorsqu’on cherche à être
inclus, celle de la force invisible et néanmoins toute-puissante de
la stratification sociale.
L’usage que fait Elias de l’histoire doit être considéré à la lumière
de ce lien étroit entre le besoin de comprendre une expérience
personnelle et la volonté d’en tirer un savoir. Les contextes
temporels, autant que spatiaux et culturels – ceux-là même que
conceptualisa Elias par l’une de ses contributions majeures à la
sociologie, la notion de « configuration » – sont les conditions sans
Sublimer le ressentiment 293

lesquelles ne peut se construire une explication générale à partir


d’une expérience particulière, plutôt que des théorisations abstraites.
Venons-en à présent à la troisième voie : l’interdépendance
plutôt que la domination.

3. L’interdépendance plutôt que la domination

L’on pourrait s’attendre à ce qu’un homme qui dut souffrir de


l’exclusion ait développé un profond ressentiment à l’égard de toute
forme de domination, et, en tant que sociologue, une tendance à
orienter son œuvre sur cette problématique. Ce fut précisément le
cas avec Pierre Bourdieu, en raison de son origine modeste, comme
il le déclara lui-même dans son autobiographie ; et avec Michel
Foucault, en raison de son homosexualité. L’un et l’autre insistèrent
dans leur œuvre, chacun à leur façon, sur la force de la domination
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sociale, que ce soit celle des classes supérieures, de l’« État » ou
du « pouvoir ».
Mais ce ne fut pas le cas avec Elias. Au lieu de cela, il ouvrit la
voie à une tout autre façon de décrire les relations humaines prises
dans une stratification fortement hiérarchisée : une description par
la notion d’interdépendance plutôt que par celle de domination.
C’est là, à mon avis, un tournant majeur dans l’histoire des sciences
sociales, que nous n’avons fait que commencer à explorer. Et
nous le devons à Elias et à son étonnante capacité à surmonter le
ressentiment par le travail conceptuel.
Cette question de l’interdépendance est particulièrement
pertinente pour une problématique apparue récemment dans la
philosophie et la sociologie françaises et allemandes : celle de la
reconnaissance, explorée par Axel Honneth et quelques autres cher-
cheurs après lui. Pourquoi les sciences sociales ont-elles si rarement
traité cette question de la reconnaissance comme une problématique
spécifique, c’est-à-dire comme un but en tant que tel pour les acteurs
et un problème d’identité personnelle et d’interdépendance sociale,
plutôt que comme une question de relations de pouvoir exercé sur
autrui, ou bien une simple étape dans la recherche de prestige ou
de « distinction », comme dans le modèle de Bourdieu ? L’une des
raisons pourrait être que la problématique de la reconnaissance
nécessite un basculement majeur des théories de la domination éco-
294 Consommer, donner, s’adonner

nomique, hiérarchique ou politique, héritées de Marx, de Bourdieu


et de Foucault, vers une théorie de l’interdépendance. Dans cette
perspective, la recherche de profits matériels, ou même la recherche
de domination, n’est plus la seule ni même la plus importante des
clés permettant de comprendre les conduites humaines.
Dans la théorie de la légitimation selon Bourdieu, la recon-
naissance tend à être réduite à un « effet de domination ». Après
s’être appuyé sur la perspective compréhensive de Max Weber, et
sur la Théorie de la classe de loisirs, de Thorstein Veblen, pour se
dégager du réductionnisme marxiste de façon à mettre en évidence
la recherche de prestige ou de « profits symboliques », Bourdieu
n’a ensuite cessé de réduire le besoin de reconnaissance à une lutte
pour le « statut », ou la distinction ; symétriquement, il réduisait
la capacité à reconnaître autrui à un « pouvoir symbolique » de
« légitimation ». Une telle conception est bien adaptée au fondement
critique de sa théorie de la domination, de même qu’aux critiques
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de Foucault à l’égard du « pouvoir » dans son analyse du système
carcéral, dans la mesure où elle réduit le pouvoir à l’imposition
d’une norme unique, et la distinction à la volonté d’augmenter sa
propre grandeur, d’être supérieur à autrui, de conquérir une position
imméritée. Cette conception critique de la recherche de reconnais-
sance est à la fois celle des acteurs, qui ont tendance à dénoncer le
besoin de reconnaissance en tant qu’expression de la dépendance
envers l’opinion d’autrui ou que manifestation de narcissisme ;
et celle de maints sociologues, comme on le voit avec les notions
de domination et de légitimation. C’est là, semble-t-il, l’une des
raisons pour lesquelles les chercheurs en sciences sociales ont été
si longtemps réticents à prendre en considération la problématique
de la reconnaissance, comme l’a bien observé Tzvetan Todorov.
Plutôt que les concepts critiques de légitimation et de distinction,
fortement liés au concept de domination, c’est le concept
d’interdépendance qui devrait guider l’étude de la reconnaissance
et de ses riches prolongements sociologiques. J’ai rencontré
cette question, pour ma part, dans mes recherches sur les prix
littéraires et scientifiques : tout lauréat dépend étroitement et du
jury, et du jugement de ses pairs quant à la qualité de son travail
et de sa personne, de même que tout jury dépend du jugement des
créateurs et des chercheurs quant à la qualité de ses choix. Certes,
nous dépendons de ceux qui ont le pouvoir de nous reconnaître,
Sublimer le ressentiment 295

