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Presses

universitaires
de Rennes
Norbert Élias et la théorie de la civilisation | Yves
Bonny, Erik Neveu, Jean-Manuel de Queiroz

La dyscivilisation,
l’extermination de
1
masse et l’état
Abram de Swaan
p. 63-73

Texte intégral
1 Les analyses de la culture politique occidentale sont
implicitement ou explicitement hantées par le spectre de la
mutation de la démocratie en tyrannie, de la civilisation en
barbarie. De tels développements se sont produits par le
passé. Peuvent-ils se produire de nouveau, et si oui, dans
quelles conditions ?
2 Depuis la Première Guerre mondiale au moins, deux
conceptions se sont opposées dans ce débat. D’un côté, la
tyrannie et la barbarie sont vues comme un revirement par
rapport au progrès et à la rationalisation. De l’autre, elles
sont interprétées comme marquant l’apogée même de la
rationalité et de la modernité.
3 Bien que ces oppositions soient simplistes et unilatérales,
elles sont difficiles à dépasser. Au cours des dernières
années, Norbert Elias et Zygmunt Bauman ont écrit sur le
génocide nazi en des termes beaucoup plus subtils et
complexes, tout en prenant cependant chacun position de
manière privilégiée pour l’une de ces conceptions opposées.
Ce n’est pas le lieu d’analyser ici leurs positions respectives
en détail, ni de les comparer et de les évaluer. Les questions
soulevées par Bauman, et par beaucoup d’autres auteurs qui
l’ont précédé, sont abordées ici dans le cadre d’une
discussion de la théorie de la civilisation proposée par
Norbert Elias et ses élèves2.
4 Au cœur même du procès de civilisation, un courant
contraire se manifeste parfois : tandis que l’État continue de
monopoliser l’exercice de la violence et promeut et protège
des modes de conduite et d’expression civilisés dans la
société, il perpétue en même temps des actes massifs et
organisés de violence extrême envers certaines catégories de
citoyens. Le paradigme d’un tel contre-courant à l’intérieur
du procès de civilisation est l’Allemagne nazie, mais des
phénomènes similaires se sont produits ailleurs.
5 Tant Elias lui-même que plusieurs de ses élèves ont présenté
et clarifié leur concept sociologique de « civilisation » à de
nombreuses reprises, et s’il reste néanmoins difficile à saisir,
cela ne tient pas tant à un manque de clarté de
l’argumentation, ou à une insuffisance de références
empiriques, que surtout à la complexité et à la subtilité du
concept lui-même. Elias a privilégié une définition
multidimensionnelle et hautement élaborée qui a évolué sur
plus d’un demi-siècle au fil de la succession de ses
publications (Goudsblom, 1994).
6 Vers la fin de sa vie, Elias en est venu à préférer parler des
« processus de civilisation » au pluriel, afin de souligner le
développement à plusieurs voies qu’il avait observé en
Europe de l’Ouest. Il a également adopté l’expression
« informalisation » proposée par Cas Wouters pour
véhiculer l’idée qu’un procès de civilisation peut évoluer en
direction de formes d’interaction moins rigides, c’est-à-dire
plus variées, plus subtiles et plus flexibles, ce qu’il avait déjà
suggéré lui-même dans son « Esquisse d’une théorie de la
civilisation3 ». Il a beaucoup écrit sur le cours précaire du
procès de civilisation chez les Allemands, et a même intitulé
un chapitre de son livre sur ce sujet « Der Zusammenbruch
der Zivilisation » (l’« effondrement de la civilisation »)4.
7 Ces dernières années, plusieurs élèves d’Elias ont repris ce
fil là où il l’avait laissé et ont écrit sur la « décivilisation » et
les « processus de décivilisation » (voir notamment Fletcher,
1997 ; Goudsblom, 1994 ; Mennell, 1990 ; Szakolczai, 1997 ;
Krieken, 1999 ; Wacquant, 2002 ; Zwaan, 1996).
8 Ces deux expressions, « décivilisation » et « effondrement
de la civilisation », renvoient à des situations de destruction
généralisée et violente succédant à des périodes où la
civilisation prévalait à un degré plus grand, à travers des
modes d’interaction plus retenus et des autocontraintes plus
tempérées. Les termes eux-mêmes suggèrent que quelque
chose qui existait auparavant a disparu, c’est-à-dire a été
perdu ou détruit. Cette idée de perte et de décadence est
rendue de manière frappante par des expressions telles que
« régression vers la barbarie », « vulnérabilité de la
civilisation », « effondrement », « décadence »
(explicitement opposée à « expansion »), et « la rechute
manifeste du national-socialisme dans la barbarie ». Toutes
ces expressions proviennent de la même page (308) de
l’essai, où Elias aborde directement la question de
l’extermination des Juifs pendant la deuxième guerre
mondiale5.
9 Dans cette étude, Elias présente immédiatement son
argument selon lequel la « civilisation » n’est pas un état
