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Pierre BOURDIEU, „L’Opinion publique n’existe pas”, Questions de sociologie, Paris,

Les Éditions de Minuit, 1984, pp. 222-235.

L’opinion publique est un concept très controversé dans le monde actuel et a réveillé
l’intérêt de plusieurs sociologues, qui ont essayé de trouver ses sources, ses fonctions dans la
société actuelle et une définition pertinente. On voit quand même que la notion d’opinion
publique a évolué pendant les siècles. Si dans le XVIème siècle l’opinion publique était
représentée par les rumeurs qui se formaient parmi les membres de la court royale, dans le
XVIIème siècle elle devient plus spécialisée, et est représentée par les opinions des penseurs, qui
jouaient de l’autorité et qui avaient le rôle de ce que l’on appelé aujourd’hui « leaders
d’opinion ».1 A nos jours, l’opinion publique est devenue un instrument utilisé surtout pendant les
élections pour anticiper les résultats, même si, en réalité, on conteste souvent l’existence réelle de
cette opinion publique.
On voit, dans la littérature de spécialité, un clivage net entre les auteurs qui affirment
l’existence de l’opinion publique, et ceux qui la contestent clairement. On peut observer une
contestation définitive parmi les auteurs qui sont inclinés vers l’absolutisme, le socialisme,
comme Hobbes, qui voit dans l’opinion publique le signe de l’anarchie, comme Hegel qui pense
que ce nouveau concept n’est pas scientifique, comme Marx qui croit que l’opinion publique
c’est seulement une idéologie, utilisée pour cacher les intérêts de la classe moyenne, ou comme
Pierre Bourdieu qui nie même son existence. Pour les libéraux comme Locke, Bentham,
Constant, l’opinion publique sert à faire la liaison entre l’électorat et le pouvoir législatif. 2
On va s’arrêter sur la perspective de Pierre Bourdieu, sociologue français et un des plus
importants représentants de l’intellectualité française dans les années 1990. Ses théories sur la
distinction de classes, sur le pouvoir et la pratique, sur le media et la production culturelle ont
marqué les sciences sociales. Sa pensée a été influencée par Max Weber, Émile Durkheim,

http://www.hyperpolitics.net/hyperdictionary/sources.php?entry=opinion,
1
consulté le 23
novembre 2011
2
http://www.hyperpolitics.net/hyperdictionary/sources.php?entry=opinion, consulté le 23
novembre 2011

1
Marcel Mauss et Blaise Pascal, mais aussi par Karl Marx, qui l’avait aidé à comprendre la société
non comme une série des interactions entre les individus, mais comme des relations objectives,
qui existent indépendamment de la conscience et de la volonté humaine. 3 Pour mieux comprendre
Bourdieu, on doit tenir compte des influences qui ont marque sa pensée, mais aussi du contexte
dans lequel est paru l’article. Dans l’exposé fait à Noroit en janvier 1972, Bourdieu soutient que
« L’opinion publique n’existe pas ». Cet exposé est paru dans la revue Les temps modernes, le
numéro 318, en janvier 1973, et puis a été intégré dans l’ouvrage  Questions de sociologie, paru
en 1984 à la maison d’édition Les Editions de Minuit.
Dès le début, l’auteur affirme le but de l’article, c’est-à-dire d’analyser les fonctions et le
fonctionnement des sondages d’opinion, à travers lesquels on peut se faire une idée sur ce que
signifie l’opinion publique. Pour faire cela, l’auteur se propose de mettre en question les trois
postulats sur l’opinion publique.
Le premier postulat contesté par l’auteur est celui qui affirme que toute enquête d’opinion
suppose que tout le monde peut avoir une opinion. L’auteur ne pense pas que la production de
l’opinion est accessible à tous, à son avis pas tout le monde a la capacité de formuler une opinion
pertinente.
Le postulat qui soutient que tous les opinions valent est aussi contesté par Bourdieu, qui
pense que les opinions accumulées n’ont pas la même force et importance, et une telle
cumulation amène la production des « artefacts dépourvus de sens »4.
Le dernier postulat contesté parle de l’existence d’un consensus sur les problèmes, résulté
du fait que l’on pose la même question à tout le monde.
Bourdieu observe que les trois postulats amènent des altérations du processus
méthodologique de recollection et d’analyse des données. Les rapproches techniques que l’on fait
souvent à l’égard des sondages d’opinion mène à la perte de l’objectivité du résultat. Si on pense
à la représentativité des échantillons ou au fait que le plus souvent on induit la réponse à travers
la manière dans laquelle on pose la question, on peut facilement déduire cela. D’autres facteurs
qui provoquent la perte de l’objectivité, donc de crédibilité des sondages d’opinion sont les
conditions dans lesquelles travaillent ceux qui font les sondages d’opinion, la technologie

