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L’amour

en quarantaine

Marine Conan


La quarantaine approchant, Eléonore mène une vie bien rangée. Maman d’une adolescente et
propriétaire d’un salon de thé parisien, elle est en couple depuis quelques mois avec Alexander, un brillant
avocat, grâce auquel elle commence à entrevoir un avenir moins solitaire.
Pourtant, elle perd tous ses repères le jour où le passé la rattrape sous les traits de Samuel. Ce jeune
étudiant, aussi charmeur que torturé, avait fait irruption dans son salon de thé et dans sa vie avant d’en
ressortir aussitôt quelques années auparavant.
S’autorisera-t-elle à aimer quelqu’un d’aussi différent malgré les obstacles qui se dressent sans arrêt
sur leur chemin ? Pourra-t-elle tous les surmonter, et surtout à quel prix ?
Quand l’amour s’en mêle et s’emmêle, tout peut arriver !
Première édition

© Marine Conan, 2018, pour le texte
© Reines-Beaux, 2018, pour la présente édition
© Marine Gautier, 2018, pour l’illustration de couverture

Suivi éditorial par Emmanuelle Lefray
sous la direction de Marine Gautier et Mélodie Bevilacqua

Ceci est une œuvre de fiction. Les personnages, lieux et évènements décrits dans ce récit proviennent de
l’imagination de l’auteur ou sont utilisés fictivement. Toute ressemblance avec des personnes, des lieux ou
des évènements existants ou ayant existé est entièrement fortuite.

Tous droits réservés. Cette œuvre ne peut être reproduite, de quelque manière que ce soit, partiellement ou
dans sa totalité, sans l’accord écrit de la maison d’édition, à l’exception d’extraits et citations dans le cadre
d’articles de critique.

Avertissement sur le contenu : cette œuvre dépeint des scènes d’intimité entre deux personnes et un langage
adulte. Elle vise donc un public averti et ne convient pas aux mineurs. La maison d’édition décline toute
responsabilité pour le cas où vos fichiers seraient lus par un public trop jeune.

ISBN : 978-2-39006-331-5
Ce titre est également disponible au format papier
sous l’ISBN : 978-2-39006-332-2

Dépôt légal : juillet 2018

Édité en Belgique

info@reines-beaux.com
Marine Conan

L’amour en quarantaine



www.reines-beaux.com
Chapitre 1


Éléonore

— Roxanne Montrose, dépêche-toi ! ordonné-je en lançant un coup d’œil
impatient à la pendule de la cuisine. Tu vas être en retard !
Il est déjà presque 7 h et Roxanne n’a même pas encore émergé de son lit.
Qu’est-ce qu’elle peut être agaçante parfois !
— Je te préviens, je vais y aller. Tu n’auras qu’à prendre le métro et te
débrouiller toute seule, rajouté-je.
— Maman, non, pas le métro… S’il te plaît !
La voix suppliante de ma fille me parvient du bout du couloir, et j’esquisse
un sourire triomphant. Cette menace réussit toujours à lui faire passer la seconde.
Roxanne a beau être parisienne depuis quelques années, elle déteste plus que
tout le métro et le RER. Un peu comme moi, à vrai dire. D’ailleurs, même
lorsqu’elle commence à 7 h 55 comme aujourd’hui, elle préfère toujours arriver
en avance pour profiter de la voiture plutôt que de se rendre au lycée par ses
propres moyens.
— Alors, active, m’impatienté-je. Ton petit déjeuner est sur la table depuis
dix minutes.
Je quitte notre cuisine pour me rendre dans la salle de bains de ma chambre.
Seul luxe de ce logement que je loue depuis mon arrivée sur Paris. Un salon, une
cuisine de quelques mètres, deux chambres et autant de minuscules salles de
bains. Un appartement étroit, mais chaleureux et confortable, voilà ce que je
répète à qui veut l’entendre comme pour m’en convaincre moi-même. J’ôte mon
legging noir — qui me sert de pyjama — puis le top trop large que je porte et
enfile rapidement un jean slim brut avec un pull en cachemire rose pâle. Pour
terminer, seul vestige de mon ancienne vie, des escarpins argentés qui me font
des jambes d’enfer malgré mes trente-neuf ans ! Un coup de parfum et un zeste
de maquillage pour l’effet bonne mine, et je suis fin prête.
— Maman, je t’attends ! ironise Roxanne.
Appuyée contre le mur de ma chambre, ma fille arbore un rictus narquois en
m’observant. Elle a les mêmes cheveux blonds que moi, mais son sourire et ses
prunelles claires appartiennent sans hésiter à son père. Parfois j’ai l’impression
de voir Thomas à travers elle. Je déteste cette sensation même si ça fait
longtemps que j’ai mis derrière moi mon divorce, et toute la souffrance qui s’en
est suivie.
— Arrête, Roxy, je t’attends depuis une éternité, rétorqué-je en attrapant ma
veste en cuir. Allez, va enfiler ton manteau et on décolle !
Roxanne finit son jus de fruits d’une traite avant de mettre sa doudoune
noire. Je lui tends son écharpe, et elle lève les yeux au ciel.
— Pas de discussion, lâché-je avant qu’elle n’ait le temps d’ouvrir la bouche.
Il fait froid ce matin.
Elle finit par attraper l’étoffe de mauvaise grâce avant de l’enrouler autour de
son cou tout en m’adressant un regard moqueur.
— Contente ? demande-t-elle.
J’acquiesce et nous sortons de l’appartement. Avant de venir nous installer à
Paris, il y a un peu plus de deux ans, nous vivions dans le sud, à Marseille, là où
le soleil chante sans arrêt et où les manteaux ne deviennent une nécessité qu’à
partir d’octobre ou de novembre. Notre ancienne vie manque parfois à Roxanne,
mais elle s’est toujours accommodée de son mieux aux changements que je lui ai
imposés. En repensant à tous les efforts qu’elle a pu faire, mon cœur se gonfle de
reconnaissance envers ma fille : beaucoup d’adolescentes ne sont pas aussi
souples qu’elle.
— Alex vient à la maison ce soir ? s’enquit-elle.
Je lui lance un regard inquisiteur. Qu’elle évoque mon nouveau compagnon
— même si nous venons de franchir le cap de la première année — me semble
toujours étrange.
— Pourquoi ? Tu as envie de faire quelque chose avec tes amies ?
Elle profite souvent que je sois chez lui pour ramener des copines à
l’appartement. Lorsqu’il passe du temps à la maison, elle s’éclipse régulièrement
pour aller dormir chez une amie, sous prétexte de nous laisser un peu d’intimité.
J’hésite sur le sens de sa question : simple intérêt ou envie de se débarrasser de
sa vieille mère ?
— Nan, mais je me disais que ça faisait longtemps qu’il n’était pas venu
dîner. Il ramène toujours des plats trop bons du traiteur et j’avais envie de
manger libanais ce soir ! s’exclame Roxanne en se passant la main sur le ventre
avec gourmandise.
— Profiteuse va ! répliqué-je en lui lançant un regard amusé. Je l’appelle
tout à l’heure pour le lui proposer, d’accord ? Ça ne devrait pas poser de
problème.
Ma fille approuve avec contentement et, une fois de plus, je me réjouis de
savoir qu’elle apprécie l’homme que je fréquente. Les conflits sont souvent
fréquents dans les familles recomposées.
— Cool ! Au fait, Lucie fait une soirée demain… Ça serait vraiment trop
sympa que tu me laisses y aller.
Je soupire doucement en avançant vers ma Juke, Roxanne accrochée à mon
bras, son regard de cocker rivé sur moi.
— Tu sais que je n’aime pas te savoir à ce genre de soirée, grimacé-je. Il y a
toujours de l’alcool, des garçons plus vieux et…
— Maman ! s’écrie Roxanne. J’ai presque dix-huit ans et je bois déjà du vin
à table à Noël. En plus, je ne reste jamais très longtemps, Zoé et moi on y va
juste pour ne pas faire les asociales, tu comprends ?
Non, je ne comprends pas justement. À mon époque, tout était beaucoup plus
simple qu’aujourd’hui. En tout cas, il me semble ! Les téléphones portables, les
réseaux sociaux et les nouveaux codes en vigueur sont venus apporter bien des
complications dans une période de la vie déjà assez trouble comme ça. Parfois,
je regrette que ma fille n’ait pas pu connaître la même jeunesse que moi.
— OK, mais je veux que tu m’envoies un Snap quand tu seras chez Zoé,
finis-je par céder.
Roxanne laisse échapper un petit soupir de frustration tandis que je lui
adresse une œillade amusée. Elle doit sans doute regretter de m’avoir appris à
me servir des nouvelles technologies qu’elle utilise. Je suis maintenant presque
aussi à l’aise sur Instagram que sur Snapchat. Puis j’avoue que toutes ces
applications sont plutôt utiles pour la surveiller un peu, même si elle déteste ça.
— Ouais, ouais, marmonne-t-elle en grimaçant avant de s’installer dans ma
voiture.
Son lycée n’est qu’à quelques rues, soit seulement deux stations de métro,
mais dès qu’il fait moins de quinze degrés, y aller à pied devient presque mission
impossible pour elle. Une fois devant l’établissement, elle me lance son « je
t’aime » habituel du matin et sort du véhicule. Je l’observe rejoindre ses copines
devant la grille encore fermée de son lycée, puis je reprends la route qui mène à
mon boulot. Heureusement, il ne se trouve qu’à quelques minutes d’ici, dans une
avenue animée de mon quartier.
J’ai eu le coup de foudre pour cet arrondissement quand je n’étais encore
qu’une gosse et, en grandissant, cela n’a fait que s’accentuer. Ma grand-mère y
habitait et je lui rendais souvent visite pour les vacances. Lorsque j’ai décidé de
venir vivre dans la capitale, ce quartier s’est évidemment imposé à moi.
Impossible de choisir un autre endroit. Puis j’ai trouvé exactement ce que je
voulais pour ma réorientation professionnelle en plein cœur du 18e, ce qui a
achevé de me convaincre.
Je gare ma voiture dans la petite cour réservée aux habitants de l’immeuble
où je travaille et me dirige vers le magasin. Il est tout juste 7 h 45 et, à cette
heure-là, la Ville Lumière semble encore dormir d’un sommeil paisible.
Quelques voitures circulent, des coureurs courageux font leur jogging habituel et
les premiers employés de bureau matinaux se hâtent pour se rendre à leur travail.
Mais, dans seulement une petite demi-heure, ce sera l’effervescence. Des
hommes en costume trois-pièces, des jeunes femmes mieux habillées les unes
que les autres, des collégiens bruyants ainsi que des retraités qui vont faire leurs
courses de bon matin peupleront la capitale. Paris enfilera son manteau de foule
habituel pour une nouvelle journée.
Moi, je suis prête, et c’est avec le sourire que j’ouvre le volet métallique qui
protège la boutique achetée à mon arrivée ici. « Du soleil dans ta tasse » s’étale
en grand sur l’enseigne et je contemple un instant les lettres soigneusement
manuscrites. J’ai mis Roxanne à contribution pour choisir le nom et les couleurs
joyeuses qui dominent. Elle s’est investie presque autant que moi dans cet
endroit, et elle aime m’y aider de temps en temps. Ici, pas de chichis : du bon
café, du thé, des jus de fruits frais, et surtout des pâtisseries que nous faisons
maison avec Arthur, le jeune homme embauché il y a quelques mois de cela : un
pâtissier hors pair !
Mes doigts pressent l’interrupteur et la lumière éclaire le local alors que je
referme la porte derrière moi. La boutique ouvre à 8 h, ce qui ne me laisse pas
énormément de temps pour tout mettre en place. Cependant, j’y suis habituée.
J’adore la pression du matin où les premiers clients se pressent pour prendre un
petit déjeuner sur le pouce ou un café à emporter. Mon métier a beau solliciter de
moi un investissement total, je ne regrette rien. Peu à peu, cet endroit s’est
transformé en véritable cocon. Les habitués s’y sentent aussi bien que moi, ce
qui me ravit !
Les chaises descendues et les banquettes remises en place, je me précipite en
cuisine pour lancer la première fournée de pâtisseries. Quand Arthur arrivera, il
prendra le relais aux fourneaux. De mon côté, je passerai en salle pour prendre
les commandes et encaisser les paiements. Depuis son embauche, je retrouve
enfin le plaisir d’avoir quelques week-ends à moi.
Une fois mes mains lavées, je commence à préparer la pâte pour les muffins
et les cookies. Farine, sucre, levure et sel atterrissent dans un saladier. Œufs, lait
et huile dans un autre tandis que je lance le four pour qu’il ait le temps de
préchauffer. Je mélange activement avant d’ajouter une bonne dose de pépites de
chocolat tout en grignotant quelques éclats amers au passage. Qui aurait cru que
je trouverais un jour le courage de me lancer en ouvrant mon salon de thé ? Avec
de l’audace, j’ai réussi à réaliser mon rêve, et j’en suis plutôt fière.
— Hello, sunshine !
La voix enthousiaste d’Arthur se fait entendre. Je lui adresse un petit sourire
en lui tendant ma joue pour qu’il y dépose une bise, les mains toujours dans la
pâte.
— Ça va ? demandé-je en observant ses yeux plissés et ses traits encore tirés.
— Oui, même si je t’avoue que j’aurais adoré dormir un peu plus. C’est pour
ça que je suis à la bourre, avoue le jeune homme.
— Ce n’est pas grave, ne t’en fais pas. Je commence à savoir que tu n’es pas
du matin. Heureusement que tes muffins rattrapent ça, hein ? le taquiné-je. Tu
finis de préparer la salle pendant que je termine la première fournée ?
Il acquiesce et se dépêche d’attraper le produit et la lavette pour aller
s’occuper de nettoyer les tables et le comptoir afin que tout soit propre avant
l’ouverture. Avec Arthur, on forme vraiment une bonne équipe !
« Du soleil dans ta tasse » marche très bien. Il y a désormais une vraie
clientèle de fidèles et, le midi, la salle est souvent bondée vu que je propose
aussi, depuis peu, un service de restauration rapide. Quelques sandwichs faits
maison, des salades, des quiches et des soupes, rien de bien extraordinaire, mais
cela a suffi pour attirer du monde. Certains qui ne prenaient que le petit déjeuner
le matin avant en profitent désormais pour venir manger ici le midi. Je suis
contente d’avoir réussi à ce que ça fonctionne aussi bien.
Bien sûr, cela m’a demandé du temps et de l’investissement, mais tous ces
efforts en valaient la peine. Même si chaque jour amène son lot de surprises
— et je ne suis pas au bout des miennes — faire ce qu’on aime dans la vie est
sans doute la chose la plus importante pour s’épanouir !
Chapitre 2


Samuel

Le jour se lève à peine et le vent glacial de Londres me gifle déjà le visage.
Je n’ai même pas lancé un regard à la nana qui m’a offert son lit pour la nuit et
qui somnolait encore. Une de plus, une de moins. Ça fait longtemps que j’ai
perdu le compte. Toutes ces filles sans saveur défilent dans ma vie, certaines
tentent désespérément de s’y accrocher, d’y laisser une trace. Quelques-unes y
sont parvenues, parfois pendant plusieurs mois pour les plus rusées. Mais la
plupart du temps, l’histoire se répète : je les baise et disparais au petit matin.
Comportement typique du connard dont on me colle l’étiquette, et que je suis
peut-être au fond.
Mes vingt-six bougies soufflées depuis peu ne m’ont pas aidé à en savoir
plus sur l’homme que je suis. Mais la vie qui s’étale devant moi me permettra
sans doute de le découvrir. Pour l’instant, je profite, picole et surtout je tente de
me faire une place dans ce monde. L’école de commerce hors de prix que m’a
payée mon père est censée faire de moi un individu puissant et ambitieux. Un
requin prêt à tout pour se hisser jusqu’au sommet.
Ma main glisse dans ma poche et mes doigts rencontrent l’étoffe soyeuse de
la cravate que j’y ai fourrée dedans en me rhabillant. Costume trois-pièces sur
mesure, allure impeccable, cheveux noirs soigneusement coiffés. Vu comme ça,
je ressemble à tous ces moutons que je fréquente chaque jour. Pourtant, la
sensation d’étouffer ne me quitte pas. Elle m’oppresse, tenace. Le requin se noie
dans le bocal où il nage à contre-courant.
Je serre ma cravate dans mon poing rageur et finis par la balancer dans une
flaque boueuse en laissant échapper un soupir d’aise. Tant pis pour les cent
cinquante livres qu’elle m’a coûtés. Il y a des moments comme ça où je rêve de
tout plaquer, de suivre le chemin qui me fait envie et non celui que tout le monde
s’est évertué à tracer pour moi. Ma mère, mon père et même mes profs… À
croire que pour eux, je ne suis qu’un pion qu’il faut guider jusqu’à la fin du
plateau. Sauf que ce jeu m’épuise. J’en ai marre de ce stage à la City dans une
banque qui ne fait que confirmer l’opinion que j’ai de ces connards qui ne
pensent qu’au fric. J’aspire à autre chose, bien que je ne sache pas encore à quoi.
Ces buildings gigantesques qui dominent la ville avec leurs parois de verre, cette
foule automate, domptée, animée de pantins identiques. Non, une chose est sûre,
cela n’est pas pour moi.
Le trop-plein de whisky ingurgité hier soir embrouille mes pensées. J’ai du
mal à dégriser malgré la fraîcheur de l’aube. Je marche vers l’appartement
luxueux que ma mère a loué pour moi d’un pas morne, l’esprit dans le vague, le
regard dans le vide. Par chance, personne ne traîne dans la rue à cette heure-là.
Dans mon état, je serais probablement une cible facile. Le fils à papa qui pue le
fric et l’alcool, incapable de se tenir droit ni même de riposter. Une loque, un
déchet, comme tous les soirs.
C’est ça, la vie ? Se lever chaque matin à 7 h 30 pour aller bosser à 9 h,
aligner les chiffres pour mieux niquer les classes moyennes, se faire une bouffe
entre collègues, rire ensemble, prétendre être amis alors que chacun est prêt à
écraser l’autre pour réussir. Puis terminer la journée dans un bar huppé qui
facture une pinte douze livres avant de finir dans les bras d’une pauvre fille qui
en attendant le grand amour ouvre ses cuisses au premier venu. Pathétique.
Les gens qui n’ont rien ne sont-ils pas plus heureux ? Ils peuvent espérer
tellement de la vie et en souhaiter le meilleur. Quand on possède tout et que ça
ne suffit pas, à quoi peut-on rêver de plus ? J’attrape mon téléphone dernier cri
dans la poche intérieure de ma veste, et compose le numéro de mon père.
Messagerie directe. Il doit encore dormir.

Papa, c’est moi. Juste pour te prévenir que je serai à Paris la semaine
prochaine. J’ai quelques jours de congé. J’espère qu’on pourra prendre un
café ensemble. Appelle-moi pour me dire si tu as un peu de temps.

À peine raccroché, je me mets à regretter ce message mielleux et plein de
bons sentiments. Qu’est-ce que j’attends au fond ? Ma famille est loin d’être un
modèle idéal, tout le monde en a conscience, moi le premier. Mes parents ont
divorcé à mes seize ans, mais ils s’ignoraient déjà depuis bien longtemps. Ma
mère, tout comme mes grands-parents maternels l’ont fait, gère plusieurs hôtels
de luxe à Londres. Elle n’avait jamais le temps pour moi et mon père,
prestigieux avocat d’affaires, non plus. Du coup, j’ai côtoyé davantage le
personnel de maison que ma propre famille. Souvent, j’ai eu envie d’échanger
ma vie avec Dimitri, le fils de notre domestique, plutôt que d’être cet enfant
solitaire qui désirait à tout prix attirer l’attention de ses parents. Pourtant,
j’espère encore trouver un jour ma place dans cette famille.
Arrivé devant la porte de mon appart, je cherche mes clés, joue avec la
serrure avant d’entrer et de refermer derrière moi. Une odeur d’alcool et de tabac
froid me prend au nez. James a encore dû faire la fête hier soir. La lampe du
salon allumée m’aveugle presque, et mon visage se tord en voyant mon pote
allongé de tout son long sur le canapé, avec plusieurs cadavres de bouteilles sur
la table. Un soupir m’échappe et j’éteins la lumière. Autant aller me recoucher
un peu et profiter de ces quelques heures de liberté avant de retrouver ma prison
dorée.


— Putain, je suis complètement déchiré ! se morfond James d’une voix
éraillée. Heureusement que je ne bosse pas aujourd’hui…
Mon colocataire — et ami — erre dans la cuisine comme une âme en peine
avec un jogging usé pour seul vêtement, et un mug à la main. Ce mec est sans
doute plus accro que moi à la caféine. Il suffit que je lance la machine et que
l’odeur commence à se faire sentir pour qu’il ouvre les yeux. Il lâche sa tasse
pour explorer le frigo et brandit rapidement un paquet de bacon.
— Je vais préparer le petit déjeuner, j’ai la dalle. Tu ne veux pas avaler un
truc avant d’y aller ? me demande-t-il en sortant quelques œufs.
Je bois d’une traite ma tasse et la repose avant de lancer un coup d’œil à mon
téléphone.
— Je vais être à la bourre si je me casse pas dans dix minutes.
— Tant pis pour toi. Tu ne sais pas ce que tu rates. Les œufs à la Jamimosa
devraient être un classique de la gastronomie, s’exclame-t-il en posant sa main
sur le cœur comme s’il déclamait un monologue théâtral.
Un rire rauque m’échappe. S’il y a quelqu’un qui peut m’arracher un sourire
dans n’importe quelles circonstances, c’est bien lui. Pourtant, personne n’aurait
parié sur une amitié entre nous. James est un mec paumé, toujours en manque de
fric, qui a grandi dans la rue, baladé de famille d’accueil en famille d’accueil.
Depuis quelques semaines, il bosse comme cuistot dans un petit restaurant d’un
quartier modeste, et il adore son travail autant qu’il apprécie Londres. Tout le
contraire de moi ! James me suit, peu importe l’endroit où je vais. Quand il a su
que je partais pour quelques mois en Angleterre et qu’un superbe appartement
m’attendait, il a lâché son boulot de chauffeur de taxi pour m’accompagner. De
toute façon, il ne peut pas se payer un loyer tout seul donc squatter avec moi lui
paraît être l’option la plus intéressante.
Puis, il faut dire que j’aime sa compagnie. James ne me juge pas. C’est sans
doute ce qui me fait le plus de bien quand je suis avec lui. Être moi-même et ne
pas avoir peur de sentir un regard moqueur ou rempli de compassion. Non, il se
contente de me tendre une bouteille de bière et de trinquer avec moi en écoutant
mes malheurs de gosse de riche.
Il est déjà en train de casser les œufs dans un bol lorsque j’interromps la
préparation de son petit déjeuner gastronomique.
— Au fait, avant que je n’oublie… Je ne suis pas là la semaine prochaine,
l’informé-je. Je voudrais aller passer quelques jours à Paris et voir un peu mon
père.
Mon ami se fige, fourchette à la main, et pose sur moi un regard circonspect.
— Tu es en manque de reconnaissance ? me demande-t-il avec sa franchise
habituelle.
Faut dire qu’il me connaît par cœur. Mon vieux et moi, c’est un peu du « je
t’aime moi non plus » perpétuel. Je passe mon temps à le défier, à le haïr puis,
parfois, son absence me pèse au point que je reviens vers lui en tentant de jouer
au fils parfait. J’ai simplement besoin de sentir qu’il est fier de moi. La plupart
du temps, la déception prend le dessus, car il ne répond jamais à mes attentes,
mais ça ne m’empêche pas d’y retourner. Un éternel recommencement.
— Mais non ! Je veux juste savourer quelques jours de liberté à Paris,
contré-je, agacé. Et puisqu’il vit là-bas, normal que j’en profite pour le voir un
peu. Pas besoin d’en faire toute une histoire…
James sourit, peu convaincu par mes explications, mais il se contente de
hocher la tête et de poser une main sur mon épaule.
— Si ça peut te faire du bien, vas-y, me conseille-t-il. Tu m’as l’air un peu
tendu ces derniers temps. Je suis là de toute façon, je gère !
Comme si j’en doutais ! Il est toujours là pour moi. Bien sûr, j’ai des potes à
Paris dont certains qui me sont très proches et qui pourraient même s’apparenter
à des frères. Mais au fond, je ne suis jamais autant moi-même qu’avec James.
Les autres sont exactement le genre de personnes que je commence à fuir. Ils
deviennent de plus en plus comme nos parents et je flippe de me faire
contaminer à mon tour. Alors, je prends mes distances et trouve des excuses pour
louper leurs soirées quand je suis sur Paris, quitte à rester squatter chez Tristan,
mon meilleur ami depuis l’enfance.
— Ramène-moi un pain au chocolat par contre, j’en crève d’envie,
quémande James en me suppliant du regard.
— Ouais, t’inquiète. Je t’offrirai quelques bricoles à bouffer et à boire aussi.
Si ma mère appelle, ne réponds pas ou dis-lui juste que je ne suis pas là. Je veux
pas qu’elle me soûle parce que je suis parti à Paris.
— Oh, le petit Sam chéri à sa maman se rebelle ? Ton boulot sait que tu te
casses ? m’interroge soudain James avec suspicion.
Je soupire et secoue la tête.
— Non. Je ne suis pas censé prendre de vacances durant mon stage, soufflé-
je. Ils vont pas me soûler pour quelques jours. De toute façon, j’ai besoin de me
barrer un peu, tant pis s’ils ne sont pas contents.
James glisse l’omelette qu’il vient de préparer dans une assiette et attrape sa
fourchette pour y goûter.
— Tu devrais y aller si tu ne veux pas être en retard, me fait-il remarquer en
désignant la pendule. Sauf si tu t’en fous assez pour profiter de mon petit
déjeuner ?
Un juron m’échappe. Il est l’heure que je file, et vite ! Je vais déjà sécher le
boulot la semaine prochaine, autant être irréprochable pour les quelques jours
restants.
— J’y vais ! À ce soir, mec.
Après un signe de la main à James, je fourre mon téléphone et quelques
documents dans ma mallette. Moins d’une minute plus tard, je suis dehors, prêt à
affronter une nouvelle journée dans la grisaille londonienne.
Chapitre 3


Éléonore

Un sourire se dessine sur mon visage lorsqu’un homme séduisant franchit le
seuil de la boutique. Alexander a une classe folle, j’ai de la chance qu’il se soit
intéressé à moi ! Loin de faire la taille mannequin, je ne suis pas le genre de
femme qu’il fréquente habituellement. Il les préfère grandes, minces et surtout
beaucoup plus jeunes. Rien à voir avec moi donc ! Pourtant, cela fait un an que
nous sommes ensemble et qu’il me rend heureuse.
— Salut chéri, lancé-je en quittant mon comptoir pour aller à sa rencontre.
Il me dépose un baiser rapide sur le front et s’empare de ma main.
— Attrape ton manteau et ton sac, ordonne-t-il avec un rictus mystérieux. Je
t’emmène quelque part !
Une mimique ébahie s’inscrit sur mon visage. Alexander n’est pas le genre
d’homme à faire des surprises. Le côté très british qu’il a hérité de sa mère en
fait quelqu’un de mesuré et distant. Il est si prévisible et ancré dans ses petites
habitudes que j’ai l’impression que notre couple a déjà des années d’existence.
Parfois, il manque un peu de légèreté et de passion à notre histoire. Je suis sans
doute trop romantique ; Tom me le reprochait bien assez souvent. Je lance un
coup d’œil à la pendule qui orne le mur du salon de thé. Il n’est même pas 18 h.
Fuir comme ça me force à laisser l’endroit à l’entière responsabilité de mon
pâtissier pendant encore quelques heures.
— Chéri, le salon… tenté-je de plaider en tournant vers lui un visage contrit.
— Éléonore, s’il te plaît. J’ai réussi à m’échapper plus tôt du bureau. Fais-en
de même, sollicite-t-il d’un ton autoritaire.
Je n’ai pas vraiment le choix de toute façon. Mon compagnon a l’habitude de
tout contrôler d’une main de fer, et il ne supporte pas qu’on lui dise non.
— Bon d’accord, cédé-je. Je vais prévenir Arthur et je suis à toi.
— Je t’attends dehors, la voiture est juste là, indique-t-il en désignant la rue
du doigt.
Je hoche la tête et retourne dans la cuisine. Mon employé est derrière les
fourneaux en train d’y glisser une dernière plaque de muffins.
— Est-ce que tu peux fermer ce soir ? l’interrogé-je. Alex veut m’emmener
quelque part et…
— Il va te faire sa demande, tu penses ? me coupe Arthur en ouvrant ses
grands yeux bleus avec une excitation non contenue.
La stupéfaction me cloue au sol. Je n’ai absolument pas pensé à ça ni même
envisagé une telle chose. Une demande en mariage ? Ce serait précipité.
Beaucoup trop ! Bizarrement, je n’ai aucune envie de me remarier. Notre relation
se passe bien et j’imaginais juste que ça continuerait ainsi, c’est tout. Et s’il a
raison et que l’homme que je fréquente me pose la question fatidique ce soir ?
Qu’est-ce que je pourrais répondre à ça ? Mes doigts s’agrippent au comptoir
tandis qu’Arthur m’observe avec étonnement.
— Tu ne serais pas heureuse ? me questionne-t-il en posant sa main sur mon
avant-bras.
Il a compris qu’une telle proposition, aussi romantique soit-elle, ne serait pas
appropriée ce soir. Est-ce mon visage paniqué ou mes phalanges blanchies par la
crispation qui l’ont mis sur la voie ? Quoi qu’il en soit, il me faut reprendre
contenance. Je secoue doucement la tête et laisse échapper un long soupir.
— Non, je suis bien avec lui, mais de là à me remarier… Je ne crois pas que
je sois prête à ça. Pour l’instant, tout se passe bien entre nous. Je n’ai pas envie
de compliquer les choses, murmuré-je presque honteusement.
— Désolé, je ne voulais pas te faire flipper avec ça. Je pensais juste que
t’étais le genre de nana à rêver d’un beau mariage, avoue Arthur en décoiffant
ses cheveux blonds.
— Ça viendra peut-être un jour. Nous ne sommes ensemble que depuis un
an. Je l’aime, mais… commencé-je à expliquer en lâchant un rire nerveux.
— C’est pas l’amour fou non plus, termine le pâtissier.
J’acquiesce doucement. Notre relation me plaît comme ça pour l’instant.
Chaque chose en son temps.
— Allez, file, ordonne-t-il. Il va finir par penser que ton employé tente de te
retenir, et je vais me faire engueuler.
Le jeune homme ne m’a jamais caché qu’Alexander l’impressionne un peu et
qu’il préfère rester discret lorsqu’il est dans le coin.
— Merci ! Si Roxanne passe, tu lui dis qu’on la rejoint à la maison pour le
dîner ? demandé-je en déposant un baiser sur sa joue.
Il acquiesce et je file dans l’arrière-salle qui nous sert de vestiaire pour
attraper mes affaires. Arthur a toute ma confiance. En quelques mois, il est
devenu bien plus qu’un employé. Il me fait rire, écoute mes confidences, mes
états d’âme et accepte mes conseils sans broncher. Surtout, il est très doué que ce
soit pour la pâtisserie ou même pour la gestion du salon de thé.
J’enfile mon manteau et adresse un petit signe de la main à quelques clients
fidèles pour les saluer. À force, je connais beaucoup de monde dans le quartier.
J’aime ces repères qui se sont construits petit à petit et qui ont rendu ma vie à
Paris moins froide et anonyme. La voiture d’Alex est là, à quelques mètres,
garée en double file. Une luxueuse — et énorme ! — Audi dernière génération,
de laquelle je me moque souvent.
Je grimpe dedans et referme avec précaution la portière du véhicule. Il y tient
comme à la prunelle de ses yeux et il ne manque pas de me reprocher gentiment
quand je suis parfois trop brutale avec.
— Bon, où va-t-on, alors ? le questionné-je tandis qu’il démarre en trombe,
le regard vissé sur la route.
J’observe pendant quelques instants son profil. Alex est un bel homme. Bien
qu’il aille sur ses quarante-sept ans, l’âge glisse sur lui sans laisser d’empreinte.
Seules quelques petites ridules au coin de ses yeux trahissent l’approche de la
cinquantaine. Ses traits marqués et virils sont l’héritage de sa famille paternelle,
de riches fermiers bretons comme il aime régulièrement s’en vanter. Ses courts
cheveux bruns qui commencent à grisonner ne font que lui ajouter encore un peu
plus de charme. Je suis toujours jalouse de constater que les hommes semblent
vieillir bien mieux que les femmes. Une véritable injustice ! Alexander est
clairement un bel homme, et il le sait. D’ailleurs, il n’hésite pas à en jouer pour
obtenir ce qu’il veut et, en général, cela fonctionne !
Sentant mes yeux posés sur lui, il se tourne vers moi et son regard sombre
accroche le mien quelques instants.
— C’est une surprise, tu verras, me répond-il. Je suis sûr que tu vas adorer.
Je me contente d’approuver et me tais pour le reste du trajet tout en
contemplant les avenues défiler à travers la fenêtre. Il finit enfin par se garer et je
le laisse me guider dans une rue que je ne connais pas, non loin de la Place
Clichy. Il arrive devant un immeuble haussmannien, tape le code de la porte
cochère et me laisse entrer la première. Le hall est incroyable. Du marbre, des
dorures, un escalier large et recouvert d’un beau tapis rouge et surtout un
ascenseur à l’ancienne qui donne un charme fou à l’ensemble.
— C’est sublime, hein ? me demande Alexander en m’observant du coin de
l’œil.
— Oui, c’est incroyable. Ça ressemble un peu à l’immeuble de ton bureau.
En moins froid et austère, répliqué-je.
Je ne peux m’empêcher de laisser échapper un petit rire en imaginant mon
entrée à côté de celle-là. Rien à voir ! Alex me laisse pénétrer dans l’ascenseur et
referme derrière nous avant d’appuyer sur un bouton. 2e étage. Une porte ouverte
et devant, une jolie jeune femme propre sur elle avec un sourire commercial
ultra bright.
— Bonjour ! Je suis ravie de vous revoir, Monsieur Grayson, s’exclame-t-
elle en tendant une main parfaitement manucurée.
Alexander s’en empare pour la saluer avant de poser sa paume dans le creux
de mes reins pour me faire avancer à sa hauteur.
— Voici ma compagne, Éléonore Montrose.
— Enchantée ! minaude-t-elle, enjouée.
Nouveau sourire commercial et poignée de main avant de nous laisser entrer
dans l’appartement.
— Vous verrez, c’est une petite merveille, glisse-t-elle à Alex sur le ton de la
confidence.
Je lance un regard autour de moi pour contempler les lieux. Le logement est
vide et cela lui donne l’air d’être encore plus immense qu’il ne l’est. Des murs
blancs, un parquet lumineux dans presque toutes les pièces, une cheminée
encastrée dans le salon qui doit faire le double de mon appartement…
— Qu’est-ce que tu en penses ? m’interroge mon compagnon.
Je me tourne vers Alex qui arbore un sourire arrogant.
— C’est très beau, mais pourquoi on est là ? osé-je lui demander avec
curiosité.
— J’ai envie de le louer et je voulais avoir ton avis.
Cela fait plusieurs mois qu’il me parle de rendre sa garçonnière pour avoir
enfin un chez-lui plus spacieux, plus grand et plus proche de moi, mais je
n’imaginais pas qu’il se lancerait aussi vite. Je suis aussi un peu surprise qu’il ait
tenu à ce que je sois là pour cette visite. Même si je trouve ça adorable qu’il
prenne en compte mon avis, il s’agit surtout de sa décision. Après tout, c’est lui
qui va y vivre, pas moi !
— Il est un peu grand, non ? commenté-je en lançant un nouveau coup d’œil
autour de moi.
— Trois chambres, un bureau, deux salles de bains, un salon spacieux et une
cuisine digne de ce nom, intervient alors l’agent immobilier en remettant en
place une mèche rousse impeccable.
— Je me disais que tu pourrais venir vivre ici avec moi, suggère Alexander à
voix basse. Le lycée de Roxanne n’est pas loin, ta boutique non plus et
l’appartement est grand. Ça pourrait être l’occasion de passer à la vitesse
supérieure toi et moi, tu ne crois pas ?
Mes épaules s’affaissent. La demande en mariage n’aura pas lieu, c’est déjà
ça, mais je ne sais pas si je me sens prête à vivre ici, avec lui. Pourtant, quand je
croise son regard nerveux qui attend une réponse, je me reprends, et un sourire
se dessine presque naturellement sur mon visage.
— On en parlera à Roxanne tout à l’heure, proposé-je. Je ne veux pas
prendre de décision sans elle, mais c’est vrai que ça peut être une bonne idée.
L’expression d’Alex se décrispe et il passe son bras autour de mes épaules. Il
n’a pas lu l’inquiétude sur mon visage ni perçu l’incertitude de mon ton. Du
Alex tout craché !
— Allez, viens, on va le visiter un peu mieux ! s’exclame-t-il, enthousiaste.
Je le laisse me guider avec l’agent immobilier qui commente chaque pièce en
parsemant la visite de conseils sur ce que nous pourrions faire comme
aménagement pour que ce soit encore plus beau. Clairement, même sans rien
faire, l’appartement est déjà parfait. Il ressemble à tout ce dont j’ai toujours pu
rêver. Pourtant, je suis loin d’être aussi enthousiaste que lui. Au contraire, une
boule d’angoisse s’est formée au creux de mon estomac à l’idée que notre couple
prenne un tournant beaucoup plus sérieux. Je ne comprends pas pourquoi cela
me stresse autant.
Alex me rend heureuse, c’est un homme charmant et attentionné. Il adore
Roxanne et il essaie vraiment de construire une relation avec elle. Je devrais être
comblée qu’il ait envie de s’installer avec moi. Après tout, c’est ce que j’espérais
un jour : pouvoir redonner à ma fille un semblant de famille. Mais le premier
sentiment qui domine en ce moment au plus profond de moi, c’est la peur. Même
si le sourire que j’adresse à mon compagnon en quittant le logement n’en montre
rien et laisse au contraire présager que je suis heureuse de cette nouvelle vie qui
s’offre à nous.
Chapitre 4


Samuel

Le paysage défile à toute vitesse sous mon regard distrait. J’ai tenté de bosser
sans vraiment parvenir à m’y mettre. Il faut dire que je vais « sécher » quelques
jours de stage juste parce que j’en ai marre de me lever chaque matin pour un job
que je déteste. Du coup, travailler dans le train pour jouer au stagiaire modèle me
semble désormais dérisoire puisque je doute que la banque d’affaires où j’ai été
placé grâce à mes parents accepte de me reprendre à mon retour. À moins que
ma mère ne parvienne à faire intervenir ses relations une nouvelle fois pour
sauver ma peau. Certains sont prêts à se crever à la tâche jour et nuit, week-ends
compris, pour ce boulot alors que je décide de m’octroyer une petite pause, juste
pour souffler un peu et vivre la dolce vita à Paris. Bien entendu, mes parents ne
s’imaginent pas une seule seconde que cette escapade peut me coûter ma place et
ruiner mon année. J’éteins mon ordinateur après avoir sauvegardé l’unique page
du rapport financier que j’ai réussi à produire et le glisse dans ma mallette. Les
chiffres attendront.
Ma tête repose mollement contre le siège et mes yeux se ferment. Ma nuque
est contractée et une légère nausée se fait sentir. Encore une migraine due à une
nuit trop alcoolisée sans sommeil qui va me pourrir la journée. Je rêve d’un café
et il me suffit d’en imaginer l’odeur pour apaiser quelques secondes la douleur
qui me vrille les tempes. Bientôt, je serai à Paris et cette simple pensée
m’enthousiasme. J’aime cette ville qui m’a vu grandir. Mon père aussi est un
vrai Parisien. Il a beau revendiquer ses racines anglaises, il ne quitterait la
capitale pour rien au monde. Comme je le comprends ! Depuis deux ans, je
vadrouille pas mal entre écoles hors de prix et stages dans les plus grosses
entreprises européennes, mais dès que possible, c’est ici, à Paris, que je reprends
pied.
La voix automatique du conducteur annonce notre arrivée prochaine à la
Gare du Nord. Je me lève rapidement, et attrape mon sac pour me faufiler hors
du wagon. Sitôt le train arrêté et les portes ouvertes, je me précipite sur le quai
en inspirant un bon coup. Autant éviter la foule qui va bientôt me suivre dans les
couloirs du métro. Je ne sais même pas si je suis le bienvenu chez mon père et
me demande finalement si je ne vais pas plutôt finir chez Tristan. Comme
d’habitude. De toute façon, mon vieux n’a pas daigné répondre à mon message,
probablement trop occupé à bosser ou à passer du temps avec sa nouvelle
copine. Selon ma mère avec qui il communique encore de temps en temps, il est
en couple et très heureux, ce qui change de ses relations passées. Il n’a jamais
été du genre à se poser après son divorce. Il a préféré se consacrer à son boulot et
enchaîner quelques histoires sans lendemain avec de jeunes nanas aveuglées par
son charisme.
Mon regard s’arrête sur l’horloge de la gare : à peine 18 h ! Bien trop tôt
pour aller rejoindre certains de mes potes qui ne quittent pas le bureau avant
20 h. Je soupire et hausse les épaules en descendant l’escalator pour choper la
ligne 4. Autant aller me poser quelque part.
La foule est dense dans le métro, c’est l’heure de pointe. Les mecs et nanas
qui sortent du boulot s’agglutinent dans la rame, le regard vide pour la plupart
d’entre eux. Une journée de plus à obéir à un chef qu’ils méprisent, à faire un job
qu’ils n’aiment pas. La même routine chaque jour qui les pousse à vouloir tout
plaquer sur un coup de tête. Parfois, en observant les gens autour de moi, je me
demande s’ils sont vraiment heureux. Je ne peux pas m’en empêcher. Par
exemple, cette nana qui s’engouffre à la dernière minute avant que les portes ne
se referment. Est-ce que le sourire qu’elle affiche en s’excusant d’avoir bousculé
un homme est sincère ? Est-ce que son sac hors de prix et son brushing
impeccable font d’elle une personne satisfaite de sa vie ? Je n’en suis pas certain.
En grandissant, j’ai compris que finalement peu de gens étaient vraiment
épanouis. La majorité d’entre nous se contente de survivre. On trouve un bon
travail et on s’y accroche à tout prix. On rencontre une nana ou un mec avec qui
on se sent bien en espérant l’aimer pour le restant de nos jours. Ensuite les
gosses, les vacances au bord d’une plage paradisiaque en été et sur les pistes de
ski en hiver. La vie qui suit son cours. Mais parmi ces milliards d’âmes, combien
peuvent prétendre être vraiment heureuses ?
Je soupire en me collant un peu plus contre la vitre du fond. Mes pensées
s’égarent, peut-être pour oublier ce sentiment d’être piégé dans un wagon à
bétail. Je laisse mon regard se balader dans la foule. J’ai toujours aimé observer
les gens même si ma mère m’a répété maintes fois que c’était malpoli. Une nana
qui me mate à la dérobée attire mon attention, elle est plutôt mignonne. Le genre
de fille que je draguerais bien si on était dans un bar et que j’avais bu un verre ou
deux.
Les stations défilent et je finis par descendre du métro pour rapidement
retrouver l’air pollué de la capitale. Le coin m’est familier et je remonte la rue
sans hésiter. Le 18e est un quartier cosmopolite. Ici, dans les bas-fonds, ça craint
davantage. Trafics de drogue qui s’opèrent en douce entre deux portes
d’immeuble, bars miteux et douteux dans lesquels je ne mettrais pas un pied
même ivre mort… Ça n’a rien à voir avec l’autre 18e, celui d’en haut, le chic, le
traditionnel. Le bourgeois. Quelques minutes de marche et déjà, les boutiques
changent, la population aussi. Ça ressemble davantage à mon monde, à ce que je
connais, mais ce n’est pas pour ça que je m’y sens bien.
Mes pas me guident comme si je ne les contrôlais pas vraiment. À chaque
fois que je reviens à Paris, je ne peux pas m’en empêcher. Je retourne ici. J’en ai
besoin sans vraiment comprendre pourquoi. La plupart du temps, je me contente
de passer rapidement dans la rue, une fois, deux fois, comme un adolescent idiot.
À d’autres moments, je fais demi-tour avant même d’arriver. Mais aujourd’hui,
je suis incapable de m’arrêter ni de rebrousser chemin. Mon regard accroche la
devanture qui se rapproche. La lumière brille, quelques âmes solitaires sirotent
une boisson chaude, d’autres lisent ou bossent sur leur PC. J’hésite un instant à
dépasser la boutique et à continuer dans la rue pour aller m’échouer dans le
premier bar que je croiserais avant d’aller rejoindre mes potes. Ça pourrait être
une option. La meilleure, sans doute. Toutefois, j’ai désespérément besoin d’un
café, mais aussi de la revoir. C’est surtout ça en réalité même si je ne veux pas
vraiment me l’avouer.
Alors que la porte s’ouvre sur mon passage, le carillon s’agite, me faisant
sursauter. Tiens, je l’avais oublié celui-là ! Pourtant, lors de ma première visite,
je me rappelle l’avoir trouvé terriblement kitch ! Un sourire se dessine sur mon
visage à ce souvenir. Je reste quelques instants sur le seuil à regarder autour de
moi. Soudain, un rire retentit au loin, dans l’arrière-salle. Je me fige. Un rire
cristallin et sincère. Un rayon de soleil dans un ciel gris. Elle est là et c’est tout
ce que j’avais besoin de savoir.
Je déglutis en me trouvant stupide d’être ici. Au fond, qu’est-ce que je
cherche à revenir dans le coin à chaque fois ? Un peu de compassion, une oreille
attentive ou des bras dans lesquels me blottir sans rien attendre de plus ? Ma
main se perd dans mes cheveux bruns. Le carillon me fait de nouveau sursauter.
Je me retourne : un client arrive. D’un mouvement preste, je m’écarte afin de le
laisser passer. Puis, je reviens sur mes pas, prêt à fuir cet endroit.
Chapitre 5


Éléonore

Arthur pousse un cri de surprise en voyant le muffin, qu’il s’apprêtait à me
donner, tomber par terre. Il affiche une mine tellement déçue que je ne peux
m’empêcher d’éclater de rire.
— Ce n’est pas grave, ne t’en fais pas, le rassuré-je en me baissant pour
nettoyer les dégâts. Je n’avais pas vraiment faim.
Le carillon retentit encore une fois, et je me relève rapidement en lançant un
coup d’œil étonné à l’horloge. Il est presque 19 h, d’habitude je n’ai pas autant
de clients qui s’arrêtent pour boire un café à cette heure-là.
— Dépêche-toi d’aller les accueillir, je m’occupe du reste ! dit Arthur en
désignant la cuisine et les plats qui traînent un peu partout.
Je le remercie avant de me précipiter dans la salle principale. Mais en
reconnaissant la personne qui s’apprête à quitter ma boutique, je me stoppe net.
— Sam ? murmuré-je d’une voix blanche.
Voyant qu’il ne réagit pas, je contourne rapidement le comptoir en oubliant
même de saluer l’autre client pour arrêter le jeune homme avant qu’il ne sorte. Je
pose ma main sur son épaule et il se retourne brusquement.
C’est lui. C’est bien lui.
Ma respiration se coupe et je n’entends plus rien, hormis le martèlement
intempestif des battements de mon cœur contre ma poitrine.
— Sam… répété-je comme pour m’habituer à sa présence ici.
Je ne l’ai pas vu depuis une éternité. Presque deux ans, peut-être plus, peut-
être moins. Je ne saurais dire précisément, mais le savoir devant moi me donne
pourtant l’impression que c’était hier.
— Tu partais ? demandé-je.
Il hoche doucement la tête comme un enfant pris en faute. D’un geste, je
désigne l’intérieur du salon.
— Prends un café avec moi avant, non ? proposé-je avec nervosité.
Ce n’est peut-être pas une bonne idée, mais j’ai vraiment envie de profiter de
sa compagnie, ne serait-ce que quelques minutes.
— Tu es sûre ? Il y a encore du monde et tu as peut-être des choses à faire…
J’observe le jeune homme devant moi alors qu’il semble tout faire pour ne
pas croiser mon regard. Sam n’a pas tellement changé. Son visage est toujours
creusé par les insomnies et les excès accumulés. Ses yeux d’un marron foncé
sont cernés et rougis par la fatigue. Une barbe de trois jours vient lui dévorer le
bas du visage, lui ajoutant quelques années de plus. Il a la même allure
impeccable que la dernière fois dans son costume sur mesure qui lui donne l’air
d’un « fils de ». Ce qu’il est probablement vu tout ce qu’il m’a confié la dernière
fois…
— Va t’asseoir là-bas, j’arrive tout de suite, lui dis-je en pointant du doigt
une table au fond. Tu veux manger quelque chose ?
— Non juste un café… avec peut-être un muffin, lâche-t-il en posant son
regard sur ma vitrine où trônent encore quelques pâtisseries.
J’acquiesce tandis qu’il va s’installer. Tout le monde me connaît ici après
tout, et je n’ai pas envie qu’on se mette à jaser sur mon tête-à-tête avec cet
homme bien plus jeune que moi. J’essaie de me répéter en boucle dans ma tête
que de toute façon il n’y a rien de mal à ça, que Sam ne représente rien, mais le
trouble qui ne me quitte pas depuis qu’il est entré dans la boutique vient
démentir mes pensées raisonnables. Je me faufile dans la cuisine où Arthur
achève de laver un peu de vaisselle. Je me campe à ses côtés et tourne vers lui un
visage déformé par l’émotion.
— Ça va, Léo ? T’es pâle à faire peur, remarque tout de suite mon collègue
en arrêtant l’eau.
— Je… Oui, oui, ne t’en fais pas, tenté-je de le rassurer. J’ai juste besoin que
tu me rendes encore un petit service. J’ai un vieil ami qui a débarqué et je
voudrais boire un café avec lui. Tu peux gérer le salon ? Promis, je te donne ton
après-midi demain pour me faire pardonner. Je t’en demande beaucoup en ce
moment, je sais et…
Mon pâtissier pose ses deux mains sur mes épaules fines, et ses fossettes se
creusent avec malice.
— Respire. Tout va bien. Profite de ton ami, et laisse-moi faire le reste.
Je me mordille la lèvre, un peu gênée de ressembler à une adolescente devant
ce jeune homme qui vient tout juste d’avoir vingt-et-un ans, et qui se trouve en
plus de ça être mon employé. Pathétique ! Heureusement, Arthur ne dit rien et je
lui adresse un sourire reconnaissant. Il doit mourir d’envie d’en savoir plus sur
ce « vieil ami », mais il n’ose pas demander quoi que ce soit. Pas encore en tout
cas.
J’attrape un plateau et y pose deux muffins à la framboise à peine sortis du
four tandis qu’il me lance un regard entendu.
— Je t’apporte les cafés dans deux minutes ! annonce-t-il, l’air de rien.
Je me retiens de justesse de laisser échapper un petit rire. Pense-t-il vraiment
que je n’ai pas compris sa manœuvre ? Il s’agit juste d’un moyen détourné pour
savoir qui me met dans cet état. Lorsque je prends place face à Samuel, son
regard ose enfin se poser sur moi et me dévore pendant quelques secondes.
— Arthur nous apporte les boissons tout de suite, précisé-je.
— C’est qui, Arthur ? demande Sam en affichant un visage contrarié.
C’est vrai que lors de sa dernière visite, j’étais toute seule. Le salon venait
d’ouvrir et je n’avais pas une clientèle assez fidèle pour employer quelqu’un, si
ce n’est ma fille de temps en temps.
— Il m’aide à la boutique. Je l’ai embauché il y a quelques mois, indiqué-je.
Ça me permet d’avoir plus de temps pour moi et de m’accorder un café quand
j’en ai envie.
Sam acquiesce. Est-ce mon imagination qui me joue des tours ou est-il
vraiment soulagé d’entendre qu’Arthur n’est qu’un simple employé ?
— Deux cafés pour la 17 !
La voix du pâtissier me ramène sur terre. Je le remercie d’un signe de tête
tandis que Sam le dévisage quelques secondes en esquissant un mince sourire.
Mon collègue disparaît, non sans m’avoir jeté un coup d’œil amusé, et je me
retrouve de nouveau seule avec le jeune homme. Il a beau y avoir encore
quelques clients dans la salle, sa seule présence me donne le sentiment qu’il n’y
a que lui. J’avais oublié que Sam possède ce truc, une sorte d’aura, qui oblige à
se perdre dans son regard, à y plonger tout entière sans être capable de s’en
sortir. Il a un tel charisme que le reste du monde ne compte plus.
— Ça marche bien ici, alors ? me demande-t-il soudain pour briser le silence
qui s’est installé entre nous.
— Plutôt oui, je suis contente. J’ai essayé de développer un peu le concept
en organisant des expos de temps en temps, des soirées lecture avec de jeunes
auteurs pas très connus. C’est à la mode en ce moment, tu vois, alors je
m’adapte ! expliqué-je. Et Roxanne assure les réseaux sociaux avec l’aide
d’Arthur. Ils sont plus doués que moi pour ça…
Sa bouche s’étire en un sourire devant mon enthousiasme non contenu.
— Je suis content pour toi. Quand tu en parles, tu as les yeux qui brillent, ça
te rend encore plus belle que tu ne l’es déjà, murmure-t-il.
Ses prunelles sombres, légèrement mordorées, me contemplent avec un désir
qu’il ne cherche même pas à cacher. Aussitôt, mon cœur s’accélère. Sam a le
don de me troubler comme personne alors même que je ne le connais que si peu.
Tentant de retrouver une certaine contenance, je hausse les épaules.
— Merci, Samuel, le remercié-je en me mordillant la lèvre, un peu gênée par
son compliment. Tu sais, je n’avais jamais pensé à ouvrir mon salon de thé
avant. Comme quoi, parfois les rêves changent et d’autres projets s’imposent à
nous. C’était un peu ça pour cet endroit. Je suis vraiment heureuse de m’être
lancée. Quand on fait quelque chose qu’on aime, les jours glissent beaucoup plus
facilement.
Des souvenirs de mon existence passée me reviennent : les journées me
paraissaient souvent interminables et pesantes. Pourtant, le métier d’avocate me
faisait rêver depuis tant d’années ! Chaque parcelle de mon être l’avait espéré et
attendu. Travailler si dur pour finalement quitter la robe après seulement
quelques années de pratique du barreau est pour beaucoup un vrai gâchis. Mais
pas pour moi. J’ai pu retrouver ma vie, ma fille et tout ce que j’ai dû laisser de
côté pour exercer ce métier qui exige de tout donner de soi. Je me sens
davantage à ma place ici et cela me suffit amplement.
— J’aime ta façon de voir les choses et surtout j’admire le fait que tu aies
réussi à lâcher ta vie d’avant pour ça, me félicite-t-il. C’était risqué, mais tu t’en
es sortie et tu rayonnes aujourd’hui. Ça valait le coup.
— Merci, Sam.
Je bois une gorgée de mon café pour dissimuler le trouble de me retrouver
assise face à lui. Comme lors de notre première rencontre. C’est fou ce sentiment
que j’éprouve maintenant qu’il est là : une impression soudaine de revenir en
arrière et de me laisser aspirer par la vie malgré la peur qui m’étreint. C’est ce
que Sam provoque en moi.
Lui non plus ne semble pas très à l’aise. Sa jambe s’agite nerveusement et
son visage reflète sa gêne de se trouver ici, devant moi. Après tout, il était prêt à
rebrousser chemin tout à l’heure plutôt que de m’aborder. Se sent-il comme moi
à ce moment précis ? Son pouls s’affole-t-il autant que le mien ? Une chose est
sûre, depuis notre rencontre, deux ans plus tôt, l’envie de le revoir m’habite
secrètement. J’ai souvent espéré qu’il franchisse le seuil de la boutique une
dernière fois sans jamais y croire vraiment.
Pourtant, il est là, devant moi. Aussi beau que dans mes souvenirs.
Chapitre 6