permanent, mais plutôt un processus précaire, qui peut très
bien se retourner en son contraire. « Comment a-t-il été
possible », demande-t-il, « que des hommes aient pu
planifier et exécuter de manière rationnelle, on peut même
dire scientifique, une entreprise qui se présente comme un
retour à la barbarie et à la sauvagerie de temps anciens… ? »
(Elias, 1996 : 302). Elias conclut qu’aucune « raison
d’État », aucuns objectifs de guerre, aucunes finalités de
politique intérieure ne furent servis par le meurtre des Juifs,
ce fut même plutôt le contraire. Et bien que beaucoup aient
profité des crimes, ces gains matériels peuvent difficilement
expliquer l’énormité du massacre. En d’autres termes, ce fut
une entreprise profondément irrationnelle, qui peut
uniquement être expliquée à partir de l’idéologie nazie elle-
même.
10 Mais dans le même contexte, Elias (1996 : 307) mentionne
expressément un autre aspect : « les meurtres dans les
chambres à gaz ». Et il fait le commentaire suivant :
« Comparés aux pogroms et aux procédés militaires, cette
nouvelle forme d’extermination signifiait une avancée en
termes de rationalisation et de bureaucratisation. Et il ne
fait aucun doute que plusieurs des étapes précédant
l’extermination des Juifs, leur enregistrement, leur
concentration, leur déportation, leur exploitation, ont été
conduites d’une manière minutieusement planifiée,
systématique et bureaucratique. »
11 Au cœur de la réflexion d’Elias on trouve donc ce double
mouvement de rationalisation et de bureaucratisation, d’un
côté, et de régression, d’effondrement, de barbarie
croissante de l’autre. La plupart des explications du
génocide nazi et d’autres épisodes d’extermination de masse
développent soit l’une soit l’autre perspective, c’est-à-dire la
rationalité, la bureaucratie et la modernité ou la barbarie, la
régression et l’effondrement. Mais l’orientation dominante
de la théorisation d’Elias penche vers une interprétation de
l’extermination des Juifs en termes d’« effondrement de la
civilisation ». Ainsi, Elias souligne que l’État allemand était
un État faible qui avait échoué à pacifier et à civiliser les
Allemands, permettant ainsi un revirement vers la barbarie6.
12 Une illustration claire de l’approche opposée, qui considère
l’extermination des Juifs, et le génocide en général, comme
étant l’expression même de la modernité, est fournie par les
écrits de Zygmunt Bauman, dans son livre Modernity and
the Holocaust (1989), et de manière encore plus explicite
dans Postmodern Ethics : « L’époque moderne a été fondée
sur le génocide, et s’est développée à travers toujours plus de
génocides » (Bauman, 1993 : 227).
13 Il faut souligner qu’aussi bien Elias que Bauman discernent,
dans les meilleurs passages de leurs ouvrages, deux aspects
conjoints dans le national-socialisme : l’ordre et la barbarie,
la planification et l’impulsivité, l’organisation et la
sauvagerie. La discussion sous la forme d’une opposition de
ces termes remonte aux contrecoups de la Première Guerre
mondiale, lorsqu’après un siècle de paix relative et de
croyance généralisée dans le progrès il a fallu expliquer
d’une façon ou d’une autre la destruction de masse mutuelle
de la guerre de tranchée7.
14 Dans un texte bref et lucide, Arpád Szakolczai (1997) discute
précisément de cette question. À un premier niveau
d’analyse, soutient-t-il, un comportement impulsif peut être
compris comme un relâchement, une évasion (en allemand,
on pourrait parler de Ventilsitte), chez les personnes
civilisées d’une société civilisée. À un second niveau, on peut
mettre en évidence des « points d’inflexion » historiques où
des impulsions et des tendances qui devaient auparavant
être réprimées deviennent acceptables et sont même
cultivées : par exemple, la recherche du profit (Weber) ou la
sexualité (Foucault), ou encore – et c’est l’exemple que
donne Szakolczai – le caractère belliqueux pendant les
croisades. Et Szakolczai (1997 ; italiques ajoutées) poursuit :
Il y a cependant un troisième niveau d’explication, encore
plus important. Il concerne les conditions dans lesquelles le
procès de civilisation peut se retourner contre lui-même,
lorsque la question n’est plus simplement celle d’un
compromis paradoxal entre le procès de civilisation et son
contraire, les impulsions libérées par une dissolution relative
de l’ordre antérieur, mais lorsque les mécanismes
fondamentaux du procès de civilisation sont réellement,
délibérément et explicitement minés. C’est à ce niveau que
peuvent être situés les mouvements totalitaires du
vingtième siècle, à condition de bien préciser qu’ils sont très
étroitement liés aux inflexions mentionnées précédemment
du procès de civilisation, et ne peuvent du coup pas être
totalement externalisés et exorcisés, limités aux cas du
nazisme et du bolchevisme.

