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Résumé

Ariane de Moutier se réjouit beaucoup de la nomination à Lima de


son père, conseiller à l’ambassade de France. Elle s’enthousiasme pour
cette fascinante Amérique du Sud, qu’elle se propose de découvrir. Et
puis Didier Villéjane, son fiancé, se trouve non loin, en Bolivie.
Peu après son installation au Pérou, en conduisant sa voiture, Ariane
se heurte à celle d’Erik Nilssen, séduisant archéologue norvégien.
Rapprochés par l’accident, les jeunes gens se revoient souvent. Si souvent
qu’Ariane finit par connaitre les incertitudes d’un amour qu’elle imaginait
sans complications… avec Didier ! De plus, la malédiction d’une sorcière
inca l’obsède.
Que ce soit le Machu-Picchu, ce nid d’aigle, ou sur les rives
enchanteresses du lac Titicaca, tour à tour en compagnie d’Erik ou de
Didier, Ariane est déchirée par ses contradictions, incapable d’y voir
clair… Jusqu’au jour où, dans la violence et l’effroi d’un cataclysme, lui
apparaitra la vérité.




Marie-Louise Assada

Le coffret inca






roman
Arc-en-Ciel
17, rue Remy-Dumoncel, PARIS 14e
© Librairie Jules Tallandier, 1977
CHAPITRE PREMIER
— Eh bien, papa, comment vous sentez-vous à présent ?
Encore inquiète, Ariane de Moustier se penchait sur son père.
— Mieux, beaucoup mieux, ma petite fille. Presque tout à fait bien.
Tu es arrivée à temps avec ton eau sucrée. Encore une fois, la crise est
conjurée.
— Mais le renouvellement de sa menace prouve qu’il vous faut
redoubler de précaution, en particulier suivre très strictement votre
régime.
— N’est-ce pas ce que je fais ?
— Hum ! Avec quelques petits écarts par ci par là. Et, surtout, moins
vous tracasser, papa chéri.
— Comment le pourrais-je ? Avec cet intérim à assumer qu’on me
colle sur le dos, alors que je ne suis au courant de rien ? Tu en parles à ton
aise.
Ariane sourit. Elle connaissait le tempérament anxieux et scrupuleux
de son père qu’exagérait encore l’état maladif de celui-ci. Ne le lui avait-il
pas transmis en partie ? Elle aussi était encline à l’émotivité, prompte à se
forger des cas de conscience. Pourtant, elle était toute fraîcheur et
spontanéité.
— Pauvre papa ! dit-elle câlinement en passant une main caressante
sur le front de son père comme pour en chasser les soucis.
— Pas si à plaindre, puisque je t’ai, dit-il, l’écartant légèrement de lui
pour mieux s’emplir les yeux de sa vue.
Elle lui ressemblait, ayant la même bouche tendre, le même menton
volontaire ; grande jeune fille mince et cependant robuste, aux bruns
cheveux qui prenaient des reflets acajou, et aux immenses yeux gris,
frangés de cils sombres. L’ensemble était infiniment attirant.
— Vous voyez bien que j’ai raison de ne pas accepter de me marier
aussi vite que Didier et vous le souhaiteriez ; de vouloir attendre qu’il ait
un poste qui le rapproche de vous. Lima-La Paz, ce n’est tout de même
pas tellement près l’un de l’autre.
— Pas terriblement éloigné non plus, avec l’avion. La preuve, c’est
qu’il nous fait espérer sa visite sous peu. Mais je reconnais que le moment
serait assez mal choisi pour moi alors que je viens tout juste d’arriver ici,
et pour lui aussi d’ailleurs, puisque sa nomination à La Paz est presque
aussi récente que la mienne. Mais, cet été, aux vacances…
— N’y aura-t-il pas un train de nominations à l’automne ?
— Peut-être. Rien n’est vraiment certain avec le Quai. Il suffit d’un
changement au ministère et, cela, c’est imprévisible. Chérie, je suis
désireux de te voir mariée, tu le sais, même si je dois te perdre un peu.
Puisque ta pauvre maman nous a quittés, je dois être à la fois ton père et
ta mère. Cette responsabilité m’effraye parfois, surtout avec les tours que
me joue ma santé.
— C’est pour cela que vous avez hâte de vous en décharger sur Didier,
le pauvre ! Et c’est aussi pour cela que, moi, je ne suis pas pressée de vous
quitter.
— J’ai grande confiance en lui, Ariane. C’est un être sûr et qui
t’adore ; un garçon dont l’équilibre fera contrepoids à tes rêveries, à ton
imagination qui, souvent, bat la campagne. Mais assez bavardé !
Maintenant que mon malaise est tout à fait dissipé, je m’en vais retourner
approfondir la connaissance que j’ai déjà prise de mes nouveaux bureaux.
— Vous êtes certain d’être assez remis pour cela ?
M. de Moustier eut un geste d’impatience :
— Puisque je te le dis ! Et toi, à quoi vas-tu employer ton après-midi ?
A parfaire l’arrangement de la maison ?
— Je vous avoue que j’en ai un peu assez de disposer des meubles et
de déballer des bibelots. L’essentiel est fait. Le fignolage demande un
délai. Il faut que chaque objet trouve un peu sa place de lui-même ; qu’il
se case presque tout seul où il doit aller. Ils ont leur âme, vous savez ?
— Lamartine l’a déjà dit.
— Oui, mais je l’ai oublié, depuis ma première. Alors, j’ai l’impression
de le découvrir. Si vous pensez vraiment que je puisse vous abandonner
pendant une heure ou deux, je prendrais volontiers ma voiture pour aller
faire un tour en ville avant le coup de téléphone que Didier doit me
donner ce soir.
— Ta voiture à laquelle je me suis aperçu que tu avais fait poser un
CD auquel elle n’a absolument pas droit, étant donné que c’est un
véhicule personnel et non officiel…
— Oh ! papa, cela fait si bien sur ma petite Lancia !
— Quelle enfant tu es ! Eh bien, cependant, tu me feras le plaisir de le
faire enlever pas plus tard que ce soir. Te rends-tu compte que, si tu as le
moindre accrochage, cette plaque attirera immédiatement l’attention sur
toi de façon désagréable ? Et je ne suis pas toujours sans inquiétude sur
ta façon de conduire. Je me demande même parfois comment tu as pu
obtenir ton permis.
— Papa, vous êtes méchant.
— Peut-être. Mais je déteste donner prise à la critique. Ainsi, c’est
entendu. Ce soir, tu donnes l’ordre au garage… Donc, bonne promenade
et pas d’imprudences !
— Et vous, ne prenez pas prétexte de la moindre anicroche dans les
services de l’ambassade pour faire remonter votre taux de glycosurie.
Vous savez que la moindre contrariété se répercute dessus.
— Prends garde, toi, à ne pas m’en occasionner.
— Oh ! papa chéri, comme si c’était possible ! Mais c’est entendu,
nous serons sages tous les deux.

*
* *

Demeurée seule, Ariane ne s’attarda pas dans le salon.
Provisoirement tranquillisée, elle était heureuse d’aller à la découverte de
Lima, cette ville où elle venait d’arriver avec son père, récemment nommé
conseiller à l’ambassade de France après plusieurs accrocs de santé qui
avaient ralenti sa carrière diplomatique.
La villa, mise à leur disposition, était ravissante, crépie de rose,
précédée d’un péristyle drapé de bougainvillées, et se détachait gaiement
sur un fonds de beaux arbres chargés de fleurs. Ariane sortit sa voiture du
garage et roula joyeusement en direction de la ville dont Miraflores, le
quartier résidentiel – le plus charmant de l’Amérique latine à ce qu’on
affirmait – était un peu éloigné.
D’abord voisines les unes des autres, les élégantes habitations qu’on
apercevait à peine à travers l’exubérante floraison de leurs luxuriants
jardins, se disséminèrent. Une zone presque vide leur succéda, puis ce
furent d’humbles constructions de torchis, de modestes boutiques qui
firent peu à peu place à des maisons plus élevées. La circulation
s’intensifia. Ariane doubla des autobus bondés, enfila une rue qui,
s’élargissant, devint une avenue, et atteignit enfin le centre de la cité, la
Plaza de Armas, l’orgueilleux quadrilatère bordé de palais et d’églises,
première réalisation urbaine des Espagnols au cœur de chacune de leurs
conquêtes.
Aussitôt séduite par son aspect grandiose, Ariane gara sa voiture
dans une ruelle qui y débouchait timidement. Quelques regrettables
immeubles modernes étaient bien parvenus à s’y insérer ; la cathédrale
étalait une large façade un peu massive que tentaient d’alléger deux tours
de médiocre hauteur, mais l’ensemble demeurait admirable par l’ampleur
et la sobriété des lignes. Le palais archiépiscopal, surtout, était un bijou
de grâce et de fantaisie avec les trois légères saillies des avant-corps de
ses portes, surmontées de délicates sculptures. D’admirables balcons clos,
véritable dentelle de cèdre, le décoraient sur toute sa longueur, de façon
imprévue et charmante.
« L’archevêque, qui présida à sa construction, devait être un homme
de goût. Mais ces balcons étaient-ils destinés à écouter incognito des
sérénades ? » pensa irrévérencieusement Ariane. « Après tout, pourquoi
pas ? On peut être un saint homme et aimer la musique. »
Le soleil chauffait doucement à travers le voile léger d’une brume qui
flottait sur la ville. Elle erra un bon moment sur la place où les
promeneurs flânaient assez nombreux, ou musardaient sur les bancs de
marbre au bruissement d’une fontaine ; puis entra, par désœuvrement,
au palais de l’inquisition d’où elle ressortit bientôt, écœurée par les
mannequins grimaçant sous les tortures dont un zèle réaliste leur avait
imprimé les stigmates. Six heures sonnant à l’horloge de la cathédrale la
firent sursauter.
« Si tard déjà ! Conchita et Pepa ne savent sans doute plus par quel
bout prendre leur travail… Et Didier qui doit téléphoner ! »

*
* *

Malgré son impatience, elle dut rouler à une allure modérée dans les
rues, tout à l’heure calmes, maintenant remplies par la sortie des bureaux
et des ateliers, se réservant d’accélérer lorsqu’elle se retrouverait dans le
quartier presque désert qui précédait l’oasis résidentielle.
Mal lui en prit ! A un croisement, qu’elle aborda avec quelque
témérité, arriva soudain sur sa droite une voiture qu’elle vit trop tard
pour l’éviter. Il y eut un choc violent, un bruit de tôles froissées, de vitres
brisées, qui lui sembla se répercuter, démesurément amplifié, dans tout
son corps.
« Miséricorde ! Papa qui m’avait tant recommandé d’être prudente !
Elle bondit de sa voiture, les jambes flageolantes. De l’autre véhicule
s’extirpait péniblement un grand gaillard blond dont le visage et la
chemise étaient inondés de sang.
— Vous… vous êtes blessé… ? balbutia-t-elle.
— Pas gravement, je pense. Mais j’ai tapé fort dans le pare-brise.
C’est surtout ma voiture qui a dû écoper…
— Je suis désolée, oh ! si désolée…
Elle en aurait pleuré de contrariété. La vue de son interlocuteur qui
s’épongeait le visage avec un mouchoir plein de sang et sur le front
duquel saillait déjà une bosse impressionnante, l’obligea à se ressaisir.
— Je vais vous conduire à l’hôpital. Ma voiture semble n’avoir rien.
Juste le pare-choc un peu tordu.
— Inutile. Si vous aviez seulement un chiffon à me donner… Mon
mouchoir est trempé. Mon nez coule comme une fontaine. C’est ce qui
fait que j’ai du sang partout.
Elle lui donna le sien, trouva dans le coffre de sa voiture une bouteille
d’eau minérale et la trousse de secours qui contenait de l’eau oxygénée,
de la ouate et quelques bandes de gaze.
— Bouchez-vous les narines et passez-vous de l’eau sur la figure.
Penchez la tête en arrière. Vraiment, vous ne voulez pas que je vous
emmène vous faire examiner ? Ce serait plus prudent… Etes-vous tout à
fait sûr de ne pas avoir le nez cassé ? Et vous devez avoir très mal… Votre
front est tellement enflé !
— Pas étonnant ! Il a reçu un fameux coup en cognant dans la vitre.
— Si vous aviez eu une ceinture…
— Et vous, si vous étiez allée moins vite ! Heureusement que j’ai tout
de même eu le temps de freiner ! Ça a limité les dégâts.
Le visage essuyé avec une compresse humide, les narines obturées
par un tampon de ouate imprégné d’eau oxygénée, il n’avait plus, au-
dessus de la lèvre supérieure, qu’un léger suintement de sang. Malgré
l’énorme bosse sous laquelle disparaissait son sourcil gauche, et un nez
qui enflait à vue d’œil, il présentait un aspect moins alarmant. Les
battements du cœur d’Ariane se régularisèrent, quoiqu’une nouvelle
crainte naquît en elle.
— Mais… votre voiture… ?
— C’est ce que je suis en train de regarder.
Il examinait l’auto, le nez enfoui dans le mouchoir d’Ariane.
— L’assurance, dit-elle avec gêne. Je n’ai pas les papiers sur moi.
Mais je vais vous donner mon nom. Je m’appelle Ariane de Moustier.
Mon père est conseiller à l’ambassade de France. Il vient d’y être nommé.
— J’ai remarqué le CD en effet.
Elle maudit la sotte gloriole qui le lui avait fait poser.
— Nous sommes arrivés d’avant-hier, acheva-t-elle.
— Pas de chance pour vos débuts à Lima.
— Comme vous dites !
Elle ajouta piteusement :
— Dire que mon père m’avait bien recommandé de faire attention !
C’était elle que son interlocuteur considérait à présent avec un demi-
sourire un peu ironique. Il la dépassait d’une bonne tête : immense
garçon taillé en force, carré d’épaules, les cheveux d’un blond très pâle,
presque blanc, le regard clair, aigu sous le sourcil dru malgré un arrière-
fond de tristesse.
Bien qu’Ariane fût un peu rassurée sur la gravité de l’accident, elle
n’en était pas moins saisie de panique. Son imagination exubérante
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galopait. Elle croyait déjà lire un entrefilet dans le Dias du lendemain :
« Mauvais début à Lima pour la fille du nouveau conseiller de
l’ambassade de France. Elle cause un accident d’auto. Il y a un blessé. »
Cette éventualité la fit frissonner. Il s’en aperçut.
— Vous avez peur d’être grondée ?
Elle s’obligea à un sourire courageux.
— Je mériterais de l’être. J’ai été imprudente. A vrai dire, j’ai surtout
peur que mon père ne soit bouleversé. Il est très émotif et pas très bien
portant. Mais l’essentiel est que vous ne soyez pas gravement blessé.
— Sur ce point, vous pouvez, je pense, être déjà rassurée. Et,
reproches ou éloges, si on recevait tout ce qu’on mérite…
Il s’interrompit, continuant à la dévisager comme s’il prenait la
mesure de sa consternation. Une femme, pieds nus, amplement
juponnée, un marmot dans son châle noué sur le dos, un autre à la main,
passa près d’eux, grave, indifférente, sans leur accorder un coup d’œil. En
la regardant s’éloigner, il acheva, songeur :
— Celle-là, par exemple… qui trime et ne se plaint sans doute pas…
Heureusement que le Seigneur est là !
Il changea brusquement de ton pour répondre en espagnol à un petit
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limpiabotas qui, sa journée finie, s’était arrêté et proposait :
— Moi, chercher policier si le señor veut, pour constat. Le señor est
blessé. Je peux aller aussi pour un médecin.
— Muy gracias, amigo. Je suis assez grand pour me débrouiller tout
seul. Je ne suis pas encore mort.
Il lui tapota amicalement la joue, remplit la main sale de menue
monnaie puis, s’adressant de nouveau à Ariane :
— Cela vous arrangerait qu’on ne mette pas l’assurance dans le coup,
hein ? Qu’on passe cet accrochage sous silence… ? En somme, ma bagnole
n’a pas grand-chose…
Il avait mis le contact et faisait tourner le moteur tandis que le gamin
s’en allait tout joyeux, en faisant tinter ses pièces dans sa poche.
— Le pare-brise à remplacer, la portière un peu rayée, cela n’ira pas
chercher très loin.
Elle eut un soupir de soulagement. Recevoir une semonce, qui serait
légère à coup sûr, n’était rien. Mécontenter son père était pire et,
contrarié, M. de Moustier le serait sûrement. Elle frémit à la pensée d’une
répercussion possible sur sa santé. Quelle chance s’il pouvait ignorer ce
stupide accrochage, lui qui faisait, d’une vétille, un drame à s’en rendre
malade !
— Evidemment, j’aimerais mieux, dit-elle. Mais, si vous ne prévenez
pas l’assurance, vous aurez les frais à supporter, ce qui est inadmissible
puisque j’étais dans mon tort. Il faudra que vous me fassiez savoir à
combien se monte la réparation et je vous adresserai un chèque aussitôt.
Donnez-moi seulement votre nom et votre adresse. Vous savez déjà le
mien. Nous habitons à Miraflores, villa Floriana.
— Ce sera bien la première fois que je recevrai de l’argent d’une jeune
fille.
— Peut-être aussi la première fois qu’une jeune fille endommage
votre voiture.
— En effet. Eh bien ! je m’appelle Erik Nilssen. Je suis norvégien,
chargé par mon pays d’une mission archéologique au Pérou. Pour
l’instant, je loge à l’hôtel Riviera, mais je vais prochainement partir pour
Cuzco. Il n’y a pas grand-chose à faire pour moi ici, tandis qu’à Cuzco je
serai à pied d’œuvre pour entreprendre des fouilles le cas échéant.
— Mais vous me ferez connaître le montant de la facture du garage
avant votre départ, n’est-ce pas ? Promis ? Et j’aimerais aussi avoir de vos
nouvelles.
— Entendu. Cela me procurera le plaisir de renouer avec vous un
contact… peu élégant mais moins brutal. Maintenant, excusez-moi de
vous quitter : j’ai hâte de rentrer au Riviera pour me nettoyer un peu plus
sérieusement. Et je dois avouer que j’ai un sérieux mal de tête.
— Je vous assure que vous me feriez plaisir en acceptant de voir un
médecin.
— Malgré tout mon désir de vous être agréable, je ne crois pas que je
m’y déciderai. Du moins, pas tout de suite. Les archéologues sont
souvent, par nécessité, des spéléologues. Aussi ont-ils le crâne solide.
Mais si, demain, ça ne va pas mieux, je vous promets de le faire… Mes
respects, mademoiselle.
La saluant, il remonta dans sa voiture. Ariane le regarda démarrer,
puis inspecta une nouvelle fois son pare-choc avant de s’installer dans la
sienne.
« A peine tordu ! Ce ne sera rien de le redresser. Papa ne s’en
apercevra même pas. Je voudrais être aussi tranquille au sujet de ce…
comment déjà ? Ah ! oui, Erik Nilssen. Ça n’avait pas l’air grave mais sait-
on… ? En tout cas, il a été chic. Chic mais têtu. J’aurais tout de même
préféré qu’il consente à se faire examiner. »
Puis, ses pensées prenant une autre direction tandis qu’elle roulait,
prudemment cette fois, vers Miraflores :
« Pourvu maintenant que je ne rate pas la communication de
Didier ! »
Tout à coup, elle avait besoin d’entendre sa voix au téléphone. L’idée
qu’elle était en retard et risquait de manquer son appel l’inquiéta.
Devenue prudente, elle se retint néanmoins de forcer l’allure.

*
* *

De la grille, elle entendit résonner la sonnerie du téléphone.
Abandonnant sa voiture, elle traversa le jardin en courant et trouva
Conchita, le récepteur à la main :
— Es a señor qui demande la señorita.
Ariane lui arracha l’appareil.
— Didier, c’est vous ?
— Oui, chérie. Que je suis heureux de vous entendre ! Alors, pas trop
fatiguée… ? Où en êtes-vous de cette installation ?
— Ça va. Couci-couça, mais ça va. La villa est charmante mais papa
est submergé de soucis, qu’il s’exagère d’ailleurs. Vous le connaissez : le
souci de ce nouveau poste, de cet intérim qu’il doit assurer, influe
fâcheusement sur sa santé. J’ai bien cru qu’il allait me faire une crise
d’hypoglycémie au début de l’après-midi, mais ça s’est arrangé.
— Ma pauvre Ariane ! Cet emménagement, la santé de votre père,
que de complications ! Je m’inquiète autant de vous que de lui, je vous
assure. J’ai hâte de vous voir pour être un peu tranquillisé. Le temps me
dure de vous que c’en est incroyable. Je crois qu’on le comprend autour
de moi. On m’a confirmé que j’aurai un congé de quelques jours d’ici peu
pour faire un saut au Pérou.
— Oh ! chéri, ce serait merveilleux !
L’exclamation jaillit du fond de son cœur. En plus de la joie de la
venue de Didier, elle ressentait par avance le soulagement de pouvoir se
confier à lui. Elle pourrait lui raconter cet accrochage au sujet duquel son
souci augmentait. Elle regrettait presque à présent d’avoir accepté la
proposition complaisante de l’inconnu. Les dégâts de la voiture ne
devaient pas être importants, mais s’il était blessé plus sérieusement qu’il
n’avait semblé de prime abord ?
— Chérie, je ne vous en dis pas davantage. Je vous téléphone de
l’ambassade : je n’ai pas eu la patience d’attendre d’être rentré chez moi,
tant j’avais hâte d’entendre votre voix. Alors, il y a des tas de petits mots
tendres qu’il faut que vous deviniez… Demain, je vous rappellerai, mais
de mon appartement. A tantôt ! Pensez à moi comme je pense à vous.
— Bien sûr, Didier chéri.
Elle fit un bruit de baiser dans l’appareil et le reposait sur son
support lorsque son père entra précipitamment.
— Ariane ?
— Papa ?
— Tu n’as rien ?
— Mais non ! Pourquoi aurais-je quelque chose ?
— Je reviens du garage où je suis allé vérifier si tu avais donné l’ordre
d’enlever cette plaque que tu avais eu l’enfantillage de faire poser. Non
seulement tu n’as rien dit, mais, en plus, ton pare-choc est faussé.
— A peine, papa.
— Et il y avait un mouchoir plein de sang dans ta voiture. Qu’est-ce
que cela signifie ?
Dans sa précipitation, elle l’avait oublié sur un siège de l’auto. Alors ?
Que faire ? Mentir ? Dire la vérité ? Elle eut une seconde d’hésitation et se
donna un délai en sautant sur un autre sujet.
— Papa, Didier vient de téléphoner. Il va sans doute arriver un de ces
jours. On lui a, de nouveau, promis un congé pour très bientôt.
— C’est une bonne nouvelle, dit M. de Moustier en se laissant tomber
dans un fauteuil.
— N’est-ce pas ? Je suis ravie. Mais vous avez presque aussi mauvaise
mine que tout à l’heure, quand vous avez eu ce gros malaise. Vous ne vous
sentez pas bien, encore une fois ?
— Oh ! je suis agacé, contrarié. Un des secrétaires ne me paraît guère
à la hauteur. Alors que je comptais sur lui, je m’aperçois qu’il est plutôt
un poids mort dans le service. Il y a d’importantes décisions à prendre
alors que je suis à peine au courant. Tout cela me préoccupe. Mais
revenons-en à toi.
Décidément, ce n’était pas l’heure de la sincérité ! Dans l’état de
fatigue nerveuse où était M. de Moustier, l’explication du mouchoir taché
de sang, celle du pare-choc faussé, risquaient d’être la classique goutte
d’eau faisant déborder le vase. Le malaise éprouvé par M. de Moustier
quelques heures auparavant et dont il était à peine remis, ne se
renouvellerait-il pas plus sérieux ? Les scrupules d’Ariane s’évanouirent.
Elle n’hésita plus à mentir, quoi qu’il en coûtât à sa franchise naturelle.
— J’ai entendu la sonnerie du téléphone juste quand je rentrais,
papa. J’ai tout de suite pensé que c’était Didier et, dans ma précipitation,
j’ai heurté la grille. C’est aussi pour cela que je n’ai pas pris le temps de
dire qu’on enlève la plaque.
— Décidément, tu n’en feras jamais d’autres ! Et tu t’es promenée tête
nue, je parie, ce qui t’a valu de saigner du nez.
— Mais c’est fini, vous le voyez bien ! C’est vous qui m’inquiétez, vous
vous tourmentez vraiment trop facilement. Dans votre état, vous savez
bien que c’est ce qu’il y a de plus contre-indiqué. Vous m’aviez pourtant
promis d’être raisonnable… Si nous prenions une tasse de maté tous les
deux… ? Autant devenir Péruviens tout de suite en adoptant leur
breuvage national. Ils en boivent toute la journée, j’ai découvert qu’il y en
avait de préparé en permanence à l’office. Et je vous donnerai en même
temps votre pilule d’insuline.

*
* *

L’insuline, le maté et, surtout, l’entrain d’Ariane dont M. de Moustier
ne s’aperçut pas qu’il était un peu forcé, le remirent. Tranquillisé,
détendu, il s’intéressa aux projets qu’elle échafaudait pour
l’embellissement de leur installation, inspecta le jardin avec elle, puis
reparla du prochain séjour de Didier qu’il voulait rendre aussi agréable
que possible.
— Il faudra que nous l’emmenions à Cuzco. Cela lui plaira
certainement plus que Lima. On y sent vraiment battre encore le cœur de
jadis, tandis que Lima a quelque peu oublié son passé.
— Le cœur des Incas, dit Ariane en riant.
— En quelque sorte, oui. Il y a encore de nombreux vestiges des
constructions qu’ils ont érigées.
— Ah ! oui, les fameux murs ! dit-elle distraitement.
Elle n’écoutait plus son père qu’à demi. Ce nom de Cuzco, venu tout
naturellement aux lèvres de M. de Moustier, lui avait, encore une fois,
remis en mémoire celui qui l’avait prononcé devant elle quelques heures
auparavant, en lui disant qu’il allait s’y rendre. Elle revit son nez tuméfié,
l’énorme bosse de son front. Comment était-il, à présent ? Il l’avait
quittée, souffrant d’un fort mal de tête. De nouveau, ses craintes la
reprirent.
Mais les idées de M. de Moustier avaient pris un autre cours.
— Oh ! Et puis, pourquoi vouloir distraire Didier en lui montrant de
vieilles pierres, alors qu’il aura à contempler ton jeune visage, ma chérie ?
Plutôt que d’évoquer les siècles d’antan, nous aurons assez à parler du
présent… et de l’avenir ! J’y reviens : je voudrais bien qu’on prévoie une
date pour votre mariage. Juillet ou août devrait lui convenir, ainsi qu’à
nous. En aucun cas, il ne faut reculer davantage. Il y aurait lieu, d’ailleurs,
d’annoncer officiellement tes fiançailles.
— Papa, je vous ai déjà dit que je voulais attendre pour me marier
qu’il ait obtenu un poste plus rapproché de Lima. Je n’ai pas du tout envie
d’aller à La Paz tant que votre santé n’est pas meilleure. Quant à
annoncer officiellement que je suis fiancée, rien ne presse. Cela
m’assomme d’avance de penser au flot de félicitations, de
congratulations, qu’il me faudra subir.
— On dirait que cela t’amuse de te faire désirer, Ariane. C’est d’une
coquetterie indigne de toi.
— Peut-être pour le mettre à l’épreuve… Non, papa, rassurez-vous, je
disais cela pour vous taquiner. J’aime Didier autant qu’il peut m’aimer,
même si je le trouve parfois un peu trop sérieux pour mon goût, mais le
souci de votre santé passera toujours pour moi avant toute autre
considération. Je ne serai heureuse avec Didier que si je suis tranquille à
votre sujet, si je sais qu’à la moindre alerte je puis arriver près de vous.
M’en voulez-vous donc de tant vous aimer ?
— Petite sorcière ! dit M. de Moustier, vaincu, en la serrant dans ses
bras.
CHAPITRE II
Ariane eut beaucoup de mal à s’endormir ce soir-là. Quand elle y
parvint enfin, ce fut pour se débattre avec un Inca gigantesque et
sarcastique, aux cheveux paradoxalement couleur d’avoine, qui avait un
nez comme une pomme de terre et un trou dans le front où elle aurait pu
mettre le poing. Pour lui échapper, elle fonçait avec sa voiture dans un
des célèbres murs et le résultat, incroyable, était de le mettre en miettes.
Furibond, l’Inca prétendait l’obliger à payer la casse. Or, le portefeuille
d’Ariane était vide et son chéquier n’avait plus une page. Elle se réveilla
baignée de sueur et éclata de rire.
« A t’on idée de rêver de pareilles inepties ! » Puis le souvenir de son
carambolage de la veille lui revint.
« Voilà l’explication de mon cauchemar ! Pour un peu, j’aurais rêvé
d’avoir tué mon Norvégien. Or, en somme, il n’a eu qu’une bosse au front.
Pas le nez cassé, j’espère… Ce serait un désastre : je n’ai pas bien pu en
juger, mais il doit être assez joli garçon quand il n’a pas une figure de
boxeur malchanceux. » Elle fit sa toilette, descendit rejoindre son père
pour déjeuner. M. de Moustier avala son thé rapidement et ne s’attarda
pas à bavarder. Il devait se rendre à l’ambassade bolivienne et, étant
donné les relations tendues de La Paz avec Lima, l’entretien promettait
d’être délicat. De son côté, Ariane eut à régler différents problèmes
domestiques, mais elle comprit bientôt qu’elle avait du mal à s’y absorber.
Tandis qu’une Ariane discutait avec l’ensemblier sur le meilleur parti à
tirer des meubles fournis par l’ambassade et qui s’accommodaient plus ou
moins bien avec ceux venus de France, une autre Ariane était, malgré elle,
obsédée par la pensée de l’accidenté auquel elle en voulait de plus en plus
d’avoir refusé de recourir à l’examen d’un médecin.
« Quelle stupidité, cette obstination ! Dire que, sans son entêtement,
j’aurais l’esprit libre et le cœur léger pour vaquer à cette installation ! Au
lieu de cela, je m’inquiète, je me tracasse… Inutilement, j’en suis
persuadée ! Sûr et certain qu’il n’a rien, cet Erik de malheur ! – Erik ? Joli
prénom d’ailleurs ! – Une bosse au front ? La belle affaire ! Son nez… ?
Eh bien, son nez, il est tuméfié, enflé, c’est tout. C’est ce sang qui m’a
épouvantée et qui me laisse cette impression de catastrophe. »

*
* *

Maintenant, elle était à table. C’était le moment du repas. Elle se
servait distraitement tandis que son père, en face d’elle, lui exposait les
difficultés intérieures de l’Argentine.
— Ariane, tu m’écoutes… ?
— Oui, papa. La preuve…
Elle voulut résumer ce que son père venait de tenter de lui expliquer
et s’y empêtra lamentablement. Une idée affolante venait en flèche de
traverser son cerveau : « Et si ce malheureux Norvégien était
définitivement défiguré ? » A cent lieues de se douter de ce qui se passait
dans l’esprit de sa fille, M. de Moustier s’impatienta :
— Tu n’as absolument rien compris. Pourtant, tu n’es pas si bornée
d’habitude. Puisque tu es destinée apparemment à être femme de
diplomate, il faut tout de même que tu te familiarises un peu avec les
questions politiques et que tu évites de proférer des âneries comme celles
que tu viens de me sortir. J’espère que Didier saura te le faire
comprendre. Il doit téléphoner ce soir, m’as-tu dit ? Peut-être nous
annoncera-t-il le jour de son arrivée.
« Didier ! Si seulement il était là ! Je l’aurais envoyé aux nouvelles…
Eh bien, puisqu’il n’y est pas, si j’y allais, moi, au lieu de rester ici à me
monter la tête… ? Pourquoi pas ? Ce n’est peut-être pas rigoureusement
correct mais, après tout… »
— Ariane, Conchita vient de dire que le café est servi au salon.
Qu’attends-tu pour te lever ? Décidément, tu n’y es pas, ma pauvre
enfant !
— Si, papa. Au contraire, voyez, j’y cours.
Elle se leva si précipitamment qu’elle manqua renverser sa chaise.
Oh ! en finir de ce repas interminable et courir à l’hôtel Riviera !
Maintenant qu’elle venait de s’y décider, elle n’avait plus la patience
d’attendre.
— Fais donc attention. Tu ne dois vraiment pas être bien, Ariane. Tu
es nerveuse, distraite. La fatigue, sans doute. Cet après-midi, il faudra
absolument que tu te reposes pour que Didier te trouve bonne mine à son
arrivée.
Se reposer cet après-midi ? Comme s’il pouvait en être question !
Savoir si, oui ou non, ce diable de Norvégien avait repris figure humaine
était autrement important. Heureusement, dans une heure au plus, elle
saurait à quoi s’en tenir.

*
* *

La fermeté de sa résolution ne l’empêcha pas de se sentir un peu
gênée quand elle pénétra dans le hall de l’hôtel Riviera et se dirigea vers
la réception. Elle se garda bien de donner son nom et demanda
simplement à l’employé s’il lui serait possible de parler à M. Nilssen. A sa
grande déception, le jeune homme fit un signe dubitatif.
— Je crains que ce ne soit guère l’instant, mademoiselle. M. Nilssen
reçoit en ce moment le professeur Diego Alvarez y Gomas.
Ariane se sentit vaciller sur ses jambes. Elle eut l’impression que son
cœur cessait de battre. Le nom du professeur Alvarez y Gomas lui était
connu avant même qu’elle vînt à Lima. Sa réputation de grand spécialiste
de l’ostéologie avait, depuis longtemps, franchi les frontières du Pérou
pour devenir quasi universelle. Si Erik Nilssen l’avait fait demander, c’est
qu’évidemment son cas était d’une extrême gravité. Mais comment se
faisait-il qu’il ne fût pas hospitalisé ?
— Dans ces conditions, je tombe mal, en effet, dit-elle d’une voix
blanche. On va sans doute transporter M. Nilssen en clinique ?
— Je ne sais pas s’il en est question, mademoiselle. En tout cas, nous
n’avons pas été informés. J’ai seulement vu hier que M. Nilssen portait
les marques d’un petit accident. Voulez-vous que je lui téléphone ? C’est
un peu ennuyeux de le déranger, étant donné la présence du professeur
Alvarez y Gomas. Mieux vaudrait le faire un peu plus tard, quand le
professeur sera parti. A moins que vous ne préfériez revenir ?
Il fit une pause, surpris de l’air atterré d’Ariane.
— Si vous voulez me laisser votre nom, mademoiselle ? Je ferai part à
M. Nilssen de votre venue dès qu’il sera seul.
— Non, non, inutile, dit-elle précipitamment. Je lui téléphonerai de
chez moi.
Elle sortit rapidement de l’hôtel avec un atroce sentiment de
culpabilité. Ainsi, les craintes qu’elle avait crues exagérées, étaient bien
fondées ! Erik Nilssen lui avait dit que, s’il souffrait encore le lendemain,
il ferait appel à un docteur. Qu’il n’eût pas hésité à déranger une des plus
hautes autorités médicales de Lima permettait de préjuger de la gravité
de son mal, car il n’était certainement pas homme à s’affoler pour rien.
Mais, tandis que, la veille, elle avait surtout pensé à la contrariété de son
père s’il apprenait l’accident – elle n’osait plus penser : « l’accrochage » –
elle n’avait en tête, à présent, que le remords de son imprudence et l’effroi
de ses conséquences.

*
* *

Rentrée à la villa Floriana, elle s’imposa une attente de quelques
instants qui lui parurent interminables, le temps de permettre au
professeur Alvarez y Gomas d’en avoir fini avec sa consultation, puis
appela l’hôtel au téléphone. Le résultat fut une nouvelle déception :
l’employé lui répondit brièvement que M. Nilssen était absent, et
raccrocha avant qu’elle eût pu le questionner davantage.
« Le professeur Alvarez y Gomas a évidemment exigé qu’il soit
transporté en clinique. Mais laquelle ? Il y en a plusieurs à Lima, sans
compter les hôpitaux », songea-t-elle désespérément.
Elle eut, une seconde, l’idée extravagante de s’adresser directement
au chirurgien, mais ne l’osa tout de même pas. Restait la solution de
mettre son père au courant pour qu’il agît lui-même. Là encore, elle
recula :
« Demain. Je me donne jusqu’à demain. Je retéléphonerai à l’hôtel à
la première heure ou, mieux, j’y retournerai. Il faudra bien qu’on me
donne des précisions. Si c’est vraiment aussi grave que ça en a l’air, alors
je parlerai à papa. »

*
* *

Incapable de chasser sa hantise, elle se montra une décevante
interlocutrice lorsque Didier l’appela une heure plus tard. En vain lui
prodigua-t-il les appellations les plus caressantes, il lui fut impossible
d’être à l’unisson. C’était à peine si elle l’entendait.
— Ariane, ma chérie, que se passe-t-il ? Vous n’êtes pas comme
d’habitude. Vous avez un souci, j’en suis sûr. Confiez-le-moi. Est-ce au
sujet de votre père ? Vous savez bien que je veux être de moitié dans vos
peines… Même davantage ! Je veux les faire miennes, les assumer
toutes… Alors, parlez…
Parler ? Etait-ce possible, alors que M. de Moustier pouvait entrer,
d’une minute à l’autre, dans le salon ? Quel ne serait pas son
mécontentement d’apprendre, par le hasard d’une conversation
téléphonique, un accident qu’il ignorait encore !
— Non, Didier, pas maintenant ! Je vous expliquerai quand vous
serez là. Il ne s’agit pas de mon père. Vous arrivez, n’est-ce pas ?
— Oui. Après-demain dans la soirée, mais je me demande même si
vous en êtes réellement contente.
— Oh ! Didier, comment pouvez-vous en douter ?
— Vous êtes si étrange, ce soir ! Même votre voix n’est pas la même !
Et cet ennui que vous ne voulez pas me révéler ! M’aimez-vous toujours
seulement ?
Comme si elle avait pu changer depuis la veille ! Mais, pendant que
Didier quêtait des mots d’amour, ce Nilssen gisait probablement sur un
lit d’hôpital, avec un enfoncement du frontal et Dieu sait quoi encore car,
à présent, un nez cassé ne suffisait plus à l’imagination délirante
d’Ariane.
— Naturellement oui, Didier. Au contraire, venez vite… Tenez,
j’entends arriver papa. Il va vouloir vous parler. Surtout, ne l’inquiétez
pas. Aucune allusion à quoi que ce soit… Je vous embrasse et je vous le
passe.

