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J.

Nasrallah

Bas-reliefs chrétiens inconnus de Syrie.


In: Syria. Tome 38 fascicule 1-2, 1961. pp. 35-53.

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Nasrallah J. Bas-reliefs chrétiens inconnus de Syrie. In: Syria. Tome 38 fascicule 1-2, 1961. pp. 35-53.

doi : 10.3406/syria.1961.5555

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/syria_0039-7946_1961_num_38_1_5555
BAS-RELIEFS CHRÉTIENS INCONNUS DE SYRIE

PAR

Mgr Joseph Nasrallah

(PL III-IV)

La rareté des représentations figurées dans les ruines des églises


de Syrie a frappé depuis longtemps les historiens de l'art à tel point que
certains d'entre eux ont cru y déceler une attitude d'exclusion des images,
inspirée des traditions du judaïsme officiel, qui aurait préparé à la fois
la condamnation portée contre elles par l'Islam et par les empereurs
byzantins iconoclastes (1).
L'exploration méthodique de la Syrie a permis cependant de réunir
une vingtaine de monuments exhumés des villes mortes. J. Lassus en a
dressé une liste : cinq dans la Syrie du Nord et l'Antiochène, douze dans
celle du Nord- Est (2), auxquels il faut en ajouter quatre ou cinq, que le
savant archéologue n'a pas voulu retenir ou qui ont échappé à son érudi
tion. On rencontre assez souvent dans les deux régions des animaux —
paons ou agneaux — à caractère symbolique.

(*) J. Lassus, Sanctuaires chrétiens de Syrie, à personnages. Le sculpteur ne semble plus


1947, p. 289. Cette rareté n'est pas particul être qu'un ornemaniste au service de l'archi
ière à la Syrie; elle s'étend à tout le monde tecte. Dans son genre de travail il montre, il est
byzantin. C. Bayet l'a constatée dès 1883. vrai, de remarquables qualités; il fouille le
« Au vie siècle, il aurait encore existé une véri marbre en tous sens et le plie aux motifs les
table école de sculpture qui travaillait le4 plus compliqués... Mais, quel que soit le mérite
marbre et la pierre ; mais il ne nous en reste que de ces charmantes broderies sur pierre et sur
peu d'œuvres, et ces œuvres mêmes sont sou marbre, l'absence d'autres monuments surprend
vent de dimensions fort restreintes... Et ce n'est et inquiète. A Ravenne, de fort bonne heure,
point seulement aux atteintes du temps et des les sculpteurs ont cette même tendance à
hommes qu'il faut attribuer cette rareté des négliger la représentation de la personne
monuments, car dans les ruines de ces villes de humaine » (L'Art Byzantin, 1883, pp. 82-88).
Syrie que M. de Vogué a fait connaître, on (2) Sanctuaires chrétiens de Syrie, pp. 293,
cherche en vain des statues ou des bas-reliefs 294-295.
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Dans la Syrie du Sud, Lassus semble exclure tout décor. S'il est affirmatif
pour l'Auranitide et le Jolan (dans la région basaltique, au S. de Damas,
on peut dire que le décor chrétien n'existe pas) (1), il passe sous silence le
massif du Qalamoun.
Nous voudrions verser au dossier des représentations figurées de Syrie
quatre documents inconnus ou très peu connus. Trois proviennent du
Qalamoun et un, le plus important, des environs de Salamia (Nord-Est
de la Syrie).

Le premier est un fragment de pavement de mosaïque encore inédit.


Il a été exhumé en 1929 du sol de l'église orthodoxe de Saint-Élie de Ma'lou-
la. Le bloc est conservé à la sacristie. Le fond est formé de cubes blancs
sur lequel se détache un pigeon du genre de celui dégagé par Lassus à
Sokhani, dans le Jebel Sim'ân, dans une église du ve siècle (2). Nous ne
faisons que signaler le deuxième document, car nous l'avons à peine
entrevu. C'est une plaque de marbre blanc de quelques centimètres d'épais
seur sur laquelle sont gravés deux bustes de moines entourant une croix.
Elle fait actuellement partie de la collection de feu le Dr Joseph Araktingi
et provient du couvent de Mar Moussa al-Habachi, à l'E. de Nébeck

Le troisième document nous paraît d'une certaine importance archéo


logique, et nous nous arrêterons sur son origine et sur son contenu. Il a

(x) Op. cit., p. 290. Syrie, 1956, pi. VI, 3) ; un troisième, du même
(2) Op. cit., p. 297 et pi. LVIII, 3. En avant ordre, est à double rangée de feuilles d'acanthe.
de la chapelle de Notre-Dame de la Délivrance Sur l'un des côtés, on aperçoit deux petits
à Yabroud, entre la cathédrale et l'école, sont canards affrontés. « Chez les fidèles, le canard ne
réunis quelques matériaux antiques provenant • paraît avoir eu aucune signification symboli
soit des sondages faits autour du sanctuaire, que » (H. Lecxercq, art. Canard, in DACL,
soit d'ailleurs et parfois de bien loin (l'une col. 1819-1820). — On reconnaît sur la seconde
des inscriptions vient de Joussé, près de Homs). face du chapiteau quelques lettres d'une ins
Ces matériaux comportent quelques chapiteaux cription martelée... IIAEI. MI ICTOC. Peut-
et trois inscriptions. Un des chapiteaux, pro être est-ce le nom ou la marque du sculpteur.
bablement païen, est orné d'un bucrane; un (8) Le dessin a été exécuté d'après une pho
autre, corinthien, est à feuilles d'acanthe et à tographie de M. l'abbé J. Leroy à qui nous
chapelets d'ovules [Annales archéologiques de exprimons notre reconnaissance.
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été signalé dès 1897 par Fossey (1). La mention et la description qu'en ont
faites Cheikho (2) et Zayat (3) dans des publications de caractère plutôt
local, et même d'autres auteurs comme
Jullien (4), Uspenski (5) et Jalabert (6)
l'ont laissé ignoré de Lassus.
Il vient d'être mentionné dans les
Inscriptions grecques et latines de la
Syrie, des PP. L. Jalabert, R. Mouterde
et Cl. Mondésert (7).