Éléonore

Presque deux ans plus tôt

— Ce n’est pas un bar ici ! m’écrié-je.
Ma voix furieuse résonne dans la salle désormais vide du salon de thé tandis
que je m’approche du jeune homme qui se tient à moitié effondré sur une table.
Il est arrivé juste avant la fermeture et je regrette maintenant de ne pas l’avoir
recalé dès qu’il a passé le seuil de la porte, surtout en sentant les effluves
d’alcool qui émanaient de lui. Il semble complètement bourré. Ces hommes
imprévisibles qui peuvent s’endormir sans prévenir ou devenir violents dès
qu’ils ont quelques verres de trop au compteur m’ont toujours effrayée.
Toutefois, il réussit à se redresser un peu et me lance un regard de chien battu.
— Je suis désolé, j’ai vu votre truc et ça avait l’air cool, murmure-t-il. Le
genre d’endroit où on peut se poser et oublier tout le reste pendant quelques
heures.
Je soupire et pince les lèvres en m’appuyant sur la table à laquelle il a pris
place. Au moins, il ne paraît pas méchant, c’est déjà ça. La capitale française me
fait souvent peur. Je sais que les agressions sont courantes et j’ai toujours la
crainte qu’il m’arrive quelque chose lorsque je quitte le salon un peu tard. À
Marseille, je me sentais davantage en sécurité même si ce n’est pas non plus
l’endroit le plus paisible qui puisse exister.
— Mais contrairement à un bar, je ferme tôt. Vous devriez déjà être dehors
depuis dix bonnes minutes, répliqué-je sèchement.
Ses yeux se posent sur moi et s’attardent sur mes jambes mises en valeur par
la petite robe vert eau que je porte. Il relève ensuite la tête, nos regards
s’accrochent et une étincelle me traverse le corps malgré moi. Je ne l’ai pas
remarqué au premier abord, mais il est beau, le genre bad boy qui me faisait
craquer auparavant : un peu torturé, séduisant et sûr de lui. Sauf qu’il ne doit pas
avoir bien plus d’une petite vingtaine d’années. Un gosse comparé à moi !
— Vous allez sans doute devoir tout ranger, non ? Je peux vous aider ?
propose-t-il. Après je partirai, c’est promis.
Je tourne la tête, m’en voulant de me sentir troublée par ce jeune homme, et
je hausse les épaules en tentant de retrouver un peu de sang-froid.
— Vu votre état, je ne suis pas sûre que vous puissiez être très utile… Mais
vous pouvez essayer, rajouté-je d’une voix plus douce devant ses yeux qui me
supplient soudain.
Je devrais le foutre dehors, mais la lueur mélancolique qui s’affiche au fond
de son regard mordoré me donne envie de lui tendre la main. Pourtant, je ne
connais rien de lui : ni son histoire ni l’homme qu’il est. Mais si lui permettre de
rester un peu ici, à l’abri du monde extérieur, peut l’aider, alors pourquoi pas ?
De toute façon, je m’en serais voulu de l’avoir jeté comme un malpropre. Il n’est
pas agressif, il est même poli et il a sans doute juste besoin d’une oreille
attentive.
— Merci beaucoup, me dit-il, les yeux empreints d’une reconnaissance
sincère. Moi c’est Samuel, mais tout le monde m’appelle Sam.
Il se lève, me dominant soudain de toute sa hauteur. Vu comme ça, il dégage
quelque chose de plus impressionnant, de plus foudroyant encore. Ses traits sont
fins, mais bien dessinés. Un visage pâle, des lèvres charnues, une fossette qui se
trace sur sa joue droite lorsqu’il sourit, un regard perçant. Il porte un costume
chic — peut-être trop pour l’endroit — qui lui permet de faire quelques années
de plus.
Il me tend sa main et j’y glisse la mienne. Sa peau est froide et je retiens un
petit frisson lorsque ses doigts enserrent un peu plus les miens. Il la garde
prisonnière, peut-être plus longtemps que nécessaire, avant de la relâcher.
— Moi c’est Éléonore, réussis-je à prononcer au bout de quelques secondes.
Un sourire entendu se dessine sur son visage : il doit être habitué à
provoquer ce genre de réactions chez la gent féminine.
— Enchanté. Mettons-nous au travail maintenant, ordonne-t-il d’un ton sans
appel comme s’il était le patron du lieu.
— J’ai déjà nettoyé toutes les tables. Vous pouvez déposer les chaises par-
dessus, je m’occupe de ce côté, lâché-je machinalement en désignant l’opposé de
la pièce.
En moins de quarante minutes, le salon de thé est propre. Je pousse un soupir
de soulagement en me laissant choir sur une des banquettes douillettes.
— On peut peut-être manger un bout, non ? Je n’ai pas envie de rentrer, me
propose Samuel.
Le jeune homme se trouve devant moi, tout près de moi. Trop près de moi. Je
me mords doucement la lèvre lorsque je me rends compte qu’il ne me quitte pas
des yeux. Pour mon âge, je suis plutôt bien conservée, me répète ma fille, et on
me dit souvent que je ne fais pas mes presque trente-huit ans. Mais de là à plaire
à un homme aussi jeune… J’ai beau me sentir gênée, au fond, je ne peux
m’empêcher d’être flattée par le regard qu’il pose sur moi.
— D’accord, il y a encore un peu de cheese-cake et des muffins. Et je vais
vous faire un bon café pour accompagner tout ça, annoncé-je. Vous en avez bien
besoin, je crois !
Je me fige presque en m’entendant accepter sa proposition de rester un peu
avec moi. Qu’est-ce qu’il me prend ? Est-ce que c’est parce que depuis mon
divorce, je n’ai quasiment pas eu d’hommes dans ma vie ? Ou que Roxanne est
en week-end chez des copines et que je sais que personne ne m’attend à la
maison ? Quoi qu’il en soit, j’avoue que je n’ai pas envie de le voir partir tout de
suite. Il sourit et reprend place sur la banquette tandis que je me faufile dans la
cuisine. J’entasse plusieurs douceurs sur un plateau et lance deux cafés avant de
revenir et de m’installer face à lui.
— Voilà, servez-vous, dis-je en déposant le tout sur la table.
— On peut peut-être se tutoyer, non ? propose-t-il soudain alors qu’une lueur
malicieuse fait pétiller ses yeux.
J’hésite quelques secondes à l’idée que cela nous fasse passer à un degré
supérieur d’intimité, mais je finis par approuver. Après tout, pourquoi pas ?
— D’accord, je me sentirai moins vieille comme ça, répliqué-je tandis qu’il
pose sur moi un regard étonné.
— Mais tu n’es pas vieille du tout ! Tu ne dois même pas avoir trente-cinq
ans, non ?
— J’ai bientôt trente-huit ans, mais j’ai tendance à dire que l’âge est dans la
tête. Ça me permet de voir approcher la quarantaine d’un œil plus serein.
Samuel rit doucement en buvant une gorgée de son café. Il croque ensuite
dans un muffin au chocolat avant de laisser échapper un soupir d’aise.
— Ça fait du bien ! s’exclame-t-il. C’est exactement ce qu’il me fallait.
Même si je préfère ceux à la framboise.
— À la framboise ? Pourtant c’est rare d’en trouver.
— Je vais souvent à Londres ou aux États-Unis. Là-bas, il y en a plein. Tu
devrais essayer d’en faire. Je suis sûr que ça marcherait.
— J’y réfléchirai, assuré-je.
Après tout, j’adore ce fruit aussi alors me mettre à en faire des muffins
pourrait être une bonne idée. Mon but premier en ouvrant mon enseigne était
justement de créer des choses qui sortent un peu du commun. Quelques
classiques, bien sûr, mais aussi des pâtisseries originales, qui donnent envie aux
gens de revenir ici par la suite.
— Et toi, Samuel ? Qu’est-ce que tu fais dans la vie à part squatter dans des
salons de thé ? lui demandé-je en plissant les yeux.
— Je vais finir mes études de droit dans quelques mois. Le barreau l’été
prochain puis j’enchaînerai sur une école de commerce.
Sa voix est presque mécanique lorsqu’il me répond. Une tirade apprise par
cœur qu’il semble avoir l’habitude de débiter, et qui doit faire la fierté de ses
parents.
— Tu te destines à devenir avocat d’affaires ?
Je le vois poser sur moi un regard surpris et il hoche la tête.
— Ouais. Comment tu sais ? s’étonne-t-il.
— Droit, école de commerce, barreau. Le trio gagnant ! Je suis passée par là
moi aussi.
— C’est vrai ?
J’ai éveillé sa curiosité. Il se demande probablement comment j’ai pu
renoncer à ma carrière après tous les sacrifices faits pour y arriver. Lui est sans
doute encore un jeune loup prêt à tout pour se fondre dans la masse des puissants
avocats de la place de Paris. Il doit avoir des étoiles dans les yeux en imaginant
les dossiers qu’il sera amené à gérer et les cinq chiffres qui tomberont chaque
mois sur son compte en banque.
— Oui… Je bossais dans un prestigieux cabinet à Marseille. Département
Corporate et M&A. Tu te demandes ce que je fais désormais à la tête de ce petit
salon de thé, hein ?
Samuel éclate de rire, un rire sincère et léger. Je me rends compte que c’est
la première fois depuis son arrivée, et ça lui va vraiment bien. Son visage tout
entier s’illumine et semble plus détendu.
— À vrai dire, non ! Je comprends tout à fait. Tu fais un boulot que tu
apprécies et c’est cool ici, réplique-t-il. On s’y sent bien. J’aimerais faire
quelque chose dans lequel je puisse m’épanouir. Un taf qui ait du sens et qui me
donne envie de me lever chaque matin, tu vois ?
À mon tour de l’observer avec surprise. Il semble si jeune et pourtant déjà
blasé par la vie.
— Pourquoi toutes ces années d’études si devenir avocat ne te plaît pas ? Tu
sais, moi, quand j’étais jeune…
Je m’interromps brusquement.
— Mon Dieu, je déteste cette expression. J’ai l’impression d’être une grand-
mère qui fait la leçon à ses petits-enfants, rajouté-je avec une grimace,
provoquant ainsi un nouvel éclat de rire chez Samuel.
Ses prunelles sombres s’éclairent et la fossette se dessine à nouveau sur sa
joue. Je souris en voyant son nez se froncer légèrement. Se sentant observé, il
redevient sérieux et nos yeux se croisent quelques instants, ils s’entrechoquent,
s’électrocutent et je ne fais rien pour l’empêcher. Pour la première fois, depuis le
début de la soirée, je ne tourne pas la tête pour lui échapper et laisse son regard
me dévorer tout entière. C’est sa main qui se pose soudain sur la mienne, avec
une délicatesse telle que je mets quelques secondes à m’en apercevoir, qui me
fait revenir sur terre. Je mets fin à ce contact pour attraper un muffin dont je n’ai
même pas envie.
— Pour moi, tu es jeune, Éléonore, tu es belle aussi, me complimente-t-il
d’une voix charmeuse. Mais continue ce que tu allais dire.
Je lui suis presque reconnaissante de m’offrir l’opportunité de revenir sur un
sujet plus raisonnable que les pensées qu’il nourrit à mon égard.
— Être avocate, c’était mon rêve de gosse. Je voulais suivre la voie tracée
par mon père. Pendant plusieurs années, j’ai bossé dur, et j’ai adoré chaque
journée passée en tant que Maître Montrose, livré-je. Puis, j’ai eu envie d’autre
chose. De pouvoir m’occuper de ma fille, de me consacrer à moi et à ce que
j’aimais faire. La pâtisserie, la lecture… C’est là que j’ai commencé à me dire
qu’une autre vie était possible. C’est comme ça que « Du soleil dans ta tasse »
est né.
Un sentiment de nostalgie m’envahit soudain en me rappelant ce par quoi je
suis passée. Tout plaquer pour ouvrir ma propre boutique s’avérait risqué, je le
savais. J’avais peur de ne pas assurer, de me retrouver à Paris avec Roxanne et
de ne pas être capable de nous offrir une vie convenable.
— Mes parents m’ont beaucoup soutenue dans ma reconversion. Pourtant,
j’étais terrifiée de dire à mon père que je voulais rendre la robe, rajouté-je,
amusée.
Je ris à ce souvenir et touille distraitement ma boisson. J’en bois une gorgée
qui m’arrache une grimace. Le café froid n’a jamais été ma tasse de thé !
— Tu as de la chance. Moi, ce sont mes parents qui m’ont poussé dans cette
voie et je crois qu’ils auraient été capables de me couper les vivres si je
m’opposais à leur choix, m’avoue le jeune homme avec amertume. Mon père
aussi est avocat. Il ne s’est jamais vraiment occupé de moi, mais soudain voir
son fils prendre le même chemin que lui était tout ce qui comptait.
Une ombre voile son regard, ses muscles se tendent et sa main se crispe sur
son mug. Il n’a pas l’air d’avoir une relation très saine avec ses parents.
Désormais, je comprends mieux sa mine torturée, son costume hors de prix et
son côté petit riche parisien à qui le monde appartient. Il n’est pas heureux et,
bizarrement, ça me fend le cœur. Je le connais à peine et pourtant, la mélancolie
qui se dégage de lui me frappe de plein fouet. Je voudrais qu’il suive le chemin
qu’il a envie de se tracer, pas celui qu’on veut lui imposer.
— Tu sais, Samuel, je vais te dire ce que je répète souvent à ma fille… On a
qu’une vie et elle passe vite, beaucoup trop vite. Parfois, on ouvre les yeux, et on
se rend compte qu’on a raté plein de choses, qu’on aurait dû s’écouter davantage
plutôt que de vouloir faire plaisir aux gens. Si tu as un rêve, si quelque chose te
donne envie de vraiment te bouger le cul, peut-être que tu devrais te lancer et
essayer de le réaliser, conseillé-je avec douceur. Tu auras toujours la possibilité
de faire ton école de commerce si tu foires. Mais au moins, tu auras essayé.
Son regard se perd au loin et je peux presque ressentir la tristesse qui émane
de lui à cet instant précis.
— Je crois que j’avais des rêves quand j’étais plus jeune, laisse-t-il échapper
d’une voix lasse. Aujourd’hui, je ne sais même plus ce que j’attends de la vie.
— Alors, cherche au fond de toi ! Tu y trouveras probablement la réponse.
Je lui adresse un petit sourire attentionné et ma main se pose spontanément
sur la sienne comme il l’a fait un peu plus tôt. Cette fois, sa peau est plus chaude
et ses doigts s’entrelacent aux miens comme si c’était la chose la plus naturelle
au monde.
— Il est tard, on devrait rentrer, dis-je en m’éclaircissant la voix pour cacher
le trouble que ce simple contact provoque chez moi. Tu veux que je te dépose
quelque part ?
Je profite de son hésitation pour retirer ma main de la sienne.
— Je suis juste de passage en ville. Mon père vit à Paris, mes potes aussi…
Mais pour être honnête, je n’ai pas vraiment envie d’aller là-bas pour l’instant,
grimace-t-il. Tu penses que je peux dormir ici ? Il n’y aura plus aucune trace de
ma présence à ton arrivée demain matin.
Son ton est nerveux et son regard redevient suppliant. Même si d’autres
options s’offrent à lui, aucune ne lui semble plus sereine qu’être loin de son
monde. Vu le peu qu’il m’en a dit, je ne peux que le comprendre. Après quelques
instants, je hausse les épaules et finis par abdiquer.
— Ma fille n’est pas là, dors à la maison si tu veux. Le canapé du salon n’est
pas si mal, proposé-je d’une voix hésitante.
Évidemment, ce n’est pas la chose la plus sensée à faire. Il n’a même pas
vingt-cinq ans. C’est un gosse et moi, une mère célibataire respectable avec une
vie amoureuse digne d’une traversée du désert. Je n’ai jamais invité un inconnu à
venir passer la nuit chez moi auparavant. Il pourrait se faire des films et se dire
que cette proposition est une façon détournée de lui faire comprendre que j’ai
envie de lui. Mais c’est faux. En tout cas, je ne fais pas ça pour ça. Je souhaite
juste l’aider, lui tendre la main et le voir rire comme tout à l’heure. De le sentir
plus léger et serein. Comme maintenant. En entendant ma proposition, ses
épaules se relâchent et un sourire presque enfantin naît sur son visage. Cela suffit
à me réchauffer le cœur et à me confirmer que j’ai pris la bonne décision.
— Merci, Éléonore, je ne voulais pas m’imposer, mais je t’avoue que j’avais
pas envie de rester seul ce soir.
— Je sais. Allez, viens, on y va. Je débarrasserai nos tasses demain matin, lui
dis-je avant de me lever.
Il m’imite et nous sortons du salon. Alors que je ferme le magasin, il
m’observe en fumant une cigarette, le dos négligemment appuyé contre le mur.
Son regard ne me lâche pas, et suit le moindre de mes mouvements.
Heureusement, l’obscurité dissimule le rouge qui a dû envahir mes joues.
— Tu préfères prendre la voiture ou marcher ? demandé-je. J’habite à une
vingtaine de minutes.
La nuit est belle et tranquille. Pour une fois, conduire m’ennuierait plus
qu’autre chose. J’ai envie de profiter de chaque seconde de cette soirée, de la
voir s’éterniser encore et encore.
— Profitons de la quiétude des rues pour se balader un peu, répond Samuel.
Je lui désigne d’un signe de tête la direction à prendre et il se met en route. Il
fait frais à cette heure et le petit blouson en cuir que je porte ne m’empêche pas
de frissonner lorsqu’une petite brise se met à souffler. Samuel se rapproche de
moi et pose sa veste sur mes épaules avant de frictionner doucement mon dos.
— Ça ira mieux avec ça, me murmure-t-il à l’oreille.
Il a une voix incroyablement sexy. Elle semble faite pour lui, pour coller à
son physique : grave, mais suave à la fois. Une légère pointe d’accent que je suis
incapable d’identifier se fait entendre et lui donne un charme encore plus
prononcé. Son souffle chaud dans ma nuque suffit à faire naître un frisson que je
ne parviens pas à retenir.
— Merci, réussis-je à répondre d’une voix à peu près ferme.
Je ne veux pas qu’il sache l’effet qu’il provoque chez moi. J’ai l’impression
soudaine d’être redevenue une adolescente face à son premier béguin. Nous
faisons le reste du trajet sans dire un mot. Marcher à ses côtés est agréable, et le
silence entre nous est tout sauf pesant. Lorsque j’arrive devant la porte de mon
immeuble, je me tourne vers le jeune homme.
— Le quartier est sympa, mais l’appartement en lui-même est plutôt
rudimentaire. Petit, mais cosy et chaleureux, précisé-je.
Il se contente de hausser les épaules. Il se fout de ce détail. Même s’il a sans
doute été habitué à de somptueux lofts parisiens, ce soir il est prêt à dormir
n’importe où tant que ses pas ne le ramènent pas à l’endroit qui l’attendait
initialement. Je grimpe les quelques étages pour éviter l’ascenseur minuscule, et
Samuel me suit de près. Lorsque j’arrive sur le palier, il manque me rentrer
dedans. Ses mains s’agrippent à mes épaules comme pour empêcher qu’il ne me
fasse tomber et, pendant quelques instants, nos deux corps sont collés l’un à
l’autre. Son souffle chaud, lui, balaye ma nuque. Je ferme les yeux en souhaitant
qu’il reste comme ça éternellement. Mais, même s’il a sans doute laissé traîner
un peu le moment, Samuel finit par s’écarter de moi comme à regret et se met à
ma hauteur.
— Désolé, je ne pensais pas que tu allais t’arrêter ici.
— Ce n’est pas grave, murmuré-je en relevant la tête vers lui.
Sur cet étroit palier, il a l’air de prendre toute la place. Son regard profond se
rive au mien et sa main frôle soudain mon ventre. Je n’ose ni bouger ni respirer
et me contente d’observer le sourire charmeur qui naît sur ses lèvres. Sa main
remonte doucement, plus haut, s’attarde quelques secondes sur l’encolure de
mon décolleté. Puis ses doigts caressent avec délicatesse ma nuque, provoquant
une accélération de mon rythme cardiaque.
— Ton cœur bat tellement fort, Éléonore. C’est à cause de moi ? me
demande-t-il en se penchant vers moi.
Ses lèvres toutes proches de mon oreille m’arrachent un frisson et je tente de
secouer la tête.
— Je… Je manque de souffle avec les escaliers.
Un mensonge, évidemment ! J’espère qu’il ne verra pas la rougeur qui me
trahit peut-être. Je suis plutôt sportive et monter quelques étages ne m’a jamais
fait ça. Mais je ne me sens pas capable de lui avouer qu’il me plaît et que j’ai eu
pendant quelques secondes l’envie folle de me perdre dans ses bras. Une légère
déception traverse son regard et le sourire qu’il arbore s’efface de son visage. Il
se détourne de moi et s’éloigne, remettant ainsi une distance plus raisonnable
entre nous deux. Je respire de nouveau ! Je fouille dans mon sac pour extraire
mes clés et ouvre la porte d’un mouvement brusque.
— Tu peux entrer, l’invité-je.
Samuel ne se fait pas prier, et il pénètre dans le couloir qui mène dans la
pièce à vivre. Il ôte ses chaussures et je lui rends sa veste de costume qu’il laisse
négligemment traîner sur le guéridon. À mon tour, je retire mes escarpins en
poussant un soupir d’aise lorsque mes pieds retrouvent la terre ferme et
j’accroche mon manteau sur le portant qui trône dans l’entrée. Je prends les
devants et l’invite à me suivre dans le salon. Une fois encore, il semble occuper
tout l’espace dans mon chez-moi.
— Désolée, c’est petit, m’excusé-je.
— Éléonore, c’est parfait ! Ne t’en fais pas, je n’en demandais pas autant
pour cette nuit, crois-moi. Je suis content d’être là, assure-t-il.
— Tu peux déjà déplier le canapé et t’asseoir. Fais comme chez toi !
proposé-je en désignant le sofa. Tu veux quelque chose à boire ou à manger ? Je
peux te préparer quelque chose si tu veux, des pâtes ou des légumes. Je dois
même avoir un peu de viande.
De nervosité, je me transforme en moulin à paroles et je vois Samuel sourire
en se dirigeant vers le canapé.
— Si tu as un thé ou un truc comme ça, je veux bien. À condition que tu le
boives avec moi, exige-t-il d’une voix douce.
— Je nous prépare ça tout de suite, soufflé-je.
Je disparais dans la cuisine pour m’occuper des boissons. Planquée hors de
sa vue, je m’appuie contre le mur et pose ma main sur mon cœur. Il n’a sans
doute jamais battu aussi vite que ce soir. Je ne sais absolument pas ce que cette
rencontre nous réserve, mais une partie de moi désire ardemment cet inconnu
sorti de nulle part. Pourtant, rien n’est possible entre nous, c’est une certitude. Je
ferais mieux de craquer sur un homme de mon âge ; pas sur ce gamin torturé qui
risque de me briser le cœur. Il a sans doute l’habitude de disparaître au petit
matin après avoir obtenu ce qu’il voulait. Peut-être me considère-t-il d’ailleurs
comme un challenge ? Une femme dans la force de l’âge à séduire pour raconter
à ses potes le lendemain qu’il s’est fait une « ieuv ». Un soupir m’échappe et je
m’attelle finalement à la préparation du thé.
Lorsque je reviens dans le salon, Samuel, la chemise légèrement entrouverte,
est assis sur le canapé qu’il a réussi à convertir en lit. Ses cheveux décoiffés lui
donnent l’air de venir de se réveiller, et je ne peux m’empêcher d’admirer le
tableau qui s’offre à moi. Je pose le plateau sur la table basse et reste debout,
immobile, à ne vraiment pas savoir quoi faire de mon corps.
— Assieds-toi à côté de moi, Léo.
Je ne m’offusque même pas de l’entendre m’appeler ainsi. Cela m’évoque
ma mère et mon meilleur ami d’enfance. Pendant longtemps, j’exigeais qu’on
me surnomme comme ça, car Éléonore faisait prénom de vieille dame. Un
sourire nostalgique se dessine sur mon visage tandis que je prends place sur le
canapé en restant à une distance raisonnable du jeune homme. Il attrape une des
deux tasses pour me la tendre. Je la garde dans mes mains en savourant la
chaleur qui s’en dégage. Samuel m’imite et, pendant quelques instants, aucun de
nous ne parle. Il observe le salon de ses yeux curieux avant de désigner plusieurs
photos accrochées au mur.
— C’est ta fille ? questionne-t-il.
J’acquiesce en lançant un coup d’œil aux instantanés : la majorité nous
représente Roxanne et moi. Certains datent d’il y a déjà plusieurs années et
d’autres de seulement quelques semaines. Nous ne cessons d’agrandir ce mur à
souvenirs et de nombreux clichés rejoindront bientôt ceux qui y trônent déjà.
— Oui, celle en bas à droite est la plus récente, précisé-je. C’était cet été
dans le jardin de mes parents. Roxanne est plutôt cool comme adolescente. Je
n’ai pas à me plaindre franchement.
— Elle a l’air. Elle te ressemble un peu, mais j’imagine qu’elle doit aussi
avoir des traits de son père. Vous êtes encore mariés ?
Mon visage se rembrunit. Parler de Tom n’est jamais facile malgré le temps
qui passe. J’ai aimé cet homme plus que tout et j’ai longtemps cru que notre
histoire durerait toujours en dépit des difficultés. Surtout depuis que nous
formions une famille avec Roxanne. Je n’ai jamais imaginé que je serais un jour
une femme divorcée. Le fait que mon ex-mari ait quasiment abandonné sa fille
après le divorce n’a fait que renforcer le ressentiment amer que je nourris envers
lui.
— Pardonne-moi, c’était indiscret, je n’aurais pas dû te demander ça, rajoute
Samuel devant mon silence.
— Non, non, c’est moi, j’étais plongée dans mes pensées, m’excusé-je.
Je bois une gorgée de thé et repose la tasse sur la table.
— Tom et moi avons divorcé lorsque Roxanne avait six ans. Nous sommes
devenus parents très jeunes, j’avais tout juste vingt-et-un ans et Tom, vingt-deux.
Nous étions à la fac tous les deux et cumuler les études et le bébé, ça a porté
préjudice à notre couple, raconté-je. Lorsque j’ai commencé ma carrière
d’avocate et que j’ai dû bosser 30 heures sur 24 tous les jours, il a préféré jeter
l’éponge. Je peux comprendre, ce n’était pas évident. Ce que je ne lui ai jamais
pardonné, c’est de ne pas avoir assumé son rôle de père après ça.
Mon regard se perd dans les photos accrochées au mur. Aucun cliché de
Roxanne et mon ex-mari n’y figure, et pour cause, il ne l’emmène jamais en
week-end ou en vacances. Tout au plus, il l’invite à dîner sur Paris une fois de
temps en temps, en coup de vent, et souvent il annule au dernier moment en
prétextant une réunion importante. Ma fille en a souffert au début, mais
aujourd’hui, elle en a pris son parti. Elle a arrêté de croire qu’il finirait par
s’impliquer et, par la même occasion, de me reprocher notre divorce.
— J’aurais aimé qu’il reste un père pour Roxanne au moins, confié-je en me
tournant vers le jeune homme qui m’écoute avec attention.
— Je comprends… C’est important d’avoir un modèle paternel présent,
approuve-t-il. Surtout dans la vie d’une fille. C’est le premier homme qui compte
et sûrement celui qui va modeler l’avenir de ses relations amoureuses. C’est
difficile de vivre sans. J’ai connu ça aussi. Mon vieux n’est pas vraiment prêt à
obtenir un trophée pour son rôle de père…
Il grimace et, à nouveau, je pose spontanément ma main sur la sienne.
— C’est un abruti, affirmé-je. Tu es très mature et intéressant pour ton âge,
Samuel. Il rate vraiment quelque chose en passant à côté de toi.
Une expression ironique envahit le visage du beau brun. Même s’il ne veut
rien laisser paraître, ses mâchoires crispées et ses sourcils froncés démontrent à
eux seuls qu’il souffre de l’absence paternelle. Il serre ma main dans la sienne et
me regarde avec douceur.
— Pourquoi tu n’as jamais refait ta vie ?
Je ne peux m’empêcher de pouffer. C’est la question que beaucoup de monde
me pose, à commencer par ma fille, mes parents et toutes mes amies quasiment
toutes mariées ou remariées. Ma mère m’a suggéré d’organiser plusieurs rendez-
vous avec les fils fraîchement divorcés de ses amies. Roxanne a tenté de
m’inscrire sur des sites de rencontre et Claudia, ma plus proche copine et jeune
divorcée, m’invite à tous les dîners possibles et imaginables dès lors que des
célibataires sont présents. Mais je n’ai pas envie d’enchaîner des histoires sans
lendemain ni d’imposer des hommes à ma fille qui ne resteront peut-être pas
dans ma vie.
— Je n’ai pas encore trouvé la personne idéale pour reconstruire quelque
chose, dis-je en toute franchise. Peut-être que je me protège aussi. Que j’utilise
Roxanne comme excuse pour ne pas prendre le risque d’ouvrir de nouveau mon
cœur et d’être déçue. Tu as déjà été amoureux, toi ?
Ma demande m’étonne moi-même. C’est une question très intime, et je vois
son regard se voiler pendant quelques secondes.
— Une fois peut-être, mais je ne sais pas si c’était vraiment de l’amour.
Quand j’avais dix-sept ans, je suis sorti avec une fille. Elle était plus jeune que
moi, mais elle avait l’habitude de mener les mecs à la baguette. Je n’ai pas fait
exception et très vite, elle s’est lassée de moi. Elle m’a quitté pour entamer une
relation avec notre prof de sciences. Mais depuis, je n’ai jamais ressenti quelque
chose qui puisse être comparé à de l’amour.
Il baisse le regard et boit une gorgée de thé en soupirant.
— Je suis plutôt du genre à enchaîner les nanas pour être tout à fait honnête,
ajoute-t-il d’une voix presque honteuse.
— Je l’avais deviné, ne t’en fais pas !
Mon ton délibérément moqueur le surprend, et il arque les sourcils en me
contemplant avec une moue boudeuse.
— Je pourrais me sentir vexé, tu sais ? rétorque-t-il. Que tu me juges aussi
facilement sur ce que je dégage.
— Arrête, tu en es parfaitement conscient et tu fais tout pour ça d’ailleurs, lui
lancé-je d’une voix malicieuse.
Samuel sourit et opine avant de bâiller longuement. Je lui adresse un regard
compatissant et me lève du canapé.
— Je vais te laisser dormir, tu as l’air épuisé.
Je commence à m’éloigner, mais la main de Samuel m’attrape le poignet
pour me retenir. Je me retourne et fais face à ses prunelles suppliantes.
— Couche-toi près de moi, Léo, juste quelques minutes. Après, tu pourras
aller dans ta chambre te reposer.
— Sam… Ce n’est pas…
— Raisonnable ? Une femme aussi vieille que toi blottie dans les bras d’un
gosse immature, c’est ça ? réplique-t-il avec ironie.
Je soupire et plisse les yeux pour marquer mon désaccord.
— Léo, tu me plais et je suis persuadé que je te plais aussi. Je te demande
juste de t’allonger près de moi, rien d’autre, promet-il d’une voix assurée. Je ne
déraperai pas. Sauf si tu en as envie bien sûr…
Je le fusille du regard, et il rit devant ma mine offusquée.
— Allez viens, renchérit le jeune homme en me tirant vers lui.
Ma détermination commence à flancher et, lorsqu’il s’allonge et m’attrape
pour me faire basculer tout contre lui, j’abdique. Ses bras puissants se referment
sur moi et j’ose effleurer sa hanche. Ses doigts se glissent dans mes cheveux
blonds et j’enfouis ma tête contre son torse en m’enivrant de son odeur. Mélange
de tabac froid, de menthe poivrée et d’un reste de parfum entêtant.
Pendant quelques instants, nous ne bougeons plus comme si nous craignions
de briser la magie de ce moment. Nos deux corps serrés l’un contre l’autre, nos
souffles qui se confondent et nos mains qui se font plus joueuses. Ses doigts
abandonnent mes cheveux pour caresser délicatement ma nuque tandis que les
miens s’aventurent sous sa chemise pour découvrir la douceur de sa peau. Je
ferme les yeux, ma respiration se calme peu à peu et mon cœur retrouve enfin un
rythme normal. Je me sens bien dans ses bras, beaucoup trop bien. Ça m’effraie
presque d’éprouver ce sentiment d’apaisement que je n’ai pas ressenti depuis
bien trop longtemps.
Le souffle de Samuel s’apaise lui aussi. Au bout d’une dizaine de minutes, il
sombre dans le sommeil. Sa respiration est légèrement sifflante. Je devrais me
défaire de son étreinte et regagner mon lit, mais j’en suis incapable. Ses bras qui
me retiennent contre lui me donnent le sentiment d’être enfermée dans la plus
agréable des prisons. Puis, petit à petit, le fil de mes pensées se tarit, mes
paupières se font plus lourdes et mes muscles se relâchent à mon tour.
Le lendemain, lorsque j’ouvre les yeux, aveuglée par le soleil qui pénètre
dans le salon, je suis seule. Sam n’est plus là, et à l’endroit où il a dormi se
trouve une simple feuille de papier.

Merci pour cette soirée, j’avais tellement besoin de ça. Je crevais d’envie de
t’embrasser avant de te laisser derrière moi, mais je sais que tu as ta vie et que
je n’y ai pas ma place. Sam

Rien de plus, mais cela suffit pour qu’un sentiment de mélancolie me gagne.
J’aurais aimé le serrer une dernière fois dans mes bras avant de le voir partir.
D’un autre côté, je sais que ce départ discret est préférable. Après tout, que
pouvait-il y avoir entre nous ? Un baiser, une étreinte enflammée et des regrets
de le voir disparaître après ça ? Là, il me reste le souvenir de cette soirée, de
cette nuit. Nos mots, sa douceur, son désir qu’il a réussi à contenir pour ne pas
me troubler davantage.
Mon cœur se serre à l’idée que je ne le reverrai probablement jamais. Sam
ressemble à une étoile filante. Une lueur d’espoir dans un ciel sombre qui
s’évapore après avoir fait naître un sourire. Je rejette le drap avec lequel il m’a
sans doute recouverte dans la nuit et m’étire rapidement. Il est déjà tard : il faut
que je me lève et que je me dépêche pour ouvrir le café.
La réalité doit reprendre ses droits, même si l’ouragan Samuel risque de
laisser des traces dans ma vie.
Chapitre 7


Samuel

Éléonore m’a retenu in extremis. À quelques secondes près, je quittais son
salon de thé. Le zeste de courage qui m’a poussé à venir ici a disparu aussi vite
qu’il m’a gagné. Finalement, une fois entré, la revoir ne me paraissait plus être
l’idée du siècle, mais trop tard pour faire demi-tour. Un autre client arrivé juste
après moi a attiré son attention, et elle m’a vu. La surprise s’est peinte sur son
visage, ses joues se sont colorées de rose et, pendant une seconde ou deux, c’est
comme si elle s’était arrêtée de respirer.
Puis, elle m’a couru après avant que je ne disparaisse. Je me retrouve
maintenant face à elle, en train de boire un café comme si nous avions fait un
saut en arrière. Comme si nous étions revenus à ce fameux soir où, alcoolisé, j’ai
fini par m’échouer lamentablement dans son salon de thé.
Le simple fait qu’elle m’accorde un peu de temps suffit à me rendre heureux.
J’avais terriblement envie de ce moment même si je le redoutais tout autant que
je l’espérais. Après l’avoir imaginé depuis deux ans, me voilà de nouveau devant
elle bien que cette fois, je me sente incroyablement gêné.
Lors de notre première rencontre, la séduction s’était invitée spontanément
dans mes paroles. Mais aujourd’hui, Éléonore m’intimide presque. Aucune
femme n’a provoqué ça chez moi avant elle. D’habitude, je les drague et profite
de leur charme avant de prendre la fuite. Mais avec elle, c’est différent. J’aime
observer son visage s’éclairer quand elle sourit tandis que des petites ridules se
dessinent au coin de son regard. Tout comme j’adore la sentir déstabilisée face à
mes yeux perçants qui la dévisagent. Je la trouble tout autant qu’elle me
déstabilise.
— Et si on dînait ensemble ? Demain soir ? lui proposé-je soudain sans
même me rendre compte de la bêtise de cette invitation.
Elle a peut-être refait sa vie, elle n’a peut-être pas vraiment envie de me
voir… Ce café est peut-être juste un moyen poli de m’accorder un peu de temps
puisque je suis venu jusqu’ici pour elle. Je lève mon regard sombre et saisis alors
le trouble qui voile le sien. Elle semble presque prise de panique : ses pupilles se
dilatent, sa bouche s’entrouvre légèrement et ses mains se crispent autour de sa
tasse. Elle ne s’attendait pas à cette proposition et l’avoir formulée à voix haute
me surprend moi-même. Je venais juste pour la voir un instant. À vrai dire, je ne
pensais pas avoir le courage de pénétrer dans son salon de thé. L’apercevoir, ne
serait-ce que quelques secondes, m’aurait suffi. Et je me retrouve finalement à
l’inviter à dîner avec moi. Qu’est-ce qui me prend ?
— Léo, si tu n’as pas envie, c’est pas grave, ajouté-je précipitamment. Je…
Je ne voulais pas te mettre mal à l’aise. C’est juste que… te revoir, c’est…
— Je sais, Samuel, me coupe-t-elle d’une voix douce.
Elle ressent exactement la même chose que moi, j’en suis persuadé. Sans
doute cette même incertitude qui continue de me broyer le cœur depuis cette
soirée-là. Est-ce que j’aurais dû rester ? Est-ce que j’aurais dû l’embrasser ? Ces
questions me hantent depuis trop longtemps et la voir devant moi n’arrange rien.
— J’en ai envie aussi, mais je ne sais pas si c’est une bonne idée, finit-elle
par m’avouer dans un souffle. À quoi va rimer ce dîner ?
— À rien. Y a aucun but à tout ça. Mais si on le souhaite tous les deux, ça
serait bête de se priver juste parce qu’il n’y a aucune raison que ça arrive, tu ne
crois pas ?
Elle sourit et ses épaules se détendent. Elle se fait peu à peu à l’idée que je
suis bien là face à elle tout comme je me refais peu à peu à la sensation de la voir
devant moi. Mes yeux ne parviennent plus à se détacher d’elle. Je la trouve
divinement belle. Si je lui disais ça, là maintenant, elle rirait pour cacher sa gêne.
Mais ses joues rosiraient et une lueur éclairerait son regard. Elle ne me
remercierait pas et se contenterait de changer de sujet.
C’est stupide cette impression de la connaître par cœur alors que je n’ai
passé que si peu de temps avec elle. Bien sûr, durant cette soirée, nous nous
sommes parlé pendant des heures avant de nous endormir dans les bras l’un de
l’autre comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Moi qui déteste
dormir avec une fille, j’ai pris plaisir à l’avoir tout contre moi, à jouer avec ses
cheveux et à sentir sa respiration s’apaiser. Puis, à mon réveil, je me suis senti
incapable de lui faire face alors je suis parti au petit matin avant qu’elle n’ouvre
les yeux. J’avais trop peur de tout gâcher ou peut-être que je redoutais encore
plus de m’avouer qu’elle m’avait complètement retourné le cœur. Je n’étais pas
prêt à assumer ça.
— Un dîner et c’est tout alors ? me demande-t-elle.
Sa voix mélodieuse me tire de mes pensées et un sourire innocent se dessine
sur mon visage.
— Un simple dîner. Promis. Tu choisis l’endroit si tu veux, si ça peut te
rassurer.
— Non, je préfère que tu choisisses, réplique-t-elle. Viens me prendre
demain à 20 h, ici. Roxanne risque d’être à la maison, je n’ai pas spécialement
envie qu’elle tombe sur toi.
Son front se plisse à cette simple idée. Je devine ce qu’elle est en train de se
dire : comment se justifier face à sa fille si cette dernière la surprenait avec un
jeune homme comme moi ? Je lui plais, mais la différence d’âge la gêne. Pour
elle, je suis un gosse qui n’a rien à faire avec une femme de quarante ans. Elle ne
comprend pas que je me fous complètement de tout ça. Qu’en sa compagnie, je
suis bien et que le reste m’importe peu.
— 20 h, c’est parfait ! Je serai là, assuré-je avec enthousiasme.
Nous allons enfin avoir un vrai moment à nous. Pas juste un café expédié à
la va-vite dans un univers où je la sens mal à l’aise, furtive et aux aguets,
probablement à cause des clients qui la connaissent et qui doivent se demander
qui je suis. Je finis rapidement le muffin qu’elle m’a servi et désigne le sien d’un
signe de tête.
— Ils sont délicieux, la complimenté-je. Je suis content que tu aies suivi mes
conseils. Je t’avais dit que ça serait top.
Éléonore approuve puis croque dans le sien avec gourmandise.
— J’ai aussi chocolat blanc framboise. Ils marchent très bien, mais je préfère
ceux-là. Ils me font penser à toi à chaque fois que j’en mange un. C’est toi qui
m’as suggéré de les ajouter à la carte après tout.
Une expression plus douce se dessine sur son visage. Elle semble enfin se
détendre en ma compagnie et j’ose poser ma main sur la sienne. À peine
quelques secondes avant de l’ôter rapidement. Je voulais juste sentir de nouveau
sa peau contre la mienne et m’assurer que je provoque encore cette décharge
électrique dès que je la touche. Et je ne me suis pas trompé ! La satisfaction doit
sûrement se lire dans mes traits, mais je m’en fous. Savoir qu’elle est toujours
sensible à mes gestes me comble de bonheur. Elle se mord la lèvre inférieure
comme à chaque fois qu’elle est gênée.
— Samuel…
— Léo, murmuré-je sur le même ton doucereux.
— Je… Je devrais me remettre au boulot. Arthur va me tuer si je le laisse se
débrouiller tout seul trop longtemps, je lui ai dit que je n’en avais que pour
quelques minutes.
Un rire qui sonne faux s’échappe de sa gorge, et je suis presque certain que
c’est un mensonge. Le jeune gringalet de tout à l’heure se fout bien de ce que
fait sa patronne ; il semble tout à fait capable de gérer les lieux. Mais c’est la
seule excuse qu’elle a trouvée pour s’échapper. Je soupire et acquiesce d’un
signe de tête. C’est le moment de m’en aller. Je repose ma tasse à moitié pleine
sur le plateau et me lève, rapidement imité par la sublime blonde qui me fait
face. Je débarrasse le tout spontanément et me dirige vers le comptoir où Arthur
pianote sur son téléphone.
— Merci d’avoir remplacé Éléonore, c’était cool, lâché-je en déposant le
plateau dans un bruit sourd.
L’employé sursaute et fourre son téléphone dans sa poche.
— Il n’y a pas de quoi. Elle est tellement gentille que je peux bien faire ça
pour elle.
Je sens à son regard curieux qu’il se demande qui je suis et surtout quelle
relation je peux entretenir avec sa boss. Un rictus se dessine sur mon visage.
— Oui, Léo est vraiment parfaite… approuvé-je d’une voix délibérément
sensuelle.
Mes yeux se posent sur la patronne du café, laissant sûrement entrevoir le
désir que je ressens pour elle. Elle s’empourpre et repasse derrière le comptoir en
faisant mine de tapoter sur sa caisse avec empressement.
— C’est offert par la maison, s’exclame-t-elle lorsqu’elle me voit attraper
mon portefeuille.
— Merci, Léo, à demain alors. J’ai déjà hâte !
Et, sans demander mon reste, je sors en claquant la porte derrière moi. Je sais
que j’ai abusé avec son Arthur. Il n’y a probablement rien entre eux, mais la
façon dont il parle d’elle, avec cette admiration non contenue, m’a fait perdre
mon sang-froid. Elle risque de ne pas avoir apprécié ce petit manège. J’ai agi
comme un ado stupide voulant marquer son territoire.
— Quel con, putain…
Je souffle en resserrant les pans de ma veste contre moi. Au moins, je dîne
avec elle demain soir et vu que je dois la récupérer au salon de thé, elle ne pourra
pas se dérober, ce qu’elle aurait sans doute fait après ce que je viens de dire.
Chapitre 8


Éléonore

Je me laisse choir sur une des banquettes avec lassitude. Arthur a insisté pour
m’aider à gérer la fermeture bien que je l’aie encouragé à rentrer chez lui sitôt
Samuel sorti. Le regard empreint de désir que ce dernier m’a lancé devant mon
pâtissier ne m’a pas échappé. Mon employé se demande probablement qui est ce
gosse qui a réussi à mettre sa patronne dans un tel état de nervosité. Le
connaissant, il doit avoir envie de me poser mille questions sans savoir par
laquelle commencer. Il a bien vu que j’avais les mains qui tremblaient durant
tout le nettoyage et ce simple fait doit le rendre encore plus curieux. Depuis que
Sam est parti, je suis bien incapable de stopper mon cœur battant et de calmer les
tressaillements qui agitent mon corps et mon esprit. Qu’est-ce qui m’a pris
d’accepter ce dîner ? À quoi ça rime ?
Arthur s’installe face à moi et il tapote doucement sur la table comme pour
me ramener sur terre.
— T’as des choses à me dire ! s’exclame-t-il d’une voix impatiente.
— Non, je… Crois-moi, c’est seulement un garçon que j’ai rencontré il y a
quelque temps et que j’ai aidé, c’est tout…
— Bah, déjà pour un vieil ami, je le trouve plutôt jeune moi, me fait-il
remarquer, amusé.
Je me sens rougir à ses paroles et laisse échapper un profond soupir. Je le
connais : Arthur ne lâchera pas l’affaire tant que je ne parlerai pas. Ce garçon est
plus curieux qu’une adolescente de dix-sept ans.
— Il n’y a rien entre nous. Je l’ai rencontré avant d’être avec Alex et je l’ai
hébergé une nuit pour le dépanner. Pas de quoi en faire toute une histoire, tenté-
je de plaider.
Toutefois, ma voix chevrotante montre que je ne suis pas vraiment
convaincue.
— Il s’est passé quelque chose ? Car en vous observant tous les deux, je n’ai
pas eu le sentiment que c’était un truc sans importance. La façon dont il te
bouffe des yeux… c’est limpide. Il te veut !
Je le fusille du regard avant de le faire taire d’un geste brusque de la main.
Parfois, il prend un peu trop ses aises avec moi. À croire qu’il me considère
comme une de ses amies. Qui oserait interroger sa patronne sur sa vie sexuelle,
sérieusement ? Il faut vraiment que je le recadre ! Mais pour l’instant, il faut
avouer que son oreille attentive est tout ce dont j’ai besoin. Je ne peux parler de
Sam à personne. Certainement pas à Alex, à ma fille ou à mes parents. Et encore
moins à mes copines qui me catalogueraient tout de suite comme une cougar en
manque de piment dans sa vie.
— Non, on a juste dormi ensemble, finis-je par confier, un peu honteuse. Pas
de baiser, pas de dérapage incontrôlé. Quand je me suis réveillée, il avait quitté
l’appartement en me laissant un mot pour me remercier.
Mon visage s’éclaire au souvenir de cette nuit. Je me rappelle encore la
douceur de ses doigts dans ma nuque et chaque frisson qui a parcouru mon
corps.
— Bien sûr, il aurait aimé que quelque chose arrive, mais je crois qu’au fond
il était aussi flippé que moi, ajouté-je. Pourtant, c’est le genre à ramasser des
filles à la pelle.
Je grimace tandis qu’Arthur laisse échapper un rire espiègle.
— C’est très romantique cette histoire. Une sorte de coup de foudre qui n’a
mené à rien, car chacun avait trop peur de l’autre. Toi, parce que tu n’oses même
pas penser à la réaction de ton entourage si les gens savaient que tu sortais avec
un mec aussi jeune. Et lui… Bah j’imagine qu’il a beau se taper plein de nanas,
il ne doit pas être habitué aux femmes plus âgées et surtout, il a dû ressentir
quelque chose qu’il n’éprouve pas en général, interprète mon pâtissier en se
frottant le menton comme un psy en pleine séance.
Il a l’air de s’amuser follement à écouter cette histoire et à analyser chacun
de nos faits et gestes. J’aurais presque envie de le renvoyer chez lui si je n’avais
pas autant besoin de parler de Sam à ce moment précis.
— Et donc tu le revois demain ? demande-t-il, innocemment.
Je fronce le nez et détourne le regard, mal à l’aise. Arthur sait que je suis en
couple avec Alex et que nous sommes sur le point de nous installer ensemble. Je
suis censée former une nouvelle famille avec cet homme formidable et aimant
qui saura être un beau-père parfait pour ma fille. Pourtant, j’accepte de dîner
avec ce gosse qui me plaît sans doute un peu trop…
Cette situation est totalement inédite pour moi. Avec Tom, j’ai toujours été
fidèle. Longtemps, il a été le seul homme de ma vie. Puis, après le divorce, j’ai
eu quelques histoires, mais jamais assez sérieuses pour me retrouver dans une
telle position. Est-ce que passer la soirée avec un autre homme affreusement
séduisant, c’est tromper ?
— Il m’a juste invitée à dîner. Rien de plus, insisté-je pour me donner bonne
figure.
Mais la grimace sans équivoque qu’affiche Arthur en dit long sur ses
pensées : ce que je m’apprête à faire est une erreur.
— T’es sûre de toi, Léo ? Il sait que tu as quelqu’un dans ta vie maintenant ?
questionne-t-il.
— Non, avoué-je piteusement.
Devant le regard réprobateur du blond, mes sourcils se froncent.
— Je voulais lui dire, mais je n’en ai pas eu le temps, me justifié-je. Je lui en
parlerai demain, promis.
J’ai l’impression d’être une adolescente en train de m’expliquer devant mes
parents. Pourtant, c’est moi qui approche de la quarantaine alors qu’Arthur n’est
qu’un môme. Mais souvent son expérience de la vie me paraît bien plus aboutie
que la mienne.
— Ne le laisse pas se faire de films si tu n’es pas capable de lui apporter ce
dont il a besoin. Je ne sais pas ce qu’il attend de toi, mais il est revenu te voir.
Vous avez passé une nuit ensemble il y a mille ans et il est là, aujourd’hui, à
t’inviter à dîner. Il espère forcément quelque chose, Léo.
— Je sais…
Je ne peux m’empêcher de me torturer la cervelle depuis son départ sur la
raison de sa présence ici. Était-ce un hasard ? Venait-il spécialement me voir ?
Quoi qu’il en soit, Arthur n’a pas tort. Deux ans ont passé depuis cette nuit et
pourtant, il se rappelle de moi avec la même intensité que son souvenir me
traverse parfois. Suis-je vraiment capable de résister au raz de marée que Samuel
représente ? Sa simple présence suffit à bousculer toutes mes convictions et la
stabilité que j’ai réussi à amener dans ma vie ces derniers mois.
— En plus, tu n’aimes pas mentir et d’ailleurs tu ne sais pas le faire. Puis, je
te vois mal dire à Alex que tu vas passer toute une soirée avec un séduisant jeune
homme qui te dévore du regard, renchérit-il d’une voix compatissante.
— J’ai besoin de ce dîner, Arthur, confié-je, mal à l’aise. Je sais que c’est
complètement fou, probablement risqué et incroyablement malhonnête de ma
part, mais je dois le voir une dernière fois. Après ça, chacun repartira de son
côté. Comme si cette histoire n’avait jamais existé.
— Léo, je ne t’ai jamais vue comme ça avec Alex. Tu agis comme une…
— Une ado irresponsable, je sais, j’en suis consciente ! le coupé-je
brutalement d’une voix sèche.
— Non, ce n’est pas ce que je pensais. J’allais plutôt dire que tu ressembles à
une femme amoureuse.
J’écarquille les yeux et secoue vivement la tête. Arthur s’emballe beaucoup
trop.
— Tu as le cœur qui bat plus vite, les yeux qui brillent, les joues qui
rougissent et quand tu le regardes, c’est comme si tu pouvais éclairer une rue
entière plongée dans l’obscurité, énonce Arthur. Je suis peut-être qu’un petit con,
Léo, mais je sais reconnaître l’amour quand je le vois. Et ce que tu ressens pour
lui, ça dépasse la simple attirance physique. Tu n’as jamais été comme ça avec
Alexander…
— Arrête, s’il te plaît. Je ne connais rien de ce mec ! J’ai simplement passé
une soirée avec lui, rien d’autre. C’est stupide, je ne suis pas amoureuse. Je ne
peux pas l’être. On ne tombe pas amoureuse comme ça avec un simple regard et
quelques mots. Il est juste arrivé à un moment où j’avais l’impression d’être en
pause. De n’être qu’une mère et la gérante d’un salon de thé. Il m’a donné le
sentiment de…
— De redevenir une femme ?
— Sans doute, oui. De me sentir vivante aussi. Ça n’a duré que quelques
heures, mais ce que j’ai ressenti à ce moment-là, c’est exactement ce qu’il me
manquait dans ma vie. Aujourd’hui ça ne représente plus rien, j’ai Alex. Il me
rend heureuse et je l’aime. Mais cette soirée… J’en ai besoin, Arthur, je le sens,
insisté-je. Pour tourner la page une bonne fois pour toutes.
Mon employé pose son menton dans ses deux mains et m’observe pendant
quelques instants avec une tendresse sincère.
— Ce dîner est peut-être une sacrée connerie, mais je pense que tu as raison.
Tu dois t’y rendre. De toute façon, si tu n’y vas pas, tu passeras les prochains
mois à te morfondre et à te demander ce qu’il se serait passé si tu y avais été. Je
t’accorde ma bénédiction, conclut le jeune homme d’un air satisfait.
Je plisse les yeux. Arthur a le don de me faire sourire dans n’importe quelle
situation. Je crois que c’est pour ça qu’il est désormais si important pour moi.
— Sans vouloir te vexer, avec ou sans ta bénédiction, j’y serais allée,
répliqué-je, moqueuse. Là, tu as juste gagné le droit que je te raconte tout le
lendemain.
Il pose ses mains sur ses hanches, l’air faussement offusqué avant de rendre
les armes :
— Je n’ai pas tout perdu alors ! J’ai déjà hâte d’avoir un résumé détaillé !
Il lance un coup d’œil à l’horloge qui trône au-dessus du comptoir et se fige
soudain en écarquillant les yeux.
— Putain, je suis à la bourre. Désolé, je dois tracer, Léo ! À demain.
Il se lève précipitamment et, sans demander son reste, il attrape sa veste
avant de courir vers la sortie. Arthur est toujours overbooké : le salon de thé, ses
nombreux amis et ses activités variées lui prennent un temps fou. Il a sûrement
une séance de yoga dans un gymnase surchauffé ou un cours de chant. Je soupire
doucement en retrouvant la solitude du café. J’aime ces moments où il n’y a plus
que moi et où je peux enfin souffler après une longue journée. Je repense à
Samuel, c’est plus fort que moi. L’image de son sourire et son regard sombre se
dessinent dans mon esprit. Je ferme les yeux quelques instants. Arthur a raison,
ce dîner est une sacrée connerie…
Chapitre 9


