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Brasília : l’urbanité dans une ville nouvelle

par Brasilmar FERREIRA NUNES et Lourdes BANDEIRA

| érès | Espaces et sociétés

2004/4 - 119
ISSN 0014-0481 | ISBN 2-7492-0324-4 | pages 93 à 111

Pour citer cet article :


— Ferreira Nunes B. et Bandeira L., Brasília : l’urbanité dans une ville nouvelle, Espaces et sociétés 2004/4, 119, p.
93-111.

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Brasília :
l’urbanité dans une ville nouvelle
Brasilmar Ferreira Nunes
Lourdes Bandeira

« Comment faire de la ville ou plus généralement de l’espace, un objet.


L’espace est partout et ce n’est pas tant la ville mais les formations sociales
et leurs régimes de propriété qui devraient a priori donner
le ton des rapports sociaux et de leurs formes concrètes […]
Vouloir cerner cet “air de la ville” ou du village qui nous “rend libre”,
comme on disait au Moyen Âge, du moins relève d’un découpage spécifique,
l’urbanité à sa manière est consubstantielle du lien social »
S. Ostrowetsky, 1996.

Le tracé urbain de la ville de Brasília, capitale administrative du Brésil


depuis 1960 et planifiée selon le modèle dicté par la charte d’Athènes, consti-
tue un exemple unique au monde. Les réflexions qui suivent ont été élaborées
à l’aide d’un sondage d’opinion réalisé en 1999 auprès de fonctionnaires

Brasilmar Ferreira Nunes, professeur du département de sociologie de l’université de Brasília


et chercheur du Conseil national de recherche (CNPq/MCT).
brunes@unb.br
Lourdes Bandeira, professeur du département de sociologie de l’université de Brasília et cher-
cheur du Conseil national de recherche (CNPq/MCT).
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94 Espaces et sociétés 119

publics habitant le Plan pilote, et au moyen de questionnaires qualitatifs et


quantitatifs 1.
Il est important de souligner que Brasília est la zone où a été implanté le
projet qui a remporté le concours public pour une ville capitale du Brésil,
dans les années 1950. Cette zone, également connue sous le nom de Plan
pilote, se limite aujourd’hui à une petite partie du district fédéral, qui s’est
étendue aux villes satellites tout au long de ces quarante-quatre années
d’existence. Selon le recensement de l’IBGE (Institut brésilien d´économie et
statistique), le district fédéral comptait au total 2 051 416 habitants en 2000.
Brasília, avec ses 198 422 habitants, correspond à 9,7 % de ce total. Nous
prendrons ici en considération deux aspects de la ville nouvelle de Brasília.
Le premier est celui du dessin architectonique et urbanistique de la ville
qui apparaît dans le Plan pilote. Il exprime les exigences modernistes qui
redéfinissent les fonctions propres de cette capitale, c’est-à-dire :
– organiser la ville en zones exclusives avec des activités homogènes ;
– concentrer le travail et les activités bureaucratiques de l’État, à la différence
d’autres espaces comme les villes-dortoirs satellites ;
– mettre en œuvre un autre style d’architecture, d’organisation et de distribu-
tion des espaces urbains ;
– instituer un style propre d’organisation résidentielle ;
– imposer un autre modèle de circulation et de trafic ;
– créer une ville verte, une ville-parc (Holston, 1993).
Le deuxième aspect concerne sa spécificité, car il s’agit du centre poli-
tique du pays, et donc celui de la gestion et des décisions de l’État, ce qui pré-
suppose la présence de groupes chargés de ces fonctions, les membres des
institutions politiques fédérales et les différents types de fonctionnaires
publics.
Parallèlement, la ville concentre un nombre important d’immigrants qui
viennent à la recherche d’un nouvel eldorado. Un espace dichotomique s’ins-
talle avec d’un côté, le Plan pilote, c’est-à-dire la région centrale qui est la
ville de Brasília, et d’un autre côté, les villes satellites, créées à l’origine pour
accueillir les ouvriers ayant travaillé à la construction de la nouvelle capitale,
et qui ont ensuite accueilli de nombreux immigrants provenant pour leur
majorité des régions du nord-est du pays. Il s’agit d’une situation proche de
celle étudiée par Elias (2000), dans les installés et les outsiders.
Depuis ses quarante-quatre années d’existence, et dans une société pro-
fondément inégalitaire, la ville nouvelle-capitale restreint de plus en plus
l’accès au Plan pilote, et en contrepartie, s’étend selon le modèle urbain des

1. Le Plan pilote désigne le territoire de la partie centrale de Brasília constitué des « ailes rési-
dentielles nord et sud », de l’« axe monumental » que coupent les « ailes » et où se trouve la
majorité des administrations publiques. Ainsi l´expression Plan pilote désigne ce que l’on
nomme généralement « zone centrale ».
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villes brésiliennes, par une croissance de la périphérie, une invasion des


terres, une déficience des services collectifs et, plus récemment, une montée
de la violence. La présence d’une élite politique, peu sensible aux idées d’in-
tégration sociale, d’un fonctionnariat public parfaitement intégré à une
logique systémique, et d’une importante population d’immigrants, créent une
dynamique responsable de l’apparition d’un espace urbain hautement ségré-
gationniste, socialement violent et quasi anarchique en ce qui concerne les
aspects urbains. On peut donc considérer que les conditions complexes d’in-
égalités qui existent dans la société brésilienne se reproduisent au niveau de
sa capitale.