15 Il semble ici que Szakolczai soit sur le point de dépasser


l’opposition entre modernité et barbarie et soit tout prêt de
développer l’idée d’une relation dialectique entre elles. De
fait, le procès de civilisation peut effectivement être
« miné », ou « infléchi ». L’hypothèse sous-jacente à la
théorie de la civilisation chez Elias est que la formation de
l’État, c’est-à-dire la monopolisation de la violence (et de la
fiscalité), débouche sur des modes plus civilisés de relations
et d’expression, c’est-à-dire sur une diminution de toutes les
formes de comportement violent, y compris la violence
étatique. Et il assume implicitement que l’État traitera tous
les citoyens qui respectent la loi plus ou moins également,
c’est-à-dire qu’il existera un minimum d’égalité devant la
loi. Mais cela ne va pas de soi.
16 La monopolisation de la violence par l’État peut déboucher
sur une civilisation d’ensemble de la société et en même
temps, dans certains cas, ces canons civilisés peuvent malgré
tout ne pas protéger certaines catégories de citoyens, qui
seront alors exposés à toutes les ressources de violence
associées au monopole étatique. Le régime peut mobiliser
toute la machinerie de l’État pour persécuter et anéantir ce
groupe-cible, et ce d’une manière bien plus radicale que ce
qui pourrait être réalisé dans des sociétés où l’appareil
d’État n’a pas réussi à monopoliser les moyens de violence
aussi efficacement. Pour que le processus qui conduit à cette
extermination se déclenche, les victimes visées doivent
d’abord être identifiées, elles doivent être enregistrées, elles
doivent être isolées et faire l’objet d’une campagne
incessante de calomnie et de déshumanisation ; la haine et
le dégoût doivent être suscités contre elles dans la
population tout entière. C’est ce que j’ai appelé ailleurs le
travail social de « désidentification », qui va de pair avec une
campagne visant à renforcer les identifications positives
parmi le reste de la population (De Swaan, 2001). Au cours
de la phase suivante, des unités spécialisées doivent être
recrutées et formées pour rassembler, isoler et exterminer la
population-cible, et pour accomplir cette tâche des lieux
spécifiques doivent être dissimulés aux non-initiés, de
manière à ce que la torture et les meurtres puissent se
dérouler en cachette (sans être totalement méconnus), dans
des réserves d’extermination. Ainsi, tant en un sens
psychologique que social ou spatial, on peut parler d’un
processus de compartimentation.
17 Pendant ce temps, le reste de la société conserve ses modes
de vie pacifiés, et la vaste majorité des citoyens continuent à
être protégés par la loi, la coutume et l’étiquette. De même
qu’il ne viendrait pas à l’idée du boucher d’utiliser son
couteau en dehors de son commerce ou sur autre chose que
de la chair animale, les gardes et leurs acolytes n’ont pas
idée de s’attaquer à quelqu’un n’appartenant pas à la
catégorie désignée, ou de brutaliser leurs victimes en dehors
des espaces et des épisodes réservés à cette fin. Ce qui se
passe dans de telles conditions est manifestement une
bureaucratisation de la barbarie. Les actes les plus
barbares sont commis, parfois de manière calculée et
détachée, parfois sauvagement, avec émotion violente, rage
et déchaînement. Ce qui importe, c’est que la barbarie
s’exerce dans des espaces délimités et des moments précis,
bien séparés du reste de la société, de l’existence
quotidienne des autres citoyens. La barbarie est
compartimentée. Cette compartimentation renvoie à la fois
à la catégorisation d’une population-cible, à l’isolement
physique des sites d’extermination, à l’identification
institutionnelle des agents autorisés, à la censure de toute
information et de toute opinion sur le sujet, à la
démarcation sociale de la brutalité par rapport aux autres
formes d’interaction, et pour les auteurs des actes de
violence à la séparation psychologique des expériences
psychiques qui y sont associées de leurs autres processus
mentaux ou rencontres sociales. Mark Danner (1997 : 59)
cite des observateurs du « génocide bosniaque » :
Western et ses collègues furent frappés non seulement par la
cruauté de ces maltraitances, mais aussi par leur nature
systématique ; ils en vinrent rapidement à comprendre que,
tandis que les soldats serbes et, plus précisément, les
troupes « paramilitaires » responsables des « opérations de
nettoyage », commettaient des actes hautement sadiques de
brutalité sous l’influence de l’alcool, leurs officiers faisaient
un usage rationnel et systématique de la terreur comme
méthode de guerre. Loin d’être un élément regrettable mais
inévitable concomitant du combat, les viols, les exécutions
de masse et les mutilations étaient ici une composante
essentielle de celui-ci…