Samuel

— Bah alors mec, t’étais où ? s’écrie Tristan lorsque je pénètre dans le loft
gigantesque qu’il partage avec sa sœur et un pote de son école de journalisme.
La musique est forte, trop forte et je grimace en désignant l’enceinte qui
tremblote presque sous le son électro qui s’en échappe. Tristan baisse légèrement
le volume et se précipite à ma rencontre en me tendant un verre de whisky. Voilà
exactement ce dont j’ai besoin là maintenant.
— Je traînais un peu. Paris m’a manqué, me contenté-je de lui répondre
d’une voix monotone.
— Ouais, c’est ça. T’étais avec une nana, hein ? Les Anglaises ne te suffisent
plus ?
Tristan est comme moi. Fils à papa, fêtard invétéré, étudiant dans une grande
école et collectionneur de conquêtes féminines à ses heures perdues. Sauf que
contrairement à moi, il ne se pose pas de questions sur sa vie. Il s’en satisfait et
se prédestine à devenir un ambitieux journaliste comme son père. Parfois, quand
je regarde ces mecs avec qui j’ai grandi, qui sont mes meilleurs potes, ma
deuxième famille, je me demande si j’ai encore quelque chose à voir avec eux.
Au fil des années, je m’éloigne progressivement : leur futilité et superficialité me
sont de plus en plus insupportables.
— Arrête, il n’y a pas que les meufs dans la vie.
Je soupire, déjà agacé à l’idée de cette soirée qui s’annonce bien longue.
Tristan a toujours aimé être en compétition avec moi et faire le compte des filles
qu’on s’est tapées a pendant longtemps été un jeu entre nous. Sauf que
désormais ça ne m’amuse plus vraiment.
— Tranquille, mec ! s’exclame-t-il. Pas la peine de t’énerver. Allez,
trinquons à ton retour sur Paris.
Il lève son verre en signe d’apaisement et je l’imite en faisant tinter le mien
contre le sien, déjà presque vide.
— T’as vu ton vieux ou pas encore ? s’enquiert-il.
Mon visage se rembrunit à l’évocation de mon paternel. Tristan a des
relations beaucoup plus sereines avec son père et je l’ai souvent envié pour ça.
J’aurais aimé que le mien soit plus présent comme le sien a pu l’être. Il n’y a que
concernant ma vie professionnelle qu’il s’autorise à se mêler de tout et à jouer à
celui qui souhaite le mieux pour son fils chéri. Il veut surtout que je vienne faire
le « kéké » dans son cabinet pour montrer à ses associés que sa progéniture sera
tout aussi douée que leurs propres gosses. Dans ce monde-là, tout est question
d’ego.
— Non, je l’ai prévenu un peu tard que je venais. Il n’a pas encore dû
trouver un créneau de libre pour moi. Je ne suis que son gosse après tout, lâché-
je avec amertume.
Je mens pour sauver la face. Depuis mon dernier SMS qui lui annonçait mon
arrivée à Paris, il n’a pas daigné décrocher son téléphone pour m’accorder un
rendez-vous. Tristan tapote maladroitement mon épaule en poussant un soupir
compatissant. S’il y a quelque chose que je ne peux pas reprocher à ce mec, c’est
sa loyauté sans faille. À l’adolescence, dès que ça allait mal, je me réfugiais chez
lui. C’est le seul, avec James, à qui j’en parle aussi facilement.
— C’est un vieux con. Il doit être trop occupé à tirer son coup avec ses
petites stagiaires.
Une lueur narquoise illumine mon regard. Tristan n’a aucun filtre lorsqu’il
s’agit de critiquer mon père.
— Je ne crois pas. Apparemment il est maqué et ça a l’air plus sérieux que
d’habitude. Il a même appelé ma mère pour l’informer qu’il allait sans doute
vivre avec cette meuf, lui expliqué-je en sirotant une gorgée du whisky hors de
prix qu’il m’a servi.
— Ça n’empêche qu’il pourrait trouver une heure pour toi quand même. Bon
au lieu de parler de ton paternel, viens dans la cuisine. Tout le monde t’attend.
Je suis Tristan après lui avoir adressé un sourire forcé. J’aurais préféré une
soirée tranquille juste avec lui, une pizza, de l’alcool et un match, mais comme
toujours, son loft est un squat et une dizaine de personnes au moins s’y trouvent
à picoler et à discuter d’argent. J’entends deux mecs évoquer leur placement en
bourse et retiens de justesse un commentaire acerbe. Ils ont à peine trois poils au
menton et déjà, ils n’ont plus que leur compte bancaire à la bouche.
Lorsque je pénètre dans la cuisine, un cri de joie me vrille le tympan.
— Sam !
Une rousse s’extrait des genoux du jeune homme sur qui elle était assise
pour se jeter dans mes bras et je l’étreins avec affection. Élisa, ou Eli comme je
la surnomme le plus souvent, est la petite sœur de Tristan.
— T’es encore plus jolie que quand je suis parti, remarqué-je en m’écartant
légèrement d’elle pour observer avec tendresse son visage pâle, ses grands yeux
aussi bleus que ceux de son frère et sa bouche rosée.
Élisa a vingt-quatre ans et bien que Tristan essaie désespérément de l’écarter
de sa bande de potes, la jeune femme est toujours présente. Surtout quand je suis
là.
— N’importe quoi ! Ne dis pas de bêtises, réplique-t-elle en faisant la moue.
Bon alors ? Qu’est-ce que tu fais à Paris ? Tu n’es pas censé être en stage ? Je
veux tout savoir !
Elle me presse de questions et je souris, amusé, devant son regard curieux.
Bizarrement, je suis le seul garçon que Tristan laisse s’approcher d’Élisa.
Pourtant, il connaît l’homme que je suis avec les femmes… Mais il sait aussi que
je considère sa sœur comme la mienne et que je ne ferais jamais rien de déplacé
à son égard. C’est sans doute une des seules nanas que je respecte. L’image de
Léo me traverse l’esprit quelques instants et je rêve déjà d’être à demain soir
pour la revoir. La main froide d’Élisa sur mon bras me sort de mes pensées et je
reporte mon attention sur la rouquine.
— Doucement, chaton, tu vas tout savoir, tenté-je de la tempérer. Laisse-moi
juste m’asseoir deux minutes et bouffer un peu. Je crève la dalle, je n’ai avalé
qu’un muffin depuis que je suis ici.
Élisa me dévisage soudain avec suspicion et je lui intime de se taire de mes
yeux perçants. Cette fille me connaît trop bien. Je m’installe sur la chaise que
Vincent libère pour moi et attrape une part de pizza dans laquelle je croque avec
gourmandise.
— Alors les mecs, tout va bien ? demandé-je.
La plupart des gens ici sont des potes du lycée que nous avions en commun
ou certains amis de Tristan rencontrés dans son école, mais que je connais aussi
à force d’être traîné aux nombreuses fêtes auxquelles il est invité. Tout le monde
se met à parler, à rire et à raconter ses dernières anecdotes. Pendant un instant, je
prends plaisir à cette ambiance si familière même si je me doute que les quelques
whiskys déjà bus participent à cette soudaine euphorie. J’ai beau vouloir
m’éloigner de ce monde, au fond, j’en fais partie intégrante. C’est quelque chose
que j’ai en moi et qui ne me quittera jamais totalement, peu importe à quel point
je tente d’y échapper. Je finis par me laisser entraîner dans le salon pour danser
avec une pote de Tristan que je me suis faite lors de ma dernière venue ici. Cette
brune incendiaire se colle à moi, frotte son bassin contre le mien et je sais déjà
comment la soirée va se terminer.
— Viens avec moi ! m’interpelle soudain Élisa.
Sa voix me parvient de très loin et je me retourne pour faire face à son petit
minois. Sa main est accrochée à mon poignet et me force à m’écarter de ma
cavalière qui la fusille du regard.
— Qu’est-ce que tu veux, Eli ? grogné-je.
— Parler. Tu as plein de choses à me raconter, me rappelle-t-elle avec une
moue boudeuse.
— Ça ne peut pas attendre ? Genre, demain ?
Je tente de lui faire comprendre que j’ai bien envie de finir la nuit avec la
demoiselle qui espère obtenir de nouveau mon attention, mais Élisa secoue
vivement la tête.
— Dans le bureau. Tout de suite.
Elle disparaît après m’avoir lancé une dernière œillade pour s’assurer que je
la suive. Elle a souvent eu l’audace de me casser mes coups en s’amusant à faire
la petite copine jalouse. Sa façon à elle de montrer qu’elle n’apprécie pas mon
comportement avec la gente féminine… Je dépose un rapide baiser au coin des
lèvres de ma cavalière et me dirige vers le bureau de Tristan. J’y retrouve Élisa
qui m’intime de fermer la porte derrière moi.
— Qu’est-ce que tu as de si important à me dire pour que ça vaille la peine
de me casser mon coup ? lui demandé-je, une pointe d’amusement dans la voix.
— Tu t’en fous, tu te l’es déjà faite celle-là, rétorque-t-elle avec malice.
J’arque les sourcils en lui jetant un regard circonspect. À croire qu’elle tient
un carnet de mes conquêtes. Elle peut parfois être flippante, mon Eli !
— Je voulais savoir si tu l’avais croisée, ajoute-t-elle d’une voix plus douce.
— Je ne vois pas de qui tu parles, marmonné-je.
— Bien sûr que si. Fais pas l’innocent. Je l’ai senti quand t’es arrivé, t’as
l’air bizarre et t’as mangé un muffin.
— Depuis quand manger un muffin signifie que je la revois ? protesté-je en
levant les yeux au ciel.
Sa perspicacité m’exaspère, mais d’un autre côté, cela me touche. C’est la
seule, avec Tristan et James, à qui j’ai raconté ma rencontre avec Éléonore.
Depuis, elle ne cesse de m’inciter à la contacter.
— Tu vois que tu savais de qui on parlait ! Alors ? insiste la jeune femme
d’une voix suppliante.
— Ouais c’est vrai, je suis passé à son salon de thé en arrivant.
Élisa laisse échapper un petit cri excité et sautille en m’attrapant la main.
— Oh, je n’arrive pas à croire que tu aies enfin réussi à te décider ! Qu’est-ce
qu’il s’est passé alors ? Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? Tu devais être trop content !
Je décide de m’installer dans un des épais fauteuils en cuir noir. Je suis
vaincu d’avance face à sa ténacité. Elle est trop curieuse pour abandonner l’idée
de me poser mille questions sur mes retrouvailles avec Éléonore.
— Je t’emmène bruncher demain et je te raconte tout, d’accord ? proposé-je.
Là, j’ai juste envie de décompresser et de profiter de mes potes.
Une moue déçue se dessine sur le visage de la jeune femme, mais elle sait
qu’elle ne tirera rien de moi tant que je ne l’aurai pas décidé.
— OK, j’attendrai jusque-là, abdique-t-elle.
Je souris et dépose un baiser sur son front.
— Retournons faire la fête maintenant ! s’exclame-t-elle en me prenant le
bras.
J’ai réussi à obtenir un peu de répit, mais Élisa n’en sera que plus curieuse
demain. De toute façon, discuter avec elle me fera le plus grand bien avant le
dîner. Ça me permettra de trouver le courage de ne pas me débiner au dernier
moment.
Chapitre 10


Éléonore

— Tu sors avec Alex ? s’enquiert Roxanne avec curiosité.
Avachie dans le canapé, elle prend cependant la peine de se redresser pour
me contempler un instant.
— Non. Je… Je dîne avec une copine que je n’ai pas vue depuis longtemps.
— Bah dis donc, t’es super bien sapée pour une soirée entre nanas !
commente ma fille avec suspicion.
Je soupire et fronce les sourcils en posant mon regard sur elle.
— Je n’ai pas le droit de me faire belle, moi aussi ?
Elle se précipite vers moi et m’enlace avec affection.
— Mais si, maman. Je suis même plutôt fière d’avoir une mère aussi canon,
assure-t-elle.
Un sourire reconnaissant se dessine sur mon visage, mais ça ne suffit pas à
empêcher mon cœur de se serrer. Je déteste plus que tout mentir à Roxanne et la
culpabilité m’étreint. J’avais espéré qu’elle reste chez sa copine ce soir pour
pouvoir me préparer sans avoir à répondre à ses questions, mais c’est loupé. De
toute façon, impossible de lui avouer la vérité : que pourrais-je bien lui dire ?
Elle ne sait absolument rien de ma rencontre avec Samuel et c’est mieux ainsi.
J’ai bien trop peur de son jugement.
— Tu me trouves vraiment canon ? demandé-je sur un ton dubitatif.
Roxanne roule des yeux en laissant échapper un petit cri de protestation.
— Bah carrément oui ! T’es encore plus belle que d’habitude ce soir, me
complimente-t-elle avec sincérité. C’est pour ça que je pensais que tu voyais ton
cher et tendre. Après tout, maintenant que tu as accepté d’habiter avec lui, il va
probablement te demander de l’épouser.
Je déglutis en entendant les paroles de ma fille. C’est exactement ce que m’a
dit Arthur aussi. Première étape : emménager. Deuxième étape : le mariage. Et je
ne sais vraiment pas si je suis prête à ça, d’autant plus que la réapparition de
Samuel dans l’équation de ma vie complique davantage les choses.
— Mais non, protesté-je. Alex m’a toujours dit qu’il ne souhaitait pas se
remarier et ça me va très bien comme ça. S’il me le proposait, qu’est-ce que tu
en penserais, toi ?
Je vois une moue se dessiner sur le visage de ma fille et elle hausse les
épaules. Elle se met à triturer la manche de son pull XXL et je devine qu’elle est
mal à l’aise avec ce sujet. Même si elle apprécie Alex, elle n’est sans doute pas
prête à me voir me remarier.
— Ce n’est pas à moi de choisir, maman, hésite-t-elle. C’est plutôt ta
décision, enfin la vôtre avec Alex. Je l’aime bien, mais je ne sais pas si…
Elle baisse le regard et je l’entraîne vers le canapé pour m’asseoir avec elle.
— Dis-moi, chérie, lui demandé-je avec douceur.
— Je trouve que ça fait beaucoup en peu de temps. Là, c’était plutôt cool
comme situation. Tu découchais de temps en temps, j’avais l’appartement pour
moi et puis je le voyais un peu, mais pas trop quand même, m’explique-t-elle,
embarrassée. Mais habiter ensemble… Je vais devoir prendre mon petit déjeuner
avec lui, le supporter tous les week-ends et…
Je l’encourage à poursuivre d’un signe de tête. Roxanne a besoin de parler et
de vider son sac à propos de mon couple. Après tout, même si sur le coup elle a
paru enthousiaste à l’idée de déménager dans un super appartement, elle a peut-
être réfléchi depuis sur les conséquences à long terme de ce changement.
— Je trouve qu’il tente de plus en plus de jouer au père avec moi. Comme
s’il essayait de rattraper le fait d’avoir été aussi nul avec son gosse, ajoute-t-elle,
critique.
— Roxanne… On n’a pas le droit de juger le père qu’il a pu être, répliqué-je.
Nous n’avons aucune idée de comment il était.
— Bien sûr que si, maman ! Il n’en parle jamais et pas une seule fois, depuis
que vous êtes ensemble, il n’a voulu vous présenter. C’est bizarre quand même ?
Je suis sûre que sa fille le déteste.
— C’est un fils qu’il a, corrigé-je. J’ai cru comprendre que leurs relations
étaient un peu compliquées, c’est vrai. Mais pour l’instant, ce n’est pas le sujet.
Est-ce que mon installation avec lui te pose un problème ? Car si c’est le cas, je
peux tout à fait décliner sa proposition, Roxanne. Notre couple marche très bien
comme ça. Emménager ensemble n’est qu’un plus et…
— Maman, je ne veux pas que tu te sacrifies pour moi, me coupe-t-elle. Tu
l’as déjà trop fait. Si vivre avec Alex te rend heureuse, je te suivrai avec plaisir.
Je me mords doucement les lèvres. Je ne sais plus où j’en suis ni ce que je
souhaite vraiment. Il y a encore quelques jours, emménager avec Alex me
semblait être une bonne idée. Mais en réalité, en ai-je envie ou ai-je accepté pour
le contenter ?
— De toute façon, rien n’est fait. On peut faire ça petit à petit, indiqué-je.
Je serre la main de ma fille et elle entrelace ses doigts aux miens en
m’adressant un sourire reconnaissant.
— Tu devrais te dépêcher, tu vas finir par être en retard, me recommande-t-
elle en lançant un coup d’œil à l’heure qui s’affiche sur l’horloge du salon.
19 h 45. Je pousse un petit cri et me lève précipitamment du canapé pour
attraper ma veste.
— Je file ! m’écrié-je en l’enfilant. Commande-toi du japonais, sinon il y a
un reste de lasagnes d’hier.
J’adresse un baiser de loin à Roxanne et quitte l’appartement. Mes escarpins
claquent sur les escaliers en bois et je manque de trébucher tant je veux aller
vite. J’ai peur que Samuel arrive et trouve porte close au café. Il penserait sans
doute que j’ai décidé de lui faire faux bond. Il faut avouer que cette idée m’a
traversé l’esprit au moins quinze fois aujourd’hui. Si Arthur n’avait pas été là,
j’aurais probablement manqué de courage. Mais il a tellement insisté que je ne
peux pas me défiler. Il a même assuré, encore une fois, la fermeture du salon
pendant que je me préparais chez moi. Mon téléphone vibre dans ma poche, et
un sourire attendri s’affiche sur mon visage en voyant justement le message qu’il
vient de m’envoyer.

J’espère que t’es en train de l’attendre de pied ferme et que tu es
canon ! Profite de ta soirée.

Je pianote sur les touches pour lui dire que je suis en route et le remercie
encore une fois de tout ce qu’il a fait pour moi aujourd’hui. Arthur est un ange et
il sait aussi se montrer d’une patience insoupçonnable. J’avance d’un pas rapide
dans la rue et enroule davantage mon écharpe autour du cou. Il fait frais ce soir
et je regrette presque de ne pas avoir mis un manteau plus chaud. Les regards des
quelques hommes qui se retournent sur moi pour me dévisager sont sans
équivoque. Au moins, je ne me suis pas trompée sur ma tenue. À cette heure-là,
le quartier est encore animé : des étudiants sirotent des verres en terrasse,
quelques groupes de copines rient aux éclats dans le nouveau restaurant à la
mode tandis que des employés élégants rentrent du travail pour retrouver leur
famille.
Une fois arrivée devant « Du soleil dans ta tasse », je lève les yeux au ciel,
amusée, en voyant une rose rouge collée sur la vitrine. Du pur Arthur. Je regarde
mon téléphone, il est 20 h 04. Samuel n’est pas encore là et j’espère presque
pendant un instant qu’il se décide à ne pas venir. Après tout, lui aussi peut
manquer de courage. Ça se trouve en y réfléchissant, il s’est dit que ce dîner était
finalement une mauvaise idée. Contrairement à moi qui suis ici, apprêtée, le
cœur battant, et les mains moites malgré la fraîcheur de la nuit qui tombe. Les
minutes semblent s’égrener de manière interminable.
20 h 06. 20 h 07.
Je fais mine de me plonger dans la lecture du mail d’un de mes fournisseurs
sans réussir à empêcher mon regard de dériver sur la rue pour voir si mon
rendez-vous arrive. Mais rien. Personne à l’horizon si ce n’est quelques jeunes
qui se baladent en discutant avec animation. Je soupire doucement et me
demande jusqu’à quelle heure je dois attendre. 20 h 15 ? 20 h 30 ? Quelle idiote
de ne pas avoir pris son numéro… J’aurais pu lui envoyer un message et lui dire
qu’un imprévu m’est tombé dessus. Faire les cent pas ici fait remonter tous mes
doutes à la surface. Moi qui ai passé la journée à tenter de me convaincre que ce
dîner était une bonne chose, je souhaite désormais faire demi-tour et rentrer me
glisser sous le plaid avec ma fille devant un film débile. 20 h 11. Quelques
passants me scrutent avec curiosité. Ils se demandent sûrement ce qu’une femme
de mon âge fait à poireauter dans la rue comme ça.
Je soupire et m’apprête à rebrousser chemin lorsqu’une voiture s’arrête
soudain juste devant moi. La fenêtre côté passager s’ouvre. Samuel se tient
derrière le volant et me lance une œillade charmeuse.
— Monte avant de t’enfuir, me suggère-t-il.
Mon cœur s’allège d’un poids immense. Au fond, j’aurais été déçue qu’il ne
vienne pas et de rater ainsi ce moment à ses côtés. Je retourne sur mes pas et me
dépêche de pénétrer dans le véhicule. La chaleur qui règne dans l’habitacle est
agréable et un petit soupir d’aise m’échappe tandis que mon dos retombe contre
le siège confortable. Sam me dévisage quelques instants et sourit en faisant
glisser ses doigts sur mes joues glacées.
— Je te dirai bonjour tout à l’heure, je vais me faire tuer si je ne bouge pas
rapidement.
Il se dépêche de démarrer dans un vrombissement puissant et la mélodie
classique qui se dégage de la radio me berce doucement. Je ne peux plus
m’échapper désormais, mais je me sens tellement légère que le reste n’a plus
d’importance.
Chapitre 11


Samuel

Mes mains sont crispées sur le volant tandis que je remonte dans le 9e
arrondissement en roulant aussi vite que la circulation parisienne me le permet.
Éléonore n’a pas décroché un mot, mais comme toujours son silence n’est pas
pesant. Je l’observe de temps en temps en admirant la finesse des traits de son
visage, sa peau laiteuse et son nez qui se fronce comme souvent quand elle est
contrariée ou mal à l’aise. J’avais déjà remarqué ce petit tic chez elle lors de
notre première rencontre. Lorsque nos regards se croisent, par inadvertance, je la
sens se raidir et se détourner en se mordillant la lèvre. Je sais à quoi elle est en
train de penser. Elle se dit sans doute qu’elle aurait dû s’enfuir quelques minutes
plus tôt pour éviter de se retrouver avec moi. Elle doit se demander ce qu’elle
fait ici et regrette probablement d’avoir accepté ce dîner. Mais je m’en fous, elle
est là et c’est tout ce qui m’importe pour l’instant. C’est la première fois que je
la vois hors de son cadre. Ce n’est ni son magasin ni son appartement. Cette fois,
c’est juste elle et moi. Elle n’a plus d’autres choix que de me suivre.
— Où va-t-on ? ose-t-elle me demander d’une voix douce.
Son regard a quitté la fenêtre et le paysage des immeubles haussmanniens
pour se poser sur moi. Enfin, elle ne tente pas d’échapper à mes yeux curieux et
je lui adresse un sourire en laissant ma main s’évader sur sa cuisse. Juste
quelques secondes, mais assez pour éveiller quelque chose chez elle, j’en suis
certain.
— Tu verras, on arrive bientôt. Je pense que ça te plaira, indiqué-je. Je
l’espère en tout cas.
Elle se contente d’acquiescer avant de se perdre de nouveau dans la
contemplation de la capitale. Le choix du restaurant a été un dilemme cornélien.
Après avoir longuement hésité, j’ai fini par demander conseil à Élisa pour
trouver un truc classe sans être trop cliché. Ce n’est pas ce qui l’attire. Il me
fallait quelque chose d’intime pour ne pas qu’elle se sente mal à l’aise et se dise
qu’elle était tombée dans un traquenard.
Heureusement, le souvenir de Léo me confiant adorer le fromage et tout ce
qui relève de la gastronomie italienne m’est revenu. L’Italie est d’ailleurs le pays
qu’elle trouve le plus romantique même si personnellement je suis loin d’être
d’accord avec elle sur ce point. Dès que j’ai dit ça à Élisa, elle a attrapé son
téléphone et son moteur de recherche lui a rapidement proposé plusieurs
adresses parmi lesquelles j’ai fini par choisir un restaurant.
Je ne peux m’empêcher de sourire en repensant à mon brunch de ce matin
avec la sœur de Tristan. Elle a été tellement heureuse en apprenant que j’ai enfin
trouvé le courage d’inviter Éléonore à sortir que j’ai dû tempérer son
enthousiasme. Ce dîner ne veut rien dire. Du moins, c’est ce dont j’essaie de me
convaincre depuis hier. Je n’ai rien à attendre de Léo. Notre différence d’âge est
un obstacle pour elle et je suis persuadé qu’elle a accepté cette soirée
uniquement pour se débarrasser de moi. Une façon polie de me dire gentiment
qu’il n’y aura rien d’autre. Un dîner et chacun rentre chez soi. Chacun retourne à
sa propre existence et tourne définitivement la page sur cette relation qui n’en est
pas une. Mais Élisa, en grande optimiste qu’elle est, m’a rabâché que Léo devait
forcément ressentir quelque chose pour moi sinon elle n’aurait pas accepté cette
invitation. Au fond, j’ai envie d’y croire et de penser que ce dîner me permettra
peut-être d’avoir une place dans la vie de cette femme.
— À quoi tu penses ? Tu as l’air d’être à des années-lumière d’ici, me fait
soudain remarquer Éléonore.
Ses yeux noisette où perce un léger reflet doré sont posés sur moi et je me
tourne vers elle en lui adressant un regard fiévreux.
— À toi.
Ma réponse semble la déstabiliser et elle s’empourpre aussitôt.
— Je me disais que j’étais vraiment heureux que tu aies accepté ce dîner,
ajouté-je, charmeur. Et surtout je me félicitais d’être arrivé à temps pour éviter
que tu ne t’enfuies.
Éléonore esquisse une moue gênée. Nous n’avons pas évoqué le sujet quand
elle est montée dans la voiture, mais elle s’apprêtait clairement à retourner chez
elle.
— Tu voulais vraiment rentrer et me laisser planté là ? questionné-je.
Ça aurait été une autre nana qu’elle, j’aurais probablement décidé moi-même
en la voyant faire marche arrière de ne pas m’arrêter et de faire comme si je
n’étais jamais venu au rendez-vous. Mais c’était elle et rater ce dîner était
impensable.
— Oui… Je me disais que tu ne viendrais peut-être pas et que c’était mieux
ainsi, avoue-t-elle en m’offrant un visage contrit. Du coup, une soirée à la
maison me semblait être une bonne idée.
Elle sourit et cela me donne envie de l’imiter même si elle vient de me
confirmer qu’elle était prête à me poser un lapin. Comme si cette simple
mimique avait le don de panser toutes mes blessures et de m’apaiser
instantanément. C’est incroyable comme voir son visage s’éclairer suffit à me
faire me sentir mieux. Ma main retrouve le contact de sa cuisse et cette fois, ses
doigts viennent naturellement se nouer aux miens. La douceur et la chaleur de sa
peau, son regard qui me dévore discrètement, c’est tout ce dont je rêvais depuis
le moment où je l’ai laissée, endormie dans son canapé en me promettant de ne
pas bouleverser sa vie. Belle façon de tenir mes promesses !
— Heureusement que je n’ai pas mis plus de temps à débarquer alors ! me
félicité-je. Tu ne regrettes pas d’être ici avec moi ?
Même si je ne voudrais pour rien au monde que cette soirée s’arrête, je n’ai
pas envie qu’elle se force uniquement car je suis arrivé deux minutes trop tôt.
Non. Je souhaite qu’elle reste parce qu’elle désire ce moment autant que moi, et
seulement pour ça. J’observe son visage et ses yeux qui ne savent pas mentir.
Une lueur illumine son regard doré.
— Je ne voudrais être nulle part ailleurs, Samuel. Peu importe si ça me
terrifie d’être là, avec toi, me répond-elle à voix basse.
Je serre sa main dans la mienne avant de la relâcher pour me concentrer sur
la route. Mon cœur me semble plus léger maintenant que je sais qu’elle ressent
la même chose que moi.
La fin du trajet se déroule dans un silence apaisant que seule la musique
classique vient troubler. Je me gare rapidement dans une rue adjacente au
restaurant et me hâte de sortir du véhicule pour ouvrir la porte à Éléonore.
— Ce n’est pas parce que je suis vieille que tu dois te sentir obligé de faire
ça, hein ? se moque-t-elle gentiment.
— Ne dis pas de bêtises. J’aime être serviable et aucune femme, peu importe
son âge, ne résiste à ça, rétorqué-je avec un clin d’œil en passant ma main dans
le creux de ses reins pour la guider dans la rue.
Elle se contente de lever les yeux au ciel avant de me suivre. Le 16e est
désert à cette heure-là, surtout cette petite artère davantage peuplée le midi par
les employés qui bossent dans le coin que le soir. Après quelques minutes de
marche, une devanture illuminée se profile devant nous et l’enseigne aux
résonances italiennes m’indique que nous sommes au bon endroit.
— C’est ici, chuchoté-je à l’oreille d’Éléonore en me collant presque à elle.
Son dos se tend contre mon torse et elle se retourne brusquement pour me
faire face. Son visage se retrouve alors à quelques centimètres seulement du
mien, et ma main agrippe sa hanche comme pour prolonger ce moment. Je
réalise qu’elle est plus grande que dans mes souvenirs, la faute aux escarpins
vertigineux qu’elle porte.
— Ici ? C’est… Ça a l’air mignon ! s’exclame-t-elle avec une pointe de
surprise dans la voix.
— Tu ne t’attendais pas à ce que je t’invite dans un fast-food pourri, quand
même ? la taquiné-je, malicieusement. Je sais que je suis jeune, mais j’adore la
gastronomie, probablement tout autant que toi.
— Non, bien sûr que non. Je t’avoue que je craignais le restaurant tape-à-
l’œil, « hype » et hors de prix. Je ne les supporte plus, confesse-t-elle tandis que
je lui ouvre la porte pour qu’elle puisse passer.
— Je savais que tu aurais envie de quelque chose d’un peu plus calme.
Surtout si ça a un rapport avec l’Italie, plaisanté-je.
Elle approuve d’un mouvement de tête avant de pénétrer à l’intérieur et je
l’observe lancer un coup d’œil appréciateur autour d’elle. L’endroit a l’air de lui
plaire. Décoration sobre et intimiste. Quelques photos en noir et blanc de l’Italie.
Une ambiance un peu tamisée apporte une petite touche romantique sans pour
autant faire penser à un lieu pour couples illicites. Le serveur se précipite pour
nous accueillir et nous indique une table au fond, à côté de la petite baie vitrée
qui donne sur la cour du restaurant.
Éléonore ôte son manteau et mon souffle se coupe. Elle porte une robe noire
classique, mais qui met sa silhouette élancée en valeur. Ses jambes sont aussi
sublimes que dans mes souvenirs. Le léger décolleté qu’elle arbore laisse
envisager que sa poitrine est encore plus belle que dans mes songes. Un
maquillage discret, quelques bijoux dorés pour égayer sa tenue, rien de trop, rien
de moins. Elle est parfaite.
Je réussis à détacher mon regard de sa personne après quelques instants et
m’installe face à elle.
— Tu aimes alors ? la questionné-je, impatient d’entendre son avis.
Je n’ai pas envie de me tromper pour cette soirée que j’ai désirée si
ardemment.
Tout doit être nickel !
Chapitre 12


Éléonore

Une pointe d’espoir se fait entendre dans sa voix lorsqu’il me demande si
j’aime le lieu choisi. Le ravissement qui doit se lire sur mon visage est une
réponse en soi. Je n’ai passé qu’une seule soirée avec lui. Pourtant, il a retenu
que les endroits trop tape-à-l’œil m’agaçaient et que rien au monde ne me
plaisait davantage qu’un bon plat italien. Cette simple attention me touche et
pendant un instant mon esprit dérive vers Alexander. J’ai beau lui répéter sans
cesse que je déteste les restaurants gastronomiques, il ne cesse de m’y emmener.
Il n’essaie jamais de me faire plaisir en variant de temps en temps avec un lieu
plus cosy comme celui-ci.
Mon attention se reporte sur Samuel qui attend une réponse et je hoche
doucement la tête.
— C’est parfait, le rassuré-je. Je n’aurais pas pu espérer mieux. Cela doit
faire une éternité que je n’ai pas mangé dans un restaurant aussi mignon que
celui-là.
Mon enthousiasme lui plaît et un sourire presque orgueilleux se dessine sur
son visage que les lumières tamisées de la salle rendent plus ténébreux que
d’habitude. Je me laisse emporter pendant quelques instants dans sa
contemplation jusqu’à ce que ses doigts qui effleurent le dos de ma main me
fassent revenir à la réalité.
— Je suis content que tu apprécies. Je n’avais pas envie que tu te sentes
gênée dans un lieu trop m’as-tu-vu.
Une fois de plus, il me montre à quel point il peut être attentif à ce que je
désire. Par ailleurs, aucun risque de croiser Alex ici ! Normalement, il travaille
tard au cabinet ce soir, mais avec lui, on ne sait jamais. Un client de passage, un
associé insistant et il pourrait bien se laisser tenter par un dîner avant de
retourner au bureau.
— Merci d’avoir fait attention à ce détail, murmuré-je à Sam en posant ma
main sur ma cuisse pour fuir son contact.
Même si j’adore sentir sa peau contre la mienne, l’énormité de la situation
dans laquelle je me suis fourrée ne m’échappe pas. Je dîne avec un homme qui
n’est pas le mien et qui a presque quinze ans de moins que moi. La culpabilité
devrait me ronger, pourtant je suis bien avec Sam. Il m’apaise, me fait rire et sa
seule présence suffit à me faire oublier tout le reste. Peut-être qu’avec lui, je
retrouve enfin le sentiment de me sentir vivante, de prendre des risques et
d’arrêter de contrôler ce qui est incontrôlable.
— J’avais envie que ce premier rendez-vous soit parfait, m’avoue le jeune
homme en posant son regard sombre sur moi.
Quand il me dévisage ainsi, je ne réponds plus de rien. Mes muscles
faiblissent et une chaleur fiévreuse m’envahit. J’ai le sentiment de me consumer
de l’intérieur. Comme si je pouvais perdre définitivement la tête pour lui. Cela
me terrifie tout autant que ça m’excite. Aucun homme ne m’a fait cet effet avant,
aucun, pas même Tom qui a été mon premier amour.
Avec mon ex-mari, ça a toujours été différent. Bien entendu, les premiers
mois de notre histoire étaient passionnés, fusionnels. Mais rapidement, les
choses se sont taries. L’arrivée de Roxanne doublée de nos études supérieures
alors que nous étions si jeunes a sans doute contribué à tuer notre couple dans
l’œuf. À la fin, nous n’étions plus que deux étrangers qui cohabitaient l’un avec
l’autre. Plus un regard, plus une attention.
Avec Alexander, c’est encore différent. Je ne sais pas si ça vient de ses
racines britanniques, mais notre relation reste très mesurée. C’est un homme
puissant, charismatique, mais aussi très fiable. Lorsqu’il dit qu’il sera là à 19 h, il
est là à l’heure dite. Je peux avancer sans crainte. Comme le répète Arthur, avec
Alex le chemin est tout tracé : emménager ensemble, nous remarier et écumer les
restaurants hors de prix et les îles paradisiaques jusqu’à la fin de nos jours.
Quand j’y pense, cette vie en ferait rêver plus d’une et je suis plus que chanceuse
de l’avoir. Il a réussi à s’imposer dans notre quotidien à Roxanne et moi sans
pour autant brusquer les choses. Il reste à distance raisonnable de ma fille qui
n’attend pas de lui qu’il remplace le père qu’elle n’a plus depuis longtemps. Il se
montre patient avec moi lorsqu’il sent parfois que je lui échappe. Il peut aussi
être très tendre et affectueux même si ce ne sont pas ses qualités premières. Il a
fait beaucoup d’efforts, j’en suis consciente. Oui, Alex pourrait définitivement
être l’homme de ma vie.
Mais est-ce que c’est ce que je recherche vraiment ? Pourrais-je me contenter
de ça pour la suite ? Quand je l’ai rencontré, je n’imaginais pas que ça
deviendrait aussi sérieux. Je n’avais pas envie de me prendre la tête. Advienne
que pourra, m’étais-je dit lors de notre troisième rencard. Aujourd’hui, un an
plus tard, nous allons bientôt nous installer ensemble !
Je souffle doucement en me rendant compte que cette projection m’ennuie
davantage qu’elle me rend heureuse. Je devrais m’estimer chanceuse. Quelle
femme n’espère pas pouvoir concrétiser une relation en partageant enfin un
véritable quotidien ?
— Léo ?
La voix de Sam me tire de mes pensées et sa remarque s’impose dans mon
esprit : « J’avais envie que ce premier rendez-vous soit parfait ». Imagine-t-il
réellement qu’il y en aura d’autres ? J’ai pourtant été claire dès le début, mais
mes réactions ne trompent personne et surtout pas lui.
— Samuel, ce n’est pas vraiment un rendez-vous. Je… Juste ce soir. Ensuite,
je sors de ta vie et toi de la mienne. C’est ce qui était convenu, appuyé-je d’une
voix contrite.
— Je sais, mais j’ai l’impression que tu te plais en ma compagnie et que
peut-être…
— Je suis avec quelqu’un, c’est sérieux… le coupé-je brutalement pour ne
pas qu’il se rende compte que ma voix tremblote en disant ces mots.
La déception envahit son visage sans qu’il n’essaie de la masquer. Mais
rapidement, il me tend la carte en haussant les épaules.
— Alors, savourons ce dernier repas ensemble, lâche-t-il d’un ton
impassible.
Il ouvre son menu et se plonge dans sa lecture comme s’il s’agissait d’un
thriller palpitant. Je soupire en l’imitant. D’un côté, je devrais être soulagée de sa
réaction. Pas de cris, pas de départ précipité ou de regards assassins. Mais une
partie de moi aurait préféré un peu de jalousie, je crois. Après avoir parcouru
rapidement la carte, je la referme d’un mouvement sec et la repose sur la table.
Samuel fait de même et son regard croise à nouveau le mien. Mais avant que
nous ne puissions parler, un serveur s’approche de nous pour prendre notre
commande.
— Ce sera l’escalope milanaise pour moi, annonce Samuel.
— Les linguines spéciales, avec beaucoup de fromage.
Samuel trouve rapidement la page des vins et se tourne vers le jeune homme.
— Une bouteille de bordeaux, s’il vous plaît. Celui-là, choisit-il en désignant
un nom sur la carte.
Le serveur repart et Samuel me dévisage avec une curiosité avide.
— T’es amoureuse de cet homme ?
Sa question posée d’un ton désinvolte me fait presque rougir. Il est le dernier
avec qui j’ai envie de parler de ma relation.
— Ça ne te regarde pas, rétorqué-je en baissant la tête.
Devant l’ironie qui s’affiche sur son visage et ses yeux perçants qui me
fixent, je finis par soupirer, vaincue.
— Je crois que je l’aime, oui. Nous allons bientôt emménager ensemble,
précisé-je d’une voix trop hachée pour être convaincante.
— Ça fait longtemps que tu es avec lui ?
— Un peu plus d’un an. Je l’ai rencontré à une soirée très barbante et pour
être honnête, au début, il ne m’attirait pas plus que ça. Mais le voir s’acharner
pour décrocher un rendez-vous m’a plu et j’ai fini par céder, raconté-je. Il est
adorable quand on apprend à le connaître et il veut vraiment que ça marche entre
lui et moi. Il fait beaucoup d’efforts pour en tout cas.
— S’il te rend heureuse, alors c’est le principal, me répond Samuel en
insistant sur le mot « heureuse ».
Je déglutis et hoche la tête en remerciant intérieurement le serveur qui nous
coupe de nouveau pour amener le vin. Il laisse Samuel le goûter et l’approuver
avant de nous servir. Sam attrape son verre et le tend vers moi avec un rire qui
sonne faux.
— J’aurais adoré trinquer à nous et à ces retrouvailles, mais peut-être que
fêter ton emménagement prochain et ton bonheur serait plus adapté ?
Sa voix est glaciale et tout sourire s’est effacé de son visage. Je porte ma
main à ma tempe en reposant mon verre de vin. Je ferme les yeux quelques
secondes et souffle de lassitude. Je sais qu’il est déçu, mais en même temps de
quel droit m’en veut-il ? Je ne lui ai rien promis. Jamais. Il débarque ici et il
s’attend à ce que je me jette dans ses bras ?
— Sam… s’il te plaît. Je ne veux pas me battre contre toi.
Je lui lance un regard presque suppliant et sur son beau visage se dessine une
expression boudeuse. Il me paraît plus beau que tout à cet instant précis. J’ai
presque envie de me lever, me blottir contre lui et lui dire tout bas que je ne suis
pas aussi heureuse que je le prétends, mais ça serait rendre les choses encore
plus compliquées. Alors, je me contente de me taire.
— Je voulais tout oublier le temps d’une soirée. Comme la dernière fois.
Qu’il n’y ait plus que toi et moi, confesse soudain le jeune homme après
quelques secondes d’un silence qui a paru s’éterniser bien trop longtemps.
— C’est ce que je souhaite aussi… Mais tu n’as pas le droit de m’en vouloir
d’avoir ma vie, d’avoir construit quelque chose, protesté-je. Il n’y a jamais rien
eu entre nous. Je… J’essaie juste d’être heureuse.
Pourquoi ai-je l’impression de devoir me justifier alors même que je ne le
connais quasiment pas. Une soirée, une nuit. Voilà à quoi se résume mon histoire
avec lui. Si on peut appeler ça une histoire… Et je suis là, à m’excuser d’avoir
une relation amoureuse avec un autre homme. C’est presque surréaliste et
pourtant j’aurais probablement ressenti la même chose si Sam m’avait dit qu’il
fréquentait une fille avec qui il envisageait de s’installer. À cette pensée, je
comprends que je me suis vraiment mise dans une situation inextricable. Sam me
plaît, je ne peux pas continuer de me voiler la face. D’un autre côté, je ne peux
rien faire. Cette histoire est condamnée avant même d’avoir pu voir le jour.
Chapitre 13


Samuel

Savoir qu’elle est en couple me perturbe bien plus que ça ne le devrait. Je
n’ai rien à attendre d’elle, nous ne nous sommes rien promis, c’est vrai. Pourtant,
une partie de moi espérait la revoir après ce rendez-vous. Mais voilà, elle est
avec un homme et pire encore, elle va s’installer avec lui. Elle est amoureuse et
envisage probablement de passer le reste de sa vie avec lui. Je me doute qu’elle
ne l’aurait pas imposé à sa fille si ce n’était pas le cas. J’essaie de faire comme si
ça ne me touchait pas, mais c’est peine perdue. Je suis persuadé qu’elle peut lire
sur mon visage la déception et la frustration. D’ailleurs, je vois à son regard
contrit qu’elle-même se sent presque coupable de m’annoncer ça. Comme si au
fond, elle aussi avait le sentiment qu’on se devait quelque chose.
— Tu ne m’en veux pas, hein ? finit-elle par me demander avec inquiétude.
— Je n’ai pas à t’en vouloir, Éléonore, ne t’en fais pas. Le plus important,
c’est que tu sois ici ce soir malgré tout.
Un rictus un peu forcé sur le visage, je détourne la tête lorsqu’elle esquisse
une moue contrariée.
— Le principal, c’est que nous soyons là, tous les deux. Toi et moi, réplique-
t-elle.
Quelques ridules naissent autour de son regard chaud illuminé d’une lueur
sincère. Elle ne ment pas ; elle avait envie de cette soirée tout autant que moi. Le
serveur nous interrompt pour déposer nos deux assiettes sur la table et s’éclipse
rapidement. Son plat a l’air succulent. J’étais d’ailleurs persuadé qu’elle allait
prendre ça lorsque j’ai choisi ce restaurant. Les pâtes sont revenues directement
dans une meule. De quoi faire le plaisir de tout amateur de fromage comme
Éléonore.
— Bon appétit ! me lance-t-elle.
— Toi aussi.
Elle avale une bouchée et le ravissement se dessine sur son visage. Je ne
peux m’empêcher de l’admirer un moment. Quelques taches de rousseur sont
parsemées sur ses joues et le grain de beauté qu’elle a juste au coin de la lèvre
s’anime au rythme de ses sourires. Ses yeux brillent comme ceux d’un enfant et
je m’étonne de m’en réjouir. Je n’ai jamais été très prévenant avec les nanas. Je
ne suis pas le genre de mec à offrir des fleurs, à me rappeler des petits détails
insignifiants qu’elles semblent pourtant trouver si importants, et encore moins à
faire plaisir à la femme que je convoite. Il faut dire que d’habitude je n’ai pas
vraiment d’efforts à faire. Je tiens ça de mon père apparemment, m’a dit une fois
ma mère. Ce charisme, cette assurance et cette façon de manier les mots font des
hommes de ma famille des séducteurs hors pair. Mais avec Éléonore, je me
surprends à être attentionné et à apprécier ça. Lui faire plaisir est important pour
moi et c’est probablement pour ça qu’elle est différente à mes yeux. Peut-être
aussi parce que je me sens bien avec elle. Apaisé. Moi-même. Tout me paraît
plus facile à ses côtés. J’ai envie de la charmer, mais pas pour l’abandonner
après une nuit dans ses bras. Non. Je voudrais vivre quelque chose avec elle et
aller au bout de quelque chose pour une fois. Peu importe si on se plante à cause
de la différence d’âge. Malheureusement, la vie en a décidé autrement. Elle est
déjà amoureuse de quelqu’un et je ne peux rien faire, mis à part renoncer à elle.
— Et toi alors ? Tu n’as personne à Londres ? s’intéresse-t-elle.
Je ris en même temps que je goûte une bouchée de mon plat.
— Rien de sérieux. Je t’ai dit que je n’étais pas le genre de mec à me poser,
rappelé-je. Ça n’a pas changé. Peut-être parce que la seule à qui j’ai envie de
m’attacher ne veut pas de moi.
Je lui adresse un clin d’œil, et elle arque les sourcils en me lançant un regard
mécontent.
— Samuel… Ne dis pas ça. Je suis sûre que plein de superbes jeunes femmes
doivent te tourner autour sans arrêt. Bien plus belles que moi et surtout qui ont
ton âge, murmure Éléonore.
C’est vrai, mais elles ne sont pas toi. Voilà ce que je voudrais lui répondre ;
une réplique que bien des filles rêveraient d’entendre, j’en suis certain. Mais elle
serait plus gênée qu’autre chose même si ça lui ferait probablement plaisir
intérieurement. Je l’imagine déjà se mordiller la lèvre en plissant les yeux devant
ma remarque et ses joues se teinter discrètement de rouge. J’adore sentir que je
la trouble.
— Oui, je suis plutôt beau gosse et j’ai de la thune. La plupart de ces nanas
n’attendent que ça : un mec prêt à leur offrir la vie qu’elles estiment mériter. Que
ce soit moi ou un autre, ça n’a pas d’importance, rétorqué-je, amer.
— T’es tellement cynique quand tu parles d’amour, me fait-elle remarquer. À
ton âge, tu devrais être fou d’une belle jeune femme drôle et intelligente, la
demander en mariage et t’imaginer un avenir heureux avec elle et des enfants qui
auront ton regard charmeur. Au lieu de ça, j’ai l’impression que tu ne crois déjà
plus en rien.
— Mes parents n’ont pas vraiment été un modèle à suivre ça, tu sais. Et
autour de moi, j’ai souvent vu plus de gens malheureux par amour que le
contraire.
— Roxanne y croit encore malgré mon divorce et l’absence de son père. Moi
aussi, même si après ma séparation d’avec Tom, je me suis protégée pendant
longtemps. Qui n’a pas envie de tomber amoureux ? On a parfois désespérément
besoin de ça.
— Ouais, sans doute, me contenté-je de répondre.
J’ai souvent le sentiment d’être paralysé, d’être presque mort à l’intérieur et
de n’être qu’un vulgaire spectateur de mon existence. L’alcool, le sexe et les
potes m’aident à rester ancré à la réalité, mais c’est vrai qu’avoir le cœur qui bat
pour quelqu’un est probablement la plus belle façon de se sentir vivant. Il n’y a
qu’à me voir avec Éléonore. Son sourire suffit à illuminer la pièce tout entière et
à rallumer mon monde. Je n’aurais jamais cru éprouver ça un jour. Suis-je
amoureux d’elle ? Aucune idée, mais je suis bien avec elle. Entier. J’ai
l’impression d’être enfin à ma place. Pour l’instant, je n’ai besoin de rien
d’autre.
— Parle-moi de ta vie à Londres, sollicite-t-elle soudain pour briser le
silence qui s’est installé entre nous. Est-ce que tu es heureux au moins ?
— Pas vraiment, avoué-je. Disons que j’ai décidé de faire un break.
— Un break ? C’est-à-dire ?
Éléonore pose sur moi un regard presque contrarié et je ne peux m’empêcher
de ressentir à ce moment précis notre différence d’âge. Sa première réaction est
celle d’une maman. Inquiète, protectrice. Peut-être que c’est ce dont j’ai toujours
manqué avec ma propre mère qui me pousse vers elle. Elle a ce côté femme,
incroyablement désirable et sexy, et en même temps cette douceur, cette candeur
qui se mêle à une force de lionne. Elle ferait tout pour sa fille sans la moindre
hésitation. Un amour viscéral qu’on ne ressent que pour ses enfants et que je ne
suis pas en mesure de comprendre. Sûrement parce que je ne suis pas encore
père et que le mien n’a pas été à la hauteur de son rôle. C’est une des
nombreuses choses que j’aime chez elle et qui font qu’elle est particulière pour
moi.
— J’étais en stage dans une grosse banque à la City. Tu vois le genre,
j’imagine… Les mecs qui carburent à la coke toute la journée et qui ne vivent
que pour les chiffres sans se préoccuper du reste du monde qu’ils écrasent sous
leurs pieds, les petits cons prêts à tout pour se faire bien voir par le boss quitte à
te la faire à l’envers, les meufs qui se sentent plus parce qu’elles ont enfin le
poste de leurs rêves… énuméré-je d’un ton blasé.
Éléonore acquiesce. Comme elle a travaillé dans un gros cabinet, elle voit
exactement ce que je veux dire. Elle est sûrement la mieux placée pour me
comprendre puisqu’elle-même a préféré renoncer à cette vie.
— Bref, j’ai pris mes cliques et mes claques et me voilà à Paris, conclus-je.
Tu connais toute l’histoire.
— Mais du coup, tu ne pourras pas valider ton année d’étude si tu ne finis
pas ton stage ?
— Mes parents ont des relations. Ils n’auront sans doute que quelques appels
à passer et tout sera arrangé. C’est ça le pire. Je ne supporte plus ce monde ; trop
d’hypocrisie ! Tout est question d’appartenance, grogné-je. Certains mecs
bosseurs et sérieux n’auront jamais la même chance que moi qui joue au con tout
simplement parce qu’ils n’ont personne derrière eux pour rattraper le coup ou
pour les placer au bon endroit, tu te rends compte ?
Éléonore grimace. Elle pose sa fourchette et s’empare de ma main, me
forçant à lâcher le verre de vin que je fais tournoyer distraitement depuis
plusieurs minutes.
— Je connais ce monde, Sam. Je sais à quel point ça peut être rageant. Mais
tu es du bon côté, alors essaie d’en profiter au lieu de tout gâcher. Car tu auras
beau rester qui tu es, on ne te pardonnera pas toujours tout. Un jour, tu pourrais
te retrouver seul sans tes parents pour te sauver la mise.
Son regard marron me scrute et je ne peux m’empêcher de lui sourire avec
sollicitude. Parler avec elle me semble tellement facile. J’ai l’impression qu’elle
me comprend mieux que personne.
— Qu’est-ce qui te rendrait heureux ? Si là, tout de suite, maintenant, on
t’offrait la possibilité de faire ce que tu aimes, qu’est-ce que ça serait ?
m’interroge Éléonore en se penchant vers moi.
Sa main est toujours sur la mienne et je n’ose même pas glisser mes doigts
entre les siens de peur de la brusquer de nouveau et qu’elle rompe ce contact. À
ce moment précis, c’est sans doute la chose la plus érotique à laquelle je peux
m’autoriser à penser alors autant en profiter encore quelques minutes.
Sa question me perturbe. Personne ne m’a jamais vraiment demandé ça. Mes
potes veulent juste faire un métier où ils vont gagner de quoi se payer un bel
appartement dans le 16e et des vacances tous les six mois dans des endroits
paradisiaques. Ils sont persuadés que c’est pareil pour moi. Quant à mes parents,
il faut que je marche dans les pas de mon père. Rien d’autre.
— Je crois que j’aurais voulu être astronaute, architecte ou photographe.
J’aurais adoré voyager à travers le monde. Ou sinon, un truc dans le vin. Aller à
la découverte de vignobles encore inconnus, les partager aux gens. Ouais, ça
m’aurait plu ça, finis-je par répondre avec un sourire sincère.
Éléonore laisse échapper un petit rire sans me lâcher du regard.
— T’es un rêveur, Sam. C’est ça ton problème.
— Pourquoi ce serait un problème ? rétorqué-je.
— Parce que t’essaies désespérément d’arrêter de rêver en t’accrochant à une
réalité qui n’est pas la tienne. Mais au fond, ton être tout entier aspire à autre
chose. C’est un combat intérieur que tu mènes contre toi-même. Un jour ou
l’autre, il faudra qu’il y ait un gagnant. À toi de voir lequel tu as envie de voir
sortir victorieux.
Ses doigts se nouent soudain aux miens et une lueur ébahie éclaire mon
regard tandis qu’une fossette se creuse au coin de sa lèvre. Je pourrais tuer pour
la voir sourire comme ça chaque jour. Elle surprend mon étonnement et
m’adresse une moue innocente à laquelle je serais sans doute incapable de
résister si nous étions seuls.
— C’est notre soirée, chuchote-t-elle. Tu m’as dit que tu avais envie
d’oublier tout le reste et c’est ce que je veux moi aussi. Faisons comme s’il n’y
avait que nous deux. Nous deux et rien d’autre.
Sa voix mélodieuse, presque charmeuse et ses yeux qui ne réussissent plus à
se détourner des miens me rendent fou. Je dois faire tous les efforts du monde
pour me retenir de l’embrasser là, tout de suite. J’ai l’impression de me perdre en
la regardant et encore une fois, j’en viens à regretter d’être parti cette fameuse
nuit.
Est-ce que cela aurait pu changer quelque chose ?
Chapitre 14


Samuel

Presque deux ans plus tôt

J’ouvre les yeux et tente de distinguer le lieu où je me trouve dans la
pénombre qui règne encore dans la pièce. Il doit être tôt, car même à travers les
volets entrouverts, aucune lumière ne filtre. Quelques secondes me sont
nécessaires pour émerger et me rappeler où je suis. J’ai la tête en vrac, vestige de
l’après-midi que j’ai passé à boire avant de finir dans un salon de thé qui m’a
paru sur le moment être l’endroit le plus réconfortant pour aller décuver.
Maintenant, je suis allongé sur le canapé de sa gérante, son dos contre mon
torse et ses cheveux qui me chatouillent le nez. Ma soirée avec Éléonore me
revient : les longues heures à partager nos rêves, à l’écouter me parler de sa vie à
Paris, de sa fille et de tout ce qui fait son univers. Il a suffi de cette seule soirée
pour qu’elle me chamboule tout entier. Sa beauté lumineuse, son sourire qui me
donne envie de croire de nouveau en l’humanité et sa générosité sans borne.
J’étais un inconnu pour elle hier encore. Pourtant, elle m’a autorisé à
pénétrer dans sa vie, dans son quotidien et elle m’a même permis de dormir chez
elle. Elle a une foi en l’homme que j’aimerais posséder, cette faculté qu’ont
certaines personnes de ne voir que le bon chez autrui. Elle aurait pu me foutre
dehors et me laisser aller cuver mon chagrin dans un autre bar où j’aurais
continué de boire encore et encore jusqu’à pas d’heure. Au lieu de ça, ce matin,
j’ai la pêche. Enfin si on oublie le mal de tête qui me vrille les tempes. Mais cela
fait longtemps que je ne me suis pas senti aussi léger et apaisé.
Je soupire et passe délicatement mon bras contre sa taille pour l’attirer un
peu plus près de moi. Si le temps pouvait s’arrêter pour que je n’aie plus à
quitter cet endroit et surtout que je puisse rester auprès d’elle. C’est comme si
j’étais envoûté par cette femme. Pourtant, nous n’avons rien en commun elle et
moi. Je suis inconscient, irresponsable, cynique et elle, elle est lumineuse
comme le soleil, maman d’une fille pour qui elle ferait tout et gérante d’un salon
de thé pour lequel elle a renoncé à une brillante carrière d’avocate. Puis surtout,
l’âge nous sépare. Ce n’est pas une femme sur qui je me serais retourné dans la
rue et encore moins une de celles que j’ai l’habitude de draguer en soirée. Mais
elle me plaît et l’attirance que je ressens à cet instant précis me fait presque peur.
Je la désire bien trop fort et elle n’est pas prête pour ça. Le suis-je de mon côté ?
Elle n’a sans doute pas envie de voir sa routine chamboulée par un petit con
comme moi et même si je rêve de prolonger ce moment auprès d’elle, il vaut
mieux que je parte. De toute façon, qu’est-ce que je peux lui apporter ? Être en
couple n’est pas pour moi tandis qu’elle a plutôt le profil type de la nana qu’on
épouse. Je n’ai pas ma place dans sa vie parfaite, je le sais, et ce constat me fait
mal même si j’en suis le premier surpris. Depuis quand ai-je envie de faire partie
du quotidien de quelqu’un ? Pourquoi elle ?
Après m’être écarté avec douceur pour ne pas la réveiller, je me permets
d’observer son visage que je distingue à peine dans l’obscurité. Mes doigts
glissent sur sa joue puis effleurent ses lèvres délicatement. À regret, je me lève.
Si je m’attarde encore, je ne serai plus capable de la quitter. Une enveloppe
traîne sur la table du salon et je m’en empare pour y griffonner quelques mots
avant de la déposer sur l’oreiller, juste à côté d’elle. J’ai envie qu’elle se rappelle
de moi et surtout, qu’elle sache à quel point j’ai aimé chaque seconde de cette
soirée.
J’attrape ma veste de costume qui gît par terre et enfile mes chaussures avant
de quitter les lieux en refermant la porte derrière moi sans un bruit. Je descends
d’un pas rapide les quelques étages qui me ramènent à la réalité, et le froid me
saisit lorsque je sors. Mon téléphone s’est éteint, je ne peux même pas me
commander un putain de taxi pour regagner l’appartement de Tristan où je
squatte. C’est à l’autre bout de Paris et je me vois mal marcher dans cet état. Si
seulement Éléonore pouvait surgir pour me retenir et m’entraîner dans une
étreinte passionnée où je pourrais assouvir tout le désir qu’elle m’inspire. Mais,
j’ai beau jeter un regard derrière moi, il n’y a personne. Elle doit encore dormir
profondément. Nous avons veillé tard hier, bien trop tard. Je n’ai que quelques
heures de sommeil à mon actif et tout Paris à remonter pour retrouver ma vie.


