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droits réservés. Ce livre, ou quelque partie que ce soit, ne peut être reproduit de quelque manière que ce soit sans la
permission écrite de l’éditeur.
Ce livre est une fiction. Les noms, caractères, professions, lieux, événements ou incidents sont les produits de l’imagination
de l’auteur utilisés de manière fictive. Toute ressemblance avec des personnages réels, vivants ou morts, serait totalement
fortuite.

Image de couverture : Shutterstock © Sea Wave

Couverture : Camille Decoster


Collection créée par Hugues de Saint Vincent
Collection dirigée par Franck Spengler
Ouvrage dirigé par Marine Flour

© 2019, Hugo Poche, Département de Hugo Publishing


34-36, rue La Pérouse
75116 Paris

ISBN : 9782375650936

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.


« Love gives you wings. It makes you fly. I don’t even call it love. I call it Geronimo.
When you’re in love, you’ll jump right from the top of the Empire State and you won’t
1
care, screaming “Geronimo” the whole way down . »
Jerry Fletcher – Conspiracy Theory
1. L’amour vous donne des ailes. Cela vous fait voler. Je n’appelle même pas ça amour. Je l’appelle Geronimo. Quand
vous êtes amoureux, vous pourriez sauter depuis le haut de l’Empire State Building en criant « Geronimo » et vous en
foutre. (Citation issue de Complots, film de Richard Donner.)
SOMMAIRE

Titre

Copyright

Playlist

1 - Emerson

2 - Emerson

3 - Emerson

4 - Emerson

5 - Emerson

6 - Emerson

7 - Sage

8 - Emerson

9 - Sage

10 - Emerson

11 - Sage

12 - Emerson

13 - Emerson

14 - Sage

15 - Emerson

16 - Sage

17 - Emerson

18 - Emerson

19 - Sage

20 - Sage
21 - Emerson

22 - Sage

23 - Emerson

24 - Sage

25 - Emerson

26 - Sage

27 - Emerson

28 - Emerson

29 - Sage

30 - Emerson

31 - Sage

32 - Emerson

33 - Emerson

34 - Sage

35 - Emerson

36 - Emerson

37 - Sage

38 - Emerson

39 - Sage

40 - Emerson

41 - Emerson

42 - Emerson

43 - Sage

44 - Sage

45 - Emerson

46 - Sage

47 - Emerson

Épilogue - Emerson

Remerciements
Playlist

Murder Song (5, 4, 3, 2, 1), Aurora


There’s Something Dark, Dustin Kensrue
Just a Little Bit, Kids Of 88
Bad Karma, Ida Maria
Pour Some Sugar On Me, Def Leppard
Hush, P5e (feat. Claire Wyndham)
Have Yourself a Merry Little Christmas, Frank Sinatra
Jungle, X Ambassadors
I’ll Try, K.J. Apa
The Song That Everyone Sings, K.J. Apa
Hush Now, Fink
Bloodstream, Ed Sheeran
Iron, Woodkid
Kids, Mikky Ekko

Playlist disponible sur Spotify : Unexpected Christmas, créée par Phoenix B. Asher.
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Emerson

Il est plus de 11 heures quand je me faufile sur le parking du Zinqué. Ok, largement plus de
11 h 30… Rien d’inhabituel, je suis toujours en retard. Question de principe. On m’a appris à soigner
mon entrée. Impossible de faire ça en attendant les autres à une table vide.
La place libre dans laquelle je glisse mon Range Rover Evoque ressemble à un signe du destin
pour me prouver que j’ai raison de n’être jamais à l’heure. Quelques minutes plus tôt, j’aurais dû
faire trois fois le tour du quartier pour me garer.
1
Le Zinqué est toujours blindé le dimanche. A priori, ce restau branché de L.A. fait le plein en
permanence, mais je n’y vais que le dimanche. Le brunch, c’est sacré. Une institution. Impossible de
le manquer et impossible de l’envisager dans un autre lieu. Quand je dors chez mon père, je fais
même les deux heures trente de route nécessaires pour venir.

Je me coule hors de mon SUV, le bras dans la lanière de mon sac Coach, et chaloupe
tranquillement jusqu’à l’entrée du café d’où serpente un line-up à faire pâlir le gratin hollywoodien.
Rien qui ne puisse me faire frémir, une table est réservée chaque semaine pour mes deux meilleures
amies et moi. Je n’ai même pas eu besoin de parlementer pour faire ajouter quatre couverts
aujourd’hui. Préparation d’enterrement de vie de jeune fille oblige.
Je me marie dans à peine six mois, ce genre de détail commence donc à urger. J’aurais préféré
faire ça traditionnellement, entre filles, mais j’ai bien l’impression que mon futur mari et son
cortège de garçons d’honneur vont venir se greffer à notre groupe. D’après Camden, je serais
capable de me mettre minable au point de finir le week-end à l’hôpital. Et je dois reconnaître qu’il
n’a pas totalement tort. Il est le plus raisonnable de nous deux. Les contraires s’attirent, non ?

Comme prévu, mes demoiselles d’honneur sont installées et leurs flûtes sont remplies de
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mimosa . Mes deux meilleures amies, Andrea et Hadley, se lèvent pour me coller chacune une bise
sur la joue alors que je me glisse sereinement dans la chaise entre elles. Anna, Cecily et Liz, mes
amies de l’université, m’inondent de compliments. Je les remercie d’un sourire. Je suis une princesse
au milieu d’elles. Je le sais, elles le savent. Ça fonctionne comme ça ici : celle qui a le plus de réseau
règne sur les autres. Et grâce à mon père et à mon futur beau-père, je les bats à plate couture sur
ce terrain. Il n’y a que Tia que ça indiffère. C’est ma cousine, mais elle n’a jamais pu me blairer. Elle
n’est là que parce que mon père m’y a contrainte. J’ai eu beau lui dire qu’elle allait faire tache sur
les photos, sa présence ici était, je cite, « non négociable ».
— Tu ne pourrais pas arriver à l’heure, pour une fois ? m’assène-t-elle à peine ma première
gorgée de mimosa avalée.
Les cinq autres la regardent comme si elle me pointait une arme sur la tête.
— Contente de te voir moi aussi, Tia. Ça faisait combien de temps ? Depuis le cinquième
mariage de ta mère ?
Je suis une garce, parfois. Mais elle et moi avons toujours été comme chien et chat, et ce n’est
pas près de changer.
— Alors ma puce, j’ai des propositions à te faire pour le dernier vrai week-end de ta vie de
célibataire.
On peut toujours compter sur Andrea pour nous sortir des terrains glissants. Le seul problème,
c’est qu’elle parle trop, j’ai souvent tendance à penser à autre chose quand elle est partie sur sa
lancée.
Comme elle se perd dans des explications sans fin sur ses recherches du plus bel endroit de la
terre, bla-bla-bla, je descends ma première coupe et commence à picorer dans mon assiette
habituelle de toasts au saumon qu’Hadley m’a commandée. C’est d’ailleurs cette dernière qui
rappelle Andrea à l’ordre. Je crois qu’on avait toutes plus ou moins décroché.
— Pardon, je m’égare. Parmi tous les lieux, on t’a fait une sélection finale, Emi. Tu n’auras qu’à
choisir celui que tu préfères.
Elle me sort deux épaisses brochures en papier glacé, qu’elle a sans aucun doute faites elle-
même. La première vante les mérites d’un gigantesque resort, le Sandpearl, à Clearwater Beach, en
Floride. La seconde décrit par le menu les avantages du Tabacon Thermal Resort and Spa au Costa
Rica.
— Il en manque un, non ? se réveille ma cousine.
Hadley et Andrea lui font de gros yeux, alors que les autres plongent le nez dans leur assiette.
Mon intérêt est aussitôt piqué.
— Explique-toi, Tia ! Quelle est la troisième proposition ?
— On l’a éliminée quand tu n’étais pas là, je te l’ai précisé avant qu’Emi arrive, souffle Andrea
entre ses dents serrées.
Je déteste ce surnom. Je n’ai juste jamais eu le cœur de le dire à Andrea.
— Ah oui ? J’ai dû oublier, rétorque faussement ma cousine.
Je sais très bien que Tia ne laisse rien au hasard, c’est un trait de famille qu’on partage. D’un
geste de la tête, je l’encourage à continuer. Elle le fera quoi qu’il arrive.
— On avait sélectionné l’Hedonism, en Jamaïque. All inclusive, interdit aux moins de 21 ans
et… port de vêtements optionnel.
Elle lâche sa bombe en me tendant son téléphone qui affiche la page d’accueil de l’hôtel en
question.
3
— Ils ont aussi des forfaits bachelorette party .
Mon regard reste bloqué un instant sur les images de corps sexy et de soirées que je n’ai aucun
mal à visualiser plus débridées les unes que les autres. Hadley a dû manquer de faire une crise
cardiaque en voyant ça…
Cette petite peste de Tia a visé juste. Au fond de moi, j’adorerais partir là-bas. Non que je sois
une inconditionnelle des soirées chippendales, mais ça me changerait du cadre auquel je m’astreins
depuis des années. Enfin… Je me prépare à devenir une dame de la Haute, pas question de me
retrouver au cœur d’un scandale à quelques jours du mariage à cause d’un paparazzi de passage.
Dommage…
Je fais immédiatement taire cette petite voix intérieure en rendant son téléphone à ma cousine.
Je ne m’abaisse même pas à réagir, je sais qu’elle ne cherche qu’à me provoquer.
Les mains de mes deux meilleures amies dans les miennes, je m’adresse à notre table.
— Les filles ? Qui est prête pour un week-end de folie au Costa Rica ?
Des cris d’excitation me répondent.
— On doit choisir une date, ma puce, ajoute Andrea. Tu as ton agenda avec toi ?
Quelle question ! J’ai toujours mon agenda avec moi.
Quand je l’extirpe de mon sac, une enveloppe blanche tombe à mes pieds. Je l’ai prise dans le
courrier relevé avant de partir de chez moi pour venir passer le week-end chez Camden. C’est la
cinquième identique que je reçois. Ou sixième, j’ai perdu le compte.
Pensive, je détaille l’écriture manuscrite de la secrétaire de maître Perkins, notaire dans le
Montana. Je n’ai même pas besoin de l’ouvrir pour savoir ce qu’elle contient. Une convocation pour
me faire part de la succession de Mme Sinclair, épouse Hunter. Ma mère biologique.

1. Los Angeles.
2. Cocktail à base de champagne et de jus d’agrumes, servi glacé.
3. Enterrement de vie de jeune fille.
2

Emerson

Ne gardant que mon agenda en main, je fourre rapidement l’enveloppe dans une poche de mon
sac. Mes amies sont bien trop absorbées par leur discussion surexcitée sur le Costa Rica pour me
prêter attention. Andrea s’est encore perdue dans des explications sans fin et, comme à mon
habitude, je fais semblant de l’écouter, un sourire plaqué aux lèvres. Un hochement de tête de temps
en temps et le tour est joué ! Pourtant mon esprit reste accaparé ailleurs.
Je ne me suis présentée à aucun des rendez-vous proposés par maître Perkins. Je n’ai pas envie
d’accorder de temps à gérer les affaires d’une paysanne du Montana qui m’a pondue dans une
clinique de Los Angeles avant de repartir dans sa campagne. Je ne mérite pas qu’elle m’ait
abandonnée comme un déchet derrière elle. Elle est morte, je ne sais rien d’elle et j’entends bien
que ça reste comme ça. Qu’est-ce qu’elle pourrait bien avoir à me léguer de toute façon ? Un chalet
en rondins ?

Une main se pose sur mon bras, me tirant de mes pensées. Hadley me jette un air
interrogateur et je me hâte de reprendre la conversation dont j’ai complètement perdu le fil.
— Alors les filles, on la fixe, cette date ? déclaré-je en ouvrant mon agenda.
Tout le monde me regarde en attendant que je me décide, je fais semblant de réfléchir un
moment. La vérité, c’est que Cam m’a déjà plus ou moins imposé une date et qu’il va bien falloir
faire avec. Si je pars au Costa Rica sans lui, je finirai par être pendue au téléphone H24 pour le
rassurer, alors autant qu’il soit là.
— Que pensez-vous du week-end du 16 mars ? On pourrait toutes prendre notre vendredi et
partir le jeudi soir.
J’attends patiemment que chacune vérifie ses disponibilités, même si je ne doute pas de leurs
réponses.

Comme prévu, toutes acquiescent avec enthousiasme à ma proposition. Il ne pouvait pas en
être autrement. Enfin, c’était sans compter cette chieuse de Tia.
— Tu ne nous laisses pas vraiment le choix, en fait, raille-t-elle.
Une nouvelle fois, cinq paires d’yeux se tournent dans sa direction. Je crois même qu’elle se
prend un coup de Louboutin de la part de Cecily.
— Écoute, Tia, si tu n’es pas disponible, c’est dommage ; mais je pense qu’on est toutes
d’accord pour le 16. Six contre une, on peut dire que la majorité l’emporte, non ?
Concert d’approbation dans les rangs. Un petit sourire mauvais s’étire sur les lèvres de ma
cousine.
— Si tu imagines te débarrasser de moi comme ça, tu peux rêver, princesse Emi ! Compte sur
mon soutien sans faille pour faire de ce week-end le meilleur de ta vie.
Même avec sa menace voilée et l’utilisation de ce surnom ridicule qu’elle sait que j’abhorre, Tia
ne parvient pas à bousculer ma bonne humeur. D’un geste, je lève ma coupe de nouveau pleine.
— À un séjour mémorable avec mes meilleures amies, trinqué-je en tendant mon bras par-
dessus la table.
Les verres tintent, mes fidèles rient, et moi je suis au paradis.

— N’oubliez pas, les filles, mercredi, essayage de robe de mariée pour Emerson. Rendez-vous à
10 heures chez Claire Pettibone.
Andrea et son organisation sans faille viennent de me sauver la vie. Sans elle, j’aurais
complètement zappé ce détail.
— Ta mère nous rejoint là-bas, Em ? me questionne Hadley.
— Non, ne comptez pas sur elle. Maman est très occupée. Avec les préparatifs du mariage…
Un ange passe. Tout le monde autour de cette table connaît parfaitement Judith Kessler. Où
sera-t-elle mercredi ? Aucune idée. Sans doute dans un spa quelconque avec son toy boy du moment.
En tout cas, pas avec moi en train de choisir une robe de mariée.
J’aime ma mère, comme n’importe quelle fille, mais il faut avouer que ma vie ne la passionne
plus depuis longtemps. Elle est plus intéressée par la liste prestigieuse des invités à mon mariage, et
par le fait de leur en mettre plein la vue le jour de mes noces, que par mes angoisses.
Je ne sais pas laquelle de mes amies relance la machine Andréa, mais je lui suis reconnaissante
de faire rebondir notre brunch sur quelque chose de plus positif. C’est donc dans la joie et la bonne
humeur, presque générale, que nous terminons notre rendez-vous hebdomadaire.

Moins d’une heure plus tard, après quelques embrassades devant le Zinqué et un rappel
d’Andréa pour le rendez-vous de mercredi – à se demander qui se marie –, nous nous séparons
toutes avant de rejoindre nos voitures respectives.
À peine suis-je installée au volant de l’Evoque que mon téléphone sonne, affichant l’identité de
l’homme de ma vie. Juste à temps. Et ce n’est pas un hasard. Il sait parfaitement où j’étais et à
quelle heure j’avais prévu d’en partir.
— Camden ?
— Oui, bébé. Comment s’est passé ton brunch ?
Encore un surnom que je déteste. L’infantilisation n’est vraiment pas mon truc.
— À merveille, Cam.
— Tu as réussi à faire valider la date du 16 mars ?
— Tu sais bien que oui. J’ai des amies en or, elles ne me refusent jamais rien.
Je l’entends rire et jeter un ordre à son assistante.
— Au fait, bébé, tu as oublié ton ordinateur chez moi.
Je me garde bien de lui dire que je l’ai plutôt volontairement laissé pour ne pas m’encombrer.
— C’est pas grave, Camden, ce n’est que mon portable. J’ai un ordinateur à la maison.
Il marque une pause, comme s’il cherchait les mots appropriés pour me faire passer un
message. Précaution inutile, il me dira ce qu’il a à me dire quoi qu’il arrive.
— Je n’aime pas que tu sois toujours sur les routes entre chez tes parents et chez moi. Je crois
qu’il serait temps que tu emménages définitivement. On sera de toute façon bientôt mariés.
Et moi j’aime mon indépendance, je compte en profiter jusqu’au dernier jour ! Impossible
cependant de lui dire de cette manière.
— Pas ce soir, Camden. Je dois rentrer.
— Bébé…
— Écoute, j’ai rendez-vous avec la wedding planner demain, je reviens mardi si tu veux. Les
essayages de ma robe ont lieu mercredi.
J’attends. Faire des concessions, c’est comme ça que les couples fonctionnent, non ?
— J’aurais préféré que tu rentres demain.
— Elle vient en milieu d’après-midi et on en a pour des heures. Tu sais que je déteste rouler de
nuit.
— Ok, Em, souffle-t-il. Sois prudente sur la route et appelle-moi quand tu seras arrivée. Je
t’aime.
— Je t’aime, Cam…
C’est la tonalité qui me répond. Il a raccroché sans me laisser le temps de souffler.
3

Emerson

C’est l’un des jours les plus importants de ma vie. Un dont je devrais me souvenir pour
toujours. Pourtant, une coupe de champagne millésimé à la main, gainée dans une dentelle nude
d’une finesse inégalée, je ne me suis jamais sentie aussi seule. Alors même que ma horde de
demoiselles d’honneur piaille dans la pièce attenante.
Nous sommes mercredi et, comme prévu, les essayages battent leur plein depuis deux bonnes
heures. J’ai trouvé la robe idéale, une petite merveille avec un décolleté plongeant et un dos nu.
Claire Pettibone est une créatrice de talent, avec des collections pile dans le thème Boho-chic que je
cherchais.

Mon téléphone posé sur une chaise à côté de moi reste désespérément silencieux. Une
déception de plus signée Judith Kessler ! Elle aurait pu faire l’effort de me répondre après le selfie
spécial essayage que je lui ai envoyé… Mais c’était trop lui demander, évidemment. Être une mère
tendre et aimante une fois par an, quelle corvée !
Juste à côté de mon iPhone, j’aperçois le coin de cette enveloppe qui continue de me narguer.
Maintenant qu’elle est décachetée, j’ai pu jeter un rapide coup d’œil à son contenu. Plus qu’une
énième proposition de rendez-vous, c’est un rappel pour celui qui m’avait été donné dans la
précédente missive.

« Au regard de votre absence de réponse et de vos absences aux différents


rendez-vous proposés, je me permets de vous rappeler que bla-bla-bla »


Une partie de moi commence à faire des plans pour passer deux jours dans le Montana la
semaine prochaine. Une minuscule partie. Qui parle très fort. Par instants, je ne pense plus qu’à ça.
Savoir enfin qui elle était. Qui je suis. Après vingt-deux ans.

La couturière qui s’affaire autour de moi me pose des questions auxquelles je réponds à peine.
Je dois me concentrer sur ce qui est important, ce qui compte vraiment : mon mariage, Camden.
Je respire un grand coup, plonge mes yeux dans le regard émeraude de cette belle rousse dans
le miroir et commence à faire des plans mentaux pour ma soirée en tête à tête avec mon fiancé.

*
* *

Il est 19 heures quand Cam m’ouvre la porte du taxi-limousine qui doit nous conduire au
1
Baltaire, notre restau fétiche à Brentwood , quartier où vit mon futur mari. Avec la paire de
pendants en émeraude qui tombent de mes lobes d’oreille, je peux dire qu’il s’est surpassé ce soir.
Mais il fallait bien ça pour rattraper le lapin d’hier. Je déteste plus que tout qu’il me fasse venir chez
lui pour finalement m’abandonner au profit de ses clients.
Devant le restaurant, le maître d’hôtel nous ouvre la porte. Nous sommes des habitués, mais,
plus que tout, Camden est un personnage public. Le fils du gouverneur Bradford passe rarement
inaperçu dans les place to be de Los Angeles.
L’homme nous accompagne directement à notre table après m’avoir débarrassée de ma veste. Il
tire ma chaise derrière moi, geste que j’ai toujours détesté. J’arrive à m’asseoir seule, merci
beaucoup !
Évidemment, je fais comme si de rien n’était et laisse Cam commander le plateau de fruits de
mer qu’il adore, et choisir le vin. Même si ce soir j’avais une furieuse envie de viande rouge.
À travers la table, il attrape ma main qu’il enserre entre ses doigts.
— Bébé, je suis désolé pour hier soir. Ce dossier n’en finit pas de se compliquer et il fallait
absolument que je voie mes clients pour avancer.
— Je ne t’en veux pas, Cam, soupiré-je, j’aurais simplement préféré ne pas me retrouver seule
chez toi.
— C’est chez toi aussi, Em.
Bientôt chez moi ! La nuance est d’importance. Et ça ne le sera pas avant que j’aie revu la
décoration à mon goût. Mais inutile de le lui dire maintenant.

Notre plateau arrive et je picore dedans plus que je ne mange. Je suis vite absorbée par l’aura
naturelle de Cam alors qu’il commence à me régaler d’anecdotes de son travail. Il a toujours su me
faire rire, et je crois que c’est exactement de ce Camden, disponible, accessible et charmeur, les
yeux bleus pétillant la joie de vivre, dont je suis tombée amoureuse. Ce crush d’adolescente pour le
fils d’un ami de mon père qui s’est transformé en passion, puis en amour profond.
Je bois du vin, plus que d’habitude, avant que Cam ne m’arrête d’une main sur mon bras. Il a
raison, je ne tiens pas spécialement bien l’alcool.
— Bébé, qu’est-ce qui se passe, ce soir ? Tu as l’air ailleurs.
J’ai toujours l’esprit obnubilé par cette foutue lettre. C’est devenu comme un énorme bouton
sur mon visage. Du genre qu’on ne peut pas s’empêcher de toucher et d’aggraver. Je ne peux quand
même pas me marier avec une pustule sur le nez, si ?
— J’ai reçu une nouvelle convocation chez ce notaire du Montana. Je commence à me
demander si je ne devrais pas y aller…
Ses sourcils se froncent. Le bleu de ses yeux s’obscurcit. Maître Camden Bradford s’invite à
notre table. Le changement d’attitude de mon fiancé est flagrant.
— Je croyais que tu avais décidé de passer outre ces convocations ?
Je hausse les épaules.
— Et ça va me mener à quoi ? Les problèmes ne disparaissent pas parce qu’on les ignore…
— Peut-être, mais ils peuvent toujours attendre de passer les fêtes de fin d’année.
— Ce n’est qu’un rendez-vous. Je fais l’aller-retour, je serai là bien avant le 24 décembre.
Et puis ce n’est pas comme si l’on célébrait vraiment Noël dans ma famille… Une réception de
plus de cent invités dans la maison de mon père à Rancho Santa Fe, ce n’est pas ce que j’appelle la
magie des fêtes.
— Tu devrais réfléchir encore. Ne pas te précipiter. Tu es bouleversée que ta mère ne se soit
même pas intéressée à tes essayages et ça se comprend, mais ne prends pas de décision hâtive,
bébé.
En quelques mots, Camden vient de souffler mon début d’agacement, comme on jette du sable
sur un feu pour l’étouffer. Il me connaît mieux que quiconque et a réussi à déchiffrer les raisons de
ma mélancolie. Mais cette petite voix criarde qui a très envie de faire un tour chez maître Perkins
est toujours là, elle.

1. Quartier chic de la ville de Los Angeles.


4

Emerson

Un verre de chardonnay à la main, je laisse les flammes du foyer ouvert m’hypnotiser. Leur
chaleur m’incommoderait presque, mais je n’y prête pas attention. Perdue dans mes pensées,
comme souvent ces derniers temps, je rumine. Camden, le nez plongé dans son portable, noyé dans
son travail, ne s’occupe pas de moi.
Nous sommes samedi, c’est le soir du souper mensuel dans la maison Kessler. Mon père a
toujours tenu à cette tradition familiale, et il a voulu la maintenir après sa séparation avec ma mère.
Je n’y ai encore jamais dérogé, même depuis que je suis avec Cam.
Arrivés depuis une vingtaine de minutes, nous attendons que Douglas Kessler nous rejoigne.
Mon père est toujours en retard, je dois tenir ça de lui. Mais il fait généralement en sorte qu’on soit
accueilli comme il se doit.
Quand je viens avec mon fiancé, j’ai souvent la sensation déstabilisante d’être invitée dans ma
propre maison. Aujourd’hui ne fait pas exception. Et la bombe que je compte bien lâcher au repas
n’est pas faite pour me calmer.
Depuis mercredi soir et cette discussion avec Cam au Baltaire, j’ai eu le temps de mesurer le
poids de mes incertitudes et de prendre la décision qui s’impose. Mon billet d’avion est même déjà
acheté. J’arriverai dans le Montana mardi, en début d’après-midi. Ce qui me permettra d’être pile à
l’heure au rendez-vous de 15 heures chez maître Perkins, à Hamilton.
Je n’en ai pas encore dit un mot à Cam, sachant d’avance ce qu’il en pensera. Mon père n’est
pas au courant non plus, et je redoute plus sa réaction que celle de mon fiancé.
Je m’entends très bien avec mon père. Nous avons une relation fusionnelle depuis ma plus
tendre enfance. Étant à la tête d’une des entreprises les plus prospères de Californie, il est certes
peu disponible, mais il a toujours mis un point d’honneur à être là pour moi dans les moments
importants de ma vie. Il n’a pas hésité à annuler un meeting capital pour être présent le jour de ma
remise de diplôme, par exemple. Douglas Kessler vaut des millions, pourtant il est resté ce père
aimant et doux que j’ai toujours connu.
Comment une fille annonce-t-elle au père adoptif qui lui a tout donné qu’elle part à la
recherche d’une minuscule pièce du puzzle que constituent ses racines ? Pas certaine que ces
retrouvailles mensuelles soient les plus appropriées, mais je n’ai pas vraiment le choix. Ni le
temps…

Mon père pénètre à cet instant dans le petit salon dont les baies vitrées débouchent sur la
jungle tropicale qui compose le jardin de la demeure Kessler.
— Ma chérie ! s’exclame-t-il en me serrant dans ses bras. Cette semaine a été complètement
dingue, je suis désolé qu’on ne se soit pas croisés ces derniers temps.
— Ce n’est pas important, papa. Je sais que tu es overbooké.
Il me claque une bise sonore sur la joue avant de se diriger vers son futur gendre qui a
miraculeusement fait disparaître son iPhone. Il faudra que mon père m’apprenne ce truc, ça
pourrait me servir.
— Camden !
— Douglas. Comment allez-vous ?
— À merveille, jeune homme. Comment se portent tes parents ?
— Ils vont très bien, merci.
Un échange de banalités s’ensuit. Je décroche assez vite. Impossible de me concentrer. Je n’ai
pas été aussi nerveuse depuis le soir où j’ai dû avouer à mon père que j’avais écopé d’une retenue
pour avoir embrassé Thomas Jennings derrière les vestiaires. J’avais 15 ans.
— Monsieur Kessler, le souper peut être servi quand vous le désirez.
La cuisinière me coupe dans mes réflexions. Je suis Cam et mon père jusqu’à cette immense
salle à manger que je déteste depuis le jour où ma mère a jeté son dévolu sur cette maison. Je
préfère prendre mes repas dans la cuisine, à cette table, j’ai l’impression d’avoir besoin d’un haut-
parleur pour pouvoir m’exprimer.

Nous nous installons et les plats commencent à défiler. Suzy est une chef d’exception, on se
régale toujours avec elle, mais comme depuis quelques jours, mon attention est ailleurs.
Je percute vaguement que Camden évoque son statut d’associé junior dans la grosse firme
d’avocats pour laquelle il travaille et que mon père le félicite avec emphase.
Une main se pose sur mon bras, me ramenant à la réalité luxueuse du moment.
— Bébé, tu es avec nous ?
— Oui, pardon. Je pensais à autre chose.
Mon père me jette un regard perspicace. Je n’ai jamais rien pu lui cacher – pas même l’histoire
de Thomas dans les vestiaires, il y a sept ans –, ce n’est pas aujourd’hui que j’y parviendrai.
— Que se passe-t-il, Em ?
— Tu as des nouvelles de maman ?
Je ne cherche pas à faire diversion, juste à gagner un peu de temps. Mon père soupire, les yeux
posés sur le lustre en cristal au-dessus de nos têtes, comme s’il pouvait détenir les réponses à mes
questions.
Mes parents ont divorcé il y a un peu moins d’un an, leur mariage n’ayant pas survécu à une
énième incartade de Judith Kessler. Je sais néanmoins que leurs rapports restent cordiaux, ma mère
détenant des parts dans l’entreprise de mon père.
— Retraite spirituelle, je crois. Elle n’est pas venue au dernier conseil d’administration, en tout
cas. Il paraît que les préparatifs du mariage l’épuisent et qu’elle avait besoin de se ressourcer.
Voilà la justification de trop à l’absence d’amour maternel chez Judith Kessler, je décide que
celle qui m’a abandonnée il y a vingt-deux ans ne peut pas être pire que celle qui m’abandonne
aujourd’hui. Et depuis des années.
Je prends mon courage à deux mains et mets les pieds dans le plat.
— Je vais partir quelques jours dans le Montana pour régler cette affaire de succession,
histoire qu’on n’en parle plus et que ça ne me revienne pas en pleine tête quand j’en aurai le moins
envie.
J’ai dit ça d’une traite, sans respirer, mais sans éviter le doux regard de mon père. L’expression
de ses yeux ne change pas, et un sourire se dessine même sur ses lèvres. Son hochement de tête
approbateur fait naître en moi un soulagement dont je n’aurais jamais imaginé l’importance.
— Non, mais tu plaisantes, Em ?
J’avais presque oublié Camden. Pas de « bébé », il est vraiment contrarié.
— Non, pas du tout.
— Mais tu ne connais pas le Montana ! Tu ne vas quand même pas partir là-bas toute seule !
— Ce n’est pas la forêt équatoriale, Cam, n’exagère pas. Je prends un avion. Je vais à mon
rendez-vous et je rentre. Ce n’est pas compliqué…
Ses yeux me fixent comme si tout ça pouvait encore être une plaisanterie.
— Je ne vois pas l’intérêt de te lancer en quête de cette mère qui n’a jamais voulu de toi.
J’ai la sensation de recevoir une gifle. Papa le remarque et fronce les sourcils, mais il ne dit
rien. Il n’est jamais intervenu dans nos disputes de couple et, même aujourd’hui, je lui en suis
reconnaissante.
— Merci, Cam. Très agréable ! Je prends l’avion mardi matin. Maintenant, si vous voulez bien
m’excuser, je suis crevée.
Je me lève et quitte la table, tout en posant au passage une main sur l’épaule de mon père pour
lui souhaiter bonne nuit. Je rejoins ma chambre sans un regard pour celui qui deviendra mon mari
dans quelques mois.
5

Emerson

Je suis dans une colère noire qui ne me ressemble pas. Habituellement, je ne donne pas dans
les comportements hystériques, mais là, je claque la porte de ma chambre comme si j’avais 14 ans.
Geste pourtant inutile dans cette maison. Je peux être certaine que Cam n’a rien entendu de ma
tentative puérile de lui faire passer un message. Je me sens d’autant plus ridicule que je lui reproche
justement de m’infantiliser.
La vérité, c’est que ses paroles m’ont profondément blessée. J’ai toujours su que j’avais été
adoptée et, étrangement peut-être, ça n’a jamais été un problème avant mercredi et cette séance
d’essayage chez Claire Pettibone. À cet instant, ma mère m’a manqué comme jamais. Il me semblait
que Cam avait assimilé ça.
Je me démaquille dans cette salle de bains qui m’a vue grandir. Du rouge borde mes iris verts,
pourtant je n’ai pas eu la sensation de pleurer. Je sais que Cam ne cherche qu’à me protéger, mais
ça ne fait que renforcer cette impression d’être prise pour une enfant. Ou pire, pour l’imbécile que
je ne suis pas. Je suis sortie major de ma promotion en mai, bon sang !

Camden entre dans la chambre alors que je viens de me glisser sous les draps. Je lui tourne le
dos, et fais semblant de dormir alors qu’il se déshabille en silence de l’autre côté du lit.
J’étais persuadée qu’il tenterait rapidement une approche, mais il prend le temps de passer à la
salle de bains avant de me rejoindre. Il finit par s’installer derrière moi, m’enlaçant avec prudence,
comme si j’étais une bombe prête à exploser. Ce qui n’est pas très loin de la réalité.
— Bébé, je suis désolé. Je n’aurais jamais dû te dire ça, je ne le pensais pas. J’ai juste eu un
instant de panique en t’imaginant seule là-bas.
Tout mon corps se tend. Mais pourquoi me croit-il à ce point incapable de me débrouiller ?
— Je sais parfaitement que tu es apte à t’en sortir.
Il a donc parfaitement compris ce que je lui reproche… Il soupire, son nez au creux de mon
cou, et moi, j’essaye de ne pas me laisser attendrir par la puissance de son parfum que j’aime tant.
— Parfois, poursuit-il, je repense à cette ado qui me suivait partout et que je me devais de
protéger. Souvent, j’oublie que cette période est révolue et, même si je ne te vois plus comme une
enfant, le besoin de te protéger est toujours aussi fort. Je ne pourrais pas supporter qu’il t’arrive
quelque chose.
Je m’efforce de rester stoïque. Je ne me fais pas d’illusions, il sait que je ne dors pas, mais je
n’ai pas envie de lui montrer à quel point ses mots me touchent. Cam est très fort à ce jeu.
— Et puis, j’ai toujours été présent dans les moments importants de ta vie. J’aurais voulu être
là, avec toi, à ce rendez-vous. Et ne pas pouvoir t’accompagner me rend dingue, bébé. Je suis
vraiment désolé d’avoir si mal réagi.
J’aurais apprécié qu’il soit là, je dois le reconnaître. Cam et moi n’avons jamais été séparés par
plus de quelques kilomètres depuis qu’il m’a embrassée au bord de la piscine à cette soirée bien
trop arrosée organisée pour mes 18 ans. Ce moment magique et terriblement cliché, éclairé par les
lampions du jardin de mes parents, et dont je me souviendrai toute ma vie.

Mes muscles se détendent petit à petit. Même si je lui en veux encore, je sais qu’aucune
méchanceté ne guidait ses paroles. Je ne parle toujours pas, le laissant se fondre un peu plus contre
mon dos. Il continue de s’excuser, psalmodiant des pardons tout en traçant un chemin de baisers
enflammés sur ma nuque. Sa main, qui était restée sagement immobile dans le creux de ma taille
jusque-là, commence à glisser sur mon ventre, s’infiltrant lentement sous mon t-shirt à la recherche
de mes tétons qui se tendent malgré moi. Traîtres !
Je sens qu’il a envie de moi, son sexe plaqué contre mes fesses ne laisse aucune place au doute.
Je ne parviens cependant pas encore à lui pardonner. Je sais que ma mère m’a abandonnée, sans
doute avant d’avoir posé les yeux sur moi, mais me le prendre en pleine face comme ça, ce soir, a
fait remonter de vieilles angoisses que je pensais avoir dépassées depuis longtemps.
Les caresses de Camden deviennent de plus en plus insistantes, mon corps s’éveille et le
désire, mais mon esprit ne lâchera pas prise. Sexuellement, je suis la plus demandeuse, je me rends
donc compte que c’est moi que je punis, mais impossible de m’en empêcher.
Je me retourne dans son étreinte, emprisonnant ses mains dans les miennes pour lui faire
entendre que je ne suis peut-être pas rancunière, mais que ce soir il est allé trop loin. Il soupire,
résigné, et me serre dans ses bras. Quelques secondes plus tard, sa respiration s’approfondit, et il
sombre dans le sommeil.
6

Emerson

Je déteste prendre l’avion, mais ce que je ne supporte pas par-dessus tout, ce sont les
aéroports. La foule. Les malpolis qui te passent devant dans les files d’attente que j’ai tendance à
trouver interminables alors que je voyage en première. Les pressés qui te roulent sur les orteils avec
1
leur valise. Et les odeurs, n’en parlons pas. Sans compter que LAX se place brillamment dans le top
trois des pires aéroports du pays.
Camden sur mes talons, je tâche de me faufiler dans la foule déjà impressionnante malgré
l’heure matinale. Devant le panneau d’affichage des départs, je ne tarde pas à repérer mon vol pour
Salt Lake City, où je dois prendre une correspondance pour Missoula.
Documents de voyage en main, je vérifie consciencieusement l’heure de décollage et la porte
d’embarquement.
Je finis par me tourner vers l’homme qui sera mon mari dans quelques mois. Il a tenu à
m’accompagner alors que le trafic dans la cité des anges ne lui permettra pas d’être au bureau
avant 9 heures. Un effort considérable pour lui qui travaille le dimanche quand il est sur une grosse
affaire. Je sais qu’il culpabilise toujours pour samedi soir, même si je lui ai pardonné depuis
longtemps.

Perchée sur mes escarpins, je me colle à lui alors qu’il a passé ses mains dans le creux de ma
nuque. Ses pouces glissent sur mes joues et je sens qu’il aimerait dire quelque chose sans y
parvenir. Je ne comprends pas pourquoi ce voyage le rend aussi nerveux.
Mes lèvres se posent sur les siennes avec légèreté avant que je me décide à rompre ce silence
étouffant et tendu.
— Camden ?
— Oui, bébé ?
— Je ne serai absente que deux jours, tu sais ? À vrai dire, même pas. Mon vol retour est
demain. J’arrive en fin de journée et je te retrouve directement à la maison. Ce n’est qu’une seule
nuit et je l’aurais sans doute passée chez mon père de toute façon. Tu ne t’apercevras même pas que
je suis partie.
Il soupire et m’embrasse à son tour de façon beaucoup plus appuyée. Je ne sais pas ce qui lui
arrive, mais ce baiser passionné à la limite de la décence au milieu de ce hall d’aéroport blindé ne
lui ressemble pas. Camden n’est pas fan des démonstrations d’affection en public. Loin de moi l’idée
de me plaindre, mais il exagère un peu, non ?
Il finit par s’écarter, ses iris bleus ancrés dans les miens.
— Je sais, Em. Mais quel genre de fiancé je suis pour te laisser partir seule à la recherche de
tes origines ?
— Le genre qui a un boulot plus que prenant. Je ne t’en veux pas du tout, Cam. Et puis « à la
recherche de mes origines », tu vas loin. Ma mère biologique m’a légué quelque chose à son décès,
je vais prendre connaissance de cette succession, ça s’arrête là. Pas de grandes retrouvailles avec
l’au-delà.
Une minuscule part de moi, celle qui s’est bruyamment réveillée depuis une semaine, le
regrette. J’aurais voulu que ce ne soit pas sa disparition qui me fasse découvrir qui elle était. Ce
fragment de mon âme dont j’ignorais l’existence il y a dix jours aurait aimé la rencontrer avant qu’il
ne soit trop tard. Heureusement que je suis une personne sensée qui n’écoute que rarement les
petites voix qui crient dans sa tête. Je souhaite simplement me débarrasser de cette histoire afin de
pouvoir me concentrer sur mon mariage.
— Dans moins de quarante-huit heures tout ça sera derrière moi, Cam. Ensuite, je n’aurai qu’à
me consacrer aux préparatifs du jour le plus important de notre vie, l’esprit libre.
— Je t’aime, bébé.
— Je t’aime aussi, Cam. À mercredi !

Je récupère ma valise cabine de ses mains et m’éloigne d’un pas vif en direction des contrôles.
Je ne me retourne qu’une fois, mais mon fiancé n’est déjà plus en vue. Rien de surprenant. La vie va
suivre son cours pendant cette échappée dans le Montana et le monde californien continuera de
tourner sous le pâle soleil de décembre.

*
* *

Les vols internes, c’est la plaie. Avec correspondance, encore pire. Mais pour aller à Missoula,
soixante-dix mille habitants, je n’ai pas le choix. Il n’existe aucun trajet direct.
Le voyage me semble interminable, je suis sur les rotules en arrivant à destination alors qu’il
est à peine 13 heures. Dans la navette qui me conduit jusqu’au loueur de voitures, je réalise à quel
point cette histoire de succession m’a perturbée : autour de nous, de la neige s’étend à perte de vue,
et je suis pieds nus dans mes escarpins. Bravo, Em. Bien joué ! Heureusement, j’ai quand même
pensé à emporter un manteau d’hiver. Je devrais pouvoir éviter la pneumonie.

Devant le comptoir, je me laisse persuader de prendre le SUV que l’agent me conseille. Sur la
neige, ce sera beaucoup mieux que le coupé cabriolet que j’avais réservé au départ. Je ne sais où est
passé mon sens pratique en ce moment, il semble avoir fui dans une contrée lointaine.
Une heure de voiture me sépare de l’étude de maître Perkins, et je ne perds pas de temps à me
mettre en route. Le froid est cinglant, je pousse le chauffage à fond avant de m’engager dans la
direction indiquée par le GPS.

Je ne vois pas les minutes défiler. Le paysage est saisissant, même recouvert de neige. Une
succession de sapins borde la route. Au loin, des montagnes l’encadrent sans pour autant donner
cette sensation étouffante qui me fait fuir ce style de région d’habitude.
Hamilton est une petite ville, je n’ai aucun mal à trouver une place de stationnement à
quelques pas de mon lieu de rendez-vous. Une chance pour moi et mes orteils !
L’étude se situe au deuxième étage d’un bâtiment en briques beiges. Je sonne avant de pousser
la lourde porte en bois, comme le demande l’écriteau suspendu au battant.
Une femme est assise derrière le comptoir de l’accueil et lève la tête comme si je la dérangeais
pendant sa sieste.
— Bonjour. Puis-je vous aider, mademoiselle ?
— Emerson Kessler, j’ai rendez-vous à 15 heures avec maître Perkins pour la succession
Sinclair-Hunter.
Elle arque un sourcil, un franc sourire sur le visage, comme si j’avais dit quelque chose de
comique.
— La fameuse mademoiselle Kessler ! On peut dire que vous avez le chic pour soigner vos
entrées. Mais pas la capacité d’être ponctuelle, apparemment.
Je jette un rapide coup d’œil à ma montre. Il n’est pas 15 heures. Une fois n’est pas coutume, je
suis parfaitement à l’heure ! Qu’est-ce qu’elle raconte, celle-là ?
— Je ne pense pas être en retard, m’insurgé-je en sortant ma lettre de convocation. Voyez vous-
même, c’est bien écrit que le rendez-vous était à 15 heures…
— Tout à fait. À 15 heures, lundi 17 décembre. Hier, mademoiselle Kessler.
Je lui arrache le papier des mains et le retourne dans tous les sens. Pas de doute, aussi
douloureux que ce soit de reconnaître que j’ai tort, la secrétaire a raison. Bordel, mais Emerson, tu
fais quoi, là ?
— Maître Perkins ne pourrait-il pas me recevoir exceptionnellement, que je n’aie pas fait le
trajet inutilement ?
Cette fois, elle rit franchement.
— Maître Perkins n’est pas à votre disposition ! Et il est de toute façon parti en vacances dans
le Sud pour Noël.
Sonnée, je me laisse tomber sur les sièges de la salle d’attente. Cinq heures dans les aéroports,
une heure de route en Sibérie, tout ça pour rien ! Je suis à une porte fermée de savoir qui ma mère
était vraiment et je n’ai plus qu’à rentrer chez moi bredouille…

1. Aéroport international de Los Angeles.


7

Sage

Assis dans le pick-up qui vient de me servir à déblayer le parking, je prends quelques secondes
pour regarder les flocons tomber sur le pare-brise. Je sens que ça ne s’arrêtera pas de la journée, le
pire reste à venir.
1
Je finis par ouvrir la portière en posant mon stetson sur ma tête. Les touristes adorent, ça fait
très Ouest sauvage.
Je ferme ma veste, il ne fait que moins dix degrés, mais le vent qui commence à se lever a
tendance à s’engouffrer partout.
La neige qui recouvrait déjà une grande partie des environs est en train de gagner du terrain
sur tous les axes routiers et je vais sans doute devoir déneiger à nouveau dans peu de temps. Ça
n’empêche pas les résidents saisonniers du Trapper Creek Ranch d’affluer. Comme si s’enterrer
sous un mètre de poudreuse était la dernière activité à la mode.
J’aperçois d’ailleurs deux couples de quinquagénaires qui s’éloignent au loin en raquettes. Il
faut être un peu dingue pour préférer ça au confort du chalet qu’ils ont loué, mais après tout c’est
leur problème. Je surveille tout de même qu’ils s’engagent sur la bonne bifurcation, celle qui les
emmène sur la boucle de quarante-cinq minutes de promenade. L’autre fait quatre heures, et vu la
météo, je n’ai pas envie que leur problème devienne le mien. J’ai assez de boulot ici pour ne pas
devoir jouer à cache-cache dans la neige avec les touristes après la nuit tombée.

Alors que je m’apprête à rentrer dans le bâtiment principal, je me rends compte qu’une des
charnières des portes du sas d’entrée a pris un peu de jeu. J’enlève mes gants pour attraper dans
ma ceinture à outils ce dont j’ai besoin pour la remettre en état. Temporairement du moins. Au
Trapper Creek, cet hôtel dans lequel j’ai travaillé toute ma vie, les réparations sont constantes.
Surtout à cette période de l’année et davantage encore ces derniers temps.
Je ne compte pas mes heures pendant la saison hivernale. Entre les soins aux chevaux, les
balades pour touristes quand le temps est clément, le bricolage en tout genre et mes autres
obligations, je bosse bien plus que je ne dors.

Un tournevis dans une main, la deuxième sur le battant de la porte, je prends à peine
conscience de la Jeep qui se stationne dans l’allée devant le porche. Sans doute des vacanciers qui
veulent enregistrer leur arrivée.
C’est seulement quand je ramasse mes outils posés au sol que je remarque deux pieds nus,
moulés dans des escarpins noirs à semelle rouge. Mon regard remonte sur des jambes fines, gainées
dans un jean slim, avant de s’attarder un instant sur la chute de reins de cette femme qui n’a pas
froid aux yeux. Aux pieds non plus, apparemment. Qui peut être assez superficiel pour préférer les
talons aux bottes dans ces circonstances ?
Je l’observe éviter les tas de neige sur sa route, puis tendre un objet dans ma direction. Un
instant dans le flou le plus total, je percute quand je vois le logo Jeep pendu au bout de ses doigts :
Princesse Louboutin me prend pour le voiturier. Et je mentirais en disant que c’est une première.
Voici exactement le type de clientèle du ranch : blindée, sûre d’elle et habituée qu’on se casse le cul
à sa place.
Je ne réfléchis pas longtemps avant de m’emparer du trousseau. Je préfère largement garer le
SUV moi-même que de laisser la demoiselle l’embourber dans une motte de poudreuse qu’elle
n’aura pas vue.
Elle me fixe de ses grands yeux émeraude, et un sentiment familier me prend aux tripes.
Comme une vague sensation de déjà-vu.

Au moment de m’installer derrière le volant, je remarque qu’elle patiente toujours devant
l’entrée avec sa petite valise cabine en cuir. Si elle attend un ticket, elle risque de choper une
pneumonie avant que je lui en donne un. Pas de ça ici. La clientèle est peut-être riche, mais elle
vient au ranch pour retrouver une forme d’authenticité.
— Vous n’aurez qu’à demander votre véhicule à l’accueil quand vous en aurez besoin, lui
précisé-je avec le sourire forcé que je sers souvent aux gens dont je ne comprends pas le
fonctionnement.
— Je repars demain en fin de matinée. J’ai un avion à prendre, souligne-t-elle.
— Ça m’étonnerait beaucoup que les avions décollent de Missoula demain, si vous voulez mon
avis. Avec le blizzard qui se prépare, tout sera bloqué.
Ses yeux s’écarquillent.
— Le blizzard ? Comment ça « le blizzard » ?
Je n’ajoute rien, la réponse à sa question me semble évidente. Je démarre pour aller stationner
le carrosse de Son Altesse au fond du parking qu’il va bientôt falloir déblayer de nouveau.

En revenant, je décide de passer par l’accueil pour voir si Lorene, ma mère, a besoin de
quelque chose ou si un client l’a appelée pour un quelconque problème sur le domaine.
Elle travaille ici depuis toujours. Et on vit sur le ranch depuis presque aussi longtemps. Il ne
nous appartient pas, mais c’est notre foyer.
Quand j’arrive devant l’imposant comptoir d’accueil, je retrouve ma mère figée, le regard dans
le vague, tournée en direction des suites du rez-de-chaussée. Les plus grandes, celles avec des
terrasses qui font face à la plaine. Sans aucun doute la direction prise par notre princesse
californienne.
— Lorene ? Tout va bien ?
Question rhétorique. Je n’attends même pas de réponse. Je vois bien que quelque chose cloche
et qu’elle a subitement l’air d’avoir aperçu un fantôme dans les couloirs du ranch.

1. Type de chapeau de cow-boy, souvent en feutre, dont les bords larges servent à protéger du soleil les yeux de celui
qui le porte.
8

Emerson

Debout devant l’immense baie vitrée de ma suite, je suis toujours sous le choc d’avoir fait tout
ce trajet pour rien. La faute à qui, Emerson ? La mienne, évidemment. Je ne le nie pas. Je ne
comprends pas comment j’ai pu être si négligente, faire une erreur aussi grossière ne me ressemble
pas. À se demander si ce n’était pas un acte manqué pour ne jamais découvrir ce qu’il y a dans ce
foutu testament.
Je me secoue. L’erreur est humaine, après tout. Machinalement, je commence à déballer ma
valise. Je réalise que pour une seule nuit ça ne vaut pas vraiment la peine, mais je ne m’arrête pas.
J’ai besoin de m’occuper l’esprit, même si ça ne dure pas.
Perdue dans mes pensées, je sors et suspends le peu de vêtements que j’ai emportés. C’est-à-
dire beaucoup plus que la plupart des gens soi-disant normaux. Mais on ne sait jamais ce qui peut
arriver. Mieux vaut trop que pas assez, non ?

Ma courte tâche terminée, je m’écroule dans un des fauteuils clubs devant moi. Depuis ma
place, j’ai une vue directe sur la plaine et ses sapins qui se recouvrent de plus en plus de poudreuse.
Le calme qui se dégage de cet endroit est à l’exact opposé de ce qu’il se passe à l’intérieur de moi.
Je crois n’avoir jamais vu de chutes de neige aussi importantes. Même quand j’allais encore en
vacances à Aspen avec mes parents. Il a parlé de quoi le voiturier canon, déjà ? De blizzard ?

Je ne m’aperçois que quelqu’un cherche à me joindre qu’après la troisième sonnerie de mon
téléphone. Je le sors rapidement de mon sac posé à mes côtés et fais glisser mon doigt sur l’écran
tactile où s’affiche le prénom de mon fiancé.
— Emerson ?
— Oui, Cam.
À son ton anxieux, je percute que j’ai complètement oublié de lui dire que j’étais bien arrivée.
Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ?
— Bébé, tout va bien ?
— Tout va bien. Je suis désolée de ne pas avoir pensé à t’appeler. Il neige pas mal ici, j’ai mis
plus de temps que prévu pour arriver au Trapper Creek Ranch.
— Tu aurais dû réserver à Hamilton, comme je te l’avais suggéré, soupire-t-il.
— Je ne suis plus une enfant, Cam. Et les chaînes hôtelières à la propreté douteuse, très peu
pour moi. C’est l’unique établissement correct du coin.
Je l’entends aboyer des ordres à ses assistants. Cam ne prend jamais le temps de ne faire
qu’une seule chose à la fois. Aujourd’hui, c’est légèrement vexant, mais je sais qu’il ne serait pas
associé junior dans cette firme s’il ne bossait pas comme un acharné. Pour lui, j’ai dû apprendre la
patience. Une prouesse pour moi.
— Comment s’est passé ton rendez-vous ? finit-il par reprendre.
— Le notaire a annulé à la dernière minute. Urgence familiale. Comme ils n’avaient pas mon
numéro de téléphone, ils n’ont pas pu me prévenir. De toute façon, j’étais sans doute déjà dans
l’avion.
Je mens comme je respire depuis ma plus tendre enfance. Ça peut être très pratique, parfois.
Hors de question de dire à mon fiancé qui me voit souvent comme une ado que je me suis trompée
de jour. J’en entendrais parler pendant dix ans.
— Et il t’a redonné un rendez-vous ?
— C’est bientôt Noël, Cam. Il n’avait aucun créneau avant l’année prochaine.
Là, je brode carrément. La secrétaire m’a proposé de fixer une date entre Noël et le jour de
l’an. J’ai refusé, même si j’ignore pourquoi. Depuis quelques jours, j’ai l’impression de ne plus savoir
ce que je veux.
— Je lui ai laissé mes coordonnées. Cette fois, ça sera plus simple, ajouté-je.
— Tu es sûre que tout va bien, bébé ?
— Je suis juste fatiguée, Cam.
— Repose-toi, profite de l’hôtel, on se voit demain.
— À demain. Je t’aime, Camden.
La tonalité me répond. Classique.

Je reporte mon attention sur la plaine. Le vent commence à se lever. Des bourrasques soulèvent
la neige au sol et les chutes de flocons se renforcent encore. C’est grave à ce point le blizzard ?
Je n’en reviens toujours pas d’avoir pu être étourdie au point de ne pas vérifier la date de mon
entrevue avec maître Perkins. Je sais qu’il y a quelques jours seulement je n’envisageais même pas
de venir mais, une fois ma décision prise, je ne me suis pas déplacée jusque dans le Montana à
contrecœur.
Quand la secrétaire m’a proposé un nouveau rendez-vous rapidement, j’ai paniqué. Je crois aux
signes que le destin ou toute autre entité cosmique plus grande que ma petite personne veut bien
m’envoyer. J’y ai vu un indice que je ne devais peut-être pas en savoir plus sur ma mère biologique
et son mystérieux héritage. Mais maintenant, mon raisonnement me paraît ridicule.

Je frissonne quand un tourbillon de neige vient frapper la baie vitrée de ma suite. Cam a raison,
je suis coincée dans ce ranch de luxe au prix exorbitant, autant en profiter.
Dépliant le moelleux peignoir blanc mis à disposition, je me dirige d’un pas décidé vers la salle
de bains pour remplir la gigantesque baignoire à remous. Vu la température extérieure et la tension
douloureuse dans mes épaules, un bain chaud est la seule chose qui me détendra.
Alors que l’eau coule, je tripote désespérément les boutons du système audio de la chambre à
la recherche d’une station radio qui diffuse autre chose que des chants de Noël. Si bien que je
manque de ne pas entendre les coups frappés à la porte de ma suite. Le karma m’en veut où quoi ?
Me faire déranger au milieu de nulle part, alors que j’ai déjà un orteil dans l’eau bouillante !

Je me dirige sur la pointe des pieds jusqu’à la porte. L’œil collé au judas, je constate qu’un
étrange chapeau me bloque la vue. Le voiturier, sans doute. J’espère qu’il n’y a pas de souci avec ma
voiture de location. Il ne manquerait plus que ça.
— Oui ? Un problème ? demandé-je en entrouvrant le battant.
Son regard inquisiteur me déshabille des pieds à la tête, je ressers les pans de mon peignoir
instinctivement.
— Non, aucun problème.
Il fait une pause, les yeux fixés sur mon visage.
— Je m’interrogeais juste… Vous êtes de la famille de Christabella, non ? Je n’ai pas fait le
rapprochement tout à l’heure, mais ma mère a raison, la ressemblance est indéniable.
Je ne comprends pas la moitié de ce que me déballe ce cow-boy qui n’a rien à envier au fils
Eastwood. Je ne sais pas qui est sa mère ni pourquoi il me parle d’elle comme si ça devait avoir le
moindre sens pour moi. Tout ce que je retiens, c’est ce prénom : Christabella. Celui de ma mère
biologique.
9

Sage

C’est un soir comme un autre. Un de ceux où je partage mon souper avec ma mère et Paul, au
chalet de ce dernier. Paul Hunter, propriétaire du Trapper Creek, est mon patron et mentor,
l’homme qui a fait office de figure masculine une grande partie de mon enfance. Le mari de
Christabella.
Une bourrasque de neige heurte les vitres du chalet et fait momentanément dévier mon
attention de mon assiette que j’ai à peine touchée, et de la conversation entre Lorene et Paul que je
n’arrive pas à suivre. À ce rythme-là, je vais avoir du mal à rejoindre mon bungalow qui jouxte
l’écurie. Ça m’apprendra à vouloir monter à pied pour m’aérer l’esprit. Mais qu’étais-je censé faire
après être allé frapper à la porte de la suite North Star pour mettre mon nez dans ce qui ne me
regarde pas ?

Quand j’ai retrouvé ma mère devant le comptoir d’accueil, quelques instants après ma
rencontre furtive avec cette cliente qui m’a de toute évidence pris pour le voiturier, j’ai
immédiatement compris que quelque chose ne tournait pas rond. Lorsque je lui ai demandé quel
était le problème avec la nouvelle cliente, j’ai eu le droit à un quasi inaudible « Elle a des airs de
Christa, ça m’a fait bizarre, rien de plus » en guise de réponse. C’est à ce moment que j’ai percuté
moi aussi. Ce sentiment de déjà-vu que j’avais ressenti venait du fait que notre princesse
californienne ressemble presque trait pour trait à Christabella, la défunte femme de Paul.
Ma mère a vaqué à ses occupations, se noyant dans la paperasse du comptoir de l’accueil,
fuyant mon regard à tout prix. J’aurais dû laisser tomber, ne pas déterrer ce qui devait rester enfoui.
Je n’aurais pas dû me sentir concerné à ce point, mais imaginer que Paul et Christa aient pu me
cacher quelque chose d’aussi énorme qu’un enfant m’a poussé jusque devant la porte de la suite de
la Californienne.
Cet homme que je considère comme mon père de substitution et cette femme qui était là pour
moi quand ma mère cumulait deux ou trois emplois pour pallier le manque de mon connard de
géniteur sont deux des personnes les plus importantes de ma vie. Ils sont ma famille au même titre
que Lorene…

Le regard plongé dans le ciel noir qu’éclaire la neige de cette lueur à la limite du surnaturel, je
repense à la confusion sur le visage de cette magnifique rousse que j’ai manifestement dérangée
tout à l’heure. Mon regard a été irrémédiablement attiré par le haut de sa poitrine et le début du
tatouage que son peignoir laissait entrevoir.
Ses joues parsemées de taches de rousseur ont perdu leur couleur à la mention du prénom de
Christabella. Sa mère biologique, comme elle me l’a expliqué d’une voix blanche.
Je n’ai pas vraiment entendu la suite. Il me semble qu’elle a cherché à me poser des questions,
mais je ne me suis pas attardé, grommelant de vagues excuses pour fuir. Je l’ai abandonnée avec son
air perdu et ses grands yeux verts.

— Sage ?
La voix de Lorene me ramène à l’instant présent. Paul me regarde comme s’il attendait une
réaction de ma part, et je réalise que c’est sans doute le cas. Chaque dîner est l’occasion de faire le
point sur les besoins du ranch et les problèmes à régler. Mon patron patiente calmement que je lui
fasse mon rapport habituel. Le Trapper Creek a toujours été ma priorité. Cet endroit représente
bien plus qu’un simple gagne-pain. C’est ma vie. J’ai sacrifié plus que je ne l’aurais jamais imaginé
pour aider Paul à le maintenir à flot. J’ai donné aveuglément toute mon énergie à un homme dont je
ne sais finalement rien.
— Est-ce que Christa avait des enfants ? Une fille ?
Ma bombe est lâchée. En face de moi, le visage de Paul se fige. Le silence est si épais que
j’entends distinctement ma mère s’étouffer avec son verre d’eau.
— Et comment je peux être le seul à l’ignorer ? ajouté-je en dévisageant Lorene, dont les joues
ont viré au bordeaux.
Paul ne répond toujours rien. Ma mère pose une main sur mon bras, mais je me dégage
doucement de sa poigne. Je ne suis pas en colère, je veux simplement connaître la vérité,
comprendre qui est cet homme en qui j’ai placé toute ma confiance.
— Pourquoi est-ce qu’elle ne semble même pas au courant que Christa vivait ici ? Est-ce qu’elle
est ta fille aussi ? Pourquoi est-elle là ? Ça ne peut pas être une coïncidence, si ?
Je sais que j’ai l’air d’un ado en pleine crise de nerfs, mais je déteste avoir la sensation d’être
laissé à l’écart.
Paul me fixe longuement. Il n’est pas du genre à s’emporter ou à frapper du poing sur la table
en élevant la voix. C’est un homme solitaire, bougon et taciturne, mais qui pèse chaque précieux
mot qui sort de sa bouche.
— Christa a eu une fille. Elle était très jeune. Trop jeune. Et elle a fait le choix de lui offrir une
vie meilleure que celle qu’elle aurait pu lui donner.
— Christa a eu une fille ? Et toi ? Je ne comprends rien à ce qui se passe, Paul. Tu es mon boss,
mais je pensais compter plus qu’un simple employé. Et que fait-elle ici, cette Emerson ? Ça ne peut
pas être une coïncidence.
De nouveau, la main de Lorene se pose sur mon avant-bras, comme si elle craignait que je ne
dépasse les bornes, ou comme si c’était déjà fait.
— Tu te mêles de ce qui ne te regarde pas, fiston. Je t’en ai suffisamment dit. Je ne sais pas ce
que cette fille fait là, mais si elle cherche quelque vérité, elle risque d’être déçue.
La discussion est close. Je connais Paul depuis bien trop d’années pour espérer qu’il en dise
davantage.