18 La sauvagerie et la brutalité sont ici libérées, ou peut-être


même inculquées, et en même temps instrumentalisées à
des fins précises, dans des espaces délimités et durant un
temps défini : un archipel d’enclaves où la cruauté règne
tout en étant en même temps contenue en permanence.
19 Le terme « compartimentation » désigne un « mécanisme
de défense », qui dans le cas présent opère à travers
l’isolement strict (A. Freud, 1966) de certaines émotions et
impressions particulièrement problématiques. Mais la
notion (tout comme celle, par exemple, de « répression »)
évoque immédiatement des correspondances à tous les
niveaux de la vie sociale. Tant au plan personnel qu’au
niveau du groupe cette compartimentation procède à travers
la désidentification à l’égard de la population désignée
comme victime, le retrait de tout affect identificatoire, la
négation de l’idée que la population-cible pourrait être
semblable à soi, et la répression des émotions résultant de
l’identification, telles que la sympathie, la compassion,
l’inquiétude, la jalousie, etc. (De Swaan, 2001).
20 Dans ces conditions de monopolisation étatique de la
violence, un degré élevé de civilisation est conservé à
presque tous les égards et pour la vaste majorité de la
population ; cependant, le régime crée et entretient des
compartiments d’extermination et de barbarie,
méticuleusement isolés, quasiment invisibles et presque
indicibles. C’est comme si le procès de civilisation continuait
avec les mêmes moyens, mais avec une orientation
différente : en un mot, c’est devenu un procès de
dyscivilisation.
21 Dans les limites de ces compartiments, le procès de
civilisation a été suspendu ; dans des conditions
soigneusement contrôlées, la décivilisation est autorisée à se
déployer, la barbarie est provoquée expressément et
déchaînée contre la population-cible, qui a perdu toute
protection de la part de l’État. Si la décivilisation peut être
décrite aux plans psychologique et social comme une
« régression » (vers un stade antérieur, plus primitif, plus
désorganisé), alors cette dyscivilisation peut être décrite
comme une « régression au service de l’État8 ».
22 La civilisation ne s’est pas effondrée, l’ordre social n’est pas
tombé en décrépitude, la barbarie ne s’est pas répandue
partout, la décivilisation s’est produite seulement durant des
épisodes et dans des lieux bien définis. Ce qui se produit est
une dyscivilisation : l’État totalitaire continue de
fonctionner de manière bureaucratique, planifiée,
« moderne », et même « rationnelle ». Les élites dominantes
ont mobilisé la barbarie pour leurs propres objectifs et l’ont
soigneusement contenue dans des compartiments spéciaux
de décivilisation locale, où même les penchants destructeurs
sauvages sont devenus instrumentaux et fonctionnels pour
la campagne du régime contre ses ennemis désignés.
23 La compartimentation est le dispositif social et le
mécanisme de défense par excellence d’une société
dyscivilisée. La maintenir exige à la fois des séparations
rigides et des modalités de passage soigneusement
organisées entre les différents domaines émotionnels et
interactionnels. En conséquence, la transition vers un
répertoire plus flexible et plus varié de modèles relationnels
et émotionnels, telle qu’Elias l’a observée dans le processus
de civilisation contemporain, ne peut se produire dans des
conditions de dyscivilisation. Une telle transition
correspond à ce que Cas Wouters (1986) a décrit comme un
procès d’« informalisation », qui est très similaire à ce que
j’ai caractérisé ailleurs (De Swaan, 1981) comme un
« glissement d’une gestion relationnelle et émotionnelle
fondée sur des ordres à une gestion fondée sur la
négociation ». Elle est incompatible avec les mécanismes de
défense associés à la compartimentation. Les sociétés
dyscivilisées développent des formes de contrôle social et
d’autocontrôle assez puissantes, mais aussi assez rigides.
Des codes de conduite et d’expression très élaborés sont
entretenus dans le moindre détail, jusqu’au point où l’on
franchit le seuil et où l’on entre dans le compartiment de la
barbarie, où toutes les formes de cruauté et de sauvagerie
sont permises, jusqu’à ce que l’on quitte cette réserve de
nouveau pour retrouver sa conduite contrôlée, comme si
rien ne s’était passé : voilà comment se présente un
comportement dyscivilisé.
24 Celui qui étudie les procès de civilisation et de
dyscivilisation s’intéressera particulièrement à ces
transitions, à ces « rites de passage » récurrents de formes
de conduites et d’expérience « civilisées » à des formes
« dyscivilisées ». Comment, après une journée de travail, le
garde se prépare-t-il à partir et à rentrer chez lui (par
exemple, il se lave, change de vêtements, oublie tout, reste
silencieux par rapport à tout ça chez lui, nie tout, ment, ou
