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Annie Montaut

Constructions expérientielles et possessives en hindi


In: Faits de langues n°10, Septembre 1997 pp. 229-236.

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Montaut Annie. Constructions expérientielles et possessives en hindi. In: Faits de langues n°10, Septembre 1997 pp. 229-236.

doi : 10.3406/flang.1997.1190

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/flang_1244-5460_1997_num_5_10_1190
Constructions experientielles et possessives en hindi

Annie Montaut*

Comme dans la plupart des langues indiennes, les énoncés correspondant à ces
classes de prédicats non agentifs comportent un participant principal marqué au cas
oblique et un verbe de type statique, typiquement "être", en l'absence d'équivalent
lexical pour "avoir".
Mais le hindi, distinct en cela des autres langues de l'aire, offre toute une gamme
de marques pour ce premier participant, premier par sa position dans la séquence
ainsi que par sa saillance sémantico-référentiellei, et de ce fait souvent considéré
comme sujet2. Alors que le datif est le cas régulièrement usité en tamoul, télougou,
panjabi, pour l'ensemble de la classe, ou le génitif en bengali et oriya, le hindi
distingue possession inaliénable, possession aliénable, expérient3, par l'emploi du
génitif, de deux variétés de locatifs et du datif.

1 / DU POSSESSEUR À I/EXPÉRIENT

Cette gamme de marques s'organise en une hiérarchie du plus au moins statique,


qui correspond au domaine de faible transitivité des prédicats bi-actanciels, mais
aussi à des prédicats mono-actanciels (avoir peur, faim, etc).

1.1. Le possesseur

Possession inaliénable et aliénable sont clairement distinguées par la marque de


génitif associée au "possesseur" de parties du corps, membres de la famille ou autres
relations (1), la marque de locatif "dans" associée au possesseur de qualités (2), et la
marque de locatif "chez/près" associée au possesseur d'objets (3), le verbe "être"
s'accordant dans tous les cas avec le possédé :

"INALCO.
1 C'est par exemple lui qui contrôle en particulier la coréférence en présence du réfléchi (dont
il est l'antécédent) et du participe conjonctif, ou absolutif (dont le sujet non exprimé a la même
référence que le premier participant et non que le terme au nominatif). Voir Montaut (1991 :
156-160) et section 4 infra.
2 D'où les termes de "dative subject" dans l'abondante littérature consacrée à la question depuis
une vingtaine d'années. L'expression est à présent à tel point consacrée qu'elle aboutit à des
formulations paradoxales comme "dative subjects in the genitive case in Bengali" (Klaiman
1981).
3 Equivalent français, établi par Lazard (1994), du désormais classique "experiencer" anglais.
230 Annie Montaut

(1) a:pka: ek hi: bha:i: bai, mere ti:n bhan:-bahnen hain


vous-GEN un seul frère est, je-GEN trois frères-soeurs sont
"vous avez un seul frère, j'ai trois frères et soeurs"
(2) uslaRkirmen sa:has tha:
cette fille dans courage-MS était-MS
"cette fille avait du courage"
(3) rameSkepars bahut-si: kitaibenhain / thi:n
Ramesh près de beaucoup-intensif livre-FP sont / étaient-fp
"Ramesh a / avait beaucoup de livres"

(1) décrit une relation d'ingrédience, possédé et possesseur étant représentés comme
dans une relation de tout à partie, alors que (2), marquant également la possession
inaliénable, exprime une relation ďinessence ou d'inclusion, la qualité étant
représentée comme une propriété définitoire comprise dans la personne. Quant à (3),
il décrit une relation ďadjacence, l'objet possédé, sur le mode contingent, étant
représenté dans une relation de proximité vis-à-vis de son possesseur. Seul (1) fait
état d'une relation de type N1 N2, le relateur ka: (fem Ici:) étant propre à la relation
nominale4 alors que (2) et (3) recourent à des postpositions qui introduisent des
arguments ou des circonstants et sont donc associés à des rôles argumentaux
dépendant du verbe.