3
Pierre BOURDIEU, L.J.D. WACQUANT, An Invitation to Reflexive Sociology, Chicago et
London, University of Chicago Press, 1992, p. 97
4
Pierre BOURDIEU, „L’Opinion publique n’existe pas”, Questions de sociologie, Paris, Les
Éditions de Minuit, 1984, pp. 222
2
utilisée, mai aussi le fait que, d’habitude, les instituts sont subordonnés à une demande d’un type
particulier. Cette subordination des instituts est observée aussi par Loïc Blondiaux qui souligne le
fait que « la force des instituts des sondages est, au contraire, de savoir défier la réalité, de réussir
à rapprocher des opinions qui ne s’y rencontre pas, d’égaliser des points de vue qui ne s’y valent
pas, d’additionner des opinions aux significations très différents »5.
La critique que Bourdieu fait aux sondages est qu’ils sont réalisés, le plus souvent, dans
un moment de tension sociale, et même s’ils portent sur des problèmes qui ont un caractère
social, comme l’enseignement, les sondages sont commandés seulement dans le moment ou ce
problème acquiert un caractère politique, ou il devient la préoccupation du  personnel politique.
L’auteur dénonce aussi le fait que, de la multitude des questions que l’on peut se poser sur
un certain sujet, seulement quelques unes se retrouvent dans les questionnaires, car on garde,
d’habitude, seulement les questions qui peuvent avantager et aider ceux qui ont demandé le
sondage d’opinion. Donc, la réelle opinion des gens ne résulte pas de ces questionnaires, car ils
doivent se limiter à des réponses standards, à des affirmations déjà formulées. Ce problème avec
lequel se confrontent les sondages d’opinion a été identifié aussi par Isabelle Pailliart, qui
affirme que « l’on cherche la manipulation de la façon de réaliser et de poser les questions, de
l’interprétation des réponses, car on doit tenir compte des intentions cachées de celui qui a
commandé le sondage »6.
L’opinion publique représente un consensus sur un certain sujet. Le sociologue observe
que, pour produire cet effet de consensus, il y a plusieurs opérations que l’on doit faire. Une
première opération este d’ignorer les non-réponses, et on a vu que les taux sont plus élevés chez
les femmes que chez les hommes, au fur et à mesure que les problèmes deviennent plus
politisées. Donc, un premier niveau de différenciation est le genre. Un autre niveau où on peut
voir les taux élevés de non-réponses tient du degré d’instruction. Ici les écarts sont visibles, si on
pose des questions concertant le savoir ou les problèmes conflictuels. Une autre opération qui
amène le consensus est la transformation des réponses éthiques en réponses politiques, car les
questions, une fois posées, sont interprétées par chaque individu questionné. Donc, on observe
pratiquement deux niveaux d’altération : un premier niveau c’est la manière dans laquelle chacun
interprète la question, et le deuxième niveau est la manière dans laquelle les réponses des