Plan 1 – District fédéral : Brasília et les villes satellites


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96 Espaces et sociétés 119

Le présupposé qui oriente nos réflexions nous amène à voir Brasília


comme une communauté qui se structure peu à peu, et où certaines valeurs
qui pourraient la caractériser sont définies par les spécificités de ses fonc-
tions : ville-État, où les bureaucrates et l’élite politique provenant, surtout
depuis son inauguration, de la région sud-est et sud du pays, dictent le ton
culturel local. Ce sont ces groupes sociaux qui conditionnent physiquement
et symboliquement l’accès aux espaces publics du Plan pilote. Cette situation
entre en conflit avec les valeurs et les aspects sociaux introduits par les émi-
grants issus de régions voisines économiquement défavorisées. C’est dire
que, depuis la construction de Brasília, une dualité socioculturelle s’est ins-
tallée, traduisant les profondes différences qui continuent de caractériser la
société brasiliense – et brésilienne. Le plan 1 permet de visualiser le district
fédéral et ses villes satellites.
Il est important de souligner qu’en centrant notre analyse sur la capitale
politique du pays, nous ne traitons pas d’une exception, mais qu’au contraire,
cet exemple s’inscrit dans une logique du particularisme, dans la mesure où,
grâce à ces particularités, nous pouvons proposer des éléments de discussion
sur la planification urbaine des villes nouvelles socialement inégalitaires.

LE PLAN URBAIN DE LA NOUVELLE CAPITALE FÉDÉRALE

Brasília a été créée selon une logique totalement contraire aux formes
traditionnelles d’organisation urbaine au Brésil, calquées sur les modèles
portugais de villes coloniales. Elle a été conçue à partir des six idées cen-
trales, déjà mentionnées. Son tracé général a la forme d’un avion ou d’une
croix, divisé par les quatre points cardinaux : nord-sud, est-ouest, qui sont
coupés par une immense ligne droite appelée « axe monumental ». À l’une
des extrémités de cet axe se situe la place centrale occupée par les pouvoirs
exécutif, législatif et judiciaire, symbolisant son rôle de ville-capitale, repré-
sentant l’ordre et l’État bureaucratique.
La ville est organisée et divisée en zones ou régions homogènes, où se
concentrent différentes activités, comme les secteurs hospitalier, scolaire,
hôtelier, commercial, qui sont des zones autonomes et exclusives, chacun de
ces secteurs ayant des gabarits et des fonctions spécifiques. L’autre idée a été
de concentrer les secteurs et lieux de travail des fonctionnaires d’État, des
politiques et des commerçants. Les premiers, dans leur grande majorité, tra-
vaillent durant la journée au cœur de la ville qui est l’Esplanade des minis-
tères et au bout de laquelle se situe le Parlement. La nuit, de nombreux
fonctionnaires rentrent chez eux dans leurs villes satellites, situées dans des
régions urbaines périphériques à une vingtaine de kilomètres du Plan pilote.
D’autres retournent vers les quartiers résidentiels du Plan pilote ou vers le lac
Sud et le lac Nord (plan 1).
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De nouvelles formes ont été créées pour structurer l’organisation rési-


dentielle au moyen d’un nouveau style produisant des formes et des fonctions
spécifiques, la Superquadra 2, ou quartier. L’ensemble des quartiers forme la
zone résidentielle et comprend deux axes – l’aile nord et l’aile sud. Chaque
aile possède 17 quartiers comprenant chacun 12 bâtiments de même taille au
maximum, identifiés par ordre alphabétique. Ces formes répondent au besoin
d’uniformiser les espaces résidentiels afin de diminuer les différences
sociales. En réalité, ce sont les politiques et les fonctionnaires publics qui,
dans leur majorité, habitent ces quartiers. Cette zone, le Plan pilote de
Brasília, composée de quartiers et de zones administratives, est entourée par
les quartiers du lac Sud et du lac Nord où se concentrent les plus grandes et
les plus luxueuses résidences privées et familiales. Ce sont de magnifiques
demeures quant à leur taille et leur type de construction. Le plan 2 permet de
visualiser le dessin de la ville.
L’urbanisme moderniste mis en œuvre lors de la construction de Brasília
a homogénéisé l’espace, créant des secteurs de la capitale qui possèdent des
zones exclusives pour chaque type de fonction urbaine et de segment social.
Ainsi, ceux qui ne répondraient pas à ces critères seraient nécessairement
exclus. Lors de la création et de l’expansion des villes satellites (actuellement
19 régions administratives), un nouveau modèle radicalement différent a vu
le jour, tant sur le plan de l’organisation de l’espace urbain que de l’engage-
ment politique de la population, composée de candangos 3 et d’émigrants.
Les revendications de ce « mouvement » portent principalement sur trois
points :
– la légalisation de la propriété de la terre et son occupation permanente ;
– l’exigence des services urbains ;
– la légalisation des installations clandestines et la lutte pour le renvoi des
forces de police (Holston, 1993).
La plupart des segments de la périphérie ont adhéré à ce mouvement. Mais
récemment, deux nouveaux phénomènes urbains sont apparus dans la capitale.
D’un côté, l’émergence de zones nobles « invalides », qui sont les condomi-
niums des lacs Nord et Sud, et de l’autre, la création d’un nouveau quartier, le
secteur sud-ouest, véritable paradis pour l’expansion immobilière. En outre, la
violence urbaine à Brasília se confronte aux espaces vides de la ville.
Un système de circulation particulier a été créé. Des systèmes d’échan-
geurs et de ronds-points se sont subsitués aux rues et coins de rues. Les rues
traditionnelles sont donc remplacées par de longues voies express. Ce système

2. Superquadra, nom donné aux quartiers comprenant des bâtiments résidentiels et des com-
merces.
3. Candangos, nom sous lequel étaient connus les travailleurs de la construction civile à
l’époque de la construction de la ville, et encore utilisé de nos jours pour nommer leurs des-
cendants.
1. Parlement et place des Trois 98
Pouvoirs
2. Ministères
3. Cathédrale
4. Centre culturel
5. Centre de loisirs
6. Quartier des banques
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7. Quartier des affaires