1.2. L'expérient

Un vaste clavier de notions predicatives représentées par des locutions verbo-


nominales, comprenant des processus physiologiques (avoir faim, froid),
psychologiques (être fâché, content, jaloux, touché, éprouver, détester, aimer, avoir
peur), ou cognitifs (apprendre, savoir, se souvenir) entre généralement dans les
constructions dites exponentielles5, l'expérient prenant la marque du datif
(postposition ko, qui est typiquement la marque de l'attributaire, du destinataire, et
secondairement de l'objet marqué) :
(4) hamkobhu:kh fiai (lag rahi: hai)
nous-OAT faim-FS être-PRES-3s (se coller PROGR-FS PRES-3S)
"nous avons faim"

(5a) mujhkoDar apnelienahi:n hai


je-DAT peur-MSREFLpOUr NEG êtTC-PRES-3S
"je n'ai pas peur pour moi"
(5b) mujhko ye ni:li: tasvi:ren pasand a:i:n
je-DAT DEM bleu-FP images-FP goût venir-PS-FP
"j'ai aimé les tableaux bleus"

4 Voir note 5 de l'article n° 4, et note 6 pour la fusion de ce relateur avec les pronoms
personnels dans la formation des possessifs.
5 Généralement : un certain nombre de verbes simples de sémantique identique se construisent
pourtant avec un sujet nominatif, voir infra. Exceptionnellement la contraction est sans verbe :
tumhen kya: [tu-dat quoi], "qu'est-ce que ça peut te faire".
Constructions expérientielles et possessives en hindi 231

(5c) rcumko garamccuy phneld: icchcvhui:


Ram-DAT chaud thé boire DE-FS envie-FS être-PS-FS
"Ram eut envie de boire du thé chaud"

(6a) mujhko (yah ba.t) mculuim haï


je-DAT (DEM. chose-FS) savoir être-PRES-3s
"je sais (cette chose)"

(6b) unlaRkôko hindi: bhi: œti.hai


DEM.OBL-P garçon-OBL-MP hindi-FS aussi venir PRES-3FS
"ces garçons connaissent aussi le hindi"

Comme dans le cas de la possession, le verbe ne s'accorde jamais avec le


participant principal, mais soit avec le second participant (5b) soit avec le formant
nominal des locutions verbales, qui fournissent l'essentiel de ces constructions : très
peu de verbes simples en effet admettent comme dans (6b) des constructions
expérientielles. A a:na: dont le sens premier est "venir", on peut ajouter milna:
"trouver", lagna: "sembler" (sens premier "atteindre, être collé"), dikhna: "paraître".
De tels énoncés sont toujours incompatibles avec l'expression de la volonté, et
notamment avec l'impératif, où les compléments adverbiaux marquant le contrôle ou
la volonté (dhya:n se, "attentivement", ja:nbu:jhkar, "délibérément"). La structure
générale peut être interprétée comme la traduction morpho-syntaxique d'une réalité
psychique : le participant n'est pas à la source du procès comme l'agent qui contrôle
un véritable procès d'action, mais il en est le siège récepteur. La postposition utilisée
en hindi marque ce rôle de récepteur, souligné par la compatibilité de tels énoncés
avec le verbant (5b) ou l'explicateur verbal a:na:, "venir" (marquant ici l'inchoatif). D
est bien connu que les processus subjectifs sont dans de nombreuses langues associés
à des constructions distinctes des procès d'action, et ne peuvent parfois s'exprimer
qu'à la première personne (japonais) : seul "je" peut dire qu'il a mal à la tête.
L'extension des constructions expérientielles à toutes les personnes en hindi montre
qu'il y a moins de rigueur dans cette corrélation qu'en japonais par exemple, mais la
distinction nette qu'il établit entre procès d'action et procès d'états subjectifs montre
qu'il y en a davantage qu'en français par exemple.

2 / Extension de ces constructions typiques et chevauchement des marques

2.1. Extension à des constructions non possessives

La construction typiquement associée à la possession inaliénable (N2-génitif N1


être) se retrouve significativement dans divers prédicats très faiblement transitifs,
selon le continuum établi par Tsunoda (1981, 1985). Leur sémantique est stative :
capacité, aptitude, manque, besoin, contact, relation, etc.

(7) арка: phaisla: kame ka: samarthya nahi:n hai


2-HQN-GEN décision faire GEN capacité NEG être-PRES-3s
"vous nStes pas habilité à décider"
232 Annie Montant

(8a) mera: samayka: abharvhai


1S43EN temps GEN manque-MS être-PRES-3
"je manque de temps"

(9) mere unse sampark kabhi:nahi:n hua:


ls-GEN 3P-avec contact jamais ■ fut
"je n'ai jamais eu de contact avec eux"

Qu'il s'agisse d'un abstrait verbal comme dans (7) ou d'un nom comme dans (8a), le
sujet grammatical dans ces constructions commande bien un double génitif,
construction réputée rare dans les langues, mais très vivante en hindi.