Je me lève, le bruit de ma chaise résonnant dans le silence tendu du chalet. Ma mère jette un
œil vers mon assiette quasi intacte, mais ne dit rien.
— Bonne nuit, Lorene, lui glissé-je à l’oreille en l’embrassant sur la joue. Paul. À demain.
Un grognement me répond et je ne cherche pas à briser la glace. J’en ai assez fait pour ce soir.
Je devrais ressentir une certaine culpabilité, mais l’expérience m’a appris que les squelettes dans les
placards ressortent toujours quand on en a le moins besoin.

Je n’ai fait que quelques pas dans la poudreuse fraîchement tombée quand je constate que j’ai
laissé mon stetson dans le sas d’entrée du chalet. Alors que je l’attrape sur son crochet, la puissante
voix de Paul résonne à l’intérieur. Je ne pense pas que Lorene et lui m’aient entendu, mais même si
le sas d’entrée protège bien l’habitation du froid, je peux parfaitement saisir la conversation qui se
déroule de l’autre côté de la porte.
— Tu sais pourquoi Emerson est ici, non ? questionne ma mère.
Les secondes s’écoulent et je commence à me demander s’il va lui répondre.
— Maître Perkins, d’Hamilton, m’a contacté pour parler d’elle quelques jours ou quelques
semaines après le décès de Christa. Je ne me souviens plus. Cette période n’est qu’un grand flou
dans ma tête, tu le sais mieux que personne.
Une chaise racle le sol, comme la mienne un peu plus tôt. Sans doute celle de Paul qui continue
ses explications après quelques instants.
— Christabella avait fait un testament. J’étais au courant, même si je n’étais pas certain à cent
pour cent de ce qu’il contenait. Ça a été un choc quand j’ai appris qu’il fait mention d’Emerson. Il ne
pourra d’ailleurs être ouvert qu’en sa présence. Il a fallu quelques mois au notaire pour retrouver sa
trace, mais elle a manqué toutes ses convocations jusqu’à présent. Y compris celle d’hier. Si elle est
ici pour ça, elle a un jour de retard.
— Mais Paul ! Elle loge dans une suite du ranch… Sans savoir que toi, son père biologique, tu
es à quelques mètres. Tu ne peux pas la laisser dans l’ignorance comme ça !
— Elle serait au courant si elle avait eu la décence de se pointer aux rendez-vous qu’on lui
donne ! tonne Paul. Si elle voulait savoir, elle aurait fait l’effort. Elle préfère rester dans le flou,
grand bien lui fasse !
Le bruit distinct des assiettes qu’on regroupe avec violence me surprend. Un regard rapide par
la lucarne de la porte d’entrée m’apprend que ma mère est en train de débarrasser la table avec un
peu plus de force qu’il n’en faudrait, manquant de briser un verre au passage. Les bras chargés, elle
fait un pas vers Paul.
— Il ne t’est pas venu à l’esprit que cette gamine était peut-être terrorisée à l’idée d’en savoir
plus sur ses origines ?
Elle recule, se dirige vers la cuisine avant de s’arrêter de nouveau.
— Christabella doit se retourner dans sa tombe…

En empruntant laborieusement le chemin descendant à mon chalet, je réalise que c’est la
première fois que j’entends ma mère s’opposer aussi fortement à Paul. La première fois que je
l’entends lui parler de cette façon depuis la mort de sa femme. Je ne sais pas ce qu’il se passe entre
eux, ils sont amis depuis longtemps et je ne pense pas que ça aille plus loin, mais j’ai toujours
considéré que ce n’était pas mes affaires.
Une main sur mon stetson, je jette un rapide coup d’œil au ciel noir d’encre et au blizzard qui
ne diminue pas. Paul n’a semble-t-il pas l’intention de parler à sa fille. Qu’en sera-t-il quand il se
rendra compte qu’elle va se retrouver bloquée sous le même toit que lui pendant plusieurs jours par
le climat inhospitalier du Montana ?
10

Emerson

Dire que la nuit a été désastreuse serait l’euphémisme de la décennie. Ce bain d’hier soir, qui
aurait dû me détendre, n’a pas eu l’effet escompté. Là où auraient dû fondre mes doutes et mes
questionnements, je n’ai fait que les ressasser encore et encore. La faute à ce cow-boy-voiturier et à
ses questions sur ma mère biologique. Malheureusement, il s’est enfui comme un voleur avant de
m’avoir appris quoi que ce soit. J’ai donc tourné dans tous les sens avec de nouvelles incertitudes en
tête une grande partie de la nuit. Ajoutons à ça le temps cataclysmique : le vent, les bourrasques de
neige fouettant la moindre surface vitrée de ma suite. Et même les loups. Peut-être que les loups
n’étaient que le fruit de mon imagination fertile, mais peu importe.
Il n’est que 6 h 30. Trop tôt pour aller prendre le petit déjeuner. Trop tôt pour ne serait-ce que
mettre un pied en dehors du lit. Mon smartphone à la main, je me connecte une nouvelle fois à mon
application de suivi du trafic aérien. Comme si ça pouvait changer le fait que l’aéroport de Missoula
a cloué tous les avions au sol pour vingt-quatre heures. Le cow-boy au stetson avait raison.
Il n’est peut-être que 6 h 30, mais j’ai déjà passé quarante-cinq minutes au téléphone pour
trouver un autre vol. J’ai même dérangé mon agent de voyages chez elle, heureusement que c’est
une amie. Mais ni elle ni la compagnie aérienne n’ont pu me proposer un vol avant le 23 décembre.
Je vais être bloquée au bout du monde pour quatre jours. Les différentes tenues que j’avais prévues
pour me laisser le choix vont finalement me sauver la vie. Je serai encore large, même pour quatre
jours…

Toujours enfouie sous la couette douillette du lit king size, je consulte les derniers SMS de
Cam. Je n’ai pas eu le courage de l’appeler, je n’avais aucune envie que le son de sa voix me rappelle
à quel point il avait raison à propos de ce séjour dans le Montana. Ce voyage inutile qui m’empêche
maintenant de rentrer chez moi.
Évidemment, Camden a été un amour. Après avoir lui-même recontacté la compagnie aérienne
et dérangé une seconde fois mon amie pour s’assurer qu’il n’y avait pas de vol avant le 23, il m’a
réconfortée comme lui seul sait le faire.
** Camden : Bébé, le principal est que tu sois de retour pour les fêtes de Noël ! **
Je relis une énième fois son dernier SMS. Vu l’heure à laquelle il me l’a envoyé, il devait être à
la salle de sport qu’il fréquente quotidiennement. Je suis presque sûre qu’il a même dû taper ces
mots sans ralentir le tapis de course, et en gardant un œil sur ses mails. C’est tout Cam, ça :
maîtrise et efficacité.
Ce matin, à presque deux mille kilomètres de lui, je me sens perdue. J’ai la sensation que tout
m’échappe, et je crève d’envie de me retrouver chez moi, choyée par les deux hommes de ma vie :
mon père et Cam.

*
* *
Il est à peine plus de 8 heures quand je quitte enfin ma suite, habillée et fraîchement
maquillée.
Sur le chemin de la salle à manger, je m’arrête devant le comptoir de l’accueil où la femme qui
m’a reçue hier a le nez sur l’écran de son ordinateur. Elle relève la tête quand elle sent ma présence
en face d’elle et son visage marque la même surprise qu’hier. Comme si elle ne s’attendait pas à me
voir ici. Aujourd’hui, je comprends pourquoi. Si le cow-boy connaissait ma mère, il est fort probable
que les gens du coin aussi. Comme cette femme, manifestement.
Je me ressaisis quand elle se décide à me demander pourquoi je suis plantée devant elle depuis
cinq minutes. Pas en ces termes, évidemment.
— Bonjour, lui dis-je avec un sourire. J’ai un léger problème d’avion, comme vous devez vous en
douter.
— Ah ! Oui ! L’aéroport de Missoula est fermé pour vingt-quatre heures. Je suis au courant,
nous avons eu quelques annulations déjà.
— J’aimerais savoir si je peux prolonger mon séjour chez vous.
Je la vois déglutir et elle me fixe comme si elle n’avait jamais songé à cette possibilité. Où veut-
elle que j’aille par ce temps ?
— Je suis désolée, je vous prends de court, je m’en rends compte. Mais je n’ai pas réussi à avoir
d’avion avant le 23 décembre. Ma suite n’est plus disponible ?
— Oh ! Euh… si, bien sûr ! Enfin, elle l’est depuis ce matin. Les clients qui devaient y loger
après vous ont vu leur vol repoussé au 21. Après ça on trouvera une solution, ne vous inquiétez pas.
— Merci beaucoup.
J’hésite un instant à lui poser des questions sur ma mère biologique qu’elle semble
manifestement connaître. Je suis à deux doigts de le faire, avant d’apercevoir Monsieur Stetson
pénétrer le hall d’entrée.

Je ne réfléchis même pas une seconde. Je fonce avant qu’il ait l’occasion de s’esquiver une
nouvelle fois. Il traverse la pièce en direction du restaurant quand j’arrive jusqu’à lui, trottant sur
mes escarpins pour rattraper ses foulées énergiques.
— Attendez !
Ne le voyant pas s’arrêter, je lui saisis l’avant-bras pour le retenir. Vu les muscles que je sens
rouler sous mes doigts, ce n’est pas comme si j’avais la moindre chance de l’obliger à m’écouter de
cette manière, mais en désespoir de cause… Il regarde ma main comme si le fait que je le touche lui
paraissait complètement incongru, puis il plonge ses deux iris bleus dans les miens.
— Mademoiselle ? Je suis un peu pressé…
— Je veux simplement vous offrir un café, débité-je d’une traite en pointant un doigt vers la
salle à manger.
— J’ai beaucoup de travail, ce matin. Vous savez, le blizzard…
Il me parle comme à une arriérée de touriste qui n’a jamais vu un flocon de neige, mais je
reconnais que je ne dois pas donner une bonne impression avec mes Louboutin aux pieds.
— S’il vous plaît ? Juste quelques minutes…
Il ne peut pas ignorer que je dois vouloir le questionner sur Christabella. Il jette un œil à la
femme derrière le comptoir qui tente de nous épier discrètement. Mais bon sang, il se passe quoi
ici ?
Il finit par hocher la tête avant de me faire signe de le précéder dans la salle. Impossible de
cacher qu’il n’a pas l’air ravi. Mais ce n’est pas comme si, de mon côté, je sautais de joie à l’idée de
prendre le petit déjeuner avec un inconnu, aussi canon soit-il.
Il me guide jusqu’à une table légèrement à l’écart avec l’assurance d’un propriétaire des lieux.
Après tout, peut-être n’est-il pas plus voiturier que moi.
En plongeant dans le céruléen du regard de ce cow-boy dont je ne sais rien, je réalise que ce
voyage m’aura au moins enseigné une chose : on ne peut se fier aux apparences. Je suis venue ici en
pensant en apprendre un peu plus sur ma mère par l’intermédiaire d’un notaire, c’est finalement cet
homme au stetson qui va éclairer ma lanterne.
11

Sage

Assis dans cette salle à manger réservée aux clients où je ne vais que rarement, j’attends
patiemment qu’Emerson termine de commander son petit déjeuner. Le regard fixé sur le café servi
par Kathleen à notre arrivée, j’ai eu le temps de compter les petits motifs bleus sur la porcelaine
blanche. Trois fois. Notre princesse californienne n’aime pas que son omelette soit trop cuite, que
son bacon soit trop grillé et ses toasts trop beurrés…
J’aurais dû savoir qu’elle ne me laisserait pas me sauver si facilement une nouvelle fois. Et
j’aurais dû, sans aucun doute, avant ça, me mêler de mes affaires. Ça m’aurait évité de me retrouver
dans cette situation. Maintenant, je dois assumer les conséquences de ma curiosité.

Alors que je relève la tête, je prends conscience que ses deux iris verts me dévisagent. À la
lumière du jour, je comprends mieux pourquoi cette étrangère m’a semblé si familière sur le perron
du Trapper Creek : la ressemblance avec sa mère est frappante. Elle a les mêmes cheveux
flamboyants, et la même fossette qui se creuse à droite de son visage même quand elle ne sourit
pas. Mais ce sont ses yeux que je remarque le plus. Tantôt émeraude, tantôt jade. Ce matin, son air
concentré leur a donné la couleur des pins entourant le ranch. Ce vert sombre que je n’ai jamais
contemplé ailleurs que dans le regard de Christabella.

Après une gorgée de café, elle attaque, comme si elle en avait assez de chercher la meilleure
approche.
— Comment connaissiez-vous ma mère ?
Elle sursaute comme si elle avait dit une connerie.
— Ma mère biologique, je veux dire, reprend-elle.
Quand je me décide à lui répondre, je me restreins à ne lui expliquer que le strict minimum,
faisant comme si la conversation avec Paul n’avait pas eu lieu. Ou comme si je ne l’avais pas
entendu parler avec Lorene.
— Christabella était la propriétaire du ranch. Donc ma patronne.
Elle semble accuser le coup. Elle regarde autour d’elle comme si elle essayait d’imaginer celle
qui lui a donné la vie.
— Et qui possède le ranch, maintenant ?
— Paul Hunter, son mari.
Si elle connaît le nom de son père biologique, je suis cuit. Je ne pense pas que Paul me
pardonnera de lui avoir parlé. Elle ne cille pas. Ce nom ne lui dit manifestement rien.

Alors que mon regard dévie de son visage, je ne peux m’empêcher de remarquer ses doigts qui
tremblent autour de sa tasse. Cette fille est seule, loin de ses proches, certainement à la recherche
de ses origines, et elle ignore que son père se trouve à quelques dizaines de mètres. Elle a sans
doute eu une vie facile jusque là, mais je n’envisage pas une seconde ce que ça doit être de ne rien
connaître de ses vraies racines.
Soudain, je remarque une tache rosâtre à la forme étrange juste sur le dessus de sa main, à la
base de son poignet. L’exacte réplique de celle de Paul. Si moi je l’ai vue, il est impossible que
personne d’autre ne s’en rende compte, y compris Emerson si elle est coincée au ranch jusqu’au 23,
comme il me semble l’avoir compris. Je dois absolument convaincre mon patron de lui parler.

Je profite de l’arrivée de Kathleen chargée de la commande d’Emerson pour fuir une seconde
fois en moins de vingt-quatre heures. Si je reste, je suis capable de dire des conneries à force de
broder.
— Je suis désolé, mais je dois filer, marmonné-je.
Elle lève ses grands yeux verts dans ma direction. Avec son teint de porcelaine et ses cheveux
roux, elle est toujours aussi magnifique qu’hier. Mais son attitude hautaine a complètement disparu,
à l’image d’une carapace qui aurait explosé. Ne reste plus que cette impression de fragilité. Comme
si un rien pouvait la briser.
— Mais…
— Désolé.
Je tourne les talons avant qu’elle puisse ajouter un mot. Rustre, c’est souvent comme ça que les
clients me perçoivent. Et je ne fais jamais rien pour les détromper. Emerson ne fera pas exception.
Je passe dans le hall sans jeter un regard à Lorene, arpentant à grandes enjambées le couloir
qui mène au bureau de mon boss.

J’entre sans frapper, il n’a jamais aimé ce genre de chichis de toute façon, et la confiance a
toujours été entière entre nous. Jusqu’à présent, en tout cas.
La scène que je découvre derrière le battant de bois clair m’arrête brutalement. Elle se
superpose avec celle d’Emerson quelques minutes plus tôt. Sauf que ce n’est pas une tasse de café
que Paul tient entre ses mains, mais un verre de Scotch. Je reconnais le liquide ambré du single malt
douze ans d’âge qu’il m’invite parfois à partager dans cette pièce.
Il n’a toujours pas levé les yeux et fixe son verre comme s’il ne m’avait pas entendu. Je ne l’ai
pas vu boire à 9 heures du matin depuis les semaines qui ont suivi la mort de Christa. Très mauvais
signe.
Je m’assieds lentement dans un des fauteuils rembourrés en face de lui.
— Tu dois lui parler, Paul. Elle finira par comprendre qui tu es et se sentira abandonnée une
fois de plus. J’en sais quelque chose.
Il me regarde enfin, un sourire triste sur le visage, pas le moins du monde surpris que je sois
au courant de son secret.
— Si seulement les choses étaient si simples…
Secouant la tête, il fait pivoter son siège en direction du paysage enneigé. Il se perd dans des
souvenirs dont j’ignore tout.
— Tu sais, même si nous n’avons jamais parlé d’elle à personne, entre nous, Christa et moi
évoquions souvent cet enfant que nous ne rencontrerions jamais. Notre fille. On l’a imaginée si
souvent… À qui ressemblait-elle le plus ? Quels traits de caractère avait-elle hérité de nous ? Quelles
études faisait-elle ? Je crois que nous avions fini par oublier qu’elle était réelle, choyée par d’autres
parents que nous.
Il soupire, les yeux brillants d’une émotion qu’il peine à contenir.
— Quand Christa était au plus mal, elle mentionnait Emerson tous les jours. Ça la distrayait de
la douleur. Lorsqu’elle est morte, cette enfant imaginaire s’est éteinte avec elle pour moi.
Paul fixe toujours la plaine et les pins qui s’étendent à perte de vue. En silence. Il n’a plus rien
à dire. Je me lève, emportant avec moi le verre qu’il n’a finalement pas touché.
— Cette fille est assise dans la salle à manger en train de boire un café. Elle a les yeux de sa
mère, et elle est tout ce qu’il y a de plus vivant.
12

Emerson

Il est 21 heures. J’ai passé la journée dans ma chambre, à lire et à contempler le paysage. À
ruminer aussi.
La bouteille de chardonnay californien devant moi commence à être plus vide que pleine. On
m’a pourtant enseigné fermement qu’une femme qui boit seule n’est pas distinguée. Permettez-moi
de rire cinq minutes de l’hypocrisie dont ma mère peut parfois faire preuve. Surtout quand elle est
1
actuellement en pleine cure AYCD – All-you-can-drink – avec son toy boy du moment…
Ce soir, pour être honnête, je n’en ai plus rien à foutre – pardon, ça me laisse complètement
indifférente – d’être une gentille fille bien élevée. Pas après ce que le cow-boy-voiturier dont je ne
connais même pas le prénom m’a appris. Ma mère n’avait finalement rien d’une campagnarde du
Montana. Elle était au contraire propriétaire d’un des hôtels les plus luxueux de la région.
Aucune contrainte financière ne l’a donc poussée à se séparer de moi…
Un hoquet qui n’a rien de chic arrête ma main alors que j’allais porter mon verre à mes lèvres.
Il faut que j’arrête le vin. Ou en tout cas que je ne touche pas à la deuxième bouteille commandée
avec mon repas et qui ne devrait pas tarder !

Face à la baie vitrée, le regard perdu dans l’immensité immaculée, je me laisse hypnotiser par
ce blizzard qui n’en finit plus. Ou plutôt qui a repris il y a une heure environ. La quantité des flocons
voltigeant dans le vent me donne le vertige. Ou peut-être est-ce le chardonnay. Ou encore
l’importance, pourtant infime mais brutale, de ce que j’ai découvert ce matin. Je ne sais rien et tout
à la fois.
Je pourrais appeler Camden encore une fois, mais pour lui dire quoi de plus ? Il a déjà fait ce
qu’il a pu pour me réconforter tout à l’heure. Et j’ai bien deviné qu’il se retenait de me lancer un
« je te l’avais dit » bien senti. Il ne répondra pas de toute façon, pas en plein repas avec ses clients
les plus importants.

Alors que je vide mon verre, un coup ferme résonne contre le battant de la porte de ma suite.
Je soupire avant de me souvenir que j’ai appelé le room service un peu plus tôt.
Derrière la porte, la femme de l’accueil tient un lourd plateau. Ils occupent combien de postes
à la fois dans cet hôtel ?
Je lui fais signe d’entrer et de poser ma commande sur la table basse face à elle. Je ne compte
pas bouger de la soirée du confortable fauteuil club où j’étais installée.
Délestée de son fardeau, elle se tourne vers moi. Ses mains désormais libres sont jointes et elle
les tord dans tous les sens comme pour apaiser ses angoisses. Il me semble maintenant évident
qu’elle a quelque chose à me dire. Je lorgne la seconde bouteille de chardonnay derrière elle. Je n’ai
pas assez bu ce soir pour de nouvelles révélations. Mais ce n’est pas comme si je pouvais la jeter
dehors avant qu’elle ouvre la bouche… Je ne peux pas faire ça, si ?
— Excusez-moi de vous déranger à une heure aussi tardive, mademoiselle, mais j’aurais aimé
vous parler.
— Emerson.
— Pardon ?
— Appelez-moi Emerson. Et asseyez-vous, ça sera plus confortable pour discuter. Vous voulez
un verre de vin ?
Elle me regarde comme s’il m’était poussé une seconde tête. Elle secoue la sienne
frénétiquement pour refuser ma proposition. Je repose la bouteille que je viens de saisir, n’osant pas
continuer à m’imbiber plus que je ne le suis déjà si elle ne m’accompagne pas.
— De quoi souhaitiez-vous me parler, madame…
— Lorene. S’il vous plaît.
— De quoi vouliez-vous parler, Lorene ?
De nouveau, elle presse ses mains l’une contre l’autre en prenant une profonde inspiration. Je
suis tentée d’insister pour le vin, elle semble en avoir grandement besoin.
— Vous savez, Emerson, dans le coin, les gens sont très secrets. Je ne prétends pas connaître la
façon dont les Californiens gèrent leur existence, mais dans le Montana, on ne se mêle pas de la vie
de nos voisins ni de celle des étrangers. Paul ne fait pas exception.
— Paul ?
— Paul Hunter, le propriétaire des lieux. Je sais que vous êtes la fille biologique de Christabella.
Elle ne peut pas imaginer combien ce ridicule petit mot « biologique » me fout un coup à
l’estomac. Je ne serai jamais à ma place nulle part, ça me frappe comme une évidence. Je ne serai
jamais simplement la fille de Christabella Sinclair, ni réellement celle de Doug et Judith Kessler.
Ignorante du tumulte qui me ravage le cerveau, Lorene continue.
— Je sais également que mon fils vous a expliqué que Christa et son conjoint, Paul, étaient les
propriétaires du Trapper Creek.
De nouveau, je ne suis plus ce qu’elle me raconte.
— Votre fils ?
— Sage. Vous avez parlé avec lui ce matin. Grand, blond, les yeux bleus ? Un stetson sur la tête.
— Oh ! Oui, bien sûr ! J’ignorais que vous étiez sa mère.
Une lueur étrange passe dans son regard, une pointe de tristesse qui ne m’échappe pas.
— Pardon, s’excuse-t-elle en essuyant le coin de son œil droit. Vous lui ressemblez tellement,
par moments.
Encore ce grand bazar dans mon estomac. Je n’aurais pas dû tant boire. Je me laisse aller dans
le fauteuil en attendant que Lorene poursuive. Je n’ai rien à lui répondre.
— J’aimerais vous inviter à dîner. Demain soir, dans le chalet que je partage avec Paul. Je ne
sais pas s’il sera présent. Le décès de sa femme a été compliqué à gérer. Mais même si lui ne
souhaite pas vous parler, moi, j’ai des choses à vous dire. J’ai fait la promesse à Christa que si un
jour vous veniez frapper à ma porte avec des questions, j’y répondrais.
J’ouvre la bouche, mais aucun son n’en sort.
— Oh ! Je sais que vous n’êtes pas arrivée ici en connaissance de cause, Emerson. Mais je ne
peux pas vous laisser repartir en Californie sans vous dire la vérité. Je ne me le pardonnerais pas.
Votre présence ici et ce blizzard sont des signes du destin que je vais saisir. Que cette tête de mule
de Paul le veuille ou pas !
Je hoche la tête. Hébétée et épuisée par ces deux derniers jours.
— Je viendrai demain.
Ce sont les seuls mots que je parviens à prononcer. Des questions, j’en ai des milliers, elles
fourmillent dans ma tête depuis que j’ai décidé de prendre en considération les convocations de
maître Perkins. Peut-être même depuis plus longtemps que ça. J’ai des questions, oui. Ce dont je
doute, c’est d’avoir envie d’en connaître les réponses…
— Merci. Sage passera vous chercher !

1. Référence aux all-you-can-eat américains qui sont des buffets à volonté. Dans le cas de la mère d’Emerson, ce
serait plutôt boissons à volonté.
13

Emerson

Je ne m’attendais pas à dormir aussi bien la nuit dernière. Alors que je me suis allongée dans
mon lit après cette soirée bizarre sans grand espoir de m’assoupir, j’ai mis du temps à comprendre
ce qui se passait quand j’ai ouvert les yeux presque douze heures plus tard. C’est certainement cette
moitié de deuxième bouteille de vin blanc qui m’a assommée.
Encore ensommeillée et blottie sous la couette douillette de mon lit, j’en ai profité pour appeler
Camden et lui raconter la visite de Lorene la veille. Comme à son habitude, il a géré l’information
comme s’il était dans un tribunal et j’ai raccroché rapidement avec cette sensation familière de le
déranger.
Après avoir émergé, j’ai commandé mon petit déjeuner au room service, désireuse d’éviter
l’homme au stetson et sa mère. Jusqu’à ce soir en tout cas. À cette pensée, je repose ma viennoiserie
à peine entamée. L’idée de ce dîner me coupe l’appétit, je préfère faire l’autruche pour le moment.
De l’air frais, voilà ce qu’il me faut ! Et dans le Montana, on ne peut pas dire que ça manque.
Je termine mon café en quelques gorgées et me prépare avec efficacité. Ici, je ne ressens pas le
besoin d’en faire des tonnes comme en Californie, où je ne sais jamais quelle langue de vipère je
pourrais croiser dans la rue. Quelques touches de BB crème, une couche de mascara, une pointe de
gloss, et me voilà prête.

Escarpins aux pieds, emmitouflée dans mon manteau et mon châle en cachemire, je me rends
compte que les touristes de l’hôtel se retournent sur mon passage. Ce n’est quand même pas la fin
du monde d’avoir oublié qu’il neigeait autant ici en hiver !
J’emprunte la porte-tambour de la grande entrée alors que Lorene est occupée avec des
clientes. Une fois à l’extérieur, je souffle un grand coup et la fraîcheur de l’air me cisaille la gorge.
Ça achève de me réveiller plus sûrement que le café que j’ai bu quelques minutes plus tôt.
Les flocons ont cessé de tomber, mais ceux d’hier recouvrent tout de manière impressionnante.
Néanmoins, un chemin semble avoir été déneigé sur ma droite. Je l’emprunte en vérifiant où je pose
les pieds. Je marche lentement sous un timide soleil qui perce à travers les lourds nuages. J’ai la
sensation de respirer pour la première fois depuis des jours. Mon cerveau me laisse enfin en paix.
Envolée la conversation d’hier matin avec Sage, celle d’hier soir avec Lorene, et oubliée la
perspective effrayante de cette soirée à venir. Je profite juste du son de la nature qui se réveille
après ce blizzard, et de mes pas qui martèlent doucement le sol.

Sur ma droite, mes yeux traversent la baie vitrée du hall d’accueil et se posent sur des
employés en train d’y installer un immense sapin de Noël. Lorene se presse autour d’eux en faisant
de grands gestes pour que le roi des forêts soit le plus droit possible à l’entrée de la salle à manger.
De gros cartons sont posés non loin d’elle. Les ornements, j’imagine. Ça fait une éternité que je n’ai
pas décoré moi-même un sapin. Il ne me reste en mémoire qu’un vague souvenir de l’odeur de
poussière des guirlandes qu’on sortait chaque année lorsque j’étais enfant. Je secoue la tête pour
chasser ces réminiscences du passé et poursuis ma promenade.
Plus loin, un bruit me fait lever la tête, et mes yeux tombent directement sur un dos musculeux
moulé dans un t-shirt à manches longues. Le cow-boy-voiturier est debout sur une échelle et agrafe
une guirlande lumineuse sur les pourtours de ce que j’imagine être son chalet. J’en baverais si je
pouvais me le permettre tant l’image est belle. Le soleil qui tente une nouvelle percée parsème les
boucles de Sage de paillettes d’or et je me demande un instant si ce n’est pas un mirage. Emerson,
tu as trop dormi cette nuit, tu rêves encore !
Je me détourne au moment où il récupère sa veste posée sur son escabeau et qu’il commence à
redescendre. Je longe le ranch en réalisant brusquement une chose : Noël approche et, ce matin,
tous les habitants du Trapper ont décidé de me le rappeler.
Je m’arrête quelques mètres plus loin, devant une image encore plus époustouflante que la
précédente : la plaine qui s’étend à perte de vue, recouverte d’une poudreuse qui étincelle comme
des diamants sous les quelques rayons présents. La couleur des pins tranche sur l’étendue
immaculée. Je n’ai jamais vu un paysage aussi beau, pourtant j’ai déjà voyagé aux quatre coins du
monde. Jamais aucun autre lieu ne m’a apporté un tel apaisement. Et ce matin, c’est exactement ce
dont j’avais besoin.
14

Sage

J’ignore quelle idée est passée dans la tête de ma mère au moment où elle a invité Emerson à
partager son souper avec nous. Quand je lui ai demandé ce que Paul en pensait, elle a vaqué à ses
occupations en bougonnant que cette tête de mule n’aurait qu’à manger dans son bureau s’il ne
souhaitait pas voir sa fille. Il a dû la prendre au mot car il n’a pas quitté son antre depuis ce matin.
Comme s’il pouvait encore repousser l’inévitable.
Mais qui suis-je pour le juger ? J’ai passé une bonne partie de la journée à raser les murs pour
échapper à une énième inquisition et au regard de jade de cette flamboyante rousse qui me trouble
plus que je ne saurais l’exprimer. Ce soir, il est plus que temps d’arrêter de jouer les rustres. Après
tout, Emerson n’a pas demandé de se retrouver ici et dans cette situation.
Je ne peux pas nier que j’ai bien plus l’habitude des filles élevées au grand air du Montana qu’à
la bourgeoisie californienne cent pour cent pur sucre. Mais Emerson reste un être humain avant
tout, non ? Même si j’en doute en la voyant sortir perchée sur une paire d’escarpins vertigineuse de
la couleur de ses yeux. Aucun être humain normalement constitué ne peut vouloir se balader dans
ce genre de pompes dans cinquante centimètres de neige !
Ma consternation ne m’empêche pas de remarquer son manteau d’hiver qui s’entrouvre à
cause d’une bourrasque, ni d’apercevoir sa robe noire à manches longues qui moule ses formes, et
encore moins de détailler ses jambes fines gainées dans des bas.
Je déglutis en essayant de trouver quelque chose de spirituel à lui dire, mais rien ne me vient.
Pourtant, en général, je ne suis pas du genre timide avec les femmes. Celle-ci est sans doute
l’exception qui confirme la règle… C’est donc en silence que je lui ouvre la portière du côté passager
et l’aide à s’installer sur le siège. Avec sa tenue, c’est carrément un exploit d’équilibriste.

Sur la courte distance qui mène au chalet que partagent Lorene et Paul, je continue de
chercher mes mots.
— Il a enfin cessé de neiger.
Voilà tout ce que j’ai trouvé. Bravo, Sage ! Très spirituel !
— Euh… oui, j’avais remarqué.
Sa voix douce dissimule difficilement son amusement. Ses yeux ont pris une teinte vert d’eau
que je ne leur avais encore jamais vue.

En arrivant au chalet, je me précipite de son côté de l’habitacle quand je constate qu’elle va
s’enfoncer dans la poudreuse jusqu’aux cuisses pour atteindre la porte d’entrée. Sans la prévenir et
sans même y réfléchir une seconde, je la soulève dans mes bras pour qu’elle n’ait pas à marcher.
J’ignore lequel de nous deux est le plus surpris par mon geste. Au temps pour ma résolution de
paraître plus civilisé…
Je me retrouve enveloppé dans un parfum qui ne semble appartenir qu’à elle, une fragrance
aux accents d’été même en plein mois de décembre.
Elle se crispe légèrement et moi je me sens obligé de me justifier.
— L’accès n’est pas déneigé.
— Hum… Merci.
Je la repose dès la porte du sas d’entrée passée. Emerson a tout d’une princesse, mais je me
demande si elle a l’habitude de se laisser traiter comme la poupée fragile qu’elle semble être au
premier abord.

Lorene nous ouvre la seconde porte avant que j’aie eu le temps de me redresser. Elle a l’air
nerveuse quand elle fait rentrer la Californienne dans le chalet qu’elle a continué de partager avec
Paul même après le décès de Christa. Je déchiffre les raisons de son attitude à la minute où je
réalise que mon patron n’est pas ici. Rien d’étonnant, même si j’espérais qu’il se décide à faire les
choses bien.
La mort de Christa a été bien plus qu’une épreuve pour Paul, ces deux-là étaient comme les
deux parties d’un tout, et voir celui qui m’a presque élevé anéanti à ce point, ça fait un choc. Une
part de moi comprend pourquoi il n’est pas là ce soir.

Ma mère parle beaucoup, pour meubler le silence un peu gênant. De tout et de rien me semble-
t-il, mais je ne suis pas spécialement attentif. Je suis perdu, observer Emerson évoluer dans mon
environnement me perturbe de plus en plus. Son aura me trouble. Ce soir, la princesse californienne
qui m’a pris pour le voiturier n’est plus tout à fait là.
Je remercie ma mère d’un signe de tête lorsqu’elle me tend une bière, me ramenant ainsi à leur
conversation.
Emerson évoque ses études alors que Lorene continue de lui poser des questions pour retarder
1
l’inévitable moment où elle lui révélera qui est son père. On aurait dû convier Oprah à ce dîner, elle
aurait adoré.
Mon esprit divague à nouveau un instant quand mon regard s’égare sur les courbes parfaites
de notre invitée. Je ne suis pas comme ces héros de comédie romantique, du genre aveugle
incapable de reconnaître l’évidence avant les dix dernières minutes précédant le générique. Je sais
quand une femme me plaît et c’est le cas d’Emerson. Ce n’est pas la première. Ce ne sera pas la
dernière. Et de toute façon rien ne sera jamais possible avec elle. Paul a beau l’ignorer, moi je ne
peux pas faire comme si je n’étais pas au courant qu’elle est la fille biologique de l’homme que je
considère presque comme un père. Ce qui ne m’empêche pas de serrer les poings quand elle évoque
son fiancé resté en Californie.
— Il est associé dans une grosse firme d’avocats de Los Angeles, il ne pouvait pas
m’accompagner comme ça à la dernière minute, explique-t-elle à Lorene.
Cette fois, ce sont mes mâchoires qui se crispent quand je prends conscience qu’elle le défend.
Je me demande ce que ce connard a de mieux à faire que d’être aux côtés de sa fiancée pour l’une
des étapes les plus déstabilisantes de sa vie.

1. Oprah Winfrey, animatrice de télévision surtout connue pour son talk-show « The Oprah Winfrey Show ».
15

Emerson

Même une fois assise dans le confortable sofa, je peine à me remettre du choc ressenti en
pénétrant dans le chalet qui a été celui de ma génitrice. Le luxe douillet qui y règne m’interpelle.
Dans ma tête, luxe rime avec surabondance, profusion et décor qui en met plein les yeux. Soit tout
ce que Judith Kessler affectionne. Ici, je me sens comme dans un cocon. Des décorations de Noël
sobres sont accrochées au mur, l’atmosphère familiale qui se dégage des lieux me tirerait presque
des larmes. Il s’en faut de peu que je cherche la branche de gui qui doit bien être accrochée quelque
part pour compléter le tableau façon comédie romantique.
Je suis happée par la vue à couper le souffle. Un pan de mur complètement vitré est ouvert sur
la plaine et sa couverture immaculée. Je suis certaine que ma mère biologique a apporté sa griffe au
lieu, et ça me met un coup de m’apercevoir que je n’aurais pas fait différemment si ça avait été moi.
Telle mère, telle fille, comme on dit.
Je dois reconnaître que ça fait très prétentieux d’être surprise par la délicatesse de la
décoration, après tout, le ranch n’a rien à envier au luxe des grands hôtels californiens, mais avant
d’atterrir dans le Montana, j’aurais plutôt visualisé des têtes d’ours empaillées et des peaux de bêtes
devant la cheminée. Bonjour le cliché, Em !

Un verre de vin blanc à la main, je mets à profit mes années d’expérience avec Andréa pour ne
porter qu’une attention imparfaite au discours nerveux et sans répit de Lorene. J’observe autour de
moi, à la recherche d’une quelconque trace concrète que ma mère biologique aurait laissée dans ces
lieux. Sans succès.
— Je suis désolée que Paul ne soit pas présent… Il a beaucoup de travail au ranch en ce
moment…
Je continue d’écouter mon hôte d’une oreille semi-attentive experte. Glissant par-ci par-là une
réponse qui pourrait passer pour appropriée.
À ma gauche, je sens le regard de celui qui n’est pas plus voiturier que ma grand-mère, et mes
joues prennent feu. Je repense au moment où il m’a prise dans ses bras pour me porter hors de la
voiture. Là où j’aurais dû lui être reconnaissance d’épargner mes escarpins à huit cents dollars, je
me suis figée dès que mon corps est entré en contact avec ses muscles tendus que je pouvais
percevoir à travers sa veste légèrement entrouverte. Ma température interne est montée en flèche,
et le souvenir de mon fiancé californien s’est rappelé à moi aussi sûrement qu’un coup de fouet.
Le fait qu’il me fixe des yeux comme s’il cherchait à me déshabiller n’arrange rien. Je repose
mon verre de vin, sans doute un peu trop brutalement. Lorene m’observe bizarrement, mais je lui
souris en embrayant sur une banalité quelconque. Il faut vraiment que j’arrête de boire à ce point !

— Est-ce que tu as terminé tes études, Emerson ? me questionne Lorene.
— Oui, au printemps. J’ai décidé d’attendre quelques mois avant de chercher un emploi.
Camden, mon fiancé, trouvait lui aussi que j’aurais assez à faire avec la préparation de notre
mariage qui aura lieu en juin.
J’ignore pourquoi je débite ça comme une gamine s’efforçant de se justifier. Le regard du cow-
boy à ma gauche ne m’a jamais paru aussi brûlant.
— Oh ! Mais c’est une merveilleuse nouvelle, s’exclame mon interlocutrice. Tu as réussi dans la
vie, je suis certaine que là où elle est Christabella doit être en paix en voyant la jeune femme
accomplie que tu es devenue.
Cette façon d’évoquer ma génitrice comme si je la connaissais me met mal à l’aise, même si je
lui suis reconnaissante de ne pas la qualifier comme ma mère.

La conversation se poursuit et je commence à me demander quand Lorene va finalement en
arriver à ce pourquoi je suis là. À ma droite, Sage ne cesse de jeter des coups d’œil incrédules à sa
mère comme s’il était du même avis que le mien. Depuis quelques minutes, il s’agite sur sa chaise,
se demandant sans doute si sa mère a l’intention d’attendre que le dessert soit englouti pour parler
de ce qui importe réellement.
Elle tourne autour du pot pour me dire ce que j’ai compris depuis que je suis entrée dans le
chalet. Ou tout du moins depuis que j’ai vu cette photo de Sage et du propriétaire des lieux sur le
buffet en bois clair qui me fait face. La tache de naissance au poignet de ce dernier ne trompe pas.
Elle est identique à la mienne.
Paul Hunter est donc mon père, et son absence ce soir en dit bien plus long que n’importe quel
discours. Malgré moi, je ne peux me retenir d’éprouver du ressentiment pour cet homme incapable
d’affronter la vérité. Mais après tout, il m’a abandonnée bien avant d’avoir essayé de m’aimer. Je ne
lui dois rien, mais lui non plus.

Lassée d’attendre, je pose ma main sur l’avant-bras de Lorene quand je réalise qu’elle est sur
le point d’aller chercher le dessert.
— J’ai compris, Lorene. Vous pouvez me dire ce que vous voulez maintenant…
D’un geste de la tête, je désigne la photo derrière elle et lui présente mon poignet pour qu’elle
saisisse comment j’ai fini par additionner deux plus deux. Elle ne fuit pas mon regard et se redresse,
prête à me livrer la vérité. Elle attendait de parler pour m’épargner plus que par lâcheté et crainte.
Celle que je voyais comme une hôtesse nerveuse m’apparaît désormais forte et déterminée.
— Je vais te raconter ce que Christa m’a permis de te dire. Ce qu’elle m’a fait promettre de te
confier si tu venais un jour frapper à cette porte. Mais certaines parties de cette histoire, de ton
histoire, appartiennent à Paul et je ne peux rien y faire.
Elle marque une pause et prend une grande inspiration.
— Oui, Emerson, Paul est ton père biologique et avant que je t’en dise plus, je voudrais que tu
comprennes qu’il ne te renie pas, il est simplement brisé par le chagrin. Il a besoin de temps pour
accepter l’idée que tu sois revenue dans sa vie.
J’ai envie de lui répondre que je n’ai pas besoin de lui dans ma vie. Qu’un père j’en ai un, et
qu’il me suffit amplement. Mais même dans ma tête ça ne sonne pas tout à fait juste. Je sais ce qui
m’a amenée ici et le nier ne servirait à rien. Alors je me tais et j’acquiesce en silence.
16

Sage

Si on me demandait qui est Emerson Kessler à cet instant, j’aurais bien du mal à répondre. Une
princesse perchée sur quinze centimètres de talons qui excelle dans l’art de paraître s’intéresser au
bavardage incessant de Lorene, sans vraiment écouter, peut-être… Moi qui pensais être le seul !
Une ingénue au corps de rêve qui s’avère finalement suffisamment intelligente pour comprendre
l’identité de son père biologique sans l’aide de personne ? Une femme pleine d’aplomb qui n’a pas
hésité à demander de façon très polie à ma mère de stopper son bla-bla pour enfin aller à l’essentiel.
Une chose est certaine, elle ne ressemble en rien aux gamines blindées de la côte Ouest que nous
avons l’habitude d’accueillir régulièrement parmi la clientèle du Trapper Creek.

Son regard croise le mien à plusieurs reprises alors que je m’imaginais l’observer à la dérobée.
Il va falloir que je cesse de la dévisager comme ça si je ne veux pas qu’elle prenne peur. Mais je ne
parviens pas à m’en empêcher. Je la trouve finalement fascinante, la princesse californienne. Un peu
comme un animal exotique que je pourrais admirer de loin, mais qu’il serait interdit de toucher.

— Sage, tu pourrais aller nous faire des cafés ? me demande ma mère qui est, je le sens, prête
à se lancer dans ses révélations.
J’acquiesce et me lève de table pour me diriger vers la machine à expresso que j’avais offerte à
Christa. Elle trône juste à l’entrée de la cuisine, je suis donc toujours suffisamment près pour
entendre ce qu’il se dit.
— Paul et moi, nous nous connaissons depuis l’enfance. On était toute une équipe, originaire de
Darby, amis depuis l’école primaire. Un petit groupe soudé. J’avoue avoir même eu un crush pour
Paul quand on était en troisième année. On était des gosses, et quand Stew est arrivé, je n’ai plus eu
d’yeux que pour lui.
L’amertume de ma mère est palpable. Comme si elle s’en voulait d’avoir été assez idiote pour
tomber amoureuse de mon géniteur.
Alors que je rapporte deux tasses, elle poursuit.
— Christabella s’est greffée à notre petit groupe beaucoup plus tard. À l’époque, on se
fréquentait beaucoup moins, on était déjà tous accaparés par nos vies de jeunes adultes. Elle était
plus jeune que Paul, mais les voir ensemble, c’était une évidence… Christa est partie pendant une
période, je n’ai su que longtemps après que c’est à ce moment que tu es née. Elle a fini par revenir,
et ensuite plus rien n’a jamais pu séparer ces deux-là.
Emerson fronce les sourcils alors que je la regarde du coin de l’œil. Impossible de ne pas
remarquer les blancs qui ont besoin d’être comblés dans le récit de Lorene. Toutefois, la
Californienne ne l’interrompt pas, sans doute soucieuse d’en apprendre un maximum tant qu’elle le
peut. Consciente, quoi qu’il en soit, que celui qui pourrait l’aider à colmater les brèches n’est pas là
pour le faire et ne le sera probablement jamais.
— Christa était une âme si pure, Emerson. On ne pouvait que l’aimer. Même si je ne la voyais
pas souvent au début, elle est vite devenue ce genre d’amie qu’on n’oublie jamais. Je faisais partie
de leur famille avec Paul. Et ils me l’ont prouvé quand Stew m’a quittée, me laissant me noyer sous
les dettes avec un enfant de 9 ans à nourrir.
— Lorene ! la coupé-je en revenant m’installer à table. Si on pouvait éviter ça…
Ma mère hausse les épaules et continue comme si je ne l’avais pas interrompue.
— Toujours est-il que Christa a été présente au moment où j’en ai eu besoin. Elle m’a trouvé du
travail ici, et elle m’a aidée à rénover le chalet attenant à l’écurie. Crois-moi, ta mère était une fée
quand il s’agissait de décoration.
À mes côtés, Emerson se crispe. Je suis certain qu’elle n’apprécie pas de voir celle qui l’a
abandonnée encensée de la sorte.
— Puis tout a basculé, il y a trois ans. Christa est tombée malade. Elle s’est battue avec
courage, mais quand les choses ont empiré, Paul a aménagé mon emploi du temps pour que je
puisse m’occuper d’elle presque exclusivement. J’ai alors emménagé ici pour que ce soit plus simple
pour tout le monde. Deux ans, ça peut sembler long, mais quand on essaye de profiter du moindre
instant avec une personne qu’on aime, c’est un claquement de doigts.
Une larme solitaire roule sur la joue de ma mère et une boule se forme dans ma gorge. Même
après presque une année, la douleur d’avoir vu Christa s’éteindre est toujours aussi vive. Le temps
apaise les maux, paraît-il, mais il ne remplit pas le vide laissé par ceux qui partent. Christabella
semblait indispensable dans l’existence de tous. Y compris dans la mienne.
— Je vais sans aucun doute vous sembler insensible… Après tout, votre récit est digne des
meilleurs films dramatiques, malgré tous les blancs que vous ne pouvez pas combler. Toutefois, il y a
une chose que je ne parviens pas à comprendre.
Lorene est surprise par la réaction amère d’Emerson, je le déchiffre à son visage crispé.
Néanmoins, elle se ressaisit rapidement avant de répondre :
— Si je peux t’aider à comprendre, je le ferai. Que ne saisis-tu pas ?
— Vous me décrivez Christabella comme une femme au grand cœur, aimante et altruiste, mais
comment pourrais-je vous croire ? Elle m’a abandonnée. Elle n’a même pas essayé. Je ne me plains
absolument pas de la vie que j’ai eue, mais les faits sont ce qu’ils sont.
Comment pourrais-je lui donner tort ? Même si elle a été pourrie gâtée par ses parents
adoptifs, ça ne change rien au fait que celle qui l’a portée pendant neuf mois n’a pas voulu d’elle.
Ma mère me regarde, à court de mots, comme si je pouvais l’aider à persuader notre princesse
californienne de la bonne personne qu’était sa mère. Je suis cependant incapable de lui venir en
aide.

Dans le silence étouffant, la porte du chalet résonne lourdement. C’est ce moment, on ne peut
moins opportun, que mon patron choisit pour rentrer chez lui. On peut dire qu’il sait soigner son
entrée.
Il se fige quelques secondes à l’instant où il se rend compte qu’Emerson est toujours là. Puis il
reprend l’allure renfrognée qu’il arbore depuis deux jours avant de se diriger vers la cuisine pour se
faire un café. Sous nos yeux stupéfaits, il revient ensuite au salon, une tasse dans une main et son
livre dans l’autre, pour s’installer dans son fauteuil. Il ne va quand même pas faire comme si de rien
n’était, si ? Si.

Emerson n’attend pas plus longtemps pour se lever de table. Ses mains se sont fermées en
deux poings et je pense que je ne l’avais pas encore vue aussi livide. Sur son visage, ses taches de
rousseur n’en ressortent que davantage.
— C’est ridicule. Je ne sais même pas ce que je fais encore là, murmure-t-elle. Sage, tu pourrais
me ramener, s’il te plaît ?
J’ignore ce qui me frappe le plus : le tutoiement ou la supplication dans son regard et sa voix.
Emerson n’a pas l’air du genre à supplier, d’habitude, et cette pensée me fait me mettre debout sans
que j’y aie réfléchi. Je ne vais pas la laisser subir le comportement odieux de Paul, elle n’a pas
mérité ça.
Je hoche la tête en attrapant son manteau pour l’aider à l’enfiler. Dans mon dos, j’entends
vaguement Paul grogner quelque chose sur les escarpins d’Emerson et sa tenue inappropriée pour
la saison. Je ne manque jamais de respect à Paul, mais ce soir, son comportement me fait sortir de
mes gonds.
— Bordel, sérieusement, Paul ? m’exclamé-je.
Il me regarde d’un air incrédule. Je n’insiste pas. Je le connais, ça lui prendra du temps, mais il
finira par regretter son attitude.

Je rejoins la belle rousse qui m’attend déjà vers la porte. Lorene nous suit, un air stupéfait sur
le visage, mais avec semble-t-il la ferme intention d’ajouter quelque chose.
— Je suis désolée de l’issue de cette soirée, Emerson. Et crois-moi, je comprends tes sentiments
ambigus à l’égard de tout ça. Je n’ai pas eu le temps de te dire que je n’avais pas réussi à te trouver
une nouvelle suite pour demain. La tienne est prise et tout le ranch est complet à l’approche des
fêtes de fin d’année. On a une immense chambre d’amis ici, tu pourrais venir t’y installer. Je sais que
ce n’est pas idéal, mais…
— Je pense que je vais plutôt essayer de réserver autre chose. À Hamilton, peut-être, ou bien…
Je fais alors quelque chose que je n’aurais jamais imaginé faire en allant chercher Emerson
tout à l’heure. Peut-être est-ce le râle désapprobateur de Paul qui n’a toujours pas daigné quitter
son fauteuil qui m’y pousse. Mais peu importe la cause, le résultat est le même.
— Ma chambre d’amis est disponible, tu peux y emménager en attendant ton vol dimanche. Les
routes ne sont toujours pas très sûres pour l’instant.
Je suis persuadé qu’elle va refuser. Ça me contrarie et j’ignore pourquoi, ce qui ne fait
qu’augmenter mon agacement. Mais elle n’a aucune raison d’accepter. Vu la façon dont on l’a
accueillie, je suis surpris qu’elle n’ait pas encore fui.
— Ok, souffle-t-elle simplement.
Je n’ai pas le temps de réagir qu’elle est déjà dehors, sans laisser la possibilité à Lorene
d’ajouter un mot. Elle ne m’attend pas, fendant la neige de ses longues jambes, ses escarpins à la
main. Elle ne m’a même pas permis de lui proposer mon aide.

Quand je m’installe à mon tour derrière le volant, je me presse de démarrer et de pousser le
chauffage à fond pour qu’elle ne chope pas une pneumonie, en plus du reste. Je lui donne aussi ma
veste afin qu’elle puisse se réchauffer.
— Merci.
Elle n’ajoute rien. Je ne sais pas si elle m’est reconnaissante pour la veste ou de la ramener. Ou
encore de lui avoir épargné de devoir affronter un Paul bougon et hargneux au petit déjeuner. Peut-
être un peu de tout ça.

Avant qu’elle descende de mon 4x4, je lui confirme que je viendrai l’aider à déplacer ses
affaires en fin de matinée demain. Elle hoche la tête, me remerciant à nouveau, perdue dans ses
pensées.
— Emerson ?
Elle lève les yeux, surprise que je l’appelle par son prénom.
— Je suis désolé pour ce soir. Je ne veux pas le défendre, mais ce n’est pas le Paul que je
connais.
— Et c’est sans doute le seul que je connaîtrai. À demain.

Alors que je redémarre pour m’arrêter quelques mètres plus loin, devant mon chalet, je me
demande pour la vingtième fois ce qui m’a pris de proposer ma chambre d’amis à Emerson. Peut-
être est-ce cette carapace que j’ai presque pu entendre se briser en mille morceaux quand Paul, son
propre père, a fait comme si elle n’existait pas.
17

Emerson

Quelle soirée de merde ! J’évite de jurer, en général, on m’a mieux élevée que ça, mais à
l’instant, le regard braqué sur la plaine, je n’ai rien d’autre qui me vient en tête. Je me suis
débarrassée de mes bas détrempés par la neige et me suis enroulée dans le plaid jeté sur le fauteuil
club dans lequel je me suis assise. Malgré ça, je tremble mais, cette fois, le froid n’y est pour rien.
Je suis en rage. Pour qui se prend ce monsieur Paul Hunter ?

Ma nuit est entrecoupée d’envies de tout casser et de sanglots qui déchirent le silence de ma
suite. Je ne sais même pas pour qui ou pour quoi je pleure, mais quand j’essaye de refréner mes
larmes, la boule dans ma gorge grossit au point de menacer de m’étouffer.
J’ai honte de me laisser aller à ce point. Comment peut-on être en deuil de quelque chose qu’on
n’a jamais connu ? On ne devrait pas pouvoir perdre ce qui ne nous a jamais appartenu, et c’est
pourtant ce sentiment de vide qui me met à terre cette nuit.
Je devrais relativiser. Je suis consciente que j’ai tout pour être heureuse, notamment le plus
important : une famille, une vraie, même si elle est un peu déconstruite, qui m’attend en Californie.
Je ne mérite pas de m’infliger cette peine, mais j’éprouve de la difficulté à reprendre le dessus sur
cette soirée qui m’a laissé entrevoir que je ne suis pas digne d’être aimée.
Comment rejette-t-on ainsi la chair de sa chair ? Certes, Christabella était jeune. Et après ? Ce
petit cercle d’amis « soudés » dont Lorene m’a parlé n’auraient pas pu la soutenir ?

Lorsque je me réveille, une migraine d’anthologie me vrille le cerveau. Et vu l’heure, je n’ai pas
le temps de traîner au lit le temps qu’elle passe. Pas si je veux que Sage m’aide à déplacer mes
affaires.
En sortant de la douche, un masque régénérant sur le visage, j’attrape mon téléphone pour
passer un coup de fil à Camden. J’ai l’impression de l’avoir laissé dans ce hall d’aéroport il y a une
éternité et de ne lui avoir presque pas parlé depuis. Je suis surtout surprise qu’il n’ait pas cherché à
me joindre alors qu’il savait pertinemment où je me rendais hier et pourquoi. Il s’est passé tellement
de choses en quelques jours que j’en ai le vertige.
Nous sommes vendredi. Cam est déjà à son bureau, et il décroche dès la seconde sonnerie.
— Camden, c’est moi.
— Une minute, bébé.
Je devrais avoir l’habitude de ce genre de réponse, mais à l’instant, ça m’agace. Qu’il n’ait pas
pris de mes nouvelles est une chose, mais qu’il ose me mettre en attente quand je l’appelle en est
une autre. Je jette un coup d’œil à ma montre. Dix heures et demie. Dans trente minutes, il faut que
j’aie libéré la chambre et ma valise n’est toujours pas bouclée. Respire, Em !
Mon iPhone en main, je retourne à la salle de bains pour me débarrasser de mon masque qui
commence à craqueler. J’en suis à la moitié de l’opération quand Cam reprend la ligne, je lui
réponds donc avec des morceaux noirâtres accrochés dans mes sourcils et sur mon menton.
— Désolé, Em. J’ai une grosse journée.
— Et moi je suis désolée de te déranger.
Impossible qu’il loupe l’ironie légèrement hautaine de mon ton. C’est ce que je sais faire de
mieux. Pourtant il fait semblant de ne pas avoir remarqué.
— Ne t’excuse pas, bébé. Je suis tout à toi… pour quelques minutes.
— Je me disais que ça t’intéresserait peut-être de connaître le déroulement de ma soirée…
Pas de réponse. Il a enfin compris que je suis contrariée.
— Angela, pouvez-vous m’apporter le dossier Clawson, s’il vous plaît ?
Non, il n’a pas compris. Il fait juste deux choses en même temps. Comme toujours.
— Je t’écoute, Em. Cette soirée, alors ?
— Je sais qui est mon géniteur.
C’est sorti cash, sans préambule. Parce que j’en ai ras-le-bol d’être pendue au téléphone en
attendant qu’il daigne faire attention à moi.
— Quoi ? Comment ça, tu sais qui c’est ?
Au moins, j’ai son attention, maintenant.
— Pas un gros mystère, finalement. C’est le mari de ma mère biologique. Paul Hunter. Le
propriétaire du ranch.
Et il ne veut pas avoir affaire à moi… Ce qui fait un mal de chien. Mais je garde ça pour moi.
Finalement, Camden n’est pas le soutien dont j’avais besoin pour me calmer.
— Et donc ? Vous vous êtes parlé ? Il connaît le contenu du testament ?
Comme si je me préoccupais encore de ce foutu testament !
— Honnêtement, on n’a pas abordé cette histoire de succession, ricané-je amèrement. En fait,
on n’a pas parlé du tout.
— Il n’était pas là, hier soir ?
— Je l’ai vu. Il m’a vue. Et il a décidé de faire comme si je n’étais pas là. Comme si je n’existais
pas.
Une nouvelle pause. J’entends celui qui est mon rock depuis quatre ans taper furieusement sur
le clavier de son ordinateur. Je ne veux pas avoir l’air de faire un caprice, mais est-ce qu’il ne devrait
pas plutôt s’inquiéter pour moi ?
— De toute façon, tu ne t’attendais pas à une joyeuse réunion, si ?
— Non. Bien sûr que non. Je ne suis pas idiote, je ne crois plus aux contes de fées depuis
longtemps. Qu’il accepte de me parler aurait déjà été une sacrée étape.
— Dans deux jours, tu seras de retour à la maison, auprès de ta vraie famille. Oublie les
bouseux du Montana, bébé, ils ne te méritent pas.
Mon agacement ne fait que monter crescendo sans que je comprenne pourquoi. Je devrais lui
donner raison, mais je n’y arrive pas. Et je ne peux pas m’empêcher de penser que « bouseux » ne
pourrait pas être plus inadapté aux gens que j’ai rencontrés ici. Sage, notamment.
— Tu n’as pas tort, Cam. Il faut que je te laisse, ok ? Je t’appellerai plus tard.
— Je t’aime, Em.
Une fois n’est pas coutume, c’est moi qui raccroche sans avoir répondu. Je suis déjà à la
bourre. Et si la proposition de Sage ne tenait plus parce que je ne sais pas être ponctuelle un seul
jour dans ma vie ?
Je pense d’ailleurs ne m’être jamais préparée aussi vite. En vingt-cinq minutes, je suis habillée,
maquillée, mes cernes sont camouflés et mes affaires ont retrouvé leur place dans ma valise. Je me
sers du sac fourni dans la penderie pour déposer quelques vêtements au pressing du ranch, en
espérant que je puisse toujours en profiter, et je me dirige vers le comptoir de l’accueil.

Concentrée sur mon téléphone pour donner quelques nouvelles à mon père – le vrai –, je ne les
vois qu’en arrivant à quelques pas d’eux. Lorene est à la réception, Paul et Sage devant elle. Ils ont
l’air d’attendre quelque chose. Ou quelqu’un.
— Onze heures vingt, mademoiselle Kessler. On ne vous apprend pas à être ponctuelle, en
Californie ? Figurez-vous que Sage n’a pas que ça à faire d’être à votre disposition.
Cet homme dont je porte une partie de l’ADN a fini par décider de me parler. Pour me cracher
au visage à quel point je lui suis insupportable. Et à voir la tête des deux personnes qui l’entourent,
je me rends compte que je ne suis pas la seule qu’il ait choquée.
18

Emerson

J’ignore combien de minutes je passe à fixer Paul Hunter dans les yeux. Assez longtemps en
tout cas pour qu’il détourne le regard le premier. Il ne fait aucun doute que l’attitude meurtrière de
Sage et Lorene à son encontre y est pour beaucoup.