*
* *

Elle avait éprouvé un léger soulagement en apprenant que Didier
arrivait le surlendemain. Si les nouvelles du blessé étaient aussi
mauvaises qu’elle le redoutait, Didier serait là pour amortir le choc que
ne manquerait pas d’éprouver M. de Moustier au récit de la maladresse
de sa fille et de ses conséquences.
Néanmoins, si, cette nuit-là, elle n’eut pas de cauchemars, ce fut
parce qu’elle ne ferma pas l’œil. Cependant, elle se leva plus tôt que
d’habitude, malgré la migraine qui lui taraudait le cerveau. Elle était
décidée à retourner à l’hôtel Riviera dès que son père aurait quitté la villa.
Tremblante à la pensée de ce qu’elle risquait d’apprendre, elle s’apprêtait
à sortir lorsque Pepa, l’employée de maison qui parlait à peine l’espagnol
– pas question du français, bien entendu ! – lui apporta un petit paquet,
élégamment présenté, mais qu’aucune carte n’accompagnait.
Après cinq minutes de vains efforts pour apprendre d’où venait ce
paquet et savoir qui l’avait apporté, Ariane put tout juste comprendre
qu’on avait recommandé à Pepa de ne le remettre qu’à la señorita. De
guerre lasse, elle renonça à questionner plus avant la jeune fille.
« Je suis bien sotte de me donner tant de mal. Bien sûr, c’est de
Didier. Il est le seul à pouvoir me faire envoyer quelque chose ici. C’est
seulement bizarre qu’il ne l’ait pas apporté lui-même puisqu’il arrive
demain. Mais il faudra tout de même que je me mette à apprendre le
quetchuan. »
Son impatience d’aller aux nouvelles d’Erik Nilssen était si grande
qu’elle faillit différer d’ouvrir le paquet. La curiosité, cependant,
l’emporta. Elle défit l’emballage, les doigts nerveux, et s’écroula sur son
lit, car la surprise lui coupa les jambes : les papiers déchirés, le carton
ouvert, était apparu à ses yeux un minuscule coffret d’argent, assurément
ancien, délicatement travaillé, et incrusté de turquoises. A l’intérieur, une
enveloppe qu’Ariane décacheta fébrilement. Elle contenait une facture
acquittée et une carte où Ariane put lire : « Comme vous le voyez,
mademoiselle, la voiture est réparée. Votre serviteur l’est aussi. » C’était
signé : « Erik Nilssen ».
« Mon Dieu, ce n’était pas si grave que je le redoutais ! Probablement
qu’il n’est même pas allé à l’hôpital… « Réparé », dit-il. Donc, il est guéri.
Quel soulagement, Seigneur ! »
Elle relut une fois, deux fois, la carte ; puis examina le coffret avec
admiration, le tournant et le retournant. Sur chacune de ses faces était
gravé l’emblématique soleil des Incas. Un véritable bijou !
« Il s’y connaît, Erik Nilssen ! Où a-t-il bien pu dénicher cette
merveille ? Chez un antiquaire, peut-être… Maintenant, voyons cette
facture, que je lui envoie un chèque… et mes remerciements, au plus tôt,
avant qu’il ait quitté Lima. Mais cette facture m’a tout l’air d’être de
complaisance : elle est vraiment modérée ! Il l’aura fait diminuer en
acquittant la différence. »
Ayant, hélas ! à plusieurs reprises, rayé la carrosserie de sa voiture,
elle avait une certaine expérience des tarifs des garagistes. Ceux de Lima
étaient-ils particulièrement bon marché ? Elle était sceptique à cet égard.
« C’est vraiment un grand seigneur, ce Norvégien ! Je me demande
s’ils sont tous comme ça là-bas… »
Assise à son bureau, sa migraine enfuie, elle réfléchissait tout en
monologuant, le stylo en l’air.
« Que lui dire qui ne soit pas trop plat ? Que j’aimerais le revoir ?
Hum ! Un peu aventuré… Et, pourtant, Dieu sait si c’est vrai ! Afin de le
remercier mieux que par un mot, si bien tourné soit-il, en admettant que
j’arrive à sortir du banal… Surtout pour voir à quoi il ressemble quand il
n’a pas la figure en sang et le nez comme l’Inca de mon cauchemar… En
pensant à lui, je ne revois qu’un immense individu, avec des épaules
larges comme une armoire normande et des cheveux couleur de paille.
C’est peu… »
Une demi-douzaine de brouillons atterrirent dans sa corbeille à
papiers avant qu’elle trouvât une formule qui la satisfît à peu près. Elle
aboutit enfin à ceci :
« Votre coffret est digne d’une princesse inca à qui il a dû sans doute
d’ailleurs appartenir. Mais le plaisir si vif qu’il me cause est encore loin
d’égaler celui que j’éprouve à apprendre que vous êtes remis des
conséquences de mon impardonnable imprudence. Croyez ma confusion
encore accrue par la délicate élégance de votre geste. »
« Comme ça, il verra que je ne suis pas dupe ! » conclut-elle pour
elle-même.
Elle signa, libella un chèque, le joignit à sa lettre et descendit en
chantonnant l’escalier pour porter le tout elle-même à l’hôtel Riviera,
voulant être sûre qu’Erik Nilssen l’eût en main avant son départ. De plus,
elle espérait, sans vouloir se l’avouer, qu’un heureux hasard le mettrait
sur son chemin. Il n’en fut rien. Elle regagna la villa, déçue, malgré
l’immense allègement de son esprit.

*
* *

— On m’a dit que tu avais la migraine, lui dit son père au déjeuner. Je
ne t’en demande pourtant pas des nouvelles. A en juger par ta mine, elle a
disparu.
— Envolée, papa ! Comme ça ! Pfft ! Savez-vous que Didier arrive
demain ?
— Je ne l’oublie pas plus que toi. Et j’aime mieux qu’il te voie avec ta
figure d’aujourd’hui qu’avec celle que tu avais hier. Cette installation
t’avait littéralement épuisée.
Oh ! le bonheur d’être libérée d’un lancinant souci ! Ariane n’arrivait
pas à se persuader qu’au lieu de redouter les suites d’un stupide
carambolage, elle pouvait être toute à la joie de la venue de Didier.
L’après-midi fila comme un éclair. Elle la remplit à aller s’assurer
plusieurs fois que rien ne manquait dans la chambre destinée au jeune
homme, et à regarder le coffret d’argent de la princesse inca. Car il avait
appartenu à l’une d’elles, Ariane n’en démordait pas. Elle ne se lassait pas
de l’admirer. De plus, il l’intriguait. A côté du soleil, répété sur chacune
de ses faces, de mystérieux signes y étaient gravés. Peut-être certains
représentaient-ils un calendrier, puisque les Incas, tout comme les
Aztèques du Mexique, leurs contemporains mais dont l’ancienneté
remontait plus loin, avaient poussé à l’extrême la science de l’astronomie.
Dire qu’elle ne pouvait pas le montrer à son père ! Il faudrait qu’elle
trouvât une explication à ce précieux cadeau. Didier l’aiderait puisque, à
lui, elle raconterait toute l’histoire. Au besoin, elle le lui attribuerait.
Peut-être même saurait-il comprendre le sens de ces étranges dessins.
N’était-il pas presque omniscient ? Elle réfléchit pourtant que ce n’était
pas à l’ENA qu’il aurait pu l’apprendre, sa formation étant celle d’un
diplomate, et non celle d’un ethnologue. Erik Nilssen, lui, devait pouvoir
déchiffrer leur signification.
« Il aurait dû joindre à son cadeau une notice explicative. Enfin, si je
le revois, je lui demanderai leur traduction. Mais c’est assez
improbable. »
De nouveau, elle en éprouva un regret singulièrement aigu.

*
* *

— Naturellement, tu vas chercher Didier à l’aéroport ? lui demanda
son père alors que, tous deux, après le repas du lendemain, buvaient à
petites gorgées l’insipide maté dont, pourtant, ils prenaient l’habitude.
— Ne m’accompagnerez-vous pas ?
— Non, je n’en aurai certainement pas le temps. Je vous attendrai ici.
L’avion de La Paz arrive en début de soirée, n’est-ce pas ?
— Oui, à 18 heures 45.
— L’après-midi va te paraître long.
Sur cette remarque judicieuse, M. de Moustier posa sa tasse,
embrassa sa fille et sortit.
Ariane consulta sa montre et se livra à des calculs :
« Deux heures et demie seulement ! Une demi-heure pour aller à
l’aéroport. Disons quarante-cinq minutes pour être à l’aise. Trois grandes
heures à tuer ! A quoi vais-je les employer ? »
Elle s’en fut errer dans le jardin. Y réjouissaient surtout la vue et
l’odorat, les arbres, d’une splendeur éclatante : jacarandas dans
l’épanouissement de leurs grappes d’un mauve bleuté ; flamboyants,
étoilés de pourpre. L’inclinaison des borachos, qui leur avait valu leur
injurieux sobriquet de « bâtons ivres », semblait due, plutôt qu’à une
faiblesse de leurs troncs d’ailleurs robustes, au poids des lourdes touffes
de fleurs roses dont leurs branches étaient couvertes. Mais la sensation
du temps qui se refusait à passer, empêchait Ariane d’être toute à
l’inspection de son nouveau royaume. Malgré elle, ses pas la ramenaient
près de sa voiture déjà sortie du garage.
« Si je passais donner un coup d’œil au Musée de l’or avant d’aller à
l’aéroport, histoire de voir s’il est aussi intéressant qu’on le prétend, et si
cela vaut la peine d’y emmener Didier… ? Ce n’est pas sur mon chemin
mais, du moins, ça fera passer le temps. Je mets un chapeau et j’y vais. »
Elle s’en fut poser sur ses cheveux bruns où brillaient des reflets
roux, une vaste capeline ceinturée d’un velours émeraude en accord avec
le vert frais, un peu acide, de sa robe. Ces tons agrestes seyaient à sa
carnation à laquelle le soleil d’un février tropical avait déjà donné un
chaud coloris abricot. Avant de quitter le hall, elle se regarda dans la
grande glace qui faisait face à la porte d’entrée, et se plut.
« Eh bien, monsieur Didier, si vous n’êtes pas satisfait de votre
fiancée, c’est que vous serez difficile ! Mais ce chapeau fait vraiment
européen ! Il faudra absolument que je m’offre un de ces petits chapeaux
melon si amusants que portent les Péruviennes. »

*
* *

Le Musée de l’or était à quatre ou cinq kilomètres de Lima. Dès la
première salle, elle fut fascinée, éblouie, et ne sut plus où regarder,
devant le nombre des richesses qui sollicitaient à la fois son admiration.
De l’or, de l’or partout ! Objets certainement rituels, et autres à usage plus
modestement domestique, mais destinés, à coup sûr, à de grands
dignitaires incas ; statues de toutes tailles : divinités, debout, assises,
accroupies, jamais souriantes, mais hiératiques ou inquiétantes, parfois
grimaçantes. Toujours ce soleil, motif décoratif qui revenait comme une
obsession. Et des bijoux fabuleux : colliers, ceintures, diadèmes,
gorgerins, pendants d’oreilles, agrafes…
Ce fut leur magnificence et, plus encore, le sens artistique avec lequel
ils avaient été exécutés, qui émerveilla le plus Ariane. Elle était en extase
devant un pectoral d’or et de turquoises qui occupait seul une vitrine –
juste hommage rendu à un joyau véritablement sans égal – lorsque, tout à
coup, comme avertie par son subconscient, son attention s’en détourna.
Son regard fut, en quelque sorte, aimanté par l’un des visiteurs de la salle
voisine qui communiquait avec celle où elle se trouvait par une large baie.
Grand, les épaules larges, hautes, les cheveux clairs, taillés droit au-
dessus de la nuque, il lui tournait le dos.
Ariane étouffa une exclamation. Le pectoral cessa de l’intéresser.
Traversant précipitamment la salle, elle rejoignit celui qu’elle venait de
reconnaître.
— Monsieur Nilssen !
Tout aux notes qu’il consignait sur son carnet, il ne l’avait pas
entendue approcher de lui. Se retournant brusquement, il lui fit face. Elle
put voir un visage, encore marqué à la tempe d’une profonde coupure,
mais dont le nez, sans doute encore un peu enflé, était indubitablement
en train de reprendre sa forme initiale : celle d’un nez droit, un peu long,
surmontant une bouche dont l’éclatante denture s’offrit à sa vue dans un
sourire très jeune, démentant l’expression rêveuse, presque
mélancolique, du regard.
— Mademoiselle de Moustier ! Quelle surprise !
— Et si heureuse pour moi ! Si vous saviez combien je me suis
tourmentée à votre sujet !
— Je croyais pourtant vous avoir rassurée.
— Oui, vous l’avez fait, et j’ai, d’ailleurs, mille mercis à vous adresser.
Votre coffret serait digne de figurer dans ce musée tant il est beau ! Mais
j’ai vécu deux jours dans une inquiétude atroce. Cette visite du professeur
Alvarez y Gomas a achevé de m’affoler.
— Comment ? Vous avez appris qu’il était venu me voir ?
— Mais oui, car je suis venue prendre de vos nouvelles à l’hôtel
Riviera. Et, là, on s’est refusé à vous déranger parce que vous étiez avec le
professeur Alvarez y Gomas. Je sais que c’est un spécialiste mondial de la
chirurgie faciale, et j’ai conclu que vous l’aviez fait appeler parce que vous
alliez plus mal. Je me suis même étonnée que vous ne soyez pas en
clinique.
— Quelle imagination ! Tout un roman que vous avez bâti ! Mais non,
c’est beaucoup plus simple : le professeur Alvarez y Gomas n’est pas
seulement chirurgien. Il s’intéresse beaucoup à l’archéologie. Quand il
était plus jeune, il a même participé à de nombreuses fouilles. C’est de
plus, un ami de mon père qui l’a prévenu de ma venue au Pérou. Sa
clinique est proche de l’hôtel Riviera. En y allant, il est passé me voir pour
me questionner au sujet des fouilles que j’ai l’intention d’entreprendre.
— Si j’avais pu me douter ! Alors, vous êtes tout à fait remis ?
— Comme vous pouvez le constater. Mon nez est encore un peu plus
volumineux qu’à l’ordinaire, et la coupure de ma tempe, pas tout à fait
cicatrisée, mais je n’ai plus mal du tout.

— Et… la voiture ? demanda-t-elle avec un peu d’embarras.
— Vous avez bien vu qu’elle était réparée, puisque je vous en ai
adressé la facture comme convenu. Vous m’avez envoyé un chèque
aussitôt.
— J’ai même trouvé que les carrossiers de Lima travaillaient à bon
compte.
Il eut un geste agacé.
— Elle n’avait pas grand-chose. Vous m’obligeriez de n’y pas revenir.
Ariane comprit qu’elle le froisserait en insistant.
— En tout cas, votre cadeau est cent fois trop beau. Vous n’aviez
vraiment aucune raison de m’en faire un.
— Ne comprenez-vous pas que j’étais moi-même gêné de vous
réclamer de l’argent ? C’est en quelque sorte une absolution que je me
suis donnée. Au cas où vos scrupules à le recevoir en seraient atténués,
sachez que je ne l’ai pas payé de mes deniers. Le service des Antiquités du
Pérou me l’a offert à la suite de fouilles particulièrement délicates que j’ai
pu mener à bien dans le désert de Nazca. Il s’agissait, d’abord de
découvrir l’emplacement exact de sépultures qu’on avait très vaguement
cru repérer d’avion et, ensuite, de les explorer.
— Et vous y êtes arrivé ?
— Non sans mal. Mais mon équipe et moi, nous y sommes parvenus
tout de même. C’est de là que proviennent la plupart des fragments de
tissus qui sont au musée archéologique. Il y avait aussi des bijoux et
quelques objets, parmi lesquels cette boîte qui a dû contenir des fards ou
un onguent.
— Et dont vous vous êtes dépossédé pour moi ! Mes scrupules à
l’avoir acceptée, en sont augmentés, au contraire. En plus de sa valeur,
c’était un souvenir pour vous.
— Eh bien, votre plaisir, s’il est vraiment aussi grand que vous le
dites, en sera aussi un pour moi ! Dans mon bric-à-brac d’Oslo, elle
n’était pas à sa place. Elle y sera beaucoup plus chez vous. Je m’imagine
d’ailleurs très bien que l’artiste qui l’a ciselée, il y a cinq siècles, ait été
guidé par une sorte de prescience, l’avertissant qu’il travaillait par
anticipation pour vous, et qu’il en éprouve une jouissance posthume. Qui
sait ? Elle n’était peut-être ni jeune ni jolie, la grande dame pour laquelle
il l’a exécutée, certainement sur commande.
— Taisez-vous. Ne m’ôtez pas mes illusions. Elle était ravissante, j’en
suis sûre.
— A supposer que ce soit vrai, vous l’êtes aussi ! Son héritage vous
revient donc de droit. Et puis, n’ai-je pas eu déjà l’immense bonheur de
cette découverte vraiment fabuleuse ? Vous ne vous figurez pas la joie du
chercheur lorsqu’il atteint le but et que, loin d’être déçu, il est comblé au-
delà de ses espoirs. C’est une jouissance presque divine.
— Vous aimez beaucoup l’archéologie, dit Ariane, rêveuse.
— C’est ma raison de vivre, répondit-il simplement, mais avec une
gravité assez émouvante.
Puis, changeant de ton :
— Voulez-vous que nous fassions quelques pas ensemble dans ce
musée ? Tout n’y est pas d’un égal intérêt. Je vous signalerai ce qu’il y a
de mieux.
— Les bijoux ! dit-elle avec enthousiasme. Ils éclipseraient tous ceux
de notre place Vendôme.
— Ils ont déjà sur eux la supériorité de dater d’un bon nombre de
siècles.
— Combien, environ ? La conquête espagnole est du XVIe siècle.
— Oui, mais beaucoup sont très antérieurs. L’empire inca n’a guère
duré qu’une centaine d’années. Il a succédé à d’autres civilisations non
moins brillantes qui s’étendaient plus au nord, et c’est de là que provenait
l’or en majeure partie. On en trouvait d’énormes pépites dans le lit des
rivières de ce qui est actuellement la Colombie – Le fabuleux El Dorado,
« le Doré » – des conquistadores espagnols ne se situait pas au Pérou,
mais, plus exactement, en Colombie.
Tout en parlant ils parcouraient les salles, s’arrêtant devant certaines
vitrines pour contempler plus particulièrement tel vase, tel diadème
admirablement orfévré, ou telle effigie de divinité sur lesquels Erik
Nilssen attirait spécialement l’attention d’Ariane.
Captivée, elle écoutait et regardait avec un intérêt passionné,
étudiant son compagnon cependant à la dérobée.
« Maintenant qu’il doit avoir repris à peu près son visage normal, il
est encore mieux que je ne pensais », se disait-elle intérieurement.
« J’aime surtout le son de sa voix, et aussi ses yeux, de vrais yeux de
Viking, couleur d’eau de mer, à la fois songeurs et profonds. »
Ils étaient arrivés à la dernière salle.
— Eh bien, je crois vous avoir montré ce qu’il y a de plus intéressant.
Evidemment, on pourrait tout étudier plus à fond… Mais peut-être n’en
avez-vous pas le temps…
Le temps ? Le mot fit sursauter Ariane. Elle avait complètement
perdu la notion de l’heure. Et Didier qu’elle devait aller chercher ! Un
coup d’œil sur sa montre lui apprit qu’il était beaucoup plus tard qu’elle
ne pensait.
— Mon Dieu ! Presque six heures et demie ! Et je dois être à
l’aéroport pour accueillir quelqu’un qui arrive par un vol à 18 h 45 !
— Vous n’y serez pas, dit Erik Nilssen avec flegme, en regardant sa
montre, lui aussi. D’autant plus que vous retardez de quelques minutes !
— Si, si, il le faut ! Adieu, monsieur Nilssen. Et encore merci !
— Moi, je vous dis au revoir, ne serait-ce que pour forcer le destin,
plaisanta-t-il.
Elle lui serra précipitamment la main et s’achemina en hâte vers la
sortie. Avant de s’engouffrer dans la porte, elle l’entendit encore lui
recommander :
— N’allez pas trop vite quand même !

*
* *

Assise à son volant, elle regarda de nouveau sa montre avec
consternation.
« Il a raison, je n’y serai pas. A moins de forcer l’allure, au risque de
caramboler encore une voiture, ce qui n’arrangerait rien… Je ne tomberai
pas une seconde fois sur un Erik Nilssen ! Le mieux, c’est de rentrer
directement à la maison, sans quoi j’ai toute chance de manquer Didier. Il
va être terriblement déçu de ne pas me voir à sa descente d’avion. »
Sincèrement désolée, elle se promit de redoubler de tendresse avec
lui pour le dédommager, mais ne put s’empêcher de se dire :
« Pourtant, je suis joliment contente d’avoir rencontré mon
Norvégien. Au moins, me voilà complètement rassurée ! Et c’était
passionnant de l’écouter ! »

*
* *

— Enfin, la voilà ! Ariane, comment as-tu pu ainsi te mettre en
retard !
— Dire que je m’étais fait une joie de vous trouver à l’aéroport !
Les deux exclamations jaillirent simultanément à l’entrée d’Ariane.
Didier Villojane s’était précipité au-devant d’elle et l’entourait de ses
bras tout en l’embrassant. Sans être aussi grand qu’Erik Nilssen, il était
d’une taille légèrement au-dessus de la moyenne, bien proportionnée. Les
cheveux châtains, les yeux bruns, il avait un beau front d’intellectuel et
une physionomie qui demeurait sérieuse, en dépit de la joie qui y
rayonnait.
— Oh ! Didier, pardon, je suis confuse… Un tour que m’a joué ma
montre… Je comptais bien y être, je vous assure. Ne m’en veuillez pas, je
vous en supplie.
Comment eût-il pu lui en vouloir, alors qu’elle offrait à ses baisers un
aussi délicieux visage, illuminé de plaisir ?
— Je vous laisse, dit son père. Vous n’avez pas besoin de moi,
j’imagine. D’autant que, grâce à l’inexactitude d’Ariane, voilà déjà un bon
moment que je bavarde avec Didier. A tout à l’heure, mes enfants.
Il sortit. Ariane vint s’asseoir sur le divan, tout contre Didier qui
l’attira tendrement presque sur ses genoux.
— Ariane, vous n’imaginez pas ma déception et mon inquiétude tout
à l’heure, en ne vous voyant pas à mon arrivée…
— Didier…
— Laissez-moi vous dire… Malgré moi, j’ai fait le rapprochement avec
ce souci auquel vous faisiez allusion au téléphone. J’y ai pensé nuit et
jour, vous savez ? Evidemment, je n’en ai pas parlé à votre père. Mais,
maintenant que nous sommes seuls, ne me direz-vous pas… ?
— Si, Didier. D’autant que tout est arrangé, que je n’ai plus
d’inquiétude ! Didier, l’autre jour, en auto, j’ai tamponné une autre
voiture et j’ai blessé quelqu’un…
Il sursauta.
— Grièvement ?
— Sur le moment, il m’a semblé que non. Mais j’ai été terrorisée à la
pensée de la réaction de papa. Vous savez combien il s’alarme facilement.
De plus, il venait d’avoir un gros malaise, vous vous souvenez ? Presque
une crise d’hypoglycémie. Je n’étais même pas encore tellement rassurée
quand il a insisté pour que je le quitte… Si bien que quand celui que
j’avais accidenté m’a offert de ne pas faire de déclaration à l’assurance,
cela m’a ôté un poids et j’ai accepté. Ainsi, papa n’en a rien su !
— Mais c’était très imprudent ! De sa part et de la vôtre ! Et les
voitures ?
— La mienne n’avait rien, juste le pare-choc tordu. La sienne, le pare-
brise cassé. C’est ce qui l’avait blessé. La portière un peu enfoncée. Sur le
moment, je vous le répète, cela m’a soulagée de ne rien dire. Avec
l’assurance, papa aurait forcément été mis au courant. Mais, ensuite, en y
réfléchissant, le souci que j’ai pu me faire, c’est incroyable… J’ai essayé
d’avoir des nouvelles du blessé. Impossible ! Tout s’est ligué contre moi.
Je me suis monté la tête. Je le voyais gravement atteint, défiguré pour la
vie… Enfin, vous devinez…
— Mon pauvre trésor ! Et maintenant, vous êtes rassurée ?
— Parce que je l’ai rencontré, lui, par hasard, cet après-midi. C’est ce
qui m’a mise en retard. Vous pensez bien que j’étais trop heureuse de
constater que je ne l’avais pas abîmé définitivement ! Il a fallu que je
prenne de ses nouvelles, que je le questionne…
— Dans ces conditions, je comprends et je vous pardonne. Alors, il ne
se ressent plus de rien, ce type que vous avez carambolé ?
— Rien, vous dis-je. Encore seulement la marque d’une coupure au
front et le nez un peu enflé.
— Mais… sa voiture ? Vous ne pouvez pas lui laisser payer les frais.
— Nous étions convenus qu’il m’enverrait la facture du carrossier.
C’est ce qu’il a fait et je lui ai adressé un chèque aussitôt. Je vous la
montrerai. Elle était tout à fait raisonnable. Il me la fait porter, acquittée,
dans une ravissante petite boîte, un vrai bijou.
Didier haussa le sourcil.
— Décidément, vous choisissez bien les gens que vous accrochez.
Vous amochez celui-ci et non seulement il ne porte pas plainte mais
encore il vous fait un cadeau !
— Un minuscule coffret ancien, en argent, avec des turquoises. Vous
verrez.
Didier était de plus en plus stupéfait.
— Mais à quel phénomène avez-vous donc eu affaire ? Agé, déjà ?
— Pas du tout. C’est un homme jeune, au contraire, un archéologue.
Il est norvégien et fait des fouilles ici. Peut-être le rencontrerez-vous.
— J’en doute car je ne reste guère, malheureusement. On m’a accordé
la permission de faire un saut à Lima parce qu’on a vu que j’avais hâte de
savoir comment s’était effectuée votre installation. Je m’en tourmentais,
sachant votre père en médiocre forme. Je ne lui ai pas trouvé bonne
mine, Ariane.
— Je sais. C’est bien pour cela que je n’ai pas voulu lui infliger un
tracas supplémentaire et que je me suis embarquée dans cette histoire.
Alors, vous ne restez pas ? Moi qui espérais vous garder quelques jours !
— Seulement jusqu’à après-demain, chérie. Mais, pour Pâques,
j’aurai une grande semaine, peut-être davantage. Et ensuite, je compte
bien que vous viendrez à votre tour à La Paz. Ne faut-il pas que vous
fassiez connaissance avec le pays que vous habiterez, au moins pendant
quelque temps ?
Elle n’eut pas le courage de lui réitérer sa décision bien arrêtée de ne
l’épouser que lorsque la santé de son père ne lui causerait plus autant de
soucis, ou que, lui-même, aurait obtenu un poste plus rapproché de Lima.
Du reste, il ne lui laissait plus la possibilité de parler. Il l’embrassait
passionnément et leur baiser se prolongea jusqu’à ce qu’ils en perdissent
le souffle tous les deux.
CHAPITRE III
Didier parti, Ariane éprouva une sensation de vide dont elle fut elle-
même surprise. L’atsmosphère de la villa Floriana manquait de gaieté. La
santé médiocre de M. de Moustier, qui semblait mal s’accommoder du
climat humide de Lima, occasionnait à celui-ci des sautes d’humeur, une
certaine nervosité. Sa tendance à grossir les moindres contrariétés s’en
trouvait accrue. Didier, qui avait eu le temps de s’en rendre compte, avait
finalement approuvé Ariane d’avoir passé sous silence son accrochage. En
revanche, au lieu d’admirer le coffret inca comme Ariane s’y attendait, il
avait fait la moue.
— Beaucoup trop beau ! Ce doit être une pièce rarissime. Pour un
amateur, ce coffret est certainement sans prix. Mais je trouve déplacé
qu’un inconnu vous ait fait un tel cadeau. J’aurais préféré qu’il vous
envoie une vulgaire boîte de bonbons s’il tenait à faire accompagner sa
facture.
— Je suis de votre avis (Elle mentait un peu). Mais que devais-je
faire ? Le réexpédier : « retour à l’envoyeur » ? C’était impossible.
— Evidemment. N’empêche que je suis surpris. Je ne croyais pas les
archéologues capables de jouer les grands seigneurs.
— Mais il m’a raconté qu’il l’avait découvert lui-même, avec des
bijoux, des fragments de tissus, je ne sais quoi encore, en procédant à la
fouille de sépultures qu’il avait eu beaucoup de mal à localiser. Le Service
des Antiquités du Pérou le lui a offert en remerciement pour le concours
qu’il avait apporté.
— Eh bien, c’est étonnant qu’il n’ait pas tenu à le garder ! En tant
qu’archéologue il devait particulièrement l’apprécier.
Ariane réfléchissait.
— Je le crois assez détaché des biens matériels, dit-elle enfin. Je
pense que la joie de la découverte a compté plus pour lui que la
possession du coffret, si précieux soit-il. Peut-être s’en est-il séparé sans
regret.
Elle revoyait l’expression des yeux d’Erik Nilssen, toujours songeuse
en dépit de la gaieté de son sourire ; elle se rappelait la pitié méditative
avec laquelle il s’était intéressé à une humble passante et, aussi, le ton
passionné sur lequel il avait répondu à sa question sur l’archéologie :
« C’est ma raison de vivre. » Comportement, paroles, permettaient, sans
grand risque d’erreur, de lui attribuer un caractère enclin au rêve,
presque à la mélancolie, et profondément désintéressé.
— Je crois surtout qu’il était gêné de recevoir mon chèque, alors
même qu’il était tout naturel de ma part de le lui envoyer, poursuivit-elle
sans toutefois oser dire que la facture lui avait paru inférieure à ce qu’elle
aurait dû être. Il aura voulu m’en rembourser par un cadeau d’une valeur
très supérieure. Il doit être d’une fierté ombrageuse. C’est certainement la
véritable explication de son geste.
— Vous avez sans doute raison. Mais vous avez eu une chance
exceptionnelle d’avoir affaire à quelqu’un d’aussi chevaleresque. Ne vous
mettez plus dans une pareille situation, Ariane, je vous en supplie. Soyez
plus prudente à l’avenir.
Quand Didier se permettait de l’admonester ainsi, il l’agaçait.
Vraiment, lui, son père, et même Erik Nilssen, manquaient de confiance à
son égard. La prenaient-ils pour une enfant ?
— Croyez-vous donc que je cause des accidents exprès ? riposta-t-elle
avec humeur.
Ce n’avait été entre eux qu’un nuage. Craignant de l’avoir blessée,
Didier avait redoublé de tendresse. Il l’avait câlinée, cajolée, avait sans
doute su se l’attacher encore davantage. La preuve, c’est que son départ la
laissait désorientée.
« Je dois l’aimer plus que je ne crois pour qu’il me manque à ce
point », finit-elle par se dire, seule explication qu’elle trouvât à son
étrange état d’âme.
Consulté un psychologue y eût peut-être décelé, en plus du regret
légitime d’une absence, celui, inconscient et moins justifié, d’une autre
absence. Et, ce regret-là, ce n’était pas de regarder vingt fois par jour le
coffret inca trônant sur sa coiffeuse où il lui servait de boîte à bijoux, qui
le ferait s’évanouir, si vague fût-il.

*
* *

Pourtant, la vie traditionnellement mondaine des ambassades
l’occupait et aurait dû lui être un dérivatif, l’obliger à s’intéresser
davantage à ce qui l’entourait. Avant la pause des vacances de Pâques qui
ramèneraient Didier, les réceptions se succédaient. L’élégance, le charme,
la culture d’Ariane, lui valaient d’être très entourée. Une cour de jeunes
gens qui, ignorant ses fiançailles, voulaient tenter leur chance en
rivalisant d’empressement, s’était formée autour d’elle. Bien qu’elle ne les
encourageât pas, sa séduction les retenait. Scrupuleuse, elle se le
reprochait parfois. Mais elle y trouvait inconsciemment un remède
passager à cette espèce de dépression où l’avait mise le départ de Didier ;
peut-être, aussi, un moyen d’écarter une image qui, décidément,
s’obstinait trop souvent à revenir.
Elle noua aussi, par obligation, car aucune ne l’intéressait vraiment,
quelques amitiés féminines, parmi la volière caquetante des jeunes Sud-
Américaines qui fréquentaient l’ambassade, mais n’éprouva de sincère
sympathie que pour une jeune Péruvienne de son âge, Fatima Garron y
Mendoza.
C’était une originale brunette, toujours en mouvement, aux allures
d’oiseau, plus intelligente que cultivée, aux réactions imprévues, le cœur
exubérant, jouant de la prunelle et du battement de cils avec un art
consommé. En elle cohabitaient bizarrement une piété presque mystique
et une coquetterie effrénée. Elle possédait à fond le talent de laisser croire
à chacun des garçons qui gravitaient autour d’elle qu’il était le préféré et
de n’en décourager aucun. En revanche, elle ignorait la jalousie.
D’emblée, elle s’enthousiasma pour Ariane qui incarnait pour elle le type
idéal de la Française et, qui plus est, de la Parisienne, et se réjouit de son
succès.
— Vous connaissez encore très mal Lima et pas du tout notre pays,
lui avait-elle déclaré. Nous vous le ferons connaître.

*
* *

Pourtant, malgré sa sympathie pour elle, Ariane se montra réticente,
car ce « nous » signifiait Fatima et son frère, secrétaire au ministère des
Affaires étrangères, et qui faisait partie de l’essaim masculin gravitant
autour d’elle. Or, elle n’accordait à Lucio Garron y Mendoza, dont le
snobisme l’énervait, qu’une indifférence polie. Joli garçon, d’ailleurs,
remuant comme sa sœur, mais svelte alors qu’elle était un peu boulotte,
tout en nerfs, avec des yeux de velours, une moustache de chat et de
longues mains aristocratiques, il ne ratait pas une occasion de rappeler
les origines espagnoles de sa famille dont il était très fier, et de rabaisser
les anciens autochtones, tirés de l’imbécillité, d’après lui, par les
conquistadores dont il se targuait de descendre. Sans doute à cause du
souvenir persistant en elle d’Erik Nilssen, Ariane se sentait, au contraire,
étrangement attirée par tout ce qui touchait aux Incas, et ne supportait
pas de les entendre dénigrer, si indirectement que ce fût.
— La cathédrale ? Mais je la connais, voyons ! Le palais de
l’inquisition aussi !
— Oh ! celui-là, je vous en aurais fait cadeau ! Il est juste bon pour les
touristes. C’est un exposé de propagande anticléricale. Cette pauvre
Inquisition ! On lui attribue cent fois plus d’atrocités qu’elle n’en a
commis. Mais que pensez-vous de la cathédrale ?
— Vous avouerai-je qu’elle ne m’a pas emballée ? Je lui préfère de
beaucoup son voisin, le palais de l’archevêque.
— Vous avez raison. Eh bien, il vous reste encore à voir les joyaux de
notre patrimoine national. Avez-vous visité le musée archéologique ?
— Pas encore.
— Si nous y allions demain ? Je vais demander à Lucio s’il serait
libre.
— Oh ! Fatima, pas si tôt, je vous en supplie. Un peu plus tard. Ces
jours-ci, j’ai encore beaucoup à faire à la villa. Notre installation est loin
d’être terminée. Et puis, cette semaine, n’y a-t-il pas la garden-party du
ministre des Affaires étrangères ?
La vérité était qu’Ariane conservait un tel souvenir de sa visite au
Musée de l’Or avec Erik Nilssen qu’elle ne se souciait guère d’en voir
presque aussitôt un autre, en compagnie de Fatima et de Lucio.
Le vœu qu’elle eût formulé dans le secret de son cœur, si elle l’eût
osé, eût été que l’archéologue lui servît également de cicérone dans cet
autre musée, mais elle savait fort bien qu’il ne fallait pas l’espérer. Erik
Nilssen était parti pour Cuzco ou pour ailleurs. Peut-être même n’aurait-
elle plus jamais l’occasion de le rencontrer. A défaut de sa compagnie,
c’était celle de Didier qu’elle aurait préférée. Lui, du moins, plus cultivé et
plus intuitif que les deux jeunes Garron, saurait se taire à propos et
laisser l’imagination d’Ariane prendre son vol.
— Eh bien, puisque vous le voulez ainsi, remettons à plus tard, avait
conclu Fatima, légèrement dépitée.