8. Hôtels
9. Relais des télévisions
10. Centre sportif
11. Parc de la ville
12. Caserne
13. Gare
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14. Unités d’assemblage et


industrie légère
15. Université
16. Ambassades et légations
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17. Zone résidentielle


18. Habitations unifamiliales
19. Horticulture, floriculture,
pépinière

Plan 2 – Le plan pilote de Brasília


20. Jardin botanique
21. Zoo
22. Golf-club
23. Yatch-club
24. Résidence présidentielle
25. Jockey-club
26. Zone dédiée aux manifesta-
tions culturelles
27. Aéroport
28. Cimetière
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Source : http://www.geocities.com/TheTropics/3416/mapa2
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Brasília : l’urbanité dans une ville nouvelle 99

routier, plus individualiste, a remis en cause le système traditionnel d’espace


public, ce qui surprend les visiteurs car ils découvrent une ville « où on ne voit
personne dans les rues ». À l’opposé, l’absence de murs séparant les bâtiments
des allées qui les entourent et prévus dans le plan originel de ville-jardin, favo-
rise la présence d’énormes espaces verts et paysagés qui sont coupés par les
grandes voies express.

LES CONTRASTES ENTRE LE PLAN PILOTE ET LES VILLES SATELLITES

Le tracé urbain de Brasília est très contraignant, ce qui finit par réserver
la ville pratiquement aux habitants du secteur. Entre travail et habitation, la
circulation des personnes dans le Plan pilote devient également fonction-
nelle : les habitants des villes satellites y circulent surtout en raison de leurs
activités professionnelles, et pour utiliser certains équipements collectifs qui
s’y trouvent (santé, par exemple). En outre, environ 70 % des emplois décla-
rés du district fédéral se concentrent dans le Plan pilote. Cette zone étant à
l’origine réservée à l’habitation des fonctionnaires, on ne doit pas oublier
qu’il s’agit d’une zone de « plein emploi » avec des revenus élevés, qui
contraste avec la situation des différentes villes satellites.
Un classement des régions administratives du district fédéral a été réa-
lisé en 1997 et en 2000, à partir d’informations officielles (CODEPLAN, 2001 4)
sur les revenus familiaux et les revenus par habitant. On a considéré qu’il
s’agissait d’un indicateur raisonnable du degré d’hétérogénéité sociale pour
la zone. Le revenu moyen utilisé est exprimé en valeurs brutes et en quantité
de salaires minimums (SM), conformément au tableau 1. Ainsi, en se basant
sur les revenus familiaux, on a pu diviser le district fédéral en trois grandes
zones :
– la « région centrale », composée de Brasília, du lac Sud, du lac Nord et du
Cruzeiro où les revenus des ménages sont les plus élevés (au-delà de
3 401 réaux [plus de 30 SM]) ;
– la « région satellite I » qui comprend les villes de Taguatinga, Gama,
Sobradinho, Núcleo Bandeirante, Guará, Candangolândia et São Sebastião.
Les revenus dans ces villes se situent entre 1 100 réaux et 3 400 réaux (soit
entre 9 et 30 SM) ;
– la « région satellite II » comprenant les villes de Brazlandia, Paranoá,
Planaltina, Ceilândia, Samambaia, Santa Maria, Recanto das Emas et Riacho
Fundo, avec des revenus familiaux d’environ 1 000 réaux (équivalents à
9 SM).
Entre la région centrale, où se trouve Brasília (Plan pilote), les lacs Nord
et Sud, le Cruzeiro, et les régions satellites I et II, on observe donc de grandes

4. Compagnie de développement du planalto central, organisme de l’administration du district


fédéral.
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100 Espaces et sociétés 119

différences de revenus. Ce classement se confirme quand on observe les don-


nées concernant le revenu par habitant. Toutes les villes classées par revenu
familial correspondent exactement au classement réalisé selon le revenu par
habitant, sauf Riacho Fundo et Ceilândia qui, en fonction de leur revenu
familial, se situeraient dans la région satellite II, et pour le revenu par habi-
tant se rapprocheraient davantage de la région satellite I.

Brasília Revenu familial mensuel Revenu par habitant


et ses villes satellites En réaux En SM En réaux En SM
Région centrale
Brasília 3 553,3 23,5 1 140,1 7,6
Lac Sud 8 026,8 53,2 2 007,0 13,3
Lac Nord 5 829,7 38,6 1 370,6 9,1
Cruzeiro 3 497,7 23,2 1 053,7 7,0
Région satellite I
Taguatinga 1 797,2 11,9 489,4 3,2
Gama 1 102,1 7,3 292,3 1,9
Sobradinho 1 434,2 9,5 376,9 2,5
Núcleo Bandeirante 3 042,8 20,2 835,0 5,5
Guará 2 130,9 14,1 567,8 3,8
Candangolândia 1 463,3 9,7 371,5 2,5
São Sebastião 1 129,8 7,5 281,0 1,9
Région satellite II
Brazlândia 722,2 4,8 182,3 1,2
Paranoá 630,3 4,2 152,5 1,0
Planaltina 758,1 5,0 194,0 1,3
Ceilândia 846,0 5,6 216,2 1,4
Samambaia 683,4 4,5 169,4 1,1
Santa Maria 720,1 4,8 167,0 1,1
Recanto das Emas 573,2 3,8 140,3 0,9
Riacho Fundo 992,9 6,6 268,4 1,8

Source – Compagnie de développement du Planalto central (CODEPLAN) Direction Technique – Profil


socioéconomique des familles du district fédéral (1997) et sondage à domicile (2000).
Note – Montant du salaire minimum en février et avril 1997 – 112 réaux
1 euro = environ 3 réaux.