Alors que je tends ma clé à Lorene sans un mot, elle attrape mon poignet pour attirer mon
attention.
— Comment vas-tu, Sweetie ?
Ce surnom me plonge dans une profonde confusion. Il m’agace autant qu’il me donne envie de
me jeter dans ses bras. Je réalise que je ne peux pas me souvenir de la dernière fois où ma mère –
celle qui est censée m’avoir élevée – m’a appelée par un petit nom. La peine que j’ai ressentie toute
la nuit menace encore de me tirer quelques larmes et je me secoue pour que ça n’arrive pas. Je
hoche la tête à l’intention de Lorene et me tourne vers Sage dans l’espoir qu’il me sorte rapidement
d’ici.
Paul est parti, même si je ne l’ai pas vu fuir. Il doit se cacher pour ne plus m’avoir sous les
yeux. Ça devrait ne me faire ni chaud ni froid. Ça devrait.
— Tu es prête ? me demande celui que j’ai pris pour un voiturier le jour où j’ai garé ma Jeep de
location devant le Trapper.
Princesse Emi, dans toute sa splendeur !
— Quand tu veux. Désolée de t’avoir fait attendre.
— Ne t’inquiète pas. Ça ne me gêne pas.
Je ne sais pas s’il est sincère, ou s’il ment pour que je ne culpabilise pas davantage.
Sans un mot, il attrape la poignée de ma valise et se dirige vers l’extérieur du Trapper Creek.
Après un vague signe en direction de Lorene, je le suis et grimpe dans son pick-up alors qu’il range
mon bagage derrière son siège. Je boucle ma ceinture en silence.
Je vais aller habiter chez un type que je ne connais pas alors que je n’ai jamais passé la nuit
sous le même toit qu’un autre homme que Cam. Je culpabilise presque de ne pas en avoir parlé à ce
dernier, mais ce n’est pas comme s’il m’avait offert beaucoup d’occasions de m’exprimer. Notre
conversation me laisse un goût amer et j’ignore si mon fiancé s’est aperçu que sa manière de me
mettre sur le même plan que le « dossier Clawson » m’avait blessée.

Perdue dans mes pensées, je ne me rends compte que Sage est sorti de l’habitacle qu’à
l’instant où il ouvre ma portière. À cet endroit, la neige a été déblayée, mais il me propose tout de
même sa main pour m’aider à descendre. Il doit vraiment me voir comme la bourge californienne de
service. Tu l’as pris pour le voiturier, Em ! Tu t’attendais à quoi ?
Il me guide jusqu’à la porte d’un grand chalet qui semble jouxter les écuries, et que j’ai
vaguement aperçu le jour de mon arrivée.
— C’est ici que tu vis ?
— C’est ici que je vis, confirme-t-il. C’est le logement que Paul et Christa ont laissé à Lorene
quand elle a emménagé au ranch.
Je pénètre dans l’entrée à sa suite. Il n’y a pas de sas comme dans le chalet des propriétaires,
mais une épaisse tenture qui doit couper l’habitation des températures extrêmes du Montana en
hiver.
La décoration me rappelle étrangement celle d’hier avant que je me souvienne que c’est
justement ma mère biologique qui a réalisé l’agencement des deux intérieurs. Christabella Hunter
est présente partout ici, pas comme dans ma vie. Exactement comme ma mère adoptive.

Sage me fait signe de le suivre dans l’escalier de bois clair qui dessert l’étage. Il pousse la
porte de gauche sur le palier avant d’y déposer ma valise.
— C’est la chambre d’amis. Elle n’est jamais occupée, mais les draps sont propres et il y a des
serviettes de toilette dans la salle de bains attenante. Ma chambre est au rez-de-chaussée.
Il semble se surprendre lui-même de me fournir cette information qui m’est inutile. Je n’ai pas
l’intention d’aller visiter sa chambre.
— Le réfrigérateur est vide, mais tu peux aller te restaurer au ranch. Aux frais de la maison,
bien sûr.
— C’est gentil, mais j’ai un peu perdu l’appétit hier soir.
Il hoche la tête comme s’il comprenait.
— Si tu changes d’avis, Lorene a fait déposer ces bottes de neige pour toi. Tu n’auras qu’à
emprunter le chemin qui part à gauche de mon chalet. C’est à peine plus long pour arriver au
Trapper, mais bien plus praticable à pied.
À mon tour de hocher la tête. Il doit parler du chemin que j’ai emprunté hier matin.
— Normalement, le soir, je dîne avec Paul et Lorene, mais je me suis dit que tu préférerais que
je t’épargne ça ce soir.
— Ne t’inquiète pas ! le coupé-je. Je vais me reposer, ça ira très bien.
— Non vraiment, ça ne me gêne pas. J’ai réalisé que je n’avais pas vu mes amis depuis
longtemps. L’hiver, j’ai des habitudes de retraité. J’ai téléphoné à quelques copains, ils seront tous
au Rodeo Saloon. C’est un bar, à Darby, qui fait des soirées karaoké un vendredi par mois. C’est un
peu kitsch, mais la bouffe est plus que mangeable. Je pensais t’emmener. Tu fréquentes sûrement
des établissements plus hype en Californie, mais ça te changera les idées.
Je réfléchis un moment. Plus hype, c’est certain. Mais aussi amusant qu’un banal karaoké ?
Sans doute pas. Em, c’est ça ou te morfondre seule…
— D’accord. Je viens.
Il pensait que j’allais refuser, je le vois à son expression.
— Ok. Génial. Je passerai me changer avant de partir et on prendra la route vers 19 heures.
Je hoche à nouveau la tête. Depuis que j’ai atterri dans le Montana, j’ai la sensation d’être
entraînée dans une spirale infernale. Tout va trop vite pour que j’arrive à analyser ce qu’il se passe.
Ma vie ici est si différente de celle que j’avais il y a à peine soixante-douze heures. Je suis différente,
ici.
— J’y retourne. Fais comme chez toi, Emerson.
Je m’installe sur le lit pour me déchausser et me débarrasser de mon manteau. En bas, la porte
claque, me faisant sursauter comme si j’avais fait quelque chose de mal.

Je me relève. Puis me rassieds. Toujours ce sentiment étrange. Celui de ne pas être à ma place.
Chez Sage. Et dans le Montana aussi. Alors que je me mets à nouveau debout, je décide de faire le
tour du chalet.
Mis à part la décoration qui porte indéniablement la griffe de ma génitrice, une touche
masculine a envahi les lieux. Plus que des traces concrètes, il s’agit plutôt d’une histoire
d’atmosphère. Un parfum entêtant et réconfortant en même temps, mélange de cuir et de feu de
bois. L’odeur qui semble coller à la peau de ce cow-boy-voiturier au grand cœur.
Une fragrance de sève flotte aussi dans l’air. Un sapin sobrement décoré trône dans un coin du
salon, et j’inspire à pleins poumons, heureuse de constater que le cow-boy n’est pas un adepte du
plastique made in China.

Je tourne en rond, soulève un des magazines d’équitation jonchant la table du salon, décale
quelques livres dans la petite bibliothèque du bureau attenant. Steinbeck, Salinger, Hemingway,
uniquement de la littérature américaine.
Je finis par regagner l’étage et la fatigue me tombe dessus brusquement alors que j’atteins ma
chambre. Je m’attends à ce que Morphée me tende généreusement les bras à peine ma tête heurtera
l’oreiller, mais il faut croire que même les divinités grecques ont décidé de me faire passer une sale
journée. Je me tourne et me retourne dans tous les sens avant de finalement attraper mon téléphone
resté dans mon sac à main. J’ai un seul message en attente : il s’agit de mon père qui répond à celui
que je lui ai envoyé avant que le comité d’accueil Paul Hunter ne me fasse remarquer sèchement
mon incapacité à être ponctuelle.
** Papa : Ma chérie, je comprends comme tout cela doit être dur pour toi. D’autant
que tu avais sans doute envie d’apporter une conclusion à cette histoire avant de pouvoir
te consacrer à votre mariage. Je sais que je travaille beaucoup, mais si tu as besoin de me
parler, je serai toujours disponible pour toi. **
Ce SMS fait couler de nouvelles larmes sur mes joues. Les premières depuis la nuit dernière. Je
me roule en boule pour essayer de contenir ce vide que je ressens dans la poitrine. Il a toujours fait
partie de ma vie sans que je m’en sois jamais rendu compte.
C’est de ma mère dont j’ai besoin, celle qui m’a adoptée puis élevée, celle qui me faisait des
gaufres le dimanche quand elle n’avait pas une cuisinière pour le faire à sa place et des toy boys à
entretenir, celle qui n’avait pas encore déserté sa vie de famille…
Je fais défiler mon répertoire jusqu’à trouver son numéro. J’enclenche le haut-parleur et écoute
les sonneries successives résonner dans la chambre. Encore. Et encore. Je ne sais pas combien de
fois le répondeur se met en route. Je ne laisse pas de message. Je n’ai aucune idée de ce que je
pourrais lui dire, elle doit de toute façon ignorer que je suis dans le Montana en quête de vérité. De
ma vérité.

Le visage brûlant de traînées humides, je lis une seconde fois le SMS de mon père. Le seul qui
semble prendre en compte ce dont j’ai besoin pour avancer. Plus que ma mère. Plus que mon
géniteur. Et même plus que mon fiancé. C’est à ce dernier que j’envoie un message alors que mes
paupières commencent à se faire lourdes.
** Emerson : Cam, je sais que tu es toujours très occupé, mais j’ai trouvé ta façon de
ne pas te préoccuper de mes états d’âme assez blessante. Je vais essayer de me reposer un
peu, on s’appelle demain. **
Encore une fois, j’omets de lui parler de Sage, du fait que je loge chez lui et de cette soirée
karaoké à laquelle il m’a invitée. Ce n’est pas vraiment un mensonge, et j’estime que ce qu’il ignore
ne peut pas le faire souffrir.

*
* *

Je me réveille en sursaut, et dans le noir. Pendant quelques instants, la panique fait ronronner
mon cœur comme un moteur de voiture de course. Les secondes me paraissent infinies avant que je
me souvienne de l’endroit où je me trouve. Chez l’homme au stetson. Dans sa chambre d’amis.
Je prends le temps de me calmer en allumant la petite lampe sur ma table de chevet, mais je
m’affole de nouveau en me rappelant brusquement la sortie de ce soir. Je tâtonne fébrilement le
couvre-lit à côté de moi et découvre que mon téléphone a glissé au sol pendant ma sieste. Une
réponse de Cam s’y affiche quand je le récupère.
** Cam : Bébé, je t’aime, mais laisse-moi te rappeler que le Montana c’était ton idée et
ta décision. **
La colère me pousse à m’asseoir. Il est gonflé ! Quand je pense à toutes ces heures passées à
soutenir sa carrière, à faire la potiche dans ses dîners d’affaires, de toute évidence, tout ça
fonctionne à sens unique. Je vais t’en foutre du bébé, moi ! Une discussion s’impose, mais pas
maintenant. Pas si je ne veux pas être en retard pour la deuxième fois de la journée.

Je respire de nouveau en réalisant qu’il n’est que 18 heures. J’ai une heure pour me préparer,
ça devrait être largement suffisant. J’ai quelques doutes en voyant ma tête dans le miroir et les
grandes zébrures qu’a dessinées mon mascara en coulant. Je me démaquille énergiquement pendant
que la baignoire à pattes de lion se remplit. Je suis de celles qui se réveillent plus efficacement avec
un bain qu’avec une douche. Et l’écologie, Em ? Je culpabiliserai quand j’aurai repris figure
humaine. En attendant, j’étale une bonne couche de masque décongestionnant sous mes yeux et me
déshabille pour enfin me laisser glisser dans l’eau presque bouillante. Je m’y prélasse quelques
instants avant de me laver.

Je m’extirpe de la baignoire juste au moment où j’entends la porte d’entrée claquer. S’il doit
encore se préparer, je ne devrais pas être trop à la bourre.

Enroulée dans une serviette, je réfléchis quelques minutes devant ma valise que je n’ai pas eu
le temps de défaire. Un karaoké dans le bar d’un village d’à peine huit cents habitants, pas la peine
d’être trop sophistiquée. J’ai envie de passer une bonne soirée, pas d’être cataloguée comme la
pétasse de service. Je choisis un jean slim noir, un caraco en soie vert, et mon Perfecto en cuir pour
ne pas trop m’afficher. Je lorgne un instant les bottes de neige prêtées par Lorene. Elles sont à ma
taille. Je n’hésite pas longtemps. Moi vivante, je ne sortirai pas en public avec ça aux pieds. J’extirpe
de ma valise mes bottines noires à talons carrés. Je ne les ai pas portées avant parce qu’elles sont
encore plus fragiles que mes escarpins, et que je les ai emmenées en oubliant le climat austère de la
région. Ce soir, pas le choix, si je débarque pieds nus dans mes talons de douze, je ne me fondrai pas
dans le décor.
Je m’habille et me maquille le plus rapidement possible. Une touche de gloss nude, un coup de
brosse et de shampooing sec dans mes boucles rousses, et le tour est joué.
Mon manteau sur le bras et mon sac dans une main, je m’apprête à descendre les escaliers
quand une vision m’arrête sur la deuxième marche. Avec son jean, son t-shirt moulant et ses boots,
Sage tient plus des modèles qu’on suit sur Instagram pour se rincer l’œil quand on s’ennuie que
d’un voiturier du Montana. Il ressemble à un mélange de Chris et Liam Hemsworth, avec un zest de
Scott Eastwood. Ce soir, le cow-boy a laissé son stetson et a enfilé sa panoplie de dieu grec. Je
n’aime pas du tout ces petits fourmillements familiers que je ressens dans l’estomac en le regardant.
19

Sage

Je suis occupé à envoyer un message à mon meilleur ami quand j’entends l’escalier craquer à
quelques mètres de moi. Emerson est en train de m’observer, elle reprend sa descente à l’instant où
nos regards se croisent. Le sien est surpris, le mien estomaqué par la belle rousse qui vient à ma
rencontre. Putain, mais quelle idée à la con j’ai pu avoir encore ! Ce soir, Emerson est passée de
« canon » à « époustouflante et carrément bandante ».
Alors qu’elle se concentre pour ne pas trébucher, je m’autorise à la contempler. À la mater
comme un gros pervers serait peut-être plus juste. Elle a revêtu le même genre de jean que celui
qu’elle portait quand elle est descendue de cette Jeep de location le premier jour. Le style de
vêtement sobre en apparence, mais qui moule chacune de ses courbes, mettant en valeur ses jambes
fines et ses fesses que je n’ai aucun mal à deviner galbées. Elle a troqué ses escarpins contre des
bottines qui, loin de l’assagir, lui donnent un petit côté rebelle accentué par sa courte veste en cuir
et cet air sauvage qui luit dans l’émeraude de ses yeux alors que nos regards s’accrochent encore
une fois. Juste un court instant avant que le mien ne glisse à nouveau sur son corps, vers la pointe
de son tatouage disparaissant au creux de son décolleté, et qui attire beaucoup trop mon attention.
Je me concentre de nouveau quand je me rends compte qu’elle attend que je dise ou fasse
quelque chose. Après le rustre de service, tu vas sans problème obtenir l’étiquette de l’obsédé du
coin. Bravo, Sage !
— On y va ? lui demandé-je en avalant ma salive.
C’est une question tellement idiote que ça lui arrache un sourire. C’est déjà ça !
— Je te suis.
J’ouvre le chemin jusqu’à mon pick-up en secouant discrètement la tête. C’est parti pour une
longue soirée de frustration que je m’inflige tout seul, comme un grand.
— Est-ce que c’est loin ? interroge-t-elle après avoir bouclé sa ceinture à mes côtés.
— Quinze minutes en temps normal. Sans doute vingt ou vingt-cinq avec l’état des routes. Le
vent qui a soufflé tout l’après-midi a dû créer des congères sur le chemin. Je préfère être prudent,
surtout de nuit.
— Est-ce qu’il y a des loups, ici ?
Je la regarde pour être certain qu’elle ne plaisante pas, mais son visage est tourné vers sa
fenêtre comme si elle essayait d’apercevoir quelque chose. J’éclate de rire. Peut-être un peu fort
parce que je la fais sursauter.
— Pardon. Non, pas de loups dans le coin. Des grizzlis et des ours gris, par contre, mais ça fait
longtemps que je n’en ai pas vus.
À son tour de me scruter pour évaluer à quel point je suis sérieux.
— Ne t’inquiète pas, on ne risque rien, précisé-je avec un ton rassurant.
Elle me sourit puis se tourne de nouveau vers la campagne endormie sous son manteau
neigeux avant de se saisir de son téléphone posé sur ses jambes. Elle semble consulter ses SMS ou
peut-être ses mails et lâche un profond soupir qui me pousse à l’interroger.
— Tout va bien ?
Elle me dévisage comme si elle venait de se souvenir que je me tenais à ses côtés, puis elle
éteint son iPhone avant de le fourrer dans son sac sans ménagement. J’ignore qui est l’expéditeur du
message, mais il n’est assurément pas en odeur de sainteté auprès d’Emerson à cet instant.
— Oui, tout va très bien ! Encore merci de m’avoir proposé de t’accompagner.
Je me concentre sur la route pour me forcer à trouver une réponse intelligente. Cette fille me
trouble et je deviens un peu con à proximité d’elle.
— Depuis que tu es arrivée ici, je me dis que tu dois avoir une drôle d’image du Montana et de
ses habitants.
— Mais non ! Absolument pas…
— Ça serait pourtant logique. Je ne me suis pas montré très aimable au début, et Paul s’est
comporté comme un abruti. Je voulais que tu repartes sur une note plus positive.
Penser au moment où elle va rentrer chez elle me contrarie plus que ça ne devrait. Mais au
moins, je ne serai plus frustré comme je le suis à l’instant.
— Il n’y a pas que du mauvais, ici… Ta mère a été adorable, et toi, tu m’as accueillie chez toi.
Et franchement, qui t’en voudrait d’avoir été un peu froid au départ ? Je t’ai pris pour le voiturier,
bon sang !
Elle rougit de sa bêtise et, putain, elle est encore plus belle comme ça. Légèrement vulnérable.
Je ris de bon cœur en me rappelant son arrivée au ranch.
— C’était assez drôle. Et ça ne m’a pas dérangé de garer ta Jeep.
Je lui souris avant de me concentrer à nouveau sur ma trajectoire.
— Qui sont tes amis que nous allons retrouver ce soir ?
— Des copains de lycée, pour la plupart. Comme ma mère te le racontait hier, ici, les amitiés
durent souvent toute une vie. Je pense que je connais Mason depuis le jardin d’enfants. C’est mon
meilleur ami.
— Que fait-il ?
— Il est vétérinaire. C’est lui qui s’occupe des chevaux du ranch et de tous les élevages de la
région, qu’ils soient équestres ou bovins.
— Et les autres ?
Je la dévisage un instant, curieux de savoir si elle fait simplement la conversation ou si elle est
vraiment intéressée par ce que je raconte.
— Il y aura Betty, la sœur de Mason, de deux ans sa cadette. Elle est serveuse au Rodeo Saloon.
Il y a aussi Brian et Emma, qui sont mariés depuis deux ans. Elle est infirmière à Hamilton et lui
vendeur de matériel agricole.
— Ils sont tous du coin ?
— Pas Caleb. Il est de New York. C’est le compagnon de Mason. Il est agent immobilier à
Hamilton.
— Un couple homosexuel dans un village de moins de mille habitants, j’imagine que ça a dû
être un peu galère.
Je hausse les épaules, mais son attention s’est de nouveau perdue dans les pins qui bordent la
route.
— Ils ont eu des hauts et des bas, c’est certain. Mais Mason est un enfant du pays, et les vieux
réacs du coin ont fini par se lasser. Son père est très apprécié par ici, et il a accepté la situation sans
problème, alors ça a aidé… C’est un chouette type. Pas comme le mien, en tout cas.
Elle se tourne dans ma direction. Je ne la regarde que du coin de l’œil pour ne pas perdre ma
concentration une fois de plus.
— Ton père, tu veux dire ?
J’acquiesce en silence. Je n’ai pas grand-chose de plus à dire sur celui qui nous a laissés dans la
merde, Lorene et moi, alors que je n’avais pas encore 10 ans.
— Est-ce que tu l’as revu depuis qu’il est parti ?
— Je n’ai aucune nouvelle depuis presque dix-neuf ans. Pas une seule lettre, pas un seul coup
de fil. Il pourrait aussi bien être mort. Après deux décennies, j’ai appris à ne plus y songer. Il a
perdu le droit d’être important dans ma vie quand il nous a abandonnés.

Alors que je m’engage sur le parking du Rodeo Saloon, le silence est revenu dans l’habitacle.
J’ignore si Emerson réfléchit à ce que je viens de dire, mais elle semble perdue dans ses pensées. Le
but, c’était de lui changer les idées ! Bien joué…
Elle reprend la parole à l’instant où je coupe le moteur, alors que nous sommes stationnés à
quelques mètres de la porte du bar.
— Toi et moi, Sage, on a finalement un point commun : un géniteur qui ne veut absolument rien
savoir de nous.
J’arrime mes yeux aux siens. Ses iris ont pris une teinte plus foncée, me rappelant les pins que
nous avons laissés derrière nous. Elle a toujours cette touche sauvage dans le regard à laquelle
s’ajoute la vulnérabilité qui apparaît de temps en temps. La vraie Emerson. Pas cette princesse
californienne qu’elle projette à tous comme une armure.
20

Sage

Une fois la porte du bar passée, Emerson s’arrête brusquement, me poussant à en faire de
même, son bras en travers de mon chemin, le doigt pointé sur le taureau mécanique dans un coin de
1
l’établissement. Les propriétaires lui ont donné un petit côté Rudolph le renne , avec son faux nez
rouge et ses guirlandes lumineuses emmêlées dans les cornes.
— Je croyais que ces trucs n’existaient que dans les films de cow-boys !
— C’est un peu ce qu’on est tous dans le Montana, tu sais. Des cow-boys.
— Tu comprends très bien ce que je veux dire, rit-elle. Et puis, il te manque le lasso pour être
un vrai cow-boy, Sage.
— Ah oui ? Tu as l’air de t’y connaître en cordes…
Elle m’accorde un clin d’œil et continue d’avancer. Je la suis en me traitant mentalement
d’abruti. Vas-y, imbécile, continue de flirter avec elle !

Je la rejoins rapidement pour la conduire jusqu’à notre table habituelle, où tous mes amis sont
déjà installés, quelques pichets de bière posés devant eux.
— Les mecs…
— Hé ! se renfrogne la femme de Brian.
— Pardon, Emma. La fille et les mecs, je vous présente Emerson, c’est euh… une amie
californienne de la famille.
J’improvise complètement, mais j’ai pensé qu’Emerson n’apprécierait pas spécialement que
j’expose ses histoires personnelles à de parfaits inconnus. Je me félicite de ne pas en avoir trop dit
quand elle me remercie d’un petit sourire, l’air soulagé.
Elle fait le tour de la table alors que Mason, Caleb et Brian se lèvent pour la saluer. Elle leur
claque à tous une bise sur chaque joue puis se fond dans les conversations avec une facilité
déconcertante. Elle parvient à conquérir tout le monde avec son charisme naturel et sa simplicité.
Même Emma est sous le charme, elle est pourtant la moins sociable de nous tous.

Emerson s’adapte à ce nouvel environnement sans difficulté. Le Rodeo Saloon ne doit pourtant
pas être le style d’établissement qu’elle fréquente habituellement. Elle est sûrement plus adepte des
restaurants chics et brunchs branchés.
Ce soir, elle s’attaque à la pizza qu’elle a commandée comme si c’était sa nourriture de
prédilection et descend sa bière avec la même aisance que n’importe qui ici. Elle s’extasie devant
les photos du bébé d’Emma et Brian qui vient de fêter ses 4 mois et rit aux blagues du jeune papa
qui se prend toujours pour le comique de la décennie – ce qu’il n’est absolument pas. Elle parle
pendant un long moment de l’immobilier sur la Côte avec Caleb et s’absorbe dans une intense
discussion sur les chevaux avec Mason. Putain, elle s’y connaît, en plus !
Alors qu’il va déjà être suffisamment compliqué d’ignorer l’attirance que je ressens pour elle, il
faut maintenant qu’on partage une passion commune.
Elle doit remarquer que je la regarde comme si je ne l’avais jamais vue car elle plonge ses yeux
dans les miens. De combien de facettes différentes est-elle constituée ?
— Mes parents adoptifs ont des chevaux, Sage, et j’ai fait de l’équitation dans mon lycée privé,
m’explique-t-elle en aparté. La vie peut avoir un sens de l’humour merdique, quand on y pense !
L’amertume dans ses propos contredit le brillant sourire qu’elle continue à servir à tout le
monde.
— Tu aurais dû m’en parler plus tôt, j’aurais pu te guider pour une courte balade pendant que
tu étais là.
— Je crois que je n’avais pas la tête à ça ces derniers jours.
Alors que je m’apprête à ajouter quelque chose, Betty me bouscule en s’approchant de la table,
interrompant notre discussion. Volontairement, sans aucun doute.
— Je vous sers autre chose ? lance-t-elle.
— Rapporte-nous deux pichets, Bet’.
— Tu ne peux pas m’appeler Betty, comme tout le monde, Mason, sérieusement ?
— Nope. Je ne peux pas.
Il ricane. Ces deux-là sont tout le temps comme chiens et chats, mais ils s’adorent.
— Mademoiselle, vous voulez peut-être passer à quelque chose de moins calorique ?
Merde, Betty…
Je me tourne vers elle, avec un regard noir, prêt à la remettre à sa place, mais Emerson me
devance.
— C’est adorable, mais je vais continuer à la bière, moi aussi. Je me ferai vomir plus tard,
ajoute Emerson avec un clin d’œil à l’intention de l’intéressée.
Toute notre table éclate de rire, au grand dam de Betty, qui retourne derrière le bar plus
frustrée que jamais.

— On va danser, cow-boy ? Tu en profiteras pour m’expliquer pourquoi Betty ne peut pas
m’encadrer.
Danser ? Devant tout le monde, comme ça ? Je ne fais jamais ça ! Mais je n’ai pas vraiment le
choix, Emerson s’est déjà levée et m’entraîne derrière elle.
Emma nous arrête, surprise elle aussi que je me dirige vers la piste de danse.
— Je vais rentrer, Sage. Je dois aller relayer ma mère avec le bébé, elle travaille demain. Tu
nous manques, le vendredi, tu sais. Il faut que tu viennes plus souvent.
— Je vais essayer, réponds-je en rendant son étreinte à mon amie.
— Ravie de t’avoir rencontrée, Emerson. Et ne fais pas attention à Betty, elle a toujours
considéré le beau gosse de service que voici comme sa propriété.
— Ne t’inquiète pas, je gère. Merci pour cette soirée.

Alors qu’Emma s’éloigne après un dernier signe dans notre direction, j’ai un instant l’espoir
que la belle rousse ait renoncé à l’idée d’aller se trémousser au milieu de la foule.
— On y va, « beau gosse de service », ajoute-t-elle en mimant des guillemets.
Comment résister à ce sourire ? Et à ces émeraudes qui pétillent ? Impossible ! Alors je la suis
sur la piste, moi qui déteste danser. Emerson me rend définitivement un peu con.
Elle me prend la main pour nous permettre de nous faufiler entre les danseurs en transe sur
Just a Little Bit, de Kids Of 88. Le karaoké a commencé depuis quelques instants, mais entre chaque
participant, le DJ balance quelques titres pour faire bouger la foule qui se déplace même parfois
d’Hamilton pour ces soirées.

Emerson finit par s’arrêter quand elle estime avoir trouvé suffisamment de place pour se
mouvoir. Suffisamment pour elle. Moi, je suis comme en enfer, si près d’elle que je sens son parfum
aux accents de fruits exotiques avec un petit côté poivré indéfinissable qui lui va comme un gant.
Après quelques mouvements, hautement sensuels pour elle, gravement maladroits pour moi,
elle s’approche encore davantage, place sa main sur mon avant-bras avant de coller sa bouche tout
près de mon oreille.
— Alors, cow-boy, c’est quoi le problème de Betty ?
Ma première pensée est qu’il ne faut pas qu’elle s’avance trop ou elle finirait par comprendre
concrètement à quel point je la trouve bandante. La seconde est annihilée par sa proximité.
Réponds, crétin, elle t’a posé une question !
— Betty a un léger crush pour moi depuis qu’elle est ado. Rien de bien méchant.
— Léger ? J’ai cru qu’elle allait me mordre, s’esclaffe-t-elle.
— Je n’ai jamais rien fait pour qu’elle garde espoir, j’ai même été honnête avec elle plusieurs
fois, mais elle continue d’imaginer que j’ouvrirai les yeux un jour… Ou quelque chose du genre. Sans
compter que Mason me donnerait à manger à ses chiens si je me tapais sa sœur, soyons clairs.
Elle jette un coup d’œil vers Betty qui nous lance des regards noirs derrière le bar. Encore une
fois, Emerson se rapproche, son bassin à seulement quelques centimètres du mien.
— Elle n’a pas l’air de m’apprécier. Heureusement que je repars dans deux jours, elle aurait été
capable d’embaucher un tueur à gages.
Elle rit encore, mais moi je n’ai que cette échéance de merde qui résonne dans ma tête. Deux
jours. Moins, même. J’éprouve de plus en plus de difficulté à ne pas regretter qu’elle ne prolonge
pas son séjour.

La chanson terminée, nous rejoignons notre table et les mecs qui me regardent tous avec un
air niais. Il ne manquait plus que ça ! Ils nous ont vus danser, vont se faire des idées et me gonfler
avec ça toute la soirée.
Je me laisse tomber dans ma chaise en soufflant alors qu’Emerson continue tout droit en
direction des toilettes. Je la suis du regard un instant avant de me retourner vers mes trois
comparses.
Je manque d’éclater de rire en les découvrant les coudes appuyés sur la table, leur attention
vissée sur moi, pendus à mes lèvres, que je n’ai pas encore desserrées. Je les dévisage tour à tour en
me marrant, en attendant d’être mis sur le grill.
— Alors, se lance Brian, une amie de la famille, hein ? En tout cas, et je parle pour les deux à
côté parce qu’ils n’y connaissent rien, bordel, elle est canon, la Californienne.
— Parce qu’on est gay, on n’y connaît rien en beauté ? s’offusque Mason. Bon, tu nous
expliques ou il faut qu’on te torture, mec ?
— Il n’y a rien à raconter, ne vous affolez pas comme ça.
— Rien à raconter ? poursuit Brian. J’ai cru que vous alliez vous monter dessus sur la piste de
danse…
Je soupire parce que je sais que je ne me débarrasserai pas d’eux comme ça. Même Caleb, qui
n’a pas grandi avec nous, me connaît mieux que ça.
— Ce n’est pas une amie de la famille, j’avoue.
— Sans déconner, me sermonne Mason.
— J’ai édulcoré la vérité, commencé-je en jetant un rapide coup d’œil en direction des toilettes.
Emerson est la fille biologique de Paul et Christa.
Inutile de préciser de qui je parle. Parmi mes amis, tout le monde sait qui sont les Hunter.
— Apparemment, Christabella avait rédigé un testament qui mentionnait sa fille. Pour faire
simple, elle est venue à Hamilton pour cette raison et ma mère a fini par lui révéler qui est son
père : Paul. Et mon boss n’a rien trouvé de mieux à faire que de l’ignorer.
— C’est rude ! Mais qu’est-ce qu’elle fait encore là ?
Je secoue la tête discrètement en voyant revenir la belle rousse. Je leur explique du bout des
lèvres que le blizzard a cloué les avions au sol. Tous acquiescent en silence d’un air entendu et
reprennent une attitude normale quand Emerson se laisse glisser sur sa chaise.

La soirée continue comme elle a commencé. Dans une ambiance joviale ponctuée de sessions
de karaoké toutes plus catastrophiques les unes que les autres. Il faut croire que les habitants du
comté de Ravalli ne sont pas des chanteurs hors pair.
J’imagine que mes amis ont renoncé à me questionner sur Emerson jusqu’à ce que je me lève
pour aller chercher de nouveaux pichets de bière au bar. Mason me talonne de près et je comprends
tout de suite qu’il n’en a pas terminé avec son interrogatoire. Il attaque alors qu’on attend que Betty
nous serve.
— Ta petite histoire d’orpheline, c’est bien joli, mec… mais ça ne me dit pas pourquoi tu ne
peux pas t’envoyer en l’air avec elle.
— C’est une cliente, Mason, tu sais très bien pourquoi j’évite de baiser les clientes, non ?
Il laisse Betty et ses oreilles indiscrètes passer avant de reprendre.
— Tu ne pourrais pas faire une petite exception ? Tu la rejoins dans sa suite une nuit et…
— Elle loge avec moi, en fait. Depuis ce matin. Le Trapper était complet jusqu’à ce qu’elle
reparte.
Il éclate de rire en me tapant dans le dos comme si j’avais dit une énormité et qu’il adorait ça.
— De mieux en mieux, continue-t-il. Donc ce n’est plus une cliente. Et en plus, elle dort à
quelques mètres de toi. Je me répète : tu attends quoi ?
— C’est la fille de Paul ! Et elle est fiancée !
— Paul qui n’en a rien à foutre, Sage ! Et son futur mari est à des milliers de kilomètres.
Putain, mais arrête de jouer les enfants de chœur ! Cette fille, c’est le coup d’un soir parfait, dans
deux jours elle sera dans un avion pour la Californie.
Il ne me laisse pas le temps de lui répondre et retourne à notre table les deux pichets en main.
Qu’est-ce que j’attends ? Aucune idée. Peut-être que j’ai seulement un peu trop de respect pour elle.
Ou peut-être que je n’ai tout simplement pas le désir d’accentuer ce manque d’envie de la voir
repartir. Les coups d’un soir, ça n’a jamais été mon truc. Je ne suis pas le genre de connard qui se
sert des femmes avant de les jeter. J’ai un cœur, et je sais m’en servir. Néanmoins, je ne peux pas
dire que j’ai eu beaucoup le temps de m’investir dans une quelconque relation depuis le décès de
Christa.

Comme nous sommes de retour vers mes amis, Brian me désigne Emerson de la tête. Elle est
sur la piste de danse, et la voir se déhancher entourée de tous ces cow-boys en manque est une
véritable torture. Je me retiens d’aller la rejoindre. Aujourd’hui, elle se lâche, et même si elle boit
peut-être un peu plus que de raison, elle avait besoin de ça après la soirée catastrophique d’hier.
Je n’ai pas à ronger mon frein longtemps puisque c’est finalement elle qui vient me chercher
pour m’entraîner sur la piste pour la seconde fois. La foule se déchaîne sur Bad Karma, d’Ida Maria.
Emerson a raison, la vie possède un sens de l’humour tordu.
« Bad karma is a bitch. » Ouais, tu m’étonnes…
Aucun de nous n’éprouve le besoin de parler. Je suis encore perturbé par le discours de mon
meilleur ami et je réalise que, manifestement, Emerson n’a plus envie de se prendre la tête non plus.
Elle s’est approchée le plus qu’elle pouvait sans être complètement collée à moi et son corps de
déesse frôle le mien alors que nous évoluons entre les autres. Je suis tellement sous son charme que
je fais abstraction du fait que je ne sais toujours pas danser. À l’instant, ça ne compte plus.
Un ivrogne me bouscule et me pousse dans les bras de la belle rousse. Mes mains trouvent
naturellement ses hanches comme si elles étaient reliées par un aimant. Ses doigts glissent sur mon
torse avant qu’elle pose ses avant-bras sur mes épaules. Cette fois, impossible qu’elle continue
d’ignorer à quel point elle m’excite. Je suis comme hypnotisé. À deux doigts de l’embrasser devant la
moitié des habitants du coin et sans doute de faire une grosse connerie.
Le DJ annonce alors le dernier karaoké de la soirée. Sauvé in extremis.
Emerson se hisse sur la pointe des pieds pour me glisser au creux de l’oreille un « je ne vais
pas passer à côté de ça » que je ne comprends pas. Elle me lâche pour aller souffler un mot au type
chargé de lancer les chansons sur l’écran géant en face de la scène sur laquelle elle finit par monter,
le micro en main. Non, elle ne va pas vraiment le faire ?
— Ce soir, Emerson, qui nous vient de Californie, va nous interpréter Pour Some Sugar On Me,
de Def Leppard.
Eh si, elle va le faire !
— Elle va chanter, la Californienne ? me demande Mason qui m’a apporté mon verre de bière
devant l’estrade, dont je me suis instinctivement rapproché.
— À ton avis ? Ça y ressemble, non ?
Je me remets à peine de cette danse et il va falloir maintenant que je la regarde se déhancher
sur scène.
— Je te parie qu’elle chante bien, en plus.

Mason aurait évidemment gagné si je n’avais pas déjà été d’accord avec lui. Il va de soi
qu’Emerson chante bien. Qu’est-ce que cette fille ne sait pas faire ?
Sa voix délicieusement grave le devient encore plus quand elle se lance. Et en quelques
secondes, je n’en ai plus rien à foutre qu’elle soit la fille de Paul, une cliente du ranch et bientôt
mariée. Ça n’a plus aucune importance. Je ne peux pas la laisser partir sans avoir l’opportunité au
moins une fois de la posséder de toutes les manières possibles. Et tu te targues de ne pas être un
connard ?
Quelques doutes m’assaillent quand elle saute de la scène au bar et commence à y danser
2
comme les barmaids dans ce film des années 2000. À quel point a-t-elle bu ce soir ?

Au moment où tous les cow-boys se retrouvent à baver à ses pieds, je décide que c’en est assez.
Moi qui n’ai pas une once de possessivité habituellement, là, je n’arrive plus à supporter que les
autres la reluquent.
J’attrape son sac et son manteau et me dirige droit vers le bar. Je dois jouer des coudes tant
tous ces bourrins sont agglutinés autour du zinc.
La chanson prend fin juste au moment où je m’empare de son micro.
— Allez, Coyote Girl, je te ramène dans ta tanière.
Elle pouffe et me saute dans les bras, ses jambes crochetées autour de ma taille, son visage à
hauteur du mien. Ses yeux brillent, ses joues sont roses et je la trouve plus belle que jamais.
Alors que je la porte jusqu’à la voiture, je comprends que les vingt minutes à venir vont sans
doute être les plus longues de ma vie.

1. L’un des rennes du père Noël dans la littérature enfantine américaine.


2. Sage fait référence au film Coyote Girls, réalisé par David McNally.
21

Emerson

Contrairement à l’aller, le retour en voiture se fait dans le silence le plus total. Chacun plongé
dans ses pensées. Chacun refaisant sûrement le fil de cette soirée… De mon côté, en tout cas, je me
torture l’esprit depuis cette seconde danse avec Sage. J’étais sur le point de l’embrasser, devant
témoins.
Le nez quasi collé à la vitre, je scrute la campagne environnante, comme si les pins qui bordent
la route pouvaient éclaircir mes idées et me ramener dans le droit chemin. Ça ne fonctionne
évidemment pas, je suis juste en train de m’abîmer les yeux à essayer d’apercevoir quelque chose
dans cette obscurité qui nous enveloppe comme une chape de plomb. Mais ça reste mieux que de
regarder l’objet de toutes les tentations, assis à quelques centimètres de moi. Ce type me fait perdre
la tête. Il m’est apparu sous un jour nouveau dans ce bar. Le rustre taciturne s’est révélé être un
animal social et souriant. Animal avec lequel je suis sur le point de faire la plus grosse connerie de
mon existence.
J’ai beaucoup bu ce soir, mais pas suffisamment pour ne plus savoir ce que je fais. Pas assez
pour ne pas avoir délibérément caressé le torse de Sage au moment où on l’a poussé sur la piste de
danse. Pas assez pour ne pas avoir eu conscience de l’effet que je lui faisais quand j’ai noué mes
jambes autour de sa taille alors qu’il me ramenait à la voiture. Pas suffisamment pour que les
picotements dans mon bas-ventre soient les répercussions de l’alcool et non pas du sex-appeal de ce
cow-boy mannequin dont je peux sentir le parfum boisé jusqu’à ma place. Je n’ai pas assez bu pour
ne pas savoir ce que je suis sur le point de faire. Mais suffisamment pour faire une bêtise que je
regretterai sans aucun doute.
Depuis combien de temps n’ai-je pas passé une aussi bonne soirée ? La dernière remonte à
loin, et j’étais sortie avec Hadley et Andrea. J’aime Camden, sincèrement, mais bordel, s’il pouvait
arrêter d’être si sérieux, tout serait tellement plus agréable. Est-ce que c’est ce qui m’attend en
l’épousant ? Une destinée de femme au foyer coincée ? Et si c’était justement le moment d’enterrer
dignement ma vie de jeune fille ? Bordel, mais qu’est-ce que je raconte ? Sage n’a rien d’un
chippendale à la noix. Et si je dois tromper mon fiancé, autant que je ne me trouve pas d’excuses
vaseuses. La vérité, c’est que je ne peux pas mettre ça sur le dos de mon prochain mariage. Ni sur
celui de l’alcool. Ce serait beaucoup trop simple.
Si je dois être honnête avec moi-même, Cam m’a profondément déçue aujourd’hui. Si je l’avais
eu en face de moi, je ne suis pas certaine que j’aurais accepté de lui pardonner facilement. Nous
n’avons jamais eu de très grosses disputes car il finit souvent par arrondir les angles, m’offrir un
cadeau hors de prix ou m’emmener dans un endroit que j’adore.
Les larmes ne sont pas très loin quand je réalise ce que notre relation est devenue. Ou ce
qu’elle est depuis longtemps. Je l’aime toujours autant, comment pourrait-il en être autrement, il me
connaît mieux que personne, mais à cet instant, dans ce pick-up, après cette soirée, je ne suis plus
sûre que ça suffise. Ce soir, alors que j’ai toujours pensé qu’il valait bien que je supporte ses
défauts, je n’arrive plus à voir le positif de cet homme que j’épouserai dans six mois à peine.

C’est au moment où je décide d’arrêter de réfléchir que Sage coupe le contact devant son
chalet. Je mets mon cerveau sur off et n’attends plus une seconde pour faire ce dont j’ai envie
depuis le milieu de la soirée.
Avec une souplesse et une agilité qui me surprennent moi-même après quelques bières, je
passe par-dessus le rangement central du pick-up et m’assieds sur les genoux de mon cow-boy, qui
ne sait plus où poser ses mains.
— Qu’est-ce que tu fais, Emerson ?
Mes paumes en appui sur ses pectoraux, je ris en secouant la tête.
— Ça se voit, non ? Je fais ce dont on a envie tous les deux.
— Mais, et…
Je le fais taire en posant mes lèvres sur les siennes. S’il parle encore, un de nous deux finira
par changer d’avis et j’aspire juste à me perdre dans ce baiser pour ne plus penser. Au moins pour
quelques heures.
Même s’il semble surpris par mon initiative, il finit par se laisser aller. Sa main se loge dans le
bas de mon dos pour me coller un peu plus à lui, comme s’il voulait que nos deux corps ne fassent
plus qu’un.
Je passe mes bras derrière son cou pour approfondir ce baiser dans lequel j’aimerais me noyer.
Sa langue se glisse dans ma bouche et y livre une sensuelle bataille avec la mienne. Je me liquéfie
sous cette caresse bien plus intime qu’elle n’y paraît, et je suis parfaitement bien placée pour sentir
qu’elle a le même effet sur Sage.

Alors que sa bouche quitte la mienne pour atteindre ma gorge, je me penche légèrement en
arrière avant de pousser un juron quand mon dos heurte le volant. Les lèvres de mon cow-boy
s’étirent en un sourire et je crois ne l’avoir jamais vu aussi prononcé que ce soir.
— Accroche-toi, Emerson.
Sans me poser de questions, je passe de nouveau mes bras autour de son cou alors qu’il
agrippe l’arrondi de mes fesses tout en ouvrant la porte. Sage a beau frôler le mètre quatre-vingt-
dix, cette agréable sensation de ne pas peser plus lourd qu’un flocon de neige dans ses bras me
scotche.
Il ne verse pas une seule goutte de sueur alors qu’il me transporte jusqu’à son chalet après
avoir fermé sa portière d’un coup de pied, la respiration régulière, comme s’il était toujours en train
de conduire.

Je continue de l’embrasser frénétiquement, ne reprenant pied que quand je me sens basculer à
la renverse. Ma chute est amortie par le matelas d’un lit king size, nous sommes dans sa chambre,
au rez-de-chaussée.
J’ai le temps de jeter un œil rapide à ce qui m’entoure pendant qu’il lance sa veste sur un
fauteuil club et que je me débarrasse de mon Perfecto et de mes bottines. Il a choisi du mobilier en
bois clair pour sa tête de lit, ses deux meubles de chevet et l’immense bibliothèque qui semble
remplie de vieilles éditions.
Alors que Sage se penche à nouveau pour s’allonger sur moi, j’enserre ses hanches de mes
cuisses et le fais basculer sous moi. Dehors, les nuages ont fini par s’effacer et la lune presque
pleine éclaire mon cow-boy comme si l’on était en plein jour. Tout son visage baigne dans cette
clarté blanchâtre si particulière et je ne me lasse pas de regarder son sourire si rare et ses yeux
presque cobalt.
Ses doigts glissent le long de mes côtes, survolent ma poitrine avant de fondre sur mon cou et
de s’emmêler dans mes cheveux pour m’attirer à lui. Nos lèvres reprennent leur ballet comme si
toute la nuit leur était réservée. Mes mains semblent avoir une vie qui leur est propre et se faufilent
sous ce simple t-shirt gris qui m’a fait tant d’effet quelques heures plus tôt.
Je finis par décoller ma bouche de la sienne, assoiffée d’aller goûter ce que je sens sous la
pulpe de mes doigts. Je soulève légèrement son haut et pose mes lèvres juste au-dessus de sa
ceinture. Il grogne, ses abdos se contractent, et je me délecte de la sensation que cela crée sous ma
peau. Un dieu grec, c’est bien ce que je disais !
Je trace une route de baisers jusqu’à ses pectoraux, puis jusqu’à ses larges épaules que je
dégage en me débarrassant de son t-shirt. Les paumes posées sur son torse, je plaque mon bassin
contre le sien. Je n’ai aucun mal à sentir son érection, même à travers nos deux jeans.
— Putain… Tu me rends dingue.
Je fais peser mon poids sur son sexe tendu. Il grogne de nouveau avant d’attraper mes poignets
entre ses mains et de me faire basculer sur le lit à mon tour.
À moi de gémir quand il se frotte contre mon intimité. À moi de renverser la tête en arrière
quand il dépose une nuée de baisers dans l’échancrure de mon décolleté.
Je suis partagée entre l’envie de ne plus avoir une seule barrière entre lui et moi et le besoin de
prendre mon temps, de profiter de chaque minute, de chaque seconde, consciente du fait que lui et
moi, ça ne se reproduira sans doute jamais.
Mon caraco retrouve rapidement son t-shirt au sol et la douceur de ses lèvres ne me quitte
plus : il parcourt mon ventre, mes côtes, le haut de ma poitrine… Le désir monte et j’en perds
presque mon souffle.
Alors que mes mains volent sur la boucle de la ceinture de Sage, il m’emprisonne les poignets à
nouveau, les maintenant au-dessus de ma tête, la dentelle de mon soutien-gorge juste à portée de sa
bouche. Nos regards s’accrochent. Dans le mien, une question. Dans le sien, l’incertitude.
— Est-ce que tu es sûre, Emerson ?
— J’ai l’air de douter ?
Il secoue la tête, ses cheveux blonds lui tombant devant les yeux. Le visage levé vers lui, je me
gorge du spectacle.
— Je ne veux pas que tu aies trop bu, au point de ne plus te souvenir de rien demain ou de
regretter toute ta vie ce qui va se passer.
— Je n’ai pas bu à ce point-là, je te le promets. Les Californiennes tiennent bien l’alcool.
Il soupire, toujours indécis. Je me suis trompée, Sage n’est pas un cow-boy, mais un chevalier à
l’armure étincelante et au destrier fougueux.
— Comment est-ce que je peux te rassurer ? Si tu n’en as pas envie, il n’y a pas de problème, tu
sais. Je ne t’en voudrai pas.
— Non ! Crois-moi, j’en ai autant envie que toi… Je vais te chercher de l’eau, ok ? Ça ne
changera rien, mais au moins tu garderas les idées claires.
— Va pour l’eau.
Je m’allonge, le sourire aux lèvres. Un chevalier, c’est bien ce que je disais.

La tête tournée vers la lune qui se voile de nouveau, j’entends ses pas quitter la chambre. Puis
je le devine en train de farfouiller dans les placards de la cuisine. Il ouvre la porte du réfrigérateur
puis jure tout fort. Je pouffe de rire, détendue comme je ne l’ai pas été depuis mon arrivée dans le
Montana.
Je ferme les yeux, juste un instant. Les bruits de mon cow-boy s’étouffent légèrement.

*
* *

Le fond sonore dans la cuisine se fait soudain plus fort, résonnant violemment dans mes
tempes et sous mes paupières. Mais qu’est-ce qu’il fiche avec son verre d’eau ? J’ouvre de nouveau
les yeux et m’aperçois que la luminosité dans la chambre est anormale. Bon sang ! Il fait jour.
Complètement. Je me suis endormie, je suis mortifiée.
Je ne sais pas de quoi j’ai le plus honte : de m’être assoupie en plein milieu de ce qui allait être
une partie de jambes en l’air d’anthologie ou de m’être laissée aller à ce point. J’ai failli tromper
mon fiancé sans scrupules. Entre les deux, mon cœur balance, mais je crois tout de même que la
seconde raison l’emporte.
Je suis enfouie sous les couvertures, toujours en soutien-gorge, mais mon jean a disparu. Je me
sens encore plus mal en m’en rendant compte.

Je m’assieds dans le lit, le drap coincé sous mes bras, quand on toque timidement contre le
chambranle de la porte.
— Entre… invité-je Sage, qui n’ose pas faire un pas de plus.
Il s’avance prudemment et s’appuie contre le premier mur qu’il trouve comme s’il ne se faisait
pas suffisamment confiance pour m’approcher.
— Je n’ai rien pour te préparer le petit déjeuner, mais je me suis dit que tu apprécierais un
café.
— Sage, je suis tellement désolée.
Ça sort tout seul alors que j’attrape la tasse d’une main.
— Tu n’as pas à l’être. Je ne crois pas au hasard, tu sais. Tu nous as juste empêchés de faire
une grosse connerie.
Je hoche la tête et arrime mon regard au sien, me remémorant sa couleur dans le clair de lune.
Ça me rappelle immédiatement l’effet de ses baisers et je frissonne.
— Ça aurait vraiment été une bêtise ? lui demandé-je, comme prise d’un doute.
— Pour moi, non. Mais toi, tu aurais fini par regretter. Tu es fiancée, Emerson, et tu ne me
parais pas être le genre de femme à tromper son futur mari avec le premier venu.
— Tu n’es pas le premier venu. Mais tu as raison, ça ne me ressemble pas. On s’est disputés
hier. Il m’a blessée et déçue et, pendant un moment, je n’arrivais plus à comprendre à quoi tenait
notre couple.
— Et maintenant ?
— Disons que je suis toujours un peu perdue, mais ça n’aurait pas arrangé les choses.
Il hoche la tête.
— Je suis désolée. Même si je suis contente qu’on ne soit pas allés plus loin, sache que je ne
regrette pas ce qui s’est passé avant.
— Moi non plus.
Son sourire est de retour, je soupire de soulagement. J’ai bien failli tout foutre en l’air avec
l’une des rares personnes à me soutenir ici.
— Tu sais quoi ?
Je le regarde, curieuse, en attendant qu’il continue.
— Je vais te laisser prendre une douche et je t’emmène déjeuner au Trapper après. Qu’est-ce
que tu en dis ?
— J’en dis que la journée emprunte un chemin intéressant.
Il sourit et s’apprête à sortir de sa chambre.
— Sage ?
— Oui ?
— Euh… est-ce que tu sais où est passé mon pantalon ?
Il éclate de rire et je regrette de ne pas avoir été témoin de ça plus souvent depuis mon arrivée.
— Promis, ce n’est pas moi qui te l’ai enlevé. Tu as dû avoir trop chaud dans la nuit, regarde
sur le côté du lit. Je n’ai pas dormi là non plus, au cas où tu te le demanderais.
Mon pantalon est exactement où j’ai en effet dû le jeter en m’en débarrassant dans mon
sommeil.
— Sage ? l’arrêté-je de nouveau.
— Hum ?
— Merci.
— De quoi ?
— De rester simple et de ne pas faire d’aujourd’hui un moment particulièrement gênant.
Il secoue la tête comme si j’avais dit une énormité.
— Tu n’as pas à me remercier, ajoute-t-il. Et tu sais quoi ?
— Non ?
— Faisons de ce petit déj un nouveau départ dans notre amitié, Emerson.
— Em.
— Quoi ?
— Em, c’est comme ça que mes amis m’appellent.
Ce sourire à tomber s’affiche de nouveau sur son visage. Et, comme hier soir, dans mon ventre,
l’électricité et les papillons s’affolent à cette image. Un ami, Em !
— Très bien, Em. Alors tu ferais mieux de te dépêcher si tu ne veux pas que la chef des cuisines
du ranch nous passe un savon parce qu’on est à la bourre.
C’est sur ses yeux pétillants, son sourire charmeur et son corps de dieu grec qu’il referme la
porte, me laissant seule dans cette chambre, partagée entre mes remords et mes regrets.
22

Sage

Appuyé contre le comptoir de la cuisine, je sirote mon deuxième café de la journée quand
j’entends la douche de l’étage s’arrêter. Sage, tu deviens carrément flippant à l’épier comme ça…
Je repense aux événements de cette nuit, nourrissant inutilement ma frustration. Je revois le
moment où elle a grimpé sur mes genoux sans que je m’y attende. Je passe un doigt sur mes lèvres,
me remémorant la sensation de sa bouche sur la mienne, puis sur mon torse. J’ai à nouveau en tête
le goût de sa peau et la perfection de ses gémissements à mon oreille. Putain !
J’ai plutôt intérêt à me calmer. Je ne veux pas qu’elle se sente mal à l’aise ou qu’elle culpabilise
à cause de moi. Je lui ai proposé mon amitié, et j’étais sincère. Je sais qu’il reste peu de temps, mais
j’ai toujours espoir que Paul retrouve un peu de bon sens avant qu’elle parte. Et si elle doit revenir
ici, je ne souhaite pas qu’elle me fuie comme la peste parce qu’elle a honte ou qu’un malaise
subsiste entre nous.

Je repose mon mug dans l’évier quand la porte de la chambre d’amis s’ouvre et que des bruits
de pas résonnent dans les escaliers. Je prolonge l’instant avant de me retourner, les yeux perdus
dans l’immensité immaculée qu’on aperçoit depuis la fenêtre au-dessus du comptoir. Juste quelques
minutes de plus pour me préparer à jouer les types stoïques.
Quand je la regarde enfin, Emerson enfile son manteau par-dessus un pull à col roulé d’un bleu
sombre qui met son teint pâle en valeur, et elle chausse les bottes de neige que Lorene lui a prêtées.
— Tu es prête ?
C’est une question idiote, posée par un idiot qui n’a d’yeux que pour cette magnifique rousse
qui a allumé un brasier en lui la nuit dernière.
— Ça t’embête si on y va à pied ? Je pense que j’ai besoin de me réveiller encore un peu, me
demande-t-elle.
J’acquiesce immédiatement. Heureux de prendre l’air.
Elle semble pourtant fraîche, personne ne pourrait deviner qu’elle a fait la fête la moitié de la
nuit. Elle est maquillée, sans aucun doute, mais de telle façon que cela ne se voit presque pas.

Nous ne parlons pas pendant le trajet jusqu’au Trapper Creek, mais le silence n’est pas pesant
comme j’aurais pu le craindre. Le soleil est de la partie aujourd’hui, et je n’ai pas hâte que la neige
se pointe de nouveau, même si je sais que c’est inéluctable.

Nous ne sommes qu’à quelques mètres du ranch quand Emerson glisse sur une plaque de
verglas qui serpente en travers du chemin. Je la rattrape de justesse avant qu’elle n’atterrisse sur
les fesses. Alors que je l’aide à se stabiliser, nos visages se retrouvent à quelques centimètres l’un
de l’autre. Le voilà le troublant sentiment de malaise que j’attendais depuis tout à l’heure ! Est-ce
qu’Emerson me rend con au point que j’imagine pouvoir devenir ami avec elle alors qu’elle me fait
plus d’effet qu’aucune autre ?
— Merci, souffle-t-elle en retrouvant son aplomb.
— De rien. Le soleil a dû faire fondre un peu de neige, et avec la température extérieure… Bref,
je vais devoir m’occuper de ces chemins au plus vite si on ne veut pas avoir un procès sur le dos.
Elle rit avant de reprendre sa marche.
— Tu ne t’es pas fait mal ?
— Non. Ne t’inquiète pas, pas de dépôt de plainte en vue de mon côté.
Elle sourit toujours, mais son regard s’est légèrement assombri. Je suis un con doublé d’un
abruti ! Avec mes histoires de procès, elle a forcément pensé à son fiancé, Monsieur l’Avocat de Los
Angeles. J’ai beau jouer la carte de l’amitié, je ne me sens pas légitime pour la questionner sur ce
qui s’est passé avec lui hier. Ce type ne se rend donc pas compte de la chance qu’il a ?
Évidemment, même dans une autre dimension où elle aurait été célibataire, rien ne me dit que
ça aurait fonctionné avec Emerson. Hier soir, le feu a flambé entre nous, mais ce n’est pas ce qui
permet à un couple de durer, si ?

À l’instant où nous empruntons la porte-tambour du bâtiment principal du ranch, je remarque
que Paul se trouve à côté du comptoir de la réception. Il parle à Lorene, qui n’a pas l’air
spécialement contente.
Emerson soupire près de moi alors que nous avançons vers eux.
Je me penche pour embrasser Lorene sur la joue et hoche la tête froidement en direction de
mon patron. C’est mon jour de repos, mais je ne peux pas m’empêcher de demander à ma mère s’il y
a des problèmes particuliers à régler. Je finirai marié au Trapper Creek, sans aucun doute.
— Rien qui ne puisse se résoudre sans toi, Sage, ne t’inquiète pas.
— On va aller déjeuner, dans ce cas, ajouté-je.
Paul grogne quelque chose d’incompréhensible à mes côtés et, à bout de patience, c’est
Emerson qui finit par lui lancer :
— Est-ce qu’il y a un problème, monsieur Hunter ?
Je me retiens d’éclater de rire en voyant ce petit bout de bonne femme tenir tête au taciturne
Paul Hunter.
— Un problème ? Jeune fille, ici, nous n’acceptons pas les petits déjeuners tardifs, même pour
Sa Majesté californienne. On t’a peut-être élevée avec une armée de domestiques qui se plie en
quatre pour toi et t’apporte à manger au lit, mais nous avons de l’éducation, à Darby.
— Paul !
— Paul, franchement, tu dépasses les bornes !
Je ne sais pas qui de ma mère ou de moi a réagi en premier. Je n’arrive pas à croire qu’il ait pu
aller aussi loin. Je vois très clair dans son jeu : il se comporte comme un abruti pour qu’Emerson le
rejette et qu’elle prenne la décision de rompre les relations qu’ils pourraient développer.
Malheureusement, il pourrait bien parvenir à ses fins.
— Sa Majesté ?
Je sursaute en réalisant que la belle rousse n’a peut-être pas dit son dernier mot.
— Mais qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ! C’est l’hôpital qui se fout de la charité, quand on
voit le luxe de ce ranch ! Et si vous n’êtes pas satisfait de la façon dont j’ai été éduquée, vous ne
pouvez vous en prendre qu’à vous-même !
Elle a débité sa tirade fermement, sans élever la voix, et c’est avec le même calme olympien
qu’elle se tourne vers ma mère qui la regarde la bouche ouverte.
— Lorene, si c’est un problème de commander un petit déjeuner à cette heure-là, je
comprendrai.
— Ne dis pas de bêtises, Sweetie, la salle de restaurant est encore à moitié pleine. La lingerie a
déposé tes vêtements tout à l’heure, pense à les récupérer après avoir rempli ton estomac.
Emerson acquiesce en silence et je la suis dans l’immense salle à manger du Trapper, non sans
jeter un dernier coup d’œil furieux à Paul. Je n’arrive pas à savoir s’il est sous le choc d’avoir enfin
trouvé quelqu’un qui ose lui tenir tête ou s’il est mortifié d’être allé si loin.
Emerson m’a scotché, la contempler si sûre d’elle était presque plus excitant que de la
regarder danser sur le bar hier soir.