2.2. Chevauchements de marques

Cependant (8a)' au génitif a un correspondant strictement semblable


sémantiquement bien que de niveau de langue distinct6, qui, lui, implique un
expérient :

(8b) mujhkosamayki:kami: hai (mujhko fursat nahi:n hai)


je-DAT temps de manque être-PRES-3 (je-DAT loisir-FS NEG être-PRES-3)
"je n'ai pas le temps"

et un équivalent sémantique sur la même base lexicale construit avec le locatif


d'adjacence :

(8c) merepa:s samay ka: abha:v bai


je-GEN près temps de manque-MS être-PRES-3

De tels flottements, assez nombreux entre génitif et locatif ou datifs, affectent la


classe la plus faiblement transitive des prédicats observés ici. De véritables expérients
comme "avoir faim" ou "éprouver" en général, ne s'expriment pas au génitif ni au
locatif. Par contre, avoir l'habitude (a:dat hona:) ou la responsabilité (zimmeda:ri:
hona:), voire "avoir envie" (iccha: hona:) admettent volontiers les deux constructions
genitive ou dative. Qu'on compare (5c) supra et (5c1) infra :

(5c) rameSki: ca.ypi:neki: iccba: nahi:n bai


Ramesh GEN thé boire de envie NEG est
"Ramesh n'a pas envie de boire du thé"

L'actant, représenté ici non comme dans une relation argumentale avec le prédicat,
mais comme un simple déterminant de l'abstrait verbal, avec lequel il est dans une
relation d'ingrédience (partie à tout), apparaît comme un élément de description dans
la représentation d'un état de choses et non comme le participant d'un procès. Mais
.sémantiquement, la différence avec (5c) n'est pas perçue par les locuteurs, bien que
(5c1) ait sa spécificité syntaxique : il n'admet pas le verbe explicateur a:na:t "venir"
compatible avec (5c) qui accentue l'inchoativité du procès advenant à l'expérient. Ce

6 Moins formel. En outre fursat est d'origine persane, alors que abhacv est d'origine sanskrite.
Constructions expérientielles et possessives en hindi 233

très léger constraste souligne la particularité de la construction genitive, dont


l'orientation est stative et qui représente une prédication d'existence7.
On peut considérer ces flottements comme sémantiquement non pertinents,
surtout ceux qui correspondent à des variantes lexicales comme abha:v et kami:. D
en va de même pour les alternances entre sujet nominatif de verbes simples et
expérient au datif de locutions verbales comme par exemple entre (5a) et (5a') pour la
notion predicative "avoir peur" :

(5a1) mainDarràhi:hu:n tJeH^^CTaindrePROGR-FSPRES-l] "j'ai peur"

Si ici la même .base lexicale fournit le verbe simple {Dama:) et le formant nominal
de la locution verbale {Dar, ms), souvent la base lexicale est différente, et c'est la
catégorie du terme sémantiquement pertinent (verbe ou nom) qui est responsable de
la différence structurelle : ja:nna:, "connaître, savoir", aura un sujet nominatif et
ma:lu:m hona: un expérient au datif. Ainsi s'opposent bhw.lna:, "oublier" et ya:d
a:na:, "se souvenir", dekhna:, "voir/regarder" et dikha:i: demi, "voir/apercevoir",
ca:hna:, "vouloir" et iccha: hona:, "avoir envie". Si la sémantique non agentive est
cruciale dans les constructions à prime actant oblique, la structure lexicale du
prédicat semble donc aussi jouer un rôle non négligeable dans le choix des
constructions morpho-syntaxiques.

3 / Alternances pertinentes

D'autres alternances toutefois sont sémantiquement ou pragmatiquement


pertinentes et cette pertinence permet de mieux cerner la spécificité des constructions
expérientielles ou possessives.
La notion predicative "avoir du courage" par exemple peut se réaliser de trois
façons. La permière, dans (2), pose l'existence de la qualité comme définitoire pour
l'actant. Elle est sémantiquement semblable à une prédication adjectivale du type X
est courageux (sa:hasi:). La seconde, substituant au locatif le datif de l'expérient,
indique la bouffée de courage, qui peut éventuellement surprendre le lâche de nature,
à l'occasion particulière d'une action limitée dans le temps :

(10a) laRki:ko Da:yrekTarse milne ka:sa:has hua:


fille DAT ' directeur à rencontrer de courage-MS être-PS-MS
"la fille eut le courage d'aller trouver le directeur"