Tableau 1 - Revenu brut moyen mensuel familial et par habitant,


selon les localités du district fédéral – 1997/2000
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Brasília : l’urbanité dans une ville nouvelle 101

La création de murs séparant les bâtiments des allées qui les entourent
n’a pas été prévue dans la proposition originelle de ville-jardin. Cependant,
les différences de niveau de vie entre les groupes sociaux appartenant à la
zone centrale et ceux appartenant aux villes satellites créent des tensions quo-
tidiennes, et la libre circulation entre les immeubles et la chaussée devient un
motif d’insécurité et de peur, produisant une sensation d’état de siège dans les
quartiers. Ce manque de sécurité, certes plus symbolique que réel, montre
que le modèle de ville-jardin est subtilement rattrapé par des murs, pour la
plupart invisibles.
Les discussions concernant Brasília et émanant pour la plupart de
bureaucrates et de politiques abordent le thème de la sécurité. En d’autres
termes, l’importance donnée à la violence urbaine à Brasília, contraste direc-
tement avec l’immensité des espaces ouverts, et révèle une volonté d’un cer-
tain type de fermeture du Plan pilote, qui se confirme par l’installation
croissante de petites barrières isolant les édifices, et par la présence accentuée
de gardes de sécurité dans l’espace de libre accès des passants. Le motif invo-
qué est toujours la sécurité. Dans le Plan pilote, la protection privée et l’ins-
tallation de caméras électroniques dans la plupart des bâtiments transforment
en vain discours le rêve de l’architecte pour une ville harmonieuse physique-
ment et socialement. Les murs couverts de haies dans les demeures des lacs
Nord et Sud cachent et confirment le manque de sécurité qui peu à peu enva-
hit la zone centrale.
À mesure que la capitale se confirme comme centre politique et admi-
nistratif du pays, on observe un processus de hiérarchisation de l’espace, dont
les codes de structuration sont dictés par les segments du fonctionnariat et de
l’élite politique. Ce sont ces groupes sociaux qui régissent physiquement et
symboliquement l’accès aux espaces publics de la ville. Ce phénomène est si
coercitif que seuls le terminal routier et le secteur commercial, qui se situent
au croisement des secteurs sud et nord avec l’axe monumental, peuvent être
considérés comme des espaces « libres », où l’on peut constater de timides
signes d’utilisation de l’espace urbain – telles les activités non déclarées – qui
sont propres à nos villes.

BRASÍLIA EN TANT QUE « LABORATOIRE » URBAIN

Peu à peu, la ville de Brasília apparaît comme un espace urbain com-


plexe, bien qu’elle soit récente, et représente un laboratoire privilégié pour
étudier l’urbanisation brésilienne. Les phénomènes les plus divers qui se
reproduisent de manière concentrée sur ce territoire reflètent une synthèse
exacte des aspects essentiels de notre société.
La ville possède des particulicularités : construite sur un vide démogra-
phique, les personnes, les familles, les intérêts politiques et économiques,
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102 Espaces et sociétés 119

sont tous, indépendamment de leurs origines, les bâtisseurs d’une identité


urbaine en formation. Comme dans toute zone de frontière, tout est à faire, et
rien n’empêche la réalisation des rêves les plus divers.
Depuis son inauguration officielle, il y a quarante-quatre ans, Brasília a
laissé derrière elle son objectif originel, celui d’une utopie susceptible de pro-
duire de nouveaux modèles de sociabilité, de nouvelles habitudes qui pour-
raient susciter de nouvelles rationalité et fonctionnalité quotidiennes. La
planification urbaine est censée acquérir ici une fonction fondatrice, dépas-
sant la simple technique d’aménagement de l’occupation et de l’utilisation du
territoire pour se transformer en cause.
Si nous considérons les principes de sociologie urbaine de l’École de
Chicago, on s’aperçoit que le souci principal de la plupart des travaux déve-
loppés concerne les processus d’assimilation ou d’intégration sociale des
habitants. Park, par exemple, définit l’assimilation comme un processus
selon lequel des groupes d’individus participent activement au fonctionne-
ment de la société, sans pour autant perdre leur identité (Park, 1914 ; Coulon,
1995).
Les membres de cette école qui travaillent sur des thèmes tels que l’im-
migration, les règles particulières des professions urbaines, les rapports quo-
tidiens entre les communautés et à l’intérieur de chacune d’entre elles, l’étude
des minorités et des excès, ainsi que d’autres travaux d’actualité, insistent sur
les mécanismes d’intégration sociale de l’individu urbain dans des environ-
nements possédant un niveau d’hostilité se situant au-delà du normal. Il est
évident que la population qui a émigré vers le Planalto central, contrairement
à celle qui a émigré vers Chicago au début du siècle, est constituée en majo-
rité de Brésiliens. Il n’est donc pas pour l’instant opportun de parler de chocs
culturels ou ethniques, selon le modèle de Chicago 5.
Cependant, à Brasília, à l’inverse d’autres centres urbains brésiliens, le
type de violence le plus courant s’apparente à celui des pays développés 6. Le
plan même de la ville met en évidence une réalité paradoxale. La ville a été
construite sans clôtures et sans barrières physiques entre les immeubles, ce
qui, au lieu de faciliter l’échange et la libre circulation, reproduit les échanges
difficiles entre individus appartenant à des univers socioculturels différents.
Les grandes distances séparant le Plan pilote des autres villes du district fédé-