Alors que nous nous installons face à face sur une banquette, je secoue la tête, le sourire aux
lèvres. Je crois que je ne me suis pas senti léger à ce point depuis longtemps.
— Pourquoi tu te marres ?
— Tu as vu la tête de Paul ? J’ai failli vérifier s’il n’était pas en train de s’étouffer.
Cette fois, je ris franchement et, bordel, que ça fait du bien.
— Il l’a bien cherché, non ? pouffe-t-elle à son tour. Le pire, c’est que j’ai une fâcheuse
tendance à ne pas être ponctuelle, donc il n’a pas tout à fait tort, mais je t’assure qu’on ne m’a
jamais apporté le petit déjeuner au lit.
— Quoi qu’il en soit, il n’avait pas à te sauter dessus comme ça. Je ne le reconnais pas.
— Alors, il y a une spécialité, ici, le matin ? demande-t-elle en attrapant le menu laissé par
Kathleen lorsqu’elle nous a installés à cette table.
— La brioche perdue. Sophie, notre chef, a vécu une partie de sa vie en France. C’est son plat
signature.
Kathleen, qui revient prendre notre commande, attend patiemment qu’Emerson fasse son
choix.
— C’est parti pour la fameuse brioche perdue, alors !
— Et toi, Sage, comme d’habitude ? s’assure la serveuse, qui me connaît depuis de nombreuses
années.
Je hoche la tête en guise de réponse et Kathleen s’éclipse.
— C’est quoi ce « comme d’habitude » ?
— Je suis allergique aux produits laitiers, alors Sophie me prépare une omelette spéciale qui
n’est pas au menu. Je sais, ça ne fait pas très cow-boy…
— On a déjà déterminé hier qu’il te manque un accessoire essentiel, de toute façon, rit-elle.
— Ah ! Oui ! Les cordes…
Elle baisse la tête, ses joues rosissent alors qu’elle se remémore sans doute ce début de flirt
entre nous. Pourquoi a-t-il fallu que je ramène ça sur le tapis ?

Un silence gêné plane un moment, j’essaye de le faire passer en parlant de tout et de rien.
Je remercie silencieusement Kathleen qui fait diversion en apportant notre commande.
— Bon appétit.
— Bon appétit, Em.
Elle me décoche un sourire complice et s’attaque à son assiette.
Quelques secondes s’écoulent avant que j’entende un gémissement sonore sortir de la bouche
de cette princesse californienne qui n’en est pas vraiment une. Elle se délecte de sa brioche perdue,
et moi je fais le plein de ces sons au potentiel hautement érotique.

Alors que j’essaye de me concentrer sur tout sauf sur elle, j’aperçois Paul qui traîne à la table
juste derrière Emerson. Il parle avec des clients comme s’il faisait ça tous les jours, ce qui n’est pas
le cas.
— Alors, Sage, c’est ton jour de repos, c’est ça ? Tu prévois quelque chose de spécial quand tu
ne travailles pas ?
— Le samedi, je vais à Hamilton, je suis bénévole à la soupe populaire. On distribue des repas
aux plus démunis de 16 heures à 19 heures et, de temps en temps, je donne un coup de main pour la
confection de colis pour nos troupes et nos vétérans.
Le nez dans mon assiette, je relève la tête pour comprendre pourquoi Emerson ne dit plus rien.
Elle a arrêté de manger et me regarde comme si elle me découvrait sous un jour nouveau.
Je n’ai jamais évoqué mon engagement avec les autres filles qui m’ont plu. Je ne voulais pas
qu’elles s’imaginent n’importe quoi : je ne suis pas un putain de héros, je tâche juste de faire ma
part. Dans le cas d’Emerson, c’est différent. Je n’ai pas envie de lui cacher qui je suis. Même si je ne
le sais peut-être pas moi-même.

— Vous avez besoin d’aide ?
La phrase qu’elle prononce quand elle se décide à parler de nouveau manque de me faire
recracher mon café.
— Tu as déjà fait ça ?
— Non…
Je peux comprendre à sa façon de me regarder qu’elle est un peu gênée de me l’avouer. Il ne
fait aucun doute que dans le monde d’Emerson charité doit rimer avec gala et robe du soir.
— On a toujours besoin d’aides supplémentaires. Tu veux venir avec moi ? Il suffit que je passe
un coup de fil rapide à la responsable. Elle sera plus que ravie d’avoir une personne en plus, ce soir.
Elle hoche la tête en souriant avant de se replonger dans son petit déjeuner quasi orgasmique.
Derrière elle, son père biologique n’a pas perdu une miette de notre échange. Et je ne sais pas trop
ce que je lis dans son regard à l’instant : surprise, peine ou déni ? Un peu tout ça à la fois, sûrement.

Alors que Kathleen vient ramasser nos assiettes et qu’Em s’éloigne pour aller récupérer ses
vêtements propres à l’accueil, j’en profite pour me lever et m’approcher de mon boss. Ma main
enserre son épaule et je fais en sorte que personne n’entende ce que j’ai à lui dire.
— Tu sais très bien que celle que tu prends pour une princesse n’en a que la couronne. Ta fille
repart demain, Paul. Il ne te reste pas beaucoup de temps pour faire la paix avec elle. Et avec toi-
même.
23

Emerson

La journée a défilé sans que j’en aie conscience. Je suis retournée au chalet de ce cow-boy
chevalier servant au grand cœur, et j’ai pris le temps de feuilleter les revues que j’avais aperçues
hier. J’ai même pu relire en partie Le Vieil Homme et la mer. Je n’ai cependant pu m’empêcher de
culpabiliser à l’idée que Sage soit en train de saler les chemins pendant son jour de congé. Si je
n’avais pas été si maladroite ce matin, si j’avais regardé mes pieds au lieu de l’observer lui, il
n’aurait peut-être pas eu à se donner cette peine.
L’heure de prendre la route pour Hamilton est finalement arrivée bien plus tôt que je ne me
l’imaginais, Sage m’attend dans la voiture alors que je finis de me préparer.

Je hâte le mouvement, ne voulant pas passer davantage pour la petite bourge que tout le
monde ici pense que je suis. Enfin, surtout mon géniteur. Est-ce qu’il n’aurait pas un peu raison, en
définitive ? Sage distribue des repas aux plus démunis tous les samedis soir, alors que je n’ai encore
jamais travaillé. Ni pour un salaire, ni bénévolement.
Dans ma tête, charité est synonyme de gala. Ceux que mes parents et leurs amis pleins aux as
organisent régulièrement. La plupart du temps, je ne sais même pas pourquoi on récolte des fonds.
Ce qui m’intéresse, généralement, c’est la couleur de la cravate de Camden pour que je puisse y
assortir ma robe. Pathétique !
J’enfile mes bottines d’hier en constatant qu’elles seront désormais un rappel de cette soirée
un peu dingue où je n’étais plus tout à fait Emerson la Californienne et pas totalement une autre non
plus.

Au moment où je me dirige vers le pick-up de Sage, je rougis en nous revoyant enlacés à
l’intérieur. Je m’assiérais bien cinq minutes dans la neige pour faire redescendre la température de
mon corps si je n’avais pas peur que mon cow-boy ne me croie encore plus dingue que je ne le suis.
Il me regarde alors que je m’installe à ses côtés et mes joues s’enflamment encore davantage
quand il me sourit. Comment peut-il toujours être célibataire ?

Il démarre et nous nous retrouvons rapidement sur la route d’Hamilton. Si on m’avait dit,
quelques jours plus tôt, en faisant le trajet pour venir dans le Montana, tout ce qui allait se passer
dans ma vie en si peu de temps, j’aurais probablement fait demi-tour. L’Emerson que j’étais à ce
moment-là n’était pas un modèle de bravoure.
— Alors, cow-boy, comment on se retrouve à ton âge à travailler comme un acharné pour un
vieux grincheux comme ça ? demandé-je pour m’occuper l’esprit.
Il rit et ses cheveux qui retombent devant ses yeux lui donnent presque un air enfantin.
— En fait, je ne sais même pas quel âge tu as, avoué-je en le regardant en coin.
— C’est parce que tu ne me l’as pas demandé.
— Je te préviens, je suis très mauvaise pour deviner ce genre de chose.
— C’est tentant de te faire essayer quand même.
Je hausse les épaules et en profite pour le dévisager, puisque c’est pour la bonne cause.
— Vingt-sept ?
Il me regarde avec les yeux ronds et un air choqué.
— Je te semble si vieux ? s’offusque-t-il.
— Je t’avais dit que j’étais nulle à ce jeu.
Je n’arrive même pas à avoir honte, j’ai juste envie de glousser comme une idiote. Je ne fais
jamais ça. Je ne glousse pas comme une dinde, on m’a appris à avoir plus de classe. Mais parfois, je
me demande tout ce que j’ai pu louper pour rentrer dans le moule de la haute société californienne.
— Je plaisante. J’ai 28 ans.
Je me tourne vers lui, simulant un air outré.
— Je suis plutôt douée à ce jeu, finalement.
— Il faut croire, oui.
— Donc, tu as 28 ans… Mais pourquoi ce choix de vie ? Tu as toujours voulu travailler au
ranch ?
— Pas vraiment. Enfin, j’ai toujours adoré les chevaux et Lorene m’emmenait au Trapper pour
monter depuis aussi longtemps que je me souvienne. Dans le Montana, c’est un peu comme
marcher, on naît tous plus ou moins sur une selle.
— C’était quoi ton rêve de gosse, alors ?
— Mon quoi ?
— Tu sais, le métier de tes rêves, quand tu étais enfant ? Pompier ? Astronaute ? Pilote ? Tu
vois : un rêve de gosse…
Il se tait un instant, comme s’il cherchait ses mots.
— Quel était le tien ?
Il triche, mais je laisse couler.
— J’en ai eu beaucoup. Princesse, quand j’étais au jardin d’enfants. Championne de patinage
artistique. Première dame des États-Unis. Et organisatrice d’événements. Le dernier est encore
d’actualité, d’ailleurs.
— Rien que ça ?
— Oui, j’ai toujours eu une imagination débordante. Et un bon sens de l’observation. Tu n’as
pas répondu à ma question, cow-boy.
— C’est parce que ma liste n’est pas longue comme le bras.
Je souris et décide de ne plus insister. Il n’y a rien de pire que quelqu’un que vous connaissez à
peine et qui vous force à parler de ce que vous n’avez pas envie d’évoquer.
— J’ai longtemps voulu être joueur de hockey.
— Qu’est-ce qui t’en a empêché ?
— Les dettes de mon père. J’avais même obtenu une bourse de Michigan State pour pratiquer
avec les Spartans.
La teinte de nostalgie dans ses yeux me fait immédiatement regretter d’avoir abordé ce sujet.
— Paul, Christa et ma mère m’ont poussé à accepter, mais je ne souhaitais pas que les erreurs
de mon géniteur deviennent l’affaire de tout le monde.
— Elles n’auraient pas dû être les tiennes non plus, Sage.
— Peut-être. Mais ce qui est fait est fait. Et dix ans après, je ne regrette pas ma décision. Les
chevaux ont toujours été ma vie. Le hockey, ce n’était qu’un rêve de gosse.
Je me sens affreusement privilégiée. Le cheerleading m’a fait obtenir une bourse dans l’une des
meilleures facultés de Californie alors que je n’en avais pas la nécessité. Je n’ai jamais eu à travailler
pour subvenir à mes besoins. Et je n’ai même pas cherché d’emploi à la fin de mes études, préférant
me consacrer à l’organisation d’un mariage au budget indécent. Sans parler de mon enterrement de
vie de jeune fille au Costa Rica… Je suis morte de honte à l’idée que j’aie pu en parler comme si
c’était la chose la plus naturelle du monde quand Lorene m’a invitée à manger. Sage doit me
prendre pour une potiche sans une once de cervelle et de bon sens.

Mon regard se perd dans le paysage qui change alors qu’on approche d’Hamilton.
— Pourquoi le bénévolat ?
Je ne peux pas m’empêcher. Je crois qu’il me rend nerveuse comme je ne l’ai pas été depuis
mon adolescence, et quand je suis nerveuse, je parle beaucoup trop.
— Je veux juste redonner à ceux qui ont moins que moi. Avec ma mère, on s’en est sortis grâce
à Paul et Christa. Aujourd’hui, je veux tendre la main à mon tour…
Il doit voir quelque chose passer dans mon regard à la mention de ces prénoms parce qu’il
enchaîne rapidement :
— Je sais que Paul n’a pas été le modèle du type sympa avec toi. Mais j’ignore ce qu’on serait
devenus quand mon père nous a abandonnés. Ma mère était criblée de dettes et sans emploi, ils lui
ont fourni un endroit où rester et une place au ranch. De mon côté, j’étais un gamin paumé et en
guerre contre le monde entier. Paul m’a remis sur le droit chemin avant que je parte vraiment en
vrille.
Ça m’embête qu’il cherche à justifier la bonne relation qu’il a avec mon père biologique.
Personne ne devrait avoir à faire ça.
— Je comprends très bien. Paul Hunter ne sera sans doute jamais un père pour moi et, après
tout, ça ne devrait pas m’atteindre puisque quelqu’un remplit ce rôle à la perfection en Californie.
Mais je suis contente qu’il ait pu servir de modèle à quelqu’un. Et manifestement, il a fait du bon
boulot. Tu es un type bien, Sage Daniels.
Il se retourne vers moi, le sourire aux lèvres, une lueur de surprise dans le regard.
— Et comment connaissez-vous mon nom, miss Kessler ?
— C’était écrit sur les revues qui traînaient sur la table du salon, Einstein.
Cette fois, il éclate franchement de rire.
— C’est Paul qui m’a abonné à la plupart de ces revues quand j’avais 14 ans… Tu vois,
finalement, j’ai eu une vie plus facile que beaucoup d’autres. Je trouve ça normal de tendre la main à
ceux qui en ont besoin.

Nous pénétrons dans la ville. La nuit est en train de tomber et les rues brillent de mille feux
avec toutes les lumières de Noël pendues à droite et à gauche.
— Je participe à l’effort de guerre aussi en aidant à la préparation de colis pour nos troupes et
nos vétérans. Je dois reconnaître que la plupart du temps je ne sais même pas pourquoi nos soldats
sont envoyés au combat. Mais eux se battent, et moi non. Je peux au moins faire ça pour eux.
Je l’observe alors qu’il est de nouveau concentré sur sa conduite. Je suis censée être une fille
intelligente, et je n’ai pourtant jamais pensé à ça. Je suis comme ces millions d’Américains qui
imaginent que tout leur est dû : l’argent, la liberté, le bonheur. À l’instant, ma vie m’apparaît d’une
futilité affligeante.
— Et puis, il faut être honnête, continue le cow-boy qui ne remarque rien du tumulte intérieur
qui m’agite. Je n’aurai sans doute jamais de famille, alors je trouve ça naturel d’aider ceux qui en
ont et qui ont de la difficulté à joindre les deux bouts.
Pas de famille ? Je ne comprends pas de quoi il peut parler.
— Je n’aimerais pas paraître intrusive, mais pourquoi « pas de famille » ?
— Franchement, quelle femme voudrait venir s’enterrer dans un ranch avec un mec déjà marié
à son boulot ? Je n’ai rien de formidable à offrir.
Pendant quelques secondes, je me demande s’il déconne. Avant de me rendre compte qu’il est
on ne peut plus sérieux. Il me vient à l’esprit une liste plutôt fournie de tout ce qu’il aurait à offrir…
— Crois-moi, Sage. J’en connais un rayon sur les mecs mariés à leur travail. Mon père adoptif,
Camden… Je les ai côtoyés toute ma vie et je peux te promettre que tu n’es pas de ceux-là.
Je n’avais pas remarqué qu’il avait garé son pick-up. Nous sommes arrivés à destination, mais
je n’ai pas terminé ce que j’ai à lui dire.
— Tu es dévoué à ton job, oui. Et tu es un passionné, sans aucun doute. Mais tu prends du
temps pour ceux qui comptent pour toi : ta mère, ton boss… Et tu fais du bénévolat sur tes jours de
repos ! Il n’y a pas moyen que mon fiancé fasse quelque chose qui ne soit pas self-centré quand il ne
travaille pas. Ce qui n’arrive presque jamais, soit dit en passant.
Je reconnais être un peu dure avec Cam. Mais ma colère n’a pas encore eu l’occasion de
retomber. Mon regard accroche celui de Sage et une myriade de sentiments indéchiffrables passent
dans le sien. Je comprends qu’il ne sait pas quoi répondre, je décide donc de lui enlever une épine
du pied en changeant de sujet.
— Nous sommes arrivés ?
— Oui, c’est juste ici, me confirme-t-il en désignant un bâtiment en brique rouge très semblable
à celui où je me suis rendue en début de semaine.
Il descend de voiture sans rien ajouter et je le suis dans la rue animée.

Au rez-de-chaussée du building, une immense vitrine nous offre une vue sur l’intérieur et sur
les bénévoles qui se préparent. Une vraie ruche. Nous pénétrons dans les lieux qui me rappellent un
peu la cafétéria de mon lycée. En plus convivial.
Sage m’emmène vers la cuisine, auprès d’une femme qui doit être dans la soixantaine : petite,
frêle, mais avec une prestance qui vibre dans toute la salle. Elle en impose, c’est incontestable.
— Ruby, comme promis, je t’amène de la main-d’œuvre supplémentaire aujourd’hui. Je te
présente Emerson, une amie. Emerson, Ruby Nicholson, la responsable de la soupe populaire
d’Hamilton.
— Enchantée, madame Nicholson.
— Tssss, pas de madame avec moi. Ruby, ça suffira amplement. Je te l’enlève immédiatement,
Sage, pas moyen de trouver quelqu’un capable d’agencer les colis pour les troupes correctement.
Elle crochète son bras sous le mien et m’attire dans une pièce au fond de la cuisine. Des
articles de première nécessité sont alignés sur des étagères : des nouilles chinoises qui se cuisent
avec juste un peu d’eau chaude, du thon et d’autres aliments divers en boîte, du thé et du café, du
sucre et toutes sortes de condiments, des noix et autres friandises, des crayons et du papier à
lettres, des piles, des produits de toilette. Jamais je n’aurais imaginé qu’on ne leur fournisse pas
déjà tout ça.
Ruby doit lire dans mes pensées. Ou alors ma tête offre une idée suffisamment explicite de ma
surprise.
— Ils ont vraiment besoin de ces colis, ma chère. Bien sûr, ils sont nourris et logés, mais on ne
leur donne que le strict minimum. Avec tout ça, on améliore leur quotidien. Le vendredi, on prépare
des colis alimentaires pour les vétérans dans la nécessité. Certains vivent avec presque rien. Si ça te
dit de revenir la semaine prochaine…
Je n’ai même pas le cœur de lui expliquer que la semaine prochaine je serai en Californie dans
un luxe indécent que je ne suis pas sûre de mériter, alors je hoche la tête en silence et me retrousse
les manches.
— Dites-moi ce que je peux faire, Ruby.
Elle me donne une liste de ce que je dois mettre dans chaque colis, le plus compliqué étant de
tout faire rentrer dans les cartons qui sont d’une taille réglementaire.
Je m’attelle immédiatement à la tâche et je m’en sors plutôt bien. J’ai toujours été bonne à
Tetris.

De temps en temps, Ruby m’appelle à la rescousse pour aller servir les repas des personnes qui
ont commencé à arriver aux alentours de 16 heures.
Alors que je dépose du pain dans chaque plateau-repas, mon épaule quasi collée à celle du dieu
grec au stetson, je me rends compte que je me suis rarement sentie aussi vivante. Ces gens qui
n’ont rien m’apportent plus que n’importe quel soi-disant ami en Californie.
24

Sage

Alors que je regarde Emerson évoluer parmi les bénévoles, je me retrouve encore une fois
subjugué par son aisance. Comme hier soir, je remarque à quel point elle s’adapte facilement. Au
milieu de ces gens qu’elle ne connaît pas, dans un environnement à l’opposé de ce dont elle a
l’habitude, elle se fond dans la masse. Elle se retrousse les manches comme tous ceux qui viennent
ici une ou plusieurs après-midi par semaine.

Alors qu’elle est en train de rire à une blague vaseuse d’Andrew, je constate qu’elle n’a plus
rien à voir avec la princesse californienne qui a débarqué il y a quelques jours au Trapper Creek
Ranch.
Je me demande qui elle est, au fond. Celle de ce soir : avenante et dévouée ? Celle du Rodeo
Saloon : charmeuse et envoûtante ? Ou la Californienne qui m’a pris pour le voiturier : légèrement
hautaine et distante ?

Comme souvent, les trois heures sous les ordres bienveillants de Ruby défilent sans que je
m’en aperçoive. À 19 heures, les derniers repas ont été distribués et j’achève de nettoyer la cuisine
alors que quelques volontaires sont en train de dresser plusieurs tables côte à côte à l’autre bout de
la salle. Le dîner à la fin du service, tous les samedis, est une coutume ici. Une manière de resserrer
les liens entre bénévoles.
Alors que je cherche Emerson du regard, Ruby arrive à mes côtés et me pose une main sur
l’épaule.
— Efficace, la petite. Ramène-la la semaine prochaine, tout le monde l’adore.
— Même toi, vieille grincheuse ? demandé-je en souriant.
— Même moi, ça veut tout dire. Et un peu de respect pour tes aînés, gamin !
J’apprécie vraiment Ruby, et elle me le rend bien. Elle était ma prof de littérature au
secondaire, c’est elle qui m’a donné goût au bénévolat quand elle m’a proposé de venir l’aider au
centre au lieu d’écoper d’heures de colle.
— Par contre, ça va être compliqué pour la semaine prochaine… Emerson repart chez elle
demain.
— Mouais… On verra ça.
Elle s’éloigne un sourire au coin des lèvres alors qu’Emerson approche. Qu’est-ce qu’elle est
encore allée s’imaginer ?
— Bon boulot, ma chère ! lance-t-elle à la Californienne en passant à ses côtés.
— Impressionner Ruby le premier jour, ajouté-je quand elle arrive vers moi, je te félicite. Elle
est coriace, cette vieille chouette.
Elle rit à mes propos, tout en jetant un œil vers la chouette en question.
— Je n’ai pourtant pas fait grand-chose… Je comprends pourquoi tu viens ici une fois par
semaine ! Je crois que je vais essayer de trouver ce genre de centre vers chez moi. Je ne m’étais
jamais sentie aussi utile et vivante. Alors merci, Sage.
— C’est plutôt à nous de te remercier…
Elle soulève les épaules comme si elle ne savait pas trop quoi dire.
— Le samedi, les bénévoles se font un repas tous ensemble. Tu es conviée, bien entendu, mais
on peut rentrer aussi, si tu préfères.
— Oh ! Non, ça me ferait plaisir de rester. Tout le monde a été très sympa avec moi.
Nos regards s’accrochent comme ils n’arrêtent pas de le faire depuis hier soir.
— On n’attend plus que vous, les jeunes ! nous hèle Andrew depuis la table où tous les
bénévoles se sont rassemblés.

Ma paume glisse en bas de son dos machinalement et nous rejoignons les autres. Je me maudis
d’avoir eu ce réflexe idiot, même si Emerson ne semble pas en faire cas. Je retire rapidement ma
main qui n’en fait qu’à sa tête et serre les poings.
Je sens la main de la Californienne effleurer mes doigts puis les presser légèrement avant
qu’elle se glisse à l’une des deux places vacantes autour de la table. Elle a une façon bien à elle de
communiquer : c’était sa manière de me faire comprendre qu’elle ne m’en voulait pas pour ce geste
qui aurait pu être jugé déplacé par cette fille à qui j’ai promis une amitié et rien d’autre. Pourtant,
tout en moi crève de retrouver ce que nous avons partagé cette nuit.

Autour de la table, les plats s’échangent, les bières tournent et les discussions sont, comme
toujours, animées. Une seule règle le samedi : pas de politique ni de religion. Et personne n’y
déroge. On bavarde de tout et de rien : de nos quotidiens, de nos boulots respectifs. Les parents
parlent de leurs enfants. Les grands-parents de leurs petits-enfants. Et Emerson et moi continuons
nos échanges muets. C’est subtil et je suis persuadé qu’à part cette vieille curieuse de Ruby,
personne d’autre ne remarque quoi que ce soit.
Sur le banc, nos mains se frôlent sans jamais réellement se toucher. Nos regards se trouvent
souvent avant de se détourner. Parfois, c’est son genou qui vient rencontrer le mien sous la table,
avant de repartir dans la direction opposée, comme si elle ne l’avait pas fait exprès. Je suis troublé.
Elle aussi.
Le seul point noir de cette soirée est le téléphone de la belle rousse qui n’arrête pas de sonner
dans la poche de son jean. Au point qu’elle finit par l’en extraire pour l’éteindre. Pas avant que j’aie
pu lire le prénom de monsieur l’avocat sur l’écran tactile. Je n’ai pas envie de penser au fait
qu’Emerson a un fiancé qui l’attendra à l’aéroport lorsqu’elle atterrira demain. Je refuse de
culpabiliser inutilement pour ce qui s’est passé entre nous hier. Dans vingt-quatre heures, elle ne
sera plus là, je veux juste profiter de sa présence tant que je peux.

Il est presque 23 heures quand nous reprenons la route pour le Trapper Creek. Ma princesse
californienne est étrangement silencieuse.
À quelques kilomètres du ranch, elle finit par allumer son téléphone. Je me concentre sur
l’asphalte qui défile comme si c’était la chose la plus précieuse au monde. Je tâche simplement de
faire semblant de ne pas m’intéresser à ce qui se passe juste à côté de moi.
Emerson soupire lourdement, l’œil scotché sur son iPhone.
— Tu lui as parlé depuis hier ?
Mais pourquoi lui ai-je demandé ça ? Ça ne me regarde pas !
— Désolé, je n’ai pas à te demander ça.
Je vois du coin de l’œil qu’elle me fixe un instant en silence avant de se tourner vers la vitre de
sa portière.
— Ne t’inquiète pas…
Je suis surpris d’entendre le son de sa voix. Je le suis encore plus quand elle poursuit, quelques
secondes plus tard :
— J’imagine qu’il n’a pas apprécié que je le snobe toute la journée. Il aime que tout se passe
selon ses plans…
— Je ne pensais pas que tu étais du genre à te laisser contrôler par qui que ce soit. Est-ce qu’il
s’est excusé pour… enfin, de t’avoir blessée hier ?
Elle lâche un petit rire cynique.
— Je ne crois pas qu’il s’en soit rendu compte.
Ça me tue de me dire que ce mec passe à côté de ce que sa future femme est réellement. Non,
ce qui me tue, c’est qu’elle s’oblige à être quelqu’un d’autre pour lui correspondre. Mais qui suis-je
pour juger ? Je devrais être bien placé pour savoir qu’on ne se comporte pas toujours de la bonne
façon, y compris avec les personnes qui devraient compter le plus. Paul en est un exemple flagrant.

Alors que je pense à mon boss en stationnant mon pick-up, je m’aperçois qu’il est debout contre
la porte de mon chalet. Emerson me dévisage avec une incompréhension dans le regard, je hausse
les épaules pour lui faire comprendre que j’ignore ce que Paul fait ici à cette heure.
Nous nous glissons tous les deux dans l’obscurité entourant le Trapper. Paul enlève son stetson
alors que nous approchons et, soudainement, je me demande s’il n’est pas là pour autre chose que
sa fille biologique. Son air grave fait monter une crainte incontrôlable en moi.
— Paul ? Tout va bien ? Est-ce que Lorene…
— Ta mère va bien. Désolé. Je ne voulais pas te faire peur. J’aimerais simplement parler à
Emerson et je ne savais pas à quelle heure vous alliez rentrer.

Je déverrouille ma porte afin que nous nous réfugiions à l’intérieur. Pas par pitié pour mon
patron qui doit attendre depuis un bon moment, mais pour Emerson. Je n’ai aucune envie qu’elle se
les gèle dehors parce que son géniteur a subitement décidé de lui adresser la parole sur un ton
correct.

J’ai le temps de me débarrasser de ma veste, de mes bottes et de mon stetson avant de réaliser
que la Californienne est restée figée dans l’entrée. Les yeux braqués sur celui qui l’a superbement
ignorée il y a deux jours. Mon boss n’a pas bougé non plus. Il semble essayer de trouver la bonne
façon d’entamer cette conversation qu’il aurait dû avoir avec elle il y a plusieurs jours.
— Emerson, je… je suis…
— Pas la peine de perdre votre salive, monsieur Hunter. Je sais que vous n’avez jamais voulu de
moi ici. Je ne suis pas venue pour ça de toute façon… J’ignorais que j’avais la moindre chance de
vous trouver là. Quoi qu’il en soit, je ne vous en veux pas. Vous ne me devez absolument rien. Et je
n’ai pas besoin de vous dans ma vie non plus.
Paul soupire et se tourne vers moi.
— Est-ce qu’elle parle toujours autant ?
Je hausse les épaules. Je ne prendrai pas parti. Même pas pour celui qui a souvent été là pour
moi. Mais pour elle non plus, même alors que je devrais. Sur ce coup, ils vont devoir composer tous
les deux.
Je me dirige vers la cuisine pour faire couler du café. C’est un peu tard pour ça, mais je préfère
rester occupé pendant qu’ils discutent. Ça ne m’empêche pas de laisser traîner une oreille pour
entendre ce que Paul a à lui dire.
— Je sais que tu n’as pas besoin de moi, Emerson. Et ça fait mal, crois-moi…
— Mais…
— Attends. Laisse-moi juste terminer. Si j’arrête maintenant, je n’aurai pas le courage de
reprendre.
Depuis la cuisine, je le vois faire un pas dans sa direction.
— Je sais que tu imagines que nous n’avons jamais voulu de toi. Et je n’ai rien fait ces derniers
jours pour te détromper. Mais l’histoire, ton histoire, est tellement plus compliquée que ça… J’ai mis
du temps, mais cet après-midi, je me suis rendu compte que j’en crèverais si tu partais sans
apprendre la vérité.
Emerson ricane et Paul lève les mains en signe d’apaisement.
— Je sais. Ça te paraît un peu culotté de ma part de te dire tout ça ce soir… Tu aurais tous les
droits de m’envoyer voir ailleurs. Mais je voudrais que tu restes. Ne prends pas cet avion demain.
Passe les fêtes de fin d’année ici. Laisse-moi la possibilité de tout t’expliquer, de mieux te connaître.
Quoi ?
— Quoi ?
La réaction d’Emerson fait écho à ma surprise intérieure.
— Je me doute que tu dois avoir des tas de choses prévues avec ta famille, ton fiancé… mais
accorde-moi simplement cette année. Pour les vingt-deux ans que je n’ai pas eus avec toi.
— Je ne comprends rien.
— Je sais. Mais justement, reste. Je te promets de tout te dire. Il me faudra un peu de temps, je
ne suis qu’un vieux grincheux imbuvable, mais je t’expliquerai tout.
Le canapé émet un léger grincement quand Emerson se laisse finalement tomber dessus. Il ne
fait aucun doute qu’elle va refuser. Qui pourrait avoir envie de s’enterrer ici pour les fêtes de fin
d’année ? Surtout quand on a une famille, des amis… un futur mari…
— D’accord. Je reste.
Quoi ?
Je quitte la cuisine pour me rapprocher de mon patron et de cette femme qui me rend
complètement dingue. Elle me dévisage alors que j’avance, une interrogation sans doute écrite sur
mon visage.
— Désolée, Sage. Ça ne t’embête pas ? Je ne sais même pas quoi dire…
— Ne dis rien. Évidemment que ça ne me gêne pas.
Menteur ! Tu viens de signer pour quelques jours de torture supplémentaires.

Paul promène son regard entre nous comme s’il ne saisissait pas ce dont il vient d’être témoin.
— Tu peux habiter dans mon chalet, Emerson, propose-t-il.
— C’est gentil, mais je préfère rester en terrain neutre pour le moment. On pourrait déjeuner
ensemble demain midi ?
— Oui, je comprends. Le dimanche midi, nous mangeons tous les trois au milieu des clients du
ranch. Après l’office. Joins-toi à nous.
Je remarque un instant d’hésitation dans le regard d’Emerson.
— Je vais passer mon tour pour l’église, mais je peux vous rejoindre après.
Je connais bien Paul. Et à l’instant, je n’ai aucun mal à déchiffrer sur ses traits qu’il imagine
que sa fille va sans doute finir en Enfer puisqu’elle ne croit pas en Dieu. Je souris presque en
constatant à quel point il se contient pour ne rien dire. Emerson ne se laisse dicter sa conduite par
personne. Sauf par son fiancé, apparemment.
— Rejoins-nous à 11 h 30 dans la salle à manger du Trapper, dans ce cas.
Elle hoche la tête et, soudainement, l’atmosphère s’alourdit de nouveau. Il va falloir du temps
avant que les choses paraissent plus simples entre eux.
— Je vous laisse, les jeunes. On se voit demain.
Mon patron se dirige vers la sortie sans demander son reste et je comprends subitement que
mon obsession pour la belle rousse risque de ne pas faiblir de sitôt.
25

Emerson

Quand j’émerge, le lendemain matin, il me faut quelques minutes pour intégrer que ma
conversation avec Paul Hunter a bien eu lieu. Mon géniteur m’a réellement proposé de passer les
fêtes de fin d’année avec lui et les Daniels. Et j’ai accepté.
Stressée, je n’ai réussi à somnoler que quelques minutes par-ci par-là avant de sombrer sur le
petit matin. La pire heure pour s’endormir. J’ai la sensation d’avoir la gueule de bois sans avoir bu
une goutte d’alcool.

Après un instant, je me résous à me traîner jusqu’à la salle de bains. J’ai une tête de déterrée,
mais je me sens plus vivante que je ne l’ai été depuis longtemps. La perspective de fêter Noël
comme il se doit me fait trépigner de plaisir.
Ce matin, je décide d’opter pour une douche plutôt qu’un bain. Je finis même par me rincer à
l’eau froide, histoire d’achever d’effacer toute trace de fatigue. Un maquillage soigné apporte la
dernière touche à ma remise en état.

Une fois habillée, je sors de ma chambre pour emprunter l’escalier. Je suis immédiatement
cueillie par un parfum de toasts grillés et de café fraîchement coulé. C’est la meilleure odeur qui
existe. Celle qui me réveillait souvent le matin avant qu’on emménage à Rancho Santa Fe. Après, les
cuisines étaient bien trop loin de mes quartiers et j’ai fini par oublier le sentiment de bien-être
procuré par cet arôme. Jusqu’à ce matin.
Sage est assis à la table du coin repas, dos à cette immense fenêtre qui donne sur la campagne.
Il porte une tasse à ses lèvres en lisant le journal, et je me gorge un instant de la beauté de cette
image. Son air concentré lui fait froncer légèrement ses sourcils. Des rayons de soleil éclairent ses
cheveux blonds et une partie de son visage. Mon obsession ridicule n’est pas près de disparaître s’il
tourne une pub pour l’homme de maison parfait tous les matins.
Il lève la tête alors que je m’approche de la table.
— Hé ! Bien dormi ?
— J’ai connu mieux. Quelle heure est-il ?
— Neuf heures. Je pars dans trente minutes. Ma mère a dû remplir mes placards hier pendant
qu’on était à Hamilton. Elle avait sûrement peur que je te laisse mourir de faim.
Je ris en attrapant un morceau de pain parfaitement toasté. Sage me sert une tasse de café, et
je savoure en silence un instant.
— Je peux venir te chercher à 11 h 30 si tu veux, reprend-il.
— Pas la peine, je vais marcher. Je vous rejoindrai au ranch.
— Tu préférerais que je reste ?
Sa proposition me surprend tellement que je demeure muette un moment.
— Non, ne t’inquiète pas. Il faut que j’appelle mon père adoptif et Camden, de toute façon.
Pour les prévenir que je ne rentre pas aujourd’hui.
La crainte de la réaction de mon fiancé fait monter une drôle d’angoisse en moi. Je plonge le
nez vers ma boisson pour tenter de faire bonne figure.
— J’imagine qu’ils ne seront pas ravis de ne pas t’avoir auprès d’eux à Noël.
Je hausse les épaules. Camden se servira certainement de cette excuse pour râler, mais la
vérité, c’est qu’il ne supporte pas de ne pas contrôler la situation.
— Nous ne fêtons pas vraiment Noël, à vrai dire…
— Comment ça ?
— Mes parents organisent une soirée caritative tous les ans. Même séparés, ils gardent des
rapports cordiaux aux yeux de tous. C’est un beau geste, je ne critique pas, mais ça ne ressemble
pas à l’idée que je me fais de Noël. Pas de décoration de l’arbre en famille. Pas de lait de poule. Pas
de chaussettes accrochées à la cheminée, ni d’ouverture des cadeaux en pyjama.
Quand je relève la tête, ce que je lis dans le regard clair de Sage est indéchiffrable. Il ne fait
pas preuve de pitié, mais d’une incompréhension manifeste. Et d’un je-ne-sais-quoi que je ne
parviens pas à m’expliquer.
— Je t’avoue que ça me paraît inconcevable. De ne pas célébrer ce genre de fêtes, je veux dire.
Ici, c’est une vraie tradition. Et en général, on ne fait pas les choses à moitié.
— Ça n’a pas toujours été comme ça. Il y a eu une époque où les Kessler ressemblaient
davantage à une famille. Une époque où l’on fêtait Thanksgiving, Noël, et où Doug Kessler invitait
les voisins pour un barbecue le 4 Juillet. C’est loin, mais je m’en souviens quand même un peu.
Après ça, les affaires de mon père ont prospéré au-delà de ce que lui-même aurait pu espérer un
jour. On a déménagé à Rancho Santa Fe et plus rien n’a jamais été pareil. Ni entre mes parents, ni
dans notre famille.
Il hoche la tête comme s’il me comprenait, et je m’aperçois que je viens de me lamenter sur ma
famille presque parfaite et sur sa trop grosse fortune. Vu de l’extérieur, ça devait ressembler à ça,
en tout cas.
— J’ai l’air de me plaindre, mais ce n’est pas le cas. Je n’ignore pas à quel point j’ai de la
chance, surtout après avoir travaillé à tes côtés au centre hier. J’aurais juste aimé qu’on reste une
famille unie. J’imagine qu’on ne peut pas tout avoir.
— Je sais que tu n’étais pas en train de te plaindre, Emerson, et je fais partie des gens qui
croient réellement que l’argent ne fait pas le bonheur. La taille du compte en banque et la limite sur
sa carte de crédit ne font pas tout.
C’est pourtant l’optique dans laquelle on m’a élevée. La réussite de mon père a toujours été
l’objectif premier de ma mère. Pourtant, leur couple n’aura pas résisté à son arrivée…
Je ne suis pas malheureuse, loin de là. J’ai un père aimant et je suis fiancée à l’un des meilleurs
partis de Los Angeles, que j’aime évidemment. Je ne devrais pas avoir besoin de plus. Mais c’est
pourtant cette envie d’autre chose qui m’a poussée à accepter la proposition de Paul. Au fond, j’en ai
assez de vivre confortablement dans ma routine.
— Je crois que j’ai été élevée dans un cocon douillet en marge de la vraie vie… Et je ne me
rends compte que maintenant que ça n’a jamais comblé le vide que je ressens depuis longtemps.
— Quand mon père s’est barré, on était fauchés, pourtant je n’ai jamais été plus heureux que
depuis ce jour. On était comblés parce qu’on était libres et entourés de gens qui se préoccupaient
vraiment de nous
Je hoche la tête en silence. Les brunchs du dimanche et les enterrements de vie de jeune fille
au Costa Rica me semblent bien loin de ce qui me comblerait, soudainement.

Le nez dans ma tasse de café, je vois le cow-boy regarder sa montre avant de se mettre debout.
Il commence à faire couler l’eau de l’évier, mais je me lève précipitamment pour l’arrêter.
— Tu as préparé le petit déjeuner, laisse-moi au moins faire la vaisselle, que je ne me sente pas
complètement inutile.
— Je n’insiste pas, j’ai horreur de ça.
— C’est pour ça que l’homme a inventé le lave-vaisselle !
— Tu es certaine que c’était un homme ? réplique-t-il.
— Sans aucun doute. Quand les femmes ont commencé à parler du fameux « partage des
tâches ménagères ».
— Tu brodes, là, on est d’accord ?
— Complètement. Je ne me rappelle pas avoir déjà fait la vaisselle un jour, ça te prouve à quel
point j’ai été pourrie et gâtée. Tu vois à quoi je m’abaisse pour toi, cow-boy ?
Il éclate de rire et ce son grave résonne dans des parties de mon anatomie qui n’ont pas encore
eu le bon goût de se rendormir depuis vendredi soir.

Je suis presque soulagée quand la porte se referme derrière lui quelques minutes plus tard.
Une fois la corvée de nettoyage achevée, je grimpe les marches jusqu’à ma chambre pour aller
chercher mon téléphone et ma tablette numérique. Je m’installe dans le canapé en cuir face à la
bibliothèque et commence par ouvrir mes mails. Je passe rapidement en revue ceux que j’aurais pu
manquer. Rien de passionnant. À part ce mail de Claire Pettibone qui me propose certaines
modifications sur ma robe de mariée. Il faudra que je la rappelle pour en discuter avec elle. Mon
dernier essayage me semble s’être déroulé il y a une éternité. Alors que c’était il y a moins de deux
semaines. Une fraction de seconde dans une vie. Des années-lumière dans mon état d’esprit actuel.
Je m’attelle ensuite à régler les détails pratiques de mon séjour prolongé dans le Montana.
J’appelle la compagnie aérienne pour annuler mon billet d’avion. Alors que je leur dicte mon numéro
de carte bancaire pour payer les frais d’annulation, je commence à rédiger un courriel pour prévenir
mon amie agent de voyages. Je ne lui expose pas les circonstances de ce changement, lui expliquant
simplement que je ne repartirai pas avant les fêtes et que je réserverai un nouveau billet plus tard.
Je m’occupe également de prolonger le contrat de ma voiture de location. Encore une fois, on me
demande une date que je ne connais pas. Moi qui n’imaginais rester ici que deux jours, je n’ai plus
envie de penser au retour. Je sais qu’il devra arriver à un moment ou à un autre, mais je n’ai pas
besoin de savoir quand.
Je termine en envoyant un message à Emily, la gouvernante de notre maison de Rancho Santa
Fe. Je lui demande de me faire parvenir quelques vêtements supplémentaires par FedEx express. Je
ne lui précise pas la raison de cette demande, mon père finira sans doute par lui expliquer. Emily
était déjà avec nous à Los Angeles, et elle fait pour ainsi dire partie de la famille.
Voilà, maintenant, tu ne peux plus reculer, Em !

Je me lève un instant, longe la bibliothèque avant de m’arrêter devant la baie vitrée pour
m’absorber quelques minutes dans ce paysage époustouflant.
Je me réinstalle confortablement dans le sofa en cherchant le numéro de téléphone de mon
père dans la liste de mes contacts. Je suis persuadée qu’il comprendra. Doug Kessler peut être
impressionnant quand il est contrarié, mais il sait que je suis une adulte et que je ne prends jamais
de décisions irréfléchies. Enfin, presque jamais.
La tonalité résonne, et je n’éprouve aucune difficulté à visualiser mon père en train de lire son
journal à la table de son petit déjeuner. Il est un peu plus tôt en Californie, mais il a toujours été
matinal.
— Emerson ?
— Oui, papa, c’est moi. Je ne te dérange pas ?
— Pas du tout, ma chérie. Tout va bien ? Tu ne dois pas rentrer aujourd’hui ?
Je prends une grande inspiration.
— Justement, il y a un changement de programme.
— Quel genre de changement ?
Son ton neutre m’encourage à continuer.
— Paul Hunter, mon… Enfin, euh, mon…
— Père biologique, m’aide-t-il.
— Oui. Il est venu me parler hier soir. Il aimerait que je reste un peu plus longtemps. Il m’a
proposé de passer les fêtes de fin d’année avec eux. Il veut qu’on apprenne à se connaître.
Un silence me répond au bout du fil, dans ma tête c’est la panique.
— Tu dois sûrement te dire que c’est une mauvaise idée, mais je crois que je n’aurai pas
d’autres opportunités d’en apprendre plus sur mon passé.
— Non, au contraire, je pense que c’est une très bonne idée, chérie. Je suis même soulagé.
J’avais peur que ce Paul Hunter te laisse repartir sans savoir quelle femme formidable tu es
devenue.
— Mais… tu n’es pas fâché ?
— Em, tu es une adulte, chérie. Je te fais confiance. Et j’estime que c’est important que tu
comprennes d’où tu viens, que tu en apprennes plus sur tes racines.
— Je ne serai pas là à Noël…
— Tu veux dire, cette sauterie soi-disant caritative que ta mère continue d’organiser tous les
ans pour faire croire à nos voisins et amis que tout va bien dans le meilleur des mondes, en leur en
mettant plein la vue au passage ? Tu sais très bien que tu ne louperas rien.
— Je reconnais que ça ne va pas vraiment me manquer.
— Est-ce que tu l’as dit à Camden ?
Je soupire. Il me connaît si bien.
— Pas encore. Je vais l’appeler juste après.
— Il risque de ne pas être aussi compréhensif que moi…
— J’en ai conscience. Il est déjà sur les nerfs depuis que je suis ici.
— Hum… N’oublie pas que tu dois faire les choses pour toi, et non pour lui. S’il t’aime, il finira
par saisir ce que ça représente pour toi et il s’en remettra.
S’il m’aime ? C’est une drôle de façon de le formuler.
— Des nouvelles de maman ? enchaîné-je pour changer de sujet.
— Un mail de temps en temps. Elle garde les pieds sur terre même dans les bras de ses
mignons quand il s’agit de l’entreprise. Et d’argent. Elle sera là demain de toute façon.
Je frémis face à l’amertume dans la voix de mon père.
— Oui, elle ne raterait cette soirée pour rien au monde.
Si mon ton fait écho au sien, c’est parce que je n’ai toujours pas digéré l’absence de Judith
Kessler à mes côtés pour les essayages de ma robe de mariée. Pour une réception où elle pourra se
faire mousser aux yeux de tous, malgré son abandon de la cellule conjugale, elle répond présent
chaque fois.
— On ne la changera plus, tu sais, ajoute doucement mon père.
— Je sais, papa. Je dois te laisser, il faut que j’appelle Cam.
— À bientôt, princesse. Profite bien de ton premier Noël enneigé !

Je ris en raccrochant, et c’est déterminée que je compose le numéro de mon fiancé.
— Je me demandais quand tu allais enfin arrêter de bouder comme une gamine !
Voilà la première chose que l’amour de ma vie me sert quand il décroche après la première
sonnerie. Bon sang, ça commence bien !
— Bonjour à toi aussi, Camden. Merci, je vais très bien, et toi ?
— Bébé, ça ne m’amuse pas.
— Mais moi non plus. Respire, Cam. Et reprenons depuis le début.
Il soupire et je me rends compte à quel point il est furax. C’est un peu fort ! J’ai quand même
plus de raisons que lui d’être en colère.
— Tu n’as répondu à aucun de mes appels, hier ! J’étais inquiet, Em.
— Tu as une drôle de façon de le montrer.
— Je…
— Non, attends ! Laisse-moi finir. Je n’ai pas répondu à tes appels parce que tu as vraiment été
d’une froideur insensible au téléphone, vendredi… J’étais mal après cette soirée et tu m’as répondu
entre deux dossiers comme si je n’avais pas d’importance !
— Tu sais très bien que c’est faux.
— Quand j’ai voulu te dire que ça m’avait blessée, continué-je sans tenir compte de ses mots, tu
m’as balancé un « je te l’avais bien dit ». Je ne suis pas une enfant, Cam, combien de fois faudra-t-il
que je te le répète ?
Un silence suit ma diatribe. J’entends mon fiancé marcher dans son living room. Je l’imagine
glisser une main dans ses cheveux courts, comme il le fait quand il est préoccupé.
— Je ne trouve pas que de m’ignorer toute une journée soit une preuve de maturité, mais
passons. On pourra reparler de tout ça quand tu seras de retour. Ton avion atterrit à 18 heures, c’est
bien ça ?
Et merde !
— Justement. Je ne rentre pas. Enfin, pas aujourd’hui en tout cas.
Un peu rude comme manière de lui annoncer, non, Em ?
— Quoi ? Comment ça, tu ne rentres pas ?
— Mon père biologique a finalement décidé de m’adresser la parole. Il a apparemment des
choses à me dire et m’a demandé si je pouvais rester. J’ai dit oui.
— Tu déconnes, bébé ?
— Je n’ai jamais été aussi sérieuse.
— Mais qu’est-ce qu’il pourrait bien t’apprendre ? Que tu es née dans un taudis au coin du
feu ? Qu’ils n’avaient pas assez d’argent pour te nourrir convenablement ? Que tout ça, c’était pour
ton bien ?
Cette fois, il est hors de lui. Quand il est comme ça, il devient carrément odieux.
1
— Je te rappelle que je suis née au Cedars Sinai , Cam. J’ai besoin de ça, tu comprends. J’ai
besoin d’en savoir plus pour avancer. Pour fonder moi-même une famille, il faut que je découvre d’où
je viens. Sinon, ce vide sera toujours là, se rappelant à moi quand je serai la plus vulnérable. Je sais
que c’est important pour toi d’avoir une famille, Camden. Je fais ça pour nous aussi. Je ne serai
jamais prête à avoir des enfants si je ne dépasse pas tout ça.
Alors que je pensais le baratiner, les mots s’imposent comme une vérité au fur et à mesure
qu’ils sortent de ma bouche. Ils apaisent mon fiancé, mais ils apaisent également quelque chose en
moi.

C’est infiniment plus sereine que je raccroche quelques minutes plus tard avant de filer me
changer pour le premier repas de ma vie avec cet homme sans qui je ne serais pas sur terre.
Et quand je parcours le chemin menant au Trapper, je réalise brusquement que c’est
exactement pour cette raison que je suis venue au départ. Le notaire, ce n’était que l’excuse qu’il
me manquait pour foncer tête baissée en quête de mes racines, comme je le souhaitais depuis des
années sans même en avoir conscience.

1. Clinique privée de Los Angeles, la plus importante et la plus réputée de Californie.


26

Sage

Sur la route du retour de l’église, le silence est omniprésent dans la voiture, comme souvent le
dimanche. Paul et moi ne sommes pas de grands bavards. À l’arrière, Lorene a bien essayé
d’amorcer quelques tentatives de conversation, sur le sermon du pasteur Taylor, si je ne me trompe
pas mais, comme toujours, elle n’a eu qu’un succès très relatif. Je ne me rends à l’office que pour
faire plaisir à ma mère, alors en parler…
La plupart des gens du coin pensent que nous n’avons pas de très bonnes relations parce que
je l’appelle par son prénom. Je le fais depuis tellement longtemps que je ne me rends plus compte de
la façon dont ça peut sonner pour les personnes extérieures. J’ai commencé à l’appeler Lorene à une
période de ma vie où je lui en voulais pour le départ de mon père. J’en voulais à la Terre entière, à
vrai dire. J’ai continué, car je suis sûr qu’elle sait maintenant que je ne suis plus ce gamin paumé de
l’époque. Et aussi pour me remémorer ce par quoi nous sommes passés. Nous sommes proches
parce que, à un moment de nos existences, nous nous sommes rendu compte qu’à deux nous étions
plus forts.

Il est à peine 11 h 30 quand nous arrivons tous les trois dans le hall du Trapper, pourtant
Emerson est déjà là, juste devant l’immense sapin décoré par ma mère cette semaine. Elle porte la
même robe que lors de ce premier dîner dans le chalet de Paul. Cette rencontre pendant laquelle il
ne lui avait pas adressé la parole. Espérons que le repas de ce midi se passe un peu mieux que ça.
Je ne peux pas empêcher mes yeux de caresser ses courbes mises en valeur par le tissu qui la
colle comme une seconde peau. Seule la belle rousse sait comment revêtir une robe aussi moulante
sans avoir l’air provocante. Elle porte les fameuses bottines que je revois sans mal arpenter le zinc
du Rodeo Saloon.
Elle nous regarde avancer avec appréhension, l’angoisse visible dans les muscles de sa nuque
tendue et son sourire crispé.
Lorene s’approche et l’embrasse dans une accolade sans se poser plus de questions. Je sais que
ma mère adore la Californienne, et cette dernière paraît de plus en plus à l’aise avec elle. Mon
patron est plus froid et reste dans la retenue, ne lui accordant qu’un signe de tête et quelques mots
lancés du bout des lèvres.
— Merci d’être venue.
— Pas de problème. Merci de m’avoir invitée, monsieur Hunter.
Il s’arrête un instant à quelques centimètres d’elle, semblant soudainement trouver étrange
que sa propre fille l’appelle par son nom de famille. Il reprend finalement sa marche jusqu’à la salle
à manger qui est déjà bien pleine.

Notre table est dressée en plein milieu du restaurant, comme tous les dimanches. C’est le seul
moment que Paul passe vraiment avec la clientèle, même s’il fait parfois exception pour quelques
habitués.
Je souris à Emerson en décalant la chaise à ma gauche pour qu’elle puisse s’y glisser. Elle
mime un « merci » avec ses lèvres et je m’assieds en posant discrètement ma main sur la sienne. Je
ne sais pas ce que je fabrique, mais elle semble avoir besoin de gestes rassurants pour s’apaiser et
je n’ai trouvé que ça. Il ne manquerait plus que ma mère l’ait vu, j’en entendrais parler pendant dix
ans.
— Bon dimanche, monsieur Hunter. Lorene. Sage. Mademoiselle.
Scott est un serveur parfait. Il ne ferait jamais de réflexions déplacées sur la présence
exceptionnelle d’Emerson avec nous, mais son regard accroche un peu trop longtemps ses formes à
mon goût. Sage, sérieux, elle ne t’appartient pas ! À moi, non, mais à l’avocat californien qui va lui
passer la bague au doigt, certainement. Et il serait bien que je n’oublie pas ce petit détail.
J’attends que Scott nous ait énuméré les plats du jour et les spécialités de la chef que je
connais déjà par cœur, pour me tourner légèrement vers Emerson qui a le nez plongé dans sa carte.
Je me cache derrière la mienne pour pouvoir lui poser la question qui me brûle les lèvres.
— Comment se sont déroulés les appels à ton père et… euh, à ton fiancé ?
Je ne suis même pas foutu de me souvenir du nom de ce type. Cameron ? Jayden ? Aucune idée.
— Mon père a été super, comme toujours. Très compréhensif, malgré les circonstances. Il
pense même que c’est une bonne chose. Il dit que ça m’aidera à passer à un nouveau chapitre de ma
vie.
J’imagine qu’elle parle de son mariage et je n’aurais jamais cru que ça me pose problème à ce
point. Emerson continue, ignorant tout de la tempête dans mon cerveau.
— Avec Camden, ça a été beaucoup plus compliqué.
Ah oui, voilà, Camden !
Elle se tait, ne désirant sans doute pas en dire plus, avant de reprendre après avoir jeté un œil
à Paul et Lorene et avoir constaté qu’ils ne la regardaient pas :
— Quand les choses lui échappent, il est parfois un peu excessif.
— Quand la situation lui échappe ou quand toi tu lui échappes ? ne puis-je me retenir de lui
demander.
Elle m’offre un petit sourire gêné, comme si elle ne pouvait absolument rien aux sautes
d’humeur de son fiancé. Cette Emerson n’est décidément pas celle que j’ai entendue chanter
vendredi soir. Ni celle qui a dansé avec moi et que j’ai eu l’occasion de tenir dans mes bras, même
un court instant. Je me sens soudain privilégié en réalisant que ce type en Californie n’a pas la
chance de connaître vraiment celle qu’il va épouser.

Alors que Scott revient prendre notre commande, je remarque que Paul semble perdu dans ses
pensées et que ma mère me dévisage avec une expression semi-amusée, semi-contrariée. Elle seule
sait afficher cet air pas tout à fait réprobateur. Aucun doute, elle doit avoir surpris mon échange
avec ma voisine de table. Je hausse les épaules de manière nonchalante, mais je suis bon pour une
discussion dès qu’elle réussira à me parler seule à seul.
Je demande une salade César en entrée et le poisson du jour. Emerson commande la soupe de
poisson et le poulet basquaise, tous deux des spécialités de Sophie.
— Très bon choix, Sweetie, tu vas te régaler, affirme ma mère.
Emerson rougit, je crois que c’est l’utilisation de ce surnom qui lui fait cet effet, comme si elle
n’avait pas l’habitude. Elle n’évoque pas souvent sa mère, pour ainsi dire jamais, pourtant elle doit
bien lui donner des petits surnoms de temps en temps, non ?
Le repas se déroule dans un silence quasi absolu. Je ne me hasarde plus à parler à Emerson, de
peur que Lorene ne se fasse des films sur ce qu’il pourrait se passer entre la belle rousse et moi.
Paul est, quant à lui, toujours aussi taciturne. Sans doute encore plus qu’à l’accoutumée. Nous
attendons tous qu’il se décide à échanger avec sa fille nouvellement retrouvée, mais il reste muet et
Emerson n’ose sûrement pas aborder les sujets délicats.
Seule ma mère essaye d’entretenir un minimum de conversation, en posant quelques questions
anodines auxquelles nous répondons tous du bout des lèvres. Sacrée ambiance !

Alors que le dessert vient de nous être servi, Paul nous surprend tous en se raclant la gorge. Il
va enfin sortir de son mutisme et tout le monde autour de cette table a son attention pleine et
entière.
— J’ai vu la secrétaire de maître Perkins à l’office, tout à l’heure. Elle est de Darby.
Il s’adresse à Emerson qui ouvre de grands yeux ronds comme si elle ne s’attendait pas à ça.
Ou comme si elle ne comprenait pas où son père biologique veut en venir. Comme nous tous.
— Oui ?
— Elle en a profité pour me dire qu’elle avait quand même bloqué la date du 28 décembre dont
elle t’avait parlé quand tu t’es rendue à l’étude l’autre jour. Au cas où tu changerais d’avis et que tu
décides de prolonger ton séjour.
Lorene le dévisage, visiblement interloquée, avant de me regarder moi, et enfin Emerson, qui
manifestement ne sait pas comment réagir.
— Très bien. Je serai là.
— Je me doute que tu seras là. C’est pour ça que tu es venue au départ, non ? La succession de
ta mère.
Il n’a pas osé ? Un pas en avant, deux pas en arrière. Si ça se passe comme ça tous les jours,
Emerson risque vite de regretter d’être restée.
Ma mère regarde Paul comme si elle était sur le point de le planter avec sa fourchette et, du
coin de l’œil, je vois que ma Californienne se lève, droite comme un i. Elle a revêtu l’armure de
princesse hautaine qu’elle avait en arrivant au Trapper Creek.
— Merci beaucoup pour ce déjeuner.
Elle reste très polie, trop polie, comme si elle pouvait exploser au moindre débordement. Mais
qui ne le ferait pas à l’instant ?
Paul a les larmes aux yeux et je comprends soudainement à quel point il souffre dès
qu’Emerson est dans la pièce. Mais ça ne lui donne aucun droit de la traiter comme il le fait.
Alors que sa fille passe à côté de lui pour sortir de la salle de restaurant, il lui attrape le
poignet pour la retenir et le relâche presque immédiatement quand elle le fusille du regard.
— Je suis désolé, débite-t-il avant qu’elle continue sa fuite. Je ne suis qu’un vieux con grincheux
et je n’ai absolument aucune idée de comment me comporter avec toi, Emerson. Je sais que je
manque de tact et que tu aurais aimé que je te parle de ta mère, de toi… J’en avais l’intention
jusqu’à ce que je me rende compte que j’ignore totalement comment faire ça.
— Arrêter de m’agresser serait un bon départ, vous savez.
Elle est toujours en colère, mais elle a fait un pas en arrière pour écouter ce que mon patron
avait à dire.
— Je peux essayer, affirme-t-il calmement. Viens ce soir à la maison, avec Sage. Le 23
décembre, on décore le sapin. C’est une tradition en quelque sorte. Et on pourra parler plus
facilement.
Elle soupire et je peux lire sur ses traits sa détermination à faire des efforts.
— Très bien. Je viendrai. À tout à l’heure.
Mon patron lui répond d’un simple hochement de tête, mais son expression s’est adoucie.
Emerson continue sa route en serrant timidement l’épaule de ma mère au passage.
— À ce soir, Sweetie.
Je me lève immédiatement, mon dessert intact devant moi.
— Je vais la raccompagner, expliqué-je.
Je jette un dernier regard à Paul et ajoute :
— Ce soir, essaye de ne pas la faire fuir encore une fois, d’accord ?
Il acquiesce en silence et je presse le pas pour rejoindre Emerson avant qu’elle ne sorte du
ranch.