Une troisième expression de la même notion consiste à substituer au verbant statif


de la locution un verbant Éactif (typiquement kama: faire), l'expérient se
transformant automatiquement en sujet nominatif (ou agent ergatif). La structure
agentive correspond alors à une volonté délibérée :

7 Extrapolé à des prédicats apparemment plus processuels comme parler bcvt kama:, "parole
faire", à sujet nominatif, le constraste produit, avec la mise au génitif du prime actant, une
description d'état de choses (il y a eu parole de X avec Y), sans que les locuteurs n'évaluent la
différence comme sémantiquement pertinente.
234 Annie Montait

(10b) laRkime DaiyrekTar se milné ka:sa:has kiya:


fille-ERG Directeur à rencontrer de courage faire-PS-MS
"la fille prit le courage d'aller trouver le directeur"

Avec l'inacceptabilité de l'impératif dans les constructions expérientielles, ce


contraste souligne l'inagentivité fondamentale de la structure, en contraste avec
l'agentivité de son corollaire "actif1 (hinunat karo courage prends, "sois
courageux")8.
On peut alors s'étonner de trouver des structures actives, en principe donc
agentives, avec des prédicats typiquement expérientiels comme, justement, "ressentir,
éprouver". Ce n'est pas alors le passage à un plus fort degré d'agentivité que traduit la
transformation "active" de l'énoncé, mais, soit la visibilité ou l'observabilité du procès
(11), soit son assomption consciente par l'expérient (12c).

(11) dekho kitna: krodh karraha:hai bacca:


regarde combien colère faire PROGR PRES-3MS enfant-MS
l'enfant"
"regarde quelle crise de colère il pique,

La colère démonstrative n'est pas pour autant délibérée, et la construction


exponentielle en pareil contexte, moins naturelle, aurait impliqué que le descripteur
fiait l'inférence d'un processus subjectif qu'il attribue au gamin, au lieu que la
construction factive fait état d'une observation directe, par les seuls effets visibles du
procès.
Plus nettement encore, une expression comme ja:n paRna: "sembler, paraître",
qui peut se construire, non seulement avec des adjectifs (il a l'air malade), mais avec
des groupes participiaux (il a l'air de s'éloigner), tolère dans ce dernier cas
uniquement des structures factives participialisées, à l'exclusion des structures
expérientielles :

(12a) Ьесате akela:pan ka: anubhav karte (*hote) ja:n paRte hain
malheureux-MP solitude de sentiment faisant (*étant) paraître PRES-ЗР
"les malheureux ont l'air de se sentir esseulés"

alors qu'en phrase simple les deux structures semblent interchangeables :

(12b) becaxôko akela:pan ka: anubhav horaha:hai


malheureux DAT soli tude de sentiment être PROGR-MS pres-3s

(12c) becare akelarpan ka: anubhav karrahehain


malheureux-MP solitude de sentiment faire PROGR-MPPRES-Зр
"les malheureux se sentent esseulés"

En l'absence de réelle différence sémantique, puisqu'on a dans les deux cas un


expérient et non un agent, la phrase factive traduit la possible extériorisation du
procès perceptible par autrui, ce qui revient à dire que l'énoncé expérientiel typique
représente un procès subjectif non manifesté extérieurement. De même, typiquement,

8 Sur cette inversion de diathèse, voir texte n° 24 sur les locutions verbales (Montaut).
Constructions expérientielles et possessives en hindi 235

la construction expérientielle représente un procès qui ne correspond pas à une


assumption consciente, alors que son corrolaire factif (mais toujours non agentif) est
compatible avec la participation consciente, mais non délibérée de celui qui
l'éprouve. Ainsi dans l'exemple suivant, la première phrase, isolée, admettrait les
deux variantes, mais dans le contexte qui suit, excluant le moindre degré de
conscience chez l'expérient, c'est la variante expérientielle qui est requise :

(13a) us vaqt tumko mujhse irSya: thi: (*tum mujhse isRya: karti: thi:)
ce temps 2-DAT 1ч1е jalousie était (*2-N0M 1 -de jalousie faisais)
magar (tumko) iska: bodh nahi:n tha:
mais. (2-DAT) de-ceci conscience NEG était
"A cette époque tu étais jalouse de moi mais tu n'en avais pas conscience"

L'interpellée peut d'ailleurs rejeter les effets de non assomption associés à la


construction et se récrier qu'elle éprouvait le dit sentiment en pleine connaissance de
cause, mais alors elle doit le faire à la structure agentive, seule apte à traduire
l'assomption consciente du procès :

(13b) turn kya: bak rahi: ho?