5. Ce qui n’écarte absolument pas cette question. Il suffit de se rappeler la quasi-absence d’ha-
bitants noirs dans le Plan pilote et son absence totale dans les secteurs des Lacs. Ce seul élé-
ment permet déjà d’émettre un ensemble de déductions sur les rapports interraciaux dans la
société brésilienne. À Brasília, on peut lire au niveau spatial la « caricature » des mécanismes
d’exclusion interraciale dans la société brésilienne.
6. Étant une ville-État, les conditions de statut et de prestige d’une partie importante de sa
population implique que certaines pratiques de violence sont plus fréquentes ici qu’ailleurs
(kidnapping, par exemple). Ce sont des violences contre la personne où il n’y a pas d’effusion
de sang, ou meurtre, comme dans d’autres grandes villes brésiliennes.
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Brasília : l’urbanité dans une ville nouvelle 103

ral fonctionnent comme des instruments de contrôle et de discrimination. En


outre, le Plan pilote abrite environ 10 % de la totalité de la population et
concentre 76,2 % des emplois et des revenus. Quant aux villes satellites, elles
abritent environ 90 % de la population et concentrent moins de 25 % des
emplois. Il s’agit donc de véritables cités-dortoirs (CODEPLAN, 2003).
Tout en sachant que les causes qui engendrent la violence sont multiples
et que des raisons d’ordre socioéconomique ne suffisent pas à l’expliquer, ces
éléments sont très utiles pour aborder la spécificité de la violence à Brasília,
et ne doivent pas être négligés car ils indiquent clairement une rupture pro-
fonde dans la vie de la ville. Les données concernant le chômage montrent
comment ce phénomène – associé aux valeurs hégémoniques véhiculées par
la société de consommation – peut expliquer le type de violence le plus fré-
quemment perpétré dans la capitale. Au dernier semestre 2003, il y avait
200 000 chômeurs. Ceci est certainement à mettre en relation avec l’accrois-
sement sensible de pratiques illicites comme les vols suivis d’homicide, les
attaques de banques, de PME, de postes d’essence, d’établissements commer-
ciaux et de véhicules. Ces crimes contre la propriété mettent en évidence le
décalage existant entre les aspirations suscitées par la culture de consomma-
tion et les conditions précaires dans lesquelles vit la majorité de la population
du district fédéral.

LES CARACTÉRISTIQUES SOCIOPROFESSIONNELLES


DUPLAN PILOTE À BRASÍLIA

Conformément à ce que l’on peut voir dans le tableau 1, la population de


la région centrale est réduite par rapport à celle des villes satellites. Les
observations actuelles indiquent que Brasília est une zone urbaine possédant
une catégorie socioprofessionnelle qui comprend un nombre élevé de fonc-
tionnaires. Ainsi, dans 13 des 19 régions administratives du district fédéral,
le fonctionnariat public est l’une des trois principales activités des chefs de
famille (CODEPLAN, 2001). En fonction de cela, on pourrait considérer analy-
tiquement la région centrale comme un bloc socialement homogène, favori-
sant une réflexion empirique sur le groupe social y habitant. Dans cette zone
où le monde du travail se compose essentiellement de fonctionnaires, une
culture locale est en formation, accompagnée de ses expressions culturelles
et esthétiques liées à son urbanisme, rationnel à l’extrême. Tous ces éléments
interagissent et garantissent l’hégémonie d’un modèle de relations sociales.
Dans l’enquête réalisée directement auprès de segments de la population
du Plan pilote, nous avons poursuivi un objectif bien précis : savoir comment
la population percevait la vie urbaine, à partir du vécu dans le « monde du
travail » et dans le « monde hors travail ». Cette étude a été réalisée dans la
zone centrale, conformément au tableau 1, privilégiant les fonctionnaires
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104 Espaces et sociétés 119

d’État comme catégorie socioprofessionnelle. Une synthèse des résultats


obtenus peut être présentée ainsi :
– la composition par sexe du fonctionnariat fédéral indique une forte pré-
sence féminine parmi les salariés du secteur public (environ 50 %) ;
– une plus grande valorisation de l’environnement familial au détriment du
communautaire ;
– une culture du diplôme scolaire (universitaire) comme instrument privilé-
gié d’ascension sociale. Cela se vérifie par l’augmentation effrénée d’univer-
sités privées dans le district fédéral, de 1990 à 2000 ;
– un niveau d’éducation élevé de ses habitants ;
– un faible niveau d’interaction sociale et de sociabilité dans la vie quoti-
dienne ;
– une absence d’engagement personnel en ce qui concerne la politique
locale : ils travaillent dans la ville et non pour la ville ;
– une faible adhésion syndicale et associative : ils ne sont pas représentés par
des partis politiques, ils ne participent pas à des associations collectives, et
encore moins aux activités de loisir de leur communauté la plus proche ;
– dans les entretiens, on constate que l’arrivée à Brasília était motivée par la
recherche d’ascension sociale.
En tant que ville administrative, Brasília représente un espace d’activité
tertiaire de première importance. Il est fréquent de donner une connotation
négative au secteur tertiaire, qui, exprimée de manière théorique, s’étend à la
représentation sociale des individus qui en font partie. Le secteur tertiaire,
produisant des produits immatériels qui ne peuvent pas être stockés ou trans-
portés, devient une activité qui présente d’énormes problèmes de rationalisa-
tion technique et organisationnelle, si nous la comparons aux métiers qui
produisent des biens matériels.
En fait, le rapport intime entre le dessin de Brasília et les pratiques
bureaucratiques a favorisé l’apparition de nouveaux paramètres opération-
nels, et également idéologiques, au sein de la bureaucratie d’État, qui y
trouve ainsi un espace privilégié pour se développer. Compétence et effica-
cité sont des mots qui circulent dans les couloirs de l’administration publique
à Brasília, déterminant le comportement au travail, allant au-delà des bureaux
et se répandant dans le « monde hors travail ». Ils dictent les normes de socia-
bilité, surtout dans le Plan pilote. Il y a donc une étroite similitude entre la
recherche de l’efficacité et de la compétence dans le secteur public, et l’amé-
nagement extrêmement rationnel de l’espace physique de la ville, fonction-
nelle au quotidien, où le temps possède une dimension d’une valeur extrême.
Ainsi, Brasília s’organise comme une ville nouvelle qui possède, depuis ses
origines, toutes les conditions nécessaires à la suprématie d’une culture dite
des « cols blancs » qui est une caractéristique des sociétés modernes.
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LE RAPPORT AU QUOTIDIEN ENTRE LIENS « PRIMAIRES »