Je pénètre dans le hall de Tristan. Il est 6 h 10, m’indique la pendule du salon
et il y a de fortes chances que je passe la journée au lit. J’ai chopé un taxi en
remontant vers Place Clichy et je me demande encore comment j’ai réussi à
garder les yeux ouverts tout le long du trajet.
— Café ? me propose mon pote de toujours d’une voix monotone.
Il est accoudé au comptoir de la cuisine, torse nu, un boxer gris comme seul
vêtement, et il arbore un air sombre. La surprise de le trouver déjà debout doit se
lire sur mon visage. Il a commencé à boire avec moi, mais je me suis éclipsé
tandis qu’il allait finir sa soirée en boîte.
— Ouais, pourquoi pas.
Il insère une capsule dans sa nouvelle machine Nespresso et, rapidement, il
me glisse entre les mains une tasse à l’odeur rassurante. Je le remercie d’un
signe de tête et bois une gorgée en appréciant la chaleur du liquide corsé. C’est
exactement ce qu’il me fallait pour me remettre les idées en place.
— T’étais où ? me demande-t-il avec indifférence comme si au fond il se
fichait de ma réponse. On ne t’a pas vu partir avec les autres.
— J’ai marché un peu, j’avais besoin de prendre l’air. J’ai atterri dans un
endroit plutôt cool dans le 18e.
— Un bar ?
— Un salon de thé, corrigé-je.
Tristan arque les sourcils et me lance un regard perplexe. Je ne suis pas le
genre de mec à fréquenter ce genre de lieux, il le sait bien. Je suis plutôt
restaurants cinq étoiles et bars populaires. Tout un paradoxe.
— Qu’est-ce que t’as foutu là-bas ? T’as passé la nuit où ?
Son intérêt est sincère cette fois : j’ai éveillé sa curiosité. J’ai presque
l’impression d’être redevenu un ado, comme toujours avec lui. Il a toujours eu
tendance à jouer au papa poule avec moi comme s’il tentait de combler le vide
causé par le mien.
— Bah rien, j’avais juste besoin de bouffer un truc et j’ai débarqué là-bas par
hasard. C’était plutôt sympa et je me suis fait héberger par la gérante.
Le jeune homme esquisse un sourire entendu en buvant une gorgée de café.
— Je comprends mieux, tu t’es envoyé en l’air. Cool, mec, t’as de la chance
toi ! Où que t’ailles, tu te fais de la meuf, s’exclame Tristan avec une lueur
lubrique dans les yeux.
— Non, même pas ! protesté-je. Elle a presque quarante piges et ce n’est pas
le genre à se taper des petits jeunes. Il ne s’est rien passé, c’était juste… On a
discuté, tu vois.
Le regard étonné de Tristan me montre que non, il ne voit pas. Comment l’en
blâmer ? Moi-même, j’ai encore un peu de mal à comprendre ce qu’il s’est passé
hier soir et tous les sentiments que m’a fait ressentir Éléonore. J’aurais pu tenter
de la séduire et de l’embrasser, mais je n’ai rien fait. Ce n’est pourtant pas
l’envie qui m’en manquait et à elle non plus sans doute. J’ai remarqué à
plusieurs reprises qu’elle avait du mal à me quitter des yeux et qu’elle semblait
foudroyée au moindre contact entre nous. J’aurais pu en profiter, mais je me
serais détesté d’avoir fait ça. Ce n’est pas une femme qu’on abîme, Éléonore, et
ma noirceur aurait fini par la tuer de l’intérieur. Ce n’est pas une femme qu’on
aime pour une nuit seulement non plus. Non. J’aurais eu envie de lui offrir toutes
mes nuits et bien plus encore si elle me l’avait demandé.
— Elle était bonne ?
— Tristan, sérieux… Je te dis qu’il n’y a rien eu. Rien du tout. Lâche-moi,
OK ? grogné-je en serrant les lèvres.
— C’est juste que t’es pas aussi coincé d’habitude quand tu rencontres une
meuf… Tu me racontes tout en général, insiste le jeune homme.
— Parce qu’il n’y a rien à raconter ! répliqué-je, agacé. On a discuté toute la
soirée, on s’est endormis sur le canapé et je me suis cassé. Fin de l’histoire. Je ne
la reverrai jamais de toute façon.
Je bois une gorgée avant de dévisager mon pote avec une expression soudain
plus clémente. Il n’a pas à subir ma mauvaise humeur.
— Et toi ? Pourquoi tu tires cette gueule ? demandé-je. La soirée ne s’est pas
bien passée ?
Tristan se renferme davantage et il secoue la tête en allant se resservir un
café. Je n’ai pas l’habitude de le voir comme ça. Il est mon opposé, le genre de
mec qui sourit sans arrêt et qui prend la vie du bon côté quoi qu’il arrive. Alors
quand il tire la gueule, c’est qu’il y a une raison. Je me demande parfois
comment notre amitié a pu résister au temps qui passe. Plus nous vieillissons et
plus nous devenons différents l’un de l’autre. Notre relation est-elle vraiment
sincère ou est-elle une sorte d’habitude dont nous nous contentons ? Quoi qu’il
en soit, j’ai du mal à imaginer ma vie sans lui. Il sera probablement là à la
naissance de mes gosses et le jour de mon mariage — si cela m’arrive un jour
— et je lui rendrai bien entendu la pareille.
— Charlotte a un mec, me répond-il avec une voix d’outre-tombe.
Charlotte est son ex, la seule nana qu’il ait jamais réussi à aimer. Pendant
plus de deux ans, ils ont vécu une histoire passionnelle souvent marquée par des
disputes et des mini ruptures. Jusqu’à ce que Tristan fasse la connerie de trop. Ils
venaient de se remettre ensemble et il l’a trompée une énième fois pendant sa
fête d’anniversaire. Chez elle. Un vrai carnage. Charlotte l’a mis dehors, moi
avec, et depuis elle ne veut plus entendre parler de lui. Ça fait presque huit mois,
mais Tristan souffre toujours comme au premier jour, même s’il s’en cache bien.
— Ne te prends pas la tête. Ça va durer à peine deux mois comme avec tous
les autres, tenté-je de le rassurer. Elle est comme toi cette nana, elle ne sait pas
s’attacher aux gens. Y a que ta face de con qu’elle aime.
— Pas cette fois, Sam. Ça fait que quelques semaines qu’elle est avec, mais
elle a l’air à fond. Elle l’a déjà présenté au reste de la bande. Je pense qu’elle le
kiffe vraiment, se morfond-il. J’ai été stupide. Si je l’avais perdue cette fois ? Si
je ne réussissais pas à aimer une autre fille qu’elle ?
Il se crispe sur sa tasse de café et je soupire en me rapprochant de lui pour lui
tapoter maladroitement l’épaule. Il n’y a qu’à moi qu’il se confie et pourtant je
suis sans doute le moins bien placé pour l’aider. Qu’est-ce que je connais à
l’amour ? La pensée d’Éléonore me traverse un instant. Elle, elle aurait pu
écouter et conseiller Tristan. Peut-être même trouver une idée géniale qui
pourrait le faire reconquérir la femme de sa vie. Après tout, si Charlotte est
vraiment celle avec qui il veut vieillir, qu’il la récupère une bonne fois pour
toutes et arrête de nous casser la tête avec elle.
— T’es jeune, mec. Il y aura plein d’autres nanas. Charlotte n’est pas la seule
jolie fille intelligente sur terre. Je suis sûr que tu finiras par rencontrer
quelqu’un !
Il se laisse choir sur le tabouret de sa cuisine hors de prix en grognant.
— Je ne sais pas si je veux une autre fille, c’est ça le problème. Elles
paraissent toutes tellement fades comparées à elle, m’explique-t-il avec
amertume.
Je déglutis en retenant un râle. Je crève d’envie de lui balancer « Pourquoi
t’en as baisé une autre dans son propre lit alors ? », mais je m’abstiens. Ce n’est
pas ce qu’il a besoin d’entendre là maintenant. Il le sait déjà pertinemment.
— Parce que t’es encore accro à elle. Mais petit à petit, tu commenceras à
l’oublier et tu te rendras compte qu’il y a d’autres filles aussi belles, drôles et
intéressantes qu’elle. Jusqu’à ce qu’il y en ait une qui te donne envie de la revoir,
conclus-je.
Je sens le regard de Tristan se poser sur moi avec une curiosité nouvelle.
— Depuis quand t’es aussi sage ? me demande-t-il avec un sourire amusé.
— Qui est sage ?
Une tornade rousse vêtue d’un short rose et d’un sweat gris déboule soudain
dans la cuisine. Elle se précipite vers Tristan pour l’enlacer rapidement et se
tourne vers moi.
— Sam ! J’ai cru que tu ne viendrais même pas boire un café à la maison
avant de repartir à Londres ! grogne Élisa en feignant d’être en colère.
Heureusement, elle m’apprécie beaucoup trop pour être rancunière envers
moi. Je lance un regard amusé à la jeune femme toute pimpante. Elle se blottit
contre moi et j’ébouriffe ses cheveux avec affection. C’est une vraie boule
d’énergie, même de bon matin. Comment fait-elle pour avoir toujours autant la
pêche ?
— Alors qui est sage ? Pas vous, ça, c’est sûr ! s’exclame-t-elle en riant.
Elle attrape la tasse de café que Tristan m’a resservie et elle en boit une
longue gorgée avant de me la rendre avec un sourire innocent.
— Si, figure-toi que Samuel vient de me sortir un truc très philosophique.
Pas du tout le genre de conneries qu’il balance d’habitude. C’est depuis qu’il est
à fond sur sa cougar, raille Tristan.
Je le fusille du regard, mais il se contente d’arborer le même air innocent que
sa sœur et lève les bras en l’air comme si de rien n’était. Eli se fige et se retourne
vers moi d’un mouvement brusque.
— Quoi ? T’es amoureux et tu ne me le dis même pas ? me reproche-t-elle.
Je mets ma tête entre les mains en soupirant. Ils vont me tuer ! Il est à peine
7 h du mat, et ils s’agitent tous les deux autour de moi, à sortir des conneries et à
attendre que je balance des trucs intelligents.
— Putain, foutez-moi la paix, grondé-je. Je ne suis pas amoureux. Je la
connais pas cette nana.
Il me faut une nouvelle gorgée de café sinon ma tête va exploser. Je regrette
déjà d’avoir parlé d’Éléonore à Tristan. Il ne va pas rater une occasion de me
charrier avec ça maintenant.
— Mais c’est qui cette fille ? questionne Élisa d’une voix aiguë.
Elle ne supporte pas de ne pas être au courant de quelque chose surtout
quand ça concerne Tristan ou moi, ce qui la pousse à se mêler de tout sans la
moindre gêne. Comme maintenant. Sa voix me file encore plus mal au crâne ! Je
rêve de l’assommer puis d’aller me coucher. Mais devant sa bouche boudeuse, je
craque. Cette gamine aura toujours raison de moi. Je lui fais signe de s’installer à
côté et elle n’attend pas une minute pour m’obéir et prendre place sur le
tabouret.
— Bon je te préviens, il n’y a rien d’extraordinaire, commencé-je. Tristan en
fait tout un flan, mais c’est surtout pour oublier que Charlotte se tape un nouveau
mec et qu’il a le cafard.
Mon meilleur pote grimace et Élisa tapote doucement le bras de son grand
frère avec compassion avant de se tourner vers moi. Ce qui l’intéresse là
maintenant c’est mon histoire. Elle s’occupera des problèmes de cœur de Tristan
après.
— Tu ne l’as même pas embrassée ? s’étonne Élisa lorsque je termine de lui
raconter ma soirée avec Éléonore.
— Non. J’en crevais d’envie, mais je ne sais pas si ça aurait été opportun,
confessé-je.
— C’est tellement romantique ! s’extasie-t-elle en joignant ses mains devant
elle.
Je me retiens de rire devant ses grands yeux clairs étincelants. Élisa est une
incurable amoureuse de l’amour qui passe son temps plongée dans les livres à
rêver de fins heureuses. Même si je me moque souvent d’elle, au fond c’est
plutôt mignon. Les nanas comme elle ne se trouvent plus à tous les coins de rue
à notre époque !
— Il n’y a rien de romantique là-dedans, Eli, c’est juste une fille que j’ai
rencontrée. Il ne s’est rien passé et en plus je ne la reverrai pas.
— Sam, tu ne te rends pas compte ! Je ne t’ai jamais entendu parler d’une
nana comme tu parles d’elle avant ce soir. Alors si, moi, je trouve ça digne d’une
belle romance même s’il ne s’est rien passé. Puis tu ne sais pas de quoi l’avenir
est fait. Tu peux retourner la voir, tu connais l’adresse de chez elle et de son
boulot.
Tristan nous écoute en approuvant, les yeux rieurs. Cette conversation a l’air
de l’amuser follement. Pour une fois, c’est moi qui suis assailli de questions par
sa jeune sœur. Au moins, ça lui permet d’oublier un peu son propre cœur brisé.
— Je ne retournerai pas la voir, Eli, affirmé-je d’un ton décidé. À quoi bon ?
Elle a sa vie, une fille et je ne suis pas sûr d’être le genre de mec qu’elle a envie
d’imposer dans leur quotidien. Puis tu m’imagines moi, beau-père d’une gosse
qui pourrait être ma petite sœur ?
— Tu sais Sam, il faut arrêter de mettre des étiquettes partout. L’âge ne veut
rien dire. Pourquoi tu n’aurais pas le droit d’être heureux avec une femme tout
simplement parce qu’elle a quelques années de plus que toi ?
Malgré moi, mes lèvres s’étirent devant son visage très sérieux. Quand est-
elle devenue si sage et si mature ? Nous devrions prendre exemple sur elle plus
souvent avec Tristan.
— Ouais, peut-être… Bon si ça ne vous dérange pas trop, on va arrêter de
parler de moi et je vais aller me coucher, lâché-je. J’ai la migraine avec tous ces
blablas sur les sentiments.
Je leur adresse un rapide signe de la main avant de me rendre dans une des
chambres d’amis devenue la mienne dès que le besoin s’en fait sentir. Au fond,
avoir pu raconter ma rencontre avec Éléonore m’a fait du bien. J’aurais eu du
mal à la garder comme un secret dont on ne peut parler à personne. Trouver une
résonance dans les réactions de ces êtres qui me connaissent si bien est rassurant.
Comme si ça légitimait un peu ce que j’ai ressenti et que finalement toutes les
émotions que j’éprouve pour cette femme ne sont pas si étranges.
Un soupir d’aise m’échappe tandis que je m’allonge encore tout habillé dans
le lit avant de m’envelopper dans la couette épaisse. Mes yeux se ferment et
rapidement je tombe dans un sommeil profond.
Chapitre 15


Éléonore

Je me retrouve de nouveau sur le siège passager, mais cette fois le ventre
plein et le cœur plus léger. Cette soirée s’est finalement déroulée beaucoup
mieux que je ne l’espérais. Après la première demi-heure un peu étrange et
tendue que nous avons passée ensemble, le sentiment de revenir à notre
rencontre d’il y a deux ans m’a envahie. Je me sens tellement à l’aise avec lui
que ça paraît presque irréel. Comment un homme aussi différent de moi réussit-il
à me procurer cette sensation ? Avec lui, je peux être naturelle, je peux tout dire
sans avoir peur qu’il ne me juge avec condescendance. Rire un peu trop fort sans
qu’il ne m’intime d’un regard de baisser d’un ton comme le fait parfois Alex.
Piquer dans son assiette sans lui demander la permission et lui tendre ma
fourchette pour qu’il goûte à mon plat sans que ça ne le dérange.
En fait, j’aime être avec lui. Tout simplement. Il m’amuse, me fascine, me
trouble et surtout j’adore l’écouter. Sa voix est comme une mélodie, je pourrais
l’entendre me parler toute la nuit, rester des heures en sa compagnie et le
regarder rire. Il ne sourit pas beaucoup, mais lorsque ses lèvres s’étirent, il
devient une autre personne. Son visage tout entier se détend et ses yeux se
plissent en faisant naître autour de légères ridules. Une lueur éclaire le noir de
ses yeux et sa bouche s’entrouvre. Il est encore plus beau même si je n’ai pas osé
le lui dire. De toute façon, ce serait déplacé. Je me contente de l’admirer tout
comme à ce moment précis où mes prunelles contemplent malgré moi la finesse
de ses mains crispées sur le volant. La sensation de nos doigts entrelacés pendant
quelques instants lors du repas me revient et ce souvenir suffit à éveiller une
fièvre dans mon bas-ventre. Samuel est probablement le seul homme qui
réussisse à me faire autant d’effet rien qu’en m’effleurant. Peut-être parce que
c’est interdit ou qu’il représente tout ce que je veux, mais que je ne m’autorise
pas à avoir.
— À quoi tu penses ? me demande-t-il soudain.
Sa voix grave me ramène sur terre et je me mordille la lèvre en me tournant
vers lui.
— Je me disais juste qu’on a passé une bonne soirée.
Son visage s’éclaire tandis qu’il approuve.
— Je suis ravi que tu l’aies appréciée autant que moi. C’était un moment
parfait. J’aurais pu continuer de parler des heures avec toi.
Je laisse échapper un petit rire. Si le patron du restaurant ne nous avait pas
mis gentiment dehors pour pouvoir fermer, nous serions probablement attablés
autour d’un verre de vin à refaire le monde.
— Moi aussi, confessé-je dans un souffle.
— On peut peut-être prolonger encore un peu, tu sais… suggère le jeune
homme d’une voix entendue.
— Sam… Je ne peux pas, protesté-je. Roxanne est à la maison et il est tard.
Je n’ai pas envie qu’elle se pose des questions, tu comprends ? Elle me trouvait
déjà un peu trop bien habillée pour un dîner entre filles. Si en plus de ça, je
traîne trop, ça va être suspect.
Même s’il est déçu, il n’en montre rien et se contente de hocher la tête en
reprenant la direction du 18e arrondissement.
— Alors je te ramène chez toi, Cendrillon. J’ai déjà eu la chance de passer
une soirée entière avec toi, je ne vais pas t’en demander davantage.
Ses prunelles sombres se posent sur moi et je le sens s’attarder sur la courbe
de mes seins mis en valeur par le décolleté plongeant de ma robe. J’acquiesce et
détourne mon regard du jeune homme pour observer les avenues éclairées qui
défilent. Il y a encore quelques véhicules qui circulent et quelques piétons dans
les rues, mais c’est beaucoup plus calme qu’à l’aller. Je n’aime jamais autant
Paris que très tard dans la nuit ou à l’aube lorsque tout est presque désert.
Samuel se gare juste devant chez moi et il se dépêche de s’extraire de la
voiture pour m’ouvrir la porte, ce qui me fait sourire. Encore. Je le laisse m’aider
à sortir du véhicule, sa main au creux de mes reins. Il me raccompagne jusqu’à
l’entrée de l’immeuble, et je me retourne vers lui.
— Je crois que c’est le moment de se quitter, murmuré-je.
Ma voix se brise et je sens une boule se former dans ma gorge. Pourtant, je
m’y suis préparée : cette soirée ne devait pas avoir de suite. Elle était juste le
point final à une histoire qui n’aurait pas pu exister et qui n’aurait surtout pas dû
avoir lieu. Mais lui dire au revoir est probablement la chose la plus douloureuse
que j’ai eu à faire depuis bien longtemps. Au fond, je n’ai strictement aucune
envie de le voir partir ni de savoir qu’il ne reviendra plus chambouler ma vie.
Samuel s’approche doucement de moi et ses doigts jouent sur ma joue glacée.
— Je voudrais ne jamais devoir renoncer à toi, Éléonore, tu le sais, hein ?
Je baisse les yeux, incapable de soutenir son regard si profond, et opine. Tout
ça se transforme en un jeu bien trop dangereux pour moi.
— Merci de m’avoir accordé cette dernière soirée. J’avais tellement besoin
de revoir ton sourire, de t’entendre rire et de t’avoir à moi ne serait-ce que pour
quelques heures, me susurre-t-il à l’oreille.
Son souffle chaud me fait frissonner et inconsciemment mon corps s’avance
vers le sien tandis qu’il effleure ma hanche pour m’attirer doucement contre lui.
— Sam…
Je voudrais l’arrêter, mais ma voix n’est plus qu’un murmure suppliant et son
regard attrape le mien. Ses lèvres s’approchent des miennes. Il faut que je recule
et que je lui dise de stopper ça, mais je n’ai plus aucune volonté. Ai-je vraiment
envie de le voir s’éloigner de moi ? Ou, au contraire, mon être tout entier aspire-
t-il à sentir son corps contre le mien ?
Lorsque ses lèvres se déposent enfin contre les miennes, mes bras
s’enroulent spontanément autour de son cou et il me plaque contre le mur dans
un mouvement brutal. Son baiser est avide et j’y réponds avec la même urgence,
le même besoin viscéral. Sa langue ose se glisser dans ma bouche entrouverte et
un gémissement m’échappe quand ses mains emprisonnent les miennes. Je n’ai
plus aucun moyen de le repousser et de toute façon, je n’ai pas la force de
m’échapper de cette étreinte. Il n’y a que notre baiser et son désir qui appuie sur
mon bas-ventre qui comptent. Tout le reste n’existe plus. Quand il s’écarte
doucement après un moment, je lâche un soupir de frustration provoquant un rire
amusé chez le jeune homme.
— Ta fille est vraiment chez toi ou tu penses que je peux monter ?
Sa voix est pressante, fiévreuse. Mes sourcils se froncent et la fenêtre
éclairée de mon salon suffit à me faire grimacer.
— Oui, elle est là, murmuré-je.
Est-ce une bonne chose que Roxanne soit sagement à la maison ? Demain, je
la remercierai sans doute intérieurement d’avoir été présente, mais pour l’instant,
je regrette presque de ne pas pouvoir m’endormir une fois de plus dans les bras
de Samuel. Je voudrais tellement qu’il me possède, ne serait-ce qu’une nuit ! Ses
doigts se perdent dans mes cheveux avant qu’il ne s’empare de nouveau de ma
bouche pour un baiser tout aussi fiévreux que le premier. Je me fonds dans ses
bras, incapable de lui dire non, incapable de lui résister.
— J’ai tellement envie de te sentir contre moi, lâche-t-il d’une voix rauque.
Ses lèvres s’égarent dans ma nuque, suscitant des décharges électriques dans
mon corps tout entier. Je suis en train de perdre pied. Le désir me submerge. Il
faut que je mette fin à ça tout de suite. Mes mains se posent sur son torse musclé
pour le faire reculer.
— Je devrais monter, bredouillé-je d’une voix hachée. Ce n’est pas
convenable…
— Qu’est-ce qui n’est pas convenable ? demande Samuel avec innocence.
Je laisse échapper un petit rire nerveux.
— Tout ça ! Toi et moi, cette soirée, ces baisers. Tout ça n’a aucun sens. Tu
le sais aussi bien que moi.
— Sauf que je ne suis pas un homme raisonnable, Léo. Et je le suis encore
moins près de toi.
Il réduit de nouveau la distance entre nos deux corps, nos deux bouches et je
me laisse une fois de plus convaincre par ses lèvres si douces. Je me colle à lui et
ma langue retrouve la sienne avec délice. Cette fois, il m’embrasse avec
beaucoup plus de délicatesse, comme s’il avait envie de savourer ce dernier
baiser. Je finis par m’écarter à regret et caresse sa joue avec délicatesse.
— Merci, Sam, merci pour tout.
Il hausse les épaules et entrelace ses doigts aux miens.
— Je n’oublierai jamais ces instants passés avec toi, affirme-t-il. Je voudrais
pouvoir graver ça en nous pour toujours.
— Pas besoin, tout est là, répliqué-je en désignant son cœur.
Il m’imite et libère ma main.
— Je te laisse retourner à ta vie, Éléonore. Rappelle-toi que le bonheur est la
seule chose qui vaille la peine de se battre. C’est toi qui me l’as appris.
Il dépose un dernier baiser sur mon front avant de regagner son véhicule. Je
le regarde démarrer en trombe et s’engager dans la grande rue. Au bout de
quelques secondes, il n’y a plus rien. Samuel n’est plus là et un vide immense
m’envahit. Je ne le reverrai pas. Notre histoire est finie alors même que rien n’a
jamais commencé.
Je remonte d’un pas lourd jusqu’à mon appartement et glisse la clé dans la
serrure en espérant ne pas réveiller ma fille. Mais Roxanne est encore dans le
canapé, pelotonnée sous le plaid, le regard vissé sur son smartphone, même si
elle écoute d’une oreille distraite la télé. Elle lève sa tête vers moi lorsque je
referme la porte et m’adresse un sourire radieux.
— Alors, maman, c’était cool cette soirée ? m’interroge-t-elle.
Les larmes me montent aux yeux. Je voudrais pleurer et me rouler en boule
dans mon lit pour les prochaines heures. J’ai besoin de faire le deuil de Sam
même si je ne sais pas si j’en suis vraiment capable pour l’instant. Devant mon
silence, Roxanne quitte son cocon à regret pour s’approcher de moi. Je réussis à
esquisser un rictus forcé qui doit ressembler davantage à une grimace et
acquiesce vivement.
— C’était super ! Je n’ai pas vu les heures passer, balbutié-je après quelques
secondes.
— J’ai remarqué, oui ! Je commençais presque à m’inquiéter. T’as bu un peu
trop de vin, t’as les joues toutes rouges, me fait remarquer ma fille, amusée.
Elle en profite pour déposer un bisou sur l’une d’elles et je la serre soudain
contre moi. Je ne peux rien lui dire, mais j’ai terriblement besoin d’elle. Sentir sa
chaleur et son odeur familière. Ses cheveux dégagent un parfum de fraise et un
léger râle m’échappe malgré moi. Elle ne se doute pas que le vin n’est pas
responsable de mes joues rougies et du trouble apparent dont je suis prise. Elle
ignore que sa mère était dans les bras d’un séduisant jeune homme il y a encore
quelques minutes. Que penserait-elle de moi qui me laisse si facilement charmer
alors que je suis en couple avec un autre ? M’en voudrait-elle ? Tenterait-elle au
contraire de me comprendre avec son cœur d’adolescente romantique ?
— T’es sûre que tu vas bien, maman ? T’as l’air bizarre, me demande
Roxanne en s’écartant de moi pour m’adresser un regard perplexe.
Je tente de retrouver contenance.
— Oui, oui. C’est l’alcool, me justifié-je. Tu me connais, ça me rend
toujours toute chose. Tu allais te coucher ?
— Non, j’ai fait une petite sieste quand tu es partie du coup j’ai pas sommeil,
pourquoi ?
— Tu ne veux pas qu’on se regarde un film sympa toutes les deux ? Je sens
que je ne vais pas pouvoir dormir avant un moment, confessé-je en grimaçant.
— Oh oui ! Nos étoiles contraires ? propose Roxanne d’une voix
enthousiaste.
Elle l’a déjà vu plusieurs fois et m’en a souvent parlé. Apparemment, il est
triste, vraiment triste. C’est exactement ce dont j’ai besoin : un film devant
lequel je pourrais m’épancher en prétextant que le scénario me crève le cœur
alors que je ne ferais que pleurer ma propre petite histoire d’amour écourtée.
— Ça me va. Je vais nous faire un chocolat chaud à la cannelle pendant que
tu lances le DVD.
D’un pas lourd, je me traîne dans la cuisine et laisse mon regard se perdre à
travers la vitre. J’ai presque envie de me pencher pour m’apercevoir que Samuel
a fait demi-tour et qu’il est en bas à m’attendre. C’est idiot, il ne reviendra pas
cette fois. J’ai tout fait pour m’en assurer. C’était la meilleure chose à faire, mais
sans Sam, je me sens plus seule que jamais.
Chapitre 16


Samuel

— Merde, je crois que je suis convoqué, soufflé-je en lançant un coup d’œil
à mon téléphone sur lequel s’affiche un SMS de mon père.

Déjeuner à mon bureau à 13 h ne sois pas en retard.

Tristan se penche par-dessus mon épaule pour lire le message et grimace
devant le ton autoritaire de mon paternel.
— Ce n’est pas ce que tu souhaitais ? me demande-t-il en me faisant face.
— Je voulais qu’il essaie de me comprendre pour une fois, pas qu’il me
balance un de ses sempiternels sermons.
— Samuel, t’as lâché un stage prestigieux qui risque de te faire foirer ton
année à quarante mille euros… Normal qu’il soit furax, tu ne crois pas ?
Je fusille Tristan du regard en croisant les bras sur ma poitrine. Il me fait
bien trop souvent penser à nos parents. Trop responsable, trop centré sur son
petit monde, et déjà prêt à bouffer tout ce qui bouge pour réussir. Si mon père
l’avait eu comme enfant, nul doute qu’il aurait été beaucoup plus enclin à passer
du temps avec lui. C’est le genre de fils qui aurait fait sa fierté.
— Sam n’a jamais voulu faire une école de commerce, proteste Élisa en se
campant à mes côtés. On ne lui a pas laissé le choix, normal qu’il ait envie de
faire une pause.
Je lui adresse un clin d’œil complice. Elle m’a toujours mieux compris que
Tristan de toute façon. Élisa est une artiste qui a décidé de faire ce qu’elle aimait
plutôt que de suivre le chemin qu’imaginait son père pour elle : à savoir des
études de médecine, spécialité cardiologie.
— Ouais, mais il ne lui restait que quelques semaines à taper. Ensuite, il
aurait pu faire ce qu’il veut ! À peine deux mois histoire de rentabiliser, c’est pas
la mer à boire, tente de plaider Tristan en parlant de moi comme si je n’étais pas
juste devant lui.
— De toute façon, mes parents vont rattraper le coup, ne t’en fais pas. Ces
quelques jours à Paris ne vont pas me tuer et faire de moi un outsider. Tu verras
que mon père a déjà une solution toute prête et que je serai dans l’Eurostar de ce
soir… rétorqué-je.
— Ne te laisse pas faire, Sam. Dis-lui que tu n’as pas envie de retourner à
Londres. Tu peux rester autant que tu veux, tu es chez toi ici, tu le sais, hein ?
s’exclame-t-elle.
J’acquiesce tandis que Tristan lève les yeux au ciel. Il préfère abdiquer : il
n’a jamais le dernier mot contre Élisa. Elle est bien plus têtue que lui. Elle aurait
fait une avocate remarquable. En tout cas, c’est ce que je lui dis souvent en riant
et sa moue offusquée vaut tout l’or du monde.
— Je ne sais plus trop ce que je veux, marmonné-je. Je crois que j’espérais
qu’Éléonore et moi…
Je baisse la tête. Bien entendu, ils sont au courant du moindre détail de cette
soirée. À peine passé le pas de la porte, j’ai eu droit à un interrogatoire en règle
de la part d’Élisa, et Tristan n’en a pas perdu une miette. Même si elle a été
déçue d’apprendre que la femme qui fait battre mon cœur est en couple, elle
s’est montrée incroyablement optimiste en m’assurant qu’elle est forcément
amoureuse de moi. Sinon, elle ne m’aurait jamais laissé l’embrasser. Elle était
tellement sûre d’elle que j’avoue avoir été presque convaincu par son
enthousiasme. Pourtant, depuis deux jours, j’erre comme une âme en peine dans
l’appartement : j’enchaîne les épisodes d’une série débile pour m’empêcher de
retourner voir Éléonore.
— Justement… Si tu repars à Londres, tu perds toutes tes chances, insiste la
sœur de Tristan. En restant à Paris, tu peux peut-être passer davantage de temps
avec elle et…
— Arrête, Eli, elle a été très claire, la stoppé-je. Je n’ai pas ma place dans sa
vie. Elle a son mec et elle est très heureuse.
— Ça, c’est ce qu’elle te dit, mais moi je suis sûre qu’elle n’est pas épanouie
avec lui. Sinon, elle…
— Élisa, arrête de le soûler avec ça. Samuel, tu devrais aller te doucher, ton
père déteste attendre, nous coupe soudain Tristan d’une voix ferme.
Son ton autoritaire nous rappelle à l’ordre. Je lance un coup d’œil à la
pendule du salon. Il est déjà plus de 11 h. Il a raison, si je ne m’active pas un
peu, je vais finir par être à la bourre. Après avoir répondu rapidement à mon père
qu’il peut compter sur moi, je remercie mon pote et disparais dans la salle de
bains.


— Samuel ! Comment vas-tu ?
Laurence, l’assistante de mon père — la même depuis douze ans — se
précipite pour m’étreindre rapidement et déposer un baiser sur mon front. Elle a
pris quelques kilos depuis la dernière fois que je l’ai vue, mais elle est toujours
aussi élégante et propre sur elle.
— T’es de plus en plus beau. Tu dois en briser des cœurs à Londres, me
complimente-t-elle avec un petit clin d’œil complice.
Laurence est une vraie perle. À peine quarante ans, dynamique, efficace,
discrète et souriante, elle est devenue avec le temps bien plus qu’une assistante
pour mon père. Elle l’aide à résoudre de sérieux dilemmes, comme choisir entre
une cravate rouge ou jaune pour faire face à un client difficile, trouver le cadeau
idéal pour ma mère ou ses diverses conquêtes et surtout elle retient pour lui
toutes les dates importantes. Quand mon père m’offre quelque chose, c’est
Laurence qu’il faut remercier en réalité.
— J’attends celle qui me brisera le cœur, rétorqué-je, l’air innocent.
Elle rit de bon cœur et m’étreint rapidement.
— Je ferai passer un sale quart d’heure à celle qui osera te faire du mal !
menace-t-elle malicieusement.
Laurence est toujours de mon côté. Bien souvent, elle plaidait ma cause
auprès de mon père alors que j’étais un adolescent rebelle. Quitte à se faire
gentiment remettre à sa place par son patron.
— Je peux entrer ? demandé-je en désignant la porte du bureau.
Elle hoche la tête et me tend deux sacs qu’elle sort de son caisson.
— C’est votre déjeuner. Il n’a pas le temps de t’emmener au restaurant, il a
une grosse réunion à 14 h 30, s’excuse-t-elle pour lui. J’ai pris japonais, j’espère
que ça t’ira.
Devant son visage désolé, je hausse les épaules avec un petit sourire pour la
rassurer. Contrairement à mon père, Laurence a toujours eu tendance à être une
vraie mère poule. Bien que dévouée à son travail, sa famille passe avant tout le
reste et je sais pertinemment qu’elle désapprouve l’attitude de son boss.
— Tu es parfaite, merci.
Je frappe deux coups avant d’entrer sans attendre de réponse. Mon père est
assis dans l’imposant fauteuil de cuir noir qu’il s’est choisi — ou plutôt que
Laurence a choisi pour lui — une liasse de documents à la main. Ses pieds
débarrassés de leurs chaussures traînent sur le bureau comme souvent quand il
bosse. Il porte une paire de lunettes qu’il n’avait pas la dernière fois que je l’ai
vu et ses sourcils sont froncés, signe de concentration chez lui. Mais lorsque je
referme la porte dans un bruit sourd, il relève la tête et un mince sourire se
dessine sur son visage quand il m’aperçoit.
— Fils, pile à l’heure ! s’exclame-t-il en lançant un bref coup d’œil à son
ordinateur.
Il attend que je m’approche pour se lever de son fauteuil aussi prestement
qu’un jeune homme de vingt ans. Il me tapote l’épaule tandis que je brandis les
sacs remis par Laurence.
— J’ai cru comprendre que tu avais une grosse réunion après. On commence
à manger maintenant ?
— Oui, vas-y, installe tout ça là-bas.
Je m’exécute avant de prendre place dans l’un des sièges autour de la petite
table ronde dans le bureau de mon père. Il me rejoint rapidement et attrape le
plateau de sushis que son assistante a commandé pour lui tandis que je prends le
plat de brochettes. Après toutes ces années, Laurence est probablement celle qui
connaît le mieux les goûts de toute la famille. Les tailles de robe et de soutien-
gorge de ma mère et sûrement celles de la nouvelle copine de mon vieux n’ont
aucun secret pour elle. Elle sait même que mon dernier vaccin remonte en 2012
puisque c’est elle qui a pris rendez-vous pour moi.
— Alors, qu’est-ce qui t’amène à Paris ? embraye mon père d’une voix
sèche. Tu sais que ta mère est folle d’inquiétude. Sa copine l’a appelée pour lui
dire que tu ne venais plus bosser et que tu n’avais prévenu personne dans ton
service.
— Ouais je sais… Papa, à propos de ça, je… bafouillé-je sans parvenir à
trouver mes mots.
— Je n’attends pas d’excuses, juste une explication.
Son ton est ferme et autoritaire. Une réponse est exigée, pas de discussions
inutiles. Il n’a pas le temps pour ça. Je suis comme l’un de ses clients pour lequel
il doit apporter une solution : un rendez-vous d’une heure trente pour exposer
mon cas et le laisser juger ce qui sera le mieux pour moi.
— Ce truc n’est pas fait pour moi. Je ne suis pas fan de la finance… Ni du
droit, d’ailleurs. J’avais besoin de souffler un peu, me justifié-je en espérant qu’il
tentera de me comprendre pour une fois.
— Et qu’est-ce que tu aimes au juste ? demande-t-il d’un ton ironique. Je
suis curieux de l’entendre.
Il s’installe plus confortablement dans son fauteuil et me jauge avec sévérité.
Pourquoi suis-je venu ici ? Je ne sais pas ce que j’attendais. Il n’a pas changé, il
ne le fera jamais. Je lui ai envoyé un message désespéré avant de rentrer à Paris
et la seule chose dont il est capable maintenant, c’est de me faire la morale.
— Je ne sais pas vraiment. Un truc au contact des gens, partager ce que
j’aime avec d’autres personnes. Peut-être écrire et prendre des photos. Aller sur
le terrain, bouger sans arrêt, faire quelque chose qui me passionne, c’est à ça que
j’aspire, papa. Pas rester enfermé toute la journée derrière un bureau à attendre
que les heures passent.
Pendant quelques instants, un silence pesant s’installe entre nous.
Finalement, un rictus déforme ses lèvres tandis que son regard se détourne de
moi.
— Tu sais, j’étais comme toi à ton âge. Je n’avais pas envie d’être avocat
d’affaires. Je voulais aider les gens, me rendre utile. Être le défenseur des plus
démunis et puis…
Je laisse ma brochette de côté pour l’écouter. Il ne parle que trop rarement de
lui et apprendre qu’il n’a pas toujours souhaité être cet homme-là me surprend.
Je pensais qu’il n’y avait que le profit qui comptait pour lui, et ça depuis son
plus jeune âge. L’imaginer enfant ou adolescent rebelle relève de l’impensable. Il
est tellement strict, tellement british que pour moi il a été cet homme de pouvoir
ambitieux prêt à tout écraser sur son passage pour réussir, quitte à sacrifier sa
famille.
— Mon père s’en est mêlé, continue-t-il, le regard perdu dans le vague. Pour
lui, c’était une vie de saltimbanque que de faire ça. Défendre les pauvres et les
criminels allait faire de moi un criminel tout aussi pauvre que ses clients. Et
donc, me voilà ici aujourd’hui. Mais crois-moi, je ne regrette en rien d’avoir
cédé, car je sais que j’aurais été un pénaliste terrible.
Il éclate de rire et je me force à l’imiter. Les blagues d’avocats me laissent
toujours de marbre puisque je ne les comprends jamais de toute façon. Qu’est-ce
qu’il a contre les pénalistes ?
— Tout ça pour te dire que je sais ce que tu ressens. Je suis conscient que je
n’ai pas été très présent pour toi, mais j’ai changé, Samuel. Je vois les choses
différemment désormais. J’ai envie d’être plus proche de toi et qu’on forme
enfin une vraie famille, termine-t-il en posant un regard bienveillant sur moi.
J’ai soudain du mal à me dire que c’est mon père qui se trouve en face de
moi. Depuis quand se préoccupe-t-il de notre relation ?
— C’est la nana que tu fréquentes qui t’a soufflé l’idée ? craché-je, acerbe.
Même si sa vie amoureuse ne m’intéresse absolument pas, je n’ai pas pu
m’empêcher de lui demander ça. Pourtant, je n’avais pas vraiment prévu
d’aborder ce sujet-là.
— Maman m’a dit que tu voyais quelqu’un, rajouté-je devant son air surpris.
Il soupire et lève les yeux au ciel.
— Ta mère est incapable de tenir sa langue. Je voulais t’en parler de vive
voix, mais j’aurais dû me douter qu’elle ne pourrait pas s’empêcher de cracher le
morceau.
Il enfourne un sushi dans sa bouche avant de continuer :
— C’est vrai qu’être avec une femme comme elle m’a donné envie d’être
une meilleure version de moi-même, avoue-t-il, gêné. Elle est une mère
tellement aimante que…
— Que tu t’es dit que t’avais intérêt à assurer avec ton propre fils si tu ne
voulais pas qu’elle te lâche ?
— Samuel, ce n’est pas que pour elle que je le fais, soutient-il. C’est pour
nous deux aussi. Je sais que j’ai raté pas mal de choses, mais mieux vaut tard que
jamais, tu ne crois pas ?
La réplique cynique qui me vient en tête reste bloquée dans ma gorge. J’ai
espéré ces mots depuis tellement longtemps que je n’ai pas envie d’être méchant.
Seulement, je m’interroge. Puis-je vraiment lui faire confiance et lui donner une
autre chance sans prendre le risque d’être déçu une fois de plus ?
— Si, sûrement, me contenté-je donc de répondre. D’ailleurs si je restais à
Paris, on pourrait peut-être…
— Bien essayé, mais tu retournes à Londres ! Ta mère a rattrapé le coup en
disant que j’ai fait une crise cardiaque et que tu étais tellement inquiet que tu as
quitté la ville sans penser à en informer qui que ce soit. Tu passes pour un fils
prévenant désormais, s’exclame-t-il d’un ton réprobateur.
Apparemment, il n’apprécie pas que son ex-femme lui invente des problèmes
de santé pour faire passer mes erreurs. Sa famille a toujours été très
superstitieuse et, même s’il s’en défend, il l’est un peu aussi. Devant ma mine
sombre, mon père sourit et tapote ma main.
— Samuel, c’est l’histoire de quelques semaines. Une fois ton année finie et
ce stage derrière toi, on avisera pour la suite, OK ? Si tu désires vraiment vivre à
Paris, on te trouvera un appartement sympa. Sinon, il y a de la place dans celui
que je viens de louer, donc tu pourras même habiter avec moi. Ce n’est pas un
problème.
Emménager avec mon père ? Jamais ! Je préfère encore rester à Londres
avec James plutôt que de me retrouver à jouer au fils parfait dans la famille qu’il
veut sans doute former avec sa nouvelle copine.
— Tu ne tenteras pas de me faire accepter l’offre qu’ils me feront peut-être à
la fin du stage ? Ni à venir bosser ici avec toi ? m’étonné-je.
Il secoue la tête avant de me sourire. Pour la première fois, son visage
exprime une sincérité que je ne lui ai encore jamais vue.
— Non. Tu feras ce que tu veux, Samuel, confirme-t-il. Ce qui te rend
heureux. Tu sais que j’ai pas mal d’amis un peu partout dans le monde. Si t’as
envie de bouger, ça peut se faire aussi. Mais chaque chose en son temps. Tu
retournes à la City lundi, j’ai réussi à t’obtenir quelques jours de plus, mais
dimanche, l’Eurostar t’attend pour te ramener à Londres.
— Merci, papa, soufflé-je avec reconnaissance.
Je sens que pour peut-être l’unique fois de ma vie, il s’est battu pour moi. Et
cette sensation vaut de l’or.
— Tu viens dîner demain soir à la maison ? me propose-t-il d’une voix mal
assurée. Je voudrais te présenter ma nouvelle compagne.
Il n’est pas très à l’aise avec ça. Depuis maman, je ne l’ai jamais vu avec
d’autres femmes. Bien sûr, il a eu beaucoup de conquêtes, mais aucune n’a assez
compté pour qu’il envisage de lui faire rencontrer son fils. C’est un énorme pas
pour lui.
— Avec plaisir ! Tu me diras ce que vous faites à manger, je ramènerai une
bouteille de vin.
Le soulagement éclaire son visage et, pendant un instant, je me retrouve dans
ses traits. Pourtant, de lui, je n’ai que son regard. Rien d’autre. La finesse de mes
traits, je la dois uniquement à ma mère. Tout comme mon caractère torturé, dixit
mon père.
— Merci fils, tu vas l’adorer, j’en suis certain.
Chapitre 17


Éléonore

— On dîne avec Alex et son fils, demain soir, indiqué-je à Roxanne. Je
compte sur toi, hein ?
Ma fille acquiesce, mais la grimace qui déforme son visage me montre que
cette idée ne l’emballe pas plus que ça. Pourtant, je sais qu’elle fera l’effort
d’être souriante le jour J. J’ai hâte d’y être : je vais enfin en savoir un peu plus
sur le monde d’Alex. Cela fait un moment que j’espère rencontrer sa famille.
Qu’il fasse enfin cet effort ne fait que confirmer les sentiments qu’il a pour moi.
Il m’a avoué que ses relations avec son fils étaient très compliquées, ce qui
explique sans doute pourquoi il m’en parle si rarement, mais il semble avoir
décidé de remédier à ça. Tant mieux ! Plus que personne, je sais à quel point
c’est important d’avoir de bons rapports avec ses enfants. Roxanne est le pilier
de ma vie et je n’aurais pas supporté que nous ne nous entendions pas.
— Ça va être sympa, ne t’en fais pas, tenté-je de la rassurer. Apparemment, il
est plutôt cool. Il est tout jeune en plus, je suis sûre que vous allez accrocher
vous deux.
— Ça va parler que de chiffres et de politique toute la soirée… ronchonne
Roxanne en levant les yeux au ciel.
— Mais non. Alex m’a laissé sous-entendre que son fils ne lui ressemble pas
du tout. C’est sans doute pour ça que ça ne se passe pas très bien entre eux…
Puis tu étais curieuse d’en savoir plus sur lui, c’est le moment ou jamais ! plaidé-
je pour lui donner envie de m’accompagner à ce dîner même si elle n’a pas
vraiment le choix.
Elle finit par approuver avant de se replonger sur son smartphone. Ma fille
est vraiment accro à son téléphone !
— Tu ne veux pas le lâcher un peu ? Il ne va pas s’échapper, hein ? raillé-je
gentiment.
Elle se contente de me tirer la langue sans même le quitter des yeux, et je
secoue la tête, dépitée. Les adolescents sont tous les mêmes ! J’enfile rapidement
une veste et adresse un signe de la main à Roxanne avant de claquer la porte. Je
dévale les escaliers en manquant même de rater la dernière marche. Alex
m’attend dans son nouvel appartement pour m’emmener dîner, et il déteste le
retard.
Une légère angoisse s’empare soudain de moi : je ne l’ai pas revu depuis
qu’il m’a proposé d’emménager avec lui. J’ai prétexté être un peu malade pour
éviter de passer du temps avec lui parce que je me sentais trop mal pour affronter
son regard. Le dîner d’adieu avec Sam me traverse encore l’esprit. Je ne pense
qu’à ça en réalité même si je fais comme si de rien n’était. Il n’y a qu’Arthur qui
voit bien que mon rire sonne faux. Il m’a laissé sous-entendre que tout quitter est
possible si Sam est vraiment celui qui me rend heureuse. Mais de toute façon, je
n’ai aucun moyen de le contacter. Ni numéro ni adresse, rien. Il n’y a que lui qui
peut me retrouver, mais je doute qu’il le fasse un jour. C’est sans doute
préférable ainsi. Que pourrais-je lui apporter au fond ? J’ai presque quarante ans,
une petite vie paisible alors que lui a encore tout à construire. Il se lasserait
rapidement d’être avec une femme comme moi. Le mieux est qu’il tourne la
page, et vite. Moi aussi par la même occasion !
J’arrive à l’adresse qui sera bientôt la mienne et contemple le hall avec un
regard plus critique que la première fois. Maintenant, l’endroit me paraît
prétentieux et clinquant. C’est un immeuble à l’image d’Alex, tout comme
l’appartement qui semble bien trop grand, même pour trois. Si ça ne tenait qu’à
moi, un loft moins spacieux et tape-à-l’œil voire une maison en banlieue aurait
fait l’affaire. Mais c’est peut-être parce que j’appréhende d’emménager avec
Alex que je commence à trouver toutes les excuses possibles et imaginables pour
empêcher ça.
La porte est entrouverte, et je pénètre dans l’appartement encore vide où
Alex s’agite à prendre des mesures dans le salon. Il porte un pantalon noir en
toile et un tee-shirt gris qui met en valeur sa fine musculature. C’est la première
fois que je le vois dans une tenue aussi décontractée. En même temps, il n’allait
pas commencer des travaux dans un costume à deux mille euros !
— Salut, soufflé-je en m’approchant de lui, discrètement.
Il sursaute au son de ma voix et se redresse brusquement.
— Bonjour, chérie, me répond-il en se penchant vers moi pour m’étreindre
rapidement.
Il repousse une mèche de cheveux qui lui retombe devant le regard et soupire
en lançant un coup d’œil autour de lui. Le bricolage n’a jamais été son fort
comme j’ai pu le constater à chaque fois qu’il devait changer une ampoule ou
accrocher un cadre chez lui. Je suis sûrement plus douée que lui à ça !
— Je suis crevé, j’ai écumé les quincailleries tout l’après-midi pour voir ce
que je pouvais commencer à acheter, m’explique-t-il en passant sa main dans sa
nuque probablement contractée.
— C’est du boulot, hein ?
— Je n’aurais pas cru que c’était si éreintant, approuve-t-il en grimaçant. Il y
a tellement de choses auxquelles penser. La dernière fois, c’est mon ex-femme
qui avait tout géré avec son décorateur. Je devrais peut-être l’embaucher
d’ailleurs.
— Ta femme ? demandé-je d’une voix distraite.
Je tente de me concentrer sur ce qu’il me dit, mais mon esprit vogue déjà
bien loin de cet appartement.
— Mais non. Son décorateur ! corrige-t-il. Ça va, Éléonore ? Tu as mauvaise
mine. Tu es sûre de t’être totalement remise ?
Il se tourne vers moi et pose ses deux mains sur mes épaules. Son regard
inquiet me fait culpabiliser aussitôt et j’esquisse un petit sourire pour le rassurer.
J’ai tendance à oublier qu’Alexander peut se montrer très attentionné. C’est sans
doute une des choses qui m’ont séduite chez lui au début.
— Oui, oui, ne t’en fais pas. Je suis juste un peu fatiguée, rien de grave.
— Tu veux qu’on aille dîner de suite ? Il n’y a rien pour s’asseoir ici et…
— Alex, tout va bien, je te le promets, le coupé-je en attrapant son visage
entre mes mains et en posant mes lèvres sur les siennes.
J’ai envie qu’il approfondisse le baiser que je lui donne et qu’il me dise que
je lui ai manqué pendant ces quelques jours, mais il se contente de s’écarter pour
me scruter.
— D’accord. Pour être honnête, je t’avoue que je suis un peu rassuré de
savoir que tu étais vraiment malade.
— Comment ça ? l’interrogé-je.
— J’ai eu l’impression que tu étais distante ces derniers jours. Je pensais que
tu avais peut-être besoin de prendre un peu de recul par rapport à nous. Avec
l’appartement et le dîner avec mon fils demain soir, ça fait beaucoup de choses
d’un coup. Ça devient de plus en plus sérieux toi et moi et j’ai eu peur que ce ne
soit plus que ce que tu veuilles pour notre couple, me confie-t-il à voix basse.
Me dire tout ça doit vraiment lui coûter. Alexander déteste parler de
sentiments et ne montre que rarement ce qu’il ressent. Pendant quelques instants,
j’envisage de tout lui révéler : ma crainte de m’installer avec lui, les doutes de
Roxanne et surtout, Sam. Mais il serait tellement furieux si je lui avouais craquer
sur un mec qui n’a même pas trente ans que je préfère me taire. Inutile de le
blesser : je ne reverrai plus Samuel.
— Mais non, je suis vraiment heureuse que notre relation évolue dans ce
sens ! m’exclamé-je avec autant d’enthousiasme que possible. J’ai hâte de
rencontrer ton fils et je suis aussi très impatiente qu’on vive ici tous les trois.
Il me lance un regard inquisiteur. Il ne semble pas entièrement convaincu par
mes paroles. Peut-être que je devrais renoncer à faire comme si tout allait bien
dans le meilleur des mondes ? J’humecte ma lèvre en soupirant doucement.
— C’est juste que Roxanne n’est pas aussi emballée que nous. Ça lui fait un
peu peur de quitter notre routine à deux et d’être trois, expliqué-je. Mais ça va
aller, elle a besoin d’un peu de temps.
Je déteste utiliser ma fille comme excuse alors que c’est moi le vrai
problème, mais je n’ai pas le courage d’en dire plus pour l’instant. Alexander
dépose un baiser sur mon front. L’expression contrariée qu’il arborait a disparu :
il est rassuré par mes paroles. Il ne perçoit pas derrière mon sourire ma propre
angoisse. Comme s’il ne me connaissait finalement pas si bien que ça alors que
nous sommes ensemble depuis un an. Il n’est jamais capable de sentir mon
inquiétude ou de deviner ma tristesse. Sam, lui, réussit souvent à intercepter la
moindre émotion chez moi alors que nous ne nous sommes vus que trois fois.
— Je suis sûr qu’elle sera très heureuse ici, affirme mon compagnon. Qui
pourrait ne pas apprécier cet endroit ?
Je me dégage de l’étreinte d’Alex pour me promener dans le salon. Je ne dois
pas penser à Sam maintenant, et encore moins le comparer à l’homme qui
partage ma vie.
— Alors, qu’est-ce que tu as prévu pour la salle de bal ? tenté-je de
plaisanter pour détendre un peu l’atmosphère.
Alexander retrouve son aplomb et me rejoint pour me désigner l’endroit où
trône la cheminée.
— Je pensais mettre le canapé pas loin d’ici. Histoire de passer nos soirées
au coin du feu cet hiver. Avec une énorme télé !
Il pointe du doigt le mur blanc avant de se tourner de l’autre côté de la pièce.
— Puis, une ou deux bibliothèques ici, la salle à manger par là. Peut-être,
aménager un espace bureau pour moi. Il y a de la place ! explique-t-il en faisant
de grands gestes de la main, emballé par ses idées.
Il m’entraîne ensuite dans la cuisine déjà équipée et s’arrête en plein milieu
pour m’offrir un visage ravi.
— Tu vas adorer cette pièce ! assure-t-il gaiement. Elle est faite pour toi. Je
voulais mettre un bar avec quelques tabourets et acheter un frigo américain. On a
l’espace pour, ça sera mieux ! Puis, peut-être, refaire installer quelques
rangements plus fonctionnels.
J’approuve et fais le tour de la cuisine tout en effleurant les plans de travail
en marbre. À croire qu’il a déjà le plan de l’appartement en tête et que ce que
j’en pense ne l’intéresse finalement pas plus que ça. D’un côté, tant mieux. Je
n’ai pas à me forcer à imaginer le décor de mes rêves alors que me projeter ici
me paraît impossible pour l’instant. Je le suis dans le couloir jusqu’à une porte
entrouverte qu’il pousse pour me laisser pénétrer à l’intérieur.
— Ici, la chambre de Roxanne. On pourrait refaire la peinture dans la
couleur qu’elle préfère. Peut-être un mauve léger ou du lilas. Installer un
dressing dans le renfoncement, on peut agrandir un peu en prenant sur la salle de
bains à côté en plus, planifie-t-il en plissant les yeux comme pour imaginer la
pièce une fois terminée. Je suis sûr qu’elle sera ravie !
Ça, je n’en doute pas. C’est clairement un argument de choix pour appâter
ma fille.
— C’est parfait. Je sens qu’elle va adorer cet appartement. Tout est tellement
spacieux, claironné-je d’un ton enthousiaste.
S’intéresser, sourire, lâcher quelques commentaires approbateurs. C’est assez
simple finalement. Alex est prévisible. Il n’y a qu’à aller dans son sens pour lui
faire plaisir. La visite continue ainsi jusqu’à ce que nous ayons passé en revue
toutes les pièces et imaginé le moindre détail de notre prochaine vie ici. Il a l’air
d’être aussi excité qu’un enfant le jour de Noël, et la culpabilité m’envahit
davantage. Je devrais être heureuse. Cet appartement est magnifique, quoi que je
puisse dire, et il a pensé à tout. Il s’occupe du moindre détail. Il ne me reste qu’à
poser mes valises et à sourire. Mais plus ça va et plus je sais que je risque
d’avoir du mal à me sentir chez moi ici. Mon appartement a beau être petit, je
l’ai décoré de A à Z avec le peu de moyens que j’avais à l’époque, mais avec
tout l’amour possible. Et le résultat est là : on s’y sent bien. Je voudrais avoir le
même sentiment ici : que cet appartement devienne un cocon pour cette famille
que j’ai choisi de former. Mais est-ce que ça sera le cas un jour ?
— On va dîner maintenant ? J’ai réservé dans ce nouveau resto branché à
Pigalle, annonce-t-il, certain que cette idée va me plaire.
Je hoche la tête. Encore un endroit que je vais pouvoir ajouter à ma liste…
Alexander attrape ma main et je le suis après avoir jeté un dernier regard à
l’appartement.
Chapitre 18