— Hey !
— Il ne fallait pas interrompre ton repas pour moi.
— Ne t’inquiète pas, je n’avais plus faim, de toute façon. Tu veux que je te dépose au chalet ?
Elle enfile son manteau et semble peser le pour et le contre en même temps.
— Tu fais quoi le dimanche après-midi, en général ? finit-elle par demander.
— Comme tous les jours, je prends soin des chevaux. Et je m’occupe de l’intendance du ranch
si besoin.
— Je peux venir avec toi ?
Sa question me prend au dépourvu. Cette fille m’obsède, mais qu’en sera-t-il si je commence à
passer encore plus de temps avec elle ? C’est un jeu dangereux, mais courir le risque ne m’a jamais
paru aussi attirant qu’à l’instant.
— Bien sûr !
Quand son sourire s’agrandit et que son regard émeraude accroche le mien, je comprends que,
quoi qu’il arrive, je suis déjà foutu.
27

Emerson

Je ne sais pas ce qui m’a pris de suggérer à Sage de l’accompagner aux écuries cet après-midi.
Certes, je n’avais pas le goût d’être seule après ce repas, catastrophique – pourquoi Paul m’a-t-il
invitée alors qu’il n’avait manifestement pas envie de me voir ? Peut-être la douleur que j’ai lue dans
ses yeux n’est-elle pas étrangère à son attitude. Je dois lui rappeler cette femme qu’il a aimée toute
sa vie et qu’il ne reverra jamais – mais passer du temps avec celui qui entretient le ranch va de
nouveau me mettre au supplice.

Alors que le cow-boy vient de garer son pick-up devant son chalet, je me tourne à demi vers lui.
— Je vais aller me changer. Je serai rapide.
— Pas de problème, je t’attends.
Une fois la porte d’entrée ouverte, je grimpe à la hâte les marches menant à ma chambre. Je
me déshabille avant de passer un jean slim que je glisse dans les bottes de Lorene. J’enfile un pull
sans doute légèrement trop décolleté pour ce genre d’activité, mais je m’enroule dans un de mes
châles en cachemire comme si c’était une écharpe.
Je me retiens à la dernière minute de retoucher mon maquillage. Tu dois arrêter de chercher à
lui plaire, Em !

Je dévale les escaliers pour trouver le dieu grec du Montana qui m’attend dans l’entrée, une
seconde veste matelassée à la main. Il me la tend alors que j’étais sur le point d’enfiler mon
manteau.
— Ça sera beaucoup moins salissant. Elle va être un peu grande, mais tu auras chaud et tu
n’auras qu’à retrousser les manches.
— Merci, Sage.
Il hausse les épaules, presque gêné que je puisse être reconnaissante de quelque chose d’aussi
simple. Peu importe, l’attention me touche, comme beaucoup de ce que fait Sage pour moi depuis
que je suis au Trapper Creek.

Après seulement quelques mètres à l’extérieur, nous atteignons les écuries attenantes à son
chalet. Je suis subjuguée, même ici le luxe règne. Je retrouve cette odeur qui m’avait manqué, ce
mélange de parfum bestial et de celui du cuir qui me rappelle de bons souvenirs. Ceux de mes
années lycée et de nos balades avec Andrea et Hadley.
Je respire à pleins poumons et laisse échapper un gémissement de bien-être. Je me reprends
quand je remarque que Sage m’observe avec le même regard que vendredi soir.
— Désolée. Je me rends compte que ça m’avait manqué. Je n’ai pas monté depuis une éternité à
Rancho Santa Fe.
— Alors c’est décidé. Puisque tu restes un peu plus longtemps, je t’emmènerai en randonnée
équestre juste après Noël. Tu en dis quoi ?
— Que c’est une super idée !
J’inspecte la pièce autour de moi, me perdant dans la contemplation de la quinzaine de chevaux
dont certains nous regardent converser paisiblement.
— Est-ce que je peux t’aider ?
— Je crois que Jeff a fait bien plus que sa part du travail ce matin. C’est mon second aux
écuries, ajoute-t-il en voyant mon air interrogatif. Il faut simplement panser ceux qui sont sortis
aujourd’hui. Il y a un petit panneau en ardoise sur la porte de leur box avec le nom d’un client,
normalement.
— Tu veux dire qu’ils randonnent dans la neige ?
Il éclate de rire comme si j’avais dit l’énormité la plus comique de l’année. C’est sans doute le
cas, me connaissant.
— Em, les chevaux sauvages peuvent vivre dehors à l’année, tu sais. On rentre les nôtres parce
qu’ils ne sont plus sauvages depuis des générations pour la plupart, mais ils pourraient rester en
extérieur une grande partie de l’année. Tu n’as jamais monté dans la poudreuse ?
Je secoue la tête, me sentant idiote de ne pas avoir pensé à ça.
— Je n’ai jamais monté que dans le sud de la Californie. On y voit rarement la neige.
— Il faut absolument qu’on remédie à ça.
— Je te prends au mot, cow-boy. J’ai hâte de te contempler en train de manier le lasso.
Il rit de plus belle tout en m’indiquant où je peux trouver les brosses et les étrilles.
Quand il se reprend, ses yeux brillent d’amusement. Il est encore plus beau comme ça. Je fonds
comme une ado, ce qui n’est pas une bonne chose.
Je me concentre sur ma tâche et me retourne vers lui une dernière fois alors qu’il me désigne
un box.
— Tu peux t’occuper de Tempest, si tu veux, c’est le plus doux.
— Il ne porte pas bien son nom alors.
— Non, en effet… C’était mon idée. J’aurais aimé l’appeler Tornado, mais je me suis dit que
mon obsession de gosse pour Zorro allait être un peu trop évidente.
À mon tour de rire à en avoir mal au ventre. Je ne sais pas depuis combien de temps ça ne
m’est pas arrivé. Mais bon sang, qu’est-ce que ça fait du bien !

Je pénètre précautionneusement dans le box de Tempest en lui flattant l’encolure et en lui
parlant à voix basse pour ne pas l’effrayer. Sage a raison, je ne pense pas avoir déjà vu un cheval
aussi calme et affectueux. Il me laisse lui curer les sabots sans rechigner et finit par poser sa tête
sur mon épaule alors que j’achève de le brosser.
Je ressors de son box pour me rendre compte que Sage a avancé beaucoup plus rapidement
que moi. J’ai honte de dire que quelqu’un s’occupe de ça pour moi en Californie. Et je ne comprends
même pas pourquoi. J’ai vraiment été élevée comme une princesse.

Alors que je l’observe un moment, le cheval de la stalle à côté de laquelle je me tiens sort la
tête pour me regarder attentivement.
— Salut, toi.
Je lève les yeux pour lire son nom.
— Storm, enchantée. Moi c’est Emerson.
C’est une jument et elle est absolument magnifique. Sa robe est d’une flamboyante teinte
caramel. Seules ses pattes sont noires, comme si elle les avait trempées dans un pot de peinture. Sa
crinière est également d’un sombre profond. Le contraste entre les deux couleurs m’hypnotise
quelques secondes.
J’avance lentement ma paume et la pose sur sa crinière avant de glisser sur son encolure. Je la
caresse un moment en lui parlant. Je raconte n’importe quoi, mais ça n’a pas d’importance.
Quand je finis par enlever ma main et reculer d’un pas, Sage est à ma droite et me dévisage
comme s’il ne m’avait jamais vue. Ses yeux vont et viennent entre moi et la jument, et je vois ses
sourcils se froncer.
— Un problème ? lui demandé-je pour le sortir de sa transe.
— Une démonstration, plutôt. Écarte-toi un peu et regarde.
Le cow-boy s’avance à son tour vers Storm. Alors qu’il se tient à ma place, la bête devient
nerveuse. Quand il lui présente sa main, comme je l’ai fait quelques minutes plus tôt, la jument se
met à ruer dans son box, obligeant son soigneur à reculer pour qu’elle ne se blesse pas. Je ne
comprends pas.
— Approche-toi à nouveau.
Je m’exécute avec précaution pour ne pas effrayer Storm. Elle se calme et se laisse caresser de
nouveau.
— C’est incroyable.
— Elle a un problème avec les hommes ?
Il secoue la tête, incrédule.
— Elle a un problème avec tout le monde. Storm était la jument de Christa. Elle était sauvage,
elle l’a apprivoisée et dressée, mais elle a toujours été la seule à pouvoir l’approcher. C’est devenu
très difficile de s’occuper d’elle depuis…
— Oh !
Alors que ma main est encore posée sur Storm, celle-ci vient appuyer sa tête contre moi. Je ne
dirais pas qu’elle a l’air douce et docile, mais je n’aurais jamais pensé qu’elle ne permettait à
personne de la toucher si Sage ne me l’avait pas révélé.
— C’est un hasard, non ? Si elle se laisse faire avec moi ?
— Aucune idée. C’est la première fois que je la vois aussi proche de quelqu’un sans s’agiter.
— Si on fait une balade, je devrais la monter.
— C’est une très mauvaise idée, si tu veux mon opinion. Elle risque de t’envoyer à l’hôpital.
— Je suis sûre que non.
— On a le temps d’en reparler…
— Tu as surtout le temps de changer d’avis, insisté-je.
— Tu es têtue, non ?
— Juste un peu.
Il rit et je me surprends à aimer de plus en plus ce son.
— En attendant, princesse, on devrait aller se préparer pour ce soir. Je ne sais pas si tu avais
remarqué, mais Paul n’apprécie pas trop qu’on ne soit pas ponctuel.
À mon tour d’éclater de rire.

Quelques minutes plus tard, alors que je m’apprête à me glisser sous la douche pour pouvoir
me débarrasser de l’odeur des chevaux, je réalise que ça m’importe beaucoup plus que je ne le
pensais que mon père biologique m’estime digne d’être sa fille. C’est ridicule. J’ai grandi sans lui et
je m’en suis plutôt bien sortie, sans me vanter. Mais c’est un sentiment dont je ne peux me défaire.
Je prends chaque pique qu’il m’envoie comme une attaque personnelle. J’espère que cette soirée se
déroulera mieux…
28

Emerson

Je me presse tellement de me préparer que, une fois n’est pas coutume, je suis prête avant
Sage, dont j’entends toujours la douche couler. Je mentirais si je disais que l’idée de jeter un coup
d’œil à son corps d’Apollon nu ne me vient pas à l’esprit. Mais c’est humain, non ?
Je me contemple une dernière fois dans le miroir en pied de l’entrée. J’ajuste ma robe pull,
tournant sur moi-même pour m’assurer que mes bas restent invisibles. Un ultime coup d’œil sur ces
bottines que je n’ai étrangement plus envie de quitter, et je me sens prête à affronter mon géniteur
et ses secrets.

J’entre dans le salon à l’instant où mon cow-boy sort de sa chambre. Avec sa barbe de quelques
jours parfaitement taillée, ses cheveux indisciplinés et son look rustique moderne, Sage pourrait
sans problème obtenir le rôle de Redford dans un remake de L’homme qui murmurait à l’oreille des
chevaux.
Je lui offre un sourire franc tout en vérifiant que je ne suis pas en train de baver et lui me le
renvoie en me détaillant rapidement de la tête aux pieds.
— Prête ?
— Oui. Enfin non, pas vraiment. En fait, je ne sais pas trop. Mais c’est pour ces explications que
je suis restée de toute façon, je ne vais pas reculer maintenant.
— Alors en route, conclut-il gentiment.

La piste menant au chalet de Paul contourne les écuries pour monter légèrement dans la
plaine. Alors que je suis assise dans le pick-up de Sage, mon regard essaye de percer la nuit déjà
tombée.
— Cette vue sur la Voie lactée est à couper le souffle. Tu sais qu’on ne la voit pas chez moi ?
— J’en ai entendu parler. À cause des lumières de la ville, c’est ça ?
Je hoche la tête et poursuis la conversation tout en descendant de l’habitacle, le regard levé
vers l’immensité céleste.
— C’est tellement dommage de ne pas pouvoir apprécier ça toutes les nuits.
Et je le pense. C’est ce qui me charme le plus dans cette région : les étoiles. Enfin ça et les
cow-boys mannequins.
Sage ne répond pas, les yeux rivés dans la même direction que moi.
— Je ne comprends pas comment vous faites, finit-il par dire. Je ne pourrais pas me passer de
ce spectacle.
— Quand tu ne l’as jamais vu, tu ne sais pas ce que tu manques…
Un peu comme notre rencontre. Si nous n’avions jamais fait connaissance, je ne serais pas en
plein questionnement sur mes choix de vie…
Je secoue la tête pour chasser mes pensées inappropriées et suis Sage dans le chalet de Paul.
Je me déshabille dans le sas d’entrée avant de pénétrer dans la pièce principale, accueillie par la
douce chaleur du feu de cheminée.
Le propriétaire du Trapper Creek se lève du sofa, son visage semble beaucoup moins fermé que
ce midi. Harry Connick Jr. chante Noël en sourdine et l’ambiance dans le living room me donne à
nouveau ce sentiment de réconfort familier.

La soirée démarre en douceur. Nous mettons en place des guirlandes électriques et autres
ornements, que nous replaçons à plusieurs reprises pour être certains qu’ils sont idéalement
installés.
Au son du crépitement du bois dans l’âtre, je flotte dans une sensation de déjà-vu. Comme
quand on émerge d’un rêve dont on peine à se souvenir. Je sais avoir connu ce genre de fêtes avec
mes parents adoptifs, mais c’est si lointain que je me demande parfois si c’est vraiment arrivé.
C’est un moment doux et apaisant, à l’inverse de tous ceux que j’ai passés avec mon père
biologique jusqu’à présent. Il ne parle pas beaucoup, mais il sourit, ce que je n’aurais jamais pensé
voir.

Puis nous passons à table pour un délicieux dîner préparé par Lorene. Elle s’efforce de
nouveau de faire la conversation et, cette fois, chacun met du sien pour que la soirée se passe au
mieux. Je laisse à Paul le temps dont il a besoin pour se livrer. Je sais qu’approcher un cheval
fougueux de manière frontale n’est pas une bonne solution.

Une fois le repas terminé, je m’éclipse aux toilettes un instant. Alors que je reviens dans le
salon, je suis attirée par un cliché posé sur un long buffet. Je m’approche, intriguée. Pas étonnant
que Lorene ait eu un choc en me voyant débarquer au ranch, mardi…
Je sursaute quand une main se pose sur mon épaule. Sage et Lorene sont figés devant la
cheminée, mon père adoptif à mes côtés. Ses yeux sont secs, mais la douleur que j’y lis est presque
intolérable.
— Je l’ai ressortie ce soir, pour toi. Je voulais que tu puisses la voir. Je trouve ça injuste que tu
n’aies jamais pu la rencontrer. Cette photo, c’est tout ce que je peux faire. Je voudrais te promettre
qu’elle restera là tout le temps, mais je ne suis pas certain de pouvoir supporter de contempler son
visage tous les jours.
— Je lui ressemble.
Ce n’est pas une question, mais pas tout à fait une affirmation non plus.
— Oui, tu lui ressembles. Et pas juste physiquement. C’est aussi pour ça que c’était si dur pour
moi. Mais des gens avisés m’ont fait comprendre à côté de quoi j’allais passer en te laissant repartir.
Ils ont été là pour moi quand j’en ai eu le plus besoin, je leur devais bien ça.
J’ai du mal à quitter des yeux le visage de Christabella. Ma mère, celle qui m’a portée pendant
neuf mois. Ses iris sont identiques aux miens, et elle affiche une crinière flamboyante. Même en
photo, elle semble vibrer de ce genre d’aura qu’ont les personnalités solaires.
— Pourquoi suis-je née à Los Angeles, monsieur Hunter ? ne puis-je m’empêcher de le
questionner.
— Paul, s’il te plaît. J’ai conscience d’être un étranger pour toi, mais j’aimerais bien l’être un
peu moins après ces quelques jours. Autant commencer par-là.
Il fait un geste en direction du salon.
— Asseyons-nous. L’histoire est longue…
Je me laisse tomber dans le sofa et récupère maladroitement le verre de chardonnay que me
tend Lorene avant de s’installer près de la cheminée. Elle me sourit d’un air de dire « tu en auras
besoin ».
— Sage, je sais que tu m’en as voulu d’apprendre cette partie de ma vie et de celle de Christa
comme ça. Assieds-toi avec nous… l’invite Paul.
Le cow-boy, un peu abasourdi, se laisse choir à mes côtés. Sa cuisse se presse contre la mienne
tant il est proche de moi, mais il ne semble pas avoir l’intention de se décaler. À vrai dire, je n’ai pas
envie de prendre mes distances non plus.

Paul se ressert un verre et s’installe confortablement dans le fauteuil club qui nous fait face, sa
cheville nonchalamment posée sur son genou. Comme s’il allait nous raconter une histoire anodine.
Mais la souffrance dans ses yeux clairs est toujours là.
— Commençons par la genèse, sans quoi tu ne comprendras rien.
— Pas la peine de remonter aux origines de l’homme non plus, hein…
Paul me regarde avec l’air de se demander si je plaisante.
— Pardon. Je dis n’importe quoi quand je suis nerveuse. Je me tais.
Sage ricane à mes côtés.
— Donc, le commencement, reprend Paul. Je suis né à Darby. Au Trapper Creek, très
exactement, même si, à l’époque, il ne ressemblait pas tout à fait à ça. Mon père avait poursuivi
l’élevage de chevaux sauvages que son père et son grand-père avant lui avaient fait fructifier. On a
les plus belles bêtes du pays ici, tu sais.
J’acquiesce en souriant, amusée de percevoir une vraie fierté dans son ton.
— J’avais cru le remarquer cet après-midi.
— Elle a rencontré Storm, explique Sage. Cette tête de mule s’est laissée approcher, et même
toucher…
Un instant abasourdi, Paul se reprend vite.
— Cette carne va me rendre dingue. Plus lunatique, c’est impossible.
À mes côtés, Sage est sur le point d’ajouter quelque chose, mais je le retiens d’une main posée
sur son bras. Je ne veux pas que mon père biologique se laisse distraire.
— Les plus belles bêtes de la région, oui. Mais faire de l’élevage peut être usant et mon père
n’avait déjà pas une santé de fer à l’époque. Il a commencé à ouvrir le ranch aux touristes. Dans des
formules bed and breakfast, au départ. Puis il s’est rendu compte que les gens étaient prêts à
débourser des sommes considérables pour se perdre au milieu de nulle part et profiter de balades
équestres dans la nature. Quand j’ai eu trois ans, il a commencé à transformer le domaine. Il a
notamment fait bâtir ce chalet et quelques bungalows.
Il fait une pause un instant pour siroter son whisky et semble s’absorber dans la contemplation
des flammes avant de continuer.
— L’argent n’était pas un problème, bien qu’une fortune dans le Montana n’ait sans doute rien
à voir avec une fortune en Californie. Les choses ont vite pris de l’ampleur, jusqu’à ce que le
Trapper devienne un des hôtels les plus réputés de la région, presque tel que tu le connais
aujourd’hui.
Je hoche la tête comme si j’arrivais à visualiser l’évolution du ranch au fil des années.
— Que faisiez-vous quand c’était encore votre père qui dirigeait le Trapper ?
— Globalement, la même chose que Sage aujourd’hui. J’ai d’ailleurs rapidement habité le chalet
qui est le sien désormais. Je préférais, même si lui non plus ne ressemblait pas à ce qu’il est
maintenant. Ta mère a vraiment fait des miracles partout sur la propriété.
Je frissonne en l’entendant l’appeler de cette façon. Je ne suis pas certaine de me faire un jour
à ce lien de parenté avec cette femme que je ne connaîtrai jamais. Paul semble le remarquer et se
presse de poursuivre son récit.
— La seule différence notable à l’époque, c’était les stages.
— Les stages ?
— Oui, des séjours de cours d’équitation pour la jeunesse dorée qui débarquait à toutes les
vacances scolaires, le plus souvent des côtes Est et Ouest. Les jeunes venaient entre amis, louaient
un bungalow, tous frais payés par papa-maman, évidemment.
— C’est vous qui vous occupiez de ces cours ?
Il hoche la tête, le regard légèrement voilé.
— C’est comme ça que j’ai rencontré Christabella. Elle était venue avec deux amies. Elle m’a
fait accepter en un quart de seconde toutes ces conneries romantiques auxquelles je ne croyais pas.
Le coup de foudre, l’amour au premier regard…
— Attendez, ma mère n’était pas originaire du Montana ? Je veux dire, j’avais compris qu’elle
n’était pas de Darby, mais…
Il secoue la tête, un léger sourire de retour.
— Une Californienne cent pour cent pur sucre. Comme toi. Son père était un très gros
producteur de vin près de San Jose. Mais elle s’est adaptée au Montana comme si elle y avait
toujours vécu. C’était un esprit libre et rebelle, Christa.
— Je croyais qu’elle avait accouché à Los Angeles parce que mes parents adoptifs habitaient là-
bas…
— Non. C’est beaucoup plus compliqué que ça.
Je bois une gorgée de vin, puis je descends presque la moitié de mon verre. Lorene avait
raison, j’en ai plus que besoin.

Paul reprend le fil de son récit. Il évoque un temps où le Paul Hunter que je connais n’existait
pas, une époque où mon père adoptif était un jeune homme plein de fougue et d’insouciance. Il
raconte leur histoire comme on raconte une belle histoire d’amour, de celle qu’on ne lit que dans les
livres : intense, lumineuse et éternelle.
Perdu dans ses souvenirs, il revit en même temps que je les découvre les balades à deux dans
la campagne du Montana, les cours particuliers, les soins aux chevaux dans l’intimité des écuries…
Je jette un regard rapide au cow-boy à côté de moi et continue d’écouter Paul et de lire entre
les lignes ce qu’il ne dira jamais : les premiers baisers et ces autres premières fois d’un couple
tombé amoureux comme si demain n’existait pas.

Il s’interrompt un moment, muré dans une douleur que nous sommes sûrement incapables de
sonder.
Quand il reprend, ses yeux sont humides, mais sa voix est ferme.
— Son stage ne devait durer que trois semaines, mais Christa est parvenue à négocier un mois
de plus avec ses parents. Ils n’ont pas rechigné, sans doute trop heureux d’être débarrassés d’elle
pour un temps supplémentaire. Ta mère n’a jamais réussi à se conformer aux règles et les Sinclair la
considéraient avant tout comme un problème à résoudre. Ici, elle était libre. Enfin.
— Et après un mois, que s’est-il passé ?
Je me découvre avide de savoir.
— Elle n’est jamais montée dans l’avion qu’elle devait prendre pour rentrer chez elle. C’était
mal. Et illégal. Je ne l’ai réalisé que plus tard. Je l’aimais trop pour ne pas suivre ses envies un peu
délirantes. Elle m’a convaincu de mentir à mes parents, de leur raconter que le travail au ranch était
une sorte de punition pour avoir été virée de son dernier établissement scolaire. Ce qui était en
partie la vérité.
— Et pour les Sinclair ?
Ses lèvres s’étirent en un léger sourire alors qu’il semble se rappeler une anecdote.
— Christa était douée pour amener les gens à penser comme elle. Ils ont été plus qu’heureux
qu’elle leur apporte une solution qui n’entache pas leur image. Elle n’avait plus de lycée, elle aurait
été la risée de tous leurs amis. Ta mère n’a jamais aimé vivre dans le milieu où elle est née, et elle
aurait tout fait pour en échapper. Elle a réussi à convaincre ses parents qu’elle reviendrait plus
calme et dans le droit chemin.
— Je n’arrive pas à croire que ses parents aient pu…
Alors que j’allais m’offusquer, je me tais, prenant conscience que ma réalité n’est peut-être pas
si éloignée de celle de ma mère biologique. Judith Kessler aurait pu réagir comme les Sinclair. La
preuve étant qu’elle ne sait pas où je me trouve. Elle n’a pas de nouvelles de moi depuis presque
deux semaines et c’est le cadet de ses soucis.
— Christa n’avait pas des parents très aimants, Emerson.
— Est-ce qu’ils ont fini par comprendre ce qu’il se passait entre vous ?
Il hoche la tête, tout sourire disparu.
— Ils ont réussi à l’inscrire dans un nouveau lycée et ils ont souhaité qu’elle rentre. Elle a
refusé, mais ils sont venus la chercher. Un jour, comme ça, sans prévenir. C’était peu de temps avant
Noël. Je crois aussi qu’ils auraient eu du mal à expliquer l’absence de leur fille pendant les fêtes à
leurs soi-disant amis. Quand ils sont arrivés, c’était trop tard. Tu avais fait ta place, et rien ne
pouvait changer ça.
— Ils auraient pu la forcer à avorter, non ?
Je crois que je viens de le choquer. Ou de lui faire prendre conscience de quelque chose qu’il
n’avait jamais imaginé vingt-trois ans en arrière.
— Légalement, je pense que oui. Mais les parents de Christa étaient très croyants et
pratiquants. Je présume qu’ils n’ont jamais songé à cette éventualité.
— Comment ont-ils réagi, alors ?
— Très mal. Ils ont compris immédiatement en la voyant. Christa a toujours été très fine et sa
grossesse apparaissait déjà.
Je hoche la tête, comme si je pouvais imaginer leur réaction, ce qui n’est pas tout à fait faux.
Une grossesse dans notre milieu aisé, sans être mariée, même à mon époque, ça ne passerait pas.
Alors il y a plus de vingt ans…
— Avant de poursuivre, Emerson, continue Paul en appuyant ses coudes sur ses genoux,
j’aimerais que tu saches que nous ne nous sommes jamais posé la question de te garder ou non. Bien
sûr, ce n’était pas prévu. Pas comme ça en tout cas. Mais nous t’avons désirée à la minute où nous
avons appris que tu étais là.
J’ai plongé le regard dans mon verre de vin que Sage a dû remplir, sans même que je le
remarque. Je n’ose pas relever la tête, de peur que mon père biologique ne voie à quel point ses
paroles me perturbent. Elles remettent en question tout ce que j’ai toujours cru. Mais alors pourquoi
ai-je grandi chez les Kessler plutôt que chez les Hunter ?
— Je ne saisis pas, Paul. Si vous aviez bien voulu de moi, je n’aurais pas été adoptée, si ?
— J’allais t’expliquer. Après avoir découvert que leur fille était enceinte de moi, les parents de
Christa étaient hors d’eux. Ils ont menacé d’appeler la police parce qu’elle était mineure, alors que
moi, non… Mes parents ont réussi à les calmer. Ils n’étaient pas particulièrement heureux de la
situation, mais ils avaient appris à apprécier ta mère.
Il se lève pour remplir son verre à nouveau, avant de venir se rasseoir. Je ne suis plus certaine
de vouloir entendre la suite, mais la main de Sage qui serre la mienne me donne du courage. Je
crève d’envie qu’il continue de me toucher et, quelque part, ça me terrifie.
— On a tous eu l’impression qu’ils essayaient de s’adapter à la situation, reprend mon père
biologique. Ils ont bien caché leur jeu… Sa mère a voulu organiser une visite chez un obstétricien
renommé de Missoula, même si Christa était déjà correctement suivie. Une fois sur place, ils l’ont
obligée à monter dans un avion. Quand elle n’est pas revenue ce soir-là, j’ai compris que ses parents
n’accepteraient jamais. Ni notre enfant, ni notre relation.
Mes larmes coulent franchement cette fois et je ne cherche plus à les cacher. Paul ne semble
pas les remarquer, perdu dans les derniers souvenirs qu’il a de moi, quand je n’étais qu’un rêve
lointain dans le ventre de ma mère.
— Tout ce que je vais te dire, je ne l’ai appris qu’après. Pendant des mois, je n’ai pas eu une
seule nouvelle, ni de Christa ni de ses parents. Je t’ai imaginée pousser dans son ventre, j’ai imaginé
tes premiers coups. J’ai vu la date prévue de son accouchement arriver sans que je puisse y faire
quoi que ce soit. Pendant ce temps, Christa était presque séquestrée dans un appartement luxueux
de Los Angeles, dans le secret absolu, bien sûr. Elle était surveillée vingt-quatre heures sur vingt-
quatre. Jusqu’à ta naissance. Jusqu’au moment où tes grands-parents t’ont confiée à tes parents
adoptifs. Tout avait été arrangé par la mère de Christa.
— Mais c’est illégal ! m’écrié-je.
Je ne comprends pas comment on peut infliger ça à sa propre fille.
— Ta mère a signé les papiers d’adoption, Emerson.
— Mais…
— Ils l’ont menacée. De me poursuivre en justice, de me jeter en prison. Je ne pense pas que
j’aurais été condamné, mais leurs avocats étaient puissants. Et pleins de ressources. Ils ont effrayé
Christa sans lui faire part de ses droits, et des miens, sur notre enfant. Quand on a réalisé qu’on
aurait pu faire quelque chose, il était trop tard.
— Alors Christabella est revenue au ranch sans…
— Sans toi. Après des mois d’inquiétude, j’ai senti mon cœur exploser de joie en la voyant. Pour
finir en miettes quelques instants après, quand j’ai compris que tu n’étais pas avec elle.

Le silence dans le chalet est assourdissant. J’entends mon cœur battre à tout rompre, et je sens
le sang pulser dans mes tempes. Je perçois la respiration de Sage, les larmes étouffées de Lorene.
Mon verre n’est plus entre mes mains, je ne me rappelle plus quand je l’ai posé sur la table basse.
— Comment est-elle revenue ?
Parmi toutes les questions que je pourrais formuler, c’est la seule qui passe la barrière de mes
lèvres.
— Grâce à son meilleur ami. Le seul avec lequel elle a toujours gardé contact. La mère de
Christa a relâché sa surveillance une fois que tu n’étais plus dans la balance. Elle a réussi à
communiquer avec lui. Il lui a donné de l’argent et lui a payé son billet d’avion pour revenir ici.
Christa a tiré un trait sur ses parents, et ils ont dû en faire de même puisqu’ils ne sont jamais venus
la chercher… Ils ne sont même pas venus à son enterrement.
Il secoue la tête comme s’il n’en revenait toujours pas. J’essuie de nouvelles larmes sur mes
joues. Si j’étais tombée enceinte d’un inconnu à 18 ans, ma mère aurait sans l’ombre d’un doute
essayé de faire la même chose…

Soudainement, tout ça est beaucoup trop à intégrer en une seule soirée. La nausée me brûle la
gorge. Je n’ai qu’une envie, me glisser dans mon lit, m’enrouler dans les couvertures et m’endormir
sans repenser à tout ce que je viens d’apprendre. J’ai besoin d’une pause, en espérant que mon
cerveau soit disposé à me l’accorder.
Je me lève doucement, comme si je craignais de ne pas tenir debout.
— Paul, merci de m’avoir permis de rester et d’avoir accepté de me raconter votre histoire et la
mienne.
Je suis plus polie que je ne l’ai jamais été. Mon ton est inerte parce que je me force à
n’exprimer aucune émotion. Dans le cas contraire, j’ai peur de me mettre à hurler.
— Si tu as la moindre question, tu sais que tu peux venir me parler ?
Je hoche la tête alors qu’il se lève à son tour. Sage est déjà debout, à la recherche de nos
vestes.
— Je ne serai sans doute jamais le père parfait, et je n’ignore pas que tu as quelqu’un qui
remplit déjà ce rôle en Californie. J’ai pensé pouvoir faire comme si tu n’étais pas revenue dans ma
vie, mais c’est impossible. Je voudrais seulement… être là pour toi. Quand tu en auras besoin et si tu
en as envie.
Nouveau hochement de tête, je me donne l’impression d’être un robot ou l’un de ces chiens qui
dodelinent sur la plage arrière des voitures. Je laisse Sage m’aider à enfiler mon manteau. Paul en
profite pour attraper une de mes mains et la serrer entre les siennes.
— J’ai juste besoin de temps, et d’une bonne nuit de sommeil. On se verra demain pour la
veillée, si ça vous… si ça te convient.
— Oui, ça me convient tout à fait.

Alors que je marche en direction de la voiture, je lève les yeux vers les étoiles. J’ai l’impression
de contempler les fragments de mon âme qui a éclaté il y a quelques instants dans ce chalet,
déchirée entre la Californie et le Montana.
29

Sage

La pelle à neige en main, je me dépêche de me mettre au travail. Même si la journée promet


d’être longue, je veux pouvoir retrouver Emerson le plus vite possible. Elle a prolongé son séjour ici,
mais ça ne durera pas éternellement. Ça ne me retient pas de fantasmer comme un abruti sur des
instants comme celui que j’ai en tête alors que je dégage la poudreuse du chemin. Elle, moi, les
bruits de la nature étouffés par les murs de neige nous entourant, la voûte céleste pour seule
témoin…
Je ne peux m’empêcher de me demander ce que serait ma vie si les parents de Christa
n’avaient pas été si égoïstes. Si Emerson était née dans le Montana comme c’était prévu au départ.
Si elle avait vécu au ranch depuis toujours. Si j’avais grandi avec elle. Nous ne serions pas deux
étrangers ayant failli franchir les limites critiques du flirt un vendredi soir. Il n’y aurait pas d’avocat
fortuné en Californie. Pas de mariage en juin. Juste elle et moi. Et les étoiles.

Je trime toute la matinée. J’effectue les réparations urgentes, dans le bâtiment principal ainsi
que dans les bungalows. Je m’occupe ensuite des chevaux. Je vérifie que tout est en ordre pour la
randonnée de ce midi. Des clientes ont fait une demande de sortie et je suis toujours celui qui les
guide.
J’appelle Jo, l’habitante chez qui on emmène souvent manger les touristes lors de la balade de
trois heures qui comprend un lunch. Je confirme toujours avec elle qu’elle n’a pas de souci pour
nous recevoir. Juste pour être certain de ne pas devoir changer de parcours.
Mes clientes du jour ne sont pas des amatrices, mais des habituées qui viennent au Trapper
deux fois par an.
Je leur remémore tout de même brièvement les règles de sécurité lors des randonnées
équestres et nous montons en selle vers 11 h 30. Je jette un rapide coup d’œil en direction de mon
chalet, mais pas d’Emerson en vue. Je ne l’ai pas croisée depuis hier et cette balade semble
finalement inespérée. Je vais peut-être pouvoir penser à autre chose qu’à la Californienne.

Sur un cheval, je suis dans mon élément. Je suis à l’aise aussi au Trapper ou quand je travaille
bénévolement au centre à Hamilton. Mais, les rênes en main, bercé par le bruit du souffle des bêtes,
je sais que je suis à ma place. Je ne mentais pas à Emerson l’autre jour, le hockey, c’était un rêve de
gosse. Mon rêve d’adulte, il est ici, au ranch, dans les chemins parfois escarpés et enneigés du
Montana.
Mes clientes ne profitent pas du paysage. Je ne comprendrai jamais vraiment ça. Quel intérêt
de se priver de toutes les merveilles que la région a à offrir pour passer des heures à critiquer
d’autres quadragénaires fortunées new-yorkaises ?
Pendant le repas, elles félicitent Jo avec effusion pour sa cuisine, tout en laissant la moitié de
leur assiette intacte.
Elles continuent de bavarder entre elles, ne m’adressant la parole que pour me draguer
ouvertement. De temps en temps, je les rembarre gentiment, juste pour ne pas avoir l’air du gros
connard de service. Ces femmes pensent souvent que tout leur est dû, moi y compris, mais le ranch
ne survivrait pas sans ces clients réguliers.

Je manque de m’étouffer avec le café de Jo quand madame Harper, qui doit me connaître
depuis que j’ai 10 ans, se met en tête de montrer à ses amis et à notre hôte à quel point je suis fort
et qu’avec, je cite, « un homme comme moi, on ne doit pas s’ennuyer au lit ».
— Je suis certain que vous ne vous ennuyez pas avec monsieur Harper non plus, glissé-je
habilement. Et puis, vous savez bien que je suis marié à ce foutu ranch, de toute façon.
L’intéressée pouffe comme une collégienne, imitée par ses comparses. Jo lève les yeux au ciel
avant de s’activer à débarrasser la table. Je ne mens pas vraiment à madame Harper. Le Trapper
Creek, j’y consacre toute mon existence et il ne reste pas beaucoup de place dans ma vie pour le
reste. Sauf peut-être pour une belle rousse californienne aux iris émeraude, bien décidée à me
rendre dingue.

Quand nous revenons au ranch, je dépose ces dames directement devant le bâtiment principal
où elles sont logées, pas forcément mécontent de quitter leur babillage incessant. Je me charge de
rapatrier leurs montures aux écuries où Jeff m’attend pour desseller et panser les chevaux.
— Ça va, patron ? La Harper a encore essayé de te mettre dans son lit ?
Je ris en me mettant à l’ouvrage. Jeff a dix ans de plus que moi, mais nous sommes arrivés en
même temps au Trapper. Les habitués, il les connaît aussi bien que moi.
— Comme d’habitude… J’ai cru que Jo allait lui faire manger sa cocotte en fonte.
À son tour d’éclater de rire. Je me suis toujours bien entendu avec lui. Il a débarqué ici sans
attache et sans famille, un peu comme Lorene et moi. Ça crée des liens, ce genre de points
communs. Il est ce frère que je n’ai jamais eu.
— Ces vieilles biques, je te jure. Pas du tout le même genre que cette belle rousse qui vit chez
toi.
Je me fige. J’ignore totalement ce que Paul a raconté aux employés ou non à propos d’Emerson.
— T’inquiète, patron. Je déconne. Monsieur Hunter nous a réunis ce matin pour nous expliquer
qui elle était. Enfin, il ne nous a pas servi l’histoire au complet, mais on sait le principal. Canon, la
petite, en tout cas.
Je grogne et il ricane de plus belle. Il me fait marcher et je tombe dans le panneau.
— Elle est passée tout à l’heure. Elle te cherchait et elle a voulu voir Storm. En fait…
Son silence soudain me pousse à me retourner.
— En fait, quoi ? le pressé-je de continuer.
— Déjà, j’ai été scotché qu’elle ait pu l’approcher comme ça.
— Oui, je sais, c’est assez incroyable. Mais pourquoi j’ai l’impression que tu as fait une
connerie ?
— Je me suis absenté seulement cinq minutes, boss ! Quand je suis revenu, elle était dans la
stalle de Storm en train de s’occuper d’elle.
— Tu déconnes ?
— Tout va bien. Il ne s’est rien passé de grave et, franchement, cette vieille carne en avait
besoin.
— C’est la fille du patron, bordel ! Tu as envie de lui annoncer qu’un cheval l’a tuée dans un
box ?
Je m’en veux de lui hurler dessus, mais je ne parviens pas à retenir la rage qui bout en moi.
Elle est nourrie par la peur panique que quelque chose ait pu arriver à Emerson.
— C’est une adulte, Sage. Tu sembles vraiment tenir à elle, non ? J’ai entendu dire par une des
femmes de chambre qu’elle était fiancée, en Californie.
Face à ma colère, Jeff ne s’énerve pas, me plaçant simplement face à mes contradictions. Je
suis un abruti, qui a peur pour une femme promise à un autre.
— Désolé, c’est juste que le patron ne s’en relèverait pas s’il arrivait quelque chose…
— Je comprends. Mais tu devrais peut-être aller lui parler parce qu’elle semble bien
déterminée à monter Storm très prochainement.
Je grogne à nouveau. Emerson va me rendre dingue avant même de reprendre l’avion !

Je commence à m’activer dans les écuries quand une main se plaque sur mon épaule.
— Vas-y, patron, je me charge de finir. Stacy ne termine pas avant quelques heures, de toute
façon.
— Tu es sûr ?
— Évidemment.
— Je te revaudrai ça, Jeff. Et encore pardon, pour tout à l’heure. Je sais que tu n’y es pour rien,
mais Storm est dangereuse et imaginer ce qui aurait pu arriver m’a donné des sueurs froides.
— T’inquiète, boss. File te préparer. Monsieur Hunter va faire une syncope si tu es en retard à
la veillée de Noël.

Je souris en sortant des écuries et presse le pas en direction de chez moi. Il va vraiment falloir
que je fasse admettre à Emerson ce qu’elle risque en s’occupant de Storm.
Quand je passe la porte d’entrée, j’entends la douche couler à l’étage et je comprends que
notre petite discussion va devoir attendre. Je me fige un instant en l’entendant chantonner.
J’imagine le jet fouetter sa peau de porcelaine, l’eau qui ruisselle sur ses épaules pour venir se
perdre entre ses seins, couler le long de ce tatouage qui m’a presque hypnotisé la première fois que
je l’ai vu. Mes divagations se prolongent jusqu’à ce que je heurte la première marche de l’escalier.
Mais Sage, qu’est-ce que tu fous ?
Je fonce à mon tour dans ma salle de bains. Une douche froide, je ne peux pas rêver mieux à
l’instant. Histoire de faire redescendre la pression et de me reconcentrer sur cette amitié que je lui
ai promise.

Je m’habille avec soin, c’est peut-être l’une des rares fois de l’année où je le fais. Je passe ce
pantalon camel que je n’ai jamais mis et boutonne à la hâte ma chemise bleu nuit sur ma peau
encore humide. Je sors de ma chambre en essayant de discipliner mes cheveux bouclés et
m’immobilise immédiatement devant la vision d’Emerson en contemplation face à la baie vitrée. Elle
ne m’a pas entendu arriver et la détailler dans sa robe verte sexy et sage à la fois fout en l’air tous
les bienfaits de la douche froide que je viens de prendre.
Je la trouve de plus en plus belle et je n’aurais pas cru ça possible. Pire que ça, je m’attache de
plus en plus à elle alors que dans quelques jours elle va monter dans un avion sans se retourner en
direction de son fiancé de rêve. À quel point suis-je dans la merde ?
30

Emerson

J’ignore depuis combien de temps je suis perdue dans la contemplation de ce paysage. J’adore
la Californie et son mélange de reliefs et d’océan, mais dans le Montana la vue est tout à fait
incroyable. Le soleil vient de disparaître derrière les pins et la plaine est baignée de cette luminosité
très particulière qui lui donne une apparence irréelle. La couleur des conifères tranche sur
l’étendue neigeuse et ce vert sombre qui aurait pu passer pour lugubre est en fait apaisant.
Un raclement de gorge me fait sursauter. Je pousse un soupir de soulagement en découvrant
Sage derrière moi. Je porte la main à ma coiffure sophistiquée. À ce rythme-là, ça ne tiendra pas
toute la soirée !
Mon bras retombe quand je prends une seconde pour regarder le cow-boy. Lui aussi a sorti le
grand jeu et ma mâchoire s’en décrocherait si je n’avais pas décidé de la jouer un peu plus blasée.

— C’était vraiment imprudent.
Ce sont les premiers mots qu’il m’adresse depuis que j’ai quitté ma place devant la baie vitrée
et je ne les comprends pas.
— Quoi ? De quoi tu parles ?
Il soupire comme si ça l’irritait que je ne saisisse pas. Ses sourcils sont froncés et ses yeux
bleus en paraissent encore plus clairs. Il n’a pas l’air en colère, plutôt soucieux.
— Elle aurait pu te tuer, Emerson !
Je repense à mon passage aux écuries juste avant de venir me préparer pour la veillée et je
réalise alors qu’il parle de Storm, dont je me suis occupée. Je n’ai pourtant pas pris de risques
inutiles. Je serais sortie du box à la seconde où j’aurais senti la jument changer de comportement.
Je n’imaginais pas que Sage serait capable de s’adresser à moi comme à une gamine, lui aussi.
J’ai l’habitude avec Camden, qui ne se remet toujours pas de ma décision d’avoir prolongé mon
séjour ici, mais pas avec le cow-boy…
— Je n’ai pas 10 ans, il me semble, Sage ! Et tu n’es pas mon père, j’ai déjà largement de quoi
faire de ce côté-là. Je voudrais vraiment comprendre pourquoi tout le monde s’évertue à me traiter
comme une enfant indisciplinée…
Son attitude change à la minute où mes mots font leur chemin dans son esprit. Il baisse la tête
comme s’il avait honte ou comme s’il n’avait pas réalisé à quel point ses propos avaient dépassé sa
pensée.
— Désolé. Tu as raison. Quand Jeff m’a dit que tu étais entrée dans son box, j’ai juste eu peur.
— Pour moi ?
Je plonge mon regard dans le sien. Je n’arrive pas à déchiffrer ce que j’y lis.
— Qu’est-ce que j’aurais dit à Paul s’il t’était arrivé quelque chose ?
Vu sous cet angle…
J’ignore si je suis déçue qu’il n’ait pas été effrayé pour ma petite personne, ou si je suis
soulagée de comprendre son attitude. Et je ne suis pas certaine de vouloir savoir ce que je ressens.
— On y va ? lui demandé-je pour changer de sujet.
Il acquiesce et j’enfile mon manteau en silence pendant qu’il chausse ses boots.

Alors que je l’attends vers la porte, il observe mes pieds.
— Tu devrais mettre les bottes que Lorene t’a prêtées.
Je regarde mes escarpins. Je sais qu’ils ne sont pas adaptés au climat, mais j’aurais aimé être
un peu habillée pour ce soir. Ce n’est pas Noël tous les jours, paraît-il.
— Je me suis dit que nous pourrions monter au chalet de Paul à pied. Pour profiter de la vue sur
les étoiles…
— C’est une super idée ! Je vais prendre mes autres chaussures à la main, comme ça je pourrai
me changer après.

Nous empruntons le même chemin bétonné que pour se rendre au ranch, mais Sage bifurque
sur la gauche à un tiers du sentier.
— Tu devrais t’accrocher parce que ça grimpe. Et c’est un chemin de terre, ça ne se déneige
pas comme l’accès au Trapper.
Il me tend son bras et je m’y agrippe juste avant que l’une de mes bottes ne dérape.
— Merci.

Nous montons en silence, jusqu’à ce que le cow-boy s’arrête à mi-parcours. La hauteur de
neige cumulée a érigé un mur de chaque côté du chemin, et même si je parviens à visualiser où l’on
se situe, l’effet est déstabilisant. J’ai la sensation d’être coupée du monde tout en ressentant cette
sécurité de savoir les chalets de Paul et de Sage proches.
À l’endroit où nous nous trouvons, personne ne peut nous voir, ni depuis les bungalows, ni
depuis le Trapper. Ma respiration s’accélère légèrement.
— Lève les yeux, Em, me murmure la voix grave de Sage.
J’obéis sans rechigner, et le spectacle me coupe le souffle. Littéralement. J’arrête de respirer
de peur de voir tout ça disparaître si je fais trop de bruit. C’est comme si je contemplais une de ces
fausses voûtes célestes que l’on peut observer dans les planétariums. Je prends doucement
conscience que celle-ci est vraie parce que rien ne pourra jamais égaler cette beauté brute, presque
primitive.
On distingue si bien la Voie lactée ce soir qu’on a par endroits l’impression qu’elle prend feu. Je
suis subjuguée qu’une telle merveille existe.
À mes côtés, Sage ne dit rien, perdu dans la contemplation de ce ciel qu’il a l’occasion de voir
chaque fois qu’il le souhaite.
— Ça vaut le coup de supporter les hivers rigoureux, non ? me demande-t-il après un long
moment.
— Honnêtement, je n’aurais jamais pensé dire ça un jour, mais oui, ça en vaut la peine. C’est
indescriptible. C’était beau hier, mais je me rends compte maintenant que le ciel n’était pas aussi
clair que ce soir.
— Oui, c’est une nuit parfaite pour une veillée de Noël.
Je hoche la tête, même si ma nuque commence à me faire mal à force de regarder l’infini au-
dessus de moi.
— En parlant de veillée, poursuit Sage, je pense qu’on ferait mieux d’y aller. Paul va finir par
prévenir la garde nationale.
Je ris et agrippe de nouveau son coude, alors que nous continuons notre progression jusqu’à
l’habitation de mon père biologique.

Au côté de Sage, je me trouve une fois de plus hyperconsciente de toutes les parties de mon
corps qui s’éveillent à son contact. Chez lui, tout me fait de l’effet : les muscles de son bras que je
sens rouler sous ma paume, son parfum musqué et l’odeur de sa peau que je perçois en dessous, sa
respiration lente et régulière.
Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive, je ne suis même plus fâchée contre Cam, alors pourquoi
cet homme continue-t-il à me perturber autant ? Je ne nie pas que j’ai déjà été attirée physiquement
par d’autres hommes que mon fiancé, mais dans le cas de Sage, cela va au-delà de la banale
attirance, sans que je puisse expliquer à quel point. Il allume un brasier en moi et je n’ai aucune
idée de la façon dont je vais bien pouvoir l’éteindre.

Nous arrivons au chalet de Paul après quelques minutes de marche supplémentaires. Comme
hier, Sage m’aide à me déshabiller dans le sas et je quitte mes bottes pour chausser mes escarpins.
Mon chignon a tenu pendant la montée, hourra ! Je n’aurai pas utilisé toutes les pinces à cheveux de
la création pour rien.
À l’intérieur, l’ambiance est détendue, comme hier avant la « grande révélation ». Paul et
Lorene discutent dans le sofa et sourient à notre approche. Le sapin décoré par nos soins se dresse
aujourd’hui dans un tapis de cadeaux. Je souffle discrètement, soulagée d’avoir fait un aller-retour
express ce matin à Hamilton pour trouver quelques présents à mes hôtes. Rien d’extravagant, mais
je n’avais pas envie de me retrouver les mains vides alors que Lorene et Sage ont toujours tout fait
pour que je me sente la bienvenue au Trapper Creek.

La veillée de Noël est traditionnelle de la région, d’après ce que m’explique la mère du cow-boy
en m’invitant à m’asseoir près d’elle.
Elle me sert une soupe de légumes agrémentée de morceaux de poulet. Je n’ai jamais mangé
quelque chose d’aussi bon et d’aussi simple en même temps.
— C’est délicieux, Lorene ! Vous êtes une excellente cuisinière.
— Oh ! Merci Sweetie, mais ce n’est trois fois rien, tu sais. Je passe toujours le matin de Noël à
confectionner des biscuits. Si ça te dit de venir m’aider, ça sera avec plaisir.
Elle ne peut même pas imaginer à quel point sa proposition me touche.
— Je ne sais pas si je vous serai d’une grande aide, mais j’en serai ravie.
C’est baignée par cette chaleur humaine que je me laisse bercer toute la soirée. Lorene chante
de temps en temps et nous l’écoutons tous attentivement, un verre de vin chaud dans une main et
un morceau de brioche traditionnelle dans l’autre. Chacun y va de son souvenir de Noël et je ris à
l’idée d’un Sage qui dégringole les escaliers sur les fesses, pressé de découvrir ses cadeaux. Je ris
pour ne pas pleurer, parce que des anecdotes comme celle-ci, je n’en ai pas. Je ne m’imagine pas
leur raconter la fois où ma mère a fait venir un père Noël strip-teaseur qui s’est révélé être son toy
boy du moment. Pas très classe.

L’heure de la messe de minuit approche et j’ose enfin poser à mon père biologique la question
qui me brûle les lèvres depuis notre arrivée.
— Paul, est-ce que je peux vous accompagner ?
Je vois bien qu’il ne comprend pas immédiatement à quoi je fais allusion.
— À la messe de minuit, je veux dire.
— Oui, bien sûr. Je pensais que tu n’en aurais pas envie, c’est pour cette raison que je ne te
l’avais pas proposé. Ça me fera plaisir de t’avoir avec nous.
— Merci.
Il hoche la tête et s’éclipse à l’étage alors que Lorene fait de même dans sa propre chambre
pour finir de se préparer.
Gentleman jusqu’au bout des ongles, Sage m’apporte mon manteau et m’aide à passer les bras
dans les manches. L’électricité entre nous crépite encore comme un courant qui ne serait jamais
vraiment à l’arrêt. Je lève les yeux un instant et sourit malicieusement en voyant ce qui se trouve au-
dessus de nous.
— C’est une embuscade ?
Mon cow-boy ne comprend pas, je glisse donc mes doigts sous son menton pour l’inciter à
regarder la branche de gui suspendue au-dessus de nous. Il sourit à son tour et pose sa bouche sur
la mienne avant que j’aie eu le temps d’y réfléchir.
C’est un baiser très chaste. Juste la douceur de ses lèvres sur les miennes. Mais mon cœur bat
la chamade et la moindre partie de mon anatomie se met à danser la samba à ce simple contact. Je
m’appuie davantage sur lui et, même si aucun de nous deux n’approfondit ce baiser, je n’ai aucune
envie de me détacher de lui pour autant. Ça me semble mal barré, cette histoire d’amitié…
31

Sage

Je n’ai pas réfléchi une seconde quand j’ai vu le gui suspendu au-dessus de nos têtes. Mes
lèvres sur celles d’Emerson, je ne regrette rien. Elle s’appuie contre moi et ma main glisse sur sa
nuque alors que mon pouce caresse doucement sa joue. Je me force à ne pas aller plus loin, même si
tout mon corps en vibre de frustration. Ce baiser doit rester ce qu’il est : amical. Mason s’en
étoufferait de rire de ton sens de l’amitié, Sage…

Je romps le charme de ce baiser quand j’entends la porte de la chambre de ma mère claquer.
Ma langue passe sur mes lèvres, comme pour continuer de savourer la douceur de celles de la
Californienne. À la place, c’est du goût légèrement sucré de son gloss dont je me délecte.
Paul et Lorene passent à nos côtés, ignorant le trouble qui nous agite tous les deux.
Je ne me leurre pas, Emerson n’a pas plus envie de cette prétendue amitié que moi. Mais je ne
serai pas le type qui brise un couple pour satisfaire un désir personnel. Ça n’a jamais été moi, et je
ne commencerai pas aujourd’hui. Ni demain d’ailleurs.

Je passe devant ma mère et mon boss pour aller déverrouiller mon pick-up. Paul n’aime pas
conduire de nuit, c’est souvent moi qui prends le volant dans ce genre de circonstances.
Je démarre et m’engage sur la route de Darby. La messe de minuit débute à 21 heures. J’ai
toujours trouvé ça amusant d’ailleurs, mais je reconnais que pour Lorene, par exemple, patienter
jusqu’à minuit sans dormir et subir le sermon du pasteur dans la foulée serait une torture.
Je me concentre sur ma conduite quand la voix d’Emerson s’élève dans l’habitacle.
— Au fait, Paul, je suis retournée voir Storm aujourd’hui.
— Ah !
Son ton est prudent, le sujet est délicat. Avant l’arrivée d’Emerson, cette jument était tout ce
qu’il lui restait concrètement de l’amour de sa vie, mais c’est un danger pour ceux qui doivent
prendre soin d’elle. Bon nombre d’éleveurs l’auraient euthanasiée. Paul, lui, ne touchera jamais à un
crin de Storm.
— Je me suis occupée d’elle. C’est une jument de caractère, impossible de ne pas s’en rendre
compte, mais elle est restée très calme avec moi.
Elle balance ça en me scrutant dans le miroir central. Avec un mélange d’insolence et de
provocation qui me ferait facilement bander.
Paul se tend à mes côtés et se tourne vers moi avec un air mi-furieux mi-interrogateur.
J’acquiesce en silence avant de lui expliquer.
— J’étais en balade avec madame Harper et ses amies. C’est Jeff qui m’a appris ça quand je
suis revenu.
— Le pauvre, j’ai cru qu’il allait faire une syncope quand il m’a vue dans son box.
— Tu lui as fait peur, Emerson. Il faut le comprendre, Storm est ingérable depuis presque un
an.
À mes côtés, Paul ne dit toujours rien. Je sens qu’il a fait un effort surhumain pour ne pas
s’énerver. Il semble être en train de cogiter depuis plusieurs minutes et le silence se fait lourd.
Même la belle rousse comprend l’enjeu de cette attente.
— Tu devrais peut-être tenter de la monter, après tout. Un test en carrière d’abord, pour qu’on
soit certains qu’elle t’accepte. Si elle t’a laissée la toucher et t’occuper d’elle, ça devrait bien se
passer.
Je jette un nouveau coup d’œil dans le rétroviseur central : la princesse californienne jubile. Et
moi, je panique à l’idée de la savoir sur une bête qui n’est pas un exemple de stabilité.
Je souffle profondément et me recentre sur ma conduite.

Je me gare devant le temple protestant de la ville de Darby. L’endroit est animé, comme tous les
ans le 24 décembre. Nous descendons de la voiture pour nous approcher des autres paroissiens. La
chorale est sur le parvis pour accueillir ceux qui ont bravé le froid. Je surprends Emerson, les joues
roses et les yeux toujours levés vers ce ciel qui l’émerveille.
— Sage !
Je me retourne pour apercevoir Mason et Caleb qui arrivent dans notre direction.
— Hé ! Vous allez bien ? Ta mère a réussi à vous convaincre de venir, cette année ?
Je charrie mon meilleur ami en leur donnant une accolade à tous les deux.
— Fous-toi de ma gueule, tiens ! C’est qui le fils à sa maman qui se rend à la messe tous les
dimanches pour lui faire plaisir ? Bonsoir, Emerson.
Je me retourne en rougissant. Comment perdre toute virilité… La Californienne agit comme si
elle n’avait pas entendu et leur fait la bise. Ils paraissent contents de la revoir, mais je n’ai
certainement pas fini d’en entendre parler.
— On pensait que tu rentrais avant Noël, dit Caleb.
— Changement de programme. Je suis sûre que je ne vais rien vous apprendre, mais il s’avère
que Paul est mon père biologique. Je reste pour faire un peu connaissance.
— Personne ne t’attendait chez toi ?
Mais quel fouille-merde, ce Mason !
— Pas vraiment, non. Pas pour les fêtes de Noël en tout cas.
Sa réponse me surprend, je ne sais pas quoi en penser. Comme toujours avec elle, j’aime me
faire des nœuds au cerveau.

J’interromps rapidement mes réflexions quand Paul et Lorene nous font signe de rentrer pour
nous installer au chaud avec eux.
Chaque Noël, les gens semblent se souvenir qu’ils sont croyants et qu’ils devraient aller à la
messe histoire d’expier leurs fautes. En conséquence, le temple est plein, mais des amis de ma mère
nous gardent souvent des places. Comme Emerson s’est ajoutée à notre groupe, nous sommes
légèrement serrés, mais je ne vais pas faire comme si la proximité avec la belle rousse me gênait.
La messe débute et je laisse mon esprit errer, comme toujours quand je suis ici. Je le reconnais,
les sermons du pasteur Taylor m’intéressent peu. Je ne capte que quelques mots par-ci par-là,
jusqu’à ce qu’Emerson pose sa main sur le banc entre nous. À partir de ce moment, je n’entends
plus rien. Elle presse ses doigts fins contre ma cuisse et je suis complètement déstabilisé. Son geste
ne peut pas être anodin ni le fruit du hasard. J’en suis d’autant plus persuadé quand son pouce vient
me caresser à travers le tissu de mon pantalon. Amitié, tu parles… Je n’ai jamais autant eu envie
d’une femme avant elle.

*
* *

Sur la route du retour, le silence est total. Ma mère s’est sans doute endormie et Paul doit
méditer sur le discours du pasteur Taylor. Emerson regarde par la fenêtre, absorbée par le paysage
qu’elle ne doit pas vraiment pouvoir distinguer dans l’obscurité. Moi, je ne pense qu’à une chose : si
je ne veux pas faire une connerie que la belle rousse pourrait regretter, je ne dois plus l’avoir sous
les yeux H24. Il faut qu’elle accepte la proposition de son père biologique d’aller habiter dans son
chalet. Pas ce soir, évidemment. Ni même demain, parce que nous nous mettrons en route tôt après-
demain pour cette longue randonnée équestre sur laquelle nous nous sommes mis d’accord. Mais
après ça, je ne vois pas d’autres solutions à notre problème commun. Elle ne peut pas foutre en l’air
une partie de sa vie pour un mec comme moi.

Je dépose Paul et Lorene devant leur chalet en arrivant au Trapper. Emerson ne quitte pas sa
place à l’arrière et j’imagine un instant qu’elle s’est assoupie. Le son de sa voix me prouve le
contraire alors que je stationne mon pick-up devant chez moi.
— J’espère que Paul ne va pas croire qu’il m’a convertie à la messe tous les dimanches.
— Je pense qu’il a bien compris qu’on ne te force pas à faire ce dont tu n’as pas envie,
rétorqué-je en riant. Mais la messe tous les dimanches ça n’a rien de terrible, tu sais.
Elle s’approche entre les deux sièges et son parfum me rappelle ce qu’il s’est passé dans cette
voiture, comme des flashs sensuels dont je me passerais bien à l’instant. Sa main se pose sur mon
épaule alors que ma détermination de la garder à distance se réduit à peau de chagrin.
— Je ne disais pas ça méchamment, tu sais. Pour l’église. Enfin, le temple. On ne m’a juste
jamais appris à croire.
— Ne t’inquiète pas, je ne le prends pas mal. Je ne vais là-bas que pour Lorene. Nos parents ont
été élevés comme ça, et elle aime m’avoir avec elle le dimanche.
— Un fils exemplaire.
— Ça n’a pas toujours été le cas…
— On rentre se mettre au chaud et tu me racontes ? propose-t-elle en frissonnant.
Quel abruti ! Elle se gèle et moi je commence à lui parler de mon enfance dont elle ne veut
sans doute rien savoir.
Je lui ouvre la porte rapidement et nous nous pressons jusqu’au chalet.