C'est un bloc de calcaire dur, poli, de forme


rectangulaire, de 1 m. 29 de long sur 0 m. 70 de
large (8). Il est brisé du côté gauche. Il comporte un
large encadrement plat de 0 m. 11 de large sur le
grand côté et de 0 m. 20 sur le petit. Viennent
ensuite des moulures en forme de gradins. Le champ
de la pièce où la scène est représentée est de 0 m. 90
sur 0 m. 34.
Le bloc est actuellement encastré à gauche de
la porte principale de la cathédrale de Yabroud. Il Fig. 1. — Moines entourant une croix
est là depuis les malheureuses transformations subies (Mar Moussa al-Habachi)
par le sanctuaire depuis 1944. Grégoire 'Ata
(1815-1899) (9), métropolite de Yabroud de 1849 à 1899, qui nous a laissé une description détaillée des
monuments de sa ville épiscopale, rapporte que le bloc provient de l'église as-Sidi, située au N.-E. de
la bourgade. A une date qu'il ne fixe pas, il aurait été transporté à l'église de Saint-Georges, attenante
à la cathédrale actuelle. Lorsque le premier sanctuaire a été détruit durant la deuxième moitié du
xixe siècle, le bloc a été transporté à la cathédrale. L'un des maçons qui a opéré le transport, nommé
Girgis al-Maleh, croyant que le bas-relief représentait une scène païenne, en a défiguré les person
nages.

(*) Bulletin de Correspondance hellénique, de large et 0 m. 05 d'épaisseur. En 1902 le bloc


1897, p. 59. formait le derrière du maître-autel et était plus
(2) Al-Machreq, 1906, p. 997. dégagé qu'au moment où nous l'avons exa
(8) Bibliothèques de Damas et des environs miné.
(en arabe), 1902, pp. 168-169. (9) Dans l'un des manuscrits de son ouvrage
(4) Sinaï et Syrie, 1893, pp. 200-201. Hawd al-Jadawel conservé dans la bibl. épis
(5) Archeologiceskie Pamiatniki Sirii in lzves- copale de Yabroud. Sur cet évêque et ses œuv
tija, 1902, p. 110. res, cf. notre article, UÉvêque Grégoire Ata,
(•) DACL, art. Citations bibliques, col. 1738, 1815-1899 (en arabe) in al-Maçarra, 1945,
N° 120. pp. 262-269, pp. 328-334; 1946, pp. 113-118.
(7) T. V, pp. 312-313. Les mêmes détails sont repris par Zayat, op.
(8) Zayat donne 1 m. 55 de long sur 0 m. 90 cit., p. 168.
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Placé d'abord à l'arrière du maître-autel, il a été déplacé à l'avant de la prothèse et c'est là que
nous l'avons souvent vu durant notre séjour à Yabroud de 1934 à 1940, et même après jusqu'en 1950.

Malgré le martelage, la scène est d'interprétation facile. Le tiers droit


du bloc est rempli par une crèche, assez élevée, en forme de parallélogramme
composé de trois rangées de cubes, six en longueur et trois en hauteur,
dans laquelle est emmailloté l'Enfant- Jésus. Le maçon iconoclaste a
respecté le corps de l'enfant, mais a martelé sa figure. D'après l'attitude
générale, le visage regarde à gauche. Une petite étoile est suspendue
au-dessus de lui. Elle accompagne en général les Nativités. Nous la retrou
vonssur un jaspe sanguin du Cabinet des Médailles de la Bibliothèque
Nationale de Paris (1), sur les ampoules de Monza et de Bobbio (2). Deux
animaux dont on n'aperçoit plus maintenant que les contours entourent
la crèche. Leur interprétation ne présente aucune difficulté. Eût-on néan
moins une hésitation, l'inscription grecque qui les surmonte la dissiperait
aussitôt :
lyvo (3ouç t6v xr/]aà(xsvov
xai Ôvoç r$)v 9aTV7]v tou xopfou aùxoG.

« Le bœuf a reconnu son possesseur et l'âne la crèche de son seigneur »


(Isaïe, i, 3).
Nous ne pouvons nous empêcher de rapprocher de ce texte et de la
présence des animaux ce passage du Pseudo- Mathieu : « Le troisième jour
de la naissance du Seigneur la bienheureuse Marie sortit de la caverne et
entra dans une étable où elle plaça l'enfant dans la crèche, et le bœuf et
l'âne l'adorèrent. Alors fut accompli ce qui avait été dit par le prophète
Isaïe : le bœuf connaît son maître, et l'âne la crèche de son seigneur. Les
deux animaux, l'ayant au milieu d'eux, l'adorèrent sans cesse. Alors fut
accompli également ce qu'avait dit le prophète Kabame : Tu seras comme
au milieu de deux animaux » (3).
Le Pseudo-Mathieu ne fait que constater un fait déjà ancien dont la
représentation la plus reculée remonte à 343, date d'un fragment de

H DACL, art. âne, col. 2051, fig. 592. LI.


(a) André Grabar, Les Ampoules de Terre (*) Tischendorf, Evangelia apocrypha,
Sainte, 1958, pi. II, IV, V et VII, VIII, L et Leipzig, 1853, p. 22.
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sarcophage romain reproduisant l'adoration des bergers (1), peut-être en


a-t-il été le propagateur en Orient. En effet la présence de l'âne et du bœuf,
devenue élément constitutif de toute Nativité, est une légende d'origine
latine, romaine (2), et c'est de l'Occident qu'elle est venue à l'Orient. Le
bas-relief de Yabroud en est le seul exemplaire connu. Les deux animaux
apparaissent sur les ampoules de Monza et de Bobbio (vie siècle) (3). On
n'y aperçoit que la forme de leurs têtes. Par contre, à Yabroud leurs physio
nomies sont bien rendues et expressives. L'âne est particulièrement alerte
et rappelle cette strophe :

Orientis partibus
Adventavit asinus
Pulcher et fortissimus,
Sarcinis optissimus (4).

En général la stylisation suit l'art réaliste et ne le précède pas.


Un personnage nimbé est assis du côté droit du bas-relief. Au-dessus de
sa tête est écrit en beaux caractères : f APIA MAPIA. A en juger d'après
les proportions de l'ensemble et la place des figurants, un ou deux per
sonnages devaient se trouver dans le registre gauche de la scène, les bergers,
saint Joseph ou même les Mages.
Nul doute que le personnage nimbé représente la Vierge. Elle est assise
sur un siège, la tête appuyée sur la main. Son attitude est celle de la médit
ation. Les peintres et les sculpteurs de l'époque gothique et de la Renais
sance nous ont habitués à voir dans la Vierge de la Nativité la mère
entourant son nouveau-né de mille soins, l'embrassant ou le contemplant
avec amour. La pensée des anciens artistes était tout autre. La formule
primitive, qui passa dans l'art byzantin, est idéale et théologique; elle
représente des Nativités douloureuses. La Vierge est parfois étendue sur

(*) DACL, art. âne, fig. 589. Bœuf et l'âne à la Nativité du Christ, in Mélanges
(2) « C'est à Rome surtout... que de nom- d'archéologie et d'histoire, 1884, t. IV, p. 342.
breux bas-reliefs avaient habitué l'œil à voir (8) Les Ampoules de Terre Sainte, pi. IV, V,
près de Jésus naissant un âne et un bœuf; c'est L et LI.