tu Q déblatérer progrpres-2?
main jam burjhka irSya: karti: thi (*mujhe ja:nbu:jhkar irSya: mi:)
je consciemment jalousie faisais (*je^dat consciemment jalousie était)
kitni: glami: thi: mujhe, iske lie mandir lrimi:ba:r gai: thi:
combien remords était je-DAT, ceci-pour temple combien fois étais allée
"Qu'est-ce que tu vas chercher? J'étais parfaitement consciente d'être jalouse, que
de remords j'éprouvais, combien de fois je suis allée [battre ma coulpe] au temple"

On peut donc avancer que le marquage agentif de l'expérient traduit l'association à


cet expérient de propriétés ordinairement associées à l'agent, que ce soit l'assomption
consciente ou la capacité de manifester un procès observable, l'expérient typique
étant dépourvu de ces propriétés, comme, évidemment, de volonté et de contrôle sur
le procès. Symétriquement, si l'agent typique est volontaire et contrôle le procès, il
convient d'inclure dans ses propriétés secondaires la production d'un effet observable
ainsi que l'assomption consciente du procès. La morpho-syntaxe hindi rend compte
par les alternances qu'elle permet, de ces clivages de propriétés ordinairement
regroupées sur une même association (agent-NOM/ERG, expérient-DAT). De même
l'extension de la structure typiquement possessive (génitif) à des prédicats
expérientiels ou semi-actifs comme parler, rencontrer, transforme l'énoncé en
description d'un état de choses où le participant principal apparaît comme simple
déterminant dans une séquence de nominaux, sans que les rôles sémantiques soient
sensiblement modifiés. La différence est que le seul segment profilé (Langacker
1987, 1991) est la notion predicative sous forme de nom verbal, et non la source ou
le siège du procès. L'agent ou l'expérient est alors représenté comme entretenant une
relation de partie à tout avec la notion predicative et non comme une entité distincte.
236 Annie Montaut

Si les facteurs sémantiques sont donc les plus pertinents dans cette gamme de
constructions, les facteurs énonciatifs et sociologiques jouent un rôle important9.
Les expérients, au datif, ou les possesseurs, au génitif, du procès ou de l'état, situés
en première position dans la chaîne séquentielle, reflètent par nombre de propriétés
syntaxiques et discursives, dont le contrôle de la coréférence et la forte thématicité,
une situation quasi-subjectale, que par ailleurs désavouent leurs propriétés morphos
yntaxiques. On pourrait considérer ce type de construction comme transitionnelle et
en voie de subjectivation, l'entité profilée, non marquée, étant concurrencée par une
entité secondairement profilée mais encore marquée (Croît 1994). Cette analyse
légitime le terme de "dative subject" communément associé à l'expérient. Mais on
peut aussi considérer que ces constructions, comparables à une diathèse médio-
stative de développement relativement récent (marginales en sanskrit), en appellent à
une distinction fondamentale de nature sémantique entre actif et non actif, distinction
elle-même opérée exclusivement au sein de la classe des humains. Il est significatif à
cet égard que le sujet de conscience actif dans un domaine qui ne relève pas
nécessairement de l'action, donc actif exclusivement en tant que sujet de conscience,
soit traité comme un agent, alors que l'agent dépourvu de ce trait est traité comme un
instrument10. Cette distinction actif / non actif est peut-être à carreler au substrat
austro-asiatique, qui présente des propriétés typiques des langues dites actives
(Klimov) ou duales (Lazard). Mais elle s'est spécifiée d'une façon particulière en LA,
en isolant radicalement le traitement des inanimés de celui des animés non actifs : la
notion même d'expérient, tout en relevant d'une distinction sémantique de nature
duale, est par nature circonscrite à la classe des sujets de conscience.

9 Ainsi, la politesse imposant fréquemment une périphérisation de Fartant, et notamment à la


première personne, on a souvent recours pour exprimer le vouloir, à des constructions à la fois
factives (verbe faire karna:), et genitives (prime actant marqué au cas le moins actif, et
totalement déprofilé), grâce aux périphrases suivantes :
mereu dil/ji: cœhta: hai, meri: tabi.yat ca:haii: hai,
mon coeur / âme veut, ma santé-état d'âme veut
fnera: man /ji: karta: hai
mon esprit / âme fait "je voudrais, j'ai envie"
10 mujhse galti: ho gai: [ls-instr faute être alla], j'ai fait une faute (involontairement)". Voir
aussi l'exemple (8) dans le texte 23 (Montaut).