À l’intérieur, je dévisage, légèrement surpris, la Californienne qui se pelotonne dans le canapé
après s’être débarrassée de ses escarpins et de son manteau. Elle lève le visage vers moi, dans
l’attente de quelque chose, et je réalise subitement qu’elle souhaite vraiment que je termine la
conversation amorcée dans le pick-up.
Déstabilisé, j’attrape à la cuisine une bouteille de vin rouge pour m’occuper les mains et
l’esprit. Je n’ai pas l’habitude de parler de moi et encore moins d’avoir quelqu’un en face qui
m’écoute réellement. Sans vouloir être méchant, je ne suis sorti qu’avec des filles intéressées soit
par mon physique, soit par l’idée qu’elles se faisaient d’un cow-boy.

J’ai ouvert la bouteille avant de me rendre compte que je ne lui ai même pas demandé ce
qu’elle souhaitait.
— Du vin rouge, ça te va ? Je peux te servir autre chose, si tu préfères.
— Non, ça m’ira très bien.
Je remplis deux verres et m’approche pour lui en tendre un. Je m’installe dans le fauteuil club
en face d’elle, à une distance que j’estime raisonnable.
— Je ne vais pas te mordre, tu sais. Ni te sauter dessus.
— C’est surtout en moi que je n’ai pas confiance.
Elle sourit, ses yeux émeraude accrochés aux miens.
— Raconte-moi, Sage. À quel point le boy-scout que tu es devenu a pu être un vilain garçon
dans le passé !
Elle s’est allongée à demi sur le sofa et je me force à détacher mon regard de ses jambes que
sa robe a légèrement dévoilées en remontant.
— Je ne suis jamais allé en prison, mais j’ai été exclu de mon lycée plusieurs fois. Le principal
connaissait ma mère alors il était quand même conciliant. Il aurait pu me renvoyer définitivement.
— Qu’est-ce que tu avais fait ?
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— C’est quand j’étais freshman que j’ai le plus déconné. J’étais le plus jeune dans l’équipe de
hockey et, surtout, je jouais réellement. Ça m’est monté à la tête… Et puis je n’avais pas de
nouvelles de mon père depuis environ cinq ans. J’étais en colère contre Lorene. Dans mon cerveau
d’ado, c’était sa faute s’il était parti et c’était elle qui le tenait à distance. C’était un abruti, mais il
me manquait.
— Qu’est-ce que tu as pu faire de si grave pour qu’on t’exclue plusieurs fois ?
— Je me suis battu. Beaucoup. Et souvent avec des types plus vieux que moi. Sur la glace et en
dehors, ça n’avait pas d’importance, j’étais un vrai petit caïd à l’époque. J’ai brisé du matériel
scolaire aussi, une fois. Quand on m’a menacé de me renvoyer de l’équipe de hockey, Paul m’a pris
entre quatre yeux et m’a fait comprendre que j’étais en train de blesser ma mère avec mes
conneries et que je mettais mon avenir en jeu. Je suis rentré dans le droit chemin, Ruby et son
centre m’y ont aidé.
— De caïd à boy-scout… Impressionnant.
— Content de te faire rire, je craignais que mes faits d’armes te fassent peur.
Elle rit de plus belle et pose son verre sur la table basse avant d’en renverser partout.
— J’imagine que tu étais la parfaite princesse californienne quand tu étais au lycée.
Je la taquine pour changer de sujet, toujours aussi peu à l’aise que la conversation soit centrée
sur moi.
— J’ai embrassé Thomas Jennings derrière les vestiaires de mon lycée.
— Et ?
— C’était un établissement catholique, tu ne te rends pas compte ! J’ai eu l’impression d’être
une délinquante sexuelle. S’ils avaient su, tous ces coincés, comment se terminaient la plupart des
soirées qu’on organisait le week-end…
Elle secoue la tête, légèrement nostalgique.
— Tu as rencontré ton fiancé à cette période ?
— Non. Il est plus vieux que moi et je suis allée au lycée à Rancho Santa Fe, près de San Diego.
Lui est de Los Angeles. Nos parents sont amis de longue date. Et nous aussi.
Je sens que je vais avancer en terrain miné si je décide de continuer mon interrogatoire. Je
crois que je préfère finalement oublier que l’avocat californien existe et attend plus ou moins
patiemment qu’Emerson rentre auprès de lui.

J’attrape la télécommande des enceintes audio et connecte mon téléphone dessus. Nous
écoutons la musique sans parler un long moment, sirotant nos verres de vin par petites gorgées. Le
silence entre nous est loin d’être gênant, c’est agréable.
2
Je regarde la belle rousse s’endormir sur l’air de Hush , une chanson à la sensualité presque
embarrassante pour deux personnes qui sont censées rester amies. J’attends qu’elle soit
profondément assoupie pour la soulever dans mes bras et la déposer sur mon lit. Elle ne pèse rien,
mais j’aurais eu du mal à la monter dans sa chambre par l’escalier étroit.
Je tire les couvertures sur elle et m’allonge à ses côtés par-dessus le couvre-lit. Je sais que je
devrais sans doute aller m’installer dans le canapé, mais je ne peux pas m’empêcher de jouer les
pervers et de la regarder dormir un moment.
Je souris en réalisant que c’est la première femme à avoir passé deux nuits dans mon lit. Je
n’aime pas ce genre d’intimité habituellement. Avec elle, je pourrais passer toutes les nuits comme
ça sans me lasser.
Je prends vaguement conscience que je commence à m’endormir aussi et que j’aurais dû
bouger avant, mais il est trop tard.

e
1. Élève de première année de lycée aux États-Unis, qui correspond à l’année de 3 dans les collèges français.
2. Hush, P5e, feat. Claire Wyndham, 2016.
32

Emerson

Il ne me semble pas avoir aussi bien dormi depuis une éternité. Ou pas loin. Je n’ai qu’une
envie : m’étirer comme un gros chat au soleil. Alors que j’arque mon dos en gémissant, je pose le
regard sur le bois du lit dans lequel j’ai dormi, et je ne le reconnais pas. Une alarme s’active dans
ma tête, mais je ne suis pas encore suffisamment réveillée pour réagir rapidement.
Je prends soudain conscience que ma main a atterri sur un torse chaud et musclé. Je retire ma
paume comme si je m’étais brûlée et m’assieds brusquement dans le lit king size de Sage. Parce que
c’est bien l’endroit où je me trouve. Sans comprendre comment j’ai pu me retrouver là.
Je porte encore mes vêtements, ça ne peut donc pas être si catastrophique que ça. Et le cow-
boy à mes côtés est complètement couvert également. Je ne pense pas lui avoir sauté dessus hier
soir, je m’en souviendrais, et on ne se serait sûrement pas rhabillés après, de toute façon.
— Ne t’inquiète pas, Em, il ne s’est rien passé, grogne Sage, que je croyais toujours endormi.
— Je sais. J’ai juste de la difficulté à comprendre ce que je fais dans ton lit. Encore.
Il s’assied en se frottant les yeux. Je remarque qu’il a dormi sur les couvertures. Sage le boy-
scout n’est jamais très loin. Je m’en serais voulu s’il avait dû passer la nuit sur le canapé par ma
faute.
— Tu t’es assoupie dans le sofa hier soir. J’ai préféré ne pas tenter la montée d’escalier, alors je
t’ai allongée ici. Désolé, j’aurais dû m’installer dans le salon…
— Sûrement pas ! Ton lit est franchement assez grand. Et puis je dormais, de toute façon.
— Mon dos te remercie, ajoute-t-il en souriant. Je vais aller prendre une douche et ensuite je te
prépare le petit déj. Ça te va ?
— C’est parfait, mais tu n’es pas obligé. Je te proposerais bien de te cuisiner quelque chose,
mais ça m’embêterait que tu finisses avec une intoxication alimentaire.
Il rit et mes tétons pointent à ce son. Bordel, ça devient ridicule, Em !
— Ça ne me gêne pas. C’est Noël, après tout.
— C’est vrai ! Joyeux Noël, Sage.
Je plante spontanément un baiser sur sa joue. Dans la pièce, la tension sexuelle est soudain à
couper au couteau. Mon cow-boy se passe la main dans les cheveux plusieurs fois et je comprends
que lui non plus ne sait pas quoi faire de cette ardeur interdite entre nous. Il finit par se lever
brusquement avant de se ruer dans la salle de bains attenante à sa chambre.

Alors que la porte se referme, je pousse un profond soupir de soulagement. J’ignore comment
je vais continuer à résister au charme de cet homme. Je n’ai pourtant pas le choix, dans six mois,
j’épouserai Camden et je ne peux pas mettre un coup de canif dans un contrat qui n’est même pas
signé. J’ai déjà failli me laisser aller vendredi soir sous le coup de la colère, de l’alcool et de ces
sensations que Sage fait naître en moi. Je suis pourtant amoureuse de mon fiancé, mais de temps à
autre le désir sexuel n’a rien à voir avec les sentiments. Même si je dois reconnaître que ce cow-boy
que j’ai pris pour un voiturier la première fois que je l’ai rencontré me plaît de plus en plus, et pas
seulement sur le plan physique.
Je dois refréner mon instinct, celui qui m’a poussée à le toucher un peu plus que de raison dans
ce temple protestant de Darby. En pleine messe de minuit. Celui qui me souffle de me faufiler dans
sa salle de bains pour me glisser sous la douche avec lui.

J’avance vers la porte derrière laquelle l’eau a commencé à couler. Je pose ma paume sur le
battant avant de reculer en prenant conscience de ce que je suis en train de faire. Tu caressais cette
porte comme si c’était ses abdos, Em ! Tu es pathétique !
Je fonce à l’étage, dans ma propre salle de bains. J’allume la douche et commence à me
déshabiller. Je me glisse hors de ma robe et me débarrasse de mon soutien-gorge. Le frottement de
la dentelle noire sur mes tétons tendus est insupportable. Je coulisse mes bas à mes pieds et termine
par mon shorty, trempé de mon excitation. Je devrais avoir honte de me mettre dans cet état pour un
homme qui n’est pas le mien, mais à l’instant je m’en fiche. Tout ce que je cherche, c’est une
certaine forme de soulagement.
Je me faufile sous le jet brûlant et attrape cette huile de douche à la noix de coco qui me coûte
une fortune et que je pourrais presque manger tellement elle n’est faite que de produits naturels. Je
m’en enduis les mains comme si j’allais me laver, mais mon esprit part en vrille.
Quand mes paumes glissent sur mes fesses pour les agripper avec force, ce ne sont plus les
miennes, mais celles de Sage. Ce sont ses doigts qui passent sur mes seins gonflés et mes pointes
tendues. Je me mords la lèvre inférieure pour m’empêcher de crier quand je l’imagine tirer sur un
de mes tétons avant de le faire rouler entre son pouce et son index. Les yeux clos, la tête rejetée en
arrière, je visualise sa main droite qui continue de cheminer sur ma peau, sur mon ventre qui frémit,
sur mes cuisses qui tremblent et s’ouvrent d’anticipation.
Dans ce rêve éveillé, son pouce glisse sur mon clitoris gonflé et je sais déjà que la jouissance
n’est pas loin. Tantôt il tourne autour, tantôt il appuie sur ce point qui me fait gémir et grommeler
des paroles inintelligibles. Je coulisse deux doigts en moi, fantasmant toujours que ce soit mon cow-
boy qui le fasse à ma place. Ma paume plaquée sur mon clitoris, je fais quelques allers-retours avant
que le plaisir éclate dans mon bas-ventre, et que mon vagin se referme sur moi, me ramenant à une
réalité dans laquelle je suis seule entre les parois vitrées de la douche.

Quand je finis par en sortir après quelques minutes, mes lèvres sont boursoufflées tant je les ai
mordues pour étouffer mes cris de jouissance. Il n’aurait plus manqué que Sage m’entende !
L’apaisement ressenti est de courte durée, il est balayé par une culpabilité écrasante. Je viens
de me masturber en pensant à un autre homme que Cam ! Suis-je vraiment différente de ma mère
adoptive, qui a envoyé sciemment son mariage en l’air à coup d’infidélités répétées ?

Voyant les minutes défiler, je me ressaisis en me promettant de ne pas franchir plus de limites
que je ne l’ai déjà fait avec Sage.
J’enfile de nouveaux bas et l’une des robes de laine qu’Emily m’a fait livrer hier, comme je le lui
avais demandé. Elle est vert sapin, pas forcément passe-partout, mais définitivement de
circonstance. Et elle rehausse la couleur de mes yeux. Je me maquille avec soin avant de
redescendre au rez-de-chaussée, où Sage me tourne le dos.
Quand il me fait face, mes joues prennent feu lorsque je me remémore de quelle manière j’ai
atteint l’orgasme il y a quelques instants.
S’il remarque le trouble qui m’agite au moment où il me voit, il n’en laisse rien paraître.
— Installe-toi, Em.
Il pose une assiette remplie de gaufres devant moi alors que je m’assieds à la table de la
cuisine. Je salive rien qu’en contemplant le seul repas que ma mère biologique ne m’a jamais
préparé. C’était il y a longtemps, quand on vivait à Los Angeles et que Suzy, la cuisinière des
Kessler, ne faisait pas encore partie du paysage. Je respire l’odeur du mets devant moi à pleins
poumons.
— Ça sent la noix de coco, non ?
— Euh… oui. Comme je ne peux pas consommer de beurre, j’ai tendance à utiliser l’huile de
coco à la place. J’espère que ça ne te dérange pas.
Je pense que je suis écarlate, mais le cow-boy ne doit pas comprendre pourquoi. J’ai encore sur
moi l’odeur de l’huile de douche dont je me suis servie pour prendre mon pied.
— Non, absolument pas, j’adore cette saveur.
Je baisse le nez dans ma tasse tant j’ai honte. Je ne vois qu’au dernier moment Sage déposer
une gaufre dans une assiette et me la tendre.
Je mange en silence, perturbée par l’odeur exotique qui émane des gaufres.
— C’est délicieux, finis-je par articuler entre deux bouchées. C’est Lorene qui t’a appris à
cuisiner ?
— Oui… mais je dois t’avouer que je n’ai retenu que les plats qui m’arrangeaient. Et je cuisine
peu, finalement, je prends en général mes repas au ranch ou chez Paul.
Je hoche la tête, pensive, avant de me souvenir que Lorene m’attend justement pour préparer
les biscuits traditionnels de Noël. Elle ne va pas être déçue, la pauvre…

Je me lève en même temps que Sage et débarrasse la table. Je commence à faire couler l’eau
chaude quand je vois que mon cow-boy s’empare du torchon pour essuyer la vaisselle. Ce type n’a
vraiment aucun défaut…
Cette corvée achevée, nous quittons le logement de Sage pour nous séparer quelques mètres
plus loin, à l’endroit où le chemin du bâtiment principal du Trapper et celui du chalet de Paul se
divisent en deux.
— Le patron m’a demandé de passer à son bureau, on vous rejoindra plus tard. À tout à l’heure,
Emerson.
— Oui, à tout à l’heure, si je n’ai pas fait cramer la maison.
Il rit en glissant une de mes boucles derrière mon oreille comme si c’était le geste le plus
naturel du monde. Quand il se rend compte de ce qu’il vient de faire, il retire sa main comme s’il
s’était brûlé et s’éloigne en direction du ranch sans un mot de plus.

Au moment où je frappe à la porte, celle-ci s’ouvre, dévoilant Lorene qui devait sans doute
scruter par la fenêtre pour repérer le moment où j’arriverais.
— Entre vite, Emerson ! On gèle aujourd’hui.
Je me déshabille dans le sas et chausse mes bottines à la place des bottes prêtées par Lorene
avec lesquelles je suis venue.
— J’ai déjà préparé une bonne partie du repas de ce midi, il ne reste pas grand-chose à faire en
dehors des biscuits. Je t’attendais pour cette partie-là.
Quand je regarde autour de moi, je remarque la dinde qui mijote dans le four et diverses
casseroles sur le feu.
— Mais vous êtes debout depuis quelle heure ?
— Oh ! Tu sais, ce n’est pas grand-chose, j’ai l’habitude. Et puis de toute façon, je me lève
toujours très tôt. Je suis une vieillerie, que veux-tu !
Je ris et elle m’attrape par le bras pour m’attirer devant le plan de travail.
— Je t’ai trouvé un tablier supplémentaire, Sweetie. Ça m’embêterait que tu te retrouves avec
de la farine plein ta robe.
Oui, ce serait embêtant… Je devrais peut-être lui dire que je n’ai jamais mis la main à la pâte.
— Vous savez Lorene, je n’y connais vraiment rien en cuisine.
— Il n’est jamais trop tard pour apprendre. Et puis, ce n’est pas très compliqué. Il suffit de lire
la recette. La pâtisserie, c’est précis, on n’improvise pas. Mais les gâteaux de Christa sont faciles à
confectionner, tu verras.
— De Christa ?
Elle reste silencieuse un moment, le nez dans son placard alors qu’elle en sort les ingrédients
nécessaires.
— C’était une tradition. On faisait toujours les biscuits de Noël le matin du 25, toutes les deux.
C’est le premier Noël où ce sera différent…
La date de décès de Christa était pourtant mentionnée sur les convocations que j’ai reçues de
la part de maître Perkins, mais je n’avais pas pris conscience que ce serait le premier Noël sans elle.
Je me sens tellement idiote que ça me fout le vertige.
— Ça doit être difficile de vivre cette période de l’année sans elle… Je suis désolée, je ne
m’étais pas vraiment rendu compte.
— Ce n’est pas ta faute, Sweetie. Eh oui, c’est très dur, surtout pour Paul… Elle nous manque à
tous. Elle avait une manière bien à elle de faire rayonner les fêtes de fin d’année. Ces biscuits, c’est
un peu une façon de l’avoir quand même avec nous.
Je hoche la tête et ouvre le carnet de recettes que Lorene a sorti.

Elle a raison, ce n’est pas si compliqué. Enfin, je dois le reconnaître, je ne m’occupe pas des
détails non plus. Suivre les indications pas à pas a quelque chose de relaxant.
Pendant presque deux heures, nous discutons de tout et de rien en nous attelant à la tâche.
Nous confectionnons des bonshommes en pain d’épice, des sablés au cacao en forme de sapin, des
croquants aux pistaches et canneberges… Le seul moment où je laisse la main à Lorene est pendant
la confection des biscuits vitraux qu’elle veut suspendre au sapin et aux fenêtres. Une tradition, là
encore.
Malgré le tablier, je termine quand même les joues couvertes de farine. Les larmes me montent
aux yeux quand Lorene m’essuie délicatement. Pourquoi est-ce que je ne peux pas connaître des
instants aussi doux et simples avec ma propre mère ? L’une est décédée et l’autre ne s’intéresse pas
plus à moi qu’au chien de la famille. Et on n’a pas de chien.

Alors que cette femme qui m’a accueillie comme si j’étais un membre de sa tribu depuis des
années apporte la dernière touche à nos pâtisseries, je me charge de ranger le plan de travail et de
remettre tous les ingrédients à leur place dans les placards de la cuisine.
Une question me brûle les lèvres depuis un long moment et ce n’est qu’à cet instant que je
trouve le courage de me lancer.
— Lorene ?
— Oui, Sweetie ?
— Est-ce que mon père… Est-ce que Paul et vous… Enfin, je veux dire… Je sais que ça ne me
regarde pas. Je suis simplement… curieuse.
Lorene met un instant avant de comprendre où je souhaite en venir.
— Tu aimerais savoir si Paul et moi sommes ensemble, c’est ça ?
Je hoche la tête frénétiquement, un peu embarrassée.
— Paul ne guérira sans doute jamais du décès de Christa, tu sais. Un amour comme le leur, ça
n’arrive qu’une seule fois dans une vie. Et même s’il était un jour prêt à se remettre en couple avec
quelqu’un, ça ne serait pas avec moi. Il est mon meilleur ami et aucun de nous ne souhaite troquer
ça pour une histoire d’amour. Nous sommes comme les membres d’une même famille, si tu préfères.
Soudés.
— Je comprends. Désolée pour cette question un peu bizarre.
— Il n’y a aucune question bizarre ici. Tu es sa fille, même si vous ne vous connaissez pas
vraiment, tu as légitimement le droit de savoir ce qui se passe dans sa vie.
Je ne réponds rien. J’ai encore un peu de mal à me faire à cette histoire de filiation.
— J’ai conscience que de l’extérieur ça peut paraître étrange, poursuit-elle. Je vis avec lui,
après tout. Comme tu le sais, je me suis installée ici quand Christabella est tombée malade. Pour
pouvoir prendre soin d’elle. Je ne suis jamais repartie. Paul et moi, nous nous tenons compagnie,
mais ça s’arrête là.
Je hoche la tête, admirant, sans l’avoir jamais expérimentée, cette amitié hors du commun.
— Emerson ?
— Hum ?
Lorene s’approche de moi et me scrute d’un regard qui me semble soudainement perçant.
— Ne brise pas le cœur de mon Sage, ok ?
Je me tiens tellement fort au comptoir de la cuisine que la jointure de mes articulations en
blanchit. Ça sort d’où, ça ?
— J’ai des yeux pour voir, Sweetie. Je vois comme il te regarde, mais je vois aussi comme toi tu
le regardes. Tu es fiancée, je ne t’apprends rien, et à moins que te marier ne soit subitement plus
dans tes projets, on sait toutes les deux que, quoi qu’il puisse se passer entre vous, ça ne durera
pas.
J’ai dû ouvrir la bouche pour répliquer, car elle lève une main devant elle pour me signifier
qu’elle n’en a pas terminé avec moi. Lorene, maman ourse !
— Je ne suis pas là pour te juger. Le désir et l’amour se trouvent parfois là où on ne les attend
pas. Mais mon garçon s’est persuadé qu’il n’y avait pas de place dans son existence pour une
famille… Alors si tu le convaincs du contraire et que tu finis par repartir, il ne s’en remettra pas.
Après toi, il n’essaiera plus vraiment, et il terminera sa vie seul. Ne le fais pas souffrir, d’accord ?
Je hoche la tête comme une idiote, ne sachant quoi lui répondre. J’aimerais juste lui faire
comprendre qu’elle ne doit pas se faire de souci, mais les mots se coincent dans ma gorge.

Je suis toujours immobile dans la cuisine quand la porte d’entrée s’ouvre sur Paul et Sage. Ils
portent tous les deux des boîtes à archives cartonnées, superposées les unes sur les autres. Je me
précipite pour aider mon père biologique qui paraît sur le point de basculer sous le poids de son
chargement.
— Merci, Emerson.
Lorene s’est approchée et fait une drôle de tête. Sage semble confus, lui aussi. Ou ému, je ne
sais pas trop. Paul me regarde comme si le contenu de ces cartons me concernait. Et c’est à moi
qu’il s’adresse quand il ouvre de nouveau la bouche.
— L’autre soir, j’ai réalisé que ce n’était pas plus douloureux de parler de Christa que de passer
mes journées à essayer d’éviter le sujet. Tu as manqué tant d’années à nos côtés, Emerson, mais on
ne peut rien faire pour changer le passé. Tout ce que je peux faire, c’est t’offrir un peu de ce que tu
as raté.
Il fait un geste vers les boîtes et je comprends qu’il attend que je les ouvre. Je redoute ce que je
vais trouver, mais j’ouvre le premier couvercle quand même. Et ensuite la première page de ce qui
semble être un album photo.
Le premier cliché paraît dater d’une vingtaine d’années et j’ai un choc en l’observant de plus
près : Paul et Christabella posent devant le chalet que Sage occupe aujourd’hui. Ils ont l’air
heureux, ignorant le photographe et le monde autour d’eux. Dans leur bulle, ils se sourient, les pieds
dans vingt centimètres de neige. Paul a la main sur le ventre rond de la femme qu’il a aimée plus
que sa propre vie. Une larme tombe sur mes doigts.
33

Emerson

Les rires sont finalement de la partie pendant cette plongée dans le passé dont je me
souviendrai toute ma vie. Un verre à la main, nous picorons les amuse-bouche préparés par la mère
de Sage pendant que je tourne les pages des albums photo et que chacun y va de son commentaire.
Je me régale de découvrir mes grands-parents ou encore une nouvelle photo de ce groupe
d’amis dont Lorene m’a parlé lors du premier dîner dans ce chalet. Ils ont l’air tous tellement
heureux et insouciants… Je m’aperçois que je ne prends jamais de photos avec mes amies. Bien sûr,
on a toutes nos smartphones en main pour balancer stories et post sur nos comptes Instagram, mais
on ne se prend jamais en photo ensemble. Soudainement, je trouve ça d’une tristesse affligeante.
— Tu te rappelles de celle-là, Paul ? rit Lorene, alors que je viens d’ouvrir un nouvel album.
Mon père biologique se penche au-dessus des clichés et éclate de rire à son tour. Ça me
surprend tellement que je manque de lâcher mon verre de vin. Je pense que c’est la première fois
que je l’entends perdre sa retenue. Je trouve ce son si doux et agréable que je n’écoute pas vraiment
la suite. Jusqu’au moment où les mots « Rodeo Saloon » me parviennent.
— C’était l’une des premières soirées karaoké, non ? continue Paul.
— Oui ! Qu’est-ce qu’on s’était amusés !
— Le Rodeo Saloon faisait déjà des soirées comme ça ? demande Sage innocemment.
Ses iris bleus ont accroché les miens pour ne plus les lâcher. Une fois encore, je n’entends plus
rien, jusqu’à ce que Lorene interrompe notre échange silencieux.
— Je ne savais même pas que tu allais aux soirées karaoké du Rodeo Saloon, Sage.
— Ça m’arrive, répond-il un léger sourire en coin.
Lorene me regarde en haussant les sourcils et je ne sais plus où me mettre. Je ne peux pas
m’empêcher de repenser à notre conversation de tout à l’heure. Elle a raison, un jour je vais repartir
d’ici, je ne peux pas laisser quelque chose arriver entre son fils et moi.

Je continue de tourner les pages pour que la discussion reprenne ce ton léger qu’elle avait
avant cette histoire de karaoké. Je souris en voyant une photo du cow-boy et de Paul, tous deux à
dos de cheval, stetsons vissés sur le crâne. Les clichés de chevaux sont nombreux et certains
semblent pris par un professionnel.
— Qui a pris celle-ci ? demandé-je en désignant une image de Storm.
— C’est Christa. Elle avait un œil artistique vraiment très développé. Et presque tout le temps
l’appareil en main. C’est pour ça qu’on a autant d’albums.
Je hoche la tête, à nouveau noyée par une vague de nostalgie pour cette mère que je n’ai
pourtant pas connue. Je ne sais pas si Lorene le remarque, ou si c’est seulement une heureuse
coïncidence, mais c’est le moment qu’elle choisit pour nous demander de passer à table.
— La dinde va se dessécher si on la laisse trop longtemps au four !

Alors que nous nous installons autour de la grande table rectangulaire de la salle à manger, les
deux hommes s’extasient devant la décoration. Ce n’est pourtant pas grand-chose, j’ai juste voulu
donner un coup de main quand Lorene était en train de me perdre avec le montage des biscuits en
sapin 3D. J’ai préféré faire quelque chose que je connais bien : dresser une table avec soin, disposer
joliment quelques bougies, plier artistiquement les serviettes de table et jeter quelques paillettes en
travers de la nappe.
— Toi aussi, tu as un talent artistique inné, me félicite Paul.
— Ce n’est pas grand-chose, je n’aurais jamais pu faire ces biscuits vitraux qu’a faits Lorene.
— Bien sûr que si ! Ça demande juste un peu d’entraînement, s’insurge l’interpellée. Trêve de
bla-bla, mangeons pendant que les plats sont encore chauds.
Je suis surprise que personne ne dise les grâces, sachant à quel point sa foi est importante pour
Paul, mais je ne fais pas de remarque. Je serais bien mal placée pour ça.

Nous mangeons, rions, discutons de tout et n’importe quoi. Lorene accompagne Frank Sinatra
en chantant Have Yourself a Merry Little Christmas.
Mes pensées volent un instant vers cette froide salle à manger de Rancho Santa Fe que j’ai
toujours détestée. Je ne comprends pas comment je parviens à être aussi à l’aise dans un
environnement qui n’est pas le mien. Je me demande si les gènes y sont pour quelque chose, pour
finalement oublier mes pensées moroses et profiter de ce que la vie semble vouloir m’offrir à
l’instant : un Noël, une famille, des souvenirs à jamais.

Alors que j’aide à débarrasser la table pour servir le dessert, mon téléphone se met à sonner
dans mon sac à main resté au salon. Je m’excuse poliment et l’attrape pour pouvoir répondre.
J’avais presque oublié que j’avais une vie ailleurs et je me demande qui peut bien se souvenir
soudainement dans mon entourage que c’est le 25 décembre. Peut-être Camden qui m’appelle en
réponse au message que je lui ai envoyé un peu plus tôt dans la journée… Mais ce n’est pas mon
fiancé, qui fait manifestement toujours la tête. C’est mon père.
— Allô, papa ?
J’articule un « désolée » silencieux, et c’est Paul qui le reçoit alors qu’il me regarde fixement.
Je ne sais pas vraiment de quoi je m’excuse, mais lui semble le comprendre, il me sourit de manière
encourageante.
Je me faufile un peu à l’écart de mes hôtes entre le sapin et l’une des baies vitrées et écoute la
voix chaude de Doug Kessler me souhaiter un joyeux Noël, mon regard vissé sur la vue incroyable.
— Joyeux Noël à toi aussi, papa.
— Ta mère se joint à moi, bien entendu.
— Euh… elle est avec toi ? le questionné-je surprise, ma mère ne vivant plus à la demeure
Kessler depuis des mois.
— Non, bien sûr que non ! Elle est rentrée chez elle. Ou ailleurs. Dès la fête terminée. Elle m’a
juste chargé de te transmettre ses vœux.
— Vraiment ? Ça me surprend qu’elle y ait pensé.
Mon père ne répond pas immédiatement, laissant traîner un silence gêné entre nous.
— Je suis certain qu’elle l’aurait fait si elle n’avait pas été débordée par les festivités et les
invités, Em.
Je reste silencieuse. C’est habituel, ça ne devrait pas me surprendre, et surtout ne pas me faire
de peine. Mais j’en viens à me demander si ma mère se souvient qu’elle a une fille quelque part. À
quel point regrette-t-elle de m’avoir adoptée ?
— La soirée s’est bien passée ? demandé-je, désireuse de changer de sujet.
— Comme d’habitude, tu sais, la routine. Je ne sais plus vraiment à quoi ça rime, mais Judith y
tient.
Oui, il ne faudrait surtout pas perturber madame Kessler, ça serait dommage !
— Camden est venu. Ses parents étaient là aussi. Je ne suis pas certain qu’il leur ait dit ce que
tu faisais dans le Montana, par contre.
— Il est ridicule, les Bradford savent très bien que j’ai été adoptée. Pourquoi faire un secret de
mon séjour ici ?
— Je ne sais pas, ma chérie. Il n’avait pas l’air de très bonne humeur, à vrai dire.
Soudain, j’en ai assez de parler de ce fiancé qui fait une crise comme un gamin de 4 ans. Assez
d’évoquer cette mère fantôme même pas fichue de me souhaiter un joyeux Noël. Alors je change de
sujet. Je raconte à mon père le centre de la soupe populaire. Je lui parle des paysages
époustouflants et du froid polaire. Je parle de Storm aussi, et de cette balade prévue demain. Je
contourne juste le sujet Sage, je ne saurais pas vraiment comment lui parler de lui de toute façon.
— Je suis content que tu profites, ma chérie.
— Maman sera encore en Californie quand je vais rentrer ?
— J’ai des doutes, elle passe le réveillon de la Saint-Sylvestre à Hawaï.
Typique !
— Très bien. Écoute, je te rappellerai plus tard, ok ?
— Bien sûr, Emerson. Surtout ne te fais pas de soucis pour Camden, il s’en remettra, tu sais.
Un instant, je me demande de quoi parle mon père, mais je décide de ne pas approfondir.
— Je sais. Encore joyeux Noël, papa, et à bientôt.

Lorsque je raccroche, Lorene me désigne une pile de cadeaux sur la table basse à côté d’une
tasse de thé. Je suis à deux doigts de battre des mains, excitée comme une enfant. Je me baisse pour
ramasser les bricoles achetées à Hamilton hier, et déposées dans la soirée au pied du sapin.
Je me rappelle certains Noëls comme ça, quand on les fêtait encore avec mes cousins, mes
oncles et tantes. Je retrouve la frénésie de la distribution des présents, le papier qu’on déchire dans
la précipitation, les remerciements et les câlins. Ces petites choses simples m’ont manqué.
Paul m’a offert la photo encadrée de Christa que j’ai découverte le soir de la décoration du
sapin. Dire que j’en suis émue aux larmes est l’euphémisme de la décennie. Et je ne sais pas si ce
sont mes larmes contenues ou la grosse écharpe tricotée main par une habitante d’Hamilton qui
déclenche les propres larmes de mon père, mais j’aimerais bien avoir l’appareil photo de Christa
pour immortaliser ce moment.
Du paquet de Lorene, j’extirpe de magnifiques bottes d’équitation fourrées pour l’hiver. Je ne
pense pas en avoir déjà vu de si belles, pourtant mes parents adoptifs n’ont jamais lésiné sur la
dépense dans ce domaine.
— Elles étaient à ta mère, Sweetie. Je les ai juste fait remettre en état par un cordonnier
spécialisé que je connais bien. Je sais que c’est ta taille. Je me suis dit qu’avec la randonnée prévue
demain, ça ne serait pas de trop d’être bien chaussée.
— Je… Je…
La vérité, c’est que je suis sans voix. Alors je serre juste Lorene dans mes bras et lui tends son
cadeau. Une jolie boîte un peu vintage que j’ai trouvée dans une petite boutique et qui contient de
petites fiches pour qu’elle puisse y inscrire ses meilleures recettes. À son tour de me remercier, avec
effusion, pourtant c’est vraiment une broutille, comparée aux cadeaux que j’ai reçus.
Je tends un paquet carré à Sage et il paraît surpris un instant, mais il s’empresse de l’ouvrir
avec un sourire de gosse qui lui mange la moitié du visage. Sa joie fond et je me demande si je n’ai
pas fait une connerie.
Paul et Lorene ne remarquent rien et continuent de bavarder gaiement à côté.
— J’ai vu que tu collectionnais les éditions originales, mais que celle-ci manquait. C’est un de
mes livres préférés.
Je tais évidemment que ladite collection se trouve dans sa chambre, ça ferait désordre.
— Mais, Em… C’est hors de prix ce genre de livres. Je l’ai cherché longtemps sur le Net. Le
Vieil Homme et la mer est introuvable !
— Ne t’inquiète pas, il était un peu planqué dans un petit magasin d’antiquités, je ne pense pas
que le propriétaire ait réalisé que c’est un original.
Je brode un peu, mais je me fiche du prix, je savais que ça lui ferait plaisir. Je n’avais pas pensé
que ça pourrait le gêner à ce point.
Je me mets debout et m’approche de l’endroit où il se trouve.
— Vraiment, je te promets que je ne me suis pas ruinée.
J’ai posé ma main sur son bras, et il en profite pour m’attirer à lui dans une étreinte qui
pourrait sembler amicale pour un œil extérieur. Mais je sais qu’il n’en est rien. Je le sens à sa prise
sur ma hanche et à son souffle qui s’accélère. Je suis vraiment dans la merde !

Je finis par m’écarter de lui, et il me tend à son tour une grosse boîte ronde surmontée d’un
énorme nœud en satin. Je passe suffisamment de temps dans mon dressing pour reconnaître une
boîte à chapeau quand j’en vois une. À mon tour de sourire comme une gamine.
Je défais le ruban à la hâte et soulève le couvercle pour finalement taper dans mes mains
comme si j’avais 6 ans. C’est Sage qui sort le stetson crème de sa boîte pour me le coller sur la tête
d’autorité. Je le dévisage, le sourire toujours aux lèvres.
— Merci, cow-boy. Je crois que je suis prête pour demain, qu’en penses-tu ?
— Je pense qu’une fois que tu auras chevauché pendant deux heures dans la neige et le froid
sur cette vieille carne de Storm, on en reparlera.
— Tu veux bien que je la monte ?
— On fera un essai avant de partir, mais Paul a raison, ça devrait bien se passer si elle
t’accepte comme ça.
Je referme ma main sur la sienne et lui chuchote un autre « merci » qui signifie bien plus que je
ne pourrai jamais exprimer.
34

Sage

Quand nous arrivons aux écuries, Emerson est silencieuse et concentrée. Envolée la princesse
californienne qui se la jouait hautaine. Je me demande si elle est finalement effrayée par la jument
ou si elle prend simplement sa tâche à cœur.
Le test commence rapidement puisque Storm ne veut toujours rien savoir de moi et qu’il faut
que la belle rousse se charge de l’équiper. Jeff traîne dans le coin et je lui demande de seller Arrow
pour que je puisse garder un œil sur Emerson en cas de problème.
Je flippe vraiment qu’il arrive quoi que ce soit, mais la Californienne, elle, n’hésite pas un seul
instant. Elle parle doucement à Storm, et même si je n’entends pas ce qu’elle lui dit, je comprends
que ce sont des paroles apaisantes rien qu’au ton de sa voix.

Je l’observe, fasciné, en train de régler les étriers sans monter une seule fois sur Storm. Elle
doit sentir mon regard sur elle, parce qu’elle se retourne en rigolant doucement, la bride de la
jument dans une main.
— J’ajusterai dehors, mais j’ai appris à faire ça au jugé au lycée.
— Pourquoi ?
— On faisait des concours de rapidité avec mes deux meilleures amies, avoue-t-elle légèrement
honteuse. Je sais, c’est très immature. Mais après quatre ans, j’étais toujours la première parce que
j’arrivais à installer mes étriers au millimètre près sans monter sur mon cheval.
— C’est comme un don, si je comprends bien.
— C’est la bonne fée qui s’est penchée sur mon berceau qui m’en a gratifiée.
— Tu as été conçue ici, ta bonne fée a un sens de l’humour particulier.
— À qui le dis-tu !
Je demande à Jeff de faire patienter Arrow et nous sortons dans la fraîcheur matinale en
direction du manège que nous utilisons pour faire travailler les chevaux quotidiennement. Sauf
Storm, bien sûr. Avec le risque qu’elle représente, impossible de l’entraîner tous les jours. Elle n’a
pas été montée depuis une éternité. Plus d’un an, si je me souviens bien de ce jour où Christa,
malade et affaiblie, a convaincu Paul de la laisser retrouver sa jument pour quelques heures.

Dans la carrière, Emerson ne plaisante plus. Elle a retrouvé son sérieux et elle finit d’ajuster
correctement ses étriers. Elle s’approche de la tête de la jument, continue de la caresser et de lui
parler en sourdine. Je ne sais toujours pas ce qu’elle lui dit. Mais toujours est-il que quand la
Californienne monte en selle, la bête ne réagit pas comme je l’aurais cru. Elle semble reprendre vie.
J’en viens à me demander si ce n’est pas mon imagination qui me joue des tours.
Les anciens ont un dicton, ici : « On monte souvent plusieurs chevaux différents dans sa vie,
mais il n’y en a qu’un qui reconnaît votre âme. » Assister à cette alchimie en direct est stupéfiant.
Je me demande soudainement si Christa n’a pas instinctivement dressé Storm pour cette fille
qu’elle ne connaîtrait jamais. Parce que si une forte complicité liait la jument et sa propriétaire,
Storm et Emerson sont en phase à un degré que je n’ai encore jamais connu avec aucun cheval. J’en
serais presque jaloux.
Soudainement, je n’ai plus peur. Je n’ai qu’une envie : partir en balade avec cette femme qui
vient de me surprendre une fois de plus. Storm m’a scotché aussi, je dois le reconnaître.

Alors que Jeff m’amène Arrow, j’extirpe rapidement mon téléphone de la poche de ma veste et
filme quelques minutes Emerson au trot sur sa jument. J’envoie la vidéo à Paul sans me poser de
questions. Peut-être sera-t-elle difficile à regarder, mais je ne peux pas imaginer qu’il loupe ça.
Je monte en selle et fais signe à Emerson de me rejoindre, si belle avec ses cheveux tressés
sortant de ce chapeau que j’ai cru ne jamais réussir à choisir.
Jeff lui ouvre la barrière du manège et elle me rejoint, les joues roses et l’œil brillant.
— Prête ?
— Plus que jamais. Je te suis, cow-boy !
Je m’engage sur le chemin de la plus longue randonnée équestre au départ du Trapper Creek.
Elle est presque identique à celle que j’ai effectuée avec madame Harper l’autre jour, sauf que je
rallonge un peu le trajet de la matinée et que je compte bien faire un détour par l’étang qui a donné
son nom au ranch après la pause du midi.

Nous chevauchons en silence, côte à côte. Contrairement à ce que je pensais, Storm n’a aucun
problème à se tenir à côté d’Arrow.
À la différence des riches quadra new-yorkaises, Emerson profite à fond du paysage.
— Tu m’as surpris tout à l’heure, tu sais.
Elle tourne la tête comme si c’était moi qui la surprenais à l’instant.
— Agréablement, j’espère.
— Je ne pensais pas que tu aurais une telle dextérité. Surtout après des mois sans monter.
— Je vais encore te surprendre, mais je trouve Storm facile. J’ai l’impression qu’on est faites
l’une pour l’autre. Je sais, c’est ridicule.
— Em, je te vois sur cette jument, et crois-moi, je ne trouve pas ça ridicule du tout.
Le silence retombe un instant avant que je relance les hostilités. Un besoin d’en savoir plus sur
elle me pousse à l’interroger.
— Donc, tu étais dans un lycée avec option équitation ?
— Oui. Un lycée de filles, n’oublie pas.
Je ris en essayant de l’imaginer dans son uniforme d’établissement privé. Puis je ne me marre
plus vraiment quand mon cerveau me balance des images d’elle en minijupe.
— Et ensuite ? À la fac ?
1
— UCLA . Avec une bourse en cheerleading. Ne dis rien. Je sais. Et oui, je suis plutôt douée
pour épeler des mots en criant et en faisant la roue.
J’éclate de rire.
— Tu peux te moquer, je n’ai même pas honte. Enfin, un peu quand même.
— Il n’y a pas de quoi, c’est un sport comme un autre…
— Beaucoup moins glorieux que le hockey quand même, ajoute-t-elle avec un clin d’œil.
— L’important, c’est de faire ce qu’on aime. Et puis ça t’a fait entrer dans une super université,
non ?
Elle comme moi taisons le fait qu’elle n’avait sûrement pas besoin de cette bourse pour y
entrer. Ainsi est fait le système, et elle n’y est pour rien, inutile de la faire culpabiliser.

Sur les coups de 11 heures, nous arrivons chez Jo qui nous attend sur le pas de sa porte. Je l’ai
appelée hier pour lui dire qu’elle aurait une invitée spéciale. Jo adorait Christa, comme nous tous, et
je ne suis pas étonné de la voir trépigner d’impatience devant sa maison perdue au milieu des
sapins.
Dans le coin, tout le monde ignore l’âge réel de Jo. Certains pensent qu’elle n’est pas loin des
80 ans. Pour ma part, je n’en ai aucune idée, mais à part une légère démarche cahotante, elle est
sacrément en forme pour une personne approchant cet âge. Elle est veuve depuis si longtemps que
je n’ai jamais connu son mari.
Nous descendons de nos montures sur le côté de la maison et je sécurise les bêtes aux attaches
prévues à cet effet. Emerson m’attend, je suis surpris quand elle attrape mon bras pour marcher
jusqu’à Jo.
— Gamine, je t’aurais reconnue au milieu d’une foule pleine d’étrangers tant tu ressembles à ta
mère ! Les mêmes yeux, le même sourire… Mais je suis sûre que tu as un peu du caractère de ton
père pour monter cette vieille carne de Storm.
— Em, je te présente Jo. Jo, Emerson. Essaye de ne pas l’effrayer !
— Enchantée, Jo. Storm est aussi douce qu’un agneau avec moi.
Elle rit et décoche un clin d’œil à la vieille dame qui est immédiatement sous le charme.
Comment ne pas l’être ?
— Un agneau, tu parles ! Tu es juste aussi têtue qu’elle ! Allez, entrez les jeunes, on se pèle ici.
Je suis certaine qu’une belle chute de neige ne va pas tarder, les genoux me font des misères,
aujourd’hui.
La vieille femme s’éloigne pour sortir sa cocotte du four et Emerson se tourne vers moi.
— De la neige ? Ça ne craint rien ?
— Le ciel est clair, la météo n’annonçait rien de spécial quand j’ai regardé. S’il tombe trois
flocons, ce sera le bout du monde. Ne t’inquiète pas.

Je m’assieds autour de la longue table rectangulaire et, si je n’avais pas peur de foutre la
trouille à la belle rousse, je me mettrais des claques. J’ai effectivement regardé les prévisions météo
hier et il n’était prévu aucune chute de neige. Mais on regarde toujours à la dernière minute avant
de partir en randonnée. Ici, le temps change vite.
Je ne suis pas très inquiet, le ciel est d’un bleu vif et ne me donne aucune indication de
précipitations à venir. Mais je n’ai pas été prudent. Emerson me fait oublier ce qui est essentiel dans
mon métier. Je peux simplement croiser les doigts pour que la vieille dame ait tort.

Le repas chez Jo avec Emerson est à mille lieues de celui que j’ai pris avec madame Harper
l’autre jour. La Californienne s’intéresse réellement à notre hôte, curieuse de savoir comment elle
vit seule au milieu des bois. Elle s’extasie devant la fameuse recette de poitrine de bœuf de Jo, ne
laissant pas une miette traîner dans son assiette. Je me demande encore comment j’ai pu la trouver
hautaine quand elle est arrivée au Trapper.
Je laisse mon esprit dériver et n’entends que des bribes de ce que les deux femmes racontent.
Je ne peux m’empêcher de dévisager Emerson, ses joues rouges d’être assise non loin du feu, les
yeux brillants alors qu’elle discute.

Quand nous sortons de la maison de Jo, le ciel s’est légèrement voilé, mais rien d’alarmant pour
le moment. Emerson lève les yeux au ciel, une interrogation dans ses yeux émeraude.
— Prête ?
— Évidemment, cow-boy !
Je ris et prends un autre chemin que celui qui nous ramène au ranch habituellement. Je devrais
peut-être jouer la carte de la prudence, mais je persiste dans ce que j’avais prévu. Je n’ai pas envie
de rentrer pour le moment.

Nous chevauchons pendant encore quarante-cinq minutes avant que les premiers flocons ne
tombent du ciel. Je me maudis de ne pas avoir regardé les prévisions avant de partir. Faire demi-tour
maintenant ne sert à rien. Dans un sens ou dans l’autre, le chemin sera aussi long.
Alors que je vois presque la bifurcation que je voulais prendre au loin, la neige se met à tomber
beaucoup plus fort. Si on persiste et que cette mini-tempête ne se calme pas, ça pourrait être
vraiment dangereux.
La visibilité qui chute brusquement me décide. Au lieu de tourner à gauche comme je l’avais
prévu au départ, je fais bifurquer Arrow à droite sur un étroit chemin qui chevauche entre les
sapins.
— Suis-moi, Em !
— Où on va ?
— Se mettre à l’abri en attendant la fin de la tempête.
Elle me suit avant de ralentir quand le chemin devient escarpé.
— Ça va ?
— Oui, oui, c’est juste que… Tu sais, je ne peux pas m’empêcher de revoir cette scène dans la
neige dans ce film avec Redford.
— Quoi ? L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux ?
Elle hoche la tête, les sourcils froncés.
— Tout doux, Storm, tente-t-elle d’apaiser sa jument qui a sans doute senti la nervosité de sa
cavalière.
— Ce n’est qu’un film, Emerson. Tu t’en es très bien sortie jusque-là, ça ne fera aucune
différence. Si un des sabots de Storm dérape, tu respires, tu ne la brusques pas, elle sait ce qu’elle a
à faire. Ok ?
— Ok.
— Passe devant, je serai juste derrière toi.
— Allez, ma belle, on y va.
Elle pousse Storm à avancer avec ce mélange de grâce et de fermeté qu’elle utilise depuis le
début de notre randonnée. Je la suis, tout en lui laissant un peu d’espace. J’ai joué la carte du type
sûr de lui, mais la vérité, c’est que la concernant ce n’est pas du tout ce que je ressens.

Je ne laisse rien paraître, mais même si ce foutu film ne reflète pas la réalité, les accidents
arrivent de temps à autre. Je pousse donc silencieusement un énorme soupir de soulagement quand
la clairière et son refuge apparaissent.
— Où est-ce qu’on est ?
— C’est une dépendance du ranch dont les terres arrivent jusqu’ici. Un refuge pour les
touristes qui en ont besoin.
— Tu n’es pas vraiment un touriste, il me semble.
— Peut-être, mais aujourd’hui ton cow-boy s’est fait avoir comme un bleu par la météo.
J’ai lâché cet adjectif possessif sans réfléchir, mais je vois dans son regard que ça ne lui a pas
échappé.
— C’est humain, Sage. Et puis, tout le monde va bien. Je ne suis pas en sucre, contrairement à
ce qu’on pourrait croire, et apparemment je ne fonds pas sous la neige.
Elle lève la tête vers le ciel en riant et ouvre grand la bouche pour attraper les flocons qui
tombent de plus en plus fort.
— Et en plus, un type génial m’a offert un magnifique chapeau qui me met à l’abri de tout,
ajoute-t-elle.
— Un type brillant, oui. Rentrons avant que tu attrapes une pneumonie, princesse.

Elle descend de Storm et attrape sa bride alors que je la guide vers les box qui mettront les
bêtes à l’abri le temps qu’il faudra. Je ne sais pas combien de temps nous serons coincés ici, alors
après leur avoir fourni de quoi se nourrir et boire, j’entre dans le refuge pour y chercher des
couvertures qu’on garde toujours ici, pour les couvrir. J’en donne une à Emerson qui l’installe sur sa
jument et l’entraîne ensuite à l’intérieur juste au moment où la tempête devient plus violente.
— Encore un blizzard ? me questionne la Californienne, alors qu’elle se secoue dans l’entrée du
chalet.
— Non, juste une grosse tempête, heureusement ! Quand le vent du nord s’ajoute à cette
quantité de neige, c’est vraiment dangereux. Je vais allumer le feu avant qu’on gèle. Tu devrais
trouver des couvertures polaires sur le lit qui est juste dans ce coin.
— Je peux chercher des bougies, peut-être, avant les couvertures ?
— Bonne idée. Tu vois la grosse boîte juste au pied du lit ? Il devrait y avoir ce qu’il faut à
l’intérieur. Bougies et lampes-tempête.

Le refuge n’est pas très grand. Il me semble que c’est un ancien cabanon de chasse que le père
de Paul a reconverti quand il a transformé le ranch en hôtel. Il ne se compose que d’une seule pièce,
toilettes mises à part.
Le lit occupe presque tout l’espace non loin du foyer ouvert placé dans un angle. Une petite
table, deux chaises, un buffet et c’est tout. Spartiate, mais utile en cas de pépin.

Alors que je m’occupe d’allumer le feu, Emerson met en route les deux lampes-tempête et
dispose des chandelles un peu partout. Pendant que je m’assure que les flammes sont bien parties,
elle s’assied sur le lit, enroulée dans une polaire, le dos contre le mur. La couchette émet un
grincement sinistre et le rire légèrement rauque de la belle rousse résonne dans la pièce.
— Je crois que c’est un signe que je mange beaucoup trop depuis que je suis ici.
— C’est surtout le signe que Charles Ingalls pourrait avoir fabriqué ce lit, même si le matelas
est presque neuf. Et je te trouve parfaite comme tu es.
Silence. Je sais qu’elle m’observe. Je le sens du coin de l’œil, mais je ne bouge pas de ma
position accroupie devant l’âtre, comme si l’ardeur du brasier en dépendait. La vérité est que je
commence à avoir trop chaud aussi près du feu, et que je vais bientôt avoir des crampes dans les
jambes. Mais si je me relève, il faudra que je m’installe quelque part. Et honnêtement, je ne sais pas
si j’aurai la volonté de m’asseoir sur une chaise.
Pour gagner du temps, je me plante un moment devant le buffet contenant les provisions et
dispose des victuailles sur un grand plateau. Quelques crackers, des barres de céréales, du beurre
de cacahuète en portion individuelle et des fruits secs. Je verse une conserve de soupe dans une
marmite que je pends quelques minutes sur le crochet au-dessus du feu.
En haut du placard, je découvre une bouteille de vieux rhum que des touristes ont dû laisser en
guise de remerciement. Ça arrive couramment. Je cherche deux tasses dans lesquelles je verse un
fond du liquide ambré. Je complète le plateau avec les bols de soupe et vais le déposer à côté
d’Emerson qui ne m’a pas lâché du regard pendant tous les préparatifs.
Les yeux perdus dans les flammes, elle déguste en silence sa soupe, dans laquelle elle a brisé
quelques crackers. Dehors, la tempête ne faiblit pas, et vu l’heure avancée, je crains que nous ne
soyons coincés ici pour la nuit.

Je crois un instant qu’elle va demeurer silencieuse pour le reste de la soirée, mais sa voix
s’élève.
— Pourquoi es-tu encore célibataire, Sage ?
Finalement, le silence me convenait peut-être mieux.
— Pourquoi cette question ?
Elle hausse les épaules, et une mèche s’échappe de sa tresse pour tomber devant son visage. Je
me retiens de ne pas la remettre derrière son oreille comme l’autre jour.
— J’ai beau chercher, je ne te trouve pas vraiment de défauts. Je veux dire, tout le monde en a,
mais rien qui justifie que tu sois encore seul.
— Un premier amour qui m’a brisé le cœur. Je crois que c’est la raison principale.
— Que s’est-il passé ? ne peut-elle se retenir de me questionner. Enfin, tu n’es pas obligé de
répondre, je suis trop curieuse, s’excuse-t-elle.
— Ce n’est pas vraiment un secret d’État… Et puis je crois qu’on a du temps à tuer, soufflé-je
en faisant un signe de tête en direction de la fenêtre.
Après avoir déposé le plateau désormais vide sur la table, je me redresse légèrement et lui
tends son verre de rhum en même temps que j’attrape le mien.
— On est restés ensemble pendant deux ans, au lycée. Puis elle est partie à l’université et je
suis resté à Darby. On était amoureux, du moins, c’est ce que je croyais. On avait tous les deux misé
sur notre relation à distance. Quand elle est rentrée aux vacances de Noël, elle m’a quitté. Elle
voulait s’échapper de « ce trou » et n’avait pas envie d’être la femme d’un « paysan ».
— Paysan ?
— Elle m’a craché ça au visage devant tous nos amis.
— Qu’est-elle devenue ?
— Elle a épousé un autre bouseux de Darby et, sans me venter, je crois qu’elle a perdu au
change. Je ne lui en veux pas, cela dit. Ça m’a permis de réaliser à quel point je pensais être
amoureux d’une femme qui n’aimait qu’elle. Elle m’a rendu service, en définitive.
— Vu comme ça… Ça ne me dit pas pourquoi tu n’es pas avec quelqu’un d’autre.
Sage, tu n’as pas le choix, elle ne lâchera rien.
— Parce que le ranch, c’est ma vie. Ça me prend presque tout mon temps. Et celui qu’il me
reste, je le passe à faire du bénévolat. Qui voudrait d’une vie comme ça ?
— Qui ne voudrait pas de gaufres au petit déj et de rhum dans son plateau repas ? Oui, quelle
corvée, franchement… Il suffit que tu trouves quelqu’un qui partage tes centres d’intérêt. Une
femme prête à t’accompagner au centre le samedi…
Elle se tait quand elle réalise ce qu’elle vient d’affirmer.
— Enfin, tu comprends ce que je veux dire.
— Oui. Il faut croire que ça ne court pas les rues, rétorqué-je. Depuis combien de temps es-tu
avec Cameron ?
Elle éclate de rire. Qu’est-ce que j’ai dit ?
— Camden.
— Pardon. J’ai du mal avec les prénoms.
— Ce n’est pas grave. On est ensemble depuis presque quatre ans. Depuis la soirée que j’ai
organisée chez mes parents pour mes 18 ans. Cam était mon crush d’ado… Voilà où on en est quatre
ans plus tard.
Je ne réponds rien, je pense que ce n’est pas nécessaire. Emerson continue. Ses iris d’un vert
jade de nouveau plongés vers le brasier.
— À 18 ans, j’avais encore une idée tellement enfantine de l’amour.
Elle secoue la tête comme si c’était ridicule.
— Plus maintenant ?
— Maintenant, j’ai grandi.

Je suis perdu ! Je me fiche de ne pas avoir de volonté, de faire une connerie et de la pousser à
en faire une. Je veux qu’elle comprenne qu’elle a toujours le droit de croire en un amour pur. Un
amour qui vous donne ce sentiment de sauter de l’Empire State Building sans craindre de s’écraser.
Malgré tout, ce n’est pas moi qui franchis l’espace qu’il reste entre nous. Le désir brûle dans
ses yeux verts comme il doit flamber dans les miens. Lentement, elle s’approche de moi et s’assied
sur mes jambes étendues sur le lit, une cuisse de chaque côté des miennes. Elle attrape mon verre
et se penche, une main sur mon torse, pour le poser au sol avec le sien.
Nous savons tous les deux ce dont nous avons envie. Cette fois, pas d’alcool à outrance sur
lequel faire reposer cette décision. Ce soir, pas de doute ni de retour en arrière. Même si je lui pose
une dernière fois la question, juste par acquit de conscience.
— Tu es sûre, Em ?
Mes mains se sont posées sur ses hanches, mais je me retiens de les glisser dans son dos pour
lui laisser la possibilité de réfléchir.
— J’en ai assez de me poser quinze millions de questions. Assez de résister à mes envies les
plus profondes. J’ai envie de ça depuis vendredi. Et ça me rend complètement dingue.
J’écrase mes lèvres sur les siennes sans lui laisser le temps d’en dire plus. Moi non plus, je n’en
peux plus. Mes mains se posent sur ses fesses et, d’un mouvement, je la colle contre mon sexe qui
gonfle dans mon jean. Elle gémit dans ma bouche et ce son me propulse droit au paradis. Ou peut-
être en enfer. Mais peu importe, avec elle, je suis prêt à aller n’importe où.
Elle quitte mes lèvres une seconde pour se débarrasser de son pull et dévoile un débardeur en
coton noir bordé de dentelle. Ses tétons pointent à travers le fin tissu de son soutien-gorge et je me
gorge un instant de cette vision. Je défais sa tresse alors qu’elle continue de m’embrasser et me
délecte de la sensation de pouvoir glisser mes doigts entre ses boucles rousses.
À mon tour de me détacher d’elle pour lui enlever les derniers remparts de tissu qui
m’empêchent de profiter pleinement d’elle. Son débardeur rejoint son pull et je détache lentement
son soutien-gorge qui retient des seins parfaits. Ses pointes tendues semblent appeler ma bouche,
mais je détaille son tatouage en forme de lune. Cet astre me semble être le symbole ultime de la
féminité. Je pose mes lèvres sur les traits fins du dessin encré sous sa peau. Elle cambre le dos, les
mains dans mes boucles indisciplinées.
Alors que je trace un chemin de baisers jusqu’à son sein droit, mon pouce a trouvé le gauche.
Je joue doucement avec son mamelon alors que ma bouche gobe l’autre. L’entendre gémir m’excite
plus sûrement que n’importe quel préliminaire. Je voudrais entendre ce son toute ma vie. Cette
pensée m’effraie et je la repousse dans un coin de mon cerveau jusqu’à ce que je sois prêt à m’y
confronter.
Je m’occupe de sa poitrine jusqu’à ce qu’Emerson marmonne des paroles inintelligibles qui me
tirent un sourire.
— Tu disais ?
— Je ne sais plus, mon cerveau a fondu grâce à ta langue magique.
J’éclate de rire. Elle seule est capable de me faire rire dans un moment pareil. Et j’adore ça.
— Ma langue magique, hein ? Tu n’as encore rien vu, princesse.
Mes mains passent sous ses fesses pour la soulever avant de la poser sur le lit, ses cuisses
toujours de chaque côté de mes hanches. J’en profite pour enlever mon pull et mon t-shirt, je
commençais à avoir beaucoup trop chaud.
— La vue est encore plus belle comme ça, me lance Emerson, le sourire charmeur et les mains
baladeuses.
J’attrape ses poignets en même temps que je m’allonge à moitié sur elle.
— Ne bouge pas, tu me déconcentres.
Je la fais taire en plaquant de nouveau ma bouche sur la sienne. Nos langues entament une
longue danse sensuelle qui me ferait presque perdre le souffle.
Je me détache pour pouvoir glisser mes lèvres sur la courbe de sa mâchoire avant de descendre
sur sa poitrine de nouveau. Puis je me coule sur son ventre ferme en passant encore une fois par son
tatouage. Je glisse plus bas, de plus en plus bas, jusqu’à atteindre la bordure de son jean.
Alors que je relève la tête pour la regarder, nos regards s’accrochent. Elle a les joues rouges, et
ses dents mordent sa lèvre inférieure. Je défais son pantalon et le fais glisser le long de ses jambes,
découvrant des bas de laine remontant à mi-cuisse, qu’elle a sans doute mis pour avoir plus chaud.
Son allure dans son string de dentelle noir et ses bas me fait douter de ma volonté à vouloir
prendre mon temps. Je glisse mes pouces dans l’élastique de son sous-vêtement que je fais
descendre le long de ses jambes. Agenouillé entre ses cuisses, je me fais couler un peu plus bas
dans le lit et pose ses mollets sur mes épaules. Je joue un instant à la lisière de ses bas, savourant la
douceur de sa peau, si tendre à cet endroit.
C’est presque ivre de l’odeur de son excitation que je m’approche de ses chairs trempées.
J’écarte délicatement ses lèvres intimes pour caresser son clitoris tout en gardant un œil sur elle.
Elle est si belle que c’en est étourdissant.
Je me gave de cette vision un instant avant de remplacer mon pouce par ma bouche et ma
langue. Je joue avec son clitoris à nouveau, l’aspire avant de glisser ma langue en elle. Je la lèche
comme si je voulais la faire jouir comme ça. Mais Emerson en a décidé autrement.
— Sage ! Bordel, stop !
Je ne veux pas l’écouter. Je ne veux pas arrêter.
— Sage, c’est toi que je veux en moi. S’il te plaît.
La supplique dans sa voix finit par avoir raison de moi. Je me relève, son goût toujours sur la
langue, et l’observe un instant, ses boucles rousses éparpillées sur les couvertures polaires, ses yeux
mi-clos, sa respiration haletante.
Je me penche sur elle, les mains de chaque côté de sa tête, les bras tendus. Je ne sais pas
comment lui avouer que j’ai des capotes dans ma veste sans passer pour le pervers de service. Alors
que je tergiverse, elle m’attrape par le cou et m’attire vers elle pour goûter à sa propre saveur sur
mes lèvres. C’est un geste tellement érotique que je n’hésite pas davantage.
— Je ne veux pas que tu penses que j’avais prévu que ça arriverait, mais je vais me lever pour
chercher des préservatifs dans ma veste.
— Je te veux, Sage. Je me fiche complètement du reste.
Je me lève du lit sans quitter Emerson des yeux. Même si je le voulais, je ne pourrais pas.