à Rome que, sous cette influence, toute plas- (*) Annales archéologiques, t. VII, p. 28, cité
tique les deux animaux avaient commencé par H. Leclercq, art. âne, DACL, col. 2054.
d'exister véritablement. » R. Grousset, Le
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un matelas ou un lit drapé; loin de regarder son fils, elle détourne la tête,
effrayée ; parfois on la trouve assise, la tête appuyée sur le bras, les regards
abaissés. C'est que l'Enfant emmailloté repose, non dans une crèche, mais
sur un autel, car il naît pour être victime. De là ce silence et ce recueillement
où les âmes s'isolent; l'idée est sévère, mais grande (fig. 2).
Si le bas-relief de Yabroud se rapproche de la tradition syrienne par
l'attitude douloureuse de Marie, il s'en éloigne par un trait frappant.

Fig. 2. — Nativité (cathédrale de Yabroud)

« A l'origine des thèmes iconographiques on trouve deux traditions. La


tradition antique, « hellénistique », cherche la noblesse, se plaît aux gestes
mesurés, à la composition sobre et bien équilibrée : elle est imprégnée
d'idéalisme. La tradition orientale veut exprimer la vie et les passions;
elle ne recule pas devant le détail familier et parfois vulgaire; elle est
réaliste (1). » Or les Nativités syriennes qui ont influencé l'iconographie
cappadocienne et byzantine donnent à Marie l'attitude des accouchées,

(*) G. de Jerphanion, Le Rôle de la Syrie et graphie chrétienne, MUSJ, t. VIII, 1922,


de l'Asie Mineure dans la formation de p. 345.
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pour rappeler que Jésus a réellement revêtu notre humanité. Marie y est
représentée de deux manières : a) étendue sur le dos et presque dressée
sur son/séant, elle regarde en face d'elle; ses deux bras reposent le long de
son corps, sur le genou ou tout près ; b) Marie se tourne sur le côté, vers le
spectateur, appuyant sa tête sur un bras, tandis que l'autre vient en avant,
prenant la poitrine en écharpe (1). Ces types syriens apparaissent dès le
vie siècle. Par contre, à l'origine, la Vierge « s'asseyait en face de Joseph,
montrant par là qu'elle venait d'enfanter sans douleur » (2). Nous avons là
une caractéristique qui nous permet de déterminer la date probable du
bas-relief.
La seconde caractéristique nous est fournie par le nom inscrit au-dessus
de la tête de la Vierge, H AHA MAPI A. Le concile d'Éphèse de 431, en
condamnant Nestorius et en proclamant la maternité divine de Marie,
a rendu populaire le nom de Theotokos, de sorte que ce vocable est devenu
celui sous lequel la Vierge était connue et invoquée dans le monde chrétien
en dehors du Nestorianisme et plus tard du Monophysisme. Il est passé
dans l'art, si bien que le canon iconographique byzantin l'a rendu obliga
toire pour accompagner toute représentation mariale. C'est semble-t-il,
à cause de cette double considération que les PP. Mouterde et Mondésert
ont émis une présomption en faveur de l'origine monophysite du bas-relief
de Yabroud et l'ont daté du vie siècle (3). Pour notre part nous y voyons
un indice qui fixerait la date du bas-relief autour du concile d'Éphèse,
soit avant, soit plutôt quelques années après, car il a fallu quelques décades
pour que les décisions conciliaires arrivassent dans les montagnes du Qala-
moun, surtout que cette région, semble-t-il, n'avait pas encore de hiérar
chie,et ne fut représentée au concile que par le métropolite de Damas, ou
peut-être par l'évêque d'un siège voisin, celui de Palmyre ou de Danaba.
Le Monophysisme, quoique présent dans certaines régions du Qalamoun,

(*) G. Millet, Recherches sur l'iconographie TOKE) pourrait indiquer l'adhésion des dédi-
de l'Évangile aux XIVe, XVe et XVIe siècles, cants au parti Monophysite, chez qui elle est
Paris, 1916, p. 100. d'usage au vie siècle (Baumstark cité par
(2) Op. cit., p. 99. Strzygowski, Oriens christianus, I, 1901,
(*) Inscriptions grecques, t. V, p. 313. p. 369, et renvoyant à Smyrnov, Viz. Vremenik,
« L'invocation « Sainte Marie » (et non 0EO- IV, 1817, pp. 39 et suiv.) », p. 127.
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n'a jamais eu de fortes positions sur ses sièges épiscopaux de Yabroud


et surtout de Qara. Au concile de Chalcédoine, les titulaires des deux
évêchés, Dada de Qara et Eusèbe de Yabroud, ont manifesté leur répro
bation de l'hérésie par la voix de leur métropolite Théodore de Damas.
Les deux mêmes hiérarques ont adressé le 16 mars 457, avec leurs confrères
les évêques de la Phénicie seconde, une lettre de protestation à l'empereur
Léon après le massacre du patriarche chalcédonien d'Alexandrie,
Protérius (1).
Il est vrai qu'après l'élection de Sévère au siège d'Antioche, le
26 novembre 512, au concile de Tyr, de nombreux évêques de l'Apamène,
de l'Euphratésie, de l'Osrhoène, de la Mésopotamie, de l'Arabie et de la
Phénicie libanaise ont rallié la cause de l'intrus. Parmi ces derniers il y
avait Thomas de Damas et Thomas de Yabroud. L'évêque de Qara est
demeuré fidèle à Chalcédoine. Mais Thomas n'a pas occupé longtemps son
siège puisqu'il a été frappé par l'Édit de bannissement porté par Anastase
en 518 contre tous les évêques sévériens. Exilé dans le désert de Syrie,
il y est mort en 519 (2). Après Thomas, des évêques chalcédoniens ont
toujours occupé Yabroud (3). Il serait pour le moins curieux que notre
bas-relief datât des quelques années durant lesquelles un monophysite
était à la tête du diocèse.
Mgr Ata a remarqué au-dessus de la tête de la Vierge trois petites
croix. Nous ne les avons pas vues nous-même. Mais le bas-relief devait
être en meilleur état de conservation en 1850 que cent ans plus tard. La
présence de croix ou d'étoiles cruciformes sur les vêtements de la Vierge
ou au-dessus d'elle est de pure tradition byzantine. « Les croix et les étoiles
cruciformes, en général au nombre de trois, qui timbrent le voile dans la
plupart des types iconographiques, ou parfois ses mains, ne sont qu'un
symbole et une profession de foi en sa triple virginité, avant, pendant et
après l'enfantement du Verbe (4). » Peut-être qu'en sculptant ce triple

(*) J. Nasrallah, Les Grandes Hérésies au col. 327, s. v. Thomas, n. 34.