*
* *

Têtue comme une mouche, elle n’abandonnait pourtant pas son
projet. Lorsqu’elle retrouva Ariane quelques jours plus tard, à la garden-
party annoncée, elle se précipita vers elle, avec son frère dans le sillage de
ses flots de tulle bleu-paon.
— Chérie, quel plaisir de vous retrouver ! Et quelle robe exquise vous
avez ! Ce rose pastel vous va à ravir. C’est de Paris sûrement. A Lima, on
ne ferait pas aussi bien. Et cette coiffure si simple, si raffinée, qui met en
valeur vos merveilleux cheveux !
— Plaignez-moi donc d’avoir une sœur si bavarde, coupa Lucio. Tout
ce qu’elle vous dit, j’allais vous le dire. Maintenant, j’aurais l’air de faire
l’écho.
— Bon ! j’admets l’avoir entendu de vous deux, dit Ariane en riant.
Merci à l’un et à l’autre de vos compliments. A mon tour d’en retourner à
Fatima pour sa robe qui fait d’elle un vrai papillon. A vous, Lucio, je ne
peux décemment pas en faire, bien que vous ayez le plus joli jabot de
dentelle que j’aie jamais vu.
— Nous voilà à égalité. Alors, trêve d’amabilités ! Dites-nous donc
plutôt quand vous accepterez de faire la visite dont nous avions parlé.
Voilà la réjouissance d’aujourd’hui en train de s’achever. Vous ne pourrez
plus l’invoquer comme prétexte pour remettre notre promenade. Si le
musée archéologique ne vous tente pas, celui de I’Or est également
splendide. Préféreriez-vous commencer par lui ?
Ariane crut avoir trouvé une échappatoire.
— Figurez-vous que je le connais ! Il m’a d’autant plus captivée que
c’est un guide vraiment compétent qui m’en a fait les honneurs. Vous
avez peut-être entendu parler de lui : Erik Nilssen, un Norvégien.
Elle avait lancé ce nom un peu malgré elle, avec toutefois un secret
plaisir à le prononcer, sans s’attendre, cependant, à ce qu’il fût aussi vite
relevé.
— Si nous en avons entendu parler ! Mais c’est un ami, quoique nous
n’ayons pas les mêmes goûts ! C’est un chercheur enragé. Sa passion, c’est
de creuser le sol dans l’espoir de déterrer de vieux tessons ou des débris
de squelettes, et Dieu sait si ça ne manque pas chez nous ! Il est d’une
compétence reconnue, indiscutée… Son flair professionnel est
extraordinaire. A plusieurs reprises, il a fait preuve d’intuitions
remarquables pour localiser des sites qui se sont révélés très riches.
Beaucoup de ses trouvailles sont au musée archéologique.
Ariane était dans la joie.
— Jamais je ne me serais doutée, quand j’ai prononcé son nom, que
vous étiez si liés, s’exclama-t-elle.
— Vous l’avez rencontré ici ?
— Oui, presque aussitôt après notre arrivée.
Elle s’abstint d’expliquer comment.
— Jamais vous ne nous en avez parlé, remarqua Fatima.
— Encore une fois, pouvais-je m’imaginer que vous le connaissiez ?
— Il ne pouvait en être autrement. Il a été obligé de solliciter des
autorisations pour ses recherches, et son ambassade nous l’a
recommandé. Quand il se rend au Service des Antiquités, il passe
toujours nous voir. Je l’ai amené à la maison. Il plaît beaucoup à notre
mère qui a tout de suite discerné qu’il devait être d’excellente famille. Il
doit descendre en droite ligne des Vikings, il n’y a qu’à le regarder !
Quand les Norvégiens se mettent à avoir de la branche, ils en ont
décidément presque autant que s’ils avaient du pur sang castillan dans les
veines.
Ariane eut à peine envie de sourire. Ravie de l’entendre parler d’Erik
Nilssen en termes si élogieux, elle n’avait pas l’esprit à la critique. Et
Fatima renchérissait, arrondissant sa petite bouche rouge et battant des
paupières :
— Erik Nilssen est vraiment exquis ! Et il est si beau ! On le dirait
échappé de la mythologie Scandinave ! Il est tout simplement
« adorrable », ajouta-t-elle après une légère pause, avec un roulement d’r
et un redoublement de cette consonne qui augmentait encore la valeur de
l’adjectif.
« Il faut croire que je ne suis pas la seule à le trouver sympathique »,
pensa Ariane, légèrement agacée. « Quel luxe d’épithètes ! »
— Pour le moment, il doit être en train de faire des fouilles du côté de
Trujillo, poursuivit Lucio.
— Il m’avait dit qu’il allait partir pour Cuzco.
— Peut-être aura-t-il recueilli des renseignements qui l’ont incité à
choisir un autre champ d’opérations. Il ne s’intéresse pas qu’à la
préhistoire. Tout lui est bon en tant que vieilleries : les Chibchuas, les
Incas, tous nos antiques prédécesseurs. Mais, où qu’il soit allé, nous le
reverrons certainement à son retour.
Ainsi, Ariane avait presque une certitude de le rencontrer de
nouveau. A cette idée, les battements de son cœur s’accélérèrent
agréablement. Commençant à être familiarisée avec les emballements de
Fatima, elle oublia son enthousiasme débordant pour se féliciter
seulement de n’avoir pas commis d’erreur de jugement sur le Norvégien.
Tel le trouvaient les Garron y Mendoza, tel elle avait senti presque
immédiatement qu’il devait être. Une chance allait peut-être se présenter
de voir avec lui ce musée archéologique auquel Lucio et Fatima venaient
de faire allusion.
« Qu’il me montre ce qu’il a trouvé, comment il y est arrivé. Puisque
les Garron y Mendoza le connaissent si bien, je pourrais leur demander
d’organiser une visite ensemble… Sûrement, Fatima serait d’accord… »
Et, de nouveau, une petite pointe d’agacement la piqua.
Elle avait cessé d’écouter Lucio. Ce qu’il disait ne l’intéressait plus, du
moment qu’il ne parlait plus d’Erik Nilssen. Les divers potins, qui
circulaient dans le monde diplomatique, alimentaient maintenant sa
conversation. Fatima lui donnait la réplique. Cependant, elle remarqua
l’air absent de son amie.
— Nous ennuyons Ariane. Elle est trop intelligente pour se plaire à
ces bêtises. Où étiez-vous partie, Ariane ?
— Mais… pas loin de vous…
Et, trouvant une excuse aimable à sa ditraction :
— J’étais absorbée par le décor qui nous entoure. Mes yeux se
régalent, ajouta-t-elle avec sincérité.
La garden-party avait lieu dans les jardins du palais, attribué par la
légende à la Périchole, bien que cette héroïne d’opérette fût purement
imaginaire. Mais le palais, lui, était bien réel, avec son patio fleuri que
surplombaient des étages le long desquels couraient de ravissantes
galeries de bois sculptés. Que les balcons fussent clos, largement ajourés
sur les façades extérieures, ainsi qu’au palais de l’archevêché ; ou, ouverts
en galeries précieusement ouvragées comme ceux-ci, Ariane avait un
faible pour ce travail du bois associé à l’architecture.
— Ils me ravissent, expliqua-t-elle aux Garron y Mendoza qui
s’amusaient de la voir, le nez en l’air. Ils me font penser aux bijoux qu’une
femme porterait sur une robe sobre, même sévère, pour en rompre
l’austérité. Ce sont les sourires des façades de vos palais, grandioses,
mais, souvent, un peu rébarbatifs. Et ce souci de voir sans être vu,
m’intrigue. Les habitantes de ces magnifiques demeures étaient-elles des
recluses ? Sous la galanterie espagnole ne persisterait-il pas un peu de la
méfiance arabe ? Tenez, ces adorables balcons clos me rappellent les
moucharabiehs turcs. Ils doivent être inspirés des mêmes sentiments.
— Nous comparer à des Turcs ! s’exclama Fatima, indignée.
— Fatima, vous vous méprenez sur ma pensée. Elle n’avait rien de
désobligeant. Réfléchissez que les Arabes n’ont pas pu vivre six à sept
siècles en Andalousie sans laisser des traces de leurs mœurs chez leurs
conquérants.
— Elle a raison, dit Lucio. Mais les Espagnols n’aiment pas qu’on le
leur rappelle.
— Et nous non plus, Péruviens…
— Oui, mais Péruviens issus des conquistadores ou des représentants
de la Couronne, délégués par elle pour administrer la vice-royauté. C’est,
du moins, le cas de ceux qui se sont refusés, comme notre famille, à tout
métissage. Dans le reste de la population, il y a eu évidemment un
énorme brassage. L’amalgame ne peut pas être parfait et ne le sera
probablement jamais. C’est la plaie de l’Amérique latine et, en partie, la
cause de ses difficultés intérieures. Ces arriérés d’indiens se refusent à
comprendre tout ce que les conquistadores leur ont apporté…
— En employant la manière forte, glissa involontairement Ariane qui
le regretta aussitôt.
Mais Lucio ne sembla pas lui en vouloir. D’ailleurs, Fatima
s’interposait :
— Ce ne sont pas des sujets de conversation pour garden-party.
Assez, Lucio.
— Ne le lui reprochez pas, Fatima. Il m’a fait comprendre des choses
qui m’échappaient et je l’en remercie. Mais, que vous le vouliez ou non,
j’ai beaucoup de sympathie pour ces ancêtres incas que vous semblez
mépriser. J’aimerais les connaître davantage.
— Dommage que Nilssen soit la plupart du temps insaisissable ! C’est
lui qui pourrait le mieux vous documenter sur eux.
Son nom revenait dans la conversation, à la grande satisfaction
d’Ariane qui éprouvait un immense plaisir à entendre parler de lui. Lucio
lui en était devenu subitement plus sympathique. Pourtant, elle ne voulut
pas avoir l’air de trop s’intéresser à l’archéologue et dit seulement :
— Il a déjà travaillé un peu à mon initiation : je vous ai parlé de ma
visite au Musée de l’Or avec lui. Et, que je critique un peu vos palais et vos
églises de l’époque coloniale, ne m’empêche pas de les admirer
sincèrement. Je déplore que vous ne les conserviez pas plus jalousement
et que vous les remplaciez souvent par de hideux buildings.
— Voudriez-vous donc nous empêcher de nous moderniser ? Nous
sommes un Etat jeune qui se doit d’aller de l’avant.
— Oh ! finissez-en donc une bonne fois avec vos discussions, s’écria
Fatima qui s’impatientait. Ecoutez-moi plutôt : je viens d’avoir une idée
sensationnelle. Puisque Ariane ne s’intéresse pas qu’aux Incas, mais aussi
au temps où nous étions encore la vice-royauté du Pérou, si nous
l’emmenions à Arequipa, puisque nous devons y aller prochainement voir
notre tante au couvent de Santa Catalina. Arequipa est certainement la
ville du Pérou qui a le plus conservé le cachet de l’époque coloniale.
— Génial ! s’exclama Lucio. La corvée transformée en partie de
plaisir… Car, entre nous, ma tante et son couvent… Cela plaît à Fatima,
mais pas à moi !
— Qu’en dites-vous, Ariane ? Vous acceptez, n’est-ce pas ?
— Je ne demanderais pas mieux si j’étais sûre de ne pas vous
embarrasser. J’ai peur aussi que mon père ne soulève des objections.
— Je ne vois vraiment pas lesquelles.
— Il n’est pas très bien et…
— Ce serait l’affaire de deux jours, peut-être de trois. Il peut se passer
de vous pendant ce temps-là, voyons…
— Eh bien, je lui en parlerai et, si je vois que cela ne le contrarie pas,
ce sera avec le plus grand plaisir que je vous accompagnerai. En tout cas,
merci de me l’avoir proposé.

*
* *

Elle avait eu raison de prévoir qu’elle n’obtiendrait pas
l’acquiescement de son père sans difficulté. Mais ce ne fut pas sa santé
que M. de Moustier mît en avant, ni les devoirs de maîtresse de maison
d’Ariane, ce fut la crainte de contrarier Didier.
— Papa, qu’allez-vous chercher là ? Pourquoi Didier serait-il
mécontent ?
— Parce que ces deux ou trois jours d’intimité forcée de sa fiancée
avec un garçon séduisant comme Garron y Mendoza peuvent très bien lui
déplaire. A sa place, je n’aurais pas aimé ça.
— Mais, papa, votre façon de penser est périmée ! De votre temps,
peut-être bien qu’on aurait tiqué… Et encore ! Mais, de nos jours, c’est
tout ce qu’il y a de plus normal. Je ne partirai pas seule avec Lucio. Sa
sœur sera là. Ne dirait-on pas que je me fais enlever ! Pour comble,
l’objectif du voyage, c’est d’aller visiter une religieuse dans son couvent.
Si ça devait hérisser Didier, c’est qu’il aurait l’esprit vraiment mesquin et
cela me décevrait beaucoup.
— Moi, ce que je déduis de ton insistance, c’est que tu tiens à ce
voyage.
— « Voyage » est un bien grand mot. Disons : excursion. Eh bien, oui,
j’en ai un peu assez des mondanités obligatoires. Pour moi, Lima tourne
au grand village où l’on voit toujours les mêmes têtes dans le même
décor. J’ai vraiment envie de changement…
C’était vrai. L’occasion s’offrait là de s’évader de ce vague ennui qui
pesait sur elle et que l’absence de Didier ne suffisait pas à expliquer.
M. de Moustier tortillait sa moustache. Il lui était toujours difficile de
résister à Ariane.
— Soit ! finit-il par dire. Et c’est pour quand, votre escapade ?
— Dans une dizaine de jours, je pense. Les Garron y Mendoza n’ont
pas fixé de date. Il faut que je revoie Fatima.

*
* *
Il s’ensuivit de nombreux échanges de coups de téléphone et de
fréquentes allées et venues d’une villa à l’autre, jusqu’à ce qu’une date fût
arrêtée définitivement. M. de Moustier avait à rendre différentes
invitations, ce qui nécessitait la présence d’Ariane et Lucio était occupé
plus sérieusement que ne le donnait à penser sa mondanité.
Depuis qu’Ariane le savait l’ami d’Erik Nilssen, ses préventions
contre lui étaient tombées. Elle lui avait reconnu le même heureux
caractère que sa sœur avec, toutefois, moins d’originalité et
d’indépendance, ce qui lui avait valu d’être marqué davantage par son
milieu et son éducation. Loin de s’en agacer comme auparavant, elle l’en
taquinait, ce qu’il admettait fort bien, probablement ravi qu’elle lui
manifestât davantage d’intérêt et en tirant, sans doute, des déductions
aventurées. Ariane avait maintenant avec lui des rapports aussi amicaux
qu’avec Fatima, ayant, d’ailleurs, la certitude de ne rien enlever à Didier
auquel elle écrivait régulièrement des lettres un peu enfantines, un peu
banales, dans lesquelles elle avait l’impression de ne pas se livrer
entièrement.
Mais, s’il y avait, au fond de son âme, une sorte d’abîme où s’agitaient
des sentiments imprécis, elle ne tenait pas à l’explorer avec lui. Il ne
saurait qu’en sourire en la rassurant gentiment, et lui dire de s’en
remettre à son amour, si total, si profond, pour tout apaiser. Ne lui
écrivait-il pas, quotidiennement aussi, d’émouvantes lettres d’amour qui
la bouleversaient d’une émotion délicieuse mais trop fugace ? Sitôt une
lettre lue, il aurait fallu qu’une autre arrivât.
L’intimité accrue avec les Garron lui avait permis de s’informer à
plusieurs reprises auprès de Lucio s’il avait des nouvelles d’Erik Nilssen.
Elle s’autorisait d’y penser, car elle rêvait maintenant de le présenter à
Didier.
« Si différents qu’ils soient, ils devraient s’entendre, ces deux-là…
Didier n’a pas apprécié son cadeau. Le geste l’a surpris, presque choqué,
au lieu de le toucher. C’est parce qu’il ne le connaît pas. Je suis sûre que
Lucio n’en aurait pas été étonné. »
Cette certitude était comme un bon point porté au crédit de celui-ci.
Mais, aux questions d’Ariane, il avait répondu ne rien savoir de son ami
pour l’instant. Aussi, lasse d’être toujours désappointée, finit-elle par
pouvoir regarder le coffret inca sans que surgissent devant elle le sourire
moqueur et le regard nostalgique de son donateur : deux particularités,
en apparence contradictoires, d’Erik Nilssen, qu’elle n’arrivait pas à
dissocier.

*
* *

Le vol de Lima à Arequipa lui parut bref. Le nez collé au hublot, elle
s’abîmait dans la contemplation de ce paysage nouveau pour elle, puisque
son arrivée à Lima s’était effectuée de nuit. Le Pacifique promptement
abandonné, l’avion longea la vertigineuse muraille des Andes, se faufilant
entre les chaînes parallèles, survolant les vallées trouées de lacs, ouverts,
comme des yeux, vers le ciel dont ils avaient la couleur. Par chance, le
temps était clair ; les nuages, transparents. Le pinceau magique du soleil
colorait d’or et de rose des pics enneigés, avant que son déclin ne les
attristât avec douceur, en les drapant de tendres ombres violettes et
mauves. En vain, Fatima et Lucio essayaient-ils de lui parler.
— Laissez-moi : je ne suis plus qu’une paire d’yeux, répondit-elle en
riant.
— Gardez en réserve un peu d’admiration pour le Misti, le seigneur
d’Arequipa. Tenez, là-bas, vous l’apercevez : ce cône qui perce à travers
les nuages. C’est signe que nous arrivons.
En effet, l’avion amorçait sa descente. Une vingtaine de minutes plus
tard, ils atterrissaient à Arequipa.
La petite ville plut aussitôt à Ariane. Peut-être devait-elle à sa piètre
importance d’avoir été oubliée par des urbanistes en mal de progrès. Sa
Plaza de Armas demeurait intacte, sertie de maisons à arcades, qui
montaient autour d’elle une garde dépourvue d’austérité, en l’entourant
de leurs galeries où s’ouvraient des magasins sans prétention. Des angles
de la place, partaient des rues, rectilignes mais non monotones, bordées
d’anciens palais, dignes et émouvants dans leur noblesse profanée qui
semblait dire non aux déprédations des hommes. Les montagnes,
enturbannées de neige, barraient l’horizon sans rigueur, avec de douces
inflexions. Et le Misti, volcan éteint, les dominait de son majestueux
triangle d’un blanc laiteux.

*
* *

Mais, tout cela, Ariane ne devait le découvrir qu’un peu plus tard et
sous l’escorte de Lucio car, sitôt leurs bagages déposés à l’hôtel, Fatima
déclara qu’il fallait d’abord rendre visite à leur tante.
— Comme cela ? Tout de suite ? L’envoûtement commence déjà ?
demanda ironiquement Lucio. Sans prendre le temps même de boire un
pisco ?
— Si nous tardons, l’heure du parloir sera passée, trancha Fatima,
[3]
ignorant l’air railleur de son frère. Le pisco attendra. Ou, alors, bois-
le tout seul. Venez, Ariane. Vous verrez, je suis sûre que le couvent, à
défaut de ma tante, vous intéressera. C’est une vraie ville du temps de la
conquête.
Fatima avait raison. Le couvent était immense, à la fois chartreuse et
béguinage. Comme elle l’avait dit justement : une vraie ville dans la ville,
entourée de hauts murs qui bordaient toute une rue et à l’intérieur
desquels s’allongeaient des ruelles rectilignes, aux noms de villes :
Tolède, Cordoue, Séville, sur lesquelles s’ouvraient les maisonnettes des
anciennes religieuses, ouvertes au public.
Les religieuses actuelles vivaient dans une partie à l’écart, strictement
close, où les jeunes gens ne furent admis qu’après avoir décliné leur
identité. La tante Maria de l’incarnation apparut, diaphane, drapée de
noir, le visage et les mains couleur de vieil ivoire, et les reçut avec une
sereine affabilité, mais Ariane fut surtout frappée de la métamorphose de
Fatima en présence de sa tante. L’exubérante jeune fille avait
instantanément fait place à une créature, ayant ses traits et ses
vêtements, mais dont l’expression, le comportement, avaient totalement
changé. Abîmée dans une prosternation dont elle ne se releva que sur
l’ordre réitéré de la religieuse, le visage pâli et comme éclairé du dedans,
les yeux rivés sur sa tante avec une ardeur passionnée, elle avait l’air
comme fascinée.
Pourtant, rien dans les paroles, l’attitude, de mère Maria de
l’Incarnation ne paraissait justifier cet état presque hypnotique. Elle se
borna à demander des nouvelles de la famille, à se faire expliquer la
présence d’Ariane, puis les congédia en invitant Fatima à l’office du
lendemain matin, ajoutant que Lucio, s’il ne tenait pas à y assister,
pourrait ne revenir que pour les adieux.
— Ouf ! La corvée est finie ! s’exclama-t-il quand ils furent sortis. La
tante a eu une riche idée de me dispenser d’une seconde visite.
— Oh ! Lucio, comment oses-tu… ! Alors que nous avons ce privilège
exceptionnel d’être reçus à l’intérieur de la clôture et de parler librement
à tante Maria qui vit dans l’intimité du Seigneur…
— Et de tous les saints du paradis, acheva narquoisement Lucio.
Allons, n’en jette plus, Fatima... Ou alors, va la rejoindre et restes-y !
— Je pourrais plus mal faire.
Fatima était cramoisie maintenant. Ses yeux étaient pleins de larmes
de colère. Ariane, de plus en plus surprise, s’interposa.
— Oh ! cessez de vous chamailler. Allons plutôt boire ce pisco dont
Lucio avait envie tout à l’heure. Moi aussi, j’ai soif maintenant. Et,
ensuite, vous me ferez les honneurs d’Arequipa.
CHAPITRE IV
Le lendemain, quand, au petit déjeuner, tous trois se retrouvèrent,
Fatima revint sur la question de l’assistance à l’office des religieuses. Elle
avait boudé une partie de la soirée et Ariane avait eu beaucoup de peine à
la dérider. C’était plutôt avec Lucio qu’elle avait bavardé, tandis qu’ils
parcouraient les rues de la petite ville, engourdie dans les restes de son
passé fastueux. Prenant prétexte de l’étroitesse des trottoirs, Fatima les
avait suivis, maussade. Par contre, Lucio s’était révélé un agréable
causeur. Ariane avait été étonnée de son érudition touchant l’organisation
de la conquête espagnole. Mis sur le thème de Pizarre, il était intarissable.
— Vous vous rendez compte, ce gaillard ! Partir à la conquête de
l’empire des Incas avec cent quatre-vingts hommes et trente-sept
chevaux ! Vous autres, Français, vous diriez que c’était du culot ! Et, en
moins de vingt ans, c’était chose faite !
— Tu sais bien ta leçon, avait lancé dans son dos, Fatima, ironique à
son tour. Décidément, tu n’as pas fait uniquement des mots croisés à la
Politico ! Rentrons, je suis fatiguée. Peut-être Ariane l’est-elle aussi. Elle
aura encore tout demain pour entendre ta conférence et une partie
d’après-demain.
— Mais ce ne sera pas de trop ! avait protesté Ariane. Je vous écoute
toujours avec plaisir l’un et l’autre.
Maintenant, devant un excellent café, Fatima reprenait l’offensive.
— Alors, m’accompagnez-vous, Ariane, à l’office des religieuses ?
L’invitation était aussi pour vous, vous savez ? Je ne m’adresse pas à
Lucio. Je connais d’avance sa réponse.
— Non sum dignus, fit-il, moqueur.
— J’en dirais volontiers autant ! (Ariane était un peu gênée). J’ai
plutôt envie de me promener encore dans Arequipa. Au fond, c’est plutôt
pour cette visite que je suis venue que pour voir votre tante. Je suis sûre
qu’elle le comprendra.
— Bravo ! Je vous mènerai au marché dont Fatima a horreur.
— Ce dégoûtant marché ! Tu n’es pas fou ?
— Je suis certain qu’il amusera beaucoup Ariane. Entendu comme
ça ! Nous nous retrouverons pour le déjeuner.

*
* *

— Je ne croyais pas Fatima si pieuse, remarqua Ariane lorsqu’elle se
retrouva seule avec Lucio.
Il haussa philosophiquement les épaules.
— Oh ! ça la prend comme ça toutes les fois quand elle est dans
l’orbite de tante Maria. C’est une espèce d’envoûtement. Heureusement
qu’il ne s’exerce pas à distance ! Vous verrez, sitôt rentrée à Lima, elle
retrouvera ses flirts, sa frénésie de s’amuser, de faire tourner la tête des
garçons. Il n’y a pas à s’en tracasser.
— Je ne m’en tracasse pas, mais…
— Mais quoi ? Cela vous ennuie de vous promener avec moi ?
— Je n’ai pas dit cela.
— Pourquoi riez-vous ?
— Pour rien.
Elle s’amusait à la pensée de son père auquel cette promenade en tête
à tête aurait certainement déplu. Peut-être à Didier aussi, d’ailleurs !
Tous deux seraient bien assortis comme beau-père et gendre, avec leurs
idées dignes du temps des Incas. A propos, où était-il, celui-là, qui aurait
si bien su en parler ? Tout à coup, elle repensa à Erik Nilssen. Elle aurait
mieux aimé se promener avec lui qu’avec Lucio, tout charmant
compagnon que fût ce dernier. Mais il n’y fallait pas songer ! Erik Nilssen
était à Trujillo ou ailleurs et, sa voiture réparée ainsi que son nez, son
amour-propre en paix grâce au coffret d’argent, il ne se souciait
certainement plus d’elle. Le reverrait-elle seulement jamais ? Lucio
exagérait volontiers, elle s’en était aperçue. Etaient-ils aussi liés qu’il le
prétendait ?
— Alors, ce marché… ? dit-elle tout haut pour mettre un terme aux
divagations de son esprit.
— Nous y allons.

*
* *

Il leur fallut grimper pour s’y rendre. Le marché était presque en
dehors d’Arequipa, sur une place d’où dévalaient des ruelles en pente
raide, et ne manquait pas de pittoresque. Vendeuses et acheteuses étaient
nombreuses : les premières, accroupies au milieu de leurs multiples
jupons ; les autres allant, venant, comparant comme toutes les ménagères
du monde, mais silencieuses, leurs faces brunes, graves dans
l’encadrement des cheveux noirs qui pendaient en mèches raides sous
leurs petits chapeaux melon de feutre gris devant lesquels Ariane
s’extasia.
— Ils sont charmants, ces petits chapeaux ! Il faut absolument que je
m’en achète un !
— Il vous ira sûrement très bien. En principe, ce sont les métisses qui
les portent.
— Cela ne les garantit guère du soleil.
— Non, mais les préserve du vent de l’altiplana. Il souffle dur, vous
savez. L’hiver est rude. Ils le bravent avec leurs ponchos. Vous n’en voulez
pas un ?
Ceux-ci pendaient par dizaines aux éventaires, simples carrés percés
d’un trou pour la tête, ternes au milieu des jupes de velours rouge ou vert
qui s’offraient, elles aussi, en quantité, ainsi que des toques de fourrure
blanches ou brunes.
— Je n’aime pas leurs couleurs : toujours du gris, du beige, du
marron. Pourquoi ?
— Parce qu’ils sont en laine de lama et que celle-ci ne se teint pas.
Mais elle est très chaude. Au contraire, les Indiens raffolent des couleurs.
Regardez les coiffures des gamins.
S’il y avait peu d’hommes, la marmaille était nombreuse, de tous
âges, errant de ci de là, proposant des objets en cuivre : lamas,
clochettes ; des épingles à ponchos en argent, curieusement travaillées ;
et des bonnets semblables à ceux dont les garçons étaient coiffés, en
laine, brodés de couleurs éclatantes, et à oreillettes. Tous étaient pieds
nus.
Quant aux bébés, ils étaient sur le dos des mères qui ne paraissaient
pas gênées outre mesure de ces fardeaux vivants dont certains avaient
bien deux ou trois ans. Ariane étudia la technique employée pour les y
jucher : le châle de la mère posé sur une caisse ou un rebord de fenêtre, le
gosse assis dessus, les deux bouts du châle solidement empoignés et,
hop ! en l’air, par-dessus les épaules comme un vulgaire paquet sans que
le marmot fasse un mouvement. Une fois installés dans ce berceau
rudimentaire, ils ne bougeaient pas non plus, bien que leur position parût
très inconfortable. La tête pendait d’un côté, un pied de l’autre, sans que,
jamais, on n’entendît un cri ou un pleur.
Tout ce monde était sale mais évidemment bien nourri, avec de
bonnes joues rondes. Lucio le fit fièrement remarquer à Ariane.
— N’empêche que je ne voudrais pas être un bébé indien.
— Bah ! ils ont une habitude ancestrale d’être trimballés ainsi. Allons,
assez vus les vêtements ! Au tour des légumes et des fruits !
Les éventaires regorgeaient de riz, de maïs, de haricots, de fruits :
pastèques, bananes, pommes-cannelle, et, aussi, d’un légume bizarre, de
la grosseur et de la blancheur d’un œuf mais de forme irrégulière.
— Et ça, qu’est-ce que c’est ?
— Vous ne reconnaissez pas ? Des pommes de terre, voyons !
Déshydratées au soleil et, ensuite, exposées au gel ! C’est la technique
indienne. A présent, il me reste à vous montrer le marché des sorcières.
— Des sorcières ? Voilà qui promet ! Ce doit être ça qui dégoûte tant
Fatima car, jusqu’à maintenant, je n’ai rien vu de répugnant à toutes ces
marchandises et à leurs acheteuses.
— Vous êtes déçue ! Mais vous allez être dédommagée : vous allez
voir où ces braves Indiens s’approvisionnent pour perpétrer en douce les
petites abominations qu’ils tiennent de leurs ancêtres.
A première vue, Ariane ne remarqua rien d’extraordinaire : des petits
paquets d’herbes soigneusement étalés, attachés avec des fibres d’agave ;
de la poudre dans de petites boîtes compartimentées ; des tresses de
laines de couleurs variées qui ne semblaient pas avoir été assemblées au
hasard. Elle identifia du maté, de la coca : là s’arrêta sa science. Puis, tout
à coup, elle aperçut à un étalage, puis au suivant, à plusieurs ensuite, de
minuscules squelettes, étrangement disposés de profil, si bien que la tête,
encore pourvue de son œil, pointait de côté, au bout d’un cou
disproportionné au reste des os. C’était écœurant, immonde.
— Des ossements de fœtus ? demanda-t-elle d’une voix étranglée.
— Oui, mais de fœtus de lamas ! Ça se met théoriquement dans les
fondations d’une nouvelle maison, avec certaines herbes et des bouts de
laine, pour assurer le bonheur des futurs habitants. Du moins, on feint de
le croire. Moi, je ne suis pas convaincu que le but poursuivi soit si
innocent.
Tout le long de la ruelle abrupte s’alignaient maintenant les macabres
guignols. Il y en avait de différentes tailles, pour toutes les bourses
probablement.
— Fatima avait raison ! c’est trop hideux ! j’en ai le cœur sur les
lèvres.
Elle fit volte-face si brusquement qu’elle accrocha l’angle d’un
éventaire dont une partie des herbes et des poudres s’éparpilla sur le pavé
gras et dans le caniveau. Elle voulut se précipiter pour les ramasser, mais
Lucio l’empoigna vigoureusement par le bras et l’entraîna, la faisant
dévaler la pente à toute allure, tandis que la marchande, en colère, une
grosse Indienne, les poursuivait de ses invectives.
Il ne lâcha que quand ils furent parvenus au bas de la ruelle, hors
d’atteinte des vociférations. Lucio étouffait littéralement de rire.
— Vous auriez dû me laisser l’aider à tout ramasser, dit Ariane,
luttant pour reprendre son souffle. Toutes ces choses étaient
répugnantes, d’accord, mais ce n’était pas une raison pour que je les
renverse. L’Indienne n’avait pas tort de se mettre en colère.
— Elle n’a qu’à les ramasser elle-même, répondit-il entre deux éclats
de rire. Vous permettre de tripoter toutes ces saletés ? Pas question ! Mais
la colère de cette vieille sorcière était bien drôle : un peu plus, elle nous
aurait couru après.
— Que m’a-t-elle crié ? Je n’ai pas compris. Ce n’était pas de
l’espagnol.
— C’était du quetchuan. Elle vous a dit à peu près ceci : « Que ton
cœur erre à la dérive, comme mes herbes que tu as profanées. » Ce ne
sont pas exactement les termes, mais le sens y est.
— C’est affreux comme malédiction !
— Vous n’allez tout de même pas vous laisser impressionner par de
pareilles idioties ? Rentrons à l’hôtel à présent. L’heure du déjeuner n’est
pas loin. Fatima doit nous attendre. J’espère que ses nonnes l’auront
enfin lâchée.

*
* *

A l’hôtel ils ne trouvèrent pas Fatima, mais un message les prévenant
que, faveur insigne de la supérieure, elle était autorisée à partager la
collation des religieuses. Elle les rejoindrait dans l’après-midi. Cette fois,
Lucio explosa.
— C’est trop fort ! Ces nonnes la feront tourner en bourrique.
D’abord, c’est très impoli envers vous ! Nos parents seront très
mécontents quand ils le sauront. Un peu de dévotion, c’est très bien. Là,
ça passe les bornes. Deux visites par an à la tante, avec chacune une
demi-heure de parloir ; deux ou trois offices, c’est amplement suffisant !
Ma parole, on cherche à l’embobiner, et la nigaude se laisse faire. Quand
je vous disais qu’elle est comme envoûtée…
— Elle a peut-être réellement la vocation religieuse, hasarda Ariane.
— Jamais de la vie ! Elle est influençable et les sœurs en abusent,
c’est tout. Mais nous n’allons pas indéfiniment épiloguer là-dessus : si elle
veut se régaler de pois chiches et de vieux croûtons frits à l’huile rance,
libre à elle ! Nous, nous allons déjeuner à sa santé. Je connais un coin pas
loin, dans la campagne, où l’on mange délicieusement. Je vous emmène.
— Oh ! vous croyez ? Nous ne restons pas à l’hôtel ?
— Non, non, je connais l’ordinaire. D’ailleurs, nous en avons tâté hier
soir. C’était correct sans plus. J’appelle un taxi.

*
* *

Une heure plus tard, ils étaient attablés dans une ravissante auberge
rustique, aménagée dans un vieux moulin à eau encore en activité.
Ariane, qui avait cédé à l’invitation à son corps défendant, s’amusait
maintenant franchement. Le vin dont Lucio ne cessait de remplir son
verre, y aidait. La chère était exquise, la conversation de Lucio, pleine de
saillies, un véritable feu d’artifice qui la faisait rire aux larmes. Stimulée,
elle lui donnait la réplique avec une verve étincelante, se demandant
comment un garçon si simple et si gai pouvait être accusé de snobisme.
Après le dessert, il la prit par la main :
— Allons nous promener à présent.
— Mais… ne serait-ce pas temps d’aller retrouver Fatima ?
— Pensez-vous ! C’est l’heure des vêpres maintenant. Nous avons
encore une bonne heure devant nous.
Ils s’assirent au bord de la rivière gazouillante qui alimentait le
moulin. Les Andes, toutes proches, entouraient la riante vallée d’une
barrière qui semblait tutélaire et le Mitsi, lui-même, jadis redoutable,
paraissait plein de bonhomie sous son blanc capuchon de père Noël. Des
lamas s’éparpillaient dans les prés en contre-bas.
— Ils sont aussi gracieux que des biches avec leur long cou dégagé.
C’est le chameau de l’Amérique du Sud, n’est-ce pas ?
— Si vous voulez. En plus petit mais aussi utile. Les Indiens en
utilisent la laine, le lait, la viande et lui font porter leurs fardeaux.
— Et les vigognes ? Y en a-t-il dans ce troupeau ?
— Sûrement pas. L’espèce est en voie de disparition, aussi sont-elles
soigneusement parquées. Vous les reconnaîtriez à leur queue qui est
beaucoup plus longue que celle des lamas. Leur laine est aussi plus
fournie.
— Mais coûteuse ! Je me suis déjà aperçue que les écharpes de
vigogne étaient hors de prix. Des alpacas, je n’en rencontrerai sûrement
pas non plus, dites ?
— Oh ! vous aurez bien l’occasion d’en visiter un élevage ! Ils ont l’air
de gros moutons bien capitonnés. Les guanacos aussi sont protégés. Leur
fourrure se vend très bien. C’est moins lourdaud que l’alpaca ; ça vous a
des allures d’autruche mais ça ne court guère. En avez-vous bientôt fini
avec notre faune ? J’aimerais mieux vous parler d’autre chose…
Il voulut lui reprendre la main et essaya de lui passer le bras autour
de la taille. Elle se dégagea.
— Cessez, Lucio. Je n’aime pas ce jeu.
— Ce n’est pas un jeu. C’est… disons, un hommage. Vous êtes si jolie,
Ariane. On a dû vous le dire souvent.
— Quelquefois.
Elle voulut se lever mais il la fit se rasseoir.
— Ariane, me croirez-vous si je vous dis que je n’ai jamais rencontré
une jeune fille qui me plaise autant que vous ?
— Non, répondit-elle sans ambages.
— Que vous êtes méchante ! Aussi méchante que jolie… Ariane, ne
vous effarouchez pas. J’ai grande envie de vous épouser.
— Moi pas !
Il fit mine de n’avoir pas entendu.
— Votre père ne trouverait sûrement rien à redire à ma famille. Mes
ancêtres ont servi les Rois Catholiques : c’est prouvé, archi-prouvé dans
les vieux registres de la Castille et dans notre arbre généalogique. Et
M. de Moustier n’objecterait certainement rien à ma situation… Si vous
acceptiez, vous me rendriez le plus heureux des hommes, Ariane.
Alors… ? Ou y a-t-il autre chose… ? Est-ce que je vous déplais…
physiquement… ?
Le beau regard velouté, attaché sur elle, était empreint d’une émotion
sincère. On y lisait même une réelle angoisse, assez surprenante, étant
donné le personnage. Ariane secoua là tête, touchée malgré elle, mais pas
troublée, calme… La légère griserie causée par le vin, l’excellent déjeuner,
s’était dissipée. Elle était parfaitement maîtresse d’elle-même et peinée
de le décevoir. Ce n’était pas dans sa nature de jouer les coquettes
impitoyables. Elle chercha à adoucir son refus.
— Non, dit-elle, ce n’est pas cela. Vous m’êtes très sympathique,
Lucio. Mais…
— Mais… ? Dites !
Elle hésita encore. L’air anxieux de Lucio la décida.
— Je suis fiancée. Ou, du moins, tout comme…
— Vous ! Quel malheur ! Mais… cela ne se sait pas… ? Vous ne l’avez
pas annoncé… ? Pourquoi ?
— Ce n’est pas encore officiel, dit-elle très vite.
Il était resté d’abord comme assommé puis, très vite, se ressaisit,
sauta sur ses pieds et s’écria presque gaiement :
— Mais vous n’avez pas juré devant la Vierge et les saints, entourée
de toute votre famille, la larme à l’œil… ? Alors, ça ne compte pas ! Ce ne
sont pas de vraies fiançailles ! Elles peuvent se rompre. Rien ne
m’empêche d’espérer… Cela, vous ne pouvez pas me l’interdire. Je vous
aime, Ariane, et vous ne semblez pas le croire. Vous êtes si différente de
toutes ces filles que je rencontre continuellement et qui me courent après,
à cause de ma famille et de mon poste au ministère. Vous me croyez,
dites ?
— Mais oui, dit-elle mollement.
Puis, avec davantage de fermeté :
— N’en parlons plus, Lucio, puisque je vous ai dit que je n’étais pas
libre. Vous me désobligeriez en revenant là-dessus et me feriez regretter
de vous avoir accompagné.
Il se tut et ils regagnèrent en silence leur taxi. L’entrain de Lucio était
tombé. Aux yeux d’Ariane, peinée elle aussi, le riant paysage s’était
assombri. Entre Lucio et elle, l’atmosphère était devenue pesante. Elle
voulut l’alléger et finit par dire :
— Ne m’en veuillez pas, Lucio. Restons bons amis.
— Naturellement ! C’est la fatalité.
De nouveau, ils retombèrent dans leur mutisme. Ariane voyait
imperceptiblement trembler la petite moustache de chat de Lucio, au-
dessus de ses lèvres, très rouges comme celles de Fatima, et se renfonçait
loin de lui dans le coin de la voiture. Enfin, il parut se calmer et, d’une
voix un peu enrouée mais presque naturelle, faisant un effort dont elle lui
sut gré :
— Ce n’est pas une raison pour que je vous assomme avec ma
déception. J’avais quelque chose à vous raconter dont j’ai oublié de vous
parler, ayant d’autres idées en tête : j’ai reçu des nouvelles de Nilssen.
Instantanément, elle se redressa, intéressée.
— Ah ! Oui ? Et que vous raconte-t-il, si ce n’est pas indiscret ?
— Pas le moins du monde. Eh bien, il est assez contrarié ! Ses
recherches à Trujillo ne lui ont pas apporté les résultats qu’il espérait. La
sépulture qu’il avait repérée était beaucoup plus récente qu’on ne croyait
et n’a presque rien livré d’intéressant. Mais on lui a parlé d’un autre site à
explorer. Il est en train de se renseigner à son sujet. Seulement, il lui
faudra solliciter de nouvelles autorisations et il craint qu’on ne les lui
refuse.
— Et pourquoi ?
— Parce que ce serait dans une zone assez litigieuse, à la frontière
péruvio-bolivienne, sur les rives du lac Titicaca. Son gouvernement ferait
éventuellement des démarches mais, étant donné qu’il a déjà fouillé au
Pérou, il craint que la Bolivie ne soulève des difficultés. Vous savez que
Lima n’est pas au mieux avec La Paz.
— Mais, sur place, vous ne croyez pas qu’on pourrait peut-être faire
quelque chose ? Mon père est en très bons termes avec ses homologues
boliviens et avec l’ambassadeur de Bolivie lui-même.
— Un appui discret de l’ambassade de France ne serait peut-être pas
inutile, dit-il enfin. Tout cela est encore très vague. Je ne vous en parle
que parce que je sais que vous vous intéressez à Nilssen.
— Si mon père peut faire quelque chose, il le fera certainement
volontiers.
Une agréable excitation intérieure s’était emparée d’elle, à la pensée
de rendre à son tour service à Erik Nilssen. La contrariété causée par la
demande impromptue de Lucio était oubliée.
— Oh ! rien ne presse ! Ce n’est pas encore mûr. Il faut d’abord qu’il
se renseigne à fond avant d’entreprendre quoi que ce soit. Il est possible
que ce prétendu site soit imaginaire. M. de Moustier connaît-il Nilssen ?
— Non, c’est moi qui ai eu l’occasion de le rencontrer.
— Alors, attendez avant de lui en parler.
— Bien entendu.
Néanmoins, elle cherchait déjà comment elle s’y prendrait pour
circonvenir adroitement son père. Il lui faudrait agir avec prudence.
M. de Moustier n’aimait pas donner des recommandations. Mais, avant
d’opter définitivement pour l’Ecole d’Administration, il avait, un
moment, songé à préparer l’Ecole des Chartes et s’était toujours intéressé
à l’archéologie, ce qui créerait, en quelque sorte, un point de contact avec
Erik Nilssen, et pouvait faciliter leur entrée en relations. Le fait qu’il fût
lié avec les Garron y Mendoza le justifierait également.
A présent que tout risque de complications et de tracas était écarté,
Ariane pourrait peut-être en profiter également pour avouer à son père
cet accrochage d’auto dont la dissimulation lui pesait. Par voie de
conséquence, elle pourrait expliquer la présence, dans sa chambre, du
coffret inca qu’un jour ou l’autre, M. de Moustier finirait bien par
remarquer. Elle verrait… Son imagination avait de quoi s’exercer.