Une fois que j’ai récupéré ce qu’il faut dans ma poche, suivi des yeux par la Californienne en
appui sur ses coudes, je m’approche d’elle à nouveau, mais elle m’arrête d’un pied posé sur mon
torse nu. Dans cette position, j’ai une vue imprenable sur elle et elle le sait parfaitement.
— Déshabille-toi, m’ordonne-t-elle de sa voix rendue rauque par le désir.
Je ne me fais pas prier. Les yeux d’Em sont joueurs, mais je sais qu’elle comme moi ne jouons
plus depuis longtemps. Je me glisse hors de mon jean et de mon boxer et me coule entre ses jambes
quand j’estime qu’elle m’a suffisamment reluqué pour ma propre santé mentale.
Ses talons se plantent dans mes fesses, et elle m’attire vers elle avec autorité. Je tombe en
avant, seuls mes avant-bras m’empêchent de l’écraser de mon poids. D’un geste, elle se saisit de
l’emballage argenté que je tiens dans ma main.
— Laisse-moi faire.
Je crois défaillir quand elle déroule le latex sur ma verge d’une main ferme et douce.

Alors qu’elle m’attire contre son corps, me guidant à l’intérieur d’elle, je me noie dans le vert
de ses iris. Je me coule en elle, comme si cette place m’était destinée, en essayant de ne pas penser
que ce n’est absolument pas le cas.
Ma main droite à nouveau plongée dans ses boucles, je décide que nous avons tout le temps du
monde. Mes mouvements sont presque douloureusement lents, jusqu’à ce qu’elle en décide
autrement. D’un coup de hanche, elle renverse la situation et me bascule sur le lit. De ma place, la
vue est sensationnelle.

Une main sur mon torse, c’est Em qui mène la danse, maintenant. Et ce n’est pas une valse,
mais plutôt un mambo ou une bachata au rythme effréné. En à peine quelques minutes, je suis
suspendu sur le bord du fil de la jouissance. À quelques millimètres de chuter, vite et fort.
— Presque… Presque, gémit la belle rousse, la tête rejetée en arrière.
Une de mes mains quitte ses fesses et retrouve instinctivement son clitoris. Mon pouce appuie
sur ce point sensible gonflé par le plaisir et son orgasme éclate, lui faisant crier mon prénom.
J’ignore ce qui me fait décoller à mon tour à peine quelques secondes après. Les spasmes de
son vagin qui se referme sur moi ? Ses ongles qui se plantent dans mon torse ? Ce quasi-
rugissement qu’elle pousse en jouissant ? Peut-être un peu tout ça.

Je prends à peine conscience de me retirer d’elle pour me débarrasser du préservatif. Les
seules sensations qui me parviennent sont celles de ma bouche dans ses cheveux alors que je la
couvre de baisers, et des couvertures que je tire sur nous après plusieurs minutes avant qu’elle
s’endorme dans mes bras.

1. Université de Californie à Los Angeles.


35

Emerson

Un bruit de bois qui craque dans la cheminée et de feu qui crépite me réveille. J’ignore quelle
heure il peut bien être, mais il fait encore nuit noire dehors. Un nœud me tord l’estomac. J’ai fait
une connerie, une énorme connerie, mais je suis suffisamment réaliste pour ne pas me mentir à moi-
même : je recommencerai.
Je suis en train de briser mon couple. De la même manière que ma mère adoptive l’a fait. Loin
de moi l’idée de comparer Sage aux toy boys qui défilent dans le lit de Judith Kessler, c’est moi que
je mets sur un pied d’égalité avec la femme qui m’a élevée.
Je me retourne pour observer le corps d’Apollon de mon cow-boy magnifiquement éclairé par
l’âtre qu’il vient de recharger. Il n’a pas vu que j’étais réveillée et je peux donc me rassasier de cette
vision qui m’apaise un instant.
Ma culpabilité est toujours là et mon cerveau ne sait plus s’il doit pencher de son côté ou de
celui du désir. J’en frissonne et m’enroule dans les couvertures alors que Sage revient auprès de
moi.
— La température a chuté pendant qu’on dormait. J’ai fait repartir le feu, ça ne prendra pas
longtemps avant de se réchauffer.
Sa voix est précautionneuse, comme s’il avait peur que je ne m’enfuie en courant. Ce qui est la
dernière des choses que j’ai envie de faire à l’instant, malgré mes remords que je ne compte pas
partager avec lui. Ce n’est pas d’un boy-scout dont j’ai besoin à l’instant, mais de mon cow-boy.
— Quelle heure est-il ?
— À peine 5 heures. Il est tôt, tu ne veux pas te rendormir ?
— On a dû s’assoupir tôt, non ? J’ai l’impression d’avoir fait une nuit de douze heures.
Ou alors ce sont les endorphines qui m’ont fait dormir comme un bébé. J’ai 22 ans, je suis en
couple avec un homme depuis quatre ans, et je n’ai jamais connu une nuit comme celle-là. Une nuit
de sexe en réelle osmose avec quelqu’un. Une nuit où j’ai osé être moi et laisser parler mon corps
sans peur du jugement.
Sage se rallonge à mes côtés en se glissant sous la couverture. Je me colle contre son corps
comme si je n’en avais pas encore assez de lui, ce qui est probablement vrai.
— Est-ce que tu regrettes ? me demande-t-il, une légère appréhension dans la voix.
Je glisse une main contre sa joue pour accrocher son regard qui semble vouloir me fuir ce
matin. Je sais que ce n’est pas vraiment moi qu’il évite mais mon éventuelle réaction. C’est moi qui
suis fiancée, après tout. Fiancée, Em !
Contre ma cuisse, je sens son sexe plus tout à fait endormi et quelque chose palpite au creux
de mes cuisses. Je plaque ma bouche près de son oreille pour lui murmurer :
— Absolument pas…
C’est vrai. Je me fustige que ce soit le cas, mais ça ne change rien. Je culpabilise, mais je ne
regrette rien. Si je pouvais remonter le temps, je referais les mêmes erreurs.

Alors que son visage s’éclaire, je me coule vers le fond du lit, le long de son corps de dieu grec.
— Em, qu’est-ce que… Oh ! Putain !
C’est exactement cette réaction que je recherchais quand j’ai pris son sexe qui continue de
gonfler dans ma bouche. Je veux qu’il arrête de réfléchir. J’aimerais que son cerveau cesse de
fonctionner. Et si c’est grâce à ma bouche et à ma langue, magique elle aussi, alors tant mieux. Je le
suce comme si c’était la dernière chose que je devais faire pour lui. Je ne trouve rien de plus
érotique qu’il perde la tête grâce à ma bouche. Des sons qui ne ressemblent à aucun dialecte connu
passent la barrière de ses lèvres.
Alors que, dans un mouvement lent et profond, sa verge butte le fond de ma gorge, je le sens se
crisper comme s’il se retenait de jouir. Ses mains m’attrapent sous les couvertures et je me retrouve
de nouveau tête à tête avec lui. Son front contre le mien, il peine à reprendre sa respiration.
— Si je jouis, je ne pourrai plus m’occuper de toi après. Et ça, c’est hors de question.
Je ne vais pas protester, même si ça ne me gênait pas de prendre soin de lui ce matin. Il
s’approche de moi, sa bouche tout près de mon oreille, son érection palpitant contre ma cuisse.
— Tourne-toi, susurre-t-il.
Je ne pose aucune question. Je n’ai jamais envie de le faire avec lui. Pas dans ce lit en tout cas.
Je lui obéis, et il agace mon clitoris hypersensible quelques instant avant de plonger ses doigts
en moi. Il les ressort, appuie de nouveau sur mon point sensible, puis me pénètre une fois encore.
Je ne sais pas pendant combien de temps il fait ça, mais je finis au bord de l’orgasme, si proche
que c’en est douloureux. Je n’ai même pas besoin de parler, Sage comprend instinctivement que
c’est de lui dont j’ai besoin. Il se couvre d’un des préservatifs sortis hier de la poche de sa veste.
Une de ses mains dans mon dos, l’autre sur ma hanche, je lève les fesses pour lui faciliter
l’accès, il coulisse en moi dans un râle de soulagement.

Hier, c’est moi qui ai mené la danse. Aujourd’hui, chacun de ses coups de reins me transporte.
Je ne parle pas d’orgasme, mais de ce plaisir sexuel qui précède. Celui qui pourrait se suffire à lui-
même et que je pensais être une chimère.
— Putain, bébé, je vais jouir.
Ce sont ces cinq mots qui m’envoient en apesanteur. Pas un geste ou un mouvement particulier,
mais ces simples mots murmurés au creux de mon oreille. Les râles de Sage derrière moi finissent
par m’achever en m’envoyant des répliques de l’orgasme le plus positivement dévastateur de ma
vie.

*
* *

Je suis toujours dans une drôle de bulle quand nous chevauchons de nouveau en direction du
Trapper Creek. Je maintiens mon allure pour rester à côté de Sage tout le long du chemin.
La neige s’est arrêtée de tomber dans la nuit et nous avons dû nous remettre en route pour que
personne ne s’inquiète. Je pense que sans se l’avouer on aurait aimé tous les deux rester dans la
chaude douceur du cocon que nous nous sommes créés dans ce refuge. Pour ne pas affronter cette
réalité dans laquelle je n’habite pas dans le Montana et dans laquelle je dois me marier au mois de
juin.
Cette dernière réflexion me fait marquer un temps d’arrêt. Je réalise que je suis passée de je
veux me marier à je dois me marier. Et ça ne date pas de la nuit dernière. C’est un sentiment qui me
pèse sur le cœur depuis longtemps. Il n’atténue pas ma culpabilité toute fraîche pour autant.
Comment as-tu fait pour passer à côté de ça, Em ?
Je ne suis pas certaine pour autant d’avoir envie d’analyser ça plus en détail. Tout ce que je
sais, c’est que je ne regrette rien de ce qu’il est advenu cette nuit. Cela m’a permis de comprendre
que je devais reprendre ma vie en main avant de me retrouver bloquée dans une existence dont je
ne veux pas. Je vais devoir prendre des décisions par rapport à Camden, qui n’ont évidemment rien
à voir avec le cow-boy qui reste silencieux à mes côtés.

Le ranch est en vue, et Sage tire sur les rênes d’Arrow pour le stopper, attendant que je fasse
de même avec Storm.
— Ça va ? lui demandé-je.
Il hoche la tête mais ne dit toujours rien. Je m’approche et pose ma main sur sa cuisse pour
qu’il me regarde. Je suis incapable de déchiffrer les émotions qui traversent alors son regard.
— Parle-moi.
— Je… je voulais juste te dire que cette nuit avec toi était magique. Je sais que ça ne change
rien, que tu vas devoir repartir, que tu es toujours… fiancée, mais je ne regrette rien. Je ne peux pas.
Je ne te demande rien, je voulais juste que tu le saches.
Je reste silencieuse un moment. Ce type incroyable pense vraiment qu’il ne mérite pas d’être
heureux. Je ne peux rien lui promettre, tout est tellement rapide et incertain. Je me bats toujours
contre cette sensation de faute qui me ronge l’estomac. Mais il faut qu’il sache que pour moi cette
nuit ne signifiait pas rien.
— Ne pense pas que cette nuit était juste un acte de rébellion irréfléchi pour moi. Une dernière
nuit de débauche avant le mariage ou quelque chose comme ça. Ça a compté pour moi, tu comptes
pour moi. Cette nuit m’a fait réfléchir à des choses sur ma vie, mais je ne veux rien faire à la va-vite.
Je suis perdue depuis des mois et je ne m’en étais pas rendu compte. Je me suis retrouvée grâce à
toi. Ce n’est pas une fin, Sage, c’est un commencement. Je ne peux simplement pas te dire de quoi
pour le moment.
Je sais que je suis confuse et que mes paroles n’ont pas vraiment de sens, mais il se penche
vers moi et attrape mes boucles pour m’attirer à lui. Son baiser me coupe le souffle comme tous
ceux que nous avons échangés cette nuit. Et c’est gorgés de cette force et de ce secret partagé que
nous regagnons le ranch, côte à côte.
36

Emerson

C’est la troisième fois en une semaine que je me réveille dans la chambre de mon cow-boy.
Même si cette fois les choses sont légèrement différentes.
Hier, après être arrivés au Trapper, nous ne nous sommes pas retrouvés seuls ne serait-ce
qu’une minute. Il a fallu tout d’abord rassurer Paul et Lorene qui étaient à deux doigts d’appeler la
Garde montée. Enfin, surtout Lorene. Paul a affirmé avoir eu entièrement confiance en Sage et en
ses capacités à nous mettre à l’abri. Je l’ai quand même aperçu souffler discrètement de
soulagement, et ça m’a fait du bien qu’il ait pu s’inquiéter pour moi. Ensuite, Sage a été appelé de
tous les côtés. Aux écuries où il a dû faire venir Mason pour un cheval qui boitait. Et dans tout le
ranch pour s’atteler à diverses réparations. Il nous a rejoints tard chez mon père biologique après
s’être retrouvé à devoir réparer le porche d’un des bungalows, endommagé par la tempête de neige
de la nuit passée.
C’est exactement pour cette raison que je n’ai pas voulu le quitter pour retrouver ma chambre
à l’étage quand nous sommes finalement rentrés chez lui. Aucun de nous n’avait envie de parler.
Comme si nous n’en avions pas besoin. Dans sa chambre, j’ai eu l’impression de retrouver le cocon
du refuge.

Quand je le retrouve dans la cuisine, en train de finir son café, nimbé de la lumière du soleil
levant, je me demande soudain si ce cocon ne se trouve pas simplement à l’endroit où nous nous
retrouvons tous les deux. Dans notre bulle.
Le jour du rendez-vous chez maître Perkins est arrivé, je vais enfin avoir la preuve concrète
que ma mère biologique n’a jamais cessé de penser à moi.
— Emerson, ça va ? me questionne Sage. Tu ne manges rien ?
— Je suis stressée. Je crois que j’attends trop de cette rencontre chez le notaire. Je risque
forcément d’être déçue. Enfin, je n’attends rien de son héritage, évidemment…
— Oui, je comprends. Ce que tu veux, c’est une preuve concrète qu’elle t’aimait.
Oui, ce type est parfait. Il me comprend sans que j’aie besoin de lui expliquer quoi que ce soit.
Je hoche la tête en lui souriant et replonge le nez dans ma tasse pour ne pas avoir l’air d’une idiote.
— À quelle heure est votre rendez-vous ?
— Midi trente. La secrétaire de maître Perkins nous a casés où il avait de la place.
— Je pourrais me débrouiller pour vous emmener, si tu veux.
— Je pense que ça ira. Je crois que c’est le genre de chose que je dois faire seule avec Paul, tu
comprends.
— Oui, bien sûr. On se retrouvera à ton retour.
Il attrape sa veste et son stetson et fait demi-tour comme s’il avait oublié quelque chose.
— Bonne journée, Em, murmure-t-il en attrapant mon menton avant d’effleurer mes lèvres d’un
baiser.
Je fonds totalement. Il a réussi à chasser mon stress… du moins pour quelques instants.

Je tourne en rond en attendant que Paul vienne me chercher. Je m’assieds un moment dans le
sofa, ouvrant pour la centième fois la version la plus récente du Vieil Homme et la mer, de peur
d’abîmer l’original que j’ai offert à Sage pour Noël.
Je filtre les appels de Camden parce que je ne peux pas me concentrer sur ce que je veux lui
dire. Pas ce matin. Une chose à la fois.

Vers 11 h 45, mon père adoptif frappe à la porte et j’attrape mon manteau avant de lui ouvrir. Il
a le même genre de pick-up que Sage, sauf qu’on voit tout de suite que le sien ne sort pas souvent.
— Tu es prête ?
Je hoche la tête et m’installe dans l’habitacle pendant qu’il me tient la portière ouverte.
Il s’engage sur la route de Darby, et je reste silencieuse un moment. Je le reconnais, ce tête à
tête avec Paul m’effraie presque autant que la lecture du testament de cette mère que je n’ai pas
connue.
— Je pense que Lorene s’inquiète, lance soudainement mon père.
— Pourquoi ?
— Elle s’inquiète pour Sage. Par rapport à ce qu’il se passe avec toi.
— Mais je… Il ne se passe rien.
Il rit doucement alors que je dois avoir l’air catastrophé.
— Ça ne se voit pas comme le nez au milieu de la figure, rassure-toi. Simplement, votre
situation est tellement semblable à la mienne avec ta mère que je n’ai pas vraiment de doute. Je me
revois en lui dans la façon dont il te regarde. Je pense que Lorene a juste peur que tu ne lui brises le
cœur.
— Et toi aussi, j’imagine ?
Il secoue la tête.
— Absolument pas. Je sais que tu ne feras rien pour le blesser volontairement. Pour le reste,
c’est la vie. Si ça doit mal se finir entre vous, vous vous en remettrez tous les deux. Lorene oublie
souvent que Sage est adulte.
Je souris à cette image, le souvenir de la mise en garde de Lorene encore vif dans mon esprit.
— Mais Emerson ?
— Oui ?
— Ne te laisse pas enfermer dans une relation dont tu ne veux pas par respect des conventions
sociales. Tu vaux beaucoup mieux que ça.
Comment apprend-on aux hommes du Montana à être aussi perspicaces ? Il faudrait passer la
recette dans les autres régions du pays…

Il est 12 h 15 tapantes quand nous pénétrons dans l’étude de maître Perkins. Sa secrétaire me
regarde avec un petit sourire en coin qui semble vouloir dire « je savais bien que vous resteriez ».
J’ai plus changé depuis que je suis venue dans cette même salle d’attente, il y a dix jours, que dans
toute ma vie avant ça. Dix petits jours. Comment est-ce possible ?
— Annabelle, comment vas-tu ? la salue mon père.
— J’ai hâte que ces fichues fêtes de fin d’année soient terminées. Il y a du monde plein la
maison, ce n’est vraiment plus de mon âge. Je vais prévenir maître Perkins que vous êtes arrivés.
Elle décroche son téléphone et je n’entends plus rien. Je m’assieds un instant parce que la tête
me tourne. C’est le moment pour lequel je suis venue ici, pourtant aujourd’hui il ne ressemble plus à
l’aboutissement que j’espérais.

Un cinquantenaire à la chevelure poivre et sel nous fait rentrer dans son bureau. Maître
Perkins ne perd pas de temps et se lance dans un bla-bla juridique auquel je n’entends pas grand-
chose.
L’homme de loi doit sentir qu’il m’a perdue puisqu’il se permet d’attirer mon attention au
moment opportun.
— C’est la partie importante pour vous, mademoiselle Kessler. Voici les vœux de votre mère
vous concernant. « À ma fille biologique, Emerson Kessler, je lègue l’appartement qui appartenait à
ma grand-mère à Santa Monica. Toujours à ma fille biologique, Emerson Kessler, je lègue mes parts
du Trapper Creek Ranch, à condition qu’elle place sa résidence fiscale audit ranch, Darby,
Montana. »
— Quoi ?
Paul et maître Perkins sursautent tous les deux. Je n’avais pas mesuré à quel point j’avais parlé
fort.
— Juste une minute, mademoiselle Kessler, je termine la lecture et je vous expliquerai tout
après ça.
Mes mains sont nouées sur mes genoux et Paul me les tapote d’un geste maladroit. Il n’a pas
l’air surpris.
À nouveau, le bla-bla de Perkins m’échappe complètement. Je tourne et retourne dans ma tête
les quelques mots qui auraient dû avoir un sens pour moi, mais que je ne parviens pas à déchiffrer.
— Mademoiselle, que voulez-vous éclaircir ?
Je me tourne vers Paul.
— Christa était propriétaire d’une partie du Trapper ?
— Oui. Quand mon père est décédé, ma mère n’avait pas son nom sur l’acte de propriété du
ranch et j’ai hérité de la totalité. Seulement, il y avait encore des changements à faire. Les premiers
travaux commençaient à dater et le Trapper avait besoin d’être rénové. Ta mère a injecté de l’argent
qu’elle avait hérité de sa grand-mère dans le projet. Et elle est devenue co-propriétaire avec moi. Je
gère sa moitié depuis son décès, mais je me doutais que les choses allaient changer aujourd’hui.
— C’est quoi cette histoire de résidence fiscale ? demandé-je au notaire.
— Juste une clause qui demande que votre résidence principale soit à Darby. Ça ne vous
empêche pas de continuer à vivre la plupart du temps en Californie. Je dois avouer que, d’un État à
l’autre, c’est assez dur de prouver que vous passez au moins six mois et un jour dans le Montana.
J’ai besoin d’air, la tête me tourne à nouveau et je commence à me dire que j’aurais dû me
forcer à manger quelque chose ce matin.
— Est-ce que c’est terminé ?
— Tout sera en ordre après que vous aurez tous les deux signé, juste ici, me répond le notaire
en m’indiquant une ligne noire à la fin du testament sur lequel il a déposé un stylo.

Je me lève après avoir apposé ma griffe et mon père m’imite peu après.
— Ah ! Encore une chose ! Mme Hunter m’avait chargé de vous donner ceci.
Il me tend une enveloppe sur laquelle mon prénom est calligraphié à l’encre noir. Je me tourne
vers Paul qui hausse les épaules, surpris. Je comprends que c’est une lettre de ma mère. En fait,
c’est exactement pour ce genre de chose que j’ai pris l’avion pour le Montana au départ. Je la saisis
du bout des doigts comme si elle pouvait me brûler et je sors en trombe du bureau de Perkins, mon
père sur les talons.

Je ralentis le pas alors que nous marchons jusqu’à son pick-up et pousse un soupir de
soulagement quand il reprend la route du ranch.
— Je suis désolée, Paul. Je ne m’attendais pas à ça.
La lettre de ma mère est posée sur mes genoux et je finis par la ranger dans mon sac quand je
1
prends conscience qu’elle ne me parlera pas comme les lettres de Poudlard .
— J’aurais dû t’en parler avant, le choc aurait été moins grand. Je savais qu’elle te léguerait au
moins une partie du ranch, même si ça ne me facilitera pas forcément la tâche de passer par toi
pour toutes les décisions.
— Paul, je ne connais rien à la gestion d’un hôtel ou d’un ranch. Je ne vais sûrement pas venir
te dire ce qu’il faudrait que tu fasses. Ça n’a pas de sens… Et ça signifie changer ma résidence
principale et je ne sais pas si je pourrai faire ça.
— Perkins te l’a dit. Tu pourras très bien continuer de vivre en Californie si c’est ce que tu
veux.
Je me tourne vers lui pour le regarder alors qu’il se concentre sur la route.
— C’est bien le problème, Paul. Je ne sais plus vraiment ce que je veux…
En dix jours, je viens de tester la théorie du chaos appliquée à ma propre vie. Si le battement
d’ailes du papillon au Brésil peut déclencher une tornade au Texas, je viens de me rendre compte
que la convocation de maître Perkins a déclenché un ouragan dans mon existence.

1. École des sorciers dans Harry Potter, de J. K. Rowling.


37

Sage

Le soleil est en train de se coucher quand je stationne mon véhicule devant le chalet de Paul.
J’ai reçu un message d’Emerson, un peu plus tôt dans l’après-midi, me demandant de venir la
rejoindre ici quand j’aurai terminé ma journée.
J’entre sans frapper et me déshabille dans le sas, comme à mon habitude. Quand je pénètre
dans la pièce principale, Paul, Lorene et ma Californienne sont installés dans le salon. Leurs mines
sont sérieuses, mais pas spécialement tristes non plus. L’expression d’Emerson est indéchiffrable,
mais je sens immédiatement que quelque chose la chiffonne.
Paul m’offre une bière et me fait signe de m’installer dans le sofa. J’obtempère et attends
patiemment que quelqu’un veuille bien parler. En espérant que ce ne soit pas dans dix ans non plus.
Le silence qui plane dans la pièce et le regard perdu de la belle rousse ont tendance à me mettre
mal à l’aise.
— Tu travailles ici depuis des années, Sage, alors j’estime que tu as le droit de connaître tout
ce qui concerne l’avenir du ranch.
Là, il me fait carrément peur. Et quel rapport avec Emerson et leur rendez-vous chez le
notaire ?
— Voilà, je ne sais pas si tu étais au courant, mais Christa détenait cinquante pour cent du
Trapper Creek.
— Oui, il me semble que j’en avais déjà entendu parler. Et puis, c’est écrit dans les statuts
officiels de l’entreprise.
Il paraît soulagé par le fait que je connaisse déjà cette information, mais je ne vois toujours pas
pour quelle raison c’est important.
— Si Christa n’avait pas fait de testament, cette partie me serait revenue à son décès. Mais
comme, selon la loi du Montana, ses parents en auraient eu un quart, elle a fait rédiger quelque
chose dès qu’elle est devenue co-propriétaire. Je n’ai jamais su ce que prévoyaient ses dernières
volontés, même si je m’en doutais depuis que j’ai appris qu’elles impliquent Emerson.
L’intéressée me regarde comme si elle s’excusait sans que je comprenne pourquoi.
C’est elle qui prend le relais de son père quand elle réalise que je reste hermétique à leurs
explications.
— Ma mère m’a fait bénéficier de sa part du ranch. À condition que j’habite ici plus de six mois
de l’année.
Je me lève brusquement, puis je me rassieds quand je prends conscience que je lui ai fait peur.
Mais je me lève de nouveau, plus calmement, pour m’éloigner, comme si ça pouvait me faire prendre
du recul. Cette nouvelle est un choc, je ne sais pas comment réagir sans passer pour un con fini aux
yeux de tous.
Bizarrement, le premier choc vient du fait que la Californienne finira peut-être par vivre une
partie de l’année ici. Seulement elle le fera parce qu’elle le doit et non parce qu’elle le veut. Et si les
choses doivent durer entre nous, je ne saurai jamais si c’est vraiment pour moi.
La seconde chose qui me trouble est celle qui va me faire passer pour un connard si je n’arrive
pas à me calmer rapidement. Emerson a obtenu en une après-midi ce pourquoi je sue sang et eau
tous les jours depuis dix ans : ce ranch. Je travaille chaque jour pour que le Trapper reste à flot. Ce
n’est pas un simple job pour moi. Comme je l’ai dit à Em un soir, c’est mon rêve d’adulte. Je mets
même de l’argent de côté dans l’espoir de pouvoir y investir un jour.
Je sais que je suis injuste et qu’elle n’est pour rien dans cette situation. À voir sa tête, et ses
yeux qui me supplient de me rasseoir, je sens qu’elle est vraiment gênée. Je finis par me laisser
tomber à côté d’elle alors que Paul parle avec ma mère en sourdine.
— Je voulais aussi profiter du fait qu’on soit tous rassemblés pour vous parler de quelque
chose, poursuit mon patron.
Qu’il m’achève, je ne suis plus à ça près !
— Le ranch va mal. Les hivers ne l’épargnent plus et l’argent est englouti dans toutes ces
réparations sans fin. Il faudrait une bonne rénovation cet été, mais on n’aura jamais les moyens de
la financer. Avant, les locaux venaient au moins manger ou profiter des randonnées équestres, mais
ils ne viennent plus. On ne doit plus compter que sur les touristes.
— Pourquoi ? questionne Emerson. Pourquoi les locaux ne viennent-ils plus ?
— J’imagine qu’ils ont fini par ne plus se sentir à leur place, lui répond Lorene.
— Pendant mes études, j’ai appris à mettre en avant ce genre d’établissement en créant de
l’événementiel. Je peux réfléchir à quelque chose qui ferait peut-être revenir les gens du coin au
ranch.
Ça y est, elle s’implique déjà ! Et je suis certain qu’elle aura des tas de bonnes idées auxquelles
je n’aurais pas pensé. Je n’ai pas le droit d’être aussi amer, elle n’a pas mérité ça. Mais une part de
moi ne peut pas s’en empêcher.
— Et puis j’ai un peu de fonds personnels. Mon père adoptif a fait de bons placements pour moi
depuis quelques années.
— Tu n’es pas la seule à avoir de l’argent, Emerson.
Ça y est, je l’ai dit. Et la surprise dans son regard est plutôt difficile à supporter.
— Je n’ai pas dit ça, mais si je dois détenir la moitié du Trapper Creek, je ne vais pas le
regarder péricliter sans rien faire.
— C’est plutôt facile d’arriver avec de l’argent que tu n’as pas vraiment gagné.
Que quelqu’un me fasse taire, putain !
Cette fois, c’est de la douleur que je déchiffre dans ses iris émeraude, ce qui m’arrête
immédiatement.
— Ce que je veux dire, c’est que tu es ici depuis une semaine et tu veux déjà jouer les héroïnes.
Certains triment tous les jours ici depuis des années.
— Je suis désolée d’avoir eu des grands-parents tellement égoïstes qu’ils n’ont pas pu
supporter que leur fille accouche d’un bébé dans le Montana. Vraiment, si j’ai fait quelque chose
pour mériter ça, que l’on m’en excuse.
Elle se lève et embrasse ma mère sur la joue.
— Je vais aller me coucher, je ne suis pas dans mon assiette aujourd’hui. Bonne nuit.
Elle serre le bras de son père en passant devant lui et fuit sans que personne n’ait le temps de
la rattraper. Je reste assis comme l’abruti que je suis et, si un regard pouvait tuer, je serais en
mauvais état à l’heure qu’il est.
— Dis-moi, fiston, c’est comme ça qu’on traite les femmes pour qui on a des sentiments, de nos
jours ?
— Des sentiments ? Je n’ai pas de…
— À d’autres, veux-tu ! Je l’ai inventé, ce petit jeu. Tu ne m’as pas trompé une seule seconde, et
elle non plus. En tout cas, tu as plutôt intérêt à lui demander de t’excuser. Je suis désolé que la
décision de Christa te touche autant, mais plus tu lutteras contre quelque chose que tu ne peux pas
changer, plus tu en souffriras. Personne n’a dit que tu n’avais pas ta place ici.
Je suis déjà dans le sas quand il finit sa tirade. Je n’en reviens pas d’avoir été aussi con. J’ai
réagi comme un gosse de 4 ans à qui on aurait pris son jouet.

Emerson a dû redescendre à pied jusqu’à chez moi, j’espère qu’elle a vu assez clair dans le
chemin parce que la nuit est déjà tombée. Je parcours la route le plus vite possible et gare le pick-up
en trombe avant de me précipiter à l’intérieur.
Tout est sombre. Je passe la tête par la porte de ma chambre pour regarder si elle s’y trouve. Je
pouvais toujours rêver, mais j’ai tout gâché.
Alors que je retourne dans le salon, je vois une faible lumière filtrer sous la porte de sa
chambre. La boule au fond de ma gorge prend des proportions qui font que je ne peux plus l’ignorer.
Je ne sais pas quoi faire. Elle mérite que je lui foute la paix. J’en ai assez fait pour ce soir. Et
puis les images de notre nuit au refuge me reviennent. Ce degré d’intimité et de connexion entre
nous, je n’ai pas pu l’imaginer. Alors je me déchausse et je grimpe doucement les escaliers. Il faut au
moins que je puisse lui expliquer. Et lui présenter mes excuses. Après, elle me foutra bien à la porte
si elle le souhaite.

Je frappe doucement, mais aucun son ne provient de sa chambre. Peut-être est-elle déjà
endormie.
— Em ? Princesse, s’il te plaît.
Pas de réponse. Tant pis, j’essaye quand même de rentrer. Au moins, je serai fixé.
Elle est couchée, le dos tourné à la porte. Elle tient quelque chose dans ses mains, mais je ne
vois pas de quoi il s’agit.
— Em, tu dors ?
Elle soupire.
— Non.
— Je peux entrer ?
— Tu es déjà entré.
— Désolé. Je peux repartir, si tu veux.
— Non. Viens te coucher, s’il te plaît.
Je n’aime pas cette vulnérabilité dans sa voix. C’est moi qui l’ai créée. Je me déshabille à la
hâte et m’installe derrière elle. Elle me tourne toujours le dos et je n’ose pas me coller à elle. Du
moins pas avant qu’elle ne se saisisse de ma main pour m’attirer contre son dos.
Elle porte cette même nuisette en coton toute simple, sans dentelle ni fioritures, qui m’a rendu
dingue hier soir.
Je passe mon bras autour de sa taille et enfouis mon nez dans ses cheveux.
— Tu m’as manqué aujourd’hui, Em.
— Tu as eu une drôle de façon de me le montrer, assène-t-elle.
— Je suis un abruti.
— Un abruti jaloux ?
— Non. Juste un abruti qui a eu peur un instant d’avoir rêvé pour rien.
— Et maintenant ?
Je souffle profondément et pose ma bouche juste au début de sa colonne vertébrale. Ce n’est
pas très loyal, mais j’ai remarqué que ce point la faisait frémir tout particulièrement. Je triche, je
ferais tout pour qu’elle me pardonne.
— Maintenant ? Maintenant je me demande si le rêve ne devient pas encore plus grand si tu en
fais partie.
Elle se fige dans mes bras et je m’empresse de poursuivre.
— Je sais que tu n’as pris aucune décision. Je connais les enjeux, Em. Je voulais juste te
demander pardon et te dire que, quoi que tu décides, je comprendrai.
Elle hoche la tête et finit par porter à hauteur de mes yeux ce qu’elle a dans les mains depuis
tout à l’heure.
— Elle m’a laissé une lettre. Christa.
Je culpabilise encore davantage de m’être comporté comme le roi des cons.
— Que dit-elle ?
— Je ne sais pas. Je ne suis pas prête à l’ouvrir. Je ne peux juste pas, Sage.
— Ok. Alors attends simplement d’être prête. Ça viendra.
Elle pose l’enveloppe sur la table de chevet et se retourne dans mon étreinte.
— Tu peux me faire oublier cette journée merdique ?
Je joins mes lèvres aux siennes et l’embrasse à en perdre le souffle. Et la raison.
— Je peux essayer. Mais Em ?
— Hum ?
— Pardonne-moi…
— Ok.
Je m’allonge complètement sur elle et réalise brusquement.
— Merde…
— Quoi ?
— Les préservatifs sont dans ma chambre. Je te promets que je me suis toujours protégé. Et en
plus, je donne mon sang régulièrement.
Elle rit alors que je parle précipitamment.
— Moi aussi, je donne mon sang. C’est le seul acte de charité que j’avais jamais accompli avant
de te rencontrer.
— Tu vois, j’ai rien fait, tu avais ça en toi.
Je la gratifie d’un clin d’œil et elle finit par ajouter :
— Ne t’inquiète pas, je prends la pilule. Ne répétons pas le schéma familial.
Elle rit et j’ai le temps de penser très fort dans ma tête « pas pour le moment » avant de me
glisser en elle d’un coup de reins. Comme hier, elle ne porte rien sous cette diaboliquement sage
nuisette.
Elle se cambre, et ses tétons pointent dans ma direction, semblant me narguer. Seulement je
n’ai pas envie de la quitter des yeux.
La sensation d’être en elle sans aucune barrière me rend dingue. Est-ce que je peux rester là
toute ma vie ? Ce n’est pas une question qui ne concerne que moi, mais à l’instant je m’en fiche.
Mes coups de bassin se font plus profonds et plus rapides en même temps.
— Tu me rends fou, tu le sais, ça ?

Quand ses gémissements se font incontrôlables et ses paroles incompréhensibles, je sais
qu’elle aussi est sur le point de chuter. Alors que je me décolle légèrement d’elle pour trouver un
point d’accès à ses zones érogènes, elle me coiffe au poteau, et, sa nuisette retroussée à la taille,
elle frotte activement son clitoris pour soulager ce besoin qui a grandi au cours des dernières
minutes. Comment cette image peut-elle être aussi érotique ? Je l’ignore, mais c’est ce qui me fait
décoller. Je jouis si fort que j’ai l’impression de léviter un instant.
Je la serre dans mes bras, alors que nous retrouvons notre souffle front contre front. Je me
promets de faire tout mon possible pour la convaincre de rester. Parce que même en imaginant le
pire, monsieur l’avocat de L.A. ne peut pas être plus compatible avec elle que moi.
38

Emerson

Je me surprends, ce samedi 29 décembre, onze jours après mon arrivée dans le Montana, à
parcourir les couloirs du Trapper Creek. Onze petits jours qui me paraissent pourtant une éternité.
Je déambule dans ce qui pourrait m’appartenir en partie, si je le voulais. Je n’arrive d’ailleurs
toujours pas à réaliser. Perdue dans mes pensées, je finis par m’égarer. C’est en essayant de
retrouver mon chemin que je tombe sur une vaste pièce octogonale, en partie vitrée, qui donne sur
cette plaine qu’on surplombe depuis le chalet de Paul : une salle de bal. Comment est-ce que j’ai pu
ne pas voir cette merveille avant ? Je ne comprends pas qu’elle ne soit pas plus utilisée. Un mariage
ici, même en hiver, doit être féerique. Surtout en hiver, en fait.
Les tables sont disposées en rond et protégées de la poussière par de grands voilages blancs.
Je m’approche de l’estrade recouverte de parquet clair et me hisse dessus pour contempler la vue.
On devine même l’habitation de mon père biologique depuis là où je me trouve. Et j’aperçois Sage,
au loin, en train de faire travailler Arrow, son cheval.
Je ne lui en veux plus du tout. Je comprends même parfaitement sa réaction. Elle est logique,
quand on sait que le Trapper est son rêve et qu’il envisageait sans doute d’en reprendre les rênes
quand Paul ne pourrait plus assurer.

Mes doigts tracent des lignes dans la poussière du plancher sur lequel je me suis assise. Ai-je
envie de devenir co-propriétaire d’un immense ranch-hôtel avec un père que je ne connais que
depuis une dizaine de jours ? Et Cam, dans tout ça ? Si je veux être honnête avec moi-même, je dois
reconnaître que l’épouser ne peut plus être au programme. J’ignore si c’est même quelque chose
dont j’ai vraiment eu envie un jour ou si je m’en suis persuadée par respect des conventions
sociales. Par moments, je me demande même ce qui m’a liée à lui un jour, même si l’idée de le faire
souffrir me file des sueurs froides. On n’efface pas quatre ans de vie de couple comme ça, sans
compter toutes nos années d’amitié avant ça. Je ne suis pas idiote, en tout cas pas au point de me
faire des illusions du style « nous resterons amis ».
Et tomber amoureuse aussi vite, est-ce vraiment possible ? Ou est-ce une autre illusion dans
laquelle j’aime me bercer. Dans la vraie vie, les choses ne se passent pas comme dans les romans.
Ça se saurait ! Et dans l’optique où je me laisserais étreindre par ces sentiments d’une intensité que
je ne pensais pas connaître un jour, est-ce qu’accepter la place qui aurait dû être la mienne au
Trapper ne va pas tout foutre en l’air ?
Tant de questions sans réponses…

Je finis par sortir de la salle et, une fois concentrée, je retrouve mon chemin sans difficulté.
Alors que je passe devant la salle à manger, un poster dans les tons rouges et dorés attire mon
attention. C’est le menu du repas spécial proposé pour le réveillon de la Saint-Sylvestre. Sophie a
mis les petits plats dans les grands, mais cette affiche me donne soudainement une idée. Paul
déplore que les gens du coin aient déserté le Trapper ces dernières années. Et si la solution était de
créer un événement qui leur prouverait qu’ils sont toujours les bienvenus ici ?

Je m’approche de Lorene et attends patiemment qu’elle en ait fini avec les clients devant son
comptoir.
— Lorene ?
— Oui, Sweetie ?
— Est-ce que mon père est dans son bureau ?
Elle marque un temps d’arrêt. C’est la première fois que je ne l’appelle pas par son prénom.
— Euh, oui. Frappe, normalement, il devrait être là.
Je m’avance dans le couloir tout en appelant Sage depuis mon téléphone portable.
— Em ? décroche-t-il.
— Est-ce que tu aurais une minute pour venir me rejoindre dans le bureau de Paul ?
— Oui, bien sûr. J’entre justement dans le bâtiment principal. Mais pourquoi ?
— J’ai une idée pour le ranch, et il n’y a pas moyen que tu ne sois pas impliqué dans ce genre
de décision. Tu connais l’endroit presque mieux que personne.
Un silence s’installe alors que je perçois des pas approcher de moi. Je souris alors que mon
cow-boy apparaît au détour du couloir et raccroche. Il prend ma main dans la sienne pour la serrer
doucement, et je prends l’initiative d’entrelacer nos doigts.
— Merci, Em.
Je hausse les épaules et frappe à la porte du bureau de Paul. Relâchant doucement ma main,
Sage n’attend pas de réponse pour rentrer. Je serais presque jalouse de la complicité qui unit déjà
les deux hommes.
Paul semble surpris de nous voir tous les deux ici.
— Je peux vous aider, les jeunes ?
— J’ai eu une idée. Je ne dis pas que ça pourrait sauver le ranch… Mais ça pourrait aider pour
son avenir.
En une phrase, j’ai réussi à capter leur attention.
— Le but, c’est de faire comprendre aux locaux qu’ils peuvent toujours venir au Trapper. Pour
manger au restaurant, pour faire des randonnées équestres, ou je ne sais pas, pour prendre des
leçons d’équitation éventuellement.
Je regarde Sage en disant ça. Il semble surpris, mais plutôt positivement.
— Emerson, ici, tout le monde sait monter d’instinct.
— Vous êtes sûr ? Je veux dire, il paraît qu’en Californie tout le monde surfe d’instinct, et
c’était peut-être vrai il y a dix ans, mais maintenant les ados ont les jeux vidéo et Instagram. Ils ont
besoin de cours pour apprendre.
— Elle n’a pas tort, appuie Sage. J’ai vu Mason hier, son petit frère ne sait même pas monter
sur un cheval sans tomber de l’autre côté. Et il pense qu’on les fait avancer avec des éperons.
— D’accord, je vois où tu veux en venir. Mais c’est quoi ton idée de départ ?
Je respire un grand coup. J’ai la sensation que ce moment est déterminant, comme un test, un
défi que je me lance à moi-même.
— Je sais qu’un repas spécial est prévu pour la soirée du 31 décembre. Je pense qu’on pourrait
ouvrir les festivités à tous les habitants du coin. La salle de bal serait parfaite pour ça. Elle contient
quoi ? Facile quatre à cinq cents personnes ?
— Cinq cent cinquante, précise Sage.
— Tu veux organiser une soirée de cette ampleur au ranch en deux jours ? demande Paul avec
la mâchoire qui se décroche de surprise.
Je reconnais que c’est ambitieux.
— C’est faisable. J’ai déjà fait plus rapide.
J’exagère un peu, mais l’événementiel, c’est ma tasse de thé. Je suis sûre que je peux m’en
sortir.
— Mais Sophie a déjà prévu le menu, et nous n’avons pas d’orchestre. Et comment tu penses
faire venir les gens, et pour combien ?
Je me racle la gorge. C’est le moment où mon côté control freak de l’organisation entre en
scène.
— Je vais déjà aller voir Sophie pour lui demander ce qu’elle peut faire avec ce qu’elle a.
Ensuite, je sais qu’elle se fournit beaucoup en local. On proposera aux producteurs qui auront
travaillé sur ce projet, et fait un geste commercial, de venir gratuitement. Le but, c’est d’impliquer
Darby dans la vie du ranch, et d’impliquer le ranch dans la vie de Darby. Pour le prix d’entrée, il ne
faut pas aller trop loin. Le repas du soir est prévu dans le séjour des résidents, non ?
Paul hoche la tête, un peu éberlué.
— Alors une partie de la soirée est déjà financée. Pour diffuser localement, je pensais utiliser
les ondes. C’est quoi cette radio locale que vous écoutez tous ?
— Ravalli Radio ?
— Oui ! Je vais les contacter pour qu’ils diffusent une annonce. Avec un peu de chance, ils
connaîtront un groupe sympa dans le coin…
— J’en connais un.
Je regarde Sage, me demandant de quoi il parle pendant un instant.
— De groupe. Jeff en fait partie. C’est un genre de jazz band type années 20.
— Mais c’est parfait ! Est-ce que je peux te laisser lui demander s’ils sont disponibles ?
Mon cow-boy hoche la tête.
Dans mon esprit, les idées ne cessent de fuser, en faisant « pop pop pop » comme des bulles de
savon. Cette soirée pourrait se transformer en quelque chose de très classe sur le thème des Années
folles.
— Est-ce que les résidents ne risquent pas de trouver ça un peu trop rustique ? questionne
Paul.
— Ça ne sera pas le cas. Je connais votre clientèle et je sais que je n’aurai pas de mal à créer
une ambiance qui plaise à tous. Surtout si la région est indirectement mise en avant. Les gains ne
seront sans doute pas énormes, mais ça permettra de ramener du monde au ranch.
J’attends une minute. Je pourrais presque entendre les rouages dans la tête des deux hommes à
mes côtés.
— Alors ? Vous êtes partants ?
— Oui, ça me paraît être une très bonne idée, affirme mon père.
— Pareil pour moi. Enfin, si tu te sens d’organiser tout ça, évidemment.
— C’est exactement pour cette raison que j’ai fait quatre ans d’études.
Il rit et, avec Sage, nous sortons de son bureau. Il faut que je passe voir Lorene pour qu’elle
commence à parler de la soirée aux résidents, mais je veux déjà être certaine que Sage trouve que
c’est une bonne idée et qu’il n’a pas approuvé seulement pour me faire plaisir devant Paul.
— Je sais que ce n’est pas très habituel, mais tu penses vraiment que ça peut marcher ?
Son avis m’importe vraiment. Je veux avoir son approbation si je dois prendre une part active
dans la gestion du ranch. Même si je ne suis pas encore décidée.
— Vraiment, je trouve que c’est une idée géniale, Emerson. Des moments comme ça me font
comprendre à quel point le ranch aurait à gagner que tu restes.
— Je ne fais qu’utiliser ce que je sais. L’âme de ce ranch, c’est Paul et toi, pas moi.
— On verra ça, ajoute-t-il avec un petit sourire. Par contre, je ne pourrai pas beaucoup t’aider
lundi après-midi. On distribue les colis du réveillon en main propre aux usagers du centre
d’Hamilton.
— Oh ! C’est moi qui regrette de ne pas pouvoir t’aider. Et ce soir ?
— C’est le seul samedi de l’année où Ruby ne veut pas de mes services, comme je donne un
gros coup de main pour le 31 décembre.
— Peut-être la semaine prochaine, alors… Il va falloir que je reparte, mais je ne sais pas encore
quand.
Et surtout, je n’ai pas envie de parler de ça maintenant. Pas avec celui qui pourrait me faire
rester, encore plus que la perspective d’avenir dans l’hôtellerie, en tout cas.
Je me hisse sur la pointe des pieds et lui plante un baiser sur les lèvres avant de courir
organiser cette soirée gigantesque.

*
* *

Dire que les deux jours qui nous séparaient du réveillon sont passés vite est encore beaucoup
trop loin de la vérité. J’ai passé plusieurs dizaines de coups de téléphone en deux jours.
Étrangement, je pensais que ce serait beaucoup plus compliqué de convaincre les locaux de
participer à l’événement.
Après réflexion, nous avons décidé de placer le billet d’entrée à trente dollars par personne,
cinquante pour les couples et quatre-vingt pour les familles avec deux enfants de moins de quinze
ans. J’ai même réussi à embaucher deux des femmes de chambre pour proposer aux parents des
services de baby-sitting.
Sophie, quant à elle, a été plus qu’enchantée d’être mise à contribution pour un défi de cette
envergure. Elle a proposé un buffet, avec plusieurs stations de plats chauds ou froids, et toute sa
brigade a apporté des idées.
Le groupe de Jeff a aussi été ravi de l’opportunité. Ils ont ri quand je leur ai dit qu’ils feraient
un carton à L.A., ce n’était pourtant pas fait pour les flatter, ils ont un vrai talent.
La salle a été décorée dans un style « prohibition » dont je suis fan. Chaque fois que j’y passe
pour m’assurer que les préparatifs sont en bonne voie, j’ai l’impression d’être transporté dans
1
Gatsby le Magnifique . Du noir, du blanc, des plumes, des chandeliers… Impossible que les invités
n’aiment pas ça.

Alors que je passe en trombe devant le comptoir de l’accueil, Lorene m’interpelle.
— Sweetie !
— Oui, Lorene ?
— Merci.
— Pour ?
— Cette idée. Tu fais revivre le Trapper. Et tu as fait sortir ton père de sa tanière. Crois-moi, ce
n’était pas gagné. Quand tu cours à droite à gauche, tout le monde a l’impression de revoir Christa.
Ce genre de soirée, elle aurait adoré. Tu as du talent, ma chérie, c’est indéniable.
Les larmes me montent aux yeux. Je suis gênée par tant de compliments.
— Et ces costumes ! Comment as-tu fait ?
— Pour nous et le personnel, j’ai fait appel à une costumière. Et pour les invités, j’ai contacté
une antiquaire d’Hamilton. Elle avait tout un stock d’accessoires et de vêtements de cette période.
— Ça va être magnifique ! Tout est prêt dans la salle ?
Je hoche la tête, toujours aussi émue. La soirée commencera dans quelques heures seulement.
Après avoir vérifié une dernière chose avec Sophie, je compte me couler dans un bain bien mérité
avant de me préparer.
L’excitation monte doucement. Presque comme un matin d’anniversaire. C’est pour cette raison
que je me suis dirigée dans ce type d’études, pour vivre ça régulièrement : l’effervescence des
préparatifs et le sourire sur le visage des invités. Aujourd’hui, savoir que cette soirée aura de plus
des retombées positives sur le ranch et la vie de ces gens qui m’importent n’a pas de prix.

1. Gatsby le Magnifique, roman de Francis Scott Fitzgerald, 1925.


39

Sage

Sur la route du ranch, je regarde l’heure pour être certain de ne pas être en retard. J’ai eu
raison de prendre mon costume pour me changer avant de repartir d’Hamilton.
Ruby s’est foutu de moi, mais j’avoue que même si je n’ai pas toujours été convaincu par cette
histoire de costume, je comprends maintenant à quel point ça aura de l’effet pour les invités. Je suis
bien plus à l’aise dans ma tenue de tous les jours, mais je dois reconnaître que ce costume trois-
pièces, cravate et chapeau assorti, a du style. Et je n’ai qu’une envie : admirer Emerson dans sa
robe des années vingt.
Je me rends compte qu’elle a vraiment soigné chaque petit détail de cette soirée quand j’arrive
au Trapper Creek. Une file de voitures attend d’être prise en charge par des voituriers à la mode
Années folles. Il n’y a pas à dire, ça en jette ! Je souris en repensant à la première fois que j’ai vu Em
descendre de sa Jeep.
Je contourne la queue des voitures qui patientent et m’engage sur l’allée qui mène à mon
chalet, où je stationne mon pick-up. Je me dirige ensuite d’un bon pas jusqu’au bâtiment principal du
ranch.

Quand je passe la double porte de la salle de bal, je reste scotché. Je viens d’effectuer un
voyage dans le temps. Je ne sais pas ce qui m’époustoufle le plus : les couleurs, les boules de
plastique transparent remplies de plumes, les costumes du personnel, les chandeliers disposés un
peu partout, ou le fait qu’Emerson ait réussi le prodige d’organiser ça en deux jours.

À l’entrée, des serveuses en costume distribuent des accessoires aux invités : des porte-
cigarettes, des chapeaux, de longs gants en satin, des bandeaux à plumes ou même, parfois, une
paire de bretelles. Les résidents du Trapper et les habitants de la région paraissent séduits et se
prêtent au jeu avec plaisir.
Paul et ma mère me font signe, non loin de l’estrade, et je les rejoins en souriant. Le costume
de Paul ressemble au mien, mais ma mère porte une longue robe noire, parsemée de perles et de
sequins, d’une matière que je serais bien incapable de décrire. Elle a un bandeau noir avec une
plume dans ses cheveux joliment arrangés. Elle a toujours été douée pour se coiffer pour les
grandes occasions.
— Tu es magnifique, Lorene, la complimenté-je en l’embrassant sur la joue. Où est Emerson ?
— Une vérification de dernière minute en cuisine, m’explique Paul.
Je hoche la tête et fais un signe de la main à Sophie qui commence à s’installer avec sa brigade
sur les différentes tables prévues pour le buffet. Elle dispose quelques réchauds à gaz pour que les
cuisiniers puissent cuire certaines choses au dernier moment.

J’aperçois mes amis et vais les saluer. Je suis en train de rassurer Mason sur l’état du cheval
qu’il est venu voir dans la semaine quand Emerson fait son entrée. J’ai la sensation que toute
l’assemblée retient son souffle tant elle est belle, mais ce n’est peut-être que moi. Cependant, elle
attire quelques regards en se dirigeant vers moi. Même Caleb laisse échapper un sifflement
admiratif. Je lui jette un regard noir et il rit comme si être jaloux de lui était la chose la plus ridicule
au monde.
Elle porte une robe courte, doré et vert, de la même teinte que ses yeux. Des franges partent
du bas de la robe à mi-cuisse et s’écartent à chacun de ses pas, laissant entrevoir ses jambes
galbées. Son décolleté plongeant révèle le haut de ce tatouage qui me rend dingue. Elle porte aussi
de longs gants en satin qui lui remontent jusqu’aux coudes. Ma mère l’a coiffée, je n’ai aucun doute
là-dessus, relevant ses boucles rousses en un chignon compliqué typique de l’époque. Un bandeau
identique à celui de Lorene complète sa coiffure.
— Elle n’était pas fiancée, mec, la Californienne ? me chuchote mon meilleur ami avant qu’elle
arrive près de nous.
— Elle l’est. Elle l’était. Je ne sais pas trop, en fait. Et je crois qu’elle non plus.
— Depuis quand ?
Je sais exactement ce qu’il veut dire. Ce n’est pas mon meilleur pote pour rien…
— Ça a failli le soir du karaoké.
— Et finalement ?
— Au refuge, quand on s’est retrouvés coincés par la tempête de neige.
— Bénis soient ces hivers de merde, hein.
— Ouais…
Alors qu’elle arrive à mes côtés, je me débrouille pour attraper deux coupes de champagne et
m’écarte un peu de mes amis. J’ai l’impression de n’avoir fait que la croiser depuis samedi. En
dehors des soirées, où nous avons toujours réussi à nous retrouver dans notre petit cocon.
Je plonge mon regard dans le sien, comme si je voulais qu’elle y lise ce que je ressens pour elle.
Mais ce n’est pas le lieu ni le moment de nous afficher ouvertement. Même si j’en crève d’envie.
Alors, toujours sans un mot, je lui tends la coupe de liquide doré que je tenais toujours, et nous
trinquons en silence.
40

Emerson

Je ne pensais pas que vérifier un petit point de dernière minute en cuisine me demanderait
autant de temps. Mais un détail en entraînant un autre, me voici en retard sur l’horaire.
La vérité, c’est que le personnel, tout comme moi, est stressé par cette soirée. Une réception
de cette envergure est une première pour eux. Et il se pourrait que je leur aie mis la pression. À ma
manière. Ils n’ont pas l’air de me détester, c’est le principal.

Alors que je passe la double porte, je vérifie d’un coup d’œil que tout est en place. Et que tout
le monde est en train de faire son travail correctement. Si la soirée est un fiasco, on ne me fera
jamais confiance en tant que co-propriétaire.
Je remarque Sage, qui parle avec ses amis, Mason, Caleb, Brian et Emma. Seigneur, ce qu’il est
beau !
Alors que j’avance dans sa direction, des personnes que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam me
saluent. Elles doivent toutes avoir appris que je suis la fille du « patron ». Alors j’accroche mon plus
beau sourire sur mes lèvres, et je serre des mains à droite à gauche.
Si ces deux derniers jours m’ont suffisamment occupée pour que j’évite de réfléchir à ma
relation avec Sage, je suis tout de même arrivée à une certitude : je n’ai aucune envie de bosser
pour une boîte de relations publiques comme je me l’imaginais avant d’avoir mon diplôme. Je ne
veux pas organiser d’événements pour des gens égoïstes et ingrats, des starlettes et des hommes
d’affaires qui pensent que tout leur est dû. Je veux un job qui ait du sens. Un job comme celui que
ma mère biologique m’a tendu sur un plateau d’argent, même si je ne sais pas encore pourquoi.
Peut-être qu’elle me l’explique dans cette lettre que je n’ai toujours pas lue…
Évidemment, c’est légèrement égoïste aussi, cette envie de rester près de Sage. Si je reste,
c’est pour moi en priorité, pour continuer à être celle que je suis devenue et qui me plaît beaucoup
plus que l’Emerson originale.

Alors que mon cow-boy me bouffe des yeux en me tendant une coupe de champagne, j’ai envie
de lui crier que je ne pars plus, et que je ne vais plus épouser Cam. Mais je ne dis rien. Parce
qu’encore une fois, ce n’est ni le lieu ni le moment.
Je me jette donc tête la première dans ce travail pour lequel je suis faite, corps et âme. Je
navigue de droite à gauche pour m’assurer que tout se passe bien pour les invités, les employés, et
je vais même jeter quelques coups d’œil sur le coin des tout-petits, pris en charge par deux de nos
femmes de chambre.
Tout se passe à merveille, je reviens donc de temps en temps vers mon cow-boy et ses amis qui
ne cessent de me féliciter.

Je ne vois pas le temps passer, le décompte de la nouvelle année me prend au dépourvu. Je
lâche ce que je fais et me dirige vers Sage, qui me tourne le dos. Il est en train de discuter avec
Caleb. Je les rejoins et glisse mon bras autour de sa taille, hissée sur la pointe des pieds, ma poitrine
collée contre son dos. Son ami me gratifie d’un clin d’œil et se tourne vers Mason.
La chanteuse du groupe qui joue depuis le début de la soirée continue de compter. La plupart
des convives sont pendus à ses lèvres pulpeuses. Moi je n’ai d’yeux que pour l’homme qui me fait
face et qui a plongé son regard dans le mien.

Quand les hurlements de joie résonnent autour de nous, je crève d’envie de l’embrasser, mais
je n’ose pas. Lorene nous scrute, suspicieuse. Alors je fais la première chose qui me passe par la
tête : je l’entraîne sur la piste de danse.
1
Le groupe vient de se lancer dans une reprise de Hush Now et la sensualité presque hors du
temps de la chanson m’emporte ailleurs alors que nous sommes étroitement enlacés. Je passe mes
bras autour de son cou et je respire le musc de son parfum à pleins poumons. C’est une fragrance
qui fait se contracter certaines parties de mon anatomie plus sûrement que des préliminaires.