Qalamoun, in al-Maçarra, 1942, pp. 30 et suiv. (8) Cf. Les Grandes Hérésies, p. 164.
(2) Honigmann, Évêques et évêchès mono- (4) J. Nasrallah, Marie dans la Sainte et
physites d'Asie antérieure au VIe siècle, Lou- Divine Liturgie byzantine, p. 41.
vain, 1951, pp. 97-98 et Ensslin, RE, VI A,
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signe, l'artiste de Yabroud proclamait à son tour cette prérogative de la


Mère de Dieu.
Notre bas-relief devait appartenir à un chancel du genre de ceux qu'on a
exhumés des ruines des églises de la Syrie du Nord et de l'Est, à Haoua,
Qonbos, Fan el-Qibli et Qasr Beit 'Ali (1). D'ailleurs un bloc du même
matériau avec dessins linéaires, losange au centre bordé de traits recti-
lignes, servant probablement comme dé de chancel, forme le seuil de la
porte d'accès intérieure de la sacristie N. à la cathédrale.
La dalle de chancel provient, comme nous l'avons indiqué précédem
ment, de l'église as-Sidi, prononciation locale pour as-Saïyda, Notre-Dame.
Comme ses ruines n'ont jamais été signalées par les archéologues nous leur
consacrerons quelques lignes. L'église est actuellement située dans le
siqi (champs irrigués) à l'entrée N.-E. de Yabroud. Elle ne fut pas toujours
isolée ainsi. Lorsqu'on creuse la terre dans les environs, on rencontre
des fondations, des restes de murs construits en grosses briques (leben),
de dimensions beaucoup plus grandes que les briques actuelles. L'église est
orientée d'E. en 0.
Il reste du sanctuaire primitif son tracé extérieur. Mais s'il est vrai
que le mur oriental et ceux de l'angle S.-E. ont conservé quelques assises
en place, il ne demeure des autres murs que des témoins; les espaces vides
ont été comblés à une certaine époque par des pierres de calcaire tendre,
soit taillées, soit dégrossies. A l'intérieur des murs, l'édifice est rempli de
terre sur une hauteur de 2 m. Il mesure 32 m. 50 de long, sur 17 m. 20
de large (périmètre extérieur) ; il est divisé en trois nefs, la nef centrale a
6 m. 50 de largeur. Les arcades étaient supportées par des piliers formés
vraisemblablement de blocs équarris, du moins à la base. Deux témoins
en effet émergent encore de la terre; ce sont ceux qui étaient situés du
côté de l'entrée. Ils sont à 4 m. de la façade. Ils ont 0 m. 65 X 0 m. 55 de
dimensions. Nous avons rencontré dans les décombres deux fûts de colonne
en calcaire tendre de 0 m. 55 de diamètre.
Une abside et deux absidioles correspondaient aux nefs. L'abside est
entièrement détruite ; les absidioles sont encore debout ; elles ont 3 m. 60 de

(l) Lassus, Sanctuaires, pp. 203-207.


44 SYRIA

largeur et sont percées en leur milieu d'une baie ogivale. Des vieillards,
dignes de confiance, nous ont affirmé avoir connu trois baies à l'abside
centrale. L'appareil employé dans la construction du sanctuaire est double;
les assises inférieures sont formées de gros blocs calcaires, de dimensions
moyennes. Les rangées supérieures, visibles encore dans le mur oriental,
sont composées de petits blocs de calcaire tendre. L'appareil des absides
est à double parement avec moellons. L'absidiole S. conserve l'épais
crépissage de terre et de paille (alje) dont les paysans du Qalamoun recou
vrent encore actuellement les murs de leurs habitations; par contre, celle
du N. garde les traces de la chaux ancienne.
La disposition et la forme des absides nous met devant un nouvel
exemplaire des « églises en calcaire » de la Syrie, qu'on peut dater de
l'époque byzantine. L'extension de la bourgade byzantine, et le principe
liturgique qui voulait qu'une seule liturgie fût célébrée sur un seul autel
dans une église, exigeaient plusieurs sanctuaires. Et nous sommes actuel
lement étonnés de la multiplicité des lieux de culte dans les bourgades
de la Syrie du Nord ou du Qalamoun, dont la population ne dépassait pas
quelques milliers d'habitants.
L'église as-Sidi a dû être détruite en partie par le tremblement de terre
qui, au xvne siècle, éprouva lourdement la Syrie centrale et le Qalamoun,
et qui ébranla la cathédrale des SS. Constantin et Hélène. Elle fut réparée
par la suite, ce qui explique la présence des murs de remplacement; elle
servit sporadiquement au culte jusqu'au début du xixe siècle, où elle
tomba complètement en ruine (1).

Si Yabroud a conservé une dalle de chancel, M. J. Lauffray a découvert


à Rasm al-Qanâfez, à l'E. de Salamia, un ensemble de six dalles. Elles
se trouvent actuellement au Musée de Damas sous les Nos 11.803-11.807 bis.
Le Directeur du Service des Antiquités de la Province Nord de la Répu-

(*) H. Zayat, Bibliothèques de Damas, p. 166, se rappelaient l'époque où l'on célébrait encore
affirme avoir entendu des vieillards dire qu'ils la Liturgie à as-Sidi.
BAS-RELIEFS CHRÉTIENS INCONNUS DE SYRIE 45

blique Arabe Unie les a brièvement décrites (1). La hauteur des dalles est
uniforme (0 m. 80, 0 m. 79; l'épaisseur oscille entre 20 cm. 50 et 21 cm.);
quant à la largeur, elle varie. Chaque dalle comporte une scène. Une dalle,
11807 et 11807 bis, d'une largeur deux fois plus grande que les autres,
contient une double scène, séparée par une ligne droite. Le matériau est
un calcaire granuleux, facile à tailler, mais sans noblesse.
Les scènes représentées offrent un curieux mélange tiré de la vie famil
ière et de la Bible.
N° 11.803 : Adoration des Mages (pi. III, 1).
Largeur 1 m. 12 sur 0 m. 79 de hauteur. L'encadrement est identique sur les quatre côtés : ligne
droite, trois rangées de points creux sur les petits et grands côtés gauches (8 cm. de largeur), quatre
rangées plus serrées sur les côtés droits, puis nouvelle ligne droite et un bourrelet.