ET « SECONDAIRES » À BRASÍLIA

Habermas (1987) étudie l’histoire de l’activité sociale à partir de la dis-


tinction entre deux éléments : celui de l’interaction, l’échange symbolique, de
l’« agir communicationnel » d’un côté, et d’un autre côté celui du travail, de
l’utilisation d’instruments, de l’« agir rationnel » pour atteindre des objectifs
précis. En ce qui concerne l’agir communicationnel, les valeurs interagissent
à travers l’échange d’idées et de sentiments conditionnés par des phénomènes
qui s’expriment au niveau de la culture. C’est le domaine du langage, où les
meilleurs arguments prévalent grâce à des systèmes de négociation. C’est
celui des relations primaires, où les réseaux se forment et garantissent un
niveau de cohésion sociale. Dans l’agir rationnel, la complexité des rapports
diminue, et il y a une acceptation tacite du système (il ne sera donc pas
contesté) ; c’est ce niveau qui garantit le fonctionnement de la société selon
le modèle imposé. C’est dans le domaine de la rationalité secondaire que pré-
dominent les instruments, et que l’entrée et la sortie de l’individu sont surtout
contrôlées par des codes formels d’insertion (Caillé, 2000).
Ainsi, dans l’ensemble des entretiens réalisés sur le choix de Brasília, un
sentiment d’approbation a été constaté chez les sondés, révélant le sentiment
d’avoir fait le bon choix en ayant décidé d’émigrer vers la capitale. Cette
apparente fascination que la ville exerce sur ceux qui l’ont choisie a des
racines subjectives et certainement objectives ; ainsi l’affaiblissement de la
complexité du social – prévalence de la raison instrumentale – est également
facilité par la propre conception de l’espace physique et de son dessin. Il y a
sans aucun doute un élément imaginaire de distinction sociale, qui est peut-
être dû au fait d’habiter dans la capitale, en raison de la possibilité toujours
rassurante de pouvoir circuler et de pouvoir, d’une certaine manière, obtenir
des bénéfices individuels, comme un meilleur emploi en changeant de minis-
tère ou en travaillant avec un chef plus influent, etc.
Ici, le « monde vécu », lieu où se construisent les significations, finit par
créer une perception favorable de cette raison instrumentale spatialisée dans
le Plan pilote. Le confort quotidien finit par séduire ceux qui travaillent et
habitent ici, ces deux faits dépendant de critères objectifs (économiques) et
subjectifs (le prestige d’habiter dans le Plano). Cependant, la confluence de
différentes logiques liées à l’habitat ne se réalise que quand celles-ci s’arti-
culent organiquement avec les mécanismes du réseau social. En considérant
la modernité habermasienne, dans laquelle la raison instrumentale prend le
pas sur la raison communicationnelle, le plan urbanistique de la ville apparaît
comme un exemple achevé d’une rationalité instrumentale : il finit par
réduire la singularité d’une situation (vivre dans l’urbain) à l’exemplarité
d’une loi.
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En outre, on peut supposer que la venue dans le nouveau district fédéral