mais ce pouvoir est lui-même subordonné à notre capacité à le


reconnaître comme pertinent. C’est pourquoi la notion eliasienne
d’interdépendance apparaît comme beaucoup plus appropriée
pour traiter cette question de la reconnaissance que les concepts
unilatéraux de « pouvoir », de « domination » et de « légitimation ».
En outre, cette notion d’interdépendance, associée à celle d’inté-
riorisation des contraintes, permet d’échapper à l’opposition binaire
entre « individus » et « société » (une opposition bien métaphysique,
comme La Société des individus s’emploie à le démontrer), et de
comprendre avec précision les déplacements entre les dimensions
individuelle et collective des déterminations psychiques, corporelle,
émotionnelle. Voilà qui nous amène à la quatrième voie vers une
nouvelle sociologie : la focalisation sur les relations plutôt que sur
les objets.
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4. Les relations plutôt que les objets

Le ressentiment implique une focalisation sur les « mauvais »


objets. Elias aurait pu consacrer son énergie intellectuelle à un
combat sans fin contre ses ennemis, quels qu’en auraient pu être les
noms. Au contraire, il abandonna totalement la perspective centrée
sur les objets pour se tourner vers ce qui est réellement en jeu dès
lors qu’on tente de mettre au défi la stratification sociale de façon
à obtenir l’inclusion dans un groupe désiré : à savoir les relations
entre individus ; relations entre inclus et exclus, qu’il s’agisse des
nobles dans la vie de cour, des artistes parmi les nobles, des pauvres
nouvellement arrivés face aux pauvres anciennement établis, des
étudiants juifs essayant de trouver une place parmi les étudiants
chrétiens, ou encore des Juifs riches aspirant à se faire accepter
dans la société bourgeoise allemande.
Les relations plutôt que les objets : voilà un tournant majeur en
sociologie, et je pense qu’il s’agit là encore d’une splendide façon
de surmonter le ressentiment en élaborant une toute nouvelle voie
pour la pratique de notre discipline. C’est là, à n’en pas douter,
l’un des principaux enseignements d’Elias : les oppositions entre
catégories discrètes – comme l’« individuel » et le « collectif » – ne
sont pertinentes que sur un plan conceptuel ; dès lors qu’on les prend
pour des entités réelles, elles deviennent purement métaphysiques.
296 Consommer, donner, s’adonner

En réifiant les concepts, on construit des catégories distinctes,


transformant en entités séparées et discontinues quelque chose qui
n’existe qu’à titre de pôles d’orientation, tels des points cardinaux
permettant de décrire les mouvements sur un axe continu. Elias
ne cessa de se dresser contre ces « oppositions conceptuelles »,
qui fabriquent des frontières artificielles, donc des apories, tel
que le faux problème de la connexion entre ces catégories, ou
l’interminable débat sur la priorité à accorder à l’une ou à l’autre.
C’est là bien sûr une question non seulement sociologique mais
philosophique, puisqu’elle est étroitement liée au substantialisme.
Il est clair que le substantialisme est l’un des pires ennemis de la
sociologie eliasienne, et je pense que ce n’est pas que pour des
raisons intellectuelles, mais aussi pour des raisons morales. Car il
signifie l’attachement des phénomènes aux essences, exactement
comme l’antisémitisme attache les individus à des catégories fixes,
auxquelles il leur est interdit d’échapper.
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Au contraire, toute la réflexion d’Elias repose sur le choix
de penser non plus en termes d’états distincts, mais de processus
continus ; le terme même de « processus » étant, comme chacun
sait, un terme clé dans sa sociologie. Dans cette perspective, la
civilisation n’est nullement une essence, ni une substance, ni une
quelconque entité métaphysique. Ce n’est même pas un état des
choses, mais un mouvement sur un continuum entre deux pôles
opposés, deux tendances. Dès lors, ce qui doit être expliqué n’est pas
le changement mais l’immobilité, non pas le flux de processus plus
ou moins rapides mais leur stabilisation et leur « formalisation »
– encore un concept clé – dans des institutions, des habitudes,
des lois et des règles de tous ordres. Ce basculement d’un mode
de pensée de type aristotélicien vers un mode de pensée plutôt
héraclitéen constitue, à n’en pas douter, une révolution intellectuelle
– une sorte de révolution copernicienne, comme Elias lui-même le
proclama – si profonde que la plupart de nos collègues, je le crains,
ne l’ont pas même identifiée ni, moins encore, comprise.
Cette résistance n’est probablement pas qu’une question de
rigidité intellectuelle : elle tient aussi, me semble-t-il, à ce que ceux
qui se sont toujours perçus comme protégés par des positions bien
établies ne peuvent qu’avoir du mal à accepter que ces positions
puissent ne pas être elles-mêmes protégées par des états de choses
définitifs, essentiels, fixés une fois pour toutes, mais dépendent de
Sublimer le ressentiment 297