La scène occupe tout l'espace laissé libre par le cadre. Rien n'indique
qu'elle se déroule dans une maison ou dans une grotte.
Du côté droit, la Vierge aux longs cheveux — qui ressemblent d'une
façon étrange aux cheveux de la déesse Hathor (2), est assise de face, sur un
siège (3) sans [dossier à montants élevés, arrondis, qui cachent les bras (4).
C'est à partir du vie siècle que les bras du siège font leur apparition : sur
la chaire d'ivoire de Ravenne (vie s.), dans la scène de Y Annonciation,
le siège comporte des bras très bas, mais non dans celle de Y Adoration des

(*) Sélim Abdul-Hak, Catalogue illustré du des grandeurs sensibles, mais une crèche, une
département des Antiquités gréco-romaines au cabane, une pauvre mère, afin que tu puisses
Musée de Damas, Damas, 1951, pp. 77-78. Nous voir clairement la philosophie des Mages... Ils
remercions le Docteur Abdul-Hak de nous avoir adoraient et offraient des présents » (St Jean
fourni les photos du chancel et de nous avoir Chrysostome, In Math. Homil. 8, 1).
autorisé à les publier. (4) Cette forme est quelque peu insolite. Le
(2) La Vierge n'apparaît qu'exceptionnelle siège sur lequel s'assoit Marie dans les Adorat
ment sans voile sur les représentations figurées. ionsdes Mages est classique : base carrée, mass
Nous la retrouvons cependant dans une Adorat ive ; pas de bras, sinon parfois un petit raccord
iondes mages, dans les fresques de la Capella en ligne courbe entre le dossier et la base; un
greca de Sainte-Priscille. dossier concave, à sommet arrondi, dont la
(*) « Pourquoi Luc dit-il que l'enfant se hauteur variable atteint aux épaules ou à la
trouvait couché dans la crèche? Aussitôt après tête des personnages, ou la dépasse. (Cf. G. de
l'avoir enfanté, la mère l'y avait placé... Jerphanion, Le Calice d'Antioche, Rome,
Ensuite, elle le souleva et le prit sur ses genoux, 1926, pp. 112-113, où l'auteur donne de nomb
car à peine arrivée à Bethléem, elle sentit ses reuses références.)
douleurs cesser... Aussi n'y a-t-il là aucune
46 SYRIA

Mages; V Annonciation, dans l'Évangéliaire de Rabul a (586 ap. J.-C),


dans les mosaïques de Parenzo (vie s.), sur divers ivoires (1); Adoration
des Mages, sur des ivoires et dans les miniatures de l'Évangéliaire
d'Etchmiadzin (2).
La Vierge est vêtue d'une longue robe sans apprêt — à comparer sa
rudesse avec les plis élégants de l'ampoule de Monza — ; un bandeau
granulé entoure son front. Elle tient des deux mains l'Enfant- Jésus debout
en son giron. L'Enfant est âgé de quelques années, vêtu d'une tunique
et coiffé de cheveux. Il regarde, lui aussi, non les Mages qui viennent du côté
gauche, mais le spectateur. Il ne porte aucune attention à ses visiteurs et,
chose rare, ses mains sont abaissées de la même manière que celles de sa
mère et non dirigées vers les Mages.
La Vierge, vue de face, est de tradition orientale (Monza), « tandis que
la formule hellénistique, caractérisée par la Vierge de profil, ou de trois
quarts, prédomine dans les fresques des catacombes et dans les sarcophages.
Dans ces derniers, pas une seule fois la Vierge ne se présente hiératique de
face (3) ».
Suivant la coutume orientale d'après laquelle la taille des personnages
est proportionnée à leur importance, la Vierge est plus grande que les
Mages.
Ni Marie, ni l'Enfant Jésus n'ont la tête nimbée. L'auréole n'apparaît
dans les Adorations des Mages, ni dans les catacombes, ni sur les sarco
phages; d'ailleurs dans l'iconographie elle a un caractère évolutif.
Les Mages sont au nombre de trois (4); ils viennent de gauche. Leur
costume est semblable; c'est le vêtement persan, pantalons collants ou
anaxyrides, tunique descendant jusqu'aux genoux, échancrée au bas —
détail particulier à notre bas-relief — manteau court et flottant attaché

(x) Dalton, Byz. art and arch., fig. 114. et Marcellin, on voit deux Mages dans l'Adora-
(2) Strzygowski, Dos Etchmiadzin-Evan- tion et, dans une fresque du cimetière de Domi-
geliar, pi. VI, I, cité in Jerphanion, op. cit., tille (ive s.), on en voit quatre, deux de chaque
p. 115. côté de la Vierge. Puis très vite, le nombre se
(8) J. Vézin, L'Adoration et le cycle des Mages fixe à trois, ce qui paraît être une conséquence
dans Vart chrétien primitif, Paris, 1950, p. 79. logique du nombre ternaire des présents »
(*) a Dans les catacombes des saints Pierre (G. Vezin, L'Adoration, pp. 16-17).
BAS-RELIEFS CHRÉTIENS INCONNUS DE SYRIE 47

sur l'épaule; il est marqué par des rayures. Tous trois portent le même
bonnet représenté avec des détails différents ; bonnet phrygien, si naïf qu'il
semble stylisé; cette forme lui est donnée plutôt par la maladresse du
sculpteur. Un ordre de gradation et d'âge, semble-t-il, règne dans la pré
sentation des personnages. Le premier est plus jeune et le plus petit;
le second le dépasse de peu; par contre le dernier, plus grand, est nettement
plus âgé quoique sa démarche soit vive. Les deux premiers sont imberbes,
le visage du troisième est orné d'une barbe en pointe (1). Le premier et le
troisième sont vus de profil, la figure du second se présente de face. Ils
ne manquent pas de mouvement. Les mains, non voilées, tendues en avant,
portent un coffret qui contient les présents pour l'Enfant Dieu. Autant leur
allure est pleine d'animation, autant l'attitude de la Vierge et celle de
l'Enfant sont froides et hiératiques {2).
Dans les œuvres d'art, une grande diversité règne dans la représentation
des offrandes des Mages. On y voit souvent des coffrets, des vases, des
pains en forme de couronne, des plats, des corbeilles de fruits, une pièce
d'or. Souvent la myrrhe est représentée par un pain de forme ronde et
l'encens par de petites boules. Ici les trois personnages offrent trois coffrets
de forme semblable, creux en leur milieu.
L'étoile est un élément constitutif de Y Adoration des Mages (3). Nous la