a provoqué une rupture de la chaîne générationnelle, offrant une plus grande
liberté pour créer de nouvelles formes de sociabilité, en fonction de l’absence
de références préexistantes. Dans ce contexte – une véritable région de fron-
tière –, il est relativement facile de noter la prédominance des relations mer-
cantiles dans les relations sociales. Les liens familiaux, fonctionnant comme
contrepoids à l’excès mercantiliste des rapports humains, perdent énormé-
ment de leur importance, si on les compare à ceux des sociétés ayant des tra-
ditions et une histoire. Ainsi, dans l’espace social de Brasília, qui dans un
premier temps facilite et permet la généralisation d’échanges contractuels, il
faudra recréer de nouveaux liens de solidarité, car pratiquement tous les habi-
tants viennent d’ailleurs.
Un nouvel habitant est obligé de s’adapter aux règles locales. À Brasília,
ces règles sont dictées de manière hégémonique par la logique monétaire et
bureaucratique, c’est-à-dire qu’il y a appel à l’insertion dans les rapports
contractuels et salariaux. Si l’on considère qu’il s’agit d’une règle dans l’es-
pace urbain en général, à Brasília, c’est une condition obligatoire.
L’importance des rapports contractuels est objectivement liée à l’absence
d’histoire de l’endroit et, de ce fait, à une absence de liens de solidarité soli-
dement ancrés, exigeant donc un comportement agressif pour s’insérer dans
le marché de l’emploi. C’est pratiquement l’unique dimension du social qui
garantisse une intégration réelle.
Quand on interroge les personnes sur leurs appuis psychologiques au
quotidien, la famille est fréquemment citée, selon une nette reproduction de
modèles traditionnels dans l’espace moderniste. Le soutien de la famille, le
rôle de la femme dans ce noyau familial favorisent une stabilité principale-
ment émotionnelle à des moments de crise ou de rupture, et jouent un rôle
absolument fonctionnel à la reproduction de l’ordre social. On peut donc une
fois de plus constater que les rapports organiques entre la sociabilité primaire
et secondaire se complètent, l’une favorisant et renforçant l’autre. La famille
étant l’unique espace de sociabilité primaire, elle devient essentielle pour la
consolidation de la ville. Cette valorisation du noyau familial est sans aucun
doute à la base de la construction d’une image positive de la ville, quand on
parle du choix de Brasília et de ses effets sur la mobilité sociale.
La scolarité est une autre caractéristique détectée dans l’espace social de
la ville. Dans cette ville de fonctionnaires, elle est perçue comme le principal
instrument qui permette d’atteindre une autonomie individuelle et un emploi
stable. Comme il s’agit d’une ville dépendant du secteur public, le principal
facteur d’autonomie est de se faire engager par l’État, grâce à des concours
qui puisent leurs fondements dans la scolarisation. Ainsi, l’environnement
local va devenir un espace idéal pour la valorisation des diplômes supérieurs.
La multiplication des fonctions techniques de l’État entraîne la création de
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nouveaux postes administratifs qui, peu à peu, sont occupés par des individus
diplômés et choisis par concours. Ceux-ci répondent à une nécessité mini-
mum de remédier à certains abus traditionnels comme le népotisme ou le
favoritisme, et également, pour répondre aux nouvelles exigences adminis-
tratives. Ces facteurs convergents ne créent cependant pas une évolution à
sens unique vers le développement d’une méritocratie, mais garantissent la
généralisation de la culture du diplôme entre les cadres techniques des minis-
tères et d’autres institutions financières publiques. Ce phénomène s’étend
également aux niveaux techniques moyens, à la recherche de la sécurité
d’une promotion.
Une capacité de « lecture » du marché du travail se développe, accom-
pagnée d’une perception de ce qui doit être fait en vue d’une ascension. Il
s’agit d’un phénomène typique de l’environnement urbain en général, mais
qui, à Brasília, acquiert des caractéristiques particulières, car la ville ne pos-
sède pas encore une économie suffisamment diversifiée pour favoriser des
alternatives, et l’individu finit donc par choisir l’alternative la plus sûre. Le
secteur public devient ainsi un inducteur stratégique d’aspirations à un niveau
d’éducation supérieur, qui finit par développer une culture académique parmi
ses habitants, surtout pour les plus jeunes à la recherche d’un emploi. Dans
le fond, l’acquisition de ce capital culturel qui se gère selon des logiques
propres, et s’incorpore à la personne qui l’acquiert, est un puissant support à
l’individualisation et également, d’une certaine manière, à l’autonomie indi-
viduelle.
C’est justement ici que ce phénomène devient ambigu, car l’autonomie
qu’il garantit affaiblit les liens sociaux de solidarité, principalement ceux
construits dans les sociabilités primaires, y compris le mariage. Le Plan pilote
possède un taux de divorces et de séparations supérieur à la moyenne natio-
nale, et un pourcentage important d’individus (hommes et femmes) vivant
seuls. Cet élément finit par être symptomatique de la réalité locale. En fait, la
déstructuration du mariage impliquera une restructuration des rapports quo-
tidiens à d’autres niveaux, qui seront favorisés par les liens établis dans le
« monde du travail » et qui s’étendent hors du travail, créant une solidarité
entre les individus qui finit par garantir leur permanence. On peut ainsi com-
prendre l’importance donnée à la famille, alors que l’on assiste à un taux
élevé de divorces. Dans ce cas, les liens d’amitié et de camaraderie se diri-
gent vers un nouveau type de « famille élargie ».
On comprend également l’interrelation entre mobilité sociale et mobilité
spatiale/résidentielle car, à Brasília, les deux sont complémentaires dans
l’éternelle recherche d’un statut, selon les modèles qui caractérisent les
sociétés de classe. Habiter dans le Plano ou dans la « zone centrale » est sym-
boliquement vécu comme mobilité structurelle, ce qui est important pour
pouvoir analyser la symbolique de l’espace construit. En fait, il s’agit d’une
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des zones urbaines où le prix moyen du mètre carré résidentiel est un des plus
élevés du pays. Cela signifie donc que les ménages ne peuvent y habiter que
si leur revenu familial est élevé. Ainsi, la possession d’un appartement dans
le Plan pilote constitue un indicateur symbolique d’une bonne situation maté-
rielle et d’une distinction sociale sans équivalent.