*
* *

Ils retrouvèrent à l’hôtel une Fatima enjouée, rieuse, sortie
apparemment de sa crise mystique. Après avoir quitté le couvent, en
gagnant l’hôtel, elle avait effectué quelques menues emplettes.
Entr’autres acquisitions, elle avait acheté deux de ces petits chapeaux
melon qu’avait remarqués Ariane.
— Ce sera un souvenir de notre voyage, dit-elle gentiment à Ariane en
lui en offrant un. Nous aurons l’air de deux sœurs.
Le mot était malheureux. Ariane vit s’assombrir le visage de Lucio,
mais Fatima ne s’aperçut de rien. Elle jacassait comme une pie, narrait
son déjeuner, plus que frugal, avec les religieuses, et avouait n’être pas
fâchée d’en avoir fini, pour cette fois, avec le couvent de Santa Catalina.
— Je ne m’y verrais décidément pas ! Oh ! mais pas du tout ! Tante
Maria a beau être une sainte : très peu pour moi… Ariane chérie, vous
êtes irrésistible avec ce chapeau !
— Elle l’est, avec ou sans, grogna Lucio.
— Entendez-vous ça ! Mon frère en mal de compliments !
Félicitations, Ariane, car cela lui arrive rarement. Il est plutôt bêcheur
d’habitude. Mais c’est vrai qu’avec vous…

*
* *

M. de Moustier ne dissimula pas sa satisfaction lorsqu’Ariane
descendit de l’auto des Garron y Mendoza qui était venue les chercher à
l’aéroport.
— Comme le temps m’a duré de toi, ma chérie ! A en être malade !
— Pour deux jours seulement ! Vous n’êtes vraiment pas raisonnable,
papa ! D’abord, je suis sûre que vous exagérez.
— Presque trois ! Et je n’invente rien ! Mon taux de diabète a
certainement augmenté pendant ton absence. J’ai encore eu des
complications à l’ambassade. Une note du Quai désagréable ! Je ne
supporte vraiment plus les contrariétés. Vivement que tu te maries, ma
chérie, et que, tranquille sur ton sort, je puisse penser à la retraite !
Pourquoi, mais pourquoi, retarder d’annoncer tes fiançailles ?
— Eh bien, soyez heureux, papa, répondit-elle de mauvaise grâce. Je
viens précisément d’en faire part aux Garron y Mendoza.
CHAPITRE V
La tristesse traditionnelle des derniers jours de carême ne pesait
guère sur Lima. Le ciel, débarrassé de sa brume, était trop pur ; les fleurs,
trop odorantes sous le soleil qui exaltait leur parfum. Cette fin de mars
qui, dans l’hémisphère austral, correspond à l’automne de l’autre moitié
du globe, était radieuse. Les processions ne débuteraient que la semaine
sainte et les Garron avaient prévenu Ariane qu’elles avaient peu de
caractère dans cette grande ville trop modernisée, et que les amateurs de
pittoresque feraient mieux d’aller les suivre ailleurs, à Cuzco, par
exemple.
Ariane avait transmis l’information à son père et à Didier. Celui-ci
était arrivé pour les vacances prévues, plus épris que jamais, et, sous ses
baisers, Ariane se découvrait vraiment amoureuse. Ayant fait part de ses
fiançailles à Lucio, elle n’avait plus de raison de les taire et elle avait enfin
consenti à ce que l’annonce en parût dans le carnet mondain du Dias, à la
grande satisfaction de M. de Moustier.
Fatima, rendue à ses flirts, ses élans mystiques envolés, avait
embrassé son amie avec une chaleur mêlée de reproches :
— Pourquoi ne me l’avoir pas dit, à moi toute seule d’abord, Ariane ?
Ce n’est pas chic… Je me serais tue, je vous jure. Je ne me serais pas
attendue à tant de cachotterie de votre part.
— Je ne pouvais pas, Fatima. Ne m’en veuillez pas. Il y avait des
raisons impérieuses pour que je garde le silence, même avec vous.
Elle eût été bien en peine de dire lesquelles. Heureusement, Fatima
poursuivait sur sa lancée.
— Ce qui m’a le plus vexée, c’est de deviner que Lucio le savait… Si,
si, ne protestez pas. Je l’ai bien compris à son air quand vous nous l’avez
dit, le jour même où le journal l’a annoncé.
— J’avais été obligée de le lui laisser entendre. Ne me forcez pas à
vous dire pourquoi, Fatima.
— Inutile, j’ai compris. C’est à Arequipa, n’est-ce pas ? Oh ! Ariane,
quel dommage ! Je ne veux pas dire que Didier Villojane n’est pas
sympathique. Il est beau garçon, distingué, racé… Un peu trop sérieux
pour mon goût, mais attirant quand même. On prédit qu’il fera carrière.
Mais, si vous ne l’aviez pas connu, peut-être que Lucio aurait eu sa
chance… ? Nous serions devenues sœurs pour de bon. Je le suis déjà
tellement de cœur ! Lucio est tout autre depuis Arequipa. Je me doutais
un peu de la raison mais, maintenant, j’en suis sûre… Il a certainement
beaucoup de chagrin.
— Il se consolera vite, dit Ariane qui ne prenait pas très au sérieux la
peine de Lucio. Et vous, Fatima, ce sera bientôt votre tour, je prévois ça.
— Oh ! moi, est-ce que je sais ? Je suis du genre papillon, vous savez.
Je flirte un peu avec l’un, avec l’autre pour passer le temps. Il n’y en a
qu’un que je mette vraiment au-dessus de tous, mais je le vois rarement
et je suis certaine de ne pas l’intéresser du tout. Vous verrez que je finirai
par rejoindre tante Maria.
— Je ne crois pas, dit Ariane en riant. Mais il va falloir que je vous
quitte. J’aperçois Didier qui vient me chercher.
Elle l’avait aperçu entre les balustres de la véranda des Garron où
elles se tenaient toutes deux et constatait, une fois de plus, avec fierté,
l’élégance de son allure. Il serra la main de Fatima et passa tendrement le
bras autour des épaules d’Ariane.
— Je suis venu vous enlever ce trésor, Fatima. Vous nous excuserez
de ne pas nous attarder.
— Quand sera-t-il tout à fait vôtre ? Ariane ne m’a pas parlé de date.
— S’il ne tenait qu’à moi, ce serait demain. Mais il paraît qu’il me faut
languir jusqu’à cet été.
— Ce sera vite là. Oh ! l’impatience des fiancés !

*
* *

Dans la voiture, tenant le volant d’une main, Didier posa l’autre sur
celle d’Ariane.
— Une nouvelle, ma chérie : votre père a décidé que nous devrions
profiter de mes vacances pour visiter Machu-Picchu, et qu’il nous y
accompagnerait. Il a déjà établi tout un programme. Nous passerons par
Cuzco, ce qui est, d’ailleurs, obligatoire, mais sans nous y attarder. Ce
n’est qu’au retour que nous nous y arrêterons pour assister aux
processions de la semaine sainte puisqu’elles sont plus pittoresques
qu’ici.
— Et papa veut en être ? demanda Ariane, stupéfaite.
— Mais oui. J’en ai été moi-même étonné quand il me l’a dit. Il a
combiné cette escapade et s’en promet beaucoup d’agrément. Il doit se
sentir vraiment très bien.
— Vous avez le don de miracle, Didier.
— Le fait est que je l’ai trouvé mieux que lors de ma précédente
venue. C’est un grand nerveux, Ariane. Il éprouve pour moi une affection
qui m’émeut, et se réjouit de notre mariage. Sa santé s’en trouve
améliorée. Il faut lui éviter toute complication, tout souci, ne lui
occasionner que des joies, et il vivra centenaire !
— Ce n’est pas toujours possible, dit-elle pensivement.
De retour à la villa Floriana, ils buvaient maintenant un gin-tonic
sous un boracho qui laissait pleuvoir des pétales roses sur les cheveux
d’Ariane. Dans un jeu d’amoureux, Didier s’amusait à piquer de petits
baisers la paume de ses mains qu’elle avait abandonnées sur ses genoux.
— Je n’ai toujours pas eu le courage de lui raconter mon histoire, dit-
elle tout à coup.
— Quelle histoire, chérie ?
— Vous ne vous rappelez pas ? Mon accrochage de voiture. Quand j’ai
tamponné la voiture de ce Norvégien qui a été d’accord pour que nous ne
fassions pas de déclaration à l’assurance et qui m’a envoyé ce merveilleux
coffret ancien. Vous avez même critiqué ce cadeau dont vous disiez que
rien ne justifiait l’importance.
— Ah ! oui, je me souviens… Pourquoi y revenir ? L’affaire est classée.
J’ai été un peu contrarié d’abord, j’avais peur que vous vous soyez mise
dans un mauvais cas, puis je vous ai approuvée de n’avoir rien dit à votre
père. Il venait d’être souffrant et aurait trouvé le moyen de se tracasser
démesurément pour un incident minime. Mais vous êtes bien sa fille !
Vous avez tendance à vous tourmenter, pour un rien et à vous forger des
cas de conscience là où il n’y pas sujet. Ce bibelot, fourrez-le dans un coin
et ne le regardez plus.
— Vous ne comprenez pas que cela me pèse d’avoir dissimulé
quelque chose à papa ? Vous ne vous rendez pas compte, Didier, que je ne
lui ai jamais rien caché. Nous avons toujours vécu tellement cœur à cœur
tous les deux depuis la mort de maman !
— Et vous êtes franche, transparente comme le cristal, sincère
jusqu’au scrupule ! C’est une des raisons pour lesquelles je vous adore.
Vous viviez cœur à cœur avec votre père, dites-vous : Ariane chérie, claire
comme de l’eau de source, c’est ainsi que nous vivrons, sans rien de caché
l’un pour l’autre. Vous me le jurez, Ariane ?
Elle allait répondre, il l’en empêcha.
— Et puis, non, ne jurez pas. C’est offensant pour vous, ce que je vous
demandais là, Ariane, ma fleur de cristal..
Il l’attira à lui pour l’embrasser passionnément. Elle lui rendit ses
baisers avec une ardeur à laquelle elle ne l’avait pas habitué. Il ne comprit
pas que cet élan inhabituel correspondait en elle à un obscur remords :
« Pureté de cristal » ! Est-ce que je mérite vraiment une telle
louange ? Je ne lui ai pas raconté la demande de Lucio. Je voulais le faire,
puis j’ai craint de mettre une gêne dans ses relations avec les Garron.
Maintenant, cela m’embarrasse d’y revenir. Et ce « bibelot », comme il
dit, loin de le reléguer, je le garde sous mes yeux, j’éprouve toujours une
vraie joie à le regarder ; je pense souvent à celui qui me l’a donné. Cela
non plus, je ne le lui ai pas dit ! Etre tout à fait sincère, je crois vraiment
qu’on ne le peut pas. L’être « à peu près », c’est déjà assez difficile…
Même avec celui qu’on aime ! Si je n’aimais pas Didier ou, du moins, pas
autant, que serait-ce ? Dire qu’il y a peu de temps encore, j’avais
l’impression d’accepter son amour sans lui donner totalement le mien en
échange ! Quel soulagement d’en avoir fini avec ces incertitudes ! »
Pelotonnée contre Didier, elle s’abandonnait délicieusement à ce
bonheur sans faille qu’une sérénité encore inconnue parachevait. Une
réminiscence faillit le troubler. Sollicité peut-être par cette béatitude, le
souvenir de la malédiction de l’Indienne d’Arequipa lui revint
brusquement en mémoire, alors qu’elle l’avait complètement oubliée :
« Que ton cœur erre à la dérive… » Mais les puissances occultes étaient
exorcisées ! Ce qu’avaient commencé les rires de Lucio, les baisers de
Didier l’achevaient. Et, de nouveau, le maléfique souhait sortit de l’esprit
d’Ariane qui se serra plus étroitement contre son fiancé.

*
* *

Trois jours plus tard, ils montaient dans le pittoresque petit train qui,
de Cuzco, hisse à Machu-Picchu et à quelques minuscules villages perdus
dans les montagnes, les touristes et de rares indigènes. Ce jour-là, les
voyageurs étaient peu nombreux. Sans conviction, Ariane avait suggéré
de proposer aux Garron y Mendoza de se joindre à eux. Mais Didier avait
fait la moue.
Si, d’emblée, il s’était mis sur le pied, avec Fatima, d’une franche
camaraderie, entre Lucio et lui, le courant n’avait pas passé.
Probablement jaloux, Lucio ne s’était pas montré sous son meilleur jour.
Il avait accentué les manières affectées qui le faisaient souvent traiter de
poseur. Ce manque de simplicité avait déplu à Didier, ainsi que les
attentions ostensiblement témoignées à Ariane. Aussi s’était-elle
applaudie d’avoir gardé le silence sur la déclaration de Lucio, trouvant,
décidément, de plus en plus, qu’une franchise totale était difficile, sinon
impossible.
— Ne pensez-vous pas que nous serions mieux rien que nous trois,
chérie ? Pourquoi nous encombrer d’eux ?
— Ils m’ont emmenée à Arequipa ; je pensais poli de leur offrir de
nous accompagner, mais vous avez raison : ce sera beaucoup plus
agréable d’être entre nous.
Le petit train haletait, geignait, reculait comme effrayé devant la rude
tâche qu’on lui imposait ; puis repartait, avec des cahots qui jetaient les
voyageurs les uns sur les autres. Malgré l’altitude, ou, peut-être même à
cause d’elle, l’approche de l’automne austral ne se faisait pas encore
sentir.
Ce furent d’abord des vallées, traversées de murmurant ruisseaux,
puis les montagnes, déjà proches, se resserrèrent autour des rails.
L’escalade s’accentua.
« Comment se fait-il que nous montions toujours ? Pourtant Cuzco
est déjà à trois mille six cents mètres ? » s’étonnait Ariane.
Cependant, quand ils descendirent de wagon, ils eurent l’impression
d’être au fond d’un vertigineux canyon, enserré entre d’abruptes parois
rocheuses. Au-dessus de leurs têtes, le ciel apparaissait lointain et comme
rétréci, et, à leurs pieds, enfoncé si profondément que le regard s’en
épouvantait, miroitait, tourbillonnait, l’Urubamba dont ils venaient de
remonter la vallée.
— Mais… Machu-Picchu… ?
— En haut. Encore plus haut. Un autocar va nous y monter. La route
est récente. Du temps des Incas, il n’y avait que des sentiers difficilement
praticables. C’est pourquoi les Espagnols n’y parvinrent jamais.

*
* *

Une cité veuve de ses habitants mais qui, loin d’avoir été abandonnée
depuis cinq siècles, semblait l’être depuis à peine quelques années, telle
fut l’impression qu’éprouva Ariane en gravissant, la main dans celle de
Didier, ses centaines de marches. La ville s’étageait, deux versants
bordant un étroit plateau, entre deux pics qui paraissaient ses gardiens et
dont l’un, au moins, avait dû servir de poste de guet. Les terrasses en
gradins, qui avaient supporté les cultures nourricières, subsistaient
encore intactes et aussi beaucoup de maisons dont ne manquaient que les
toits. M. de Moustier abandonna bientôt les jeunes gens qui
poursuivirent seuls leur promenade. Ils en revinrent enchantés, mais
fourbus, car elle n’avait été qu’une continuelle escalade. Tous trois
décidèrent de se coucher tôt.

*
* *

Ariane s’endormit tout de suite et si profondément que quelques
heures de sommeil suffirent pour la reposer. Les premières lueurs de
l’aube, filtrant à travers ses volets, la trouvèrent assise sur son lit, agitant
dans sa tête une idée folle, à laquelle elle fut incapable de résister : celle
d’aller voir se lever le soleil sur la ville morte. Elle s’habilla promptement
et sortit. Sa sveltesse lui permit de se glisser assez facilement à côté du
tourniquet qui bloquait l’entrée des ruines. Une étrange exaltation
l’animait. Didier, sans doute encore endormi, ne lui manquait pas. Au
contraire, elle jouissait de cette solitude qui stimulait son imagination. A
plusieurs reprises, des mots chantèrent en elle comme un leitmotiv :
« Seule ! Je suis seule dans la citadelle des Incas. Seule pour les
évoquer dans ce qui fut sans doute leur dernier refuge. Seule avec leurs
ombres. »
Le soleil tardait à se lever. Le ciel était encore gris. A peine un peu de
rose y transparaissait-il du côté de l’est. La brume peuplait d’ombres
floues les bords du sentier coupé de marches que suivait Ariane. Par
instants, le sentiment d’approcher du seuil d’un mystère l’étreignait, mais
elle n’avait pas peur. Les ombres, qui prenaient à ses côtés la forme de
silhouettes humaines, se faisaient, en quelque sorte, tutélaires. Elles la
rassuraient plutôt qu’elles ne l’effrayaient.
Elle joua à s’imaginer que c’était les fantômes des anciens habitants
qui l’accompagnaient dans ce pèlerinage qu’elle dédiait à leur mémoire.
Elle chemina ainsi, au milieu de ces formes vagues qui, peu à peu,
perdaient de leur densité jusqu’à n’être plus que de légers voiles qui se
dissipèrent. Les murs incas, épais, faits de pierres encastrées les unes
dans les autres, apparurent dans leur sévère réalité, en même temps que
le ciel bleuissait. Et, tout à coup, le soleil apparut.
Son premier rayon éclaira, non loin d’elle, le dos d’un homme assis
sur le rebord de pierre, entourant une sorte de tour qui avait dû être à la
fois un observatoire et un cadran solaire. Elle s’arrêta, hésitante,
légèrement inquiète.
L’homme avait dû entendre le bruit de ses pas et tourna la tête. Elle
reconnut Erik Nilssen. Son cœur tressaillit de plaisir. Elle se hâta vers lui
qui était demeuré immobile. Pourtant, il l’avait reconnue. Comme si elle
ne l’avait pas quitté, il ne la salua pas, ne s’embarrassa pas de vaines
formules de politesse et dit seulement :
— Vous êtes bien la seule personne que j’aurais admis de voir ici, à
cette heure en dehors du temps.
— J’ai eu l’impression qu’ils étaient là, répondit-elle.
— Qui ? Les Incas ?
— Oui.
— Mais bien sûr ! Il n’y a que pour ceux qui vivent enfoncés dans la
matière qu’ils sont vraiment morts. Aux rêveurs, pour qui passé et avenir
ne sont qu’un immense présent, ils sont prêts à réapparaître à la plus
légère sollicitation. C’est pourquoi, ce matin, ils étaient là, pour vous et
pour moi.
Il sauta avec souplesse de son perchoir et la rejoignit. Il faisait tout à
fait clair à présent. Elle crut voir une lueur heureuse dans ses yeux
couleur d’océan. Il lui sembla que son propre cœur en recevait le reflet.
Elle se sentait intensément joyeuse et légère, un peu fébrile aussi.
— Vous êtes venue visiter ce Pompéi péruvien ? Mais Machu-Picchu
n’était pas une ville de débauche. Les Incas n’étaient pas des dépravés.
On y priait, on y travaillait. Vous avez dû voir les quartiers des prêtres,
des commerçants, des soldats. Et, plus tard, on a tenté d’y survivre.
— Vous savez comment se sont passés les derniers jours ? Pourquoi,
comment, cet abandon ?
— Personne ne sait. Le professeur Hiram Bengham, qui a découvert
la cité que tout le monde ignorait, n’a pas trouvé d’explication. Il l’a fait
dégager de son linceul de pierrailles, de folle végétation, et même de
fleurs, car il y en a ici, par moments, comme dans un cimetière où les
morts seraient très choyés. Puis il s’est préoccupé de la rendre accessible
en faisant tracer la route que vous avez empruntée. C’était déjà beaucoup.
Mais c’est tout ! Les Incas ont gardé leur secret. C’est peut-être mieux
ainsi.
Puis, changeant de ton et souriant :
— Me permettez-vous de vous accompagner ? Vous retournez à
l’hôtel, je suppose, peut-être rejoindre des amis ? Car vous n’êtes pas
seule ?
Une rougeur colora les joues d’Ariane.
— Non.
Elle ajouta très vite pour en finir d’un coup :
— Je suis ici avec mon père et mon fiancé.
— Ah ? Vous êtes fiancée ? Mes félicitations.
Fut-ce une idée ? Il sembla à Ariane que les yeux d’Erik Nilssen, un
instant égayés, avaient repris leur habituelle expression mélancolique.
Mais, au contraire, son sourire s’accentua. Etait-il forcé ? Elle n’eût pu le
dire.
— C’était immanquable quand on est aussi jolie que vous. Et c’est
pour bientôt, le grand événement ?
— Cet été, je pense. C’est le fils d’un ancien ami de ma famille. Aussi
mon père est-il enchanté de ce mariage.
— L’essentiel est que vous le soyez, dit-il sèchement.
— Mais… je le suis, répondit-elle, surprise du ton qu’il avait employé.
Ils cheminèrent en silence pendant un instant. Un bonheur confus
inondait Ariane. Il n’avait aucun rapport avec les élans intermittents de
passion qu’elle éprouvait auprès de Didier et qui alternaient avec des
moments de calme félicité. Elle croyait sentir son sang couler plus vite
dans ses artères, ce qui entretenait en elle cette fièvre délicieuse qu’elle
ressentait depuis qu’elle avait aperçu Erik Nilssen. Elle avait envie de
parler mais craignait, en même temps, de rompre le charme de ces
instants imprévus où ils marchaient, tout proches l’un de l’autre,
mystérieusement liés, seuls dans cette nécropole.
— Il faut absolument que vous fassiez la connaissance de mon fiancé,
dit-elle enfin. Je suis sûre que vous sympathiserez.
— J’en suis persuadé, répondit-il poliment.
Et, après un silence :
— Que fait-il, si je ne suis pas indiscret ?
— Il est dans la diplomatie comme mon père. Pour le moment,
secrétaire d’ambassade à La Paz. Mais je désire ne pas me marier avant
qu’il ait obtenu un poste plus rapproché. La santé de mon père me cause
des soucis, je ne voudrais pas m’éloigner de lui.
Elle fit une pause, puis ajouta, comme si elle était désireuse
d’expliquer les racines de cette amitié qu’elle sentait grandir
impérieusement en elle :
— C’est la raison pour laquelle je vous suis si reconnaissante d’avoir
bien voulu ne pas avertir la compagnie d’assurances lorsque je vous ai si
stupidement accroché. Je m’efforce tellement de lui épargner toute
contrariété. La moindre le rend malade. Vous vous rappelez peut-être que
je vous l’ai déjà dit.
— Je m’en souviens parfaitement, mais je me souviens aussi que nous
étions convenus de ne plus parler de cet incident sans importance. Je lui
dois d’ailleurs de vous avoir rencontrée. N’est-ce donc rien ?
— Je suis heureuse aussi de vous avoir connu, dit-elle spontanément.
Puis, sans transition, elle poursuivit :
— Je voudrais que vous me parliez de vos fouilles. Vous avez fait des
recherches du côté de Trujillo, je crois.
— En effet. Comment le savez-vous ?
— Par les Garron y Mendoza. Je suis très liée avec Fatima.
— C’est une charmante fille, dit-il négligemment.
— Elle vous admire beaucoup.
— Vraiment ? Il n’y a pourtant pas de quoi. Le-fait est que j’ai
souvent l’occasion de rencontrer son frère lorsque je vais au ministère des
Affaires étrangères pour les autorisations concernant mes recherches, et
il m’a introduit chez ses parents. Les Garron y Mendoza m’ont accueilli
avec beaucoup d’amabilité. Si Lucio vous a dit que j’ai fouillé à Trujillo, il
a dû vous dire aussi que ce n’avait pas été positivement un succès.
— Mais il m’a raconté aussi que vous envisagiez de nouvelles fouilles
près du lac Titicaca.
— C’est exact. Je suis même venu spécialement à Machu-Picchu pour
rencontrer un vieil Indien qui a travaillé sous les ordres du professeur
Hiram Bengham. Celui-ci lui aurait parlé d’un site, d’ailleurs mal repéré,
qu’il pensait intéressant, mais que la mort l’a empêché d’explorer. Le hic,
c’est qu’il se trouve dans une sorte de no man’s land entre le Pérou et la
Bolivie. Ça risque d’être le diable pour obtenir les autorisations.
— Je sais, s’écria impulsivement Ariane. Je lui ai même dit que mon
père pourrait peut-être agir dans la coulisse. Vous savez qu’il est
conseiller à l’ambassade de France et remplace momentanément
l’ambassadeur en congé de maladie. Permettez-moi de vous présenter à
lui. Nous voilà presque rendus à l’hôtel. Nous ne repartons que ce soir.
Accepteriez-vous de venir prendre l’apéritif tout à l’heure avec nous ?
— Et, en même temps, je ferai la connaissance de votre fiancé, dit-il
avec une intonation bizarre.
— Certainement, dit Ariane, tout à coup un peu gênée.
— Eh bien, c’est entendu ! A midi, si cette heure vous convient.
Elle hésita à lui tendre la main. Ils avaient été si proches l’un de
l’autre un moment et, maintenant, ils redevenaient deux étrangers se
connaissant à peine. Erik Nilssen trancha la difficulté en s’inclinant et
s’éloigna d’un pas rapide et cadencé de sportif. Elle le regarda disparaître
au tournant du sentier avec un léger regret. Mais la pensée qu’avant peu,
son père, Didier, Erik Nilssen et elle, formeraient un sympathique
quatuor, le dissipa. N’étaient-ils pas faits pour s’entendre ?
M. de Moustier et Didier, en train de déjeuner à la terrasse de l’hôtel, la
virent apparaître, le sourire aux lèvres.

*
* *

— Déjà en promenade, Ariane ?
— Nous te croyions encore dans ta chambre. Où étais-tu ?
— Dans les ruines, bien sûr ! Le désir de voir le soleil se lever sur
Machu-Picchu, ne croyez-vous pas que ça peut suffire à vous tirer du lit ?
Oh ! paresseux que vous êtes ! Mais, si vous le permettez, j’aimerais bien
boire une tasse de thé, accompagnée de quelque chose de substantiel. Je
meurs de faim.
Elle fit un signe au serveur, s’assit et se mit à beurrer des toasts.
— Votre sortie matinale vous a donné bonne mine (Didier la
regardait avec attention). Vous avez réussi le miracle d’être encore plus
fraîche et plus jolie qu’à l’accoutumée. Est-ce d’avoir rencontré le fantôme
de quelque Inca ?
— Je n’ai pas rencontré de fantôme, mais un être bien vivant qui
profitait comme moi de cette heure matinale pour les évoquer : un
archéologue.
— Ah ? Le Norvégien dont vous m’avez parlé ?
— Tout juste.
— Tu en as peut-être parlé à Didier, mais pas à moi, remarqua
M. de Moustier, un peu vexé.
— Oui, papa. Je vous expliquerai. C’est un ami des Garron.
— Et c’est chez eux que tu as fait sa connaissance ?
— Pas précisément. Je vous raconterai tout cela en détail un peu plus
tard. Je l’ai invité à venir prendre l’apéritif tout à l’heure avec nous. Je
suis sûre que vous le trouverez sympathique.
Didier n’avait pas l’air charmé de l’initiative d’Ariane.
— Que fait-il par ici ?
— Son métier d’archéologue ou, du moins, quelque chose qui s’y
rapporte. Il est surtout venu, m’a-t-il dit, pour rencontrer un Indien qui a
travaillé sous les ordres du professeur Hiram Bengham, à dégager
Machu-Picchu. Mais vous pourrez lui demander des précisions sur ses
travaux. Plusieurs de ses trouvailles sont exposées au musée
archéologique. C’est son gouvernement qui l’a envoyé faire des
recherches au Pérou.
— Ce doit être un homme intéressant, en effet, dit M. de Moustier. Si
ma carrière s’était montrée moins accaparante et si ma santé me l’avait
permis, j’aurais volontiers choisi l’archéologie comme violon d’Ingres.
Mais tu as l’air d’en savoir long sur ce personnage. Vous avez donc
bavardé longtemps ?
— Papa, je vous avais promis une explication un peu plus tard. Je vais
vous la donner tout de suite.
Subitement, elle ne voulait plus rien dissimuler. Son amour des
situations nettes l’emportait. Une arrière-pensée facilitait également
l’aveu : M. de Moustier, mis au courant de l’attitude d’Erik Nilssen
lorsque Ariane avait embouti sa voiture, n’en serait-il pas mieux disposé
pour glisser un mot en sa faveur auprès des Services culturels de Bolivie ?
— Je t’écoute, ma chérie.
Didier s’était levé discrètement.
— J’ai quelques lettres à écrire. Vous permettez… ? Je voudrais me
libérer avant la venue de… qui, au fait ?
— M. Nilssen. Erik Nilssen.
En quelques phrases volontairement succinctes, Ariane fit le récit de
son aventure. Comme elle le prévoyait, M. de Moustier manifesta son
mécontentement.
— Cela ne m’étonne pas de toi. Je devrais t’interdire de conduire. Et
c’était complètement stupide de ne pas prévenir l’assurance ! Stupide et
dangereux ! Si ce Nilssen avait été sérieusement blessé, tu te rends
compte des conséquences ?
— Mais puisqu’il ne l’était pas ?
Il lui était facile maintenant de passer sous silence ses inquiétudes,
son angoisse.
— Tu ne pouvais pas le savoir. Et la raison de cette absurde
dissimulation ?
— Vous veniez d’être souffrant, papa, Rappelez-vous, c’était juste
après notre arrivée. Vous étiez, de plus, accablé de soucis avec cet intérim
qu’il vous fallait assumer alors que vous étiez à peine au courant des
affaires de l’ambassade.
— Je sais, je me rappelle. Es-tu sûre, au moins, d’avoir complètement
indemnisé M. Nilssen ?
— Je vous répète que je lui ai immédiatement envoyé un chèque du
montant de la facture qu’il m’avait adressée acquittée. Dans un très joli
petit coffret ancien !
— Que tu t’es bien gardée de me montrer ! C’est un comble ! Te faire
un cadeau par-dessus le marché ! Il est jeune, vieux, M. Nilssen ?
— Plutôt jeune. D’ailleurs, vous l’allez bien voir.
— Et tu avais mis Didier au courant de ton aventure ? Qu’en a-t-il
dit ?
— Il m’a approuvée.
L’indignation de M. de Moustier tombait peu à peu, mais son
mécontentement demeurait.
— Dans ces conditions, tu as bien fait de l’inviter. Heureusement
encore que tu as eu la franchise à retardement de m’avouer cet accident !
Quoique je ne puisse que me sentir gêné devant ce garçon ! J’ai
l’impression d’être son débiteur. Il me faudra t’excuser.
— Vous risquez de le vexer, papa. Si vous m’en croyez, ne faites
allusion à rien. Vous êtes censé ne rien savoir. Laissez-lui le bénéfice de
son attitude.
— Chevaleresque, j’en conviens. Enfin, nous verrons. Cela dépendra
de la manière dont il va se présenter. Ça a l’air d’un homme bien élevé.
Quoique ce cadeau, hum…
Elle ne répliqua pas, jugeant que cette explication si redoutée, s’était
plutôt bien passée. M. de Moustier en était arrivé au point qu’elle voulait.
Si Erik Nilssen avait besoin qu’un mot discret du conseiller de
l’ambassade de France fut glissé en sa faveur auprès des Services
culturels de Bolivie, la chose irait presque d’elle-même à présent.
CHAPITRE VI
Didier abrita ses yeux du soleil qui devenait éblouissant et dit
nonchalamment :
— Je crois que voici votre invité, Ariane. Mais il n’est pas seul. Il a
déniché un compagnon. Pensez-vous qu’il va nous l’infliger ? Son aspect
n’est pas très engageant.
Depuis quelques instants, il scrutait, maussade, le grandiose paysage
qui les entourait, tandis qu’Ariane, feignant l’indifférence, s’absorbait
dans la contemplation de ses ongles.
Elle releva la tête aussitôt. Au-dessus des ruines, deux hommes
descendaient, en montagnards exercés, un sentier en escalier
terriblement abrupt qui aboutissait non loin de l’hôtel. L’un d’eux était en
short et offrait négligemment sa toison claire à l’ardeur du soleil. La
chevelure de l’autre pendait en mèches désordonnées sur un poncho
déchiré.
— Certainement pas. Voyez, ils se séparent. C’est sans doute l’Indien
qu’Erik Nilssen voulait rencontrer.
— S’il a aidé le professeur Hiram Bengham dans ses investigations, ça
a dû être depuis les limbes, dit-il ironiquement.
Ariane lui jeta un regard surpris. Ce n’était pas dans les habitudes de
Didier de se montrer sarcastique. Manifestement, sans qu’il l’eût fait
comprendre avec netteté, l’initiative d’Ariane lui avait déplu. De toute
évidence, Erik Nilssen faisait à ses yeux figure d’intrus.
— Vous allez pouvoir le lui demander, répliqua-t-elle, intérieurement
hérissée et se le reprochant.
Erik Nilssen était là, à présent, tout près d’eux, un peu figé mais
souriant.
— Papa, je vous présente M. Nilssen, un grand chercheur qui a déjà
fructueusement exploré le sol du Pérou et s’apprête à continuer.
Monsieur Nilssen, voici Didier Villojane. Mon fiancé, ajouta-t-elle après
une courte pause, dans l’espoir de rasséréner ce dernier.
Pourquoi cette hésitation, d’ailleurs ? N’avait-elle pas déjà fait part de
ses fiançailles à l’archéologue ?
L’ignorant, Didier dut lui savoir gré de cette précision. Son visage se
détendit un peu. Il serra la main tendue avec assez de cordialité, tandis
que M. de Moustier, visiblement bien disposé par l’abord d’Erik Nilssen,
prononçait d’aimables paroles de bienvenue, puis l’interrogeait sur ses
recherches, déplorant que ses occupations, et surtout son état de santé,
ne lui permissent pas de s’y intéresser d’une manière plus active.
Nilssen répondit avec beaucoup de simplicité, sans s’appesantir sur
ses travaux, mentionnant même modestement ses déboires à Trujillo.
Didier, d’abord obstinément muet, se décida, au bout de quelques
instants, à poser quelques questions, alors qu’Ariane gardait un silence
prudent. Enfin, la conversation devint assez animée pour qu’elle se
risquât à y prendre part, sentant que s’évanouissaient les préventions de
son fiancé.
— J’avais dit à mon père et à Didier que vous étiez venu à Machu-
Picchu pour y rencontrer un Indien qui avait travaillé sous les ordres
d’Hiram Bengham. Ce n’est pas celui avec lequel nous vous avons aperçu
tout à l’heure ? Il nous a paru en pleine jeunesse. Or, l’exploration de
Machu-Picchu remonte à une soixantaine d’années, n’est-ce pas ?
— Vous avez raison. C’est son petit-fils qui m’accompagnait et que je
compte embaucher. Mais j’ai réussi au-delà de mes espérances avec le
vieux Paco Maco. Non seulement je suis arrivé à le dénicher, mais encore
à lui faire évoquer ses souvenirs. Il a un véritable culte pour la mémoire
de son ancien patron. Hiram Bengham ne le traitait pas en ouvrier mais
en égal et était arrivé à lui faire partager sa passion de l’archéologie. Si
bien que Paco Maco a précieusement recueilli et gardé comme des
reliques quelques feuillets d’un carnet abandonné par Hiram Bengham.
Si j’ai bien compris, ce sont de vagues croquis concernant ce site qu’il se
promettait de fouiller quand il en aurait terminé avec Machu-Picchu.
Malheureusement, la mort l’a devancé. Paco Maco va les chercher et me
les montrera.
— Vous n’aviez pas connaissance de cet emplacement ?
— Si, mais d’une manière imprécise. J’avais déjà obtenu des
renseignements de diverses sources, que confirment les dires de Paco
Maco. J’avoue que je n’espérais pas en apprendre autant de lui. Je ne
regrette pas mon déplacement.
— Et ce site se trouve dans quelle partie du Pérou ? demanda Didier
dont l’intérêt s’éveillait tandis qu’Ariane se gardait bien de paraître
renseignée. Le visage d’Erik Nilssen s’assombrit légèrement.
— C’est là le hic. Ce ne serait pas au Pérou. Du moins, pas tout à fait,
si j’ose dire.
— Une zone frontière ?
— Précisément.
— Chili ou Bolivie ?
— Bolivie. Au bord du lac Titicaca. Je pense qu’en plus des fouilles il
y aurait à faire quelques plongées, mais, cela, nul ne peut l’interdire. Une
frontière qui traverse l’eau est forcément imprécise.
— Hum ! fit M. de Moustier. Si les Boliviens peuvent malaisément
vous empêcher de pratiquer sous l’eau quelques sondages discrets, même
le long de leurs côtes, il en va autrement pour des fouilles à terre. Vous
craignez que de nouvelles autorisations soient nécessaires ?
— J’en ai peur.
— Qui risquent d’être difficiles à obtenir ?
Il éluda la réponse et dit seulement :
— Je n’ai pas besoin de vous demander le secret.
— Cela va de soi, voyons ! Didier Villojane et moi, pratiquons un
métier où l’on apprend avant toute chose à écouter et à se taire.
La conversation s’orientait exactement comme Ariane le souhaitait.
Et Didier n’avait plus l’air mécontent, au contraire ! Il approuva de la tête
les paroles de son futur beau-père. La voix et les manières de ce
Norvégien devaient avoir un pouvoir magique. M. de Moustier et Didier
ne pouvaient, pas plus qu’elle, résister à leur charme.
— Approfondissez la chose, dit encore M. de Moustier. Quand elle
sera mûre – si toutefois elle mûrit – vous m’en reparlerez, au cas où je
pourrais dire un mot. On ne sait jamais… Mon étourdie de fille…
Ariane retint son souffle. Que son père était entêté ! Mais, déjà, il
enchaînait :
— Mon étourdie de fille a abusé de votre complaisance, bien hors de
propos. Non, ne protestez pas : elle s’est décidée tardivement à me mettre
au courant. Je serait très heureux si, à mon tour, je pouvais vous être
utile.
Nilssen se montra plein de tact. Ecartant l’allusion :
— Une bagatelle ! N’en parlons plus, je vous prie. Pour ce qui est de
l’exploration de ce site, j’espère n’avoir pas à solliciter d’user de votre
influence en ma faveur. Je ne vous en remercie pas moins. Je viens de
subir un échec à Trujillo. Je voudrais bien ne pas m’exposer à un second.
Je vais donc revoir le vieux Paco Maco cet après-midi. Sa mémoire paraît
encore assez fidèle mais il s’exagère peut-être l’intérêt des feuillets qu’il
veut me montrer. Il se peut que ces prétendus dessins se résument à
quelques vagues indications plus ou moins utilisables. La preuve en est
que le professeur Hiram Bengham ne paraît pas y avoir tenu.
Ariane sentit qu’il était sage de ne pas insister et qu’il fallait
maintenant parler d’autre chose.
— Ainsi, vous allez tout à l’heure retrouver votre informateur ? Vous
dites qu’il s’appelle… ?
— Paco Maco. Et son petit-fils, c’est Ti Paco Maco pour attirer sur lui
la bénédiction des esprits qui ont protégé son grand-père, ainsi que
l’atteste la longévité de celui-ci. C’est une coutume indienne. Paco Maco
est très vénéré par les siens. J’ai cru pourtant comprendre qu’il avait plus
ou moins délégué son autorité à son fils aîné qu’ils appellent « El Jefe ».
Ils sont toute une tribu à vivre ensemble : aïeul, fils, brus, petits-enfants,
arrière-petits-enfants ; et les bêtes font, pour ainsi dire, partie de la
famille.
— Ils habitent près d’ici ?
— Oui, à un ou deux kilomètres des ruines, près des pâturages. Ils
élèvent des lamas et sont, de plus, gardiens d’une réserve de vigognes.
— Mais ce doit être très pittoresque ! N’y aurait-il pas moyen de
rencontrer une famille d’authentiques Indiens ?
— Ce n’est pas impossible.
— Tu as toujours des idées saugrenues, Ariane, dit M. de Moustier,
médiocrement tenté.
— Papa, vous ne seriez pas obligé, de nous accompagner. Mais cela
compléterait nos impressions de Machu-Picchu ! Qu’en dites-vous,
Didier ?
— Si M. Nilssen pense que nous ne risquons pas d’indisposer ces gens
en leur donnant le sentiment d’être une attraction pour touristes, je serais
d’accord.
— Sincèrement, je ne crois pas. Ils m’ont paru sans complexes.
— Et vous croyez que je pourrai prendre quelques photos ?
— Sûrement.
— Alors, entendu !
Ariane frémissait d’avance du plaisir qu’elle se promettait de cette
visite avec ces deux compagnons, entre lesquels semblait s’établir
l’entente qu’elle souhaitait vivement. Et son père avait spontanément
proposé son appui. Décidément, tout s’arrangeait pour le mieux !
— A quelle heure partirons-nous ?
— Allez-y tout de suite après le déjeuner, conseilla M. de Moustier,
puisque nous rentrons à Cuzco dans le courant de l’après-midi. Ce ne sera
pas trop juste, monsieur Nilssen ?
— Mlle de Moustier et M. Villojane pourront revenir sans m’attendre,
dès que leur curiosité sera satisfaite, si je veux encore bavarder avec Paco
Maco. Ainsi, vous serez sûrs de ne pas manquer votre train. Mais il est
temps que je prenne congé. Je vais vous laisser déjeuner.
— N’accepteriez-vous pas de partager notre repas ?
L’invitation venait de M. de Moustier. Ariane se garda bien de
l’appuyer. Mais, si son père témoignait sa parfaite éducation en
l’adressant, Erik Nilssen n’en manifesta pas moins en la déclinant.
— Je vous remercie beaucoup, mais je dois aller retrouver Ti Paco
Maco avec lequel je veux encore étudier quelques ruines un peu écartées.
Il y eut un échange de poignées de main, puis Erik Nilssen s’éloigna.
M. de Moustier le suivit un instant des yeux, puis déclara :
— Il est vraiment très bien, ce garçon. Intelligent, indiscutablement
bien élevé. Je comprends mieux maintenant son attitude lors de ta
stupide maladresse, Ariane. Et vous, Didier, que pensez-vous de ce
Nilssen ?
— Je le trouve, moi aussi, très sympathique.
— Pourtant, vous étiez plutôt prévenu contre lui, remarqua Ariane.
— A cause de vous, voyons ! Reconnaissez que vous m’en voudriez si
je n’étais pas un peu inquiet dès que je vous vois vous intéresser à un
beau garçon.
— Que c’est vilain d’être jaloux sans cause, Didier !
Coquettement, avec une rouerie inconsciente, elle se serra contre lui
et l’embrassa sous l’œil ravi de M. de Moustier qui se leva en disant :
— Allons déjeuner ! Vous, l’amour vous nourrit peut-être, mais pas
moi, et j’ai faim.