processus en évolution. En d’autres termes, les établis ont un intérêt


social au substantialisme intellectuel, alors que les marginaux ont
un intérêt social et moral à une pensée processuelle, qui peut les
aider à conceptualiser leur espoir d’échapper un jour à leur destin
d’exclus. Là encore, un tournant majeur en sociologie a été accompli
par la transformation de l’expérience sociale de l’exclusion en une
capacité intellectuelle à prendre en compte les dimensions de la
réalité qui favorisent le changement historique et social.

5. La neutralité plutôt que la normativité

La cinquième et dernière voie menant du ressentiment à


l’innovation sociologique a à voir avec la célèbre leçon de Max
Weber sur la neutralité axiologique, ou la suspension du jugement de
valeur, dans l’exercice des fonctions d’enseignant et de chercheur :
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une leçon qu’Elias s’est magnifiquement appropriée sous la
forme de son opposition bien connue entre « investissement » et
« détachement ». À l’évidence, quiconque utiliserait la sociologie
– ou toute autre discipline intellectuelle – pour, comme on dit,
« régler ses comptes », c’est-à-dire lutter contre ses ennemis,
adopterait spontanément une posture normative, autrement dit
une conception de la sociologie comme outil de disqualification, de
dénonciation, de critique ; et pas seulement de critique des concepts
ou analyses produits par d’autres chercheurs – ce qui, à mon sens,
est plus que légitime : nécessaire –, mais aussi de critique des
conceptions des acteurs – ce qui est absurde, puisque cela interdit
de les comprendre, d’en découvrir les significations et les nécessités
pour les acteurs eux-mêmes.
Inversement, celui qui utiliserait la sociologie pour justifier
ou établir sa position sociale essaierait probablement de mettre
en évidence les causes et les raisons de la stratification sociale
telle qu’elle est, de façon à pouvoir la considérer comme la seule
façon rationnelle d’organiser la société. Pour le dire abruptement,
l’on a ici deux conceptions opposées du rôle du sociologue : l’une
critique, l’autre conservatrice. Elles n’en ont pas moins en commun
de tenir pour acquis que le rôle du sociologue est de contribuer à
édicter des normes, à justifier des ordres actuels ou futurs, ou même
d’intervenir comme leader d’opinions. Après les années 1960,
298 Consommer, donner, s’adonner

la position critique a pris le pas sur la position conservatrice, du


moins en France, et Foucault et Bourdieu sont devenus des héros
de l’activisme social, particulièrement à la fin de leur vie ; comme
si leur exceptionnelle réussite intellectuelle n’avait pas suffi à les
protéger contre le poison du ressentiment.
Cette conception critique de la sociologie comme « sport de
combat » est si prépondérante de nos jours en France qu’il est très
difficile de plaider pour la neutralité axiologique wébérienne sans se
voir stigmatisé comme un dangereux « néoréactionnaire ». Et bien
sûr, un tel état d’esprit sociologique ne facilite pas la perception
d’Elias comme un grand sociologue novateur : beaucoup l’ont lu
mais, je le crains, très peu l’ont vraiment compris, parce que, pour le
comprendre, il faut considérer que la critique n’est pas la principale
ni l’ultime tâche de la sociologie.
Elias, lui, a brillamment démontré que la déconstruction
historique peut être utilisée non pas pour disqualifier les conceptions
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ordinaires, mais pour mieux décrire, expliquer et comprendre la
réalité ; et que la sociologie tout entière peut être un puissant
instrument de libération, non pas tant des déterminations sociales
effectives que de la tentation de laisser les problèmes sociaux
déterminer, définir et circonscrire toutes choses dans une vie, y
compris l’accomplissement intellectuel et professionnel. À l’inverse,
Elias a réussi à libérer la sociologie d’un certain nombre de pièges
intellectuels majeurs. Et c’est là, finalement, la victoire d’un Juif
marginalisé dans le système universitaire allemand.