Samuel

— Samuel, tu peux mettre la table, s’il te plaît ? me sollicite mon père.
Sa voix me parvient de la cuisine. Il est en train de mitonner un petit plat qui
dégage une odeur appétissante. Je n’aurais jamais cru le voir un jour derrière les
fourneaux et pourtant, d’après ses dires, il a toujours aimé cuisiner. Il aurait
adoré pouvoir faire ce dîner dans son nouveau chez-lui, mais rien n’est encore
installé. Nous nous retrouvons donc ici, dans l’appartement où il habite depuis
un moment déjà. Ça fait plusieurs années que je n’y suis pas allé. D’habitude,
nous nous voyons entre deux cafés, deux déjeuners et c’est tout. Mais
aujourd’hui, c’est différent. J’ai passé l’après-midi avec lui pour qu’il me fasse
visiter l’endroit où il va vivre et qu’il mette à contribution mes talents de
bricoleur plus développés que les siens. J’ai enfin eu l’impression d’avoir un
père, sentiment que je n’ai pas ressenti depuis bien trop longtemps.
— Ouais, je m’en occupe, crié-je en retour avant d’aller farfouiller dans le
buffet du salon.
Rapidement, les assiettes et les couverts sont installés. Puis, je dépose les
verres sur la table. Quand il sort de la cuisine, une expression satisfaite se peint
sur son visage et il m’ébouriffe les cheveux comme si j’avais encore sept ans.
— Merci, fils. Je viens d’ouvrir ta bouteille pour que ça décante. Tu as très
bien choisi, approuve-t-il, appréciateur.
— C’est au moins un truc qu’on a en commun, le vin. Tu m’as toujours
donné envie d’en apprendre un peu plus et je fréquente beaucoup de cavistes dès
que j’en ai l’occasion. Je prends même des cours d’œnologie le samedi matin.
— Des cours ? s’étonne-t-il. Je ne savais pas que ça te plaisait autant ! Tu
n’as jamais voulu en faire ton métier ?
— C’est pas évident. Il y a tellement de vignobles aujourd’hui.
— Non, mais tu pourrais ouvrir ta propre cave à vin. Tu pourrais même
associer ton envie de voyager pour rechercher des nouveaux vignerons partout
dans le monde. Il n’y a pas qu’en France qu’on fait des bons crus, tu sais ?
Je détourne mon regard quelques instants pour me perdre dans la
contemplation d’un tableau dans le salon. Vu comme ça, mon père n’a pas tort.
C’est quelque chose qui pourrait me plaire et dans lequel j’excelle. Tous mes
potes le disent, et mon prof aussi.
— Je pourrais y réfléchir sérieusement, c’est vrai, accordé-je, pensif. Dans
tous les cas, c’est certain que ça me comblerait davantage que la finance ou le
droit. Sans vouloir te vexer !
La sonnette de l’appartement empêche mon père de répondre, et il lance un
coup d’œil nerveux à la pendule.
— Déjà ? Va leur ouvrir, Samuel, je finis deux trois bricoles en cuisine.
Je soupire, mais me dirige néanmoins d’un pas rapide vers la porte. Il aurait
pu les accueillir lui-même, je ne suis pas forcément à l’aise dans ce genre de
situation. Qu’est-ce que je suis censé dire à la petite amie de mon père alors
qu’elle m’est totalement inconnue ? J’ouvre la porte pour tomber sur une
adolescente blonde au regard mordoré.
— Salut, tu dois être le fils d’Alex ? Moi c’est Roxanne. Enchantée.
Elle me tend la main tandis que je me fige. Les traits de son visage me sont
familiers et pour cause, je les ai déjà aperçus sur plusieurs photos. Roxanne est la
fille d’Éléonore et donc par déduction, Éléonore est la femme que fréquente mon
père. Celle avec qui il va s’installer. Mon être tout entier se brise. Cependant, je
m’empare de sa main que je serre rapidement en tentant de faire bonne figure.
J’ai du mal à détacher mon regard d’elle. Elle ressemble beaucoup trop à sa
mère, c’en est frappant.
— Je suis Samuel. Enchanté, Roxanne. J’ai beaucoup entendu parler de toi,
lancé-je d’une voix faussement enthousiaste.
Mais lorsque le nez de la jeune femme se fronce et que la perplexité se
dessine sur son visage, je regrette bien vite mes derniers mots. Apparemment,
elle se demande ce que mon père a pu dire d’elle. Je désigne le salon pour
changer de sujet et referme la porte derrière elle.
— Fais comme chez toi. Tu connais les lieux.
— Oui, oui, t’inquiète. Maman arrive, elle se gare. Il n’y a jamais de place
dans ce quartier, râle l’adolescente.
Elle ôte son manteau et l’accroche sur la patère dans l’entrée avant de
s’installer dans le canapé.
— Alex cuisine ? me demande-t-elle avec étonnement.
— Eh ouais, tout arrive. Ta mère en a fait un autre homme, laissé-je échapper
d’un air morose.
Bien entendu, elle ne semble pas s’apercevoir de l’amertume qui me
transperce à ce moment précis et hoche même la tête pour confirmer mes dires.
— Bonsoir, Roxanne.
Mon père a quitté la cuisine et a remis un peu d’ordre dans sa tenue et dans
ses cheveux. Il adresse une œillade enthousiaste à la jeune fille qui se lève et
dépose deux bises sur ses joues.
— Salut ! Ça sent drôlement bon. Je ne savais pas que tu étais doué pour
préparer de bons petits plats, lui dit-elle avec amusement.
— J’ai des talents cachés apparemment. Ta mère n’est pas là ? s’enquiert-il.
— Elle cherche une place, elle ne devrait pas tarder.
Il acquiesce et se tourne vers moi.
— Allez vous servir à boire si vous voulez en attendant.
Roxanne se lève et se dirige directement dans la cuisine tandis que je reste
immobile dans le salon, les mains crispées sur une chaise. J’ai l’impression
soudaine d’être un étranger dans cette pièce. Mon vieux et Roxanne semblent
partager beaucoup plus de choses qu’avec moi comme si finalement c’était elle
sa fille. Après tout, il la voit régulièrement depuis un an. Il a eu le temps de
prendre une place importante dans sa vie tandis qu’il me laissait derrière lui. Je
n’ai jamais ressenti aussi violemment que maintenant à quel point il est devenu
un étranger pour moi.
— Ça va, fils ? Tu as l’air bizarre, remarque-t-il en plissant les yeux pour
m’observer.
— Ouais ça va, juste un coup de fatigue. Je n’ai pas beaucoup dormi la nuit
dernière, Tristan voulait sortir, inventé-je pour me justifier. Le jeudi soir, c’est
sacré. After work oblige. Tu le connais, il pourrait passer ses soirées à écumer
toutes les boîtes de Paris.
Mon père m’adresse un clin d’œil complice. Il ne se doute pas un seul instant
que c’est un mensonge. Pourquoi le ferait-il ? Après tout, c’est tout à fait le
genre de mec que je suis habituellement : boîtes de nuit à gogo, filles qui défilent
dans mon lit et Tristan en valeureux compagnon de soirée. Puis il adore mon
pote de toujours. Il suffit que je parle de lui pour qu’il oublie le reste.
— Vous devriez bruncher avec moi dimanche matin, ça fait un moment que
je ne l’ai pas vu ce gosse. Ça me ferait plaisir.
J’acquiesce même si nous n’irons probablement pas. Tristan n’a pas
spécialement envie de se taper un déjeuner en compagnie de mon père et moi je
risque d’avoir besoin de me noyer dans l’alcool après ce qui m’attend ici.
— Je te laisse accueillir Éléonore, je vais préparer l’apéritif, rajoute-t-il avant
de tourner les talons.
Mes yeux se ferment dès qu’il quitte le salon. Je suis atterré, il n’y a pas
d’autre mot. Dois-je vraiment rester ? Je devrais peut-être prétexter une urgence
et me barrer rapidement : un accident de scooter pour Tristan ou Élisa bloquée à
une soirée et qui a besoin de mon aide. Ça pourrait marcher ! Mais de toute
façon, quoi que je fasse, je risque de la croiser. C’est trop tard. Si je descends
maintenant, elle peut être en train de grimper les escaliers et nous tomberons
face à face entre deux étages. Ça serait tout aussi bizarre. Je n’ai pas d’autre
choix que de rester et d’assister à la ruine de ma vie. La femme qui fait battre
mon cœur est amoureuse de mon père. Elle va vivre avec lui. Et moi, je vais
devoir jouer au fils ravi et participer à ce bonheur familial alors que j’ai juste
envie de gerber. Comment vais-je réussir à faire semblant ?
La porte s’ouvre alors et je relève brusquement la tête. C’est bien Éléonore
qui pénètre à l’intérieur sans se douter que je suis là. Elle est vêtue d’un jean qui
souligne sa silhouette parfaite et d’un petit pull en cachemire vert pâle. Ses
cheveux blonds sont retenus en chignon, mais quelques mèches rebelles
s’échappent de sa coiffure qu’elle tente de remettre en place de ses doigts fins.
Elle est encore plus belle que dans mon souvenir. Elle ne porte pas de
maquillage cette fois si ce n’est que ses lèvres sont légèrement colorées de rose.
Naturelle et éblouissante. Elle dépose son manteau dans l’entrée tandis que je
m’approche d’elle. Lorsqu’elle croise mon regard, je vois une lueur paniquée
traverser ses prunelles dorées.
— Sam… Mais… bredouille-t-elle d’une voix blanche.
Je lance un rapide coup d’œil derrière moi. Mon père est encore dans la
cuisine avec Roxanne. Il doit lui raconter sa mésaventure pour faire la sauce et la
dextérité qu’il faut pour réussir à maîtriser la cuisson. Je le connais par cœur. J’ai
quelques minutes pour parler à Éléonore et lui expliquer la raison de ma
présence ici. Mes mains se posent avec douceur sur ses épaules et je me retiens
de justesse de l’embrasser. Je ne rêve que de ça depuis que je l’ai quittée après
notre soirée. Sentir de nouveau ses lèvres, son corps se presser au mien et ses
bras s’enrouler autour de ma nuque comme si elle avait peur de s’éloigner de
moi. J’ai tellement besoin d’elle, mais je ne peux plus rien faire désormais. Elle
sort avec mon vieux, putain !
— Je… Alexander est mon père, confessé-je à voix basse pour éviter qu’ils
ne se posent des questions dans la cuisine.
— Ton… ? Mais… Ce n’est pas possible. Il… Tu le savais ?
— Non, je l’ai compris en voyant Roxanne, lui expliqué-je. Tu m’avais
montré des photos chez toi et c’est ton portrait craché de toute façon. Puis, il a
prononcé ton nom avant que je vienne t’ouvrir la porte. Il ne me l’avait jamais
dit et je t’avoue que je ne lui ai même pas demandé quand il m’a parlé de toi. Sa
vie amoureuse ne m’a jamais intéressé…
J’observe Éléonore avec attention. Elle est plus pâle que jamais. De légers
sillons se creusent sur son front et sa mâchoire est contractée. Si je retire mes
mains de ses épaules, elle risque de défaillir d’un moment à l’autre. J’ai envie de
la rassurer, de la serrer contre moi et de lui dire que tout ira bien. Mais je suis
incapable de savoir comment cette soirée va tourner ni même comment cette
situation va évoluer.
— Ah ! Tu es là, chérie, je ne t’ai pas entendue arriver !
Je la lâche précipitamment et me retourne vers mon père, angoissé. A-t-il vu
quelque chose ?
— Alors, vous avez fait connaissance ? demande-t-il avec enthousiasme.
Apparemment, non. Il ne se doute de rien. Il s’approche d’Éléonore pour
déposer un baiser sur ses lèvres et elle semble combattre intérieurement pour
retrouver sa contenance.
— Oui, Samuel a l’air d’être adorable ! réussit-elle à s’écrier avec une joie
feinte.
Elle adresse un rictus forcé à son compagnon qui approuve avant de pousser
doucement sa compagne dans le salon.
— Allez, tout le monde à table. J’ai testé une nouvelle recette, vous m’en
direz des nouvelles !
Éléonore retourne dans l’entrée pour attraper un sac qu’elle tend à mon père.
— Ah tiens, j’ai ramené un peu de vin, souffle-t-elle.
Il attrape la bouteille et l’amusement se devine sur son visage lorsqu’il me la
montre. C’est la même que celle que j’ai ramenée !
— Vous avez déjà les mêmes goûts en vin, c’est une bonne chose !
s’exclame mon père en la déposant sur le buffet.
— J’ai acheté la même, précisé-je à Éléonore qui a l’air d’être complètement
perdue.
Sa fille s’approche d’elle et agite la main devant le visage de sa mère.
— Ça va maman ? T’es toute pâle.
— Oui, oui, ne t’en fais pas, ma puce. Il fait trop chaud. Je vais aérer un peu.
Elle se dirige dans le salon et ouvre la fenêtre avant de se pencher quelques
instants par-dessus la rambarde pour prendre l’air. Elle est parfaitement à l’aise
ici, elle doit venir régulièrement et cette simple constatation me tue. Je ne dois
pas y penser. Éléonore s’assoit avec Roxanne à côté d’elle, et je m’installe face à
elle même si c’était probablement la place de mon père. D’ailleurs, elle me lance
un regard réprobateur, mais tant pis. Notre hôte revient de la cuisine avec
quelques olives et biscuits salés pour l’apéritif qu’il dépose sur la table avec le
même air ravi qu’il ne quitte pas depuis que sa nana a mis les pieds dans
l’appartement. Il est loin de se douter qu’il y a quelques jours, c’était mes lèvres
qui étaient sur les siennes.
Il sert tout le monde et se lève.
— Trinquons à nous, et à la famille que nous allons former, propose-t-il.
Éléonore l’imite et son verre cogne doucement contre le sien.
— À nous, chuchote-t-elle d’une voix hachée.
Mais son regard est fixé sur moi et, lorsque je lui adresse une œillade
entendue, elle détourne vivement la tête.
Chapitre 19


Éléonore

Ce dîner va être un désastre. Ça ne peut pas en être autrement. Moi qui me
faisais une joie à l’idée de cette soirée, je regrette désormais d’avoir accepté
cette invitation. D’un autre côté, ce moment serait forcément arrivé un jour ou
l’autre. Le plus tôt est le mieux. Samuel est le fils de l’homme que je fréquente
depuis un an. Son gosse ! J’ai presque envie de rire tant cette situation me
semble absurde et digne d’un stupide film américain. Rien de ce genre n’est
censé arriver dans la vraie vie ! Pourquoi a-t-il fallu que ça tombe sur moi ?
Comment leur lien de parenté a-t-il pu m’échapper avant ce soir ? Aucune idée.
Ou au fond, si. Je le sais pertinemment. J’ai tenté plusieurs fois de lui poser des
questions à ce sujet, mais il évitait de m’en parler. Dès que j’essayais de lancer
cette discussion, il se braquait et se contentait de me dire qu’ils ne s’entendaient
pas. Il ne m’a jamais d’ailleurs montré de photos de lui ni même évoqué son
enfance. Roxanne a raison sur un point, Alex est un père horrible. Maintenant
que les morceaux du puzzle s’assemblent enfin, j’en prends conscience. Samuel
m’a tellement parlé de lui et de la souffrance qu’il a pu ressentir de se sentir
abandonné ou ignoré que j’en viens presque à en vouloir à mon compagnon pour
tout ce qu’il lui a fait subir.
Mon regard s’attarde sur les deux hommes. Ils sont assis côte à côte et la
familiarité de leurs traits me saute soudain aux yeux. Ils ont le même sourire, ce
regard arrogant et surtout la même façon de se tenir. Bien entendu, quelques
différences peuvent mettre le doute sur leur lien. Samuel a un visage plus fin et
un nez d’esthète grec. Le côté breton est plus ancré chez Alexander avec des
traits plus virils et grossiers. N’ai-je pas retrouvé un peu de Sam dans les traits
de mon compagnon ? Si Alex me plaisait tellement, n’était-ce pas parce qu’il
avait le même regard profond que Sam ? Si j’en étais inconsciente jusque-là, ces
quelques similitudes ont peut-être joué un rôle dans ce qui m’a poussée dans les
bras de mon compagnon. Ça me tue de m’en rendre compte. Ma vie a déjà pris
une tournure bien compliquée lorsque Sam a franchi de nouveau le seuil de mon
salon de thé et j’apprends aujourd’hui qu’il n’est autre que le fils de l’homme
que je fréquente. Comment vais-je pouvoir m’extirper de cette situation ?
J’ai embrassé Sam alors que je suis avec Alex. Voilà ce que je me répète sans
cesse depuis mon arrivée ici. Le jeune homme peut choisir de tout balancer à son
père s’il le veut. Il a le pouvoir de tout détruire entre nous s’il décide d’être
égoïste. Le fera-t-il ? J’en tremble rien que d’y penser. J’imagine déjà le regard
d’Alex me dévisager avec un mépris qu’il ne tenterait même pas de dissimuler.
— Tu n’aimes pas ?
La voix de mon compagnon me ramène sur terre et une moue interloquée se
dessine sur mon visage. Je n’ai aucune idée de ce dont il me parle.
— Le plat. Tu n’as pas touché à ton assiette, précise-t-il impatiemment.
Effectivement, mon assiette est encore pleine. À vrai dire, je n’avais même
pas remarqué qu’il nous avait servis.
— Désolée, j’étais ailleurs, je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit, m’excusé-
je en lui adressant un regard contrit.
Alexander fronce les sourcils et une expression inquisitrice traverse pendant
quelques secondes son visage. Il semble douter de mes paroles.
— Ne me dis pas que tu as été en boîte avec mon fils, plaisante-t-il, non sans
une pointe d’ironie dans la voix.
Les yeux écarquillés, je secoue vivement la tête en me sentant rougir face à
l’attention des autres convives qui se porte sur moi. Bien entendu, Alex ne sait
rien pour Sam et moi, mais sa réflexion a le don de me mettre mal à l’aise.
— Je n’ai plus l’âge de passer la nuit à danser, répliqué-je.
Je croise le regard de Samuel qui m’adresse un sourire compatissant. Il doit
certainement être aussi embarrassé et troublé que moi. Nous ne devions plus
nous revoir et nous voilà de nouveau face à face. À croire que la vie s’amuse à
nous réunir…
— Il n’y a pas d’âge pour ça, maman, intervient Roxanne. La mère de Lucie
l’accompagne en boîte très souvent.
Je fronce les sourcils et me tourne vers elle.
— Tu aimerais vraiment que je sois ta compagne de soirée ? répliqué-je d’un
ton dubitatif.
— Euh… bredouille-t-elle. Pas vraiment en fait, mais… ce que je voulais
dire, c’est que des nanas plus vieilles que toi sortent danser sans que personne ne
trouve ça choquant.
— À vrai dire, les gens estiment que c’est ridicule, mais ils se taisent, c’est
tout. C’est un peu comme les femmes plus âgées qui fréquentent des petits
jeunes pour se sentir vivre. On ne dit jamais rien, mais on n’en pense pas moins,
corrige Alexander.
J’ai envie de m’enfoncer sous terre. Est-ce qu’il se doute de quelque chose ?
Samuel me donne un léger coup de pied sous la table pour que je me reprenne et
mon cœur parvient à retrouver un rythme plus mesuré. Je m’empresse de goûter
au plat d’Alexander avant de pousser un soupir de ravissement feint.
— Mmmm c’est délicieux, chéri ! m’exclamé-je avec enthousiasme.
— C’est vrai, tu aimes ?
— Oui, c’est encore meilleur que l’osso buco de la dernière fois. J’adore
quand tu cuisines, tu te débrouilles vraiment bien ! Je vais finir par t’embaucher
au salon si ça continue, renchéris-je avec une voix affectueuse.
Rien de mieux que de le flatter pour lui faire oublier la discussion sur les
femmes de mon âge qui prennent plaisir à fréquenter des hommes plus jeunes.
— Ouais maman a raison, c’est trop bon. Merci, Alex !
— Je ne peux qu’approuver, bravo, papa ! Je ne te savais pas si doué derrière
les fourneaux. J’en apprends tous les jours sur toi.
La voix de Sam est amère, mais il n’y a que moi qui le remarque.
Heureusement, la discussion suit son cours avec Alexander qui raconte à la
tablée où il a appris à cuisiner et plus personne ne s’intéresse à moi. Sauf
Samuel. Son regard semble avoir du mal à se détacher de moi et cela suffit à me
troubler. Je crains que Roxanne ne finisse par s’en rendre compte, mais entre le
monologue d’Alex et son téléphone auquel elle jette de fréquentes œillades,
aucune chance !
Quelque chose se glisse soudain contre ma jambe. Je bouge un peu, mais le
contact reprend, de manière plus prononcée. Je relève la tête : la moue
charmeuse de Sam suffit à me faire comprendre qu’il est l’auteur de cette
caresse. Il me fait du pied ! Sous la table de son père ! Il n’a peur de rien. Je le
fusille du regard, mais son sourire ne fait que s’agrandir, à croire que la situation
l’amuse plus qu’autre chose. Je fais en sorte de reculer ma jambe et de lui
adresser une nouvelle œillade assassine pour le remettre à sa place, mais ça ne
l’arrête pas.


— C’était une super soirée, papa, mais je ne vais pas tarder. Élisa m’attend,
annonce Samuel.
Le jeune homme se lève de table, mettant enfin un terme à mon supplice,
puis il serre l’épaule de son père pour le saluer.
— Tu es sûr que tu ne veux pas rester davantage ? J’ai un très bon whisky
qui ne demande qu’à être goûté, propose Alex.
— Non, je rentre à Londres dimanche soir, et j’ai envie de profiter un peu de
mes amis avant de repartir.
Sam ne me quitte pas du regard lorsqu’il dit ça et je détourne rapidement la
tête pour me tourner vers Alex.
— Je ne devrais pas tarder non plus, interviens-je à mon tour. Je travaille
demain matin.
— Ah bon ? Arthur ne bosse pas finalement ? m’interroge Roxanne avec
surprise.
— Si, si, il sera là, mais il faut que j’avance un peu sur ma compta, prétexté-
je. Je suis en retard ce mois-ci, j’aurais dû clôturer il y a quelques jours déjà. Je
vais essayer de travailler avant l’ouverture, vers 7 h 30, et profiter de la quiétude
matinale pour me remettre à jour.
Bien entendu, c’est un mensonge. Ma comptabilité est tout à fait à jour. Je ne
pensais pas me rendre au salon avant de savoir que Samuel repartait à Londres
dimanche soir. Je veux juste nous donner une dernière chance de discuter avant
qu’il ne retourne à sa vie et moi, à la mienne.
— Mais ça ne me prendra pas longtemps, je serai là pour le déjeuner. On ira
manger dehors, d’accord ? proposé-je à ma fille qui acquiesce.
Samuel m’adresse un imperceptible signe de tête. J’espère qu’il a compris le
message. Nous devons vraiment parler de cette soirée surréaliste. Il faut que
nous puissions mettre tout ça au clair et envisager la suite. Je ne me vois pas
passer mes Noëls assise entre lui et son père. Ça serait trop bizarre !
— Tu ne veux pas que je t’aide, chérie ? me demande Alex en déposant ma
veste sur mes épaules. Je sais que la compta n’est pas ton point fort. Tu pourrais
venir à la maison demain matin.
— Non, ne t’en fais pas ! Je pense réussir à m’en sortir. Je me débrouille de
mieux en mieux, rétorqué-je d’une voix sèche.
Alexander me prend parfois de haut en oubliant que moi aussi j’ai été
avocate d’affaires et que manier les chiffres a été une de mes occupations
principales pendant quelques années. Il a tendance à voir tous ceux qui ne sont
pas du métier comme des gens forcément inférieurs à lui. Ce côté un peu trop
prétentieux m’agace souvent !
— Comme tu veux. Si tu changes d’avis, tu m’appelles de toute façon.
Il dépose un baiser sur mes lèvres en me serrant rapidement contre lui, et
Roxanne laisse échapper un petit cri dégoûté.
— On est là, hein ? Sam, dis-leur que c’est dégueu de faire ça devant les
enfants, s’exclame ma fille d’une voix amusée.
— Ouais, je suis d’accord. C’est un peu traumatisant.
Alexander ricane avec Roxanne. Je tente de me mêler à eux, mais mon rire
sonne faux. Le spectacle n’est pas plaisant pour Sam : me voir embrasser son
père alors que j’étais dans ses bras il y a quelques jours doit le perturber. Je
m’écarte rapidement de mon compagnon et m’approche de lui.
— Je… J’ai été ravie de faire ta connaissance, Samuel. Bon retour sur
Londres, si on n’a pas l’occasion de se recroiser d’ici là.
Ma voix ne tremble qu’à peine, et je m’estime presque convaincante lorsque
le jeune homme s’empare de ma main avec douceur pour y déposer un baiser.
— J’ai été ravi moi aussi, Éléonore. Tu es encore plus parfaite que ne le
vantait mon père.
Il m’adresse un clin d’œil discret et j’attrape le bras de ma fille pour
l’entraîner à ma suite. Je n’ai plus qu’une envie : quitter cet appartement et
oublier cette soirée.
Chapitre 20


Samuel

— Tu rentres tôt, me fait remarquer Tristan, à peine franchi le seuil de la
porte.
L’horloge du salon affiche qu’il n’est effectivement que 22 h 35. Je rejoins
mon pote dans le canapé et me laisse choir à ses côtés avec une grimace sans
équivoque.
— Ce dîner était…
— Chiant comme la pluie ? me coupe le jeune homme.
Il se lève et va servir deux whiskys avant de se rasseoir dans le sofa. Il se
tourne vers moi, et me tend mon verre.
— Tout ira mieux après ça, assure-t-il avec certitude. C’est un 1961, année
de naissance de mon père. Je lui ai piqué la dernière fois.
— Honnêtement, et je suis le premier surpris de dire ça, mais je doute que
l’alcool soit vraiment la solution au problème.
— C’est quoi le problème ? Ton vieux sort avec une bouffeuse d’héritage ?
Elle est plus jeune que toi ?
Je secoue distraitement la tête à chacune des questions qu’il me pose. Je me
contente de sentir l’odeur du bourbon et de tremper précautionneusement mes
lèvres dedans. Il est bon, très bon même, et un rictus approbateur se dessine sur
mon visage. Finalement, c’est peut-être une solution partielle en attendant
mieux.
— Alors ? me presse Tristan, désormais curieux d’en savoir davantage sur
l’échec de ce dîner pour lequel je m’étais pourtant enthousiasmé.
Après être rentré à l’appartement en quittant mon père la veille, j’ai annoncé
à mes amis, avec la naïveté d’un gosse, qu’il avait envie de nous donner une
chance et de se rattraper. Bien entendu, cette soirée pour rencontrer sa nana était
la cerise sur le gâteau et je leur ai confié avoir eu le sentiment de faire partie de
sa vie pour la première fois. Si Tristan s’est montré ravi, Élisa a été plus mesurée
et m’a intimé à la prudence pour éviter d’être déçu si ça ne se passait pas comme
je le voulais. Cette nana est vraiment sage. Sauf qu’elle n’imaginait sûrement pas
que ce dîner me remettrait sur le chemin d’Éléonore.
Mon père a été parfait de son côté. Il a été de bon conseil sur mon avenir et à
l’écoute de tout ce que je lui ai dit lors de cette soirée. Son seul défaut consiste
maintenant à être le compagnon de la femme que je convoite si fort.
— Sa nana, c’est… c’est Éléonore, finis-je par avouer en me concentrant sur
mon verre.
Tristan lâche un juron et me serre doucement l’épaule d’une main ferme.
— Sérieux ? C’est la patronne de ton salon de thé, sa meuf ? Mais…
— Ouais je sais, c’est un truc de fou, hein ? Comment est-ce que la vie peut
être aussi mal foutue ? pesté-je avec amertume.
Je m’enfonce un peu plus dans le canapé en lâchant un soupir dépité et
Tristan m’accorde un regard compatissant.
— Elle était bouleversée, moi aussi. Du coup, j’ai prétexté devoir rejoindre
Eli pour me casser, et elle a inventé un truc comme quoi elle bosse demain matin
pour filer. Heureusement que papa n’a rien grillé.
Tristan approuve. Il sait que ça aurait été la cata si mon père s’était douté de
quoi que ce soit. Apprendre que son fils a embrassé sa nana quelques jours plus
tôt l’aurait mis dans une rage folle. Il aurait probablement été persuadé que tout
ça n’est qu’un stratagème de ma part pour lui nuire, alors que je connais
Éléonore depuis plus longtemps que lui.
— Je ne sais pas quoi faire, Tristan, je suis paumé, je te jure, marmonné-je. Il
y a un truc entre elle et moi, je le sens. Ça nous bouffe, tu ne peux pas imaginer à
quel point. Il suffit de voir comment elle me dévore du regard. Elle me veut
autant que je la désire.
— Ouais… De toute façon vu la fin de votre soirée de la dernière fois c’est
clair qu’elle ressent la même chose que toi, confirme Tristan. En tout cas, tu lui
plais. Mais est-ce que ce n’est pas juste une attirance qu’elle a du mal à
repousser ? Elle t’a dit qu’elle aimait l’homme avec qui elle est. Ton père. Elle
est amoureuse de lui, Sam.
— J’en suis pas certain, en fait. Si c’était le cas, je m’en irais sans un regard
en arrière, je te jure. Mais je crois qu’elle n’est pas heureuse avec lui. Elle tente
juste de s’en persuader. Elle veut me voir demain matin, je ne sais pas si je dois
y aller ou pas, avoué-je d’une voix incertaine.
— Elle a réussi à te proposer un rencard sans que ton père grille ? demande
Tristan avec étonnement.
— Elle a dit qu’elle devait bosser tôt pour partir rapidement. Elle ne travaille
quasiment plus le samedi matin depuis qu’elle a embauché un mec pour l’aider.
C’est juste un moyen détourné de me dire qu’elle a envie de me revoir avant que
je retourne à Londres.
Le regard entendu qu’elle m’a adressé me revient à l’esprit. Elle souhaite
sûrement que nous parlions de tout ça. Mais est-ce que ça ne risque pas de
compliquer davantage les choses ?
— Alors, vas-y mec, m’encourage mon pote. Si tu n’y vas pas, tu vas t’en
vouloir, crois-moi. T’as besoin de mettre les choses au clair avec elle. Au moins,
tu pourras partir sans regret.
— Et si j’ai envie de rester après ça, justement ? rétorqué-je.
J’agis comme un gosse, mais savoir que je dois rentrer à Londres et la laisser
dans les bras de mon père me tue. Je voudrais rester ici et me battre pour elle.
Même si je savais que j’éprouvais quelque chose de fort pour elle, la revoir ce
soir n’a fait que confirmer mes sentiments. Elle est gravée en moi. Cette nana, je
l’ai dans la peau. Loin d’étayer les choses, le temps ne fait qu’accentuer ce que
je ressens. Comment est-ce possible ? Je n’aurais jamais cru qu’être aussi accro à
quelqu’un m’arriverait un jour. Pourquoi a-t-il fallu que la vie mette de tels
obstacles entre nous ?
— Sam… Et si ce que tu ressens pour elle n’est rien d’autre qu’une espèce
de challenge ? suggère-t-il prudemment. Elle te résiste et t’as envie de l’avoir.
Encore plus maintenant que t’as appris qu’elle est avec ton père. Je te connais,
t’as toujours eu un esprit de compétition en toi. Ça serait dommage de tout
gâcher entre eux, mais surtout entre ton vieux et toi pour une histoire d’attirance
physique. Comment savoir qu’elle ne te lassera pas comme les autres ?
— Arrête, Tristan. Tu ne peux pas dire ça. Je suis fou de cette nana putain !
Tu m’as déjà vu comme ça avec une meuf, sérieux ?
Tristan secoue doucement la tête. Il n’aime pas aborder des sujets qui
pourraient nous pousser à nous disputer. Il est bien plus calme que moi et déteste
les conflits. En général, il a plutôt tendance à rester en retrait alors que moi je
fonce dans le tas.
— Aucune ne t’a jamais résisté avant, alors peut-être que… tente-t-il de
plaider malgré tout.
— Non. Je sais ce que je ressens pour elle. J’ai pensé à elle chaque jour de
ma putain de vie depuis notre première rencontre. Deux ans, Tristan ! Deux ans !
Et tu crois vraiment que ça ne serait qu’une énième histoire de cul ? grogné-je
avec agacement. Il n’y a qu’elle que je veux à mes côtés. Peu importe ce que je
dois sacrifier pour ça.
— Je ne sais pas quoi te dire, Samuel. Tu n’as jamais été aussi accroché à
une nana avant, mais j’ai l’impression que ce sont de mauvaises raisons qui te
poussent dans ses bras. J’ai peur que tu finisses brisé dans cette histoire, et elle
avec. Pense à tous les dommages collatéraux que tu pourrais causer en te mettant
avec.
— Je suis déjà mort à l’intérieur de toute façon.
— Justement tu passes ton temps à te détruire, et à tout casser autour de toi.
T’as vraiment envie de la laisser t’approcher de trop près et prendre le risque de
lui faire du mal ?
Je réfléchis un instant. Les paroles de Tristan me rappellent les pensées qui
m’ont envahi quand j’ai quitté l’appartement d’Éléonore lors de notre première
rencontre : je ne suis pas assez bien pour elle. Elle n’a pas besoin d’un petit con
comme moi dans sa vie. C’est pour ça que j’ai préféré fuir au petit jour avant
qu’elle ne se réveille et qu’elle ne soit tentée de me laisser une chance. J’ai eu
envie de la préserver. Mais aujourd’hui, est-ce toujours ce que je désire ? La
réponse me fait peur, car je suis conscient que désormais, je n’arriverai plus à
rester loin d’elle. Je la veux à tout prix, mais je ne souhaite surtout pas l’abîmer.
Éléonore mérite le meilleur et peut-être que mon père est capable de lui apporter
beaucoup plus que moi : un appartement hors de prix, une vie stable et tout ce
dont elle peut rêver. Mais la Éléonore que je connais n’aspire pas à ça. Elle a
besoin de liberté et d’amour fou. Et ça, c’est exactement ce que je peux lui
donner.
— Je ne lui ferai pas de mal, Tristan. Je ne serai pas capable de la blesser,
pas elle, affirmé-je avec conviction. C’est comme toi ou Élisa. Je ne ferai jamais
rien qui puisse vous nuire. Éléonore, c’est pareil. Je ferai tout pour la rendre
heureuse si elle m’en laisse la chance.
Après un court instant de silence, Tristan finit par abdiquer même s’il
désapprouve cette relation. Je suis son plus vieux pote et il ne m’a encore jamais
vu comme ça. Alors, pour une fois, il a envie de me croire.
— Bon, le plus simple maintenant est de réfléchir à tout ça, me recommande-
t-il d’un ton plus doux. La nuit te portera peut-être conseil. Demain matin, si t’es
toujours aussi sûr que ce que tu veux c’est elle, fonce la voir et dis-lui ce que t’as
sur le cœur. Les filles aiment ça ! Regarde pour Charlotte, ça a marché.
Je lève les yeux au ciel en ricanant. Tristan s’est finalement remis avec
Charlotte, un an après leur rupture, tout ça parce qu’il s’est accroché, et qu’il a
fait de son mieux pour la convaincre qu’elle seule comptait. Et depuis, il n’y a
vraiment plus qu’elle. Il va bientôt lui proposer de s’installer avec lui. Le
mariage et les gosses suivront sans doute, même si venant de mon plus vieux
pote, ça m’étonne encore un peu.
— Merci, Tristan, soufflé-je en levant mon whisky.
Il fait cogner son verre contre le mien dans un bruit sourd.
— À l’amour alors, propose-t-il d’une voix guillerette.
— À l’amour ! renchéris-je.
Je bois le liquide d’une traite, et Tristan m’en ressert rapidement un
deuxième que j’accepte en râlant. Nous laissons mes problèmes de cœur derrière
nous pour nous concentrer sur des annonces d’appartement que le jeune homme
tenait à me montrer. Il va sans doute quitter ce loft magnifique pour emménager
dans un endroit de taille plus raisonnable, mais où il pourra avoir son intimité
avec Charlotte. Son colocataire va de toute façon poursuivre ses études à New
York. Élisa restera ici et partagera à son tour le logement avec une copine ou
deux.
Le jeune homme semble déjà impatient de vivre avec la femme qu’il aime. Il
commence à en avoir marre de ne dormir avec elle qu’une ou deux fois par
semaine. Il a envie de plus. Même si je n’en montre rien, voir mon pote évoluer
vers une vie rangée me fait un peu peur. J’étais habitué à cet appartement, à
l’ambiance encore étudiante qui y régnait et j’ai l’impression que tout changera
après ça. Mais, contradictoirement à ce sentiment, une part de moi l’envie.
Pouvoir partager son quotidien avec la personne qu’on aime doit être une chose
merveilleuse. Une fois de plus, mes pensées me ramènent à Éléonore même si je
tente de l’oublier pour quelques heures.
Avec difficulté, je me lève du canapé et lutte pour ne pas vaciller.
Finalement, Tristan et moi avons vidé quelques verres. Ajoutés à ceux bus chez
mon père, je n’ai plus l’esprit très clair. Malgré tout, je me sens un petit peu plus
léger. Je lance un regard reconnaissant à mon pote et lui souris franchement.
J’aurais pu passer ma nuit ici à refaire le monde avec lui en continuant de siffler
sa bouteille hors de prix. Seulement il a raison, la nuit porte conseil et je dois
être en forme pour demain. C’est là que tout va se jouer.
Je quitte le salon après l’avoir salué rapidement et me dirige dans ma
chambre où mon sac qui traîne par terre me rappelle mon départ prochain. Ai-je
vraiment envie de rentrer à Londres après cette soirée ? Tout est devenu flou
désormais. Entre mon avenir incertain, Éléonore et ce dîner catastrophique, je
suis paumé. Fuir à Londres n’est pas la meilleure solution même si je sais que
mes parents espèrent me voir finir mon stage. Il y a James aussi qui m’attend à
Londres. Je ne peux pas le planter comme ça, sur un coup de tête. Il faut que je
l’appelle pour lui raconter mes derniers jours à Paris. Il sera surpris de savoir que
j’ai enfin revu la femme pour laquelle j’ai craqué il y a deux ans et surtout
d’apprendre que c’est la nana de mon vieux !
Je soupire en ôtant mes vêtements et me laisse tomber sur le lit, les mains
sous la tête. Mes yeux se perdent sur le plafond auquel Élisa a collé des petites
étoiles qui brillent dans l’obscurité. Mes pensées s’envolent aussitôt vers
Éléonore. Se tracasse-t-elle à propos de cette soirée et de tout ce merdier ? Je
voudrais être auprès d’elle. La sentir allongée contre moi et perdre mes doigts
dans la douceur de ses cheveux, humer son parfum entêtant et déposer mes
lèvres dans le creux de sa nuque.
Vivement demain que je la retrouve !
Chapitre 21


Éléonore

Depuis mon arrivée au salon de thé, je fais les cent pas. J’ai essayé de faire
un peu de ménage, mais sans parvenir à me concentrer : je passais
inlassablement la lavette sur la même table et maniais le balai sans
enthousiasme. Mon esprit est ailleurs. Pour me sentir moins coupable d’avoir
menti à Roxanne et Alex, je me suis même penchée sur le budget prévisionnel
du prochain trimestre. Mais rien à faire : les chiffres s’embrouillent dans ma tête.
Même la plus simple des additions me paraît être une véritable équation
aujourd’hui. Lorsque je suis comme ça, la meilleure chose à faire est d’attendre
que ça passe !
Je me suis donc décidée à faire deux fournées entières de muffins au
chocolat, une pour avancer Arthur et l’autre que je ramènerai à la maison tout à
l’heure pour Roxanne et ses copines. Cuisiner, c’est dans mes cordes au moins.
Mais maintenant que les pâtisseries sont en train de cuire en dégageant une
délicieuse odeur, je n’ai plus qu’à attendre. Mon estomac commence à me
rappeler à l’ordre, et j’ai hâte de pouvoir croquer dans une pâtisserie toute
chaude. Je lance un coup d’œil à la pendule qui orne le haut du comptoir. Il est à
peine 8 h et je ne sais même pas si Sam va venir ou pas. Le salon de thé n’ouvre
qu’à partir de 9 h 30 le samedi matin et Arthur ne sera probablement pas là avant
9 h. Un bâillement m’échappe et je me laisse choir sur une des banquettes.
J’ai à peine fermé l’œil cette nuit en imaginant tous les scénarios possibles :
Il vient et m’annonce qu’il va tout révéler à Alex — si ce n’est pas
déjà fait — car il est incapable de lui cacher quelque chose comme
ça, et surtout il n’a pas envie que son père soit avec une femme
comme moi, infidèle et inconstante ;
Il vient et me demande de tout quitter pour lui, car il refuse de me
laisser vivre malheureuse auprès de son père ;
Il ne vient pas, retourne à Londres, mais en laissant quand même un
mot à Alex pour lui dire la vérité sur lui et moi, et dernière option ;
Il ne vient pas, retourne à Londres et je n’entends plus jamais parler
de lui comme cela devait être le cas initialement, avant que je ne me
rende compte qu’il est le fils de l’homme que je fréquente.
Ces options me paraissent toutes aussi horribles et inenvisageables les unes
que les autres. Au fond, de quoi ai-je envie ? Pourquoi suis-je ici à espérer son
arrivée ? Peut-être parce que la situation est assez catastrophique pour prévoir un
rendez-vous d’urgence… Nous devons vraiment parler de tout ça et décider de
comment agir pour la suite. Si je reste avec Alex, il y a fort à parier que je vais
devoir le revoir beaucoup plus souvent que je ne l’aurais imaginé il y a quelques
jours. Honnêtement, pourrai-je le supporter ? Y parviendra-t-il de son côté ?
Je quitte la banquette et vais m’appuyer contre le comptoir après avoir lancé
un énième coup d’œil agacé à ma tenue. J’ai sans doute prêté un peu trop
d’attention à ma façon de m’habiller ce matin. S’il vient, il pensera
probablement que je me suis faite belle pour lui. J’ai enfilé une robe rouge à
manches longues avec des collants couleur chair et une paire de bottines noires
style motardes. Il risque de me trouver ridicule avec cette tenue qui fait de moi la
femme qui s’accroche désespérément à ses trente ans.
Pour me changer les idées, je tente de m’intéresser à la liste des réservations
pour les prochains jours : quelques brunchs et quatre déjeuners sont déjà prévus.
La semaine va être bien chargée. Exactement ce qu’il me faut pour m’occuper
l’esprit !
Soudain, le carillon retentit. Lorsque ma tête se redresse pour apercevoir le
nouvel arrivant, mon cœur s’allège aussitôt. J’ai eu peur de voir Alex débarquer
pour m’apporter son aide sur ma comptabilité ou mon pâtissier être en avance
pour la première fois de sa vie. Mais heureusement, c’est Sam qui est là. Habillé
simplement, il est plus beau que jamais. Un jean brut près du corps, une paire de
baskets et un sweat de l’équipe des Chicago Bulls composent sa tenue. À mille
lieues de son allure d’homme d’affaires habituelle, mais je préfère de loin ce
look plus décontracté. Il semble d’ailleurs détendu même si ses traits tirés et son
regard cerné laissent entrevoir que, comme moi, il n’a pas dû beaucoup dormir
cette nuit non plus.
— Salut, ma belle.
Il referme la porte derrière lui, provoquant ainsi un nouveau tintement de
carillon, et je contourne le comptoir pour m’approcher de lui. Lorsqu’il arrive à
ma hauteur, il m’attrape pour me serrer dans ses bras et je me laisse faire en
entourant sa taille. Ma tête tombe contre son torse et j’inspire profondément pour
m’imprégner de son odeur. Je devrais m’écarter, mais j’en suis incapable. Pour
être honnête, j’attends ce moment depuis qu’il m’a quittée devant le pas de mon
immeuble il y a quelques jours. Il finit par me repousser doucement et dépose un
baiser sur mon front.
— Ça va ? me demande-t-il.
— Pas vraiment, avoué-je en grimaçant.
Il prend ma main pour m’attirer vers la table la plus proche. Lorsque je
m’assois sur la banquette, il s’installe à côté et se tourne vers moi. Cette
soudaine proximité me trouble bien plus qu’il ne le faudrait.
— Et toi ? demandé-je à mon tour.
— Honnêtement, je suis au fond du trou, Léo. Je voudrais être capable
d’assurer pour nous deux et te dire que ça ira, mais je ne peux pas faire ça,
murmure Samuel d’une voix déconfite. Je suis désolé.
Je l’ai rarement vu aussi fragile. Même si le jeune homme s’est déjà ouvert à
moi de façon sincère sur qui il est et sur ce qu’il ressent au plus profond de lui,
cette fois c’est différent. Il est brisé. Cette histoire le bouffe sans doute plus que
moi encore. Après tout, c’est son père qui se dresse entre nous, ce n’est pas rien.
Il avait tellement envie d’arranger les choses entre eux, et voilà qu’il apprend
que je suis la femme qu’il fréquente. Je soupire doucement et laisse mes doigts
caresser le dos de sa main.
— Je sais, Sam, ne t’excuse pas. Qui aurait pu prévoir que ça tournerait
ainsi ? J’aurais peut-être dû être plus attentive et poser davantage de questions
sur toi à ton père, mais il était si secret sur sa famille que je n’ai jamais insisté.
— Il ne devait pas avoir envie de te dire qu’il préfère parfois passer par son
ex-femme pour avoir de mes nouvelles plutôt que de m’appeler directement,
rétorque le jeune homme avec amertume.
— Il essaie de changer, il fait des efforts. Il a vraiment envie de rattraper le
temps perdu et de construire une relation plus solide avec toi, tenté-je de plaider
pour Alex.
Samuel laisse échapper un ricanement moqueur et il hausse les épaules.
— Je sais. C’est ce que je voulais moi aussi. Du moins, c’est ce que je
croyais. Mais… Mais peut-être qu’il s’y prend trop tard, peut-être que je ne serai
jamais capable de lui pardonner son absence et ses silences. Puis maintenant
qu’il est avec toi, je ne vais pas pouvoir passer du temps avec lui comme si de
rien n’était et l’écouter me raconter à quel point il est heureux. Ça va me tuer,
Éléonore, c’est trop dur…
Mon estomac se tord devant son visage trop sérieux. Je ne peux m’empêcher
de caresser avec douceur sa joue pour tenter de le rassurer même si je suis aussi
perdue que lui.
— On est dans la merde, hein ? J’ai essayé de me répéter que ce n’était pas si
dramatique que ça, mais c’est pire que tout, je crois, ajoute-t-il, les lèvres
pincées.
Il a raison et cette simple constatation ne fait qu’augmenter l’angoisse qui
m’étreint le cœur depuis hier soir. Il finit par attraper mes doigts pour les
entrelacer aux siens sans que je ne réagisse. Je n’ai pas envie de rompre ce
contact. C’est tout ce que nous pouvons nous autoriser.
— Je suis d’accord… confirmé-je avec lassitude. Je ne sais pas non plus
comment je vais pouvoir agir de façon naturelle avec Alex. Je serai incapable de
l’entendre me parler de toi, et je ne supporterai pas de faire des dîners à quatre
lorsque tu auras toi aussi quelqu’un dans ta vie. Toute cette histoire sera toujours
bizarre, n’est-ce pas ? Même si on arrive à renoncer vraiment l’un à l’autre ?
— Ouais, je crois. Je ne pourrais jamais te considérer comme la nana de mon
père, Éléonore, c’est trop dur pour moi. Je… Je tiens beaucoup trop à toi pour
admettre ça.
Je retire ma main de la sienne en me mordant la lèvre inférieure.
— Sam, tu ne peux pas dire ça…
Son regard brûlant me dévore. Il pense chacun de ses mots. Comment allons-
nous pouvoir gérer cette situation ? Après avoir jeté un œil à la cuisine, je me
tourne vers lui.
— Je vais faire du café. Tu prends quelque chose ? proposé-je pour fuir cette
conversation qui me terrifie.
J’ai besoin de me retrouver seule loin de lui pendant quelques instants et
d’échapper à ses yeux perçants dans lesquels j’ai du mal à ne pas me perdre.
— Ouais, j’en veux bien un aussi, s’il te plaît, accepte-t-il.
Je me lève précipitamment et gagne la cuisine. Je m’appuie contre le mur et
porte la main à ma tempe. Toute cette histoire est trop compliquée. À force de
réfléchir, mon cerveau va certainement prendre feu d’un moment à l’autre. C’est
beaucoup trop pour moi et c’est pareil pour lui aussi. Nous avons besoin d’y voir
plus clair, mais aucune solution tangible ne me semble réalisable. Nous n’avons
plus qu’à assumer cette situation et vivre avec. Mais comment puis-je continuer
à prétendre être heureuse aux côtés d’Alex maintenant que je sais que Sam est
son fils ? Mentir n’a jamais été mon fort. Comment pourrais-je passer toute ma
vie à dissimuler tant de choses à mon compagnon ? Cette simple idée m’est
insupportable. Une histoire d’amour doit être basée sur la confiance et
l’honnêteté ! Rester avec lui sans évoquer ce qu’il vient de se passer ces derniers
jours reviendrait à briser ces valeurs qui me tiennent à cœur. Puis-je vraiment
faire ça et en sortir indemne ?
Un soupir de frustration m’échappe. J’éteins le four et en extrais la fournée
de muffins tout chauds. L’odeur alléchante qui s’en dégage suffit à réveiller mon
estomac. Je n’ai plus qu’à préparer le café et à retourner auprès de Samuel.
Rester cachée ici serait trop facile, je dois affronter le jeune homme et tous les
sentiments qu’il fait naître en moi.
Chapitre 22


Samuel

Éléonore sort de la cuisine après une dizaine de minutes qui m’ont paru une
éternité. Le plateau qu’elle tient entre ses mains contient deux tasses de café
fumantes et quelques muffins au chocolat à l’odeur appétissante. Son visage
semble plus détendu lorsqu’elle se réinstalle à côté de moi après avoir déposé le
tout sur la table. Je me pousse tout au bout de la banquette pour lui laisser plus
de place pour s’asseoir.
— Je ne sais pas si tu as faim, mais ils sortent tout juste du four. Je me suis
dit qu’un petit quelque chose à grignoter, ça pouvait être pas mal. Ce ne sont pas
tes préférés, mais…
— Ce sont les tiens et ceux de Roxanne ! complété-je en souriant. Ils ont
l’air délicieux ! Je ne pensais pas pouvoir avaler quelque chose, mais sentir cette
bonne odeur commence à me mettre en appétit.
Alors que je m’empare de la pâtisserie que me tend Éléonore, nos doigts se
frôlent légèrement. À son tour, elle en attrape une et croque dedans.
— Il n’y a que des trucs au chocolat que je peux manger quand je suis dans
cet état, avoue-t-elle avec une lueur gourmande dans le regard.
Moi, en général, il n’y a que le whisky qui peut m’aider, mais autant éviter
de lui dire ça. Je n’ai pas envie qu’elle me prenne pour un alcoolique. Après tout,
j’étais complètement soûl lors de notre première rencontre, pas besoin d’en
rajouter. Elle a sans doute déjà cette image de moi du fils à papa perdu qui picole
pour oublier.
Je goûte le muffin encore chaud et le cœur coulant au chocolat s’échappe
dans ma bouche. C’est un délice, Éléonore est vraiment douée. Mes yeux sont
attirés par ses doigts fins qui jouent distraitement avec des miettes sur le plateau
et, pendant quelques instants, je les imagine qui se baladent sur ma peau. Je rêve
de la sentir de nouveau contre moi toute une nuit, de pouvoir l’embrasser et
laisser ses mains découvrir chaque parcelle de mon corps. Cette simple pensée
suffit à m’exciter. Mais il faut que je me sorte ces idées de la tête. Je n’ai plus le
droit de la désirer. Pas après le dîner d’hier soir.
— À quoi réfléchis-tu ? me demande-t-elle avec curiosité. Tu as l’air d’être à
des kilomètres d’ici.
Mes joues s’empourprent en entendant sa question et je hausse les épaules.
— Rien d’important. J’étais perdu dans mes pensées, prétexté-je. Tu es très
belle aujourd’hui, Éléonore. Je ne te l’ai pas dit en arrivant, mais dès que je suis
rentré, ça m’a sauté aux yeux.
Un compliment pour dissimuler le désir qu’elle m’inspire et distraire son
attention. Elle pouffe et me donne une petite tape sur le torse. Elle ne se doute
pas un seul instant que cela suffit à déclencher en moi une nouvelle vague de
chaleur. Aucune femme ne m’a jamais fait un tel effet !
— Arrête, tu me fais beaucoup trop de compliments. Je n’en mérite pas tant.
— Bien sûr que si ! J’espère que mon père te dit chaque jour à quel point il a
de la chance d’être avec toi, répliqué-je d’un ton plus sec que voulu.
Éléonore se crispe et son regard se détourne de moi. Pendant quelques
minutes, nous avions presque fini par oublier l’absurdité de la situation en se
contentant d’être là et en arrêtant de se soucier du reste du monde. Mais mes
derniers mots nous font retomber en plein dedans. En même temps, comment
chasser de mon esprit l’image de mon père qui la couve du regard ? Il a l’air
d’être vraiment attaché à elle. Comme il me l’a avoué lorsque nous avons visité
son nouvel appartement.
— Non, Alex n’est pas aussi romantique que toi pour être honnête,
murmure-t-elle, gênée. Les compliments, ça lui passe au-dessus. Il estime qu’il
m’en a assez fait lors de la période de séduction qui a précédé notre relation et
qui s’est un peu trop éternisée à son goût.
— Romantique ? Moi ? C’est bien la première fois qu’on me prête ce trait de
caractère, rétorqué-je avec amusement.
Élisa serait ravie d’entendre ça, et Tristan se foutrait sans doute de moi
pendant bien longtemps.
— Je me doute que ce n’est pas ce qu’on retient de toi en général, se moque-
t-elle. Les filles que tu fréquentes ne te connaissent pas comme moi. Tu ne leur
montres pas qui tu es vraiment. Moi, si. Et tu as beau t’en défendre, tu es plus
romantique que tu ne le penses.
Devant la moue dubitative que j’arbore, Éléonore pouffe doucement.
— Mais tu sais, j’aime ça, ajoute-t-elle en me lançant une œillade
charmeuse. Je trouve ça très séduisant. Les hommes ne sont plus aussi
passionnés de nos jours. L’amour est devenu une chose tellement concrète et
terre à terre alors qu’elle ne devrait pas l’être. Bien au contraire…
Ses mots me touchent. Elle a une vision tellement idéalisée des sentiments
que cela donne envie d’y croire. Comment ne pas tomber amoureux d’une
femme qui ne demande qu’à être chérie de cette façon : passionnément, mais
surtout inconditionnellement ?
— Je pourrais t’écouter me parler d’amour pendant des heures. Tu es une
romantique invétérée, Éléonore, sans doute trop pour un homme comme mon
père. Je sais qu’il ne pourra jamais te rendre heureuse, affirmé-je avec arrogance.
Mon ton est sans appel : je suis convaincu de ce que j’avance. Elle ne semble
pas être une femme épanouie, mais plutôt résignée. D’ailleurs, elle ne cherche
même pas à le nier. Son regard se perd derrière moi et se concentre sur un point à
l’extérieur.
— Je ne sais pas… Une partie de moi a conscience de ça. Pourtant, l’autre
partie a aussi très envie d’y croire. Ton père est quelqu’un de stable. Notre
relation est posée et sans remous. Il ne me fera pas de mal et…
— C’est ça, ta vision de l’amour ? T’enfermer dans un quotidien avec un
homme qui te rassure plutôt que de vivre avec quelqu’un qui te remue tout
entière jusqu’à faire trembler tes certitudes ? Ne prendre aucun risque juste parce
que tu crains de souffrir encore une fois ? Éléonore, tu m’as dit qu’il ne fallait
pas avoir peur de l’amour ! Pourquoi n’appliques-tu pas tes propres mantras ? lui
balancé-je d’un ton rageur.
Je suis déçu. Déçu qu’elle se contente de ce qu’elle a sans chercher à avoir
mieux. À croire que le bonheur l’effraie. Surtout s’il possède mes traits. Elle se
décompose devant mon accusation et laisse son dos retomber lourdement contre
la banquette.
— Sam… S’il te plaît. Tu ne sais presque rien de moi. Puis tu ne connais rien
aux sentiments. Tu ne peux pas me juger aussi facilement que ça. Ton père me
rend heureuse à sa manière, c’est tout. Il y a plein de sortes d’amour et…
Devant mon expression réprobatrice, elle soupire et attrape mes mains. Sa
chaleur suffit à m’apaiser pendant quelques secondes. Mais mon regard glacial
lui montre que je suis en colère et que je ne la comprends pas. Ce n’est pas la
femme que j’ai connue il y a presque deux ans. Cette Éléonore-là aurait plaidé
pour un amour enflammé et sincère, pas pour une relation de substitution qui lui
assure sérénité et confort matériel.
— Peut-être que tu as raison, ajoute-t-elle. J’ai peur, mais comprends-moi.
J’ai une fille et agir de la meilleure façon possible pour la rendre heureuse est ce
qui compte le plus pour moi. Ton père est parfait pour moi, pour nous. J’essaie
vraiment de m’accrocher et de me dire que je finirai par l’aimer aussi fort qu’il le
mérite.
Je voudrais la secouer et lui ouvrir les yeux sur ce qu’il se passe en ce
moment. Et surtout qu’elle prenne conscience que nous avons peut-être la
chance de vivre quelque chose d’intense et de sincère. À moins que je ne me sois
trompé sur toute la ligne et qu’elle ne ressente pas pour moi ce que j’éprouve
pour elle.
— Mais… Je ne suis pas toujours moi-même avec Alex, continue-t-elle en
baissant le ton comme si elle craignait qu’on nous écoute. Il fait tout pour que je
sois heureuse, mais tu le connais, il a ce besoin de tout contrôler et que tout soit
à son image. Parfois, je me dis que nous ne sommes peut-être pas si compatibles
que j’aimerais le croire.
J’acquiesce. Ses paroles font écho à ce que j’ai longtemps ressenti avec mon
entourage. Puis-je être l’homme que je suis avec eux ? Bien souvent, devant leur
capacité à juger et condamner trop vite, je préfère rentrer dans leur jeu plutôt
qu’assumer celui que je suis vraiment. Voilà sans doute pourquoi ma vie ne me
paraît pas si belle qu’elle le devrait. Ce n’est pas la mienne, c’est la leur.
— Qu’est-ce que tu vas faire, Éléonore ? Qu’allons-nous devenir ? demandé-
je d’un ton pressant.
— Je ne sais pas, Samuel. Les choses sont compliquées et encore plus depuis
que j’ai appris qu’Alex est ton père. Je ne peux pas tout quitter pour toi alors
que…
— Et pourquoi pas ? la coupé-je.
Un rire nerveux lui échappe. Une fois calmée, elle secoue la tête en songeant
à cette idée folle.
— Qu’est-ce qu’on ferait ensemble ? Regarde-nous. J’ai ma vie ici, le salon,
ma fille. Et toi… Tu ne sais pas encore ce que tu veux faire plus tard, mais tu
rêves sûrement à autre chose qu’à cette routine paisible, dit-elle posément. Et ton
père ? Comment pourrais-tu le regarder en face alors que tu es avec moi ?
— Éléonore, je me fiche de tout ça. J’ai envie d’être avec toi. Peut-être qu’on
va se planter, peut-être qu’on va finir par se détester, mais au moins on n’aura
pas ce putain de regret qui va nous dévorer pour le restant de notre vie, plaidé-je.
Tu veux vraiment passer à côté de nous ? Je sais que je te plais. Tu crèves
d’envie de tenter quelque chose et de ne plus te laisser bouffer par toutes ces
questions.
Ses mains se crispent et je dégage une des miennes pour attraper son menton
et relever son regard vers moi.
— Je n’ai jamais rien ressenti de tel pour personne, lui murmuré-je en
m’approchant d’elle. Et je ne pense pas que je serais capable d’éprouver ça pour
quelqu’un d’autre.
— Moi aussi… souffle-t-elle. Ça me dévore entièrement sans que je ne
puisse le combattre. Tu es tellement différent, Sam. Avec toi j’ai l’impression de
me sentir vivante. J’ai besoin de toi, mais ça me terrifie.
Elle est effrayée. Probablement plus que moi, et c’est sans doute le plus
étonnant. Je devrais avoir peur qu’elle nous laisse notre chance et que je finisse
par tout gâcher, comme d’habitude, mais pour une fois, je suis serein. Tout me
paraît limpide. J’ai envie d’être avec elle et de la rassurer pour qu’elle oublie ses
craintes.
— Je sais tout ça, Éléonore. Je suis conscient que tu as beaucoup à perdre
dans cette histoire. Bien plus que moi. Tu renonces à mon père et à ce qu’il peut
t’apporter, tu prends le risque de décevoir les gens autour de toi. Mais au moins,
en écoutant ton cœur, tu seras sans doute plus épanouie qu’aujourd’hui.
— Tu crois vraiment que tu peux me rendre heureuse ?
— Je ne veux pas te promettre quoi que ce soit, Léo. Tu me connais, tu sais
mieux que personne qui je suis. Je ferai tout pour ton bonheur, mais je n’ai pas
l’arrogance de dire que j’y parviendrai.
Je caresse sa joue et ses épaules se relâchent un peu. Sa peau est douce et
mes doigts poursuivent leur chemin pour effleurer sa nuque avec délicatesse.
— Laisse-moi te montrer que je peux t’aimer plus fort que n’importe quel
homme sur cette terre, Léo, susurré-je.
Ses yeux me dévorent tandis que je m’approche d’elle doucement. Je ne
veux pas la brusquer. Surtout pas. Mais j’ai besoin de l’avoir contre moi et de
sentir de nouveau ses lèvres sur les miennes. À ma grande surprise, c’est elle qui
vient casser les quelques centimètres qui nous séparent pour s’emparer de ma
bouche avec une avidité qui me désarçonne. Elle passe ses bras autour de mon
cou et rapidement, je me reprends. Mes mains attrapent ses hanches pour l’attirer
encore plus près de moi tandis que sa langue rencontre la mienne.
J’ai tellement rêvé de l’embrasser de nouveau…
Chapitre 23


Éléonore

Je m’écarte à regret. J’aime tellement l’embrasser que je pourrais passer ma
journée à le faire. Mais ça ne résout pas le problème. La situation est toujours la
même : Sam est le fils d’Alexander. Impossible pour moi de continuer à me
réfugier dans ses bras. Peu importe à quel point je le désire. Nous devons
absolument régler toute cette histoire.
— Samuel, on ne devrait pas faire ça, tenté-je de le raisonner d’une voix
suppliante.
— Mais on en crève d’envie. On ne peut pas lutter contre ce qu’on ressent,
rétorque-t-il.
— Je sais, mais c’est injuste pour ton père. Il ne mérite pas qu’on lui fasse du
mal. Ni toi ni moi.
Samuel soupire avant de s’écarter à son tour. Ses doigts continuent
d’effleurer ma cuisse et dessinent des petits cercles sur mon collant. Il ne se
doute pas que c’est un crève-cœur pour moi que de le repousser. Mon corps tout
entier le réclame.
— T’as raison, mais ça me tue, Éléonore. Je voudrais tant que tu sois à moi.
Son regard sombre s’accroche au mien et pendant quelques instants, nous
nous fixons, incapables de stopper ce contact visuel. Il n’a pas besoin de me
parler. Je sais exactement ce qu’il ressent. Il me suffit de lire dans ses yeux. Je ne
me suis jamais sentie aussi proche d’un homme. C’est comme si Samuel me
comprenait quoi qu’il arrive.
— Il faut que je règle tout ça, affirmé-je. J’ignore encore comment, mais il
va falloir que je le fasse.
— Dis-moi juste que tu vas me laisser une chance ?
Ma mâchoire se contracte. Que répondre à ça ? Il y a tellement de paramètres
à prendre en compte. Je ne peux pas tout balayer d’un revers de main
uniquement car je suis en train de tomber amoureuse d’un jeune homme qui
bouleverse ma vie.
Un bip aigu m’empêche de répliquer et je lance un coup d’œil à mon
téléphone posé sur la table. Alex.