*
* *

— Nous voici presque arrivés, dit Erik Nilssen qui avait gravi sans
effort la piste escarpée qui devait les conduire chez Paco Maco, alors
qu’Ariane et Didier haletaient un peu.
Au sommet de pâturages en pentes raides, on apercevait, en effet,
une série d’habitations ou, plutôt, une sorte de campement composé de
quelques huttes juxtaposées, précédées de jardinets. En arrière, on
pouvait deviner un enclos.
— Le parc des vigognes, expliqua Erik. Elles sont aussi précieuses que
sauvages. Il ne s’agit pas de les laisser s’échapper. Mais il se passe
quelque chose d’inhabituel. Vous entendez ce vacarme ?
En effet, un concert de cris, de vociférations, venait des huttes dont
ils étaient tout proches maintenant. Ils s’arrêtèrent pour écouter.
— On entend même des sanglots, dit Ariane. Nous ne devrions peut-
être pas y aller, monsieur Nilssen. Nous risquons de mal tomber.
— Attendez-moi un instant. Je vais voir de quoi il retourne.
Peu après, il revint en courant.
— Vous pouvez venir. Ils sont tous bouleversés à cause d’une vigogne
qui s’est sauvée. Ils vont se mettre en campagne pour essayer de la
retrouver. Je suis arrivé à temps pour empêcher que la pauvre gosse, qui
était chargée de la surveillance, ne soit rouée de coups. Elle a dû déjà en
recevoir pas mal. J’ai presque dû l’arracher des mains de son père. C’est
elle que vous entendiez sangloter. Je vais aller me joindre à eux pour la
rechercher.
Il repartit précipitamment, suivi d’Ariane, précédant Didier qui
armait son appareil.
— Mais… la petite… ? Quand vous ne serez plus là… ? Et si on ne
retrouve pas la vigogne… ?
— J’espère qu’on y arrivera. Sinon, je tâcherai de les sermonner. Ti
Paco Maco n’est pas un mauvais diable, il prendra peut-être la gamine
sous sa protection.
— On pourrait peut-être leur donner un peu d’argent en
dédommagement, suggéra Didier qui les avait rejoints.
— C’est une bonne idée, mais ce n’est pas dit qu’ils acceptent. Les
Indiens sont fiers.
Ce qui servait de cour devant les cabanes était très sale. Trois ou
quatre femmes, pieds nus, piaillaient, gesticulaient et ne firent pas
attention à eux. Une fillette d’une quinzaine d’années sanglotait à l’écart.
Les hommes avaient déjà dû partir en quête de la fugitive, car ils ne virent
que le vieux Paco Maco qui s’apprêtait à les rejoindre, un gourdin à la
main, tout branlant sur ses vieilles jambes. Nilssen, en le dépassant, lui
cria quelques mots et reprit sa course dans une direction que le vieux lui
indiqua de son bâton.
— J’y vais aussi, jeta Didier, gagné par la contagion.
Deux jeunes femmes les suivirent, tandis que les vieilles rentraient
dans les cabanes avec les enfants. Restée seule avec la fillette, Ariane
s’approcha d’elle pour essayer de la consoler. Aux premiers mots
d’espagnol qu’Ariane lui adressa, elle releva timidement la tête, preuve
qu’elle les avait compris.
— Ne pleure plus, répéta Ariane, encouragée. On la retrouvera, cette
sotte.
La petite fit de la tête un signe de dénégation et se remit à pleurer.
— Et, même si on ne la retrouve pas, on ne te battra plus, je te le
promets.
— Il a tapé si fort, balbutia la fillette.
— Qui, « il » ? Ti Paco Maco ?
— Non, pas lui ! El Jefe ! Et il va recommencer si on ne la rattrape
pas. Elle était pleine, ajouta-t-elle désespérément. Oh ! Santa Madré de
Dios !
Elle s’exprimait avec peine mais en un espagnol presque correct.
— Nous te défendrons. Nous donnerons de l’argent à ton père s’il
promet de ne plus te battre. Quel âge as-tu ?
— Quatorze ans. Bientôt quinze.
— Et comment t’appelles-tu ?
— Choura.
Ariane parvint à la calmer un peu et à obtenir d’elle quelques
explications sur la tribu dont Paco Maco était le patriarche. Il avait eu
plusieurs enfants dont le père de Choura était un des cadets et, eux-
mêmes, avaient une nombreuse descendance. Ti Paco Maco était le plus
âgé des petits-fils. Le père de Choura était mort et la veuve s’était
remariée à l’aîné de ses beaux-frères, puis avait succombé, elle aussi. A
présent, Choura était sous la coupe de son beau-père, celui qu’on appelait
« El Jefe ». Son autorité déclinant avec ses forces, Paco Maco semblait
avoir plus ou moins abdiqué en faveur de celui-ci, par conséquent à la fois
l’oncle et le beau-père de Choura.
Ariane en était là de sa difficile conversation avec l’adolescente
lorsque Didier survint, à bout de souffle.
— Seul ? Qu’avez-vous fait des autres ?
— Ils sont restés là-haut.
Il désignait du doigt un point entre deux sommets abrupts.
— Et la vigogne ?
— On l’a aperçue. On a essayé de l’attraper. Mais elle s’est sauvée
encore plus haut. Pendant un moment, on l’a perdue de vue. A présent,
on l’aperçoit de nouveau. Elle ne bouge plus. Nilssen pense qu’elle s’est
peut-être prise entre deux rochers, à moins qu’elle ne se soit cassé une
patte.
— Mais, alors, cela va être facile d’aller la chercher ?
— Pas facile du tout, au contraire ! C’est presque inaccessible. De
quoi se rompre les os. Les Indiens hésitent, seul Nilssen veut absolument
y aller. C’est de la démence.
— Vous auriez dû rester pour essayer de le retenir. Pourquoi êtes-
vous descendu ?
— J’ai tenté de le dissuader mais il s’obstine. Je descends prévenir
votre père pour qu’il ne s’inquiète pas de notre retard. Peut-être raterons-
nous notre train, mais nous pouvons tout aussi bien coucher ici et ne
rentrer à Cuzco que demain matin. Dès que je lui aurai parlé, je
remonterai vous retrouver. C’est idiot de se donner tant de mal pour une
vigogne mais si Nilssen s’entête et a un accident, il faut tout de même être
là pour lui porter secours. Je ne me fie guère à ces Indiens. Ils ne
sauraient pas quoi faire en pareil cas.
— Je vais aller voir.
— Si vous voulez. C’est par là. Je vous y rejoindrai.
Lui indiquant la direction, il se mit à descendre aussi vite que le lui
permettaient les rudes sentiers coupés de marches cassées dont les débris
roulaient sous ses pieds.
Ariane abandonna Choura et s’engagea dans le sentier escarpé par où
Didier était descendu jusqu’à elle. Après s’être plusieurs fois tordu les
pieds, elle aperçut enfin des Indiennes et comprit qu’elle était sur la
bonne voie. Deux Indiens, chargés de cordes la dépassèrent. Elle les
rattrapa sur une espèce de plate-forme dominant un à-pic
impressionnant. Paco Maco, ses fils, ses petits-fils et Nilssen s’y
trouvaient et discutaient avec animation.
— Oui, elle est là, répondit celui-ci à une question muette d’Ariane
qui, hors d’haleine, était incapable de parler. Regardez.
En effet, la vigogne était bien là, très haut au-dessus de leurs têtes,
immobile, sa silhouette brune se découpant sur le ciel très bleu. Les
oreilles dressées, elle avait l’air de les défier.
— Alors, les cordes… ? Vous les avez ? demanda Nilssen.
Les deux Indiens les posèrent à côté de lui.
— Vous n’allez pas aller la chercher ? s’écria Ariane qui avait retrouvé
sa voix. C’est dangereux, même avec des cordes !
— Elles ne sont pas pour moi mais pour la vigogne. N’ayez donc pas
peur. Ti Paco Maco va venir avec moi. J’ai fait des ascensions autrement
périlleuses dans nos glaciers de Norvège.
— Monsieur Nilssen, renoncez-y, je vous en prie. Didier lui-même
vous le conseille et je vous le demande aussi ! N’y allez pas ! Non, s’il vous
plaît… Erik, acheva-t-elle dans un souffle.
Le sourire du Norvégien s’accentua. Il changea d’expression, comme
surpris, et se pencha vers Ariane, un attendrissement dans les yeux.
— Cela va me porter chance que vous vous montriez moins
cérémonieuse. Merci. Tu viens, Ti Paco ?
— Pour un animal, risquer de vous tuer ! s’exclama-t-elle encore,
comme tous deux commençaient d’escalader la pente rocheuse au
sommet de laquelle la vigogne paraissait les narguer.
Il se détourna et, par-dessus son épaule, rectifia gravement :
— Non. Pas pour un animal ! Pour qu’une petite fille ne pleure plus !

*
* *

Elle les suivit du regard aussi longtemps qu’elle le put, puis se laissa
choir sur l’herbe courte. Tous, autour d’elle, gardèrent longtemps, les
yeux fixés dans la même direction. Sur une injonction de celui qui
assumait décidément le rôle de chef, les femmes s’en allèrent, comme à
regret. Les hommes restèrent, le visage grave, tendu. Le vieux Paco Maco
tira une bourse de sa poche, en retira une feuille de coca qu’il se mit à
mâchonner, puis vint à Ariane.
— Vingt ans de moins et j’aurais été avec eux ! dit-il en un mauvais
espagnol, curieusement mêlé de quelques mots anglais. Le señor Rubio
[4]
est un courageux.
Ariane approuva de la tête sans répondre, crispant nerveusement les
mains au creux de ses genoux. Elle pensait confusément :
« Dois-je donc toujours trembler à cause de lui ? Pourquoi me fais-je
tant de souci pour lui, que je connais à peine et qu’il me semble pourtant
connaître depuis toujours ? Et pourquoi a-t-il voulu entreprendre cette
ascension si dangereuse ? « Pour ne pas qu’une petite fille pleure », a-t-il
dit. Pour lui, la vie a donc si peu de valeur ? »
Une voix en elle répondit à cette interrogation intérieure :
« Mais les larmes de Choura en ont peut-être une grande ! Il doit
avoir horreur de la souffrance. Etre infiniment bon. Généreux aussi !
Rappelle-toi ! »
Elle se souvint des paroles compatissantes qu’il avait prononcées au
sujet de la femme miséreuse et résignée qui était passée près d’eux
lorsqu’elle avait accroché sa voiture, revit la douceur de son geste,
caressant la joue du petit limpiabotas.
« Il ne faut pas que vous permettiez qu’il lui arrive du mal, mon Dieu,
même s’il fait quelque chose d’absurdement téméraire. Il ne faut pas… »
Elle répéta machinalement cette prière sans s’apercevoir qu’elle la
prononçait à mi-voix. Des pas à côté d’elle la firent sursauter. C’était
Didier.
— Ariane ! Que disiez-vous ? Vous parliez toute seule.
— Rien. Ou peut-être seulement que j’avais peur.
— Je pensais que vous aviez pu, peut-être, dissuader Nilssen
d’entreprendre cette stupide escalade. Il s’est donc obstiné à aller
chercher cette maudite bête ?
— Oui, avec Ti Paco Maco.
— J’ai prévenu votre père. Il est d’accord pour que nous ne
redescendions qu’après le retour de Nilssen. Voyons, Ariane, n’ayez pas
l’air si bouleversée. Nilssen est un montagnard. J’ai apporté des jumelles.
Il les retira de leur étui, les ajusta soigneusement à sa vue.
— Mais… mais… Je crois que je les aperçois… Deux silhouettes qui
bougent, qui remorquent quelque chose. Ariane, regardez vous-même.
Elle les porta à ses yeux d’une main qui tremblait, puis les lui rendit.
— Oui, je crois, en effet. Mais vous voyez mieux que moi. J’ai comme
un brouillard devant les yeux.
— Bien sûr, vous pleurez, dit-il, mécontent. Vous êtes vraiment trop
émotive. Allons, regardez maintenant. Cette fois, je suis sûr que ce sont
eux qui font des signes. Ils doivent demander qu’on aille les aider. Les
Indiens aussi les ont vus. Voyez, ils grimpent vers eux.
Bien que sans jumelles, les Indiens les avaient effectivement aperçus
et, avec de gutturales exclamations, se lançaient à leur rencontre. Ariane
saisit les mains de Didier et les serra frénétiquement.
— Vous êtes gentil, gentil, Didier. Comprenez-moi. Soyez indulgent.
J’ai eu si peur, si peur…
— Indulgent, pourquoi, trésor ? Je suis seulement désolé que vous
vous affoliez si facilement. Vous êtes beaucoup trop impressionnable.
Erik Nilssen a beau m’être très sympathique, je finis par trouver que vous
vous tracassez beaucoup trop pour lui.

*
* *

— Enfin, vous voilà !
Ce fut tout ce qu’Ariane trouva à dire lorsqu’elle fut en présence de
Nilssen et de Ti Paco Maco. Leurs habits déchirés et leurs mains en sang
témoignaient des efforts qu’ils avaient dû déployer, mais leurs larges
sourires attestaient aussi leur satisfaction.
— Vous nous avez terriblement inquiétés, déclara Didier. Comment y
êtes-vous arrivés ?
— Oh ! ça a été dur. L’ascension d’abord ! Ensuite, nous avons eu la
chance que la vigogne, en voulant passer entre deux rochers, y soit restée
bloquée. C’était ce que j’espérais. Je craignais aussi qu’elle soit blessée,
mais elle n’a rien. Par prudence, avant de la dégager, nous lui avons jeté
une corde en lasso autour du cou. Ensuite, nous lui avons lié les pattes.
Elle s’est débattue pendant que Ti l’entravait, mais je tenais solidement la
corde passée autour de son cou. Et puis la descente…
— Eh bien, Choura ne pleurera plus ! dit Ariane qui avait du mal à se
remettre de son émotion.
— Je l’espère, sans en être convaincu. Plus ce soir, en tout cas ! Mais
ce Jefe a l’air d’une belle brute !
— Enfin, l’aventure est terminée, conclut Didier. Ariane, je vous
remmène d’autorité. Vous êtes éreintée. Elle a trop tremblé pour vous,
Nilssen. Vous pouvez lui demander pardon.
— De grand cœur. D’habitude, on ne se tracasse pas autant pour le
solitaire que je suis. Si j’en avais moins de remords, je dirais presque que
c’est une agréable nouveauté, répondit-il, sur un ton moitié sérieux,
moitié plaisant, qui fit légèrement se colorer les joues d’Ariane.
CHAPITRE VII
Le programme, établi par M. de Moustier, ne devait décidément pas
se dérouler sans accrocs. Redescendus à Cuzco, Didier, Ariane et son père
y furent retenus au-delà de ce qu’ils prévoyaient. En effet, une violente
crise de foie obligea M. de Moustier à s’aliter. Sans qu’il fût pessimiste, le
médecin auquel Ariane crut prudent de faire appel ne lui cacha pas qu’il
trouvait préoccupant l’état général du malade.
— Il fait de temps en temps de petites crises d’hypoglycémie, me
dites-vous. Je soupçonne, aussi, la présence de calculs dans la vésicule. Il
faudra faire procéder à des radios dès que vous serez de retour à Lima.
Pour l’instant, repos au lit, quelques calmants que je vais prescrire. Dans
deux ou trois jours, il devrait être sur pieds.
— Vous pensez que nous pourrions sans inconvénient rentrer à Lima
la semaine prochaine ? demanda Didier qui avait assisté à la consultation.
— Oui, certainement. D’ici là, je reste à votre disposition.
Le médecin se retira. M. de Moustier prit la main d’Ariane et celle de
Didier et les réunit dans les siennes.
— Comme il me tarde que vous soyez mariés, mes enfants !
— Mais c’est pour bientôt, papa. Trois petits mois encore seulement !
dit Ariane.
— « Seulement » ? Oh ! le vilain mot, Ariane ! Quatre-vingt-dix jours
très longs, au contraire ! rectifia Didier. N’y aurait-il pas moyen
d’abréger ?
— Mais vous avez dit vous-même que vous ne pourriez pas vous
libérer avant !
— C’est vrai.
— De toute façon, ce ne serait pas possible pour nous non plus,
reconnut M. de Moustier. C’est une impatience déraisonnable de malade
qui me le faisait dire. Mes enfants, je crois, maintenant, que je vais
dormir un peu. Ariane, ne t’éloigne pas trop au cas où j’aurais besoin de
quelque chose.
— Non, papa, je reste dans la chambre à côté.
— Je ne veux pas non plus t’y cloîtrer. Vous devriez aller vous
promener tous les deux et découvrir Cuzco pour moi car je crains de n’en
voir que cette chambre d’hôtel.
Didier protesta :
— Je suis convaincu, au contraire, que, sinon demain, mais après-
demain, vous pourrez assister aux processions de la Semaine sainte. Ce
sera lundi, juste le jour où elles vont commencer. Eh bien, je vais aller à la
pharmacie et humer un peu l’air de la ville. Vous ne venez pas avec moi,
Ariane ?
— Non. Allez-y seul, mais faites vite.
— Inutile de me le recommander. Cuzco, sans vous, manquera
d’agrément. A tout à l’heure !
Ariane resta seule dans sa chambre qui communiquait avec celle de
son père ; seule avec ses pensées qui suffisaient à l’occuper. Elle avait la
sensation qu’en elle des ombres s’épaississaient. Certes, elle avait
toujours été franche, sincère jusqu’au scrupule : « De cristal », avait dit
Didier. Mais, précisément parce qu’elle l’était encore, du moins vis-à-vis
d’elle-même, elle ne se sentait pas à l’aise avec sa conscience.
Déjà, elle avait eu l’impression que sa limpidité foncière se ternissait,
qu’un nuage l’obscurcissait. Elle se le reprochait. Cette impression, en
effet, loin de s’atténuer, augmentait, lui occasionnant un véritable
malaise. De ces deux jours à Machu-Picchu, elle gardait un souvenir fait
de sentiments divers, étrangement emmêlés. Didier avait été parfait, il
continuait de l’être. Il s’en était fallu de peu que cette excursion ne fût, en
quelque sorte, un prélude à leur futur voyage de noces tant il s’était
montré attentionné, tendre, amoureux. Puis Erik Nilssen était entré en
scène.
Là encore, il n’y avait pas eu de fausse note. Les deux jeunes gens
s’étaient plu, elle l’avait senti, malgré les préventions de Didier. Ensuite
était survenu l’incident de la vigogne. Là aussi, l’attitude de Didier avait
été sans faille, il s’était révélé, une fois de plus, généreux, dévoué. Dès le
début de l’indisposition de M. de Moustier, il s’était comporté avec la
sollicitude d’un fils. Que manquait-il donc à Ariane pour qu’elle fût tout à
fait en paix avec elle-même ?
Certes, l’état de santé de son père la préoccupait, mais son souci
n’avait rien de commun avec cette inquiétude qui la mettait mal à l’aise.
Elle s’était séparée à regret d’Erik Nilssen. Qu’avait-il éprouvé, de son
côté, quand ils s’étaient quittés ? Pourquoi avait-il eu, à deux reprises, cet
éclair heureux dans ses yeux tristes : la première fois lorsqu’elle l’avait,
presque malgré elle, appelé par son prénom et, ensuite, lorsque Didier
avait fait allusion à l’anxiété dans laquelle l’avait jetée cette recherche de
la vigogne, véritable défi jeté à une élémentaire prudence ?
Peut-être, d’ailleurs, n’avait-ce été, de sa part à elle, que pure
imagination. Leur poignée de main d’adieu, accompagnée de vœux pour
une prochaine rencontre, avait été amicale sans plus. Il est vrai
qu’aussitôt lui avaient manqués, à côté d’elle, cette stature de géant,
devant ses yeux, ce sourire taquin, ce regard mélancolique et profond.
Mais ce sentiment d’un indéfinissable regret et qu’elle était certainement
seule à ressentir, était si flou qu’il ne pouvait être condamnable.
Eût-il été partagé qu’elle ne se fût pas, pour autant, sentie éloignée de
Didier. Elle était sûre de ne pas s’en être détachée. Son amour pour lui
demeurait entier, fait de sincère admiration, d’une infinie gratitude pour
celui qu’il lui vouait et qui, par contagion, avait suscité le sien. Y avait
peut-être manqué, au début, une certaine attirance spontanée, celle qui,
tout de suite, avait, d’une certaine manière, contraint ses pensées à
revenir sur Erik Nilssen, la faisant s’inquiéter de lui au-delà de toute
mesure. Peu de chose, en définitive… Non, si scrupuleuse fût-elle, sa
conscience ne pouvait rien lui reprocher.
D’où lui venait, pourtant, cette sensation de se mouvoir dans une
sorte de pénombre ? La malédiction de l’Indienne d’Arequipa revint alors
encore à son esprit et, cette fois, s’obstina à y peser, l’impressionnant
profondément, en dépit de tous ses efforts pour se persuader de son
absurdité et pour parvenir à la chasser. « Que ton cœur aille à la
dérive… » N’était-ce pas ce qu’il était en train de faire ?
« Cette femme était une véritable sorcière. C’est démoniaque, cette
obsession », finit-elle par se dire. « Dans quel trouble me jette-t-elle !… »
Et elle se mit à prier de toutes ses forces pour la conjurer.

*
* *

La porte, s’ouvrant brusquement, la fit sursauter. Didier rentrait,
apportant les remèdes.
— Alors ? Comment va notre malade ?
— Il n’a pas bougé.
— C’est bon signe. Les Garron y Mendoza sont dans le hall. Ils
veulent vous voir.
— Lucio et Fatima ?
— Oui. Ils sont venus pour les processions. Pas moyen d’être
tranquilles décidément ! Ils vont rester plusieurs jours. Ils sont descendus
chez des amis. Fatima voudrait vous parler.
— C’est sûrement pour que nous allions nous promener ensemble. Je
vais aller lui dire que c’est impossible, que je reste auprès de mon père.
Didier la regardait avec une tendre attention.
— Vous y avez déjà passé toute la matinée. Cela vous ferait du bien de
vous distraire un peu. Votre père n’est pas malade au point que vous ne
puissiez le quitter. Au besoin, je peux rester, moi.
— Ça, non. Je sortirai avec vous, ou pas du tout.
De l’autre côté de la cloison leur parvint la voix de M. de Moustier,
qui s’était réveillé.
— Partez tous les deux, mes enfants. Je me sens mieux. Donne-moi
mes remèdes, Ariane, et sortez ensemble une heure ou deux avec les
Garron.
— A quatre, ce ne sera guère une partie de plaisir, maugréa Didier.
Néanmoins, il rejoignit avec elle les Garron dans le hall de l’hôtel.
— Quelle chance inespérée de vous retrouver ici ! Vous ne nous aviez
pas fait savoir que vous viendriez peut-être à Cuzco. Toujours cachottière,
Ariane !
— Je vous ai dit, Fatima, que nous ne le savions pas nous-mêmes.
Cela s’est décidé à la dernière minute, lorsque M. de Moustier a su qu’il
pouvait se libérer.
— Et il est souffrant ! Quel contretemps ! Nous venions vous
chercher, Lucio et moi, pour faire un tour en ville. Vous n’allez tout de
même pas refuser de nous accompagner ?
— Soit, mais pas longtemps, consentit Ariane à regret.

*
* *

Ils eurent vite atteint la Place d’Armes – cette marque de la griffe
espagnole au cœur de chaque cité ! La façade baroque de la cathédrale,
celle de l’église voisine des jésuites, disparaissaient peu à peu déjà sous
les tentures dont on commençait de les parer en vue des prochaines
processions. Des volontaires aidaient les tapissiers et les décorateurs. On
sentait le besoin de coopération et l’unanimité des cœurs, dans l’ardeur
apportée par tous aux préparatifs. Didier avait oublié sa déception de
n’être pas seul avec Ariane, et prenait des photos, sous l’œil blasé de
Lucio auquel la rigueur de son éducation imposait une parfaite courtoisie,
quels que fussent ses sentiments. Quant à Ariane, elle subissait
difficilement le flux des propos décousus de Fatima qui avait passé son
bras sous le sien.
— Alors, vous étiez à Machu-Picchu ! Et vous y avez retrouvé Erik
Nilssen ! Quelle chance vous avez eue ! Il y a si longtemps que nous ne
l’avons vu ! Je veux dire « à la maison ». Les dernières fois, il est
seulement allé rendre visite à Lucio.
Ariane s’obligea à dire sur un ton naturel :
— C’est tout à fait normal, Fatima. Il vient surtout à Lima pour des
démarches officielles.
— Oui. D’accord. Mais nous l’avions accueilli en ami ! Ce n’est pas
chic de sa part de nous délaisser. Vous ne trouvez pas ?
— Vous n’allez pas me dire qu’il vous manque, Fatima. Il n’y a pas de
jeunes filles qui soient autant entourées de jeunes gens que vous l’êtes.
— Si. Vous ! Tous vous trouvent incomparable. Ils ont raison,
d’ailleurs.
— Oh ! moi, je suis fiancée, voyons !
— Mais, moi, je ne le suis pas ! Et je ne le serai sans doute pas de
longtemps, puisque le seul homme qui me plairait ne semble pas vouloir
de moi ! Chut ! Voilà Didier et Lucio qui nous rejoignent.
Ils repartirent pour continuer la visite de la ville, Lucio jouant
l’emploi de cicérone. Didier avait pris le bras d’Ariane et le serrait
tendrement contre lui. Elle marchait à son côté, s’efforçant de se pénétrer
d’une réalité qu’elle avait conscience d’avoir refusé d’accepter jusqu’ici,
bien qu’elle en ait eu l’intuition à plusieurs reprises.
Mais elle avait nié l’évidence ! Avec les engouements, les revirements
de Fatima, il était difficile d’acquérir une certitude. Maintenant, elle en
était certaine : Fatima aimait Erik Nilssen. La réciprocité ne semblait pas
jouer, mais elle-même n’avait-elle pas expérimenté la puissance
contagieuse de l’amour ?
« Eh bien ! qu’ils s’aiment et qu’ils se marient ! » murmura-t-elle
entre ses dents.
Didier se pencha vers elle.
— Que dites-vous, chérie ?
— Mais rien ! J’admire, c’est tout !
Les mots lui avaient échappé inconsciemment. Elle n’avait pas eu la
sensation de les prononcer.
— Admirer ? C’est vite dit. C’est étrange plutôt. Impressionnant de
penser que ces murs ont résisté aux siècles, aux déchaînements des
passions religieuses…
— … et aux cataclysmes, ajouta Lucio. N’oubliez pas la fréquence des
tremblements de terre dans ce pays. Mais, plus qu’en la solidité de leurs
murs, les Incas se fiaient à la protection des dieux. Les chrétiens aussi, du
reste. Lundi, le Seigneur des tremblements de terre sera une des
attractions des processions.
Guidés par Lucio, ils visitaient à présent l’église et le couvent de
Santo Domingo, bâtis sur ce qui fut le célèbre temple du Soleil.
— Le Seigneur des tremblements de terre ! s’exclama Ariane.
— Parfaitement ! Il ne sort qu’une fois l’an. Le reste du temps, il est à
la cathédrale. Vous pourrez l’y voir.
— Quand vous vous serez assez promenés dans ce dédale de chapelles
plus ou moins ruinées, dédiées à la Lune, au Soleil, à l’Arc-en-Ciel, au
Tonnerre, et à toutes les planètes du firmament, nous irons lui mettre un
cierge, dit Fatima. Je le fais chaque fois que je viens à Cuzco. Au moins,
son image est-elle là pour nous aider à nous le représenter, quoique
l’artiste lui ait donné un visage plus indien qu’indo-aryen. Mais j’en ai
assez de ces efforts d’imagination qu’on fait en vain pour essayer de
reconstituer ce temple bouleversé, démantibulé.
— Alors, l’idée de ce soleil en or de cinq mètres de diamètre qui,
prétend-on, ornait la chapelle où nous nous trouvons, ne vous
impressionne pas ? s’enquit Didier, railleur.
— Absolument pas.
« Quelle enfant ! » pensa Ariane. « C’est vrai que, moi aussi j’ai du
mal à oublier que nous sommes dans une église et à ressusciter le temple
qu’elle fut, précédé d’un jardin décoré de fleurs et d’oiseaux d’or, avec, à
l’intérieur, des idoles du même métal, des momies d’Incas assises sur des
trônes également en or. Je ne m’imagine pas le faste des cérémonies, les
prêtres empanachés, les grands dignitaires coiffés de leurs tiares, la foule
fascinée qui s’y pressait. Comme ce serait différent si Erik Nilssen était
là ! Comme il saurait les faire revivre tous de cette poussière morte que
nous foulons ! »
Une fois de plus, le souvenir de leur promenade à Machu-Picchu où
les escortaient les fantômes des Incas, miraculeusement surgis autour
d’eux, lui revenait. Un indicible regret l’étreignit :
« Souhaitons à Fatima que vienne un jour où ce soit pour elle qu’il se
livre à ces évocations ! » se dit-elle encore, sans sincérité. « Mais saura-t-
elle comprendre ? Elle l’écoutera sans l’entendre ; elle se contentera de le
regarder parler. Son cœur s’émouvra peut-être, mais pas son esprit.
Pourtant, l’idéal, c’est que les deux ne fassent qu’un. »
Elle s’étonna de l’amertume de ses pensées et se la reprocha. Fatima
était son amie et, elle-même, fiancée à Didier.
« Serais-je jalouse, à présent ? Il ne manquerait plus que ça ! Comme
si j’avais un droit quelconque à l’être ! »
La voix de Didier la ramena sur terre.
— Que vous êtes lointaine, Ariane ! Décidément, ce temple du Soleil
ne vous plaît, guère !
— Je suis fatiguée, Didier. J’ai hâte de rentrer à l’hôtel.
— Mais nous nous retrouverons demain ? demanda Fatima.
— Nous ne pouvons rien vous promettre, n’est-ce pas, Didier ? Je ne
veux pas abandonner mon père. Si nous voyons que cela peut s’arranger,
nous vous passerons un coup de fil chez vos amis.
Lucio fit signe à sa sœur de ne pas insister, et ils se séparèrent.

*
* *

— Vous avez bien fait de refuser, approuva Didier quand ils furent
seuls. Fatima est gentille, mais accaparante. Elle devrait pourtant
comprendre que nous préférons être seuls tous les deux. Son frère a plus
de tact. Néanmoins, j’ai l’impression qu’il n’aurait pas demandé mieux
que d’être à ma place auprès de vous.
— Pariez, et vous aurez gagné, répondit-elle avec un sourire. Mais,
maintenant, la situation est nette.
— Oui, c’est un garçon correct. Honnêtement, d’ailleurs, je ne puis lui
en vouloir. Qui ne tomberait pas amoureux de vous ?
Qui ? Sans doute Erik Nilssen. L’archéologie n’était-elle pas sa seule
raison de vivre ? Il le lui avait déclaré sans ambages.