5
Loic BLONDIAUX, “Ce que les sondages font a l’opinion publique”, Politix, Université Lile II,
vol.10, no. 37, 1997, p.129
6
Isabelle PAILLIART, Spatiul public si comunicarea, Polirom, Iasi, 2002, p.22
3
individus sont interprétées.
Dans son article, Bourdieu identifie quelques principes qui aident à formuler des réponses
adéquates. Un des principes est la compétence politique, et pour répondre à une telle question, on
doit être capables de la formuler comme politique et de lui appliquer des traites propres à la
politique. L’auteur observe que ces conditions spécifiques pour formuler une opinion politique
adéquate ont été remplies par le premier postulat, qu’il conteste clairement.
Le deuxième principe identifie est l’ethos de classe, connu aussi comme l’éthique de
classe. On se réfère ici au système de valeurs intériorisé depuis l’enfance de chaque individu,
valeurs qui influencent les réponses à des problèmes diverses. L’auteur soutien qu’à l’origine des
réponses politiques se trouvent, en fait, l’ethos de classe, ce qui détermine une confusion et une
altération de l’interprétation des réponses.
Une autre généralité observée par Bourdieu est que, presque dans tous les pays, les classes
populaires donnent des réponses plus « autoritaires » aux questions concernant la liberté
individuelle, la liberté de la presse, les rapports d’autorité, et pour cette raison ont été considérées
comme répressives. Mais on observe aussi que dans d’autres problèmes, comme la reforme,
l’innovation, les classes populaires sont plus ouvertes.
Pour démontrer l’inefficacité des sondages d’opinion, Bourdieu souligne le fait que la
manière de poser les questions, la manière erronée d’interpréter les réponses, ne permet pas la
formation d’une contre problématique, et ce qui reste est la problématique dominante, désirée par
les acteurs politiques qui cherchent à mieux s’organiser pour gagner et pour faire face à la
concurrence.
Une autre tendance quand on répond aux questions d’un sondage est que l’on est tenté de
prendre les positions que l’on est prédisposé à prendre, en fonction du statut et de la position que
l’on occupe dans un certain champ ou domaine.
Si on se trouve face à une situation de crise, et on doit opiner sur cette situation, on se
trouve en fait devant des opinions déjà constituées et soutenues par un tel ou tel groupe, et nous
reste seulement de choisir entre un des ces groupes. Donc, on n’a pas en fait une opinion sur cette
crise, on seulement accède à une des opinions dominantes et déjà formulées. Cette situation
représente l’effet de la politisation déterminée par la crise.
Le grand problème identifié est que l’enquête d’opinion traite l’opinion publique comme
une simple somme d’opinions individuelles, quand, en réalité, les opinions doivent avoir la force

4
de mener la compétition, doivent représenter des conflits de force entre les groupes. Cette
capacité de l’opinion publique de mener à la compétition est suggérée aussi par Blondiaux qui dit
que « l’opinion publique doit être l’émanation d’un échange, la confrontation publique de ces
opinions individuelles »7.
A la fin, l’auteur conclue que, même s’il y avait plusieurs types d’opinions, comme
l’opinion constituée, l’opinion mobilisée, les opinions des groupes d’intérêts, mais aussi, des
dispositions qui ne représentent pas des opinions, il n’y a pas une opinion publique, ou, au moins,
il n’y a pas une opinion publique sous la forme que les acteurs politiques veulent affirmer
l’existence.
A mon avis, l’article de Bourdieu cherche à montrer les grands défauts des sondages
d’opinion publique, défauts qui déterminent la formation d’une fausse opinion politique. « Les
sondages d’opinion agrègent sans distinction des opinions aux contenus en information très
hétérogène »8, comme l’affirme toujours Loic Blondiaux, ce qui fait presque impossible, ou, au
moins, très difficile d’arriver à une vraie opinion publique. Si on pense aussi aux phénomènes
comme l’effet bandwagon, l’effet underdog ou la spirale du silence, on voit que le problème des
sondages d’opinions est plus complexe, et les réponses sont plus difficiles à interpréter, mais cela
ne veut pas dire, quand même, que l’opinion publique n’existe pas du tout. Pour certains auteurs,
comme, par exemple, Gabriel Tarde, « l’opinion c’est pour le publique, dans le temps modern, ce
qui est l’âme pour le corps » et cette  « opinion publique contemporaine a vencu, non seulement
la tradition, mais aussi la raison, la raison judiciaire, scientifique, législative et même
politique »9. Pour d’autres, comme Theodore J. Lowi, l’opinion publique est devenue même une
discipline secondaire autonome, connue aussi sous le nom de science comportementale,
discipline qui a acquiert déjà ses propres traits10.

7
Loic BLONDIAUX, “Ce que les sondages font a l’opinion publique”, Politix, Université Lile II,
vol.10, no. 37, 1997, p.121
8
Ibidem 7, p.120
9
Gabriel TARDE, Opinia si multimea, Comunicare.ro, Bucuresti, 2007, p.66
10
Theodore J. LOWI, “The State in Political Science: How We Become What we Study”,
American Political Science Review, vol. 86, no. 1, 1992, p.9
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