Je t’attends dans le nouvel appartement. Je dois te parler.

Je fronce les sourcils devant son ton autoritaire et ce message bref. Bien sûr,
c’est son genre d’être aussi concis, mais je me demande ce qu’il peut bien me
vouloir. Faire des mystères n’est pas dans ses habitudes.
— Ça va ? m’interroge Sam en devinant mon inquiétude.
— Je ne sais pas. C’est ton père, il me donne rendez-vous dans le nouvel
appartement. Tout de suite, marmonné-je, contrariée.
Ça tombe mal. Sam et moi avons tellement de choses à nous dire encore, et il
repart à Londres demain soir. Je n’ai pas envie de le laisser et encore moins
d’affronter Alex maintenant, peu importe ce qu’il doit me dire. Mais je ne peux
pas me dérober : il serait capable de débarquer. Le jeune homme hausse les
sourcils et la perplexité se devine sur son visage.
— Qu’est-ce qu’il te veut ? questionne-t-il.
— Aucune idée. Je devrais y aller avant qu’il ne décide de venir ici. Ça serait
une catastrophe…
— Il fait chier. Tu penses que je peux t’attendre ?
— Je ne sais pas combien de temps ça va me prendre. Tu dois avoir plein de
choses à faire avant ton retour à Londres, soufflé-je.
Le visage de Samuel se ferme et il secoue la tête.
— Nous n’avons pas fini cette discussion, Éléonore. Nous devons vraiment
clarifier tout ça avant que je parte, affirme-t-il en attrapant mon téléphone et en
pianotant dessus rapidement. Mon Eurostar est à 21 h.
Il me le rend et ses doigts frôlent les miens un peu plus longuement que
nécessaire. Juste assez pour me sentir faiblir et me donner envie de goûter de
nouveau à ses lèvres.
— Je t’ai enregistré mon numéro, m’indique-t-il. Appelle-moi quand tu as
fini, on pourra se rejoindre dans le coin ou ailleurs si tu préfères. Peu importe,
mais téléphone-moi. Ne me laisse pas comme ça, d’accord ?
Je hoche la tête et il se lève en glissant sa veste sur son bras. Après avoir
déposé un dernier baiser sur mon front, il quitte le salon. À mon tour, je
rassemble mes affaires et enfile mon manteau avant de griffonner un mot pour
Arthur. Une autre fournée de muffins est en train de cuire et le jeune homme ne
va plus tarder désormais. Tout est quasiment prêt, ça lui permettra de gagner un
peu de temps. Je ferme la porte derrière moi et me mets rapidement en route vers
chez Alex. J’espère qu’il ne me fait pas venir pour s’assurer que le mauve pour
la chambre de Roxanne me plaît toujours… D’un autre côté, je préférerais. Je ne
sais pas ce qu’il peut avoir à me dire, mais au fond de moi, j’ai peur. Et s’il se
doutait de quelque chose sur Sam et moi ? A-t-il pu être assez observateur pour
se rendre compte que nous étions étranges tous les deux ? Alex est tellement
centré sur lui-même que cela me paraîtrait surprenant. Il ne prête que rarement
attention à ce qu’il se passe autour de lui. Puis il semblait si content de m’avoir
enfin présenté à son fils, que l’éventualité que cette conversation puisse se
rapporter au dîner d’hier soir s’écarte de mon esprit.
Lorsque j’arrive en bas de l’immeuble luxueux, situé à seulement quelques
rues de mon salon de thé, j’y pénètre rapidement et grimpe les escaliers, le cœur
battant. Une fois devant la porte, j’hésite quelques instants. Faire demi-tour et
prétexter ne pas avoir vu son message serait plus simple. Mais ce serait lâche et
la discussion ne serait que repoussée à plus tard. Autant en terminer maintenant.
Je finis donc par taper deux coups discrets et Alex m’ouvre rapidement.
— Entre.
Sa voix est glaciale et ses yeux semblent vouloir fuir les miens. Je me glisse
dans l’appartement en lui lançant un regard surpris.
— Tout va bien ? lui demandé-je avec inquiétude.
Le salon est plongé dans l’obscurité. Seule la lumière du jour qui y pénètre à
travers le volet entrouvert vient éclairer légèrement la pièce principale. Je
parviens à distinguer des cartons un peu partout dont certains sont à moitié
renversés. Du matériel de peinture gît aussi par terre et des traces blanches ont
été projetées sur le sol.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ici ? m’écrié-je, interloquée.
Je m’approche d’Alex et tente de déposer un baiser sur ses lèvres pour le
saluer. Il me repousse brutalement et me jauge avec sévérité.
— Pourquoi Samuel était avec toi au salon ?
Il ne hausse pas le ton, mais son regard parle pour lui. Si ses yeux étaient des
revolvers, je serais déjà morte sur place !
— Comment sais-tu qu’il était là ? demandé-je pour gagner un peu de temps
avant de devoir répondre à sa question.
— Je voulais t’aider avec ta compta et vous emmener déjeuner ensuite avec
Roxanne. Je n’ai pas eu l’air con en arrivant et en te voyant assise à côté de mon
fils à le bouffer des yeux pendant qu’il te caressait la joue.
Même si sa voix reste impassible, pas besoin de chercher loin pour constater
qu’il est furieux. Alexander est un faux calme. Sous son allure de British réservé,
il est capable de rentrer dans des colères noires pour une broutille, mais quand il
est vraiment énervé, il se tait. Rien n’est pire que ça.
— Alex, je…
— Pourquoi il était là ? me redemande-t-il sur le même ton.
— Il voulait me parler avant de repartir à Londres, commencé-je avec
prudence.
Que puis-je lui dire sur la présence de Sam ? La vérité ? Bien sûr, je pourrais
mentir et lui expliquer qu’il est venu me féliciter pour notre couple, mais ça ne
serait pas crédible. Il nous a vus très proches l’un de l’autre. Il ne croira pas que
cette rencontre était anodine.
— Écoute, Samuel et moi avons préféré ne rien dire parce que c’était plutôt
gênant, mais nous nous connaissions déjà… ajouté-je avec précaution.
— Comment peux-tu connaître mon fils ? Il habite à Londres et vous n’avez
ni le même âge ni le même cercle d’amis, rétorque-t-il, dubitatif.
— Effectivement… C’est une histoire assez étonnante. C’est pour ça que
nous n’avons pas voulu mettre ça sur le tapis hier, mais…
— Je veux tout savoir, exige Alex.
Je n’ai plus le choix. Il ne laissera pas tomber avant que je lui dise tout.
— Il y a environ deux ans, Samuel est venu s’échouer dans le salon de thé à
la fermeture. Il était bourré et je n’ai pas pu le mettre dehors, raconté-je en
baissant la tête devant son air critique. Il semblait tellement désemparé. Alors il
m’a aidée à ranger et on a passé une bonne partie de la soirée à discuter autour
d’un café.
Le silence s’installe pendant quelques instants. Alex a besoin d’un peu de
temps pour encaisser la nouvelle. Se rendre compte que j’ai connu son fils avant
lui doit le perturber. Mais rapidement, il m’intime de poursuivre mon récit.
— Il ne savait pas où aller et je lui ai proposé de dormir chez moi. Roxanne
n’était pas à la maison ce week-end-là, je me sentais un peu seule, me justifié-je,
gênée. Sam est quelqu’un de très intéressant. Il avait besoin de parler et j’avais
envie de l’aider.
— Donc tu as ramené mon fils chez toi alors que tu ne le connaissais ni
d’Ève ni d’Adam parce que tu t’es prise d’affection pour ces airs de pauvre
gosse de riche torturé, c’est ce que tu es en train de me dire ?
— Écoute, Alex. Je ne m’attends pas à ce que tu comprennes ce qu’il s’est
passé cette nuit, c’était déjà assez perturbant pour moi, mais…
— Il t’a sautée ? me coupe-t-il brusquement.
Devant son ton agressif, je me recule et heurte le mur. Incrédule, je secoue la
tête. Comment ose-t-il me demander ça ?
— Je connais mon fils, ce n’est pas le genre de mec à dormir chez une
femme sans tenter quelque chose. Puis, j’ai vu comment il te dévisageait tout à
l’heure, souffle-t-il avec dégoût. Même hier soir, il te déshabillait du regard…
Ne me dis pas qu’il ne t’a pas baisée.
Ses paroles m’atteignent en plein cœur. C’est comme si soudain l’homme
que je fréquente depuis un an avait disparu au profit de cet inconnu méprisant et
blessant. Me serais-je trompée sur lui ?
— Pourtant c’est le cas, Alexander. Il n’a rien tenté cette nuit-là. Quand je
me suis réveillée le lendemain matin, il s’était envolé ! Tu ne le connais pas aussi
bien que tu le penses, apparemment, répliqué-je d’une voix sèche.
Son regard sur moi a changé. Je peux lire dans ses yeux le dédain qu’il
ressent à mon égard. Une salope qui ne vaut plus rien, voilà ce que je suis pour
lui à présent. Dire qu’il n’est au courant que de notre première soirée et qu’il me
juge déjà si durement ! Comment réagirait-il s’il venait à apprendre les derniers
moments que j’ai partagés avec son fils ?
— J’ai du mal à le croire. Pourquoi il était là ce matin ? C’est toi qui lui as
demandé de te rejoindre ? me presse-t-il.
— Il voulait juste qu’on mette un peu les choses au clair. Nous ne pensions
pas nous retrouver face à face hier !
— Il te touchait, Éléonore. Il te caressait le visage comme si tu étais à lui.
Alors que tu es avec moi. On s’apprête à vivre ensemble, merde ! rage-t-il. Ça ne
veut donc rien dire à tes yeux ?
— Bien sûr que si… C’est juste que…
— Tu ressens quelque chose pour lui ?
Sa question me prend de court et ma respiration se bloque un instant. Je
voudrais lui répondre que non, que je n’aime que lui… Je devrais même pouvoir
lui affirmer que passer le restant de mes jours à ses côtés est tout ce que je
souhaite. Pourtant, mes entrailles nouées et ma bouche sèche parlent pour moi.
Au fond, est-ce vraiment cela que je souhaite ? Mon cœur et ma raison livrent
une bataille qui ravage tout à l’intérieur de moi. Devrais-je laisser libre cours aux
sentiments qui se bousculent en moi ou continuer de les étouffer pour me
conformer à ce qu’attendent les gens de moi ? Leur regard est-il si important
pour que je fasse une croix sur Samuel ? Je ne sais plus…
Il y a encore quelques semaines, tout était limpide. Avec Alex, mon avenir
me semblait tout tracé. Puis Sam a tout foutu en l’air lorsqu’il a franchi le seuil
de mon salon de thé une deuxième fois. Ce garçon est un raz de marée, un
ouragan. Il emporte tout sur son passage et il a réussi à s’emparer de mon cœur
aussi.
— Je crois que ton silence vaut toutes les réponses que tu pourrais me faire.
Sors d’ici, Éléonore.
— Alex, s’il te plaît, écoute-moi… tenté-je de plaider.
— Pars. J’ai besoin d’être seul.
Je grimace et m’approche doucement de lui. Il me lance un regard furieux et
me stoppe d’un mouvement de main.
— Alexander… Je t’aime, je… Je suis heureuse avec toi, crois-moi. N’arrête
pas tout sur un coup de tête, le supplié-je.
— Un coup de tête ? Tu oses me dire ça ? Qui flirte avec un gosse sans se
soucier des conséquences, hein ?
— Je ne flirte pas avec lui ! rétorqué-je en lui lançant une œillade
désemparée. Nous discutions juste, crois-moi. Nous devions mettre les choses au
clair.
Je suis complètement perdue. Mon ventre se tord à la simple idée que je lui
mens délibérément. Je n’ai pas envie qu’il me quitte, mais est-ce honnête de le
retenir comme je le fais après avoir embrassé Sam ? Je me déteste de faire ça et
d’être incapable de résister au jeune homme, mais c’est plus fort que moi.
— J’aimerais te croire, Éléonore. Je voudrais tellement me dire que tout ça
ne signifie rien pour toi, et que tout va continuer comme avant. Que nous serons
heureux ici ! Mais je ne sais pas si je peux faire ça.
Je hoche la tête et caresse doucement sa joue. Sa main agrippe la mienne et,
pendant quelques secondes, il entrelace ses doigts aux miens. Mais, rapidement,
il se détache et s’écarte de moi.
— Pars maintenant, Éléonore. S’il te plaît.
Tout ce que je pourrais dire désormais ne servirait à rien. Il m’en veut trop
pour m’écouter. Je ne peux pas le blâmer : la culpabilité que je ressens de le
blesser ainsi me pèse de plus en plus. Puis au fond, qu’ai-je envie de faire ? Le
retenir, accepter cette rupture ? Autant lui obéir et le laisser un peu seul. Il doit
avoir besoin de digérer tout ça. Après un dernier regard désolé, je quitte
l’appartement en refermant la porte. Je ne remettrai probablement plus jamais les
pieds ici.
Chapitre 24


Samuel

— Et si elle ne me rappelle pas ? demandé-je à Élisa avec dépit.
Il a suffi d’un coup de fil pour qu’elle me rejoigne sur la Place Clichy dans
ce fast-food qui me sert de refuge depuis que j’ai quitté le salon de thé
d’Éléonore. Elle n’a pas hésité à planter son cours d’histoire de l’art pour venir
entendre mes derniers déboires. Avant de m’installer à cette table miteuse, j’ai
parcouru à pied une bonne partie du 18e arrondissement, incapable de m’arrêter.
En général, la marche m’aide à mieux réfléchir, mais tout me semble aussi
compliqué qu’il y a quelques heures. Je suis peut-être même encore plus perdu.
D’autres questions se rajoutent inlassablement. Que m’aurait-elle répondu si
mon père ne nous avait pas interrompus à ce moment-là ? Qu’est-ce qu’il lui
veut ? Se doute-t-il de quelque chose ?
Je suis terrifié à l’idée qu’il en vienne à faire du mal à Éléonore s’il savait la
vérité. Mon vieux est plutôt nerveux en réalité même s’il n’en montre rien.
Lorsqu’il est en colère, il a la baffe facile !
— Arrête de te torturer l’esprit. Elle va forcément t’appeler, affirme Élisa.
La voix douce de mon amie me tire de mes pensées. Elle a l’air d’être
convaincue de ce qu’elle dit. Son petit minois n’exprime pas le moindre doute
alors que moi je suis rongé par les interrogations.
— Comment peux-tu en être aussi sûre ? Et si je lui avais fait peur en lui
balançant tout ce que je ressens pour elle ? Et si mon père l’empêchait de revenir
me voir ? Ça se trouve, je ne pourrai même pas lui parler avant de partir…
murmuré-je. Peut-être qu’au fond, c’est ce qu’elle veut, tu ne crois pas ?
— Samuel ! Stop, me coupe-t-elle. Respire un bon coup et calme-toi.
Ressasser tout ça ne changera rien à la situation, tu le sais. Ton train n’est que
demain soir, ça vous laisse encore un peu de temps pour discuter. Ne commence
pas à tout voir en noir.
Elle a raison. Je dois me calmer et l’écouter. De toute façon, tout est entre les
mains d’Éléonore désormais. C’est à elle de m’appeler et de me dire ce qu’elle
veut vraiment. Je n’ai même pas son téléphone pour la contacter et forcer le
destin à sa place. Quel con ! Plutôt que de lui enregistrer mon numéro, j’aurais
mieux fait de prendre le sien. Rester ici à attendre un signe de sa part me paraît
être la pire des tortures actuellement. Ne pas savoir ce qu’il retourne de cette
discussion avec mon père aussi. Et s’il la demandait en mariage ? Non, le ton de
son message était trop sec pour ça, tenté-je de me convaincre pour me rassurer.
— Tu ne veux pas qu’on mange un truc ? me questionne Élisa. Je suis
affamée.
Une fois de plus, sa voix me ramène sur terre et mes yeux se perdent dans le
menu qui figure derrière les caisses. Une grimace déforme rapidement mon
visage : je n’ai pas avalé ce genre de conneries depuis un moment. Mais après
tout, pourquoi pas ? Il est à peine 11 h, trouver un restaurant potable ouvert à
cette heure-là risque d’être compliqué.
— Ouais, dis-moi ce que tu veux. Je vais te chercher ça, lui proposé-je.
— N’importe, juste un hamburger classique et des frites. Puis, une glace.
Avec du chocolat !
— Gourmande, va !
Une fois devant le comptoir, je me rends compte que mon estomac est en
train de se réveiller et que la faim commence à me gagner aussi. Je commande
deux menus et attends que mon plateau soit plein pour retourner m’asseoir à ses
côtés. Son visage s’illumine à la vue de la nourriture, et elle s’attaque
directement aux frites sous mes yeux amusés.
De toute façon, Élisa a une silhouette parfaite. Elle peut bien se faire plaisir.
À mon tour, je commence mon repas. J’avais oublié le goût de ces hamburgers
chimiques et ça ne m’a pas manqué. Les frites sont trop salées et pas assez
cuites, mais ça ne m’empêche pas d’en avaler plusieurs de suite. Mon téléphone
vibre soudain sur la table et je lâche mon sandwich avant de m’essuyer
précipitamment les doigts sur une serviette pour l’attraper. Un numéro que je ne
connais pas.

Ton père nous a surpris tout à l’heure. J’ai dû lui raconter pour notre
première soirée, mais je n’ai rien dit concernant notre dîner… Je suis
désolée, Sam.

Mon corps est comme paralysé. Mes yeux parcourent de nouveau le message
comme pour m’assurer d’avoir bien lu. Mais rien à faire, les mots d’Éléonore
s’impriment dans mon esprit. Ainsi, il est venu jusqu’au salon et nous a aperçus
à travers la vitrine. Je suis atterré. Qu’a-t-il vu au juste ? Notre baiser ou juste
nous deux, très proches ? Mon téléphone bipe de nouveau. Mon père cette fois.
Je déglutis en ouvrant le message.

Pas la peine de venir bruncher demain matin. Je suis au courant pour
toi et Éléonore. Si tu voulais me faire payer tout ce que j’ai foiré avec toi,
bravo, tu as réussi. Bon retour à Londres.

Mon dos retombe contre la chaise.
— Putain de merde ! grogné-je en frappant brutalement la table de mon
poing crispé.
Je serre les dents pour faire taire la douleur que ce geste provoque. J’ai
l’impression que je vais étouffer. J’entrouvre le col de ma chemise et inspire
profondément. C’est trop d’un coup. Je n’avais pas vraiment envisagé que mon
père puisse être au courant pour nous. Où est-ce que j’avais la tête ? Si elle
l’avait quitté pour moi, il l’aurait forcément su un jour.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? me questionne Élisa, une moue inquiète inscrite
sur le visage.
Je lui tends mon téléphone, et elle s’en empare rapidement.
— Lis le message de mon père et celui d’Éléonore en dessous, me contenté-
je de lui préciser d’une voix blanche.
Élisa s’exécute puis m’adresse un regard compatissant.
— Je suis désolée, Sam. Comment tu te sens ? demande-t-elle en posant sa
main sur la mienne.
— Je ne sais pas. Tout ça, c’est trop compliqué. Il a fallu que la nana que
j’aime soit la meuf de mon vieux. Qu’est-ce que j’y peux moi ? J’ai rencontré
Éléonore avant lui après tout…
— Tu vas lui répondre ? À ton père ?
— Qu’est-ce que tu veux que je lui dise ? À part que je suis désolé et que je
n’ai jamais eu l’intention de le blesser.
— Ça me semble très bien pour commencer, approuve Élisa. Tu le connais, il
est en train de penser que tu n’agis que pour lui faire du mal. Comment peut-il
imaginer que tu es amoureux d’Éléonore ? Si tu le lui dis, il saura au moins que
tout ça n’est pas juste un moyen détourné de l’atteindre.
Un soupir m’échappe, mais j’acquiesce tout de même. Une fois de plus, elle
a raison. Laisser mon père sans réponse serait la meilleure façon de lui montrer
qu’il n’a pas tout à fait tort.
— Tu crois que je lui envoie un SMS ? demandé-je.
Élisa écarquille les yeux avec horreur et m’arrache mon téléphone des mains
avant même que je ne puisse commencer à rédiger mon message.
— Va le voir, m’ordonne-t-elle d’un ton sans appel.
Je manque d’éclater de rire tant l’idée me semble stupide. Elle a envie que je
me fasse tuer ou quoi ?
— Je peux peut-être me contenter de l’appeler, tu ne crois pas ? Il doit être
furieux et franchement…
— Ne me dis pas que tu as peur, Sam ? réplique Élisa avec une pointe de défi
dans la voix. Bien sûr qu’il est en colère. Il vient d’apprendre que la femme qu’il
aime craque pour son fils. Tu penses vraiment qu’il va t’accueillir et te féliciter ?
— Justement… Je me dis que l’appeler ou lui envoyer un SMS serait plus
sage.
— Plus lâche surtout. Vous avez besoin de discuter. Ne laisse pas les choses
comme ça, fais-moi confiance, insiste-t-elle.
Élisa n’a pas tort. Ce serait un manque de courage flagrant que de me
contenter d’un stupide message. Je ne veux plus être cet homme-là : mes actions
passées ne sont plus qu’un lointain souvenir. Avant, j’aurais opté pour le SMS et
encore… mais plus maintenant. Ma relation avec Éléonore m’a changé, et m’a
rendu meilleur. Elle mérite que je fasse les choses correctement.
— Je vais aller le voir, finis-je par dire avec détermination. Mais viens avec
moi s’il te plaît. Tu m’attendras en bas, d’accord ? Je ne sais pas si je serai
capable de gérer après cette discussion. Si je ressors vivant déjà…
— N’exagère pas, ça reste ton père, tente de me rassurer Élisa. Tu ne t’en
tireras probablement qu’avec un œil au beurre noir.
Je fronce les sourcils en la fusillant du regard. Elle trouve toujours le mot
pour rire, mais pour une fois, ça ne fonctionne pas. Une boule d’angoisse se
forme dans ma gorge à la simple perspective de ce face-à-face. J’observe la
jeune femme s’emparer de nos plateaux pour débarrasser. J’en viens à regretter
le hamburger ingurgité. Un haut-le-cœur soudain me prend et mon estomac me
donne le sentiment d’être en train de se tordre dans tous les sens.
Je me lève finalement et suis Élisa à l’extérieur du fast-food.
— C’est par là, je crois, indiqué-je en observant la rue face à nous. Attends,
je dois avoir l’adresse quelque part.
Après l’avoir retrouvée dans nos derniers SMS, je mets le GPS de mon
téléphone en route. J’ai beau avoir parcouru de long en large le 18e
arrondissement, les noms des différentes avenues ne me sont pas encore
familiers. Élisa s’accroche à mon bras et nous remontons en suivant les
indications énoncées. Heureusement — ou malheureusement —, il ne se trouve
qu’à dix minutes à peine de la Place Clichy et nous atterrissons rapidement
devant la porte du bâtiment.
— Waouh, ça a l’air hyper classe ! s’exclame Élisa en dévisageant les lieux.
— Dit la nana qui habite l’un des immeubles les plus luxueux du 16e !
— J’ai toujours cru que le 18e était un arrondissement un peu pourri,
confesse la jeune femme en se mordillant la lèvre.
Elle s’en veut lorsqu’elle lâche une remarque digne de la riche fille à papa
qu’elle se refuse d’être. Je lui ébouriffe gentiment les cheveux et tapote son
épaule avant de grimacer.
— Je crois qu’il faut que j’y aille, hein ?
Elle hoche doucement la tête et m’encourage d’un sourire avant de me
pousser vers l’entrée. Une énième hésitation plus tard, je suis enfin dans le hall
de l’immeuble. Je monte par les escaliers, incapable d’attendre l’ascenseur.
Rapidement, je me retrouve devant l’appartement. Pendant quelques secondes,
l’envie de faire demi-tour et de repartir d’ici me traverse, mais je réussis à me
reprendre. Il faut le faire ! Quelques coups frappés à la porte suffisent pour
qu’elle s’ouvre et la tête de mon père apparaît. Son visage est fermé et ses
épaules recroquevillées. Il a l’air d’avoir dix ans de plus. Tout ça par ma faute.
— Papa, bredouillé-je d’une voix hachée.
Il est prêt à refermer la porte, mais je me glisse à l’intérieur de l’appartement
pour éviter qu’il ne me laisse sur le palier. Tout est sombre et désordonné : des
outils gisent sur le sol et les cartons ont été balancés dans la pièce. J’ai
l’impression qu’il a eu envie de se venger de nous en détruisant tout sur son
passage.
— Tu viens me narguer jusqu’ici ? marmonne-t-il d’une voix sourde.
Il ne m’a jamais paru aussi froid qu’à ce moment précis. Pas même la fois où
il a dû me récupérer au lycée quand j’ai été pris à consommer de la drogue à tout
juste seize ans. La déception que je lis dans son regard est pire que tout. Dire que
nous étions enfin en train de reconstruire un semblant de relation. J’ai tout
gâché. Et pourquoi ? Est-ce qu’Éléonore le mérite vraiment ? Au fond, la
réponse m’apparaît comme une évidence. Cette femme vaut bien que je me batte
pour elle, et que je prouve au reste du monde — et surtout à mon père — que je
suis capable d’aimer.
— Non, bien sûr que non. Je voulais juste qu’on discute, annoncé-je d’une
voix posée.
Ne surtout pas lui montrer que je suis terrifié, pensé-je en tentant de calmer
le martèlement de mon cœur contre ma poitrine.
— Il n’y a rien à dire, je crois.
Son ton est sans appel.
— Papa… S’il te plaît, laisse-moi parler, supplié-je.
— Dans quel but ? Tu n’es qu’un petit con et tu viens de me le prouver
encore une fois. Tu es prêt à tout pour me faire payer mes erreurs passées, même
à jouer avec le cœur d’une femme.
Je soupire devant le ton méprisant de mon père. Il n’a jamais eu d’estime
pour moi. Il n’y a qu’à voir son regard glacial qui me fixe comme si je n’étais
qu’un vulgaire étranger. J’ai toujours tout fait pour lui prouver que je pouvais
être un fils digne de lui, mais finalement il n’a jamais vraiment daigné
s’intéresser à moi. Bien sûr, il est en colère et il a tous les droits de me détester
pour ça. Mais une fois de plus, il me condamne sans même m’écouter. Une
partie de moi me souffle de quitter cet appartement et de tirer un trait une bonne
fois pour toutes sur lui. L’autre partie, une petite voix qui tente désespérément de
se faire entendre, me crie au contraire de rester et de continuer de lui prouver
qu’il se trompe. C’est ce qu’Élisa ferait. Éléonore aussi, sans aucun doute.
— Je suis désolé que tu l’aies appris comme ça, papa. Je ne voulais pas que
tu le découvres de cette façon.
À vrai dire, ça n’aurait tenu qu’à moi, il n’en aurait jamais rien su, mais
autant s’abstenir de lui avouer ça !
— Je sais ce que tu penses, affirmé-je. Que je me sers d’elle pour te faire du
mal !
Une lueur de curiosité s’allume dans son regard. Il ne s’attendait pas à ce que
je reste ni à ce que je tente de me justifier. Pour une fois, je le surprends.
— Mais je ne savais pas que la nana que tu fréquentais était celle qui m’a
tapé dans l’œil, il y a deux ans. Quand je l’ai vue hier soir, je suis tombé de haut.
Elle aussi. Nous n’aurions jamais pu imaginer que quelque chose comme ça
arriverait.
— Pourquoi es-tu allé lui rendre visite ce matin ? Pourquoi flirtais-tu
délibérément avec elle alors qu’elle est avec moi ? Juste parce que piquer la nana
de ton père te faisait triper, c’est ça ? me demande-t-il avec agressivité.
S’il pouvait me tuer d’un seul regard, il le ferait sans hésiter. Je secoue la tête
et tente de poser ma main sur son avant-bras, mais il me repousse brutalement.
— Dégage d’ici, Samuel. Tu as fait assez de mal comme ça.
— Non… Pas avant que je ne te dise tout.
— Ah, parce que tu as d’autres choses à confesser ? Tu as couché avec elle,
c’est ça ? Elle jure que non, mais j’ai bien vu la façon dont vous vous bouffiez
du regard.
— Je n’ai pas couché avec elle ! m’exclamé-je d’une voix rageuse.
Je déteste qu’il parle d’elle de cette façon, comme s’il la comparait à un
vulgaire objet. Au fond, c’est peut-être le cas. Éléonore est à lui et ça le tue de
savoir qu’il a pu se passer quelque chose entre elle et moi.
— Je ne suis jamais tombé amoureux avant elle et, depuis notre première
rencontre, j’ai essayé de la chasser de mon esprit. Mais aucune femme ne m’a
vraiment plu depuis elle.
Mon père lève les yeux au ciel, mais il est secoué par mes paroles. Son
regard exprime une curiosité à mon attention que je ne lui ai jamais vue
auparavant. Il ne s’attendait pas à ce que je parle de sentiments avec lui.
— Pardonne-moi, papa, s’il te plaît. Je te jure que je n’ai jamais voulu te
blesser. Je retourne à Londres demain soir de toute façon… Vous pourrez
retrouver votre petite vie après ça et faire comme si je n’avais jamais existé.
Éléonore t’aime, j’en suis persuadé, soufflé-je en tentant de dissimuler mon
amertume.
Pendant un instant, le silence s’installe entre nous, lourd et gênant. J’ai envie
de dire n’importe quoi pour y mettre fin surtout lorsque ses épaules s’affaissent.
Je me déteste de le blesser de cette façon.
— Elle ressent quelque chose pour toi. Il n’y a qu’à voir comment elle te
regarde. Jamais je n’ai eu le droit à ça. Puis, elle a été incapable de nier avoir des
sentiments à ton égard quand je lui ai demandé.
Il ne m’a jamais paru aussi fragile qu’à cet instant.
— Papa… Je suis désolé.
— Pars maintenant. J’ai besoin d’être seul.
Ma mâchoire se contracte, mais je finis par acquiescer. Que dire de plus ?
J’ai agi comme il le fallait pour une fois. Je lui ai présenté mes excuses et me
suis justifié. Après avoir tapoté maladroitement son épaule, je quitte
l’appartement. Heureusement qu’Élisa m’attend en bas. Ce tête-à-tête est
probablement la chose la plus difficile que j’ai eu à faire jusque-là et je me sens
vidé de toute énergie.
Chapitre 25


Éléonore

J’arrive au salon dans quelques minutes. Il faut que je te parle.

Je range mon téléphone en espérant qu’Arthur ne paniquera pas en voyant
mon message. Qu’il ne s’imagine pas que je débarque pour le renvoyer ou parce
que quelque chose de grave s’est passé. J’ai juste besoin de vider mon sac et il
est le seul à pouvoir m’écouter et me conseiller.
Mes parents adorent Alexander et ils trouvent que nous formons un très beau
couple. Leur parler de Sam est donc impossible. Quant à mes copines, elles
penseraient sans doute que j’ai perdu la tête pour craquer sur un homme plus
jeune. Ça les ferait plus rire qu’autre chose.
J’ai envoyé un SMS à Roxanne pour lui dire que j’aurais un peu de retard,
incapable de rentrer dans l’état où je suis. Dois-je lui avouer que mon histoire
avec Alexander est compromise ? Comment réagira-t-elle ? Elle me condamnera
probablement… Je me sens complètement perdue. Il n’y a qu’Arthur qui puisse
m’écouter sans me juger même si je culpabilise de me reposer sur lui comme ça.
Après tout, nous ne sommes pas vraiment amis. Il est mon employé et, bien que
nos rapports soient très bons, ce n’est pas pour autant que je suis en droit
d’exiger autant.
D’un pas vif, je retourne à la boutique et laisse échapper un petit soupir de
soulagement en constatant à travers la vitrine qu’il n’y a que deux clients à
l’intérieur. Nous serons tranquilles pour parler. La situation a pris une tournure
que je n’ai jamais envisagée, pas même dans mes pires cauchemars. Comment
me dépêtrer de tout ça ? Dois-je rappeler Samuel ? Il n’a pas encore répondu à
mon message, mais nous devons nous revoir avant son départ pour terminer
notre discussion. Nous en avons besoin tous les deux.
Mon téléphone bipe et mon cœur s’arrête de battre pendant quelques
secondes. Ce n’est que Roxanne qui me répond. Pendant un instant, j’ai craint
que ce ne soit Alex qui me hurle toute sa colère par SMS suite à notre rupture.
Comment lui en vouloir ? J’imagine sans mal ce qu’il doit éprouver en ce
moment. Un mélange de déception et d’amertume. J’aurais pu me battre pour lui
et lui confirmer que je l’aimais plus que tout. Qu’il n’y avait que lui, uniquement
lui ! Mais j’en ai été incapable. Peut-être que je ne le ressens pas assez fort ?
Peut-être que ce que venait de me dire Sam m’a trop remuée pour réagir ?
Qu’est-ce que je veux réellement ? Alex et la vie stable qu’il peut m’offrir ? Ou
bien Sam, son sourire, ses bras et l’amour fou ? Ce que je ressens pour le jeune
homme est bien plus fort qu’une simple attirance. Mon cœur le réclame et mon
corps tout entier aspire à ce qu’il me possède.
Je franchis le seuil du salon et le carillon retentit pour annoncer ma présence.
Arthur se retourne et se précipite à ma rencontre sans se préoccuper des deux
clients qui prennent leur petit déjeuner au fond de la salle.
— Éléonore ? Tout va bien ?
Sa voix est hachée par l’inquiétude et je sens les larmes monter. Impossible
de les retenir. Je secoue la tête et éclate en sanglots. Rapidement, le jeune
homme m’attire dans la cuisine avant de m’étreindre. Il me laisse exprimer mon
chagrin pendant quelques minutes, sa main caressant avec délicatesse mes
cheveux tandis qu’il me murmure de me calmer. Mes pleurs finissent par se tarir
peu à peu et je m’écarte de lui en chassant d’un geste vif les larmes qui coulent
sur mes joues.
— Parle-moi, je suis là, me chuchote mon employé d’une voix étonnamment
douce.
J’acquiesce et lui fais un petit signe pour lui demander de m’accorder
quelques instants. Je remets un peu d’ordre dans ma coiffure et essuie mes yeux
avec une serviette en papier qui traîne sur le plan de travail.
— C’est…
— C’est Sam ? complète-t-il devant mon incapacité à ne pas bégayer.
Une nouvelle fois, j’approuve avant de laisser échapper un soupir de
frustration.
— Et Alex. C’est… Tout est devenu trop compliqué, murmuré-je en chassant
une mèche blonde de mon visage.
Il n’a pas suivi l’épisode d’hier soir. Pour lui, je devais dîner avec mon
compagnon et son fils, mais il est à mille lieues de se douter que ce dernier et
Sam ne sont qu’une même personne.
— La rencontre ne s’est pas bien passée ? m’interroge-t-il.
— Non. Enfin si. Mais c’est Samuel, son gosse. Mon Sam, précisé-je devant
le regard interloqué du jeune homme.
— C’est une blague ?
— J’aimerais bien, crois-moi, soupiré-je avant de lui faire un résumé
complet des événements de la veille jusqu’à ma confrontation avec Alexander ce
matin. Il nous a surpris ici avec Samuel…
Arthur écarquille ses prunelles claires devant ces nouvelles.
— Et ensuite ? me presse-t-il avec curiosité.
— Alex m’a demandé de le rejoindre dans le nouvel appartement et je lui ai
avoué que je connaissais déjà son fils. Je lui ai raconté notre première soirée sans
lui dire que je l’avais revu il y a seulement quelques jours, confessé-je d’une
voix contrite.
— Putain… Je n’ose même pas imaginer la tête qu’il a dû faire en apprenant
ça. Sa nana qui a passé une nuit avec son gosse.
— Arrête, Arthur ! Tu sais très bien qu’il ne s’est rien passé entre lui et moi.
C’était juste pour l’aider, plaidé-je.
— Je suis un mec, je me mets à sa place. Mais je ne te juge pas, Léo, jamais,
murmure le jeune homme en haussant les épaules.
— Il m’a quittée, annoncé-je. Alex m’a demandé si j’avais des sentiments
pour Sam et j’ai été incapable de dire non. Alors il m’a foutue dehors. J’ai tenté
de le retenir, mais il n’a rien voulu entendre. Je crois que c’est terminé entre lui
et moi…
— Alexander t’aime. Tu le sais, hein ? Il est fou de toi et je pense qu’il est
prêt à tout pour sauver votre couple. Je suis persuadé que tu n’as qu’à claquer
des doigts, lui dire que ce n’est qu’un malentendu et tout sera oublié, affirme
Arthur.
Les coudes en appui sur le comptoir, je laisse mon menton reposer sur mes
mains en le fixant avec une expression dubitative. Je ne remets pas en question
les sentiments de mon ex-compagnon, mais c’est un homme très orgueilleux et
son ego a dû prendre un sacré coup. Même si je lui jure que c’est lui que j’aime
et que je resterai loin de Samuel, il ne me pardonnera sûrement jamais cette
histoire. Il aura toujours un doute sur ce que j’ai pu éprouver pour son fils.
— Mais la question, c’est de savoir si c’est ce que tu veux vraiment. Qu’est-
ce que tu ressens, Éléonore ? me demande le jeune homme, interrompant le
cours de mes pensées. Tu es libre maintenant, tu peux faire tout ce que tu veux.
Je secoue la tête en fronçant les sourcils. Il est là, le problème. Je suis
incapable de savoir ce que je désire vraiment. Ou peut-être que si, mais la peur
m’empêche de me l’avouer. Même si Alex n’est plus dans l’équation, Sam reste
son fils et un homme plus jeune que moi. La situation demeure toujours
inextricable.
— J’essaie de réfléchir, mais je n’arrive à rien. Je suis complètement
paumée, Arthur. De toute façon, Sam quitte Paris demain soir pour retourner à
Londres. Peut-être que je devrais tout simplement le laisser partir et vivre sa vie.
Je n’ai pas envie de m’imposer et de briser la relation que son père essaie de
reconstruire avec lui.
— Mais, Sam, qu’est-ce qu’il en pense, lui ? s’enquiert Arthur en me
lançant un regard circonspect.
— Être avec moi. Enfin, je crois. Tout à l’heure, c’est ce qu’il tentait de me
dire quand Alex nous a interrompus. Il m’a demandé de prendre des risques pour
lui.
— Et ça ne te donne pas envie de tout plaquer là, maintenant ? s’exclame
mon pâtissier.
Je laisse échapper un petit rire. Un garçon séduisant et incroyablement sexy
me propose de tout quitter pour lui, et je suis là à pleurer dans les bras d’un autre
homme plutôt que de faire mes valises.
— J’ai une fille ! Il y a le salon aussi. Je ne peux pas partir comme ça sans
regarder en arrière. J’ai des responsabilités, me justifié-je. Bien sûr, si tout ça
s’était passé il y a des années, peut-être que j’aurais pris ce risque, mais là…
— Tu te poses trop de questions, me coupe Arthur. Le salon, je peux assurer
et je sais que tu as ton amie, Claudia, qui ne demanderait qu’à faire quelques
heures de temps en temps ; elle tourne en rond chez elle depuis son divorce.
Nous pourrions gérer tous les deux. Puis, ça me donnerait un peu plus de
responsabilités et ça me sera utile pour plus tard. Tu me fais confiance, pas vrai ?
Je lance un regard étonné à Arthur. Je n’aurais jamais imaginé qu’il veuille
s’investir davantage ici même s’il s’y plaît beaucoup. Et encore moins qu’il me
propose de gérer les choses en mon absence. D’un côté, lui aussi a envie d’ouvrir
sa propre affaire lorsqu’il aura quelques années de plus. Maîtriser davantage
l’administration l’aidera donc par la suite. Je peux compter sur lui ; il saura être
à la hauteur si la situation venait à se concrétiser.
— Bien sûr que je te fais confiance. Même si tu bosses ici depuis peu de
temps, je pourrais te donner les clés sans hésiter. Mais ça ne résout que le
problème du café. Il y a tellement d’autres paramètres à prendre en compte.
Roxanne…
— Elle comprendra, assure Arthur avec certitude.
Mes sourcils se froncent tandis que je pose sur lui un visage surpris. Il a l’air
sûr de ce qu’il avance. Comment peut-il connaître aussi bien ma fille ?
— Ça se voit qu’elle est ouverte d’esprit, dit-il. Puis elle t’aime plus que
tout. Même si la situation la perturbe, elle l’acceptera, si tu es heureuse.
Le silence s’installe entre nous pendant quelques minutes. Je réfléchis à ses
paroles. Arthur est beaucoup plus mature et sage que ne le laisse croire son jeune
âge. Il est droit, sincère et de très bon conseil.
— Maintenant qu’on a plus ou moins résolu les problèmes logistiques,
qu’est-ce que ton cœur te souffle ? Est-ce que tu penses au fond de toi que
Samuel vaut vraiment la peine de prendre ces risques ? me demande-t-il.
J’esquisse un rictus perturbé. Je ne suis pas sûre de moi ni de ce que je
souhaite, mais je ne peux pas laisser Samuel repartir comme ça. Il a droit à une
explication.
— Je ne sais pas… Qu’est-ce que je peux lui apporter ? Il n’a même pas
trente ans, j’en ai bientôt quarante. Bien sûr, aujourd’hui, il me dit qu’il est fou
de moi et qu’il veut être avec moi. Mais dans cinq ans ? Dans dix ans ? S’il veut
un bébé et que je ne suis plus capable de lui apporter ça ?
— Tu te prends beaucoup trop la tête, Éléonore. Je sais que c’est une
situation compliquée, mais rien n’est impossible quand on aime vraiment.
Si seulement je pouvais être aussi insouciante qu’il l’est, et arrêter de me
poser toutes ces questions.
— Je n’ai qu’un conseil à te donner : ne le laisse pas partir comme ça. Peu
importe ce que tu choisis de faire, va le voir et dis-lui ce que tu as sur le cœur. Il
mérite au moins une explication sincère, tu ne crois pas ? rajoute Arthur d’une
voix ferme.
— Tu as raison. Même si j’ai peur de me retrouver de nouveau face à lui et
de ne pas être capable de prendre la bonne décision, je dois le faire.
— Ah, j’aime mieux ça ! File alors. Je m’occupe de ranger et de fermer, ne
t’en fais pas. Puis, si tu as besoin que je te relaie quelques jours, tu n’as qu’un
SMS à envoyer, me souffle-t-il en me déposant un baiser sur la joue.
— Je vais rester un peu et t’aider ici avant de le retrouver. Ça me permettra
de me détendre et de réfléchir à tout ça.
Le jeune homme fronce les sourcils et lève les yeux au ciel avant de pouffer.
Il n’essaie même pas de me convaincre de partir tout de suite. Il me connaît
assez pour savoir que lorsque je suis stressée ou anxieuse, être ici me permet de
relativiser et d’y voir un peu plus clair.
— En tout cas, merci, Arthur. Merci pour tout ! lâché-je avec reconnaissance.
Qu’est-ce que je ferais sans toi ?
Même si je ne suis pas plus avancée sur ce que je veux faire, au moins je sais
désormais une chose : je dois revoir Sam avant son départ. Je m’en voudrais de
le laisser retourner à Londres sans que nous puissions terminer notre discussion
de tout à l’heure.
Chapitre 26


Samuel

— T’es sûr que tu ne veux pas qu’on aille au cinéma ? Ça te changerait les
idées, propose Élisa en lançant un coup d’œil au Gaumont qui trône Place
Clichy, presque face à nous.
Nous avons finalement atterri de nouveau au fast-food de tout à l’heure où
nous sommes posés depuis plusieurs heures maintenant devant un soda trop
sucré.
— Non, je n’arriverais pas à me concentrer sur le film. Putain, Eli, cette
situation est un vrai merdier. Je me sens trop mal… confié-je à la jeune femme
qui m’adresse un regard compatissant.
Elle a de la peine pour moi, et elle est surtout impuissante devant mon
désarroi. Elle ne cesse de me répéter que les miracles existent ou qu’à défaut, le
temps fera son effet.
— Je crois que je devrais envoyer un SMS à mon père, rajouté-je d’une voix
décidée.
— Pour lui dire quoi ? Tu n’as pas déjà tout dit ?
— Si, mais pour m’excuser de nouveau et qu’il comprenne que tout ça, ce
n’était pas voulu. Ça me tue de penser qu’il continue peut-être de se dire que je
me suis servi d’elle pour lui faire du mal. Je ne suis pas un putain de
psychopathe pour faire des trucs comme ça.
— Je sais, Sam, et je suis persuadée qu’il le sait. Il est juste sous le choc,
c’est normal. Sa vie à lui aussi est bouleversée. Il vient d’apprendre que la
femme qu’il aime et avec qui il veut s’installer craque sur son fils. Mets-toi un
peu à sa place, me conseille Élisa.
Une fois de plus, la sœur de Tristan me surprend par sa maturité. Elle a
toujours les mots qu’il faut. Pour une fois, j’ai envie d’être sage moi aussi. De
faire les choses bien. Même si je ne suis pas vraiment certain que ça me rendra
heureux. Je sors mon téléphone et tapote rapidement sur l’écran avant de le
tendre à Élisa.
— Je sais que tu m’en veux de ce qu’il s’est passé, papa. Je suis vraiment
désolé. Tu as raison, je n’aurais pas dû retourner la voir ce matin, c’était une
erreur. L’amour pousse parfois à faire des choses inconsidérées. J’espère que tu
trouveras la force de lui pardonner et de lui accorder une autre chance. Je
n’interférerai plus dans votre relation, je te le promets, lit Élisa à voix basse.
Elle me rend mon téléphone en esquissant une moue déçue.
— C’est très beau ce que tu lui dis et très sincère aussi. Mais tu es sûr de
toi ? Tu renonces à Éléonore pour de bon ? ajoute-t-elle en me dévisageant avec
perplexité.
— C’est mieux comme ça, Eli. Qu’est-ce que j’ai à lui offrir ? Mon père a
tout et il est vraiment amoureux d’elle, je crois. Elle a besoin de stabilité et je ne
suis pas le mec idéal pour ça, tu me connais. Je ne sais même pas ce que je vais
faire de ma vie alors comment tu veux que je la retienne ?
— Samuel, ne dis pas ça, s’il te plaît. Tu passes ton temps à te dévaloriser.
J’aimerais que tu puisses te voir parfois avec mon regard.
J’attrape doucement sa main et la serre quelques instants entre la mienne en
lui adressant un sourire attendri. Même si je n’ai pas eu la chance d’avoir des
parents parfaits, j’ai au moins le mérite d’avoir des amis en or.
— Tu as ton amour à lui offrir et crois-moi, une femme n’a besoin que de ça,
murmure Élisa.
— Tu es jeune, chaton, tu vois tout avec tes yeux innocents. Éléonore a des
responsabilités, une fille, une vie tout installée. Elle m’a dit qu’elle n’était pas
prête à tout bousculer comme ça et à se mettre en danger. C’est ce que je suis
pour elle : un risque. Elle n’osera jamais tout quitter de toute façon. À quoi bon
m’acharner ?
Élisa soupire et tourne vers moi un visage dépité. Elle avait vraiment envie
de me voir heureux et de savoir qu’Éléonore était peut-être la bonne pour moi.
Elle suit cette histoire depuis le début et elle avait espéré, sans doute autant que
moi, que tout finisse en happy end. Mais la vie n’est malheureusement pas faite
ainsi.
Mon téléphone bipe, me sortant de mes pensées.

Si pour une fois tu veux te battre pour quelque chose, fais-le. Va
jusqu’au bout des choses et n’abandonne pas aussi facilement que
d’habitude. Ça me tue de te dire ça, mais si tu l’aimes vraiment, à toi de
jouer.

J’écarquille les yeux devant le message de mon père. Il laisse tomber ? Lui ?
J’ai du mal à y croire, ce n’est pas le genre d’homme à baisser les bras.

Et toi alors ? Tu ne te bats pas pour elle ? Tu estimes qu’elle n’en vaut
plus la peine ?

Sa réponse ne tarde pas à arriver tandis qu’Élisa me dévisage avec curiosité,
pressée de savoir ce qui se dit.

Tu es jeune encore, tu ne connais pas grand-chose, mais parfois quand
on aime vraiment une personne, la seule chose à faire pour le lui prouver
est de la laisser partir si on ne parvient pas à la rendre heureuse.

Je soupire et lance un regard au loin avant d’être ramené à la réalité par Élisa
qui tire la manche de mon sweat pour attirer mon attention. Elle désigne mon
téléphone que je lui tends rapidement afin qu’elle puisse lire les messages
échangés.
— Il te laisse la place alors… Le truc improbable, quoi ! s’exclame-t-elle.
C’est qu’il sait qu’elle tient à toi, Sam. Il n’aurait jamais lâché l’affaire s’il
n’avait pas peur de perdre sur ce coup-là, tu ne crois pas ?
— Ouais, t’as peut-être raison. À moins qu’il ne se sente déjà assez humilié
comme ça. Il doit l’avoir mauvaise de savoir que sa nana a pu craquer pour un
mec plus jeune et, pire encore, pour son fils.
Élisa approuve et me rend mon téléphone.
— Qu’est-ce que t’attends pour aller la retrouver maintenant ?
— Eli, arrête… Elle ne m’a pas demandé de la rejoindre. Elle a peut-être
besoin de temps pour digérer tout ça.
— Sauf que du temps vous n’en avez pas, Sam. Tu rentres demain soir à
Londres je te rappelle ! s’exclame mon amie.
— Je sais. Mais je ne veux pas la brusquer, d’accord ? Si je dois repartir sans
la voir, alors soit.
— T’es sûr de toi ? Et si elle avait trop peur pour revenir vers toi ?
— Je ne peux pas la forcer à quoi que ce soit. Si elle ne m’aime pas assez
pour passer au-dessus de ses craintes, tout s’arrête ici. C’est la vie.
Élisa se renfrogne sur son siège et attrape son gobelet pour boire une gorgée
de soda. Elle n’a pas l’air d’approuver mon choix, mais elle sait que je suis buté.
J’ai décidé que ça serait ainsi et je ne changerai pas d’avis. Au fond de moi, j’ai
terriblement envie qu’Éléonore m’appelle, qu’elle me rejoigne et me dise qu’elle
ne veut plus jamais me perdre. Mais mon père a raison. Aimer c’est parfois être
capable de laisser partir l’autre. Peu importe à quel point ça fait mal…
J’attrape mon téléphone et pianote rapidement.

Merci papa, j’espère apprendre un jour à être aussi sage que toi.

Mon SMS reste sans réponse, mais ça ne me surprend pas. Il doit m’en
vouloir atrocement et me détester malgré tout pour ce qu’il se passe. Cette
situation le tue sans doute tout autant que moi, mais il a trouvé la force au fond
de lui de ne pas me condamner totalement. Peut-être qu’un jour, il sera capable
de me pardonner. Le temps aidera probablement à recoller les morceaux de notre
relation fragilisée. Mais, plus que tout, j’espère pouvoir être un jour l’homme
dont Éléonore aura besoin et qu’elle accepte enfin de prendre des risques pour
moi. Si elle estime que j’en vaux la peine en tout cas…
Chapitre 27


Éléonore

Je claque enfin la porte du salon de thé. Arthur ne m’a pas vraiment laissé le
choix. Cela fait déjà presque deux heures qu’il m’ordonne d’aller retrouver
Samuel, mais je trouve sans cesse une excuse pour retarder ce moment. Une
nouvelle tournée de pâtisseries à préparer, un client qui arrive et dont je préfère
m’occuper ou un nettoyage intensif du frigo de la cuisine que j’ai pourtant lavé
la semaine dernière. Mais au bout d’un moment, les prétextes se font de plus en
plus rares, et je me décide enfin à enfiler ma veste pour affronter l’extérieur, loin
du cocon que représente mon salon de thé.
Je marche pendant une dizaine de minutes jusqu’à trouver un banc dans un
square sur lequel je me laisse choir en soupirant. Maintenant que j’ai quitté
Arthur, je ne suis plus aussi sûre de moi. Est-ce que voir Sam est vraiment la
solution ? Peut-être que me retrouver face à lui m’aidera à y voir plus clair. Je
décide de lui adresser un message.

Est-ce qu’on peut se rejoindre quelque part ? Je crois que nous avons
une discussion à terminer.

Je n’ai plus qu’à espérer qu’il me réponde et qu’il soit toujours disposé à
parler avec moi. Pendant les quelques minutes où mon téléphone demeure
obstinément muet, j’ai l’impression que mon cœur ne bat plus. Je suis dans
l’attente d’un message et mon souffle est coupé dans l’espoir du bip si
caractéristique qui me fera respirer de nouveau. Et lorsque, enfin, je l’entends, le
soulagement me gagne. C’est lui.

Où es-tu ? Je te retrouve au plus vite.