*
* *

Le lendemain, ils s’abstinrent de téléphoner aux Garron et, après
l’office pompeux et interminable des Rameaux, allèrent à la découverte
des rues étranges, bordées de murs partiellement cyclopéens, faits, à mi-
hauteur, de pierres monumentales, admirablement jointoyées et, à leur
partie supérieure, grossièrement achevés en frêle torchis. Même vaincus,
disparus, les Incas ne se laissaient pas oublier.
Si la foule avait été dense le samedi et le dimanche, ce ne fut rien en
comparaison de l’incroyable rassemblement de masse auquel donna lieu
le lundi saint. Cette fois, Didier s’était résigné de bonne grâce à la
présence des Garron, et Ariane leur avait téléphoné de venir les chercher
à l’hôtel. Comme l’avait prévu Didier, M. de Moustier était suffisamment
remis pour se joindre à eux.
Leur petit groupe atteignit difficilement les abords de la cathédrale.
Non seulement les habitants de la ville, mais les gens des campagnes
environnantes semblaient s’y être donné rendez-vous. Une tension
mystique semblait raidir les corps et les visages. On se pressait, on
s’écrasait. Une émotion extraordinaire semblait bouleverser tous ces gens
dont les regards brillants de fièvre ne quittaient pas les portes de la
cathédrale.
Enfin, tout à coup, un remous se produisit parmi la foule. Les portes
de la cathédrale s’étaient ouvertes. Une immense exclamation s’éleva,
aussitôt couverte par le vacarme des instruments de musique : tambours,
cornets à piston, trompettes, tout à coup déchaînés.
— Ils sortent ! Ils sortent ! Les voilà !
La foule se fendit pour ouvrir à la procession un chemin tout de suite
refermé. Précédée par les musiciens, par des enfants de chœur, par des
fillettes portant des corbeilles de pétales de fleurs, la Vierge passa,
étincelante de bijoux, haute statue de plâtre et de bois, aux couleurs
éclatantes, encore grandie par sa couronne démesurée, faisant se plier ses
douze porteurs sous le poids de l’appareil de planches qui la supportait.
Des gosses, s’étant faufilés entre leurs jambes, se bousculaient sous la
plate-forme, montrant, entre les festons des draperies et des guirlandes
qui la décoraient, leurs frimousses sales et joyeuses. Des congrégations de
femmes en mantille blanche, de pénitents voilés, les séminaristes, cierges
en main, suivaient au son des cantiques mêlés d’acclamations.
L’atmosphère, presque électrique, se déchargeait dans les vivats et les
cantiques. Vint ensuite le Sacré-Cœur.
— Et le Seigneur des tremblements de terre ? murmura Ariane,
suspendue à la manche de Didier. C’est lui que j’attends.
— Patience ! Il va venir. Mais comme c’est déroutant, ce lundi saint
sous un ciel de Toussaint !
Le ciel s’était, en effet, embrumé. Cependant, la chaleur était
accablante. Dans leurs ponchos, on voyait les porteurs ruisseler, malgré
les pauses fréquentes. Les brancards posés à terre, les enfants de chœur
et les fillettes qui précédaient chaque statue, se retournaient pour lui faire
face au son des cantiques, repris avec un regain de ferveur, et ils
aspergeaient la Vierge de pétales de fleurs ; le Sacré-Cœur, d’eau bénite.
— Mais, le Christ, le Christ… ?
— Cette fois, le voilà !
Il arrivait, en effet, plus grand que les autres statues, Christ au visage
d’Indien, noir, les pommettes saillantes, enjuponné de rouge et son
apparition fit se jeter à genoux la foule redevenue presque hystérique.
Plus fortes que les cantiques, des supplications – des adjurations plutôt !
– s’élevèrent, sur le mode aigu, de la masse prosternée.
— C’est inouï. Mais que crient-ils tous ?
— C’est du quetchuan : « Epargne-nous, Seigneur des tremblements
de terre ! Permets que nous soyons encore présents l’année prochaine
pour te saluer, oh ! Christ, exempte-nous du fléau ! » traduisit Lucio. Eh
bien, votre soif de folklore est-elle satisfaite ? Il n’y a qu’à Cuzco que vous
entendrez de semblables prières.
La bousculade touchait à l’écrasement. Chaque fidèle voulait, sinon
toucher le Christ miraculeux, trop haut au-dessus des têtes, du moins
effleurer les brancards, ramasser une fleur qui l’avait touché. La statue
oscillait, tanguait, en précaire équilibre malgré les efforts, pour la
redresser, des porteurs transpirant dans leurs ponchos.
— Regardez cette petite ! Mais elle est folle ! Elle va se faire piétiner !
Intrépide, une fillette maigrichonne, loqueteuse, avait réussi à se
faufiler jusqu’au-devant de la statue. Elle se cramponnait aux brancards
pour clamer de plus près une supplication.
— Ah ! celle-là ! s’exclama Lucio. Vous n’avez pas compris ? C’est
dommage ! Elle demande au Seigneur une grande secousse et d’y mourir !
Ils sont indignés, tous ! Voyez comme ils la traitent…
— Mais c’est Choura ! s’écria Ariane. Ils vont l’écharper !
Au milieu des cris, des protestations, deux pénitents l’avaient
arrachée au brancard si brutalement qu’elle roula à terre. Son front
heurta l’angle d’un mur. Des femmes, furibondes, se précipitèrent sur
elle, le poing levé. Mais un gaillard blond avait bondi et, la prenant dans
ses bras, l’emportait, l’arrachant aux Indiennes exaspérées.
Fatima et Ariane eurent un même cri :
— Erik ! Erik Nilssen !
— Partons, j’en ai assez, murmura Ariane en s’accrochant au bras de
Didier. Vite, vite ! Allons voir si Choura n’a rien.
— Que voulez-vous qu’elle ait ? A peine doit-elle être un peu meurtrie
par sa chute. Nilssen l’a ramassée si vite qu’elle n’a pas eu le temps de
recevoir de coups.
— Il est arrivé à temps ! dit Lucio. Sans lui, elle aurait pu être battue à
mort. Vous avez vu la colère de ces folles ? Elles criaient que l’enfant avait
profané la procession avec sa prière impie et que cela allait attirer sur
tous la vengeance du Seigneur. Heureusement que Nilssen la leur a
enlevée !
— Tâchons de les joindre, dit Fatima, haletante. Si on faisait un
mauvais parti à Nilssen, à présent ?
Lucio éclata de rire.
— Tu es folle. Comment veux-tu qu’on ose s’attaquer à un colosse
pareil ? Mais vous la connaissez donc ?
— Oui, nous l’avons rencontrée à Machu-Picchu.
— Vous ne voulez décidément plus suivre la procession, Ariane ? Toi
non plus, Fatima ?
— Non, c’est Erik Nilssen que je veux voir.
— Bon. Villojane et moi, nous allons vous frayer un passage. Suivez-
nous. Tâchons de ne pas nous séparer.
La foule se clairsemait, les fidèles suivant la procession qui
s’éloignait. Ils eurent néanmoins du mal à atteindre la Plazza et n’y
parvinrent que grâce aux vigoureux coups de coude de Lucio, suivi par
Fatima, impatiente. Dès que la voie fut à peu près libre, elle le bouscula
pour précéder leur groupe.
— Je les aperçois, s’écria-t-elle. Là-bas, dans l’avenue du Soleil : Erik
Nilssen, la petite et quelqu’un d’autre.
Didier le reconnut tout de suite.
— Oui. C’est Ti Paco Maco, un cousin de la petite.
— Eh bien, tu es rassurée à présent ? demanda Lucio, moqueur, en
s’adressant à sa sœur. Hello ! sauveur d’enfants en péril, comment va ?
Nilssen, qui était en train d’admonester Ti Paco Maco à en juger par
la mine contrite de celui-ci, l’abandonna pour se tourner vers les
arrivants. Fatima se précipita vers lui.
— Oh ! Monsieur Nilssen ! Décidément, il faut venir à Cuzco pour
vous voir ! Et cette petite, sans votre intervention, ces harpies l’auraient
mise en pièces.
— Elle a été imprudente, dit Nilssen, souriant et caressant les
cheveux de la fillette qui s’agrippait à lui. Mais elle ne recommencera
pas ! N’est-ce pas, Choura ?
Elle ne répondit pas, baissant la tête.
— Je suis heureux de vous rencontrer tous. Mes respects, monsieur le
conseiller d’ambassade.
Il s’inclinait devant M. de Moustier, serrait les mains à la ronde.
Ariane était restée à l’écart.
« Non, je ne marcherai pas sur les brisées de Fatima », pensait-elle.
« Libre à elle de se jeter à son cou si cela lui plaît. »
— Nous sommes tous enchantés, dit M. de Moustier. Mais, pourquoi
cette gamine a-t-elle troublé la procession par sa prière saugrenue ?
Nilssen l’écarta doucement de lui.
— Va avec Ti. Laisse-moi avec mes amis. Non, je ne m’en vais pas. Je
m’occuperai de toi tout à l’heure.
Docile, elle suivit à regret Ti Paco Maco qui s’éloigna de quelques pas.
— Elle est très malheureuse chez elle, expliqua Nilssen. Elle a encore
été battue. On voit la marque des coups sur ses bras et sur ses jambes. Je
tançais précisément Ti de ne pas s’être interposé quand El Jefe a
commencé à lui taper dessus. Mais tous tremblent devant lui. Même le
vieux Paco n’ose rien lui dire.
— Battue ? Mais pourquoi puisque la vigogne a été retrouvée ?
demanda Ariane qui s’était avancée tout en évitant de regarder Nilssen.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire de vigogne ?
Il négligea la question de Fatima pour répondre à Ariane.
— Oui, mais la bête était pleine et a avorté à la suite de son escapade.
Alors, une fois de plus, El Jefe s’en est pris à Choura.
— Oh ! ils sont fous quand il s’agit de vigogne, dit philosophiquement
Lucio.
— Et c’est pour cela qu’elle veut mourir ?
— Vous l’avez entendue ? Oui, elle ne peut plus supporter d’être
constamment maltraitée. Elle ne mange même pas à sa faim. Alors, elle
est venue supplier le Seigneur des tremblements de terre d’en déchaîner
un et qu’elle en soit victime. Mais vous avez vu la réaction des fidèles, des
femmes surtout ! Des fanatiques ! Heureusement que je me trouvais là !
— Il faut faire quelque chose pour cette petite, dit Fatima, émue.
— J’ai déjà proposé de l’argent, rappela Didier. Nous en donnerions
tous de bon cœur.
— J’y avais pensé aussi, mais ce n’est pas une solution. El Jefe
prendra l’argent et les coups pleuvront quand même. Il ne peut pas la
supporter, et personne n’ose prendre sa défense.
— Alors, il faut l’enlever de là-bas, la placer chez des religieuses,
suggéra M. de Moutier.
— A la rigueur. Mais je crains qu’elle ne s’adapte difficilement à ce
genre de vie.
Chacun avait émis une idée, à l’exception d’Ariane qui réfléchissait.
— Et si nous la prenions à la maison, dit-elle tout à coup. Papa, vous
me le permettez ? Je la formerai, je…
— Tu aurais sans doute bien du mal.
— Je suis sûre que je réussirai. Une de nos employées de maison va
se marier. Choura la remplacerait.
— Oui, oh ! Per favor !
Profitant de ce que Ti ne faisait pas attention à elle, Choura s’était
rapprochée du groupe, comprenant qu’on parlait d’elle et écoutant de
toutes ses oreilles. Elle s’était jetée aux pieds d’Ariane et lui entourait les
genoux de ses bras maigres.
— Per favor, señorita ! Je vous en supplie. Venez-moi en aide.
— Papa, vous êtes d’accord ?
— Ariane, as-tu bien réfléchi ?
— Oui. Et vous, vous m’approuvez, n’est-ce pas, Didier ?
— Entièrement.
— Eh bien, le mieux est qu’elle ne rentre pas à Machu-Picchu. Elle
serait encore battue à son retour. Tu t’es sauvée, hein ? Comme la
vigogne…
Choura fit un signe de tête affirmatif en cherchant un refuge derrière
Ariane.
— Bon. Ti descendra tes affaires chez la señorita. Elles ne doivent pas
peser bien lourd.
— A présent que nous en avons terminé avec les processions et
qu’Ariane a arraché mon assentiment à son entreprise de sauvetage, je
voudrais bien rentrer à l’hôtel, dit M. de Moustier. Je commence d’être
fatigué.
Il y eut un échange d’embrassades entre Fatima et Ariane, de
poignées de main entre les hommes.
— M. Nilssen, vous ne nous accompagnez pas jusque chez nos amis ?
demanda Fatima, l’œil implorant.
— Non, excusez-moi. Je voudrais régler encore quelques détails avec
Mlle de Moustier au sujet de Choura.
Fatima s’éloigna à contrecœur avec Lucio. M. de Moustier prit le bras
de Didier.
— Permettez-moi de m’appuyer sur vous, mon « presque fils ».
Nilssen et Ariane les suivirent, la fillette sur leurs talons.
— Tout ce qu’elle ne sait pas vous dire, je voudrais vous l’exprimer,
dit gravement Nilssen. C’est un très beau geste que vous accomplissez là.
Je voudrais que vous soyez persuadée que je vous en suis aussi
reconnaissant que peut l’être Choura.
Ariane ne répondit pas. L’intonation l’avait troublée plus que les
mots. Nerveuse, elle percevait le battement de ses artères jusqu’au bout
de ses doigts.
CHAPITRE VIII
— Ce coffret est vraiment magnifique, dit M. de Moustier qui avait
ajusté ses lunettes pour le mieux examiner et le reposait sur la coiffeuse
d’Ariane. Qu’en pense Didier ?
— Il le trouve trop beau, répondit-elle brièvement.
— Je suis assez de son avis. Mais ou je me trompe fort ou j’aurai à
rendre à son donateur un service qui le dédommagera de son cadeau.
Ariane tressaillit de plaisir.
— Vous croyez, papa ?
— Vraisemblablement les Boliviens n’aimeront pas qu’un chercheur
déjà connu pour ses fouilles au Pérou vienne rôder à leur frontière. Il
aura du mal à obtenir ses autorisations.
— Il le sait, papa. Il vous l’a dit devant moi, et vous lui avez presque
promis votre appui…
— Dans la coulisse ! Ce sera délicat. Il m’a, du reste, paru désireux de
se passer de mon aide. Le garçon est fier. Enfin, nous verrons ! Tu rejoins
Didier ? Il t’attend au salon. Moi, je retourne à l’ambassade.
Il sortit. Ariane avait repris le coffret et l’examinait pensivement.
« Je n’ai pas encore demandé à Erik Nilssen de m’expliquer la
signification des motifs. Je vais attendre que Didier soit reparti. Mieux
vaut qu’on n’en parle plus trop devant lui. Si papa n’avait pas insisté pour
le voir, je ne le lui aurais pas montré. Il est à moi, après tout, à moi seule !
Je me suis bien gardée de le faire admirer à Fatima. Que n’irait-elle pas
s’imaginer ! Pauvre Fatima ? »
Elle tournait et retournait le précieux objet entre ses doigts avec une
douceur caressante. Un grattement à sa porte la décida à le remettre sur
sa coiffeuse. A ce bruit, elle avait deviné Choura.
« Il faudra que je lui apprenne à frapper aux portes, non à y gratter ».
— Entre, Choura. Que veux-tu ?
Choura apparut, tremblante d’allégresse, dans l’encadrement de la
porte. Ses joues brunes luisaient à force d’avoir été frottées ; ses cheveux,
bien lissés, lui faisaient comme un plumage. Elle tenait à la main les
sandales qu’Ariane essayait de lui imposer mais qu’elle quittait, la plupart
du temps, et n’avait pas renfilées dans sa hâte.
— Le señor Rubio ! Il est là !
Son message délivré, elle pivota sur ses pieds nus et s’enfuit en
courant. Ariane la retrouva dans le hall, collée à Erik Nilssen qui serrait la
main de Didier. Derrière les vitres de la véranda, on apercevait la
silhouette de Ti Paco Maco.
— Je suis venu m’enquérir de Choura. Ti apporte ses affaires au cas
où vous consentiriez toujours à la garder. Laisse-nous, Choura. Va
rejoindre Ti au jardin.
Choura s’éloigna à reculons, les yeux fixés sur Nilssen qu’elle
contemplait avec adoration.
— Alors ? dit-il quand il la crut hors de portée de voix. Je suis
bourrelé de remords à la pensée de vous avoir indirectement infligé cette
gamine.
— Ce n’est pas vous qui me l’avez imposée. C’est moi qui ai proposé
de la prendre, dit promptement Ariane.
Ils étaient maintenant installés tous trois dans le salon où Ariane
avait fait apporter des jus de fruits.
— Avez-vous l’impression qu’elle va s’habituer ?
Ce fut Didier qui répondit :
— Difficile à dire. Ses montagnes vont lui manquer. C’est un peu un
oiseau en cage. Elle s’est laissée baigner, coiffer sans résistance. Vous
avez vu ses joues ? Elle se serait arraché la peau à force de se frotter. La
robe qu’Ariane lui a confectionnée a paru la ravir. C’est son coucher qui
pose des problèmes. Croiriez-vous qu’elle avait mis ses vieilles hardes en
tas à la porte d’Ariane et qu’elle voulait coucher dessus ?
— Oui, elle a été prise de panique en voyant le lit qu’on lui destinait.
Alors, que dois-je faire ? demanda Ariane en souriant. Je ne peux tout de
même pas tolérer tous les soirs ce tas de guenilles à ma porte.
Nilssen rit à son tour.
— Réaction normale de sa part et à laquelle il fallait s’attendre.
Depuis sa naissance, elle dort, roulée en boule sur des peaux de lamas.
Un lit lui paraît le comble de l’inconfort. Se hisser dessus l’a épouvantée.
— Alors ? Que faire ?
— Donnez-lui une couverture épaisse. Elle s’en arrangera. En dehors
du couchage, elle ne vous cause pas trop d’ennuis ?
— Pas le moindre. C’est la docilité même. Elle s’efforce d’aider à la
cuisine, au ménage, et n’y est pas trop maladroite. Mais j’ai l’impression
que le temps lui dure. Elle vit dans l’espoir de vous voir. Pourtant, je crois
qu’elle m’aime bien et je m’efforce de la distraire.
— Vous vous donnez beaucoup de mal pour cette petite sauvageonne.
Je suis vraiment confus, car quoi que vous disiez, je me sens en grande
partie responsable de cette situation.
Ses yeux mélancoliques s’étaient faits soudain très doux, presque
tendres, tandis qu’it prononçait ces paroles. Ariane pensa brusquement
que, pour un tel regard, elle ferait volontiers davantage.
— Je vais me mettre en quête d’une couverture, dit-elle. Excusez-moi
de vous quitter.
— Je ne veux pas être importun. Nous allons repartir, Ti et moi,
maintenant que je suis rassuré sur le sort de Choura. A vrai dire, j’étais
plus inquiet pour vous que pour elle. Je craignais de vous trouver aux
prises avec des complications insupportables et, dans ce cas, j’étais décidé
à vous délivrer d’elle.
— Pauvre gosse ! Qu’en auriez-vous fait ? Je ne la vois pas réintégrant
Machu-Picchu et le parc des vigognes.
— Moi non plus ! Et je ne me vois pas non plus la garder avec moi !
Pour le coup, c’eût été un problème presque impossible à résoudre. Je
suis heureux que, grâce à vous, il ne se soit pas posé.
Il s’était levé et se dirigeait vers la porte, mais Didier l’arrêta.
— Trop tard. Voici les Garron qui traversent le jardin. Ils vous ont
certainement vu. Ti a dû leur ouvrir la grille car ils n’ont pas sonné.
Fatima entra en coup de vent. Elle embrassa rapidement Ariane,
salua Didier d’un sourire, puis s’adressa à Nilssen, joie et regret
intimement mêlés sur son expressif visage :
— Je vois bien que vous ne voulez plus venir à la maison, Erik.
Maman sera peinée d’apprendre que vous faites désormais passer les
Moustier avant nous. Notre amitié avait pourtant le privilège de
l’ancienneté.
— Il me fallait bien venir m’enquérir de Choura. J’irai présenter mes
respects à votre mère demain, je vous le promets.
Comme un arc-en-ciel apparaît tout à coup dans un ciel embrumé, un
sourire joyeux éclaira le rond visage de Fatima, si peu fait pour la
mélancolie qui l’avait tout à coup voilé.
— A quelle heure ? Pour que j’y sois…
— Oh ! laisse-lui la paix, intervint Lucio. Il viendra quand il le pourra,
quand ses travaux et cette biquette lui en laisseront le temps. Vas-tu
devenir une fille civilisée, sauvageonne, grâce à la señorita Ariane ?
Choura s’était faufilée derrière les Garron et essayait de passer
inaperçue en se dissimulant derrière Nilssen.
— Je vois que j’ai encore beaucoup à faire pour que son éducation
soit au point, dit Ariane. Choura, on t’avait dit de t’en aller. Venez
m’aider, Fatima. J’ai précisément à m’occuper d’elle. Laissons les
hommes entre eux.
— Oui, s’il vous plaît, dit Lucio. Je dois communiquer à Nilssen les
échos que j’ai pu avoir au ministère sur ses démarches à La Paz. Vous
pourrez les vérifier sur place, par recoupements, quand vous serez
reparti, Villojane ? Votre congé expire-t-il bientôt ?
— Dans deux jours, répondit Didier distraitement.
Il regardait les deux jeunes filles qui se dirigeaient vers l’escalier
conduisant au premier étage. Son visage était empreint d’une expression
indéfinissable où l’on pouvait démêler une discrète ironie et, peut-être,
un rien de tristesse. Fatima, visiblement désappointée, marchait derrière
Ariane, précédant Choura qui jetait à Nilssen, par-dessus son épaule, des
regards pleins d’une adoration éperdue.
— Quel conquérant vous faites ! dit Didier au Norvégien sans
transition, avec bonne humeur.
— Pauvre gamine ! Je suis le premier à avoir fait attention à elle. A
ses yeux, je dois venir tout de suite après le Seigneur des tremblements de
terre, répondit Nilssen sur le même ton.
Didier sembla vouloir ajouter autre chose. Un regard sur Lucio
l’incita à le taire. Il reprit paisiblement la conversation au point où elle en
était restée.
— Sitôt à La Paz, je m’efforcerai d’avoir des informations de mon côté
en les glanant à notre ambassade, au ministère des Affaires étrangères et
dans les Services culturels. A propos, Nilssen, n’avez-vous pas parlé de
plongées de reconnaissance éventuelles dans le lac Titicaca ?
— Oui, pour étudier la configuration de la côte sous les eaux. Ce
pourrait être utile.
— Mais avez-vous déjà fait des plongées ?
— Oui, beaucoup, en Norvège.
— Moi aussi. De la chasse sous-marine en France. C’est passionnant.
Et vous, Lucio ?
— Moi également. Pas beaucoup, mais suffisamment pour savoir me
servir d’un masque, de palmes et d’un harpon.
Ils parlèrent de pêche sous-marine pendant un bon moment. Nilssen
ne pensait plus à s’en aller. Quand il y songea, il y avait longtemps que Ti
avait cessé de l’attendre.

*
* *

Avant même d’avoir atteint le palier du premier étage, Fatima
commença de manifester sa contrariété.
— Pourquoi avez-vous décidé de les quitter, Ariane ? Ce que vous
voulez faire pour Choura pouvait sûrement attendre. C’aurait été
amusant de bavarder tous les cinq.
— Les hommes préfèrent être entre eux pour parler de leurs affaires,
dit évasivement Ariane.
Elles étaient maintenant dans la lingerie où Ariane cherchait dans un
placard une couverture pour Choura.
— Celle-ci te convient-elle, Choura ?
Mais la fillette avait disparu.
— Elle a voulu aller retrouver Nilssen, dit Fatima avec humeur. Vous
le lui permettez, à elle !
— Fatima, ne soyez pas sotte. D’abord, si elle retourne au salon, elle
s’en fera sûrement renvoyer. Ensuite, je n’ai pas à vous défendre quelque
chose !
— Non, bien sûr. Mais vous avez fait comme si.
— Fatima, voyons…
— Vous ne voulez pas comprendre, Ariane. Ou, plutôt, vous faites
semblant ! Je vous en ai tout de même assez dit… Et, si je ne me confie
pas à vous qui êtes ma meilleure amie, que j’aurais voulu avoir comme
sœur, à qui le ferais-je ?
La confidence qu’Ariane redoutait, elle la devinait prête à jaillir des
lèvres de Fatima.
— Ne dites rien. Je crois que je me doute un peu…
— Si vous saviez comme je l’aime, Ariane ! Et lui s’intéresse à tout et
à tous : à ses recherches, à vous, j’en suis sûre, qui êtes plus intelligente
que moi, à cette gamine fruste, enfin à tout le monde, sauf à moi ! Il ne
veut même plus venir à la maison !
— Il vous a promis sa visite demain. Et c’est tout de même normal
qu’il fasse passer ses travaux avant des mondanités, dit Ariane au
supplice, tentant de la calmer.
Mais Fatima ne l’écoutait pas.
— Et vous m’empêchez encore de rester auprès de lui ! Oh ! Ariane, si
vous saviez comme cet homme compte pour moi !
Ariane l’entoura tendrement de ses bras, pour tenter de la raisonner,
de la consoler, souhaitant, de tout son cœur troublé, partager sa peine et
n’y parvenant pas. Une phrase de Fatima demeurait fichée en elle : « Il
s’intéresse davantage à vous parce que vous êtes plus intelligente ».
« Qu’est-ce que cela peut me faire ? » pensa-t-elle, bouleversée. « Je
suis fiancée à Didier. C’est Didier que j’aime. Que m’importe ce qu’Erik
Nilssen peut penser de moi, à supposer que Fatima ait raison ? Et qu’est-
ce que cette comédie de compassion que je lui joue, qu’il faut que je lui
joue, alors qu’au fond je suis plutôt contente qu’il ne s’intéresse pas à
elle ? Et Didier qui me croit franche, sincère, alors que je suis fourbe,
menteuse ! »
Elle se méprisa de dire :
— Fatima, ma chérie, ne soyez pas si triste. D’abord, vous ne savez
pas ce qu’Erik Nilssen pense vraiment de vous – car c’est de lui qu’il
s’agit, n’est-ce pas ? Et, vous-même, êtes-vous certaine d’y tenir à ce
point ? Ne croyez-vous pas que vous vous exagérez l’intensité de vos
sentiments ? Il n’est pas seul à être sympathique, séduisant même, je
vous l’accorde. Tant de jeunes gens aussi bien que lui tournent autour de
vous, Fatima ! Vous n’auriez qu’à choisir !
Elle hocha la tête :
— Peut-être. Et vous me direz aussi que je ne semble pas tellement
les décourager. Mais de les voir si empressés autour de moi me rassure !
Je me dis : « Pourquoi pas lui ? » Ils me rendent respirable l’air dont mes
poumons sont encore heureux de se contenter, quand j’étouffe de
chagrin. Mais je vous jure, Ariane, que, souvent, en dansant, en jouant au
tennis, je pense à la paix de Santa Catarina, qui est chaleur à l’âme en
même temps ! Oh ! comme j’envie ma tante et ses compagnes !
— Vous vous montez la tête, Fatima, murmura Ariane, épouvantée.
Fatima éclata d’un rire nerveux.
— Non, mais j’aime trop sentir des bras d’homme autour de mes
épaules ou de ma taille, même si ce ne sont pas ceux que je souhaiterais,
respirer une odeur de cigarette et d’ambre. Vous êtes-vous aperçue que
l’after-shave des Péruviens est toujours parfumé à l’ambre… ? Car on se
rase encore chez nous, vous l’avez constaté, du moins les jeunes : ils ne
portent guère la barbe, avez-vous remarqué ?
L’âme d’oiseau de Fatima semblait s’être allégée. Le trop-plein de son
cœur avait passé dans celui d’Ariane. Doucement, celle-ci la guida vers la
porte.
— Redescendons maintenant, dit-elle. Ils doivent en avoir fini avec
les questions sérieuses.
Mentalement, elle espérait qu’Erik Nilssen était parti. Elle n’aurait
plus su quelle contenance garder devant lui. Mais, à prolonger leur aparté
dans sa chambre où Fatima, la couverture trouvée, s’était
automatiquement dirigée sans qu’elle osât l’en détourner, elle avait peur
que le coffret d’argent sur sa coiffeuse ne finît par attirer l’attention de
son amie. Toute à sa peine, Fatima n’avait pas dû le remarquer car, au
grand soulagement d’Ariane, elle n’y fit pas allusion.
CHAPITRE IX
— Ce devrait être par ici.
Erik Nilssen examinait encore une fois les croquis hâtivement tracés
sur les feuilles de calepin souillées et déchirées que lui avait remises Paco
Maco. Il les comparait avec un plan et des photos prises d’avion. Par-
dessus son épaule, Lucio Garron et Bonaventura Arriman y Arco, délégué
par le Service des affaires culturelles de Lima, les étudiaient également.
En face d’eux se trouvait M. de Moustier, repris par son ancienne passion
pour l’archéologie au point de lui faire oublier momentanément ses
problèmes de santé.
— Vous pensez que cette partie de la rive du lac aurait été habitée
jadis ? demanda Arriman y Arco.
— Pourquoi pas ? Si Hiram Bengham en a admis la possibilité, ainsi
qu’en font foi ses croquis, ce ne peut-être sans motifs. Les informations
que j’ai glanées de ci de là dans les archives de Lima, de Cuzco, de Trujillo
et d’ailleurs, le croyaient possible également. Nous ne sommes pas loin
des îles du Soleil et de la Lune où des vestiges importants de temples ont
été découverts et étudiés depuis longtemps.
— Mais les prêtres devaient habiter près de leurs temples. S’il y avait
une cité, elle devait se trouver dans l’une de ces îles. Jamais encore sur
cette rive, on n’a retrouvé le moindre tesson ou fragment de poterie
ancien.
— Ce n’est pas probant. Qui dit d’ailleurs que cela n’arrivera pas un
de ces jours ? Moi, je verrais assez volontiers par ici les logements des
serviteurs et de leurs familles. Et puis, si vous me permettez une
remarque empirique, nous avons vu pas mal de sapotilliers par ici.
— Et alors ?
— Alors, les Incas, qui étaient de bons agriculteurs, en appréciaient le
fruit. Près de toutes les cités retrouvées, Machu-Picchu entre autres, on
trouve les traces d’anciens jardins. Ces sapotilliers pourraient être les
survivants d’antiques vergers.
— Vous en concluez… ?
— Que des fouilles pourraient être entreprises avec quelques chances
de réussite puisque, après s’être fait tirer l’oreille et sous réserve d’avoir
sa part de trouvailles éventuelles, la Bolivie nous a donné carte blanche.
— Grâce à l’intervention de…
— Chut ! ne prononcez pas de nom, cela vaut mieux, dit en souriant
M. de Moustier.
— Reste l’épineuse question des crédits, mais c’est l’affaire de notre
ami Arriman y Arco, dit Lucio.
Celui-ci répondit :
— Je crains que la note soit élevée, eu égard surtout à un résultat
quand même problématique. Les travaux à engager me paraissent
importants. Qu’envisageriez-vous ?
— Il faudrait, à mon avis, s’attaquer d’abord à ces monticules que
vous voyez sur votre gauche. Ils me paraissent trop élevés pour être
constitués par les dépôts qu’aurait laissés le lac dont le niveau a
considérablement baissé en quelques siècles. Avant d’entreprendre quoi
que ce soit, il faudrait que j’étudie sur place, d’une manière plus
approfondie. J’envisagerais de camper ici.
— Seul ?
— Avec l’Indien que j’ai amené. Il a de qui tenir. Son grand-père a
travaillé pour le professeur Hiram Bengham.
Ti Paco Maco mâchait une feuille de coca à quelques mètres d’eux,
mais suivait attentivement la conversation.
— Vous devrez nous fournir un rapport précis, ajouta Arriman y
Arco.
— Naturellement.
— Maintenant que nous avons vu le site et étudié la question, si on
s’occupait du pique-nique ? dit Lucio. Je ne suis pas archéologue, moi ! Je
suis sûr qu’Ariane est de mon avis. Ce doit être la faim qui la rend
tellement silencieuse. Vraiment, Ariane, c’est à douter que vous nous ayez
accompagnés. On ne vous a pas encore entendue.
— Je n’ai pourtant pas perdu un mot de votre discussion. Mais j’étais
absorbée dans la contemplation du lac. Je ne me l’imaginais ni si grand ni
si beau, répondit-elle évasivement.
Tout proche d’eux, le lac Titicaca miroitait dans sa ceinture de
roseaux. Ses eaux diaprées, couleur de saphir, d’émeraude ou de bronze,
selon les jeux de la lumière, frissonnaient à peine tant l’air était calme. Le
reflet des sommets enneigés des Andes au cœur desquelles il se trouvait
comme serti, y demeurait immobile. A quatre mille mètres d’altitude, il
semblait étranger aux agitations humaines. Pourtant, dans le lointain, se
discernaient quelques embarcations de pêcheurs, les totaras, frêles
esquifs en forme de sabot, faits de bottes de roseaux liées ensemble. Plus
loin encore, c’était, construit sur des radeaux d’herbes aquatiques,
l’étrange village mouvant des Urus, curieuse peuplade réduite à quelques
survivants.
Ce spectacle naturel, Ariane le regardait, sans le voir quoi qu’elle en
eût dit, mais s’imprégnant néanmoins de sa romantique beauté qui
émouvait son cœur sensibilisé à l’extrême. Depuis quelque temps, elle
avait la sensation que paroles, aspect des choses et des gens, ébranlaient
en elle des zones mystérieuses, y provoquaient de troubles remous.
Consciente de cette émotivité excessive, Ariane s’efforçait de réagir contre
elle. En particulier, son « moi » intérieur, encore docile à sa volonté, se
figeait en quelque sorte à la vue d’Erik Nilssen depuis qu’elle avait acquis
la certitude de l’amour de Fatima pour lui. Une réaction spontanée contre
une tentation dont, confusément, elle pressentait la naissance, la faisait
se raidir intérieurement : sentiment à la fois voulu et instinctif dont elle
avait perdu la faculté de s’étonner.
Didier était reparti pour La Paz, emportant la promesse de la visite
prochaine d’Ariane et de son père.
— Vous ne séjourneriez que peu à La Paz, avait-il dit. Juste le temps
qu’Ariane ait une idée du lieu où elle habitera sans doute provisoirement.
Que diriez-vous d’une escapade à Foz de Iguassu ? On dit que les chutes
sont un spectacle inoubliable.
— Voyons d’abord le lac Titicaca, avait répondu M. de Moustier. Je
voudrais bien connaître ce fameux site sur lequel Nilssen fonde, à tort ou
à raison, l’espoir de fouilles fructueuses.

*
* *

Il avait insisté pour être tenu au courant du résultat des démarches
entreprises auprès des Services culturels boliviens. Or, après plusieurs
semaines d’attente, apprenant leur échec, il avait parfaitement démêlé, à
travers les échos recueillis et transmis par Didier, que la Bolivie resterait
obstinément sourde à des démarches officielles de recherches dans sa
zone frontalière.
Se piquant au jeu, il avait fait sienne la cause de Nilssen et décidé de
s’en occuper personnellement. Sa discrète et adroite intervention, en
sous-main, avait finalement obtenu gain de cause. Le feu vert avait été
donné tacitement pour une première investigation en attendant que fût
accordée l’autorisation définitive qui permettrait d’entreprendre des
travaux.
Ils étaient donc venus inspecter les lieux : Nilssen, escorté de Ti,
Arriman y Arco et Lucio et, enfin, M. de Moustier, accompagné d’Ariane.
Fatima avait demandé de participer à l’expédition, mais son frère avait
refusé. D’abord arrivés à Puno par l’avion régulier, ils s’étaient ensuite
répartis en deux voitures : Nilssen, Ti et les Moustier dans la plus
confortable que conduisait le Norvégien, les deux jeunes gens
s’accommodant d’une autre, assez vétuste.

*
* *

— Eh bien, je crois mon rôle terminé pour aujourd’hui – Arriman y
Arco s’essuyait les lèvres – Si vous n’y voyez pas d’inconvénient,
messieurs et mademoiselle, j’aimerais regagner Puno à présent. Si
inhospitalier que soit l’aéroport, on peut avoir au moins l’espoir de s’y
faire servir un expresso supérieur à celui de cette bouteille thermos.
— Pas d’objection en ce qui me concerne, dit Lucio. Qu’en pense
M. de Moustier ?
— C’est à mon chauffeur de décider, répondit-il avec un sourire à
l’adresse de Nilssen.
Celui-ci consulta sa montre.
— Nous avons encore un peu de temps devant nous avant l’heure de
l’avion. Je voudrais en profiter pour étudier un peu plus longuement la
configuration du terrain.
— Et toi, Ariane ?
— Je jouirais encore volontiers de la vue de ce paysage merveilleux
plutôt que d’aller m’enfermer dans un bar malodorant.
— Il est facile de tout concilier. Reprenez votre voiture, messieurs, et
partez devant. Nous vous retrouverons à l’aéroport. Le café m’étant
interdit, je le remplacerai par une petite sieste dans notre propre
véhicule. J’y attendrai patiemment le bon vouloir de mon chauffeur et de
ma fille.
Prenant la direction opposée à celle où elle avait vu s’engager Erik
Nilssen, Ariane suivit la rive, marchant à la limite extrême où
commençaient d’affleurer les hautes lances des roseaux. Leurs tiges
pressées cachaient l’eau mais, au-delà, la nappe pure s’étendait à perte de
vue. Les barques des pêcheurs avaient disparu. Tout n’était que calme,
sérénité : tout, sauf le cœur d’Ariane.
— Attention ! Le sol est mouvant là où vous êtes. Les roseaux sont
beaux, mais perfides.
Sans qu’elle l’eût entendu venir, Erik Nilssen se trouvait à côté d’elle.
Elle n’en fut pas surprise tant il était présent dans ses pensées. Toutefois,
elle n’eût pu dire si elle en était heureuse, tellement, depuis quelque
temps, elle s’arrangeait pour l’éviter. A présent encore, elle s’était efforcée
de s’en éloigner. Elle n’avait donc rien à se reprocher. Mais un émoi
grandit en elle, tandis que son cœur battait plus vite.
Il lui prit le coude pour l’obliger à s’écarter du bord. Ce simple
contact la bouleversa. Elle voulut se dérober. Il le sentit. Au lieu de la
lâcher, ses doigts se resserrèrent autour du bras d’Ariane.
— Non, vous ne vous échapperez pas. Du moins, pas avant de vous
être expliquée. Depuis quelque temps, vous me fuyez. Inutile de nier.
Croyez-vous que je ne m’en sois pas aperçu ? Pourquoi ? Que vous ai-je
fait ?
Elle sentit sa gorge se nouer au point de l’empêcher presque de
parler.
— Rien, parvint-elle à dire.
— Alors ?
Il continua violemment, d’une voix dure :
— Il fût un temps où vous paraissiez trouver de l’agrément à nos
rencontres. Rappelez-vous la visite au Musée de l’Or. Mieux encore, cette
promenade à Machu-Picchu... Quoi qu’il arrive, celle-ci demeurera à
jamais dans ma mémoire comme un moment lumineux de mon existence.
Une fois même, ce soir-là, vous m’avez appelé par mon prénom. Moi, je
n’ai jamais osé employer le vôtre. Pourtant, il est si doux ! Ariane ! C’est
une caresse pour les lèvres que de le prononcer. C’est presque un baiser.
Un réflexe de sa conscience épouvantée la fit brusquement se reculer
alors qu’un fol désir de ce baiser la saisissait toute. Mais il eut un rire
sarcastique et douloureux.
— N’ayez pas peur ! Je ne vous embrasserai pas de force.
— Taisez-vous.
Les roseaux, les roseaux-pièges, si beaux, si droits, si perfides
pourtant, avait-il dit, bougeaient devant ses yeux. Elle chancela
légèrement, se reprit et, se forçant à articuler des mots qui résonnèrent,
rauques, à ses oreilles :
— Je suis fiancée, voyons ! A quoi pensez-vous ?
Cette fois, il la lâcha, mais si brusquement qu’elle trébucha.
— Vous me faites perdre la tête ! Je l’avais oublié ! Et à quelqu’un
pétri de qualités, que j’estime, que je considère comme un ami ! Depuis si
longtemps, je rêvais de vous dire ce que j’avais sur le cœur.
Elle murmura tristement :
— C’est à Fatima qu’il faut dire ces choses… Elle vous adore, ne le
savez-vous pas ? Et elle est libre, elle !
— Fatima ? Une petite fille qui cherche sa voie… Pour le moment,
Dieu seul sait où elle aboutira. Et puis comment pourrais-je m’intéresser
à elle quand je ne pense qu’à vous ?
Le cœur d’Ariane battait à un rythme insensé.
— Vous m’avez dit une fois que l’archéologie était votre raison de
vivre, dit-elle faiblement.
— L’ai-je vraiment dit ? C’est bien possible. Mais c’était avant de vous
connaître… Maintenant… maintenant, quand je vous vois, que je suis seul
avec vous, j’oublie tout ! Même vos fiançailles ! Est-ce seulement à cause
de Fatima que vous me fuyez… ? Dites !
— Non, murmura-t-elle faiblement.
Il prit une longue respiration.
— Je souhaitais tellement vous l’entendre dire ! Soyez bénie de l’avoir
fait. A présent, je vous laisserai en paix. Soyez tranquille : je ne vous
disputerai pas à Villojane.
Brusquement, elle se redressa. Le sang affleura à ses joues. Ses yeux
étincelèrent. Elle cessa de trembler. Son émoi fit place à la révolte.
— En paix ! Vous osez le penser ! Alors qu’il me croit franche,
sincère ! Droite comme ces roseaux ! Or, je suis perfide comme ils le sont
sans le paraître ! Comme eux, quelles profondeurs troubles est-ce que je
dissimule ? Et c’est vous qui en êtes cause : Vous vous satisfaites à bon
compte… Vous ne m’enlèverez pas à lui, dites-vous ! Mais quel cœur
indécis, incertain, ne vais-je pas lui apporter désormais ?
— Ariane, s’il en est ainsi… si vraiment vous…
Elle eut un rire amer.
— Ah ! Je sais ! Lucio me l’a déjà dit : si l’on ne s’est pas promis l’un à
l’autre, devant la Vierge et les saints, et toute la famille attendrie, ce ne
sont pas de vraies fiançailles. Elles peuvent se rompre.
— Garron vous a dit cela ? fit-il, stupéfait.
— Oui. Car, lui aussi, voulait m’épouser ! C’est ce que vous voudriez,
je suppose… ?
— Je le souhaiterais à en mourir.
— Non, vous n’en mourriez pas ! Ce n’est qu’une phrase ! Une phrase
stupide ! C’est mon père qui serait capable d’en mourir ! Tenez, le jour où
Lucio m’a demandé de l’épouser, une Indienne dont j’avais renversé
l’éventaire m’a lancé une malédiction. Elle m’a crié : « Que ton cœur aille
à la dérive ». Nous en avons ri d’abord, Lucio et moi. Je l’avais oublié…
Et, maintenant, c’est une hantise. La prédiction s’est réalisée.
— Ariane, vous ne voulez pas dire…
De nouveau, il l’avait saisie par le bras, la dévisageait ardemment, ses
yeux couleurs de ciel du Nord subitement comme illuminés de soleil. Elle
le regarda bien en face.
— J’en ai peur, dit-elle bravement. A présent, laissez-moi. Par pitié.
Je réfléchirai… Peut-être parlerai-je à Didier : lui avouerai-je ce que je
ressens, ce que nous ressentons…
— Vous feriez cela ?
Elle répéta :
— Laissez-moi. D’ailleurs, mon père nous appelle. Il est temps de
partir.
Elle se mit à courir, comme pour le fuir. Il la suivit à distance,
bouleversé comme il ne l’avait jamais été durant toute sa vie d’homme,
ses larges épaules courbées sous le bonheur si intense qui l’écrasait, tout
en l’épouvantant à la fois. L’archéologie, sa raison de vivre ? C’avait été
vrai. Ce ne l’était plus !
Fils unique, élevé « à côté » – et non pas « entre » – des parents
affectueux, mais égoïstes et jouisseurs, il avait vécu une enfance, puis une
adolescence studieuse et solitaire. Depuis qu’il avait rencontré Ariane,
par le plus grand des hasards, qu’il avait découvert en elle, en plus de la
séduction de sa beauté, l’existence d’un esprit capable de se jumeler au
sien, il était devenu plus exigeant. Mais, était-ce pour leur bonheur, ou
leur malheur et celui de plusieurs autres ?
CHAPITRE X
M. de Moustier ajusta ses lunettes pour mieux examiner sa fille.
— Sais-tu que tu commences à m’inquiéter, Ariane ? Combien de
kilos as-tu perdus depuis notre arrivée à Lima ?
— Seulement deux, papa.
— J’aurais cru davantage. Vraiment, l’air du Pérou ne semble pas te
convenir ! Ou faut-il incriminer cette foulure du poignet qui est pourtant
bien insignifiante, et lui attribuer ces yeux, cernés comme si tu avais
perdu le sommeil ?
— C’est plutôt le souci de votre santé, papa. Votre taux de diabète a
tendance à augmenter et vos crises de foie sont de plus en plus
fréquentes. Je crois décidément qu’il faudra vous résigner à une
intervention.
— Peut-être. Nous en reparlerons après ton mariage. A l’automne, en
France. Je solliciterai probablement une prolongation de congé. D’ici là,
d’ailleurs, mes fonctions d’ambassadeur intérimaire auront pris fin.
— Et vous vous en serez brillamment tiré malgré vos appréhensions !
— Flatteuse, va ! Enfin, sur un plan accessoire, elles m’auront permis
d’agir utilement en faveur de Nilssen. Cette expédition au lac de Titicaca
m’a vraiment beaucoup intéressé ; j’ai eu l’impression d’en revenir
rajeuni, alors que, toi, elle t’a certainement fatiguée. A propos, ton amie
Fatima s’est-elle consolée de ne pas avoir été de la partie ?
— Je l’espère, répondit laconiquement Ariane.
— En définitive, je vois bien ce qu’il en est, conclut M. de Moustier.
Tu t’ennuies de Didier. Eh bien, pourquoi ne pas tenir dans quinze jours
ou trois semaines, la promesse que je lui avais faite d’aller toi et moi
passer quelques jours avec lui. Son idée d’un séjour à Foz do Iguassu me
paraît excellente. Je suis persuadé que cela nous fera à tous deux le plus
grand bien.
— Je le pense aussi, dit Ariane sans conviction.
La santé médiocre de son père, Fatima, le lac Titicaca avec les
souvenirs qu’évoquait ce nom, le séjour à Foz do Iguassu où elle
retrouverait Didier : M. de Moustier venait, à son insu, d’énumérer toutes
les épines qui déchiraient son cœur et auxquelles elle ne cessait de se
blesser. Elle bénissait la foulure de son poignet, qui lui fournissait une
excuse pour ne répondre que par de brefs billets aux tendres lettres de
Didier. Qu’aurait-elle pu lui dire, en effet, qui ne fût mensonge ?
Le vœu de l’Indienne était exaucé. Son cœur était vraiment « à la
dérive ». Elle sentait se dissoudre son énergie, sa volonté. Tant qu’elle
avait ignoré la réciprocité des liens qui s’étaient noués subtilement entre
elle et Erik Nilssen, qu’elle l’avait cru plus accessible à la pitié envers les
humbles et les petits, qu’à l’amour ; accaparé, corps et âme, par son
métier, c’était encore possible de résister à l’attraction presque
magnétique qu’exerçait sur elle un esprit plus proche du sien que celui de
Didier par certains côtés. C’était possible de la dissimuler, pour laisser à
Fatima une chance de vaincre l’indifférence d’Erik Nilssen. Mais,
maintenant, Ariane se savait aimée comme elle croyait aimer.
Pourtant, reprendre à Didier la parole qu’elle lui avait donnée, se
parjurer en quelque sorte : tout son être se cabrait à cette idée. Non
seulement sa fierté, mais encore son amour filial, protestaient. Car ce
serait aussi désoler son père, avec toutes les conséquences, peut-être
néfastes, qu’aurait un tel revirement sur une santé déjà bien ébranlée.
De plus, l’âme d’Ariane souffrait à la pensée de l’arrachement auquel
elle serait contrainte, de la douleur de Didier. Des liens trop solides
s’étaient noués entre eux. Il l’aimait passionnément et, elle, tenait à lui
par beaucoup de fibres de son cœur, alors même que, du premier jour où
elle avait rencontré Nilssen, elle s’était sentie attirée par sa captivante
personnalité.
Alors, que faire ? Essayer d’oublier Nilssen et se marier dans le
mensonge ?
Elle se débattait sans cesse au milieu de ces angoissantes
alternatives. Ce n’était pas étonnant qu’elle perdît l’appétit et le sommeil.
Elle s’appliquait néanmoins à remplir ses devoirs de maîtresse de maison
et, en particulier, à éduquer Choura, ce qui était plus difficile qu’elle ne
l’aurait cru au début.