Alors que la chanson arrive à son terme, Sage se penche et je frissonne en sentant ses lèvres
frôler le lobe de mon oreille. Je dois me retenir de gémir quand il me susurre :
— Allons-nous-en, Em.
Je hoche simplement la tête. Je ne peux pas parler, plus troublée que je ne l’ai jamais été avec
lui.
Je me redresse et commence à me diriger vers Lorene, à qui je laisse quelques consignes,
prétextant un incident avec mes bas. Si elle se doute de quelque chose, elle ne dit rien. J’informe
aussi Sophie qui s’est bien plus impliquée dans cette soirée que je ne l’aurais imaginé. Alors qu’elle
me gratifie d’un clin d’œil, je chipe une bouteille de champagne dans un des seaux disposés un peu
partout dans la pièce.

Je rejoins Sage dans le hall, où il m’accueille en m’enveloppant entre ses bras musclés. Ses
lèvres trouvent immédiatement les miennes et je l’embrasse devant les voituriers qui ne peuvent
retenir un sourire moqueur.
Mon cow-boy m’attrape la main et m’entraîne à sa suite. La nuit est moins fraîche qu’il y a
quelques jours, heureusement pour nous qui nous sommes sauvés sans prendre le temps de
remettre nos manteaux.

Alors que j’imagine que nous suivons le sentier pour rentrer chez lui, il ne bifurque pas quand
il le faudrait et finit par m’attirer à lui sur un chemin qui grimpe vers un bungalow au milieu des
pins que je n’avais jamais remarqué.
— Aucun touriste ne veut jamais de ce chalet, je ne comprends pas pourquoi. Trop isolé pour
les citadins, apparemment… explique-t-il.
— Qu’est-ce qui fait que tu l’aimes autant, alors ?
— Tu verras, répond-il de manière mystérieuse.
Je comprends à peine ai-je posé un pied sur l’escalier menant à la mezzanine. Au-dessus de ce
balcon intérieur qui surplombe un salon des plus cosy, se tient un immense toit de verre.
— J’ai demandé à Jeff de venir ouvrir le volet électrique dans l’après-midi. Pour que tu
découvres la vue directement en entrant. Le store électrique est obligatoire pour que le verre ne
cède pas sous le poids de la neige.
— C’est magnifique, Sage.
Je pose la bouteille que j’ai toujours en main et me laisse tomber sur le matelas disposé sous la
verrière, après avoir retiré mes escarpins à bride.

Mon cow-boy redescend en vitesse, m’abandonnant le regard perdu dans les étoiles.
— Je n’ai pas trouvé de coupes, explique-t-il en remontant avec deux mugs. Je lui souris et lui
prends les tasses des mains pour qu’il puisse ouvrir la bouteille et nous servir. Après lui avoir tendu
le sien, je fais doucement claquer mon verre dessus.
— Bonne année, Em, trinque-t-il.
— Bonne année, Sage.

Quand je regarde mon cow-boy à nouveau, c’est dans l’immensité de ses yeux que je me perds.
J’ai l’impression d’avoir enfin trouvé ma place, sans vraiment pouvoir expliquer pourquoi. Ici et avec
lui, je suis chez moi, même si j’ignore si je devrais me réjouir ou être terrifiée.
Je ris quand je m’aperçois que Sage a posé sa tasse et se débat avec la fermeture de ma robe
Années folles. Je délaisse également mon champagne et me lève pour défaire les crochets qui la
maintenaient fermée, avant d’abaisser la fermeture Éclair.
Uniquement parée de ma lingerie, je m’approche de mon cow-boy, toujours assis sur le bord du
lit, et je commence à m’attaquer aux boutons de son gilet. Sa main est allée se perdre près de la
bordure de mes bas et j’ai beaucoup de mal à me concentrer sur ma tâche. Je desserre sa cravate et
fais coulisser le nœud pour pouvoir ouvrir sa chemise.
Il agrippe une de mes fesses pour m’attirer à lui. D’un geste, je me défais de mes sous-
vêtements et m’acharne sur la boucle de sa ceinture, qui cède rapidement. Ma main se faufile dans
son pantalon et je serre son sexe érigé dans mon poing, lui faisant pousser une exclamation
étouffée. Je le masturbe un instant entre mes doigts avant de m’installer à cheval sur ses cuisses
sans lâcher sa verge, sur laquelle je me laisse glisser d’un mouvement.
— Putain…
Voilà le seul mot qui franchit ses lèvres.
Dans cette position, nos visages sont presque face à face. Je crochète mes jambes derrière le
bas de son dos, gémissant quand je le sens s’enfoncer en moi encore davantage.

Le temps n’a plus de prise sur nous, le décor disparaît dans un grand flou artistique, et c’est
sous les étoiles que nos cris de plaisir finissent par s’envoler, de plus en plus fort, de plus en plus
vite, jusqu’à ce que nos prénoms, criés dans un même râle, résonnent autour de nous.

1. Hush Now, Fink (feat. Tina Grace), « Biscuits for Breakfast », 2006.
41

Emerson

Je ne me suis jamais sentie aussi bien. Ce matin, après une nuit magique, je suis prête à me
jeter complètement dans l’aventure du Trapper Creek, et corps et âme dans la vie ou tout ce que
veut bien m’offrir Sage.
Alors que je le sens s’agiter à côté de moi dans le lit, sortant sûrement du sommeil, je me dis
que c’est peut-être le moment idéal pour lui avouer mon envie de rester ici. Je ne sais pas dans quoi
je me lance, ni avec le ranch ni avec lui, mais je crève d’envie de le découvrir.
— Salut, cow-boy, soufflé-je en caressant les muscles de son dos.
Il sourit, s’étire et jette un œil sur sa montre pour découvrir l’heure.
— Merde ! On va être à la bourre ! s’exclame-t-il soudain parfaitement réveillé.
— Pour quoi ?
Il se tourne vers moi et m’attire à lui.
er
— Pour le brunch du 1 janvier. Une coutume chez Paul, à laquelle même Caleb et Mason
participent depuis quelques années.
Ses mains glissent sur mes fesses et je le sens durcir contre mes cuisses.
— Mais honnêtement, cette année, j’ai très envie de zapper cette tradition, suggère-t-il.
Je ris et l’embrasse avant de me faufiler hors de son étreinte.
— Pas après avoir planté tout le monde hier soir.
— Em, tu as tout donné pour cette soirée. Tu méritais bien une pause.
— Une pause d’une nuit ?
Je hausse un sourcil dans sa direction en essayant de retrouver mes sous-vêtements. Il finit par
se lever à son tour.
— Tu as raison, Paul ne va déjà pas apprécier notre retard, alors notre absence, mieux vaut ne
pas essayer.
Nous nous rhabillons comme nous pouvons avant de partir.

Je frissonne dans ma robe en mettant un pied dehors, quand le souvenir d’avoir laissé mon
manteau au ranch se rappelle à moi. Sage disparaît à l’intérieur et ressort avec le plaid qui était jeté
sur le sofa du salon.
— Je le rapporterai plus tard, explique-t-il en me le déposant sur les épaules.
Je me blottis dans la douce étoffe et sous le bras protecteur de mon cow-boy, et nous nous
hâtons jusqu’à son habitation pour nous changer.
Sans nous poser de questions, nous nous glissons ensemble sous la douche de sa salle de bains,
et même si je ne peux me lasser d’admirer son corps athlétique, je sais que je n’ai pas vraiment le
temps d’en profiter.
— C’est juste un brunch, exact ?
— Oui, pourquoi ?
— Pour être certaine que j’aurai le reste de la journée pour profiter de toi, lui confié-je, avant
de sortir de la douche, un air malicieux sur le visage.
Dos à lui, j’enveloppe mes cheveux dans une serviette et sors de la salle de bains entièrement
nue. Je ne peux pas m’empêcher de pouffer quand je l’entends grogner dans mon dos.
— Tu ne perds rien pour attendre, Em.
Cette fois, j’éclate franchement de rire en sortant de sa chambre pour aller finir de me
préparer dans la mienne.
Je n’ai pas envie d’être trop habillée, aujourd’hui, alors j’enfile une tenue similaire à celle que
je portais lors de cette soirée au Rodeo Saloon : jean slim, caraco en soie verte et mon Perfecto de
cuir. Au rez-de-chaussée, je me glisse dans ces bottines que je n’aurai jamais autant portées que ces
derniers jours.

Je suis en train d’enfiler mon manteau quand Sage sort à son tour, lui aussi dans l’exacte tenue
qu’il portait ce fameux vendredi soir. Nous nous sourions en silence, comme deux amants qui
partagent un secret.

J’en ai assez de me cacher et de dissimuler mes sentiments ! C’est pour cette raison que
j’attrape la main de Sage en descendant de son pick-up devant le chalet de mon père. Je sais que
nous n’avons de toute façon trompé personne avec nos cachotteries.
Il est 11 h 15, et même si nous avons quinze minutes de retard, Paul ne dit rien. Il nous sourit,
détendu comme je ne l’avais encore jamais vu. Il semble de très bonne humeur, et je ne peux
m’empêcher de me demander si j’y suis pour quelque chose.
Mon père adoptif me manque, mais je prends conscience que j’ai trouvé la pièce qui me
manquait dans le puzzle de ma vie en venant ici. Avec mon père biologique, mais aussi avec tous ces
gens autour de moi.

Je finis par lâcher la main de Sage, mais juste pour attraper la coupe de mimosa que me tend
Mason. Mon cow-boy s’éloigne et je me décide à faire plus ample connaissance avec le meilleur ami
de l’homme dont je suis en train de tomber amoureuse.
— Vous vous êtes bien amusés hier, à la soirée ?
— C’était vraiment génial, Emerson. Je suis fan de Gatsby le Magnifique, version Redford
évidemment, et là, j’ai eu l’impression d’être transporté dans son univers.
— Tant mieux, c’était le but. Je suis contente que ça ait plu.
— Crois-moi, une soirée comme celle-là, on devrait en parler pendant longtemps dans le comté
de Ravalli.
— J’espère que ça ne sera pas la dernière.
Il me scrute un instant, comme s’il essayait de savoir si je suis digne de son meilleur ami.
— C’est le moment où tu me dis que j’aurai affaire à toi si je brise le cœur de ton pote ?
Il éclate de rire avant de redevenir sérieux.
— Tu en es où avec ton « fiancé » ?
Il mime les guillemets avec ses doigts et je prends une profonde inspiration avant de lui
répondre.
— Il est toujours officiellement mon fiancé. Je ne vais sûrement pas lui annoncer que je ne serai
pas sa femme par téléphone.
— Donc vous en êtes là ?
— Je ne sais pas où en est Sage. Ma décision de ne pas épouser Camden ne se rapporte pas
uniquement à lui. Disons qu’il m’a inconsciemment fait ouvrir les yeux. Pour le reste, c’est avec lui
que je devrai en parler.
Il hoche la tête comme s’il comprenait.
— Ça serait quand même dommage que tu te lances tête baissée, pour finalement briser le
cœur de mon meilleur ami après.
— Quoi qu’il arrive ma vie va changer, Mason. Et puis, c’est peut-être lui qui me brisera le
cœur.
— Aucune chance.
Il dit ça comme s’il pouvait parier gros sur ce qu’il avance.
— Ou peut-être qu’il n’aura pas envie de construire quelque chose avec moi.
— Aucune chance non plus. Sage, je le connais mieux que personne. C’est quelqu’un qui peut
être assez fermé, mais il a changé depuis que tu es là.
Je ne sais pas quoi répondre à ça. Réfléchir aux changements qui sont en train de s’opérer dans
ma vie me fiche le vertige.

Après quelques instants, nous passons à table. Lorene s’est encore surpassée. Je m’en veux un
peu de l’avoir laissée gérer la soirée alors qu’elle avait ce repas à préparer ce matin. L’ancienne
Emerson ne se serait pas torturé l’esprit à ce point. Comment ai-je pu vivre hors de la réalité
pendant si longtemps ?
— Merci, Lorene. Vous auriez dû me dire pour le brunch. Je ne vous aurais pas abandonnée à la
soirée si j’avais su.
— Tu parles, Sweetie. C’est rien du tout.
Rien du tout ? La table croule sous le pain perdu, les pancakes, les œufs cuisinés de toutes les
façons possibles, le bacon grillé et même les toasts à l’avocat. Lorene est une fée, et elle n’en a
même pas conscience.
Sage, qui est assis à mes côtés, est étrangement tendu.
— Ça va ?
— Oui, tout va bien.
Sa réponse ne me rassure pas, mais je laisse couler. Je reprends, en sourdine.
— J’aimerais te parler plus tard.
C’est le moment que choisit mon téléphone pour se mettre à sonner, mais je ne regarde même
pas qui est mon interlocuteur, j’enclenche directement la messagerie.
— On aura le temps cet après-midi, me répond Sage.

De nouveau, les vibrations de mon iPhone nous interrompent. Idem quelques secondes après
que j’ai coupé l’appel une seconde fois. Cette fois, je retourne l’appareil pour l’éteindre et vois le
nom de Cam s’afficher. Ça ne pouvait être que lui pour insister de la sorte ! Je pousse un soupir de
contrariété. Sage n’a pas perdu une miette de mes gestes et je sais qu’il a vu le nom inscrit sur
l’écran tactile.
— Ne me fais pas de promesses, ok, Em ?
Je hoche la tête.
— Je ne te dirai jamais rien que je ne pense pas vraiment.
Je le sens se détendre, juste avant que des coups retentissent contre la porte d’entrée.
Tout le monde se fige et chacun se regarde dans une interrogation silencieuse. Lorene se lève
pour aller ouvrir et elle revient après quelques instants, le visage tendu.

En voyant la personne qui se tient derrière elle, je me lève brusquement, comme un diable
sortant de sa boîte. En costume et manteau hors de prix, Camden m’observe avec le sourire du type
qui pense faire une bonne surprise. Pas étonnant que je n’aie jamais aimé les surprises !
À mes côtés, Sage se crispe de nouveau. Pas la peine de lui expliquer qui vient de débarquer
sans invitation à notre brunch du premier de l’an.
— Qu’est-ce que tu fais là ? le questionné-je d’un ton acerbe.
Il me tape des crises par messages depuis une semaine pour me faire comprendre à quel point
ça lui paraît stupide que je sois restée dans le Montana pour les fêtes de fin d’année, et il débarque
comme une fleur sans prévenir en s’imaginant que je vais lui sauter dans les bras.
— Tu ne réponds plus à mes messages alors je suis venu directement. J’ai bien essayé de
t’appeler avant d’arriver, mais je suis tombé directement sur ta messagerie.
— Comme tu le vois, je suis légèrement occupée. Et je n’avais pas l’impression que tes
messages attendaient de réponse. Je ne suis pas prête à rentrer, ce n’est pas assez clair ?
— Bébé, ne fais pas l’enfant !
Ce surnom me file des hauts-le-cœur. Comment ai-je pu supporter ça ?

À table, les convives nous regardent tour à tour tout en essayant de se faire le plus discrets
possible. À côté de Cam, Lorene lui fait des gros yeux, comme si elle non plus n’appréciait pas le ton
sur lequel il me parle.
Sage se lève alors que je cherche encore comment répondre à ce ton infantilisant, il s’éloigne
dans la cuisine. Je le suis en jetant un regard noir à Camden.
— Je reviens. Comment as-tu pu imaginer que c’était acceptable de débarquer chez les gens
comme ça ?

Quand j’arrive à la cuisine, Sage me tourne le dos, le regard perdu dans le paysage qui
apparaît par la petite fenêtre surplombant l’évier. Je m’approche de lui et me colle à moitié dans son
dos, en me penchant suffisamment pour pouvoir observer son visage.
— Je n’avais aucune idée qu’il allait venir, tu sais ?
— Peut-être que si tu avais été plus claire avec lui, il ne serait pas venu.
Il n’a pas tort, pourtant cette décision de rester ici ne va pas toucher que moi.
— Je ne voulais prendre aucune décision sans en avoir parlé avec toi avant. Je vais quitter
Camden quoi qu’il arrive, Sage, mais je ne trouvais pas ça correct de le faire par téléphone. Il ne
mérite pas ça.
Mon cow-boy se retourne, et la douleur que je lis dans ses yeux bleus me bouleverse. J’aurais
préféré y déchiffrer de la colère. Je pose une main sur son visage et m’ouvre à lui comme j’aurais
voulu le faire ce matin au réveil.
— Je suis en train de tomber amoureuse de toi, Sage.
Je le sens s’apaiser et reculer légèrement. Je pose mes mains sur ses avant-bras et prends une
inspiration avant de continuer à lui parler. Mais des pas résonnent dernière nous. Je me détache de
lui juste avant que Camden ne passe la tête dans la cuisine.
— Em, bébé, je ne veux pas te brusquer, mais tu as tout juste le temps de récupérer tes affaires
avant que nous prenions la route pour attraper notre avion.
— Notre quoi ?
— Notre avion. J’ai pris des billets pour L.A. par le dernier vol de Missoula.
Je n’en reviens pas qu’il ait fait ça… Pourtant ça lui ressemble tellement de décider pour moi de
ce genre de chose. Ça n’aurait jamais fonctionné entre nous, Montana ou pas. Ranch ou pas. Sage
ou pas. J’aurais fini par quitter Camden quoi qu’il arrive.
— Je t’ai pourtant expliqué le contenu du testament, Cam.
— Et alors ? Tu vas passer ta vie ici ? À la campagne ? Laisse-moi rire. Tu pourras toujours
vendre ta part plus tard…
— Tu peux me laisser une minute, s’il te plaît.
Je ne sais même pas pourquoi je suis aussi polie. Sans doute pour ne pas hurler.
Je me retourne vers Sage avant même de savoir ce que fait mon « fiancé » et ouvre la bouche
pour parler, mais il me coiffe au poteau.
— Retourne dans ton royaume, princesse. Tu ne seras jamais à ta place ici.
— C’est ici, chez moi, Sage.
— Il n’a pas vraiment l’air au courant. Et c’est sans doute mieux comme ça.
Je n’ai rien le temps d’ajouter qu’il a quitté la pièce. La porte du chalet claque quelques
secondes plus tard. Il est parti, me laissant avec ses paroles en tête et une douleur presque
insupportable à l’estomac.
Je me retrouve seule, face à mes angoisses.

Mon père me rejoint quelques minutes plus tard.
— Je sais que tu ne voulais pas quitter le ranch de cette façon, mais ça te laisse l’occasion de
réfléchir, non ?
— J’ai déjà réfléchi, Paul. C’est ici ma vie. Même si ça semble soudain comme décision, je n’ai
aucun doute.
— Alors prends le temps de rentrer et de t’occuper de tous les détails qui doivent être réglés.
— Mais si Sage ne veut pas de moi ici, je ne suis pas sûre que je supporterai de le voir tous les
jours.
— Il va se calmer, Emerson. Il est juste blessé et n’a pas l’habitude de gérer ce genre de
sentiments.
Je hoche la tête et fais la première chose qui me passe par la tête : je le serre dans mes bras,
sans retenue. Il se fige de surprise, avant de m’enlacer en retour.
— À bientôt.
— Je n’en doute pas, Emerson. Et merci.
Je lui souris doucement avant de me diriger vers la porte en embrassant Lorene au passage.
J’évite de me poser trop de questions pour ne pas fondre en larmes et me dirige en courant vers le
chalet de Sage.

Je ne sais pas si Camden me suit, et je m’en fiche complètement. Dans cette maison que j’avais
appris à aimer, je parcours chaque pièce en espérant y trouver mon cow-boy, mais il n’est nulle part.
Je me branche alors sur pilote automatique pour ne pas craquer, même si je suis à deux doigts
de me laisser aller quand je dépose mon chapeau et mes bottes dans la chambre de Sage. Je n’ai pas
assez de place dans ma valise et je me fais la promesse de revenir les chercher en personne, même
si celui qui habite ici ne veut pas de moi.

Le reste de la journée se déroule dans un brouillard épais que je n’ai pas envie de voir se
dissiper pour le moment. Je conduis la Jeep avec laquelle je suis arrivée, Camden à mes côtés, parce
qu’il avait réussi à trouver un taxi pour l’emmener au ranch.
Je réussis à me débrouiller pour ne pas avoir à lui parler pendant tout le trajet jusqu’à sa
maison, devant laquelle un Uber nous dépose après des heures de voyage.
— Je vais te faire couler un bain, bébé.
Je le regarde comme s’il déconnait. Mais manifestement ce n’est pas le cas. Ce type vit dans
une bulle et je l’ai partagée avec lui pendant trop longtemps. La colère resurgit. Il m’a carrément
arrachée d’un endroit où je me sentais bien sans me demander mon avis.
— Sûrement pas. On parlera dans quelques jours, quand je n’aurai plus envie de t’assommer
avec une roche. Je rentre à Rancho Santa Fe.
Je sors les clés de mon Range Rover qui dort dans son garage depuis longtemps. Je fourre mes
affaires dans le coffre et me boucle à l’intérieur. Apparemment, Cam a enfin compris que quelque
chose clochait dans son petit monde parfait puisqu’il me laisse partir sans essayer de me retenir.

Les larmes attendent que je sois sur l’autoroute en direction de la maison de mes parents pour
dévaler sur mes joues.
42

Emerson

Dire que ces deux jours dans notre maison de Rancho Santa Fe ont été utiles à ma réflexion
serait franchement exagéré. Cela dit, ils m’ont permis de voir mon père adoptif, qui n’avait pas pris
autant de temps libre pour être avec moi depuis longtemps. Nous avons énormément discuté et j’ai
pu lui parler de cet héritage inattendu et de cette envie subite de vivre dans le Montana. Je ne lui ai
rien caché, il sait donc tout de Paul, Lorene, du ranch, et même de Sage.
Dans le même temps, j’ai gardé le contact avec Darby. Enfin, avec mon père, exclusivement.
Nous continuons à tisser des liens à presque deux mille kilomètres de distance. Et je suis même ses
conseils. Surtout un : « En cas de doute, monte à cheval, ça t’aidera à réfléchir. »
J’ai donc passé beaucoup de temps sur le dos de Princess, ma jument, dont le nom ne cesse de
me rappeler mon cow-boy.
Je n’ai pas vu ma mère ni reçu de nouvelles d’elle. Et, à vrai dire, je n’ai pas cherché à en avoir
non plus. Je ne ressens plus ce manque qu’elle ne cessait de creuser en moi avant. Ce voyage n’a
pas été celui que j’attendais, mais il m’a aidée à trouver un nouveau père aimant, une figure
maternelle qui manquait dans ma vie avec Lorene, et des projets un peu plus grands que le simple
fait de devenir madame Camden Bradford.
C’est d’ailleurs pour ça que je suis stationnée devant chez Cam un vendredi soir à 18 h 30. J’ai
fait les deux heures de route pour discuter avec lui et mettre les choses au clair. Il m’avait donné
rendez-vous il y a trente minutes mais, comme à son habitude, il n’est pas là. J’ignore comment j’ai
pu supporter ce manque de considération pendant aussi longtemps.

Quand il arrive, à 19 heures, j’essaye de faire redescendre ma tension nerveuse qui a pris une
envolée avec son retard.
Alors qu’il entre dans son garage, je lui fais signe que je vais passer par l’entrée principale et
j’attends quelques minutes qu’il vienne m’ouvrir. Il n’essaye pas de m’embrasser alors que j’entre
dans cette maison qui aurait dû devenir la mienne, et ça me confirme qu’il doit se douter que tout ne
tourne pas rond entre nous.
— Désolé, mon dernier rendez-vous a un peu traîné.
— J’ai l’habitude, tu sais.
Il ne relève pas et se sert un verre derrière ce bar ultra moderne que j’ai toujours détesté.
— Tu veux boire quelque chose ?
— Non, merci.
— On peut aussi aller au Baltaire, si tu veux.
— Cam, je ne suis venue ici ni pour boire ni pour manger.
Il s’approche de moi et passe ses mains sur mes hanches avant que j’aie eu le temps de faire un
mouvement.
— Je peux aussi nous faire couler un bain…
D’une main sur son torse, je le repousse. Ma colère est si puissante qu’elle me fait trembler.
Comment peut-il ne pas voir ?
— Un bain ? Le pire dans tout ça, c’est que tu es sérieux.
— Qu’est-ce qui se passe, Em ? Pas de nouvelles pendant deux jours. Je sais que tu es en colère
parce que je suis venue te chercher, mais je ne vais pas m’excuser des centaines de fois, si ?
— Une seule fois, ce serait déjà bien.
J’ai murmuré cette dernière phrase et je ne pense pas qu’il m’ait entendue. J’ouvre la baie
vitrée et fais quelques pas sur la terrasse jusqu’à m’appuyer sur la rambarde. Je l’entends me
suivre.
Je commence à parler, parce que si je laisse la colère me submerger, je ne parviendrai pas à lui
expliquer ce que je suis venue lui dire.
— Je suis tombée raide dingue de toi à l’âge de 14 ans.
Le choix des mots est intentionnel. J’étais folle de cet homme, mais avec le recul je ne pense
pas avoir été amoureuse de lui un jour.
— Alors, continué-je, quand tu m’as enfin vue autrement que comme une enfant, je n’ai pas
réfléchi. J’avais l’impression de vivre un rêve, comme dans ces foutus contes de fées que j’adorais à
l’époque. Puis j’ai grandi et honnêtement, surtout ces dernières semaines, je me suis rendu compte
que j’étais amoureuse d’une chimère. Que ce n’était pas vraiment toi que j’aimais, mais ton physique
parfait et ta situation professionnelle prestigieuse.
Cam est silencieux à côté de moi, appuyé lui aussi sur la rambarde, les yeux sur cette
magnifique vue de la ville qu’on a depuis chez lui.
— Je pense que je n’ai jamais su qui tu étais vraiment. Je connaissais l’ado ambitieux, joueur de
foot et charmeur. Mais je n’avais aucune idée de l’adulte que tu étais devenu quand on a commencé
à sortir ensemble. J’étais comme éblouie par ta lumière et, pendant longtemps, je me suis dit que je
parviendrais à me faire à ton côté contrôlant et à ton incapacité à laisser de côté ton boulot cinq
minutes, même pour moi. Je me disais que mon amour pour toi était assez fort, mais il apparaît que
non.
Il se retourne vers moi, perdu. Pas en colère comme j’aurais pu le croire en venant ici.
— J’ai travaillé dur pour être associé junior dans cette firme.
— Je sais. Je le sais même mieux que personne, Cam. Je suis juste en train de te dire que je ne
suis pas faite pour ce genre de vie. Et je ne suis plus une enfant, tu sais. Tu ne me vois que comme
celle que j’étais quand on était gosses, mais je ne suis plus cette fille superficielle.
— Je n’arrive pas à te voir autrement. Je sais pourtant que tu n’as plus 14 ans, mais je ne peux
pas m’en empêcher. J’ai besoin d’être protecteur, de gérer pour nous… Mais je peux changer, j’en
suis certain.
Je soupire et le regarde à nouveau.
— Peut-être que tu peux. Mais c’est trop tard pour moi, Camden.
— C’est ce type là-bas ? Celui avec lequel tu parlais dans la cuisine ?
— Il n’y est pas pour rien, c’est vrai. Mais même si rien de plus ne se passe avec lui à l’avenir,
je ne regretterai pas ce que je suis en train de faire. Il m’a juste aidée à concrétiser ce que je
voulais.
— Je n’en reviens pas, tu es en train de me quitter…
— À vrai dire, je n’en reviens pas non plus.
Une certaine douleur flotte un instant dans ses yeux clairs. Mais quand il m’assène ce qui suit,
cette lueur s’est déjà envolée, ne laissant plus que l’indifférence dans le regard de celui que j’ai cru
aimer et connaître.
— Mon avocat te fera parvenir un contrat demain dans la journée.
— Un quoi ?
— Tu imaginais quoi, Emerson ? Toutes les invitations pour le mariage sont envoyées.
— Je sais tout ça. J’ai parlé à l’organisatrice. Ça fait partie de son job, figure-toi.
— Je ne parle pas de la logistique, mais de ma réputation. De celle de mon père aussi.
Je crois halluciner. Il n’est même pas capable de réagir à notre rupture comme un être humain
normal. Cacher ses sentiments, il n’a jamais su faire autrement. On ne l’a jamais élevé autrement.
Quand tout va mal, il se réfugie derrière ce qu’il connaît le mieux.
— Tu signeras ce contrat, Emerson. Et si la presse te contacte, ce qu’elle ne manquera pas de
faire quand elle saura que la fiancée du fils du gouverneur Bradford a annulé leur mariage, tu leur
diras exactement ce que mon avocat t’indiquera. Interdiction de leur parler de ton bouseux du
Montana. La moindre parole de travers, et j’ai tout à perdre.
— Je ne ferai jamais rien qui puisse te nuire, Camden. Tu devrais le savoir.
— Je ne peux pas être trop prudent.
C’est comme ça qu’il me plante. Il rentre à l’intérieur sans même un regard en arrière, et
quand je repasse dans la pièce principale pour regagner la porte, il me tourne le dos, adossé à son
bar. Mon désormais ex-fiancé vient de me traiter comme un dossier à négocier, rien de plus.

*
* *

La nuit est largement tombée quand j’arrive dans la maison de mon père à Rancho Santa Fe. Je
suis fourbue, à cause des heures de voiture, sans aucun doute, mais aussi de m’être tant crispée
devant la froideur professionnelle de Camden.
Je n’ai qu’une envie, me glisser dans un bain chaud et demander à Suzy une soupe à la tomate
avec un grilled cheese. Ce soir, j’ai besoin de redevenir une petite fille et de ne plus me soucier de
rien.

Mon père est à un repas avec des associés, aussi je suis surprise quand j’entends Emily parler
avec quelqu’un alors que je sors de la cuisine. Elle ressort du jardin d’hiver quand j’arrive à
proximité.
— Votre mère est là, Emerson. Elle voudrait vous parler.
Sa Majesté est hallucinante, quand même ! Pas de nouvelles d’elle pendant des semaines
malgré mes messages et mes appels, mais maintenant qu’elle veut me parler, je devrais accourir. Je
suis à deux doigts de faire demi-tour pour la faire mariner un peu. Finalement, je me ravise et me
dirige vers cette pièce qui ressemble plus à une mini-forêt tropicale qu’à une véranda. Plus tôt j’en
aurai terminé avec elle, mieux ça sera.
— Maman.
Elle lève son nez de son Martini et me regarde avec un œil acéré. Le même qui détaillait
chacune de mes tenues quand j’étais ado. J’ai toujours eu la sensation de ne pas être assez bien pour
être sa fille. Enfin, c’était avant. Avant que je me rende compte que c’était elle qui ne méritait pas
tous les efforts que je faisais.
— Je suis venue dès que j’ai su.
Je me laisse tomber en face d’elle.
— Su quoi ?
— Que tu avais « rompu » tes fiançailles.
Elle mine des guillemets comme si j’avais 12 ans et que j’avais fait une connerie.
— Et ? demandé-je en commençant déjà à perdre patience.
— Et tu vas immédiatement appeler Camden et lui dire que tu regrettes. On ne rompt pas avec
un parti comme lui, Emi, tu as perdu la tête.
— Je ne ferai rien. Je suis une adulte et je suis capable de prendre mes propres décisions.
Elle repose brusquement son verre, un doigt tendu dans ma direction.
— Tu vas faire ce que je te dis, ma petite. Si tu as peur qu’il ne te reprenne pas, ne t’inquiète
pas, j’ai toujours su mener les hommes par le bout du nez. Ou de la braguette, si tu vois ce que je
veux dire.
Elle rit alors qu’Emily lui apporte un second Martini, et moi, j’ai envie de vomir.
— J’ai rencontré quelqu’un d’autre, maman, et je vais de toute façon aller m’installer dans le
Montana.
Je réalise que ma décision est définitivement prise quand ces mots quittent ma bouche.
— Ah ! Oui… Ta nouvelle lubie ! Ton père m’en a parlé… Mais Emi, peu importe que tu aies
quelqu’un d’autre. Ça n’a aucune importance tant que tu épouses le fils du gouverneur.
— Tu me suggères de suivre ta voie ?
— Qui s’en plaindrait ? Je suis l’une des femmes les plus riches de Californie, Emerson.
— Tu es surtout la risée du gratin californien.
Elle s’apprête à me couper la parole, mais je l’en empêche d’une main levée.
— Tu sais, j’ai tellement culpabilisé quand j’ai réalisé que j’avais des sentiments pour un autre
homme… Je pensais que j’étais comme toi, que c’était une malédiction et que je ne parviendrais
peut-être jamais à être fidèle à un seul homme. Mais je ne suis pas comme toi. On ne pourrait pas
être plus différentes toutes les deux. J’ai juste compris que l’homme que j’allais épouser n’était pas
le bon. Une simple erreur de parcours, en somme. Alors que tu n’as jamais su te satisfaire de ta
famille.
— Tu es une petite idiote. Attends que ton père l’apprenne !
Je ris devant son air pathétique. Une partie de mon cœur saigne, mais je sais aussi que j’ai
aujourd’hui largement assez de famille et d’amis pour ne plus souffrir du manque de cette mère qui
ne m’a jamais aimée réellement.
— Papa le sait déjà. Et il me soutient. Maintenant, je vais te demander de quitter les lieux,
j’aimerais souper tranquillement.
— Et comment comptes-tu me virer de ma propre maison ?
— Ce n’est plus ta maison depuis le jugement de divorce, maman, et tu le sais très bien. Tu
connais l’expression ? « Comme on fait son lit, on se couche. »
C’est le cœur étrangement léger que je quitte le jardin d’hiver. Jamais je n’aurais cru que de
mettre les points sur les i avec cette mère, qui n’en est plus une depuis longtemps, me ferait autant
de bien.
43

Sage

En attendant que Mason me rejoigne dans les écuries, je vérifie que tous les chevaux ont ce
dont ils ont besoin.
Mon meilleur ami est en train de faire une séance d’ostéopathie équine sur Arrow et j’aimerais
qu’il me donne son avis sur Storm. Je m’inquiète pour la jument qui ne se nourrit plus aussi bien
qu’avant, et qu’on ne peut toujours pas approcher. Elle est dans le même état que dans les semaines
qui ont suivi la mort de Christa, je ne sais pas si elle y survivra, cette fois.
Je m’arrête devant son box et la bête lève la tête pour me regarder d’un œil méfiant. Je soupire,
presque en même temps qu’elle. Ça fait un mois qu’Emerson a quitté le ranch et je me demande si
elle finira par revenir un jour. Comme si tu ne l’avais pas poussée à partir…
— Elle te manque à toi aussi, pas vrai ?
— Si elle te manque tant que ça, tu n’as qu’à l’appeler, lui dire et lui demander de revenir !
La voix de mon meilleur ami résonne entre les murs des écuries. C’est la première fois depuis
qu’Emerson est rentrée en Californie qu’un de mes amis ose aborder avec moi ce sujet qu’ils savent
épineux.
— J’ai entendu ce qu’elle te disait quand tu lui as parlé avant le brunch, lui assené-je.
— Tu as entendu quoi, exactement ?
— Qu’elle était encore fiancée à lui.
— Et alors, c’est la vérité. Et si je me souviens bien, elle a précisément dit « officiellement
fiancée ».
Je hausse les épaules, un peu abattu par cette conversation.
— Et alors ? Ça ne change pas grand-chose.
— Peut-être que non. Ce qui change quelque chose, par contre, c’est qu’elle m’a expliqué
qu’elle allait le quitter et qu’elle avait peur que tu ne lui brises le cœur ou que tu ne veuilles pas
d’elle. Je l’ai détrompée, mais j’en viens à me demander si elle n’avait pas vu juste.
Je suis déstabilisé. Je n’ai entendu qu’une partie de leur conversation et j’ai tiré mes petites
conclusions dans mon coin sans même avoir le courage d’en parler à l’intéressée. Moi aussi, j’ai
peur qu’elle ne me brise le cœur.
— Comment tu expliques qu’elle ait laissé son chapeau et ses bottes, alors ?
— Et elle aurait fait quoi de ses bottes d’hiver en Californie ? Tu peux m’expliquer un peu ?
gronde la voix de mon patron.
Avec lui aussi j’ai évité le sujet Emerson. Soigneusement. Et comme ce n’était pas évident en
mangeant chez lui tous les soirs, je n’ai pas beaucoup dîné chez Paul ces derniers temps.
Je détourne le regard pour qu’il ne voie pas à quel point je suis mal à l’aise. Mason, pendant ce
temps-là, continue d’enfoncer le clou.
— Peut-être que ça ne rentrait tout simplement pas dans sa valise, tu y as pensé ?
Je reconnais que, concernant la belle rousse, j’ai beaucoup de mal à penser avec discernement.
— Pourquoi les avoir laissés dans ma chambre comme si elle me rendait mes cadeaux ?
— Les bottes sont un cadeau de ta mère, pas de toi. Si on suit ta logique, elle les aurait rendues
à Lorene.
Paul n’est pas vraiment en colère contre moi, mais il ne comprend pas pourquoi je ne l’ai pas
appelée.
— Peut-être qu’elle voulait juste montrer qu’elle aimerait s’y installer, dans ta chambre…
Est-ce que Mason pourrait avoir raison ? Ça pourrait être aussi simple ?
— De toute façon, toute cette histoire était ridicule. Beaucoup trop rapide et intense. On ne
tombe pas amoureux aussi vite pour que ça dure toute une vie…
— Tu veux dire comme Christa et moi ?
J’arrive à court d’arguments pour justifier mon silence. Et si j’étais en train de passer à côté de
quelque chose de grand à cause de mon foutu ego froissé ?
Ce qui me terrifie, en réalité, c’est qu’Emerson revienne si je l’appelle et qu’elle se rende
compte au bout de quelques mois qu’elle n’est pas faite pour cette vie. Elle repartira en Californie et
je ne m’en relèverai pas.
— Vous étiez là comme moi. Elle aurait pu quitter Camden à ce moment-là si elle l’avait voulu,
non ? D’ailleurs qu’est-ce qui me dit que le mariage n’est pas toujours prévu ?
— Moi, je te le dis. Elle l’a quitté en rentrant.
Merde ! Je n’avais pas prévu ça. En même temps, je passe mon temps à éviter de lui demander
des nouvelles…
— Tu aurais voulu qu’elle le quitte entre les pancakes et les œufs ? Elle a carrément plus de
classe que ça ton Emerson ! Et toi, tu as fini par l’envoyer promener et par fuir. Alors, au moins,
quand elle t’appelle, réponds, nom d’un chien ! Bien que cette fois, je ne suis pas sûre qu’elle
continuera d’insister…
— Comment tu sais qu’elle m’a appelé ?
— De tout ce que je t’ai dit, c’est tout ce que tu retiens ? Rappelle-moi pourquoi on est amis,
déjà ? Elle m’a téléphoné parce qu’elle se faisait du souci pour toi, figure-toi.
Les mots de Paul et de Mason résonnent en boucle dans ma tête. Ils ont raison, je suis un
abruti. Il faut que j’arrête de flipper, et que je lui avoue ce que je ressens pour elle. Ensuite,
advienne que pourra, mais je n’aurai pas de regrets.
— Je pense que tu as besoin de vacances, reprend mon patron. Le week-end du 16 mars, par
exemple. Ça te ferait le plus grand bien.
— Oui, je suis d’accord, ajoute mon meilleur ami. Prends quelques jours au soleil, je te trouve
un peu pâlichon.
— Pâlichon ? Vous me faites quoi tous les deux, là ?
Ils rient en se regardant. Moi, je suis complètement largué.
— Un week-end au Tabacon Thermal Resort and Spa au Costa Rica, voilà ce qu’on te fait.
— Qu’est-ce que vous voulez que j’aille foutre au Costa Rica, franchement ?
— Parler à Emerson. Lui dire ce que tu ressens. La convaincre de venir vivre ici. Elle y sera en
week-end avec ses amies.
Paul me débite ça de sa voix autoritaire de patron.
— Pourquoi attendre ce moment-là ?
Je joue au malin, mais je suis certain qu’il me faudra bien un mois pour avoir le courage de
retrouver Emerson afin de lui dévoiler ce que j’ai au fond du cœur.
— Fais-moi confiance, ok ? me suggère Paul. Et puis, de toute façon, tes billets sont pris, ce
n’est pas comme si tu avais le choix.
En temps normal, j’aurais protesté devant cette dépense d’argent pour moi. Aujourd’hui, je me
tais. Au moins, je n’aurai pas d’autre solution que de prendre cet avion ! Cette fois, pas d’excuse à la
con. Je ne vais pas laisser passer cette dernière chance de lui dire ce que je ressens.
44

Sage

Je pense que ce qui m’a le plus surpris en sortant de l’aéroport de San Jose, c’est la chaleur. On
a de beaux étés, dans le Montana, mais on est loin d’égaler ce taux d’humidité. Et en ce moment,
Darby est encore sous la neige.
Le chauffeur privé qui me conduit jusqu’au Resort m’a expliqué que le week-end prévoit même
d’être exceptionnellement caniculaire pour la saison. C’est bien ma veine. Je suis certain
qu’Emerson va trouver ça incroyablement sexy, la transpiration qui me dégouline sur le visage !
Je ne suis pas encore à l’hôtel qui se situe à plus de deux heures de route de l’aéroport et le
stress est déjà insupportable. Bordel, Sage, tu n’as plus 15 ans ! Pourtant je flippe comme un ado
qui doit avouer sa flamme à la reine de la promo.

Au bout du monde, où ce qui y ressemble, le Resort apparaît enfin. Je n’ai jamais eu l’occasion
de faire un voyage de ce type. Quand j’étais gosse, ma mère n’en avait pas les moyens, et depuis que
je suis adulte, je me dévoue au ranch corps et âme. Mais Mason et Paul avaient raison : quelques
jours de repos ne seront pas du luxe. Enfin, c’est un luxe pour eux, vu la taille de ma chambre…
Je dois lâcher prise. Je dois réussir à m’ouvrir à la belle rousse aux yeux émeraude qui
m’obsède presque depuis l’instant où elle a posé ses Louboutin sur le porche du Trapper Creek.

Je me douche et me change rapidement avec un seul objectif en tête : la retrouver, et lui
demander de m’écouter. Considérant la façon dont je me suis comporté la dernière fois que l’on s’est
vus, je ne pourrai pas lui reprocher de ne pas vouloir entendre ce que j’ai à dire.
45

Emerson

Oh ! Seigneur ! Ce massage, une pure merveille ! Ce n’est pourtant pas comme si c’était le
premier, mais là j’ai trouvé une déesse aux doigts de fée. À côté d’elle, toutes les masseuses que j’ai
connues sont des amatrices. Je dis n’importe quoi. Je suis saoule de béatitude. Pas d’alcool. Enfin,
pas encore.
Hadley et Andrea en tête, nous sommes en train de nous diriger vers les Shangri-La Gardens,
des sources d’eau chaude en plein milieu de la forêt équatoriale, aménagées pour notre plus grand
plaisir.
Le dépaysement est total, j’oublie enfin ces derniers mois de réflexion intense quant à mon
avenir. Je pourrais presque effacer Sage de ma mémoire, et tous ces appels sans retour. C’est faux,
bien évidemment, il y est encore férocement présent et n’est pas près d’en partir.

Une fois que nous sommes arrivées aux sources, je me laisse couler dans un bassin pendant
que les filles vont s’installer sur des transats. Ma cousine Tia se glisse à côté de moi et retient une
plainte. C’est vrai que l’eau est bouillante, mais honnêtement, comparé à la température extérieure,
ça ne change pas grand-chose.
— Comment vas-tu, Em ?
— Bien…
— Tu sais que les filles continuent à penser que c’est Cameron qui t’a larguée.
— Camden.
Je soupire en pensant à la dernière personne ayant appelé mon ex-fiancé Cameron.
— Je sais ce qu’elles pensent. Je leur ai pourtant répété le contraire cent fois.
— C’est parce qu’elles n’ont pas encore vu le remplaçant au titre.
— Il n’y a pas de remplaçant. J’ai fait ça pour moi. Et puis de toute façon, avec le ranch, Cam et
moi, ça n’aurait jamais fonctionné.
— Ah ! Oui, c’est vrai, le ranch… Honnêtement, je n’ai jamais pu le blairer ton Camden. Trop
imbu de sa personne, control freak, et tout ça. Franchement, il faut lui dire que Christian Grey ce
n’est sexy que dans les livres ! Je n’ai jamais compris ce que tu faisais avec un type comme ça…
— J’étais un peu comme lui avant, non ?
— Plus hautaine, je dirais. Rien à voir avec lui. Et puis tu as changé depuis quelque temps.
— Oui, j’ai changé. Il était temps…
Nous rions toutes les deux avant d’être hélées par les filles pour les rejoindre.

Elles nous tendent des cocktails et bavardent en ricanant comme des ados. Ou des dindes, au
choix.
— Vous parlez de quoi, Andy ? demandé-je à ma meilleure amie.
Elle lance son menton vers un groupe de quatre personnes. Deux couples, apparemment.
— Des deux apollons, là-bas. Ils sont jumeaux.
— Mais déjà pris, ajoute Hadley.
— Ça n’empêche pas de se rincer l’œil ! s’insurge Liz.
Je ris franchement. Non, ça n’empêche pas ! Et il faut reconnaître qu’ils sont canons les
frangins.
— Ils s’appellent Zach et Gabriel, et le dernier habite au Costa Rica avec sa compagne. Ils se
retrouvent de temps en temps au Tabacon pour passer du temps « en famille », précise Andréa.
Comment peut-elle savoir ça ?
— Pourquoi les guillemets ?
Elle se penche vers moi, comme pour être discrète, mais elle a déjà bu et ne sait plus vraiment
ce que ce mot veut dire.
— Je suis sûre qu’ils se font des partouzes dans leur suite.
Elle éclate de rire et tombe en arrière en se tenant le ventre. Les fameux jumeaux se
retournent et nous adressent un sourire des plus charmeur. Bordel, certains savent y faire…
— Ok, on oublie donc les jumeaux… Pour occuper Emerson ce week-end et réparer son cœur
brisé, il nous faut un célibataire ! Je vote pour celui au bar, suggère Cecily.
Je ne vois pas l’homme dont elle parle depuis ma place. Quand la vue se dégage, je me rattrape
de justesse à Tia avant de tomber à la renverse.
Sage est ici. Sage. Au Costa Rica. Mon cow-boy, en pleine forêt équatoriale ! Ça n’a pas de
sens. À moins qu’il ne soit venu avec une femme. Ça serait bien mon style d’attirer ce genre de
merde.
Je ne prends conscience que j’ai retenu ma respiration que quand Anna s’inquiète de mon teint
un peu rouge. Je prends de grandes inspirations, le regard toujours fixé sur ce dos dont j’ai
l’impression de me souvenir du moindre détail.

Je me lève, puis je me rassieds, pour finalement me lever à nouveau. Tia me regarde
bizarrement. Je fais quelques pas dans sa direction, mais je ne veux pas lui parler devant les filles.
Il se retourne à son tour quand le barman lui indique la direction de nos transats. Si le voir de
dos a failli me mettre à terre, la vue de son visage fait exploser mon cœur. Il se fige en me
remarquant, et c’est à ce moment-là que je comprends à quel point il m’a manqué.
Ces quelques jours avec lui au ranch ont un goût d’infini, mais les derniers mois sans lui m’ont
paru durer une éternité. Est-ce qu’il est venu jusqu’ici pour me dire de ne pas prendre la route pour
le Trapper Creek, lundi ? Il aurait pu me le dire par téléphone, non ?
Le concernant, je suis si peu sûre de moi que, par moments, l’ancienne Emerson me manque un
peu.

— Hey, le salué-je en arrivant vers lui.
Je me suis donc approchée sans même m’en rendre compte ?
Vraiment, Em ? Hey ? Tu n’avais rien de mieux en stock ?
— Hey, répond-il en retour.
— Tu… tu es en vacances ?
— En week-end, comme toi.
Voilà, je le savais, il est venu se relaxer. Et qui viendrait en vacances ici tout seul ?
Je jette quelques coups d’œil aux alentours pour voir si j’aperçois une femme seule. Il fronce
les sourcils et j’ai presque envie de fuir pour ne pas subir l’humiliation à venir. Mais je suis une
grande fille. Je vais me confronter à l’homme que j’aime, et qui a tourné la page, avec la tête haute.
46

Sage

En week-end, Sage ? Sérieusement ? Les cellules de mon cerveau ont fondu depuis que j’ai
posé les yeux sur elle. Elle est plus belle que jamais dans ce maillot de bain qui ne cache pas grand-
chose de sa poitrine. Je refrène de peu ce besoin primaire de la couvrir avec un drap et de
l’emmener loin de tous ces mâles qui la reluquent.
Je sais que je dois me lancer si je veux réussir à lui parler avant Noël prochain, mais c’est elle
qui reprend la parole en premier.
— Alors… elle est où ?
Je ne comprends pas où elle veut en venir. Je tourne la tête à droite et à gauche en me
demandant de qui elle peut bien parler.
— Qui ?
— La femme avec qui tu es venu. On ne vient pas en vacances seul dans ce genre d’endroit, si ?
Voilà exactement pourquoi il faut que je lui parle très vite ! Je m’approche d’elle et attrape sa
main comme si j’avais peur qu’elle ne s’échappe.
— Je suis venu seul, Em. Je suis là pour te parler. Une brillante idée de ton père et de Mason,
mais je commence vraiment à me demander s’ils ont eu raison.
Elle semble surprise. Puis, en quelques secondes, comme si elle comprenait enfin pourquoi je
suis là, son visage se détend et les coins de sa bouche pulpeuse s’étirent.
— Ça ne pouvait pas attendre la semaine prochaine ? demande-elle.
— La semaine prochaine ?
— Je prends la route lundi pour Darby. Pour m’installer au ranch. Définitivement. Je pensais
que tu le savais. Que Paul te l’aurait dit.
J’hallucine ! J’ai vraiment l’air d’un idiot, maintenant. Même si au fond je comprends pourquoi
Paul ne m’a rien dit. Il voulait que j’aie l’occasion de montrer à Emerson à quel point je la voulais
dans ma vie.
— Non, il ne m’a rien dit. Écoute, il n’y aurait pas un endroit où on pourrait parler
tranquillement ?
Entre ses copines qui tomberaient presque de leur transat à essayer de nous écouter et les
jumeaux bellâtres qui nous jettent des regards curieux, je me sens vraiment le centre de l’attention,
et ça ne m’aide pas à m’ouvrir à elle.
— Une minute.
Elle s’approche du barman et lui jette quelques mots en espagnol. Il lui répond avec un sourire
et un clin d’œil, mais je ne peux même pas lui en vouloir, Emerson suscite ce genre de réaction chez
tout le monde. C’est son charme naturel qui agit.

Elle m’attrape la main et m’entraîne sur un chemin qui s’enfonce dans la forêt. Je ne dis rien
jusqu’à ce qu’on arrive à une petite retenue d’eau surmontée d’une cascade.
— C’est magnifique.
— Oui… Les couples viennent ici pour être en tête à tête. Il suffit de demander au barman.
Comme si on pouvait réserver… On sera tranquilles.
— Les couples ?
— Oui, enfin tu vois ce que je veux dire.
Je crois qu’elle est encore plus belle quand elle rougit. Elle fait mine de vouloir s’enfoncer dans
l’eau fraîche, mais je la retiens par le bras.
— Si j’attends encore pour te dire pourquoi je suis venu, je n’en aurai plus le courage. Enfin, ce
n’est pas vraiment une question de courage, mais j’ai envie de te sauter dessus depuis que je t’ai
vue et j’aimerais vraiment te parler avant de faire ça.
Je n’ai plus aucune appréhension. Elle a choisi de revenir au ranch sans connaître mes
sentiments à son égard et, de mon côté, je suis à des milliers de kilomètres de chez moi, sans savoir
si elle n’avait pas déjà tourné la page de notre histoire. On s’est déjà prouvé silencieusement ce
qu’on voulait dans la vie.

Elle s’est rapprochée de moi mais reste à une distance raisonnable, m’aidant ainsi à réfléchir et
à remettre les mots dans le bon ordre dans ma tête.
— Je voulais déjà te demander de m’excuser pour tout ce que je t’ai dit la dernière fois. J’étais
perdu. Et surtout, j’avais peur. Je t’ai raconté cette histoire avec ma copine du lycée, et à quel point
ça a été douloureux pour moi, mais je ne l’aimais pas un dixième de ce que je t’aime toi.
— Quoi ? Redis voir ça ?
— Je suis amoureux de toi, Emerson. Ce jour-là, tu as prononcé ces mêmes mots et je ne les ai
pas entendus. Je n’ai vu que ton fiancé, et ça m’a complètement embrouillé le cerveau. La peur et la
jalousie m’ont fait te dire n’importe quoi.
— Ex-fiancé, précise-t-elle.
— Oui, je sais. Paul me l’a appris en février. C’était son idée de te retrouver ici. C’est un grand
romantique, ton père, sous ses airs bourrus.
Elle rit et se colle davantage contre moi. Je n’avais même pas remarqué qu’elle s’était
approchée.
— Je ne t’en veux plus. Je ne sais même pas si je t’en ai voulu un jour, Sage. Parce que je crois
que j’ai toujours compris pourquoi tu m’avais repoussée. C’est pour ça que j’ai pris la décision de
déménager au Trapper, même sans avoir de nouvelles de toi.
Elle s’approche encore, le bout de ses seins frôle mon torse. Elle se hisse sur la pointe des
pieds pour coller sa bouche à mon oreille.
— Parce que je suis amoureuse de toi, Sage. C’est peut-être dingue, mais je m’en fiche. C’est
toi que je veux.
Alors qu’elle m’attire à sa suite dans l’eau, je n’arrive même plus à regretter toutes ces
semaines pendant lesquelles j’ai joué au con. Elles étaient nécessaires pour que je prenne
conscience à quel point je suis dingue d’elle. Je la veux pour la vie et peu importe où : Darby, Los
Angeles ou le Costa Rica, ça n’a pas d’importance.
47

Emerson

Alors que je marche dans l’eau, je respire enfin. Même si j’ai toujours compris pourquoi Sage
m’avait repoussée, même si je me suis toujours doutée de ses sentiments, une petite part de moi ne
pouvait pas s’empêcher de craindre que ce ne soit trop tard pour nous deux.
Je repense aux mots de Christa dont j’ai fini par lire la lettre fin janvier. Ces mots qui m’ont fait
prendre cette décision définitive de m’installer au ranch, envers et contre tout.

« Il ne me reste pas beaucoup de temps sur cette terre, ma chérie, mais je pars
en paix en sachant que tu as la chance d’avoir une belle vie. Ton père, lui, se
retrouvera seul, et il est bien trop têtu pour essayer de te retrouver. Voilà
pourquoi tu hériteras de ma part du ranch. Je n’aime pas te forcer la main, je
veux juste que tu essayes de créer des liens avec cet homme que j’aimerai
jusqu’à mon dernier souffle. »


J’espère qu’elle est quelque part où elle peut me voir heureuse. Où elle peut comprendre à quel
point son subterfuge pour me faire rencontrer mon père m’a fait trouver une famille complète, un
but à ma vie et un homme que j’aimerai moi aussi jusqu’à mon dernier souffle.

Alors que nos corps se retrouvent comme s’ils ne s’étaient jamais quittés, dans cette eau tiède
où nous sommes seuls au monde, je sens mon cœur se gonfler d’un bien-être que je ne pensais pas
ressentir un jour.
Épilogue

Emerson

Mercredi 25 décembre 2019



Un verre à la main, confortablement assise dans le sofa du chalet de mon père, je me laisse
bercer par le brouhaha des conversations des hommes de ma vie. Je les observe tous les trois, en
train de siroter du whisky et de refaire le monde.
Ce n’est pas le premier week-end que mon père adoptif passe au ranch, et je crois qu’il
apprécie de plus en plus ces moments de calme et de paix loin de son travail, de Rancho Santa Fe et
de Judith Kessler, que je ne prends même plus la peine d’appeler maman.
Mon père biologique s’entend avec lui comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Ils sont si
différents et ont pourtant tellement de points communs… Moi en tête, comme ils aiment me le
rappeler.
Du coin de l’œil, je vois Lorene nous regarder, attendrie. Avec elle, j’ai finalement trouvé
l’amour maternel. J’ai la certitude qu’elle sera toujours là pour moi quand j’en aurai besoin. Nous ne
sommes peut-être pas liées par le sang, ni par un papier signé rapidement chez un avocat, mais ça
importe finalement peu.
À mes côtés sur le canapé, celui à qui j’ai finalement dit « oui », le 18 mars de cette année –
dans une petite chapelle de Vegas. Juste nous, Elvis et Marilyn. Improbable, un peu fou, mais
complètement nous –, frôle ma cuisse par instants. Après ce week-end de rêve au Costa Rica, Sage
n’a pas pris sa correspondance à L.A. pour rentrer à Darby. Il a décidé de faire la route avec moi et
nous sommes partis ensemble en direction de notre avenir. Ce n’est qu’après quelques kilomètres
que Sage m’a scotchée avec son « C’est loin Vegas ? » Alors nous voilà aujourd’hui, un peu plus d’un
an après notre rencontre, mariés en secret.
Peut-être le révélerons-nous un jour, mais pour le moment, les gens n’ont pas besoin de savoir.
On porte tous les deux un anneau en or blanc à la main droite, pour n’éveiller aucun soupçon, et
pour le moment ça marche plus que je ne l’aurais jamais imaginé.

Quand il sent que je le regarde, Sage se penche pour coller ses lèvres à mon oreille, me
déclenchant des frissons dans le dos et réveillant certaines parties de mon anatomie qui ne dorment
jamais vraiment avec lui.
— Je t’aime, madame Daniels, chuchote-t-il.
Je l’embrasse doucement sur les lèvres avant de lui glisser à mon tour :
— Je t’aime, monsieur Daniels.
Est-ce que je pensais être aussi heureuse un jour ? Sûrement pas. Et même si parfois l’intensité
de ce bonheur me coupe le souffle, je ne regrette absolument rien. Je ne regrette pas mon ancienne
vie superficielle faite de brunchs et de champagne. Même si j’apprécie de la retrouver pour un
week-end avec mes amies de temps en temps, je ne comprends toujours pas comment j’ai pu m’y
complaire.
Je ne regrette pas ce mariage de princesse que j’avais mis des mois à planifier et ce fiancé dont
je n’étais plus amoureuse depuis longtemps. Ce qui compte, ce n’est pas le prix de la robe ou la
taille du diamant. Le mariage est tellement plus que ça. Se réveiller l’un près de l’autre tous les
matins, manger des gaufres préparées avec amour en rentrant d’une balade matinale, se satisfaire
du sourire de celui qu’on aime…

La vie dans le Montana est d’une douceur que je n’aurais jamais pu imaginer même dans mes
rêves les plus fous. Oui, les hivers sont rudes et enneigés, mais les étoiles au-dessus de nos têtes
sont toujours aussi brillantes. Aucun diamant ne saurait égaler leur éclat.
Ce soir, mon cœur est plein. Il déborde, même. Et je ne troquerais pas ça pour toutes les
richesses du monde.
Remerciements

Remerciements. Un simple mot, mais j’ai eu beaucoup moins de difficulté à écrire les
47 chapitres de ce roman que cette unique page. Ce n’est pourtant pas que je manque de gratitude,
mais il faut croire que les mots me manquent pour l’exprimer.

Toujours en tête de liste, merci à mon homme, qui gère toujours autant pendant les périodes
d’écriture intensives. Merci de devenir temporairement dresseur de trolls à ma place, chef étoilé et
j’en passe. Je t’aime, même quand je fantasme sur des hommes à cheval.

Merci à mes enfants qui ont finalement compris cette année la consigne « Maman écrit,
pourriez-vous jouer à Bob l’Éponge plus loin ». Ce n’était pas gagné. Sans rire. Merci de me laisser
du temps. Un jour, vous comprendrez ce que je fais pendant des heures le nez collé sur mon ordi.

Merci à mes parents et à ma famille, biologique et celle que je me suis choisie, d’y avoir cru
depuis le départ.

Merci à mes amies.
Anaïs, Valérie, Fred, Coco, Gaëlle, Claire, Leila et la team, Françoise et Angélique.
J’en oublie, c’est certain. On en oublie toujours dans ces moments-là.

Merci à Fyctia et à Hugo Poche de me laisser ma chance. Plus qu’une chance, c’est même un
rêve qui se réalise.

Merci à Marine, mon éditrice. Deuxième collaboration et c’est toujours aussi génial de
travailler avec toi. Merci de m’avoir laissée te traîner dans la neige du Montana en plein été. Après
avoir cru en mes jumeaux terribles, merci de t’être battue pour ma princesse californienne et son
homme au stetson.

Je ne peux pas clore ce message sans remercier le Montana et ses cow-boys qui ont si bien su
m’inspirer. La partie la plus agréable du travail : les recherches sur Google images. Je n’en dirai pas
plus !

J’aime toujours rencontrer mes lectrices et mes lecteurs, même si ce n’est que virtuellement,
alors n’hésitez pas à venir faire un tour sur Facebook (Phoenix B. Asher) ou Instagram
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