au contraire raconte les événements de la journée de
manière précise, en donnant des détails terrifiants) ? Existe-
t-il un horaire et un calendrier précis, ou est-ce que le
personnel entre dans ses rôles et en sort subrepticement, au
hasard, de manière irrégulière ? Les sites spécialisés sont-ils
cachés, inaccessibles, isolés par des déserts, des bois,
dissimulés derrière des murs et des clôtures, ou au contraire
repérables pour les passants, qui peuvent même entrer et
regarder à volonté ? Comment les gardes, les bourreaux, les
miliciens se perçoivent-ils ? Nous ne les connaissons
presque toujours qu’en position défensive, forcés de parler
devant leurs juges, nous ne connaissons pas grand-chose sur
eux lorsqu’ils étaient en pleine action, à l’offensive, et qu’ils
avaient alors possiblement à démontrer exactement le
contraire : leur zèle, leur entrain, leur enthousiasme, leur
loyauté et leur engagement dans leur tâche. Ou encore,
comment durant une phase se perçoivent-ils dans l’autre
phase : sont-ils « une autre personne », se ferment-ils à
toutes leurs émotions, s’efforcent-ils de ne pas penser, ou
sont-ils fiers et contents d’eux-mêmes dans leur autre rôle ?
Toutes ces questions concernent la nature de la
compartimentation personnelle et sociale.
25 Le modus operandi de la compartimentation n’a pas besoin
d’être aussi extrême, il peut se développer dans des
conditions comparativement anodines. Ainsi, dans les
sociétés de consommation contemporaines, la boucherie est
également reléguée dans des compartiments spéciaux : non
seulement les abattoirs, mais également les élevages de
porcs ou de poulets sont dissimulés à la vue du public, et
étant hors de vue ils sont de fait aussi hors de l’esprit. D’une
certaine manière, lorsqu’ils savourent leur repas, les
consommateurs s’efforcent d’oublier qu’ils sont en fait en
train de manger un animal et d’ignorer la manière dont il a
été élevé et tué, bien qu’ils sachent très bien comment cela
se passe.
26 Dans la plupart des sociétés, la prostitution est efficacement
séparée du reste de la vie sociale : il existe des clôtures
spatiales, des « zones de tolérance », des « quartiers à
lumière rouge », des « maisons closes », il existe de même
des séparations temporelles (on parle de l’« obscurité », des
« filles de la nuit »), et tant les prostituées que leurs clients
réussissent ordinairement à entrer dans ces « réserves
prostitutionnelles » et à en sortir sans être remarqués. Des
observations similaires peuvent être faites à propos des
prisons, des asiles et d’autres lieux du même type chers à
Michel Foucault9.
27 L’isolement spatial et l’exclusion sociale d’une catégorie
donnée de personnes sont poussés considérablement plus
avant avec la « ghettoïsation » de certains centres urbains
aux États-Unis, telle que Loïc Wacquant (1993, 2002) l’a
décrite. Ce qui ajoute beaucoup d’intérêt à la description
détaillée de Wacquant est son analyse explicite en termes de
« décivilisation » : au fur et à mesure que l’État se retire de
ces quartiers du centre ville, les chaînes d’interdépendance
se brisent, les formes d’autorestriction se désagrègent, la
« dépacification » progresse alors que la violence prolifère
sans que la police n’intervienne plus, la différenciation
sociale est inversée dès lors que seules demeurent les
activités économiques informelles, et ainsi de suite. Des îlots
de « décivilisation » ont émergé au cœur même d’une
société relativement civilisée sans l’affecter beaucoup dans
son ensemble. De nouveau, c’est une compartimentation
efficace qui soutient cette séparation précaire entre sphères
« civilisées » et « décivilisées ». Wacquant souligne la
désidentification nécessaire pour maintenir l’« underclass »
comme catégorie distincte en dehors des bornes de la
citoyenneté normale. En dehors de ces « ghettos », la vie se
déroule « comme d’habitude10 ». Wacquant s’intéresse
particulièrement au procès de décivilisation qui se produit
dans le ghetto des centres urbains. Ce qui est important ici,
c’est la manière dont ces poches de décivilisation sont
efficacement séparées de la société environnante, coupées
de la conscience, exclues de toute identification affective ou
morale. Il ne fait aucun doute que le début d’un procès de
dyscivilisation est déjà présent ici. Passer de la négligence
potentiellement meurtrière à l’extermination effective exige
cependant beaucoup d’étapes supplémentaires majeures11.
28 Au centre des idées d’Elias sur le procès de civilisation on
trouve une hypothèse implicite d’égalité minimale, d’un
certain degré de traitement et de considération identiques
pour tous. Un tel minimum d’égalité signifie que les
personnes s’identifient à toutes les autres à l’intérieur de
leur société comme à des êtres qui sont plus ou moins
semblables à eux12. Cela implique de plus un certain degré