(*) « La différenciation des âges apparaît l'étoile, qui est peu courant et réservé à l'un des
très tôt, dès le ive siècle, sur les sarcophages, trois. L'ensemble de ces œuvres paraîtrait
notamment sur ceux de Castiliscar et de Cher- monotone s'il n'était pas constamment marqué
chell, sur les pyxides d'ivoire de Rouen et du par cette expression un peu forcée de mouve
Musée de Bargello, à Florence (vie s.), sur la ment, cette envolée qui gonfle les chlamydes
reliure en ivoire de l'évangéliaire d'Etch- et les fait ressembler à des ailes, l'intention du
miadzin du milieu du vie siècle et sur l'ampoule sculpteur étant bien de souligner la rapidité de
de Monza... En Cappadoce, à Karanleq Kilissé, la marche des Mages par leur inclinaison en
on distingue chez les Mages les trois âges de la avant » (G. Vezin, L'Adoration, p. 73).
vie : vieillard, adulte et jeune homme ». (*) « Comme signe de sa Nativité, vous verrez
(G. Vezin, L'Adoration et le Cycle des Mages, en Orient une étoile plus brillante que la
pp. 64-65.) lumière du soleil et des étoiles qui sont au ciel,
(a) « Dans le premier art chrétien représenté car en fait, ce ne sera pas une étoile mais un
par les catacombes et les sarcophages, les trois ange de Dieu» (Evangile syro-arabe de l'en
Mages ont toujours des attitudes et des gestes fance, in Paul Peeters, Évangiles apocryphes,
identiques, sauf pour le geste de montrer 1914, p. 21).
48 SYRIA

retrouvons dans notre scène; elle comporte huit branches et plane entre
Marie et le premier mage (1).
N° 11.804 : Scène familière (pi. III, 2).
Largeur 1 m. 12 sur 0 m. 79 de hauteur et 20 cm. 50 d'épaisseur. Le côté gauche de cette dalle
s'encastre parfaitement dans le côté droit de la dalle précédente, tandis que son côté droit est taillé
pour entrer dans le dé du chancel.

L'encadrement est formé d'un rinceau chargé de lourdes grappes de


raisin (2) et de feuilles traitées de profil ressemblant davantage à des pal-
mettes qu'à des feuilles de vigne. La tige est épaisse et les vrilles mutées
en boules. Un bourrelet entoure la scène, qui représente un homme portant
une lanterne et tirant une vache qui semble résister (3). L'homme, chevelu,
est vêtu d'une tunique qui lui tombe jusqu'aux genoux; il porte sur la
poitrine une sorte de plastron de forme triangulaire, noué dans sa partie
inférieure. Quoiqu'il soit vu de face, ses pieds sont dirigés vers la gauche
et il semble marcher. Au-dessus de sa tête pend un voile noué au bas (4).

N° 11.805 : Daniel dans la fosse aux lions (pi. III, 3).


Largeur 1 m. 08 sur 0 m. 80 de hauteur et 21 cm. d'épaisseur. L'encadrement du grand côté supé
rieur est formé de quatre rangées de petits godrons; il est divisé au milieu par trois traits verticaux;
celui des autres côtés est composé de triangles traités avec élégance.

Au milieu du champ, Daniel se tient debout, de face, les bras levés


dans l'attitude de la prière; il a les yeux tournés vers la gauche, au lieu
de regarder vers le ciel. Il est vêtu d'une tunique à exomide, ceinturée à la

(*) M. H. Seyrig a fait connaître dernièr ton, Journal of the Royal Asiatic Society, 1954,
ementune nouvelle scène de l'Adoration des pp. 49-50, ont reconnu que dans l'ancienne
Mages en provenance de Syrie. Elle est repré Arabie, le décor de pampres dérivait de Syrie
sentée sur une eulogie en terre cuite trouvée par (d'après Dussaud, La Pénétration des Arabes
M. Tchalenko, au cours d'un déblaiement en Syrie avant l'Islam, Paris, 1955, p. 68).
effectué en 1938-1939 dans la cour de Qala'at (3) Nous retrouvons sur la mosaïque de
Sim'an, entre l'église cruciforme et le couvent Qabr Hiram du Louvre deux scènes identiques à
(cf. G. Tchalenko, Villages antiques de la Syrie celles de notre chancel, un paysan tirant un
du Nord, 1958, t. III, p. 43 et p. 62, fig. 28). mulet par la corde et un tigre attaquant un
(2) M. R. Vallois, L'Architecture hellénique cerf. ,
et hellénistique à Délos, pp. 291 et suiv., et (4) A comparer avec celui d'une miniature de
p. 389, a présenté de judicieuses observations l'évangéliaire d'Etchmiadzin, cf. Diehl,
sur l'origine syrienne du décor de pampres en Manuel d'art byzantin, t. I, 1925, p. 254,
sculpture. MM. W. L. Brown et A. F. L. Bees- fig. 125.
SYRIA, XXXVIII (1961), 1-2 PI. Ill
X A ù

1. Adoration des mages.

2. Scène familière.

3. Daniel dans la fosse aux lions.

DALLES DE RASM AL-QANAFEZ.