Mon regard observe les environs que je ne connais pas. Même après
plusieurs années de vie à Paris, il me reste des choses à découvrir ! Je finis par
trouver le nom du square et réponds rapidement à Samuel pour qu’il me rejoigne
ici. Il est à peine 13 h, tout est encore calme et le ciel couvert n’incite sans doute
pas les parents à sortir de chez eux pour aller se promener. Je n’ai pas longtemps
à attendre avant de distinguer la silhouette du jeune homme qui franchit l’entrée.
Je l’observe de loin pendant les quelques secondes où il remonte à ma hauteur.
Son visage est fermé, son regard distant ; on lui donnerait soudain cinq ans de
plus. Tout est de ma faute. S’il ne m’avait pas rencontrée, sa vie serait sans doute
plus simple à l’heure actuelle. Je l’ai mis dans une situation impensable. Il est
encore si jeune… Il devrait être en train de se promener main dans la main avec
une jolie fille drôle et pétillante.
— Salut, me souffle-t-il en s’installant sur le banc à côté de moi.
Je tente d’esquisser un sourire en me tournant vers lui, mais le cœur n’y est
pas. Je me sens écartelée. Mon être tout entier réclame de m’abandonner à lui
alors que mon cerveau m’ordonne le contraire.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? demande-t-il pour couper court au silence qui
s’est installé entre nous et qui, pour la première fois depuis notre première
rencontre, me paraît gênant.
— J’ai marché jusqu’à tomber sur ce square. J’avais besoin de prendre l’air
avant de rentrer chez moi. Je… Je n’étais pas prête à me retrouver face à
Roxanne, elle aurait vu que quelque chose n’allait pas. J’ai bossé un peu au salon
avec Arthur, et ensuite il m’a chassée pour que je puisse discuter avec toi.
Un sourire ironique se dessine sur le visage du jeune homme.
— Arthur a l’air de se préoccuper de nous plus que tu ne le fais, commente-t-
il, amer.
— Sam… Arrête, s’il te plaît. Tu sais que ce n’est pas vrai.
— Ça fait des heures que j’attends que tu m’écrives. Pourquoi tu as été si
longue ?
Je ne l’ai jamais senti aussi tendu. Il a sans doute fini par croire que je
n’appellerais plus et que je préférais fuir. Je soupire doucement et pose ma main
sur la sienne. Elle est chaude, pas comme la mienne qui est glacée. Ses doigts
s’entrelacent aux miens presque naturellement.
— Honnêtement, j’ignorais ce que je pouvais te dire. Ce que je devais te
dire. Reculer ce moment me paraissait plus simple, avoué-je.
— Pourtant, ça n’aurait rien arrangé de rester loin l’un de l’autre, tu le sais,
hein ?
— C’est pour ça que je suis là. Nous devons parler de tout ça avant que tu
repartes, affirmé-je. C’est juste que c’est compliqué. Je ne sais même plus où
j’en suis avec ton père.
Ramener Alexander sur le tapis n’est pas forcément la meilleure idée qui
soit, mais il fait malheureusement partie de l’équation de notre relation. Nous ne
devons pas l’oublier même si je sais que, tout comme moi, il préférerait le mettre
de côté pour l’instant.
— Je suis allé le voir. Il est furieux, tu t’en doutes. Il m’a foutu dehors, mais
j’ai quand même pu lui expliquer que j’étais sincère avec toi. Il a cru que je me
servais de toi pour l’atteindre. Comme si tout tournait autour de lui, lâche Sam
d’une voix moqueuse.
Bizarrement, je ne suis pas surprise. Alexander a sans doute préféré
s’imaginer que tout ça n’était qu’un jeu pour Sam afin d’éviter de devoir
accepter le fait que son fils a des sentiments pour la femme qu’il aime.
— Je suis désolée, Samuel. Tu allais enfin repartir sur des bases nouvelles
avec ton père et à cause de moi…
— Chut, ne dis rien. Ce n’est pas de ta faute, tu le sais aussi bien que moi.
Ce n’est la faute de personne. Rien ne pouvait laisser penser que ça se passerait
comme ça, d’accord ? Je ne veux pas que tu te sentes coupable et que tu te
reproches quoi que ce soit, me chuchote-t-il en caressant ma joue.
Je ferme les yeux en m’imprégnant de son contact. J’ai tellement besoin de
l’avoir près de moi, qu’il me touche, et pourtant, je rejette aussi fort cette idée
qu’elle m’obsède. Ses lèvres se posent dans le creux de ma nuque et je frissonne
à ce simple effleurement.
— Sam… Non, s’il te plaît. On ne doit pas faire ça, tenté-je de résister en le
repoussant doucement.
— Pourquoi ? Tu n’en as pas envie ?
— Tu sais bien que ce n’est pas le problème, répliqué-je.
— C’est quoi le problème alors, Éléonore ? Je ne comprends pas. Pourquoi
tu ne t’écoutes pas davantage ? me demande-t-il d’un ton las.
Je m’écarte de lui brusquement. Toutes les émotions qui me traversent quand
je suis à ses côtés ne m’aident pas à garder la tête froide. Pourtant, il le faut. J’ai
bientôt quarante ans et me mettre dans cet état pour un jeune homme est stupide.
Je suis ridicule, je ne devrais même pas me trouver ici. Ma vie est avec ma fille
et mon compagnon avec qui j’ai choisi de vivre. Pas dans un square à l’abri des
regards, comme une adolescente avec son premier béguin.
— Parce que ça ne rime à rien tout ça ! m’exclamé-je en haussant les épaules
et en posant mes prunelles voilées sur lui.
— Qu’est-ce qui ne rime à rien ? Hein ?
— Cette situation. Toi et moi.
— Pourquoi tu ne nous donnes pas une chance ? questionne-t-il d’un ton
rageur. Je sais qu’au fond de toi, tu en crèves d’envie. Tu laisses la peur te
bouffer tout entière et t’empêcher de vivre comme tu le souhaites. Nous
pourrions être heureux ensemble, j’en suis convaincu.
— Il n’y a pas de nous, Sam. Il n’y en a jamais eu et il n’y en aura jamais.
Qu’est-ce que tu attends de moi au juste ? Qu’est-ce que je peux t’apporter, dis-
moi ?
— Tu compliques tout, Éléonore. Ça pourrait être tellement plus simple si tu
écoutais un peu ton cœur. Tout ce que je veux, c’est être avec toi. Je me fous du
reste ! s’entête le jeune homme en attrapant de nouveau ma main.
Ma gorge se serre en entendant ses mots. Si seulement je pouvais me laisser
aller, mais je n’ai jamais été ce genre de femme. J’ai besoin de savoir où je vais,
et avec Sam, j’ai l’impression d’être plongée dans le noir et d’avancer à tâtons.
C’est effrayant.
— Tu parles comme un enfant, Samuel. Au fond, ce n’est peut-être juste
qu’un caprice. Je ne suis peut-être qu’une énième fille de plus que tu veux mettre
sur ta liste avant de te lasser et passer à la suivante.
Je suis injuste et cruelle, surtout que je ne pense même pas ce que je dis. Ce
qu’il éprouve pour moi est différent de ce qu’il a pu connaître avant. Mais il faut
qu’il s’éloigne, je n’ai pas le choix. Ses sourcils se froncent et sa mâchoire se
crispe. J’ai touché juste. Ses yeux me considèrent pendant un moment avec une
déception qui fait naître en moi un sentiment d’impuissance.
— Je n’arrive pas à croire que tu puisses remettre en cause ce que je ressens
pour toi, finit-il par lâcher d’une voix impassible. Pas après tout ce que je t’ai dit
ni après tout ce que j’ai fait pour te prouver que ce n’est pas du vent. Je pensais
que toi au moins, tu ne me jugerais pas. Jamais. Mais apparemment, je me suis
trompé.
Il secoue la tête, dégoûté, et j’ai soudain l’impression que mon cœur est en
train de se briser en mille morceaux.
— Sam… Attends… Ce n’est pas ce que je voulais dire. C’est juste qu’il y a
trop de choses qui nous opposent toi et moi, tu le sais. J’ai bientôt quarante ans,
qu’est-ce que je peux apporter à un jeune homme qui n’a même pas trente ans et
qui a la vie devant lui ? Si un jour, tu veux des enfants et que je ne suis plus
capable de t’en donner, qu’est-ce que tu feras ? Tu me quitteras pour une autre
femme plus jeune ?
— Mais je m’en fous de tout ça, putain ! J’ai envie d’être avec toi, c’est tout
ce que je souhaite pour l’instant, s’écrie-t-il.
— Bien sûr que tu t’en moques, Sam ! Tu es un gosse. Tu ne penses pas
encore aux enfants et à l’avenir. Mais ça viendra un jour et à ce moment-là, tu te
rendras compte que c’était une erreur de miser sur nous.
— Je sais que non. Si tu acceptais seulement de me donner une chance…
— Je dois y aller. Roxanne m’attend, soufflé-je en me levant.
Il tente de me retenir en attrapant mon poignet, mais je me dégage
brusquement.
— Arrête, Sam. C’est mieux pour nous deux, crois-moi. Laisse-moi partir.
Retournons chacun à notre vie comme on se l’était promis lors de notre dîner
d’adieu. Je préfère garder de tendres souvenirs de cette rencontre plutôt que finir
par m’en vouloir un jour d’avoir essayé quelque chose avec toi.
— Certains sages disent pourtant qu’il vaut mieux vivre avec des remords
qu’avec des regrets… Réfléchis-y, mon train ne part que demain soir. Tu sais où
me trouver maintenant, dit-il en me montrant son téléphone.
Il faut que je résiste à l’envie qui me tiraille de me rasseoir près de lui et de
sentir ses lèvres sur les miennes une dernière fois. Je dois rester forte. Je
m’éloigne rapidement, mais m’accorde un ultime regard avant de quitter le
square.
Chapitre 28


Samuel

J’erre dans Paris comme un touriste déambulant, le sourire en moins. J’ai
encore du mal à digérer tout ce que nous venons de nous dire avec Éléonore. Elle
m’a blessé et c’est sans doute la première fois qu’une femme y parvient aussi
facilement. De simples mots ont suffi à me retourner le cœur. Constater qu’elle
ne me considère finalement que comme un petit con capricieux et incapable
d’aimer, ça me blesse. Bien plus que je ne l’aurais cru. Le pire dans tout ça, c’est
qu’elle se voile la face. Comment peut-elle réussir à oublier ? Je ne sais plus où
aller ni quoi faire. Il est trop tôt pour m’échouer dans un bar et pourtant là
maintenant, c’est tout ce dont j’ai envie. Même si Élisa serait ravie de rappliquer
à mon secours, je ne vais pas continuer de lui pourrir sa journée. Elle a déjà pris
trop de temps pour moi.
La sonnerie de mon téléphone me sort de mes pensées. Je fronce les sourcils
en voyant le nom inscrit sur l’écran. James. Pourquoi m’appelle-t-il ? Espérons
que rien ne soit arrivé à Londres. Je décroche rapidement.
— James ? Tout va bien ?
— Ouais, ouais, t’inquiète. T’es où mec ?
— À Paris. Où veux-tu que je sois ?
— Où à Paris ? demande-t-il impatiemment.
— Dans le 18e, mais je vais sans doute retourner chez mon pote là.
Pourquoi ?
— Viens plutôt me chercher à Gare du Nord ! J’ai pas envie de prendre le
métro tout seul, j’avais oublié à quel point les gens de la capitale peuvent être
cons.
J’écarquille les yeux et ouvre la bouche avant de la refermer. James ? À
Paris ? Qu’est-ce qu’il fout ici ?
— T’es à Gare du Nord ? Sérieux ? m’exclamé-je.
— Bah oui ! Allez, au lieu de poser des questions idiotes, rapplique. Je
t’attends au Starbucks.
— Je suis là dans dix minutes.
Je raccroche et lance un coup d’œil autour de moi. Si mes souvenirs sont
bons, je n’ai qu’à remonter l’avenue sur ma gauche pendant une dizaine de
minutes avant de tomber sur la Gare du Nord. Tout en marchant d’un pas rapide,
j’observe les alentours. La rue est animée : plein de pubs chaleureux, d’épiceries
de produits du monde et de traiteurs. Paris est encore plus vivant le samedi
après-midi que les autres jours, surtout dans ces quartiers populaires. Ça grouille
de partout. Des bandes d’amis boivent des verres en terrasse, quelques étudiants
sérieux bossent sur leur ordinateur tout en savourant des cafés, des couples se
baladent main dans la main, certains avec un chien ou un enfant qui court en
riant aux éclats. Pendant quelques secondes, les paroles d’Éléonore me
reviennent en mémoire comme un boomerang. Mon regard s’éternise sur un
bambin blondinet qui ne doit même pas avoir cinq ans et qui s’accroche à la
main de son père. Est-ce que j’ai envie d’avoir des enfants ? Est-ce qu’elle n’a
pas raison en me disant qu’un jour peut-être, notre âge pourrait devenir un
problème insoluble ? Je soupire doucement et détourne les yeux. Je ne me suis
jamais vraiment imaginé avoir des mômes, mais au fond cette idée me plaît. Un
jour, j’en aurai probablement envie. Est-ce que ce sera trop tard pour Éléonore ?
L’ombre imposante de la Gare du Nord me ramène sur terre et je presse le
pas. J’ai hâte de retrouver James. Peu importe ce qu’il fout ici, le savoir près de
moi suffit à me redonner un peu la pêche. Quand je pénètre dans le Starbucks,
ses cheveux blonds désordonnés un peu trop longs m’indiquent sa position.
Deux gobelets trônent devant lui et, lorsque je me laisse choir sur le banc après
lui avoir tapoté l’épaule, il en pousse un vers moi.
— Je t’ai pris un frappuccino, annonce-t-il d’emblée avec enthousiasme. Je
me suis dit que ça te ferait du bien. Il n’y a pas de whisky ici.
Mes yeux sombres le fusillent quelques secondes avant que je ne me mette à
rire.
— T’es con. Mais bonne idée, le frappuccino !
Je lève mon gobelet et il y fait cogner le sien avec un sourire malicieux.
— À Paris ! s’exclame-t-il avant d’avaler une gorgée.
Je l’imite et savoure le goût du chocolat. La boisson est fraîche,
réconfortante. Exactement ce qu’il me fallait ! J’observe James qui mate sans
discrétion une petite brune installée à quelques tables de nous. Il porte son sweat
vert usé qu’il ne quitte que rarement avec un pantalon en toile noir. Ses traits
sont tirés — comme d’habitude — et ses yeux clairs, entourés de cernes. À le
voir, je ne peux m’empêcher de le comparer à Kurt Cobain. Il dégage quelque
chose de torturé, même s’il passe son temps à rire de tout et à se préoccuper des
gens plutôt que de s’intéresser à sa propre personne. Je lui dis souvent qu’il est
trop gentil, mais il fait mine de ne pas m’écouter et rebondit avec une blague
rarement drôle.
— Paris, alors ? Pourquoi ? demandé-je après un court silence.
— Je vole au secours de mon pote, quoi d’autre ?
Mes sourcils se froncent en entendant sa réponse. De quoi parle-t-il ?
— Tu m’as appelé hier soir… Enfin, cette nuit plutôt. T’étais complètement
bourré et dans un état catastrophique, mec, m’explique-t-il devant mon air ahuri.
Tu ne te souviens pas ?
Je grimace en secouant la tête. Effectivement, j’ai bu quelques verres avec
Tristan avant d’aller me coucher, mais je ne pensais pas en arriver à appeler mon
pote de Londres au secours et oublier ce détail.
— Désolé. T’aurais pas dû, James. Je gère, je te jure, affirmé-je d’une voix
presque convaincante. Tu rates le boulot à cause de moi et ça a dû te coûter une
fortune de venir ici, non ?
— Ouais, mais t’inquiète pas. J’ai emprunté dans ta petite réserve
personnelle pour me payer le billet. J’avais pas une thune, avoue-t-il en haussant
les épaules.
Je lève les yeux au ciel. Ce mec est vraiment désespérant, mais je ne sais pas
ce que je ferais sans lui. C’est un ami, un frère et une fois de plus, il vient de me
le prouver.
— Bon, je crois que t’as des choses à me raconter, non ? Après, on bougera
acheter un pain au chocolat digne de ce nom. Parce que ceux-là ne sont vraiment
pas terribles, souffle-t-il en lançant un coup d’œil au comptoir.


L’immeuble de Tristan se dresse devant moi. J’ai passé le reste de la journée
avec James, une partie de la soirée aussi et ces quelques heures m’ont fait du
bien. Il a toujours les mots qu’il faut pour me redonner un peu de peps.
Seulement, lorsque je lui ai proposé de rentrer avec moi, il a préféré se dérober
pour retrouver des amis à lui. Il n’a juste pas envie de squatter chez mon pote du
16e. Comme il me dit souvent, je suis l’unique gosse de riche qu’il supporte. Il a
déjà rencontré quelques personnes de mon entourage et il les a toutes détestées.
J’ai eu beau insister pour qu’il vienne avec moi, rien à faire. Il a encore quelques
vieux potes musiciens dans le 19e et il m’a avoué qu’il préférait de loin rester
chez eux que dans un appartement aseptisé du 16e. Soit.
Un moment, j’ai failli le suivre pour échapper à l’interrogatoire que va
sûrement mener Élisa, mais c’est mon dernier soir à Paris et c’est important pour
moi de passer du temps avec eux. Je rejoindrai James demain à la gare pour que
nous rentrions à Londres.
Après avoir monté d’un pas lourd les quelques étages, je me réfugie dans
l’appartement de Tristan. Sa sœur a déjà dû lui raconter ce que je lui ai dit avant
qu’elle ne reparte pour son cours de chant. Et, effectivement, lorsque je
surprends la moue compatissante de Tristan, je sais qu’il est au courant de tout.
— Je n’ai pas envie de revenir là-dessus encore une fois, OK ? le préviens-je
d’emblée avant qu’il n’ait le temps de poser des questions.
— Je veux juste m’assurer que tu vas bien.
Il s’approche de moi et pose ses deux mains sur mes épaules pour me forcer
à le regarder.
— Tu peux tout me dire, hein ? T’es comme mon frère, Sam. Je serai là si
t’as besoin de moi. Que ce soit pour aller faire la fête ou juste refaire le monde
autour d’un verre.
Je le remercie d’un signe de tête. Même si je passe beaucoup de temps à
douter, Tristan a toujours été là. Nos chemins ont beau se séparer de temps en
temps, et nos mentalités s’opposer l’une à l’autre, il reste à mes côtés quoi qu’il
arrive, et vice versa. Nous avons réussi à mettre nos différences de côté à
plusieurs reprises pour sauver notre amitié et je me dis que finalement c’est ça,
les vrais potes. Cette semaine à Paris m’aura au moins permis de comprendre
que j’ai des potes en or et que je dois arrêter d’être parfois si critique envers eux.
Sans Tristan, comment aurais-je réussi à gérer toutes les émotions de ces
derniers jours ? Il a su être présent et à l’écoute lorsque j’en ai eu le plus besoin.
Tout comme sa sœur ! Je ferais tout pour eux et James.
— Merci, Tristan. Mais ne t’en fais pas, ça va aller. C’est un coup dur, mais
je vais rebondir ! Je vais déjà retrouver ma vie à Londres et tenter de prendre un
peu de recul par rapport à tout ça.
Il acquiesce avec un sourire prudent et désigne ma chambre d’un geste de la
main.
— Tu veux que je te laisse faire tes bagages ? me propose-t-il.
— Je ne suis pas contre un peu d’aide, si tu as du temps.
— Je vais vérifier dans la salle de bains, je crois que t’as des trucs là-bas, dit
Tristan avant de disparaître dans la pièce attenante.
Je commence à plier quelques affaires que je fourre ensuite dans mon sac.
Heureusement que je n’ai pas emmené grand-chose cette fois. Ça devrait être
rapide. Je ne suis à Paris que depuis une petite semaine et pourtant j’ai
l’impression que ça fait une éternité que j’ai quitté Londres.
Au fond, je me demande si je n’ai pas tort de repartir là-bas. Élisa a raison, si
je restais à Paris, je pourrais revoir Éléonore régulièrement et finir par peut-être
la convaincre de me donner une chance. D’un autre côté, ça ne me ressemble
tellement pas de quémander un peu d’affection comme un animal abandonné que
me réfugier loin de Paris est peut-être la meilleure chose à faire pour éviter la
tentation de la courtiser comme j’ai envie de le faire.
Tristan revient dans la pièce et pose son regard acéré sur moi.
— À quoi tu penses ? me questionne-t-il.
— À plein de trucs. Je ne suis pas sûr que retourner à Londres soit une bonne
idée, confié-je. Peut-être que je devrais rester, non ?
— Mec… Franchement, je ne sais pas. Ta situation est vraiment cheloue
quand même. Finis ton stage et ton année sera validée. Après, tourne la page et
rentre à Paris. Ce n’est pas comme si tu devais passer encore un an là-bas. Puis si
tu craques, tu reviens le week-end et voilà. Tu risques de regretter de rester ici et
de tout foirer pour une nana qui ne te donnera peut-être rien en retour.
Je soupire, Tristan n’a pas tort. Je pourrais même finir par le reprocher à
Éléonore et ce n’est clairement pas ce que je veux.
— Ouais, probablement.
— Hey ! Londres c’est à côté, c’est bon ! Un coup d’Eurostar et te voilà. Ta
chambre t’attend toujours si t’en as besoin. No stress. Si tu le souhaites, tu peux
être là samedi prochain à la première heure.
Mon visage se détend tandis que j’opine. Je vais l’écouter. Tristan sait de
quoi il parle, mais surtout il pense à moi et à mon avenir. Mon esprit est un peu
brouillé. Suivre ses conseils est probablement ce que j’ai de mieux à faire.
J’attrape les affaires qu’il a ramenées de la salle de bains et fourre le tout dans
mon sac en rangeant avec précaution mes pulls à l’abri des produits de toilette
sous son regard amusé.
— T’es pire que ma mère avec tes cachemires, se moque mon pote en
imitant exagérément mes gestes précautionneux.
Je fronce les sourcils et hausse les épaules.
— Je suis un mec délicat contrairement à certains, que veux-tu ?
Nous éclatons de rire ensemble, et je finis par boucler rapidement mon
bagage avant de me relever. J’attrape mon imperméable, il m’est indispensable
quand je rentre à Londres. Le temps là-bas est bien plus humide et gris qu’ici.
— On boit un dernier verre avant de se coucher ? me propose Tristan.
— Avec plaisir ! accepté-je d’un ton enjoué. J’ai bien kiffé ton petit whisky
de 61.
Il me tape dans le dos en m’adressant un regard entendu. Nous avons
toujours aimé les bonnes choses. Pour ça, nous nous ressemblons beaucoup !
— Alors, viens. Allons trinquer une dernière fois.
Chapitre 29


Éléonore

Je glisse la clé dans la serrure et soupire en constatant que la porte est
ouverte. Roxanne doit être encore à la maison. J’aurais préféré éviter de la
croiser pour l’instant. En quittant le square, je n’ai pas réussi à empêcher mes
larmes de couler et je dois avoir les yeux rouges et gonflés. Je tente de tapoter
doucement mes joues avant de pénétrer dans l’appartement.
— Roxy ? Tu es là ?
Le salon est vide, la cuisine aussi. L’image des muffins spécialement
préparés pour ma fille ce matin me revient soudain en tête. Je les ai oubliés, trop
obnubilée par mes problèmes de cœur. Quelle mère égoïste suis-je en train de
devenir ?
— Je suis là, maman, s’exclame Roxanne en déboulant.
Elle se précipite à ma rencontre et dépose un baiser sur ma joue avant de me
lancer un regard suspicieux.
— Ça va ? Tu as l’air… Tu as pleuré ? me demande-t-elle, les yeux
écarquillés.
Je secoue doucement la tête. Je voudrais être forte pour ma fille et ne pas lui
montrer mes failles. Sauf qu’à l’intérieur de moi, un tsunami est en train de me
dévaster.
— Non, non, ne t’en fais pas, la rassuré-je. Tout va bien. Tu as mangé ce
midi ?
Roxanne opine et désigne du doigt le carton de pizza qui traîne encore sur la
table basse du salon.
— J’ai utilisé ta carte bleue, tu l’avais oubliée, m’avoue-t-elle avec un
sourire contrit.
— Tu as bien fait. Je suis désolée, je t’avais dit qu’on irait déjeuner quelque
part, mais… La matinée est passée à une vitesse folle, il y avait du monde, et j’ai
préféré rester aider Arthur, expliqué-je. Tu ne m’en veux pas, hein ?
Ma fille me tire vers le canapé pour que nous nous asseyions toutes les deux.
— Tu as mangé, toi ? Tu es toute pâle, maman. T’es vraiment sûre que tout
va bien ? s’inquiète-t-elle. Je sens que tu me caches quelque chose.
Je ferme les yeux quelques secondes, et me mordille doucement la lèvre
inférieure. Roxanne me connaît trop bien et elle sent parfaitement que quelque
chose ne va pas. Mais je suis sa mère. Je suis censée la protéger de tout et surtout
de mes incertitudes et de mes états d’âme. C’est à elle de me confier ses coups
de cœur et ses peines, pas le contraire.
— Maman, s’il te plaît. Je vois bien qu’il y a quelque chose qui cloche. C’est
mon instinct de super fille qui me le dit. Tu sais que tu peux tout me dire, hein ?
C’est Alexander ? continue de me questionner Roxanne avec insistance.
Sa main attrape fermement la mienne et je lui adresse un rictus forcé.
— Roxanne, tu n’as pas à t’inquiéter… C’est juste…
Je tente de ravaler difficilement la boule qui se forme dans ma gorge. Les
larmes menacent une nouvelle fois de remonter. Je n’ai pas envie de craquer
devant elle. Surtout pas.
— Parle-moi, me supplie ma fille.
Mon cœur se gonfle d’amour pour la chair de ma chair tandis que je la
dévisage avec tendresse. S’il y a bien une chose que j’ai réussie sur cette Terre,
c’est bien elle. Elle me rend fière au quotidien et je suis vraiment chanceuse
d’avoir une adolescente si douce et attentive aux autres.
— Tu t’es engueulée avec Alex, c’est ça ?
— Oui, on a eu une violente dispute ce matin, lui avoué-je piteusement.
Elle est aussi têtue que moi. Peut-être même encore plus ! Tant que je ne
répondrai pas à ses questions, elle continuera de me demander ce qui m’arrive et
je finirai par m’écrouler en larmes dans mon canapé.
— Ce matin ? Mais tu n’étais pas au salon ? s’étonne-t-elle.
— Si, si… J’ai juste fait un détour par chez lui et nous avons eu une
discussion un peu houleuse.
Roxanne fronce les sourcils et son regard se teinte d’incompréhension. Il faut
dire qu’en un an de relation, notre ciel à Alex et moi ne s’est quasiment jamais
assombri. Nous nous disputons très rarement.
— Mais pourquoi vous vous êtes engueulés ? Je pensais que tout allait pour
le mieux entre vous en ce moment avec l’appartement, votre prochaine
installation et…
Elle se fige soudain et couvre sa bouche de sa main libre en laissant échapper
un petit cri surpris.
— C’est de ma faute, pas vrai ? Tu lui as dit que je n’étais pas enchantée à
l’idée de vivre avec lui et que tu préférais attendre un peu, c’est ça ? Du coup, il
est fâché ? Oh, maman, je suis désolée ! Je ne voulais pas que vous vous
disputiez à cause de moi ! s’écrie Roxanne en grimaçant.
Elle est atterrée de cette constatation. Son visage crispé et ses lèvres pincées
suffisent à me prouver qu’elle s’en veut vraiment. Je pourrais la laisser croire ça
et m’en tirer ainsi. Ça serait plus facile. Mais ça serait aussi très lâche. Je n’ai
pas envie de la rendre responsable de mes erreurs et de mes doutes.
— Ce n’est pas de ta faute, ma puce, finis-je par murmurer avec un soupir
résigné.
— Bien sûr que si. Si tu préfères attendre un peu avant de t’installer avec lui,
c’est pour moi, non ?
— Roxanne… Je ne me suis pas disputée avec Alex à cause de
l’appartement, réussis-je à dire d’une voix plus ferme pour qu’elle arrête de se
flageller.
— Pourquoi alors ? me questionne-t-elle avec une surprise non dissimulée.
Même si j’ai peur de ce qu’elle pensera de moi, je dois être honnête et lui
dire la vérité. Et si elle me détestait à cause de ça ? Mon cœur tambourine contre
ma poitrine à cette simple idée.
— C’est à cause de Samuel, confié-je après un court silence en détournant le
regard.
— Samuel ? Le fils d’Alex ?
J’acquiesce prudemment. Ses sourcils se froncent et sa bouche arbore une
moue perplexe. J’aurais tellement voulu éviter cette conversation, mais je n’ai
plus le choix désormais. J’en ai trop révélé.
— Samuel et moi… commencé-je en bafouillant. Ce n’est pas la première
fois que je le voyais hier soir.
— Quoi ? Mais… Tu m’as toujours dit qu’Alex ne t’avait jamais présenté
son fils !
— C’est la vérité. Lorsque j’ai rencontré Samuel, je ne savais pas qui il était.
Je ne connaissais même pas Alexander.
Roxanne lâche ma main et croise ses jambes en tailleur sur le canapé.
Pendant quelques secondes, le silence s’installe entre nous, et je la laisse
assimiler ce qu’elle vient d’entendre. Elle doit se poser mille questions
maintenant.
— Comment tu as pu le rencontrer ? m’interroge-t-elle. Il habite à Londres
et…
— Il est plus jeune que moi ? terminé-je.
Roxanne se mordille la lèvre et hausse les épaules en rougissant.
— Ce n’est pas vraiment ce que je voulais dire, maman.
Un ricanement m’échappe et elle m’imite avant de grimacer.
— Enfin, peut-être un peu quand même. Vous n’avez pas le même âge. Ce
n’est pas comme si vous aviez pu vous croiser en boîte, confesse-t-elle.
Je ne peux pas lui en vouloir de penser ça. Forcément, plus d’une dizaine
d’années nous séparent. C’est flagrant, j’en suis consciente. Dans un monde où
personne ne s’étonne de voir une jeune femme de vingt-cinq ans avec un homme
de quarante-cinq, le contraire choque et fait toujours beaucoup parler.
— Je sais. J’ai rencontré Samuel au salon il y a deux ans de ça, expliqué-je.
— Dans notre café ? J’ai du mal à l’imaginer là-bas, commente Roxanne.
Je retiens un petit rire. Elle n’a pas tort, ce n’est pas le genre d’endroits que
Sam a l’habitude de fréquenter. C’est juste un hasard incroyable qu’il se soit
retrouvé là.
— Il avait trop bu, et il a débarqué un peu avant la fermeture. Je n’ai pas
voulu le chasser ; il avait l’air complètement perdu, commencé-je à raconter.
Nous avons passé la soirée ensemble, et il a dormi à la maison. Tu n’étais pas là
ce week-end et je sentais qu’il ne souhaitait pas retourner d’où il venait. Au petit
matin, il était parti. Il n’a laissé qu’un mot pour me remercier. Je pensais que
cette rencontre serait anodine et que je ne le reverrais plus. C’est comme ça que
ça aurait dû se passer.
Je soupire doucement et croise le regard de ma fille qui ne perd pas une
miette de ce que je lui raconte. Elle n’a pas l’air furieuse, juste abasourdie.
— Tu ne m’en as même pas parlé quand je suis rentrée, me reproche-t-elle
d’une voix boudeuse.
— Je n’en voyais pas l’intérêt, ma puce. Samuel était simplement un garçon
un peu perdu à qui j’ai tendu la main. Ça ne devait pas avoir de conséquences
dans ma vie, dans notre vie.
Bien sûr, j’omets de lui dire que j’ai dormi dans ses bras et que mon cœur n’a
sans doute jamais autant battu pour quelqu’un. J’ai bien trop peur de sa réaction
pour ça.
— Tu as dû être surprise de te retrouver face à lui hier soir… C’est pour ça
que tu étais bizarre ?
— À vrai dire, je l’ai déjà revu avant… murmuré-je, un peu gênée.
— Quoi ? Mais quand ? s’exclame Roxanne.
Son regard se fait plus curieux encore, et je me sens rougir comme une
adolescente prise en faute. J’ai un peu honte de me faire questionner par ma fille
et d’être celle qui cache des choses. Normalement, c’est moi qui suis censée
tenir ce rôle, pas elle.
— Il est venu me voir au salon de thé lorsqu’il est arrivé sur Paris il y a
quelques jours, livré-je.
— Finalement, ce n’était pas qu’une rencontre sans conséquences alors,
commente Roxanne, contrariée.
— Peut-être que c’est ce dont nous voulions nous convaincre lui et moi. Que
tout ça ne signifiait rien et que chacun retournerait à sa vie comme si cette soirée
n’avait pas existé. C’est ce que j’ai cru pendant un moment, mais…
— Il s’est passé quelque chose entre vous, cette nuit-là ?
Je secoue vivement la tête. J’ai du mal à réaliser que je suis en train de parler
de Samuel à ma fille. Je pensais réussir à la laisser en dehors de tout ça, mais
tout est devenu trop compliqué pour continuer de lui mentir.
— Non, bien sûr que non ! m’écrié-je.
Roxanne me lance un regard suspicieux.
— C’est vrai qu’il m’a plu et c’était réciproque. Mais il ne s’est rien passé,
affirmé-je. Nous avions tous les deux notre vie. Nous ne pouvions rien tenter, ça
aurait été voué à l’échec.
— Pourquoi il est revenu te voir alors ? Une seule soirée, et deux ans après il
débarque de nouveau. C’est bizarre, non ? interroge Roxanne.
Je hausse les épaules. Même si c’est étrange, ça m’a surtout flattée qu’il ne
m’ait pas oubliée. Je me rappelle la joie que j’ai ressentie lorsqu’il s’est présenté
sur le seuil du salon.
— Certaines rencontres nous marquent à jamais, ma puce. Il n’y a pas
forcément besoin d’avoir une histoire longue et sérieuse pour que l’amour soit
là, tu sais ? Ça ne s’explique pas. Moi non plus, je n’ai jamais oublié cette soirée,
lui confié-je.
Roxanne laisse échapper un petit soupir rêveur, et tourne vers moi un visage
lumineux.
— Je ne devrais peut-être pas dire ça, mais je trouve ça hyper romantique en
fait. J’ai l’impression que c’est le genre de trucs qui ne m’arrivera jamais. Les
garçons de mon âge ne sont pas comme ça ! râle-t-elle en grimaçant.
Je ris et tapote sa cuisse pour la rassurer. Je n’ai pas envie qu’elle devienne
comme Samuel et qu’elle se sente déjà déçue par l’amour sans même y avoir
jamais goûté. Roxanne est assez discrète en ce qui concerne sa vie. Elle déteste
que je la questionne sur ce sujet particulièrement, mais je suis certaine que le
jour où elle sera amoureuse, elle se confiera à moi.
— Ne dis pas ça, Roxy. Tous les garçons ne sont pas forcément romantiques,
ils le deviennent de temps en temps quand ils tombent amoureux. Mais parfois,
c’est juste qu’ils ne savent pas comment exprimer leurs sentiments, lui dis-je. Ne
te décourage pas trop vite en regardant ce qu’il y a autour de toi. Tu serais
étonnée. Samuel n’a pas vraiment le profil d’un homme sensible et pourtant sous
sa carapace de dur à cuire, il est bien plus fragile qu’il ne le montre.
Roxanne esquisse une moue dubitative.
— Alexander a tout découvert ? C’est pour ça que vous vous êtes disputés ?
me questionne-t-elle pour détourner la conversation de sa personne.
— J’étais avec Sam au salon ce matin. Nous voulions discuter de ce qu’il
s’est passé hier et surtout de comment nous allions pouvoir gérer ça. Alex nous a
surpris, il a exigé que je passe à l’appartement pour m’expliquer. Je lui ai tout
raconté et il m’a demandé de partir. Il m’en veut terriblement ; j’ai tenté de le
retenir, mais… je crois que c’est fini…
— Oh, maman, je suis désolée ! Tu penses vraiment qu’il n’y a rien à
sauver ?
— Je ne sais pas, Roxanne. Pour être honnête, je suis un peu perdue. Je ne
voulais pas t’en parler pour ne pas te mêler à ça, mais si ma relation avec Alex se
termine, tu es en droit de savoir. Je n’ai pas envie que tu t’imagines que c’est à
cause de toi comme tu commençais à le croire, lui expliqué-je tandis qu’elle
soupire, dépitée.
— Et Samuel ?
Ma main se crispe sur la sienne à sa question. Pourquoi me parle-t-elle de
lui ?
— Quoi, Samuel ?
— Qu’est-ce que tu vas faire pour lui ? Il rentre bientôt à Londres, non ? Tu
vas le laisser partir comme ça ? demande Roxanne avec prudence.
Je pose sur elle un regard perplexe. J’aurais plutôt cru qu’elle tenterait de me
pousser à reconquérir Alexander. Elle l’apprécie beaucoup même si vivre avec
lui ne l’enchante pas vraiment.
— Je… Nous avons discuté tout à l’heure et je lui ai dit qu’il valait mieux
que nous en restions là. Ce n’est pas comme si nous pouvions envisager quoi que
ce soit lui et moi, murmuré-je avec amertume.
Le visage blessé de Samuel s’affiche dans mon esprit. J’ai merdé sur ce
coup-là. Lui faire du mal pour le repousser n’était peut-être pas l’idée du siècle.
Il ne mérite pas ça.
— Pourquoi ça ne serait pas possible ?
J’arque les sourcils devant sa moue curieuse. Ma fille semble vraiment se
poser la question comme si la réponse ne sautait pas aux yeux.
— Notre âge déjà, et tout ce qui en découle. Le regard des gens, nos envies
qui risquent de ne pas être les mêmes, l’avenir… énuméré-je. Si Samuel veut
devenir père dans deux ans, qu’est-ce que je pourrai lui apporter moi, hein ?
— Bah, un enfant ! Il y a plein de femmes qui tombent enceintes à quarante
ans, maman, tu ne serais pas la seule.
Ses yeux se mettent à briller avec émerveillement.
— J’ai toujours désiré une sœur ou un frère. Si jamais un jour ça arrivait,
j’en serais la première ravie, affirme-t-elle gaiement.
Devant le visage horrifié que j’arbore à la simple idée d’avoir un enfant à
mon âge, Roxanne pouffe avant de m’adresser un regard attendri.
— Puis ce que pensent les gens, franchement, tu t’en fous ! Tu m’as répété
que l’important dans la vie est d’écouter son cœur pour suivre la voie qu’il nous
dicte. Pourquoi aujourd’hui tu décides de t’en éloigner juste parce que le chemin
n’est pas celui que tu attendais ? ajoute Roxanne.
Ses paroles me rappellent celles de Sam. Au fond, ils ont raison. Je passe
mon temps à faire taire mon cœur, car j’ai peur de ce qu’il me crie. M’autoriser à
aimer Samuel est sans doute la chose la plus terrifiante à laquelle j’ai dû faire
face dans ma vie. Mais n’est-ce pas ce que je devrais faire ?
Chapitre 30


Samuel

— Bon je crois que je devrais y aller, annoncé-je à Tristan. Je préfère être à
la gare pour éviter de changer d’avis et de laisser le train partir sans moi.
Je lance un coup d’œil à mon sac déjà prêt. Heureusement, il n’est pas trop
lourd. Il me reste toujours quelques affaires chez lui au cas où. Mon pote se
redresse du canapé et esquisse une expression contrariée.
— Mais non, ne t’en fais pas. Je rentre au bercail, c’est bon, le rassuré-je en
ricanant. Tes arguments tiennent la route, tu as gagné !
— Pour une fois que j’arrive à te convaincre de quelque chose… Tu veux
que je t’accompagne à la gare ? me propose-t-il.
— Non ça ira. Je sais que c’est pas ton quartier fétiche.
Tristan, en bon fils à papa, ne traîne que dans les arrondissements qu’il
trouve respectables : le 16e, le 8e, le 7e, le 6e et certains coins du 15e et du 17e.
Éventuellement, de temps en temps, un petit détour par le Marais. Rien d’autre.
De toute façon, James sera là et vu qu’ils ne s’apprécient pas spécialement
tous les deux, je préfère éviter de les réunir. Puis, même si j’adore Tristan, il va
forcément vouloir parler encore de Léo et je n’ai plus envie de revenir sur le
sujet. C’est déjà assez dur d’admettre que je renonce à elle et que je perds tout
espoir de la revoir encore une fois. Notre dernière discussion m’a laissé un goût
amer dans le cœur. Elle a préféré suivre sa raison et faire taire les sentiments
qu’elle a pour moi. C’est son choix et je le respecte même si ça me ronge de
l’intérieur. Peut-être qu’elle va redonner une chance à mon père et tourner la
page sur l’histoire qu’on aurait pu avoir.
— OK. Je t’appelle un Uber et je te laisse partir avant que ça ne soit moi qui
te demande de rester, lâche Tristan.
— Non c’est bon, mec, t’inquiète. Je vais prendre le métro, je suis largement
en avance donc autant perdre un peu de temps dans la foule.
Je lui adresse un clin d’œil complice et il grimace. Tristan déteste les
transports en commun sans doute plus que n’importe qui. Il ne le prend vraiment
qu’en dernier recours lorsqu’il n’a pas d’autre choix.
— Monsieur s’habitue à fréquenter le petit peuple à ce que je vois. Soit.
Lave-toi bien les mains en arrivant à la gare, me conseille-t-il.
Je lève les yeux au ciel même si un sourire trahit mon amusement face à ses
paroles.
— Oui, papa, ne t’en fais pas. Puis, je n’accepterai pas de bonbons de la part
d’inconnus, promis, répliqué-je d’un ton narquois.
Il rit en me donnant une tape dans le dos. Je le laisse m’accompagner jusqu’à
la porte d’entrée et me tourne vers lui en éprouvant soudain un sentiment de
mélancolie. Je déteste les adieux. Heureusement que j’ai déjà dit au revoir à
Élisa tout à l’heure. Les deux d’un coup, ça aurait été trop. Je ne suis jamais à
l’aise pour ça.
— Bon bah… commencé-je maladroitement.
— C’était cool de t’avoir ici, Sam, me coupe Tristan en me serrant contre lui.
Mon pote est beaucoup plus enclin à montrer ses sentiments que moi. Ça n’a
jamais été un problème pour lui. Et surtout, il déteste me voir partir. Il m’a dit
plusieurs fois qu’il n’attendait qu’une chose : mon retour définitif sur Paris. Je
lui rends gauchement son étreinte avant de m’écarter de lui.
— Ouais, ça m’a fait du bien d’être dans le coin, avoué-je. Ça m’avait
manqué pour être honnête.
Il sourit et m’ouvre la porte en s’inclinant exagérément.
— De toute façon, quelque chose me dit que je te reverrai vite, lâche-t-il
avec certitude.
J’acquiesce et quitte l’appartement, mon sac à la main. Tristan referme
derrière moi et mon cœur se serre. Heureusement que James sera à la gare pour
prendre le train avec moi. Cela m’évitera de faire demi-tour au dernier moment.
Puis, j’aurais du mal à me retrouver seul ce soir. Je redescends la rue pour
trouver la station de métro la plus proche. Le trajet entier se fait comme dans un
rêve. Je ne sais même pas comment je finis par réussir à arriver à Gare du Nord
entre trois changements, mais j’y suis. Après avoir quitté la ligne 4, je grimpe les
escaliers pour me rendre à l’endroit réservé aux TGV et TER. James m’a dit
qu’il me rejoindrait au Starbucks. Vu l’heure qu’il est, il ne doit pas être encore
arrivé. Le connaissant, il a sans doute passé la nuit à traîner de bar en bar avec
ses potes musicos et il doit être profondément endormi ou en train de prendre
son petit déjeuner.
Pendant un instant, mon esprit s’égare. Dire qu’il y a à peine une semaine, je
faisais le chemin inverse pour revenir sur Paris. J’avais enfin réussi à trouver le
courage de retrouver Éléonore. Était-ce vraiment une bonne idée de la revoir ? Si
je n’avais pas décidé de manière impulsive de me rendre à son salon de thé, nous
n’en serions pas là. Si je m’étais contenté de rester à Londres comme prévu, mon
père n’aurait pas eu à organiser ce stupide dîner pour me présenter à la nouvelle
femme de sa vie. En faisant ça, il voulait lui prouver qu’il pouvait être aussi un
bon parent. Quoi qu’il en soit, ma décision de partir quelques jours à Paris aura
engendré de lourdes conséquences. Les choses ne se seraient pas passées ainsi si
j’avais choisi de continuer de jouer avec les chiffres, assis bien sagement derrière
mon bureau. Je n’aurais pas le cœur brisé à cet instant précis. Mais ça ne sert à
rien de regretter. Ce qui est fait est fait. Au fond, tout cela a peut-être un sens.
Cela empêchera éventuellement Éléonore de faire une connerie en s’installant
avec mon père alors que je suis presque certain qu’elle n’est pas amoureuse de
lui. C’est ce dont je me persuade pour me sentir moins fautif. Car c’est bien ça le
pire : ce goût détestable de culpabilité qui me reste en travers de la gorge. Ce
sentiment pesant de me dire que tout est de ma faute et que j’ai tout gâché. Que
ce soit avec elle ou avec mon père.
Je file rapidement au Relay du coin m’acheter quelques magazines, histoire
de faire passer le temps dans le train — car James va probablement dormir
pendant tout le trajet — avant de m’installer au Starbucks. Il n’y a pas grand
monde : seuls quelques couples et hommes d’affaires. J’en profite pour sortir
mon téléphone et composer le numéro d’Élisa. La jeune femme m’a demandé à
plusieurs reprises de l’appeler lorsque je serais à la gare. Peut-être pour s’assurer
que je pars bien de Paris même si elle semblait plutôt avoir envie de me voir
rester ici. Elle a sans doute fini par se ranger à l’avis de son frère ; il sait y faire
quand il veut. Pendant quelques minutes, je laisse la voix fluette d’Élisa et ses
paroles incessantes me bercer avant que nous ne raccrochions et que je me
retrouve de nouveau face à ma solitude.
Un SMS de James me tire de mes pensées : il sera là un peu avant le départ
du train. Dire que je comptais sur lui pour me changer les idées. Je soupire et
attrape un magazine. Je le feuillette distraitement pendant une dizaine de
minutes, mais finis par abandonner devant mon incapacité à me concentrer.
Autant aller me commander un deuxième café. Un bâillement m’échappe et je
me masse quelques secondes les tempes. La fatigue me terrasse. Retrouver
Éléonore a suffi à me bouleverser assez pour que mes insomnies s’invitent de
nouveau dans mes nuits.
Après avoir avalé un donut trop gras et terminé mon latte, je vais me balader
dans le hall central de la gare en lançant un regard au panneau d’affichage. J’ai
toujours adoré faire ça. Petit, je m’imaginais la prochaine destination qui serait la
mienne. Mais dans cette gare, rien ne me tape à l’œil. J’aurais davantage envie
de soleil là tout de suite et d’une belle plage agréable où m’asseoir pendant
plusieurs heures pour ne plus penser à rien. Il est presque 19 h. J’ai encore un
peu d’attente avant que James ne me rejoigne et que nous puissions passer les
« frontières » pour accéder au quai. Je suis presque arrivé au café lorsque
soudain il me semble entendre mon nom. Je me retourne, mais ne vois rien. J’ai
dû rêver. James ne sera pas là avant une heure donc ça ne peut pas être lui et je
ne connais plus grand monde à Paris. En tout cas, pas des gens qui traînent dans
le coin.
— Samuel !
Chapitre 31


Éléonore

Samuel se retourne, et je me précipite à sa rencontre. J’ai le cœur qui bat à
cent à l’heure d’avoir couru dans les couloirs interminables de la gare. Ce
bâtiment est tellement immense que j’ai cru ne jamais le trouver. Il est étonné.
Son visage tout entier exprime la surprise et son regard semble incapable de se
détacher du mien comme s’il voulait s’assurer que je suis vraiment devant lui, en
chair et en os. Clairement, il ne s’attendait pas à ça. Vu notre dernière discussion,
je ne peux que le comprendre. Moi-même, j’ai encore du mal à y croire.
— Éléonore, mais… qu’est-ce que tu fais là ? me demande-t-il.
— Tu as un peu de temps à m’accorder avant de prendre ton train ?
— Ouais, ça devrait être bon, répond-il après avoir lancé un coup d’œil à la
grande horloge. J’ai encore quelques heures avant qu’il démarre, mais je dois
franchir la ligne Eurostar un peu avant 20 h 30.
Ça nous laisse plus d’une heure et demie. Parfait. J’espère que cette fois
personne ne nous interrompra.
— Ça devrait aller. Viens, je connais un café sympa à deux rues de la gare,
proposé-je. Sauf si tu préfères qu’on reste dans le coin ?
Il secoue la tête pour me montrer qu’il s’en fiche. Il a sans doute encore du
mal à réaliser que je suis bel et bien là. Il pianote sur son téléphone avant de me
tendre sa main pour me signifier qu’il est prêt.
— Allons-y alors ! m’exclamé-je d’une voix faussement enthousiaste tout en
attrapant son bras.
Il se laisse guider et nous quittons le bâtiment en silence. Dehors, c’est
l’effervescence : de nombreux bus passent sans arrêt entre deux taxis, puis
surtout la foule qui entre et sort de la gare comme s’il s’agissait d’une
fourmilière géante. Ce spectacle continue de m’impressionner même après
plusieurs années de vie à Paris. Ce débordement de gens a parfois tendance à
m’angoisser. Nous arrivons enfin au café, et il jauge la devanture pendant
quelques secondes avant de se tourner vers moi.
— Ça a l’air plutôt cool, approuve-t-il. J’ignorais qu’il y avait des rues un
peu plus bobo par ici.
— C’est parce que tu te contentes du 16e quand tu viens à Paris. Je connais
plein de coins très sympas dans des quartiers que tu n’aurais jamais pensé
fréquenter un jour ! lâché-je avec amusement.
— Détrompe-toi ! Tu serais étonnée de savoir que j’ai beaucoup traîné dans
le 18e depuis deux ans. Je n’ai juste pas trouvé le courage de retourner te voir
avant. Mais je passais souvent dans ta rue avec l’espoir de te croiser par hasard,
rétorque Samuel en me dévorant du regard.
— C’est vrai ?
— Bien sûr que oui ! s’exclame-t-il. Je n’ai jamais cessé de penser à toi
depuis notre rencontre, Éléonore. Ton visage était gravé en moi, et je mourais
d’envie de te revoir encore une fois.
J’entre dans le café, troublée. Ses paroles ont toujours le don de me
retourner. Il sait exactement comment agir avec moi. La serveuse nous installe à
une table dans le fond de la salle et je me débarrasse de ma veste avant de
m’asseoir confortablement dans le fauteuil de cuir noir, rapidement imitée par
Samuel. Pendant quelques instants, ses yeux se perdent sur les murs. Il observe
la décoration rétro et l’ambiance feutrée de ce café que j’ai découvert par hasard
un jour avec Roxanne.
Lorsque son regard se pose de nouveau sur moi, je lui adresse un petit
sourire.
— Alors, ça te plaît ? lui demandé-je pour éviter de rentrer tout de suite dans
le vif du sujet.
— Ouais, c’est le genre d’endroit où j’adore boire des verres avec mes potes
pour refaire le monde, confesse-t-il malicieusement.
— Pour venir ensuite t’échouer dans un salon de thé à l’autre bout de la
ville ?
— D’habitude, le salon de thé ne fait pas partie du programme, ricane-t-il.
C’était un pur hasard, une exception et crois-moi, je trouve que la vie réserve
parfois de merveilleuses surprises !
— Tu ne regrettes pas de m’avoir rencontrée ? osé-je questionner d’une voix
plus sérieuse.
Samuel fronce les sourcils et me lance un regard perplexe.
— Regretter ? Comment le pourrais-je ? s’étonne-t-il.
— Tu sais bien, Samuel… Ces derniers jours ont été compliqués. Ton père
doit me détester et le connaissant, je suis sûre qu’il t’en veut aussi, murmuré-je.
Peut-être encore plus qu’à moi. Je t’ai apporté finalement plus de problèmes
qu’autre chose. Alex était prêt à tout pour renouer avec toi et voilà qu’il apprend
que… toi et moi, c’est…
— C’est quoi ? demande le jeune homme avec une voix charmeuse.
— Je ne sais pas vraiment, répliqué-je en grimaçant. C’est quelque chose de
compliqué, c’est tout ce que je peux affirmer.
La serveuse nous interrompt pour prendre nos commandes et je lui
commande un jus d’abricot tandis que Sam choisit une bière. Le jeune homme
reporte son attention sur moi et son visage se teinte de perplexité.
— Alors, qu’est-ce que tu fais ici ? Vu notre dernière discussion, je ne
pensais pas te recroiser un jour, avoue-t-il avec amertume. D’ailleurs, comment
savais-tu que je serais là ?
Je détourne le regard quelques instants en esquissant un sourire mystérieux.
— J’ai mes sources.
— Qui ? demande-t-il avec curiosité. Je ne vois pas mon père te donner
l’heure de mon Eurostar…
Je ne peux m’empêcher de rire à sa remarque. Il n’a pas tort. Alex ne doit
certainement pas avoir envie que je coure après son fils. Se précipiter à la
rencontre de quelqu’un avant qu’il ne prenne un train a quelque chose de très
romantique même si en général dans les films ou les livres, la personne reste
finalement sur le quai à embrasser l’autre. Mais nous ne sommes pas dans cette
situation. Je ne veux pas empêcher Sam de rentrer à Londres pour achever son
année. C’est important pour son avenir, peu importe ce qu’il choisira de faire par
la suite. Je constate qu’il attend toujours une réponse et je lui adresse une œillade
amusée.
— Élisa, finis-je par lâcher.
Samuel écarquille les yeux en entendant le nom de son amie.
— Elle a réussi à récupérer mon numéro lorsque tu lui as laissé ton téléphone
hier. Elle m’a envoyé un SMS tout à l’heure pour m’informer que tu étais ici.
Juste au cas où… Alors j’ai pris mon sac et me voilà, précisé-je devant son air
ébahi.
— Je n’arrive pas à croire qu’elle ait fait ça. Elle est incapable de rester dans
son coin et de se mêler de ses affaires. Toujours à fourrer son nez partout,
soupire Sam en levant les yeux au ciel.
Cependant, son visage attendri prouve que ce geste le touche plus qu’il ne
veut le montrer.
— Au moins, je suis là. Je ne sais pas si j’aurais pu te trouver sans elle.
— Est-ce que tu te serais donné la peine de venir sans elle ? m’interroge le
jeune homme avec curiosité.
Je me mords doucement la lèvre et détourne le regard quelques instants.
C’est une évidence ! J’avais envie de courir à sa rencontre, mais le risque de le
rater entre deux quais était important.
— Bien sûr que non… souffle-t-il devant mon silence. Tu m’as déjà dit tout
ce que tu avais sur le cœur hier. Je suis bête d’avoir demandé…
— Sam, arrête s’il te plaît. Je serais venue, affirmé-je fermement. Avec ou
sans elle. Mais j’aurais eu beaucoup moins de chances de te trouver sans son
aide. Peut-être que nous nous serions ratés à quelques minutes près.
Son visage fin s’illumine et la fossette que j’aime tant chez lui se creuse dans
le coin de sa joue. Il est tellement beau quand il sourit.
— J’aurais été incapable de te laisser partir comme ça, rajouté-je. La journée
d’hier a été étrange, et avec tout ce que je t’ai dit… Je me sens si mal depuis
notre dernière discussion. Il fallait que je te revoie avant que tu rentres à
Londres.
Ses doigts effleurent le dos de ma main avant de se nouer aux miens. La
serveuse dépose notre commande et son regard s’attarde quelques secondes sur
nos mains liées. Après nous avoir lancé une œillade complice, elle repart
s’occuper d’une autre table. Peut-être que nous avons l’air d’un couple
amoureux. Ou peut-être s’imagine-t-elle que je suis une femme infidèle qui
s’accorde un peu de passion avec un homme plus jeune…
— Je suis vraiment content que tu sois venue, Léo, me chuchote Sam avec
tendresse. Pour être honnête, je ne pensais pas que j’aurais la chance de revoir
ton sourire une dernière fois avant de retourner à Londres.
Je me mords doucement la lèvre inférieure, troublée par ses mots. Avec lui,
j’ai la sensation d’être enivrée en permanence.
— Mon père et toi, alors ? Il ne t’a pas rappelée ? me demande-t-il après
quelques secondes de silence.
Je romps le contact de son regard perçant et soupire en haussant les épaules.
— Non. Je crois que c’est fini pour de bon. C’est sans doute mieux ainsi, je
suppose.
— Tu es consciente que tu aurais pu te battre davantage pour le retenir ? Il
n’espérait que ça, j’en suis persuadé, murmure Samuel d’une voix douce.
— Je sais… Mais je ne suis peut-être pas en mesure de lui apporter ce qu’il
attend de moi. J’ai été incapable de lui dire que je ne ressentais rien pour toi,
Sam. Comment tu veux que je reparte à zéro avec lui après ça ? C’est… C’est
impossible et…
Je me coupe et il se rapproche doucement de la table, ses doigts serrant un
peu plus fort les miens.
— Et quoi ?
— Je ne peux pas lui dire que je ne ressens rien pour toi. J’en suis incapable
parce que ce n’est pas le cas, confessé-je. Je ne parviens pas à mettre des mots
là-dessus, ça me terrifie, mais ce que j’éprouve pour toi, c’est en train de me
dévorer tout entière. C’est tellement fort que je ne parviens même plus à lutter
contre ça.
Un sourire se dessine sur son visage et il rapproche son fauteuil du mien
avant de se pencher vers mon oreille.
— Si tu savais comme j’ai espéré que tu me dises ça, Léo, susurre-t-il. Je
n’aurais jamais cru que tu finirais par laisser parler ton cœur.
— Mieux vaut tard que jamais, hein ?
— Oui. De toute façon, j’étais prêt à t’attendre longtemps s’il le fallait !
Je caresse avec douceur sa joue avant de dessiner de mon doigt le contour de
ses lèvres pleines.
— Tu es fou, Sam, tu le sais ça ? Même si je ne comprends pas bien toute
cette histoire, je me rends compte que je suis incroyablement chanceuse de
pouvoir vivre ça.
— J’ai envie de te rendre heureuse, c’est tout ce que je sais. Je n’ai jamais
éprouvé quelque chose d’aussi fort avant. J’étais plutôt du genre à penser qu’à
ma gueule et là, je ferais tout pour te voir épanouie.
— Je crois que moi aussi, je veux tout faire pour ton bonheur. T’es tellement
beau quand tu souris. Comme maintenant, lui murmuré-je à l’oreille.
— Si tu continues de me dire des choses comme ça, tu sais que je ne pourrai
pas repartir à Londres… plaisante-t-il.
Mes doigts abandonnent à regret son visage pour saisir mon verre et boire
une gorgée de jus. J’ai l’impression d’être en train de me consumer sur place
sous son regard qui me déshabille tout entière.
— Non, tu dois y retourner, finis-je par lâcher avec une pointe de contrariété
dans la voix. Je ne peux pas te retenir ici.
— Tu voudrais que je reste ?
— Sam, je ne te demanderai pas de faire ça pour moi alors, même si j’en ai
envie.
Il rit et secoue la tête avant de me tapoter la main.
— Mais non, ne t’en fais pas, je partirai ce soir. Je n’ai pas vraiment le choix,
je crois. Mais te manquer, rien qu’un peu, serait un petit plus, argue-t-il avec
arrogance.
— Bien sûr que tu vas me manquer. J’avais pris l’habitude de te voir traîner
dans le coin.
— Léo, je sais que c’est peut-être précipité, mais… Si tu venais le week-end
prochain ? me propose-t-il soudain. J’adorerais te faire visiter Londres et que tu
découvres mon quotidien là-bas !
Mon cœur s’emballe à la simple idée d’être auprès de lui pendant plus de
deux jours. Aussitôt, j’acquiesce vivement en lui offrant un visage ravi.
— J’ai cru que tu ne me le demanderais jamais ! m’écrié-je. Arthur est déjà
d’accord pour gérer le café et Roxanne… Elle est incroyable cette gosse. Alors
oui, je peux venir ! Puis, je rêve que tu me fasses visiter Londres !
Ses lèvres se plaquent presque brutalement sur les miennes tandis que ses
mains enserrent ma nuque pour me faire prisonnière de son étreinte. Je n’ai de
toute façon aucune envie de lui échapper. Je veux lui appartenir tout entière. Sa
langue se faufile pour retrouver la mienne et j’entrouvre ma bouche, accentuant
ainsi notre baiser. Je pourrais tout donner pour l’embrasser encore et encore.
C’est tellement bon. J’ai l’impression d’entendre nos deux cœurs battre en
harmonie. Cela me suffit. En tout cas, pour l’instant… Cela fait taire tous les
doutes qui ont pu me traverser ces derniers jours. Il n’y a plus que lui et moi et
nos lèvres scellées qui comptent.
Au diable le reste du monde !
Chapitre 32