d’égalité devant la loi et même d’égalisation des conditions
de vie. Mais lorsqu’une catégorie de la population est
totalement exclue de ce minimum d’égalité, le procès de
civilisation peut prendre une orientation différente et suivre
un autre chemin. Il faut cependant un régime radical et
exterminateur pour mener jusqu’à son terme le revirement
en direction d’un procès de dyscivilisation.
29 Des étapes de compartimentation plus poussées deviennent
de plus en plus incompatibles avec une presse libre ou avec
des garanties juridiques telles que la liberté de mouvement
ou la liberté de parole – toutes choses qui, par leur nature
même, tendent à transgresser et à transcender les frontières
qui sont essentielles à la préservation de compartiments
séparés. À moins, bien sûr, que la population-cible ne soit
exclue de ces droits et qu’il existe un consensus parmi tous
les autres pour ignorer la manière dont elle est traitée (un
peu comme dans la société esclavagiste du Sud des États-
Unis avant la guerre civile ou sur les plantations des Indes
néerlandaises sous domination coloniale hollandaise au
début du vingtième siècle).
30 Même un État-providence relativement généreux pourrait
exister dans une société dyscivilisée, ayant remis en
question ses fondements universalistes-égalitaristes, pour
peu que ses victimes-cibles soient exclues de ses bénéfices
(un peu comme les politiques sociales en vigueur dans
l’Allemagne nazie).
31 Par rapport à la théorie de la civilisation d’Elias, les deux
processus qu’il considère comme indissociables de la
monopolisation des moyens de violence et de la civilisation
globale de la société ont dans l’analyse présentée ici été
séparés : lorsque la monopolisation de la violence s’établit,
la civilisation d’ensemble de la société peut se produire ou
pas. Dans le premier cas, nous avons le procès de civilisation
« normal » du point de vue de la théorie d’Elias. Mais dans
le second cas, l’État a obtenu la monopolisation des
ressources de coercition violente, et pourtant des relations
civilisées ne règnent pas dans la société tout entière.
Certains lieux, certains groupes en sont exclus et deviennent
la cible de l’appareil de destruction de l’État tout entier :
c’est cette seconde trajectoire que j’ai nommé un procès de
« dyscivilisation ».
32 Une fois conceptualisée cette séparation de la
monopolisation de la violence d’une part et de la civilisation
de la société d’autre part, deux autres possibilités découlent
de la construction théorique. Elles renvoient toutes deux à
des conditions de monopolisation incomplète ou en déclin
de la violence par l’État. S’agissant d’une monopolisation
incomplète des moyens de violence, étant donné qu’aucun
monopole de la violence n’a encore été obtenu, on doit
s’attendre à un comportement moins civilisé du point de vue
de la théorie. Par ailleurs, lorsqu’un monopole effectif de la
violence a été établi, mais qu’il a par la suite commencé à se
décomposer, la théorie suggère que les relations humaines
et les modes d’expression régresseront et qu’un procès de
« décivilisation » se produira dans l’ensemble de la société.
33 La théorie de la civilisation telle qu’elle a été développée
jusqu’à présent exclut une autre possibilité : celle où la
monopolisation de la violence n’a pas encore été établie ou a
éclaté et où pourtant des modes de comportement et
d’expression civilisés sont répandus dans l’ensemble de la
société. Du point de vue de la théorie de la civilisation, il
s’agit d’un développement « anormal ». Pourtant, c’est
clairement la situation qui prévalait dans la communauté
maronite de Surinam, selon Bonno Thoden van Velzen
(1982), qui attribue un degré élevé d’autocontrôle aux
Djuka, sans que la monopolisation de la violence ait été
réalisée dans leur société.
34 Une discussion plus rigoureuse de ces questions d’un point
de vue empirique et historique devrait viser à établir le degré
de monopolisation de la violence dans différentes sociétés13,
d’une part, et à évaluer d’autre part l’ampleur et la
distribution des modes de comportement et d’expérience
civilisés dans ces sociétés. Des modes de conduite et
d’expression relativement civilisés peuvent apparemment
exister en l’absence de monopolisation effective de la
violence. Inversement, lorsqu’un monopole fort de la
violence a été obtenu, des formes d’interaction et
d’expérience plus civilisées peuvent se développer, ou la
société peut suivre une trajectoire différente : tandis que
prévaut de façon générale un certain niveau de civilisation,
l’ensemble des ressources de violence de l’État sont
déchaînées contre des catégories particulières d’individus
dans des compartiments bien délimités aux points de vue
spatial, temporel, social et mental, dessinant la trajectoire de
la dyscivilisation.