SYRIA, XXXVIII (1961), 1-2 PI. IV

W^^^^^^^^^^^^/

1. Entrelacs avec animaux.

2. Anges soutenant une rosace.

3. Lion attaquant un cervidé.


BAS-RELIEFS CHRÉTIENS INCONNUS DE SYRIE 49

taille; la ceinture, nouée au milieu, se termine par deux franges. La tunique


est ornée à l'échancrure du cou d'une rangée de perles et de deux clavi,
également à double frange. Deux pièces carrées ornent le bas de la tunique.
Les manches sont retroussées au-dessus du coude. Une grosse tresse encadre
le visage du prophète, un bandeau lui enserre la tête; deux pendants
d'oreille complètent sa parure. On dirait que Daniel porte la barbe à la mode
assyrienne (1). Le sculpteur chrétien a-t-il eu des réminiscences de la
légende de Gilgamesch et a-t-il voulu créer un Daniel ressemblant au héros
babylonien? La chose, pour curieuse et rare qu'elle soit, n'est pas imposs
ible(2). — Le prophète est encadré de deux lions (3). Les animaux dressés
sur leur train de derrière, la queue levée, sont menaçants et font mine
de sauter sur leur victime, la gueule ouverte. On dirait, d'après la crinière,
que celui de gauche est un lion et celui de droite une lionne. Deux paons
portant au bec une lourde grappe de raisin sont perchés sur l'épais gland
que termine la queue des fauves.
Daniel a été jeté aux lions à deux reprises. Une première fois sous
Darius le Mède (Daniel, vi, 5-24); une deuxième fois sous le règne de Cyrus;
c'est là que Habacuc intervient pour porter à manger au prophète (Daniel,

(*) II est à remarquer que dans les nombreus Pokrovski et Smirnoff, Un Plat d'argent syrien
es scènes des catacombes « il est toujours trouvé dans le Gouvernement de Perm (en
imberbe; sur les plaques barbares, il est tou russe), 1922. — Lorsque Daniel est vêtu, il
jours barbu » (DACL, art. Daniel par l'est à la mode persane; le costume de notre
H. Leclercq, col. 236). — Un chapiteau de bas-relief dérive davantage de la mode assy
l'ancien cloître de la Daurade (Musée de Toul rienne. Sur le thème de Daniel dans la fosse
ouse) représente également le prophète barbu ; aux lions, cf. Déonna, Les Lions attachés à la
il est coiffé d'un bonnet oriental, assis, les colonne, in Mélanges Ch. Picard, 1948, pp. 289-
mains liés, entre quatre lions. — « Dans la 308; Daniel, le maître des fauves, in Artibus
chapelle de Saint-Eustathe en Cappadoce, Asiae, XII, 1949, p. 348.
Daniel est barbu et porte les cheveux noirs » (2) Baltrusaitis, Gilgamesh. Notes sur l'his
(G. de Jerphanion, Les Eglises rupestres de toire d'une forme, in Revue d'art et d'esthétique,
Cappadoce, I, p. 151) ; mais « les noms ont été 1936. D'innombrables tissus coptes et per
mis au hasard » (cf. aussi p. 599). A Toqalé sans, tels que le Suaire de saint Victor à la
Kilissé, « Daniel, cheveux noirs, imberbe, cathédrale de Sens, représentent la légende de
costume et coiffure perse » (op. cit., p. 267). — Gilgamesh. Cf. L. Réau, Iconographie de l'art
Imberbe aussi sur un plat qui rappelle les chrétien, Paris, 1956, t. II, A, p. 403.
patènes de Stuma et de Riha, trouvé dans le (8) Ils sont d'un art primitif dérivant de
gouvernement de Perm (cf. J. I. Smirnoff, l'art hittite, cf. E. Pottier, L'Art hittite, in
Argenterie orientale, pi. XV, fig. 38; Chvolson, Syria, 1921, pp. 18 et suiv.
SYRIA. T. XXXVIH. 4
50 SYRIA

xiv, 24-41 (1). Les deux épisodes ont été inlassablement reproduits par
l'art chrétien.
Le fait qu'un second personnage ne soit pas représenté sur notre bas-
relief, prouve qu'il s'agit de la première tentative de martyre du prophète.
« Le symbole de Daniel se voit aux catacombes, sur trente-neuf fresques.
Elles se répartissent chronologiquement ainsi : une au ier siècle, deux au 11e,
neuf au me, le reste au ive siècle. Seules les trois plus anciennes lui donnent
un vêtement; à partir du 111e il est complètement nu, sauf sur deux pein
tures du ive siècle, où il porte une ceinture (2). » Cette classification, nous
pouvons l'étendre aux autres monuments figurés de Daniel dans la fosse
aux lions et y ajouter que le prophète reparaît vêtu au vie et même dès le
siècle précédent. Pour nous restreindre à quelques exemples originaires de
l'Orient : peigne provenant d'Akhmîn, actuellement au Musée de Berlin,
ve ou vie siècle (3) ; étoffe égyptienne du même musée (4) ; pyxide égyptienne
du Musée britannique (vie ou vne s. (5)) ; manuscrit de Cosmas (vne s.) ;
Ravenne, basilique Saint- Vital, tombe de l'exarque Isaac (vne s. (6)).

N° 11.806 : Entrelacs avec animaux (pi. IV, 1).


Largeur 1 m. 92 sur 0 m. 80 de hauteur. Le côté droit de cette dalle est taillé pour se joindre au
côté gauche de la dalle précédente (N° 11.805), tandis que le côté gauche pénètre dans l'échancrure
du dé.
Un rinceau sinueux auquel sont attachées des feuilles (type N° 11.804)
qui remplissent entièrement les sinuosités de la tige (7) sert de cadre à un

(*) Jenny Schneider, Daniel und der Bel zu peut symboliser, soit la virginité de Marie :
Babylon, dans Zeitsch. f. schweizer. Archéologie Daniel n'a pas été touché par les lions, et alors
und Kunstgeschichte, Bâle, 1954. elle prend place à côté des autres figures bibli
(2) DACL, art. Daniel, col. 224. ques, comme le Buisson ardent, la Toison de
(*) O. Wulff, Altchristliche Bildwerke, p. 94, Gédéon; ou bien le sacrifice de Jésus, à l'égal
N° 288. du sacrifice d'Abel, de Melchisédech, du sacri
(4) J. Strzygowski, Orient oder Rom, 1901, ficed'Abraham. (J. D. Stéfanescu, L'Illustra
p. 91, pi. IV; DACL, t. II, col. 805 et fig. 1541. tion des Liturgies dans l'art de Byzance et de
(5) Strzygowski, op. cit., p. 93; O. Dalton, l'Orient, 1936, pp. 155-156).
Catalogue of Early Christian Antiquities, p. 55, (7) Jacques Heurgon, Le Trésor de Ténès,
N° 298, pi. X. Paris, 1958, p. 72. « Sans doute cette tendance
(6) C. Diehl, Ravenne, 1903, p. 38. « Daniel des feuilles à occuper la plus grande partie
dans la fosse aux lions est une des figures prises du champ libre se révèle très anciennement,
à l' Ancien-Testament et qui est entrée dans le particulièrement en Orient : qu'il suffise de
décor des églises byzantines et orientales. Elle rappeler les chambranles palmyréniens du
BAS-RELIEFS CHRÉTIENS INCONNUS DE SYRIE 51