Samuel

J’ai encore du mal à réaliser qu’Éléonore est devant moi. Elle s’est décidée à
braver l’amas de foule que vomit en permanence la Gare du Nord pour me
retrouver. Serait-elle vraiment venue sans Élisa comme elle me l’assure ? Elle a
l’air sincère, mais quelques doutes subsistent en moi. Un instant, j’observe son
visage détendu et son sourire rayonnant. J’avais peur d’avoir une femme brisée
devant moi. Pourtant, elle me paraît désormais sereine et confiante en son avenir.
J’aime ça. Ça ne fait que renforcer ce que je ressens. Éléonore est faite pour moi.
Peu importe ce que les gens pensent. Tant pis si notre relation peut sembler
étrange, voire aberrante, pour certains. Je l’ai dans la peau et je ne suis plus
capable de me passer d’elle.
Lorsque je lui propose avec une certaine crainte de venir me rendre visite à
Londres le week-end prochain, je m’attends presque à ce qu’elle me fasse
redescendre sur terre en me disant que c’est impossible. Pourtant, sans même
hésiter un seul instant, elle accepte. Comme si elle n’avait espéré que ça, ce
qu’elle sous-entend d’ailleurs. Je n’ai plus qu’une semaine à patienter, mais j’ai
hâte d’y être. Je ne suis même pas encore parti qu’elle me manque déjà. Mon
cœur tout entier se serre à l’idée de monter dans le train et de la laisser derrière
moi. Dire que demain, ma vie aura repris son cours.
— Tu as l’air loin de moi, Sam, me chuchote-t-elle à l’oreille.
— Je crois que mon esprit est déjà à Londres… grimacé-je, amer. Ça me
gonfle d’avance. Pourtant, il va falloir que j’étrenne de nouveau mon costume
sur mesure pour aller jouer au jeune coq !
Je soupire et Éléonore esquisse une moue compatissante.
— Je me doute bien que tu ne veux pas y retourner. Mais dis-toi que c’est ce
que tu as de mieux à faire. Finir tout ça et tourner la page définitivement. Tu
seras ensuite libre de faire ce qui te plaît.
— Tu sais ce dont j’ai vraiment envie là tout de suite ? susurré-je à son
oreille.
Éléonore me regarde avec curiosité et secoue la tête. Je ne peux m’empêcher
de déposer un baiser au creux de son cou. Une légère odeur musquée, le parfum
qu’elle portait hier, s’y accroche et je laisse mes doigts se balader quelques
instants sur son omoplate en y dessinant des petits cercles. Sa peau est tellement
douce, le désir de l’embrasser comme tout à l’heure me gagne de nouveau, mais
j’ai peur de ne plus pouvoir m’arrêter.
— J’ai très envie de toi, Éléonore, tu n’imagines même pas à quel point, lui
murmuré-je en attrapant sa main pour la poser sur ma cuisse, tout près de mon
entrejambe et de mon membre déjà durci.
Ses joues se teintent légèrement de rouge sous mes paroles. Elle en est
consciente, je ne lui ai jamais vraiment caché l’effet qu’elle me faisait, mais elle
préférait occulter ça. Ses doigts s’aventurent plus haut jusqu’à toucher la bosse
dans mon jean. Je lâche un grognement d’aise malgré moi et plaque ma main sur
la sienne pour l’empêcher de la retirer. Elle lance un regard tendu autour d’elle,
ce qui me fait sourire. Elle tente de dissimuler sa gêne au mieux pour que
personne ne prête attention à nous. Heureusement, la lumière tamisée du bar
nous protège et il n’y a presque personne. Les quelques clients présents sont
installés en terrasse à profiter des derniers rayons de soleil de la journée. Quant à
la serveuse, elle nous a abandonnés pour pianoter sur son téléphone derrière le
comptoir sans plus nous accorder le moindre regard.
— J’ai besoin de sentir tes mains sur moi.
— Samuel… chuchote Éléonore d’une voix presque suppliante.
Ses pupilles dilatées et sa langue qui vient humidifier sa lèvre inférieure
suffisent à me prouver qu’elle est dans le même état que moi. Elle me désire tout
autant que je la veux.
— Si on continue comme ça, on ne va pas pouvoir retourner à la gare, tente-
t-elle de plaider tout en caressant presque inconsciemment ma virilité.
Je commence à me sentir à l’étroit dans mon jean. Je serais presque capable
de lui proposer de prendre une chambre pour pouvoir enfin assouvir ce feu qui
me dévore depuis notre premier regard. Mais je n’ai pas envie que notre
première fois se déroule comme ça, à la va-vite, dans un hôtel miteux. Elle
mérite beaucoup mieux que ça.
— Tu as raison, abdiqué-je d’une voix fiévreuse.
Je libère ses doigts et elle s’empare de son verre qu’elle finit d’une traite
avant de le passer sur ses joues probablement brûlantes. Je la regarde faire avec
amusement tout en sirotant ma bière.
— J’ai très envie aussi, Sam, c’est juste que…
— Je sais, Léo, ne t’en fais pas. C’est encore trop tôt, la contré-je.
— C’est ton train qui pose problème, bêta ! s’exclame-t-elle, frustrée. Je
t’aurais proposé de venir chez moi sinon. Roxanne n’est pas là en plus…
Je laisse échapper un soupir de dépit devant sa moue mutine. À croire qu’elle
prend un malin plaisir à me torturer.
— Peut-être que je peux échanger mon billet, tenté-je d’avancer, mais elle
secoue la tête en pouffant.
— Pas question, tu monteras dans ce train, ordonne-t-elle avec fermeté.
Sinon, tu ne repartiras jamais. Tu devras patienter encore un peu.
— C’est long quand la femme que j’ai en face de moi est si désirable.
D’autant plus lorsqu’elle me laisse sous-entendre que j’aurais pu profiter d’elle
dans son canapé…
Elle rit de nouveau avant de se lever avec grâce. Après avoir fouillé
rapidement dans son sac, elle sort un billet de dix euros qu’elle dépose sur la
table.
— On devrait peut-être retourner à la gare maintenant, propose-t-elle en
lançant un coup d’œil à son téléphone. Il commence à être tard.
Elle a raison, mais je suis tellement bien dans ce café, à l’abri du reste du
monde et auprès d’elle, que j’ai du mal à m’arracher à cette bulle. Pourtant, je
finis par quitter mon siège après avoir rapidement descendu ma bière. Elle me
laisse enfiler mon imper et sort devant moi en saluant la serveuse qui nous
adresse un sourire poli. Au moins, elle ne nous a pas dévisagés comme si la
situation était hors norme. C’est bête, mais ça aurait blessé Éléonore.
Je retrouve la rue animée où la nuit commence gentiment à s’installer et
soupire encore une fois en affichant un visage désolé.
— Je n’ai pas… soufflé-je.
— Je sais, Sam. Mais si tu veux me faire visiter Londres, tu dois y retourner.
Encore quelques jours et je serai là-bas avec toi. Toute à toi, me chuchote-t-elle à
l’oreille d’une voix suave.
Mon Dieu, cette femme va me tuer. Je vais finir par me consumer sur place
tant elle me rend fou.
— Léo… lâché-je dans un souffle.
— Allez, on y va.
J’acquiesce à regret et la suis en m’avançant dans la rue qui nous ramène
vers ce quai de gare que je redoute. J’ose nouer mes doigts aux siens et, à ma
grande surprise, elle se laisse faire. Elle m’adresse même un sourire enchanté.
C’est main dans la main que nous parvenons devant le Starbucks où elle m’a
retrouvé tout à l’heure. Elle lance un coup d’œil au panneau d’affichage. Mon
train est annoncé et les passagers sont invités à se rendre au contrôle des billets
pour accéder au quai.
Mon cœur s’alourdit malgré moi à l’idée de la laisser derrière moi. Elle doit
ressentir la même chose, car son visage s’est rembruni.
— Je vais tenter de retrouver James. Il ne doit pas être loin, marmonné-je en
lançant un coup d’œil autour de moi.
— C’est là que je dois te dire au revoir, alors ? me demande-t-elle d’une voix
incertaine.
Les passagers commencent à se lever pour se présenter devant les
contrôleurs. Tant mieux, j’arriverai après la bataille. J’aperçois James un peu
plus loin et lui fais un signe pour lui indiquer ma présence.
Mon regard s’attarde de nouveau sur la femme qui me fait face. Je n’ai plus
envie de la quitter. J’abandonne sa main pour caresser avec douceur sa joue
encore fraîche. Elle frissonne sous mes doigts glacés et pendant un instant, la
contrariété déforme ses traits. Je ne veux pas qu’elle soit triste de me voir partir.
Ce n’est pas un adieu, juste un au revoir.
— Promets-moi que tu seras à Londres le week-end prochain, exigé-je en
attrapant son menton pour qu’elle me fasse face.
J’ai besoin de savoir qu’elle sera là et qu’elle ne changera pas d’avis au
dernier moment. Ça serait encore plus dur après cette dernière heure à ses côtés.
— Je viendrai, Sam, n’en doute pas. Tout est déjà géré pour que je puisse
être toute à toi ce week-end-là.
Sa voix doucereuse au creux de mon oreille suffit à réveiller mon désir à
peine endormi. Je lui souris comme un gosse et hoche la tête, soulagé. Elle
tiendra parole, je le sais. Cette fois, elle semble libérée. Prête à vivre notre
histoire.
— J’ai déjà hâte de te serrer dans mes bras, assuré-je d’un ton charmeur.
Pour lui montrer à quel point je dis vrai, je pose mon sac et l’étreins
soudainement. Elle lâche un petit cri surpris avant de s’accrocher à ma taille
comme si elle voulait me retenir près d’elle pour toujours. Elle fourre sa tête
dans mon cou pour s’enivrer de mon odeur une dernière fois tandis que j’effleure
son front de mes lèvres. C’est elle qui finit par m’offrir sa bouche dont je
m’empare pour un nouveau baiser passionné. Elle semble oublier que nous
sommes en plein milieu d’une gare et que l’attention de certaines personnes est
désormais centrée sur ces adieux romanesques. Je n’aurais jamais pensé qu’elle
réussirait à affronter le regard des gens.
— Tu devrais vraiment y aller. C’est l’heure, je crois, murmure-t-elle.
L’annonce se fait en effet une nouvelle fois entendre et me fait comprendre
que c’est le moment de la laisser derrière moi.
— Au revoir, Éléonore. Prends soin de toi cette semaine, d’accord. Et si tu as
envie de m’appeler ou de m’écrire, tu as mon numéro maintenant, lui glissé-je à
l’oreille avec un clin d’œil complice.
— Ne t’en fais pas, je saurai l’utiliser. Je t’envoie de toute façon mes
horaires dès que je réserve mes billets.
J’acquiesce et dépose un dernier baiser sur ses lèvres en laissant mon regard
s’attarder sur son visage. J’ai besoin de graver son image en moi pour me
rappeler son sourire et ses yeux qui me dévorent. Quelle chance incroyable
d’avoir cette femme dans ma vie !
— Je t’envoie un message quand j’arrive, dis-je avant de tourner les talons.
Cette fois, je retourne à Londres. Ma mère sera probablement à
l’appartement pour me faire la morale sur ces quelques jours de liberté. Mais je
m’en fous. J’ai la pensée d’Éléonore pour m’accompagner et ça me suffit. Je n’ai
besoin de rien d’autre en attendant le week-end prochain. Je rejoins James avec
un grand sourire et lui tape dans la main.
— J’ai bien cru que t’allais me faire faux bond, mec. C’est toi qui as les
billets en plus, rigole-t-il tandis que son regard se rive quelques instants pour
observer Éléonore qui m’adresse un dernier signe avant de se détourner.
— Elle est canon ! Je comprends mieux pourquoi tu te mets dans cet état-là
pour elle, me fait remarquer mon pote avec amusement.
Je me contente de sourire avant de présenter les documents aux contrôleurs
qui nous laissent passer sur le quai.
— J’ai plein de choses à te raconter, lui indiqué-je. T’as intérêt à rester
réveillé pour une fois.
— Je meurs de curiosité, je ne pourrai pas dormir avant de connaître la
raison de sa présence ici, rétorque James.
Je lève les yeux au ciel devant sa mine moqueuse. Rien ne pourra entamer
ma bonne humeur nouvellement retrouvée. J’ai le cœur beaucoup plus léger
désormais. Comme si j’étais de nouveau un adolescent insouciant. Pourtant, je
me sens aussi, pour la première fois, grandir et devenir l’homme que j’aspire à
être. C’est à Éléonore que je le dois, sans conteste. Auprès d’elle, j’ai envie
d’être quelqu’un de bien pour la rendre heureuse au quotidien. Cela faisait si
longtemps que je n’avais pas ressenti un tel sentiment que ça m’effraie presque.
Au fond, Éléonore a raison. L’amour, le vrai, ça ressemble un peu à un saut dans
le vide. On ne sait pas ce qui nous attend en bas ni dans quel état on en
ressortira, mais le faire devient une obsession, un besoin vital et viscéral qui
nous déchire les tripes.
Chapitre 33


Éléonore

— Tu es sûre que ça ne te pose aucun problème, mon cœur ?
Pour la énième fois depuis lundi, je répète inlassablement cette question à ma
fille. Roxanne me lance un sourire amusé en enfilant son manteau. Elle retourne
au lycée pour le dernier après-midi de la semaine.
— Qu’est-ce que je t’ai dit hier, avant-hier et encore avant avant-hier ?
— Je sais, Roxy. Tu es très contente pour moi et tu veux me voir vivre ma
vie, mais…
— Je le suis vraiment, maman, je te le promets. Tu rayonnes comme jamais.
Comment je pourrais m’opposer à quelque chose qui te rend aussi heureuse,
hein ?
— La situation est un peu inhabituelle, tu conviendras…
Roxanne laisse échapper un petit rire. Lorsque je suis rentrée dimanche soir
après avoir quitté Samuel, j’ai bien entendu tout raconté à ma fille qui m’a
pressée de questions et qui ne m’aurait de toute façon pas laissée tranquille avant
que je ne lui dise tout. Elle a trouvé ça génial que je réussisse à prendre le risque
de courir après l’homme que j’aime pour lui dire que je veux enfin être avec lui.
Pour elle, c’est une situation très romantique et elle m’a juré que ça ne la
dérangeait pas. En réalité, elle semble presque soulagée de ne pas avoir à
partager son quotidien avec Alex.
— Maman, la vie est inhabituelle. Chaque chose arrive pour une raison et
peu importe que Samuel n’ait pas le profil du mec qu’on attendait pour toi.
L’amour, ça doit te rendre heureuse, tu ne peux pas te contenter d’une relation
juste parce que cette relation est plus « normale », réplique-t-elle en crochetant
ses doigts.
Je lui souris et m’approche d’elle pour déposer un baiser sur son nez.
— Merci, ma puce. J’ai vraiment de la chance de t’avoir.
— Et moi, encore plus, avoue-t-elle à voix basse.
Je finis par enfiler mon manteau et mes escarpins avant d’attraper ma valise.
— Bon, je serai de retour lundi matin. Je ne sais pas si on se croisera donc on
dîne ensemble le soir ? proposé-je. Et surtout tu es sage, je te fais confiance,
Rox ? Pas de soirées qui dégénèrent ici et…
— Pas de drogues, pas d’alcool, pas de garçons, énumère ma fille. Promis,
maman. De toute façon j’ai prévu d’aider Arthur au salon de thé et de me rendre
utile. Je n’aurai pas la force d’organiser une fête de folie en plus de ça.
Même si sa voix semble mesurée, ses joues rosies suffisent à trahir son
trouble. Je pose sur elle un regard soupçonneux.
— Tu ne craquerais pas un peu sur Arthur, par hasard ?
— Maman ! s’écrie-t-elle en levant les yeux au ciel. On parle de ta vie
amoureuse là, pas de la mienne. Et si tu ne veux pas rater ton train, tu ferais
mieux d’y aller !
Je lance un coup d’œil à mon téléphone et laisse échapper un râle frustré en
pointant mon doigt sur elle.
— Je n’en ai pas fini avec toi ! Nous parlerons de ça quand je rentrerai. Tu
n’esquiveras pas cette discussion, affirmé-je tandis qu’elle esquisse une moue
gênée.
— D’accord, maman ! Passe un bon week-end surtout !
— Je t’aime !
— Moi aussi, me répond-elle en m’adressant un baiser de loin.
Elle file sans demander son reste en dévalant les escaliers deux à deux. À
mon tour, je sors de l’appartement et referme derrière moi. Dans quelques
heures, je serai dans les bras de Sam. J’ai encore du mal à y croire, mais mon
cœur impatient, lui, n’attend que ça depuis son départ dimanche soir.


La voix grave du conducteur me fait sursauter et me sort de la transe dans
laquelle je suis tombée. J’ai passé le début du trajet à m’angoisser à l’idée de
revoir Samuel. Plein de questions m’ont traversé l’esprit, toutes plus stupides les
unes que les autres. J’ai l’impression de revenir des années en arrière à
appréhender mes premiers rendez-vous avec Tom. Et encore, je n’ai sans doute
jamais été aussi agitée que maintenant.
Je commence à rassembler mes affaires et remets mes escarpins avant de
m’étirer en laissant échapper un petit bâillement. Un SMS de Sam m’informe
qu’il arrive à la gare et mes yeux doivent déjà briller d’enthousiasme à l’idée de
retrouver ses bras. Je quitte mon siège en attendant que le train s’immobilise et
quand les portes s’ouvrent, je suis la première à en jaillir.
Mon regard parcourt rapidement la foule jusqu’à ce que je le trouve enfin sur
le quai. Il est très élégant, il sort probablement du bureau. Il porte un de ses
costumes trois-pièces sur mesure bleu marine. Ses cheveux sont légèrement
décoiffés, comme d’habitude.
Lorsqu’il m’aperçoit, un sourire radieux éclaire ses prunelles et il se précipite
vers moi. Je lâche ma valise pour me jeter dans ses bras afin qu’il puisse enfin
me serrer contre lui. Je m’enivre de son odeur qui commence à devenir familière
et, pendant quelques minutes, nous restons enlacés l’un contre l’autre sans être
capables de nous séparer. C’est lui qui finit par s’écarter pour saisir mon visage
entre ses mains et déposer ses lèvres sur les miennes. Je réponds avidement à son
baiser. Il m’a tellement manqué.
— J’avais envie de ce moment depuis dimanche, me murmure-t-il à l’oreille.
J’acquiesce tandis que ses doigts se nouent naturellement aux miens.
— Tu as fait bon voyage ?
— Oui, ça va. J’ai dormi quasiment tout le long. Et toi, comment s’est passée
ta journée ? demandé-je à mon tour. Tu supportes d’être de retour derrière un
bureau ?
Nous avons pas mal discuté par SMS et par téléphone depuis dimanche soir,
mais il a laissé le sujet de la banque derrière lui. Il doit probablement attendre la
fin avec impatience et compter les semaines désormais.
— Je n’ai pas vraiment le choix, marmonne-t-il. Mais ma mère a plutôt bien
rattrapé le coup. Tout le monde est cool avec moi. Puis, je me projette pour la
suite, j’essaie de trouver des pistes. Ça me motive et permet de rendre les
journées plus agréables et moins frustrantes.
Je lui souris et m’apprête à lui poser une nouvelle question, mais son doigt se
plaque sur mes lèvres.
— Chut, me stoppe-t-il, amusé. Je te raconterai tout, mais pas tout de suite.
Pour l’instant, je nous ai réservé une table dans un endroit très cool.
— La bonne bouffe existe donc à Londres ? raillé-je.
— Figure-toi que c’est très difficile à trouver, rétorque-t-il après avoir ri à ma
remarque. Je n’ai que ce resto en tête, d’ailleurs. Mon pote y bosse en plus, et
j’ai envie de te le présenter officiellement.
— James ? lui demandé-je.
Il approuve. Samuel m’a brossé un portrait des gens qui composaient sa vie,
et notamment James, son coloc, mais aussi un de ses meilleurs amis avec Tristan
et Élisa. Je l’ai entraperçu à la gare, mais je n’ai pas eu l’occasion de l’avoir en
face de moi. Il a l’air très sympa bien qu’à l’opposé de Sam. Il a même accepté
de nous laisser l’appartement ce week-end histoire que nous puissions être seuls,
et rien que pour ça, je lui suis très reconnaissante.
— Il cuisine très bien. C’est l’unique chose qu’il sache faire d’ailleurs. C’est
pas de la haute gastronomie, mais c’est toujours très bon. Puis, il est impatient de
te voir. Je lui ai beaucoup parlé de toi cette semaine, confesse Samuel en passant
ses doigts dans ses cheveux.
— J’ai hâte de le rencontrer aussi ! m’exclamé-je avec enthousiasme même
si cette idée me stresse un peu.
Ses potes ont tous à peu près le même âge que lui. Quant à moi, je reste une
femme de presque quarante ans. Et si James lui disait qu’il méritait beaucoup
mieux qu’une mère célibataire vieillissante ? Sam dépose un baiser sur mes
lèvres, sa main caressant mon épaule avec délicatesse.
— Ne commence pas à stresser, d’accord ? James est le mec le plus cool que
je connaisse. Il s’en fout de ton âge, affirme-t-il avec fermeté. Il m’a même dit
que tu étais ultra canon.
J’esquisse une moue dubitative, mais je tourne vers lui un visage
reconnaissant. Il fait tout pour que je me sente à l’aise.
— On va dîner directement ? questionné-je.
— Oui, il est déjà tard. Puis, pour être tout à fait honnête, si on passe par
l’appart avant, je ne suis pas certain d’en ressortir… me répond Samuel avec une
lueur entendue dans son regard sombre.
— Alors, allons manger ! Je meurs de faim ! m’écrié-je.
Sam attrape de nouveau ma main pour me guider à sa suite.


— Tu vois que ce n’était pas si mal que ça ce dîner ? lâche Samuel, satisfait.
Le jeune homme m’adresse un sourire victorieux en passant son bras autour
de mes épaules. Le restaurant n’est pas loin de son appartement. Nous profitons
donc du temps plutôt clément pour marcher dans les rues de Londres. Je glisse
spontanément ma main dans son dos, m’agrippant à sa taille. C’est une sensation
extraordinaire que de pouvoir enfin me balader avec lui. Je n’aurais jamais cru
ça possible. Le regard des gens ne m’importe plus. Au diable ce qu’ils peuvent
penser de nous ! Seul compte ce que je ressens aujourd’hui : nous sommes un
vrai couple désormais et jamais auparavant, je ne me suis sentie autant à ma
place avec quelqu’un. La nuit déjà tombée nous protège de toute façon des
œillades curieuses qui pourraient remarquer notre différence d’âge, mais je ne
m’en préoccupe plus. J’ai juste envie de profiter de chaque moment à ses côtés.
— Tout à fait, un vrai régal même ! James est très sympa en plus, tu avais
raison, confirmé-je.
La nourriture était à la hauteur de ce que m’a vanté Sam et, à la fin, James
nous a même offert une coupe de champagne. Pas une seule fois, il n’a semblé
perturbé par cette différence d’âge entre Sam et moi. En tout cas, il n’en a rien
montré. Cette autorisation implicite de nos proches me rassure. Je ne me sens
plus coupable de ce que je ressens pour lui, comme ça a pu être le cas il y a
encore quelques semaines.
— Je suis content que tu l’apprécies. Quand je reviendrai à Paris, je te
présenterai Élisa et Tristan. Si tu en as envie bien sûr… me propose Samuel,
incertain.
— Ça me ferait plaisir, accepté-je avec joie. Tout comme j’adorerais que tu
rencontres officiellement Roxanne. Plus comme le fils d’Alex, mais comme
l’homme qui partage désormais ma vie.
Le simple fait qu’il veuille me présenter les personnes de son entourage me
touche. Il a envie que nous construisions quelque chose ensemble et cela ne
m’effraie plus, bien au contraire.
— Bien entendu ! Je suis tellement content que ta fille accepte notre relation.
Je sais que ça compte pour toi. Je dois la remercier chaleureusement d’ailleurs,
plaisante le jeune homme.
Je ris et acquiesce. Si Roxanne n’avait pas approuvé, je n’aurais pas été
capable de m’autoriser à aimer Sam librement comme je le fais. Même si au
fond, j’ignore ce qu’elle ressent vraiment. Est-elle heureuse pour moi ou se
contente-t-elle de me le dire pour me rassurer ? Cette situation doit être étrange
pour elle, et je redoute qu’elle me dise un jour qu’elle ne supporte pas de savoir
sa mère avec un homme qui a seulement dix ans de plus qu’elle.
— On y est. C’est cet immeuble, m’indique Sam en arrivant dans une rue
illuminée.
Son quartier est très vivant, chaleureux et cosmopolite. À l’opposé de ce que
j’avais imaginé. Je pensais plutôt à l’un de ces quartiers huppés de Londres, à
déambuler au milieu de jeunes riches ambitieux.
— Ça a l’air plutôt sympa, je ne m’attendais pas à ça, lui avoué-je.
— Tu aurais parié sur un truc très luxueux en plein cœur de Chelsea ? ironise
le jeune homme.
— Pour être honnête, un peu.
Sam rit et me pince gentiment la joue.
— L’appartement est digne de ce qu’on peut trouver à Chelsea, tu vas voir.
Il attrape ma main avec impatience, et m’entraîne à sa suite dans le hall du
bâtiment.
Chapitre 34


Samuel

J’ouvre la porte de mon appartement et laisse Éléonore y pénétrer. Elle
dépose sa valise dans un coin avant de promener son regard un peu partout en
s’attardant sur le salon et l’immense cuisine. J’ôte ma veste sans cesser de la
dévisager. Depuis qu’elle est à Londres, près de moi, j’ai du mal à m’empêcher
de la caresser des yeux. Elle est si belle. Encore plus belle qu’il y a quelques
jours, il me semble. Elle me paraît tellement légère et épanouie. Son sourire ne
quitte pas son visage et creuse une petite fossette sur sa joue que je trouve
adorable. Elle a l’air d’apprécier l’endroit et ça ne m’étonne qu’à moitié. Cet
appartement vaut le détour. Il est grand, bien aménagé, lumineux et chaleureux.
On s’y sent bien, m’a-t-on souvent fait remarquer.
Lorsqu’elle enlève à son tour son manteau pour l’accrocher à la patère dans
l’entrée, j’admire sa silhouette longiligne mise en valeur par la robe noire qu’elle
porte. Une tenue toute simple, mais élégante ! De toute façon, tout lui va. J’aime
sa façon de se vêtir tout autant que sa démarche. Éléonore est gracieuse, presque
féline dans chacun de ses mouvements. Je laisse mes prunelles assombries par le
désir descendre vers ses fesses, et elle me surprend dans ma contemplation. Avec
une moue charmeuse, elle s’approche de moi.
— Tu me fais visiter ton palais ? propose-t-elle.
Je manque de pousser un soupir de frustration. J’avoue que l’avoir devant
moi me donne envie de tout autre chose que de jouer au guide. Mais je ne veux
pas qu’elle pense que je n’attends que ça. Même si pour être honnête, je rêve de
la posséder depuis le premier regard, et plus encore, depuis que j’ai pris plaisir à
goûter ses lèvres. J’en redemande sans cesse, incapable de me lasser des
sensations qu’elle provoque en moi. Je me contente donc d’acquiescer et
m’incline avant de lui désigner le salon d’un mouvement ample de la main.
— Suivez le guide, gente dame.
Elle obéit en riant et je l’entraîne dans la cuisine en la laissant faire le tour.
Elle effleure le plan de travail et s’enthousiasme en complimentant la taille et
l’aménagement du lieu. Il faut dire que pour elle qui adore être derrière les
fourneaux, cet espace est idéal. Je continue vers la pièce à vivre et m’arrête
devant le canapé.
— Après la cuisine, le salon, déclamé-je en prenant un ton très commercial.
Moderne, mais chaleureux, spacieux et aéré. Pratique aussi pour recevoir des
amis ou héberger les vieux potes.
— J’apprécie beaucoup pour l’instant, s’enthousiasme-t-elle.
— Et tu n’as encore rien vu ! susurré-je avant d’attraper sa main.
Je lui fais rapidement visiter la salle de bains et le bureau pour finir par
grimper l’escalier qui mène au premier étage. L’appartement est immense,
comme le désirait ma mère. Même si au début, je trouvais que c’était trop, je me
suis finalement rangé à son avis. J’ai eu un tel coup de cœur pour cet endroit que
je ne me voyais pas vivre ailleurs. Puis au moins avec James, nous avons chacun
notre espace et nous pouvons cohabiter sans nous piétiner.
— Il y a une autre salle de bains, ici. Plus grande que celle du bas et avec
balnéothérapie si tu as besoin de te détendre un peu, détaillé-je. Et enfin, le
meilleur pour la fin… Là-bas, c’est ma chambre.
Elle me suit presque timidement et pénètre à l’intérieur. Tout est en
simplicité ici : peinture taupe, lit king size avec draps unis beige et noir, écran
plasma au mur, bibliothèque et un petit bureau pour bosser. Je laisse Éléonore
faire le tour et soudain, elle désigne une porte dans le fond de la pièce.
— Ne me dis pas que tu as un dressing ? s’exclame-t-elle avant d’ouvrir et
de pousser un cri de surprise.
— Si si, j’ai bien un dressing dans ma chambre. Tout homme digne de ce
nom doit en avoir un capable de supporter sa garde-robe. Et d’accueillir aussi
celle d’une femme, lui lancé-je avec un clin d’œil complice.
Elle rit avant d’y entrer avec impatience. Elle en fait rapidement le tour en
effleurant mes chemises et mes vestes.
— Tu aimes, alors ? lui demandé-je lorsqu’elle referme la porte du dressing
derrière elle.
— Oui, ça te ressemble beaucoup. C’est vraiment un appartement sympa. La
configuration, la déco. C’est sobre et très chaleureux à la fois.
— Je suis content que ça te plaise. Tu pourrais être amenée à passer quelques
week-ends ici, lui murmuré-je à l’oreille.
Elle approuve puis se tourne vers moi et dépose un baiser sur mes lèvres.
— Je suis tellement heureuse d’être là. J’ai encore un peu du mal à y croire
pour être honnête, avoue-t-elle.
Pour seule réponse, je glisse ma main dans le creux de ses reins et effleure
son cou de ma bouche. Ce simple contact suffit à la faire frissonner et je me
mords la lèvre pour ne pas être tenté d’approfondir davantage.
— Tu as soif ? Tu veux un thé ou quelque chose de plus fort ? lui proposé-je
pour ne pas passer pour un hôte impoli.
— Non, ça ira. J’ai déjà assez bu ce soir entre le vin et le champagne, pouffe-
t-elle.
Elle est pompette, c’est vrai. Ses yeux brillent et ses joues sont légèrement
rougies. Je m’approche d’elle et attrape son visage au creux de mes mains.
— Pour être tout à fait honnête, c’est le moment que j’attendais le plus
depuis ton arrivée, lui chuchoté-je à l’oreille d’une voix rauque.
— Quel moment ? Celui où tu me fais trop boire ? rétorque Éléonore,
amusée.
— Non… Celui où on serait tous les deux. Ici. Et que je pourrais enfin faire
ça.
Sans lui laisser le temps de répliquer, je plaque mes lèvres sur les siennes
avec avidité et ma langue se faufile jusqu’à la sienne. Elle se cambre contre moi
et je pose mes mains sur ses hanches pour l’attirer encore plus près de moi. Je
veux qu’elle sente l’effet qu’elle me fait. Elle pousse un gémissement un peu
rauque en devinant mon membre durci qui vient s’appuyer contre son bas-ventre.
Aussitôt, elle s’accroche à mon cou pour intensifier notre baiser. Pendant
quelques instants, j’oublie tout le reste. Éléonore est enfin dans mes bras, et je
l’embrasse encore et encore, à en perdre haleine.
Jamais aucune fille ne m’a donné autant envie avec juste sa bouche contre la
mienne. De toute façon, avant elle, je n’ai jamais autant apprécié les baisers. Je
pourrais faire ça pendant des heures sans me lasser comme un adolescent qui
découvre l’amour. Sa langue joue contre la mienne et je la sens parfois me
mordiller dans l’excitation. Cela suffit à me rendre complètement fou.
Je la fais basculer sur le lit et écrase mon corps contre le sien en observant
quelques instants son visage : ses pupilles se sont dilatées avec le désir, et ses
lèvres sont pleines, rosées par nos baisers.
— T’es tellement belle, Éléonore. Je pourrais rester là à te contempler toute
la nuit, chuchoté-je.
Mes doigts effleurent sa bouche, ses joues et chaque petite parcelle de sa
peau laiteuse où quelques légères taches de rousseur se baladent. Je commence à
connaître par cœur chaque détail de son visage et je ne m’en lasse pas.
— Ne me regarde pas comme ça, Samuel… J’ai l’impression que je vais me
consumer sur place, avoue-t-elle dans un murmure.
Je l’embrasse de nouveau. Mes doigts se baladent à la naissance de son
décolleté avant que je ne les plaque contre son sein, ferme et rebondi.
— Je veux sentir tes mains sur moi… gémit-elle doucement.
Sa voix fiévreuse me fait perdre le peu de résistance que je possède encore.
Je m’empresse de lui retirer sa robe et contemple sa lingerie en dentelle noire.
Elle est parfaite, aussi parfaite que je l’imaginais. Peut-être un peu moins mince
que les filles que j’ai l’habitude de fréquenter, sans doute moins musclée et avec
un corps plus marqué. Mais cela ne fait que la rendre plus belle. Je dessine
distraitement la cicatrice sur son abdomen.
— Césarienne, confesse-t-elle, mal à l’aise.
Je hausse les épaules pour lui signifier que ça ne me fait rien et laisse mes
lèvres découvrir la douceur de la peau de son ventre. Elle se cambre et frissonne
inconsciemment sous mes baisers. Elle se redresse et déboutonne ma chemise
avant de m’en débarrasser complètement, avec impatience. Ses yeux parcourent
mon torse presque imberbe et ses doigts se mettent en quête d’en dessiner le
contour. Mon corps tout entier se tend à ce simple contact. Je voudrais la
posséder là maintenant. Être en elle et la sentir s’abandonner sous mes coups de
reins. Mais, j’ai aussi envie de prendre mon temps avec elle. Découvrir chaque
centimètre de peau et surtout apprendre ce qui la fait vibrer.
Même pour ce qui concerne le sexe, elle me rend différent. D’habitude, le
plaisir des femmes que je baise ne compte pas ou peu. Je ne pense souvent qu’à
moi. Mais là, je veux uniquement me consacrer à elle. Qu’elle n’oublie jamais
cette nuit.
Ses mains s’attardent un peu sur mon bas-ventre jusqu’à effleurer la bosse
qui déforme mon pantalon, provoquant chez moi un gémissement rauque. Elle le
déboutonne et je l’aide à me le retirer rapidement. Après avoir observé quelques
instants mon corps avec désir, ses lèvres se glissent au creux de mon cou puis
descendent sur mon torse. Mes doigts s’accrochent à ses cheveux pour
l’encourager à continuer. Ses baisers provoquent des décharges électriques à
chaque endroit où ils se posent et, lorsqu’elle m’ôte mon caleçon d’un
mouvement habile, je sens que je ne suis déjà pas loin de la jouissance.
— Léo, je…
Sans finir ma phrase, je la renverse de nouveau au-dessous de moi pour
reprendre pied. Je l’aide à ôter les dernières barrières de dentelle qui
empêchaient sa nudité de s’offrir à moi et empoigne son sein. Je le malaxe
pendant quelques instants et prends plaisir à le sentir durcir contre mes doigts.
Elle ressent chaque caresse, chaque frisson que je lui provoque et j’aime ça.
Mes mains finissent par abandonner sa poitrine pour m’attarder un peu sur
son bas-ventre avant que je n’ose enfin m’aventurer sur son intimité déjà moite.
Elle gémit doucement et s’ouvre davantage en se cambrant pour m’offrir l’accès
que j’attendais. Un soupir d’aise lui échappe lorsque mes doigts s’insèrent enfin
en elle et elle m’embrasse avec avidité. Elle est aussi désireuse que moi de me
sentir en elle et, après quelques allers-retours de mes doigts agiles, je finis par les
ôter pour attraper la capote sur ma table de chevet. Les mains légèrement
tremblantes, elle m’aide à l’enfiler, avant de m’attirer plus près encore. Ses
lèvres suçotent doucement le lobe de mon oreille. Je la devine presque sourire
lorsqu’elle s’empare de mon membre durci. Je ferme les yeux en retenant un
gémissement.
— Je te veux, Léo, là tout de suite, finis-je par lâcher en la plaquant contre
moi.
Je ne mets pas longtemps avant de la pénétrer. Un petit cri lui échappe
lorsqu’elle me sent enfin en elle. Je commence avec douceur pour qu’elle
s’habitue à ma présence, mais surtout pour ne pas jouir trop vite. Puis, sous ses
mains plaquées contre mon dos qui me poussent à aller encore plus loin,
j’accélère le rythme. Son souffle se fait court et ses gémissements s’amplifient à
chaque nouveau coup de reins.
— Sam… Plus fort…
Sa voix rauque me rend fou, mais je tâche de me concentrer pour continuer
et lui apporter ce qu’elle demande. Nos respirations se font plus rapides, et je
finis par attraper ses mains pour les garder emprisonnées dans les miennes, au-
dessus de sa tête. Ainsi elle est toute à moi, à ma merci. J’aime la voir se
cambrer pour me sentir encore plus loin en elle. Ses gémissements se
transforment en cris. Comme moi, elle est proche de l’implosion.
— Léo, je ne vais pas tarder à…
— Moi aussi, continue, plus vite, me coupe-t-elle.
Je laisse mon désir prendre le dessus. Mes coups de reins se font plus
intenses et plus rapides. Sa voix fiévreuse qui m’ordonne de la baiser encore plus
fort ne fait que m’encourager. Elle crie mon nom lorsque enfin elle vient et,
quelques secondes seulement après elle, je jouis à mon tour. Je m’effondre
contre son corps, épuisé, mais comblé. Je n’ai jamais pris un pied pareil avec une
nana.
Le silence s’installe dans la chambre, chacun tentant de retrouver une
respiration plus normale. Je finis par déposer avec douceur un baiser sur ses
lèvres.
— Je crois que je suis vraiment en train de tomber amoureux de toi, Léo.
Elle se glisse contre moi, sa main appuyée contre mon torse moite.
— J’espère bien, car tu n’as pas quitté mes pensées depuis la première nuit
que j’ai passée avec toi.
Ma tête retombe contre l’oreiller tandis que je la serre un peu plus fort dans
mes bras. Pour une fois, je n’ai pas envie de m’enfuir. Au contraire, je veux
rester à ses côtés et que cette nuit nous appartienne éternellement. Un bâillement
lui échappe et je lui jette un regard attendri. Moi-même, je sens mes paupières
devenir plus lourdes. Nous ne mettons pas longtemps avant de sombrer dans les
bras de Morphée, nos corps encore nus et fiévreux par notre étreinte.
Épilogue


Éléonore

— Attends, laisse-moi peindre la porte, proposé-je. Je me débrouille bien.
Je me faufile jusqu’à Samuel en enjambant les pots et les cartons qui traînent
un peu partout. Puis, je lui prends le pinceau des mains tout en déposant un
baiser sur ses lèvres. Roxanne lâche un soupir exagéré avant de ricaner, amusée.
— Si vous vous bécotez comme ça à chaque fois, on ne risque pas de finir,
hein ? s’exclame-t-elle en continuant de s’occuper du bout de mur qui lui a été
attribué.
Elle me fait un clin d’œil en observant mon visage radieux. Notre relation
avec Samuel lui fait plaisir, car elle me voit plus épanouie que jamais. Puis,
selon elle, avoir une mère qui sort avec un mec aussi sympa et jeune est plutôt
cool. Apparemment, même ses copines sont d’accord avec elle… J’ai fini par
accepter les réactions que nous suscitons parfois chez les gens. Des regards
curieux ou outrés lorsque nous nous baladons main dans la main dans les rues de
Paris ou de Londres. Et puis il y a des œillades plus douces : les amoureux de
l’amour qui nous adressent des sourires entendus et les Japonais qui s’amusent à
nous prendre en photo. D’autres se contentent de nous ignorer. De toute façon,
cette histoire ne peut pas plaire à tout le monde. Mais moi, je suis heureuse. Que
demander de plus ?
Depuis plus d’un an, nous formons un couple solide et épanoui. Dès que Sam
a fini son stage et son année de commerce, nous nous sommes envolés en
Amérique du Sud puis en Afrique avant de parcourir la Toscane et pas mal de
régions de France. Plus de cinq mois à vadrouiller entre quelques allers-retours à
Paris pour nous occuper du café que ma fille et Arthur ont géré à la perfection en
mon absence. Puis, Sam est retourné à l’école pour rendre concrets les projets
qu’il a commencé à dessiner dans son esprit lors de nos différents voyages.
Et aujourd’hui, nous sommes ici, Roxanne, Sam et moi en train de peindre
cette boutique dans laquelle le jeune homme vient d’investir. À seulement
quelques magasins de mon salon de thé. Il est tombé par hasard sur l’affiche « à
vendre » en se baladant pour aller nous chercher à manger. À peine le seuil
franchi, il a eu le coup de cœur. C’est l’endroit parfait pour lui et je suis contente
de savoir qu’il a enfin un projet qu’il va transformer en un quotidien tangible.
Je commence à appliquer la couleur lie-de-vin que Sam a choisie sur la porte
de l’arrière-boutique. Le magasin sera peint en blanc et les panneaux en bois
foncé qui parent déjà les murs seront conservés pour préserver la touche
traditionnelle du lieu.
Sam a l’air heureux. Son visage est détendu, mais concentré sur ses coups de
pinceau. De temps en temps, il se mordille la lèvre en rectifiant un petit défaut et
je m’amuse à voir naître quelques plis sur son front lorsqu’il fronce les sourcils.
Chacune de ses expressions m’est familière désormais.
— Léo… La porte, me fait-il remarquer, moqueur, lorsqu’il se rend compte
que mon regard est accroché à lui.
Je ris avant de me remettre au travail avec un sentiment d’allégresse dans le
cœur. J’aime cet homme et tout mon être le ressent.


— Tu crois que tout sera prêt pour l’ouverture ? m’interroge Samuel.
Il caresse doucement mes cheveux et je relève la tête vers lui pour observer
son visage anxieux. Il a dû me poser cette question au moins dix fois depuis le
début de la semaine. Je me retiens de rire et me contente de lui adresser un
sourire rassurant. J’étais dans le même état à l’ouverture de mon salon de thé :
dévorée par l’inquiétude et incapable de me dire que j’allais être prête à temps.
J’avais du mal à croire que ça allait marcher. Puis, j’étais une mère célibataire, je
n’avais pas le droit à l’erreur. Sam, lui, l’a.
— Tout sera parfait, chéri, tu verras, le rassuré-je. Nous avons bien avancé
dans les travaux. Puis demain, Arthur vient nous aider. Nous avons encore une
semaine pour tout boucler. Nous sommes largement bons.
— Il est vraiment sympa ce mec. S’il n’en faisait pas autant au salon, tu ne
pourrais pas être aussi présente. Je vous dois une fière chandelle à tous les deux.
Sam dépose un baiser sur mon front tandis que je laisse échapper un petit
rire.
— Arthur est fou amoureux de Roxanne, commenté-je. Il est plus qu’un
employé maintenant, il fait partie de la famille. Alors j’imagine qu’il essaie de
nous aider de son mieux.
Samuel sourit devant ma mine attendrie. Quand je suis rentrée de Londres
après mon premier week-end avec Sam, je n’ai pas eu à interroger longuement
ma fille pour qu’elle finisse par m’avouer qu’elle et Arthur se voyaient depuis
quelques semaines. Même si au début, j’étais inquiète par rapport aux quelques
années d’écart qu’ils ont, je me devais d’être tolérante. Après tout, Arthur est
celui qui m’a permis d’assumer mes sentiments pour Sam au grand jour et
Roxanne a tout fait pour ne pas me juger. Puis au fil des mois, je les ai vus se
rapprocher et devenir, à notre image, un couple de plus en plus solide. Ils
envisagent même de s’installer ensemble puisqu’elle passe déjà presque tout son
temps chez lui.
— Tu crois qu’il va venir ?
La voix de Sam s’est faite plus sérieuse, plus incertaine aussi. Je sais de qui
il parle à travers ce « il ». Son père. Mon ex. Je soupire et enfouis de nouveau
ma tête dans le creux de son cou en laissant mes doigts jouer sur son torse nu.
— Aucune idée, Sam. Si je n’étais pas là, je n’en doute pas, mais… Nous
voir tous les deux, ça risque de lui faire bizarre, non ? murmuré-je.
— Ouais, probablement. Mais bon, j’ai envie qu’il soit présent malgré tout,
me confie-t-il.
— Tu l’as appelé ? lui demandé-je précautionneusement.
Son père reste un sujet sensible entre nous. Moins nous en parlons, mieux
nous nous portons. De toute façon, Alexander a rapidement repris ses habitudes
en délaissant son fils pour se consacrer à son boulot et à ses maîtresses.
— Ouais, je lui ai téléphoné plusieurs fois. Il devait me rappeler, mais il était
à Ibiza avec sa nana du moment, donc j’imagine qu’il n’a pas eu le temps,
soupire le jeune homme.
— Je suis désolée, Sam. Je sais que tu avais vraiment envie que ça
fonctionne entre vous.
— Ne t’en fais pas. C’est mon père, je le connais, lâche-t-il. Puis, avec tout
ce qu’il s’est passé la dernière fois, je peux le comprendre. Il a eu besoin de
prendre du recul par rapport à nous.
L’amertume se lit sur son visage, même s’il essaie de ne pas le montrer, il
souffre de cette situation. Je me sens toujours coupable d’être un obstacle entre
eux. Peut-être que si Sam et moi ne nous étions pas mis ensemble, Alex aurait
continué ses efforts pour devenir un bon père.
— De toute façon, les plus importants seront là : James, Tristan, Élisa, ma
mère, quelques membres de ma famille et surtout toi, rajoute-t-il d’un ton plus
doux.
Je dépose un baiser sur son nez avant de me blottir de nouveau contre lui.
— Ça va être un très beau moment, je n’en doute pas. J’étais tellement
heureuse à l’ouverture du salon, me rappelé-je avec nostalgie.
— Oui, j’ai hâte, même si je stresse un peu de ne pas être à la hauteur.
— Tu le seras. Ton projet est solide et tu t’es vraiment investi à fond. Puis tu
sais qu’une partie de ma clientèle passera chez toi régulièrement.
C’est l’un des avantages d’avoir mon salon de thé dans le même quartier que
sa boutique. J’ai pu déjà faire sa pub et certains de mes habitués m’ont confirmé
qu’ils seraient aussi des fidèles de Sam.
— Merci, Léo, merci pour tout.
Les bras du jeune homme se referment sur moi tandis que ses lèvres
cherchent les miennes avec avidité. Sa main se glisse sur ma cuisse et remonte
doucement sous la nuisette noire que je porte. Un gémissement m’échappe
lorsqu’il frôle mon intimité déjà moite.
— J’ai très envie de me déstresser là tout de suite, me chuchote-t-il à l’oreille
d’une voix lascive.
Mes doigts quittent son épaule, effleurent son torse avant de terminer leur
course sur son bas-ventre. J’aime tellement le sentir réagir à chacune de mes
caresses.
— Laisse-moi m’occuper de ça alors… murmuré-je.


Sam

La boutique est remplie. Du moins, c’est ce qu’il me semble. Nous avons
passé tellement de temps ici quand les murs étaient encore écaillés et les lieux
vides de meubles que je m’y sens presque à l’étroit. À moins que ça ne soit le
stress. Tous mes potes sont présents, ma mère, son nouveau mec, sa sœur et son
mari et quelques cousins que je n’ai pas vus depuis une éternité. Puis il y a la
famille d’Éléonore : ses parents, Roxanne et Arthur et un de ses oncles ainsi que
quelques amies à elle. Même un journaliste et deux blogueurs ont accepté de
couvrir l’ouverture, sans doute grâce à Léo qui, mine de rien, a réussi à
constituer son petit réseau pour son salon de thé. Mais il manque quelqu’un :
mon père n’a pas daigné venir. Je ressens malgré moi une déception amère.
Heureusement, les doigts de la femme qui partage ma vie s’enlacent aux miens,
provoquant un sentiment d’apaisement immédiat.
Je suis fou d’elle et chaque jour en sa compagnie ne fait que confirmer cette
pensée. Tout me plaît chez elle : sa douceur, ses éclats de rire, sa spontanéité et
même la fragilité qu’elle dissimule derrière sa carapace. Je me surprends à être
devenu un compagnon attentionné face à ses inquiétudes et ses doutes. La
consoler, la faire sourire et l’écouter pendant des heures me paraît naturel. Même
quand on se dispute, je l’aime. J’ai enfin l’impression d’être l’homme que
j’espérais être un jour : un projet concrétisé et une femme sublime à mes côtés
qui m’apprend à être une meilleure version de moi-même. Désormais, je suis
enclin à accepter la vie comme elle est.
— Tu es prêt, chéri ? me demande Éléonore.
Je sens sa respiration dans mon cou et me tourne vers elle en acquiesçant.
Elle me désigne l’endroit aménagé pour que je puisse faire mon discours : un
podium en bois avec un petit bureau où trônent plusieurs bouteilles de vin et des
verres. Je lâche sa main à regret et monte sur l’estrade improvisée avec
hésitation. Élisa lève son pouce en l’air avec enthousiasme et ma mère porte sur
moi un regard attendri. La fierté se lit dans ses yeux.
— Bonsoir à tous et merci d’être là. C’est un grand moment pour moi,
commencé-je d’une voix incertaine.
Je me racle la gorge et observe tous ces gens venus inaugurer la boutique.
Ma boutique.
— Ce soir, c’est l’ouverture officielle de « Sam in the Wine » et je tenais à ce
que tous mes proches soient ici avec moi pour fêter cet événement. Cette cave à
vin n’aurait pas pu voir le jour sans vous. Votre soutien et votre amour m’ont
aidé à me lancer dans cette aventure et à concrétiser ce rêve que je pensais
jusqu’alors impossible.
La porte de la boutique s’ouvre et le silence se fait pendant quelques
secondes dans la salle. Quelques curieux se retournent pour voir le nouvel
arrivant. Mon père. En compagnie d’une jolie jeune femme qui a sans doute la
moitié de son âge. Un sourire se dessine sur mon visage lorsque je croise son
regard. Dans ses yeux, je n’y lis aucun reproche, juste une fierté qu’il tente de
dissimuler. Depuis notre dernière dispute à Paris, je ne l’ai pas revu. Nous nous
sommes contentés de quelques SMS pour communiquer.
— Je voulais remercier plus particulièrement Éléonore, la femme qui partage
ma vie, continué-je d’une voix plus claire. Elle m’a accompagné chaque jour
dans ce projet. Elle a voyagé avec moi et a surtout réussi à me donner confiance
en moi.
J’évite de regarder mon père. S’il avait pu arriver quelques minutes plus tard,
ça aurait été parfait. Il n’aurait pas entendu la déclaration adressée à son ex. Mais
l’amour que je lis dans les yeux de Léo suffit à me faire oublier le reste. Elle me
lance un sourire et m’encourage à continuer.
— Puis, il y a mon père aussi. Il a su m’écouter et me comprendre au
moment où j’en avais le plus besoin. Cette idée, c’est en partie lui qui me l’a
soufflée. Il a accepté que je ne devienne pas l’homme qu’il avait imaginé pour
me laisser suivre ma voie ainsi que mes rêves. Me voilà ici, devant vous, dans
ma propre cave à vin. Une parmi tant d’autres, mais la mienne ! Emplie des
nectars que j’ai été dénicher aux quatre coins de la planète. Alors, encore merci à
tous !
Tout le monde applaudit. Cette soirée n’aurait pas pu être plus parfaite.
Éléonore se glisse à mes côtés et dépose un rapide baiser dans le creux de mon
cou.
— Tu as été extraordinaire et très inspirant. Je suis fière de toi, Samuel.
— Merci, Léo, je n’aurais pas été capable d’y arriver sans toi, lui dis-je avec
tendresse.
— Ne dis pas de bêtises ! Allez, va saluer tes invités maintenant et propose-
leur de déguster tout ça.
D’un geste, elle désigne les bouteilles alignées sur le bureau.
— Bon, je sais que vous n’êtes pas venus pour m’entendre raconter ma vie
alors passons aux choses sérieuses. Le vin est ici, venez prendre un verre. Fêtons
l’ouverture de cet endroit comme il se doit ! m’exclamé-je d’une voix forte pour
attirer l’attention des gens qui discutent.
Tout le monde se précipite, et une main se pose soudain sur mon épaule. Je
n’ai pas besoin de me retourner pour savoir qui se tient derrière moi.
— Je suis fier de toi, fils. Je t’avoue que j’avais des doutes quand tu as
commencé à évoquer ce projet, mais tu as fait un boulot incroyable ici. Tu as
l’air heureux en plus. Je ne t’ai jamais vu aussi serein.
Je lui adresse un sourire un peu crispé.
— Merci, papa, c’est vrai qu’en ce moment tout va bien dans ma vie,
l’ouverture de la cave…
— Éléonore, complète-t-il d’une voix impassible.
— Oui… Je… je suis encore désolé pour tout ça, tu sais, tenté-je de plaider
en baissant la tête.
— Samuel, s’il te plaît. N’en parlons plus, ordonne-t-il d’un ton sans appel.
Cela fait plus d’un an désormais. Je ne vous avais jamais vus aussi épanouis.
Même Éléonore rayonne quand elle est près de toi. Elle ne m’aimait pas de cette
façon. Puis, honnêtement, je ne suis pas sûr de l’avoir aimée comme tu le fais. Je
suis heureux, je bosse, je profite des plaisirs de la vie. Parfois, il faut relativiser,
tu sais. J’ai mis du temps à digérer. Je crois que je t’ai détesté, probablement
bien plus qu’elle. Mais au fond, personne n’y pouvait rien. Elle n’aurait jamais
pu imaginer que tu étais mon fils.
Sa voix n’exprime aucune émotion comme à son habitude. Il a beau parler
sentiment, c’est comme s’il était en train de me raconter le dernier match de foot
qu’il a vu. Il ne changera pas, mais au fond je suis soulagé qu’il ait réussi à tirer
un trait sur toute cette histoire.
— Je vais y aller, je dois emmener Louise dîner. Mais promis, je viendrai te
chercher très vite quelques bonnes bouteilles ! me glisse-t-il à l’oreille avant de
rejoindre la jolie demoiselle qui l’accompagne.
Elle pourrait davantage être ma nana ou celle d’Arthur que la sienne. Mais je
suis mal placé pour juger. Je sors avec une femme plus âgée que moi et pourtant
je suis comblé comme jamais. S’il est heureux comme ça, soit. Je rejoins mes
invités et commence à les servir en leur expliquant les anecdotes qui ont marqué
nos voyages. Ici, je suis dans mon univers. Parler des robes des grands crus et de
pieds de vigne m’enthousiasme tellement qu’il est difficile de me faire taire une
fois lancé. Dire qu’avant, je n’aurais jamais cru possible de faire de cette passion
un métier. Pourtant, c’était une évidence : rien ne me convient mieux que ça.


Éléonore

— Je crois que ça a été un succès ! me réjouis-je. Mon ami blogueur va te
faire une sacrée pub. Il a adoré ton projet et ta façon de voir les choses.
Samuel ôte sa chemise blanche et j’en profite pour admirer pendant quelques
secondes son torse bien dessiné. Une vision que je ne me lasse jamais de
contempler.
— Ouais, j’ai l’impression que tout le monde a aimé les vins, admet-il avec
soulagement. Je suis content. Merci encore de ton aide.
— C’était un plaisir ! Maintenant, viens te coucher avec moi. J’ai rêvé toute
la soirée du moment où nous serions enfin seuls, chuchoté-je d’une voix
charmeuse.
Il n’attend pas longtemps avant de se débarrasser de son pantalon et se
glisser dans le lit avec moi. Il ouvre ses bras et je m’y blottis rapidement en
laissant mes doigts se balader dans ses cheveux bruns pour une fois bien coiffés.
— J’aime tellement te serrer contre moi, me murmure le jeune homme en
déposant ses lèvres sur mon nez.
— Moi aussi, Sam.
— Tu crois que tout ça continuera ? finit-il par demander après quelques
instants de silence.
— Tout ça, quoi ?
— Nous deux, notre bonheur, toutes ces belles choses qui nous arrivent,
souffle-t-il avec une légère inquiétude.
Je me redresse et m’appuie sur mon coude pour me perdre dans ses prunelles
brunes si expressives.
— On ne peut jamais savoir. Parfois, tout semble déjà tracé par avance et
finalement rien ne se passe comme on l’imaginait. Regarde notre histoire : elle
n’a rien de conventionnel. Jamais je n’aurais cru après notre première soirée
qu’un jour tu serais dans mon lit à me glisser des mots d’amour, avoué-je.
— Avec toi, tout me paraît possible de toute façon. Je t’aime, Léo, et j’ai
vraiment envie de passer le restant de mes jours avec toi.
— Moi aussi, Samuel. Tu me rends heureuse comme personne n’a su le faire.
Et toute une vie de ce bonheur-là, c’est exactement ce que je veux.
Je dépose un baiser sur ses lèvres et éteins la lumière à côté de moi.
— On devrait dormir un peu, murmuré-je dans le creux de son cou.
Il hoche légèrement la tête. Ses muscles se détendent déjà : il ne va pas tarder
à sombrer dans le sommeil. Un sourire épanoui se dessine sur mes lèvres tandis
que je l’observe dans la pénombre de notre chambre. Je ne sais pas de quoi sera
fait notre avenir, mais j’ai vraiment envie que nos vies suivent le même chemin
et c’est tout ce qui importe désormais. La différence d’âge qui me paraissait être
un obstacle insurmontable me semble aujourd’hui insignifiante. Notre couple est
solide et même si certaines personnes peuvent douter de cette relation, j’ai
confiance. Je suis bien plus heureuse que si j’avais choisi de me conformer à ce
que ma raison me soufflait. Auprès de Samuel, je me sens bien plus femme
qu’avec n’importe quel homme. Il me rend vivante et mon bonheur se réinvente
sous ses baisers. Me réveiller à ses côtés chaque jour suffit à me combler de
bonheur.



FIN

L’auteure


Marine A. Conan est née en banlieue parisienne et y exerce aujourd’hui la profession d’assistante
juridique.
Depuis l’enfance, elle aime se plonger dans les livres et s’inventer des mondes imaginaires dans
lesquels ses personnages vivent milles aventures. En grandissant, cette passion ne fait que se développer et
devient même un besoin quotidien.
À travers des poèmes, nouvelles et petites histoires sur des forums de Role Play Gaming (RPG), elle
confirme que l’écriture fait partie intégrante de sa vie. Elle prend alors la décision de rendre plus concrète sa
passion en publiant ses histoires sur une application de partage de textes en ligne.
Entre deux RER et le soir, bien au chaud sous un plaid, Marine trouve le temps d’écrire et rêve de
pouvoir s’y consacrer pleinement afin de donner vie aux milles idées qui trottent dans sa tête.
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