Notes
1. Traduction d’Yves Bonny, revue par l’auteur.
2. Pour une discussion conjointe des approches d’Elias et Bauman, voir
Jonathan Fletcher (1997 : 148-175) et Watts (1998).
3. Cette traduction assez littérale du titre allemand de la dernière partie
de l’édition de 1939 du Procès de civilisation [Entwurf zu einer Theorie
der Zivilisation, in Über den Prozess der Zivilisation : 312-454, voir en
français La dynamique de l’Occident, 1975 : 181-297] fut abandonnée
par la suite pour le titre « Towards a theory of civilizing processes »
(souligné par moi) dans les éditions anglaises de 1982 et 2000.
4. Les citations qui suivent sont tirées de l’édition anglaise de The
Germans (Elias, 1996).
5. Elias ajoute que ce ne fut pas la seule régression vers la barbarie au
sein des sociétés civilisées au cours du XXe siècle.
6. Une analyse approfondie du « nettoyage ethnique » en ex-
Yougoslavie en termes de « fragmentation » et de « désintégration » de
l’État, avec comme résultante un « procès de décivilisation », est
donnée par Zwaan (1996). Mennell (1990) discute également de
nombreux développements historiques du XXe siècle à partir de la
théorie de la civilisation.
7. Il convient de souligner que jusqu’à ce jour les massacres de
centaines de milliers d’Africains, peut-être même des millions, par
exemple durant la conquête du Congo (cf. Hochschild, 1998), méritent à
peine une mention dans la littérature consacrée à l’évaluation
d’ensemble du XIXe siècle.
8. C’est une variante de l’expression « régression au service du moi »,
qui remonte à Ernst Kris (1959 : 312) : « le moi peut utiliser le
processus primaire plutôt que d’être submergé par lui… dans certaines
conditions le moi régule la régression… » Ceci renvoie à une régression
contrôlée par le moi afin d’accomplir certaines tâches ego-syntoniques,
comme cela se produit par exemple durant le processus créatif ou pour
le patient au cours d’une psychanalyse. Dans le cas de la dyscivilisation,
les épisodes barbares se produisent dans des conditions de contrôle
total par l’appareil étatique, afin de mieux accomplir certains objectifs
que le régime s’est fixés.
9. Il serait du plus grand intérêt de faire une recherche sur les thèmes
de l’œuvre de Foucault qui anticipent sur le présent argument.
10. Il suffit d’« une erreur de bifurcation » pour que l’on se retrouve par
mégarde empêtré dans l’enfer de la décivilisation : on pense bien sûr à
ce qui arrive au héros du livre de Tom Wolfe, Le bûcher des vanités
(1988), à partir du moment où il a pris la mauvaise sortie d’autoroute.
11. Robert van Krieken (1999) décrit un pas de plus dans cette direction
quand il raconte la manière dont les autorités australiennes ont retiré
des enfants de descendance aborigène (mixte) à leurs parents,
précisément au nom de la « civilisation ».
12. Cf. Fletcher (1997 : 286), qui définit notamment la civilisation
comme « une expansion du degré d’identification mutuelle à l’intérieur
des groupes et entre les groupes ».
13. Un tel effort pourrait s’appuyer sur la littérature qui s’est
développée autour des concepts d’État « fort » ou « faible », par
exemple Badie et Birnbaum (1982) et Migdal (1988).