CONCLUSION : LA SYMBOLIQUE D’UNE ZONE DE LA VILLE


COMME REPRÉSENTATION D’UN TOUT

Il est important de se rappeler que la société brésilienne est passée du


rural à l’urbain lors de la dernière moitié du XXe siècle. Aujourd’hui, des sta-
tistiques officielles indiquent qu’environ 75 % de la population brésilienne
vit dans des villes. Ainsi, des processus qui ont mis des siècles à se dévelop-
per en Europe ont surgi ici très brusquement, provoquant une sensation de
chaos et donnant l’impression qu’il s’agit d’une société plus perméable aux
changements que les sociétés à perspective historique plus longue. Parmi les
innombrables villes qui ont surgi dans le pays durant cette période, Brasília
représente un cas particulier. Ville-jardin, planifiée dans un espace désert, elle
a joué un rôle tampon sur le flux migratoire qui jusqu’alors se dirigeait vers
les grands centres industriels du pays comme São Paulo et Rio de Janeiro.
Comme nous l’avons vu, le tracé du Plan pilote avec son axe monumen-
tal sur lequel se situent les principaux édifices publics, coupé perpendiculai-
rement par des zones résidentielles – les ailes nord et sud –, définit un espace
où les fonctions de l’« habiter », du « travailler », du « circuler » et de « se
détendre » sont définies avec rigidité. En même temps, apparaît une ville où
ce que l’on entend par « société » est recréé dans un environnement physique
nouveau. Mais l’apparition simultanée de ces deux caractéristiques – une
ville nouvelle, socialement homogène dans le Plan pilote – fait penser, d’une
certaine manière, au succès de la représentation d’un espace démocratique où
les hiérarchies économiques et fonctionnelles se dilueraient dans une concep-
tion originale de tracé urbain. Cependant, après ces quarante-quatre années
d’expérience, deux limites ont remis en cause cet objectif : l’impossibilité de
transformer le Plan pilote en modèle pour le district fédéral dans son
ensemble – ce qui en fait un cas particulier – et la confirmation qu’il s’agit
d’une société assise sur certains traits spécifiques comme un individualisme
exacerbé, une culture basée sur la méritocratie où le diplôme universitaire est
considéré comme le seul tremplin de mobilité sociale.
La première limite provient du coût élevé qu’exige l’entretien d’une
ville-jardin comme Brasília, ce qui en fait une expérience unique. L’autre
suppose une compréhension de la logique du monde du travail, son impact
sur l’appropriation ou non de la ville, dans un rapport de complémentarité, de
conflit ou d’exclusion de mondes. Les mécanismes d’accès aux honneurs et
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au prestige sont guidés par des codes souvent imperceptibles qui apparaissent
comme des traits de la culture, et dont les manifestations symboliques se
concrétisent parfois, comme le démontre Da Matta (1997) dans son essai
classique, Vous savez à qui vous parlez ? Comme cela a déjà été dit, il faut
évidemment considérer que la hiérarchisation des espaces et des relations
sociales est renforcée par la ségrégation sociale/spatiale de l’habitat et par la
construction de certains espaces publics où la majorité de la population n’a
jamais eu accès, comme par exemple les centres commerciaux, le Parlement,
les cinémas et les théâtres, etc.
Il faut également souligner la reproduction de liens traditionnels de la
société brésilienne dans la ville, qui indiquent clairement la permanence de
valeurs considérées comme « séculières », mais qui ne sont que des réflexes
des manifestations des relations primaires dans une société à dominance
contractuelle. Nous pouvons illustrer ce phénomène par les deux exemples
suivants : la reproduction de formes archaïques dans la politique locale, où le
clientélisme et l’utilisation du domaine public pour obtenir des bénéfices
privés sont coutumiers, et la valorisation de la sphère familiale comme
dimension première des sociabilités qui vont s’y créer.
Il est important de noter un fait évident concernant les différences éco-
nomiques qui se manifestent dans la production de l’espace urbain du district
fédéral : à côté de l’urbanisme aseptisé du Plan pilote et de toute la région
centrale, des contingents de population accèdent difficilement à des revenus
corrects, à des emplois stables, et principalement à la culture, révélant des
inégalités impressionnantes sur notre territoire. Ainsi, la réalité sociale du
pays s’est reproduite de manière radicale dans le district fédéral, car outre le
fait de s’exprimer sur le territoire, elle s’exprime dans la symbolique du lieu.
Un habitant de la banlieue circulant dans les « espaces publics » du Plan
pilote perçoit cette stigmatisation. Des parcs, des équipements de loisir, etc.,
sont sans vergogne « réservés », ne laissant aux outsiders que des espaces
restreints et précocement détériorés.
D’un autre côté, en regardant de plus près les villes satellites, on s’aper-
çoit que certaines ressemblent plus à des villes que Brasília, qui se rapproche
davantage d’un grand quartier de classe moyenne ou des banlieues nord-amé-
ricaines, caricaturées par les lacs Sud et Nord. La notion de ville suppose une
diversité de fonctions, de groupes sociaux, de types humains, et implique sur-
tout un anonymat, difficile à réaliser à Brasília, à l’inverse de villes satellites
comme Taguatinga, Guará, Gama, Ceilândia qui, même encore sous une
forme embryonnaire, en acquièrent peu à peu les caractères.
Tout indique donc que l’intention déclarée des concepteurs du plan de la
ville pour une nouvelle capitale, pour créer un nouvel homme, une nouvelle
société à partir d’un plan rationnel de cité, ne s’est pas concrétisée. La
logique individualiste de l’existence sociale s’y est reproduite, peut-être de
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manière plus raffinée. Dans ce sens, le Plan pilote, perçu par l’imaginaire
local comme l’espace des « inclus », fonctionne comme modèle d’un statut
désiré par tous ; presque un type idéal de ville.
Les études concernant le bilan de cette ville nouvelle insistent générale-
ment sur les limites de la planification urbaine en tant qu’instrument du chan-
gement social. L’espace physique possède une fragile autonomie face aux
dynamiques sociales de l’environnement. Brasília prouve que ce modèle de
ville perdure principalement en fonction d’un soutien substantiel de l’État. La
politique urbaine anticipe les besoins des groupes locaux hégémoniques dans
la mesure où elle viabilise le projet de ville-jardin, même entourée par des
zones démunies, peuplées d’immigrés encore exclus. Le Plan pilote a été
déclaré « patrimoine de l’humanité » par l’UNESCO à la fin des années 1980.
Il s’agit d’une décision polémique, compte tenu surtout de sa précocité, qui
protège la zone d’une spéculation immobilière qui pourrait défigurer son plan
original, mais qui entrave également toute possibilité de changement dans cet
espace encore récent et en plein processus de consolidation.

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