*
* *

— Votre sauvageonne ne paraît guère se civiliser, remarqua Fatima,
un soir où Choura avait ouvert la porte, ses souliers à la main.
— Je crains d’avoir entrepris une tâche au-dessus de mes forces,
soupira Ariane. Choura, tes sandales ! Tu n’es plus à Machu-Picchu,
voyons ! Si tu n’obéis pas, je serai obligée de t’y renvoyer.
— Non, oh ! non.
— Alors, va te chausser. Pas ici. Dans le vestibule. Et ne reste pas à la
porte !
Choura leva sur Ariane des yeux suppliants, immédiatement embués.
— Non. J’ai dit. Prends ton tricot, l’écharpe que je t’ai fait
commencer, et installe-toi à l’office.
— Trop loin ! Dans l’escalier, per favor.
— Si tu veux, concéda Ariane, désarmée.
— Elle vit dans mon ombre, expliqua-t-elle à Fatima quand la fillette
fut sortie. Un être totalement dépaysé, craintif, qui cherche constamment
une protection. L’air de ses sommets lui manque certainement et, aussi,
sa vie sans contrainte. Je finis par me demander si elle s’habituera jamais
à la vie citadine. Les autres domestiques la tourmentent peut-être malgré
mes recommandations. Elles doivent estimer lui être supérieures. Où
l’orgueil ne va-t-il pas se nicher ?
— Il y en a pourtant qui n’en ont pas ! soupira Fatima. Je pense que,
plus on est élevé socialement, moins on en a.
Ariane devina sans peine à qui elle faisait allusion. Revenant à
Choura, sujet supposé être de tout repos :
— Elle continue de coucher à ma porte, vous savez ? Sur la couverture
que nous lui avons cherchée ensemble.
— Oui, dit Fatima, le jour où vous m’avez entraînée dans la lingerie
parce qu’Erik Nilssen était là et où, ensuite, nous sommes allées dans
votre chambre. J’y ai vu tout de suite le coffret qu’il vous a donné. Je ne
vous en ai pas parlé sur-le-champ, aussi avez-vous cru que je ne l’avais
pas remarqué. Un objet aussi rare et aussi précieux ! J’ai compris bien
des choses ce jour-là, Ariane…
— Mais qu’est-ce qui vous fait croire que c’est Erik Nilssen qui me l’a
donné ?
Ariane, gênée, cherchait un biais qui lui permît de s’en tirer sans
mentir. Fatima sourit tristement.
— Je l’ai bien reconnu d’après une description que m’en avait faite
Lucio. Erik Nilssen le lui avait montré quand il l’a reçu du directeur des
Services culturels, en remerciement, lors de ses toutes premières fouilles
qui avaient donné des résultats extraordinaires. S’il vous l’a offert, c’est
que, Ariane, votre charme a opéré sur lui… comme sur Lucio d’ailleurs.
— Comme vous allez vite dans vos déductions, Fatima ! Et que faites-
vous de Didier ?
Fatima secoua la tête.
— Je ne sais pas. Je me perds dans tout cela. Il n’y a qu’une chose
dont je sois sûre, c’est de ma peine… Tiens, votre Choura est dans le
jardin à présent, dans le massif d’hibiscus près de la grille.
Ariane regarda sa montre.
— Qu’est-ce qu’elle fait-là ? C’est l’heure où mon père rentre de
l’ambassade. J’entends sa voiture. Mais, d’habitude, elle n’est pas si
pressée de le voir… Ou, alors, c’est que… Elle a des intuitions
extraordinaires.
Les pneus de la voiture firent crisser les graviers devant la véranda.
M. de Moustier descendit de l’auto,
Erik Nilssen le suivait, Choura aussitôt dans son sillage, sa brune
figure irradiée de bonheur.
— Quand on parle du loup… dit Ariane d’une voix qu’elle s’efforça de
rendre naturelle.
Elle alla au-devant des arrivants, embrassa son père et tendit à
Nilssen une main qu’elle crispa pour l’empêcher de trembler, Fatima
s’était tout de suite rassise après avoir salué M. de Moustier. Ce fut
Nilssen qui alla à elle, puis il revint vers Ariane.
— Si vous me voyez, c’est à la demande de M. de Moustier. J’étais allé
à l’ambassade lui faire part de l’acceptation de La Paz et des conditions
dont elle était assortie et, aussi, pour le prier de vous annoncer mon
départ. Mais il a refusé de m’écouter, prétextant n’en avoir pas le temps et
a tenu à ce que je l’accompagne pour bavarder plus à loisir.
— Parfaitement, dit M. de Moustier en s’asseyant et en faisant signe à
Nilssen de l’imiter. Il est inutile qu’on vous voie trop là-bas. Mais comme
je tiens à être exactement au courant du déroulement de « notre » affaire,
j’ai préféré que vous veniez me raconter ici ce qu’il en est.
— M. Nilssen sait qu’il est toujours le bienvenu, dit Ariane,
dissimulant de son mieux son embarras.
Cette rencontre après leur conversation au bord du lac Titicaca devait
être forcement gênante. Mais qu’elle eût lieu en présence de Fatima
achevait de mettre le comble à son trouble. Fatima éprouvait sans doute
des sentiments analogues. Silencieuse, elle regardait alternativement
Ariane et Nilssen, cherchant à lire dans leurs pensées. Elle se leva, un
sourire contraint sur les lèvres.
— Je ne veux pas être indiscrète. Erik, puis-je faire part à Lucio de ce
que vous venez de dire ?
— Naturellement. Cela n’a rien de confidentiel, du moins pour les
amis. J’avais d’ailleurs bien l’intention d’aller le voir avant de partir.
— A son bureau au ministère ou… à la maison ?
Nilssen eut une imperceptible hésitation puis, rencontrant le regard
d’Ariane où se lisait une prière :
— Bien volontiers chez vous, Fatima. Pour l’instant, je ne voudrais
pas vous mettre en fuite.
— Mais non, restez, dit M. de Moustier. Vous serez ainsi à même de
répéter à votre frère ce que nous allons apprendre. S’il y a une indiscrète
ici, ce n’est certes pas vous, mais cette moucheronne qui est toujours dans
les jambes d’Ariane et qui, maintenant, importune Nilssen.
— C’est vrai, ce qu’on dit de toi ? Tu l’aimes donc bien, la señorita ?
dit Nilssen avec indulgence, posant sa main sur les cheveux de la fillette,
accroupie à ses pieds.
— Oh ! oui, elle est bonne, très bonne ! Mais le señor Rubio, mas
melior ! (encore meilleur).
Tous rirent, même Fatima et Ariane.
— Quel compliment ! dit M. de Moustier, mais, si vous croyez qu’on
l’éduquera en lui passant tous ses caprices… Sa place n’est tout de même
pas d’être avec nous.
— Vous avez cent fois raison. Mais exceptionnellement… Tenez, elle a
compris : on ne la voit plus ! Evaporée !
Choura s’était glissée sous le fauteuil de Nilssen et baisait la main
qu’il laissait pendre.
— Bon ! Tolérons-la encore aujourd’hui puisqu’elle ne vous verra plus
d’un bout de temps. On redoublera de fermeté après votre départ. Vous
pensez être longtemps absent, Nilssen ?
— Assez, oui. Dès que les recherches seront commencées, je ne
quitterai plus le lieu des fouilles. Enfin, nous verrons bien…
— Vous ne nous avez toujours pas fait connaître la réponse de La Paz.
Je suppose, puisque vous partez, que vous avez enfin obtenu son
autorisation définitive ?
— Oui. La Bolivie donne son accord pour des recherches, même si
elles doivent empiéter un peu sur son territoire. D’après mes
renseignements et selon Hiram Bengham lui-même, il semble que ce site
se trouve sur la rive péruvienne du lac. C’est là que je vais entreprendre
les premières fouilles. Mais, le lac ayant changé de niveau, il se peut que
le site en question chevauche la frontière actuelle. Quoi qu’il en soit, je
suis à couvert, du point de vue diplomatique. Mais la Bolivie a
subordonné son accord à certaines conditions, du reste parfaitement
normales, je dirai même, logiques.
— Oui, celle d’avoir sa part des trouvailles éventuelles, du moins,
celles qui auraient été découvertes dans son propre sol. Comme vous le
disiez, c’est logique.
— Parfaitement. Le « hic », c’est qu’on exige – oh ! en y mettant des
formes – une présence bolivienne dès que les travaux atteindront le no
man’s land. Il y aura des contrôles. Un délégué de la Section des
Antiquités du service des affaires culturelles de La Paz procédera à des
inspections.
M. de Moustier réfléchissait.
— On ne peut vraiment rien objecter à cela. Je vous avais prévenu
qu’à La Paz on était méfiant. Au surplus, n’est-ce pas naturel ?
— Oui, d’autant plus que je n’ai rien à cacher. Je suis norvégien. Je
fais de l’archéologie sans chauvinisme ni parti pris. Que mes découvertes
possibles enrichissent la préhistoire bolivienne ou la préhistoire
péruvienne, au fond, cela m’est égal. Ce qui pourrait être gênant, c’est si
des heurts se produisaient entre ouvriers de nationalités différentes.
— C’est un risque, en effet, d’autant que les Péruviens n’éprouvent
guère de sympathie pour les Boliviens et réciproquement.
— C’est ce qui m’ennuie un peu. Je compte sur Ti pour éviter des
bagarres sur le chantier. Il aura le titre et la fonction de contremaître. Je
pense qu’embaucher un ou deux Boliviens, pour le principe, suffira à les
contenter, et que le délégué de leur section archéologique ne se disputera
pas avec Arriman y Arco. Peut-être que ces deux-là comprendront que
l’intérêt de la science passe au-dessus de la politique.
— Espérons-le. Arriman y Arco m’a paru courtois et intelligent.
Quand entreprendriez-vous les travaux ?
— Le plus tôt possible. Ma place est retenue dans l’avion pour Cuzco
d’après-demain. J’y séjournerai un jour ou deux, le temps de rassembler
mon matériel et de l’embarquer dans le camion qui me conduira avec Ti à
Puno.
— Je pense qu’il serait de bonne politique que Lima paraisse
s’intéresser aux recherches et que, pour en donner l’impression, des
Péruviens viennent assez souvent vous rendre visite. Il faudra que votre
frère en glisse un mot à Arriman y Arco, ajouta-t-il en s’adressant à
Fatima qui, comme Ariane, avait écouté en silence la conversation des
deux hommes.
— Mais il en a bien l’intention ! Il a même envisagé d’y aller faire du
camping pendant les vacances.
— Nous irons aussi, poursuivit M. de Moustier. N’est-ce pas, Ariane ?
Je serai ravi d’avoir l’illusion de participer à des fouilles. Nous partons
prochainement pour La Paz, voir Villojane. De là, nous irons avec lui aux
chutes de l’Iguassu. Nous en profiterons pour mettre sur pied un projet
de vacances à Puno.
Une ombre avait passé sur le visage d’Erik Nilssen en entendant le
nom de Villojane…
— C’est une excellente idée, en effet, reprit le Norvégien, il y a, je
crois, un hôtel très convenable à Puno. Je m’en informerai. Et,
maintenant, je vous demande la permission de me retirer. Avant mon
départ, j’ai encore des questions à régler.
— Eh bien, bonne chance. Mais ne perdons pas le contact, n’est-ce
pas ? Ecrivez ou téléphonez, en attendant notre visite.
— C’est entendu. Et croyez encore à toute ma gratitude, monsieur le
conseiller. Si mes recherches aboutissent, ce sera bien à vous qu’elles le
devront.
Tous se levèrent. Le cœur d’Ariane s’était serré. Ainsi, c’était sur un
adieu banal et en public qu’ils allaient se séparer ? Pourtant, il n’en
pouvait pas être autrement. Pour l’heure, elle était encore la fiancée de
Didier.
Erik Nilssen lui serra la main, tout comme à M. de Moustier et à
Fatima. Peut-être y mit-il un peu plus de chaleur et prolongea-t-il
imperceptiblement son étreinte, mais Fatima les observait. Ariane en
voulut furieusement à son père de l’avoir retenue quand elle avait voulu
s’en aller.
CHAPITRE XI
— Vous ! Je n’aurais pas osé l’espérer !
— C’est très déraisonnable, mais je n’ai pas pu m’en empêcher.
Ils étaient debout, tous les deux, face à face, dans le hall de l’aéroport
de Lima. Ariane sentait le regard d’Erik Nilssen, ce regard aux teintes
d’océan, l’envelopper tout entière. Et elle aussi ne pouvait quitter les yeux
de ce géant blond qui allait s’éloigner, une fois de plus, alors qu’il était
devenu une partie de son univers. « Un cœur à la dérive ! » quel martyre !
Mais, en la minute présente, elle était toute à Nilssen. Didier occuperait
ses pensées plus tard quand elle réfléchirait à l’aveu qu’elle était de plus
en plus résolue à lui faire.
— Nous nous étions si mal quittés ! dit-elle.
— Vous n’allez pas vous excuser quand vous me causez une telle joie.
— Mais c’est mal ! dit-elle douloureusement.
— Je sais. Mais j’ai mal agi aussi en vous faisant comprendre à quel
point vous m’étiez devenue précieuse. Et, pourtant, Villojane n’a guère le
droit de m’en vouloir. Ces mots : « Je vous aime », qui me brûlent les
lèvres, je ne vous les ai pas encore dits. Je ne vous ai pas encore
embrassée. Et je ne vous embrasserai pas !
— Je parlerai à Didier. J’y suis de plus en plus décidée.
— Vous lui demanderez de vous rendre votre parole ?
— Oui, dit-elle passionnément. Et je sais qu’il en souffrira mille
morts, que je les souffrirai aussi ! Et, pour mon père… Ah ! je ne veux pas
y penser… en raison de son état de santé. Le docteur et le chirurgien ont
été formels : l’opération est inévitable. Elle aura lieu à l’automne. Mais,
jusque-là, mon père doit vivre sans tracas.
— Alors, pourquoi parler à Villojane dès à présent ? Puisque, moi, je
ne vous demande rien… ? Pas une promesse ! Pas même un baiser !
— Parce que je ne veux plus vivre dans le mensonge. Parce que je
veux que la situation soit nette entre lui et moi ! Ne comprenez-vous pas ?
— Oh ! si, je comprends. Malheureusement !
Elle devina la souffrance qu’il endurait, lui aussi, et des larmes qu’elle
refoula affleurèrent au bord de ses cils.
— Et ce n’est pas tout ! dit-elle.
— Quoi encore ?
— Choura a disparu.
— Choura ?
— Oui, depuis avant-hier. Je m’en suis aperçue peu après votre
départ de la maison. On l’a cherchée partout dans Lima. Père a signalé sa
disparition à la police qui ne s’en est guère émue. Vous pensez, une
Indienne !
— Pauvre Choura ! dit-il avec émotion. D’avoir appris que je partais…
pour longtemps, l’aura bouleversée au point de lui faire perdre la tête !
— Peut-être est-elle retournée à Machu-Picchu ?
— J’en doute. Enfin, je vois Ti tout à l’heure. Par lui, je saurai peut-
être quelque chose.
— Elle avait des intuitions incroyables vous concernant. Elle savait
quand vous alliez venir. Elle ne vivait que de votre pensée. Vous êtes un
magicien dangereux, Erik !
Elle s’interrompit. Un voyant lumineux s’était éclairé.
— Le vol pour Cuzco va être annoncé, dit-elle, la respiration courte.
— Adieu, Ariane. Merci d’être venue. Et pour Didier, faites… je ne
sais pas quoi ! Vous épouser est mon plus cher désir, vous le savez. Mais
je respecterai votre décision, quelle qu’elle soit, sans chercher à vous
influencer.
Il s’inclina pour porter à ses lèvres une main qu’elle ne songeait pas à
lui tendre.
— Adieu, Erik, murmura-t-elle.
— C’est la deuxième fois que vous employez mon prénom, dit-il.
Merci aussi pour cela.
On appelait les voyageurs. Ils se séparèrent.

*
* *

Brisée, mais courageuse, Ariane avait regagné sa voiture.
Parti ! Erik Nilssen était parti ! Dieu seul savait pour combien de
temps ! Mais la Pentecôte était toute proche, et pendant ces fêtes,
profitant des quelques jours de congé de M. de Moustier et de Didier, ils
devaient, tous les trois, se retrouver à La Paz d’abord pour changer
d’avion et, ensuite, à Foz da Iguassu. C’est là qu’Ariane aurait une
explication avec Didier. En attendant, elle devrait continuer à tenir le rôle
de la fiancée heureuse. Elle réfléchit tout à coup avec angoisse qu’elle
devrait jouer cette comédie jusqu’après l’opération de son père si,
toutefois, Didier y consentait, ce qui n’était pas certain.
Ariane évita de justesse un camion, cessa de penser. Un banal
accrochage avait apporté assez de complications dans son existence. Il
était inutile d’en risquer un autre. Elle se contraignit à tirer un rideau sur
l’avenir douloureux, mais encore confus, qui se présentait à son
imagination, et tenta de se concentrer sur l’immédiat. Or, cet immédiat,
c’était la santé de son père auquel, pour l’instant, elle devait se consacrer
tout entière ; et la disparition de Choura.
Par acquit de conscience, elle passa au commissariat de police. Elle y
fut reçue avec tous les égards dus à sa qualité de fille d’un conseiller à
l’ambassade de France mais, malgré toutes les promesses qu’on lui fit,
comprit que rien n’avait été tenté et ne le serait jamais pour retrouver la
fugitive. On lui répéta que Choura avait dû retourner dans sa famille et
qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Ariane essaya de s’en persuader.
« Peut-être, après tout. Mais comment y serait-elle allée ? Il n’y a pas
de train. En faisant de l’auto-stop ? Près de deux jours déjà ! Elle aurait
eu le temps d’arriver. En ce cas, Ti l’aura vue et Erik, mis par lui au
courant, téléphonera pour nous rassurer. »
Ce serait, au moins, une occasion d’entendre sa voix. Cette idée l’aida
à reprendre moins tristement la direction de Miraflores.

*
* *

Il y eut bien, le soir, le coup de téléphone espéré, banal à souhait. Ce
fut M. de Moustier qui reçut la communication. Il passa l’écouteur à sa
fille. Ti était bien au rendez-vous, mais il ne savait rien de sa petite
cousine. Lui aussi s’étonnait. Erik et lui passeraient encore deux jours à
Cuzco pour procéder au chargement du camion qui devait transporter
une partie du matériel, le reste devant être trouvé sur place. Ils
prendraient ensuite la route de Puno.
— Souhaitez-lui bonne chance de ma part, papa, dit Ariane, la voix
enrouée.
M. de Moustier la regarda, un peu surpris, mais mit cette émotion sur
le compte du souci causé par Choura et transmit le message sans
commentaires. Lui-même était contrarié de la disparition de la fillette,
Choura l’énervait souvent, mais il s’y était déjà attaché. Tout en jugeant
excessif le chagrin manifesté par Ariane, il l’excusait et le comprenait
dans une certaine mesure. Il ne s’étonna pas davantage de la nervosité et
de la tristesse qu’elle montra le lendemain. L’événement fournit
opportunément la matière d’une lettre à Didier – la foulure du poignet ne
pouvait pas durer indéfiniment. Deux jours passèrent, mélancoliques.

*
* *

Dans la soirée, assise au salon, Ariane se demandait, pour la
centième fois ce qu’avait pu devenir Choura quand le téléphone sonna.
M. de Moustier s’était attardé à l’ambassade. Elle eut au cœur un léger
pincement : Didier sans doute.
Depuis que ses lettres s’étaient espacées, il téléphonait plus souvent.
Elle aimait mieux l’entendre que lui écrire. Dans l’imbroglio de
sentiments où elle se débattait, elle ne pouvait se défendre d’éprouver une
joie secrète à penser qu’il l’aimait toujours. Ce n’était pas de la perversité,
plutôt un instinct de sécurité qui la rendait heureuse de conserver, quoi
qu’elle éprouvât elle-même, cette tendresse fidèle et inébranlable. Elle
faisait preuve d’un égoïsme qu’elle ne contestait pas, mais elle avait tant
besoin d’une ancre dans sa tempête intérieure !
Elle se leva précipitamment, décrocha le récepteur. Ce n’était pas
Didier, mais Nilssen !
Il se nomma bien inutilement. Elle eût reconnu sa voix entre mille.
— Choura est là ! dit-il aussitôt. Ne vous tourmentez plus. Qui est à
l’appareil ?
— Ariane, balbutia-t-elle.
— Je l’avais deviné. Par télépathie, j’avais senti votre présence. C’est
pour cela que j’ai voulu vous rassurer tout de suite.
— Choura près de vous ! Mais… comment… ?
— Attendrissant ! Un vrai vent de folie a soufflé dans sa petite tête !
Vous vous souvenez ? Elle était là quand j’ai annoncé que je partais pour
une durée indéterminée. Elle n’a plus pu tenir. J’avais donné les grandes
lignes de notre programme. Elle a compris que sa seule chance était de
me rejoindre à Cuzco, mais qu’il lui fallait partir aussitôt pour espérer s’y
trouver à temps ! Elle a marché jour et nuit, se passant à peu près de
boire et de manger, elle s’est fait transporter dans des camions, bref, une
aventure démente ! Quand elle est arrivée à Cuzco, nous étions encore là !
Elle a aperçu Ti sans qu’il la voie et a repéré le garage où notre camion
était rangé. Nous avons terminé le chargement tard dans la soirée et nous
sommes partis à l’aube. Eh bien, elle a trouvé le moyen de se nicher sous
la bâche, entre deux caisses. Je l’ai découverte au cours d’une halte où
j’étais allé vérifier si l’arrimage n’avait pas bougé. Elle était à moitié
étouffée et demi morte de faim et d’épuisement. Alors, je l’ai gardée !
Ariane était stupéfaite.
— Incroyable ! Mais, maintenant, qu’en faites-vous ?
— Elle s’est débrouillée, vit chez des Urus qui ont leur hutte sur un
îlot de roseaux, tout près de l’endroit des fouilles, et elle déblaie, elle
aussi. Elle est radieuse.
— Et les fouilles ? Vous êtes content ?
— C’est encore un peu tôt pour avoir une opinion. Cela ne va pas si
vite.
— Vous retéléphonerez ?
— Je l’ai promis à votre père.
L’auto de M. de Moustier franchissait la grille. Elle interrompit à
regret la communication.
— Père rentre. Alors, c’est entendu ? Vous nous rappellerez ?
— Soyez-en certaine. Au revoir… Ariane.
— Au revoir… Erik.
Tandis qu’elle raccrochait, elle entendit encore : « Merci ! »
Trois jours, plus tard Ariane et son père partaient pour La Paz.

*
* *

Le baiser d’accueil de Didier parut à Ariane moins chaleureux que
d’habitude. Elle eut l’impression qu’il se retenait de lui témoigner sa joie
de la revoir et qu’il l’examinait avec une intense attention. Mais les
formalités de douane, de bagages, de contrôle d’identité, qui se
renouvelèrent à Asuncion puisque, finalement, M. de Moustier et Didier
avaient décidé de gagner le Brésil au plus tôt, ne favorisaient pas les
épanchements. D’autre part, les traits de M. de Moustier accusaient une
évidente fatigue. Les soucis d’Ariane se réveillèrent, accrus. Ses
perplexités et l’appréhension de l’entretien pénible qu’elle voulait avoir
avec Didier, s’effacèrent momentanément. Une hâte angoissée la saisit
d’arriver au plus tôt à Foz da Iguassu. Elle regrettait d’avoir cédé au désir,
vivement exprimé par son père, d’entreprendre ce voyage. Aussi éprouva-
t-elle un véritable soulagement lorsque la voiture de l’hôtel des Cataractes
les y déposa.
Le cadre était vraiment enchanteur. La façade basse de l’hôtel,
flanquée de deux ailes allongées, et surmontée d’une sorte de minaret
carré, se déployait, toute rose, dans une verdure fleurie et animée de
gazouillements d’oiseaux, auxquels répondait, assourdi comme une douce
musique, le ronronnement des chutes toutes proches. Dans ce décor de
rêve, un hydravion attendait les touristes, sans parvenir à rompre la
poétique fraîcheur de l’ensemble par sa silhouette futuriste.
— Papa, il faut d’abord monter vous reposer.
— Tu as raison. Nous verrons les chutes plus tard. D’ailleurs nous
avons tout le temps.
Les chambres étaient confortables ; les salons, le bar, accueillants à
souhait. Le parc s’étendait de l’hôtel à la route qui surplombait quelques-
unes des deux cent cinquante cataractes, déployées en un gigantesque arc
de cercle entre les rives brésiliennes et argentines. Mais la nuit tombait
déjà. Ils remirent donc au lendemain de contempler à loisir un spectacle
qui promettait d’être extraordinaire. Didier et Ariane n’eurent ainsi pas
l’occasion d’un tête-à-tête qu’elle redoutait.
Elle constata non sans surprise qu’il ne semblait pas tellement le
désirer. Il parut se satisfaire, après le dîner, d’une paisible soirée, à eux
trois, enfoncés dans les profonds clubs d’un salon désert, les autres
clients de l’hôtel s’étant groupés au bar où sévissait un jazz tonitruant. De
leur trio, M. de Moustier était, sans contredit, celui qui paraissait le plus
heureux, malgré l’intense fatigue qu’exprimait son visage et la douleur
qui lui faisait, de temps en temps, porter la main à son côté.
Au bout d’un long moment, Ariane se leva.
— Si nous montions nous coucher ? Papa, vous avez besoin de vous
reposer.
— Oui, c’est vrai. Eh bien, demain, vous irez à la découverte tous les
deux ! Je suis un égoïste : mon plaisir d’être avec vous m’a fait oublier
votre légitime désir de tête-à-tête. Pardonnez-moi.
— Ariane, que diriez-vous d’aller en éclaireurs sur la rive argentine
demain, pendant que votre père fera la grasse matinée ? Nous serions
mieux à même de l’y guider l’après-midi.
— Excellente idée ! répondit-elle en offrant son visage au baiser du
jeune homme.
Mais ce fut dans ses cheveux que les lèvres de Didier s’attardèrent.

*
* *

— Fantastique ! prononça Didier.
C’est tout ce qu’il trouvait à dire. Saisi sans doute d’admiration, il en
négligeait de braquer son appareil.
Durant toute la promenade, il était d’ailleurs demeuré silencieux et
Ariane n’avait guère été loquace. A présent encore, à côté de lui, pourtant
distraite, pendant quelques secondes, de ses lancinantes préoccupations,
par la splendeur grandiose du spectacle, elle demeurait muette, fascinée,
éblouie.
A travers la dense forêt – presque la jungle – qui bordait le fleuve, de
romantiques sentiers aboutissaient à d’ingénieuses passerelles, d’où l’on
pouvait admirer les chutes qui se succédaient en gigantesques et
vertigineuses cascades. L’eau, projetée avec une force inouïe,
bouillonnait, écumait, irisée de l’éclatante lumière tropicale qu’elle
captait au passage. C’était sur l’une de ces passerelles qu’ils s’étaient
arrêtés.
La pénible réalité reprit ses droits. Les chutes disparurent aux yeux
d’Ariane. Un vol de perroquets couleurs d’émeraude, véritables joyaux
ailés, les effleura presque sans qu’elle les vît. Résolument, elle tourna le
dos à l’indescriptible féerie qui se déployait devant elle et s’appuya au
parapet, car elle sentait ses jambes fléchir.
— Didier, murmura-t-elle, j’ai quelque chose à vous dire.
— Croyez-vous ? Pas à m’apprendre, j’en ai peur…
Elle voulut répondre, ne le put, figée, raidie, les paroles glacées sur
ses lèvres, le regardant seulement, un immense désespoir dans ses grands
yeux gris. Il lui prit la main avec douceur.
— Ariane, ne soyez pas si bouleversée. L’aveu que vous voulez me
faire, est tellement inutile ! Il y a longtemps que je me doute ! Mais je
n’étais pas sûr… Peu à peu, j’ai compris… Le ton de vos lettres d’abord…
Et, si j’avais encore douté devant ce que je pressentais confusément, votre
pâleur, votre amaigrissement, qui m’ont frappé à La Paz, auraient suffi à
m’éclairer définitivement, car ils ne pouvaient être dus uniquement au
souci que vous vous faites pour votre père. Lui-même ne s’en est guère
aperçu. Les malades sont surtout absorbés par eux-mêmes… Vous avez
cessé de m’aimer, Ariane, et vous aviez peur de me le dire.
Elle secoua la tête, des larmes dans les yeux.
— C’est tellement plus compliqué ! gémit-elle.
— Il a su se faire aimer, Ariane. Je ne lui en veux pas. On n’est pas
maître de ses sentiments. Et vous savez si mal mentir, Ariane,
transparente Ariane !
— Ne dites pas cela ! C’est faux. Je suis lâche, fourbe, pleine de
duplicité… Oh ! Didier, si vous saviez combien je souffre !
— Et moi ? demanda-t-il doucement, croyez-vous que je ne souffre
pas ? Que ça n’a pas été terrible de sentir que, peu à peu, vous vous
détachiez de moi alors que, déjà, dans mon cœur, vous étiez mienne ?
— Si, murmura-t-elle. Didier, pardon ! Je l’aime peut-être. Je n’en
suis pas absolument certaine ! Je suis attirée vers lui, c’est tout !
— Eh bien, n’est-ce pas de l’amour ? L’étiez-vous autant vers moi ?
— Je ne sais pas, gémit-elle. C’était différent. Ce l’est encore. Et il n’a
rien fait pour cela ! Il ne m’a jamais touchée ! Mais il fallait que je vous le
dise. Je ne peux plus vivre ainsi ! Je ne vois plus clair en moi, Didier !
— Erik Nilssen est un être droit, loyal, Ariane. Si je vous rends votre
parole comme je suis prêt à le faire, vous l’épouserez, vous serez heureuse
avec lui, plus peut-être que vous ne l’auriez été avec moi.
— Mais… père… ? Comment le lui dire ? Alors qu’il vous considère
comme son fils ? Vous l’avez entendu ! Et il est malade. Gravement !
Rompre nos fiançailles risque de lui causer un choc capable de le tuer.
— Nous sommes en plein Corneille, Ariane. Que désirez-vous donc ?
Vous voudriez rompre avec moi, aller sans arrière-pensée vers Nilssen,
avec la bénédiction de votre père ? Est-ce possible ? Et, de moi, de mes
sentiments, vous ne tenez aucun compte.
— Je sais… Je suis une misérable. Oh ! Didier, pardonnez-moi,
comprenez-moi.
— C’est difficile quand vous vous comprenez à peine vous-même, dit-
il avec tristesse.
Elle sanglotait maintenant, dans ce cadre fait pour le rêve et le
bonheur et où elle souffrait et faisait souffrir mille morts.
— Ariane, calmez-vous. Je ne peux pas vous voir pleurer ainsi. Je
ferai tout ce que vous voudrez pour ne pas voir vos larmes.
— Ne rien dire à père d’abord, dit-elle entre deux sanglots.
— Mais vous me l’avez bien dit à moi !
— Je ne pouvais plus vous le taire. Il me semblait que je n’en avais
pas le droit.
Il soupira.
— Votre franchise peut être cruelle. Je me demande si je n’aurais pas
préféré le mensonge. Et encore, non ! Si vous mentiez, vous ne seriez plus
« vous », celle que j’ai aimée, que j’aime encore car, moi, je suis resté le
même. Personne d’autre que vous n’a pris votre place dans mon cœur. Il
est tout à vous.
— Si père n’était pas malade…
— Vous pensez à lui. Pas à moi !
Il fit quelques pas, les mains enfoncées dans les poches de son blazer,
les lèvres tremblantes, puis revint à elle. Elle froissait nerveusement entre
ses doigts son mouchoir trempé.
— Si vous vouliez… commença-t-elle.
— Quoi ? Oublier ce que vous m’avez dit jusqu’à l’opération de votre
père… ? Ou, du moins, faire semblant ?
Elle inclina la tête.
— Ariane, vous rendez-vous compte ? Jouer la comédie du fiancé
heureux, payé de retour, alors qu’on le repousse… ? C’est cela que vous
voudriez que je fasse ?
Elle demeura muette, mais ses yeux, ses yeux incapables de
mensonge, disaient « oui ». Il s’exclama :
— Mais c’est le pire supplice auquel vous puissiez me condamner !
Une rupture franche, nette, si douloureuse soit-elle, le serait moins !
Elle continua de se taire. Il comprit et céda.
— Soit ! dit-il. Puisque vous le voulez, d’accord ! Ce sera ma manière
de vous prouver que moi, du moins, je n’ai pas changé, que je n’ai pas
cessé de vous aimer ! Dès cet instant, nous cessons d’être fiancés, pour
nous, mais le restons pour les autres, aussi longtemps que vous le
déciderez. Dieu ! quand je pense que je m’étais tant réjoui à la pensée de
ces quelques jours, ici, avec vous, dans ce décor pour voyage de noces… Je
vous prierai seulement de ne plus m’écrire. Des lettres indifférentes me
feraient trop mal et vous ne sauriez m’en écrire d’autres.
— Mais… vous… il faudra bien que vous m’écriviez… Sinon, père
s’étonnerait.
— Il trouvera chaque jour dans son courrier une enveloppe à votre
nom, répondit-il, mais elle ne contiendra qu’une feuille blanche.
CHAPITRE XII
— Choura, laisse cette pioche. Elle est trop lourde pour toi.
— No, señor.
— Je t’ordonne de la laisser. C’est un outil d’homme, pas pour toi.
Choura leva sur Nilssen ses yeux sombres qui exprimaient
l’adoration la plus totale et, à regret, abandonna la pioche aussi haute
qu’elle, pour s’emparer d’une autre, plus courte.
— Permisso ?
Nilssen ne put s’empêcher de sourire.
— Si tu veux.
En cette fin de juin, un vent rafraîchi par les glaciers soufflait avec
rage sur l’altiplana, mais Choura n’en semblait pas incommodée. Nilssen
était stupéfait de son endurance. Pour se faire pardonner de s’être
imposée à lui et, surtout, n’être pas renvoyée, elle travaillait presque
autant que n’importe quel homme de son équipe.
A Ti, il avait adjoint un Péruvien, embauché à Puno et qui y
redescendait deux fois par semaine retrouver femme et enfants ; et un
Bolivien, assez indolent, malheureusement pourvu d’une sœur dont les
multiples jupons dansaient sur des hanches provocantes et qui venait,
trop souvent, apporter des galettes de maïs, des feuilles de coca et des
fromages de lamas.
Jusqu’à présent, les résultats des travaux n’avaient donné que peu de
résultats. Là où Nilssen espérait trouver des grottes recélant des
sépultures, la pioche n’avait livré que de vulgaires dépôts de limon,
amalgamés sur un amoncellement de roches volcaniques, projetées par
d’anciens volcans. Maintenant, ils fouillaient plus à l’est, sur une partie de
la rive du lac où la frontière était mal délimitée. C’était pour donner des
gages de sa bonne foi à la Bolivie qu’il avait engagé un de ses
ressortissants. Il n’était guère satisfait de cette recrue.
Fidèle à sa promesse, il téléphonait fréquemment aux Moustier. Mais
c’était toujours le conseiller qui lui répondait. Une fois seulement, il eut
Ariane à l’appareil. Craignant sans doute d’être entendue, elle avait été
brève. Elle avait simplement dit :
— J’ai parlé à Didier.
— Alors… ? avait-il demandé, le souffle court.
— Il est d’accord.
D’accord ? Sur quoi ? Il n’en avait pas su plus long, M. de Moustier
survenant à ce moment du dialogue.
Avec Ti, Nilssen avait dressé une tente qu’un rideau partageait en
deux compartiments pour qu’il eût un peu d’indépendance et pût
tranquillement consigner, chaque soir, l’état des travaux. Ti était un
garçon silencieux. Il semblait même le devenir chaque jour davantage,
n’adressant même pas la parole à Choura. Il était certainement
mécontent qu’elle fût restée avec eux, bien qu’elle se rendît utile,
préparant leurs repas et lavant leur linge au lac quand elle ne déblayait
pas.
Le soir venu, elle regagnait la hutte des Urus, maison mouvante car le
sol de terre et de roseaux bougeait sous les pieds. Les nuits étaient
froides ; les journées, splendides, tièdes, presque chaudes, bien qu’on fût
au cœur de l’hiver austral. Nilssen avait précisé ces renseignements
climatiques à M. de Moustier par téléphone pour qu’il n’hésitât pas à
venir avec Ariane, ainsi qu’il l’avait promis. Lucio et Fatima devaient se
joindre à eux. De celle-ci, le Norvégien se souciait peu, mais le frère et la
sœur se faisaient une véritable fête de ce camping « archéologique ».
Quant à Arriman y Arco, Nilssen s’efforçait, au contraire, de retarder sa
visite, dans l’espoir d’avoir enfin une découverte intéressante à lui
montrer.