entrelacs enfermant des animaux et des éléments végétaux. Quatre


éléments trèfles aux coins et six feuilles de vigne ornent le bord intérieur du
cadre. L'entrelacs est formé d'un zigzag entre filets; il ne manque pas de
grâce, et ses spirales forment six grands médaillons dans lesquels sont
enfermés six animaux; deux fleurons cruciformes ornent les deux petits
médaillons du centre.
Les animaux sont de gauche à droite et en commençant par le registre
supérieur : une colombe portant une petite galette en son bec; un oiseau
à forte aigrette et à queue relevée en panache; une seconde colombe buvant
dans une coupe. Il est permis de voir en ces colombes une réminiscence
eucharistique.
Dans le registre inférieur : tête et avant-corps avec pattes de devant
d'un félin proche parent de celui de gauche du panneau de Daniel; oiseau
fabuleux et paon (1).
N° 11.807 et 11.807***.
Deux panneaux taillés dans un même bloc de 2 m. 14 de large sur 0 m. 79 de haut et séparés l'un
de l'autre par une rainure.
iV° 11.807 : Lion attaquant un cervidé (pi. IV, 3).

Le cadre est formé de pampres du genre N° 11.804. Dans le coin droit,


une colombe picore le rinceau (2).
N° 11.807 bIs : Anges soutenant une rosace (pi. IV ,2).

temple de Bel que M. H. Seyrig date du Ier siè la décoration de la Basilique de Saint-Clément
cle avant notre ère. M. Avi-Yonah en cite des à Rome (533-535) » (Op. cit., p. 72).
manifestations plus récentes à partir du 111e siè (*) Le paon, qui avait déjà été un symbole
cle, au cours de son étude sur les éléments d'immortalité aux yeux des Romains, est
orientaux dans l'art en Palestine. Le même considéré comme incorruptible par saint August
souci s'affirme d'autre part sur un tissu égyp in et sera un des signes de la résurrection et de
tien du ive siècle orné de deux admirables l'immortalité pour les chrétiens (C. O. Nords
bandes de tapisserie. On le reconnaît encore trom, Ravenna-Studien, Stockholm, 1953,
quand les feuilles sont traitées de profil, comme pp. 51 et suiv., pi. XII-XIII). Aussi le rencont
dans les bandes d'os provenant de Begram (fin re t-on fréquemment dans la sculpture comme
11e, début 111e s.), dont M.-P. Hamelin a bien dans la peinture byzantine (É. Coche de la
voulu me communiquer le dessin, et cette dis Ferté, L'Antiquité chrétienne au Louvre, Paris
position qui se prête mieux qu'aucune autre à 1958, p. 115).
remplir un segment de cercle, dont la nervure (2) Le symbolisme se précise lorsque la
médiane de la feuille suit la corde, a survécu colombe est figurée buvant à la fontaine, pico
jusque dans l'art pré-roman, entre autres dans rant les fruits de la corbeille ou les grappes de
52 SYRIA

Un rais-de-cœur sert de cadre à une scène dans laquelle deux anges


debout présentent une rosace. Ils portent de longues tuniques; une épaisse
chevelure encadre leur tête. Deux paons sont perchés sur le bras et l'aile
de chacun d'eux (1). — L'angle inférieur gauche est brisé.

Par la finesse et l'élégance de son travail le bas-relief de Yabroud


tranche sur tous les autres monuments du même genre arrachés jusqu'à
présent aux ruines des églises de Syrie. Il entre dans la ligne des beaux
motifs architecturaux dont s'ornent les églises des Villes mortes, beaucoup
plus que ne font les représentations figurées trouvées dans ces mêmes villes.
Divers indices, attitude et nom de Marie, réalisme des animaux, per
mettent de classer le bas-relief de Yabroud parmi ceux du début du
ve siècle. Par ailleurs la même attitude de la Vierge, assise et non couchée,
vue de profil, non de face, range la scène parmi les productions d'inspi
ration et d'exécution hellénistiques et de tradition romaine. Ne pourrions-
nous pas chercher l'origine de cette influence dans une région aussi isolée
que le Qalamoun dans les relations qui unissaient au 111e siècle Yabroud
et Rome? Avec le règne des empereurs syriens en effet les divinités de ce
pays pénétrèrent dans le panthéon romain et le Jupiter vénéré à Yabroud
avait son autel sur les bords du Tibre (2). Nous le pensons.
Quant au chancel de Rasm-al-Qanafez, il ne détonne pas parmi les
représentations similaires de la Syrie du Nord. La forme du siège de Marie,
Daniel vêtu, la structure des rinceaux, tige courbée avec souplesse mais de

la vigne. Cette dernière, on le sait, est l'image du Bas-Empire et dans l'art byzantin. Pour
du Christ : ego sum vitis. Les oiseaux qui s'abri nous en tenir au type des oiseaux tournant la
tentà l'ombre de ses rameaux ou se nourrissent tête, vers l'extérieur s'ils sont affrontés, vers
de ses fruits évoquent la pensée des âmes fidèles l'intérieur s'ils sont adossés, on les rencontre
qui trouvent vie et repos dans le Christ (Jer- souvent, entre autres, dans les monuments
phanion, Le Calice d'Antioche, p. 135). coptes des vie et vne siècles » (J. Heurgon,
(x) « Nous ne voulons pas seulement parler Le Trésor de Ténès, p. 44).
des paons, colombes et autres volatiles fla (8) Cf. notre article Le Qalamoun à l'époque
nquant un monogramme chrétien, une croix ou Romano-Byzantine, in Annales Archéologiques
un calice, si fréquents dans tout l'art chrétien de Syrie, 1958-59, pp. 63-64.
BAS-RELIEFS CHRÉTIENS INCONNUS DE SYRIE 53

façon parfois anguleuse, « pratique habituelle de l'art byzantin (1) », feuilles


plates et molles, suggèrent aux panneaux une date relativement tardive
qu'on peut fixer vers la fin du vie siècle.

J. IS'asrallah.

(*) G. Marçais, L'Architecture musulmane Le Trésor de Ténès, p. 71.


d'Occident, 1954, p. 51, cité in J. Heurgon,