Auteur

Abram de Swaan
© Presses universitaires de Rennes, 2003

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Référence électronique du chapitre


SWAAN, Abram de. La dyscivilisation, l’extermination de masse et
l’état In : Norbert Élias et la théorie de la civilisation : Lectures et
critiques [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2003
(généré le 23 avril 2020). Disponible sur Internet :
<http://books.openedition.org/pur/24408>. ISBN : 9782753537545.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.24408.

Référence électronique du livre


BONNY, Yves (dir.) ; NEVEU, Erik (dir.) ; et DE QUEIROZ, Jean-
Manuel (dir.). Norbert Élias et la théorie de la civilisation : Lectures et
critiques. Nouvelle édition [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de
Rennes, 2003 (généré le 23 avril 2020). Disponible sur Internet :
<http://books.openedition.org/pur/24398>. ISBN : 9782753537545.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.24398.
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Norbert Élias et la théorie de la


civilisation
Lectures et critiques

Ce livre est cité par


Dini, Vittorio. (2008) Civiltà, Dal Singolare al Plurale. Revue de
Synthèse, 129. DOI: 10.1007/s11873-007-0037-9
Mukenge, Arthur. Nkaongami, Josue B.. (2018) L’héroïsme de la
femme dans l’épopée africaine : un regard critique de
<i>Soundjata ou l’épopée mandingue, Emperor Shaka The Great
: A Zulu Epic</i> et <i>Nsongo’a Lianja : l’épopée nationale des
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