*
* *

Choura s’était remise au travail, avec moins d’ardeur, semblait-il. Il
avait entrepris de faire creuser une tranchée perpendiculaire au lac et
remontant vers le nord, à travers une végétation confuse d’où
émergeaient, nombreux, les sapotilliers qui avaient attiré son attention.
Ti, Toma, le Bolivien, et Pepe, le manœuvre engagé à Puno, s’employaient
à les abattre. Nilssen les regarda travailler pendant quelques instants, alla
vers eux, donna à Ti quelques directives, puis revint vers le lac qui
clapotait parmi les roseaux, le contemplant avec les yeux du souvenir.
C’était tout près de là qu’Ariane avait laissé échapper son demi-aveu.
Il eut l’impression qu’une partie de lui demeurerait enracinée dans ce
paysage, même si ses recherches ne devaient pas aboutir, même si Ariane
ne devait jamais être sienne.
Il considérait comme un devoir de ne pas tenter de l’influencer afin
de la laisser libre de son choix. Sa volonté n’interviendrait pas en
l’occurrence, mais à cause d’elle, il voulait forcer ce sol à lui livrer le
secret qu’il y pressentait enfoui. En dépit de ses déboires du début, de
l’insuccès des premières fouilles, il était sûr de réussir. Ce serait son
cadeau de noces à Ariane.
Galvanisé par cette idée, il s’arracha à sa rêverie et se dirigea vers la
tente. Quand il en sortit, il avait revêtu son costume de plongée et tenait à
la main son masque et ses palmes.
— Pas la bouteille, señor ?
— Non, Choura. C’est seulement une brève inspection. Je ne resterai
pas longtemps sous l’eau.
Il se dirigeait vers le lac. Elle le retint.
— Pas bon là. Mieux ici.
Elle désignait, de la main, un coin vierge de roseaux, où le rivage
s’abaissait rapidement. A terre, quelques piquets, soutenant des débris de
fils de fer rouillés, indiquaient qu’on avait, jadis, délimité la frontière,
puis qu’on s’en était désintéressé, négligeant d’entretenir piquets et fils de
fer.
— Là où Ti va à la pêche ? J’y suis allé hier. Ça n’a rien donné. Au-
delà, c’est la Bolivie.
Elle secoua la tête.
— Avant. Là où le soleil tombe.
Choura n’avait pas encore pu se mettre dans l’esprit les notions et les
mots d’est et d’ouest.
— Mais pourquoi, Choura ? Je te dis que j’ai déjà inspecté ce côté de
la rive sous l’eau.
Elle se redressa, abandonna sa pioche, s’assura d’un regard que les
hommes étaient trop loin pour l’entendre.
— C’est là que Ti a trouvé le pot cassé qu’il a donné à Toma.
Nilssen tressaillit.
— Que dis-tu ?
— J’ai vu quand il le rapportait. Il s’était mis à l’eau pour décrocher
sa ligne qui s’était prise au fond.
— Il était grand, ce pot ?
Elle étendit sa main.
Un pot cassé ! Sans doute sans intérêt. Un objet hors d’usage, jeté par
un pêcheur. Mais Ti aurait dû, tout au moins, le montrer !
— Tu dis qu’il l’a donné à Toma ?
[5]
— Si, ia e vista . Il ne savait pas que j’étais là. J’étais dans la tente,
à ranger les affaires du señor.
— Et pourquoi, à ton idée ?
— Toma a une sœur, dit-elle lentement. Et elle veut de l’argent. Ti
n’en a pas à lui donner.
— Ce n’est pas vrai. Je le paie, largement même.
— Pas pareil !
Evidemment ! Si, par hasard, ce dont Nilssen s’obstinait à douter,
l’objet brisé, une lampe peut-être, était authentique, un amateur
d’archéologie était susceptible d’en donner un bon prix.
— Tu as bien fait de m’avertir, dit-il. Continue de le surveiller. Je vais
retourner là où il l’a trouvé. Je resterai un peu plus longtemps. Va me
chercher la bouteille d’air comprimé.
Elle obéit aussitôt. Il la vit se faufiler à l’intérieur de la tente, agile et
souple.
Quand elle revint avec la bouteille, elle se frotta câlinement contre
ses longues jambes.
— Le señor n’est plus fâché contre Choura ?
Il lui caressa la tête.
— Je n’ai jamais été fâché contre toi, Choura.
— Même quand le señor m’a trouvée dans le camion ?
— Si, un peu, à ce moment-là. Mais, à présent, je suis content que tu
sois là. Tu viens de me rendre un grand service.
[6]
— Muchas gratias, señor .
Il rit.
— Non, Choura, c’est moi qui dois te dire : Muchas gratias. Pas toi !
Mais, têtue, elle s’empara de la grande main, affectueusement posée
sur sa tête, et la baisa avec une dévotion passionnée, en répétant :
Muchas gratias.

*
* *

La nuit, allongé dans son sac de couchage, il dressa mentalement le
bilan de sa journée. C’était, de loin, la plus intéressante qu’il eût vécue
jusqu’ici, sur les bords du lac. D’abord, le geste surprenant de Ti qu’il lui
faudrait désormais surveiller étroitement. Ensuite, une découverte, peut-
être insignifiante, mais que son instinct de chercheur se refusait,
pourtant, à considérer comme telle.
Ayant examiné plus minutieusement, grâce à Choura, cette partie
immergée de la rive, il y avait décelé une crevasse, trop étroite pour qu’il
pût s’y glisser, mais aboutissant peut-être à une cavité plus profonde,
peut-être cette caverne funéraire dont il pressentait l’existence par une
mystérieuse intuition.
Il faudrait agrandir l’orifice pour qu’il pût s’y faufiler. Il agirait seul,
se garderait d’en parler à Ti et à ses deux acolytes. Déjà, son imagination
l’emportait. Si cette cavité existait et qu’on l’eût utilisée, ce n’était pas par
voie d’eau qu’on y pénétrait. Elle avait dû, en ce cas, avoir une issue
extérieure que tant de séismes, intervenus depuis cinq siècles, avaient
obstruée. Et, dans cette hypothèse, cette issue devait précisément
déboucher dans la direction où il faisait creuser une tranchée.
Pour la première fois depuis de nombreux soirs, il ne pensa pas à
Ariane. Jusque-là, ses soirées, ses nuits, avaient été hantées par son
image, par l’angoisse de savoir si elle s’était déliée de son engagement
avec Villojane ou non, par les remords qu’il éprouvait envers celui-ci. Il
s’endormit presque heureux.

*
* *

Ses soucis se réveillèrent avec lui. S’il devait désormais se méfier de
Ti, ses recherches risquaient d’en être sérieusement entravées. L’attaquer
de front était difficile, car il ne pouvait le faire sans mettre Choura en
cause, ce qu’il fallait éviter. Le problème le préoccupa toute la matinée.
Mais, l’après-midi, une satisfaction lui fut accordée qui le lui fit un peu
oublier.
Etant redescendu dans l’eau avec une bouteille d’air comprimé qui lui
permettait un temps d’immersion plus long, il put retrouver la crevasse
dans la paroi et parvint à l’élargir assez, avec le poignard de plongée, pour
qu’il pût s’y glisser. Il constata alors l’exactitude de ses conjectures. Un
boyau de deux mètres environ, en forte pente ascendante, aboutissait à
une cavité où sa tête et ses épaules émergèrent de l’eau.
Malheureusement, sa lampe dont il avait omis de changer les piles,
s’éteignit, ce qui l’empêcha de se rendre compte des dimensions de cette
cavité et si, par chance, elle se prolongeait en remontant vers le sol. Cet
endroit de la rive, de formation volcanique et alluviale, lui paraissait foré
de trous comme une éponge. Savoir s’ils communiquaient entre eux, était
une autre question ; il dut rebrousser chemin, non sans difficulté, sans
avoir élucidé le problème.
La rive atteinte, une rapide inspection l’assura que les trois hommes
et Choura continuaient à creuser la tranchée, ainsi qu’il en avait donné
l’ordre. Trop énervé, il n’eut pas le courage de se joindre à eux. Il s’habilla
et partit pour Puno, espérant pouvoir parler à Ariane. Ce fut encore
M. de Moustier qui lui répondit au téléphone.
— Avez-vous des nouvelles à m’annoncer, Nilssen ?
— Peut-être un léger espoir. Rien encore de concluant, dit-il
prudemment.
— Eh bien, moi, j’ai quelque chose d’assez curieux à vous raconter. Je
le tiens de Villojane. Il vient de me téléphoner. Figurez-vous qu’à La Paz,
au service des antiquités des Affaires culturelles, le bruit circule d’une
découverte qui aurait été faite là où vous fouillez actuellement. Un
employé de ce service, amateur d’archéologie, aurait vu, chez un
antiquaire, un objet qui en proviendrait, un vase, je crois. Didier pensait,
du reste, qu’il n’y avait sans doute pas lieu de prendre l’information au
sérieux, mais il a tenu à me la transmettre tout de suite pour que je vous
prévienne. Attendez-vous donc à recevoir la visite d’un officiel.
— Remerciez Villojane, monsieur le conseiller. Son renseignement
est précieux. Je me méfie d’un de mes hommes. Je vais le questionner.
Arriman y Arco m’avait annoncer sa visite. J’aimerais qu’elle coïncide
avec celle de son homologue bolivien.
— Voulez-vous que je m’en occupe ?
— Je n’osais pas vous le demander.
— Nous précéderons peut-être ces messieurs de quelques jours, ma
fille et moi, poursuivit M. de Moustier. Didier Villojane devait venir nous
rejoindre mais Ariane ne paraît pas y tenir tellement. Lui non plus, du
reste. Il prétexte des questions de service, mais j’espère que tout
s’arrangera. Pourrez-vous vous occuper de nous retenir des chambres
dans vos parages ?
— Bien entendu, monsieur le conseiller.
— Vous pourrez aussi en prévoir pour les Garron y Mendoza, frère et
sœur. Ils veulent nous accompagner, leur projet de camping ne me paraît
pas sérieux, en cette saison surtout.

*
* *

Ainsi, il allait bientôt revoir Ariane ! La crise de conscience dans
laquelle elle se débattait, s’expliquait trop bien. Ce lui fut un tourment de
plus. Un autre s’y ajouta ; le fait que Villojane lui eût rendu un important
service en lui transmettant l’information au sujet de cet objet, vase ou
lampe. Il se serait bien passé de sa venue au Titicaca, ainsi que de celle
des Garron. Pour l’instant, la première chose à faire était de parler à Ti.
Nilssen l’appela dès qu’il fut rentré au camp.
— Voilà ce qu’on vient de me téléphoner de Lima, lui dit-il, après lui
avoir raconté ce qu’il avait appris par M. de Moustier.
Et, bluffant hardiment, avec la certitude de ne pas se tromper :
— Le vendeur a parlé. L’objet – une lampe funéraire un peu
endommagée – lui a été remis par l’intermédiaire d’un individu qui, lui-
même, le tenait d’une fille dont le frère travaille à des fouilles entreprises
au bord du Titicaca. Avant d’interroger Toma, j’ai voulu te parler. Car
c’est toi qui as trouvé la lampe et qui l’a donnée à Toma, n’est-ce pas ? Je
te traitais en ami, presque en frère, et tu as trahi ma confiance. Je vais te
renvoyer, Ti. Et ton grand-père, qui a été l’homme de confiance, presque
l’ami du professeur Hiram Bengham, saura comme son petit-fils a
malhonnêtement agi.
Le visage bronzé de Ti était devenu grisâtre.
— señor, balbutia-t-il.
— Je vais appeler Toma. Il confirmera ce que je viens de te dire.
— Non, señor. Inutile.
Nilssen suivait sur les traits bouleversés de Ti le combat qui se livrait
en lui. Il se décida enfin.
— La fille est une coquine. Elle s’est moquée de moi. C’est vrai, señor.
J’ai trouvé la lampe alors que j’étais à la pêche, et je l’ai donnée à Toma
pour que la fille s’achète un bracelet. Elle ne reviendra plus au camp, je le
défendrai à Toma. Mais gardez-moi, señor. Je travaillerai double
désormais et vous ne me payerez plus. Vous me nourrirez seulement.
Les remords de Ti paraissaient si sincères que Nilssen se laissa
attendrir.
— On verra, dit-il. Retourne à la tranchée maintenant.

*
* *

Le lendemain, Nilssen plongea de nouveau après avoir, cette fois,
soigneusement vérifié son matériel.
Le sol de la cavité où aboutissait le boyau en pente était fortement
envasé. Il put déblayer une petite plate-forme qui lui permit de n’avoir de
l’eau qu’à mi-corps et d’économiser ainsi l’air de sa bouteille. Ce faisant, il
découvrit quelques fragments de poteries qu’il fourra à l’intérieur de sa
combinaison. Rassuré sur la durée du temps dont il disposait, il procéda à
une inspection minutieuse des parois et découvrit, au-dessus de sa tête,
un orifice. Ayant éteint sa lampe, il constata qu’au-dessous les ténèbres
étaient moins opaques. Pas de doute, cet orifice devait être l’issue d’une
espèce de cheminée, communiquant avec un étage supérieur. S’écorchant
les coudes et les genoux, il commença d’y grimper dans l’obscurité qui se
faisait un peu moins dense, mais il dut bientôt redescendre, car il
s’aperçut qu’il risquait d’y être coincé, étant donné l’étroitesse de la
cheminée.
De retour au camp, il étudia les fragments de poteries qu’il avait
trouvés dans la vase, et appela Ti.
— La lampe que tu as trouvée ressemblait-elle à ça ?
— Si, señor.
Ti considérait les tessons attentivement.
— Il lui manquait un morceau. On dirait que c’est celui-là.
— Mesures-tu la gravité de la faute que tu as commise ?
— Si, señor. Mais je rachèterai, je le jure… La tranchée, j’ai dégagé
une pierre. Il faut que le señor vienne la voir.
La pierre était rectangulaire, soigneusement taillée, lisse. Nilssen
s’agenouilla, la mesura, l’étudia longuement. Il eut de la peine à
s’arracher à cet examen. Mais la nuit venait, rapide.
— Demain, dès l’aube, nous creuserons à cet endroit, dit-il.
Cette pierre avait l’apparence d’une marche d’escalier.
CHAPITRE XIII
Si Ariane avait cru, un instant, que l’héroïque attitude de Didier,
acceptant de retarder l’annonce de leur rupture, faciliterait sa décision,
elle s’était vite aperçue de son erreur.
La vue, au courrier, de l’enveloppe à son nom, dans laquelle elle
savait ne trouver qu’une feuille blanche, lui causait un choc douloureux,
en même temps qu’une émotion l’étreignait à la constatation d’une telle
soumission à une exigence dont elle ne sous-estimait pas la cruauté. Et,
pour nourrir cet autre amour, infiltré en elle par un insidieux
cheminement avant de se révéler impérieux, elle n’avait que le coffret
inca, témoignage muet d’un sentiment soudain, mais profond.
En vain Erik Nilssen avait-il cherché à la joindre au téléphone. La
malchance les avait défavorisés. Une seule fois, elle avait pu lui dire
quelques mots trop brefs. Il ne lui avait pas écrit et elle savait que ce
silence était voulu, afin de la laisser plus libre devant une option
angoissante. En face de deux êtres également fiers, délicats et
respectueux de sa décision, elle était tragiquement seule, contrainte au
mensonge qui lui répugnait tant. Mais sa santé en subissait les
conséquences !
— Que te disait Didier aujourd’hui, si je ne suis pas indiscret ?
demandait, au déjeuner, M. de Moustier.
Elle se forçait à sourire.
— Rien de nouveau, papa, sinon qu’il a beaucoup de travail.
— Mais il compte bien nous rejoindre auprès de Nilssen, n’est-ce
pas ? Il sait combien j’y tiens. Toi aussi, j’imagine… Au besoin, je
téléphonerai à l’ambassadeur.
— Inutile, papa. Il viendra, il me l’a promis.
Il lui avait téléphoné, en effet. Plus au courant que Nilssen du rythme
de vie d’Ariane, il était arrivé à lui parler au téléphone alors qu’elle était
seule.
— Prévenez votre père que je ne viendrai pas. Trouvez un prétexte.
Inventez n’importe quoi. Vous représentez-vous cette comédie à trois
personnages qu’il nous faudrait jouer ? C’est impensable.
— Pourtant, il faut que vous veniez, Didier. Papa s’en réjouit
tellement !
— Vous êtes vraiment inconsciente, Ariane. Seul, votre père compte à
vos yeux. Vous ne pensez pas une minute à ce que je puis éprouver.
— Si, Didier. Je suis malheureuse, moi aussi, croyez-le.
— Nilssen vous ferait-il déjà souffrir ?
— « Déjà » ? Oh ! Didier !
— Pardon, Ariane. Eh bien, puisque tel est votre désir, je viendrai.
Vous pourrez tester mes aptitudes à feindre.
Et il avait raccroché.

*
* *

Jusqu’au moment de leur départ, Ariane avait espéré que les Garron
y Mendoza renonceraient à les accompagner. Elle redoutait la
perspicacité du frère et de la sœur qui s’apercevraient vite de l’étrangeté
des nouveaux rapports établis entre Didier et elle, et se rendraient
compte, par voie de conséquence, de ceux qui s’étaient noués entre
Nilssen et elle. Mais Fatima, bien qu’ayant perdu tout espoir de conquérir
Nilssen, désirait ardemment le revoir ; et Lucio, de son côté, s’était pris
d’un subit engouement pour l’archéologie. Donc, la décision d’un départ
collectif fut maintenue.
A force d’y réfléchir, Ariane finit par en être plutôt satisfaite. Elle
pensait pouvoir être certaine de leur discrétion, tout au moins de celle de
Fatima et, en définitive, c’était plutôt de son père qu’elle se préoccupait.
Or, l’attention de celui-ci serait plus facilement détournée de l’étrange
couple de fiancés qu’elle formait désormais avec Didier, s’ils étaient
nombreux.
A leur arrivée, Erik lui adressa, à la dérobée, un brûlant regard qui la
bouleversa et auquel elle ne put s’empêcher de répondre. Didier surprit ce
muet dialogue. Elle vit son visage se contracter douloureusement. Il
s’écarta d’elle, se rapprocha de Fatima qui ne fut pas dupe du manège et
lui répondit avec le sourire triste qui était le sien désormais. Ariane
souffrit de leur souffrance à tous deux, au point qu’elle finit par douter de
sa propre joie.
Cependant, M. de Moustier et Lucio questionnaient Nilssen sur ses
travaux.
— Du nouveau, enfin, dit-il. Et de sérieuses raisons d’espérer une
découverte intéressante !
Tout en les conduisant à l’hôtel, il leur raconta l’histoire de la cavité
lacustre qu’il avait découverte, en partie grâce à Choura, et de la
cheminée qui débouchait peut-être dans une caverne supérieure mais où
il n’avait pas pu grimper.
— Ce n’est pas tout, ajouta-t-il. Nous avons mis au jour les premières
marches d’un escalier. C’est ce que nous déblayons actuellement, mais
nous n’avançons pas vite ! C’est un rude travail.
— Eh bien ! voilà deux paires, de bras qui vous arrivent en renfort !
dit joyeusement Lucio. N’est-ce pas, Villojane ? Je me réjouis de vous
aider.
— Et moi aussi, ajouta Didier. Si on y allait tout de suite voir ?
— J’allais vous le proposer.

*
* *

M. de Moustier tint à les suivre. Ariane resta seule avec Fatima pour
vider les valises.
— Ariane, vous n’aimez plus Didier, dit mélancoliquement Fatima
quand elles furent seules. Erik vous a décidément enlevée à lui ! Comme
c’est triste ! Pauvre Didier ! Il continue de vous aimer, lui !
— Je sais, Fatima. N’insistez pas. Je suis tellement déchirée ! Mais,
vous aussi, vous souffrez, Fatima !
La jeune Péruvienne la regarda, une étrange expression dans ses yeux
sombres.
— J’ai surtout horriblement souffert. Maintenant, je suis résignée. Je
l’ai senti tout à l’heure en revoyant Erik. Cela m’a fait moins mal que je ne
pensais, quand il vous a regardée. C’était pourtant un vrai baiser d’amour
que ses yeux vous donnaient ! La résignation, vous dis-je, et un autre
sentiment… Je suis si lasse de toutes ces amours humaines, si vous
saviez… On n’aime pas qui vous aime, on aime qui ne vous aime pas !
Finalement, je crois qu’il n’y en a qu’un dont on puisse être sûrement
payée de retour ! Il faudra que je retourne à Arequipa.
— Devrais-je vous y accompagner, Fatima ? Verrais-je clair là-bas ?
— Votre choix n’est-il donc pas fait ? Avec l’accord de Didier ?
— Oui, je crois. Par moments, j’en suis sûre. A d’autres, je ne le suis
plus.

*
* *

Plusieurs jours s’écoulèrent, plus facilement qu’Ariane n’aurait osé
l’espérer. Fidèle à sa promesse, Didier se donnait toutes les apparences
du fiancé qu’il n’était plus, et avec une perfection dont Ariane lui savait
gré jusqu’à lui en vouloir un peu parfois. Elle aurait presque trouvé, à le
voir si bien tenir le rôle qu’il avait stoïquement accepté, qu’on pouvait
douter qu’il en souffrît. Et pourtant…
Nilssen était parvenu à avoir avec elle quelques brèves minutes de
tête-à-tête.
— Ariane, quand vous m’avez dit, au téléphone, que Villojane était
d’accord, qu’est-ce que cela signifiait, au juste ?
— C’était pourtant clair, Erik. Il m’a déliée de ma parole, mais nous
demeurons officiellement fiancés jusqu’à l’opération de mon père. Je
vous ai dit que je ne voulais pas lui infliger le choc de me voir rompre
avec Didier à un moment où il a le plus besoin d’être à l’abri de toute
émotion. Quand je serai vraiment tranquille à son sujet, alors, pouvant lui
parler sans en redouter les conséquences, je lui ferai connaître mon
nouveau choix.
— C’est terrible de devoir attendre si longtemps, Ariane ! Encore plus
de deux mois ! Quand je pense que je ne vous ai même pas encore
embrassée !
— Voulez-vous que je risque de tuer mon père ?
— Non, car vous me haïriez alors. J’attendrai. Et j’avoue que je ne
puis pas m’empêcher d’admirer Villojane.

*
* *

Cependant, le laborieux déblaiement de l’escalier avançait. Ils s’y
relayaient, s’acharnant au travail : Erik comme si, de la découverte
sensationnelle qu’il pressentait, devait dépendre ses épousailles ; Didier,
pour dompter sa peine ; Lucio, par émulation et, aussi, pour calmer un
regret, surprenant, vu sa nature légère. Il n’était pas jusqu’à Ti qui ne se
vouât corps et âme à la tâche, afin de se réhabiliter. Quant à Choura, elle
se consacrait plus que jamais à l’œuvre de celui qu’elle s’était
silencieusement donné pour maître. Leur ardeur à tous, stimulait celle
des deux manœuvres. Ils se heurtaient maintenant à une épaisse paroi.
Une ouverture, difficile à pratiquer, et on verrait enfin si le résultat
obtenu valait tant de fatigues !

*
* *

L’après-midi de ce dimanche s’achevait lentement. Les deux
manœuvres étaient en congé. M. de Moustier se reposait dans sa
chambre. Les jeunes gens bavardaient auprès de la tente, des journaux
amoncelés à côté d’eux, et Ariane donnait une leçon de lecture à Choura
qui avait paru heureuse de la retrouver.
Brusquement, Nilssen se leva.
— Je vais faire un tour là-bas.
— Moi, pas, dit Lucio. Je suis fatigué. Après tout, c’est dimanche.
— C’est votre droit. – Et, comme Choura faisait mine de vouloir le
suivre – Non. Continue de lire. Je préfère être seul.
Didier s’était tu. Il feignait de s’intéresser au manège d’un oiseau-
mouche qui trempait délicatement son bec effilé dans une fleur
d’hibiscus. Malgré toute l’énergie inculquée par des parents austères, il
sentait sa volonté fléchir sous la contrainte qu’il s’imposait.
« La mort elle-même serait douce en comparaison du supplice de la
voir se consumer sous mes yeux », pensait-il, regardant à la dérobée
Ariane, si mince, si amenuisée, dans son chandail et son pantalon orange.
« Et, malheureuse, elle le sera, quoi que je fasse, étant donné sa nature, si
pure, si droite ! Quelle fatalité ! »
Du temps passa, sans qu’ils y prissent garde, somnolant ou rêvant.
— Comme le lac est devenu triste ! remarqua tout à coup Fatima.
Regardez ! Quelle drôle de couleur il a prise ! Il est brun, comme terreux.
— Pour un peu, aujourd’hui, tu le trouverais sinistre, dit Lucio en
riant. Quelle idée !
Il n’avait pas fini de parler que des vagues se creusèrent dans le
calme miroir, en même temps que, sous leurs pieds, les jeunes gens
sentaient comme un frémissement.
— Serait-ce… un tremblement de terre… ? dit Ariane, blêmissant.
— Pensez-vous !
— Si, si ! Oh ! Jésus !
Le cri de Fatima se perdit dans un craquement épouvantable. Une
brutale secousse les jeta violemment à terre tandis qu’une profonde
crevasse s’ouvrait sous leurs yeux et que, dans un effroyable fracas, les
arbres voisins s’abattaient, renversant la tente, heureusement vide.
— Ariane, vous n’avez point trop de mal ? s’écria Didier.
— Ma jambe ! Ce n’est rien ! Mais, mon père… ? L’hôtel… ?
— J’y cours.
— Toi, Fatima ? Tu es blessée ?
Fortement commotionnée, Fatima fut quelques secondes avant de
balbutier :
— Non, je ne crois pas. Ça va aller. J’ai eu surtout peur.
Lucio se relevait péniblement.
— Comment parviendrez-vous à l’hôtel ? Voyez autour de vous ! Plus
de chemin ! Mais… Oh ! Choura !
Autour d’eux, tout n’était que dévastation. Le sol béait de toutes
parts. Mais une petite silhouette, sautant, bondissant, semblait se jouer
de tous les obstacles et courait en direction des fouilles.
— Nilssen ? Où est-il ?
— Où va Choura, bien sûr ! Dans les déblais et les herbes, il n’a rien
dû lui arriver. A moins que…
Le sol semblait redevenu stable. Seul, le lac s’agitait encore
furieusement. Ti apparut, couvert de terre.
— L’hôtel est encore debout ! cria-t-il. Quelques lézardes dans les
murs ; le toit à demi arraché, mais les murs ont tenu.
— Donc, M. de Moustier est sauf. Nilssen à présent !
Didier évitait de regarder Ariane qui tremblait de tous ses membres,
à côté de Fatima, effondrée près des débris des transats.
— Choura, dit-il. Elle revient.
La fillette accourait, livide, ensanglantée.
— L’escalier ! balbutia-t-elle. Cassé ! Et le señor est enfermé ! Je suis
sûre. Il est en dessous ! Dans la cava ! J’ai appelé. Il n’a pas répondu.
Vite ! Vite !
— Les pelles, les pioches ! On va dégager l’escalier.
— Pas possible ! Il y a trop de pierres. Et des arbres dessus ! Par là !
Elle désignait le lac qui paraissait se calmer.
— Tu es folle !
— Non. Descendre dans l’eau. Aller dans la grotte. Monter dans la
cheminée.
Une idée dangereusement exécutable… Tous se rappelaient ce que
Nilssen leur avait raconté en détail : la grotte lacustre qu’il avait
découverte ; la cheminée qui devait communiquer avec une caverne
supérieure où il avait dû tout à coup parvenir, si l’intuition de Choura
était juste, et où il était sans doute enfermé maintenant.
— Les bouteilles d’air comprimé ! Les vêtements de plongée !
Choura fourrageait fébrilement dans les débris de la tente.
— Je ne sais pas plonger, s’écria Lucio avec désespoir. Du moins, pas
assez !
Didier l’écarta rudement.
— Moi, je sais. Pourvu que la crevasse ne soit pas obstruée et que je
trouve la grotte !
Arrachant ses vêtements, il enfilait déjà la combinaison de plongée,
par miracle intacte.
— La bouteille d’air ! La plus grosse, si elle a tenu le coup !
Assujettissez-la-moi sur le dos, solidement. Le poignard, la torche !
— Didier, non, non, vous n’allez pas… Je ne veux pas, hurla Ariane.
Elle courait à lui, vacillant sur ses jambes, tentant de le retenir alors
qu’il s’élançait vers la rive. Il se retourna, l’arracha de lui.
— Non, non, cria-t-elle encore. Didier !
Jadis, elle avait tremblé pour Nilssen, entreprenant une escalade
insensée pour rattraper une vigogne, mais ce n’était rien en comparaison
du bouleversement inouï qu’elle éprouvait maintenant, une commotion
dans tout son être, une révélation soudaine, aveuglante…
Il lui jeta un dernier regard, se remplissant les yeux d’elle. La mort
qu’il souhaitait presque, car elle résoudrait leur tragique problème,
serait-elle au rendez-vous ?
— Puisque c’est lui que vous aimez ! murmura-t-il.
Elle voulut hurler une protestation et ne le put car les mots
s’étranglèrent dans sa gorge. Il serra les dents sur l’embout de
caoutchouc, ouvrit la valve d’admission, entendit l’air siffler en faisant un
essai de respiration et s’enfonça dans l’eau.
Il avait à peine disparu à leurs regards qu’une nouvelle secousse, pire
que la première, les renversa sur le rivage, à l’assaut duquel le lac, de
nouveau déchaîné, se ruait en vagues gigantesques. Une avalanche de
gravats, de boue, de branches, les ensevelit. Ayant perdu connaissance,
Ariane n’en eut pas conscience. Elle ne se rendit pas compte davantage
que, s’étant dégagés par un effort surhumain, Lucio et Ti l’arrachaient,
ainsi que Fatima, à cette gangue gluante, farcie de roches.

*
* *

Blessée grièvement, elle ne devait revenir à elle que bien plus tard.
Deux visages d’hommes, également ravagés d’angoisse, se penchaient
alors sur le sien. Mais, avant qu’elle ne sombrât dans un nouvel
évanouissement, un seul nom vint à ses lèvres, et ce fut celui de Didier.
Quand elle rouvrit les yeux, il était seul avec elle et la serrait dans ses
bras.
CHAPITRE XIV
— Est-ce vrai, Nilssen, ce que j’ai entendu dire ? Vous nous
quitteriez ? Momentanément, j’espère… ?
— Définitivement, au contraire, mon cher Garron.
— Avant de revenir à ce départ auquel je me refuse à croire, dites-moi
plutôt comment vous allez. J’ai vu que vous boitiez encore.
Erik Nilssen était assis en face de Lucio dans son bureau du ministère
des Affaires étrangères. Il avait étendu une jambe qui, manifestement, le
faisait souffrir, et un bandage enveloppait le sommet de sa tête, cachant
en partie sa pâle chevelure.
— On va bientôt me débarrasser de cet appareil, répondit-il en le
désignant. Quant à ma jambe, il lui faudra encore un peu de rééducation,
mais on me fait espérer que, dans quelque temps, je marcherai à nouveau
correctement.
— Bientôt deux mois depuis la catastrophe où vous avez bien failli
laisser la vie, Nilssen ! Sans Villojane… et sans Choura ! Pauvre gosse !
Vous vous souvenez de sa prière au Seigneur des tremblements de terre ?
Dire qu’elle aura été exaucée !
— Si je me souviens ! répéta lentement Nilssen.
Il passa sur ses yeux une main qui tremblait légèrement tandis que
Lucio, avec tact, détournait son regard, voilé d’une émotion sincère.
— Comment s’est déroulée votre aventure, en définitive, Nilssen ? Je
ne l’ai jamais su exactement. Vous étiez trop mal en point, ainsi que
Villojane, vous surtout, pour qu’on vous interroge l’un et l’autre. Le plus
urgent était de vous transporter en clinique, ce qu’on a fait à une allure
record, malgré l’état des chemins. A la clinique, vous n’étiez guère en état
de bavarder. Quant à Villojane, il a rapidement regagné son poste à La
Paz. Mais, pour les détails, je suis resté sur ma faim. J’ai seulement
compris que vous étiez en train de faire une découverte extraordinaire au
moment du déclenchement du séisme. Je comprends d’autant moins que
vous songiez à un départ.
Nilssen eut un sourire mélancolique.
— Extraordinaire, c’est beaucoup dire… Quoique… Oui, l’escalier que
nous dégagions, aboutissait bien à la caverne funéraire que je pressentais.
— Vous y étiez pendant que nous flânions près du lac et que j’avais
refusé de vous accompagner ?
— Oui. L’envie m’en démangeait. J’ai empoigné de nouveau pioche et
pelle. Et j’ai eu une chance que j’ai failli payer de ma vie, un bloc de pierre
a cédé tout à coup, me livrant un passage. Je suis entré en rampant. Et j’ai
entrevu au-delà de mes espérances ! Des momies en position fœtale –
vous savez comment ils les préparaient – accroupies, enveloppées de
tissus, décomposés évidemment, et de bandelettes ; entourées d’objets :
lampes, vases funéraires, bijoux peut-être, je ne sais, car, tout à coup, ça a
été le cataclysme. Dans un vacarme effroyable, tout s’est effondré derrière
moi et au-dessus de moi, la voûte ayant lâché. Bien entendu, ma lampe
s’est brisée.
Etourdi, assommé, j’ai dû perdre connaissance pendant quelques
minutes. J’ai été étonné, en reprenant mes esprits, de constater que je
pouvais respirer, mal, mais suffisamment pour disposer de quelques
instants. Je me suis souvenu de la cheminée que j’avais repérée en bas et
j’ai cherché si elle n’avait pas une issue par là. Dans l’obscurité, en me
traînant, j’ai fouillé à travers les gravats et, en tâtonnant, j’ai découvert un
orifice. C’était de là qu’un peu d’air arrivait. Je risquais d’y être coincé ou
si, par chance, j’arrivais en bas, de me noyer, puisque je n’avais pas
d’appareil de plongée. Mais, en haut, c’était l’asphyxie lente. La cheminée,
je m’en étais aperçu lors de ma première exploration, était trop étroite
pour ma carrure. J’y suis resté bloqué. J’étouffais. Ma tête et ma jambe
me faisaient mal à hurler. C’est alors que Villojane est arrivé. Je ne sais
pas comment il avait déniché la fissure dans la paroi sous l’eau et s’était
insinué dans la cavité inférieure.
— Grâce aux indications de Choura. Son adoration pour vous lui
donnait des intuitions extraordinaires vous concernant. Elle avait deviné
que vous aviez trouvé le moyen de pénétrer dans cette caverne funéraire
que vous cherchiez et que vous y étiez enfermé. Mais est survenue la
deuxième secousse, celle qui a projeté la petite dans l’eau. Vous savez
qu’on a retrouvé son corps ? Les roseaux l’avaient retenu et le lac avait
l’air de la bercer comme une petite Ophélie.
— J’ai su, oui.
De nouveau, il passa sa main sur ses yeux.
— A ce moment, Villojane m’avait dégagé, tiré, hors de la cheminée
d’abord, de la grotte ensuite. Il me remontait à la surface. Je me demande
comment il y est arrivé.
— La terre avait cessé de trembler. Ti et moi, nous nous étions jetés à
l’eau pour lui porter secours. Mais, pour Choura, il était déjà trop tard.
Elle a dû être assommée avant d’être noyée. Elle n’a sans doute pas
souffert.
Ils restèrent silencieux un moment, absorbés par le souvenir des
tragiques événements qu’ils revivaient. Enfin, Lucio se secoua.
— Tout cela ne m’explique pas pourquoi vous partiriez, alors que
vous avez découvert cette caverne funéraire dont vous aviez le
pressentiment. Vous l’avez vue de vos yeux. Elle est exactement localisée.
Ce sera un jeu de la retrouver.
Nilssen secoua la tête.
— Non. D’abord, l’accès par le haut est pratiquement impossible à
présent, à moins de travaux titanesques. Et, par en bas, c’est encore pire,
car le lac a envahi toute la grotte inférieure. Ensuite, quand bien même
on y parviendrait, tout est certainement en miettes. J’ai adressé un
rapport en ce sens à Arriman y Arco. Je passe la main au Service des
antiquités du Pérou. Ils agiront comme bon leur semblera. Moi, je rentre
[7]
en Norvège. Il y a encore là-bas assez de kjoekkenmoeddings pour
m’occuper. Et ne croyez-vous pas que j’emporterai d’ici de quoi remplir
de souvenirs, et peut-être d’amertume, une vie entière ?
— Une chose que vous ignorez peut-être, dit encore Lucio, c’est que
ma sœur nous a quittés.
Sur une muette interrogation de Nilssen, il expliqua :
— Oui, elle est entrée au couvent de Santa Catarina d’Arequipa pour y
commencer son noviciat. Je m’imagine que, quand nous vous avons tous
cru écrasé, muré à jamais dans votre caverne, elle aura fait une promesse,
un vœu, ou quelque chose comme cela…
Et, comme Nilssen allait parler, il l’arrêta :
— Oui, je sais. Elle s’était un peu monté la tête à votre sujet. Mais ma
sœur était une mystique en puissance sous ses airs évaporés. Vous venez
de prononcer le mot d’amertume. N’en ayez surtout pas à cause d’elle.
Vous n’avez été, si j’ose dire, que le coup de pouce du destin. Elle sera très
heureuse, soyez-en sûr.
Sans transition, il ajouta :
— Ariane de Moustier aussi, d’ailleurs. Vous savez que les Moustier
sont partis ? M. de Moustier a demandé sa mise à la retraite anticipée
pour raison de santé. Il va se faire opérer à bref délai et, dès qu’il sera
remis, aura lieu le mariage annoncé. Oh ! je ne vous cacherai pas que j’en
ai un peu mal au cœur : je ne fais pas mystère d’avoir eu un sentiment
pour Ariane. C’est une fille tellement séduisante ! Mais Villojane la mérite
bien ! C’est vraiment quelqu’un devant lequel on peut s’incliner.
— C’est même quelqu’un d’héroïque, dit Erik Nilssen, songeur. J’en
peux parler mieux que quiconque, et pas seulement à propos de mon
sauvetage…
Il s’interrompit, se remémorant les termes du bref billet que, de la
clinique, il avait adressé à Didier Villojane :
« Merci de m’avoir sauvé au péril de votre vie. Sitôt rétabli, je
quitterai définitivement le Pérou pour regagner la Norvège. Dites adieu
pour moi à M. et à Melle de Moustier, je vous en prie. »
C’était tout, et cela suffisait. « Merci », car c’était une infinie
gratitude et une indicible admiration qu’il conservait à Didier et à Ariane.
« Adieu », puisqu’il avait l’absolue volonté de ne revoir jamais aucun
d’eux, et surtout, pas Ariane. Dans son cœur à vif, celle-ci garderait une
place que ne lui ravirait aucune autre femme. Mais cet amour qu’il
pressentait indélébile, et cette reconnaissance, lui commandaient
précisément de partir pour toujours.
Le cri instinctif d’Ariane lorsque tous deux, penchés sur elle, épiaient
son retour à la vie, lui avait permis de comprendre que, même s’en
croyant détachée, elle tenait encore à Didier par d’indestructibles fibres.
Dès lors, son devoir était de s’effacer et de disparaître. C’était ce qu’il
allait faire.
— Vous avez peut-être raison, reprit-il, c’est sans doute mieux pour
toutes deux. Il n’y a que pour Choura…
— Peut-être aussi pour celle-ci. Grâce à Ariane et à vous, elle a su ce
que c’était que d’être heureuse. Ça n’a guère duré, c’est vrai. Mais je suis
certain que, si elle avait formulé un rêve, c’eût été de mourir pour vous.

*
* *

Quinze jours plus tôt, M. de Moustier et Ariane s’étaient, en effet,
envolés pour Paris où Didier Villojane irait les rejoindre. Avant leur
départ de Lima, il était déjà venu les aider à procéder à leur
déménagement. Comme Ariane achevait le tri de ses objets personnels, il
aperçut le coffret inca demeuré sur la coiffeuse.
— Vous alliez l’oublier !
— Non, Didier. C’est volontairement que je le laisse. Je pense l’offrir
à Fatima. Ce sera un parfait reliquaire pour Santa Catarina.
Il la prit dans ses bras et l’embrassa sans retenue.
— Non, trésor – la tendre appellation de jadis était revenue sur ses
lèvres – votre idée est touchante et je vous en suis très reconnaissant. Il
serait déplacé dans un couvent et je n’ai plus de raison d’être jaloux
d’Erik Nilssen, n’est-ce pas ? Je penserai même à lui avec amitié. Gardez
ce coffret. Il vous sera un souvenir d’un homme auquel je suis fier que
vous m’ayez préféré. Et, aussi, des péripéties de notre amour que je sens
s’épanouir tous les jours… Car vous êtes sûre enfin de m’aimer, Ariane ?
— Comme de vivre !
Elle ajouta en souriant :
— Mon cœur n’est plus à la dérive.
Il la regarda, surpris :
— Que voulez-vous dire, trésor ?
— C’est le rappel d’une malédiction que m’a, jadis, lancée une
Indienne. Elle m’a beaucoup impressionnée. Je vous raconterai…
L’essentiel, c’est que vous l’avez définitivement conjurée. Embrassez-moi
encore, mon amour.


[1]
Le « Dias » – « Le Jour » : Journal de Lima.
[2]
Limpiabotas : cireur de bottes.
[3]
Pisco : apéritif typiquement péruvien, à base d’alcool de raisins secs, additionné de jus de
citron et d’un blanc d’œuf battu.
[4]
Rubio : blond.
[5]
Ia e vista : Je l’ai vu.
[6]
Muchas gratias : Merci beaucoup.
[7]
Kjoekken Moedding = littéralement ! « débris de cuisine ». Débris préhistoriques des côtes
de la Baltique et du Kattégat.